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2.

LA MONDIALISATION S’EST-ELLE ARRÊTÉE APRÈS LA CRISE


FINANCIÈRE ? CHAÎNES DE VALEUR MONDIALES ET RALENTISSEMENT
DU COMMERCE INTERNATIONAL

Sébastien Miroudot

La Découverte | « Regards croisés sur l'économie »

2017/2 n° 21 | pages 27 à 34
ISSN 1956-7413
ISBN 9782707199591
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2
La mondialisation s’est-elle
arrêtée après la crise financière ?
Chaînes de valeur mondiales
et ralentissement du commerce
international
Did globalization stop after
the financial crisis? World value
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chains and the slowing down
of international trade

Sébastien Miroudot
OCDE1

Résumé
Sous l’effet du progrès technique et de l’essor des économies
d’Asie, les entreprises ont accentué dans les années 1990 la
fragmentation de leur processus de production. Des « chaînes
de valeur mondiales » sont apparues et ont contribué à la
croissance des échanges et de la productivité. Cependant,
le phénomène s’est ralenti après la crise financière de 2008-
2009 avec le rattrapage de l’économie chinoise, la montée
des politiques protectionnistes et de nouvelles mutations
technologiques. Ce ralentissement ne signifie pas la fin de la
mondialisation mais son entrée dans une nouvelle phase où le
commerce jouera peut-être un moindre rôle.

1 Les idées exprimées et les arguments avancés sont ceux de l’auteur et ne


reflètent pas nécessairement ceux de l’OCDE et de ses pays membres.
 28 À qui profite la mondialisation ?

Abstract
As a result of technological change and the rise of Asian
economies, firms intensified the fragmentation of their
production processes in the 1990s. Global value chains emerged,
contributing to trade and productivity growth. However,
the process slowed down in the aftermath of the 2008-2009
financial crisis with the catching-up of the Chinese economy,
rising protectionism, and new technological advances. This
slowdown does not mean the end of globalization but a new
phase where trade is likely to play a lesser role.

L’essor des chaînes de valeur mondiales


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L e commerce des biens intermédiaires n’est
pas nouveau. Les civilisations antiques
ou celles du Moyen-Âge échangeaient déjà métaux, bois ou
textiles faisant l’objet d’une transformation sur leur lieu d’im-
portation. Mais le niveau élevé des coûts du commerce (coûts
de transport, d’assurance et taxes ou droits de douane impo-
sés par l’autorité publique) limitait ces échanges à quelques
matières précieuses entrant dans la fabrication de biens pour
les classes les plus aisées. De ce fait, l’essentiel des produits
consommés étaient fabriqués sur place dans des centres
urbains puisant leurs ressources dans les campagnes environ-
nantes.
Avec la Révolution industrielle au 19e siècle, les coûts
des échanges connaissent une forte diminution sous l’effet
du progrès technique (moteur à vapeur) et de politiques plus
favorables au commerce international. Il se produit alors
une « première dissociation » (Baldwin, 2006). Les biens de
consommation finale produits dans un pays peuvent être
exportés dans d’autres avec un gain mutuel lié à l’avantage
comparatif.
La mondialisation s’est-elle arrêtée après la crise financière ?  29

Avec l’avènement d’Internet, une autre révolution se


produit dans les années 1990 qui cette fois réduit les coûts
de communication. Cela donne naissance à une « seconde
dissociation » où les entreprises fragmentent le processus
de production lui-même dans différents pays. Le commerce
devient majoritairement un échange de biens et services
intermédiaires en vue de produire d’autres biens.
Mais l’autre évènement majeur au tournant des années
2000 est l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du
Commerce (OMC) et son formidable décollage économique.
L’Asie, et en particulier la Chine, devient « l’usine du monde »
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en proposant des coûts de main-d’œuvre faibles en même
temps qu’un encadrement qualifié. Dans le contexte de coûts
de transport et de communication bas, cet avantage peut
être pleinement exploité par des entreprises ayant recours à
l’externalisation et aux délocalisations. À cela s’ajoute le rôle
croissant des distributeurs dans certaines chaînes de valeur,
comme celle du textile et de l’habillement, qui peuvent tirer
parti de leur proximité avec les consommateurs et organiser
toute la filiale en amont en faisant produire au meilleur coût
par des entreprises tierces à l’étranger.
En même temps qu’un nouveau modèle de production
émergeait, chercheurs et décideurs politiques ont dû créer de
nouveaux concepts pour appréhender le fonctionnement de
l’économie mondiale. Bien que n’étant qu’un concept parmi
d’autres, la métaphore de la « chaîne de valeur mondiale »
s’est imposée, en combinant dans une approche multidisci-
plinaire les apports de la litérature sur les coûts de transac-
tion, le management international, la géographie des réseaux
de production et la sociologie des entreprises (Gereffi et al.,
2005).
 30 À qui profite la mondialisation ?

Comment mesurer la fragmentation


de la production internationale ?
Dans un monde où les entreprises importent de
plus en plus leurs intrants et se concentrent sur les activi-
tés les plus rentables, les statistiques du commerce qui sont
en « valeur brute » (c’est-à-dire qui reflètent la valeur totale
du bien ou du service, y compris les produits intermédiaires
incorporés et pas seulement la valeur ajoutée par l’entreprise
exportatrice) deviennent de plus en plus inadaptées. Elles
masquent le bénéfice réel du commerce pour les pays, seule
la valeur ajoutée contribuant au revenu national. Mais aussi
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elles comptabilisent plusieurs fois la valeur des biens intermé-
diaires à différents stades du processus de production, chaque
fois qu’ils franchissent une frontière.

Graphique 1 volution du ratio entre commerce mondial en


E
valeur brute et en valeur ajoutée (VAX), 1995-2014

0.82 Le ratio entre le


Le ratio entremesuré
commerce le en
commerce mesuré
0.80 valeur brute
en valeur brute et
et en valeur
ajoutée
en valeur(i.e. sans la
ajoutée
0.78
valeur
(i.e. sansdes biens
la valeur
0.76 intermédiaires importés)
des biens intermédiaires
importés)
offre offre un
un indicateur du
indicateur
degré de du degré
fragmentation
0.74
de fragmentation de la
de la production
production mondiale.
0.72 mondiale. Plusplus
Plus il est faible, il est
la
faible, plus laest forte.
fragmentation
0.70
fragmentation
Source : OCDE, base est forte.
de
0.68 données TiVA.
Source : OCDE, base de
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
2011
2012
2013
2014

données TiVA.

Ce comptage multiple tend à surestimer la valeur réelle


du commerce, en comparaison avec le PIB qui repose sur
la valeur ajoutée. Cependant, il offre une opportunité pour
mesurer le degré de fragmentation de la production. Plus les
produits intermédiaires sont comptabilisés de façon multiple
La mondialisation s’est-elle arrêtée après la crise financière ?  31

et plus l’écart s’accroît entre le commerce en valeur brute et en


valeur ajoutée. Le ratio entre les deux (VAX) donne un indi-
cateur solide du degré d’internationalisation de la production
(Johnson et Noguera, 2012). Le graphique 1 en montre l’évo-
lution entre 1995 et 2014 (dernière année pour laquelle les
données sont disponibles).

Pourquoi la fragmentation s’arrête-t-elle


après la crise financière ?
Avec la crise financière, les entreprises ont
davantage recours à des biens intermédiaires nationaux. Cela
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s’explique par le fait que la crise a directement touché les
moyens de paiement internationaux utilisés dans les transac-
tions commerciales. Une autre explication est qu’il est plus
facile à des entreprises de rompre leur contrat avec des four-
nisseurs étrangers ou simplement d’arrêter leurs commandes
car elles préfèrent entretenir de bonnes relations avec leurs
fournisseurs locaux et subissent généralement une plus forte
pression politique quand il s’agit de réduire le carnet de
commande des entreprises nationales.
La remontée du ratio VAX observée sur le Graphique 1
est donc normale en 2008-2009. Après la crise, il y a méca-
niquement un rebond du commerce en 2010-2011 et le ratio
retrouve sa valeur passée. En revanche, l’évolution tout à fait
anormale et nouvelle est celle de la période qui commence
en 2011 et qui vraisemblablement se poursuit jusqu’en 2017
même si les données ne sont pas encore disponibles. Alors
que depuis 1995, cet indicateur confirmait que la production
mondiale devenait de plus en plus internationale, la mondia-
lisation semble s’arrêter en 2011.
Il y a plusieurs explications à ce phénomène. De la même
façon que l’ouverture de la Chine au commerce international
 32 À qui profite la mondialisation ?

expliquait en grande partie la fragmentation de la production


au tournant du 21e siècle, son recentrage domestique est un
des facteurs du retournement de 2011. Jusqu’alors, la crois-
sance chinoise se faisait surtout par la production de biens
de consommation finale. Que ce soit pour les exportations
ou pour la consommation nationale, les entreprises chinoises
avaient recours à de nombreux intrants importés. Ceux-ci
étaient moins chers et de meilleure qualité que ceux chinois,
ou simplement il n’existait pas de producteur local pour ce
type d’intrant. Mais progressivement les producteurs chinois
de biens intermédiaires ont rattrapé leur retard technolo-
gique et amélioré la qualité, devenant désormais compétitifs.
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La Chine opère dès lors un recentrage sur ses fournisseurs
nationaux.
Si la transformation structurelle de la Chine est le fruit
du progrès économique, d’autres facteurs qui expliquent le
ralentissement du commerce international sont plus poli-
tiques avec l’apparition de nouvelles formes de protection-
nisme et l’arrêt de la libéralisation multilatérale des échanges.
L’essor des chaînes de valeur mondiales s’est fait dans le
contexte de la conclusion du « cycle de l’Uruguay » et la créa-
tion de l’OMC. Depuis, aucun accord majeur de libéralisation
multilatérale n’est intervenu. Les pays ont préféré négocier
des accords commerciaux bilatéraux ou régionaux de nature
limitée et ne profitant qu’à certains partenaires. Ces accords
eux-mêmes deviennent de plus en plus difficiles à signer
ou ratifier comme en témoigne le retrait des États-Unis du
Partenariat Trans-Pacifique.
Dans le même temps, le recours à des mesures protec-
tionnistes est croissant, particulièrement celles ne faisant pas
l’objet de disciplines strictes à l’OMC ou permises par les trai-
tés (comme la protection contingente). La crise financière et
le ralentissement économique ont créé un climat où les pays
La mondialisation s’est-elle arrêtée après la crise financière ?  33

cherchent à favoriser l’emploi national et mettent la pression


sur leurs entreprises pour relocaliser la production.

L’avenir des chaînes de valeur


mondiales
La période actuelle peut être analysée comme
celle de l’attente de transformations majeures dans l’appareil
productif. Si la révolution digitale est en marche, elle n’a pas
encore modifié en profondeur l’organisation des entreprises.
Ces dernières années, celles-ci ont investi de moins en moins
dans les nouvelles technologies. Ce paradoxe n’en est pas un,
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car à l’exception des entreprises les plus productives, dites « à
la frontière technologique », la plupart attendent tout simple-
ment de voir les modes de production qui vont l’emporter.
Les premiers signes d’un retournement de l’investis-
sement ont été observés en 2017, en même temps que la
confiance gagne les producteurs et consommateurs. Une
période de croissance économique forte peut donc être espé-
rée avec un effet mécanique positif sur le commerce interna-
tional.
Mais il n’est pas dit que cette croissance s’accompagne
d’une reprise de la fragmentation. De nouvelles technologies
« de rupture », comme l’impression 3D ou « l’Internet des
objets », suggèrent une production plus proche des consom-
mateurs. Cette tendance devrait aussi être accentuée par des
stratégies visant à renforcer le rôle du consommateur et à l’en-
tourer de services de plus en plus personnalisés. Les usines du
futur s’appuyant sur la robotique et l’intelligence artificielle
peuvent aussi réduire les coûts de production à des niveaux
ne rendant plus nécessaires l’échange sur de grandes distances
de biens et services pour bénéficier d’avantages de coûts en
matière d’accès à la main-d’œuvre ou aux compétences.
 34 À qui profite la mondialisation ?

Dès lors, quand bien même le protectionnisme et le repli


national des économies ne seraient pas la tendance majeure
de la décennie à venir, la fragmentation de la production pour-
rait s’arrêter sur la base même des mécanismes qui l’avaient
créée, à savoir l’efficience économique et le progrès tech-
nique. La mondialisation prendrait alors de nouvelles voies
avec moins de commerce international et une production
plus proche des consommateurs, mais sans doute toujours un
caractère « global » en matière de flux financiers, d’échange
d’idées et de mouvement des personnes.
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Bibliographie
Baldwin R. (2006), “Globalisation: the great
unbundling(s)”, in Globalisation challenges for Europe,
Secretariat of the Economic Council, Finnish Prime
Minister’s Office, Helsinki.
Gereffi G., Humphrey J. et Sturgeon T. (2005), “The gover-
nance of global value chains”, Review of International
Political Economy, 12(1), 78-104.
Johnson R. C. et Noguera G. (2012), “Accounting for
intermediates: Production sharing and trade in value
added”, Journal of International Economics, 86(2),
224-236.