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Lettres et Sciences Humaines

École Doctorale : Sciences de l‟Homme et de la Société

THÈSE
pour obtenir le grade de
Docteur de l‟Université de Reims Champagne-Ardenne
Discipline : Philosophie
par
Mari Carmen Rejas Martin
9 juin 2011

Témoigner du trauma par l’écriture.


Le texte-témoin comme moyen de se réapproprier son histoire ?

Volumes 1 et 2
Volume 1

Directeur de thèse : Professeur René Daval, Université de Reims


Co-directeur : Professeur Claude Lorin, Université de Reims
Jury : Luba Jurgenson, Maître de conférences Université Paris IV
Professeur Carmen Pineira-Tresmontant, Université d‟Artois
Régine Waintrater, Maître de conférences Université Paris VII Diderot

N° attribué par la bibliothèque


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1
2
À Guillermo, mon compagnon
À Viridiana

Cette thèse est dédiée à tous ceux qui ont souffert de la violence, de la guerre, des
génocides, des dictatures ; pour avoir subi cette violence et pour en avoir été témoin.
Elle est offerte aux enfants victimes de violence de tout type.

3
4
Remerciements

Ce travail a été conduit sous la direction de M. le Professeur René Daval, de la Faculté


des Lettres et des Sciences humaines de l‟Université de Reims Champagne-Ardenne.
Au cours de mes recherches, j‟ai été guidée par ses conseils de lectures, ses
questionnements, ses encouragements et son enthousiasme. Qu‟il veuille trouver ici
l‟expression de ma profonde gratitude et de mes remerciements. J‟adresse également
mes remerciements à M. le Professeur Claude Lorin, ainsi qu‟aux membres du jury :
Madame Luba Jurgenson, Madame le Professeur Carmen Pineira-Tresmontant,
Madame Régine Waintrater.

Je remercie l‟École Doctorale, Sciences de l‟Homme et de la Société, de Reims, et plus


particulièrement le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur les Langues Et la Pensée
(CIRLEP) et son directeur, M. le Professeur Pierre Frath, pour son accueil, son appui et
l‟organisation des séminaires.

J‟adresse toute ma gratitude aux témoins et auteurs-témoins pour leur participation et


leur engagement dans la recherche. Ils en sont un pilier. Ainsi qu‟aux jeunes
hospitalisés dans le service pour adolescents de l‟hôpital Jean Titeca à Bruxelles. Je
remercie le docteur Servais, responsable de ce service, et Monsieur Étienne Joiret, co-
responsable. Leur soutien sans cesse renouvelé tout au long de ces dernières années m‟a
permis de finaliser un tel projet. Leur attitude, leur confiance et leur patience à mon
égard ont été très appréciées. Je remercie également le docteur Stephan De Smet pour sa
bienveillance, son intérêt constant et ses encouragements réitérés ainsi que le docteur
Bruno Piccinin pour son appui continu. C‟est aussi toute l‟équipe du service pour
adolescents qui a droit à ma reconnaissance. Qu‟ils soient enseignants, psychologues,
travailleurs sociaux, éducateurs, infirmiers, tous et j‟insiste, ont manifesté un intérêt et
un soutien incessant pour ce travail.

Je présente aussi mes remerciements à Siegi Hirsch et au docteur Pierre Fossion, qui
m‟ont apporté leur appui inconditionnel et leurs réflexions et ont été un socle indéniable
dans cette recherche ; à Pierre Mertens, pour m‟avoir consacré du temps et dispensé sa

5
réflexion riche et conséquente sur le témoignage : son acuité et ses connaissances sont
une source intarissable ; à Jean-Marie Tremblay, qui m‟a généreusement autorisé à citer
tous les extraits d‟œuvres diffusés par son site « Les classiques des sciences sociales »
(http://classiques.uqac.ca/) ; à Pascale Lorge, pour sa spontanéité et sa créativité
illustrées par la série « Mari Carmen » ; au docteur Frédérique Van Leuven, pour ses
conseils éclairés et son soutien régulier ; à Mélody Dermine, pour son humour dans ses
critiques vigilantes et pertinentes de l‟écriture ; à Julie Sansdrap, pour sa réflexion, sa
compétence, sa disponibilité, son enthousiasme qui ont permis que ce travail soit
relancé à tout moment ; à Philip Woodbury, pour ses conseils dispensés et l‟énergie
renouvelée qu‟il m‟a communiquée ; à André Tourneux, pour la mise en forme de
l‟ensemble du travail.

Enfin, sans les citer, j‟adresse le témoignage de ma gratitude à tous mes proches, à ceux
et celles qui m‟ont accompagnée, approuvée et soutenue de manière inconditionnelle
dans cette entreprise.

6
RÉSUMÉ – ABSTRACT – RESUMEN

Résumé

En référence au développement croissant ces dernières décennies des témoignages écrits


autour des expériences traumatiques comme le génocide arménien, la Shoah, le
Cambodge, l‟Indochine, l‟Algérie, le Rwanda, l‟ex-Yougoslavie, les dictatures
européennes, d‟Amérique latine, les Goulags, force est de constater que nombre de ces
témoins expriment cependant l‟impossibilité de communiquer de telles réalités qui ont
été invivables. Dès lors, comment comprendre que malgré cette « incapacité » d‟écrire
l‟expérience telle qu‟elle a été vécue, des textes foisonnent à tel point que l‟on parle
d‟un « nouveau genre littéraire » ? Or, s‟il est vrai que les témoignages se sont
multipliés depuis la Seconde Guerre mondiale, nous verrons qu‟écrire l‟expérience
traumatique existe depuis bien longtemps. L‟hypothèse centrale est la suivante : le
témoignage de l‟expérience traumatique est une réappropriation d‟une histoire par/pour
ceux qui l‟ont vécue. Le témoignage est une révélation aux autres, un acte
d‟exhumation, une libération. Mais le problème ne s‟arrête pas là, les autres générations
se verront elles aussi confrontées à la question d‟élucider leurs histoires, à témoigner.
Une problématique fondamentale accompagne l‟ensemble de la recherche, celle de
donner du sens au non-sens.

Mots clés : témoignage, expérience traumatique, écriture.

Abstract

When looking at the increasing number of written testimonies about traumatic


experiences in the past decades, such as the Armenian Genocide, the Holocaust,
Cambodia, Indochina, Algeria, Rwanda, ex-Yugoslavia, and in European and Latin
American dictatorships, the Gulags, we cannot but stress that most of these accounts
express the virtual impossibility of communicating unbearable realities. Consequently,
how is it that in spite of this apparent « inability » to write about one‟s experience, so
many texts have been produced and that while these experiences are qualified as

7
inexpressible and unspeakable, the emergence of a « new literary genre » has been
identified? The central assumption is as follows: The testimony of the traumatic
experiment is a reappropriation of a history for those which lived it, and makes it
possible to emerge from this same history. But the question will also arise for those
which did not live the experiment directly. Fundamental problems accompany the unit
by research, that to give sense to the nonsense.

Keywords: testimonies, traumatic experience, writing.

Resumen

En relación a la multiplicación creciente, estos últimos años, del testimonio escrito en


torno a las experiencias traumáticas tales que: el genocidio armenio, la Shoah,
Camboya, Indochina, Argelia, Ruanda, la ex Yugoslavia, las dictaduras europeas y
latinoamericanas, los Gulags, debemos constatar por fuerza, que la inmensa mayoría de
esos testimonios expresan la enorme dificultad de comunicar tales vivencias. ¿Cómo
comprender entonces que a pesar de esta imposibilidad de transcribir esas experiencias,
los textos de esta naturaleza abunden a tal punto que se hable hoy, de un nuevo “género
literario”. Sabemos que estos escritos relatan hechos indecibles, innombrables para las
víctimas. La hipótesis central de este trabajo es la siguiente: el testimonio escrito de una
experiencia traumática es la reapropiación de una vivencia personal extrema, una
revelación a los demás, un acto de exhumación y ello permite una liberación. Pero
veremos que el problema no se detiene allí, que las otras generaciones se verán
confrontadas a la cuestión de elucidar sus historias, por lo tanto de testimoniar. Una
problematica constante acompaña al conjunto de esta investigación, el de encontrar
sentido, allí donde sólo existe el absurdo.

Palabras claves: testimonios, experiencias traumáticas, escritura.

8
SOMMAIRE
du volume 1

Remerciements 5

Résumé Ŕ Abstract Ŕ Resumen 7

Liste des illustrations 11

INTRODUCTION 15

PREMIÈRE PARTIE

Témoignage et traumatisme : un état des lieux

Présentation 39

CHAPITRE 1. De quelle expérience parlons-nous ? 41

CHAPITRE 2. Témoigner: représenter le passé 109

CHAPITRE 3. Le texte pour témoigner 149

9
10
LISTE DES ILLUSTRATIONS

Ill. 1 Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen » 13


Ill. 2 et 3 Les « Colonies » près de Barcelone, où se trouvait mon père
durant la guerre civile 18
Ill. 4 Le groupe Quilapayún avant le coup d‟État au Chili, 1973.
Devant le palais présidentiel La Moneda 20
Ill. 5 Le groupe Quilapayún à son premier retour au Chili,
après dix-sept années d‟exil. Au centre, Madame Allende,
la veuve du Président Salvador Allende 20
Ill. 6 Home de Lasne, 1946-1947. Siegi Hirsch à droite,
le 3e enfant à la droite de Siegi Hirsch est Robert Fuks
et le 4e est Shaul Harel 22
Ill. 7 Siegi Hirsch, Pierre Fossion, Mari Carmen Rejas Martin,
lors de la sortie du livre La trans-parentalité :
la psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles (2008) 22
Ill. 8 Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen » 37
Ill. 9 Shaül Harel, Robert Fuks, dans les homes pour enfants
après la guerre 164
Ill. 10 Les Quilapayún en concert à Paris en 2010 178
Ill. 11 Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen » 235
Ill. 12 Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen » 261
Ill. 13 Rencontre avec Marcos Ana à Bruxelles le 21 mars 2010
au Collectif Garcia Lorca 309
Ill. 14 Zalman Shiffer et son « frère » espagnol Juannito
(ou “Wannito”) 312
Ill. 15 Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen » 385
Ill. 16 Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen » 399
Ill. 17 Colonia de Sidges (entre esos niños mi padre) 417

11
12
Ill. 1. Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen »

13
14
INTRODUCTION

1. Inscription personnelle

C
e travail s‟inscrit dans un parcours de vie et dans le questionnement d‟une
expérience professionnelle d‟une trentaine d‟années en tant que thérapeute.
La pratique de thérapeute au sein d‟institutions essentiellement hospitalières
ainsi qu‟un processus de formation en psychanalyse et en thérapie familiale (une
psychanalyse de douze ans fait également partie intégrante de ce cheminement) m‟ont
amenée à me rendre compte de nombreuses carences dans la réflexion et, dès lors, dans
la formation que j‟avais poursuivie jusqu‟ici. C‟est ainsi que j‟ai entrepris, il y a une
dizaine d‟années, le cursus en philosophie, d‟abord à l‟Université de Paris X, ensuite à
l‟Université de Reims. La philosophie et surtout la recherche philosophique me
paraissaient les plus adaptées à ce stade de mon évolution pour m‟ouvrir à un champ de
réflexion plus large et dès lors plus fécond. Au terme des cinq années de formation
universitaire, à savoir à la fin du Master II, tenant compte de l‟intérêt que je portais de
longue date à la question du témoignage du traumatisme psychique, s‟est donc posée
devant moi et en moi l‟évidence de concrétiser cet intérêt au travers d‟une recherche de
plus longue haleine et dans un cadre académique précis qui a finalement pris la forme
du présent projet de thèse. Une recherche où je mettrais alors à profit tant l‟apport de la
psychologie et de la psychothérapie que de la philosophie. Le cadre étant trouvé pour
mener à bien mes aspirations et ayant rencontré l‟enthousiasme de Monsieur Daval, qui
avait déjà été directeur de mon mémoire de Master et qui a accepté de diriger la thèse,
j‟étais à même de commencer ce travail. Monsieur Lorin est venu se joindre ensuite au
projet en tant que co-directeur.

Commencer n‟est probablement pas le terme le plus approprié concernant mon travail.
En effet, l‟attention et l‟intérêt que j‟ai portés au traumatisme psychique et au
témoignage de celui-ci prend sa genèse dans une configuration bien plus ancienne. Je
pourrais avancer qu‟il est présent dès le début de mon existence d‟une certaine manière
et qu‟il m‟accompagne jusqu‟aujourd‟hui.

15
Je suis la fille d‟un niño de la guerra 1, un enfant de la guerre. Mon père, fils de
républicain espagnol, avait en effet dû fuir l‟Espagne au moment de la guerre civile
(1936-1939), alors qu‟il avait à peine 10 ans. Avant de fuir son pays, il avait passé
pratiquement trois ans dans ce qu‟on appelait à l‟époque las colonias, les colonies.
Comme bon nombre d‟enfants, mon père et ses sœurs avaient été envoyés, au début de
la guerre, dans ces « lieux de vacances » afin de les protéger des bombardements et des
atrocités d‟un conflit armé. Ses parents étaient restés à Madrid. Le message qu‟avaient
reçu les enfants était qu‟« ils partaient pour quinze jours en vacances », qu‟ils
reviendraient très vite auprès de leurs parents, ceux-ci étant convaincus que la guerre ne
durerait pas longtemps. Ce furent de bien longues vacances…

J‟ai donc grandi avec cette histoire espagnole, l‟exil de mes parents, le silence et la
parole liés à cette histoire. Mon père nous a souvent raconté comment il s‟était retrouvé
seul pour traverser la frontière espagnole, seul parmi des centaines et des centaines de
personnes qui fuyaient l‟Espagne au moment où, après trois ans de guerre civile, les
républicains avaient finalement été écrasés par la victoire du général Franco et du
fascisme. Je dois « avouer » qu‟aujourd‟hui encore, chaque fois que j‟évoque cette
partie de l‟histoire de mon père, j‟en ai des frissons et je suis toujours submergée par
une forte émotion.

Je vous dirai que cela fait plus de vingt ans que j‟essaie de transcrire l‟histoire de mon
père. Jusqu‟ici, j‟ai à peine réussi à donner une conférence sur le sujet en 20052 et à
publier un article en 20083. Je me suis interrogée sur les raisons de cette difficulté et,
quoiqu‟il n‟y ait pas à les exposer hic et nunc, je peux cependant dire qu‟elle a trait à
l‟embarras que de nombreux témoins ont exprimé dès qu‟il s‟agissait de relater une
expérience aussi extrême que la guerre et son cortège d‟horreurs. Un embarras qui est
donc directement lié à la transmission de ces vécus. Ainsi, relater l‟exil de mon père,
c‟était évoquer son vécu traumatique face au sentiment d‟abandon, de solitude extrême
et d‟incompréhension. Le fait d‟écrire sur ce traumatisme en particulier n‟est donc pas
sans douleur, ne va pas sans « réveiller, voire, entretenir, le point de douleur » (Tellier,

1
Ainsi étaient appelés et le sont encore aujourd‟hui ces enfants victimes de la guerre d‟Espagne, qui
avaient dû quitter le pays.
2
Voir annexe 1 (p. 403).
3
Voir annexe 2 (p. 413).

16
1998, p. 6 ; voir Grinberg, 1986). En d‟autres mots, comme mon travail d‟écriture remet
en scène la situation traumatique, je « vis » le trauma de mon père, comme si c‟était le
mien, en une sorte de répétition du trauma primitif. Vivre ainsi et imaginer la souffrance
vécue par ses parents a quelque chose d‟insupportable. Par ailleurs, ce travail est rendu
plus complexe par le fait que l‟exil résultant de la guerre est à la fois une expérience
profondément intime, personnelle, et une expérience collective, publique, voire
universelle. Il s‟agit dès lors de divulguer une expérience intime et privée, mais en
même temps commune à toute une population qui a vécu alors ou ailleurs et dans
d‟autres temps ces abominables faits. C‟est ce constat qui m‟a amenée à choisir ce type
d‟écriture que j‟appelle le « texte-témoin », tant celui-ci se réfère, comme nous le
verrons, à la complexité de la relation de ces vécus.

Pourquoi et en quoi Ŕ dira-t-on Ŕ ce travail d‟écriture me permettrait-il de réaliser ce qui


auparavant semblait impossible à mes yeux ? Je pourrais à ce stade répondre en
évoquant l‟ensemble des lectures qui m‟ont aidée tout au long de cette recherche et
m‟ont fait croire dans les vertus de la bibliothérapie. Ce terme, emprunté à Marc-Alan
Ouaknin, est défini dans le monde anglo-saxon « comme l’utilisation d’un ensemble de
lectures sélectionnées en tant qu’outils thérapeutiques en médecine et en psychiatrie. Et
moyen pour résoudre des problèmes personnels par l’intermédiaire d’une lecture
dirigée » (Ouaknin, 1994, p. 12).

J‟ajouterais que la « lecture bibliothérapeutique est aussi une opération de


dissémination qui restitue la vie, le mouvement et le temps, au cœur même des mots, et
qu’ainsi elle les constitue comme des œuvres d’art et les soustrait aux risques de l’idole.
Ici, les mots ne sont plus finalisés par le sens, mais par les sens » (Ouaknin, 1994,
pp. 24-25).

17
Ill. 2 et 3. Les « Colonies » près de Barcelone,
où se trouvait mon père durant la guerre civile

18
Devenue adulte, c‟est avec les conséquences d‟une autre dictature et d‟un autre exil que
ma vie se poursuivra. En effet, celui qui, depuis de nombreuses années, est mon
compagnon est chilien et a dû quitter son pays lors du coup d‟État du général Pinochet,
en 1973. Alors que l‟Espagne a connu, depuis la fin de la guerre civile, une dictature de
presque quarante ans, le Chili s‟est trouvé, à la suite de ce coup d‟État et pendant dix-
sept ans sous un régime dictatorial, avec son lot de persécutions, de tortures,
d‟emprisonnements politiques, de crimes, de disparitions et d‟exils de milliers
d‟hommes et de femmes. Mon compagnon a été et est toujours membre du groupe
musical Quilapayún. Je reviendrai largement, plus loin, sur cette expérience musicale
qui a été et est toujours un véritable « acte-témoin », d‟autant plus qu‟en 1972 Salvador
Allende, qui avait été élu démocratiquement Président du Chili, nomma Quilapayún
ambassadeur culturel du Chili. En août 1973, le groupe effectua une tournée européenne
où il représentait le Chili, une tournée qui devait normalement se terminer fin
septembre. L‟histoire en décida autrement car, à la suite du coup d‟État du 11 septembre
1973, les membres du groupe ne purent rentrer au Chili que… 17 ans plus tard.

Nous voyons l‟analogie entre les deux histoires. Dans la première, les vacances ont été
bien longues Ŕ elles se poursuivent toujours, si j‟ose dire Ŕ tandis que, dans l‟autre, ce
fut une bien longue tournée Ŕ une tournée qui ne s‟est pas terminée non plus. Le lecteur
se rendra compte, déjà à ce stade, que cette thèse sur le témoignage est en soi une mise
en abîme puisqu‟il s‟agit au fond du témoignage de la femme que je suis et qui tente de
rapporter l‟expérience qu‟elle a vécue au travers de ces autres expériences, à travers ces
autres témoignages qui lui ont été confiés quand elle a reçu et perçu ce qui dans ces
mots était la trace, l‟empreinte du traumatisme.

19
Ill. 4. Le groupe Quilapayún avant le coup d‟État au Chili, 1973. Devant le palais
présidentiel La Moneda

Ill. 5. Le groupe Quilapayún à son premier retour au Chili, après dix-sept d‟exil. Au
centre, Madame Allende, la veuve du Président Salvador Allende

20
Voici dessinée, à travers ces histoires, une amorce de ce qui a motivé ma recherche et
qui est en lien direct avec deux contextes de guerre et de dictature. Ajoutons à cela une
autre rencontre, qui a également nourri toute ma sensibilité et mon intérêt. Il s‟agit d‟un
homme rencontré lors de mon parcours de formation en thérapie familiale : Siegi
Hirsch, lui-même formateur en thérapie familiale (Fossion & Rejas, 2001). Siegi Hirsch
est survivant des camps de concentration et d‟extermination nazis.

Après avoir suivi huit années de formation avec Siegi Hirsch, j‟ai eu la grande chance
de poursuivre avec lui un long travail de réflexion, non seulement en lien avec le travail
thérapeutique, mais également avec le traumatisme et sa transmission. Dès lors, cette
thèse porte l‟empreinte de ces discussions réflexives. Elles en sont un moteur essentiel,
elles l‟enrichissent, la construisent, éveillent la curiosité et le questionnement. À cette
contribution continue, qui constitue comme une colonne vertébrale, j‟associe également
Pierre Fossion4, puisque c‟est avec lui que, depuis une quinzaine d‟années, je partage
tout cet apport formatif reçu auprès de Siegi Hirsch.

4
Pierre Fossion est psychiatre, psychothérapeute et formateur en thérapie familiale. Il est chargé
d‟enseignement, assistant chargé d‟exercice, à la Faculté de médecine de l‟Université Libre de Bruxelles.
Chef de clinique adjoint au CHU-Brugmann à Bruxelles, Pierre Fossion est lui-même inscrit dans un
projet de thèse qui consiste en une étude des mécanismes de résilience existant chez les anciens enfants
juifs cachés et chez leurs propres enfants. L‟idée est, premièrement, de voir si ces anciens enfants cachés
restent marqués par cette expérience vécue il y a plus de 60 ans et s‟ils gardent un niveau d‟anxiété plus
élevé qu‟un groupe contrôle ; deuxièmement, de voir si les mécanismes de résilience des parents
influencent ceux de leurs enfants.

21
Ill. 6. Home de Lasne, 1946-1947. Siegi Hirsch à droite, le 3e enfant à la droite de Siegi
Hirsch est Robert Fuks et le 4e est Shaul Harel

Ill. 7. Siegi Hirsch, Pierre Fossion et Mari Carmen Rejas Martin, lors de la sortie du
livre La trans-parentalité : la psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles (2008).

22
Je préciserai encore que mon intérêt pour le témoignage avait déjà pris un certain envol,
certes bien timide, lors d‟un travail de fin d‟études en 1979. Il était question à cette
époque de donner la parole aux femmes dans l‟histoire du Mouvement Ouvrier Belge
(MOB). Je travaillais alors au sein du Mouvement coopératif féminin, dans le cadre
duquel j‟avais rencontré des groupes de coopératrices dans la région de Charleroi et du
Brabant wallon5.

Ces dames, déjà âgées, nous parlaient de leur vie autrefois. Divers thèmes y étaient
abordés, tels que les souvenirs des parents, la petite enfance, le premier travail, la
guerre, la solidarité, les grèves, etc. Toutes ces choses qui remplissaient leur vie,
tant de souvenirs gardés presque en secret. Pourtant, ces moments du passé sont
les fondements de nos conditions de vie actuelles. Si nous connaissons de
meilleures conditions de travail, si nous avons acquis des droits, c‟est
essentiellement grâce aux luttes menées aussi par ces anciennes. C‟est précisément
de cette longue marche vers un meilleur mode de vie dont nous voulions
témoigner. Mais pas de n‟importe quelle lutte : celle des femmes. Ce travail s‟est
réalisé au travers des témoignages de ces coopératrices (Rejas, 1979).

Au fond, la question du témoignage est une interrogation qui traverse ma vie et


intervient de manière récurrente tout au long de mon parcours et jusqu‟à présent encore
dans la vie quotidienne. Ce présent est au fond la sédimentation de toutes ces étapes
antérieures que je viens de relater. C‟est ainsi que, travaillant actuellement auprès
d‟adolescents hospitalisés en psychiatrie Ŕ la majorité d‟entre eux ont un vécu de
maltraitance et d‟abus sexuels intra- et/ou extra-familial Ŕ, la notion de traumatisme
psychique et de son témoignage me reste fortement présente.

Au vu de ce parcours, force est de constater que ma thèse mêle étroitement vie privée
(dimension affective/personnelle), formation (dimension réflexive) et vie professionnelle
(dimension pratique). Comme le souligne Marcel Conche :

Les expériences anciennes et souvent répétées sont présupposées par cela même
qu‟elles ont servi à former notre sensibilité et notre regard. Devons-nous ici nous

5
Le Brabant wallon est une province située au centre de la Belgique. La ville de Charleroi se trouve dans
le Sud de la Belgique, en Région wallonne.

23
excuser de parler de nous, de faire de nous-même l‟objet de notre discours ?... Et si
l‟objet de la philosophie est la vérité, je ne dois aucunement m‟exclure de cette
vérité que je dis Ŕ sinon cette vérité ne serait plus totale. Le discours philosophique
ne doit pas me laisser de côté. Je parle de tout, donc aussi de moi : toujours de tout
et toujours de moi. De plus, le philosophe est celui qui dit ce qu‟il voit Ŕ tout ce
qu‟il voit lui-même, rien d‟autre que ce qu‟il voit lui-même (et en cela il diffère du
savant). Dès lors, le philosophe a un regard Ŕ car on ne peut voir quelque chose
que si l‟on a le regard formé pour voir précisément cette chose. Il y a une
corrélation entre le regard et le regardé. Le philosophe n‟est pas un spectateur qui
saisirait une vérité « objective ». Une vérité seulement « objective » ne serait
d‟ailleurs pas la vérité puisqu‟elle laisserait de côté le « subjectif » (Conche, 1996,
p. 30).

Dès lors, on l‟aura compris, l‟élaboration de cette recherche et l‟étude des textes-
témoins ont été l‟occasion d‟une conception d‟un autre texte, proche de ceux étudiés ici
mais en train de s‟écrire et de se lire. Ce constat d‟un texte dans le texte m‟a renvoyé et
nous renvoie au processus même du témoignage, à l‟envahissement de la pensée du
sujet par le sujet. Comme dans un binôme inséparable apparaîtront donc, dans cette
étude, des résonances entre le dedans et le dehors, entre l‟autre et moi, moi et l‟autre.
Cette étude sur le témoignage dévoile ainsi effectivement une attestation personnelle.
Sans cette attestation, sans cette part intrinsèque de mon expérience, de mon vécu, de
ma sensibilité, cette thèse serait artificielle. Je rejoignais ainsi l‟intuition exprimée par
Jorge Luis Borges :

Un homme se propose de dresser la carte du monde. Au fil des ans, il peuple un


espace d‟images, de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, d‟îles, de
poissons, de pièces, d‟outils, d‟étoiles, de chevaux et de gens. Peu avant sa mort, il
découvre que le patient labyrinthe de lignes trace l‟image de son propre visage

Cet emboîtement entre l‟extérieur et l‟intérieur, certes, est fécond, mais il a également
confronté à la difficulté d‟écrire et de témoigner. J‟ai pu à certains moments
m‟identifier au vécu des auteurs-témoins, à la difficulté d‟écrire, de dire, de témoigner
de l‟expérience.

24
C‟est ainsi que l‟élaboration de cette thèse sur le témoignage de l‟expérience
traumatique par le texte serait tronquée si je n‟évoquais pas sa « visée thérapeutique ».
Cette dernière doit être comprise dans l‟acception étymologique du terme grec
therapeuein, signifiant « s‟occuper de, aider » ou du terme latin curare, « prendre soin
de ». Elle renvoie au sens premier de la philosophie dans l‟Antiquité. En effet, à cette
époque, la philosophie était considérée [avant tout] comme une thérapie de l‟âme,
autrement dit comme une voie permettant de découvrir l‟apaisement de l‟âme troublée
par son expérience et sa vision du monde.

L‟écriture-témoin pourrait être aussi considérée comme une sorte de thérapie, non pas
un moment de clôture, mais une ouverture. Comme l‟exprimait Raymond San Geroteo à
la sortie de son livre Les Oliviers de l’exil (2006), « ce livre est pour moi comme une
thérapie, écrire ça soigne, mais ça ne guérit pas ». J‟ai failli plusieurs fois renoncer à
cette thèse sur le témoignage, à l‟instar de San Geroteo qui fut tenté d‟abandonner son
projet. Je le cite : « Le doute m‟a accompagné de bout en bout. Je dois avouer ici que
j‟ai failli y renoncer à deux reprises, j‟ai alors donné du temps au temps… […] Le
combat pour affirmer ma volonté d‟écrire fut rude, car il est plus facile de lutter contre
l‟adversité que contre soi-même. […] Je possédais de riches ingrédients pour témoigner,
mais les motivations encore bien timorées me titillaient sans pourtant me hanter… ». En
ce qui me concerne, les motivations étaient bien présentes. Mais une question me
hantait : comment rendre compte de l‟ensemble de ces expériences singulières, vécues
dans des contextes traumatiques aussi divers ?

Le lecteur sera donc convié à l‟herméneutique de cette démarche dans ce sens où il


s‟agira de relativiser toute approche de la vérité. Il sera dès lors invité à interpréter le
sens de mes intentions au-delà de l‟établissement des faits en tant que tels. Comme
l‟expérience vécue, l‟intention « excède » l‟écrit, car il est impossible de transmettre la
totalité de l‟expérience du témoignage. Tout « témoignage » revêt en effet de multiples
facettes, ce qui a ici pour conséquence inévitable de laisser de côté de nombreux
aspects, ainsi que de nombreux auteurs ou auteurs-témoins. Il y aura donc des oublis,
des choix et des tâtonnements pour aboutir à cette tentative de comprendre le sens et la
fonction du témoignage. À travers les choix posés, j‟ai été confrontée à une série
ininterrompue de découvertes et de renouvellements qui m‟ont entraînée dans un

25
mouvement inattendu tant dans son inspiration que dans son expression. Ce projet s‟est
en fait révélé comme une apologie de la subjectivité.

Précisons cependant qu‟il ne s‟agit aucunement d‟uniformiser voire d‟« universaliser »


les expériences de traumatisme ici évoquées, ce qui conduirait sans détour à leur
banalisation. Notre but est de faire émerger une tension entre universalisation,
historisation et individuation. La démarche, comprise de cette manière (cf. Fassin &
Rechtman, 2007, pp. 35-36), devrait permettre d‟appréhender la généralisation du
traumatisme comme expression du malheur dans les sociétés contemporaines, que l‟on
évoque des drames individuels (viols, tortures) ou collectifs (génocides, guerres,
épidémies).

J‟aurais pu faire le choix d‟un exercice essentiellement conceptuel, mais cette


« manœuvre » aurait biaisé la motivation globale du travail puisque c‟est l‟ensemble de
la personne qui est mobilisé. J‟en veux pour exemple le fait qu‟initialement, il était
prévu de présenter en parties bien distinctes l‟historicité des concepts du témoignage et
du traumatisme, de faire ensuite appel aux textes et auteurs-témoins ; il m‟est apparu
qu‟adopter un tel clivage risquait de me conformer à une « démonstration » désincarnée
et éloignée des intentions qui m‟avaient animée tout au long de ma trajectoire.

Ce tracé testimonial se veut transdisciplinaire et est marqué par ma pratique de la


psychothérapie et de la prise en charge psychothérapeutique. Je procéderai de manière
philosophique à la mise en exergue des questions qui d‟habitude relèvent du domaine de
la psychologie. Il ne s‟agira cependant pas de généraliser, mais de continuer à faire
droit.

Les auteurs de l‟histoire de la philosophie qui seront convoqués dans ce travail, le seront
tant pour leurs textes que pour la valeur de leur vie. D‟autres auteurs seront également
au centre de notre recherche. Ils le seront tout aussi bien pour ce qu‟ils apportent et sont
que pour la relation établie entre eux et moi, moi et eux. Ainsi, je convoquerai des
auteurs « classiques » pour ce qu‟ils peuvent apporter aux propos théoriques et en
termes d‟illustration par leur expérience de vie et des auteurs-témoins qui viendront
confronter les hypothèses concernant le vécu et le réel par leur actualisation temporelle.

26
Qu‟il s‟agisse d‟auteurs anciens ou récents, c‟est avec leur « matériel texte » que cette
étude a été menée.

En fin de compte, comme l‟a écrit Georges Gusdorf, « on peut rêver d‟un livre à faire
ou d‟un poème, on peut accumuler des notes, mais le difficile demeure le
franchissement de cette ligne invisible qui sépare la rumination de la réalisation »
(Gusdorf, 1990, p. 25). Voyons maintenant comment cette réalisation a pu
effectivement se construire.

27
2. Présentation et méthodologie de l’ensemble de la recherche

2.1. Remarques préliminaires

I
l ne s‟agit pas de relever un débat autour de l‟histoire et de la littérature ou encore
du témoignage et de l‟histoire, mais bien de s‟appuyer sur des textes, classifiés ou
non comme littéraires. La priorité a été donnée au fait qu‟ils ont été produits pour
agir ou pour exprimer quelque chose d‟une expérience extrême, à savoir de l‟ordre d‟un
événement catastrophique. Il s‟agit de s‟attarder à ce que nous transmettent les
témoignages de ces expériences du passé tantôt lointain, tantôt si proche.

Observer ces textes-témoins, littéraires ou non, c‟est donner la place qu‟il convient à
l‟acte même de témoigner, c‟est dès lors faire droit au témoignage, c‟est laisser la
parole à l‟écriture. Pour que les témoignages soient lus, il faut qu‟il y ait écriture, il faut
que la parole puisse prendre le pas sur le silence et vaincre l‟indicible. Autant que faire
se peut, le choix des textes et la manière de les articuler entre eux a voulu mettre
l‟accent sur l‟expression libératoire (ou non) d‟un vécu afin de dépasser d‟une certaine
manière le trauma.

Nous connaissons le débat qui oppose les tenants du devoir de mémoire et ceux qui
disent que cela empêche aussi certaines choses... Mais, dans la mesure où ce travail est
ancré dans un parcours singulier et dans une pratique, il s‟agissait pour nous
d‟investiguer l‟une de ces deux voies, sans porter jugement sur une position « autre ».

2.2. Présentation générale

Le texte-témoin Ŕ telle est l‟hypothèse que nous entendons vérifier Ŕ est un moyen de se
réapproprier son histoire par/pour ceux qui l‟ont vécue et permet par la même occasion
de se « dégager » de cette histoire. La question se pose aussi pour ceux qui n‟ont pas
vécu directement l‟expérience, comme nous aurons maintes fois l‟occasion de le
souligner.

28
Notre recherche se développera selon le plan et les axes suivants :

Une première partie (volume 1) développe les aspects « conceptuels » : analyse


des concepts et enjeux.

Une seconde partie (volume 2) vient appuyer cette opération conceptuelle grâce
aux textes liés aux expériences concrètes et contingentes. Cette dernière
opération constitue essentiellement un geste philosophique en ce qu‟il s‟est agi
de faire passer le « sensible », l‟expérience vécue.

Cette action « philosophique » ne se collera pas telle quelle, sinon ce ne serait


pas de la philosophie. Il s‟agit d‟un passage au concret par le biais de la réalité
du témoignage de l‟expérience vécue.

Il s‟agira de relever deux aspects du témoignage : - Celui du pouvoir du langage


pour exprimer le réel et en laisser une trace. - Relever ainsi le défi qu‟une
représentation de l‟impossible n‟est pas impossible.

Nous proposons de souligner ainsi deux axes qui articulent entre eux les
domaines de l‟éthique et du politique, de l‟individuel et du collectif : - De la
nécessité du témoignage comme soutien d‟une société bouleversée par toute une
série de catastrophes. Le témoignage à travers le vécu individuel donne un écho
à l‟histoire. - Le témoignage engage alors le souci d‟une responsabilité civile et
un sens particulier à la démarche.

Par rapport aux textes et à leurs auteurs, d‟emblée de multiples questions sont
posées et ces nombreuses questions nous suivront tout au long de la thèse. Elles
ne seront donc pas nécessairement abordées séparément, mais le lecteur les
retrouvera régulièrement. Citons certaines d‟entre elles :

- Qui choisit de témoigner et comment ?

- Quelles sont les motivations qui activent ce choix : sont-elles avant tout fondées
par des vecteurs uniquement émotionnels ou plutôt rationnels, construits,
réfléchis ou les deux ?

29
- Quels sont les objectifs poursuivis par celui qui témoigne ? À quelles fins écrit-il
le récit de sa souffrance et de ceux qui l‟entouraient ?

- Quelles conséquences pour celui qui découvre, reçoit, voire étudie ces
témoignages ?

- Tous les textes-témoins ont-ils la même « valeur » ?

- Il sera fait appel à d‟autres supports, mais qui d‟une manière ou d‟une autre
rejoignent le texte. Il y a notamment tout l‟apport de cette explosion
communicationnelle du blog, celle par exemple qui a accompagné la publication
du livre-témoin de Wolf Glazman (2009)6. Mais, il sera également fait appel à
d‟autres moyens d‟expression et de communication.

2.3. Méthodologie

Pour initier notre recherche, outre les auteurs convoqués comme annoncé précédemment,
un questionnaire a été proposé en français, en espagnol et en anglais à des auteurs-
témoins vivant en Belgique, en France, en Espagne, en Israël, au Cambodge.

Cette enquête, qui peut sembler inhabituelle en philosophie, nous a néanmoins semblé
pertinente en ce qu‟elle nous permet de faire ressortir au-delà même du texte, les
motivations des auteurs à témoigner, et ce, dans un temps différé du premier écrit Ŕ
celui de leur posture actuelle. C‟est la raison pour laquelle cette méthodologie, non
spécifique à la méthode philosophique, permet de découvrir un autre type de parole, en
fonction du moment de l‟écriture et de l‟interlocuteur. De plus, elle nous est directement
adressée, à nous, les lecteurs, les témoins de témoins de cette réflexion.

6
Cet auteur-témoin proposait ceci lors de sa réponse au questionnaire concernant son expérience du
témoignage : « Pour commencer je vous engage à consulter mon site sur Google: www.wolfglazman.com
et wolfglazman.Moissac. Vous aurez déjà un aperçu du contenu et de l‟histoire de mon bouquin. Outre
l‟article que m‟a consacré Monsieur Pyrda, journaliste à La Dépêche du Midi, j‟ai également été
interviewé à la radio protestante de France, séance d‟une demi-heure environ. Je vous enverrai le cd à
l‟adresse que vous m‟avez donnée… ». Le titre de l‟ouvrage de Wolf Glazman est De génération en
génération. Les enfants de la Shoah (Paris, L‟Harmattan, coll. Graveurs de mémoire, 2009).

30
Nous avons eu, dans le même sens, l‟occasion de rencontrer directement certains des
auteurs-témoins, ce qui a donné une dimension vivante et continue à la démarche. Il en va
de même pour la place que nous avons donnée à des auteurs-témoins de « documentaires »
filmés, ainsi qu‟à des compositions musicales et à des données muséographiques.

La diffusion du questionnaire ne s‟est pas limitée à la fin de la thèse. Le questionnaire


continue de circuler et fera probablement l‟objet d‟un travail futur davantage centré sur
celui-ci.

2.4. Questionnaire

En français

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidé(e) à écrire au sujet de votre


expérience ou de celle de vos parents ou encore de l‟expérience d‟un autre : d‟être le
témoin du témoin ? Ou avez-vous accepté que quelqu‟un écrive votre histoire ? À quel
moment de votre vie avez-vous décidé de témoigner par l‟écriture de votre expérience ?
À quel moment de votre vie avez-vous décidé de parler de votre expérience ?

2. Qu‟est-ce qui vous a motivé(e) à le faire ? Quels sont les événements, les facteurs
« déclenchants » ou les personnes qui vous ont décidé(e) à faire ce retour sur le passé ?

3. Aviez-vous le souhait de témoigner ? Aviez-vous des réticences par rapport au


témoignage ? Qu‟est-ce qui dans votre histoire ou dans votre entourage vous empêchait
de parler ou d‟écrire votre témoignage ?

4. Êtes-vous passé(e) par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

5. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou


d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture,
etc. ?

6. Quel sens et/ou quelle fonction a revêtu pour vous le témoignage ?

31
7. Qu‟est-ce que vous a apporté le fait d‟écrire ou que l‟on écrive votre témoignage ? A-
t-il apporté quelque chose à votre entourage, à votre famille, etc. ?

8. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, qu‟« il nous faut, à la terrible obstination du


crime, opposer la terrible obstination du témoignage » ?

9. Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage


de votre vécu ou du témoignage en général ?

En espagnol

1. ¿Después de cuanto tiempo de silencio, decidió Usted escribir a propósito de su


experiencia o la de sus parientes? ¿Aceptó Usted que alguien escribiese su historia? ¿En
qué momento de su vida decidió testimoniar por escrito de su experiencia? ¿En
qué otros momentos de su vida relató Usted oralmente lo vivido?

2. ¿Qué fue lo que le motivó hacerlo? ¿Cuáles fueron los hechos, los factores, las
personas que hicieron posible tomar la decisión de hacer esa vuelta al pasado?

3. ¿Tuvo Usted, antes deseos de atestiguar? ¿Tenía Usted reticencias sobre el hecho de
testimoniar? ¿Qué era lo que en su historia personal o en su entorno, le impedía hablar o
escribir su testimonio?

4. ¿Pasó Usted por ciertas etapas en ese proceso de atestiguar? ¿Podría Usted
describirlas?

5. ¿Qué diferencias hace Usted entre testimonio oral, escrito u otros modos de expresión
tales como el cine, la fotografía, la música, la poesía, el reportaje, la pintura, etc.?

6. ¿Qué sentido o función tomó entonces para Usted el testimonio escrito?

7. ¿Qué le aportó el hecho de haber escrito, o que hayan escrito vuestro testimonio?
¿Aportó algo a vuestro entorno, a vuestra familiar?

32
8. ¿Qué piensa Usted de lo que dijo a propósito del testimonio el filósofo Albert Camus:
“necesitamos oponer a la terrible obstinaciñn del crimen, la terrible obstinación del
testimonio”?

9. ¿Tiene Usted otro tipo de reflexiones importantes, en cuanto a su experiencia de


testimoniar de esas vivencias?

En anglais

1. When did you decide to write about your childhood and about the story of your
parents? Did you write yourself or did you ask to someone else to write your own story?
At wich moment of your life did you decide to write or to talk about your personal
experience?

2. What was your main motive? Did some life events or some people decide you to
write or to talk about your past?

3. Did you want to bear witness or was you reluctant to do it? Did someone or
something inhibit your wish to write or to talk about your story?

4. Which were the different stages of this process?

5. Do you make some differences between oral or written testimonies and other forms
of testimony such as movies, filmed reportages or art expression?

6. What was the personal meaning and the personal function of your testimony?

7. What was the repercussion of your testimony for yourself and for your family?

8. Albert Camus said: “To the terrible stubbornness of the crime we have to oppose the
terrible stubbornness of the testimony”. What is your opinion with regard to this
sentence?

9. Do you have some additional comments about your testimony experience?

33
3. Précisions sur l’ensemble de la recherche

l est d‟usage d‟utiliser le « nous » lors d‟une recherche telle que celle-ci.

I Cependant, ce « nous » majestatif semble à certains moments incongru lorsqu‟il


est question de rencontre plus personnelle avec certains auteurs-témoins et ne
peuvent engager d‟autres personnes que le « je ». Ce lien entre le « je » et le « nous »
est essentiel dans ce récit, comme si parfois le « je » pouvait mieux s‟expliquer en
passant au « nous ». Et à l‟inverse, le « nous » permet aussi de donner sens au « je ». Ce
jeu « je-nous » est notre expérience quotidienne puisque nous sommes toujours en
relation avec tant d‟autres humains, événements et choses. Cette hésitation est en lien
avec le choix même du sujet car le « je » et le « nous » sont indissociables et il est
possible qu‟en passant au « nous » le « je » se comprenne mieux (et comprend mieux
qu‟il est un « jeu » entre plusieurs facettes ou éléments).

Précisons encore que, par rapport à la traduction, le choix a été de ne pas tout traduire
systématiquement et tout particulièrement de l‟espagnol au français. Le lecteur voudra
bien nous excuser.

Cinq annexes, qui font partie intégrante du processus de construction et d‟élaboration


de notre recherche, ont été jointes. Elles figurent immédiatement après notre conclusion
générale.

Afin de faciliter l‟accessibilité de nos sources et références et d‟alléger la lecture, nous


indiquons pour chaque ouvrage ou article cité, le nom de l‟auteur, l‟année de
publication de l‟ouvrage consulté, la page de l‟ouvrage consulté. Une bibliographie
complète se trouve en fin d‟ouvrage, suivie d‟un index des personnes et auteurs cités.

34
PREMIÈRE PARTIE
Témoignage et traumatisme : un état des lieux

35
36
Ill. 8. Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen »

37
38
Présentation

T
outes les expériences ne sont pas équivalentes et ne s‟expriment pas de la
même manière, d‟autant plus si elles revêtent une dimension du trauma.
Cependant, notre récit exprimant le vécu d‟expériences traumatiques peut être
considéré comme un ensemble, bien sûr hétéroclite et diffus mais aussi rassemblant,
identifiant et laissant trace au monde.

Il peut sembler étrange, pour le lecteur, que les récits ne soient pas présentés selon un
ordre chronologique, mais l‟idée est de dévoiler avant tout ce que les textes montrent
et/ou dissimulent et d‟ainsi saisir au plus près le vécu d‟une expérience traumatique,
extrême, quelle que soit l‟époque. Tous les récits qui conjuguent expérience traumatique
et écriture s‟efforcent de donner un sens au non-sens du trauma, et constituent dès lors
un témoignage singulier.

Ferdinand Saussure a créé, en 1908, le mot diachronie, qui permet d‟introduire une
distinction entre deux approches linguistiques. Alors que la linguistique synchronique
s‟occupe des rapports logiques reliant des termes qui coexistent et forment des
systèmes, tels qu‟ils sont perçus par la même conscience collective, la linguistique
diachronique étudie au contraire les rapports reliant des termes successifs qui ne sont
pas aperçus par la conscience collective et qui se substituent les uns aux autres sans
former un système entre eux. La linguistique générale doit combiner ces deux
approches : l‟approche synchronique permet de modéliser la structure d‟un système
linguistique, l‟approche diachronique convient à l‟étude de l‟évolution de la parole.

Bien que notre recherche ne se centre pas sur les aspects linguistiques du témoignage,
nous pourrions faire une analogie avec les notions de diachronie et de synchronie dans
le sens où il s‟agit de donner à travers des textes d‟époques très différentes un aperçu du
témoignage en les reliant entre eux quelle que soit leur époque. Cette pluralité permet de
reconnaître les traces laissées dans la mémoire collective par les faits, les hommes, les
divers usages du passé qui interviennent dans le présent.

39
La première partie de notre recherche vise à dresser, en trois chapitres, un état des lieux
concernant les concepts de témoignage et de traumatisme en passant par la
phénoménologie et les enjeux ontologiques de ces mêmes notions.

Dans le premier chapitre (« De quelle expérience parlons-nous ? »), nous tenterons de


souligner les expériences qui massivement ou individuellement peuvent déclencher un
traumatisme. Ce qui nous conduira à aborder les aspects phénoménologiques de ces
expériences ainsi que leurs enjeux ontologiques.

Le deuxième chapitre (« Témoigner : représenter le passé ») porte sur la trace, l‟histoire


et la mémoire liée à la notion du témoignage.

Le troisième chapitre (« Le texte pour témoigner »), qui s‟intéresse à la question du


comment témoigner, se penche d‟abord sur « l‟écrit » en tant que medium du
témoignage de l‟expérience vécue, puis fait appel à d‟autres supports que le texte au
sens strict. Sont ainsi évoqués le documentaire filmé ou le reportage, le musée, et
également la musique et la poésie, comme moyens de relater et de témoigner de
l‟expérience traumatique extrême en en laissant trace au monde. Ce chapitre clôture la
première partie tout en nous acheminant vers la seconde partie : les témoins et leurs
textes.

40
CHAPITRE 1

De quelle expérience parlons-nous ?

1. Ce qui massivement peut occasionner un traumatisme

L
orsque l‟on vit des expériences extrêmes comme les guerres, les génocides, les
catastrophes naturelles, les dictatures, l‟exil, généralement un trauma se
produit. Précisons d‟emblée que le traumatisme n‟est pas une conséquence
mécanique de ce type de vécu, mais est provoqué par une conjonction de circonstances
et tend dès lors à se manifester de telle ou telle autre manière. Il est important d‟y
insister avant d‟entrer dans le vif du sujet, car il ne s‟agit en aucun cas d‟une
généralisation, mais bien d‟une conception personnelle de l‟événement.

Cette mise en contexte et en perspective se fera par des allers et retours entre le passé et
le présent, en se référant notamment aux textes qui reflètent des expériences extrêmes.
Cette démarche permettra de souligner que la notion d‟expérience traumatique existe
depuis longtemps. Nous verrons dans une étape ultérieure que d‟autres événements, non
vécus par des masses ou des peuples, peuvent également générer un trauma.

L‟événement majeur du XXe siècle auquel nous pensons est certes celui de la Shoah,
mais évoquer la Shoah impliquerait à juste titre de ne parler que de cette catastrophe,
car elle polarise tellement de représentations qu‟elle empêcherait d‟examiner d‟autres
événements tragiques de ce siècle. La Shoah est bien sûr la métonymie du mal absolu.
C‟est pourquoi notre démarche philosophique consistera à « tourner autour de cette
synecdoque » pour approcher divers aspects du trauma. En effet, comme Annette
Wieviorka le souligne, la réflexion sur le témoignage de ces expériences extrêmes sera
utile pour autant qu‟elle ne s‟arrête pas à la Shoah :

Elle [la réflexion] devrait permettre d‟éclairer d‟autres processus à l‟œuvre pour
d‟autres épisodes historiques. Car, si Auschwitz est devenu la métonymie du mal

41
absolu, la mémoire de la Shoah est devenue, quant à elle, pour le meilleur ou pour
le pire, le modèle de la construction de la mémoire, le paradigme auquel on se
réfère ici ou là, pour analyser hier ou tenter d‟installer au cœur même d‟un
événement historique qui se déroule sous nos yeux, comme récemment en Bosnie,
et qui n‟est pas encore devenu histoire, les bases du récit historique futur
(Wieviorka, 2002, pp. 15-16).

Annette Wieviorka (2002, pp. 10-16) insiste sur le fait qu‟aucun autre événement
historique, même la Première Guerre mondiale qui a marqué les débuts du témoignage
de masse, n‟a suscité un mouvement aussi considérable et s‟étalant sur une telle durée.
Les témoignages sont de nature différente les uns des autres, précise-t-elle. En effet, ils
ont été produits à diverse distance les uns des autres et ont été inscrits sur des supports
multiples. Certains proviennent d‟un mouvement spontané, d‟une nécessité intérieure,
d‟autres répondent à des demandes d‟origine diverse, liés par exemple aux besoins de
justice. D‟autres encore, depuis les années 1980, répondent aux demandes des écoles
pour que l‟on aille parler et témoigner devant les élèves.

Quarante ans après Auschwitz, voici ce que Primo Levi exprimait à propos de ce mal
absolu :

De plus, jusqu‟au moment où j‟écris, et malgré l‟horreur de Hiroshima et de


Nagasaki, la honte des goulags, l‟inutile et sanglante campagne du Viêt-Nam,
l‟autogénocide cambodgien, les disparus d‟Argentine, et toutes les guerres atroces
et stupides auxquelles nous avons assisté ensuite, le système concentrationnaire
nazi demeure une chose unique, tant par les dimensions que par la qualité. Dans
aucun autre lieu ni temps on n‟a assisté à un phénomène aussi soudain et aussi
complexe : jamais autant de vies humaines n‟ont été éteintes en aussi peu de
temps, et avec une combinaison pareillement lucide d‟intelligence technique, de
fanatisme et de cruauté (Levi, 1989, p. 21).

Dans L’Écriture ou la vie, Jorge Semprún tente de définir le plus adéquatement possible
une expérience telle que celle des camps de concentration :

42
Je n‟étais pas sûr d‟être un vrai survivant. J‟avais traversé la mort, elle avait été
une expérience de ma vie. Il y a des langues qui ont un mot pour cette sorte
d‟expérience. En allemand on dit Erlebnis. En espagnol : vivencia. Mais il n‟y a
pas de mot français pour saisir d‟un seul trait la vie comme expérience d‟elle-
même. Il faut employer des périphrases. Ou alors utiliser le mot « vécu » qui est
approximatif. Et contestable. C‟est un mot fade et mou. D‟abord et surtout, c‟est
passif, le vécu. Et puis c‟est au passé. Mais l‟expérience de la vie, que la vie fait
d‟elle-même, de soi-même en train de la vivre, c‟est actif. Et c‟est au présent,
forcément. C‟est-à-dire qu‟elle se nourrit du passé pour se projeter dans l‟avenir
(Semprún, 1994, pp. 183-184).

Et puis, de cette expérience du Mal, l‟essentiel est qu‟elle aura été vécue comme
expérience de la mort… Je dis bien « expérience »… Car la mort n‟est pas une
chose que nous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé, comme d‟un
accident dont on serait sorti indemne. Nous l‟avons vécue… Nous ne sommes pas
des rescapés, mais des revenants… (Semprún, 1994, p. 121)

La difficulté soulignée par Semprún pour expliquer cette notion d‟expérience vécue
dans les camps montre une dimension aporétique de la démarche même de témoigner et
d‟écrire sur ce sujet. Il confronte effectivement au caractère irrésolu du problème qui
consiste à témoigner de ces épreuves alors que, ces dernières décennies, nous assistons à
la publication de nombreux textes les concernant (Rejas, 2010, pp. 137-145).

Dès lors, pour illustrer ce qui provoque le trauma dans l‟expérience vécue, nous avons
retenu certains événements majeurs à nos yeux telles que les catastrophes naturelles, les
guerres, les génocides, l‟exil, ou encore la torture. Nous verrons en quoi ces événements
peuvent engendrer un trauma dans la vie de l‟homme. Certes, cette liste n‟est pas
exhaustive. Nous évoquerons ces événements en traversant, comme nous l‟avons
annoncé, différentes périodes significatives de l‟histoire. Dans le même temps, nous ne
cesserons de faire référence aux témoignages de la Shoah, auquel nous consacrerons le
chapitre 2 de la seconde partie.

43
1.1. Les catastrophes naturelles

En rédigeant ce texte, nous ne pouvons nous empêcher de le rapprocher d‟une


expérience vécue récemment, qui nous permet d‟emblée d‟illustrer et de pointer du
doigt ce qui peut perpétrer le trauma, et de rendre ses droits d‟entrée de jeu également
au récit de cette expérience catastrophique.

Lors d‟un dîner chez une amie, je retrouve un ami haïtien qui vit en Belgique depuis de
nombreuses années. Il est fortement amaigri et des blagues autour du dernier régime à la
mode, circulent. Mais lui ne plaisante pas. Il répond : « J‟étais à Haïti au moment du
tremblement de terre [12 janvier 2010]. Voilà mon régime... ». Six mois plus tard, son
physique transmet ce qui est impossible à imaginer. Architecte, il se trouvait à Haïti
dans le cadre de son travail. Au moment du tremblement de terre, il était en réunion
dans un bâtiment ministériel, qui s‟est effondré. Tous ceux qui se trouvaient là ont pu
s‟extraire des décombres. À ce moment précis, il n‟a pas imaginé qu‟en sortant des
décombres, il se verrait confronté à des centaines de cadavres, à la désolation, à
l‟horreur… Assez vite, il a réalisé que non seulement il était survivant, mais que tous les
membres de sa famille avaient également survécu. Je l‟écoute raconter, il parle
lentement, semble épuisé. Il semble frappé par un double traumatisme, celui d‟avoir
failli mourir et celui d‟être le témoin de la mort de proches connus ou inconnus et du
désastre général provoqué par cette catastrophe naturelle. Quinze jours après cette
catastrophe, il a quitté Haïti pour rentrer en Belgique.

À l‟écouter, les mots me manquent. J‟ai l‟impression qu‟il puise au plus profond de lui-
même une énergie pour tenter de transmettre les images, les chocs de cette catastrophe,
pour rappeler ce dont on ne parle pratiquement plus quelques mois plus tard. Il fait
l‟amer constat que, malgré une aide financière internationale, peu, si peu de choses ont
réellement bougé. « Mais où arrive cette aide ? », s‟exclame-t-il. S‟ajoute alors pour lui
un nouveau traumatisme, pourrait-on dire, lié à l‟impuissance et au sentiment d‟abandon
dont sont victimes ses compatriotes.

Si je ne trouve pas les mots adéquats pour m‟exprimer alors, ce n‟est pas tant parce que
j‟avais oublié le drame haïtien. Je suis plutôt troublée par le fait qu‟à ce moment de
retrouvailles avec cet ami haïtien le drame de son pays ne m‟était pas venu à l‟esprit.

44
J‟étais avant tout contente de le rencontrer à l‟occasion de ce dîner. Nous avions
convenu de nous revoir, de continuer à parler, peut-être écrire. Nous n‟avons pas
jusqu‟aujourd‟hui réussi à convenir d‟un moment…

Cet événement traumatique nous renvoie à plusieurs types de phénomènes : d‟une part à
l‟aporie du dit sans le dire, au risque de l‟oubli des uns et des autres, au silence ou
simplement à la difficulté de trouver les mots ; d‟autre part à la confrontation avec la
mort, à la confrontation tout aussi forte au non-sens du traumatisme par lequel la
personne est possédée, à la confrontation avec le fait qu‟il n‟y a aucune prise possible
sur ce phénomène générateur de crainte et d‟incompréhension qui envahit la personne.

Effectuons un saut vertigineux dans le temps pour évoquer deux autres catastrophes
naturelles qui montrent, in fine, la nécessité, mais aussi la difficulté de rendre compte du
vécu traumatique.

La première touche à l‟éruption du Vésuve, qui ensevelit les villes de Pompéi et


Herculanum en 79. Lors de cette éruption, Pline l‟Ancien (23-79), célèbre érudit
naturaliste, séjourne à Misène, un lieu relativement proche du Vésuve. Il souhaite dans
un premier temps observer le phénomène de plus près, puis, mis en alerte, il est appelé à
porter secours à des amis vivant dans des zones proches de l‟éruption. Se rendant
immédiatement en bateau vers les lieux du drame, il trouve lui-même la mort, due aux
retombées des cendres. C‟est son neveu Pline le Jeune qui décrira les dernières heures
de la vie de son oncle, dans deux lettres à l‟historien Tacite.

1. Tu me demandes de t‟écrire à propos de la mort de mon oncle, afin que tu


puisses en transmettre le récit avec plus de vérité à la postérité. Je t‟en remercie,
car je ne doute pas qu‟une gloire impérissable ne s‟attache à ses derniers moments,
si tu la fais connaître.

2. Quoiqu‟en effet il soit mort par l‟anéantissement de la plus belle contrée du


monde, au même titre que des peuples et des villes entières, par un événement
mémorable qui doit éterniser sa mémoire ; quoique lui-même ait écrit des œuvres

45
nombreuses et durables, l‟éternité de tes écrits ajoutera cependant beaucoup à sa
pérennité. […]

7. Ce phénomène surprit mon oncle et, dans son zèle pour la science, il lui parut
bon d‟étudier de plus près ce grand phénomène. Il ordonna donc d‟affréter une
chaloupe rapide, me donnant la possibilité de l‟accompagner, si je le voulais ; je
lui répondis que je préférais étudier, et lui-même m‟avait donné de quoi écrire.

8. Il sortait de chez lui, lorsqu‟il reçut un billet de Rectine, femme de Césius


Bassus. Effrayée de l‟imminence du péril (car sa villa était située au pied du
Vésuve, et l‟on ne pouvait s‟échapper que par la mer), elle le priait de lui porter
secours. Alors il change de but, et poursuit par dévouement ce qu‟il n‟avait
d‟abord entrepris que par le désir de s‟instruire. […]

10. Il se presse vers l‟endroit d‟où d‟autres fuient et tient un cap rectiligne, le
gouvernail droit sur le danger. Il est tellement détaché de la peur qu‟il dicte et note
toutes les phases et toutes les formes que le nuage ardent présentait à ses yeux.

11. Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure
qu'ils approchaient ; déjà tombaient autour d‟eux des éclats de rochers, des pierres
noires, brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer, abaissée tout à coup, n‟avait
plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle
songea un instant à retourner ; mais il dit bientôt au pilote qui l‟y engageait : La
fortune favorise le courage. Menez-nous chez Pomponianus. […]

22 J‟ajouterai une chose : je t‟ai raconté tout ce à quoi j‟ai pris part et que j‟ai
appris dans ces moments où la vérité des événements n‟a pu encore être altérée.
Toi, tu citeras les extraits que tu jugeras les plus importants. Il est, en effet, bien
différent d‟écrire une lettre à un ami ou d‟écrire un récit historique destinée à tout
le monde. Salut. (Pline le Jeune, Lettre VI, 16)

Pline le Jeune, dans son récit, veut transmettre pour la « postérité » le témoignage de
son oncle mort en voulant porter secours. Ce texte montre l‟importance de la
transmission, de laisser une empreinte de l‟événement vécu. Il ajoute (§ 22) une

46
réflexion significative sur la différence entre écrire une lettre à un ami et écrire un récit
historique.

L‟autre expérience de catastrophe naturelle renvoie à l‟épidémie de la peste noire, qui


sévit à Florence au XIVe siècle, et au choix que fit Giovanni Boccaccio (1313-1375), dit
Boccace, d‟en témoigner par le conte. Le Decameron est ainsi une relation, en forme
d‟antithèse, d‟une expérience traumatique. Devant le fléau, trois jeunes hommes et sept
jeunes femmes décident de s‟isoler dans une villa loin de Florence afin d‟échapper à la
peste. Pour éviter de repenser aux horreurs dont ils ont été témoins, les jeunes gens se
relatent des contes les uns aux autres pendant les 14 jours où ils resteront enfermés, à
l‟exception des vendredis et des samedis, ce qui formera le titre de l‟ouvrage, associé
aux dix jours de contes.

Le programme que les jeunes gens se sont octroyés prévoit que chaque jour un jeune est
proclamé roi et qu‟il détient le pouvoir durant toute la journée. Tout ce qu‟il n‟est pas
possible de vivre à l‟extérieur vu l‟horreur de la peste, ils l‟expérimentent dans leur
« retraite ». À travers ce récit joyeux, apparaissent en filigrane les aspects douloureux
de la vie au-dehors. L‟intérêt du récit (composé d‟une centaine de contes) réside
précisément dans cette autre manière de témoigner, celle de l‟humour, opposant dix
jours de plaisirs à l‟horreur de la situation générale.

Chapitre après chapitre, Boccace décrit un idéal d‟accomplissement personnel, allant de


la réprobation des vices à une célébration de la vertu et de la magnanimité, seules voies
d‟accession à la fortune, à l‟amour et à l‟esprit. Le terrible fléau tua près d‟un tiers de la
population européenne entre 1346 et 1352 et plongea le continent dans la frayeur et
l‟incompréhension (L’Express, 22 juillet 2010)1.

Malgré les écarts temporels qui les séparent, ces trois catastrophes naturelles montrent
une similitude d‟expériences et, par leur répétitivité, rappellent qu‟elles s‟inscrivent

1
http://www.lexpress.fr/culture/livre/le-decameron_907703.html.

47
toujours dans l‟actualité et confrontent de façon brutale à la réalité de la mort. Les
anciens réfléchissaient déjà à l‟importance de la transmission de l‟expérience à d‟autres
générations. L‟exemple du tremblement de terre à Haïti nous a fait voir qu‟outre la
confrontation avec la mort, nous sommes soumis à la difficulté majeure d‟en dire
quelque chose, comme si le réel de la mort était encore présent au moment où cet ami
tente aujourd‟hui de relater ce qu‟il a vécu.

1.2. L’exil

L‟exil n‟est pas la clé de l‟histoire qui nous occupe, mais est une conséquence des
expériences catastrophiques qui font directement l‟objet de notre recherche. Avec l‟exil,
c‟est toute la personne qui est mobilisée, même s‟il est difficile voire impossible d‟en
explorer toutes les facettes. Parlant de l‟exil, Maren et Marcelo Viñar mettent en garde :
« Il faudrait être sociologue, démographe, politologue, psychologue social,
anthropologue, en plus du pauvre psychanalyste qui parle ici. Et manquerait-il de ce
bois dont on fait les poètes ou les romanciers, pour comprendre quelque chose à cette
question… […] Dire et essayer de savoir quelque chose Ŕ Michel Foucault y insiste Ŕ,
c‟est seulement déplacer un peu l‟ombre et l‟obscurité de ce que nous ne savons pas »
(Viñar & Viñar, 1989, p. 126). Et nous pourrions compléter la liste, ne faudrait-il pas
aussi être philosophe, linguiste, historien, médecin ?... « Le thème [de l‟exil], à l‟égal
d‟un océan, est trop vaste pour le regard et la compréhension. Naviguer sur l‟océan : un
seul périple suffit à nous marquer pour toujours ; et mille périples supplémentaires de
lectures et de réflexion ne nous apportent presque rien de plus… » (Viñar & Viñar,
1989, p. 126).

Tentons toutefois d‟approcher ce thème en relevant certains axes : l‟état de réfugié, le


cas particulier des enfants exilés, l‟intemporalité de l‟exil.

Le statut de réfugié, nous rappelle Antoinette Chauvenet, est en soi traumatogène. En


échange de la survie, il installe les familles touchées dans une situation de transit, hors
du monde, et répète, à un niveau moins radical, la situation d‟exclusion et de violence
vécue auparavant. Tant qu‟une solution politique n‟est pas trouvée, cette situation

48
constitue un véritable espace mort-vivant dans le tissu sociopolitique, aussi bien
qu‟économique (Chauvenet, Despret & Lemaire, 1996, p. 23). D‟une façon générale,
l‟état de réfugié, dans la mesure où il prive la personne de droits, la prive d‟une partie
de son humanité en tant qu‟être social. Il la prive de sa responsabilité, de sa capacité
d‟agir, de son pouvoir, de la possibilité d‟avoir et, in fine, de la possibilité d‟être
(Chauvenet, Despret & Lemaire, 1996, p. 57). Chauvenet cite certains témoignages :
« Je me sens inutile, c’est ça le plus dur. », « Je ne suis rien. », « Tout ce que vous voyez
est à quelqu’un d’autre, je n’ai que mes mains qui m’appartiennent. », « On est comme
un genre humain moins important, on a moins de valeur. »

Écoutons, ici aussi, un témoignage ancien, celui de Cicéron (106-43 av. J.-C.) parlant de
son exil en 58 Ŕ il lui est reproché d‟avoir fait exécuter sans jugement les complices du
conjurateur Catilina Ŕ et de la difficulté d‟en rendre compte vu la particularité de
l‟expérience. Nous percevons dans son témoignage le sentiment de solitude causé par
son éloignement et par l‟absence de ses amis.

Tant que je recevais de vous des lettres qui me donnaient lieu d‟attendre quelque
chose, j‟ai été retenu à Thessalonique par l‟espoir et par l‟impatience ; quand j‟ai
vu qu‟on ne ferait plus rien pour moi cette année, je n‟ai pas voulu aller en Asie,
parce que j‟ai horreur de voir du monde et parce que je ne désirais pas me trouver
loin au cas où les nouveaux magistrats feraient quelque chose. J‟ai donc résolu de
me transporter en Épire chez toi : ce n‟est pas que j‟attache de l‟importance à la
nature des lieux, car je fuis littéralement la lumière du jour : mais, si je suis
rappelé il me serait particulièrement agréable de partir de ton port (Cicéron, Les
Tusculanes).

Et dans une lettre adressée de Cilicie à ses amis romains :

C‟est incroyable comme je souffre de nostalgie, comme j‟encaisse mal la sottise de


tout ceci.

Enfin, ce qui me manque, ce n‟est pas le grand jour de la vie publique, le forum,
Rome, la maison, ce qui me manque, c‟est vous. Mais je le supporterai comme je
pourrai, pourvu que ça ne dure pas plus d‟un an.

49
Rome me manque d‟une manière extraordinaire, les miens et toi le premier d‟une
manière incroyable, j‟en ai assez de cette province,…

Habite Rome, cher Rufus, et vis cette lumière qui est la tienne ; tout séjour à
l‟extérieur est sans gloire et misérable pour ceux dont le rôle à Rome peut être
éclatant.

Dans la problématique globale de l‟exil, nous devons épingler le cas particulier des
enfants exilés. L‟exil des enfants revêt une dimension singulièrement traumatogène.
Nous pensons ici à l‟expérience des enfants juifs cachés durant la Seconde Guerre
mondiale, mais aussi à celle des enfants appelés los niños de la guerra, durant la guerre
civile espagnole (1936-1939). La mort dans l‟âme, des parents ont alors accepté de se
séparer de leurs enfants afin de leur donner la chance de vivre, d‟éviter les horreurs de
la guerre, voire de survivre en cas de guerre ou d‟extermination. Ces séparations ont
systématiquement et forcément été dramatiques pour plusieurs raisons. Nous avons
parfois entendu des propos selon lesquels ces parents qui acceptaient de se séparer de
leurs enfants avaient fait preuve d‟abandon et de lâcheté. À cela, nous répondons qu‟à
l‟inverse il leur a fallu bien du courage pour faire un tel choix. Relevons l‟une ou l‟autre
de ces caractéristiques communes à ces expériences de séparation :

Le déchirement affectif de la séparation. L‟enfant se retrouve du jour au lendemain


dans un monde qui lui est totalement inconnu, où il a perdu tous les liens auxquels
il était attaché, où il est parfois confronté à un changement total d‟univers culturel,
de langue, de coutumes, etc. Ces enfants, qu‟ils soient juifs, espagnols ou ayant
vécu d‟autres expériences résultant de ces drames historiques, sont non seulement
séparés de leurs familles brutalement, mais ils sont aussi précipités dans un monde
dont ils ignorent tout et dont ils doivent tout apprendre, au prix d‟oublis non sans
conséquence. Ainsi, certains auront plus tard oublié leur langue maternelle, d‟autres
leur nom, ou encore les coutumes de leur pays d‟origine. Dès lors, c‟est toute leur
identité qui est mise à mal.

50
Le déchirement des retrouvailles. Après la guerre, lorsque des retrouvailles avec les
familles se sont avérées possibles, un autre traumatisme est venu s‟inscrire au(x)
premier(s), un traumatisme tout aussi spécifique. En effet, lorsque les enfants
retrouvent leurs parents, ceux-ci ne sont plus les mêmes à leurs yeux ; ces enfants
qui avaient dû, plusieurs années auparavant, apprendre à changer, à s‟adapter à un
nouvel univers affectif et culturel, durent, une deuxième fois, modifier en
profondeur leur existence. Mais dans le regard des parents, les enfants ne sont plus
ceux qu‟ils avaient laissé partir. Et dans le regard des enfants, leurs parents ne sont
plus les mêmes, ceux qu‟ils espéreraient retrouver, ceux qu‟ils avaient quittés.
S‟ouvre alors une nouvelle rupture. Chacun était en quelque sorte devenu étranger à
l‟autre.

Dans un ouvrage paru en 2002, Le traumatisme de l’enfant caché, Marcel Frydman, lui-
même enfant caché, a expliqué combien les traumatismes sont toujours difficiles à
surmonter et restent un grand tabou. Ayant vécu la guerre dans un milieu sécurisant, il
estime qu‟après coup il n‟a pas droit de se plaindre et se sent coupable d‟avoir survécu,
parfois même d‟avoir aimé et été aimé par une autre famille que la sienne, dans une
situation où l‟accueil s‟est bien passé. On sait effectivement que, pour d‟autres, un autre
cauchemar pouvait se vivre si la famille ou l‟institution accueillante était maltraitante.

En avril 2007, lors du colloque international tenu à Jérusalem sur le thème des « Enfants
cachés en Belgique pendant la Shoah », l‟un de ces anciens « enfants cachés » exprimait
qu‟il n‟en avait jamais parlé à ses propres enfants et eux ne l‟avaient jamais questionné
sur ce sujet. On pourrait se demander pourquoi les enfants lui auraient posé des
questions, si le sujet était tu de telle manière qu‟il n‟était pas possible d‟y faire
référence. Ce même témoin expliquait aussi que l‟on pense parfois que les enfants
cachés ont nécessairement un traumatisme. D‟après lui, « cela laisse des traces sans
aucun doute, et l‟âge nous rend plus sensibles, mais nous gardons aussi de bons
souvenirs de notre enfance, et je pense que sans oublier, il faut réussir à passer à “autre
chose”. Personne ne peut sortir indemne de ce qui est arrivé, mais on peut parvenir à
mener une existence pleine et épanouie. Pour certains, la blessure est restée ouverte,
d‟autres ont bien cicatrisé, même si cette cicatrice reste sensible... Le traumatisme initial

51
peut être surmonté, surtout s‟il est reconnu. S‟il est nié, il risque de se répercuter et de
se transmettre aux générations suivantes. »

Le niño de la guerra (enfant de la guerre) est particulièrement exposé au déchirement


en cas de retrouvailles avec sa famille, confronté à la dualité entre le fait d‟aimer sa
famille d‟accueil et le fait de se sentir bien, à savoir chez soi, lors de retour(s) dans sa
famille d‟origine. Parfois apparaît une culpabilité qui l‟accompagne durant toute la vie.
En effet, comment est-il compréhensible d‟aimer deux pères, deux mères ? Comment
n‟aura-t-il pas l‟impression de trahir ses parents d‟origine s‟il continue à aimer des
« parents » qui l‟ont aussi aimé. Et comment renoncer à aimer sa famille d‟origine dès
lors qu‟une autre famille a été aimante ? Alors se construit une sorte d‟impossibilité
d‟avoir le droit de se sentir bien quelque part.

Soulignons que l‟exil renvoie au fait qu‟il ne s‟agit ni d‟un temps, ni d‟un lieu. Ce serait
un mythe que de penser à un endroit où on serait bien, dès l‟instant où la continuité a été
interrompue. Plus qu‟un temps ou un lieu, il s‟agit de retrouver un état de bien-être. Ce
passé appelle un futur

Un poème du compositeur et musicien chilien Guillermo Garcia Campos montre bien


cette intemporalité de l‟exil :

52
Mi país Mon pays

Mi país eran brumas, se vuelve fragancias, Mon pays était brumes, il devient flagrances,
Lo he perdido de a poco y de a poco le encuentro, Je l‟ai perdu peu à peu, peu à peu je le reprends.
?Qué será lo que me ha sucedido, Que m‟est-il arrivé
Para estar impaciente deseando volver ? Pour être si impatient de rentrer ?

Un jardín, una calle y me vuelvo gitano, Un jardin, une ruelle et je deviens bohémien,
Caminante sin rumbo que quiere llegar, Voyageur sans chemin qui veut parvenir,
Anudar mi presente al pasado, Amarrer mon présent au temps révolu,
y buscar en sus huellas, la razón, la raíz. Scruter dans ses traces, la raison, la racine.

Han pasado los años no termina esta historia, Les années ont passé et cette histoire n‟en finit pas,
Que transcurre lejana y con otros acentos, Elle s‟écoule lointaine en d‟autres accents,
Melodías que fueron extrañas, Mélodies qui furent étranges,
Anidaron como aves, se quedaron en mi. Nichèrent comme l‟oiseau, elles habitent en moi.

Aprendí del amor y sus ardientes, J‟ai appris de l‟amour et de ses verbes ardents,
Aprendí en el otoño, su luz transparente, J‟ai appris dans l‟automne et de sa lumière transparente
Lo que dicen las calles calladas, Ce que disent les ruelles taciturnes,
Lo que cantan los muros, lo que dice otra gente. La chanson des remparts, ce que jasent d‟autres gens.

La rama tiene al árbol, La branche elle a son arbre,


El agua su torrente, L‟eau a son torrent,
Un mar multiplicado Un océan multiplié,
Mis venas, sus afluentes. Mes veines, ses affluents.

Mis país que lejano, vivía en la sombra, Mon pays qui, lointain, vivait dans les ombres,
Hoy me habla de nuevo, hoy de nuevo le pienso… Aujourd‟hui me peuple, de nouveau je le songe…

Traduction française : M.C.Rejas et V.Garcia


Guillermo Garcia Campos, 2000
Extrait de l‟album Vivencias, CD M10

53
1.3. Les dictatures

Jusqu‟à présent, nous avons vu que les traumatismes pouvaient être occasionnés par des
catastrophes naturelles (l‟expérience vécue fait alors référence aux notions d‟inattendu,
de non-sens, d‟irrémédiable, de confrontation à la mort, et à la difficulté de transmettre
ce qui est précisément perçu comme non-sens) mais aussi par l‟exil (une expérience qui
est complexe et réfère notamment aux notions d‟isolement social et d‟intemporalité).

Le thème des dictatures présente encore d‟autres aspects du traumatisme et de la


difficulté de parler, de témoigner. Le contexte est ici dominé par la loi de l’interdit de la
parole. Avec les dictatures, le langage même est en effet codifié à la base, pourrions-
nous dire. Celui-ci est contrôlé, muselé, interdit par le pouvoir pour quiconque s‟oppose
à lui. Témoigner de ce qui se passe s‟avère dangereux. Il faut inventer d‟autres codes
pour en parler ou alors, il faut attendre que le régime dictatorial s‟effondre et soit
remplacé par un gouvernement démocratique. Ne pas disposer de la liberté essentielle
du droit à la parole aura nécessairement des conséquences lorsqu‟il s‟agira de
transmettre ce type d‟expérience. Il faut effectivement soit prendre le parti de se taire,
soit celui de parler, mais c‟est dangereux.

Le premier exemple choisi se situe dans le contexte d‟une dictature en Amérique latine,
celle de l‟Argentine, qui s‟est étalée de 1976 à 1983. Nous relevons ici un des aspects
catastrophiques liés à une telle expérience, celui des enfants volés par les tortionnaires,
eux-mêmes devenus les parents de ces mêmes enfants. Nous aborderons ensuite la
dictature des colonels en Grèce de 1967 à 1974, et le phénomène de l‟écriture
« détournée » pour tenter de rompre le silence.

Durant la dictature argentine (1976-1983), les militaires non seulement assassinèrent


des dizaines de milliers de personnes, mais enlevèrent des centaines de bébés à leurs
parents pour les donner à des sympathisants du régime. C‟est à vingt-sept ans que
Victoria découvre qu‟elle est l‟un de ces enfants. Elle ignorait tout de l‟histoire de sa
naissance. Elle ne savait pas que son oncle, un officier haut placé dans le centre de
détention clandestin de Buenos Aires, avait participé à l‟arrestation et à l‟assassinat de
ses parents, puis l‟avait fait placer dans une famille de militaires sous un faux nom.

495
Parmi ces milliers de personnes torturées et assassinées durant la dictature en Argentine
se trouvaient les parents de Victoria : Maria Hilda Pérez et José Maria Donda. Maria
Hilda était enceinte de cinq mois lorsqu‟elle fut arrêtée par les militaires et transférée à
l‟ESMA2, où elle mit au monde son enfant avant d‟être assassinée quinze jours plus
tard. C‟était le même rituel pour chaque prisonnier, homme ou femme : une injection de
Pentothal leur était administrée, avant de les jeter vivants à la mer à partir d‟avions
militaires. Le père de Victoria fut également assassiné de cette manière, comme tant
d‟autres (Donda, 2010).

C‟est grâce à une plainte anonyme des « Grands-mères de la Plaza de Mayo »3 que
Victoria découvre bien plus tard la vérité : elle n‟est pas la fille de Graciela et de Raùl,
elle n‟est pas née le 17 septembre 1979 dans la banlieue sud de Buenos Aires, comme
elle le croyait, elle est née en 1977, à l‟École Supérieure de Mécanique de la Marine à
Buenos Aires.

On ne peut pas aimer, rêver, espérer, construire ou progresser dans le mensonge.


En revanche, même douloureuse, la vérité est la condition essentielle pour être
quelqu‟un. La vérité affirme l‟existence. Elle est la première condition pour
devenir soi-même4.

Certains enfants ayant subi le même sort ont nié la vérité qui leur était dite, ne pouvant
imaginer que les parents qui les avaient élevés, aimés, n‟étaient pas leurs vrais parents.
Pour certains, cette version du rapt et du meurtre de leurs parents n‟est que mensonge.

Citons aussi le cas de l‟Espagne qui découvre qu‟au moins 250.000 de ses bébés
pourraient avoir été volés et adoptés illégalement sous la dictature. Selon un article
récent du journal La Libre Belgique 5, ce furent d‟abord des enfants de républicains, puis
de femmes pauvres à qui on avait déclaré que leur nouveau-né était « mort ». On ne

2
ESMA : Escuela de Mecánica de la Armada - École Supérieure de Mécanique de la Marine, convertie
pendant la dictature en centre de torture.
3
Association fondée en 1977 qui tente de retrouver les petits-enfants et leurs parents disparus pendant les
années de dictature.
4
http://www.terrafemina.com/societe/international/articles/585-l-moi-victoria-enfant-volee-de-la-
dictature-argentine-r.html (consulté le 4 mars 2010).
5
Paco Audije, « Les bébés volés sous Franco », La Libre Belgique, mis en ligne le 2 février 2011,
http://www.lalibre.be/actu/international/article/639962/les-bebes-voles-sous-franco.html.

55
peut que constater la difficulté, pour certains d‟entre eux Ŕ ces bébés qui ont grandi Ŕ,
de reconnaître les responsables de cette catastrophe, comme s‟il fallait protéger les
« parents » qui avaient agi de la sorte ou pour comprendre voire excuser l‟attitude des
parents biologiques, comme le relate sur base de témoignages l‟article de Paco Audije :

« Un ami à moi, qui était à l‟hôpital avec son père agonisant, m‟a téléphoné pour
me dire que nous n‟étions, ni lui, ni moi, les fils biologiques de nos parents. Et
qu‟il n‟y avait pas eu de processus légal d‟adoption. Son père venait de lui avouer
toute la vérité avant de mourir », a déclaré à La Libre Belgique Antonio Barroso,
fondateur de l‟Association nationale des adoptés irréguliers (ANADIR).

C‟était en 2008 et Antonio avait 39 ans. Il a finalement découvert que son


certificat de naissance était falsifié. Au début, sa mère, 80 ans, a nié les faits ; puis,
elle les a reconnus. Les « parents » d‟Antonio avaient payé à crédit 200.000
pesetas (1200 euros). Maintenant, Antonio, fils unique, comprend pourquoi toute
la famille se rendait tous les ans quelques jours à Saragosse : pour rembourser cet
achat.

Celui qui lui a raconté leur secret commun, son ami José Luis Moreno, confie que
son propre père est mort après lui avoir tout avoué : « Il m‟a acheté à un curé de
Saragosse pour 150.000 pesetas » ; le couple a pu choisir : « fille ou garçon ».

L‟ANADIR a déposé plainte et les plaideurs sont eux-mêmes des enfants volés.
Une tragédie qui semble avoir ses racines dans la guerre civile et la défaite des
républicains en 1939, mais qui a continué ultérieurement.

Antonio Barroso insiste pour que cela soit mesuré seulement dans sa dimension
« humaine » : « Cela n‟a rien à voir avec le franquisme », dit-il. En revanche,
Emilio Silva, qui préside la Fondation pour la Récupération de la Mémoire
Historique (FRMH), se fâche un peu quand nous lui rapportons les propos de
Barroso: « Au début de la dictature de Franco, l‟enlèvement de bébés était une des
formes de la répression. Le psychiatre militaire Antonio Vallejo-Nájera l‟a
théorisé. Selon lui, la démocratie provoquait la dégénérescence de la race
espagnole. Après la victoire franquiste, il fallait séparer les prisonnières

56
républicaines de leurs enfants pour éviter la transmission du « gène marxiste ».
Quand les enfants des prisonnières ont commencé à manquer, les gens du régime
sont allés dans les maternités où accouchaient des épouses de prisonniers ou d‟ex-
prisonnières politiques. On les adoptait illégalement. Il y avait tout un tissu
administratif et religieux pour cacher ces enlèvements.

Emilio Silva nous montre un décret tardif de 1963 : pour légaliser n‟importe quelle
naissance, on ne demandait que deux témoins et un certificat de baptême. Pas
besoin d‟un document de la maternité.

Ces pratiques auraient continué comme un négoce au détriment de femmes


plongées dans la misère, qui n‟avaient ni les moyens, ni les capacités de s‟attaquer
à un système qui leur semblait obscur et tout-puissant. En 2008, le juge Baltasar
Garzón, devenu célèbre pour avoir poursuivi Pinochet, a fait mention d‟environ
30.000 bébés volés comme instrument de répression du franquisme. Les rapts
auraient persisté, mais sans leur côté politique : un simple commerce, grâce à des
complicités multiples6.

Après les cas de l‟Argentine et de l‟Espagne, mentionnons aussi la Grèce sous la


dictature des colonels (1967-1974). En 1963, avaient eu lieu pour la première fois
depuis quarante ans des élections, mais celles-ci ouvrent une époque d‟instabilité et de
gouvernements éphémères. Aussi, dans la nuit du 21 avril 1967, une junte militaire
s‟empare-t-elle du pouvoir, proclamant l‟état de siège… Comme dans toutes les
dictatures, la censure est omniprésente en Grèce durant cette période. Certains écrivains
chercheront la manière de rompre le silence alors qu‟ils sont restés au pays. Certes, en
automne 1969, la censure préalable à la publication d‟un livre est levée alors que la loi
martiale reste en vigueur. Il est à nouveau possible de publier, mais au risque de graves
représailles. Un dilemme se pose alors aux écrivains comme le souligne Stéphane
Sawas (2007, pp. 265-268) : publier pourrait représenter une caution donnée au
libéralisme que prétend afficher le régime et continuer de ne pas publier pourrait
signifier que l‟on abandonne l‟écriture à l‟idéologie officielle.

6
Ibid. Voir aussi sur ce sujet le travail remarquable de Vinyes, Armengou & Belis (2002), dont il sera
également fait écho dans la section 1.4 du chapitre 3 de cette première partie.

57
Un collectif d‟écrivains décide en 1970 de rompre le silence en publiant dix-huit textes
sous l‟égide du prix Nobel Georges Séféris. La plupart des textes abordent les thèmes de
la dictature, mais de manière détournée. Les noms des écrivains figurent sur la
couverture du recueil.

Outre l‟imposition du silence, outre le cas des enfants volés, une autre caractéristique
des régimes dictatoriaux est l‟usage de la torture, une torture qui est violence physique
d‟abord et aussi volonté d‟imposer une parole. La torture comporte des éléments
terrifiants quant aux conséquences de la parole. Le prédéterminé ici est la valeur
pervertie de la parole. L‟humanité de l‟homme est anéantie. L‟homme n‟est plus
reconnu comme homme. Il est placé dans une situation aporétique : s‟il ne parle pas, ne
témoigne pas de ce que le tortionnaire veut entendre, les souffrances se prolongent et
peuvent aller jusqu‟à la mort. S‟il parle, ce sera sous la contrainte et sa parole aura des
conséquences multiples, la trahison d‟amis, avec comme conséquence pour ces derniers
l‟assurance de subir le même sort. Vivre l‟expérience de la torture est donc un trauma
psychique majeur qui s‟ajoute au traumatisme physique.

Laissons à ce propos la parole à l‟essayiste autrichien Jean Améry :

D‟ici aucun cri ne peut percer à l‟extérieur. C‟est ici que cela m‟est arrivé : la
torture.

Quand on parle de torture, il faut bien se garder d‟en remettre. Le traitement qui
me fut infligé dans l‟innommable cave voûtée de Breendonk n‟était certainement
pas la torture dans sa forme la plus atroce. On ne m‟a pas glissé des aiguilles
brûlantes sous les ongles et on n‟a pas non plus pressé de cigares allumés sur ma
poitrine nue. Ce que j‟ai subi est moins grave et j‟en parlerai plus loin ; en
comparaison d‟autres supplices, ce n‟était pas trop méchant et mon corps n‟en a
gardé aucun stigmate spectaculaire. Néanmoins, vingt-deux ans après que cela
s‟est produit, j‟ose affirmer, en me fondant sur une expérience qui n‟a pourtant pas
sondé toute l‟étendue du possible, que la torture est l‟événement le plus effroyable
qu‟un homme puisse garder au fond de soi.

58
Or beaucoup de gens gardent en eux ce genre de secret, car le pire n‟a pas droit à
l‟unicité (Améry, 1995, p. 61).

1.4. La guerre

Nous abordons ici parmi les causes de traumatisme le thème de la guerre, en choisissant
trois situations particulières, liées chaque fois à une personne témoin particulière. La
première est Wilfred Bion, qui choisit de parler de l‟événement (la guerre de 1914-18) à
partir de sa propre expérience et de la reprise de l‟événement par l‟écriture après
plusieurs décennies. La deuxième situation évoquée le sera avec Norton Cru qui, lui,
aborde cette même guerre à travers une abondante analyse de nombreux textes de
témoins ayant vécu cette expérience. La troisième expérience sera celle d‟un autre
témoin, Marc Bloch, qui choisit d‟écrire non pas tant pour étaler ses souvenirs que pour
enseigner l‟histoire, l‟historien reflétant ici la tendance à se méfier de l‟émotionnel et de
toute subjectivité qui engendrerait de la mauvaise histoire. Pour lui, faire un récit de
l‟histoire, c‟est avoir un regard critique certes qui apprend à distinguer le vrai du faux,
mais qui s‟attache surtout à retrouver le réel et la vie des hommes qui font l‟histoire.

Wilfred Bion (1897-1979), officier dans l‟armée britannique lors de la Première Guerre
mondiale, avait tenu durant le conflit un journal dans lequel il avait relaté son
engagement au sein du 5e bataillon de blindés dans les batailles d‟Ypres, de Cambrai,
d‟Amiens… Bien des années plus tard, au début des années 1970, son épouse Francesca
décida de transcrire ce journal de guerre et de le publier (Bion, 1999), une transcription
qui donna à Bion lui-même l‟envie pour la première fois de relire le récit qu‟il avait
écrit cinquante ans plus tôt et de faire des commentaires sur ses réactions. Le
commentaire est rédigé sous la forme qu‟il adopta pour Une mémoire du futur (Bion,
1989), bien qu‟il s‟agisse d‟une conversation entre deux personnages seulement : Bion,
le jeune homme de vingt et un ans, manquant d‟expérience, et « moi-même », le vieil
homme de soixante-quinze ans plein de sagesse (Bion, 1999, p. 208). Dans
l‟introduction, Hyatt A. Williams écrit :

59
Bion entreprend le récit de ses expériences lors de la Première Guerre mondiale
dans une tentative de les digérer émotionnellement et de préserver sinon de
renforcer sa capacité à maîtriser de si pénibles événements (Bion, 1999, p. 9).

Dans cette introduction, il est question aussi de l‟émotion que ressentit Bion lorsque,
quarante ans plus tard, lui et sa femme traversèrent les anciens champs de bataille de la
Première Guerre mondiale. Ceci fait penser au récit que fait Énée à Didon de la chute de
Troie et aux larmes que leur arrachent ces souvenirs (Bion, 1999, p. 10) :

En écrivant ceci, je ne suis pas absolument sûr de l‟exactitude de certaines choses,


car j‟ai perdu mon journal. Il ne s‟agit dans l‟ensemble que de mes impressions
des différents engagements. Je n‟ai pas l‟intention de m‟étendre sur notre
expérience en dehors du combat, si ce n‟est dans la mesure où cela peut donner
une idée de la vie que nous menions. Les engagements cependant sont exacts, car
ils laissent une forte impression !

[…] Je vais essayer de vous communiquer les sentiments qu‟on éprouvait à ce


moment-là. Bien qu‟on puisse maintenant se rendre compte combien certaines de
nos peurs étaient sans fondement, on ne pouvait pas le savoir à l‟époque (Bion,
1999, p. 18).

Tel était notre bataillon à la fin de 1917 Ŕ ahuri et bestial, sans espoir et se
moquant de tout. Une année nouvelle arrivait et nous savions que le combat serait
des plus désespérés (Bion, 1999, p. 81).

Dans ses commentaires, quarante ans plus tard, voici ce qu‟écrit Bion à propos de cette
description :

Moi-même Ŕ Ta description de Méaulte [pp. 79, 81] qui était, il faut le reconnaître,
un horrible camp, un horrible Noël et une période où le moral des troupes était bas,
est certes très éloquente… poursuivre (Bion, 1999, p. 218).

Moi-même Ŕ Qu‟est-ce qui te trouble le plus ?

60
Bion Ŕ Votre succès, je crois. J‟hésite à le dire, car cela semble manquer de
gratitude. Je ne peux imaginer ce qui n‟allait pas, mais je ne me suis jamais remis
d‟avoir survécu à la bataille d‟Amiens. Le plus gros de ce qui me déplaît chez
vous semble provenir de là.

Moi-même Ŕ Comme tu ne t‟en étais pas rendu compte à l‟époque, je suis surpris
que tu n‟en dises pas plus d‟événements qui, rétrospectivement, paraissent si
terribles (Bion, 1999, p. 219).

D‟aucuns affirment que c‟est probablement avec la Première Guerre mondiale que
commencent à se développer ce qu‟on désignera par les « témoignages de masse ».
Charlotte Lacoste (2007) souligne que des témoignages sur la Première Guerre
mondiale font leur apparition bien avant que les témoins des camps d‟extermination
nazis ne se trouvent confrontés au problème de l‟indicible. Les survivants de la Grande
Guerre avaient, eux, à résoudre effectivement une première énigme : comment se peut-il
que l‟horreur de la guerre n‟ait jamais été dite ? Pour Jean Norton Cru (1879-1949), en
effet, cette guerre n‟est pas pire qu‟une autre : il est donc mystérieux qu‟aucun soldat
n‟ait jamais laissé un récit qui eût préparé les poilus à ce qu‟ils allaient vivre.

Eux du moins savent maintenant à quoi s‟en tenir Ŕ « On ne savait pas ce que c‟était
mourir. Aujourd‟hui, nous le savons » (Cru, 1929, p. 162) ; et pour que personne ne se
retrouve jamais pris au piège d‟une tranchée sans savoir, les poilus se font alors le
serment de « tout dire » dès qu‟ils le pourront (Cru, 1929, p. 36) ; tout, c‟est-à-dire
révéler que la guerre est « laide, sale et méchante » (Cru, 1929, p. 226), que l‟on y vit
dans la peur et que l‟on y meurt médiocrement.

Jean Norton Cru distingue trois types de récits :

1° Les optimistes, qui se sont lancés dans les récits historiques d‟un autre âge et ont
décrit la guerre comme une belle aventure.

2° Les pacifistes, qui ont cherché à donner l‟image d‟une guerre horrible, mais qui ont
aussi donné une idée fausse de l‟horreur, selon Cru, car ils ont persisté à narrer les
combats sur le mode épique qui prévalait avant 1914.

61
3° Les plus modestes, dans lesquels certains ont tout de même tenu leur promesse de
dire le plus exactement possible ce qu‟est la guerre. Ce sont eux qui, aux yeux de Cru,
ont trouvé la seule « bonne méthode de narration ». Mais le « récit honnête, retenu,
modéré » (Cru, 1930, p. 112) ne fait pas recette. La vérité semble décidément inaudible
ou, plus exactement, il n‟existe pas encore de public pour accueillir le témoignage.

Cru n‟écrira pas son témoignage, parce qu‟il s‟interroge sur le « pourquoi écrire ».
Serait-ce pour satisfaire cette fringale du public pour les récits de guerre dits « histoires
vraies », toujours si bien arrangés et confectionnés suivant l‟idée du feuilletonniste ?
« Cela, jamais de la vie ! J‟ai trop souffert, mes aventures sont trop incarnées en moi
pour que je les déforme et les apprête. Reste le cas d‟une relation sincère. Cela me
plairait fort… mais ne saurait être rendu public en ce moment » (Lettre de mars 1917,
Cru, 1967, p. 169).

Même s‟il n‟écrit pas, poursuit Charlotte Lacoste7, Cru se lance cependant dans une
gigantesque entreprise littéraire et analyse 246 témoignages. Il constate la difficulté du
témoignage de guerre, car il nécessite de trouver les mots et de surmonter l‟angoisse de
n‟être pas cru, angoisse qui se fait déjà entendre dans les rares récits de la Grande
Guerre en forme de témoignage. Difficulté du témoignage de guerre aussi en raison du
fait que l‟on ne dispose encore d‟aucun modèle. Cru insiste : « le sujet guerre » est
encore neuf en 1914, absolument « neuf » (Cru, 1929, p. 3). Or, non seulement l‟horreur
peut être dite, mais encore elle « doit » l‟être, pense Cru, et il félicite ceux qui ont
« entrepris d‟exprimer l‟inexprimable, de dire l‟indicible» (Cru, 1929, p. 225).

Nous ne serions pas aussi affirmatif quant au fait que le sujet guerre et les récits qu‟il
suscite soient si neufs, comme l‟ont montré l‟ensemble des textes rapportés ci-dessus.

Un troisième regard, enfin, porté sur le témoin de guerre est celui de Marc Bloch (1886-
1944), officier et historien français, qui tente de décrire les raisons de la défaite de la
France au début de la Seconde Guerre mondiale. L’Étrange Défaite, écrit entre juillet et

7
Charlotte Lacoste, « Écritures de l‟histoire, écritures testimoniales. Le système Norton Cru », 18 mars
2008, dans le cadre du séminaire organisé par le Collège International de philosophie (CIPH) à Paris sur
« Le sens en résistance. La culture confrontée à la violence radicale ».

62
septembre 1940 et publié en 1946, n‟est pas le récit de souvenirs personnels, mais se
présente à la fois comme une analyse et un examen de conscience visant à dégager des
responsabilités.

Ces pages seront-elles jamais publiées ? Je ne sais. Il est probable, en tout cas, que,
de longtemps, elles ne pourront être connues, sinon sous le manteau, en dehors de
mon entourage immédiat. Je me suis cependant décidé à les écrire. L‟effort sera
rude : combien il me semblerait plus commode de céder aux conseils de la fatigue
et du découragement ! Mais un témoignage ne vaut que fixé dans sa première
fraîcheur et je ne puis me persuader que celui-ci doive être tout à fait inutile. Un
jour viendra, tôt ou tard, j‟en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau
s‟épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et
de jugement. Alors les dossiers cachés s‟ouvriront ; les brumes, qu‟autour du plus
atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler
tantôt l‟ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu ; et, peut-être les
chercheurs occupés à les percer trouveront-ils quelque profit à feuilleter, s‟ils le
savent découvrir, ce procès-verbal de l‟an 1940.

Je n‟écris pas ici mes souvenirs. Les petites aventures personnelles d‟un soldat,
parmi beaucoup, importent, en ce moment, assez peu et nous avons d‟autres soucis
que de rechercher le chatouillement du pittoresque ou de l‟humour. Mais un
témoin a besoin d‟un état civil. Avant même de faire le point de ce que j‟ai pu
voir, il convient de dire avec quels yeux je l‟ai vu.

Écrire et enseigner l‟histoire : tel est, depuis tantôt trente-quatre ans, mon métier.
Il m‟a amené à feuilleter beaucoup de documents d‟âges divers, pour y faire, de
mon mieux, le tri du vrai et du faux ; à beaucoup regarder et observer, aussi. Car
j‟ai toujours pensé qu‟un historien a pour premier devoir, comme disait mon
maître Pirenne, de s‟intéresser « à la vie ». L‟attention particulière que j‟ai
accordée, dans mes travaux, aux choses rurales a achevé de me convaincre que,
sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé ; à
l‟historien des campagnes, de bons yeux pour contempler la forme des champs ne
sont pas moins indispensables qu‟une certaine aptitude à déchiffrer de vieux
grimoires. Ce sont ces mêmes habitudes de critique, d‟observation et, j‟espère,

63
d‟honnêteté, que j‟ai essayé d‟appliquer à l‟étude des tragiques événements dont je
me suis trouvé un très modeste acteur (Bloch, 1946, pp. 21-22).

Nous venons de déployer ce qui massivement peut engendrer un traumatisme et avons


abordé successivement les catastrophes naturelles, l‟exil, les dictatures, la guerre. Nous
terminerons ce parcours par l‟expérience extrême, celle du génocide.

1.5. Le génocide

Bien que nous ayons pris le parti de ne pas explorer toute la dimension juridique et
politique du témoignage dans le cadre de notre recherche, nous pensons cependant utile
d‟y faire référence explicite dans le cadre des crimes de guerre et contre l‟humanité,
résultante indéfectible des génocides. Comme le précisait Kim Sathavy (2008) au
moment du procès qui s‟ouvrait en 2007 à propos du génocide perpétré par les Khmers
rouges, cette démarche de vérité va au-delà des dimensions politiques et juridiques :

Tel est l‟objectif de ce procès, à la fois circonscrit pour le nombre des inculpés et
ambitieux sur les plans judiciaire, historique et politique, qui s‟ouvre cette année
en 2007, plus de trente ans après les faits. Il semble trop tard pour envisager une
Commission de la vérité en Argentine ou en Afrique du Sud, mais il n‟est jamais
trop tard pour juger des crimes imprescriptibles qui s‟inscrivent en dehors du
temps et même du pardon. Nous comptons sur la justice, sur notre justice avec
l‟appui international, pour reconnaître le statut des victimes, leur accorder une
réparation morale et éclairer la responsabilité des bourreaux. Nous voulons tous
que les morts reposent en paix et que les survivants retrouvent la sérénité, mais
nous attendons ardemment ce qu‟on nomme « la vérité mémorielle des victimes ».
Nous pourrons ensuite tourner la page.

S‟agissait-il de génocide, crime de guerre, ou crime contre l‟humanité ? Seule une


instance judiciaire pourra apporter une réponse devant le peuple cambodgien et la
communauté internationale.

64
Ce procès, nous le devons à la mémoire des victimes, nous le devons devant
l‟humanité toute entière pour la reconnaissance d‟un génocide et pour renforcer
l‟État de droit dans notre pays. Mais le devoir de mémoire ne s‟arrête pas là, il
implique que cette période douloureuse soit intégrée à notre histoire, enseignée
dans nos écoles et fasse l‟objet d‟un véritable dialogue entre les générations pour
qu‟enfin cette blessure puisse se refermer (Sathavy, 2008, p. 197).

En ce sens, il convient de parler d‟une réelle imprescriptibilité de certains crimes,


comme l‟a exprimé à maintes reprises l‟écrivain belge Pierre Mertens, spécialiste du
droit international (voir bibliographie) :

Plus de vingt ans après la Seconde Guerre mondiale et le cataclysme qu‟elle a


représenté, on l‟évoque encore avec effarement et terreur. Peut-être même n‟en a-
t-on jamais autant qu‟aujourd‟hui analysé les aspects les plus angoissants. Comme
s‟il avait fallu ce délai aux témoins mêmes de la conflagration pour en prendre
toute la mesure. Certaines des pages, parmi les plus sombres, de la tragédie et
quelques-unes des pièces les plus accablantes du dossier nous étaient, jusqu‟à un
passé récent, restées cachées. En fin de compte tout se passe comme si plus de
vingt ans avaient été nécessaires à l‟homme d‟aujourd‟hui pour maîtriser ce passé
qui révoltait sa mémoire (Mertens, 1974, p. 7).

Et de citer James Joyce (1922) : « L‟histoire est un cauchemar dont j‟essaie de


m‟éveiller ». Pierre Mertens poursuit :

En 1961, dans des « circonstances juridiques » certes assez troubles, lors du procès
Eichmann, à Jérusalem, le stigmate s‟est rouvert.

Depuis, les révélations faites tout au long des procès de Francfort, Munich et
Treblinka nous ont presque accoutumés à l‟horreur : celle d‟une infâme routine
dont la guerre du Vietnam a pris, en écho, le relais et assuré désormais la
permanence. […]

Certes les notions ainsi mises à jour n‟étaient pas neuves. De même qu‟on a
toujours parlé des droits de l‟homme et que ceux-ci apparaissent comme aussi
anciens que l‟homme lui-même, les crimes de guerre apparaissent comme aussi

65
anciens que la guerre et, par conséquent, que celui qui la fait… On a toujours eu à
déplorer des crimes qui dépassaient en ampleur les frontières des États et en
atrocité ce que leur droit commun est susceptible de traduire en concepts aisément
formulables. Entre le massacre des prisonniers athéniens par Lissandre et
l‟extermination des Juifs à Auschwitz-Birkenau n‟existe fondamentalement qu‟une
différence de moyens et d‟échelle. Ce qui apparaît cependant comme phénomène
récent, c‟est la répression judiciaire de pareils forfaits. Il ne faut pourtant pas être
surpris que ce soit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que pareilles
actions ont enfin reçu un nom. C‟est que jamais auparavant elles n‟avaient été
perpétrées de manière systématique.

On peut dire que les Nazis ont littéralement inventé le génocide « considéré
comme un des beaux-arts » et qu‟ils l‟ont planifié. À présent, il ne peut plus
apparaître concevable d‟envisager un « droit pénal international » où pareils
crimes n‟occuperaient pas la place qui leur revient. […]

Si atroces qu‟aient été les crimes commis par les Nazis durant la Seconde Guerre
mondiale, l‟Histoire a d‟ores et déjà montré qu‟on ne pouvait y voir « un grand
accident », sans précédent et sans lendemain. Il nous faudrait être aveugle pour ne
pas prêter aux crimes commis par les Nazis une signification, une portée qui les
dépasse largement et franchit les frontières du lieu et de l‟époque où ils ont été
perpétrés. C‟est donc le problème proprement juridique du châtiment des crimes
de guerres passés, présents et à venir, qu‟il s‟agit d‟envisager (Mertens, 1974,
pp. 7-11).

Effectivement, comme le précise Pierre Mertens, le génocide est une « pratique » qui
existe depuis des siècles. Nous la percevons déjà lors de la conquête de Carthage par les
Romains mais aussi dans certains faits sanglants commis par les conquistadors
espagnols, ou plus récemment dans le massacre des Arméniens.

Le premier génocide enregistré dans l‟histoire, a estimé Ben Kiernan (2003), se serait
déroulé à l‟époque de la destruction de Carthage au deuxième siècle avant J.-C. Delenda
est Carthago (« Carthage doit être détruite ! ») pourrait être la première incitation au
génocide, le premier appel visant à détruire non pas uniquement l‟homme mais tout un

66
groupe, toute une culture. Kiernan évoque en ce sens un des derniers discours de Caton
devant le Sénat romain en 149 avant J.-C., discours prononcé devant une délégation de
Carthaginois :

Qui sont ceux qui ont souvent violé le traité ?... Qui sont ceux qui ont fait la guerre
de la manière la plus cruelle ?... Qui sont ceux qui ont ravagé l‟Italie ? Les
Carthaginois. Qui sont ceux qui demandent le pardon ? Les Carthaginois. Voyez
comment il convient d‟accueillir leur demande.

Les délégués carthaginois n‟ont pas reçu de droit de réponse. Rome a rapidement
entrepris un siège de la cité la plus riche du monde, un siège qui a duré trois ans et qui,
sur une population de 200 à 400.000 personnes, coûta la vie à près de 150.000
Carthaginois. L‟historien Polybe, qui a participé à la campagne, a confirmé que le
« nombre des morts était incroyablement élevé » et que les Carthaginois étaient
« totalement exterminés ». À la demande de Rome, les Carthaginois avaient dû rendre
leurs armes personnelles Ŕ ne sachant pas encore que le Sénat avait décidé de « détruire
Carthage » une fois la guerre terminée Ŕ et abandonner leur cité, ce qui signifiait
l‟abandon de leurs autels et de leurs cultes religieux. Évoquant cette politique d‟extrême
violence et d‟annihilation, Ben Kiernan émet une corrélation avec la définition de 1948
de la Convention sur le Génocide des Nations unies : la destruction intentionnelle
« totale ou partielle, [d‟] un groupe national, ethnique racial ou religieux, en tant que
tel », et discerne dans cette politique de destruction un grand nombre de caractéristiques
modernes telles qu‟on les trouve dans les tragédies comme le génocide arménien,
l‟Holocauste, les massacres au Cambodge et au Rwanda (Kiernan, 2003, pp. 32-48).

Des faits inquiétants ont aussi été évoqués, dans un autre contexte, par Bartolomé de
Las Casas (1474-1566), dans La Brevísima relación de la destrucción de las Indias et
autres traités doctrinaux publiés à Séville entre les mois de janvier 1552 et janvier 1553.
Ces ouvrages, les seuls ouvrages que Las Casas ait fait paraître de son vivant, relate
certaines atrocités commises par les conquistadors espagnols, voulant ainsi faire
connaître à un large public toutes les horreurs que la seule couronne d‟Espagne avait

67
commises dans la « conquête » de l‟Amérique. La Brevísima relación rapporte,
province par province, les faits sanglants commis par les conquistadors :

Les chiens

Et comme tous ceux qui pouvaient s‟enfouir se cachaient au fond des forêts et
jusque sur les cimes des montagnes pour échapper à des hommes si inhumains, si
endurcis et si féroces, destructeurs et ennemis jurés du genre humain, ils dressèrent
des lévriers sauvages et cruels à mettre en pièces les Indiens, aussitôt qu‟ils les
voyaient, à leur sauter dessus et à les dévorer avec plus de facilité que si c‟eût été
des pourceaux. Ces chiens firent d‟immenses ravages et carnages.

Le « repartimiento »

Ainsi arrive-t-il qu‟un village soit partagé en deux, trois ou quatre à raison de tant
d‟habitants pour chacun ;on a même pu voir un Espagnol recevoir en partage la
femme, un autre le mari, et un troisième les enfants, ni plus ni moins que si
c‟étaient des pourceaux.

Le portage

Il est notoire et tout le monde le sait qu‟à les utiliser pour le portage comme des
bêtes de somme, les Espagnols ont provoqué et provoquent encore la mort
d‟innombrables Indiens (Las Casas, cité par Carrière, 2003, pp. 78-79).

Dans ses Essais sur les mœurs et l’esprit des nations (1756), Voltaire attire l‟attention
sur le fait que Bartolomé de Las Casas a été un témoin oculaire des destructions des
Espagnols à l‟égard des Indiens et qu‟il a laissé à la postérité le souvenir que souvent on
sommait ces malheureux, par l‟intermédiaire d‟un dominicain et d‟un cordelier, de se
soumettre à la religion chrétienne et au roi d‟Espagne. Et après cette formalité qui
n‟était qu‟une injustice de plus, on les égorgeait sans remords. Même si le récit de Las
Casas peut avoir exagéré en plus d‟un endroit, il reste cependant Ŕ estime Voltaire Ŕ
que, même s‟il en dit dix fois trop, il y a de quoi être saisi d‟horreur.

68
D‟autres cas de destruction systématique d‟un peuple sont, hélas, plus récents et
proches de nous. Qu‟il suffise d‟évoquer ici le génocide arménien (1915-1916), qui
causa la mort de plus d‟un million et demi de victimes, et dont Janine Altounian
estime qu‟il témoigne aussi d‟une volonté d‟éradication d‟une culture et des référents
identitaires qui la constituaient. Elle explique sa démarche : « Je voulais défier ce
vécu, lui opposer un démenti. Aussi ce qui m‟avait poussée à cette démarche était-il,
au regard de l‟expérience psychique individuelle, mais également au niveau de
l‟histoire collective, l‟épreuve déréalisante d‟une non-réponse, d‟un silence de l‟autre,
la traversée d‟un univers d‟où les liens étaient absents » (Altounian, 2000, p. 9).

Devant l‟absence de causalité, les survivants ne cessent de chercher un sens possible à


ce qui leur est arrivé. Juifs, Arméniens, Cambodgiens ou Rwandais posent tous la même
question : « Pourquoi a-t-on voulu nous éliminer ? » (Waintrater, 2003, p. 125). Et de
citer (ibid.) une survivante tutsie commentant qu‟aucune explication ne tient face à une
extermination.

Cette recherche d‟un sens possible à travers l‟expression d‟un témoignage est une
constante, sur laquelle nous reviendrons plus loin (voir chapitres 2 et 3). Elle marque
souvent la volonté d‟inscrire son expérience dans un contexte plus large, le contexte du
moment et aussi l‟entourage social. Le témoignage, lorsqu‟il se trouve intégré à un
mouvement de masse, exprime autant l‟expérience individuelle que le ou les discours
tenus par la société, au moment où le témoin narre son histoire, sur les événements qu‟il
a traversés.

L‟historienne française Annette Wieviorka (2002, p. 13) analyse ainsi trois grands
ensembles successifs de l‟évolution du témoignage :

1° Le témoignage légué par les victimes elles-mêmes, qui n‟ont pas survécu aux
événements mais ont voulu laisser une trace avant de disparaître, c‟est ce que Wieviorka
appelle « témoigner d‟un monde disparu ».

2° Le témoignage tel qu‟il émerge et s‟articule à partir et autour du procès Eichmann


(1961), alors qu‟émerge « la figure du témoin » dans nos sociétés.

69
3° Enfin, elle interroge l‟évolution de cette figure dans nos sociétés parvenues à ce que
nous appelons « l‟ère du témoin ».

Commentant ce découpage en trois phases, Sébastien Lucas, dans un article au Monde


explique que « dans le premier temps, celui des témoignages immédiats de l‟après-
guerre, la question s‟est posée pour les survivants de trouver une forme qui rende
compte de ce qu‟ils avaient vécu. Contrairement à l‟idée qui veut que les survivants
n‟aient pas parlé, on dénombre, rien qu‟en France, une production écrite considérable de
récits autobiographiques de rescapés, immédiatement après leur retour. Cependant, peu
de survivants ont pu parler à leurs proches de ce qu‟ils avaient vécu, ils se sont donc
repliés sur eux-mêmes » (Lucas, 2005).

Il rappelle ainsi ce que le résistant Pierre Francès-Rousseau relate dans son livre Intact
aux yeux du monde (Francès-Rousseau, 1987) lorsque, de retour de déportation, il est
accueilli par sa mère à l‟hôtel Lutetia. « Elle l‟inspecte, l‟interroge, vérifie qu‟il est
intact et dit : “Je suis contente que tu sois revenu, je vais enfin pouvoir parler à
quelqu‟un de mes malheurs”. L‟auteur décide alors de se taire » (Lucas, 2005).

Comme on le remarque tout au long des quelques situations extrêmes et massives ici
évoquées, les conséquences traumatogènes de ces événements ne sont en rien une
notion nouvelle. De nombreux textes anciens y font déjà référence. Dès lors, il ne nous
semble pas utile de tracer une « frontière » artificielle séparant le passé et le présent. Car
même si des différences existent entre tel drame dans un temps reculé ou dans un temps
beaucoup plus proche de nous, les conséquences restent in fine assez comparables. La
nécessité d‟en parler, mais aussi la difficulté d‟en dire quelque chose sont
représentatives.

Voyons maitenant comment le traumatisme peut aussi être occasionné dans la sphère
plus restreinte des relations interpersonnelles voire privées.

70
2. Ce qui individuellement peut occasionner un traumatisme

côté des tragédies collectives, qui bien sûr sont vécues fatalement par chaque

À victime de manière individuelle, il existe aussi dans la sphère privée des


violences « interindividuelles » qui peuvent être à l‟origine de traumatismes
extrêmement graves et profonds. Nous nous attarderons ici, en particulier, à la
maltraitance psychique, physique ou sexuelle dont peuvent souffrir les enfants. Sans
déconsidérer les violences qui provoquent aussi chez les adultes des traumatismes
psychiques graves, notre choix de parler des expériences traumatiques vécues par les
enfants vise à cerner et définir de la façon la plus précise ce qui individuellement peut
occasionner un trauma.

Dans le cadre des violences perpétrées à l‟égard des enfants, à l‟inverse des violences
évoquées précédemment, il n‟y a pas de reconnaissance historique et sociale qui peut,
tôt ou tard, favoriser le témoignage des victimes. Ainsi, il est fréquent que celles-ci
restent emmurées dans un silence total. En effet, dans ces situations, exprimer une
histoire personnelle et son vécu se révèle particulièrement complexe, les sujets étant
habités par des sentiments de honte et de culpabilité, tout en étant souvent aliénés par
des conflits de loyauté et/ou « empêchés de parler ». Les conséquences psychiques de
tels traumatismes sont souvent d‟une extrême gravité pouvant aller jusqu‟au
développement de troubles psychiatriques sévères, comme la schizophrénie par
exemple.

Régine Waintrater et Jorge Barudy soulignent la différence entre les traumatismes liés
aux violences socio-historiques et ceux consécutifs aux violences dans la sphère privée,
dans la famille par exemple. Pour Régine Waintrater (2003), l‟expérience
d‟impuissance totale endurée par les victimes rappelle l‟expérience de dépendance et de
détresse du nourrisson en proie à l‟intensité insupportable de son ressenti. « Il s‟agit là
d‟une terreur qui est à la limite du somatique, que rien ne vient soutenir, et qui ne peut
cesser qu‟en présence d‟un environnement empathique. […] Cependant, la différence
majeure entre le traumatisme massif et le traumatisme infantile réside dans l‟éprouvé
des affects : si, chez l‟enfant, c‟est l‟éprouvé qui constitue à lui seul un traumatisme
infantile, chez l‟adulte, en revanche, l‟affect, aussi intense soit-il, n‟annule jamais les

71
fonctions réflexives d‟un moi-observateur capable de mobiliser des défenses »
(Waintrater, 2003, p. 84).

Jorge Barudy (2007) distingue quant à lui les victimes de traumatismes « socio-
historiques » des victimes de violences « intrafamiliales », en insistant sur le caractère
plus destructeur de ces dernières puisque, chez le sujet, les repères fondamentaux que
représentent les liens familiaux Ŕ les figures parentales Ŕ sont détruits. Cependant, force
est de constater que la plupart des enfants les plus maltraités dans leur famille, font
preuve souvent d‟une grande loyauté à l‟égard de celle-ci, ce qui rend encore plus
complexe le fait d‟attester de ce qu‟ils ont subi (Barudy, 2007, p. 19)

Nous incluons également dans cette catégorie de traumatismes, les enfants abusés par
des proches de la famille, souvent pendant des années, et ce, à l‟insu des parents. Dans
ces situations d‟abus perpétrés par des tiers proches de l‟environnement familial, il faut
reconnaître que, pour l‟enfant victime, ses propres parents n‟ont pu valablement assurer
une de leurs fonctions fondamentales, à savoir veiller efficacement à son bien-être à
travers sa protection et sa sécurité. Ainsi, il peut en résulter de profonds traumatismes
qui altèrent en profondeur le psychisme de l‟enfant, lequel ne peut s‟identifier qu‟à des
figures parentales défaillantes. D‟autant que non seulement l‟individu abuse certes de
l‟enfant, mais également des parents qui avaient mis leur confiance en lui. L‟abus est
multiforme.

Dans ce cas, comme souvent dans les violences collectives, la souffrance est enfouie
sous une lourde chape de silence, à l‟instar de celui qui caractérise nos sociétés
occidentales dès que des questions en lien avec la sexualité sont susceptibles d‟être
évoquées.

Il faut toutefois souligner que, dans ce domaine, des progrès significatifs ont été
accomplis ces trente dernières années. D‟une part, en termes de prévention, de
nombreux États déploient dès le début de la scolarité des programmes visant à aider les
enfants à mieux se prémunir tout en les encourageant, le cas échéant, à dénoncer les
actes déviants dont ils seraient les victimes. D‟autre part, les équipes d‟aide et de prise
en charge des situations portées à la connaissance de tiers (judiciaires, médicaux, etc.)
se sont multipliées. Enfin, les dispositifs législatifs sont heureusement en perpétuelle

72
évolution. Cependant, malgré ces avancées, il faut garder à l‟esprit que ces violences
restent souvent cachées, dissimulées, maintenues derrière une épaisse muraille de
silence, laissant les enfants victimes face à une indicible souffrance et plongés dans une
immense solitude.

Soulignons avec Maurice Berger (2008) qu‟il n‟existe pas une seule, mais différentes
sortes de traumatismes répétitifs : la violence, l‟abus sexuel, les négligences graves,
l‟imprévisibilité, le délaissement parental, l‟exposition au spectacle de violences ou de
scènes sexuelles familiales, l‟implication dans la folie parentale ou dans des relations
perverses, etc. Tous ces traumatismes, qui provoquent des angoisses et des troubles
spécifiques, présentent aussi des caractéristiques communes (Berger, 2008, pp. 18-21) :

L‟impact des traumatismes psychiques est d‟autant plus important qu‟il est précoce.

Tout traumatisme intense peut s‟inscrire dans le psychisme de l‟enfant sous la


forme de sensations corporelles ou d‟images à l‟état brut, sans qu‟il puisse faire la
différence entre ses pensées et la réalité.

Tout traumatisme répétitif entraîne une sidération plus ou moins importante de la


pensée.

Dans tout traumatisme psychique répétitif, l‟enfant est très angoissé par ses parents,
et en même temps, sorte de syndrome de Stockholm, il n‟a pas d‟autre choix que de
chercher du réconfort auprès d‟eux ; ce qui le rend confus. Ou encore, comme le
décrit Mary Main (1998), l‟enfant est partagé entre la terreur du contact et la terreur
du rejet.

L‟enfant n‟ayant à sa disposition aucun adulte capable de s‟identifier à ce qu‟il


ressent, c‟est dans la solitude la plus totale qu‟il vit les sentiments d‟angoisse et de
terreur qu‟il éprouve face au vide relationnel, à l‟abandon ou à la violence.

Toute situation traumatique importante répétée entraîne chez l‟enfant un multi-


clivage de son psychisme : par exemple, une partie de lui s‟identifie à son parent
violent, une autre partie est angoissée, voire terrorisée, une autre partie encore dénie

73
la gravité de la situation et idéalise ses parents, car il serait trop inquiétant de
reconnaître que l‟on dépend d‟adultes aussi inadaptés.

Tout traumatisme répétitif peut entraîner chez l‟enfant une tentative de le maîtriser
en le provoquant activement.

Lorsqu‟un traumatisme répétitif est précoce, le sujet ne parvient pas à situer


l‟origine de ce qui ne « va pas », ne perçoit pas si cela vient de lui ou du monde
extérieur.

Le traumatisme relationnel précoce est donc à l‟origine d‟une indifférenciation


entre la pensée de l‟enfant et celle de ses parents.

Au-delà de ce qui occasionne, massivement et individuellement, le traumatisme, il


importe de s‟attarder à ce qu‟il engendre comme type de vécu. Nous allons maintenant
déployer le sens Ŕ ou le non-sens Ŕ engendré par le vécu d‟une expérience traumatique.
Nous le ferons par le biais d‟une lecture phénoménologique, mais aussi ontologique, en
nous appuyant sur les notions de mythe, de confrontation à la mort, de rêves et de
cauchemars, mais aussi de silence.

3. Phénoménologie du trauma

S
i la phénoménologie signifie l‟étude des « phénomènes », c‟est-à-dire de cela
qui apparaît à la conscience, de cela qui est « donné », il s‟agit alors d‟explorer
ce donné, « la chose même » que l‟on perçoit, la chose à laquelle on pense, de
laquelle on parle, en évitant de forger des hypothèses toutes faites sur le rapport qui lie
le phénomène et « l‟être » dont il est phénomène. Autrement dit, il convient, nous
semble-t-il de ne pas sortir trop vite du « morceau de cire » pour élaborer une
philosophie de la substance ou une philosophie de l‟espace, forme a priori de la
sensibilité. Il est nécessaire, au contraire, de considérer longuement et sans présupposé
le morceau de cire lui-même et de le décrire seulement tel qu‟il se donne (Lyotard,
2007, p. 5). C‟est avec cette disposition que nous allons aborder le non-sens d‟une
expérience traumatique, en essayant de l‟envisager comme elle se présente à nous.

74
Pour Husserl, c‟est dans la « Lebenswelt » que l‟homme noue ce rapport primordial
avec les choses, les choses se donnant à lui pourvues d‟un sens qui les constitue. Ainsi
Husserl élargit-il la phénoménologie à l‟expérience historique, donc au temps, comme à
l‟expérience collective, donc à autrui (Auregan & Palayret, 1995, pp. 169-172).

3.1. Dimension sociale du trauma

Tout au long de l‟histoire, l‟homme a été intrigué par la question du trauma. Comme le
souligne Louis Crocq (1999, pp. 353-354) à propos des traumatismes psychiques de
guerre, le trauma a perturbé l‟esprit du soldat survivant et de la victime rescapée des
atrocités de la guerre. Les poètes, les romanciers et les auteurs de tragédies Ŕ depuis
Homère et Sophocle jusqu‟à Shakespeare, Balzac et Genevoix Ŕ ont été intrigués par ce
qui Ŕ dans les récits de guerre, de violence, de peur, d‟horreur et d‟aperception de la
mort Ŕ est lié à la question du trauma. C‟est que ce phénomène répond à une des
grandes interrogations de l‟âme humaine. Nous en avons montré quelques « exemples »
dans les deux sections précédentes. Aussi convient-il, poursuit Louis Crocq, de se
pencher sur les mythes du trauma.

Nous nous référons à ces mythes en tant qu‟ils apportent des notions qui sont des
manifestations (et donc des éléments phénoménologiques) du trauma. Ce n‟est pas la
mythologie pour elle-même qui nous intéresse ici, mais parce qu‟elle nous permet
d‟accéder à certains aspects observables et descriptifs.

Remontant à l‟Antiquité, Louis Crocq évoque la relation entre la victime et le corps


social et il l‟éclaire sous l‟angle du mythe. Ainsi, « dans la tragédie grecque, c‟est
Iphigénie que son père Agamemnon, chef de l‟armée grecque, doit sacrifier à Artémis
sur la foi d‟un oracle qui exige ce prix pour faire lever des vents favorables à la flotte
devant transporter les guerriers grecs vers Troie » (Crocq, 2007, p. XI). Crocq s‟appuie
sur les diverses versions du sacrifice d‟Iphigénie données par Eschyle (Agamemnon,
458 av. J.-C.), par Sophocle (Électre, 415 av. J.-C.) et Euripide (Iphigénie à Aulis, 404
av. J.-C.) pour montrer la dimension sociale du phénomène victimaire : « On le
[Agamemnon] voit tantôt jouet de son propre orgueil et poussé par les chefs des armées

75
(Agamemnon), tantôt victime d‟Artémis qu‟il a imprudemment défiée (il se serait vanté
d‟avoir tué une biche avec plus d‟adresse que ne l‟eût fait la déesse, et cette dernière se
vengea en énonçant cet oracle) (Électre), tantôt prêt à renoncer, mais devant céder à
l‟exigence d‟Iphigénie elle-même, volontaire pour être sacrifiée si cela doit assurer la
victoire de l‟armée grecque (Iphigénie à Aulis). Quant à cette dernière, disparue à
l‟issue du sacrifice, on la retrouve en Tauride (la Crimée, limite du monde des vivants
dans la géographie des Grecs anciens), où, ayant le statut de mort-vivant et promue
prêtresse d‟Artémis, elle doit souffrir la répétition permanente de son sacrifice en
préparant à la mort les navigateurs grecs échoués sur le rivage des Taures et promis en
sacrifice à la déesse. Mais, ayant reconnu son propre frère Oreste et son ami Pylade sous
les traits de deux jeunes naufragés, elle s‟enfuit de Tauride avec eux, emportant la statue
de la déesse ; désormais, elle est instituée prêtresse d‟Artémis à Brauron (près
d‟Athènes) et ne procède plus qu‟au simulacre de sacrifices (chaque année, elle se
contente de faire couler quelques gouttes de sang de la gorge d‟un jeune Grec, pseudo-
victime) » (Crocq, 2007, p. XI). Citant René Girard, il ajoute : « Le phénomène
victimaire est social, sur le modèle du bouc émissaire : en dirigeant, en dérivant leur
violence vers un seul des leurs désigné pour être victime, les autres membres de la
société cessent d‟exercer cette violence entre eux dans une lutte fratricide et destructrice
pour la communauté » (ibid.).

Cette dimension sociale étant posée, les mythes du trauma convoquent avant tout la
mort de manière spectrale et donc « éternelle » dans la répétition (sauf si le traumatisé
fait cet effort d‟arrachement qui consiste à affronter la mort et à dépasser ainsi un vécu
agonique).

3.2. La confrontation avec la mort

Des expériences d‟effroi devant la mort et de rêves traumatiques sont présentes dans les
mythes et récits les plus anciens. On trouve ainsi dans l‟épopée de Gilgamesh (un récit
légendaire mésopotamien qui remonte aux débuts du deuxième millénaire avant notre
ère) des témoignages relatifs aux réactions psychotraumatiques de la population,

76
traduisant la souffrance des Sumériens de Basse-Mésopotamie à la suite de la
destruction de Nippur (Josse, 2007).

Louis Crocq rappelle que, dans l‟histoire de la psychiatrie de guerre, le premier cas de
conversion hystérique survenu en plein combat est traditionnellement celui rapporté par
Hérodote, au livre VI de son Histoire : « Epizelos a été saisi d‟effroi en voyant ce géant
perse face à lui ; il a entrevu sa propre mort lorsqu‟il a vu occire son camarade ; il
transfère ou “convertit” sa peur sur l‟organe impliqué (à savoir l‟œil) ; le symptôme de
cécité lui permet à la fois d‟effacer cette vision effrayante et d‟échapper à toute vision
similaire à venir, de ne plus rien voir dans un monde porteur de menaces ; en outre,
l‟infirmité d‟être aveugle lui procure Ŕ lui qui a justement manqué de soutien au
moment crucial Ŕ la commisération et la sollicitude d‟autrui » (Crocq, 1999, p. 33).

Il arriva en cette bataille une chose étonnante à un Athénien nommé Epizelos, fils
de Cuphagoras. Pendant qu‟il était aux prises avec l‟ennemi et se conduisait en
homme de cœur, il perdit la vue sans avoir été frappé ni de près ni de loin ; et,
depuis ce moment, il resta aveugle pour le restant de sa vie. On m‟a assuré qu‟en
parlant de cet accident, il disait qu‟il avait cru voir face à lui un ennemi de très
grande taille, pesamment armé et dont la barbe ombrageait tout le bouclier ; que ce
spectre l‟avait passé pour aller tuer celui qui combattait à ses côtés. Telle est
l‟histoire que racontait Epizelos, à ce qu‟on m‟a dit (cité par Crocq, 1999, p. 33).

L‟Épopée de Gilgamesh, déjà évoquée, confère une amplitude traumatique à la


confrontation avec la mort. Héros sumérien témoin de l‟agonie de son ami Enkidu au
cours du combat, Gilgamesh demeure perpétuellement angoissé par la perspective
inéluctable de sa propre mort : « Saisi par la peur de la mort et plein d‟effroi, j‟erre dans
le désert. Le sort de mon ami m‟obsède. En de longues errances, je vais çà et là dans le
désert, le sort de mon ami m‟obsède » (cité par Jolly, 2002).

Qu‟ils soient inventés, adaptés ou simplement transmis par la mémoire collective, les
mythes du trauma, estime Louis Crocq, « traduisent les émotions, les peurs et les
interrogations les plus profondément et les plus obstinément enracinées en nous »
(Crocq, 1999, pp. 356-361). Associant Sisyphe à la notion de répétition, Orphée à celle

77
de retour des enfers, et Er à l‟incarnation du traumatisme de guerre, Louis Crocq
poursuit l‟explication et l‟analyse :

Sisyphe, fils d‟Éole et fondateur de Corinthe, a été condamné par Zeus à une
épreuve épuisante, inachevée et éternellement renouvelée. Il doit rouler devant lui,
en remontant la pente d‟une montagne, un énorme rocher ; lorsqu‟il est parvenu au
sommet, le rocher lui échappe et redescend en bas, ce qui fait que Sisyphe n‟a plus
qu‟à recommencer. Pourquoi cette punition ? Selon une version populaire, Zeus
l‟aurait ainsi châtié pour avoir ravagé l‟Attique par ses brigandages. Selon une
autre version, Zeus s‟était vengé de lui pour avoir été dénoncé au fleuve Aseipos
après avoir enlevé la fille de ce dernier. Furieux, Zeus avait d‟abord envoyé
Thanatos, le génie de la mort, occire Sisyphe. Mais Sisyphe captura Thanatos,
faisant du même coup cesser la mort sur la Terre. Il fallut l‟intervention
personnelle de Zeus pour libérer Thanatos et lui permettre de reprendre sa fonction
mortifère. La première victime de cette reprise fut, évidemment, Sisyphe. Mais,
rusé, avant de mourir, ce dernier prescrit à son épouse Ŕ la pléiade Mérope Ŕ de ne
pas lui rendre les honneurs funèbres, ce qui lui permit, une fois descendu aux
enfers, de supplier Hadès de le laisser remonter chez les humains pour châtier sa
femme. Hadès accéda à cette demande, puis, occupé à d‟autres tâches, oublia de
rappeler Sisyphe qui survécut très vieux parmi les hommes. Lorsqu‟il mourut
enfin, Zeus lui trouva cette punition cruelle et « occupante », pour sanctionner sa
filouterie et son impiété, et pour éviter qu‟il ne trouvât d‟autres échappatoires à la
justice des dieux (Crocq, 1999, pp. 352-354).

Sisyphe, condamné à recommencer sans cesse un effort épuisant et inefficace,


symbolise avec évidence le syndrome de répétition des traumatisés (Marblé, Duperret et
Vauterin, cités par Crocq, 1999, p. 355). « Il s‟agit d‟un destin subi, imposé par les
dieux, sans échappatoire ; et Camus a souligné que Sisyphe incarnait le symbole de
l‟homme enserré dans sa lutte absurde contre un destin aveugle. Toutefois, Sisyphe
personnifie aussi la confrontation avec la mort, car Thanatos a pourchassé et manqué le
héros, comme la mort n‟a pas frappé le rescapé qui demeure fasciné par cette expérience
effrayante » (Crocq, 1999, pp. 354-355).

C‟est ensuite le mythe d‟Orphée qui est analysé :

78
Orphée, fils d‟Apollon et de la muse Calliope, était un poète et un musicien très
important des temps héroïques. Symboliquement, le mythe signifiait que le poète
était parvenu à arracher ses contemporains à leurs mœurs sauvages pour les faire
accéder aux douceurs de la vie civilisée. Orphée amoureux devait épouser la
nymphe Eurydice ; mais, le jour même de ses noces, celle-ci fut mortellement
mordue par un serpent alors qu‟elle fuyait les assiduités coupables du berger
Aristée. Éperdu de chagrin, Orphée osa descendre aux enfers pour demander à
Hadès de lui rendre Euridyce, et, par ses accents déchirants, il attendrit Hadès qui
lui rendit son épouse à condition qu‟il ne se retournât pas pour la voir avant sa
sortie des enfers. Mais, à la fin de son parcours, alors qu‟il apercevait déjà la
lumière, Orphée impatient se retourna, perdant Euridyce pour la seconde fois, et
cette fois de « sa » faute. Désespéré, il se retira alors sur le mont Rhodope,
inconsolable et indifférent aux femmes ; et les bacchantes, prêtresses de Dionysos
se vengèrent de son dédain en mettant son corps en lambeaux et en jetant sa tête et
sa lyre dans l‟Hèbre, qui les charria jusqu‟à la mer (Crocq, 1999, 355-361).

Tout comme Claude Barrois, Louis Crocq relie la névrose traumatique au mythe
d‟Orphée plutôt qu‟à celui d‟Œdipe, « même si le complexe d‟Œdipe peut apparaître
dans l‟organisation ultérieure du syndrome. À leur manière, les traumatisés psychiques
incarnent à leur tour le destin d‟Orphée, puisqu‟ils ont voyagé aux enfers et qu‟ils en
sont revenus inconsolables, fascinés par leur malheur et coupés du commerce normal
avec les humains. Comme Orphée, le traumatisé se détourne de sa présence au monde,
car il est obsédé et dominé par une activité incoercible de “reviviscence” et de
reviviscence terrifiante » (Crocq, 1999, p. 356).

Deux aspects de cette pathogénie sont distingués : le souvenir (reviviscence) de l‟enfer


et l‟enfer du souvenir (de la reviviscence), l‟enfer étant impliqué à la fois par le contenu
des reviviscences et par la fonction répétitive qui harcèle le patient. « Mais Orphée
expie aussi une double faute : celle d‟être revenu des enfers, comme si cela constituait
un acte monstrueux et impie, et celle d‟avoir, en se retournant, transgressé l‟interdit
divin, récupérant ainsi, par cette seconde faute, l‟entière responsabilité de son malheur »
(Crocq, 1999, p. 356).

79
Crocq en appelle à nouveau à Barrois qui voit dans le mythe d‟Orphée le sens ultime du
trauma, « la référence au “traumatisme originaire”, envers de la naissance et vision du
chaos d‟où l‟on fut extrait, non-organisation ; ce traumatisme originaire est demeuré
comme potentialité chez tout un chacun et resurgit à l‟occasion d‟un combat, d‟une
agression ou d‟une catastrophe comme “terrifiant essentiel”, ou menace de retour vers le
non-humain, et en tant que tel comme source de “signifiants énigmatiques”, eux-mêmes
“objets-sources” de la répétition traumatique. Tous les traumatisés psychiques
reviennent effrayés de ce néant des enfers. Ils le disent : les combattants rescapés des
assauts meurtriers, englués dans la boue des tranchées en tête-à-tête forcé avec les
cadavres grimaçants de leurs camarades morts, les soldats environnés d‟explosions,
d‟éclats d‟obus et de bombes, ahuris après l‟acharnement d‟un corps à corps où ils ont
aperçu la férocité dans le regard de l‟ennemi, et les rescapés d‟Hiroshima qui ont cru
identifier l‟enfer bouddhique dans l‟univers de flammes, de désolation et de mort qui les
environnait. Cette métaphore leur vient Ŕ leur revient Ŕ spontanément aux lèvres, encore
qu‟ils ne trouvent pas les mots pour la décrire. Car, plus que la mort, la souffrance, les
ruines, la désolation, c‟est le néant qu‟ils ont entrevu, et dont ils traînent la rémanence
horrifiante. En quelque sorte, par-delà le monde encore organisé et signifiant des enfers
et de son panthéon, ils auraient entr‟aperçu le chaos originel, d‟avant la création, là où il
n‟y a pas encore de vie : le néant, le non-sens, le non-être » (Crocq, 1999, p. 358).

3.3. Le trauma et sa part d’invisible

Nous avons vu d‟une part que l‟expérience traumatique est une confrontation à la mort,
un non-sens qui fait irruption dans la vie de l‟être, d‟autre part, que la phénoménologie
est une tentative de décrire la chose comme elle est, comme elle vient. Mais comment
décrire le non-sens ? Le rêve n‟est-il pas un des biais pour laisser apparaître ces
expériences du non-sens ? C‟est la raison pour laquelle les rêves constituent l‟un des
éléments centraux de l‟expérience traumatique et qu‟il s‟est avéré utile de le répercuter
dans notre recherche. D‟autant que le rêve fait surgir un donné, la chose même.

Derrière le masque de la tragédie patriotique grecque, a fait justement observer Jean


Alaux Ŕ qui cite notamment Les Perses d‟Eschyle, où ce sont bien au premier chef les

80
Barbares qu‟on voit affectés par le deuil Ŕ, le texte opère des glissements qui, à tout
instant, remettent en question le clivage entre vainqueurs et vaincus :

« Comme il est de règle dans l‟univers tragique grec, mais surtout chez Eschyle, la part
de l‟invisible occupe largement la scène théâtrale et devient du coup le reflet d‟une
autre scène, celle du psychisme humain. Le premier épisode, centré sur Atossa, est en
grande partie consacré au rêve de la Reine : s‟y trouvent inégalement associés deux
types de rêves familiers aux Grecs, le rêve-vision, à travers les allégories des deux
femmes, Europe et Asie, et de l‟aigle vaincu par le milan ; mais aussi, plus
discrètement, le rêve-visitation, puisque l‟apparition furtive, mais saisissante de Darius
(197-199) annonce celle du quatrième épisode, suscitée par les libations et les prières
conjointes de la Reine et du Chœur (dans le bref troisième épisode et dans le troisième
stasimon). L‟ombre de Darius a évidemment la fonction dramatique d‟accentuer
l‟ampleur de la chute après la gloire conquise par la génération des pères, et d‟accabler
plus encore la responsabilité de Xerxès, qui va paraître dans l‟Exodos » (Alaux, 2001,
pp. 3-13).

La description des rêves traumatiques par Hippocrate (460-370 avt J.-C.) dans son
Traité des songes montre déjà remarquablement la place du trauma psychique :

Parmi les songes ceux qui sont divins et présagent, soit aux villes, soit aux
particuliers, des événements heureux ou malheureux, non causés par la faute des
parties intéressées, ont des interprètes qui possèdent là-dessus un art exact…

[…] Mais, quand les songes contrarient les actions de la veille et qu‟il y a là-
dessus bataille ou victoire, cela signale un trouble dans le corps…

[…] Voir les morts purs et vêtus de blanc est favorable, ainsi que recevoir d‟eux
quelque chose de pur, car cela dénote la santé du corps et la salubrité de ce qui y
est introduit. En effet, c‟est des morts que viennent les nourritures, les croissances
et les semences ; or, que cela entre pur dans le corps, c‟est un indice de santé. Voir
le contraire, c‟est-à-dire voir les morts nus ou vêtus de noir ou non purs, ou
recevant quelque chose, ou emportant quelque chose de la maison, est

81
défavorable ; car c‟est annonce de maladie ; ce qui entre dans le corps est
nuisible… (Livre quatrième ou des songes)8.

L‟Anabase de Xénophon (426-355 avt J.-C.) fait aussi apparaître les combats difficiles,
les rapports humains conflictuels :

2 Quand on eut arrêté les stratèges et mis à mort ceux des lochages et des soldats
qui les avaient suivis, les Grecs se trouvèrent dans un grand embarras, en songeant
qu‟ils étaient aux portes du roi, entourés de tous côtés d‟un grand nombre de
nations et de villes ennemies, sans personne qui leur fournît un marché de vivres ;
à une distance de la Grèce de plus de dix mille stades ; sans guide qui leur indiquât
la route ; arrêtés au milieu du chemin qui les menait à leur patrie par des fleuves
infranchissables, trahis par les Barbares même qui avaient accompagné Cyrus dans
son expédition ; abandonnés seuls et sans cavaliers qui couvrissent leur retraite. Il
était donc certain que, vainqueurs, ils ne tueraient pas un fuyard ; vaincus, pas un
d‟eux n‟échapperait.

3 Au milieu de ces pensées décourageantes, peu d‟entre eux, ce soir-là, prirent de


la nourriture, peu allumèrent du feu, et il n‟y en eut pas beaucoup qui, dans la nuit,
vinssent auprès des armes. Chacun reposa où il se trouvait ; aucun ne pouvait
dormir du chagrin et des regrets de leur patrie, de leurs parents, de leurs femmes,
de leurs enfants, qu‟ils n‟espéraient plus revoir. C‟est dans cette situation d‟esprit
qu‟on se livra au repos.

4 Or il y avait à l‟armée un certain Xénophon d‟Athènes qui ne la suivait ni


comme stratège, ni comme lochage, ni comme soldat ; mais Proxène, depuis
longtemps son hôte, l‟avait engagé à quitter son pays, lui promettant, s‟il venait, de
le faire ami de Cyrus, dont il attendait lui-même, disait-il, de plus grands
avantages que dans son pays.

5 Xénophon, ayant lu la lettre, consulte Socrate d‟Athènes sur ce voyage. Socrate,


craignant que Xénophon ne se rendît suspect à ses concitoyens en devenant ami de

8
Cité d‟après la version en ligne http://remacle.org/bloodwolf/erudits/hippocrate/table.htm.

82
Cyrus, qui avait paru se lier étroitement avec les Lacédémoniens dans la guerre
contre Athènes, lui conseille d‟aller à Delphes consulter le dieu sur ce voyage.

6 Xénophon s‟y rend et demande à Apollon quel est le dieu auquel il doit offrir des
sacrifices et des prières pour mener à la plus belle et à la meilleure fin le voyage
qu‟il médite, et pour revenir sain et sauf, après y avoir réussi. Apollon lui répond
de sacrifier aux dieux qu‟il fallait.

7 À son retour, il fait part de l‟oracle à Socrate. Celui-ci, en l‟entendant, lui


reproche de n‟avoir pas commencé par demander lequel valait mieux pour lui de
partir ou de rester, et, déterminé au voyage, d‟avoir seulement consulté sur le
meilleur moyen de l‟accomplir : « Mais, puisque tu t‟es borné à cette question,
ajoute-t-il, il faut faire tout ce que le dieu a prescrit. »

8 Xénophon ayant donc offert les sacrifices dont le dieu avait parlé, s‟embarque et
joint à Sardes Proxène et Cyrus, tout prêts à prendre la route des hauts pays. Il est
présenté à Cyrus.

9 D‟après les vœux de Proxène, Cyrus lui témoigne le désir de le garder auprès de
lui : il lui dit que, l‟expédition finie, il le renverra aussitôt. On prétendait que
l‟expédition était faite contre les Pisidiens.

10 Xénophon s‟était donc engagé dans cette campagne, trompé il est vrai, non par
Proxène, car celui-ci ne savait pas que l‟expédition était contre le roi, pas plus du
reste qu‟aucun autre Grec, sauf Cléarque. Ce n‟est qu‟arrivé en Cilicie que tout le
monde vit clairement que l‟expédition était contre le roi. Effrayés du trajet, mais
cédant, malgré eux, à un sentiment de honte pour eux-mêmes et pour Cyrus, la
plupart des Grecs avaient suivi, et Xénophon était l‟un d‟eux.

11 Au milieu de l‟embarras général, il s‟affligeait avec les autres et ne pouvait


dormir. Cependant, ayant pris un peu de sommeil, il eut un songe. Il crut voir, au
milieu des tonnerres, la foudre tomber sur la maison paternelle, qui devint toute en
feu.

83
12 Effrayé, il s‟éveille en sursaut, et juge d‟une part le songe favorable, puisque,
au milieu des peines et des dangers, il avait vu venir une grande lumière de
Jupiter ; mais d‟autre part il craignait, le songe lui étant venu de Jupiter roi, et le
feu ayant paru briller autour de lui, de ne pouvoir sortir des États du roi et d‟y être
enfermé de tous côtés par des obstacles (Xénophon, Anabase)9.

Ces textes, cités ici longuement, montrent bien comment le rêve et le cauchemar peuvent
laisser exprimer différents aspects d‟une expérience traumatique. D‟autres rêves sont
rapportés dans l‟histoire ou la littérature latine ou du Moyen Âge (Crocq, 1999, pp. 33-
34).

Pour le poète latin Lucrèce (98-54 avt J.-C.), qui décrit dans le De rerum natura les
rêves de bataille des guerriers, Épicure a délivré l‟homme des superstitions causées par
la religion. Le sacrifice d‟Iphigénie est cité comme un exemple de crime perpétré au
nom de la religion :

(À ce propos, je crains que tu ne penses par hasard que tu t‟inities aux éléments d‟une
doctrine impie et que tu ne t‟engages sur les chemins du crime.) Au contraire, très
souvent, c‟est cette religion-là qui a enfanté des actes criminels et impies. Ainsi, à
Aulide, les chefs élus des Danaïns ont souillé abominablement l‟autel de la vierge
Trivia du sang d‟Iphigénie, eux, la fine fleur des guerriers. La bandelette sacrificielle a
entouré sa chevelure virginale et est retombée sur ses joues en parts égales ; elle a vu
son père se tenir là, devant l‟autel, effondré. Elle a vu les ministres du culte pour cette
raison cacher le fer ; elle a vu le peuple fondre en larmes à son aspect ; et aussitôt,
muette de terreur, s‟effondrant sur ses genoux, elle s‟est jetée à terre. La malheureuse,
il ne pouvait lui être utile d‟avoir la première, donné au roi le nom de père dans un tel
moment. En effet, enlevée par les mains des guerriers et tremblante, elle a été conduite
à l‟autel, non pas pour qu‟elle puisse être reconduite au chant clair de l‟Hyménée une
fois le rite solennel accompli, mais, demeurée pure criminellement dans la saison de
son mariage, elle succombe, victime malheureuse, au sacrifice de son père afin qu‟un

9
Cité d‟après la version en ligne http://remacle.org/bloodwolf/historiens/xenophon/retraite3.htm.

84
départ heureux et favorisé des dieux fût donné à la flotte. Tant la religion a pu
conseiller de malheurs ! (Lucrèce, De rerum natura, I, 82-101)10.

Au Moyen Âge, les Chroniques de Jean Froissart (1337-1404) rapportent, elles aussi, les
rêves de bataille des guerriers. Dans cette grande œuvre mémorial de la guerre de Cent
Ans, le matériel lexical utilisé pour signifier les sentiments, les pensées, les désirs, bref
l‟ensemble de la vie psychique des acteurs de ce drame est remarquable (Picoche, 2006).
Il s‟agit d‟un ouvrage qui présente aux linguistes le traitement rigoureux d‟un vaste
ensemble lexical et qui fournit aux historiens et aux psychologues un point de référence
en révélant, incluse dans la langue commune à Froissard et à son public, leur présentation
de l‟homme intérieur. Froissart y décrit notamment le somnambulisme de bataille de
Pierre de Béarn, frère de Gaston Phébus, qui risquait de blesser les siens en brandissant
son épée chaque nuit dans son sommeil somnambulique (Crocq, 1999, p. 33).

Dans deux de ses pièces, William Shakespeare (1564-1616) fait lui aussi état de
cauchemars de bataille. Dans Henry IV, Lady Percy reproche à son époux de la délaisser
pour ses projets de guerre, qui le préoccupent même la nuit en dormant :

Pendant ton léger sommeil, je t‟entendais guider de la voix ton coursier


bondissant, crier « Courage ! À la bataille ! », parler d‟assauts, de tranchées, de
palissades, de canons, de couleuvrines… et ton esprit avait tellement guerroyé au-
dedans de toi et t‟avait si fort agité dans ton sommeil, que j‟ai vu sur ton front des
gouttes de sueur semblables aux bulles qui éclosent sur un ruisseau dont l‟eau
vient d‟être troublée (Shakespeare, Henry IV).

Dans Roméo et Juliette, Mercurio évoque Mab, la fée des songes, légère comme une
plume, qui peut aussi bien galoper toute la nuit au travers du cerveau des amants pour
les faire rêver de baisers, que se poser sur le cou d‟un soldat endormi pour lui faire
revivre la bataille :

… Et il rêve d‟adversaires qu‟il pourfend, de troupes ennemies, d‟embuscades, de


coutelas d‟Espagne… alors elle bat le tambour à son oreille, il s‟éveille en sursaut,

10
Cité d‟après la version en ligne http://remacle.org/bloodwolf/liege1/Vaosd/vaosd2.htm.

85
grommelle quelques jurons dans sa frayeur, puis se rendort (Shakespeare, Roméo
et Juliette).

Notons encore qu‟en 1572, au lendemain du massacre de la Saint-Barthélémy, le jeune


roi Charles IX se plaint d‟être harcelé par des cauchemars et la vision effrayante des
cadavres sanglants, et il montre à son entourage ses cheveux hérissés sous l‟effet de
l‟horreur. Le jeune roi rapporte inquiet à son médecin Ambroise Paré les troubles, les
visions hallucinatoires et les cauchemars dont il est saisi au lendemain du massacre
perpétré en son nom :

Ambroise, je ne sais ce qui m‟est survenu depuis deux ou trois jours, mais je me
trouve l‟esprit et le corps tout aussi émus que si j‟avais la fièvre ; il me semble à tout
moment, aussi bien veillant que dormant, que ces corps massacrés se présentent à
moi, les faces hideuses et couvertes de sang (cité par Crocq, 1999, pp. 33-34).

Siegi Hirsch explique que l‟expérience des camps de la mort lui a appris l‟importance
du monde fantasmatique des individus, ce dernier étant le seul refuge contre la barbarie.
« Survivre dans les camps, c‟était faire entrer le rêve dans le cauchemar et empêcher le
cauchemar de pénétrer le rêve » (Fossion & Rejas, 2001, p. 23) :

Les juifs déportés avaient peut-être une capacité spécifique, transmise, de trouver à
l‟intérieur de chaque cauchemar un rêve, la fraternité, et à l‟intérieur de chaque
rêve, un cauchemar, la mort d‟un ami. […]

Comment était-il possible de survivre ? Nous créions l‟irréalité, nous ne vivions


pas dans la réalité, mais bien dans le rêve ou le cauchemar. Si nous pensions à la
réalité, il valait alors mieux se tuer. Seul le rêve permettait de fantasmer que cela
se terminerait un jour (Fossion & Rejas, ibid.).

3.4. Le silence

Les rescapés d‟une violence meurtrière de masse survivent ainsi à une expérience
traumatique double, puisque survivre à l‟entreprise du bourreau ne soustrait pas pour

86
autant à l‟emprise muette et permanente de la passivité des tiers. Ils ont échappé en effet
à la mort, mais non à l‟invalidation en eux de l‟être parlant, car ils entendirent le silence
létal d‟un monde qui laissa commettre, voire avalisa le crime engloutissant les hommes
et les référents qui constituaient le fondement de leur existence (Altounian, 2002, p. 33).

En philosophie, le silence signifie l‟absence de tout bruit, mais surtout de parole. Le


silence est donc aussi l‟absence de sens : « Le silence éternel des espaces infinis »
(Pascal). C‟est aussi une abstention délibérée et volontaire de parole. Le silence n‟est
plus alors absence de sens, il est même significatif, comme l‟exprime le proverbe « qui
ne dit mot consent » ; et il peut être, au sein de controverses, le moyen le plus ferme de
se faire entendre, comme l‟exprime Montherlant en parlant du « bruit que fait votre
silence » (Le Maître de Santiago).

Alors que la parole est un mot, une expression, un propos proféré par quelqu‟un, une
pensée intentionnellement exprimée, parfois un engagement. C‟est aussi la faculté de
s‟exprimer à l‟aide d‟un système de sons articulés, ou le fait même de cette expression.

Le silence deviendrait-il parole, ces deux termes n‟étant plus antinomiques, mais bien
complémentaires. Mais comment un silence peut-il parler ? Et quel est son lien avec le
traumatisme ?

Pour Régine Waintrater, « l‟expression verbale n‟est donc pas la seule forme
qu‟emprunte l‟affect pour se dire dans le témoignage. Pour dire l‟indicible, le témoin
a recours à des métaphores, des images qui, ancrées dans la langue et dans le corps,
s‟imposent à lui au cours de son récit. L‟indicible invoque tout à la fois l‟idée d‟un
incommunicable et d‟un inavouable. Placé sous le signe de la déliaison, il est ce qui
ne peut se dire, ni à autrui ni à soi-même » (Waintrater, 2003, p. 220).

Dans cette perspective, il nous semble que le témoignage Ŕ pris en son sens large Ŕ
pourrait être considéré comme la rupture du silence et la décision de sortir d‟une
position passive pour se réapproprier une position de sujet.

87
4. Enjeux ontologiques de l’expérience traumatique

4.1. Qu’est-ce que l’expérience ?

D
ès lors qu‟il s‟agit de témoigner de l‟expérience traumatique, nous avons
jugé opportun de déployer les notions d‟expérience et d‟expérience
traumatique.

Le mot « expérience » désigne le fait d‟éprouver quelque chose, de le vivre ou de l‟avoir


vécu. Dès lors, ajouter le qualificatif « vécu » pourrait apparaître comme tautologique. Ce
n‟est pourtant pas le cas. En réalité, le terme « expérience » renvoie à l‟un des contenus
sémantiques de la racine latine experiri qui signifie à la fois « éprouver » et « essayer ».
La langue allemande différencie Erlebnis (expérience vécue) et Erfahrung
(expérimentation). L‟« expérience vécue » se dissocie des autres expériences, telles celles
qui se réfèrent à la démarche scientifique, comme le confirme Nathalie Zaccaï-Reyners
dans le Dictionnaire des sciences humaines (Mesure & Savidan, 2006, cité in Rejas
Martin, 2010). Nathalie Zaccaï-Reyners y souligne que « la constitution de la biographie
s‟appuie sur le travail du souvenir qui réactualise l‟expérience vécue archivée sous forme
de traces mnésiques et produit la coïncidence de soi avec soi-même dans l‟ensemble du
cours de la vie Ŕ l‟ipséité au sens de Paul Ricœur » (ibid.).

4.2. Sens focal de l’expérience

Progressons davantage dans la compréhension de cette notion d‟expérience. Nous nous


référons à un article d‟Henri Maldiney (1982, pp. 135,136) qui en appelle à l‟importance de
s‟arrêter au sens focal de la racine per (« à travers ») et qui souligne la même présence
sémantique en grec, en latin et dans des langues germaniques : empiria, experimentia,
Erfahrung. Ces trois mots qui sont de même sens et de même structure modale ont pour
radical commun la racine per. Erfahren (apprendre, expérimenter) est le résultat de fahren,
ce qui signifie faire route, voyager et la racine far est l‟équivalente de per, voyager : c‟est
traverser, passer au-delà, de l‟autre côté, vers l‟avant. La sphère de l‟expérience s‟exprime

88
en grec et en latin par des mots qui nous indiquent une traversée. En grec peira signifie
tentative, essai, épreuve ; peiràô, tenter, éprouver, expérimenter ; empeiria, expérience ;
émpeiros, expérimenté. En latin, précise toujours Maldiney, experiri renvoie à faire l‟essai,
prouver, expérimenter ; experimentum, experientia, expertus exprime ce qui a été éprouvé à
fond. Experiri est formé à partir de per-ire, autrement dit : aller à travers, parcourir, dont le
participe peritus veut dire « expérimenté ».

Quant au dictionnaire Le Robert, il donne à l‟expérience deux sens essentiels. Le


premier révèle l‟axe de connaissance acquise, le fait d‟éprouver quelque chose qui
considéré comme un élargissement ou un enrichissement de la connaissance, du savoir.
Ce sens recouvre les notions de pratique, d‟usage, d‟événement vécu par une personne,
susceptible de lui apporter un enseignement, la connaissance de la vie acquise par les
situations vécues. Le second sens met en avant l‟idée d‟essai, de tentative, c‟est-à-dire
le fait de provoquer un phénomène dans l‟intention de l‟étudier.

4.3. Notion d’expérience vraie ou fausse

Paul Ricœur (2000, p. 11) avance l‟idée selon laquelle l‟opinion fausse ne réside « ni
dans les sensations rapportées les unes aux autres, ni dans les pensées, mais dans
l‟association (sunapsis) d‟une sensation à une pensée » : « La référence au temps qu‟on
attendrait à l‟occasion de l‟expression “conserver correctement le souvenir” n‟est pas
pertinente dans le cadre d‟une théorie épistémique qui a pour enjeu le statut de l‟opinion
fausse, donc du jugement, non de la mémoire en tant que telle ».

Il pose la question : « la distinction entre une capacité et son exercice rend-elle


concevable qu‟on puisse juger que quelque chose qu‟on a appris et dont on possède la
connaissance est quelque chose qu‟on sait ? »

4.4. Le doute

Le doute érigé en méthode est lié au nom de Descartes (1596-1650). Retenons ici
l‟importance de son projet qui consistait à faire une méthode pour découvrir de

89
l’indubitable. Il nous paraît utile, en effet, d‟en faire mention dans ce cadre, puisqu‟il
y est question du doute et du vrai, mais aussi de la façon de rendre compte de
l’expérience. Ici, nous retiendrons essentiellement l‟idée que « ce qui résistera à cette
épreuve sera indubitablement vrai et constituera le roc sur lequel poser les fondations
d‟un nouvel édifice ». Nous pouvons dès lors faire l‟analogie avec le fait que le
témoignage écrit permet aussi cette résistance à l‟épreuve, épreuve qui est celle de
l‟oubli ou encore celle des négationnistes. Ainsi, grâce à la trace, les fondations d‟une
société, d‟un individu peuvent se constituer solidement. Cependant, je fais le
corollaire de l‟idée de doute par rapport à l‟expérience qui pourtant a été vécue.

Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout
était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et
remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assuré, que
toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n‟étaient pas capables de
l‟ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier
principe de la philosophie que je cherchais (Discours de la méthode, cité in
Descartes, 2002, p. 58).

Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute
son industrie à me tromper toujours. Il n‟y a donc point de doute que je suis, s‟il
me trompe ; et qu‟il me trompe tant qu‟il voudra, il ne saura jamais faire que je ne
sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu‟après y avoir pensé et
avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour
constant que cette proposition : Je suis, j‟existe, est nécessairement vraie, toutes
les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit (Méditations, cité in
Descartes, 1973, p. 36).

Dès lors, le problème initial de la vérité est résolu : en apparaissant dans une évidence
absolue, à l‟abri de tous les doutes, le cogito manifeste l‟identité de la certitude et de la
vérité. Il ne s‟agit pas d‟entendre le doute par rapport à l‟existence de ce qui s‟est passé,
sachant que cela a eu lieu. Certains témoins ayant vécu l‟expérience en arrivent aussi à
douter que cela se soit réellement passé.

Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière soulignent encore ceci :

90
On regarde toujours de plus près à ce qu‟on croit devoir être vu par plusieurs qu‟à
ce qu‟on ne fait que pour soi-même. […] Je veux bien qu‟on sache que le peu que
j‟ai appris jusqu‟ici n‟est presque rien à comparaison de ce que j‟ignore et que je
ne désespère pas de pouvoir apprendre ; car c‟est quasi le même de ceux qui
découvrent peu à peu la vérité dans les sciences […] [que des] chefs d‟armée qui
ont besoin de plus de conduite pour se maintenir après la perte d‟une bataille qu‟ils
n‟ont, après l‟avoir gagnée, à prendre des villes et des provinces. Car c‟est
véritablement donner des batailles que de tâcher vaincre toutes les difficultés et les
erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité, et c‟est en
perdre une que de recevoir quelque fausse opinion touchant une matière un peu
générale et importante (Davoine & Gaudillière, 2006, pp. 39-41).

Mais si le discours peut être objectif, l‟individu qui le tient lui, ne l‟est pas. Le paradoxe
constitutif de la vérité est justement la relation de cette vérité à la subjectivité en quête
de certitude. « Pour que la vérité devienne subjective, me guide et me fasse vivre, il faut
une apparition. La mesure du vrai ne peut donc plus résider dans ce qui est dit, mais
dans la manière dont c‟est dit » (Folscheid, 1988, pp. 83-84).

4.5. L’expérience traumatique

Lorsqu‟il s‟agit de parler d‟une expérience telle que celle des camps de concentration,
Jorge Semprún nous transmet la difficulté d‟une telle mise en perspective. Son
observation se justifie pleinement, et il faudrait peut-être ajouter aux termes
« expérience vécue » le qualificatif de « traumatique » afin de circonscrire un peu plus
la dimension terriblement singulière de l‟épreuve dont on parle, car elle a bien eu lieu,
elle a été réellement vécue et il s‟agit d‟essayer d‟en dire quelque chose (Rejas Martin,
2010, pp. 137-145).

Voilà une première esquisse de la notion d‟expérience. Mais notre démarche doit être
complétée par l‟analyse de la notion de l‟entité « expérience vécue et traumatique ».

Le fait d‟écrire pour relater la souffrance liée à des événements vécus existe depuis
toujours, comme nous l‟avons souligné supra. Toutefois, du début du XXe siècle à nos

91
jours, de tels écrits n‟ont cessé de se développer de manière exponentielle. Cette
explosion de témoignages peut s‟expliquer en partie par les progrès technologiques qui,
dès le XIXe siècle, ont donné à l‟Homme, et ce, de manière sans cesse renouvelée et
amplifiée, une capacité surmultipliée de destruction. Une telle prolifération des
technologies est liée non seulement à ce dont on témoigne (l‟événement douloureux),
mais aussi à la possibilité de le publier (médias, société de communication, etc.). De
plus, certains conflits, toujours d‟une violence extrême, y compris pour les populations
civiles, se sont étendus à l‟échelle planétaire, première manifestation de ce phénomène
devenu réalité : la mondialisation11. Ainsi, violence démultipliée et extension des
conflits ont plongé des centaines de millions d‟êtres humains au cœur d‟une brutalité
innommable.

Dans Les Naufragés et les rescapés : quarante ans après Auschwitz, Primo Levi écrit :

Nous, les survivants, ne sommes pas les vrais témoins. C‟est là une notion qui
dérange, dont j‟ai pris conscience peu à peu, en lisant les souvenirs des autres et en
relisant les miens à plusieurs années de distance. Nous, les survivants, nous
sommes une minorité non seulement exiguë, mais anormale : nous sommes ceux
qui, grâce à la prévarication, l‟habileté ou la chance, n‟ont pas touché le fond.
Ceux qui l‟ont fait, qui ont vu la Gorgone, ne sont pas revenus pour raconter, ou
sont revenus muets, mais ce sont eux, les « musulmans », les engloutis, les
témoins intégraux, ceux dont la déposition aurait eu une signification générale.
Eux sont la règle, nous, l‟exception (Levi, 1989, pp. 82-83).

Levi cite alors Soljenitsyne qui, comme lui, fait cette distinction entre la petite minorité
des rescapés face à la majorité de ceux qui ont perdu la vie :

Sous d‟autres cieux, et revenu d‟un esclavage semblable et différent,


[Soljenitsyne] l‟a noté également en parlant des pridourki. Ces derniers sont, dans
la langue de l‟univers concentrationnaire, les détenus qui, d‟une façon quelconque,

11
Parallèlement, ce XXe siècle est caractérisé, pour diverses régions du globe Ŕ dont certainement
l‟Occident Ŕ, par une augmentation constante du niveau d‟alphabétisation des populations. Notre époque
connaît une inflation d‟éditions de livres. Certaines maisons d‟édition ont des collections spécifiquement
liées aux témoignages. Citons « Graveurs de mémoire », « Les passés simples », « Témoignages », etc. À
l‟instar de la découverte de l‟imprimerie au XV e siècle, qui favorisa indéniablement la divulgation des
écrits, internet et ses blogs sont aujourd‟hui tout aussi porteurs de cette profusion d‟information.

92
ont acquis une position privilégiée, un peu comme les Prominents, dans le langage
des camps de concentration nazis. […]

Favorisés par le sort, nous avons essayé avec plus ou moins de savoir de raconter
non seulement notre destin, mais aussi celui des autres, des engloutis ; mais c‟est
un discours fait « pour le compte de tiers », c‟est le récit de choses vues de près,
non vécues à notre propre compte. La destruction menée à son terme, l‟œuvre
accomplie, personne ne l‟a racontée, comme personne n‟est jamais revenu pour
raconter sa propre mort. Les engloutis, même s‟ils avaient eu une plume et du
papier, n‟auraient pas témoigné, parce que leur mort avait commencé avant la mort
corporelle. Des semaines et des mois avant de s‟éteindre, ils avaient déjà perdu la
force d‟observer, de se souvenir, de prendre la mesure des choses et de s‟exprimer.
Nous, nous parlons à leur place, par délégation (Levi, 1989, pp. 82-83).

Giorgio Agamben insiste, dans Ce qui reste d’Auschwitz, sur cette différence mise par
Levi entre les survivants et les engloutis, et en viendra à dire que « le vrai témoin est
celui qui ne peut raconter » (Agamben, 1999, p. 7).

Se référant à cette définition du témoignage, Catherine Coquio insiste sur la nécessaire


distinction à faire entre deux mots latins, « deux espèces au sein d‟un genre, selon que
le témoignage tend à attester une réalité factuelle ou à énoncer voire incarner une
vérité » (Coquio, 2003, p. 29). Il s‟agit de différencier testis, le tiers garant d‟une
opération, et superstes, le survivant ou le rescapé. Les deux catégories latines précisent
le fait que « testis désignerait le témoin oculaire extérieur, présent lors d‟un acte dont il
n‟est ni la cible ni la victime, d‟autre part le public destinataire nécessaire à tout énoncé
testimonial », alors que « superstes serait le témoin survivant, dont le discours cherche
lui-même son fondement et sa finalité dans l‟extrémité de l‟expérience traversée,
l‟urgence d‟exprimer » (ibid.).

L‟étymologie grecque, quant à elle, ne retiendrait que martyr, martus, marturos, « celui
qui ne peut plus raconter » (Agamben, 1999, p. 17). Cette dernière définition souligne la
notion d‟inénarrable alors que la première précise la différence entre l‟expérience vécue
et celle d‟un observateur. Nonobstant, de nombreux survivants ont cherché à transmettre

93
par l‟écrit ce qu‟ils avaient vécu, même si d‟autres, et ils sont nombreux, n‟ont pas pu
ou n‟ont pas voulu le faire ni par la parole, ni par le récit.

4.6. Trauma – traumatisme – stress

Nous venons d‟examiner quelles expériences traumatiques le témoignage pouvait relater


et quelles en étaient les composantes ontologiques. Étymologiquement, trauma vient du
grec et signifie blessure avec effraction ; traumatisme désignerait davantage les
conséquences sur l‟ensemble de l‟organisme d‟une lésion résultant d‟une violence
externe.

Le témoignage de ces expériences, chacune d‟un type particulier, aura des conséquences
dans la manière de l‟appréhender et, dès lors, de le prendre en charge. Ivan Treskow,
auteur-témoin chilien, précise que témoigner peut devenir un cauchemar. Il attire
l‟attention sur un des aspects pénibles et complexes du témoignage. En effet, un ami de
ce dernier, torturé durant le coup d‟État au Chili et exilé par la suite, s‟est suicidé après
avoir témoigné. Le rappel de ces expériences était insurmontable, alors qu‟il était
convaincu de la nécessité du témoignage.

Ese periodo formarà siempre parte de nuestra memoria y nada podrà borrarlo
vivimos con él, a veces con resultados tràgicos como el hecho que le ocurriò a otro
compañero que cuando asistimos en Chile a presentar denuncias frente a un juez,
evidentemente años después de Pinochet, y debimos narrar o declarar, varias veces
de nuevo lo que pasamos, el revivir ese periodo lo traumatismò nuevamente y
semanas después se suicidò. El pasado se transformò en presente y en pesadilla
(Treskow)12.

En effet, ces expériences douloureuses ont engendré des traumatismes indéniables qui
peuvent amener à des situations de profonds blocages. Jorge Barudy distingue, de façon
perspicace, trois groupes de personnes présents dans toutes les dynamiques humaines où
la vie est menacée et les droits humains bafoués. Le premier groupe est celui des

12
Écrit par Ivàn Treskow en réponse au questionnaire, septembre 2010.

94
oppresseurs, des tortionnaires, des abuseurs, des maltraitants. Le deuxième groupe est
celui des victimes : hommes, femmes et enfants, persécutés, emprisonnés, torturés,
exilés. Le troisième groupe est celui des tiers, des autres, des instigateurs, des
idéologues, des complices, mais aussi des passifs, des indifférents, de ceux qui ne
veulent pas savoir ou de ceux qui savent, mais qui ne font rien pour s‟opposer à ces
situations ou pour contribuer à créer les conditions d‟un changement (Barudy, 1997,
p. 18).

Nous sommes au centre du tragique, de l‟aliénation, de la désappartennance, lorsqu‟il


s‟agit de telles expériences.

4.7. Pathologie de l’effroi et pathologie de l’angoisse

Effroi et angoisse méritent ici d‟être distingués. « Les considérations sur la


confrontation avec le réel de la mort, écrit Louis Crocq, renvoient en fait à une approche
phénoménologique du trauma. Au regard de la phénoménologie, la pathologie de
l‟effroi se démarque de la pathologie de l‟angoisse, laquelle se déroule dans la seule
histoire intérieure de vie. L‟effroi implique un objet extérieur au dasein, relevant d‟un
être-au-monde plus vaste, et renvoie toujours à la scène traumatique, qui se situe à la
frontière du dehors et du dedans, et hors de la continuité du temps, ne promettant rien
d‟autre que l‟anéantissement immédiat (Crocq, 2007, p. 11).

Avec Barrois, nous pouvons dire que l‟accident traumatisant est « moment propulsif »
dans sa temporalité, « épiphanie » dans l‟apparition subite, « apocalypse » dans sa
révélation du néant, et « prophétie » dans sa proclamation de la mort comme vérité
ultime. Sur le plan du vécu clinique, l‟expérience traumatique est un bouleversement de
l‟être, qui laissera une impression de changement radical de la personnalité, une
altération profonde de la temporalité (puisque le temps s‟est arrêté au moment figé sur
la terreur ou l‟horreur, sans possibilité de vivre le présent fugace, ni d‟envisager un
avenir différent, ni même de reconsidérer le passé différemment à chaque instant), et
une perte de la possibilité d‟attribuer un sens aux choses. Plus qu‟une perte de sens, le
trauma serait d‟ailleurs une expérience de non-sens, ce passage où l‟on quitte l‟univers

95
des choses qui peuvent être désignées et représentées, pour entrer dans le monde du
néant, ce néant dont nous sommes issus, dont nous avons tous la certitude sans en avoir
la connaissance, et que nous avons tenté vainement d‟exorciser à chacune de nos
paroles, où Ŕ comme le disait Merleau-Ponty Ŕ nous affirmions désespérément notre
être comme « quelque chose…et non pas rien » (Crocq, 2007, p. 11).

Guy-Félix Duportail (2005, p. 237) explique qu‟il a fallu quitter le domaine de


l‟Histoire pour découvrir que l’impossible à subjectiver n‟était pas seulement présent
dans l‟insupportable à vivre ou même à se représenter Ŕ l‟horreur sans nom Ŕ, mais
aussi, à un niveau cette fois-ci transcendantal et non plus empirico-historique, dans la
relation à autrui et donc au cœur même du langage en contexte. L‟autonomie de
Levinas, ajoute-t-il, a permis de découvrir l’autonomie philosophique du concept de
trauma, ainsi que son rapport interne au langage.

Si l‟on admet, avec Valette (2006, p. 18), que le traumatisme, c‟est « ce qui concerne les
blessures », dès lors ce qui a été retenu est le rapport à la blessure (trauma signifie aussi
« dommage », « désastre, déroute », issu de titrôkein, « blesser », « endommager »). Le
traumatisme est ce qui a rapport au trauma en général. Mais Valette poursuit en
stigmatisant son intérêt sur la relation entre le traumatisme et le traumatisé, non pas ce
qui est classiquement désigné par le « vécu » (Erlebnis) du traumatisme, mais le
comment de cette relation. Le traumatisme nécessite toujours une personne, victime,
dans un rapport passif, une personne qui le subit et le subit comme tel.

Au regard de la phénoménologie, l‟expérience vécue traumatique, dans son


surgissement comme dans sa perpétuation, est un bouleversement profond de
l‟être, dans ses rapports avec le monde et avec lui-même. Plongé dans le chaos où
il n‟y a plus ni repères ni ordre, arraché à la présence de la vie pour être confronté
au mortifère, arrêté dans l‟écoulement harmonieux de son temps, dans sa
perception mouvante du passé, du présent et de l‟avenir, dépouillé de ses valeurs,
le traumatisé est celui à qui il a été donné de douter brusquement de la vie et de
l‟ordonnancement du monde, pour être confronté à la réalité de la mort, ou plus
exactement à la disparition de la vie, c‟est-à-dire au néant et au non-sens. Et c‟est
cela qui va constituer sa destinée. Désormais, il n‟est plus comme les autres, et il
ne se reconnaît plus. Il est celui qui revient transfiguré des bords de l‟abîme,

96
traînant avec lui les réminiscences horrifiantes de l‟au-delà entrevu (Crocq, 1999,
p. 276).

4.8. Stress et trauma

Contrairement à ce qui a été écrit souvent, le traumatisme est un phénomène psychique


très différent du stress. Le stress est une souffrance imposée de l‟extérieur et cesse
quand disparaît la contrainte, parfois au prix d‟un travail d‟élaboration (deuil par
exemple). Le trauma est lui une souffrance venant de l‟intérieur de l‟appareil psychique
dans lequel a pénétré et s‟est s‟incrustée une image de néantisation qui est destinée dans
certains cas à demeurer là longtemps, voire toute la vie du sujet (Lebigot)13.

Comme nous l‟avons souligné, le siècle dernier a abondé en guerres et conflits d‟une
violence extrême. Toutes ces violences exacerbées ne sont pas sans conséquence certes
sur le plan physique, mais également sur le plan psychique. Aux blessures physiques
peuvent s‟associer des blessures psychiques graves Ŕ qui peuvent même être présentes
sans qu‟il n‟y ait pour autant de blessures physiques.

Le traumatisme psychique est un phénomène dû à un choc émotionnel grave qui se


manifeste par une effraction subite du psychisme et détermine des perturbations
profondes au sein de ce psychisme (Crocq, 2007, p. IX). Louis Crocq met cette notion
de traumatisme en relation avec le concept de « victime », c‟est-à-dire les personnes qui
ont subi cette violence, qu‟elles l‟aient ou non vécue comme un trauma.

Effectivement, il est indispensable d‟associer à la notion de trauma, celle de victime. Ce


corollaire peut paraître telle une tautologie, voire une aggravation du problème. Or
l‟expérience traumatique implique que la personne ayant vécu le trauma a subi malgré
elle un événement venu de l‟extérieur ; il s‟agit dès lors d‟une effraction. Mais sur le
plan psychologique, on ne peut limiter le processus victimaire à la seule relation avec la
victime et son agresseur (en cas d‟agression), ni limiter l‟univers de la victime à sa
personne et son malheur. Le « plus petit dénominateur commun de la victime » déborde

13
Cité d‟après la version en ligne du Pr. François Lebigot, www.info-trauma.org.

97
de son sac de peau et de sa sphère psychique interne, et implique une expérience vécue
complexe, une relation à d‟autres partenaires (par exemple, les covictimes, les témoins,
les secouristes, les associations de victimes, etc.) et, dans une certaine mesure, une
relation plus étendue avec l‟ensemble de la communauté (Crocq, 2007, p. X).

En effet, la personne est atteinte et souffrante, parmi d‟autres personnes qui, elles, sont
indemnes. S‟il s‟agit d‟une victime traumatisée, sa souffrance est psychique et durable.
À l‟instant du trauma, elle s‟est sentie sans secours, abandonnée par les autres comme
elle a été abandonnée par son propre langage (qui la rattache aux autres et qui lui eût
permis d‟attribuer du sens à ce qui lui arrive) et laissée seule en détresse face au non-
sens, à l‟indicible de l‟expérience traumatique. Lorsqu‟elle est à nouveau en contact
avec les autres humains, elle ne parvient pas à exprimer cette expérience indicible ; elle
revient des enfers parmi les vivants, qui la considèrent avec horreur (Crocq, 2007,
p. XII).

Stress

Le stress est le résultat d‟un enchaînement caractéristique, événement-perception-


réaction. L‟émotion n‟en fait pas toujours partie, mais peut traduire un niveau de stress
significatif. L‟événement peut être ordinaire, comme par exemple la faim, et la
résolution de cette stimulation, la satiété, est son « pendant » positif. La vie est ainsi
faite d‟oscillations quasi permanentes, le plus souvent d‟intensité réduite, sans
dimension émotionnelle. Par contre, l‟événement extraordinaire comporte presque
toujours une composante émotionnelle (Colson, 2005). La perception est, a priori,
consciente, telle que la douleur ou l‟angoisse. Il en résulte une réaction de stress.

Traumatisme

Dans Au-delà du principe de plaisir (1920), Freud compare l‟appareil psychique à un


volume limité par une membrane qu‟il appelle « pare-excitation ». À l‟intérieur, il situe
le réseau des représentations entre lesquelles circulent de petites quantités d‟énergie. La

98
membrane est chargée d‟énergie positive qui repousse à l‟extérieur les excitations
excessives qui viendraient perturber le fonctionnement interne de l‟appareil psychique.

François Lebigot (2005, p. 68) fait alors la distinction entre les phénomènes de stress et
les traumatismes. Pour le stress, il précise qu‟une grosse quantité d‟énergie vient écraser
partiellement la membrane de la « vésicule vivante ». Cette pression exercée (to stress
veut dire « presser ») provoque une gêne au libre jeu de la circulation énergétique entre
les représentations et donc une souffrance psychique. L‟angoisse qui s‟en dégage
détermine un renforcement de la charge positive de la membrane qui vise à augmenter
la défense contre l‟agression.

Pour le traumatisme, la menace vitale surprend le sujet quand il est en état de repos
(pour Freud, l‟élément de surprise était fondamental) ; l‟image menaçante porteuse
d‟une grosse quantité d‟énergie traverse alors la membrane et vient se déposer à
l‟intérieur de l‟appareil psychique, créant une perturbation dans son fonctionnement.

Lebigot précise cette métaphore en disant que les effets des deux types d‟agression
seront différents dans le temps. Le stress provoque une souffrance psychique qui dure
tant que la menace externe subsiste ; quand disparaît le stress, la « vésicule vivante »
retrouve peu à peu sa forme initiale. Son fonctionnement intérieur peut alors reprendre,
même s‟il doit tenir compte des modifications internes que les pertes ont entraînées. Le
trauma, lui, a déposé, en principe pour toujours, une source de perturbation, un « corps
étranger interne » dont les effets se feront sentir indépendamment de la disparition de la
menace. Stress et trauma sont souvent concomitants (Lebigot, 2005, pp. 68-69).

Évelyne Josse (Josse, 2007, cité in Rejas Martin, 2010, pp. 453-468) considère qu‟il
existe quatre types de traumatisme14. Le type 1 est dû « à un événement traumatique
unique présentant un commencement net et une fin claire. Ce type de traumatisme est
induit par un agent stressant aigu, non abusif ». Les exemples donnés : incendie,
catastrophe naturelle, agression.

14
Les deux premiers types sont catégorisés par Leonore Terr (1991) ; le troisième par Solomon et Heide
(1999). Cité par Évelyne Josse (2007).

99
Le type 2 est dû à la répétition de l‟événement, « lorsqu‟il a été présent constamment ou
qu‟il a menacé de se reproduire à tout instant durant une longue période de temps. Il est
induit par un agent stressant chronique ou abusif ». Parmi les exemples avancés, il y a la
violence intrafamiliale, les abus sexuels, la violence politique, les faits de guerre. « Il est
important de ne pas confondre une personne dont la vie est parsemée de nombreux
traumatismes de type 1 comme la perte des biens suite à un incendie, des inondations,
avec la personne qui souffre de traumatisme de type 2. Les traumatismes induits par un
abus sexuel ou par la torture doivent être assimilés aux traumatismes de type 2, même si
l‟agent stressant ne s‟est présenté qu‟une seule fois. »

Le type 3 désigne « des événements multiples, envahissants et violents présents durant


une longue période de temps. Ils sont induits par un agent stressant chronique ou
abusif. » Les exemples cités : les camps de prisonniers de guerre ou de concentration, la
torture, la violence et les abus sexuels.

Le type 4 « définit les traumatismes en cours. Ce qui les différencie des traumatismes de
type 1, 2 ou 3, c‟est qu‟ils se poursuivent dans le présent. » Les exemples proposés
sont : les abus sexuels, prises d‟otage en cours d‟un des leurs, les faits de guerre.

François Lebigot (2003) attire notre attention sur le fait que le concept de traumatisme
psychique a tendance à se diluer dans celui du stress. Or il est important, insiste-t-il,
d‟en maintenir la rigueur originelle non seulement parce qu‟il détermine des attitudes
thérapeutiques spécifiques, mais surtout parce que les bouleversements occasionnés par
l‟effraction traumatique dans l‟appareil psychique renvoient à « l‟incrustation d‟un
corps étranger interne ».

Siegi Hirsch nous parle aussi de ce vécu d‟une expérience traumatique extrême :

Nous étions en permanence suspendus entre la vie et la mort. Chaque matin, à


l‟appel, nous devions sortir des baraquements les corps de nos camarades morts
durant la nuit. Chaque matin, nous pouvions être désignés pour les chambres à gaz
et les fours crématoires, qui fumaient en permanence à quelques centaines de
mètres de nos logements (Hirsch, Rejas & Fossion, 2003, p. 92).

100
En 1980, avait rappelé Louis Crocq (2007, p. 3), la nosographie américaine DSM
(Diagnosis and Statistical Manual of Mental Disorders), qui se revendique comme
athéorique, propose le vocable d‟« état de stress post-traumatique » pour remplacer le
diagnostic de « névrose traumatique » des nosographies européennes, récusé à cause de
sa connotation freudienne. Mais, poursuit Louis Crocq, s‟affranchir d‟une hypothèse
pathogénique (la psychanalyse) pour se subordonner à une autre hypothèse (l‟hypothèse
neurobiologique) ne résout pas le problème. D‟où l‟opportunité de définir les deux
termes de stress et de trauma, qui sont couramment utilisés et parfois associés dans le
discours des cliniciens, et de délimiter clairement les conditions de leur utilisation.

Une telle clarification dépasse le cadre du clinicien, elle nous est tout aussi
indispensable pour notre recherche sur le témoignage, car un stress, aussi intense soit-il,
n‟est pas nécessairement un traumatisme. Le traumatisme consiste avant tout en une
rencontre avec le réel de la mort, et il s‟accompagne d‟effroi. Par son effraction, le
traumatisme bouleverse l‟appareil psychique. Dès lors, le témoignage de l‟expérience
traumatique sera lié au bouleversement psychique qu‟il a engendré. Dans Réflexions sur
le traumatisme, Ferenczi (1982, p. 139) aborde la notion de « choc » qui est
« équivalent à l‟anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d‟agir et
de penser en vue de défendre le Soi propre. Il se peut aussi que les organes qui assurent
la préservation du Soi abandonnent, ou du moins réduisent, leurs fonctions à l‟extrême.
(Le mot Erschütterung Ŕ commotion psychique Ŕ vient de Shutt = débris ; il englobe
l‟écroulement, la perte de sa forme propre et l‟acceptation facile et sans résistance d‟une
forme octroyée, « à la manière d‟un sac de farine ».) La commotion psychique survient
toujours sans préparation. Elle a dû être précédée par le sentiment d’être sûr de soi, dans
lequel, par suite des événements, on s‟est senti déçu ; avant, on avait trop confiance en
soi et dans le monde environnant ; après, trop peu ou pas du tout. On aura surestimé sa
propre force et vécu dans la folle illusion qu‟une telle chose ne pouvait pas arriver ;
« pas à moi ».

Sachant évidemment que, dans ce travail, il ne s‟agit pas de s‟étendre sur des concepts
essentiellement psychiatriques et/ou psychologiques, mais de savoir de quoi nous
parlons lorsqu‟il s‟agit du traumatisme et a fortiori du témoignage de celui-ci,
notamment par l‟écrit. Le fait de préciser ce qu‟on entend par traumatisme psychique

101
permettra de mieux comprendre ce que certains appellent l‟impossibilité de raconter une
telle expérience. Même si, comme le dit Claude Lorin (1993), il faut aussi comprendre
« les liens existant entre les traumatismes et la création ». À l‟époque où Ferenczi écrit
sur le trauma, Henri Barbusse et Blaise Cendrars fournissent un exemple de créativité
tout en vivant l‟expérience de la guerre.

Notons que ce que nous appelons phénoménologie prend une forme différente en
psychopathologie, mais in fine nous parlons de la même chose.

Anne Jolly souligne que les événements de la Révolution française et les guerres de
l‟Empire ont fourni à Pinel un large panel de cas cliniques consécutifs à des frayeurs,
qu‟il classe selon la sémiologie dominante parmi les idiotismes, les manies et
mélancolies ou les « névroses de la circulation et de la respiration », préfigurations des
névroses traumatiques à sémiologie cardio-respiratoire. Mais ce sont les médecins des
armées napoléoniennes Ŕ Larrey, Percy, Desgenettes Ŕ qui vont dénommer « syndrome
du vent du boulet » les états confuso-stuporeux des combattants commotionnés par le
boulet qui les a frôlés. Jusqu‟aux XVIIe et XVIIIe siècles, les références aux troubles
séquellaires du traumatisme psychique prennent la forme de récits anecdotiques
demeurant le fait d‟écrits littéraires ou philosophiques. Les événements de la Révolution
et de l‟Empire ainsi que les accidents générés par le développement des technologies
industrielles vont permettre d‟observer des troubles affectant une population, et non
plus des cas isolés (Jolly, 2002, pp. 91-92).

Au terme de ces réflexions concernant le traumatisme, nous nous référerons enfin à la


classification proposée par le DSM-IV. Ce manuel a pour objet de classifier les troubles
mentaux. Nous nous y référons à titre illustratif de l‟évolution du concept de
traumatisme aux cours des cinquante dernières années ; dès lors, une tentative de
reconnaissance officielle et scientifique, même si une classification peut être aussi le
reflet d‟une absence de nuance, de particularité, et ne tiendrait pas compte du contexte.

102
4.9. Le DSM-IV15

Le DSM-IV (Diagnostic and statistical manual of mental disorders Ŕ Manuel


diagnostique et statistique des troubles mentaux) est un manuel diagnostique des
troubles mentaux, réalisé par l‟Association Américaine de Psychiatrie ou APA. Le
DSM-IV en est la cinquième version. Il permet de décrire et de classer les troubles
mentaux et a pour objectif de trouver un certain accord pour poser un diagnostic. C‟est
en 1952 qu‟apparaît la première classification internationale, le DSM. En effet, force
était de constater la variabilité des diagnostics portés, d‟un pays à l‟autre, d‟un contexte
à l‟autre, pour une même pathologie. Il fallait dès lors remédier à cela et trouver une
méthode commune et d‟une envergure internationale. Si nous le citons ici, c‟est
uniquement à titre indiciel, car au vu de ce que nous venons de décrire quant au
traumatisme et de sa confrontation au réel de la mort, il est bien aporétique de tenter de
le trouver dans une telle classification, qui exclut toute dimension contextuelle et d‟une
ampleur telle que celle des expériences traumatiques auxquelles nous faisons référence
dans cette recherche.

Ce manuel est basé sur quatre principes essentiels :

- athéorique et objectif ;

- il utilise le concept de Trouble mental et non de Maladie ;

- il s‟appuie sur un système multiaxial ; des critères polythétiques, des symptômes


non obligatoires mais souvent présents ;

- des critères monothétiques obligatoires pour poser le diagnostic.

Cet outil fait débat. Maurice Ferreri (1995), cité par Édouard Zarifian (1996,
pp. 117-118), précise qu‟au regard de la pratique, le DSM-IV est un manuel
intéressant de propédeutique psychiatrique, mais ne saurait être considéré comme un
traité de psychiatrie. Il ne s‟agit pas d‟un débat d‟écoles ou de divergences
théoriques, mais d‟une volonté claire de ne fournir aux médecins généralises et aux
spécialistes, par la voie de discours académiques, qu‟une représentation

15
Critères diagnostiques du PTSD dans le DSM IV (1996).

103
monolithique des troubles psychiatriques réduite aux seuls symptômes accessibles
aux seuls médicaments.

D‟autres, comme L. Colonna et M. Zann, questionnent la valeur heuristique d‟une


énumération de symptômes isolés de tout contexte théorique. Les symptômes peuvent-
ils être détachés de l‟histoire et de la personnalité du patient ? (cité par Zarifian, 1996,
p. 118).

La notion de désubjectivation est à soulever alors que toutes ces discussions sur le bien-
fondé d‟une telle clarification diagnostique ont lieu sur la place publique, et le Los
Angeles Times Magazine (5 juin 1994, pp. 18-20) de critiquer la pertinence du DSM :
celui-ci est-il un travail purement scientifique ou juste une liste d‟étiquettes
dangereuses ? (cité par Zarifian, 1996, pp. 40-41).

Pour Édouard Zarifian (1996, p. 33), la diffusion mondiale des critères de diagnostic
nord-américains en psychiatrie a largement favorisé le développement du lobbying
d‟environnement. Cependant, il précise aussi que les critères diagnostiques du DSM
tiennent compte des groupes de pression qui souhaitent introduire ou exclure certaines
entités. Ainsi, les anciens combattants du Viêt-Nam ont obtenu l‟introduction du stress
post-traumatique afin de voir prises en charge par les compagnies d‟assurances les
séquelles psychologiques de cette guerre.

A. La confrontation à l’événement traumatique

Le sujet a été exposé à un événement traumatique dans lequel les deux éléments suivants
étaient présents :

1. Le sujet a vécu, a été témoin ou a été confronté à un événement ou à des événements


durant lesquels des individus ont pu trouver la mort ou être très gravement blessés ou bien
ont été menacés de mort ou de blessures graves ou bien durant lesquels son intégrité
physique ou celle d‟autrui a pu être menacée.

2. La réaction du sujet à l‟événement s‟est traduite par une peur intense, un sentiment
d‟impuissance ou d‟horreur.

104
B. Symptômes d’intrusion

L‟événement traumatique est constamment revécu de l‟une (au moins) des façons
suivantes :

1. Souvenirs répétitifs et envahissants de l‟événement provoquant un sentiment de détresse


et comprenant des images, des pensées ou des perceptions.

2. Rêves répétitifs de l‟événement provoquant un sentiment de détresse.

3. Impression ou agissements soudains « comme si » l‟événement traumatique allait se


reproduire (illusions, hallucinations, flash-back).

4. Sentiment intense de détresse psychologique lors de l‟exposition à des indices externes


ou internes évoquant ou ressemblant à un aspect de l‟événement traumatique en cause.

5. Réactivité physiologique lors de l‟exposition à des indices internes ou externes pouvant


évoquer un aspect de l‟événement traumatique en cause.

C. Symptômes d’évitement § d’émoussement

Évitement persistant des stimuli associés au traumatisme et émoussement de la réactivité


générale (ne préexistant pas au traumatisme) avec au moins trois des manifestations
suivantes :

1. Efforts pour éviter les pensées, les sentiments ou les conversations associées au
traumatisme.

2. Efforts pour éviter les activités, les endroits ou les gens qui éveillent des souvenirs du
traumatisme.

3. Incapacité à se rappeler un aspect important du traumatisme.

4. Réduction nette de l‟intérêt pour des activités antérieurement importantes ou réduction de


la participation à ces mêmes activités.

5. Sentiment de détachement d‟autrui ou bien sentiment de devenir étranger aux autres


personnes.

6. Restriction des affects (par exemple, incapacité à éprouver des sentiments tendres).

7. Sentiment d‟avenir « bouché » (par exemple, ne pas pouvoir faire carrière, se marier,
avoir des enfants…).

105
D. Symptômes neurovégétatifs

Présence de symptômes persistants traduisant une activation neurovégétative (ne préexistant


pas au traumatisme) ; au moins deux des manifestations suivantes :

1. Difficultés d‟endormissement ou sommeil interrompu

2. Irritabilité ou accès de colère

3. Difficultés de concentration

4. Hyper-vigilance

5. Réactions de sursaut exagérées

E. Les perturbations des critères B, C et D durent plus d’un mois

F. La perturbation entraîne une souffrance cliniquement significative ou une


altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines
importants

Trouble aigu (< 3 mois), chronique (> 3 mois), différé (apparaît au-delà de 6 mois).

106
Après avoir montré que le trauma était essentiellement une expérience vécue du non-
sens et que cette expérience constitue le point de butée pour toute autre expérience
signifiante qui pourrait intervenir par la suite, se pose la question de savoir comment
donner sens à ce qui ne peut être pensé. L‟hypothèse serait que le témoignage permet
cette élaboration d‟une réappropriation de la pensée. Mais pour que le processus du
témoignage puisse s‟amorcer, une question préalable est à engager, celle de la mémoire.

107
108
CHAPITRE 2

Témoigner : représenter le passé

N
ous avons, dans le chapitre précédent, précisé le type d‟expérience qui est
l‟objet de notre recherche et dont l‟écriture va témoigner. Dès lors qu‟il
s‟agit d‟expérience passée du trauma, il nous semble utile de poursuivre en
développant, dans ce chapitre 2, le concept même de traumatisme. La problématique
engagée Ŕ et que nous souhaitons analyser in fine Ŕ est celle de la manière de témoigner
de cette expérience passée, de cet événement qui a fait place à l‟effroi. En effet,
l‟événement survenant à un moment de la vie du sujet, il convient de distinguer l‟avant-
événement de l‟événement en soi. Il n‟existe toutefois pas d’après-événement car
l‟expérience traumatique vient réellement interrompre la continuité du temps dans la vie
du sujet... Plus rien ne sera comme avant. Comme l‟a indiqué Régine Waintrater, « le
souvenir traumatique repousse toute mise en perspective ; plus d‟avant ou d‟après, seul
demeure un actuel immuable et figé que les années ne parviennent pas vraiment à
entamer » (Waintrater, 2003, p. 217).

Rappelons en effet que la pathologie de l‟effroi implique un objet extérieur au Dasein,


relevant d‟un être-au-monde plus vaste, et qu‟elle renvoie toujours à la scène
traumatique, qui se situe à la frontière du dehors et du dedans, et hors de la continuité du
temps, ne promettant rien d‟autre que l‟anéantissement immédiat (Crocq, 2007, p. 11).
Cette confrontation au néant a été bien exprimée par Louis Crocq :

L‟expérience vécue traumatique, dans son surgissement comme dans sa


perpétuation, est un bouleversement profond de l‟être, dans ses rapports avec le
monde et avec lui-même. Plongé dans le chaos où il n‟y a plus repères ni ordre,
arraché à la présence de la vie pour être confronté au mortifère, arrêté dans
l‟écoulement harmonieux de son temps, dans sa perception mouvante du passé, du
présent et de l‟avenir, dépouillé de ses valeurs, le traumatisé est celui à qui il a été
donné de douter brusquement de la vie et de l‟ordonnancement du monde, pour

109
être confronté à la réalité de la mort, ou plus exactement à la disparition de la vie,
c‟est-à-dire au néant et au non-sens (Crocq, 1999, p. 276).

Nous sommes donc aux confins même d‟une impasse, d‟une voie sans issue, car la
question de comment donner sens au non-sens relève toujours de l‟aporie. Ricœur parle
à propos d‟Auschwitz d‟un « événement aux limites » : « Il [l‟événement] l‟est dans la
mémoire individuelle et collective avant de l‟être dans le discours de l‟historien. » Il
s‟agit, dit-il à la suite d‟Habermas, d‟une « atteinte à la couche la plus profonde de
solidarité avec ceux ayant figure d‟homme ». Et si, ajoute encore Ricœur, « on remonte
en direction de la source de la demande de vérité et donc du lieu du traumatisme initial,
il faut bien dire que cette source n‟est pas dans la représentation, mais dans l‟expérience
vive du “faire histoire” » (Ricœur, 2000, p. 337).

Dès lors, comment reprendre pied dans la continuité de la vie après une telle
expérience ? Le témoignage serait une possibilité de se frayer un chemin. En
témoignant, le sujet tente de se réapproprier son histoire en se décalant de l‟expérience
qui, elle, a tout arrêté. Cette réappropriation de l‟histoire permettrait de re-partir et de
ré-instaurer une continuité dans le temps. Dès lors, nous devons décoder la signification
du témoignage et le fait même de témoigner. Ce problème est certes vaste et nous allons
l‟aborder en plusieurs étapes qui devraient progressivement nous apporter un certain
éclairage.

Une première question que nous aborderons ci-dessous (section 1) est celle de la
possibilité même de se représenter ou de représenter le passé, condition sine qua non
pour témoigner de l‟expérience passée du non-sens tel que le traumatisme extrême.
Nous avons retenu et examinons trois modes de représentation du passé : 1) l‟épopée,
qui a reçu d‟Homère sa principale impulsion, et qui nous convie au passage de l‟oralité
à l‟écrit (introduisant donc la notion de trace)1 ; 2) la tragédie, qui reçoit d‟Eschyle ses
lettres de noblesse, et qui en introduisant les notions d‟acteur et d‟historiciation nous
permet d‟envisager une autre manière de se représenter le passé ; 3) la mimèsis et la

1
Comme nous le verrons tout au long de cette thèse, cette phase est essentielle pour retrouver sa propre
histoire et ainsi pouvoir l‟adopter, se la réapproprier.

110
catharsis, enfin, deux notions qui tiennent chez Aristote une place essentielle dans la
réélaboration du réel.

1. Représenter – se représenter le passé

1.1. De l’oralité à l’écrit. Homère et l’épopée

Bien avant Eschyle et Thucydide, Homère (VIIIe siècle av. J.-C.) relate, dans l‟Iliade et
l‟Odyssée, des épisodes de guerre. Ces récits, considérés longtemps comme légendaires,
ont trouvé un début de fondement historique au XIXe siècle, lorsque fut découvert en
Asie mineure le site présumé de la ville de Troie. L‟information historique permit de
prendre conscience du fait que l‟épopée est un phénomène culturel qui dépasse
largement l‟aire géographique et l‟époque grecque et forme un soubassement de modes
d‟expression qui se sont ensuite largement répandus (Auregan & Palayret, 1995, pp. 21-
22).

Premier auteur de la littérature grecque, Homère est considéré comme le point de départ
de toute la littérature occidentale, dont on peut déceler encore aujourd‟hui l‟influence
indiscutable. Homère Ŕ en grec ancien, homêros signifie « otage » ou « celui qui est
obligé de suivre », précise Jacqueline de Romilly (2007)2 Ŕ s‟impose tout naturellement
pour traiter du passage de l‟oral à l‟écrit et pour aborder la notion de trace.

Les deux grandes épopées poétiques que sont l‟Iliade et l‟Odyssée racontent le siège de
Troie par les Achéens (Iliade) et le retour d‟Ulysse d‟Ithaque (Odyssée). Entre le sujet
et le récit, quatre siècles se sont écoulés : la guerre de Troie daterait d‟environ 1200
avant J.-C. alors que le récit se situe vers le VIIIe siècle (de Romilly, 2007, p. 5).
Probablement que cette actualisation tiendrait en partie du fait que vers les VIe et Ve
siècles avant J.-C., les Grecs découvraient l‟alphabet comme un système de signes
renvoyant à des phonèmes isolés. Ce progrès n‟a pas seulement constitué une
formidable simplification qui a permis une démocratisation sans précédent de l‟écriture,

2
Voir aussi le site http://www.sel.asso.fr/article.php?id=39 (consulté en août 2010). Homère était
probablement originaire d‟Asie Mineure, né à Smyrne et ayant séjourné à Chios. La tradition le dit
aveugle (de Romilly, 2007, p. 5).

111
alors que les écritures sémitiques, syllabiques, et plus encore celles, idéographiques, des
Égyptiens et des Chinois, étaient toujours réservées à une petite élite professionnalisée
(Assmann, 2010, p. 231). Selon Havelock, cité par Assmann, nous avons chez Homère,

pour la première fois dans l‟histoire de l‟humanité, « le reflet fidèle et intégral d‟une
culture sans support écrit. […] Que serait devenu le récit homérique du déluge s‟il avait
été rédigé dans une écriture syllabique, et non alphabétique ? » (Assmann, 2010,
pp. 232-233). L‟apport des Grecs aurait ainsi moins consisté dans la production de
textes uniques que dans l‟invention d‟un système graphique « capable comme aucun
autre de rendre pleinement et avec fluidité le récit oral » (ibid.).

Il est important de relever deux problématiques majeures relatives à la description des


événements qui existaient déjà et qui sont toujours d‟actualité. L‟une touche au débat
entre histoire et témoignage, l‟autre, à la notion de l‟expression d‟un vécu et des
émotions. Effectivement, l‟Iliade n‟est pas un ensemble d‟épisodes n‟ayant pour trait
commun que d‟appartenir à la guerre de Troie, ou aux exploits d‟Achille : c‟est
l‟histoire d‟une colère et de ses conséquences tragiques, jusqu‟au moment où, après la
vengeance, vient enfin l‟apaisement (de Romilly, 2007, p. 13).

Prenons l‟exemple du texte où il est question, pour Ulysse, d‟exprimer ses affects,
notamment dans le Chant IX de l‟Odyssée. Ulysse se nomme et relate le récit de ses
épreuves, depuis le départ de la Troade (1-38). Ce récit comprend quatre chants (IX-
XII) qui forment la partie centrale du poème :

Je suis Ulysse, fils de Laërte ; par mes ruses j‟intéresse tous les hommes, et ma
gloire atteint le ciel. J‟habite Ithaque, qui s‟aperçoit de loin… Allons ! Je vais te
raconter le retour aux mille traverses, que Zeus m‟impose depuis mon départ de
Troade. Sur chaque vaisseau, six de mes compagnons aux bonnes jambières
périrent ; nous autres, nous fuyions loin de la mort et du destin. Dès lors, nous
voguions de l‟avant, le cœur affligé par la perte de nos compagnons, heureux
pourtant d‟avoir évité la mort. […]

Nous, en pleurant, élevions nos mains vers Zeus, témoins de ces actes monstrueux,
et notre cœur ne savait rien résoudre… (Homère, L’Odyssée. Traduction,

112
introduction, notes et index par M. Dufour et J. Raison. Paris : Flammarion-
Garnier, 1965, pp. 127-134).

L‟épopée grecque transcende, en effet, le simple récit national. Les héros épiques
représentent aussi des personnages aux prises avec des problématiques telles que la
faute, le châtiment et la justice. On y voit apparaître, notent les éditeurs du texte, une
« réflexion sur la place de l‟homme dans cet ordre, sur les possibilités et les choix qui
lui sont laissés et qui dessinent les contours de son action ». Par exemple, dans l‟Iliade,
le récit ne s‟arrête que lorsque le retour à l‟équilibre est obtenu (Auregan & Palayret,
1995, p. 22).

L‟émotion liée à l‟expérience vécue fait essentiellement partie du texte-témoin et suscite


celle du lecteur3. Cette émotion est notamment bien exprimée dans les adieux d‟Hector
à Andromaque (Iliade, chant VI, 468-512) :

À ces mots, il remit aux mains de sa femme l‟enfant. Elle le prit contre son sein
parfumé, en souriant sous ses larmes. Son mari en fut touché, le remarquant. Il la
caressa de la main, et dit : « Malheureuse, ne te désole pas pour moi » (Homère,
L’Iliade. Traduction, introduction, notes et index par E. Lasserre. Paris :
Flammarion-Garnier, 1965).

Selon la traduction et le commentaire de Jacqueline de Romilly, l‟expression « en


souriant sous ses larmes » devient « avec un sourire en pleurs ». Ces mots traduisent,
mot à mot, le dalruoen gelasasa, c‟est-à-dire « ayant ri de façon pleurante ». Le
rapprochement inattendu des termes suggère très rapidement le mélange des émotions,
l‟attendrissement et la crainte mêlés l‟un à l‟autre4.

Nous pouvons voir une analogie entre cette expression et les termes « pleurer sans
larmes », utilisés par Siegi Hirsch à propos de l‟expérience des camps de concentration :
« Il fallait effacer les sentiments, la colère, la rage, la tristesse, effacer la douleur

3
Nous y reviendrons ci-dessous (1re partie, chapitre 3).
4
J. de Romilly, d‟après la version en ligne : http : //www.sel.asso.fr/article.php ?id=39 (consulté en août
2010).

113
physique et psychique parce que, si nous laissions ces manifestations apparentes, nous
nous mettions en danger. Beaucoup de survivants ont appris à pleurer sans larmes, à rire
sans sourire, à ne pas s‟exprimer » (Fossion & Rejas, 2001, p. 22).

1.2. Eschyle et la tragédie

Après le « drame de civilisation » que venait de connaître l‟Europe avec la Seconde


Guerre mondiale, Albert Camus réfléchissait à la « résurrection des formes tragiques »
dans le théâtre et s‟interrogeait sur la tragédie moderne. Plusieurs raisons justifient son
intérêt à ses yeux :

La première raison est que les grandes périodes de l‟art tragique se placent, dans
l‟histoire, à des siècles charnières, à des moments où la vie des peuples est lourde
à la fois de gloire et de menaces, où l‟avenir est incertain et le présent dramatique.
Après tout, Eschyle est le combattant de deux guerres et Shakespeare le
contemporain d‟une assez belle suite d‟horreurs. En outre ils se tiennent tous deux
à une sorte de tournant dangereux dans l‟histoire de leur civilisation. On peut
remarquer en effet que dans les trente siècles de l‟histoire occidentale, depuis les
Doriens jusqu‟à la bombe atomique, il n‟existe que deux périodes d‟art tragique et
toutes deux étroitement resserrées dans le temps et l‟espace. La première est
grecque, elle présente une remarquable unité, et dure un siècle, d‟Eschyle à
Euripide. La seconde dure à peine plus et fleurit longtemps, avec des éthiques
différentes, dans des pays limitrophes à la pointe de l‟Europe occidentale […]
Lorsqu‟on examine le mouvement des idées dans ces deux époques aussi bien que
dans les œuvres tragiques du temps, on se trouve devant une constante. Les deux
périodes marquent en effet une transition entre les formes de pensée cosmique,
toutes imprégnées par la notion du divin et du sacré, et d‟autres formes animées au
contraire par la réflexion individuelle et rationaliste (Albert Camus, Sur l’avenir
de la tragédie (29 avril 1955), in Camus, 2008, pp. 1117-1118).

Eschyle (525-456 av. J.C.) est effectivement reconnu comme le fondateur de la tragédie
classique. Il semblerait qu‟il soit l‟initiateur de l‟introduction d‟un second personnage
dans l‟œuvre dramatique alors qu‟auparavant il n‟y aurait eu sur scène, avec le chœur,

114
qu‟un seul acteur qui, entre deux chants, déclamait son récit. Contemporain des guerres
médiques, Eschyle montre l‟horreur de la guerre Ŕ à laquelle il avait d‟ailleurs pris part
Ŕ dans son œuvre Les Perses.

Commentant une récente édition de cette œuvre, Marie-Christine Leclerc soulève une
dimension essentielle, à savoir que le mythe s‟historicise dans l‟oeuvre du poète
[Eschyle] alors qu‟Alain Moreau précise qu‟« entre les mains d‟Eschyle, l‟histoire se
transforme en mythe »5.

Il est particulièrement intéressant d‟observer que le chœur, la présence de deux acteurs


seulement et l‟absence de débat rendent plus puissante encore l‟orchestration des motifs
et plus profondes les harmoniques suscitées chez le lecteur-spectateur (Alaux, 2001,
pp. 3-13). Cet auteur précise dans son analyse que comme il est de règle dans l‟univers
tragique grec, mais surtout chez Eschyle, la part de l‟invisible occupe largement la
scène théâtrale et devient du coup le reflet d‟une autre scène, celle du psychisme
humain. La dimension collective du drame n‟est pas oubliée. Sa portée individuelle,
générationnelle, humaine est également omniprésente (ibid.).

Un passage des Perses (vv. 256-257) nous renseigne effectivement sur l‟expression des
affects Ŕ au début du premier kommos : ani’ania kaka neokota/kai dai’aiai, diainesthe,
Per/sai Ŕ où l‟adjectif anios procède de l‟un des noms de la douleur, ania, tandis que
daios se réfère à la cruauté de l‟ennemi et le verbe diainomai aux pleurs versés par les
victimes (Alaux, 2001, pp. 3-13). Le texte montre ainsi le processus d‟historicisation :

LE CHŒUR. Parmi les Perses, on nous appelle les Fidèles. Tandis qu‟ils marchent
contre la Grèce, nous sommes gardiens de ce riche et superbe palais. C‟est à notre
expérience que le fils de Darius, Xerxès notre maître, notre roi, a confié le soin de
l‟empire. Mais quel triste pressentiment ! Notre âme, intérieurement, s‟inquiète sur
le retour du roi et de sa brillante armée. L‟Asie a vu emmener toutes ses forces ;
elle soupire après l‟élite de sa jeunesse, et nul messager, nul courrier, n‟arrive dans

5
Voir la recension publiée par Marie-Christine Leclerc à propos des Perses d‟Eschyle. Textes réunis par
Paulette Ghiron-Bistagne, Alain Moreau, Jean-Claude Turpin. Cahiers du GITA, n° 7, 1992-1993. La
recension de Marie-Christine Leclerc, intitulée « Eschyle entre la poésie et l‟histoire », est parue dans
Dialogues d’histoire ancienne, vol. 20, 1994, n° 1, pp. 345-349 et est également disponible en ligne :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/dha_0755-7256_1994_num_20_1_2161 (consulté
le 11 septembre 2010).

115
cette capitale de la Perse ! Les habitants de Suze et d‟Ecbatane, ceux que
renfermaient les remparts antiques de Cissie, fantassins, cavaliers, gens de mer
(quelle masse énorme d‟armée !), tous ont quitté leur patrie. Tels sont partis
Amistre, Artaphrènè, Mégabate, Astaspe, princes des Perses, rois soumis au grand
roi, chefs d‟une troupe nombreuse; adroits à tirer de rarc, à manier les chevaux,
redoutables à l‟aspect, terribles dans les combats, d‟un courage insurmontable…

… Les habitants du mont sacré de Tmole, Mardon et Tharybis, ces guerriers


infatigables, et leurs Mysiens armés de javelots, se vantaient que bientôt la Grèce
esclave ploierait sous leur joug. La riche Babylone a envoyé des troupes de toute
espèce; des matelots, des archers fiers de leur adresse. À l‟ordre menaçant de leur
roi, toutes ront suivi; ainsi avons-nous vu partir la jeunesse florissante des Perses.
La terre qui l‟a nourrie, la regrette et la pleure. Les mères et les épouses comptent,
en tremblant, les jours d‟une trop longue absence (Eschyle, Les Perses, traduction
de Lecluse, 1840)6 .

Jacqueline de Romilly et Monique Trédé (2008, p. 37) nous ramènent également à cette
évolution du passage du mythe à l‟histoire. C‟est ainsi qu‟elles évoquent l‟écriture
d‟Eschyle en ces termes : « Eschyle a des comparaisons saisissantes : ainsi, dans une
vision étonnante, il imagine le dieu de la Guerre, Arès, transformé en homme de la
petite banque, échangeant les morts comme on change une monnaie. » Ou encore
lorsqu‟il relate la bataille même où Athènes fut victorieuse des Perses, il décrit les
marins perses massacrés en pleine mer, jetés là « comme s‟il s‟agissait de thons, de
poissons vidés du filet » que les Grecs « frappent, assomment, avec des débris de
rames ».

1.3. L’expression des affects et l’interdit de la représentation du passé

À la représentation du passé vient s‟opposer l‟interdit de se représenter certains


événements du passé, des évenements frappés en quelque sorte par l‟interdit de la
mémoire.

6
Cité d‟après la version en ligne : http://www.kulturica.com/doc/lesperses.htm.

116
L‟article de Jean Alaux, « Mimèsis et katharsis dans Les Perses » (Alaux, 2001, pp. 3-
13), souligne que Prynichos avait fait représenter une pièce évoquant, peu après
l‟événement, la prise de Milet par les Perses, qui eut lieu en 494. Les spectateurs, nous
dit Hérodote, « fondirent en larmes ; le poète fut puni d‟une amende de mille drachmes
pour avoir rappelé des malheurs nationaux (oikêia kaka [plus exactement : des malheurs
touchant des proches]), et défense fut faite à qui que ce fût de représenter ce drame à
l‟avenir ». Impossible, en somme, de représenter dans le cadre solennel du théâtre de
Dionysos des maux qui pourraient fragiliser la confiance qui fonde la cohésion civique
et qui repose, évidemment, sur l‟exclusion de ces affects relégués dans le lointain des
fictions légendaires (à ce compte-là seulement, la Thèbes des Labdacides peut incarner
le négatif d‟Athènes).

Un tel interdit pourrait être mis en corélation avec l‟interdiction énoncée à Varlam
Chalamov par son ex-femme qui lui défend d‟évoquer devant sa fille son expérience des
camps. Cette interdiction revêt deux motifs, celui de « protéger » sa fille, et de la
protéger, elle, dans le système politique de l‟époque. Elle suggère même qu‟il oublie
« pour retrouver une vie normale » :

En novembre 1953, huit mois après la mort de Staline, Chalamov obtient la


permission de quitter Kolyma […]. Il vient à Moscou pour quelques jours afin de
rencontrer sa femme et Pasternak. […] Il rompt alors avec sa femme, Galina
Ignatievna Goudz, qui l‟a pourtant attendu toutes ces années. Déportée au
Kazakhstan après l‟arrestation de Chalamov, celle-ci a officiellement divorcé de
son mari en 1947 afin d‟obtenir l‟autorisation de regagner Moscou. Elle exige de
Chalamov qu‟il ne révèle rien de son expérience des camps à leur fille, élevée dans
l‟esprit du parti et la haine des ennemis du peuple. Plus, elle lui suggère de tout
oublier pour retrouver une vie « normale ». C‟est compter sans sa vocation
d‟écrivain : ce qui lui reste de vie ne sera désormais que souvenir, travail conscient
de la mémoire (Jurgenson, « Préface », in Chalamov, 2003, pp. 13-14).

Pour revenir à la tragédie, soulignons encore qu‟elle permet une distance avec la folie,
la détresse, la violence :

117
Pourquoi trouvons-nous de l‟intérêt à représenter sur scène le meurtre et la folie,
alors que, dans la vie réelle, nous jugeons et nous enfermons les meurtriers et les
fous ? Pourquoi, surtout, employons-nous des acteurs professionnels, et les
payons-nous de cachets élevés, au lieu de permettre au protagoniste de se
représenter lui-même ? C‟est sans doute parce que nous ne supporterions pas de
nous trouver en face de véritables détresses, de véritables folies, de véritables
éclats de violence. (Jacob Levy Moreno, Psychothérapie de groupe et
psychodrame, cité par Marchand, 1988)7.

Mais la tragédie permet aussi de décrire des événements historiques comme Albert
Camus l‟exprime dans l‟introduction à la pièce de théâtre Les Justes (1949) :

En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste


révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle
du tsar. Cet attentat et les circonstances singulières qui l‟ont précédé et suivi font
le sujet des Justes. Si extraordinaires que puissent paraître, en effet, certaines des
situations de cette pièce, elles sont pourtant historiques. Ceci ne veut pas dire, on
le verra d‟ailleurs, que Les Justes, soient une pièce historique. Mais tous les
personnages ont réellement existé et se sont conduits comme je le dis. J‟ai tâché à
rendre vraisemblable ce qui était déjà vrai (Camus : 1977).

1.4. Aristote et la réélaboration du réel : mimèsis et catharsis

Dans la Poétique d‟Aristote (384-322 av. J.-C.), l‟art en général et, plus
particulièrement, la tragédie sont considérés comme des imitations. La notion
d‟imitation traduit une véritable réélaboration du réel et non pas une pure et simple
copie de ce qui est imité. Il s‟agit de montrer au spectateur le sens de ce qu‟il perçoit, ce
qui suppose une certaine réflexion et non une pure et simple identification à la scène
(Auregan & Palayret, 1995, p. 31).

7
Consulté en ligne : http://www.erudit.org/revue/philoso/1988/v15/n1/027038ar.pdf.

118
Parlant de la représentation tragique, deux notions essentielles sont présentes chez
Aristote : premièrement, celle de l‟imitation ou mimèsis, ensuite celle de la purification
ou catharsis. En effet, pour Aristote, la représentation tragique doit susciter chez le
spectateur un sentiment de crainte et de pitié mêlées. « Elle doit provoquer chez lui une
réaction de catharsis, c‟est-à-dire, selon les traductions, de purgation ou de purification
des passions » (Auregan & Palayret, ibid.).

Ricœur (2006, p. 67) articule quant à lui le concept de la mise en intrigue (muthos) et
celui d‟activité mimétique (mimèsis). L‟intrigue fait office de médiation entre des
événements ou des incidents individuels, et une histoire prise comme un tout. La mise
en intrigue compose un ensemble de facteurs aussi hétérogènes que des agents, des buts,
des moyens, des interactions, des circonstances, des résultats inattendus, etc. L‟intrigue
est également médiatrice dans ses caractères temporels propres. Même si Aristote n‟a
pas pris en compte ces caractères temporels, précise Ricœur, ils sont pourtant
directement impliqués dans le dynamisme constitutif de la configuration narrative. En
effet, l‟acte de mise en intrigue reflète deux dimensions temporelles, l‟une
chronologique, l‟autre non chronologique. La première constitue la dimension
épisodique du récit : elle caractérise l‟histoire qui est constituée d‟événements. La
seconde est la dimension configurante proprement dite, grâce à laquelle l‟intrigue
transforme les événements en histoire (Ricœur, 1983, pp. 127-129).

Poursuivons encore avec l‟aide de Ricœur (2000, p. 8) l‟étude des apports de Platon, de
Socrate ou d‟Aristote à la problématique de la représentation du passé.

Ricœur considère le problème induit par l‟enchevêtrement entre la mémoire et


l‟imagination et soutient que, dans les textes fondateurs, comme Théétète et le Sophiste,
Platon amorce le problème de l‟oubli, de l‟effacement de traces et compare le défaut
d‟ajustement de l‟image présente à l‟empreinte laissée par un anneau dans la cire.

L‟extrait du Théétète que nous retenons ici concerne la demande faite à Euclide de
raconter la conversation de Socrate avec Théodore de Cyrène et Théétète, à propos de la
nature de la science ou du savoir. Il est intéressant de souligner qu‟Euclide lui répond
« qu‟il ne peut raconter comme cela, de tête » et justifie la nécessité d‟avoir écrit les
conversations au fur et à mesure.

119
Mais d‟abord, à l‟époque, je mis par écrit, aussitôt arrivé à la maison de quoi me
souvenir ; et ensuite, rappelant mes souvenirs autant de fois que j‟en avais le loisir,
je rédigeais, et chaque fois que j‟allais à Athènes je redemandais à Socrate ce que
je ne m‟étais pas rappelé, et je corrigeais en arrivant ici. Si bien que grâce à moi,
tout dialogue, je pense, se trouve par écrit. Car, dans le cas présent, crois-tu qu‟on
te concédera que, chez un sujet quelconque, le souvenir présent de ce qu‟il a
éprouvé soit une impression semblable, pour lui qui ne l‟éprouve plus, à ce qu‟il a
une fois éprouvé ? Il s‟en faut beaucoup ? Ou crois-tu, à l‟inverse, qu‟on craindra
de reconnaître qu‟il est possible que le même sache et ne sache pas la même
chose ? Ou, si jamais cela fait peur, qu‟on n‟accordera jamais que celui qui a été
dissemblable soit le même que celui qu‟il y avait avant qu‟il ne soit rendu
dissemblable. Davantage même : accordera-t-on que ce soit quelqu‟un, et non eux,
lesquels viennent à être, en nombre infini, à mesure que se poursuit le processus de
différenciation Ŕ s‟il doit être vraiment nécessaire de prendre nos précautions
contre la chasse aux mots que nous ferions l‟un à l‟autre (Théétète, 166a-166e, in
Platon, 2008, p. 1922).

Platon met en question le discours des poètes, notamment celui d‟Homère. Ainsi, dans
un dialogue de la République, Platon rejette tout ce qui lui apparaît superflu dans le
récit. Ci-dessous un fragment qui fait référence à l‟Odyssée (XI, 489-491) :

- Il faut donc apparemment que nous exercions un contrôle sur ceux qui
entreprennent de composer sur ces sujets mythiques et que nous les priions de ne
pas dénigrer de la sorte les choses de l‟Hadès en les décrivant sans nuance, mais
plutôt d‟en faire l‟éloge, compte tenu du fait qu‟ils n‟en parlent pas de manière
véridique et que leurs histoires ne sont d‟aucune utilité à ceux qui s‟apprêtent à
devenir des hommes de guerre. […]

- Nous effacerons donc, dis-je, en commençant par ce morceau épique, tous les
passages du genre de celui-ci : « Je préférerais être un assistant aux labours, au
service d‟un autre homme, fût-il dépourvu de terre et menant une existence de
rien, que de commander à tous les morts qui ont péri ».

120
- Pour ces passages et tous ceux du même genre, nous prierons Homère et les
autres poètes de ne pas s‟irriter que nous les raturions. Non pas parce que ces
passages ne seraient pas poétiques et agréables aux oreilles du grand nombre, mais
parce que plus ils sont poétiques, moins ils conviennent aux oreilles des enfants et
des hommes qui doivent être libres et redouter l‟esclavage plus que la mort (La
République, III, 383b-386b-386c-387ab-387e, in Platon, 2008, pp. 1546-1547).

Ou encore :

Il faut poursuivre, je pense, en examinant la question qui touche à la manière de


dire, et alors nous aurons examiné l‟ensemble de ce qu‟il faut dire, et de la façon
dont il faut le dire. […]

Tout ce que disent les conteurs d‟histoires et les poètes n‟est-il pas le récit raconté
d‟événements ou passés, ou futurs ? […]

Par contre, si le poète ne se camouflait jamais, toute sa composition poétique et


tout le récit seraient chez lui exempts d‟imitation (La République, III, 392c-392d-
392 e, in Platon, 2008, pp. 1553-1554).

Alors que, pour Semprún, seul l‟artifice d‟un récit maîtrisé parviendra à transmettre
partiellement la vérité du témoignage de l‟expérience traumatique vécue :

Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que


l‟expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose,
on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d‟un récit
possible, mais sa substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire
de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de recréation.
Seul l‟artifice d‟un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité
du témoignage. Mais cela n‟a rien d‟exceptionnel : il en arrive de toutes les
grandes expériences historiques (Semprún, 1994, pp. 25-26).

La tragédie grecque apparaît comme une réflexion sur un moment critique de la vie de
la cité. Elle est contemporaine des bouleversements de tous ordres qui marquent le
cinquième siècle avant J.-C., rappellent Auregan et Palayret (1995, p. 22), qui

121
reprennent ce que J.-P. Vernant résume par la formule : « Le héros légendaire a cessé
d‟être un modèle […] il est devenu un problème ». Alors que l‟épopée raconte, la
tragédie interroge. Étant confronté à des changements considérables, l‟homme du
cinquième siècle n‟a plus les certitudes réconfortantes du passé. Il va donc s‟interroger
sur le sens de sa propre condition et non plus en accepter une interprétation devenue
insuffisante.

Si l‟on se réfère à nouveau au mythe, et en particulier à celui de Er (voir supra, chapitre


1, section 3.2), on trouve dans le Livre X de la République de Platon une réflexion sur le
juste et l’injuste après la mort, mais aussi l‟importance d‟une catharsis libératrice. Er,
fils d‟Arménios et originaire de Pamphylie, est mort au combat :

Dix jours avaient passé quand on vint ramasser les cadavres déjà putréfiés, mais
quand on le releva, lui, il était bien conservé. On le porta chez les siens pour les
funérailles, mais le douzième jour, alors qu‟on l‟avait placé sur le bûcher
funéraire, il revint à la vie, il raconta ce qu‟il avait vu là-bas. Aussitôt qu‟elle fut
détachée de lui, dit-il, son âme s‟était mise en chemin en compagnie de plusieurs
autres. […]

Ceux-ci [les juges] quand ils avaient prononcé leur jugement, ordonnaient aux
justes de prendre le chemin qui vers la droite montait pour entrer au ciel, leur
ayant attaché devant des indications concernant l‟objet de leur jugement. Aux
injustes, ils ordonnaient de prendre le chemin qui va vers la gauche, vers la région
inférieure, et ceux-là avaient dans le dos des indications concernant tout ce qu‟ils
avaient fait. Comme il s‟approchait à son tour, on lui dit qu‟il lui fallait devenir le
messager auprès des hommes de ce qui se passait dans ce lieu, et les juges lui
prescrivirent d‟écouter et d‟observer tout ce qui se passait dans cet endroit. […]

[Er racontait que] ceux qui avaient été responsables de la mort d‟un grand nombre
de personnes, ou ceux qui avaient trahi leur cité ou leur armée et les avaient
conduites à l‟esclavage, ou ceux qui avaient collaboré à quelque autre entreprise
funeste, pour chacun de ces méfaits, ils étaient rétribués par des souffrances dix
fois plus grandes.

122
Ceux qui au contraire s‟étaient répandus en actions bénéfiques, qui avaient été
justes et pieux, ils en recevaient le prix selon la même proportion. Pour ces enfants
qui mouraient à la naissance ou qui avaient vécu peu de temps, il racontait encore
autre chose qui ne mérite guère d‟être rapporté. En ce qui concerne l‟impiété ou la
piété envers les dieux et les parents, et le meurtre commis de ses propres mains, il
faisait état de rétributions encore plus grandes (La République, X, 614a-614d, in
Platon, 2008, pp. 1785-1786).

Le soldat Er symbolise le traumatisme de guerre. Louis Crocq s‟y réfère pour souligner
le fait que tous ceux qui ont vécu l‟horreur du combat suivent la destinée de Er. Comme
lui, ils ont vécu la mort, et avec elle le mystère de l‟effacement de la vie et l‟échappée
mystérieuse de l‟âme dans le chaos des enfers. Le trauma a brusquement dévoilé au
sujet le spectacle terrifiant du néant absolu, négation de l‟ordre du monde et négation de
l‟humain. Aux enfers, le sujet a vécu une « apocalypse » dans tous les sens du mot,
vision horrifiée et révélation d‟un message, qu‟il lui appartient de déchiffrer et
d‟exploiter. Et son témoignage énoncé, pour sa propre aperception autant que pour
l‟édification de ceux qui l‟écoutent, peut lui faire vivre une catharsis libératrice (Crocq,
1999, p. 360).

Cette première étape relative à la représentation du passé étant développée, nous


poursuivrons en interrogeant les notions de « trace », de « mémoire » et d‟« histoire »,
éléments essentiels du témoignage. Effectivement, pour témoigner, il a fallu d‟abord
ouvrir la porte de la représentation du passé, c‟est-à-dire s‟extraire de cette aporie du
non-sens. À partir du moment où la possibilité d‟accéder à ce passé est acquise, trace,
histoire et mémoire peuvent apporter toute leur recevabilité. Pour rendre compte de ces
concepts, nous nous appuierons sur des références théoriques, mais, comme nous
l‟avions déjà signalé, il nous apparaît important de nous tourner aussi vers l‟expérience
vécue, et notamment l‟impact réel de la trace sur la vie des gens. Nous verrons entre
autres que cela permet de re-partir, de re-naître véritablement, quoique, pour certains,
un long temps se soit écoulé avant que cette « renaissance » ne soit possible. Après
avoir posé ces premiers jalons, nous pourrons nous concentrer sur le témoignage.

123
2. Re-partir – re-naître

2.1. La trace

Christine Bergé met en corrélation trace, mémoire et perte. La mémoire, écrit-elle, « est
une acquisition lente dont le processus reste largement méconnu, et ne peut donc être
envisagée sans la question de la perte ». Le processus d‟acquisition est donc parallèle à
la disparition de certaines traces, comme l‟explique encore Christine Bergé :

Depuis que les hommes consignent les traces des événements sur des supports, la
connaissance de ces traces reste fatalement lacunaire, misérablement restreinte. Il
reste des écritures non déchiffrées, des documents non découverts. Et si nous
considérons tout ce qui est inventorié dans les cultures qui se soucient de cette
mémoire, nous voyons qu‟il faut désespérer de les connaître tous. Aucune élite,
même éduquée au plus haut niveau, ne peut en connaître l‟essentiel. Là encore, il
est plus facile d‟imaginer la disparition, non seulement la disparition matérielle
des documents de la mémoire humaine, mais encore celle du sens, la capacité de
déchiffrer. Il nous est plus facile d‟imaginer que ces traces, ces empreintes
deviennent un jour absurdes. Le scénario de catastrophe cache un vertige, celui
d‟un pressentiment de l‟énorme et constant travail mnémonique de l‟humanité »
(Bergé, 2010, p. 19).

Mais la trace n‟implique-t-elle pas le souvenir et n‟engage-t-elle pas la mémoire ? Et


qu‟en est-il de l‟oubli ?

Tel était déjà le souci des Anciens, et notamment d‟Hérodote : « Empêcher que le passé
des hommes ne s‟oublie avec le temps et éviter que d‟admirables exploits perdent toute
célébrité. » Quant à Protagoras, comme l‟a fait remarquer Ricœur, il tente d‟enfermer
l‟aporie authentique du souvenir, à savoir la présence de l‟absent, du non-savoir
(présent) et du savoir (passé) (Ricœur, 2000, p. 9). Socrate propose, lui, la métaphore du
morceau de cire pour sortir de l‟impasse où l‟on prend une chose pour une autre. Cette
métaphore soulève deux problématiques, celle de la mémoire et celle de l‟oubli, comme
l‟illustre bien cette discussion avec Théétète :

124
Socrate : « Eh bien, accorde-moi de poser, pour les besoins de ce que j‟ai à dire
qu‟est contenu en nos âmes un bloc malléable de cire : plus grand pour l‟un, plus
petit pour l‟autre : d‟une cire plus pure pour l‟un, plus sale pour l‟autre, et assez
dure, mais plus humide pour quelques-uns, et il y en a pour qui elle se situe dans la
moyenne. »

Théétète : « Je pose. » - Socrate : « Eh bien, affirmons que c‟est là un don de la


mère des Muses, Mémoire : exactement comme lorsqu‟en guise de signature nous
imprimions la marque de nos anneaux, quand nous plaçons ce bloc de cire sous les
sensations et sous les pensées, nous imprimons sur lui ce que nous voulons nous
rappeler, qu‟il s‟agisse de choses que nous avons vues, entendues ou que nous
avons reçues dans l‟esprit. Et ce qui a été imprimé, nous nous le rappelons et nous
le savons, aussi longtemps que l‟image en est là ; tandis que ce qui est effacé ou ce
qui s‟est trouvé dans l‟incapacité d‟être imprimé, nous l‟avons oublié, c‟est-à-dire
que nous ne le savons pas (Théétète, 191a-191c-191d-192b, in Platon, 2008,
pp. 1951-1952).

L‟homme a la faculté de témoigner pour que les choses ne tombent pas dans l‟oubli.
Platon est témoin non seulement de tout l‟apport de la pensée de Socrate, mais est
également l‟auteur-témoin de sa pensée. On peut donc entériner à travers lui, la notion
de témoin du témoin et toute l‟importance que revêt cette spécificité. Car sans ce témoin
du témoin, comment aurions-nous finalement eu accès à la philosophie de Socrate vu
l‟absence d‟écrits propres à celui-ci ? Socrate donne, en effet, la priorité à l‟oral.
Cependant, ce logos lui a coûté non seulement la vie, mais a mis en exergue l‟aspect
« dangereux » de celui-ci, puisque certains discours peuvent être erronés et pourtant
entendus par les juges.

Mais la fragilité de la trace est telle qu‟elle peut engendrer l‟oubli, éroder la mémoire,
transformer le souvenir, comme le signale Christine Bergé :

Minéraux, végétaux, animaux, quels périls menacent la matière de ces supports de


la mémoire, quelles maladies les rongeront un jour ? Quel feu, quel déluge, quelle
guerre les feront disparaitre ? Enfin, il y a les mythes et les poèmes, les chants et
les danses, ce que les hommes apprennent, enseignent, se transmettent oralement.

125
Les mémoires vives de ceux qui chantent et jouent sont fragiles elles aussi, elles
durent ce que durent les hommes (Bergé, 2010, p. 19).

Pour illustrer l‟importance de la trace, nous souhaitons nous arrêter à une trace
singulière, « codifiée », qui a permis, non seulement de sauver la vie de milliers
d‟enfants juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale, mais également, de redonner vie à
ces enfants.

Une trace : grâce à Andrée Geulen

À l‟importance que revêt le fait « d‟empêcher l‟oubli et les exploits des hommes », peut
se conjuguer la nécessité presque vitale de la Trace laissée. Nous le verrons dans le récit
suivant, où mémoire, histoire et trace viennent contribuer à la construction de l‟identité
et peuvent conduire à une re-naissance.

Andrée Geulen, née à Bruxelles en 1921, a sauvé la vie de plus de 3.000 enfants juifs
pendant la guerre en les plaçant dans des familles d‟accueil et en tenant un registre
secret de leur identité qui a permis à certains, après la Libération, de retrouver leurs
proches. Elle s‟appelait alors Claude Fournier.

Andrée Geulen est la dernière survivante d‟un réseau d‟entraide et de sauvetage des
Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Elle se définit comme « un simple maillon »8.
Ce réseau sauva des milliers d‟enfants d‟une mort certaine en les cachant des rafles
nazies. Certains de ces enfants peuvent encore témoigner aujourd‟hui de cette période
difficile qui les vit se terrer dans des monastères ou des familles d‟accueil pour éviter la
déportation vers Auschwitz.

Lors du colloque international tenu à Jérusalem sur le thème des « Enfants cachés en
Belgique pendant la Shoah », en avril 20079, nous avons eu l‟honneur de rencontrer
Andrée Geulen ainsi qu‟un certain nombre d‟anciens enfants cachés. Certains, comme

8
Un simple maillon est aussi le titre d‟un film de Frédéric Dumont et Bernard Balteau dans lequel Andrée
Geulen témoigne de l‟histoire de douze femmes et de la manière dont elles se sont organisées en Belgique
occupée pour sauver des milliers d‟enfants. Ce film a obtenu le Grand Prix de l‟Humanisme au XXVII e
Festival International du Film d‟Art et Pédagogique, Maison de l‟Unesco, à Paris en décembre 2003.
9
Ce colloque a déjà été évoqué supra, dans le chapitre 1, section 1.2.

126
Robert Fuks ou Shaul Harel10, étaient présents à ce congrès. Mais d‟autres anciens
enfants cachés également présents à ce congrès voulaient rencontrer Andrée Geulen
pour retrouver une trace de cette époque de leur enfance.

Antoinette Brémond relate très justement en quoi la notion de trace était fondamental
pour certains qui désiraient retrouver une trace leur histoire :

Entrer dans l‟hôtel Dan Panorama, à Jérusalem, où a lieu ce colloque, c‟est se


trouver au milieu d‟adultes qui, tout au plus profond, sont encore ces enfants
cachés, contents de pouvoir « en parler » avec d‟autres ayant vécu des expériences
parallèles. Les plus jeunes, cachés dans les premières années de leur vie, ne se
rappellent pas grand-chose.

Sur un mur, un tableau d‟affichage : « Je cherche des enfants cachés de telle date à
telle date dans tel couvent » ou encore « Je cherche à retrouver contact avec telle
famille dans tel village ». Comme me le disait Élie : « J‟étais si petit quand j‟ai été
caché, transporté d‟une famille à une autre, que je ne connais même pas mon
histoire ! J‟espère retrouver ici mon itinéraire d‟enfant caché ». Né en France, de
parents belges, puis retourné en Belgique, ses parents ont été déportés à Malines
puis à Auschwitz. Élie est parti à 9 ans en Israël avec « l‟Alya des jeunes ». Avec
un groupe important d‟enfants de Belgique, tous orphelins, rejoignant à Marseille
un groupe d‟enfants français, ils ont immigré en Israël en 1949 et ont été accueillis
dans un village d‟enfants, Nitzanim, près d‟Ashkelon. Puis ce fut le kibboutz. À
cet âge, les enfants n‟avaient qu‟un désir : se mêler aux enfants israéliens, oublier
leur passé, apprendre l‟hébreu, bâtir leur vie... C‟est tout dernièrement, lors d‟un
voyage scolaire à Auschwitz, que les enfants d‟Élie ont appris... Pour Élie, venir à
ce congrès, c‟était un peu aller à la rencontre de son histoire. Plusieurs films et
conférences sont au programme permettant de mieux saisir cette histoire et sa
répercussion sur les enfants cachés, puis sur la deuxième et troisième génération.
Dans le film « comme si c‟était hier » les enfants cachés-adultes nous racontent
leur histoire. Les sauveteurs nous parlent du réseau clandestin de la résistance, ou
de la raison si simple, leur semble-t-il, pour laquelle ils ont accueilli et caché des

10
Nous ferons référence encore plus loin à Shaul Harel dans le chapitre 3, section 1.2 ; et à Robert Fuks
dans la seconde partie, chapitre 2, section 2.2.

127
enfants juifs. Dans la Belgique des années noires, les nazis mènent, comme en
France, une impitoyable chasse aux Juifs. Les familles sont déportées avec leurs
enfants. Suite à une rafle, une dizaine de femmes et deux hommes entreprennent
en juillet 1942 de créer un réseau clandestin : le « Comité de défense des Juifs ».
Réalisant qu‟ils ne pourront pas empêcher la déportation des adultes, ce comité
s‟organise pour sauver les enfants. Dans ce réseau, trois groupes : le premier va
passer de famille en famille pour demander aux parents de leur laisser leurs
enfants. Ils les cacheront dans une famille ou un institut non juif pour la durée de
la guerre. Par mesure de sécurité, les parents ne pourront pas connaître le lieu où
seront leurs enfants. Le deuxième groupe cherchait ces familles ou institutions
acceptant de cacher ces enfants. Le troisième groupe, le bureau, fabriquait de faux
papiers, des tickets de rationnement et trouvaient de l‟argent. Pour dissimuler les
caches des enfants, le réseau avait mis en place en système complexe de 5 carnets
secrets, chacun contenant des informations que ne renfermaient pas les autres, et
seule la combinaison des cinq carnets pouvait révéler la cache, et permettre, plus
tard, aux parents restés en vie de retrouver leurs enfants. Andrée Geulen, l‟une des
responsables de ce Comité, était là, à ce congrès, avec ces carnets secrets […]
Certains participants au congrès ont pu, grâce à ces carnets, retrouver leurs
parcours d‟enfants. Andrée Geulen témoigne : « Parmi les militants de ce réseau, il
y avait des Juifs et des non-Juifs. Plusieurs parmi ces derniers, sont aujourd‟hui
parmi les Justes des nations. Nous avions deux adresses. Les mères désirant cacher
leurs enfants déposaient dans notre boîte des petits papiers avec leur adresse ».
Ainsi, en Belgique, 4259 enfants ont été déportés avec leurs parents. Parmi les
4000 enfants cachés entre 1942 et 1944, la plupart ont été sauvés, même si, comme
partout, des dénonciateurs ont permis aux Allemands de trouver ces cachettes. Et
2790 de ces enfants sauvés étaient orphelins après la Shoah. En 1961, 300 de ces
enfants étaient encore chez leurs parents d‟adoption. La Belgique comptait environ
70 000 Juifs en 1940, et la moitié d‟entre eux a été sauvée grâce à l‟aide des non-
Juifs. En sortant, je rencontre un autre de ces enfants-cachés-grand-pères
israéliens : « C‟est dur d‟entendre tout cela, on croyait l‟avoir oublié, mais c‟est
comme si c‟était hier ! Je crois que je ne resterai pas les quatre jours. » Sur les 200
à 250 participants, la majorité était des Israéliens d‟origine belge. Pour permettre à
la deuxième et la troisième génération, vivant également par ricochet certains
traumatismes, tout était en hébreu, en français et en anglais. « Un rendez-vous

128
unique », disait Shaul Harel, lui-même caché à l‟âge de 5 ans : « se retrouver, se
souvenir, transmettre aux générations suivantes, pour mieux construire l‟avenir.
Car le passé EST le présent de l‟avenir »11.

Toujours lors du colloque d‟avril 2007 en Israël et à propos de l‟importance de la trace,


voici ce que nous pouvons encore témoigner grâce à Andrée Geulen :

Andrée Geulen ne quittait pas ses 5 carnets codés retraçant le parcours de chacun
de nous. Je me souviens d‟un homme qui lui a donné son nom, grâce auquel elle a
pu retrouver toutes les informations le concernant, son nom pendant la guerre et
l‟endroit où il avait été caché. Il est tombé à genoux, il était effondré et ne cessait
de l‟embrasser, c‟était terriblement émouvant.

Mais lorsque nous abordons la notion de trace, nous sommes forcément renvoyés à
l‟absence de trace ou aux manquements de la trace. Ainsi, nous pourrions faire
l‟analogie avec ce que Marc Fumaroli souligne à travers des documents que l‟on
découvre encore aujourd‟hui sur Jean de La Fontaine, non pas des œuvres, mais ce qui
permet notamment de reconstituer l‟arrière-plan de sa vie. Car, dit-il, il y a aussi des
pièces manquantes pour lesquelles nous n‟avons aucun espoir de déterrer la moindre
trace écrite, le moindre témoignage. Dans ces zones d‟ombre, on a affaire à des
phénomènes d‟ordre humain : complicités tacites, accords oraux, serrements de mains
fugitifs… Il ajoute ainsi que le savoir ne peut être immobile, fixé dans une vérité
définitive. Car les méthodes que nous appliquons, les points de vue que nous épousons
pour regarder, comprendre, faire comprendre des textes anciens sont-ils adaptés à leurs
objets lointains ? Il faut s‟interroger à tout instant sur la validité des instruments dont
nous nous servons. Certains peuvent avoir une évidence excessive, car nous nous
enfermons dans notre euphorie contemporaine (Fumaroli, 1995).

Précisons que la trace dont nous parlons est celle laissée par l‟expérience traumatique.
Or laisser une trace de quelque chose qui prend sa source dans le non-sens ne relève-t-il
pas de l‟aporie ? Nous aurions tendance à insister sur cette difficulté. Pourtant, le fait de
laisser une trace permet d‟amorcer un début de sens, un début de mémoire ou encore

11
Cité d‟après http://www.un-echo-israel.net/article.php3?id_article=4223 (consulté en août 2010).
Permalink: http://www.zenit.org/article-15199?l=french.

129
comme nous venons de le montrer avec Andrée Geulen et ses registres codifiés
d‟enfants cachés durant la Seconde Guerre mondiale, une re-naissance, une constitution
d‟identité. Avant de poursuivre, arrêtons-nous à la notion de trace.

Qu’est-ce qui fait trace ?

Dans un livre récent, Jan Assmann (2010) soulève la question suivante : « Pourquoi les
cultures de la Grèce antique ou de l‟ancien Israël continuent-elles d‟irriguer la pensée
contemporaine alors que les civilisations de l‟Égypte (ou de la Mésopotamie) nous
paraissent comme mortes, en tout cas étrangères et sans incidence réelle sur notre
propre culture ? ».

À la mémoire froide de l‟Égypte, qui se borne à consigner, Jan Assmann oppose la


mémoire chaude de la Grèce antique ou de l‟ancien Israël, qui est à l‟origine de
l‟histoire et qui repose sur un lien indissoluble entre l‟explication des événements. Il
s‟agit d‟un discours « hypoleptique », qui a pour mission de repartir de ce qu‟ont dit les
prédécesseurs afin d‟approcher la vérité, avec la conscience de l‟impossibilité de
pouvoir jamais y parvenir. Une société froide reprend les événements qui la concernent
sans nécessairement les relier à la vie quotidienne des membres qui la composent. Une
société chaude, par contre, intègre les événements dans les affects individuels et
collectifs des membres qui la composent. Elle permet dès lors de créer une mémoire
collective qui se ressent. Cette mémoire n‟est pas figée et permet dès lors une
construction de l‟histoire de la société. Dans ce sens, le passé fait partie intégrante de
chaque individu, il n‟est pas extérieur comme si l‟événement ne le concernait pas.
L‟événement n‟est pas un numéro dans l‟annuaire ou une simple date dans un livre
d‟histoire.

Nous pourrions dès lors émettre l‟hypothèse que les témoignages font partie de la
mémoire chaude. Mais comme il s‟agit d‟une mémoire envahie par l‟empreinte du
traumatisme, la continuité est rendue impossible. Si nous reprenons ce que dit Jan
Assmann à propos de la culture grecque de l‟écrit, nous voyons que cette culture ne se
définit pas contre la tradition orale, mais la reprend et la prolonge. Cette culture,

130
poursuit toujours Jan Assmann (2010, p. 249), développe une nouvelle forme de
référence intertextuelle. Ce ne sont plus des orateurs qui répondent à des orateurs, mais
des textes qui répondent à des textes. Ainsi, le texte-témoin rendrait une continuité dans
la chaîne du temps. Chaque texte témoin pourrait être une réponse ou une suite à un
autre texte-témoin. Ce qui permettrait de contourner la difficulté soulignée par Ricœur,
à savoir « la crainte d‟avoir oublié provisoirement ou pour toujours », et il ajoute que
celui qui cherche ne trouve pas nécessairement. L‟effort du rappel peut réussir ou
échouer. Le rappel réussi est une des figures de ce que nous appelons la mémoire
« heureuse » (Ricœur, 2000, p. 33).

Pour Luba Jurgenson (2008), la trace éclaire le présent et le présent interroge la trace.
Le processus est circulaire.

2.2. La mémoire

Il convient de faire à nouveau appel à la mythologie grecque pour introduire la notion


de mémoire. La déesse de la mémoire, Mnémosyne, est la fille de l‟union incestueuse
d‟Uranus, dieu du Ciel, et de sa mère Gaia, la Terre. Mnémosyne connaît tout ce qui a
été, tout ce qui est, tout ce qui sera. S‟étant unie pendant neuf nuits à Zeus, elle lui
donna neuf filles, les Muses de l‟Hélicon :

Clio, qui signifie « célébrer » en grec, est la Muse de la poésie épique et de l‟histoire.

Thalie, qui est d‟abord présentée comme divinité champêtre, préside aux banquets
joyeux, puis deviendra la Muse de la comédie.

Erato préside à la poésie lyrique, mais aussi à la poésie plus légère, érotique et
anacréontique.

Euterpe est la Muse de la musique et personnifie l‟art primitif en Thrace.

Polymnie préside aux hymnes et représente la faculté d‟apprendre et de se souvenir ;


plus tard, sous l‟Empire romain, elle présidera à l‟art mimique.

131
Calliope, qui signifie « à la belle voix », préside à la poésie épique et quelquefois à
l‟éloquence.

Terpsichore préside à la danse et aux chants de chœur.

Uranie préside à l‟astronomie et à la géométrie

Melpomène, qui signifie « la chanteuse » en grec, est d‟abord la divinité du chant, puis
sera la Muse de la tragédie.

L‟éloquence, l‟histoire, la musique, l‟art des fêtes et du chant, la géométrie, la danse, la


comédie, l‟astronomie, tous les arts doivent leur naissance à la mère des Muses, la
mémoire.

Platon, dans le Phédon, pose la question de « la réminiscence » par rapport à l‟acte de se


ressouvenir :

Voici comment je procède, dit-il. Nous sommes d‟accord sans doute, sur le fait
que si quelqu‟un doit se ressouvenir de quelque chose, il faut qu‟auparavant, à un
moment quelconque, il ait eu un savoir de cette chose. […]

Toutes les fois que voyant une chose ou l‟entendant, ou la saisissant par une
sensation quelconque, non seulement on connaît cette chose, mais on conçoit en
plus une autre chose Ŕ qui est objet non pas du même, mais d‟un autre savoir Ŕ,
n‟est-il pas légitime de dire qu‟en ce cas on s‟est ressouvenu de la chose qu‟on a
conçue ? […]

Alors, d‟après tous ces exemples, ce qui se produit, c‟est qu‟il y a réminiscence
aussi bien à partir de choses semblables qu‟à partir de choses dissemblables ? […]

Mais quand c‟est à partir d‟objets semblables qu‟on se ressouvient de quelque


chose, n‟est-on pas forcé également d‟éprouver ceci : réfléchir et se demander s‟il
manque ou non quelque chose à un objet donné quant à sa ressemblance ?
(Phédon, in Platon, 2008, pp. 1190-1191).

132
Aristote, dans son De memoria et reminiscentia, tente de résoudre le paradoxe de la
survie du passé en nous, qui le rend visible et sensible comme s‟il était présent, tout en
s‟affirmant révolu au même instant : « Tout marche grâce aux associations, un souvenir
en appelle un autre, l‟image d‟une chose en entraîne une autre, s‟il y a entre les deux un
rapport de ressemblance, de contrariété ou de contiguïté. »

2.3. L’histoire

Hérodote (460-395 av. J.-C.) met en perspective le passé hellénique, aux confins de la
mythistoire et de l‟histoire (Gusdorf, 1991b, p. 326). Il souligne également l‟importance
d‟écouter et de relater les récits des uns et des autres, notamment des Grecs et des
Perses, sur les motivations qui ont déclenché la guerre, mais aussi sur la manière dont se
sont passés les événements, en fonction, toujours, de qui témoigne. Un extrait du Livre I
des Histoires est concluant à cet égard :

[En présentant au public ses recherches, Hérodote d‟Halicarnasse se propose de


préserver de l‟oubli les actions des hommes, de célébrer les grandes et
merveilleuses actions des Grecs et des Barbares, et, indépendamment de toutes ces
choses, de développer les motifs qui les portèrent à se faire la guerre.]

[…] Tels sont les récits des Perses et des Phéniciens. Pour moi, je ne prétends
point décider si les choses se sont passées de cette manière ou d‟une autre ; mais,
après avoir indiqué celui que je connais pour le premier auteur des injures faites
aux Grecs, je poursuivrai mon récit, qui embrassera les petits États comme les
grands : car ceux qui florissaient autrefois sont la plupart réduits à rien, et ceux qui
fleurissent de nos jours étaient jadis peu de chose. Persuadé de l‟instabilité du
bonheur des hommes, je me suis déterminé à parler également des uns et des
autres (Histoires, in Hérodote, 1920)12.

Il est intéressant de relever que l‟ensemble de l‟œuvre d‟Hérodote s‟intitule Histoires et


que le premier paragraphe de l‟œuvre fait appel à la notion de l‟oubli, au temps qui

12
Cité d‟après http://remacle.org/bloodwoolf:historiens/herodote/index.htm (consulté en août 2010).
Texte numérisé et mis en page par François Dominique Fournier. D‟après Hérodote (1920).

133
passe et pourrait ne laisser aucune trace des événements passés. Pour ce faire, l‟historien
grec fait souvent référence à « ce qu‟il a vu », mais aussi aux témoignages que d‟aucuns
lui rapportent. Certes, nous sommes aux prémisses de l‟histoire en tant que recherche et
surtout dans cette transition entre le mythe et l‟histoire.

Alors que Thucydide (484-425 av. J.-C.) analyse l‟histoire de son temps, Xénophon se
présente comme le relateur de l‟histoire de la Grèce. À Rome, Tite Live, témoin de
l‟âge d‟or augustéen, se donne pour tâche d‟organiser la mémoire de Rome. Ces auteurs
ont été reconnus comme les fondateurs de la tradition historiographique. Ils mettent en
évidence les personnalités majeures qui influent sur le cours des événements et en
présentent des portraits plus ou moins élaborés (Gusdorf, 1991, p. 326). Le débat sur le
témoignage est ancien. On en trouve la trace chez Thucydide qui, lorsqu‟il retrace le
conflit qui opposa Athènes et Sparte entre 431 et 404 av. J.-C., sépare le merveilleux
mythique de la réalité historique :

Quant aux événements de la guerre, je n‟ai pas jugé bon de les rapporter sur la foi
du premier venu, ni d‟après mon opinion, je n‟ai écrit que ce dont j‟avais été
témoin, ou pour le reste, ce que je savais par des informations aussi exactes que
possible. Cette recherche n‟allait pas sans peine, parce que ceux qui ont assisté aux
événements ne les rapportaient pas de la même manière et parlaient selon les
intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. L‟absence de merveilleux
dans mes récits les rendra peut-être moins agréables à entendre. Il me suffira que
ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les
faits analogues que l‟avenir, selon la loi des choses humaines, ne peut manquer de
ramener, jugent utile mon histoire (Histoire de la guerre du Péloponnèse, in
Thucydide, 1966, p. 43)13.

Tout comme Hérodote, Thucydide commence son ouvrage en mentionnant son identité
et en expliquant ses motivations. Par contre, il se différencie d‟Hérodote en faisant le
choix de ne raconter qu‟une seule guerre, alors qu‟Hérodote relate plusieurs conflits.
Thucydide s‟éloignera complètement des mythes et élaborera davantage une méthode. Il

13
Cité d‟après http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Thucydide.

134
questionne la qualité des témoignages, car pour lui, la mémoire n‟est pas toujours fiable
et il s‟interroge sur la subjectivité du témoin. Ainsi le montre le texte suivant :

Thucydide l‟Athénien a raconté les différentes péripéties de la guerre des


Péloponnésiens et des Athéniens ; il s‟est mis à l‟œuvre dès le début de la guerre, car il
prévoyait qu‟elle serait importante et plus mémorable que les précédentes. Sa
conjecture s‟appuyait sur le fait que les deux peuples étaient arrivés au sommet de leur
puissance. De plus, il voyait le reste du monde grec, soit se ranger immédiatement aux
côtés des uns et des autres, soit méditer de le faire. Ce fut l‟ébranlement le plus
considérable qui ait remué le peuple grec, une partie des Barbares et pour ainsi dire
presque tout le genre humain. Pour les événements antérieurs et ceux de l‟époque
héroïque, il était impossible, en raison du temps écoulé, de les reconstituer
exactement. D‟après les témoignages dignes de foi qu‟on peut trouver pour la
période la plus reculée, je ne les estime pas bien importants ni en ce qui concerne
les guerres, ni sur les autres questions (Histoire de la guerre du Péloponnèse, in
Thucydide, 1966).

Claude Calame (2007), dans un article intitulé « Entre historiographie et fiction : indice,
témoignage et tradition poétique (Hérodote et Thucydide) »14, souligne la position
d‟enquêteur chez Hérodote. Celui-ci travaille non seulement sur les logoi (discours) des
autres, mais aussi sur sa propre expérience oculaire et celle d‟un juge. L‟enquête
historiographique se présente comme une exploration et une mise en discours conjointes
du temps et de l‟espace. Les descriptions d‟ordre anthropologique fondées sur l‟enquête
visuelle, sur le témoignage personnel et sur le discours des autres, entre opsos et akoé,
entre vue et ouïe, sont soumises à un principe d‟explication compréhensif.

Cet article montre « comment Hérodote et Thucydide ont su concilier l‟expérience du


témoignage et de l‟attestation avec les effets fictionnels et toute forme de discours », en
particulier en historiographie. Comme le signale Calame, Thucydide fonde sa recherche
d‟indices destinés à devenir des preuves (teckméria) sur les témoins et témoignages des
martures et des martùria entendus comme garants. Hérodote, par contre, conçoit son
propre travail de réélaboration narrative et de réécriture descriptive comme un travail

14
Voir sur http://www.vox-poetica.org/t/articles/calame.html (consulté en août 2010).

135
d‟enquête (historia) qui se fonde aussi bien sur ses propres impressions visuelles que
sur les discours (logoi) des autres. Dès lors, si le martus-témoin est l‟assurance de ce
qu‟il a vu, l‟histor-savant est susceptible d‟arbitrer entre plusieurs témoignages dont il
se porte garant : « Les événements tout à fait anciens (tà mèn panu palaià), à quoi bon
les évoquer, ces événements, dont les récits confiés à l‟ouïe (akoé) sont les témoins
(màrtures) plutôt que la vue (opsis) des auditeurs » (Calame, 2007). Calame s‟appuie
ainsi sur les réflexions de linguistes comme Karl Bühler qui reconnaît que le point
d‟origine de tout discours consiste en un système de repères spatiaux, temporels et
« personnels ».

Insistons encore sur le fait qu‟Hérodote se base prioritairement sur les témoins oculaires
et sollicite l‟oral. Il se méfie de l‟écrit. Pour Hérodote, l‟histoire doit avant tout lutter
contre l‟oubli. Quant à Thucydide, on mentionne qu‟il fut le premier à concevoir
l‟histoire comme réaliste. Hérodote voyagera à travers la Grèce et recueillera de
nombreux témoignages auprès des combattants. Ces traces liées à la démarche
individuelle de l‟écriture alimentent notre mémoire et nourrissent notre connaissance de
l‟Histoire.

Pour terminer cette réflexion autour de l‟histoire et de la mémoire, nous proposons de


nous référer au regard que porte Siegi Hirsch sur ces deux notions, puisqu‟il y fait appel
dans le cadre de son parcours tant personnel que professionnel.

Histoire et mémoire

Dans le cadre de conférences pluridisciplinaires autour du thème « Autobiographies


d‟enfants cachés », Pierre Fossion (2007) a abordé les notions d‟histoire et de mémoire
pour montrer les fonctions thérapeutiques du processus autobiographique. Il relève ainsi
que la mémoire est vie alors que l‟histoire est ce qui n‟est plus. La mémoire
s‟accommode de détails alors que l‟histoire est une représentation du passé, qui appelle
à l‟analyse et au discours. La mémoire appartient à un groupe qu‟elle soude alors que
l‟histoire appartient à tous et à personne. Celle-ci s‟attache aux continuités temporelles
et à la causalité alors que la mémoire s‟enracine dans le concret et s‟identifie à notre

136
conscience du temps. La mémoire renvoie aux événements personnellement vécus alors
que l‟histoire s‟attache aux mots, aux concepts et à la connaissance générale. La
mémoire peut être altérée dans l‟amnésie alors que l‟histoire préserve de l‟amnésie. Dès
lors, la mémoire est to remember et l‟histoire to know.

Pierre Fossion précise que la mémoire autobiographique a un caractère autonoétique.


Elle est un processus par lequel on se souvient des événements personnellement vécus
ainsi que du contexte dans lequel ils ont été vécus. La mémoire autobiographique a une
triple fonction. La première est la régulation de soi : construire notre identité. La
seconde fonction est directrice : utiliser le passé afin de mieux gérer le présent et le
futur. La troisième fonction est sociale : elle facilite la création de nouvelles relations et
crée ainsi un sentiment d‟intimité. Quant à la mémoire liée au traumatisme, elle est par
contre aspécifique, estime Fossion qui cite Janet pour qui les expériences traumatiques
ne peuvent être assimilées dans les structures de pensées habituelles mais sont stockées
ailleurs, dissociées de la conscience et du contrôle volontaire et ne s‟adaptant pas aux
circonstances de l‟existence.

« Ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire », disait Voltaire.

Pierre Fossion relève quelques points de la fonction thérapeutique du processus


autobiographique :

- L‟organisation narrative de souvenirs traumatiques permet de réintégrer la mémoire


« normale ».
- L‟intégration narrative d‟une expérience traumatique jusque-là constituée
principalement de souvenirs émotionnels fragmentés.
- La confrontation au témoignage de ceux qui ont vécu la même chose peut être
importante.
- Dans la culture occidentale, partager son expérience par un récit est souvent vu
comme une étape importante du processus de résilience.
- Tout processus autobiographique aide au passage de la « mémoire » à « l‟histoire »,
de l‟émotionnel au narratif.

137
2.4. La transmission transgénérationnelle de la mémoire indicible

Siegi Hirsch différencie « histoire » et « mémoire ». L‟histoire est une narration non
émotionnelle, une description de faits, tandis que la mémoire est une association
d‟émotions et de sentiments, ravivée par les incidents de la vie quotidienne. Dans les
familles de survivants des camps de concentration, il estime que la génération
traumatisée a le droit de garder pour elle sa mémoire, car elle est indicible, mais se doit
de livrer une partie de son histoire.

Pour aborder la notion de la transmission de la mémoire, nous proposons de donner un


écho de ce que nous élaborions avec Siegi Hirsch dans le livre déjà cité, que nous lui
avons consacré (Fossion & Rejas, 2001), et de nous arrêter ainsi à une notion
fondamentale qui est celle de la transmission transgénérationnelle du traumatisme.
Nous verrons que d‟emblée nous serons plongés dans les concepts de mémoire,
d‟histoire, d‟empreinte, de secret, etc. Comme annoncé au début de la recherche, il y
aura ici interdépendance entre des considérations psychologiques et philosophiques.
Mais si nous faisons le choix de tenir compte de cet apport théorique, c‟est parce qu‟il
montre certaines difficultés rencontrées lorsqu‟il n‟y a pas de trace, pas de mémoire, pas
d‟histoire et dès lors pas de possibilité de questionner et d‟analyser ces dernières.
Commencer par la problématique liée à l’absence de, ou au trop de, autorise, selon
nous, d‟émettre l‟hypothèse de l‟importance incontestable de la mémoire, de l‟histoire
et de la trace.

À travers les réflexions de Siegi Hirsch, nous nous référons aussi à ses histoires, ses
blagues, lorsqu‟il illustre ce qu‟il nous communique. Ainsi, l‟histoire suivante introduit
la problématique liée à l‟absence :

Peu après sa création par Dieu, Adam présente des signes évidents d‟ennui et
d‟insatisfaction. Dieu s‟adresse à lui en ces termes : « Adam, que puis-je faire de
plus pour toi ? Tu es le maître de la Création, tous les animaux sont à ton service,
la nature t‟appartient. » Adam lui répond alors qu‟il souhaite une compagne et
Dieu crée Ève. En la compagnie de cette dernière, Adam semble toujours
s‟ennuyer autant. Lorsque Dieu lui demande la raison de son insatisfaction malgré

138
la présence d‟une femme à ses côtés, Adam rétorque : « Tu n‟as rien compris,
j‟aurais voulu une mère ! » (Fossion & Rejas, 2001, p. 146).

En effet, dans le chapitre consacré aux familles traumatisées, nous traitons notamment
des problèmes rencontrés par certains survivants de la Shoah et leurs descendants.
Aucune généralisation ne peut être faite à propos d‟autres familles ayant vécu le même
traumatisme. Nous devons, en effet, garder en mémoire que de nombreuses familles et
beaucoup d‟individus traumatisés ont réussi à surmonter l‟horreur et à reprendre le
cours de leur existence (Fossion & Rejas, 2001, p. 142).

Lors d‟une conférence en 1995, alors qu‟il expose la manière dont il perçoit les
répercussions de la Shoah sur les survivants et leur descendance (ibid., pp. 141, 150),
Siegi Hirsch rappelle d‟abord que le mythe familial assure normalement la continuité de
la vie dans la discontinuité liée à la rupture des générations. Le mythe est peu
verbalisable et surtout est retransmis à l‟aide de rituels, de traditions, de fêtes familiales,
de récits des anciens et de souvenirs. Chez les survivants des camps, deux faits viennent
menacer la transmission des mythes. D‟une part, les outils de transmission sont le plus
souvent inaccessibles, car ils ont été volés ; d‟autre part, les survivants ont abandonné
leurs anciens mythes au profit de règles de survie.

Pour assurer la continuité de la vie en cas de traumatisme majeur, la mémoire familiale


sélectionne et refoule. Il ne s‟agit pas seulement d‟oublier, mais également d‟oublier
qu‟il y a oubli. Cet oubli de l‟oubli élimine tout ce qui concerne l‟holocauste, créant un
vide dans la filiation des enfants de survivants, en les amputant de leur propre vérité
historique. En l‟absence de repères mythiques ou de normes, l‟enfant n‟a plus de
répertoire, de cadre pour penser et sentir ce qu‟est aimer et être aimé. Le blocage de la
mémoire devient un mode relationnel d‟une génération à l‟autre.

Si l‟histoire familiale ne transmet plus ni mythe, ni loi d‟appartenance, ni rituel, s‟il n‟y
a plus de passé, tout se passe comme si enfants, parents et grands-parents naissaient au
même moment. Un nouveau mythe familial se fondera dans la confusion et
l‟indifférenciation des générations. Dans ce contexte, l‟enfant est confronté à un
renversement des rôles. Sa naissance offre aux survivants une chance de renaître. Il les

139
protège de la solitude et du deuil, donne un sens à leur vie ainsi qu‟aux souffrances
endurées, et réalise leurs ambitions. L‟enfant devient ainsi le parent de ses parents.

Survivre à une destruction de masse peut induire chez les Juifs deux attitudes
différentes. La première a pour but d‟éviter à leurs enfants de revivre le drame. Les
parents occultent donc dans leur transmission toute référence au judaïsme, mais, en
même temps, ils transmettent l‟angoisse, la menace et l‟isolement. D‟un côté, les
parents font comprendre à leurs enfants qu‟« il ne faut plus être Juif » et en même
temps, qu‟ils ne sont pas comme les autres. Une atmosphère paranoïde se crée envers le
monde extérieur, dans lequel la consigne est de ne pas parler de ce qui s‟est passé, de ne
pas raconter que l‟on est enfant de parents déportés. Les enfants s‟isolent et développent
des sentiments confus quant à leur appartenance. Ils sont à la fois acteurs et spectateurs.
L‟acteur a des envies, mais le spectateur lui dit : « Tu sais très bien qu‟il ne faut pas
poser ce genre de questions aux parents. » À l‟extérieur, le spectateur empêche l‟acteur
de se mettre trop en lumière pour ne pas attirer l‟attention.

La seconde attitude concerne les survivants qui restent esclaves de leur mémoire. Pour
eux, toute souffrance, tout danger, toute difficulté psychologique est mise en relation
avec le drame de l‟holocauste. La seule identité possible est le rattachement au peuple
juif, afin de dénoncer la tentative de destruction dont il a été l‟objet et d‟en éviter la
répétition.

Pour Siegi Hirsch, certaines familles de survivants présentent différentes


caractéristiques :

Les problèmes d‟identité de la génération la plus jeune trouvent souvent leur


origine dans la sélection de ce qui est transmis ou non à travers les deux générations
précédentes.

Les conflits de loyauté et de séparation ne peuvent s‟élaborer. Dire « Moi, je » est


vécu comme une annulation du contrat familial du « Nous », voire comme une mise
à mort symbolique des parents et de la famille. En thérapie, il sera nécessaire de
comprendre pourquoi la séparation est associée à la mort et non pas à la vie et, par
conséquent, garder à l‟esprit la difficulté que rencontreront ces enfants lorsqu‟ils

140
quitteront leurs parents pour créer à leur tour un couple alors que, ce faisant, ils
raviveront des sentiments d‟abandon et de perte.

L‟enfant, porteur de tous les espoirs, est investi d‟une toute-puissance qui l‟effraye
et le culpabilise. Lorsqu‟il exprime de la colère ou de la violence, il fait trembler
toute la maison, réveillant une angoisse massive et réactivant la terreur de la
destruction. Les grands-parents, oncles et tantes ayant disparu, il n‟y a plus
d‟éléments correctifs pouvant s‟intercaler entre les enfants et les parents, afin de
relativiser les dires et les attitudes de ces derniers. La mort de nombreux membres
de la famille a comme conséquence que le poids de la transmission repose sur une
seule personne qui devient ainsi la seule dépositaire des souvenirs. Cette unicité
implique que le vide entoure un noyau familial dont personne ne vient renforcer
l‟identité.

L‟enfant est souvent vécu comme une extension narcissique du système, ce qui lui
interdit toute pensée propre et lui impose de tenir uniquement compte des
sentiments d‟autrui. Il lui faut donc refouler sa colère, ce qui empêche toute mise à
nu des mécanismes de répétition. […]

L‟affiliation à des groupes d‟appartenance politique se révèle être un espace


privilégié pour la métabolisation du traumatisme. Face aux difficultés de filiation
dans des familles sans généalogie où les enfants parentifiés sont tout-puissants, les
organisations politiques offrent une affiliation contenante. […]

La plupart du temps, les membres de la famille ne présentent pas de problème de


communication, même si celui-ci est fréquemment allégué. Ils communiquent
admirablement bien, leur communication est même raffinée. Au prix de paradoxes
et de doubles liens et au moyen de nouveaux rituels, ils expriment clairement qu‟ils
ne veulent pas parler de la misère de leur famille.

L‟angoisse du vide prime dans la transmission et il n‟y a pas de mémoire active,


historique, alimentée au niveau de la transmission transgénérationnelle.

Dans ces systèmes à la mémoire bloquée, existe par ailleurs une incapacité à gérer
la tristesse de l‟autre, à comprendre que l‟autre puisse être malheureux. Les

141
informations sur la tristesse, la souffrance et la douleur ont été escamotées et ces
sentiments ne sont plus considérés comme humainement normaux. Les individus
donnent l‟impression de n‟avoir pas pu, dans leur histoire, ni différencier les
moments de bonheur des moments de malheur, ni intérioriser une classification des
bonnes et des mauvaises expériences, comme s‟ils n‟avaient pas appris qu‟ils ne
sont pas automatiquement coupables de la tristesse de l‟autre.

Il est implicitement demandé aux enfants de ne pas prendre leurs parents comme
objets de connaissance, de ne pas associer sur le vide de leur transmission, de ne
pas énoncer ni dénoncer le silence familial. Il se crée un clivage spécifique
empêchant l‟enfant d‟utiliser dans sa famille les informations recueillies à
l‟extérieur. Tout se passe comme si le recours au savoir historique brut était
incapable d‟évincer les non-dits, les mensonges et leurs conséquences
psychologiques que sont l‟incorporation de cryptes (Abraham & Torok, 1978), les
difficultés dans les processus de séparation et d‟individuation, et les problèmes
relatifs à la construction de l‟identité sexuelle. La représentation mentale
continuelle des dangers de mort encourus par ses parents menace la constitution de
l‟identité de l‟enfant.

Précisons toutefois que la notion de transmission transgénérationnelle des traumatismes


ne s‟applique pas uniquement aux « héritiers de la Shoah », elle s‟étend à tout système
ayant vécu une situation traumatique tels l‟exil, un suicide, des abus sexuels.

Les mécanismes sont toujours les mêmes : la première génération subit un traumatisme
important et contamine la deuxième génération qui, lorsqu‟elle fondera à son tour une
famille, vivra des problèmes dans la gestion de l‟intimité et de l‟agressivité se
répercutant sur ses propres enfants.

Rappelons encore que, pour Abraham et Torok (1978), si l‟élaboration psychique d‟un
traumatisme ne se fait pas à une génération, il en résulte un clivage chez le sujet, qui
devient porteur d‟une crypte de par la présence d‟un événement indicible. La génération
suivante doit composer avec le clivage partiel de la précédente. Elle le fait en mettant en
place un clivage qui concerne l‟ensemble de son psychisme et devient ainsi porteuse
d‟un fantôme : l‟événement n‟est plus indicible, mais innommable, il ne peut faire

142
l‟objet d‟aucune représentation verbale, le contenu du secret est ignoré, seule son
existence est pressentie. À la troisième génération, l‟événement devient impensable.
L‟existence même du secret est ignorée.

Le thérapeute est confronté soit à l‟interdit de la mémoire dans les systèmes ayant
connu des traumatismes importants comme l‟inceste, soit au blocage de la transmission
dans les familles où il manque une génération, suite à l‟holocauste. La mémoire est
donc cadenassée.

En plus du blocage de la mémoire, le thérapeute se heurte à l‟interdit des émotions ainsi


qu‟à un besoin de réparation et à l‟exigence constante que l‟autre soit le bon objet, dans
une demande étouffante d‟affection non génitalisée.

L‟interdiction de la mémoire, l‟absence d‟un passé, l‟impossibilité de se souvenir


peuvent empêcher tout processus d‟évolution et impliquer que le système est à chaque
fois confronté à une nouvelle situation, puisqu‟il ne peut pas s‟appuyer sur son
expérience antérieure pour y faire face. Chaque étape de la vie prendra ainsi la forme
d‟une crise en apparence insurmontable.

D‟ailleurs, le moment de crise qui amène ces familles en consultation doit être pris en
considération, car il résulte généralement d‟une confrontation impossible entre le passé
et une phase de vie caractérisée par une séparation, une individuation ou un deuil.
Comme nous l‟avons déjà souligné, tout processus de séparation ou d‟individuation est
entravé par la représentation mentale de parents victimes d‟actes de barbarie, puisque se
séparer d‟une victime équivaut à la mettre symboliquement à mort.

Les personnes appartenant à la première génération vivent, par le traumatisme subi, une
situation où leur identité est niée, où leur intégrité physique est attaquée. La
conséquence intrapsychique en est une forme de « mort psychologique » constituée de
plages d‟émotions éteintes. Certains mots, comme « aimer », peuvent être énoncés, mais
n‟ont plus aucune résonance intérieure. […]

Certains comportements, la sexualité par exemple, sont vidés de leur contenu relationnel
et peuvent être vides et ne plus constituer qu‟un élément pulsionnel. La principale
obligation que se reconnaissent les victimes de traumatismes est celle de continuer la

143
vie en fondant une famille et en ayant à leur tour des enfants, malgré les difficultés
qu‟elles peuvent éprouver à remplir leur rôle de conjoint et de parent. Dans ce cas, le
seul regard qu‟elles peuvent porter sur le développement de leur enfant est une
évaluation clivée de ses performances. Étudie-t-il bien à l‟école ou est-ce un cancre, est-
il propre et poli ou représente-t-il une honte pour ses parents. Dès lors,
l‟épanouissement affectif de leur enfant n‟a guère d‟importance à leurs yeux. Par
ailleurs, ces parents sont souvent trop gentils, car incapables d‟affirmer leur autorité.
Dès qu‟ils en usent, ils se vivent comme agresseurs d‟une victime, à laquelle ils
s‟identifient rapidement. Cette absence de lois intergénérationnelles peut légaliser
l‟indifférenciation des générations.

Les membres de la deuxième génération ne vivent les effets du traumatisme


qu‟indirectement, par les références que leurs parents y font, ce qui peut entraver leur
développement. Dès leur plus jeune âge, ils introjectent que la tâche la plus importante
qu‟ils aient à remplir est d‟être un « bon enfant ». Cependant, ils comprennent
rapidement que, quels que soient leurs efforts pour atteindre ce but, ils ne satisferont
jamais pleinement leurs parents blessés. C‟est ainsi qu‟ils peuvent développer un
sentiment d‟infériorité.

Deux sentiments contradictoires peuvent alors éclore dans cette deuxième génération,
engendrant un conflit interne difficilement gérable : d‟un côté, ils sont préoccupés par la
souffrance de leurs parents et, dès lors, font tout pour les protéger ; par ailleurs, ils
éprouvent un sentiment de honte et de colère à leur égard. Ils sont partagés entre la
nécessité de prendre leurs parents en charge et le désir d‟exprimer leur rage de subir les
conséquences d‟une histoire dont ils ne sont pas responsables.

Cette ambivalence peut bloquer toute la possibilité de s‟individuer et de s‟autonomiser.


Cela se répercutera dans leurs relations conjugales et parentales, dans lesquelles ils sont
persuadés d‟être incompétents. Ils vivent un sentiment de dépendance affective
important envers leurs enfants, à qui ils demandent réparation pour leur propre jeunesse
maltraitée. Ainsi cette génération a-t-elle l‟impression de vivre un échec tant comme
enfant que comme parent.

144
Vu les difficultés d‟autonomisation vécues par leurs parents, les membres de la
troisième génération ne rencontrent pas un climat familial leur permettant
d‟expérimenter de nouvelles formes d‟expression. Tout est peur et angoisse, et aucune
place n‟est réservée à la créativité.

À nouveau, Siegi Hirsch illustre cela avec l‟histoire suivante :

Rachel, jeune maman, se rend à la plage avec son fils Samuel. Celui-ci s‟éloigne
d‟elle pour tremper ses pieds dans la mer. Elle le rappelle en le mettant en garde
contre le danger de la noyade. Un peu plus tard, Samuel s‟amuse à lancer un bâton
à un jeune chien. Irritée, elle le rappelle en le mettant en garde contre le danger de
morsure. Quelques minutes plus tard, Samuel sympathise avec un autre enfant et
ils jouent ensemble dans le sable. Cette fois réellement en colère, elle lui explique
les dangers encourus à fréquenter des étrangers. Puis elle se tourne vers son mari
et lui dit : « Notre fils est tellement névrosé et insupportable… je pense que je vais
prendre un rendez-vous chez le psychiatre pour enfants. »

De plus, ils doivent à tout prix réussir dans tous les domaines afin de pallier le sentiment
d‟infériorité de leurs parents. C‟est ainsi qu‟ils peuvent développer des symptômes
comme les difficultés scolaires, l‟énurésie, l‟anorexie ou les troubles comportementaux
à l‟adolescence, reflet des difficultés relationnelles de leurs ascendants.

Ces symptômes présentés par leur enfant amènent la deuxième génération à consulter.
La première démarche thérapeutique est d‟amener la famille à ne pas accorder
d‟importance au symptôme que présente l‟enfant, mais à considérer comme la résultante
d‟une histoire familiale. Afin de la reconstituer, les parents sont invités à parler de leurs
relations avec leurs propres parents. Progressivement, la tendance qu‟ils ont à projeter
sur leur enfant la détresse qu‟ils éprouvent dans les relations avec leurs parents est mise
en évidence, ainsi que le vide historique qui leur a été légué.

Cette reconnaissance du vide historique permet d‟introduire la nécessité de posséder des


racines pour vivre et s‟épanouir. Dans le but de vitaliser ces racines, la place privilégiée
occupée par la troisième génération est utilisée pour décrypter et recréer l‟histoire de la

145
famille. À l‟égard de leurs petits-enfants, les grands-parents adoptent une attitude plus
souple qu‟à l‟égard de leurs enfants.

Tout se passe comme si les générations successives permettaient d‟atténuer


progressivement l‟angoisse liée au traumatisme. L‟arrivée de la troisième génération
permet à la deuxième de sortir d‟une relation duelle et aspirante. La coexistence de trois
générations, attestant la victoire de la survie, permet d‟utiliser l‟énergie du système à
d‟autres fins. […]

Par cette capacité de dialogue avec les grands-parents, les petits-enfants redéfinissent
les liens d‟appartenance et de dépendance. En devenant des sujets actifs, ils
remobilisent les processus de transmissions, recontextualisent les faits, participent à la
déritualisation des mécanismes de survie et à la création de nouveaux mythes, porteurs
de nouvelles libertés relationnelles. Les petits-enfants deviennent « thérapeutes » de
leurs grands-parents.

Une tâche d‟exploration peut dès lors leur être confiée. En faisant appel à tous les
membres de la famille, ils doivent reconstituer l‟histoire de la famille avant le
traumatisme et son évolution depuis lors.

3. Commentaires

Jan Assmann (2010, pp. 28-31) précise une dimension importante, celle du souvenir.
Dans le souvenir, nous dit-il, le passé se reconstruit. Pour pouvoir s‟y rapporter, il faut
prendre conscience du passé en tant que tel, ce qui suppose deux choses :

a) qu‟il n‟ait pas entièrement disparu : il faut qu‟il en reste des témoignages ;

b) que ces témoignages présentent une différence caractéristique par rapport à


l‟« aujourd‟hui ».

Jan Assmann émet l‟hypothèse que la mort est la forme originelle, l‟expérience de cette
rupture entre l‟hier et l‟aujourd‟hui, où il s‟agit de choisir entre disparition et
préservation. Ce n‟est qu‟en prenant fin, et ce radicalement, que la vie revêt la forme

146
d‟un passé sur lequel peut se construire une culture du souvenir. Il associe ainsi la
« scène primitive » à la culture du souvenir. Il compare la façon dont un homme devenu
vieux peut se souvenir de sa vie (soit naturellement, soit grâce à certaines techniques
d‟entraînement et d‟enrichissement mnésiques) et la mémoire de cette vie dans la
postérité. Ainsi, conclut-il, on peut mesurer l‟élément spécifique culturel du souvenir
collectif (Assmann, 2010, pp. 30-31).

Pour permettre à la mémoire de rester vive, mais aussi pour qu‟elle donne vie, nous
avons pris le parti de penser que le témoignage écrit, le texte-témoin, pourrait avoir cette
fonction et cette force.

147
148
CHAPITRE 3

Le texte pour témoigner

près avoir successivement précisé les notions d‟expérience (chapitre 1) et de

A traumatisme (chapitre 2), il nous faut maintenant aborder la notion de texte-


témoin. Notre choix est bien de porter notre attention sur l’écriture pour
témoigner d’une expérience traumatique. Dans une première section de ce chapitre 3,
nous envisagerons à travers des exemples particuliers les divers médias permettant
d‟attester et de laisser trace de l‟expérience traumatique vécue : musées, colloques et
congrès, documentaires filmés, compositions musicales, poésie, etc. Dans la seconde
section, nous examinerons l‟acte d‟écrire pour témoigner, en détaillant les positions de
l‟écrivain et du lecteur ainsi que les diverses formes d‟écriture et leur visée.

1. Comment peut-on témoigner

Parmi les nombreuses formes possibles de témoignage de l‟expérience traumatique,


nous considérerons successivement un musée (le Musée Juif de la Déportation à
Malines), une conférence internationale et un documentaire filmé portant sur les enfants
cachés, deux témoignages écrits sur les Niños de la guerra et les « enfants perdus » du
franquisme, la quête pour retrouver et transmettre par le film des actes héroïques de
résistance, enfin le témoignage par le chant, la musique et la poésie.

1.1. Nathan Ramet : Le Musée Juif de la Déportation et de la Résistance. Entre lieu


de mémoire et texte

J‟ai rencontré Nathan Ramet à Malines, au Musée Juif de la Déportation et de la


Résistance, dont il est le président, et à Anvers, où il réside. Auteur d‟une contribution

149
intitulée « Les morts de ma vie » (Ramet, 1997), il a également écrit « en rouge », dans
l‟immédiat après-guerre, un journal où il parle surtout de son père. Seule son épouse l‟a
lu à ce jour1.

1.1.1. Le Musée

À propos du Musée, voici ce qu‟en dit Nathan Ramet : « Le musée, un retour à l‟endroit
que je n‟ai jamais quitté »2. Et il ajoute : « Tout passe sauf le passé ».

Le Musée Juif de la Déportation et de la Résistance se situe à Malines 3, dans une aile de


de l‟ancienne « caserne Dossin ». C‟est là que les nazis installent en juillet 1942 le SS-
Sammellager-Mecheln, centre de rassemblement pour la déportation des Juifs de
Belgique. Ce centre sera le point de départ de la déportation de 24.916 Juifs et 351
Tsiganes entre 1942 et 1944, vers Auschwitz. Les deux tiers seront gazés à leur arrivée.
À la libération des camps nazis, seules 1.221 personnes reviendront, dont Nathan Ramet
et Siegi Hirsch, pour ne citer que deux noms qui nous sont proches.

Cette caserne, véritable « antichambre de la mort », deviendra un des rares musées


européens à témoigner sur les lieux mêmes des événements des horreurs subies par les
victimes des persécutions raciales au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ce musée
constitue un moyen de lutter contre l‟oubli.

Outre sa vocation de musée et de centre de documentation, ce lieu remplit également la


fonction de mémorial. Parmi les milliers de personnes parties de ce lieu pour ne jamais
revenir, beaucoup n‟ont pas de sépulture. Pour leurs familles et leurs proches, ce centre
est aussi un endroit de recueillement.

Le centre de documentation a pour mission de rassembler et d‟ouvrir à la consultation


un ensemble d‟informations concernant la persécution de Juifs et de Tziganes en

1
Interview de Nathan Ramet par M.C. Rejas Martin, 5 décembre 2008.
2
Ibid.
3
Malines (Mechelen) est située à 25 km au nord de Bruxelles. Cette ville néerlandophone, chef-lieu
d‟arrondissement, est en Région flamande et en Province d‟Anvers.

150
Belgique et dans le Nord de la France4. On peut y consulter des albums comprenant des
milliers de photos des déportés, classés par ordre alphabétique.

Jusqu‟il y a peu, la mémoire des déportés tziganes était, quant à elle, pratiquement
inexistante. Mais à partir des années 1990, les rares rescapés tziganes furent enfin
associés aux commémorations.

Le Musée, exprime Nathan Ramet, entend « pérenniser la mémoire de la Shoah ».


Nathan Ramet raconte :

Je suis ensuite arrivé à Auschwitz, et y ai subi la première sélection. J‟ai dû me


mettre du côté droit et mon oncle, le frère de ma mère, qui avait été déporté via la
caserne Dossin avec le VIIe convoi a dû se mettre du côté gauche. Nous avons dû
nous mettre en file et nous déshabiller complètement. Tout le monde a été rasé,
douché et a ensuite reçu un uniforme rayé et des blocs en bois en guise de
chaussures. Nous avons été contraints de nous placer par ordre alphabétique, ce
qui était en fait très ironique dans la mesure où nous avons alors tous reçu un
numéro tatoué sur l‟avant-bras gauche. À partir de ce moment-là, nous sommes
devenus des numéros. Nous n‟avions plus d‟identité.

Lorsque je me suis trouvé dans la file, j‟ai demandé à la fille qui m‟avait tatoué ce
qui allait se passer avec mon oncle. Elle m‟a répondu : « Tu n‟es ici que depuis
quelques heures et tu ne sais rien encore ! Tu vois cette cheminée, c‟est là qu‟il est,
dans la fumée, et si ce n‟est pas maintenant, ce sera ce soir ou demain matin. »
Être dans la file de gauche signifiait la vie, dans celle de droite, la chambre à gaz.
Étant donné qu‟à ce moment-là, je ne savais pas qu‟il y avait des chambres à gaz,
je n‟ai pas compris sa réponse.

Après le tatouage, nous avons été pourchassés par les SS et leurs chiens. Nous
marchions sur des personnes qui étaient tombées à cause de leurs lourds blocs de
bois. Nous avons été poussés dans une des fameuses baraques d‟Auschwitz-
Birkenau. Le jour suivant, nous avons été punis. Nous avons été obligés de rester

4
Cf. http://www.cicb.be/fr/casernedossin.htm.

151
debout pour l‟appel dans la boue, l‟urine, les excréments et avec une horrible
odeur de viande brûlée. C‟était affreux.

J‟avais 18 ans en 1943. Les hommes entre 18 et 35 ans tenaient, les hommes de
plus de 35 ans tombaient les uns après les autres. Ils ont été emportés et nous ne
les avons plus jamais revus. Un kapo français nous a parlé de deux convois de
Juifs de nationalité belge partis en septembre de la caserne Dossin, le XXe et le
XXIIe convoi. Il nous a raconté comment la sélection s‟était passée et comment ils
avaient été amenés à la chambre à gaz. « Les gens étaient gazés ! » C‟est alors
seulement que j‟ai compris ce qui s‟était passé avec mon oncle.

Après un mois, il y a eu une deuxième sélection. En ces quelques semaines, j‟avais


terriblement maigri et j‟étais très affaibli. Presque tout le monde avait la diarrhée.
La ration de pain que nous recevions était non seulement particulièrement petite,
mais elle était aussi bien souvent moisie. L‟eau n‟était pas pure. Nous n‟avions ni
savon ni serviettes pour nous laver. Nous n‟avions rien. Quant aux latrines… elles
étaient comme vous les voyez dans les films. Je n‟étais donc plus le jeune homme
qui avait été sélectionné le 3 novembre pour le travail. L‟un après l‟autre, nous
devions nous avancer. La file de gauche signifiait cette fois-ci accompagner un
commando à Varsovie. Pendant la sélection, j‟ai été poussé vers la droite. Je
resterais donc à Birkenau.

La panique régnait, de nombreuses personnes étaient blessées et gisaient sur le sol.


Dans ce chaos, j‟entrevis la chance de me faufiler ni vu ni connu entre deux
baraques et de me remettre dans la file. J‟ai bombé mon torse. Je partais de l‟idée
que j‟avais encore de la famille à Varsovie, ma famille est originaire de cette
région. À ce moment-là, je ne savais rien de la destruction du ghetto de Varsovie.
Le dos droit, la poitrine en avant, j‟ai alors été poussé vers la gauche. J‟ai toujours
eu beaucoup de chance. Parfois, la chance passe et il faut la saisir avant qu‟elle ne
s‟éloigne5.

5
Interview de Nathan Ramet par M.C. Rejas Martin, 5 décembre 2008.

152
Face à l‟obscurcissement de la mémoire, il s‟impose de comprendre ce passé et d‟en
raconter l‟histoire, de génération en génération, et notamment celle qu‟ont subie ces
25.000 prisonniers à la Caserne Dossin à Malines et qui furent déportés directement à
Auschwitz et dont presque aucun n‟a survécu.

L‟objectif des expositions présentées dans le musée est de rendre visage à ces hommes,
à ces femmes, à ces enfants qui furent massacrés. Il permet aussi de s‟approcher d‟eux,
d‟une certaine manière. Et nous pourrions faire l‟analogie avec ce qu‟exprime
Soljenitsyne à propos des témoins qui disparaissent au fil des années :

Plus nombreuses, entre les faits et nous, les années sans écritures, et plus difficile
de rassembler les témoignages épars des rescapés (Soljenitsyne, 2008, pp. 91-92).

1.1.2. La lettre

Une lettre nous a été remise par Nathan Ramet lors d‟une de nos rencontres. Un climat
de confiance s‟était réellement installé entre nous qui permettait probablement ce
« don ».

Cette lettre a été écrite en 1946 par un des rescapés des camps de concentration, il y est
question de Nathan Ramet, du regard que cet ami portait sur lui. Un grand respect. Cette
lettre, Nathan Ramet ne la recevra que des années, des années plus tard. Ils s‟étaient
perdus de vue dès la fin de la guerre et l‟auteur était parti vivre aux États-Unis.

153
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1.1.3. « Les morts de ma vie » (Ramet, 1997)

Avec « Les morts de ma vie » (Ramet, 1997), nous soulignons une des difficultés du
témoignage, celui de sa nécessité, mais aussi celui de la souffrance que peut engendrer le
fait de témoigner, en ce sens où il renvoie inexorablement à l‟expérience traumatique :

Et puis vinrent l‟avant-guerre et la guerre. Les réfugiés juifs allemands nous avaient
parlé de tortures, de disparitions mystérieuses dans des camps de concentration, de
morts, de beaucoup de morts. La guerre civile d‟Espagne, la guerre d‟Abyssinie,
l‟invasion de la Pologne, beaucoup de morts, mais des morts abstraits (p. 40).

Le thème de cet écrit est le silence, l‟esthétique et la mort. Je cherche encore toujours,
l‟esthétique ; elle est dans mon récit encore, toujours absente. On verra peut-être plus
tard (p. 42).

Je dois maintenant écourter mon récit ; le souvenir, mon ton froid, mon indifférence à
la mort, d‟abord m‟effraient (p. 42).

Je cours tout le chemin. Lorsque ma mère me revoit, elle s‟évanouit, reprend


connaissance, me regarde, ne me reconnaît pas, me dit que j‟ai un œil en verre et me
demande si je suis bien le même que lorsque je l‟ai quittée. Elle ne demande rien au
sujet de mon père. Ce n‟est qu‟une semaine plus tard qu‟elle me pose des questions
(p. 43).

La mort qui me révolte, c‟est la mort qui détruit avant terme, la mort provoquée par la
violence, les guerres, la mort de femmes et d‟enfants, la mort qu‟on appelle « contre-
nature » (p. 43).

En pèlerinage à Auschwitz, mon épouse m‟accompagna visiter le cimetière de


Chrjanow où mon père est enterré. Je cherchai l‟endroit (à 50 mètres près), qu‟on
m‟avait indiqué. Je récitai la prière des morts et un psaume que je ne pus terminer, car
je croulai, je tombai, je ne pouvais arrêter de pleurer. J‟avais plus de soixante ans et je
n‟avais pleuré qu‟une seule fois dans le passé (p. 43).

Je suis très sollicité dernièrement comme témoin ; cela aide l’histoire et la vérité,
mais cela ne m’aide pas moi. Dans une interview de quatre heures pour la télévision
flamande, dans mes témoignages dans les écoles, chaque fois que je raconte la mort de

161
mon père et les retrouvailles avec ma mère, je dois m‟arrêter de parler, la gorge serrée,
attendre que cela passe (pp. 43-44). (Ramet, 1997 ; souligné par nous).

Comment témoigner ? Un musée, une lettre, un court récit Ŕ comme nous venons de le
voir Ŕ peuvent laisser trace et contribuer au témoignage. Nous allons maintenant nous
arrêter à un documentaire et à un colloque auquel nous avons déjà fait référence
précédemment (chapitre 1, section 1.2 et chapitre 2, section 2.1).

1.2. Shaul Harel : un colloque-témoin et un documentaire

1.2.1. Colloque international des enfants cachés

Du 15 au 19 avril 2007 se déroulait pour la première fois à Jérusalem la Conférence


internationale des « Enfants cachés en Belgique pendant la Shoah », rassemblant
quelque 330 personnes du monde entier, venues se retrouver, partager leurs souvenirs,
leurs souffrances. Pour ces enfants cachés, il s‟agissait à la fois de renouer entre eux et
d‟honorer leurs bienfaiteurs, sans doute une dernière fois.

L‟objectif de cette conférence : se parler, se reconstruire, se raconter, et participer à des


ateliers. « Notre histoire est très particulière. On nous appelait “les enfants de l‟ombre”,
car nous n‟avions pas de passé. » Ainsi s‟exprimait le professeur de médecine en
neuropédiatrie, Shaul Harel, initiateur et président du colloque.

Robert Fuks, enfant caché et présent au colloque, rappelle ceci :

Le 3 septembre 1942 eut lieu la rafle du quartier de la gare du Midi à Bruxelles,


quartier habité à l‟époque par de nombreux immigrés juifs. Vers 20 h, coups de
crosses dans la porte d‟entrée, puis irruption de trois membres de la Gestapo, armes au
poing. Mon père, ma mère, mon frère (9 ans) et moi (6 ans) devions partir sur-le-
champ, avec quelques vêtements. Mon père s‟est rebellé, il a été violemment giflé. Ma
mère a alors fait une grave crise de nerfs en poussant des hurlements, ce qui
m‟apparaît aujourd‟hui comme une arme ultime de défense de sa part pour sauver sa
famille. Cette situation tragique et de « folie » n‟était sans doute pas prévue par les

162
Allemands. C‟est ainsi que ma mère, mon frère et moi pûmes rester provisoirement à
la maison. Mon père a lui été immédiatement embarqué et déporté de la caserne
Dossin à Malines vers Auschwitz avec le VIIIe convoi le 8 septembre 1942, je ne l‟ai
jamais revu. Mon frère et moi sommes restés quelques semaines chez une amie de
mes parents, avant d‟être cachés sous le nom de Lambrecht au Couvent St-Joseph à
Gilly jusqu‟au 1er avril 1944, puis transférés au Home Reine Élisabeth à Jamoigne,
jusqu‟à la Libération. C‟est Andrée Geulen qui a opéré ce transfert. Je l‟ignorais
jusqu‟en 1987 lorsqu‟elle m‟a raconté les détails de mon histoire d‟enfant caché,
histoire que j‟ai reconstituée après l‟avoir enfouie au fond de moi pendant plus de 40
ans.

La Conférence de Jérusalem m‟a permis de donner une relecture des événements


tragiques de la rafle et de la déportation de mon père. Ma mère a subi un choc
émotionnel intense, provoquant chez elle une profonde dépression. Il lui a fallu
plusieurs années pour en guérir.

Par ailleurs, Robert Fuks, auquel nous reviendrons à propos du livre Pourquoi pas moi ?
(voir dans la seconde partie, chapitre 2, section 2.2), participe également au
documentaire de Shaul Harel. C‟est ainsi qu‟on peut voir qu‟ils ont non seulement des
expériences communes, mais qu‟ils ont aussi partagé des moments dans ces maisons où
Siegi Hirsch était éducateur.

David Rossler, un de ces anciens enfants cachés, témoigne :

Les années avançant, cet événement était sans doute le dernier du genre. S‟il a
révélé aux Israéliens une réalité que bien souvent ils ignorent, celle des enfants
cachés, il nous a permis de nous rendre compte que nos problèmes n‟étaient pas
personnels, qu‟ils étaient partagés par le plus grand nombre. Soixante ans après les
faits, beaucoup d‟entre nous surprotègent leurs enfants et petits-enfants, sursautent
encore lorsqu‟on sonne à la porte, ou font des cauchemars. La plupart n‟ont rien
raconté à leurs enfants, mais ont écrit des livres ou des documents à l‟attention de
leurs proches. Il nous faut vivre avec ces problèmes en nous disant que nous avons
la chance d‟être en vie. Sans nous en sentir coupables.

163
1.2.2. Film documentaire sur l’enfant caché : Les enfants sans ombre

À la suite du congrès, Shaul Harel éprouve la nécessité de poursuivre son projet autour
du témoignage par la réalisation d‟un film documentaire : Les enfants sans ombre 6.
Dans ce film, l‟histoire de Shaul Harel rejoint l‟histoire de tous les enfants cachés. Cette
histoire singulière touche à l‟universel. Charlie Hilsberg, alias Shaul Harel,
neuropédiatre israélien, enfant caché à l‟âge de 5 ans en 1942 en Belgique, raconte.
Devant les portes des maisons où il a été caché et grâce au témoignage de sa soeur
Regina plus âgée que lui, il raconte en s‟adressant à ses filles et à ses petits-enfants :
caché en Belgique par le réseau CDJ, parti en Israël à l‟âge de 12 ans, il n‟a découvert
son histoire qu‟il y a à peine quelques années, grâce à Andrée Geulen…

Le documentaire retrace son parcours, l‟histoire d‟une survie et les étapes d‟une
reconstruction. Il met en scène la transmission d‟une mémoire familiale qui s‟inscrit
dans un destin collectif. En cela, cette histoire fait écho à celle de milliers d‟autres.

Ill. 9. Shaül Harel, Robert Fuks, dans les homes pour enfants après la guerre

6
Bernard Balteau. Production RTBF et Dérives. 2009.

164
Questionnaire

Voici ce que répond Shaül Harel au questionnaire que nous lui avons présenté.

1. When did you decide to write about your childhood and about the story of your
parents? Did you write yourself or did you ask to someone else to write your own story?

I decided to tell the story of my childhood and my friends when the time was ripe. I was
more secure after building a family and accomplishing my professional academic
career. My wife Dalia helped me to undertake historical research and write my own
story.

2. At wich moment of your life did you decide to write or to talk about your personal
experience? What was your main motive? Did some life events or some people decide
you to write or to talk about your past?

My main motive was to return to my past and learn more about the unique and
wonderful story of the hidden children in Belgium during the Holocaust. There were
some trigger points that pushed me to organize an international congress of hidden
children from Belgium and hold it in Jerusalem. The main points were:

a) My first visit to Auschwitz 6 years ago;

b) The visit to my parents home in Brussels 60 years later, especially the wall on the
roof behind which we were hidden;

c) The meetings with Andrée Geulen in Brussels, and from whom I learned a lot from
my past.

3. Did you want to bear witness or was you reluctant to do it?

I became obsessive in bearing witness and am telling the story to my children,


grandchildren and friends

4. Which were the different stages of this process?

165
The trigger points as described above, the congress in Jerusalem, the filmed workshop
in Herbemont in the Ardennes, and the documentary movie: ŖChildren without a
shadowŗ, made by Bernard Balteau, the Dardenne’s brothers, and the Belgium
television.

5. Did someone or something inhibits your wish to write or to talk about your story?

Nobody.

6. Do you make some differences between oral or written testimonies and other forms
of testimony such as movies, filmed reportages or art expression?

All the expression modalities are appropriate.

7. What was the personal meaning and the personal function of your testimony?

To provide an historical document about the hidden children in Belgium, to give credit
to the Saviors, to stress the heroic acts of the parents who gave up their children to be
saved by strangers, and to stress the resilience of the hidden children. Moreover, to
stress the influence on the second and third generations.

8. What was the repercussion of your testimony for yourself and for your family?

For me, a great relief and for my family a better understanding of what kind of human
being and was and am.

9. Albert Camus said: “To the terrible stubbornness of the crime we have to oppose the
terrible stubbornness of the testimony”. What is your opinion with regard to this
sentence

I agree completely with this.

10. Do you have some additional comments about your testimony experience?

I strongly hope that my testimony will affect generations to come, never to forget,
always to learn from history and that good people should always be ready to save
others and that there is always a light at the end of the tunnel.

166
1.3. Avec Jose Luis Peñafuerte : Niños 7 et Los caminos de la memoria

Tout se passe comme si chaque guerre avait sa « personnalité » propre qui crée
pour les enfants des conditions de blessure et de réparations différentes. (…) Ces
enfants mûrissent trop tôt parce que, ayant été rendus sensibles aux malheurs, c‟est
qu‟ils savent mieux le voir. (Boris Cyrulnik, Les Vilains Petits Canards)

Pourquoi Jose Luis Peñafuerte ? Essentiellement ou probablement parce qu‟il tente de


nous faire découvrir un aspect assez méconnu de la guerre civile espagnole : celui des
enfants républicains expulsés de leur pays. Dans ce documentaire Niños, il s‟intéresse à
ce que sont devenus, soixante ans après leur départ forcé de l‟Espagne, ces Niños de la
guerra, comme on les appelle toujours aujourd‟hui. Ce qu‟ils sont devenus, notamment,
après « de bien longues vacances » pour certains.

Retenons pour le moment que Niños fait découvrir d‟autres enfants de la guerre qui ont
tous des histoires singulières à raconter. Au total, trente mille enfants ont été évacués
d‟Espagne pendant la guere civile. Jose Luis Peñafuerte engage, comme il le dit à
travers ce documentaire, un parcours initiatique de sa propre histoire d‟exilé.

Un autre documentaire retient notre attention et soulève de nombreuses questions : Les


chemins de la mémoire. Ce documentaire témoigne de la dictature franquiste et des
charniers qu‟elle a laissés. Il traite également de la nécessité de réhabilitation des
victimes, et du travail d‟archéologues à la recherche des victimes du passé.

La dictature de Franco, un des régimes les plus violents et longs de l‟Europe du


vingtième siècle, est un sujet qui a été gardé sous silence par l‟Espagne depuis qu‟elle a
pris fin, il y a plus de trente ans. En décembre 2007, la loi de la mémoire historique est
votée malgré les controverses. Le gouvernement espagnol entend enfin lever le voile sur
cette période, et rendre justice aux centaines de milliers de victimes du franquisme.

José-Luis Peñafuerte, lui-même descendant d‟exilés, nous emmène à la recherche de


cette mémoire.

7
http://www.cinergie.be/film.php?action=display&id=425.

167
Les pièces du puzzle incomplet dans la mémoire de l‟Espagne sont encore nombreuses :
les fosses, les camps de concentration, les prisons, les routes de l‟exil, et les traces
encore vivaces du franquisme…

Notre rencontre avec Jose Luis Peñafuerte (14 janvier 2010) fut assez originale car,
dans ce cas, l‟interviewer se trouvait lui-même interviewé et en quelque sorte en
position de témoin de témoins. La rencontre porta d‟abord sur les raisons qui l‟avaient
amené à réaliser ce travail sur le témoignage et à choisir ce moment-là précis de la
guerre civile et pas un autre. Il s‟agit en somme, dit-il, d‟entreprendre à partir de là un
chemin, une exploration. Nous sommes des héritiers de « ces histoires », affirme-t-il.

Le point pivot, je n‟avais pas encore terminé mes études de cinéma, il me restait
deux ans, j‟avais commencé à prendre une certaine assise, une confiance en moi,
faire des études de cinéma dans un milieu où on ne te pousse pas nécessairement
dans cette direction. Un exercice était demandé : chercher dans soi-même pour
raconter des histoires, processus latéral ; aller puiser en nous, en faisant toute une
série d‟exercices, exploiter toute notre richesse. On nous demandait de préparer
notre projet de fin d‟études.

Le hasard, mais pas vraiment le hasard, plutôt le bon moment, je voulais construire
quelque chose autour de ce qui me touchait, les deux territoires qui me
concernaient : la Belgique et l‟Espagne. Aller et retour avec l‟Espagne et la
Belgique. Nostalgie, amitié, perte d‟amis, les racines, fidélité dans l‟amitié.
Équilibre entre deux pays, deux milieux sociaux différents…

Et je tombe sur cette histoire des enfants de la guerre qui me permettait d‟explorer
tout ça. Je ne savais pas par quel biais aborder cette histoire des enfants de la
guerre.

Dans le processus de préparation du projet en 3e, je ne savais pas par quel biais
concret pouvoir explorer mes sentiments. Je rencontre un ancien brigadiste
international, mais j‟arrive trop tard, vu l‟âge que j‟avais et le sien, mais il m‟avait
permis d‟aller plus loin dans le processus et j‟arrive à une expo des enfants de la
guerre. Je suis confronté à cette histoire : parler de l‟enfance, blessures, souvenir

168
d‟enfance, mon grand-père mat‟, s‟occupait beaucoup de nous, je me souviens de
quelques bribes de conversation. C‟est au moment où ce dernier décède, qu‟il
réalise qu‟il se trouve dans un moment de passation de l‟histoire, dans une
nécessité. Tout un acquis de souvenirs remonte à la surface, exploration des
histoires de ces enfants oubliés. Tirer des leçons personnelles à partir de l‟histoire
de ces enfants.

Lorsqu‟on fait un film, on est plongé dedans, on n‟a pas le temps de baisser les
bras, on est des éponges, on n‟a pas le temps de se laisser fragiliser, on a des
personnes en face de soi qui sont encore des blessés. Après, quand on est
spectateur de son film, détaché de tout le travail, tu te rends compte pourquoi et
comment tu as fait ce travail.

On parlait peu de ces choses-là dans ma famille. Mes parents réalisent qu‟ils ne
vivront jamais en Espagne. On se retrouve avec des émotions, tes émotions que tu
retrouves dans le film. Après le film Niños, je me suis senti plus fort, transformer
cette expérience en richesse. Vivre ici, un lieu où on construit familialement des
choses, mais pour le reste, professionnellement, ça peut être n‟importe où. Voilà
pourquoi ce projet.

Dix ans après, je peux parler « témoignage », avant, ça ne faisait pas partie
culturellement du milieu familial. Il fallait s‟en sortir, aller de l‟avant. Parler du
témoignage à qui parlait très peu de tout cela, rares les exilés qui en parlaient
facilement de manière intimiste. On dit souvent : on saute une génération pour
parler. Mais mine de rien, des bribes de choses circulaient, je me rends compte de
l‟importance de ces silences qui en disaient long.

J‟ai pris conscience de l‟importance du témoignage plus tard, même les silences
c‟est du témoignage. En voyant l‟aspect biologique des gens, les témoins
commençaient à ne plus être là pour témoigner. J‟ai pris conscience du terme
témoignage, il y a une dizaine d‟années. Depuis lors, j‟ai plusieurs témoignages,
mais je n‟arrive pas à le faire directement sur mes parents, j‟aurais du mal. On a
préservé une trentaine de témoignages autour de la guerre, et là j‟ai entendu mon
oncle parler intimement. Proximité, pudeur, sa version, comment il l‟a vécu.

169
Le témoignage se fait dans la prise de conscience d‟un cheminement. On ne parlait
pas beaucoup, Oir, ver y callar, tics acquis pendant la dictature. Pas de tabous,
mais toujours cette peur, silence lié à la peur, même si « qui allait entendre à
Bruxelles ? »

Et puis, mon père et ma mère travaillaient. Mon grand-père avait vécu la guerre
civile. Lui, moins par peur, mais plus par le traumatisme lié à la guerre civile entre
frères, méfiance, toute la folie d‟une guerre civile. On parle alors de manière très
généraliste.

Je suis en décalage, car mon cheminement où tu découvres des choses, mais tu ne


peux pas demander à ton père de faire le même processus. Processus de mes
parents, différents. Parlaient-ils entre eux ? Je ne pense pas. Plutôt que parler, ils
ont agi. Notamment, lorsqu‟ils retournent en 83. Partir avec un projet. Mon père
voulait devenir un acteur démocratique de son pays.

Ils reviennent à Bruxelles quatre ans après, projet à la dérive. Palpe alors l‟énorme
frustration et déception qui se réouvrent. Retourner en Espagne, c‟était pour
renouer avec les racines.

Fils d‟exilé, mon père ne se reconnaît pas dans la notion d‟exilé. Mettre une valeur
ajoutée. Rester en Espagne, se retrouver dans un pays qui est une prison. Il avait
quité à 17 ans sa belle ville de Séville. Processus qui ne s‟est pas fait. Que dire
alors ? [Mes] parents n‟ont pas été aidés à parler.

[Les] parents font le processus grâce aux films, aux questionnements qui
s‟enclenchement. Les dialogues se nouent en écoutant des témoignages. Le
processus [alors s‟enclenche]. Ma mère témoigne à travers le témoignage. Je
connais leur histoire, ils m‟ont raconté leur trajet.

Parler du ressenti, c‟est très difficile. Mais des personnes ont fait ce travail de
mémoire. Marcos Ana raconte son histoire de l‟itinéraire d‟une personne alors que
Jorge Semprún déteste raconter pour raconter, déteste les anciens combattants,
mais les camps impossibles à raconter, comment survivre après la libération. Le
suicide après la libération des camps alors que tu viens d‟échapper à la mort…

170
Différences entre les supports ? D‟abord, les témoins, l‟écrit est la première étape,
avant d‟en parler, ils ont écrit un journal intime, quelques lignes, ce qui permet de
structurer leurs souvenirs, de se construire un souvenir, une écriture mentale de ce
qu‟il n‟est pas possible de dire.

La parole vient par la suite, mais comment ? Il faut que quelqu‟un vienne
interroger la parole. Le danger est de trop construire un discours, mais c‟est déjà
bien, car c‟est pour que les autres comprennent. Il faut que quelqu‟un provoque la
parole.

Thèse, film, témoignage, on est des héritiers, on veut faire ce qu‟eux n‟ont pas eu
la possibilité par le mode d‟expression qu‟on connaît. L‟écrit surpasse le cinéma.
Ce dernier est lié à la technique, tu ne peux pas tout raconter. Dans un film, tu
peux extraire l‟essence d‟un sentiment, dans l‟écrit tu peux tout exprimer.

1.4. Avec Montse Armengou : Les enfants perdus du franquisme 8

Montse Armengou, journaliste, explique qu‟on ne savait rien de l‟enfer de ces femmes
incarcérées parce qu‟elles étaient républicaines ou simplement mères, sœurs ou épouses
de militants communistes ou anarchistes. Le pouvoir franquiste a voulu soustraire les
« enfants de rouges » de l‟influence idéologique de leurs parents en les plaçant dans des
institutions, voire en changeant leur nom, facilitant ainsi les adoptions irrégulières.
Beaucoup de mères n‟ont jamais pu retrouver la trace de leur fils ou de leur fille.

Pendant la dictature, on ne parlait pas, mais avec la démocratie, vingt-cinq ans après la
mort du dictateur, que savait-on de plus ? Il aura fallu soixante ans pour que les langues
se délient et qu‟une page obscure des années de pouvoir de Franco sorte de l‟oubli. Le
documentaire fait parler pour la première fois des victimes d‟une tragédie qui a vu, de
1938 à 1945, des milliers d‟enfants être arrachés à leurs mères détenues dans les prisons
du Caudillo.

8
Les enfants perdus du franquisme (Els nens perduts del franquisme) Montse Armengou et Ricard Belis
Documentaire - Espagne - 2002 - 30 min. Production : Muntsa Tarres - Musique : Victor Cortina. Mais
soulignons également : La fosas del silencio et Le convoi des 927.

171
Il a fallu un an à Montse Armengou pour retrouver témoins oraux et documents écrits
prouvant ces atrocités. Elle a travaillé en équipe avec le journaliste Ricard Belis, le
cameraman Walter Ojeda et l‟historien Ricard Vinyes, de l‟université de Barcelone,
spécialiste du monde pénitentiaire sous le franquisme.

Les recherches ont été particulièrement difficiles. Beaucoup de témoins sont morts. Les
mères sont très âgées, souvent malades. Leurs fils et leurs filles ont la soixantaine, ils
ont encore parfois peur de témoigner. Les archives sont rares, dispersées, non triées,
abîmées par l‟humidité, quand elles n‟ont pas été délibérément détruites après la mort
de Franco.

1.5. Michèle Massé : L’engagement. Le film documentaire pour témoigner

Le 8 juin 1942, Josèphe Cardin, adolescente catholique, porte l‟étoile jaune par
solidarité pour son amie Pearl. Elle est arrêtée par la police française et incarcérée aux
camps des Tourelles, puis à Drancy au motif d‟être « amie des Juifs ». Quand on la
libère trois mois plus tard, Jo s‟engage dans la Résistance. Cet acte de résistance et son
passage dans les camps marqueront sa vie à jamais.

Michèle Massé nous raconte le destin d‟une héroïne, sa mère. La veille d‟une
intervention chirurgicale, Josèphe Cardin, « Jo », téléphone à sa fille Michèle Massé, la
réalisatrice du film. Elle lui dit : « Tu sais ce qu‟il y a à faire s‟il m‟arrivait quelque
chose ». Jo meurt au cours de cette opération. Des années après, la réalisatrice
s‟interroge sur la demande de sa mère et le passé de Jo surgit. Le film redonne vie à Jo
et nous questionne sur l‟engagement. Mais il redonne vie aussi à sa fille, la réalisatrice
du film.

Quelques extraits du synopsis dont Michèle Massé m‟a transmis l‟entièreté :

Ma mère, Josèphe Cardin, me téléphone un soir. Elle doit subir une opération
chirurgicale le lendemain. Elle me dit que je sais ce qu‟il y a à faire si jamais il lui
arrivait quelque chose. Je ris et dis qu‟il ne lui arrivera rien. Elle meurt
brutalement au cours de cette opération. C‟était le 6 mars 1992.

172
Ce « qu‟il y a à faire » concerne l‟endroit où elle voulait que ses cendres soient
dispersées. Quel est ce lieu ? Je commence à chercher la réponse à cette question,
en allant sur les traces de ma mère, dans son histoire, et c‟est le passé qui ressurgit.

Le 8 juin 1942, Josèphe Cardin, lycéenne à Paris, porte l‟étoile jaune sans être
Juive. Alors qu‟elle descend le boulevard Saint-Michel, Josèphe est arrêtée. Elle
est immédiatement internée au camp des Tourelles, puis à Drancy, comme « amie
des Juifs ». Là, elle s‟occupe des premiers enfants qui transitent par le camp avant
d‟être déportés vers Auschwitz. Effarée et révoltée par ce qu‟elle voit, Josèphe fait
tout ce qu‟elle peut pour les aider. Miraculeusement libérée le 31 août 1942, elle
refuse de plier et s‟engage alors, ainsi que ses parents, Albertine et Joseph-Marie,
dans la Résistance.

Après la guerre, Josèphe se marie, essaie d‟oublier, donne le jour à sept enfants.
Quarante ans plus tard, elle voit à la télévision la série « Holocauste » et son passé
lui revient.

Josèphe reprend alors contact avec ses anciens camarades. Elle fait sienne la
devise de Voltaire « Ce qui touche le coeur se grave dans la mémoire » et se bat
pour la mémoire de la Shoah. Ces mois de détention qui ont marqué sa vie, elle ne
cesse de les décrire dans des témoignages, publiés dans « Le Monde Juif » ou
qu‟elle édite. Quelques mois avant son opération, elle réalise un vieux rêve et se
rend enfin pour la première fois en Israël. Elle espère d‟ailleurs y retourner très
vite.

En décembre 1992, Josèphe et ses parents reçoivent, à titre posthume, le titre de


Justes parmi les Nations par Yad Vashem.

Je sais instinctivement que c‟est dans ce passé que je trouverai la réponse à la


demande de ma mère. Je m‟y engage donc. Le film raconte cette quête que
j‟entreprends.

J‟ai commencé à écrire mon premier scénario à dix-sept ans, dans un grand cahier
d‟écolier. J‟y faisais le récit de l‟histoire de ma mère pendant la guerre. Elle me
racontait et j‟écrivais. Elle m‟en avait déjà parlé bien des fois depuis mon
adolescence, peut-être pour s‟assurer que dans des situations difficiles je me

173
situerais toujours du « bon » côté de la barrière, sûrement aussi parce qu‟elle
sentait mon désir de la transmettre.

Pendant des années, trop jeune pour le mener à bien, j‟ai mis de côté ce scénario
inachevé. J‟ai aussi « oublié » ce que m‟avait dit ma mère la veille de sa mort.
Pourtant, lorsque s‟est enfin apaisée la douleur du deuil, j‟ai recommencé à penser
à sa demande et à en parler à mon entourage.

Aujourd‟hui, la vie quotidienne sous pression et les enjeux personnels peuvent


parfois nous faire négliger les prises de position politiques. Il me paraît donc
salutaire de faire revivre une femme comme Jo Cardin, qui par son action, nous
rappelle à nos propres engagements.

Avec ce film je réponds en même temps au désir de transmettre cette histoire et à


la volonté d‟assumer mon engagement filial (Michèle Massé).

Questionnaire

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidé à écrire au sujet de votre expérience
ou de celle de vos parents ?

J’ai décidé de faire le film L‟engagement qui témoigne de l’engagement de ma mère


pendant la Seconde Guerre mondiale 12 ans après son décès. J’avais bien des années
auparavant, à l’adolescence, commencé à écrire avec ma mère un scénario de long
métrage de fiction. Je l’ai abandonné, décevant sûrement ma mère, qui a, par la suite,
écrit des témoignages reprenant ce qu’elle m’avait raconté. J’étais à l’époque trop
jeune pour porter un tel projet.

J’ai refusé, dans le contrat de cession de droits d’auteur que j’ai signé quand j’ai
réalisé L‟engagement, que l’histoire de ma mère puisse être utilisée pour un scénario
de long métrage de fiction qui serait écrit par quelqu’un d’autre que moi. Cette histoire
fait partie de mon histoire et il me serait en effet très difficile que quelqu’un d’autre la
traite, même s’il était utile qu’elle soit racontée. J’accepterai peut-être une
collaboration dans ce sens.

174
Je ne sais pas précisément pourquoi j’ai eu envie de raconter cette histoire au moment
où je l’ai fait, mais j’ai bien des fois été sur le point de renoncer.

2. Qu‟est-ce qui vous a motivé à le faire ?

J’ai renoué avec ce sujet de manière détournée presque. Un producteur avec lequel je
venais de faire un film dressant le portrait de plusieurs femmes chinoises m’a demandé
si j’avais un autre sujet. Je lui ai parlé de ma mère et les choses se sont réenclenchées
de cette manière. Mais il a fallu des mois pour en arriver à la version que j’ai tournée,
comprenant mon propre témoignage.

À un moment où je doutais de l’intérêt de mon projet, je suis allée au Mémorial de la


Shoah et ai lu une phrase du Président de la direction de Yad Vashem, Avner Shalev, à
propos des Justes parmi les Nations : « Mettre en valeur leurs actions, c’est mettre en
valeur ce qu’il y a de bon en l’homme. » Et le doute est parti. Cette phrase est en
exergue de mon film.

3. Quelles étaient vos réticences préalables par rapport au témoignage ?

J’avais énormément de réticences et en même temps il fallait que je fasse ce film, même
si à de nombreuses reprises j’ai souhaité l’abandonner. Ma famille était globalement
contre le fait que je fasse un film sur ma mère, pour tout un tas de raisons compliquées,
propres à chacun. C’était donc souvent difficile pour moi de continuer mon travail.
J’avais très peur de leur réaction à la vision du film.

4. Êtes-vous passé par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

Je suis passée par plusieurs étapes et je n’ai réellement décidé d’être à l’écran dans le
film que le premier jour de tournage. J’ai longtemps différé cette décision et les choses
se sont faites petit à petit. J’ai vraiment avancé un pas après l’autre. Je me souviens
avoir ressenti une incroyable libération quand j’ai mis le point final à la version de
scénario dans laquelle je commençais à envisager ma présence comme passeur présent
du témoignage.

175
5. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou
d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture,
etc. ?

Que dire ? Le cinéma est le mode d’expression qui est le mien, pourtant j’avais déjà
beaucoup travaillé à l’écriture du projet et là déjà le film se dessinait, vivant. Je trouve
que par rapport aux témoignages écrits de ma mère, que j’inclue dans le film, on est,
dans le film, dans quelque chose de présent et peut-être plus immédiatement dans
l’émotion, qui me semble une dimension indispensable du témoignage.

6. et 7. Quel sens a revêtu pour vous le témoignage écrit ? Quelle a été la fonction du
témoignage écrit ?

Pendant toute la durée de l’élaboration du film et plus particulièrement lors du


montage, la pression était permanente. Je voulais que le film soit réussi, qu’il soit à la
hauteur de ce qu’avait fait ma mère, qu’il rende hommage à ses actions. J’avais un
devoir à accomplir et je l’ai mené à son terme. Je l’ai ressenti comme une sorte
d’échange entre ma mère et moi, d’adulte à adulte, ce qui n’a pas été possible dans la
réalité de son vivant.

8. Quel impact le fait d‟écrire votre témoignage ou celui de votre famille a-t-il eu sur
vous et sur vous entourage ? Avez-vous remarqué des changements ?

Ma famille a aimé le film, ce qui m’a profondément soulagée, mais nous en avons peu
parlé après la projection et plus par la suite. Je ne sais pas si ça leur a apporté quelque
chose. Ça a remué des choses c’est certain, mais je ne sais pas exactement quoi pour
qui.

9. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, « qu‟il nous faut, à la terrible obstination du


crime, opposer la terrible obstination du témoignage ».

Oui il faut témoigner toujours, mais avec discernement et parcimonie parfois. Trop de
témoignages sur un thème peuvent avoir l’effet inverse de celui désiré, susciter la
lassitude.

176
10. Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage
de votre vécu ?

Ce film sera unique pour moi. Jamais je ne m’investirai plus de cette manière, ni en
bouleversant tellement mon intimité. C’est une expérience dont je ne ressors pas
indemne.

11. Bibliographie éventuelle de vos « écrits ».

L‟engagement, film documentaire de 52 minutes.

1.6. Le chant, la musique, la poésie avec Quilapayún

Comme nous l‟avons signalé dans l‟introduction, cette thèse sur le témoignage est
directement liée au parcours de ma vie. Faire le choix d‟évoquer l‟expérience du groupe
musical Quilapayún, comme manière de témoigner, c‟est non seulement rappeler
combien il est directement lié à ma vie puisque l‟un des membres du groupe est mon
compagnon depuis de nombreuses années, mais c‟est aussi et peut-être avant tout une
manière de montrer combien la musique et la poésie peuvent être un acte-témoin.

Le groupe Quilapayún est né en 1965 au Chili et fut fondé par Julio Numhauser,
Eduardo et Julio Carrasco. En 1966, Victor Jara en devient le directeur artistique. Ce
groupe de musiciens a pour objectif d‟associer des instruments traditionnels andins à
des textes poétiques et engagés politiquement. Progressivement, le groupe s‟agrandit.
En 1972, le président du Chili, Salvador Allende, nomme ce groupe ambassadeur
culturel du Chili et c‟est lorsqu‟ils sont en tournée en Europe, en 1973, que Salvador
Allende est assassiné le 11 septembre ainsi que leur directeur musical, resté au Chili lors
de cette tournée, Victor Jara, quelques jours plus tard, le 16 septembre. Il leur est dès
lors impossible de rentrer au Chili, il leur faudra attendre 1988, lors du plébiscite
organisé par le dictateur Pinochet, pour obtenir l‟autorisation de rentrer au pays. Par la
suite, certains membres du groupe mettent fin à leur exil et rentrent vivre au Chili.
D‟autres poursuivent leur vie en Europe. Cependant, malgré cette évolution relative au
retour ou au non-retour au pays, le groupe n‟a jamais cessé de se produire en concerts et
de parcourir le monde pour témoigner non seulement de l‟expérience vécue par de

177
nombreux Chiliens, et inexorablement par tous ceux qui sont amenés à vivre de tels
événements dramatiques liés aux dictatures et aux violences qu‟elles engendrent.

Il est donc particulièrement intéressant et significatif de se rendre compte que


Quilapayún remplit encore aujourd‟hui les salles de concerts, que ce soit en Amérique
latine, en Suède, en France, en Espagne ou encore au Canada.

Ill. 10. Les Quilapayún en concert à Paris en 2010

En quoi ce récit est-il pertinent dans le cadre du témoignage ? Dans un article intitulé
« La mémoire des survivants et la révolte des ombres : les disparus dans la société
chilienne (1973-1995) », Antonia Garcia Castro aborde le thème des disparitions
forcées durant la dictature et la difficulté de traiter d‟un tel sujet. Pour cette auteur, s‟il
n‟est pas aisé de concevoir le crime de la disparition forcée, c‟est peut-être parce que sa
principale caractéristique réside dans l‟absence. Dire d‟une personne qu‟elle « a
disparu » ne nous renseigne nullement sur son sort : elle est peut-être morte, elle est
peut-être vivante, elle est considérée comme « disparue » parce qu‟un jour, elle n‟a plus
été « vue » par son entourage (Garcia Castro, 1997).

178
Mais force est de constater que les descendants de la génération de la dictature, c‟est-à-
dire des jeunes, ceux qui ont grandi dans le silence de la dictature, connaissent le groupe
musical, vont aux concerts et remplissent les salles. Cette génération connaît aussi son
histoire grâce à la musique.

Après ce parcours des différentes façons (formes et supports) permettant de témoigner


d‟une expérience traumatisante, il nous faut à présent nous concentrer (c‟est d‟ailleurs
notre choix préférentiel) sur l‟écriture et le texte. Plus que toute autre manière de porter
témoignage, le texte permet la pérennisation d‟une mémoire vivante, car l‟écrit, qui est
à la fois trace concrète et lue, entrouvre une notion d‟altérité, un lien avec le lecteur.
Notons toutefois, dès à présent, que la frontière entre ces différents supports du
témoignage est toute relative, n‟est pas toujours évidente et parfois même n‟est pas
nécessaire, car certaines intentions profondes se retrouvent sous tous les supports. La
volonté de laisser trace semble faire l‟unanité, notamment.

179
2. Écrire pour témoigner

our aborder l‟écriture et le texte en tant que témoignage, nous procéderons à

P nouveau par paliers. Nous interrogerons d‟abord le fait d‟écrire (sa nature et
son but), avant de nous arrêter à l‟écriture comme témoignage, en distinguant
les différentes formes possibles que sont la biographie, l‟autobiographie, et en cherchant
à en cerner la visée. Au fil des développements, des liens avec les précédents
témoignages pourront être établis et nous pourrons reprendre quelques-unes des
remarques concernant leur perception du regard sur l‟écrit…

2.1. Qu’est-ce qu’écrire ?

Cette recherche, nous l‟avons déjà évoqué, prend le parti d‟étudier essentiellement
l‟écrit comme moyen d‟expression d‟un traumatisme, d‟une souffrance vécue. C‟est
donc principalement le texte qui sera consulté. Un texte que nous souhaitons approcher
sans opposer la parole à l‟écriture.

Cette réflexion autour de l‟écrit et de la parole suscite le débat, un débat qui est déjà
bien vif chez Platon dans Phèdre. On y voit Socrate faisant remarquer à Phèdre que

celui qui se figure avoir laissé derrière lui, en des caractères écrits, les règles d‟un art et
celui qui, de son côté, recueille ces règles, en croyant que, de caractère d‟écriture,
sortira du certain et du solide, ces gens-là sont tout remplis de naïveté et méconnaissent
à coup sûr l‟oracle d‟Ammon, comme tout un chacun qui croit que les discours écrits
sont quelque chose de plus qu‟un moyen de rappeler, à celui qui les connaît déjà, les
choses traitées dans cet écrit (Phèdre, 275c-276b, in Platon, 2008, p. 1293).

Et Socrate poursuit en établissant une ressemblance entre la peinture et l‟écriture :

Les êtres qu‟engendre la peinture se tiennent debout comme s‟ils étaient vivants ;
mais qu‟on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le
silence. Et il en va de même pour les discours. On pourrait croire qu‟ils parlent
pour exprimer quelque réflexion ; mais si, on les interroge, parce qu‟on souhaite
comprendre ce qu‟ils disent, c‟est une seule chose qu‟ils se contentent de signifier,

180
toujours la même. Autre chose : quand une fois pour toutes, il a été écrit, chaque
discours va rouler de droite et de gauche et passe indifféremment auprès de ceux
qui s‟y connaissent, comme auprès de ceux dont ce n‟est point l‟affaire… (ibid.)

Pour Rousseau, par contre, dans son Essai sur l’origine des langues, il y a entre
l‟écriture et la parole deux registres différents :

L‟écriture, qui semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui l‟altère ; elle
n‟en change pas les mots, mais le génie ; elle substitue l‟exactitude à l‟expression.
L‟on rend ses sentimens quand on parle, et ses idées quand on écrit. En écrivant,
on est forcé de prendre tous les mots dans l‟acception commune ; mais celui qui
parle varie les acceptions par les tons, il les détermine comme il lui plaît ; moins
gêné pour être clair, il donne plus à la force ; et il n‟est pas possible qu‟une langue
qu‟on écrit garde long-temps la vivacité de celle qui n‟est que parlée (Jean-Jacques
Rousseau, Essai sur l’origine des langues, 1781).

Pour Rousseau, estime Jean Lacroix (1999)9 l‟analyse de la pensée se fait par la parole
et l‟analyse de la parole par l‟écriture. L‟art d‟écrire n‟est qu‟une représentation médiate
de la pensée et la représentation, jusqu‟au théâtre et à la différence de la fête, est perte
de la présence. La parole exprime, l‟écriture remplace l‟expression par l‟exactitude.

Le texte n‟est pas le reste sans vie de la parole synonyme de pensée. Un texte exprime
toujours plus que ce qu‟il manifeste explicitement. Umberto Eco traite le texte de
« machine paresseuse ». Il nécessite la « coopération interprétative » pour combler les
vides, blancs, ellipses d‟une histoire racontée. Un texte attend que quelqu‟un l‟aide à
fonctionner (Eco, 1985, pp. 63-64). Alors que pour Saussure, « langage et écriture sont
deux systèmes de signes distincts : l‟unique raison d‟être du second est de représenter le
premier » (Lacroix, 1999).

Quintilien parle du texte dans le cadre de la composition, c‟est-à-dire de l‟invention


(choix des arguments), de l‟élocution (mise en mots) et de la disposition (mise en ordre
ou plan du texte) réunies. Il utilise deux termes : textus, c‟est-à-dire « ce qui réunit,

9
Jean Lacroix, 1999, « Écriture et métaphysique selon Jacques Derrida », en ligne : http://www.girafe-
info.net/jean_lacroix/derrida.htm.

181
rassemble ou organise des éléments divers et même dissemblables […], ce qui les
transforme en un tout organisé », et textum, à savoir l‟idée de composition ouverte et
moins achevée. Le texte est défini, dès l‟origine, tant par son unité que par une
ouverture (Charaudeau & Maingueneau, 2002, p. 570). Nous pourrions avancer que le
texte « témoin » est aussi une composition ouverte et moins achevée. Cependant, ce
même mot « texte » ne renvoie pas nécessairement à l‟écrit, ce qui peut engendrer une
difficulté, car faut-il opposer un texte écrit à un discours oral ? Ne serait-ce pas le
réduire uniquement à son support alors que la plupart du temps, nous sommes face à un
discours plurisémiotique (ibid.).

Cette perception pluridimensionnelle dans le cadre de l‟écriture du témoin nous


intéresse particulièrement. Car ici l‟écriture y est souvent indissociable de son support
écrit, parlé, du contexte dans lequel il se construit, mais aussi de l‟histoire personnelle
de celui qui l‟élabore. À la différence non négligeable, que l‟écrit transforme en trace
indélébile le discours, le vécu et acte la « parole ». Nombre de « textes témoins » sont
aussi le fruit de la retranscription de témoignages oraux, par des « acteurs » de
l‟écriture. Dès lors, ces discours témoins peuvent être rapprochés de l‟injonction
d‟Austin, « Quand dire, c‟est faire », alors qu‟ils auraient toute l‟opportunité, vu la
difficulté de dire l‟invivable, de s‟ajuster davantage à l‟injonction de Wittgenstein, « Sur
ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ».

Le passage du discours à l‟écriture constitue, pour celui qui témoigne un changement


radical dans sa forme et dans son fond. Dans sa forme, parce qu‟il fixe l‟événement de
manière indélébile, il n‟est plus le seul témoin de cette expérience innommable, d‟autres
seront à leur tour témoins de cette histoire. Si existe ce besoin de « circonscrire » le
discours, c‟est bien parce qu‟existe le risque que celui-ci ne se perde. L‟écrire va donc
en transformer le fond puisqu‟il y a une intention. La particularité de cette écriture pose
le rapport à l‟autre non seulement à l‟humain, mais aussi à la société dans laquelle cette
écriture se déploie.

Pourquoi tant d‟Espagnols ont-ils besoin aujourd‟hui d‟écrire leur expérience de la


guerre civile et de la répression franquiste ? Pourquoi une telle soif de « mémoire » ?
Cette prolifération a commencé à voir réellement le jour à partir des années 1980 après

182
un long silence lié à 40 ans de dictature et donc un blocage du droit de parler, de
témoigner, voire du droit de se souvenir ? La peur de parler, de témoigner s‟ajoutait à la
peur de dire ce qui a été vécu. Double contrainte qui ne faisait que complexifier le
témoignage. Entre-temps, une première génération de témoins potentiels se désagrège et
il faudra compter sur le courage, mais aussi sur l‟urgence pour certains de raconter, de
se raconter, car une histoire telle que celle-là ne peut se « gommer ». Il y a donc du
« pour soi » et du « pour l‟autre ». Les deux sont intimement liés. Il s‟agit de
transmettre ce qui a été une expérience individuelle dans une expérience collective, dès
lors historique. Cette fonction permet de restituer une histoire, son histoire. L‟écriture
serait alors une tentative comme le soulignait James Joyce, de reconstituer la langue
alors que la parole n‟en connaît plus que les restes et que l‟histoire ne transmet que les
faits et non les vécus. Dire qu‟il y a eu des millions de déportés ou d‟exilés ne rend pas
compte de l‟ampleur du désastre. Mais écrire et lire ce qu‟a été la vie de ces déportés, de
ces exilés, donne une dimension bien plus réelle, plus humaine et plus juste.

Cependant, cette tâche n‟est pas simple, car elle doit s‟appuyer sur des « restes » et aura
pour fonction de « transporter » d‟une mémoire trouée, d‟un espace psychique à un autre
espace qui lui fait défaut. Dans l‟entre-deux des réminiscences se transmettent les traces
de ce qui n‟existe plus. Ce qui nous situera au centre d‟une écriture « de ce qui n‟est pas
recouvert » est l‟alêthéia. Au sens strict, l‟alêthéia est ce qui dévoile une parole qui ne
comporte ni mensonge ni erreur. Il s‟agit d‟une parole qui désignait chez Platon la vérité
de l‟être en tant qu‟elle ne demeure pas cachée à l‟homme (Rejas Martin, 2007).

2.2. Pourquoi écrire ?

En corollaire à ces réflexions autour de la notion d‟écriture, de texte et de parole,


d‟autres questions méritent d‟être retenues :

Pourquoi écrit-on ?

Pourquoi écrit-on des témoignages ?

Pourquoi lit-on des témoignages ?

Pourquoi ne témoigne-t-on pas ?

183
Abordons la question du pourquoi écrit-on ? À cette question, voici ce que répond Le
Clézio à Gérard de Cortanze (1998) :

Il est très difficile de parler de ce qu‟on écrit, parce qu‟on écrit d‟abord pour une
raison qu‟on ne comprend pas. Si on la comprenait, peut-être arrêterait-on
d‟écrire... Écrire est un besoin... C‟est à l‟intérieur de vous-même, ça a besoin de
sortir, et de sortir sous cette forme. Si vous modifiez la structure de ce que vous
faites, il me semble qu‟alors vous n‟aurez plus envie de continuer. Écrire n‟est pas
facile. Écrire est un art, qui demande beaucoup d‟entraînement; je veux dire, qui
exige davantage que de connaître le dictionnaire de la langue française et la
syntaxe de cette langue. Il faut avoir lu des auteurs, les avoir digérés, avoir
éprouvé le besoin de faire mieux qu‟eux (...). J‟ai l‟impression, parfois, d‟avoir
écrit énormément. Je me souviens d‟un jour où je parlais avec Michel Butor et il
me disait : « On écrit trop. » Alors, je pensais : « Est-ce que c‟est vrai ? » Et cela
m‟inquiétait. Je me disais : « Je devrais brûler tout ce que j‟ai écrit. Ce ne sont là
que choses inutiles. Un bon autodafé, rien de tel ! » Mais, réflexion faite, cela me
donnait immédiatement un argument irréfutable : puisque tout ce que j‟ai fait est
inutile, il faut que je continue ; peut-être trouverai-je enfin quelque chose d‟utile...
J‟en concluais qu‟un écrivain est sans doute quelqu‟un d‟imparfait, qui n‟est pas
terminé, et qui écrit, justement, en vue de cette terminaison qui recherche
inlassablement cette perfection (Le Clézio, 1998).

Écrire, permet aussi d‟accéder à la pensée. Carmen Strauss-Raffy, à l‟instar de Jean


Ricardou, « n‟adhère pas à l‟idée de l‟écriture comme transcription d‟une pensée déjà
préformée, supposant que pour écrire il faudrait avoir quelque chose à dire ou savoir ce
qu‟on va dire » (Strauss-Raffy, 2004, pp. 27-28). Elle avance que la pensée vient en
écrivant et cite Jean Ricardou, « l‟écriture est une machine à penser », elle « est le
moyen de production d‟une pensée encore à venir » (Ricardou, 1997).

En l‟occurrence, c‟est ainsi que, pour certains patients au Centre Hospitalier Jean Titeca,
à Bruxelles (CHJT), écrire, c‟est aussi un moyen de dire (ce) qu‟il n‟est pas possible de
penser et d‟exprimer par la parole.

184
Nous nous référons aussi à Kierkegaard, pour qui écrire a une valeur d‟acte. C‟est en ce
sens que son écriture est performative. C‟est la seule chose qui fait de lui un homme
dans la société des hommes. Son écriture revêt la valeur d‟un acte social qui signifie une
inscription dans la culture (Vial, 2007, p. 132).

Lors de son discours de réception du prix Nobel de littérature 2008, Le Clézio


s‟interrogeait aussi sur le « Pourquoi écrit-on ? » :

J‟imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. […] Si j‟examine les
circonstances qui m‟ont amené à écrire Ŕ je ne le fais pas par complaisance, mais
par souci d‟exactitude Ŕ je vois bien qu‟au départ de tout cela pour moi, il y a la
guerre. La guerre, non pas comme un grand bouleversement où l‟on vit des heures
historiques […]. Non, la guerre pour moi, c‟est celle que vivaient les civiles, et
surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m‟a paru un moment
historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c‟est tout. […]

Témoin, il arrive que l‟artiste le soit […]. Témoin, il l‟est parfois de façon
irrécusable, comme Euclides da Cunha dans Os Sertôes, ou comme Primo Levi.
[…] L‟écrivain n‟est jamais un meilleur témoin que lorsqu‟il est un témoin malgré
lui, à son corps défendant […].

Aujourd‟hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens


pour les hommes et les femmes de notre temps d‟exprimer leur identité, de
revendiquer leur droit à la parole, et d‟être entendus dans leur diversité. Sans leur
voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux (Le Clézio, 2008).

2.3. Pourquoi écrit-on des témoignages ?

Au besoin de l‟écrivain s‟ajoute alors pour le témoin-écrivain la nécessité d‟écrire pour


transmettre, laisser une trace. La dimension indélébile est consubstantielle du
traumatisme : verba volant, scripta manent.

185
Effectivement, sans la trace, comment rendre compte au fil du temps de ce qui a existé ?
Il suffit de se baser sur ce que rappelle Jacqueline de Romilly au sujet de l‟importance
des traces laissées en grec ancien :

Le souci de tout inscrire ou de graver sur la pierre, pour laisser à la postérité la


mémoire des événements, est un trait du caractère grec. C‟est ainsi que l‟on trouve,
à travers un monde qui va de Gibraltar à la Chine des inscriptions grecques
relatant des histoires locales… (de Romilly, 2008, p. 20).

Ou peut évoquer aussi les traces toujours visibles aujourd‟hui dans les grottes
préhistoriques qui permettent de connaître le mode de vie, notamment, de populations
aussi anciennes.

Les exemples suivants montrent les intentions des auteurs-témoins. On verra ainsi qu‟il
y a la notion de laisser une trace de l‟expérience des témoins qui l‟ont vécue
(Soljenitsyne). Les années passent et les témoins disparaissent. Il y a donc urgence.
Pour Alleg, il y a à dire tout ce qui ne se dit pas, le reste. Pour Glazman, il s‟agit de
transmettre, de laisser une trace contre l’oubli. Pour Sathavy, le devoir de mémoire est
aussi national, et la démarche de mémoire est aussi une nécessité individuelle, car elle
est propre à chacun d’entre nous. Pour Kim Sathavy, une des intentions sera de se
libérer de ses cauchemars.

En 1958, au moment où j‟ai commencé cet ouvrage, je ne connaissais aucun


mémoire, aucune œuvre littéraire qui fussent consacrés aux camps. Au cours de
mon travail qui a duré jusqu‟en 1967, j‟ai pris peu à peu connaissance des Récits
de la Kolyma de Varlam Chalamov et des souvenirs de D. Vitkovsky, de Ié.
Guinzbourg, d‟O. Adamova-Slozberg, auxquels je renvoie au fur et à mesure de
mon exposé en les considérant comme des faits littéraires connus de tous (ce qui
sera tout de même vrai un jour).

En dépit de leurs intentions, en contradiction avec leur propre volonté, certains


personnages m‟ont fourni pour ce livre une documentation inappréciable en
conservant beaucoup de faits importants, voire de chiffres et jusqu‟à l‟air qu‟ils
respiraient […]

186
Ce qu‟il y a de plus difficile dans cette énumération, c‟est de la commencer.
D‟abord parce que plus on s‟enfonce ans les décennies, moins il reste de témoins.
La rumeur publique s‟est éteinte ou obscurcie, il n‟existe pas d‟annales ou bien
elles sont sous clé […]

Et n‟est-il pas plus effrayant encore que, même trente ans plus tard, on nous dise :
il ne faut pas parler de ces choses-là ! à rappeler les souffrances subies par des
millions d‟hommes, on fausse la perspective historique ! à s‟efforcer de pénétrer
l‟essence de nos murs, on jette une ombre sur les progrès matériels accomplis !
[…]

Plus nombreuses, entre les faits et nous, les années sans écritures, et plus difficile
de rassembler les témoignages épars des rescapés (Soljenitsyne, 2008, pp. 13, 34,
91-92)

Et ailleurs, dans un autre lieu, citons Henri Alleg : « En attaquant les Français
corrompus, c‟est la France que je défends » (Alleg, 2008, p. 11).

Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance,
parler de soi est comme une indécence […]. De l‟autre côté du mur, dans l‟aile
réservée aux femmes, il y a des jeunes filles dont nul n‟a parlé […] déshabillées,
frappées, insultées par les tortionnaires sadiques, elles ont subi elles aussi l‟eau et
l‟électricité. Chacun ici connaît le martyr d‟Annick Castel, violée par un
parachutiste et qui, croyant être enceinte, ne songeait plus qu‟à mourir. Tout cela,
je le sais, je l‟ai vu, je l‟ai entendu. Mais qui dira tout le reste ? (Alleg 2008,
pp. 11-12).

La Question fut donc traduite et commentée dans le monde entier, beaucoup lue en
France à la barbe des flics, car ce qu‟elle relatait était imprescriptible (Rioux, in
Alleg, 2008, p. 87).

Dans le cas de Wolf Glazman, le titre de son livre est déjà évocateur : De génération en
génération. Les enfants de la Shoah. C‟est la transmission qui inscrira cette expérience
tragique telle une trace contre l‟oubli. Et, comme il le souligne dans la quatrième de
couverture, « ces 15 récits sont destinés aux enfants “de génération en génération”, aux

187
enfants de la Shoah, non seulement à nos enfants, arrières petits-enfants, mais aussi à
ceux qui s‟intéresseront à les transmettre » (Glazman, 2009).

Kim Sathavy, juge à la Cour suprême du Cambodge et ancienne internée dans un camp
de travail khmer rouge répond également à la question « Pourquoi écrire ? ». Nous
reviendrons à sa réponse dans la deuxième partie.

J‟ai pensé que l‟écriture allait me permettre de me délivrer de mes cauchemars. Ils
étaient fréquents. Quand la journée a été bonne, je dors normalement, mais quand
il y a un problème et que j‟ai un souci, alors la nuit se meuble de cauchemars. J‟ai
rêvé qu‟on me réveillait brutalement à 3 heures du matin pour travailler dans les
chantiers de l‟Angkar10, ou qu‟on m‟envoyait construire des digues ou des
barrages, j‟avais peur de descendre dans l‟eau, je n‟avais rien mangé, j‟avais peur
qu‟on m‟emmène ailleurs, je revoyais les Chhlôp (milice du Kampuchea
démocratique) emmenant les gens avec les mains attachées dans le dos, etc.

Mais le fait de témoigner de telles expériences fait surgir un risque, celui d‟un décalage
abyssal entre le projet de l‟auteur et l‟expérience en soi, mais aussi d‟un décalage par
rapport à celui qui le reçoit. Car le langage doit mettre en relation deux entités
particulières, l‟une ayant pour cadre l‟expérience traumatique, l‟autre, l‟expression dans
l‟activité langagière écrite. Ce lien entre ces deux entités préoccupe la plupart de ceux
qui attestent leurs expériences souvent qualifiées d‟indicibles, d‟innommables,
d‟inénarrables. Ce tourment de la plupart des auteurs ayant vécu des expériences aussi
éprouvantes démontre bien la difficulté d‟une telle démarche qui pourrait être de l‟ordre
de l‟aporie.

Le témoignage scriptural de l‟expérience traumatique soulève inexorablement la


question du lien que nos pensées et nos expériences entretiennent avec le moyen
d‟expression que représente le langage. Certes, cette interrogation est déjà présente dans
l‟expression orale, mais ne l‟est-elle pas davantage lorsque l‟écrit transforme
irrémédiablement la parole en une marque indélébile, en une trace non seulement pour
soi, mais pour l‟autre, le lecteur, le témoin du témoin ?

10
Nom de l‟organisation des Khmers rouges.

188
Qu‟il s‟agisse de Robert Antelme qui témoignera dès la libération des camps ou de
Jorge Semprún, une quarantaine d‟années plus tard, tous deux nous livrent cette sorte
d‟impotencia de raconter alors qu‟ils écrivent leur expérience vécue.

Et dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la


distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette
expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans
notre corps… Cette disproportion entre l‟expérience que nous avions vécue et le
récit qu‟il était possible d‟en faire ne fit que se confirmer par la suite. Nous avions
bien affaire à l‟une de ces réalités qui font dire qu‟elles dépassent l‟imagination. Il
était clair désormais que c‟était seulement par le choix, c‟est-à-dire par
l‟imagination que nous pouvions essayer d‟en dire quelque chose (Antelme 1997,
p. 9).

Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que


l‟expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose,
on le comprendra aisément. Autre chose, qui ne concerne pas la forme d‟un récit,
mais sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité (Semprún, 1994,
p. 25).

Par ces deux extraits, nous sommes confrontés au problème philosophique créé par cet
acte qu‟est l‟écriture du témoin. En effet, il met en exergue que le texte-témoin est,
d‟une part, la reconstruction d‟une histoire passée, mais qui hante le présent. D‟autre
part, il souligne la particularité de transmettre de tels vécus qui semblent
intransmissibles et pourtant laissent naître une transmission. C‟est en ce sens qu‟il
renvoie à la notion de « problème philosophique », car il s‟agit de chercher à parler en
profondeur d‟une expérience extrême, traumatique, et d‟y associer une réflexion sur le
vécu même de cette expérience, alors que cette dernière est qualifiée d‟inénarrable,
d‟indicible.

D‟autant que cette actualisation du passé par l‟écriture se réfère aussi aux problèmes du
temps, du souvenir, de la mémoire ou encore de l‟oubli. C‟est ainsi que le témoignage
contient des éléments de vérité, d‟éthique, de fiabilité, de silence, etc. Il suscite le débat,
non seulement chez les historiens, mais aussi chez les « défenseurs » de la notion de

189
« propriété » du droit de témoigner ou non. En effet, pour ces derniers, seuls ceux qui
ont vécu l‟expérience auraient le droit d‟attester, ils rejettent ainsi, avec virulence
parfois, le processus engagé par les témoins de témoins. Ils en arrivent à nier
l‟importance de la littérature et de la fiction comme « outils » indispensables au
témoignage.

Nous ferons dès lors un lien avec le travail de co-écriture terminé en 2001, à savoir :
Siegi Hirsch, au cœur des thérapies, sur le fait d‟écrire au sujet de Siegi Hirsch. Une
manière d‟accentuer le leitmotiv qui sous-tend notre recherche.

Retenons ici ce que nous exprimait Irwin Borwick, ancien professeur de littérature, au
moment de la mise en place de ce projet de livre, dès 1996 :

Par rapport à ce projet de livre, ma première association est la suivante : comment


attrape-t-on un papillon ? Un papillon, à cause de sa beauté, de ses moments, c‟est
comme un miracle. Et dès lors, si vous réussissez à l‟attraper, vous le tuez. Hirsch
est une incarnation d‟humanité. Il est riche. Votre projet est quelque chose de très
important dans cette mesure, mais, et je ne veux pas être décourageant, je ne sais
pas comment vous allez capturer un papillon. Si vous arrivez à capturer ne fut-ce
qu‟un dixième de la richesse que Hirsch représente, alors ça vaut la peine. Mon
hypothèse est que la manière de le capturer, ce n‟est pas tellement en écoutant ce
que les autres disent de lui, mais en écoutant ce que lui dit. Je pense que capturer
sur papier l‟essence de Hirsch est comme une tâche impossible. C‟est comme être
en quête du saint Graal. Mais ça vaut la peine de le faire (Fossion & Rejas, 2001,
p. 17).

Concernant ce même travail, Danielle Flagey disait :

Nous pouvons être reconnaissants à Pierre Fossion et Mari Carmen Rejas d‟avoir
entrepris ce travail difficile de transmission de la pensée originale d‟un thérapeute
dont tout l‟enseignement s‟est fait oralement. Un nombre considérable de
travailleurs dans le domaine de la santé mentale, en Belgique, se sont formés,
grâce à lui, à la compréhension des systèmes familiaux et institutionnels, en
Belgique, et leur action thérapeutique en a été transformée.

190
Les auteurs nous livrent la substance d‟une imposante série de témoignages
d‟élèves, de collaborateurs ou d‟amis qui ont été proches de S. Hirsch aux
différentes étapes d‟un parcours singulier où son expérience personnelle a alimenté
une pensée toujours en mouvement.

S. Hirsch a en effet commencé sa vie professionnelle comme directeur d‟une


institution pour jeunes orphelins de guerre juifs, alors que lui-même sortait
d‟Auschwitz. Il a pu entreprendre par la suite des études universitaires en Hollande
tout en travaillant dans un institut pour adolescents perturbés.

Ces expériences ont orienté sa réflexion dans plusieurs directions : la


compréhension des réactions humaines dans des situations traumatiques, l‟étude
du fonctionnement des systèmes institutionnels et de leur répercussion sur
l‟individu, les problèmes psychologiques propres à l‟adolescence.

Des rencontres opportunes lui ont donné l‟occasion d‟organiser en France une
formation tout à fait originale pour les juges des enfants et les travailleurs
impliqués dans des institutions hébergeant de jeunes délinquants.

Son travail de thérapeute familial, de thérapeute de couple et de superviseur


d‟institutions a évidemment été inspiré par tous les travaux parus dans ces
domaines. Il ne s‟est jamais pour autant inféodé à une « école » ni à des
procédures techniques rigides. Son style très personnel et inimitable témoigne
d‟une ouverture à toutes les dimensions des problèmes humains, y compris à celle
du fantasme.

Le livre de Pierre Fossion et Mari Carmen Rejas nous apporte un précieux


témoignage de la pensée de S. Hirsch (Flagey, 2001, pp. 255-256).

Si nous nous sommes attardés à ces commentaires sur un projet d‟écriture, c‟est qu‟ils
sont directement liés au témoignage : Hirsch, déporté dans les camps de concentration
nazis lorsqu‟il avait 17 ans, parle très peu de cette expérience extrême. Lorsqu‟il
l‟évoque, ce n‟est pas dans le but de décrire des événements qui sont par nature
indicibles, mais c‟est dans un souci de comprendre l‟influence qu‟a eue la déportation
sur son existence (Fossion & Rejas, 2001, p. 23).

191
Pour lui, les revenants de l‟Holocauste avaient deux possibilités : soit ils continuaient à
vivre dans la mort et parlaient de cette mort, soit ils faisaient une amnésie des camps et
de l‟Holocauste afin de redevenir comme tout le monde. Vivre et penser étaient
incompatibles (Fossion & Rejas, 2001, p. 25).

Nous avons entrepris inexorablement plusieurs routes principales, dont celles du


témoignage, du texte et du traumatisme, et nous avons forgé notre recherche en posant
notre regard aux charnières de la philosophie et de la psychologie, car cette mise en
commun est très riche et la collaboration de l‟une et l‟autre est à soutenir comme elle
l‟était voulue et réclamée dans l‟Antiquité et comme le rappelle René Daval (2009,
p. 9). Il y aura grâce au texte, rencontre entre philosophie et psychologie.

Ce travail veut simplement contribuer à éclairer certains aspects du témoignage, car il


faudrait recourir à de nombreuses sources du domaine des psychologues, des
sociologues, des historiens, des linguistes, des juristes, des littéraires, des
psychanalystes, des anthropologues, des philosophes, des psychiatres, etc., pour n‟en
toucher qu‟une partie toujours incomplète.

Cette recherche tentera d‟introduire un sens qui va au-delà d‟un phénomène purement
juridique ou historique et qui pose ainsi la problématique d‟une vision transcendant
l‟événement vécu. « La question spécifique que pose le témoignage est la possibilité
d‟existence, au coeur de l‟expérience, de quelque chose qui passe l‟expérience et
l‟histoire, qui demeure au-delà de la contingence d‟un événement, c‟est-à-dire de
quelque chose qui vaille absolument » (Pierre-Guy, 2006-2007).

Dans ce sens, citons encore Primo Levi, qui souligne :

Il n‟est personne pour absoudre les conquistadors espagnols des massacres qu‟ils
ont perpétrés pendant tout le XVIe siècle en Amérique. Il me semble qu‟ils aient
provoqué la mort de soixante millions d‟Indios au moins, mais ils agissaient pour
leur propre compte, sans, ou contre, les directives de leur gouvernement, et ils
étendirent leurs méfaits, en vérité très peu « planifiés », sur un espace de plus de
cent ans, et ils furent aidés aussi par les épidémies qu‟ils apportaient avec eux. Et,
enfin, n‟avions-nous pas cherché à nous délivrer de ces souvenirs, en affirmant
que c‟étaient des « choses d‟un autre temps » (Levi, 2006, p. 21).

192
Nous ne voudrions pas que le vingtième siècle et ses horreurs deviennent ces « choses
d’un autre temps » que l‟on aborderait plus parce qu‟elles feraient partie d‟un passé
révolu.

Beaucoup de gens gardent en eux ce genre de secret, car le pire n‟a pas droit à
l‟unicité. Dans la plupart des pays occidentaux, la torture devenue une institution
et une méthode a été abolie dès la fin du XVIIe. Pourtant aujourd‟hui, deux siècles
plus tard, il y a encore des hommes et des femmes qui parlent des souffrances
endurées, mais personne ne connaît leur nombre (Améry, 1995, p. 61).

Les textes-témoins sont dès lors à considérer comme les traces d‟un événement qui s‟est
passé. Claude Calame (2007) souligne qu‟aux yeux des historiens contemporains, la
trace est ce qui permet de concevoir le document dans son aspect matériel. Et de citer
Foucault :

Reconstituer, à partir de ce que disent les documents Ŕ et parfois à demi-mot Ŕ le


passé dont ils émanent et qui s‟est évanoui maintenant derrière eux ; le document
était toujours traité comme le langage d‟une voix maintenant réduite au silence -sa
trace fragile, et par chance déchiffrable (Bloch, 1964, p. 21 ; Foucault, 1969,
pp. 14-15 ; cités in Calame, 2007).

Gisèle Matamala Verschelde, quant à elle, nous rappelle l‟urgente nécessité de


témoigner :

Si tu étais vivant, je te harcèlerais de questions sans répit. Je te ferais raconter dans


le détail, et dans un ordre chronologique rigoureux, ta vie dans les camps de
concentration français. Avant ta mort, j‟étais trop jeune, j‟écoutais ton histoire, il
me semblait que tout était dit et redit, clair, évident. Peut-être est-ce vrai,
d‟ailleurs, que l‟essentiel a été dit.

On a toujours l‟impression de savoir et de tout retenir, quand le témoin est là, à


portée de main et d‟oreille. Et puis, celui qui racontait l‟histoire disparaît, et l‟on
ressent un vide terrible, un vertige, une angoisse, un regret, un remords, avec
fébrilité on rassemble les bribes des histoires et l‟on essaie de trouver une

193
cohérence à placer des dates, on n‟y arrive pas, tout s‟est enfoui à jamais
(Matamala Verschelde, 2003, p. 94).

Et Pierre Mertens argumentait déjà ceci en 1974 :

Pourrait-on, d‟autre part, invoquer sérieusement en l‟espèce le dépérissement des


preuves. Mais bien loin d‟avoir dépéri, les preuves n‟ont cessé de se multiplier…
Tout s‟est même passé comme si, quelquefois, vingt ans s‟étaient révélés
nécessaires pour élucider certains aspects, parmi les plus importants, de la
criminalité nazie. Au point que certains parmi ceux-là mêmes qui en avaient le
plus souffert n‟aient pu, qu‟au fil du temps, prendre vraiment conscience de
l‟ampleur et de l‟atrocité des faits commis. À l‟heure actuelle, les témoignages
s‟accumulent et l‟opinion publique prend connaissance de pièces encore inédites
du « dossier ». C‟est assez dire combien il serait mal venu de se retrancher derrière
pareille présomption pour « passer l‟éponge ». Ce serait faire table rase d‟un
phénomène pathologique dont, aujourd‟hui encore, nous ignorons certaines
facettes et dont seule la divulgation qui en sera poursuivie à l‟avenir permettre de
prendre toute la mesure.

… Que la « conscience universelle » demeure, toutefois, troublée, vingt ans après,


par les aspects les plus pathologiques de la criminalité nazie, il n‟est qu‟à voir le
nombre d‟archives, de documents et de témoignages qui sont édités chaque année
à son propos pour la mesurer. Peut-être n‟a-t-on jamais autant qu‟aujourd‟hui
analysé le traumatisme que ces événements ont suscité (Mertens, 1974, p. 225).

Il s‟agit dès lors aussi d‟un « engagement ». En effet, nous défendons l‟idée du relais
dans le témoignage, lorsque les témoins directs disparaissent. Comment maintenir cette
mémoire active si ce n‟est par le « témoignage de sa transmission », par le rôle essentiel
du témoin du témoin.

Mais écrire, c‟est aussi « toujours faire quelque chose de ce que l‟on a fait de nous.
Même traumatisé, l‟être humain reste libre », nous dit Claude Lorin (1993), et il cite les
deux exemples suivants :

194
- Nous sommes en 1914. Henri Barbusse s‟engage dans le 231e régiment d‟infanterie.
La Marne, Verdun, l‟horreur des tranchées, le ciel de feu, les corps déchiquetés, tout
cela Barbusse, épuisé, traumatisé et rapidement évacué, le consigne fébrilement
dans un carnet aux pages maculées de boue et de sang, carnet conservé par son
épouse. Puis Barbusse en fait un livre, Le Feu (1916), qu‟il dédie « à la mémoire des
camarades tombés à côté de moi à Crouy, et sur la côte 119 ». Les traumas du
charnier vont le rendre actif, révolté. Barbusse regimbe avec toute la violence de son
être contre tout défaitisme. Il témoigne. En quelques mois, en 1916, des milliers
d‟exemplaires de son Journal d’une escouade sont vendus. C‟est l‟enthousiasme
total. L‟univers terrifiant de la Première Guerre mondiale qui est décrit dans Le Feu
restitue le cri des vivants et constitue le testament des morts.

- Nous sommes toujours en 1914. Blaise Cendrars traverse les mêmes affres, les
mêmes arias, les mêmes flambées de terreur, les hurlements, la même violence
obsidionale, les mêmes carnages, et laisse son bras droit en Champagne. Invalide,
psychiquement abattu, il cesse d‟écrire, puis sort de sa torpeur et reprend la plume
avec force. Il surmonte ses traumas et publie successivement Moravagine (1926),
L’Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), etc.

Place du lecteur

Alors je me souviens de ce texte exemplaire : L’image dans le tapis, d‟Henry


James. Une longue nouvelle de l‟écrivain américain, devenu anglais, et qui relate
comment Ŕ étudiant une œuvre Ŕ on peut passer à côté de son secret : de ce « motif
dans le tapis », aussi évident que La lettre volée d‟Edgar Poe, et qui expliquerait
tout… Une trame demeurée inconnue et que seul le vrai lecteur pourrait déceler
(Mertens, 2004, p. 7).

Cette réflexion nous conduit également aux lecteurs que nous sommes et inévitablement
à souligner, si besoin en est, les motivations qui ont amené à un tel projet de recherche.

Il existe nécessairement une potentialité transférentielle, selon les auteurs, mais plus
variable encore selon les lecteurs, qui varie selon ce qui les a secrètement conduits

195
jusqu‟à telle ou telle lecture. On peut donc émettre l‟hypothèse que toute situation de
lecture est une situation de transfert, à laquelle le commentateur ou l‟interprète, se
trouve a fortiori exposé (Vial, 2007, p. 31).

2.4. Qu’écrit-on pour témoigner ?

Biographie, autobiographie, récit de vie, témoignage, écriture de l‟histoire, journal


intime, mémoires, sont autant de vocables pour tenter de définir ce qui touche au fait de
relater l‟expérience vécue et qui conduisent par la même occasion au contexte dans
lequel ces écritures s‟ancrent. Effectivement, « toute expérience de vie comporte une
dimension sociale. […] Une vie tout en étant unique est en même temps le reflet d‟une
circonstance générale » (Léziart, 2004, pp. 18-19).

La typologie que nous allons développer maintenant ne trouve son sens que pour les
besoins de la démonstration et afin de dégager les grandes tendances. D‟autres lecteurs
en feraient certainement une toute autre classification. Mais ce choix permet de
s‟appuyer sur un datum préalable. Cette esquisse montrera au moins deux aspects, déjà
évoqués dans nos premiers chapitres : en premier lieu, que ces « formes » d‟écritures
existent depuis longtemps (il suffit effectivement de se référer à l‟Antiquité, notamment
aux bioi grecques ou socratiques) ; en second lieu, qu‟une problématique constante
apparaît, celle du compte rendu d‟un passé qui s‟enchevêtre dans le présent.

Dans la culture grecque, les vies écrites seraient apparues au Ve siècle avant J.-C. sous
le nom de bios (Momigliano, 1991, p. 125). Selon Pineau et Le Grand, il faudra attendre
dix siècles pour trouver la dénomination « biographie » (Ve siècle après J.-C.) et vingt-
quatre siècles pour le terme « autobiographie », apparu autour des années 1800 en
Allemagne et en Angleterre (Pineau & Le Grand, 2007, p. 22).

La connaissance de l‟individualité en son devenir historique, nous dit Georges Gusdorf


(1991b, p. 326), repose sur la biographie, genre littéraire dont l‟invention a certainement
eu une importance décisive dans l‟avènement de la conscience occidentale, car,
poursuit-il, l‟histoire des historiens, en tant que recherche de la vérité humaine de la
réalité humaine du temps, naîtra plus tard dans le contexte du grand démarrage de la

196
culture grecque. L‟historien met alors par écrit la mémoire de l‟humanité ; il raconte la
suite des événements, en s‟efforçant de les ordonner en fonction d‟une intelligibilité
rationnelle qui remédie au désordre apparent et à la confusion des temps. Jan Assmann
en se référant à J. Goody et I. Watt nous précise que c‟est aux VIe et Ve siècles av. J.-C.,
dans les cités-États de Grèce et d‟Ionie, qu‟apparaît pour la première fois une société
dont on peut dire qu‟elle est dans son ensemble familiarisée avec l‟écrit.

Ceci permet de nous rendre compte de la trace laissée par les écritures dites du moi, et
de découvrir qu‟elles existent dans le cours de l‟existence au sein de laquelle elles
interviennent dans des fonctions différentes (Gusdorf, 1991b, p. 413).

Ce parcours indiquera l‟importance de la trace laissée par l‟écrit, car l‟invention de


l‟écriture modifie fondamentalement les conditions de cette mémoire en lui permettant
de se déposer, de s‟accumuler et, du même coup, de se faire connaître. Avec l‟écriture,
une culture est donc contrainte à un travail de reprise du sens et d‟élucidation de sa
propre histoire.

Mais il est important de se rappeler que nous serons souvent, comme le souligne Jean-
François Chiantaretto (1997), à l‟intersection de l‟écriture de soi et de l‟écriture de
l‟histoire. Cet objet d‟étude est donc fondé sur l‟interdisciplinarité de nombreuses
disciplines Les textes peuvent prendre fonction de document ou de témoignage
historique. Les textes historiques recourent symétriquement à des écrits
autobiographiques (journaux, mémoires…).

2.4.1. Bios

Dès le IVe siècle, les « socratiques » se lancent dans l‟aventure des bioi. Ils en font une
pratique pédagogico-philosophique importante pour tenter de répondre au précepte de
Delphes : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l‟univers et les dieux ».

Laurent Dubreuil cite Giorgio Agamben en rappelant que les Grecs ne disposaient pas
d‟un terme unique pour exprimer le mot vie. En effet, ils se servaient de deux mots :
zôè, qui exprimait le simple fait de vivre, commun à tous les êtres vivants (animaux,

197
hommes ou dieux), et bios, qui indiquait la forme ou la façon de vivre propre à un
individu ou à un groupe (Dubreuil, 2005)11.

Karl Kérényi, dans l‟introduction de son livre Dionysos, aborde les concepts de bios et
de zôè en expliquant que pour les anciens Grecs, bios est la vie, la vie qui a une
configuration concrète personnelle. Par contre, zôè est une forme de vie qui n‟a aucun
contenu concret, une vie floue et vague. C‟est une forme rudimentaire de la vie, qui
révèle seulement un contenu minimum de phénomène vital alors qu‟une vie articulée en
bios possède la configuration traçable d‟une histoire, un concept qui nous rapproche
donc de la notion de biographie (bios-graphein) (Kanamori, 2009)12.

Quant à Pineau et Le Grand (2007, pp. 22-23), ils font appel à Momigliano qui situe les
bioi chez les Grecs dans la mouvance des réformes de leur vie politique et culturelle
destinées à construire leur identité nationale face aux Perses. Ces bioi apparaissent
approximativement en même temps que l‟Histoire. Les deux marquent une révolution
culturelle, car elles font descendre la recherche de construction de sens non seulement
du ciel sur la terre, mais en plus des hauts faits divins vers des faits humains. Les bioi,
dans le monde classique, n‟ont jamais été considérées comme de l‟Histoire. Les
premières traitent les faits individuels à partir d‟anecdotes, de lettres, de discours
apologétiques, tandis que l‟Histoire se centre sur les faits collectifs. Le passé alimente
les questions du présent.

2.4.2. La biographie

Georges Gusdorf attire l‟attention sur le fait que la biographie focalise le récit sur une
individualité particulière, centre de valeur, centre d‟intérêt. Selon lui, le plus important
ensemble de cet ordre qui ait été préservé est constitué par les Vies de Plutarque (46-
125). À cette époque, la biographie jouissait déjà d‟une grande faveur dans les milieux
du public lettré. Et de citer Aristoxène de Tarente, un disciple d‟Aristote, qui avait écrit

11
En ligne : http://labyrinthe.revues.org/index1033.html (consulté le 18 novembre 2009).
12
En ligne : http://centrecanguilhem.net/net/wp-content/uploads/2009/03autour-de-la-question-de-bios-et-
de-zoe-parosamu-kanamori.pdf.

198
une série de Vies des Hommes Illustres. Parmi les biographies, on retrouve notamment,
celles de Platon, Socrate et Archytas.

Au début de ses Vies, Plutarque examine les figures parallèles des fondateurs tels que
Thésée à Athènes et Romulus à Rome, tout en reconnaissant que ces personnages
appartiennent au domaine mythique plutôt qu‟à l‟histoire proprement dite.

Nous pouvons évoquer le texte suivant où Georges Gusdorf souligne: « Plutarque


montre qu‟il est capable de marquer le seuil de la vérité historique » :

Ainsi, comme les historiens qui décrivent la terre en figures (…) ont accoutumé de
supprimer aux extrémités de leurs cartes les régions dont ils n‟ont point de
connaissance, (…) aussi en cette même histoire, en laquelle j‟ai comparé les vies
d‟anciens hommes illustres les unes avec les autres, ayant suivi tout le temps
duquel les monuments sont encore si entiers que l‟on en peut parler avec quelque
vérisimilitude, ou en écrire à la réelle vérité, je puis bien dire des temps plus
anciens et plus éloignés du présent : ce qui est auparavant n‟est plus que fiction
étrange et n‟y trouve-t-on plus les fables monstrueuses que les poètes ont
controuvées, où il n‟y a certaineté ni apparence quelconque de vérité (Gusdorf,
1991b, p. 330).

Retenons que, même si d‟autres l‟ont précédé, Plutarque a imposé aux Européens une
certaine forme de perspective biographique. Par ailleurs, il s‟appuyait sur l‟examen
critique et la confrontation des documents :

Celui qui a entrepris de composer quelque œuvre ou d‟écrire quelque histoire, en


laquelle doivent entrer plusieurs diverses choses non familières en son pays, et
que l‟on ne trouve pas toujours partout à la main, mains étrangères pour la
plupart, dispersées ça et là, et qu‟il faut recueillir de la lecture de plusieurs divers
lieux et de plusieurs auteurs, à la vérité il faut que premièrement et devant toutes
choses, il soit demeurant en une grosse et noble cité, pleine de peuple et de grand
nombre d‟hommes, aimant les choses belles et honnêtes, afin qu‟il ait abondance
de toutes sortes de livres, et qu‟en cherchant ça et là, et entendant dire de vive
voix beaucoup de choses, que les autres historiens auront à l‟aventure omis à
écrire, et qui seront de tant plus croyables qu‟elles seront encore demeurées en la

199
mémoire des hommes vivants, il puisse rendre son œuvre de tout point
accomplie, et non défectueuse de plusieurs choses y nécessaires (cité par
Gusdorf, 1991b, p. 327).

Évoquons un exemple bien connu : il n‟est pas évident de distinguer le Socrate transmis
par Platon du Socrate historique, puisque celui-ci n‟a laissé aucun écrit. Ce n‟est qu‟à
travers les écrits de Platon que nous le connaissons. Nous pouvons cependant souligner
qu‟il est « le témoin du verbe ». Fidèle à son essence et à sa visée de la vérité, le
langage est à l‟opposé de la violence. Il est infidèle à lui-même, il se dégrade en un art
formel (rhétorique) ou se pervertit en une technique de persuasion, qui est une arme
dans des rapports de force (sophiste). La preuve : le discours calomnieux peut persuader
des juges, faire condamner l‟innocent, et tuer. Accusé d‟impiété et de corruption
pédagogique, Socrate accepte l‟injustice pour respecter jusqu‟au bout les lois de la Cité,
dont nul ne peut se dispenser. Dédaignant les échappatoires de dernière minute, il boit la
ciguë en héros et martyr du verbe, dont il paie l‟importance du prix de sa vie (Folscheid,
1988, pp. 6-7).

Mesure et Savidan (2006) relèvent le fait qu‟on distingue généralement deux genres, le
récit de vies et l‟écriture de biographies. Ils soulignent que, selon Marc Fumaroli
(1987), il convient de distinguer deux grandes périodes. Les récits de vies s‟imposent
dès l‟Antiquité jusqu‟au XVIIe siècle, alors qu‟à partir de la rupture moderne, le genre
biographique se substitue au récit de vie. Le changement majeur se situe dans le mode
d‟élection des grands hommes, de ceux qui deviennent les sujets des biographies.
L‟engouement pour la biographie aurait renvoyé le récit de vie aux oubliettes. Selon
Fumaroli, poursuivent Mesure et Savidan, le mot « Vies » aurait, dès l‟entre-deux-
guerres, disparu des couvertures de livres. La première période qui s‟est attachée aux
« Vies » prend comme unité de mesure le bios, c‟est-à-dire le cycle vital complet qui va
de la naissance à la mort.

Daniel Madelénat (1984) différencie trois paradigmes successifs : la biographie


classique, qui couvre la période de l‟Antiquité au XVIIIe siècle ; puis la biographie
romantique, qui s‟étend de la fin du XVIIIe à l‟aube du XXe siècle et qui exprime un
nouveau besoin d‟intimité ; enfin, la biographie moderne, qui naît du relativisme et de

200
lectures à la fois situées plus historiquement et se basant sur les apports de la sociologie
et de la psychanalyse.

Il y aurait trois modalités d‟approche biographique : l‟âge héroïque, l‟âge modal, l‟âge
herméneutique. Mais ces trois types de traitement de la biographie peuvent se combiner
(Mesure et Savidan, 2006).

Walter Benjamin concevait le rôle de l‟historien comme devant procéder à une


déconstruction de la continuité d‟une époque pour en distinguer une vie individuelle
dans le but de « faire voir comment la vie entière d‟un individu tient dans une seule de
ses œuvres, un de ses faits, (et) comment dans cette vie tient une époque entière ».
Dilthey considérait la biographie comme le moyen privilégié d‟accéder à l‟universel
(Mesure et Savidan, 2006).

Dès ses origines, la biographie était conçue comme distincte de l‟histoire ; ainsi,
Plutarque, l‟auteur des Vies parallèles, affirmait que « nous n’écrivons pas des histoires,
mais des vies ».

Depuis le milieu des années 1980, la situation tend à rapprocher l‟histoire de la


biographie. L‟« universitarisation » du genre biographique est devenue légitime et
les sciences humaines réhabilitent la perception de Dilthey la concernant, c‟est-à-
dire de se saisir de ce mode d‟entrée par la singularité pour accéder à l‟universalité :
l‟histoire universelle est la biographie, on pourrait presque dire l‟autobiographie de
l‟humanité.

L‟humanisation des sciences de l‟homme, l‟ère du témoin et la quête d‟une unité


entre la pensée et l‟existence, contribuent à cet engouement (Mesure et Savidan,
2006). L‟autre grande mutation subie par le genre biographique se situe au plan de
son régime de vérité. Celle-ci est prise en tension entre la mimèsis et l‟imaginaire
dans sa représentation du passé. Aujourd‟hui, tout en admettant la part fictionnelle
d‟imagination requise par l‟écriture biographique, le genre implique un pacte
implicite de véracité, à la manière dont Philippe Lejeune définit le « pacte
autobiographique ».

201
Une biographie « particulière » : Mémoires de Luther écrits par lui-même, mais
transcrite par Jules Michelet

Le livre Mémoires de Luther écrits par lui-même, que Jules Michelet (1798-1874)
traduisit et mit en ordre en 1835, nous permet de rendre compte de plusieurs facettes du
témoignage, mais également de la notion de biographie.

Premièrement : l‟importance du silence et de l‟écoute (lire), de « se taire » et de


« laisser dire », c‟est-à-dire de ne pas commencer à émettre un avis sur le bien-fondé ou
non de sa démarche. Michelet laisse la parole à l‟auteur.

Deuxièmement, il y a le fait que c‟est un autre qui réordonne son texte, ce sont les
mémoires écrites par Luther, mais rédigées par Michelet. Michelet émet ainsi l‟idée que
les Mémoires de Luther sont bien plus authentiques et variées que celles de Rousseau ou
encore de saint Augustin.

Ce qu‟on va lire n‟est point un roman historique sur la vie de Luther, pas
davantage une histoire de la fondation du luthéranisme. C‟est une biographie,
composée d‟une suite de traductions. Sauf les premières années, que Luther ne
pouvait raconter lui-même, le traducteur a eu rarement besoin de prendre la parole.
Il n‟a guère fait autre chose que choisir, dater, ordonner les textes épars. C‟est
constamment Luther qui parle, toujours Luther raconté par Luther. Qui serait assez
hardi pour mêler ses paroles à celles d‟un tel homme ? Il fallait se taire, et le
laisser dire. […]

Si Luther n‟a pas fait lui-même ses mémoires, il les a du moins admirablement
préparés. Sa correspondance n‟est guère moins volumineuse que celle de Voltaire.
[…]

C‟est donc ici le vrai livre des Confessions de Luther, confessions négligées,
éparses, involontaires, et d‟autant plus vraies. Celles de Rousseau sont à coup sûr
moins naïves, celles de saint Augustin moins complètes et moins variées. […]

Comme biographie, celle-ci se placerait, s‟il l‟eût écrite lui-même en entier, entre les
deux autres dont nous venons de faire mention. Elle présente réunies les deux faces

202
qu‟elles offrent séparées. Dans saint Augustin, la passion, la nature, l‟individualité
humaine, n‟apparaissent que pour être immolées à la grâce divine. […]

Dans Rousseau, c‟est tout le contraire ; il ne s‟agit plus de la grâce ; la nature


règne sans partage, elle triomphe, elle s‟étale ; cela va quelque fois jusqu‟au
dégoût. Luther a présenté, non pas l‟équilibre de la grâce et de la nature, mais leur
douloureux combat (Mémoires de Luther écrits par lui-même, tome second).

Une biographie n’est pas un « annuaire »

Un corollaire à la « diversité « de la notion de biographie serait ce que nous livre


Vincent Engel à propos de son opus sur David Susskind :

Toutefois, ce qui va suivre ne sera pas une biographie. Vous me l‟avez assez
reproché : ma documentation a des lacunes, sans parler de mon « intimité » avec
lui. Peut-être. Mais qu‟est-ce que « connaître quelqu‟un ? C‟est réduire les
possibles, refermer les tiroirs sur les doigts du rêve. […] Vous voulez savoir à quoi
ressemblerait une biographie scrupuleuse d‟un homme pareil ? À un annuaire
(Engel, 2006, pp. 6-7).

Une biographie censurée

Soulignons ici encore une autre face du témoignage avec Victor Hugo raconté par un
témoin de sa vie. Effectivement, Adèle est l‟épouse de Victor Hugo (1802-1885), c‟est
elle qui rédige la « biographie » de ce dernier avec l‟accord et la collaboration de Victor
Hugo lui-même. Mais cette biographie aurait été retravaillée voire censurée par leur fils
Charles et par Auguste Vacquerie. Il aura fallu attendre 1985 pour que le texte soit
publié chez Plon d‟après les manuscrits.

203
2.4.3. L’autobiographie

Est-il-possible de définir l’autobiographie ? C‟est par cette question que Philippe


Lejeune commence son livre Le pacte autobiographique. Il opte pour cette définition à
la suite de ses nombreux travaux sur le sujet : l‟autobiographie serait comme un récit
rétrospectif en prose qu‟une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu‟elle met
l‟accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l‟histoire de sa personnalité (Lejeune,
1996, pp. 13-15).

Philippe Lejeune poursuit son analyse en mettant en jeu des éléments appartenant à
quatre catégories différentes :

1. Forme du langage : a) récit ; b) prose.

2. Sujet traité : vie individuelle, histoire d‟une personnalité.

3. Situation de l’auteur : identité de l‟auteur (dont le nom renvoie à une personne réelle)
et du narrateur.

4. Position du narrateur : a) identité du narrateur et du personnage principal ; b)


perspective rétrospective du récit.

On définit une autobiographie par toute œuvre qui remplit à la fois les conditions
indiquées dans chacune des catégories. Les genres voisins de l‟autobiographie ne
remplissent pas toutes ces conditions. Voici la liste de ces conditions non remplies selon
les genres :

- mémoires : (2),

- roman personnel : (3),

- poème autobiographique : (1b),

- journal intime : (4b),

- autoportrait ou essai : (1a et 4b).

Le texte doit être principalement un récit, mais on connaît toute la place qu‟occupe le
discours dans la narration autobiographique ; la perspective, principalement
rétrospective : cela n‟exclut pas des sections d‟autoportrait, un journal de l‟œuvre ou du

204
présent contemporain de la rédaction, et des constructions temporelles très complexes ;
le sujet doit être principalement la vie individuelle, la genèse de la personnalité ; mais la
chronique et l‟histoire sociale ou politique peuvent y avoir aussi une certaine place
(Lejeune, 1996, pp. 14-15).

L‟apparition du terme « autobiographie » à la fin du XVIIIe siècle marque un tournant


dans une histoire des écritures de soi, que Foucault fait remonter à l‟Antiquité, en
incluant la correspondance comme la première forme d‟écriture de soi (Mesure et
Savidan, 2006, p. 352).

Au XXe siècle, l‟autobiographie change de « nature » avec le développement des


sciences humaines : psychanalyse, sociologie et ethnologie marquent un tournant,
l‟autobiographie s‟intériorise et la justification sociale s‟estompe au profit d‟une quête
de soi intime alors que se développe progressivement le « témoignage ».

Philippe Lejeune constitue un fichier13 de tous les livres publiés en France qui
« reposent, de près ou de loin, sur une forme quelconque de pacte autobiographique 14 :
mémoires, autobiographies, souvenirs d‟enfance, journaux, correspondances,
“documents vécus”, témoignages, entretiens, essais, pamphlets, et aussi, si l‟on en croit
les classements bibliographiqes, certains romans et livres d‟histoire » (Lejeune, 1996,
pp. 337, 360). En nous référant à cet ensemble d‟opus, que Philippe Lejeune regroupe
sous l‟expression « pacte autobiographique », force est de constater qu‟il n‟y a pas de
réelle innovation de ce genre d‟opus aujourd‟hui, même si, comme le souligne cet
auteur, « l‟autobiographie est l‟un des aspects les plus fascinants d‟un des grands

13
Philippe Lejeune a constitué depuis 1972 un classement à partir des annonces bibliographiques
publiées par Le Monde des livres, La Quinzaine littéraire et le Bulletin du livre, d‟un fichier de tous
les livres publiés en France qui reposent sous une forme quelconque de pacte autobiogra phique. Il
explore également, dans L’autobiographie en France (1971), un répertoire d‟une centaine de textes,
du Moyen Âge à nos jours, en réunissant une anthologie de ce qu‟il appelé « pactes
autobiographiques », à savoir ces prologues où l‟auteur définit son projet et prend des engagements
vis-à-vis de son lecteur.
14
Concernant sa recherche, Philippe Lejeune précise qu‟il tente de repérer tous les éléments qui
conditionnent la lecture de l‟autobiographie. Ceux qui tiennent à la forme même du texte, mais
surtout ceux qui dépendent de ce que Gérard Genette a depuis appelé le « paratexte » : titre,
couverture du livre, nom de l‟éditeur, collection, préface, interviews… La particularité de
l‟autobiographie est qu‟elle affiche plus que tout autre genre son contrat de lecture. Aussi précise-t-il
encore que son propos est moins de dire ce que, selon lui, serait l‟autobiographie, que d‟analyser ce
qu‟elle-même dit qu‟elle est, et l‟effet que produit le discours est donc une sorte d‟étude de
pragmatique : grammaire de l‟énonciation et de la réception (Lejeune, 1996, p. 360).

205
mythes de la civilisation occidentale moderne, le mythe du Moi ». Il s‟opose ainsi à
G. Misch, « qui cherche à tracer les origines lointaines de cette éclosion de la personne
humaine » (Lejeune, 1996, p. 340).

Au fond, relater l‟expérience vécue relève de différents champs référentiels qui sont
souvent aux frontières de l‟autobiographie, du témoignage, de l‟écriture de soi, mais
aussi de l‟histoire. Ces écritures sont aussi à relier au domaine anthropologique et
philosophique (Baslez, Hoffmann & Pernot, 1993, p. 9). En effet, de grandes zones
de la pensée antique semblent marquées par une réticence à l‟égard du particulier.
D‟un point de vue philosophique, la réalité singulière n‟est pour certains que
déficience au regard du paradigme universel, et c‟est un malheur pour l‟homme que
d‟être un individu : tout son effort doit tendre à coïncider avec un Universel. Dans le
monde antique, la frontière de la vie privée est une définition délicate. Le moi tend à
se résoudre dans la personne publique et il faut une expérience exceptionnelle, une
passion, une révolte contre l‟injustice subie, ou des souffrances physiques, pour
éveiller, l‟affirmation et le récit du moi individuel (Baslez, Hoffmann, Pernot, 1993,
pp. 9-10).

Une des toutes premières « autobiographies »

Luc Brisson (1993, p. 37), évoque la Lettre VII de Platon comme exemple d‟une des
toutes premières formes d‟autobiographie, même si la part du privé y est assez
restreinte. Et Monique Trédé-Boulmer cite Manfred Furhmann pour qui la première
autobiographie grecque a été la défense prononcée par Socrate lors de son procès en 399
(Trédé-Boulmer, 1993, pp. 16-19). Elle rappelle aussi que c‟est en cette fin du IVe
siècle, avec la crise de la cité classique, que l‟on voit poindre, derrière la figure du
citoyen, l‟individu. C‟est l‟époque où le portrait fait son apparition dans la sculpture.

Mais c‟est avec La Guerre des Gaules, que l‟on peut parler d‟une des toutes premières
« autobiographies ». Jules César (100-44 av. J.-C.) y relate ses conquêtes, mais à la
troisième personne. Voyons comment il débute son récit :

206
César était, comme nous l‟avons dit plus haut, en quartiers d‟hiver dans la Gaule
citérieure, quand le bruit lui parvint à plusieurs reprises… Inquiet de ces rapports
et de cette lettre, César leva deux nouvelles légions dans la Gaule intérieure… Au
milieu de ses pensées, il se présente une occasion qui lui (à César) parut
favorable… (Jules César, La Guerre des Gaules, éd. 1964, pp. 45, 167).

C‟est aussi dans les Commentaires des Gaules que s‟inscrit la notion de vérité. Maurice
Rat dans sa préface de La Guerre des Gaules s‟interroge et demande jusqu‟à quel point
Jules César est véridique quand il narre ses conquêtes. Car il a écrit ses Commentaires
en puisant dans les rapports qu‟il adresse après chaque campagne au Sénat, dans les
rapports particuliers que ses lieutenants lui avaient envoyés et dans ses souvenirs
personnels. Or les rapports de César au Sénat présentaient les faits sous un angle qui lui
était favorable. Cependant, il n‟y a dans les Commentaires ni une omission capitale ni
un mensonge. César se contentait de présenter la vérité adroitement, et passait
habilement sur les détails qui auraient pu lui nuire.

Par son style nu et dépouillé, il donne à ses Commentaires le ton impersonnel,


« objectif » d‟un communiqué. Quintilien fera le commentaire suivant à propos de ses
récits : « C‟est un général qui écrit avec le même esprit qu‟il fait la guerre » (cité in
Jules César, La Guerre des Gaules,. 1964, pp. 5-8). Quant à Cicéron, il note ceci dans
Brutus : « Les Commentaires sont dépouillés, comme on fait un vêtement, de tout
ornement oratoire… Au reste, en se proposant de fournir des matériaux, où puiseraient
ceux qui voudraient écrire l‟histoire… Il n‟est rien de plus agréable, en histoire, qu‟une
concision lumineuse et pure » (cité in Jules César, La Guerre des Gaules, éd. 1964,
pp. 5-8).

2.5. Le geste de l’autobiographie

Dans son recueil autobiographique Tristes, l‟auteur latin Ovide (43 av. J.-C. Ŕ 17 ap. J.-
C.) témoigne de la souffrance qu‟il a ressentie lors de son exil. Ce recueil est présenté
en trois périodes, la vie en province, la vie à Rome et l‟exil. Les thèmes de l‟absence et
de la peine liée à l‟éloignement sont particulièrement présents.

207
Va, petit livre, j‟y consens, va sans moi dans cette ville où, hélas ! il ne m‟est point
permis d‟aller, à moi qui suis ton père ; va, mais sans ornements, comme il
convient au fils de l‟exilé ; et malheureux, adopte les insignes du malheur. […] Va
mon livre, et salue de ma part les lieux qui me sont chers ; j‟y pénétrerai ainsi par
la seule voie qui me reste ouverte.

S‟il est quelqu‟un dans la foule qui pense à moi, s‟il est quelqu‟un qui demande
par hasard ce que je fais, dis-lui que j‟existe, mais que je ne vis pas, et que
cependant cette existence précaire est le bienfait d‟un dieu (Ovide, Élégie 1)15.

2.5.1. Écrire pour soi-même : mémoires, pensées, confessions, etc.

Marc Aurèle (121-180) publie Pensées : pensées pour moi-même 16 (douze livres écrits
en grec). Celles-ci ont été notées au jour le jour pendant les campagnes. L‟originalité de
son œuvre consiste dans le ton personnel des Pensées qui témoignent d‟une attention
aiguë à l‟urgence de « bien vivre », c‟est-à-dire vivre dignement, dans un monde plein
de troubles, à l‟urgence d‟accomplir son rôle d‟homme, possesseur d‟un « génie
intérieur » : l‟intelligence et la raison (Clément, Demonque, Hansen-Love & Kahn,
2000). Celles-ci montrent une réflexion sur sa vie :

I - Exemples que j‟ai reçus de mon grand-père Vérus : la bonté et la douceur, qui
ne connaît point la colère.

II - Du père qui m‟a donné la vie : la modestie et la virilité, du moins si je m‟en


rapporte à la réputation qu‟il a laissée et au souvenir personnel qui m‟en reste.

VII - À Rusticus, j‟ai dû de m‟apercevoir que j‟avais à redresser et à surveiller


mon humeur ; de ne point me laisser aller aux engouements de la sophistique ; de
ne point écrire sur les sciences spéculatives ; de ne pas déclamer de petits sermons

15
http://remacle.org/bloodwolf/poetes/ovides/tristes.htm (consulté en août 2010).
16
http://www.mediterranees.net/histoire_romaine/empereurs_2esiecle/marc_aurele/chap1.html (consulté
le 26 juin 2009). Les Pensées de Marc Aurèle ont été rédigées en grec lors des expéditions de l‟Empereur
contre les Quades et les Marcomans, à la fin de sa vie. Traduction et le commentaire de J. Barthélémy
Saint-Hilaire, éditée à Paris en 1876.

208
vaniteux ; de ne point chercher à frapper les imaginations en m‟affichant pour un
homme plein d‟activité ou de bienfaisance ; de me défendre de toute rhétorique, de
toute poésie et de toute affectation dans le style. Je lui dois encore de n‟avoir pas
la sottise de me promener en robe traînante à la maison, et de me défendre de ces
molles habitudes ; d‟écrire sans aucune prétention ma correspondance, dans le
genre de la lettre qu‟il écrivit lui-même de Sinuesse à ma mère. Il m‟a montré
aussi à être toujours prêt à l‟appeler ou à accueillir ceux qui m‟avaient chagriné ou
négligé, dès le moment qu‟ils étaient eux-mêmes disposés à revenir ; à toujours
apporter grande attention à mes lectures, et à ne pas me contenter de comprendre à
demi ce que je lisais ; à ne pas acquiescer trop vite aux propositions qui m‟étaient
faites. Enfin, je lui dois d‟avoir connu les Commentaires d‟Épictète, qu‟il me prêta
de sa propre bibliothèque […]. Écrit chez les Quades, au bord du Granouases
(Marc Aurèle, Pensées)17.

Michel Foucault commente la lettre de Marc Aurèle à Fronton. Cette lettre a été écrite
au cours de l‟un de ces séjours à la campagne qui étaient fort recommandés comme
moments de détachement par rapport aux activités publiques, comme cures de santé et
comme occasions de s‟occuper de soi-même. On trouve joints dans ce texte les deux
thèmes de la vie paysanne, saine parce que naturelle, et de la vie de loisir vouée à la
conversation, à la lecture et à la méditation. En même temps, tout un ensemble de
notations ténues sur le corps, la santé, les sensations physiques, le régime, les
sentiments montrent l‟extrême vigilance d‟une attention qui est intensément focalisée
sur soi-même (Foucault, 2001b, p. 1248).

2.5.2. Écrire pour consoler18

Sénèque (4 av. J.-C. Ŕ 65 ap. J.-C.), exilé par Claude, écrit à l‟intention de sa mère un
ouvrage intitulé Consolation à Helvia 19 :

17
http://www.mediterranees.net/histoire_romaine/empereurs_2esiecle/marc_aurele/chap1.html (consulté
le 26 juin 2009).
18
Nous suggérons au lecteur de se référer au chapitre 1, section 1.2 (« L‟exil ») de notre première partie.
19
http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/seneque/helvia.htm (consulté le 12 septembre 2010). Les
Œuvres complètes de Sénèque ont été numérisées par Marc Szwajcer.

209
Plus d‟une fois, mon excellente mère, l‟élan de mon cœur m‟a porté à vous consoler ;
chaque fois que je l‟ai contenu. Bien des motifs m‟engageaient à oser. D‟abord, il me
semblait que j‟allais déposer tout le faix de mes ennuis, si j‟essuyais au moins vos
larmes, dussé-je n‟en pas tarir le cours ; ensuite je me flattais d‟avoir un ascendant
plus fort pour vous tirer de votre abattement, quand je me serais relevé le premier ;
enfin, j‟appréhendais que la fortune n‟ayant pu triompher de moi ne triomphât de
quelqu‟un des miens. Ainsi, je m‟efforçais de mon mieux, une main sur ma blessure,
de me traîner jusqu‟à vous pour panser les vôtres. Mais d‟autres considérations
ajournèrent mon projet. Je savais qu‟il n‟est pas bon de toucher à une plaie toute vive
et encore saignante; les consolations pouvaient l‟enflammer et l‟aigrir; et dans les
maladies mêmes du corps, rien n‟est plus dangereux que les remèdes prématurés.
J‟attendais donc que la violence même du mal l‟eût brisé, qu‟ainsi préparé pour la cure
et mûri par le temps, il se laissât toucher et manier à loisir. D‟ailleurs en compulsant
tout ce que les plus beaux génies ont laissé de monuments écrits sur les moyens
d‟apaiser et de modérer les chagrins, je n‟y trouvais aucun exemple d‟homme qui se
fît consolateur des siens, quand lui-même était pleuré d‟eux. Dans cette situation
nouvelle, j‟hésitais, je craignais d‟ulcérer au lieu de guérir. Et puis, ne fallait-il pas un
langage tout neuf, pris loin des formes journalières et banales de consolation, à un
homme qui, pour raffermir ses proches, soulevait sa tête pour ainsi dire du milieu
même de son bûcher? Les grandes douleurs en outre, toutes celles qui passent la
mesure commune, interdisent le choix des paroles; car elles étouffent souvent jusqu‟à
la voix. N‟importe; je ferai effort, non par confiance en mon propre génie ; mais ce qui
peut le mieux vous consoler, c‟est de m‟avoir moi-même pour consolateur. Vous qui
ne me refuseriez aucune chose, vous ne refuserez pas, je l‟espère, bien que tout
chagrin soit rebelle, d‟agréer les soins d‟un fils qui veut adoucir vos regrets (Sénèque,
Consolation à Helvia)20.

Pour Sénèque, commente Foucault, la pratique de soi implique la lecture, car on ne


saurait tirer tout de son propre fonds ni s‟armer par soi-même des principes de raison
qui sont indispensables pour se conduire : guide ou exemple, le secours des autres est
nécessaire. L‟écriture, comme manière de recueillir la lecture faite et de se recueillir, sur
elle est un exercice de raison qui s‟oppose au grand défaut de la stultitia (l‟agitation de

20
http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/seneque/helvia.htm (consulté le 12 septembre 2010).

210
l‟esprit, l‟instabilité de l‟attention, le changement des opinions et des volontés), et par
conséquent la fragilité devant tous les événements qui peuvent se produire, elle
empêche de se donner un point fixe dans la possession d‟une vérité acquise. L‟écriture
des hupomnêmata empêche cet éparpillement (Foucault, 2001b, pp. 1234-1249).

Mais signalons, toujours par l‟intermédiaire de Michel Foucault, la Vita Antonii


d‟Athanase d‟Alexandrie (IVe siècle de notre ère), un des textes les plus anciens que la
littérature chrétienne nous ait laissés sur ce sujet de l‟écriture spirituelle. Ce texte
présente la notation écrite des actions et des pensées comme un élément indispensable
de la vie ascétique :

Voici une chose à observer pour s‟assurer de ne pas pécher. Remarquons et écrivons,
chacun, les actions et les mouvements de notre âme, comme pour nous les faire
mutuellement connaître et soyons sûrs que par honte d‟être connus nous cesserons de
pécher et d‟avoir au cœur rien de pervers. Qui donc lorsqu‟il pèche consent à être vu,
et lorsqu‟il a péché ne préfère mentir pour cacher sa faute ? On ne forniquerait pas
devant témoins. De même, écrivant nos pensées comme si nous devions nous les
communiquer mutuellement, nous nous garderons mieux des pensées impures par
honte de les avoir connues. Que l‟écriture remplace les regards des compagnons
d‟ascèse : rougissant d‟écrire autant que d‟être vus, gardons-nous de toute pensée
mauvaise. Nous disciplinant de la sorte, nous pouvons réduire le corps en servitude et
déjouer les ruses de l‟ennemi (Athanase d‟Alexandrie, Vita Antonii, 3e partie, par. 55
« Conseils spirituels du solitaire à ses visiteurs », pp. 69-70).

De ce texte, Foucault (2001b, pp. 1235-1236) retient plusieurs points qui permettent
d‟analyser rétrospectivement le rôle de l‟écriture dans la culture philosophique de soi
juste avant le christianisme : son lien étroit avec le compagnonnage, son point
d‟application aux mouvements de la pensée, son rôle d‟épreuve de vérité. Ces éléments
se trouvent déjà chez Sénèque, Plutarque, Marc Aurèle, mais selon d‟autres modes.

Pour Plutarque, l‟écriture a une fonction éthopoiétique : elle est un opérateur de la


transformation de la vérité en éthos. Cette écriture éthopoiétique, telle qu‟elle apparaît à
travers les documents du Ier et du IIe siècle, semble s‟être logée à l‟extérieur de deux

211
formes déjà connues et utilisées à d‟autres fins : les hupomnêmata et la correspondance
(Foucault, 2001b, p. 1237).

2.5.3. Écrire pour rassembler

Les hupomnêmata

Aussi personnels qu‟ils soient, ces hupomnêmata ne doivent pas être compris comme
des journaux intimes, ou comme ces récits d‟expérience spirituelle (tentations, luttes,
chutes et victoires) qu‟on pourra trouver dans la littérature chrétienne ultérieure. Ils ne
constituent pas un « récit de soi-même ». Il s‟agit non de poursuivre l‟indicible, non de
révéler le caché, non de dire le non-dit, mais de capter au contraire le déjà-dit ;
rassembler ce qu‟on a pu entendre ou lire, et cela pour une fin qui n‟est rien de moins
que la constitution de soi. Dans ces hupomnêmata, on consignait des citations, des
fragments d‟ouvrages, des exemples et des actions dont on avait été témoin ou dont on
avait lu le récit, des réflexions ou des raisonnements qu‟on avait entendus ou qui étaient
venus à l‟esprit (Foucault, 2001b, pp. 1237-1238).

Pour Sénèque, l‟écriture, un exercice personnel fait par soi et pour soi, est un art de la
vérité disparate ; ou plus précisément, une manière réfléchie de combiner l‟autorité
traditionnelle de la chose déjà dite avec la singularité de la vérité qui s‟y affirme et la
particularité des circonstances qui en déterminent l‟usage (Foucault, 2001b, p. 1240).
Mais cette disparité voulue n‟exclut pas l‟unification. Celle-ci n‟est pas opérée dans
l‟art de composer un ensemble ; elle doit s‟établir dans le scripteur lui-même comme le
résultat des hupomnêmata, de leur constitution (et donc dans le geste même d‟écrire), de
leur consultation (et donc dans leur lecture et leur relecture). Il s‟agit, toujours pour
Sénèque, d‟unifier ces fragments hétérogènes par leur sujectivation dans l‟exercice de
l‟écriture personnelle, mais aussi, de constituer sa propre identité à travers cette
recollection de choses dites. Ces carnets de notes peuvent servir de matière première à
des textes qu‟on envoie aux autres. Par contre, la missive, texte par définition destiné à
autrui, donne lieu elle aussi à un exercice personnel (Foucault, 2001b, pp. 1241-1242).

212
2.5.4. Un rapport à soi

La correspondance

Effectivement, pour Sénèque, lorsqu‟on écrit, on lit ce qu‟on écrit tout comme en disant
quelque chose, on entend qu‟on le dit (cité par Foucault, 2001b, p. 1242). La lettre
qu‟on envoie agit, par le geste même de l‟écriture, sur celui qui l‟adresse, comme elle
agit par la lecture et la relecture sur celui qui la reçoit. Par cette double fonction, la
correspondance est toute proche des hupomnêmata. Les lettres de Sénèque à Lucilius en
sont un bel exemple. À travers ces leçons écrites, il continue à s‟exercer lui-même, en
fonction des deux principes qu‟il invoque souvent : qu‟il est nécessaire de s‟entraîner
toute sa vie, et qu‟on a toujours besoin de l‟aide d‟autrui dans l‟élaboration de l‟âme sur
elle-même (Foucault, 2001b, pp. 1242-1243).

Mais, précise Michel Foucault, la correspondance ne doit pas être considérée comme le
simple prolongement de la pratique des hupomnêmata. Elle est quelque chose de plus
qu‟un entraînement de soi-même par l‟écriture, à travers les conseils et avis qu‟on
donne à l‟autre : elle constitue aussi une certaine manière de se manifester à soi-même
par l‟écriture et aux autres. Écrire, dans le cas des « correspondances », est l‟équivalent
de « se montrer, se faire voir, faire apparaître son propre visage auprès de l‟autre »
(Foucault, 2001b, pp. 1243-1244).

Le travail que la lettre opère sur le destinataire, mais qui touche aussi le scripteur par la
lettre qu‟il envoie, implique donc une « introspection ». Mais il faut comprendre celle-ci
comme une ouverture de soi-même qu‟on donne à l‟autre. Foucault émet dès lors
l‟observation suivante : les premiers développements historiques du récit de soi ne sont
pas à chercher du côté des « carnets personnels », des hupomnêmata, dont le rôle est de
permettre la constitution de soi à partir du recueil du discours des autres ; on peut en
revanche les trouver du côté de la correspondance avec autrui et de l‟échange du service
d‟âme. Les correspondances de Sénèque avec Lucilius, de Marc Aurèle avec Fronton et
dans certaines des lettres de Pline, on voit se développer un récit de soi très différent de
ce qu‟on pouvait trouver en général dans les lettres de Cicéron à ses familiers : dans
celles-ci, il s‟agissait du récit de soi-même comme sujet d‟action (ou de délibération
pour une action possible) en relation avec les amis et les ennemis, les événements

213
heureux et malheureux. Chez Sénèque ou Marc Aurèle, chez Pline aussi parfois, le récit
de soi est le récit du rapport à soi.

2.5.5. Écrire pour ne pas parler

Ainsi Imre Kertész, dans Dossier K (2008), révèle ce que son œuvre « occultait » dans
Être sans destin (1998). Il le fait à l‟aide d‟un dialogue avec un ami (un alter ego).
Soulignons que Dossier K a été écrit après que l‟auteur a reçu le prix Nobel de la paix
en 2002, alors que Être sans destin, dans les années 1970.

Voici ce que tu écris dans Le Refus : « À l‟âge de quatorze ans et demi j‟ai regardé
en face pendant à peu près une demi-heure le canon d‟une mitraillette chargée ».
Je suppose que cela devait se passer à la caserne de la gendarmerie. Pourquoi cet
épisode ne figure-t-il pas dans Être sans destin ?

Du point de vue du roman, c‟est un élément anecdotique, qui, de ce fait, ne devait


pas y figurer.

Mais du point de vue de ta vie, c‟était quand même un élément déterminant.

Je dois donc tout raconter à présent, y compris les choses dont je n‟ai jamais voulu
parler ?

Dans ce cas, pourquoi les as-tu écrites ?

Peut-être justement, pour ne pas avoir à en parler. […]

Oui, mais, là, on a l‟impression que le garçon ne comprend rien à rien, qu‟il ne sait
même pas comment il est arrivé là.

Ce qui était vrai, en gros.

Et cela ne t‟a jamais intéressé de savoir quel était, comment dire, l‟arrière plan
historique de cette scène ?

214
Bien sûr que si. Seulement, tu vois, ce n‟était pas si simple, les circonstances…
(Kertész, 2008, pp. 11-13).

2.5.6. Les débuts de l’introspection

À la charnière de l‟Antiquité et du Moyen Âge, nous assistons, avec saint Augustin


(353-430) et les Confessions, au questionnement et à l‟itinéraire personnel de l‟auteur.
Le premier écrit qui allie les renseignements autobiographiques et la conscience de soi
est sans aucun doute Les Confessions de saint Augustin (Momigliano, 1991, p. 34). Il
s‟agit effectivement non pas de raconter des faits, mais bien d‟interroger la subjectivité
en relation avec les événements vécus par la personne qui en est l‟auteur.

Certes, le terme « confession » est trop utilisé et trop chargé pour ne pas faire éclater le
sens courant d‟« aveu des péchés » auquel l‟a réduit une culture cléricale (Pineau & Le
Grand, 2007, p. 25). Le Robert définit la confession d‟une part, comme une déclaration,
un aveu de ses péchés que l‟on fait à un prêtre catholique, dans le sacrement de la
pénitence (attrition, contrition, repentir). D‟autre part, la confession est une déclaration,
que l‟on a faite d‟un acte blâmable (déclaration, reconnaissance). Au pluriel, les
« Confessions » figurent comme titre d‟ouvrages où l‟auteur expose avec franchise les
fautes, les erreurs de sa vie. Les Confessions de saint Augustin, et plus tard celles de
Rousseau peuvent être vues comme des reconnaissances de leur vie, avec ses limites.
Mais, soulignent Pineau et Le Grand (2007, p. 25), « réussir à exprimer ce qui est ainsi
expérimenté à ces frontières/contacts entre deux mondes énonce une conscience de soi
et du non-soi tout à fait originale ».

En effet, saint Augustin permet une lecture de sa vie intérieure, de ses contradictions
individuelles, mais il permet aussi d‟établir un lien entre la pensée et l‟existence. Il
s‟agit du témoignage d‟une expérience religieuse à travers une réflexion personnelle et
cela révèle l‟inquiétude intériorisée, ce qui n‟était pas la priorité dans la pensée antique
qui était davantage centrée sur la raison et l‟explication des problèmes en les
intellectualisant (Auregan & Palayret, 1995, p. 46). Quoi que nous puissions nuancer, si

215
nous nous référons aux hupomnêmata, ou encore à Athanase, nous retrouvons, certes de
manière différente, ces considérations en lien avec la pensée et l‟existence.

Saint Augustin allie dans une même personnalité le goût antique pour la raison et une
interrogation inquiète à partir d‟une expérience intensément vécue, sur la faiblesse,
voire l‟impuissance de l‟homme, inspirée du christianisme (Auregan & Palayret, 1995,
p. 46).

Ces Confessions seront à l‟origine d‟un type d‟écriture religieuse, passant au Moyen
Âge par les Vies de saints pour aboutir dans la seconde moitié du XVIe siècle aux textes
autobiographiques de saint Ignace de Loyola et de Thérèse d‟Avila. Il faut aussi préciser
que les écritures de soi ne se limitent pas à la Vie de saints mais qu‟elles conduiront au
XVIe siècle à une écriture des Vies d‟artistes et on voit dès lors l‟apparition des
Mémoires. C‟est aussi à partir de saint Augustin que se constitue « une subjectivité
nouvelle : non un rapport de soi à soi, mais un rapport médié par Dieu, cet Autre sous le
regard duquel on se tient ». Une subjectivité qui doit rendre des comptes (Ruby, 2001,
p. 18). Par exemple, citons le Livre quatrième des Confessions de saint Augustin à
propos de la perte d‟un ami :

La douleur de sa perte voila mon cœur de ténèbres. Tout ce que je voyais n‟était
plus que mort. Et la patrie m‟était un supplice, et la maison paternelle une
désolation singulière. Tous les témoignages de mon commerce avec lui, sans lui,
étaient pour moi un cruel martyre. Mes yeux le demandaient partout, et il m‟était
refusé. Et tout m‟était odieux, parce que tout était vide de lui, et que rien ne
pouvait plus me dire : Il vient, le voici ! Comme pendant sa vie, quand il était
absent. J‟étais devenu un problème à moi-même, et j‟interrogeais mon âme,
« pourquoi elle était triste et me troublait ainsi » et elle n‟imaginait rien à me
répondre. Et si je lui disais : « Espère en Dieu » (Ps. XLI, 6), elle me désobéissait
avec justice, parce qu‟il était meilleur et plus vrai, cet homme, deuil de mon cœur,
que ce fantôme en qui je voulais espérer (Saint Augustin, Confessions, Livre IV)21.

21
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/confessions/confessions.htm. Cette traduction des
Confessions est l‟œuvre de M. Moreau (1864).

216
Claude Lorin (1988, pp. 20-21) souligne une notion nouvelle dans le cadre des
Confessions. À l‟époque, rares sont les philosophes qui s‟intéressent aux bébés.
Augustin est un des seuls à avoir tenté de se ressouvenir. Sa vie entière sera marquée par
ce qu‟il fut et relève le slogan des Confessions : « magna vis est memoriae »22.

Mais Claude Lorin va plus loin encore dans son analyse. En effet, il considère les
Confessions comme le grand chef-d‟oeuvre d‟introspection de tous les temps. C‟est
grâce, entre autres, à saint Augustin, ajoute-t-il, qu‟il a vraiment saisi à quel point tout
« auteur » ôte nécessairement quelque chose aux vérités qu‟il énonce lui-même,
soustrait, maquille, dissimule aux lecteurs les vraies raisons de sa venue à l‟écriture, se
fait cachotier de ses hantises et de bien des choses inavouables, indicibles,
ininscriptibles… Tout, ou le peu que nous savons de son enfance, de son adolescence,
est révélé et dissimulé par lui (Lorin, 1988, p. 35). J‟ajouterai encore une autre
remarque de Claude Lorin qui concerne directement notre réflexion sur le témoignage.
« Si, comme je le crois, Augustin est aussi contemporain que bien des contemporains,
n‟est-ce pas parce que, comme Neruda ou Soljenitsyne, il sut transmettre quelque chose
de l‟Enfer et que ses témoignages nous donnent une idée de ce qu‟étaient ses Barbares à
lui, futurs maîtres du monde, grimaçant d‟orgueil, choyant leurs idoles sataniques et
jouissant, comme tous les tyrans, de la “pulsion de mort” ? » (Lorin, 1988, p. 187).

Nulla dies sine linea

Stéphane Vial (2007, p. 115) explique comment Kierkegaard (1813-1855) est « entré en
écriture », à savoir : « Par la voie de la libre expression privée, dans l’intimité d’une
somme de papiers personnels qui n’avaient de comptes à rendre qu’à eux-mêmes, loin de
toute publicité. » Il ajoute que c‟est encore dans ces premières pages, au début de l‟année
1838, qu‟il note, comme s‟il se fixait à lui-même un impératif aussi catégorique que
programmatique, cette fameuse formule latine dont sa vie tout entière va bientôt devenir
une illustration exceptionnelle : « nulla dies sine linea », pas un jour sans une ligne.

Au lieu de cela il sera bon, je crois, par des notes plus fréquentes, de laisser les
pensées apparaître avec le cordon ombilical de la première ferveur, en oubliant

22
La vraie vie, c‟est la mémoire.

217
tant que je pourrai tout souci de leur emploi possible […]. Ainsi gagnerai-je
d‟abord la faculté de me connaître ultérieurement, ensuite la souplesse d‟écrire,
cette articulation du style que j‟ai déjà en partie dans la conversation, cette
connaissance d‟une foule de petits traits auxquels je n‟ai accordé jusqu‟ici qu‟un
regard négligent ; et enfin un autre avantage, s‟il est vrai par ailleurs qu‟il y ait aux
dires de Hamann des idées qui ne nous viennent qu‟une fois dans la vie
(Kierkegaard, Journal, in Vial, 2007, p. 115).

L’idée d’altérité

Comme pour chaque auteur cité, le lecteur pourra ressentir des frustrations par rapport
au peu d‟idées retenues, bien incomplètes de la pensée de chacun d‟eux. Mais il fallait
faire un choix afin de permettre un aperçu global. Inévitablement, des idées essentielles
auront été laissées de côté. Il en sera de même avec Montaigne (1533-1592) puisque
nous ne soulignerons, dans le cadre de l‟évolution du témoignage, que le fait qu‟il
reconnaisse sans hésiter l‟humanité des peuples découverts dès la fin du XVe siècle et
début du XVIe. Il introduit l‟importance de la découverte de l‟Autre, et fait l‟éloge des
peuples récemment découverts.

La pensée de l‟Autre est aussi une médiation sur les rapports de l‟action et de sa
référence, de l‟histoire et de la vérité (Auregan & Palayret, 1995, p. 63). Ce constat peut
paraître un peu archaïque ou pleinement d‟actualité, car il montre combien une idée
nouvelle d‟homme, la reconnaissance de l‟identité dans l‟altérité, la pensée de la
différence à l‟intérieur de l‟unité, a demandé un long cheminement. Ce qui devait aller
de soi était loin d‟être la norme, puisqu‟il y avait des hommes et des femmes qui
visiblement se différenciaient. Malheureusement, force est de constater qu‟au XXe
siècle, d‟autres génocides ont pris une place prépondérante dans l‟histoire et que
d‟autres humains ont été considérés comme des sous-hommes. Cette idée de l‟altérité
prend toute sa place dans l‟évolution du témoignage. Avec Montaigne, l‟homme est au
centre de l‟écriture de soi. Lisons ce qu‟il écrit en tout début des Essais :

218
Au lecteur. C‟est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t‟avertit, dès l‟entrée, que je
ne m‟y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n‟y ai eu nulle
considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d‟un
tel dessein. Je l‟ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce
que m‟ayant perdu (ce qu‟ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns
traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus
entière et plus vive, la connaissance qu‟ils ont eue de moi. Si c‟eût été pour
rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une
marche étudiée. Je veux qu‟on m‟y voie en ma simple, naturelle et ordinaire, sans
contention et artifice : car c‟est moi que je peins. Mes défauts s‟y liront au vif, et
ma forme naïve, autant que la révérence publique me l‟a permis. Que si j‟eusse été
entre ces nations qu‟on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de
nature, je t‟assure que je m‟y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu.
Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n‟est pas raison que
tu emploies ton loisir en un sujet frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce
premier de mars mil cinq cent quatre-vingt (Montaigne, Essais, tome I).

Ne rien cacher, s’adresser au lecteur

Le livre I des Confessions de Jean-Jacques Rousseau a été écrit à partir de souvenirs


notés progressivement en vue de la rédaction éventuelle d‟une autobiographie. Dans les
Confessions, le critère de choix des souvenirs laissés est la pertinence par rapport à
l‟histoire racontée et à la démonstration entreprise. Depuis 1756, Rousseau (1712-1778)
avait commencé à noter et à collectionner souvenirs et anecdotes : le livre I n‟est pas un
récit écrit d‟un seul jet, mais a été construit par montage ou collage d‟éléments déjà
écrits. Voici le Préambule du livre Premier :

Je forme une entreprise qui n‟eut jamais d‟exemple, et dont l‟exécution n‟aura
point d‟imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la
vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je
connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j‟ai vus ; j‟ose
croire n‟être fait comme aucun de ceux qui existent.

219
Si je ne vaux pas mieux, au moins, je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de
briser le moule dans lequel elle m‟a jeté, c‟est ce dont on ne peut juger qu‟après
m‟avoir lu. Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je
viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai
hautement : Voilà ce que j‟ai fait, ce que j‟ai pensé, ce que je fus. J‟ai dit le bien et
le mal avec la même franchise. Je n‟ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et
s‟il m‟est arrivé d‟employer quelque ornement indifférent, ce n‟a jamais été que
pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J‟ai pu supposer vrai
ce que je savais avoir pu l‟être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré
tel que je fus : méprisable et vil quand je l‟ai été ; bon, généreux, sublime, quand
je l‟ai été ; j‟ai dévoilé mon intérieur tel que tu l‟as vu toi-même. Etre éternel,
rassemble autour de moi l‟innombrable foule de mes semblables ; qu‟ils écoutent
mes confessions, qu‟ils gémissent de mes indignités, qu‟ils rougissent de mes
misères. Que chacun d‟eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec
la même sincérité, et puis qu‟un seul te dise, s‟il l‟ose : je fus meilleur que cet
homme-là 23.

Si Pétrarque (1304-1374) fait figure d‟initiateur de la conscience moderne de soi,


Montaigne, deux siècles plus tard, explore l‟espace de dedans avec la curiosité sagace
d‟un voyageur sans préjugé. Les Essais demeurent à travers les âges un monument de la
connaissance de soi. À la fois autobiographique et journal intime, sans être exactement
ni l‟un ni l‟autre (Gusdorf, 1990a, p. 200).

La psychanalyse

Ce corpus qui aborde la psychanalyse est, pour une grande part, repris du livre La trans-
parentalité. La psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles (Fossion, Rejas &
Hirsch, 2008, pp. 65-69).

La psychanalyse, vieille de plus de cent ans, voit le jour au sein de l‟empire austro-
hongrois, au moment de l‟efflorescence de ce que les historiens appelleront la

23
Édition numérisée (consulté en août 2010).

220
Modernité Viennoise et qui fut une période d‟importantes mutations culturelles et
sociales. La Modernité Viennoise, qui exercera son influence jusqu‟à l‟Anschluss, naît
vers 1880 dans une Vienne complexée par l‟important retard social, économique et
politique qu‟elle affiche par rapport aux autres grandes capitales européennes.

Les intellectuels viennois, regardant vers Berlin avec une certaine envie, se posent la
question de leur identité au sein de la culture germanique. Ils optent progressivement
pour un repli sur leur propre intériorité et cultivent l‟individualisme avec ardeur. De
cette période émergeront divers courants de pensée, tant littéraires que philosophiques
ou politiques, qui seront autant de tentatives de mieux cerner et de mieux comprendre
l‟identité humaine.

Historiquement, c‟est également durant la Modernité Viennoise que se développe


l‟antisémitisme autrichien. En 1878, le régime libéral, mis en place en 1867 et garant de
l‟intégration des citoyens juifs au sein de l‟Empire, subit une défaite électorale
retentissante. Un gouvernement regroupant tous les mouvements politiques méfiants à
l‟égard des juifs est élu. Dès 1880, l‟antisémitisme du gouvernement autrichien oblige
les juifs qui se pensaient assimilés à redéfinir non seulement leur identité, mais aussi
leur appartenance au monde germanique. Là où les intellectuels viennois vivent un repli
sur eux-mêmes et une crise d‟identité, les intellectuels juifs viennois vivent une double
crise, à la fois d‟identité et d‟appartenance. C‟est peut-être pour cette raison que, parmi
les divers courants de pensée de la Modernité Viennoise, la psychanalyse de Sigmund
Freud (1856-1939) occupe une place prépondérante et marquera de façon indélébile le
XXe siècle.

Fondamentalement, la psychanalyse est un courant de pensée moderne solide24, du


moins jusqu‟à la Première Guerre mondiale, moment où Freud reverra certaines de ses
théories. Tout d‟abord, sur le plan conceptuel, on y retrouve une vision ontologique du
monde, du positivisme, une adhésion à l‟épistémologie des Lumières, une croyance

24
Termes de Zygmunt Bauman, sociologue et philosophe, et cités par Fossion, Rejas et Hirsch (2008,
pp. 21-22) : en ce début du XXIe siècle, la société occidentale a accompli son passage de la modernité
solide à la modernité liquide. Historiquement, la modernité solide correspond à la société capitaliste
industrielle du XIXe siècle et de la première moitié du XXe. Quant à la modernité liquide, elle désigne le
monde contemporain au cours duquel les liens permanents entre les hommes et les femmes deviennent
impossibles, la société de consommation rendant les relations sociales de plus en plus impalpables. La
société liquide vit le jour durant la seconde moitié du XXe siècle.

221
dans la supériorité de l‟approche scientifique ainsi que dans le progrès constant de la
société et, enfin, une relation référentielle sujet/monde.

Ensuite, la psychanalyse naît d‟un repli de son créateur sur lui-même. Déçu par une
société qui le rejette, Freud s‟en éloigne et se retire dans le monde scientifique et
intellectuel afin d‟approfondir sa théorie. L‟épigraphe de L’interprétation des rêves
témoigne de cette déception : si je ne puis fléchir ceux d’en haut, je mettrai en branle
l’Achéron. Les premiers ouvrages de la psychanalyse reflètent cette subjectivité. En
effet, Freud y parle de lui, livre des fragments d‟auto-analyse et décrypte ses propres
rêves à la manière des écrivains viennois qui rédigeaient des carnets intimes et des
autobiographies, deux formes majeures de la construction de l‟identité par la narration.

Ce repli du créateur de la psychanalyse sur lui-même sera renforcé par le congrès de


l‟Association Allemande de Psychiatrie, consacré à la psychanalyse, qui se tient à
Breslau en 1913. L‟un après l‟autre, Hoche, Kraepelin, Weygandt et Stern se lèvent
pour condamner la psychanalyse en des termes extrêmement durs. Freud qui, de 1906 à
1913, avait tenté de conquérir le champ psychiatrique et psychologique se retire à partir
de ce moment-là des échanges scientifiques et académiques.

Enfin, la psychanalyse contribue à la crise d‟identité de l‟homme de la modernité solide,


car elle ébranle le fondement de cette identité, la conscience. Peu importe ce que nous
pensons, le principal nous échappe quand même. En cela, la psychanalyse est une
nouvelle blessure identitaire. Mais, dans un mouvement opposé, l‟élaboration de la
technique de la cure analytique agit comme un restaurateur narcissique, car, si le sujet
n‟est plus le maître de sa vie psychique, au moins a-t-il les moyens de ne plus en être
dupe.

La psychanalyse reste une révolution essentielle qui bouleverse fondamentalement la


vision que l‟homme a de lui-même.

Mais si la référence à la psychanalyse nous intéresse à différents niveaux comme nous


venons de le décrire, c‟est aussi parce qu‟elle permet d‟explorer ce que Anna O.
appelait la « talking cure », la cure de parole. Il s‟agissait d‟un changement de procédé
puisque la « talking cure » venait remplacer l‟hypnose. Effectivement, en renonçant à

222
l‟hypnose, Freud se passait non seulement de son pouvoir sur le patient, mais il créait un
paradigme de recherche qui rapprochait l‟objet Ŕ le patient Ŕ du chercheur. Le médecin
dépendait désormais de ses patients comme ces derniers de lui. En invitant le patient à
dire tout (simplement) ce qui lui venait à l‟esprit, Freud ouvrait un champ de liberté de
parole nouvelle (Heenen-Wolff, 2007, pp. 6-7). Avec sa théorie psychanalytique, Freud
met en évidence que l‟homme, contrairement à ce que le « siècle des Lumières » avait
décrété, n‟était ni libre ni autonome (Heenen-Wolff, 2007, p. 5) ! Ce constat de Freud
par rapport aux Lumières ne l‟empêche pas de remettre en question sa grande fidélité
aux valeurs des Lumières. Cependant, sa recherche de la « Vérité » avec un grand
« V », permet de découvrir une nouvelle vérité, plus „vraie‟, c‟est-à-dire la vérité
psychique. Dans l‟empire du fantasme où n‟existent pas de mensonges, il accorde à la
« vérité » de l‟inconscient plus d‟importance qu‟à la vérité elle-même, ce qui l‟amène à
abandonner la théorie de la séduction. Il ne s‟intéresse plus à la question de savoir
comment les choses se sont passées, mais à ce que vit le sujet à l‟intérieur de lui-même
(Heenen-Wolff, 2007, p. 7). Mais si l‟importance donnée au fantasme, à l‟inconscient et
au vécu du sujet est certes une avancée considérable, elle a pu se révéler aussi comme
une « avance freinante »25 en ce qui concerne l‟écoute liée à la réalité même d‟une
expérience traumatique (Fossion & Rejas, 2001, p. 158). Nous ne sommes pas dans le
fantasme du trauma !

Mais aussi la notion de récit

Le Robert définit le récit comme relation orale ou écrite (de faits vrais ou imaginaires).
Pour Mesure et Savidan (2006), le récit de vie ne se borne pas à donner accès à la
subjectivité du narrateur ; à travers celle-ci, il donne à voir l‟articulation concrète des
différents niveaux du vécu, économique, politique, religieux, social, que les approches
scientifiques divisent pour mieux les analyser, mais du coup font éclater et éparpillent.

25
L‟« Avance freinante » est un terme utilisé par Siegi Hirsch pour qualifier la théorie du thérapeute,
susceptible d‟apparaître comme un progrès ou une révolution par rapport à d‟autres théories plus
anciennes, mais qui se révèle bloquer le processus créatif de la thérapie.

223
3. Commentaires

E
n conclusion, ce type d‟opération a ses limites, mais permet de dégager
certaines grandes catégories qui répondent aux grands enjeux de l‟écriture
d‟un témoignage.

Plusieurs typologies peuvent être associées au concept même de témoignage et lui


conférer ainsi des statuts différents. Genre à part, à mi-chemin entre la littérature de
fiction et l‟autobiographie, le témoignage est un récit qui conjugue une réflexion du
sujet sur sa vie et de la description d‟événements auxquels il a été mêlé, qui font du
narrateur un témoin (Waintrater, 2003, p. 23). Nous pourrions ajouter : qui font d‟un
témoin, un narrateur, et d‟un lecteur un témoin. Raison pour laquelle, nous nommons
cette écriture « texte-témoin » ou « texte-testimonial ».

Nous avons pu observer que la ligne de partage entre écriture autoréférentielle et


écriture fictionnelle ou romanesque n‟est pas évidente. Ainsi, l‟autobiographie emprunte
nombre de ses procédés narratifs au roman, y compris le récit, et peut être écrite à la
troisième, voire à la deuxième personne, alors que le roman autobiographique propose
un récit fonctionnel à la troisième personne, mais focalisé sur un personnage
explicitement porteur d‟aspects appartenant à l‟auteur. Une autre confusion s‟ajoute
lorsque certaines formes contemporaines d‟écritures parlent de mi-roman et mi-
autobiographie. Elles tendent à être regroupées sous le terme « autofiction » qui signifie,
selon Serge Doubrosky, un nouveau genre Ŕ fiction à partir d‟événements et de faits
réels, affirmant une relation d‟identité entre l‟auteur, le narrateur et le personnage
principal.

Vincent Colonna a rappelé la pertinence du terme pour une très grande variété
d‟auteurs, depuis l‟Antiquité tardive jusqu‟à ces dernières années (Mesure & Savidan,
2006, p. 352). Cependant, nous ne rentrerons pas dans le débat qui tient à préciser si tel
corpus auquel nous reviendrons dans la deuxième partie du travail, relève de
l‟autobiographie, de la biographie, du récit de vie, etc.

224
Nous venons de le voir, il y a différentes manières d‟écrire ce qui a été vécu. Pour
Fransiska Louwagie, le témoignage des camps de concentration relève de plusieurs
genres de discours et, plus particulièrement, du genre du récit. Par rapport aux premiers,
souligne-t-elle, il pose la question du vrai, caractéristique de l‟historiographie, en même
temps que celle du vraisemblable, catégorie littéraire. Comme genre de récit, le
témoignage est proche de l‟autobiographie et des mémoires étant donné qu‟il respecte le
pacte autobiographique ; le contrat de lecture avec le public intègre cependant quelques
composantes typiquement testimoniales qui dévoilent le genre comme « une poche
interne plus grande que le tout ». Certains témoignages ont également des points en
commun avec le roman : ces « fictions du réel » tentent de rapprocher le témoignage du
pacte romanesque sans supprimer la négativité de l‟expérience concentrationnaire »
(Louwagie, 2003, pp. 365-377)26. Et nous pourrions ajouter que ces différentes manières
d‟écrire ce qui a été vécu transcendent celle des camps de concentration. En effet,
pourquoi y aurait-il une seule manière, et laquelle par ailleurs, de raconter, de dire ce
qui a été vécu ?

Georges Gusdorf, on l‟aura remarqué, accompagne cette recherche abondamment. Il est


en effet une source intarissable de références autour de l‟histoire du témoignage,
dénommée par lui comme Les Écritures du moi. Certes il n‟est pas le seul, mais ce qui
double l‟intérêt de ce philosophe pour cette recherche, c‟est le fait qu‟il a commencé sa
réflexion sur ces écritures lorsqu‟il est fait prisonnier pendant la guerre 1940-1945 en
Allemagne. Effectivement, Georges Gusdorf aborde les questions portant sur les
écritures du moi à partir comme il le dit : « D‟une situation où elles étaient liées à un
combat pour la survivance personnelle, à la lutte pour la vie spirituelle, dont j‟étais moi-
même l‟enjeu, en communion avec le cercle de mes proches » (Gusdorf, 1991a).

J‟étais en Allemagne, où l‟occasion de la Seconde Guerre mondiale m‟avait appelé


en qualité d‟hôte non volontaire de la triomphante Wehrmacht, après la
catastrophe de 1940. Cinq années de loisir étroitement surveillé dans la vacance de
l‟esprit et du corps, cependant que se poursuivaient au loin les vicissitudes du
conflit dont notre destinée constituait l‟un des enjeux subalternes. […]

26
En ligne : http://www.ques2com.fr/pdf/qds4-louwagie.pdf.

225
La voie difficile de l‟évasion était réservée aux plus aptes physiquement et
moralement, à braver les périls et les fatigues pour un résultat des plus incertains.
L‟autre voie d‟évasion s‟offrait à tous sans sortir des limites de l‟Oflag ; c‟était de
mettre à profit cette retraite pour s‟entretenir de ses pensées, pour élucider autant
que faire se pouvait le sens de cette existence déprise de ses engagements
coutumiers, et comme suspendue, en attente, entre le temps d‟avant et le temps
d‟après. […]

Lorsque je regagnai la France, au printemps de 1945, mon sac contenait un gros


cahier où j‟avais consigné pendant l‟hiver précédent la substance de quelques
cours, professés dans notre université captive, sur la connaissance de soi. […]

Ce premier de mes livres, auquel je reviens quarante ans plus tard, mon œuvre
maintenant achevée, n‟était pas un exercice universitaire, rite de passage imposé
au débutant dans l‟enseignement supérieur. Il s‟agissait en réalité de la relation, à
mots couverts, d‟une expérience spirituelle ; je voulais dire comment la captivité
avait pu être vécue par certains, dont j‟étais, comme une initiation à la liberté.
(Gusdorf, 1991a, pp. 6-9).

Élie Wiesel explique qu‟il est allé à Sarajevo avant tout parce que les médias parlaient
d‟un Auschwitz en Bosnie : « Le langage est une chose essentielle : il fallait absolument
que j‟aille vérifier que l‟on pouvait légitiment parler d‟un Auschwitz à propos de la
Bosnie. Si cela avait été le cas, il fallait tout faire, absolument tout, pour que tout le
monde sache, quitte à se sacrifier. Une fois arrivé à Sarajevo, j‟ai constaté que ce n‟était
pas Auschwitz, et je l‟ai fait savoir. Mais si ce n‟était pas la barbarie des camps nazis, la
situation était atroce » (Wiesel, 1996)27.

Si nous nous sommes attardés aux différents corpus pouvant relater « l‟expérience
vécue », ce n‟est pas tant pour prendre position pour telle ou telle définition, mais bien
pour souligner « l‟air de famille » de chacun et comme le dit Wittgenstein :

J‟ai souvent comparé le langage à une caisse à outils contenant marteau, ciseau,
allumettes, clous, vis et colle. Ce n‟est pas par hasard que toutes ces choses ont été

27
http://www.globenet.org/chroniqueur/01/rubriques/entretien.html.

226
mises ensemble Ŕ mais il y a des différences importantes entre les différents
outils ; leurs divers emplois ont un air de famille Ŕ bien que rien ne puisse être plus
différent qu‟un ciseau et de la colle. Les tours nouveaux que nous joue le langage
chaque fois que nous abordons un nouveau domaine sont une surprise perpétuelle
(Wittgenstein, 1992, p. 16).

Que deux témoins portent un regard différent sur le même événement ne remet pas en
question la véracité de leurs témoignages. Qu‟un même témoin donne au cours de sa vie
plusieurs versions d‟un même témoignage ne discrédite ni sa parole ni le travail
historique fait à partir des traces les plus anciennes de celui-ci. Les témoins ont et
gardent, quoi qu‟il arrive, la liberté d‟être ce qu‟ils veulent être. Ils restent libres dans
leur témoignage. Il choisit alors de hiérarchiser ce qui a été le plus important pour lui
quitte à ce qu‟il n‟entre pas en résonance avec celui qui le lira. C‟est ainsi que certains
écrits pourront décevoir, car ils ne transmettent pas ce que d‟aucuns en attendraient.

Le « témoin » et le « témoignage » sont intimement liés à la mémoire. Ils posent le


rapport à l‟histoire, car le témoin est celui par lequel on ne peut oublier. Mais on peut ne
pas écouter un (les) témoin(s) parce que ce qu‟ils disent n‟est pas dicible (les
témoignages des rescapés des camps dans l‟immédiat après-guerre) ou parce que la
communauté, le groupe d‟appartenance, refuse de les entendre (les actes de torture, les
massacres). Et nous ne pouvons pas négliger qu‟un témoin peut aussi choisir d‟oublier
tout ou partie de son témoignage. En ce cas, l‟oubli est tout aussi, voire plus, porteur de
sens historique que le témoignage lui-même (Rejas Martin, conférence à l‟Université de
Lleida 2007).

227
228
Lettres et Sciences Humaines
École Doctorale : Sciences de l‟Homme et de la Société

THÈSE
pour obtenir le grade de
Docteur de l‟Université de Reims Champagne-Ardenne
Discipline : Philosophie
par
Mari Carmen Rejas Martin
9 juin 2011

Témoigner du trauma par l’écriture.


Le texte-témoin comme moyen de se réapproprier son histoire ?

Volume 2

Directeur de thèse : Professeur René Daval, Université de Reims


Co-directeur : Professeur Claude Lorin, Université de Reims
Jury : Luba Jurgenson, Maître de conférences Université Paris IV
Professeur Carmen Pineira-Tresmontant, Université d‟Artois
Régine Waintrater, Maître de conférences Université Paris VII Diderot

N° attribué par la bibliothèque


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229
230
SOMMAIRE
du volume 2

SECONDE PARTIE

Les témoins et leurs textes

Présentation 237

CHAPITRE 1. Témoignages liés à l’Espagne 241

CHAPITRE 2. La Shoah et le témoignage 315

CHAPITRE 3. Autres contextes 351

CHAPITRE 4. Expériences d’écriture d’adolescents dans un cadre


hospitalier – Le texte sans texte 369

CONCLUSION GÉNÉRALE. Perspectives et questionnements 387

ANNEXES 401
BIBLIOGRAPHIE 455
FILMS DOCUMENTAIRES 478
SITES INTERNET 479
DISCOGRAPHIE DES QUILAPAYÚN 481
PUBLICATIONS ET ACTIVITÉS SCIENTIFIQUES 483
INDEX DES PERSONNES ET DES AUTEURS CITÉS 489
TABLE DES MATIÈRES 495

231
232
SECONDE PARTIE
Les témoins et leurs textes

Si cette mémoire est reliée au présent,


c’est de l’or, c’est de la fécondité pour l’avenir.
Patrick Pépin (2007, p. 130)

233
234
Ill. 11. Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen »

235
236
Présentation

U
ne préoccupation récurrente tout au long de cette thèse a été de permettre que
s‟accordent entre eux les concepts théoriques autour du texte-témoin et la
mise en abîme du sens réel de la recherche, à savoir : laisser exister les
témoins et leurs textes. Nous avons été sensible à la question posée par Varlam
Chalamov : « Faut-il écrire cinq récits remarquables qui feront date et entreront à jamais
dans quelque précieuse collection, ou bien en écrire cent cinquante dont chacun a sa
place comme témoin de quelque chose d‟essentiel que l‟auteur est seul à pouvoir faire
revivre ? » (Chalamov, 1993, p. 59).

Ce genre d‟approche et de travail n‟est probablement pas courant dans la recherche


philosophique vu son absence d‟orthodoxie et la méthode mise en place. En effet, il
s‟agit davantage de déplier une réflexion centrée sur ce que nous pourrions appeler une
« philosophie » appliquée. Car résolument, la philosophie ne peut qu‟être vécue.

Pour maintenir vivante cette philosophie, nous avons opté pour une méthode qui,
comme nous l‟avons présenté dans notre introduction (2.4 et 2.5), s‟appuie sur un
questionnaire que d‟aucuns pourraient estimer comme déjà orienté, et qui implique
avant tout une recontextualisation du témoignage par l‟auteur lui-même.

Nous pourrions comparer notre approche à celle de Pierre Hadot dans son ouvrage
consacré à La philosophie comme manière de vivre (2001). Dans ces entretiens avec
Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, on lui suggère que ses livres sont des
« protreptiques », des livres destinés à « tourner » (trepein en grec) le lecteur vers la vie
philosophique (Hadot, 2001, p. 233).

De même nous dirions que les témoignages présentés dans cette seconde partie sont
destinés à se tourner et à orienter leurs auteurs ainsi que leurs lecteurs vers la vie.
Initialement, nous avions pensé réintroduire ces témoignages dans la première partie
afin d‟exemplifier certains concepts. Cette piste, cependant, nous a paru incommode car
elle s‟éloignait de la démarche et surtout ne rendait pas la place que nous estimions
« équitable » pour les auteurs-témoins qui avaient accepté de participer à cette recherche
par leur réponse au questionnaire ou à nos entretiens. Car en fin de compte, ce travail

237
s‟est construit avec eux, il s‟agit bien d‟une « co-construction ». Un discours purement
« théorique » aurait, à notre sens, empêché cette mise en perspective.

Nous aborderons donc, dans cette seconde partie, la résonance que leurs écrits
représentent pour eux, pour moi, dans le droit fil de ce que nous avons déjà annoncé
dans la première partie, notamment dans la section « Comment peut-on témoigner »
(chapitre 3). La démarche suit ainsi un double mouvement, premièrement celui du
rapport entre le texte et lecteur, ensuite celui d‟un nouveau positionnement par rapport à
l‟écrit, par le moyen du questionnaire. L‟ensemble se répercutant pour la plupart des
auteurs convoqués dans une autre rencontre se présentant sous différentes « formes ».
Cet ensemble introduit alors un troisième mouvement, celui du lien entre les témoins et
moi, entre moi et eux, à l‟instar de ce que suggère Pierre Mertens à propos des auteurs
auxquels il fait référence dans Le don d’avoir été vivant :

Tel pourrait être aussi le « secret » Ŕ bien gardé ou non Ŕ de ceux que nous
évoquons dans les pages qui suivent. Leur héritage. Il est à recevoir dans sa totalité
pour ce qu‟il est : il n‟y aura, sans doute, pas lieu de procéder à un « bénéfice
d‟inventaire ». Puisqu‟il s‟agit aussi de relater comment certains écrivains
surgissent dans notre vie, et l‟usage que nous en faisons (Mertens, 2009, pp. 9-10).

Cette seconde partie se compose de quatre chapitres qui présentent les textes d‟auteurs
témoins issus de divers contextes, le but n‟étant pas tant de les analyser en tant que
textes que de les mettre en perspective sur base notamment de leurs réponses au
questionnaire.

Le premier chapitre s‟ouvre avec l‟Espagne (« Témoignages liés à l‟Espagne »), qui est
le pays de mes origines et d‟où est issu le vécu traumatique permanent de milliers de
personnes marquées par l‟expérience de la guerre civile, une expérience qui fut
notamment celle de mes [nos] parents et qui dès lors a influencé la mienne et, in fine, a
inscrit l‟engagement dans ce projet de recherche.

Dans le deuxième chapitre (« La Shoah et le témoignage ») seront livrés quelques


témoignages liés à la Shoah. On pourrait s‟étonner du peu de témoins convoqués vu
l‟ampleur du sujet. Certes, les auteurs connus ou moins connus ne manquent pas. Une

238
fois de plus, dans la perspective d‟ancrage et d‟ouverture qui a été la nôtre, nous avons
privilégié des textes et des auteurs-témoins avec lesquels nous avons eu un lien réel.

Le troisième chapitre s‟ouvre à d‟« autres contextes », en ce sens qu‟il rassemble des
témoignages venus vers nous du Cambodge et du Chili. Le choix de ces deux
expériences Ŕ un choix qui s‟est fait toujours en référence au même « principe » Ŕ
signifie que le témoignage lié aux expériences de ce XXe siècle est large, qu‟il ne peut
se limiter à un drame sociohistorique plutôt qu‟à un autre. Il révèle ainsi l‟ampleur du
sujet.

Le contexte universel nous ramène, dans le quatrième chapitre (« Expériences d‟écriture


d‟adolescents dans un cadre hospitalier Ŕ Le texte sans texte »), à ce qui est notre
pratique aujourd‟hui à l‟hôpital, auprès d‟adolescents blessés par leur expérience de vie.
En terminant par ce regard et cette problématique particulière, nous voudrions
déboucher sur d‟autres questions actuelles autour du témoignage et amorcer d‟autres
pistes de réflexions.

239
240
CHAPITRE 1

Témoignages liés à l’Espagne

Songes, rêves et rêveries dont naissent littérature, art et musique,


si nous vous aimons à ce point, serait-ce
parce que vous nous offrez une vie seconde
et nous donnez pour un temps l’illusion de nous délivrer de la mort ?
J.-B. Pontalis

1. Introduction

1.1. L’Espagne avant 1936, un peu d’histoire

e but n‟est pas de faire une recherche historique et approfondie de l‟Espagne

L avant la guerre civile de 1936, mais de tracer brièvement le contexte politique


et social de l‟Espagne avant que n‟éclate la guerre civile et que ne s‟installe la
dictature de Franco. C‟est cette réalité qui influencera tous les textes-témoins qui vont
s‟inscrire dans cette histoire du témoignage. Ces quelques repères sont à mettre en
parallèle avec l‟histoire de la littérature pré- et post-guerre civile. Nous ferons référence
à quelques auteurs reconnus de la littérature espagnole, alors que les témoins dont nous
parlerons, ne sont pas nécessairement des auteurs dont l‟œuvre a fait la une de
l‟actualité littéraire, à quelques exceptions près, comme nous le verrons.

C‟est le 14 avril 1931 qu‟est proclamée la IIe République en Espagne. Après huit ans de
gouvernement autoritaire et arbitraire mené par le général Primo de Rivera (1870-1930),
il semble que les élections municipales vont acheminer le pays vers un retour à la
monarchie parlementaire. Or ce sont les partis républicains qui sortent vainqueurs de ces
élections démocratiques, les premières auxquelles sont convoqués les Espagnols depuis
l‟installation de la dictature de Primo de Rivera en 1923. Entraîné dans la chute de la

241
dictature qu‟il avait soutenue de 1923 jusqu‟à la victoire des républicains, le roi Alfonse
XII doit se résigner à partir.

La victoire de la République se déploie ainsi sans verser une goutte de sang, rappelle
Pierre Vilar (2004, p. 85). Certains ont parfois tendance à l‟oublier. En effet, si force est
de constater que la guerre civile de 1936 a fait des victimes des « deux côtés », elle a
d‟abord détruit les fondements même d‟une démocratie qui, bon gré mal gré, avec les
divergences des uns et des autres, essayait de construire un monde plus juste.

La Seconde République entreprend notamment des réformes telles que le droit de vote
pour les femmes, une révolution dans le contexte de l‟Espagne et pas uniquement en
Espagne Ŕ le vote des femmes n‟est venu en France que bien pus tard. La Constitution,
qui prend modèle sur celle de Weimar, la plus démocratique en Europe, est adoptée en
décembre 1931 par les Cortès. Elle supprime l‟enseignement religieux dans les écoles et
met en chantier une éducation laïque, gratuite, unique et mixte prise en charge par
l‟État.

La IIde République, surnommée la « niña bonita », la « belle enfant », est accueillie par
les pauvres comme un immense espoir, et par les riches propriétaires terrains, comme la
pire des choses qui pouvait arriver à l‟Espagne. Et le poids de ces derniers est lourd…
Depuis la fin du XIXe siècle, les propriétaires terriens ont en effet empêché toute
véritable réforme agraire.

Nonobstant, malgré l‟énormité des problèmes auxquels la jeune République doit faire
face, le nouveau régime confirme un projet plus large de modernisation du pays, qui
doit passer par la laïcisation de l‟Espagne et par une réforme de l‟armée, ce qui
conduirait vers un pouvoir civil. La réalisation de ce programme débute dès 1931. En
1932, une réforme agraire est votée. Dès lors, les adversaires de la République, et parmi
ceux-ci non seulement les grands propriétaires terriens mais aussi l‟Eglise, font tout
pour faire tomber cette nouvelle perspective pour l‟Espagne.

Pour décrire cette période, laissons le lecteur avec le témoignage d‟un de nos auteurs-
témoins, Raymond San Geroteo, auquel nous reviendrons :

242
L‟Espagne connut pendant cette période républicaine les plus grandes avancées
sociales de toute son histoire. Mais à réformer sans en mesurer les conséquences, à
distribuer richesses et biens sans vraiment compter, les fondamentaux de
l‟économie étaient oubliés et ne souciaient à vrai dire pas grand monde. J‟imagine
où cette inconscience collective mènera l‟Espagne républicaine.

Malgré tout, je trouve qu‟on n‟évoque pas assez cette grande victoire sociale du
front espagnol que fut la réhabilitation de la femme. Ce changement profond de la
condition féminine marqua le départ de futurs combats dans le monde entier.

L‟égalité des droits entre les hommes et les femmes, la reconnaissance des droits
de l‟épouse et de la mère, mais aussi des mères célibataires et de leurs enfants, le
droit de militer et de combattre, le droit à l‟avortement en Catalogne, l‟accès à
toutes les responsabilités politiques et le droit de vote (dix ans avant la France)
resteront des avancées extraordinaires que Franco se chargera d‟abroger dès son
avènement en 1939.

D‟autres progrès sociaux remarquables virent le jour : dix mille écoles furent
créées dès la première année et l‟ensemble des établissements scolaires devaient
être ouverts à tous.

La culture devenait populaire et les théâtres s‟ouvrirent aux classes défavorisées


(San Geroteo, 2006, p. 99).

Après l‟échec d‟une tentative de coup d‟État militaire en 1932, la droite et l‟extrême
droite vont privilégier la voie électorale, mais dans un contexte social et politique très
complexe.

La rupture de la coalition gouvernementale de centre gauche permet à la droite, qui elle


se présente unie, d‟arriver au pouvoir lors des législatives de novembre 1933.

Les deux années qui suivent sont qualifiées par la gauche de bienio negro (double année
noire). Se développent effectivement non seulement une radicalisation de l‟affrontement

243
social et politique, mais également des organisations d‟extrême droite violentes, comme
la Phalange1.

L‟entrée au gouvernement de ministres de la CEDA2 en octobre 1934 déclenche une


grève générale qui, dans la région des Asturies, s‟accompagne de la prise du pouvoir
local. Cette région est la seule où l‟unité de toutes les organisations syndicales a été
réalisée.

Les mines de Mieres sont au centre de cette révolte. L‟insurrection ouvrière a lieu le 5
octobre 1934. Oviedo est prise par 8000 mineurs. Mais la répression du mouvement est
très dure. L‟aviation bombarde pendant neuf jours. Les révolutionnaires doivent se
disperser… La révolte dure quinze jours.

Une certaine presse parle alors des atrocités révolutionnaires, tandis que d‟autres récits
circulant dans l‟ombre parlent de la répression sanglante. De cette tragédie, Camus
parmi d‟autres s‟est fait le porte-voix ; il écrit en introduction à la pièce qui reçoit pour
nom La révolte des Asturies (1936) :

Le théâtre ne s‟écrit pas, ou c‟est alors un pis-aller. C‟est bien le cas de l‟œuvre
que nous présentons aujourd‟hui au public. Ne pouvant être jouée, elle sera lue du
moins.

Mais que le lecteur ne juge pas. Qu‟il s‟attache plutôt à traduire en formes, en
mouvements et en lumières ce qui n‟est ici que suggéré. À ce prix seulement, il
remettra à sa vraie place cet essai.

Essai de création collective, disons-nous. C‟est vrai. Sa seule valeur vient de là. Et
aussi de ce que, à titre de tentative, il introduit l‟action dans un cadre qui ne lui
convient guère : le théâtre. Il suffit d‟ailleurs que cette action conduise à la mort,
comme c‟est le cas ici, pour qu‟elle touche à une certaine forme de grandeur qui
est particulière aux hommes : l‟absurdité.

1
La Phalange (Falange Española) est une organisation politique espagnole nationaliste d‟obédience
fascisante fondée en octobre 1933 par José Antonio Primo de Rivera, fils de Miguel Primo de Rivera.
2
La CEDA (Confédération espagnole des droits autonomes) est un parti politique espagnol de la Seconde
République.

244
Et c‟est pourquoi, s‟il nous fallait choisir un autre titre, nous prendrions La Neige.
On verra plus loin pourquoi. C‟est en novembre qu‟elle couvre les chaînes des
Asturies. Et il y a deux ans, elle s‟étendit sur ceux de nos camarades qui furent
tués par les balles de la Légion. L‟histoire n‟a pas gardé leurs noms (Camus, 2006,
pp. 3-28).

Un autre texte, sur la révolution des Asturies me semble particulièrement significatif


comme témoignage. Il s‟agit d‟un texte de Manuel Grossi, mineur et insurgé dans les
Asturies, écrit dans la clandestinité de la prison et paru dans l‟avant-propos de son
ouvrage en traduction française, L’Insurrection des Asturies (1972), ouvrage dont la
première édition en espagnol a paru en 1935 :

L’Insurrection des Asturies

Les faits historiques rapportés dans ce livre auraient pu changer intégralement les
bases politico-économiques de la péninsule ibérique en octobre 1934, si, alors que
le fascisme faisait ses premières tentatives pour s‟emparer de l‟appareil de l‟État,
ce à quoi il était arrivé en partie, toutes les organisations ouvrières de l‟Espagne
avaient répondu, les armes à la main, de la même manière et avec le même
courage que le prolétariat asturien, dans l‟unité, a su faire sous le contrôle et la
direction de l‟Alliance ouvrière révolutionnaire. Il n‟en fut pas ainsi. C‟est de ce
drame, l‟abstention des anarcho-syndicalistes hors de la région asturienne, le faux
courage des républicains et jusqu‟au vote négatif d‟une partie de la direction de
l‟Union générale des Travailleurs et du Parti socialiste ouvrier espagnol, lequel, ni
hier ni aujourd‟hui, n‟a vu d‟un œil favorable l‟héroïque décision des travailleurs
des Asturies en octobre 1934, que dérivent les désastreuses conséquences dont le
peuple espagnol souffre depuis plus de trente-sept ans. […]

Et maintenant, cher lecteur, comme point final à cette communication, il faut que
tu saches que le manuscrit du journal des événements de l‟Insurrection des
Asturies (Quinze jours de Révolution socialiste) a été écrit avec le sang des
mineurs asturiens, deux mois à peine après la fin des combats, dans les caves de la
Maison du peuple de Mieres, convertie en prison et centre de torture et de martyre
de ces hérauts parias du sous-sol, les mineurs des Asturies qui avaient perdu une
bataille dans leur marche ferme vers la révolution socialiste, sans avoir cessé un

245
seul instant de croire en la victoire. Il est certain que tous les récits, quand ils sont
nés de mouvements révolutionnaires, sont rédigés de manière bien mouvementée.
Et mon manuscrit, l‟Insurrection des Asturies, a, lui aussi, son histoire. Les heures
durant lesquelles il a été écrit ne pouvaient être plus sombres. La répression était
d‟une rare ampleur. C‟est pourquoi les feuillets écrits sortaient de la prison au fur
et à mesure, comme on pouvait, bravant toutes sortes de périls propres à la
période, car, être découvert dans la pratique de ce petit jeu, c‟était s‟exposer à la
mort. Des compagnons éprouvés, en relation avec ma famille, étaient chargés de
faire parvenir mes écrits à Barcelone, où par des moyens également clandestins,
les membres du Comité exécutif, Germinal Vidal, Miguel Pedrola, Wilebaldo
Solano, et Galo de la Jeunesse communiste ibérique les remettait à la direction de
mon parti, le Bloc ouvrier et paysan, cette même direction qui, après une lettre et
une conversation particulière, m‟a demandé mon accord pour donner forme de
livre à mon manuscrit. C‟est donc ainsi qu‟est paru le récit des événements de la
Révolution des Asturies de 1934.

Le cri de cet octobre socialiste : U.H.P. (Unies, Hermanos Proletarios ! ŕ Union,


Frères Prolétaires !) reste aujourd‟hui plus vivant que jamais dans la conscience
collective des vaillants travailleurs asturiens. Il est certain que la leçon a été très
dure et très sanglante, mais aussi hautement éducative pour la jeunesse
révolutionnaire qui lutte en avant-garde pour une société socialiste où la justice et
la liberté seront plus humaines, plus accessibles et plus fraternelles entre tous les
salariés du monde (Grossi, 1972)3.

La lecture de ces pages et la mémoire de ces événements suscitent l‟analogie avec La


Cantata Santa Maria de Iquique, de Luis Advis, une des œuvres marquantes du
mouvement de la Nouvelle Chanson Chilienne. En 1970, Luis Advis écrivit les textes et
la musique de cette cantate à l‟intention du groupe Quilapayún.

Il y est raconté le massacre de 3.600 femmes, hommes et enfants à l‟issue d‟une grève
des travailleurs du salpêtre, fin décembre 1907 à Iquique, ville du Nord du Chili. Peu de

3
En ligne : http://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934-10-linsurrection-des-
asturies/

246
personnes connaissaient cette histoire. Ainsi, grâce à Luis Advis et au groupe
Quilapayún, le témoignage de cette expérience dramatique n‟était plus passée sous
silence. Aujourd‟hui encore, tant le groupe Quilapayún que d‟autres groupes musicaux
perpétuent ce rappel de la mémoire historique, aussi bien au Chili qu‟en dehors de ses
frontières.

La Cantate de Santa Maria de Iquique

L‟endroit où on les emmenait


Était une école abandonnée
Et l‟école s‟appelait Santa Maria.
On les laissa, un sourire aux lèvres,
Qu‟ils patientent, leur dit-on,
Seulement quelques jours.
Les hommes l‟ont cru.
La patience ne leur manquait pas
Puisqu‟ils avaient attendu
La vie entière.
Ils ont attendu sept jours.
Mais quel enfer ces sept jours
Quand on joue son pain
Avec la mort.
L‟ouvrier est toujours un danger.
Se préserver est nécessaire.
Ainsi, l‟état de siège fut décrété.
Le vent apporta une nouvelle,
On entendait au loin battre le tambour.
C‟était le vingt et un du mois de décembre.
Que personne ne pipe mot !
Bientôt arrivera
Un militaire distingué, un général.
Lui, il saura comment leur parler,
Avec la délicatesse d‟un chevalier
Envers ses laquais.
Voilà le général qui arrive

247
En grande pompe et très bien gardé
Par ses soldats.
Les mitrailleuses sont bien placées
Et stratégiquement cernent l‟école. […]
Avec rage et d‟un geste altier
Il a tiré.
Et le premier coup de feu est le signal
Du massacre
Et ainsi commence l‟enfer
Au milieu des salves.
Vous qui avez écouté
L‟histoire ici racontée,
Ne restez pas assis
À croire que c‟est du passé.
Le souvenir ne suffit pas, le chant ne suffira pas.
Les pleurs ne suffisent pas,
Quand il est encore temps de lutter.

(Luis Advis, La Cantata Santa Maria de Iquique. Extraits)

Après cette analogie avec le Chili, revenons en Espagne où, en 1936, le gouvernement
en place est amené à convoquer de nouvelles élections. Le Frente popular (coalition de
gauche) remporte la victoire et le républicain Manuel Azaña devient, au lendemain de
cette victoire, président de la République.

Le 17 juillet 1936, un groupe de généraux entre en rébellion contre la République. Le


coup d‟État échoue dans les principales villes du pays, mais déclenche une révolution.
Écartés du pouvoir, les généraux Mola, Sanjurjo et Franco s‟allient afin de renverser le
gouvernement légal. Le 18 juillet, le soulèvement nationaliste donne naissance à la
guerre civile. À la tête des troupes rebelles, le général Franco, qui s‟empare
progressivement des territoires espagnols, jusqu‟à la prise de Madrid, le 28 mars 1939.
Après trois ans de guerre civile, le régime dictatorial de Franco s‟installe et restera en
place pendant 36 ans jusqu‟à la mort du dictateur.

248
J‟ai parlé de mon père et de son départ de l‟Espagne à la fin de la guerre civile alors
qu‟il était enfant et solitaire lors de l‟introduction de la recherche. Ici, en abordant cette
guerre civile, je témoigne de ceci :

Mon grand-père maternel sera fusillé le 18 juillet 1936. Le premier jour de la


guerre ! Ma mère avait 7 ans, son frère aîné, 9 ans, et ma grand-mère maternelle
devait accoucher quelques jours tard, le 24 juillet, du troisième enfant.

L’assassinat de mon grand-père maternel n’a jamais été très clair pour moi.

On m’a souvent présenté mon grand-père comme quelqu’un qui ne faisait pas de
politique, qui n’avait aucune appartenance politique.

J’ai entendu des témoignages différents :

- il a été assassiné par les Républicains ;

- il s’agit d’une vengeance, jalousie de voisinage ;

- il aurait eu des maîtresses et il s’agissait alors d’un règlement de compte ;

- quoi qu’il en soit, ses papiers avaient été changés, et lorsqu’il a fallu retrouver
son corps, ce ne fut pas simple…

Voilà donc des versions différentes quant aux causes de son assassinat. Celles-ci
n’engagent que moi et ce que j’ai cru recevoir comme informations diverses. Mais
ceci nous donne à voir une des réalités des guerres civiles, fratricides.

Un autre témoignage qui illustre bien le contexte de l’Espagne à cette époque : un


oncle maternel de ma mère, lui, clairement identifié comme engagé politiquement
en tant que communiste, fut condamné à mort par Franco et fait prisonnier. Il sera
gracié par le même Franco.

Pendant la guerre et dans l’après-guerre, vivaient sous le même toit ma grand-


mère maternelle, veuve et victime de la violence républicaine (version officielle) et
l’épouse de l’oncle communiste dont le mari se trouvait dans les prisons de
Franco. Ma mère et ses frères ont donc grandi dans ce climat.

249
Dès 1939, Franco a donc conforté l‟Espagne en deux camps : les Vencedores, les
vainqueurs, et les Vencidos, les vaincus. Cette terminologie a organisé la société
espagnole non seulement pendant les 36 ans de la dictature franquiste, mais ces
stigmates ont continué voire continuent encore à irriguer la société espagnole
aujourd‟hui. Les vaincus et leurs héritiers devaient se taire, l‟exil étant donc vécu de
l‟intérieur, tandis que les vainqueurs célébraient leur victoire et continueraient de le
faire pendant toutes les années de la dictature. L‟Espagne a ainsi vécu dans une sorte de
« trouble schizophrénique ».

Commence alors une période dramatique et complexe de l‟histoire du pays, qui a


fortement influencé les conditions historiques, politiques, sociales et psychologiques
dans lesquelles les Espagnoles ont mené leur existence jusqu‟aujourd‟hui. Des milliers
de personnes, durant cette période, ont été victimes de la répression politique de la
dictature, poursuivies, torturées, assassinées, obligées à abandonner le pays.

1.2. Quelques repères de la littérature espagnole au XXe siècle

Nous avions annoncé qu‟il ne s‟agit pas dans cette phase du travail de nous attarder à la
littérature dite « connue », mais bien de laisser la parole aux textes d‟auteurs ne faisant
pas partie des habituelles anthologies littéraires à l‟exception de l‟un ou l‟autre. Faire
référence à la littérature espagnole au XXe siècle nous paraît cependant instructif, non
seulement pour en montrer la richesse mais aussi pour faire voir ce que la guerre civile
et la dictature ont mis sous silence pendant des années.

La parole des témoins a modifié la mémoire collective de la guerre civile. Mais pour
qu‟il y ait mémoire, il faut qu‟il y ait des témoins. Or le lien le plus évident aujourd‟hui
est celui qui existe entre les jeunes membres de la mouvance « récupération de la
mémoire historique » Ŕ qui appartiennent en fait à une « troisième génération » Ŕ et
ceux qui représentent la mémoire de la guerre Ŕ une mémoire qui est représentée par les
morts, par des grands-parents ou des personnes qui font partie de la génération des

250
grands-parents. Un autre lien doit être signalé, c‟est celui qui existe avec le silence
imposé pendant la dictature, et qui touche à la « deuxième génération ».

Nous ne partageons que partiellement la comparaison qu‟établit Mercedes Yusta (2007,


p. 59) entre « le flot de mémoires et d‟écrits provoqués par la Shoah » et les
témoignages de l‟expérience espagnole : « Il y a, écrit-elle, une différence fondamentale
entre l‟écriture de la Shoah et celle de la guerre civile et la répression franquiste : pour
les juifs survivants, il fallait écrire pour témoigner ; pour les républicains vaincus, il
fallait se taire pour survivre et cela, longtemps après la transition à la démocratie ».

On sait que si un certain nombre de victimes de la Shoah se sont mises à témoigner et à


écrire immédiatement après la fin de la guerre, nombreuses ont été celles qui ont attendu
quarante ans voire davantage pour parler de l‟expérience qu‟elles avaient vécue.
Certaines personnes aussi ont voulu témoigner, mais face à l‟attitude du
« réceptionnaire » du témoignage, elles ont préféré se taire. D‟autres ne pouvaient
mettre des mots sur une tragédie qu‟elles venaient de vivre ou voulaient protéger
d‟autres personnes face à leur vécu si traumatique. Des silences s‟imposaient ainsi
d‟eux-mêmes.

Un autre argument plaide pour la difficulté de témoigner, il s‟agit du fait que, de


manière générale Ŕ et nous insistons sur la notion de généralité car ce n‟est aucunement
une certitude Ŕ, il faut dépasser une génération voire deux avant que ne s‟opère une
transmission de l‟expérience traumatique, comme nous l‟avons déjà développé
antérieurement en parlant de la transmission transgénérationnelle du traumatisme (voir
première partie, chapitre 2, section 2.3), en nous référant à l‟ouvrage que nous avons
élaboré avec Siegi Hirsch (Fossion & Rejas, 2001).

Mais revenons à l‟histoire de la mémoire collective espagnole et dès lors à la mémoire


individuelle des Espagnols, car celles-ci recouvrent encore de nombreux silences. Dans
le corpus littéraire dont nous disposons à ce sujet, certaines étapes se dégagent. Nous
nous y arrêterons maintenant, ce qui nous permettra d‟engager ce corpus qui nous tient
spécifiquement à cœur dans notre recherche sur la transmission de l‟expérience
traumatique à travers des auteurs-témoins.

251
Maryse Bertrand de Muñoz (2007, p. 31) souligne, par exemple, que la bibliographie de
la tragédie de 1936-1939 dépasse aujourd‟hui les 40.000 titres et que depuis 1995 nous
sommes face à une recrudescence de la production, après une dizaine d‟années de
tendance à l‟oubli. Une telle abondance ne se limite pas aux textes historiques,
politiques, sociologiques ou aux mémoires et autres genres fictifs, souligne-t-elle
encore : depuis 1995, plus de 200 romans sont parus (elle comptait 250 titres de 1976 à
1986 et moins de la moitié de 1985 à 1995).

Dès la transition installée, deux grandes tendances se dessinent : d‟une part, le recours
marqué à l‟autobiographie, à l‟autoréférence, à l‟écriture de la mémoire, et d‟autre part,
la « mythologisation » du conflit (Bertrand de Muñoz, 2007, p. 32).

Mais commençons par rappeler quelques repères clés de la littérature espagnole dès la
fin du XIXe siècle et ce, à partir de ce qu‟on a dénommé La Génération de 98.

La Génération de 98

De jeunes écrivains se regroupent à la fin du XIX e siècle, après que l‟Espagne ait
perdu ses dernières colonies. Un certain nombre d‟intellectuels pensent que le pays
est en déclin et qu‟il faut trouver un nouveau souffle. Ces jeunes intellectuels se font
porte-parole des nouvelles idées. Le fil conducteur de cette littérature est
l‟exhortation à passer par une action sociale afin que le peuple espagnol reprenne
confiance en lui et ne dépende pas de la pensée des autres. Si l‟essai et la poésie sont
les deux genres les plus utilisés par les membres de la Génération 98, le roman
devient aussi l‟instrument qui doit permettre de porter les idées du renouveau
espagnol, d‟explorer la réalité nationale, de retrouver les racines historiques et
sociales espagnoles. Le thème de l‟Espagne constitue l‟essentiel de la réflexion de
ce groupe. Comme le dit Miguel Unamuno, tous « ont mal pour l‟Espagne » (cité par
Merlo-Morat, 2009, pp. 29-31).

Merlo-Morat (2009, p. 33) souligne qu‟Unamuno en publiant en 1931 San Manuel


Bueno, màrtir (deuxième version définitive en 1933 sous le titre San Manuel Bueno,
màrtir y tres historias màs) livre son testament littéraire. Le recteur d‟université qu‟il

252
était également à l‟époque ajoute qu‟il a conscience d‟avoir mis dans cette œuvre tout le
« sentiment tragique » de la vie quotidienne.

Si les trois premières parties du roman, nous racontent la vie et les conflits intérieurs du
prêtre, l‟épilogue présente les idées de l‟auteur-narrateur qui explique comment le
manuscrit d‟Angela Carballino lui est parvenu :

¿Cómo vino a parar a mis manos este documento, esta memoria de Ángela
Carballin? He aquí algo, lector, algo que debo guardar en secreto. Te la doy tal y
como a mí ha llegado, sin más que corregir pocas, muy pocas particularidades de
redacción. ¿Qué se parece mucho a otras que yo he escrito? Esto nada prueba
contra su objetividad, su originalidad. ¿Y sé yo, además, si no he creado fuera de
mi seres reales y efectivos, de alma inmortal? (cité par Merlo-Morat, 2009, p. 33).

Nous pourrions citer, à titre représentatif, les noms de Ramón M. del Valle-Inclán
(1866-1936), qui a pour caractéristique de décrire le monde par la fiction littéraire ; de
Pio Baroja (1872-1956), qui utilise ses romans pour exprimer ses idées ; de José
Martínez Ruiz-Azorin (1873-1967), qui écrit au début de sa carrière des œuvres proches
de l‟autobiographie notamment avec Las confesiones de un pequeño filosófo.

Le Novecentisme ou la Génération de 14

Azorin lui-même, membre de ladite Génération 98, donne le nom à ce groupe, dont la
plupart des auteurs s‟accordent à dire que l‟impact de la Première Guerre mondiale fut
prépondérant dans leur activité politique et littéraire (Merlo-Morat, 2009, pp. 41-42). Ce
mouvement, qui s‟étend de 1914 à 1930, privilégie une littérature plus engagée.

Si, de l‟avis d‟Azorin (Merlo-Morat, 2009, p. 41), la Génération de 98 a été à l‟origine


de bien des libertés, le Novecentismo traduit une liberté systématisée et scientifique. De
grandes figures du monde littéraire et de l‟humanisme composent ce groupe, qui
précède de peu la guerre civile. On y retrouve le philosophe José Ortega y Gasset
(1883-1955), Ramon Pérez de Ayala (1880-1962), le poète Juan Ramon Jiménez (1881-

253
1958), le philologue Américo Castro (1885-1972), le futur président de la République
Manuel Azaña (1880-1940), etc. Ce groupe soutiendra la République.

La Génération de 27

Après les élections de 1931 qui ont conduit les Républicains au pouvoir, alors que la
crise économique mondiale débutée en 1929 aux États-Unis se répercute sur l‟économie
espagnole, le gouvernement républicain lance de grandes réformes, notamment celle qui
prône une éducation de qualité pour tous (Merlo-Morat, 2009, p. 63). C‟est ainsi que
des « Missions pédagogiques » seront composées, dès 1933, d‟étudiants et de
professeurs se rendant dans les campagnes pour alphabétiser, mettre en place des
bibliothèques, etc. Dans les grandes villes, les premières librairies modernes voient le
jour comme La Casa del Libro à Madrid. La diffusion du livre est l‟œuvre d‟éditeurs
comme Saturnino Calleja, Gustavo Gilli et Vicente Clavel.

On retrouve alors des auteurs soucieux de donner un essor à la vie culturelle espagnole
tout en la gardant en lien les éléments populaires et avec les avant-gardes esthétiques
européennes, comme Rafael Alberti (1902-1999), Vicente Aleixandre Merlo (1898-
1984), Dàmaso Alonso (Madrid 1898-1990), Luis Cernuda (1902-1963), Gerardo Diego
(1896-1987), Jorge Guillén (1893-1984), Miguel Hernández (1910-1942), Federico
Garcia Lorca (1898-1936), etc.

La période de 1936 à 1939

Inexorablement, la guerre civile engendrera des transformations dans la vie culturelle et


notamment littéraire des Espagnols. Parlant des Mutations de l’après-franquisme,
Bernard Bessière convoque à un rappel de l‟importance de l‟hémorragie culturelle qu‟a
signifié la guerre civile (Bessière, 1992, pp. 76-77). En effet, précise-t-il, on ne peut
prendre la mesure exacte de la symbolique du retour en Espagne des prestigieux exilés
que sont Rafael Alberti, Jorge Guillén ou Maria Zambrano qu‟en évoquant le nom des
créateurs qui ont dû quitter leur terre et qui sont morts loin d‟elle. Les spécialistes de la

254
question s‟accordent pour dire que, plus de 500.000 Espagnols ont traversé la frontière
franco-espagnole dès les trois premiers mois de 1939. Et Bessière s‟en réfère à Juan
Maestro Alonso qui a dressé un bilan chiffré : dans les seuls pays d‟Amérique latine,
résidaient à partir de la fin de la guerre civile l‟un ou l‟autre prix Nobel comme Juan
Ramón Jiménez, 501 instituteurs, 462 professeurs de lycée, 208 professeurs
d‟université, 434 juristes, 375 médecins, pharmaciens, vétérinaires, 361 techniciens et
experts de diverses spécialités, etc.

Outre les grands écrivains dont la disparition tragique est à mettre directement en
relation avec le conflit armé Ŕ Garcia Lorca et Miguel Hernandez, par exemple Ŕ, la
liste de ceux qui, entre 1939 et les années 1980 sont morts loin de leur patrie, est
longue. Voici un aperçu de cette longue liste :

Antonio Machado : †1939 France

Díaz Fernández : † 1940 France

Julio González : †1942 France

Manuel de Falla : †1946 Argentine

Pedro Salinas : †1951 États-Unis

Arturo Barea : †1957 Angleterre

Oscar Domínguez : †1957 France

Juan Ramón Jiménez : †1958 Porto Rico

Luis Cernuda : †1963 Mexique

Ramón Gómez de la Serna : †1963 Argentine

León Felipe : †1968 Mexique

Max Aub : † 1972 France

Corpus Barga : †1975 Pérou

D‟autres exilés avaient choisi de revenir en Espagne sous le franquisme, à titre


provisoire ou définitif :

Américo Castro : †1972 Espagne


Ramon Sender : †1982 États-Unis

255
D‟autres encore reviendront en Espagne au retour de la démocratie, comme Rafael
Alberti, Jorge Guillén, Juan Larrea et Maria Zambrano, qui rentrera en Espagne en 1984
après 45 ans d‟exil.

À partir de 1975, année de la mort de Franco

La période qui suit la mort du dictateur et le retour à la démocratie, est appelée la


Transition. On assiste alors à la parution d‟une multitude de livres à thématique
politique, des romans de type documentaire comme Autobiografia de Federico Sanchez
(1977) de Jorge Semprún, mais aussi à un début de révisionnisme et au retour fougueux
et réussi en termes de public de l‟interprétation réactionnaire de la guerre civile (Mainer,
2007, p. 26) au début des années 2000.

La notion de la recuperación de la memoria historica

Lors de ces dernières années, l‟histoire de la guerre civile espagnole est revenue avec
force dans l‟espace public espagnol. Elle n‟est pas le fait d‟historiens mais plutôt
d‟acteurs de la société civile, elle ne constitue pas une interprétation scientifique mais
émotionnelle (on est ici dans le traumatisme et le refoulé) et a reçu une appellation à
succès : la recuperación de la memoria historica 4 (Yusta, 2007, p. 57).

4
La Loi 52/2007, appelée « loi sur la mémoire historique », reconnaît le droit à la réparation morale et à
la récupération de la mémoire personnelle et familiale pour les personnes qui ont été victimes de
persécutions ou de violences au cours de la Guerre civile espagnole et pendant la dictature franquiste.
C‟est pourquoi la loi prévoit, dans son article 4, que les personnes qui ont été victimes de persécutions ou
de violences pour des motifs politiques, idéologiques ou religieux, au cours de la Guerre civile espagnole
et pendant la dictature franquiste, ont le droit d‟obtenir une Déclaration de réparation et de reconnaissance
personnelle. Ces motifs incluent, d‟une part, le fait d‟avoir appartenu, collaboré ou adhéré à des partis
politiques, des syndicats, des organisations religieuses ou militaires, des minorités ethniques, des sociétés
secrètes, des loges maçonniques et des groupes de résistance et, d‟autre part, le fait d‟avoir eu un
comportement déterminé par certaines options culturelles, linguistiques ou d‟orientation sexuelle.
Par cette Déclaration, la démocratie espagnole entend rendre hommage aux citoyens qui ont directement
souffert de l‟injustice et des offenses occasionnées durant la Guerre civile espagnole et la dictature
franquiste, et aux personnes qui ont perdu la vie et à celles qui ont été privées de liberté pour avoir été
emprisonnées, déportées, dépossédées de leurs biens, condamnées à des travaux forcés, ou enfermées
dans des camps de concentration dans et hors des frontières espagnoles. De même, ce droit sera reconnu
aux personnes qui, contraintes à un exil long, déchirant et souvent irréversible, ont été privées de leur

256
Regroupées au sein de l‟Association pour la récupération de la mémoire historique
(ARMH), les familles de victimes ont décidé de rompre le silence. Elles ont présenté, en
août 2002, une requête devant le groupe de travail des Nations unies sur les
« disparitions forcées ». Elles demandent que l‟État espagnol autorise et ordonne
l‟exhumation des corps, leur identification par des expertises d‟ADN et, si cela est
impossible, la création de sépultures collectives signalées par un monument public.
Après plus de soixante ans de silence, des Espagnols cherchent les restes de quelque
30.000 républicains fusillés au bord des routes, « disparus » dans la répression de la
guerre civile (1936-1939). Des frères ou des sœurs, des enfants et des petits-enfants de
victimes du franquisme veulent exhumer leurs ossements de fosses communes et de
charniers anonymes, afin de donner une sépulture décente à leurs morts et de
revendiquer leur mémoire5.

Là où il y a mémoire, il faut qu‟il y ait des témoins, des gardiens ou du moins des
passeurs de cette mémoire. Or le lien entre les témoins encore vivants aujourd‟hui et le
mouvement qui porte cette récupération de la mémoire historique est particulier : en
effet, le lien le plus évident semble être celui des jeunes membres de cette mouvance,
qui appartiennent à une « troisième génération », et la mémoire de la guerre, ce sont les
morts, qui souvent sont les grands-parents de cette troisième génération. Il s‟agit de
replacer ce processus espagnol dans un cadre plus large, un cadre européen, dans lequel
la mémoire de la guerre mondiale, des crimes du fascisme et d‟Auschwitz fournit
l‟arrière-plan, conscient ou pas, dans lequel s‟est développée la conscience mémorielle
des Espagnols (Yusta, 2007, p. 58).

Juan Goytisolo attribue la réticence des Espagnols à l‟égard de l‟écriture


autobiographique à la raisons suivante : « El sistema de disimulo que, según Blanco,
echa a perder los mejores caracteres nacionales ha dividido brutalmente en dos mitades
la conciencia de los Españoles : ha separado la moral a una tristísima suma de
represiones, propulsas, censuras) contra su representación escrita » (Goytisolo, 1972,
p. 14). Déformée par la répression, la représentation n‟est pas un reflet fiable des

patrie. Le mouvement pour la récupération de la mémoire avait débuté quelques années avant la « loi sur
la mémoire historique ».
5
Cf. José Maldavsky, « En Espagne, des crimes enfin exhumés. Les charniers de Franco » (Maldavsky,
2003). En ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/2003/01/MALDAVSKY/9863.

257
écrivains espagnols, dressés à manifester une image d‟eux-mêmes en décalage avec leur
vérité (Corrado, 2000, p. 6). Si l‟on entreprend de chercher des textes de journaux
intimes espagnols, ajoute Corrado, la moisson n‟est pas considérable, sans être toutefois
négligeable. La distorsion entre le panorama critique et l‟existence de journaux tient, en
premier lieu, au fait que les articles auxquels il est fait référence sont relativement
anciens. De surcroît, lors du retour de l‟Espagne à la démocratie, la plus grande liberté
d‟expression conjuguée au mouvement de récupération de la mémoire personnelle et
collective donnèrent lieu à une publication de textes autobiographiques qui éveilla
l‟attention de la critique6.

1.3. L’exil espagnol

L‟exil espagnol est une des conséquences de la guerre civile et de la dictature, comme
tant d‟autres exils consécutifs aux guerres et aux catastrophes socio-historiques. L‟exil
peut être considéré comme un cas de migration, mais avec une caractéristique qui le
rend particulier, celui d‟une migration à caractère obligatoire, forcé. Ses conséquences
sur les personnes qui en sont les victimes sont principalement : une rupture violente
avec le milieu social, familial et culturel, une rupture avec les racines et l‟histoire
personnelle (voir supra première partie, chapitre 1, section 1.2). En situation d‟exil, les
personnes doivent affronter différemment les expériences liées à la vie de tous les jours
et à la subsistance, lutter notamment pour l‟intégration dans les sociétés d‟accueil au
plan du travail et aux plans social et culturel, tout en se sentant toujours étrangers, dans
une situation de solitude et de marginalisation, loin de leurs proches et de ceux qui sont
restés dans le pays d‟origine, loin de chez soi.

Les textes-témoins qui nous parlent de l‟exil espagnol et que nous avons ici choisis ont
été essentiellement écrits en exil ou de retour de l‟exil. Les expériences relatées
renvoient inexorablement au traumatisme de l‟exil.

6
Danielle Corrado s‟appuie sur les travaux de A. Loureiro (ed.), « La autobiografía y sus problemas
teórico. Estudios e investigación documental », Suplementos Anthropos, n° 29, diciembre 1991, et « La
autobiografía en la España contemporánea. Teoría y análisis textual », Anthropos n° 125, octubre 1991.

258
Como ya lo dijimos, hablar de exilio tal y como lo subrayan Rebeca y León
Grinberg (sicoanalistas), « es una tarea ardua y casi imposible porque habría que
ser sociólogo, demógrafo, sicólogo social, antropólogo, sicoanalista, etc., para
intentar decir y saber algo a propósito de él, se trata solamente de descorrer el velo
de sombra y obscuridad que cubre aquello que no sabemos, para poder así, hacerse
una idea un poco más clara y próxima de lo que esto encierra de significaciones ».
En un artículo aparecido en Manière de voir, Ignacio Ramonet, director del
periódico Le Monde diplomatique, cita un antiguo proverbio iroquí que dice:
« quien deja su país ya no tiene país, porque habrán dos países : su antiguo y su
nuevo país » y agrega : « una vez instaladas en el país de acogida, las personas
resienten a la vez un sentimiento de pérdida y de ansiedad, de amputación y de
injerto, de ausencia y de inquietud. Lo que significa que nadie emigra feliz y que
todo alejamiento forzado del hogar es un traumatismo que implica múltiples
rupturas con el entorno afectivo, es decir : la familia, los amigos, los amores, las
fiestas, las tradiciones, la lengua, la religión ». ¿Qué es entonces el exilio? Exilio
es entrañamiento, desarraigo, destierro, expulsión, expatriación, confinamiento,
deportación. Es un quiebre total que trunca la vida de los seres humanos
desconectándoles violentamente del origen, de la raíz física, temporal y síquica. Es
por esto que hablamos de trauma cuando sobreviene el exilio, que decir exilio es
señalar un traumatismo (Rejas Martin, 2007)7.

7
Cet article est repris en annexe 2 (p. 413).

259
260
Ill. 12. Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen »

261
262
2. Les textes

Como esta vida que no es mía


y sin embargo es la mía,
como este afán sin nombre
que no me pertenece y sin embargo soy yo. 8
A un poeta muerto (F.G.L.) Luis Cernuda

L‟histoire humaine est un matériau essentiellement poreux et, pour cette raison, la
digression, l‟appendice ou la note ont les mêmes droits que le récit principal, […]
ont les mêmes droits que l‟information, la conjecture, le témoignage graphique et
les textes écrits ou oraux (Mainer, 2007, p. 29).

2.1. Raymond San Geroteo : Les Oliviers de l’exil et La Fille de l’anarchiste

D
ès les débuts de ce travail (2006), nous avons eu un premier contact avec
Raymond San Geroteo. Nous avions effectué une recherche sur internet
concernant les témoignages espagnols et lui avions adressé un courrier lui
expliquant brièvement nos attentes, notre projet. Depuis lors, nous avons gardé contact
et nous sommes rencontrés à différentes occasions autour du sujet qui nous occupe, lui
autant que nous. Des deux côtés, il s‟agissait d‟une rencontre « de témoin de témoin ».

J‟ai donc eu l‟occasion de lire ses deux livres Les Oliviers de l’exil (2006) et La Fille de
l’anarchiste (2008) déjà cités et dont je proposerai plus loin quelques repères utiles à
notre cheminement. Puis, il y eut sa réponse au questionnaire dans laquelle il dévoile
son expérience d‟écriture. Lorsque je lui demandai alors quelques précisions sur son
parcours de vie, il répondit par un texte « Biographie de Raymond San Geroteo » dans
laquelle il structure lui-même l‟ensemble sa vie, un texte que je propose de livrer tel

8
« Comme cette vie qui n‟est pas mienne / Et qui pourtant est la mienne, / Comme cette ardeur sans nom
/ Qui ne m‟appartient pas et qui cependant est moi. »

263
quel ici. Outre son apport personnel à ma recherche, il la fit également connaître à
d‟autres auteurs-témoins, et notamment à son frère.

2.1.1. Qui est Raymond San Geroteo ?

Origine et famille

Je suis né le 3 octobre 1944 à Montgermont, près de Rennes. Fils de Républicains


espagnols, je fus élevé dans un milieu relativement confiné où la culture castillane et les
valeurs humanistes étaient servies au quotidien. La famille, c’est-à-dire mes parents et
leurs six enfants, vivaient presque en autarcie culturelle. Une « passerelle » affective
était entretenue avec l’Espagne, via les courriers échangés (toujours censurés) et les
illustrés reçus (TBO, Pulgarcito, Jaimito, DDT, etc.). Pour moi, ces illustrés furent les
premiers outils d’apprentissage de la langue maternelle. L’école de la République
française m’a ensuite tout appris et ce malgré mes peurs. Ma mère fut toujours près de
moi et je crois même qu’elle me guidait sans trop m’imposer quoi que ce soit. J’ai
appris avec elle à aimer les autres. Mon père, en homme politique, m’a ouvert la voie
de l’engagement et du réalisme. J’ai dû quitter l’école à 16 ans et entrer dans la vie
active; j’ai vécu cela comme une grande injustice car, durant ma scolarité, j’étais passé
du statut d’élève gentil, mais sans avenir en classes primaires au bon élève, tête de
classe en seconde ! Je n’en ai jamais voulu à mon père l’instigateur et le complice du
directeur de collège, professeur peu psychologue qui avec plus de cinquante élèves par
classe n’avait visiblement pas le temps d’évaluer, élève par élève, leur potentiel ni de
mettre en œuvre les méthodes d’éveil adéquates. Le bougre n’avait-il pas écrit sur mon
carnet de correspondance « cet élève ferait mieux de passer son certificat d‟études... ».
Je n’avais donc rien à faire au collège selon ce personnage. Bref, je suis alors devenu
vaguemestre à l’inspection académique de Rennes. Je rencontrais alors Rosina, ma
future épouse, et progressivement une métamorphose s’opéra en moi, souvent dans la
douleur. Je reprenais mes études de gestion et passais avec succès le DECS à vingt-sept
ans.

264
Vie professionnelle

J’intégrai à vingt-deux ans le privé et appris à me battre autant contre l’adversité que
contre moi-même. Les deux derniers employeurs vinrent me débaucher. Il faut croire,
en toute humilité, que mes méthodes de management participatif et les résultats
financiers dégagés avaient balayé les réserves émises sur le personnage que j’étais : un
Français d’ailleurs, ferme et prévenant à la fois mais héritier d’utopies d’un autre
temps ! J’ai traîné cela toute ma carrière comme une vieille casserole liée aux basques.
Pour information, je livre partie d’un article publié lors de la réorganisation du dernier
groupe où je fus nommé directeur général de la branche historique du groupe
« Nutrition animale » (environ 2000 employés, 25 usines en propre et autant via des
concessionnaires).

Communication du 8 mai 2003 dans la presse :


« Fin de carrière : directeur général de la branche nutrition animale du groupe Glon.
Le groupe Glon basé à Saint-Gérand (Morbihan) se réorganise.
La branche nutrition animale avec la marque phare Sanders commercialisera ses
aliments au niveau national sous une seule marque Sanders et restructurera l‟activité en
9 régions. Cette branche est dirigée par Raymond San Geroteo. »

Influences et personnalité

Pour ce qui est de ma personnalité, rien n’est à mettre en évidence pour ce qui est de
ma manière d’être, hormis que j’ai toujours souffert dans mon environnement d’une
étrange solitude parfois déstabilisatrice et, sans parler d’exclusion, je peux affirmer que
mon statut de Français depuis l’âge de dix ans n’a jamais pu effacer l’image de
l’étranger de service que je restais aux yeux de certains, quand bien même il y avait des
degrés d’appréciation très variés. Je ne citerai que trois réflexions pour matérialiser
cela.

Professionnel : en parlant de l’émigration ce refrain m’était souvent servi « toi tu


n’es pas pareil... »

265
Voisine, retraitée, ancienne paysanne : « vos enfants sont bien élevés pour des
étrangers »
La commerçante : « tenez, voyez, dites à votre maman que j’ai reçu ce matin des
oranges de votre pays »

Depuis toujours, pensant à mes parents, à leur Histoire, à leurs histoires, rêvant de
l’Espagne découverte à 12 ans, j’ai ressenti ce besoin pressant, qui parfois fut un lourd
fardeau, d’être aussi espagnol… Il y a 15 ans, je fis un pas de plus vers mon hispanité
en m’investissant dans les travaux sur la mémoire historique. Puis, il y a deux ans, je
suis revenu au pays de mes rêves d’enfance, sans pourtant fuir mon pays d’accueil, car
revenir d’où on vient n’est pas partir. Je partage aujourd’hui ces deux cultures,
essences de ma vie, au gré de moments choisis et de mes découvertes.

Toute l’histoire de ma vie est écrite dans mon corps par mes joies comme par mes
peines, par mes découvertes et par mes désillusions avec cette encre indélébile qui
marque une vie à jamais. Néanmoins, je suis conscient d’avoir mené une vie
enthousiaste, mais finalement sans importance. Donner du sens à ma vie fut un besoin
absolu d’exister tout en restant en harmonie avec moi-même, mais surtout une nécessité
de vivre avec les autres, parce que ma conscience s’est toujours élargie à tous ceux qui
m’entouraient, à ceux qui souffraient, à ceux qui me considéraient comme à ceux qui
me haïssaient, et, quand ce sens de la vie m’échappait, mes peurs et mes incertitudes
s’installaient dans une spirale invalidante ; tout me paraissait alors absurde et
inaccessible. J’ai compris après échecs, silences et renoncements que chercher un sens
à sa vie était une démarche personnelle et non collective qui doit s’inscrire dans une
éthique universelle. Je savais donner et j’ai appris à recevoir pour construire
modestement jour après jour ma vie future. Certains pensent que c’est l’homme qui
donne du sens à la vie; cette ambition m’a toujours semblé démesurée sinon depuis des
siècles Paix et Justice auraient droit de cité sur terre. Je pense l’inverse, seuls la
diversité et le partage des expériences permettent de repousser le trou noir du devenir
et de donner à la vie le peu de sens qu’il nous est permis à chacun d’apporter.

J’ai écrit deux livres qui n’ont pas de prétention littéraire. Par ces témoignages, j’ai
humblement voulu partager mon vécu pour apporter une petite pierre à cette histoire de
l’Espagne républicaine que même les démocraties ont voulu trop longtemps oublier.

266
2.1.2. Que révèlent ses écrits ?

L’apatride

Né et fiché apatride, j’ai acquis la nationalité française à douze ans et depuis je


suis fier de compter parmi les enfants de ce pays de libertés. Néanmoins, je
revendique le droit à une seconde filiation, je suis aussi fils de républicain
espagnol, enfant du terrible exode de 1939.

C‟est avec cette « identité » d‟apatride que, dans Les Oliviers de l’exil, Raymond nous
amène directement dans le vif du sujet, c‟est-à-dire dans le thème de l‟exil d‟un fils de
républicain espagnol. Il poursuit en nous confrontant tout aussi rapidement à la dualité
du vécu par rapport au pays d‟accueil et au pays d‟origine.

Bien que je fasse partie de ce pays que j’aime, la France, qui m’a laissé grandir
un fort sentiment d’appartenance à l’Espagne, terre réelle et mythique à la fois
présentée comme le départ de ma vie, s’est amplifié au fil des ans. La découverte
depuis mon adolescence de l’Espagne profonde, les écrits et les témoignages
d’auteurs français et migrants d’outre-Pyrénées ont enrichi l’exclu que trop j’ai
pensé être.

Mais il nous conduit aussi à l‟importance des témoignages.

Les Oliviers de l‟exil retrace l’immense tragédie de tout un peuple vaincu par le
fascisme qui fuira ailleurs pour chercher d’autres misères. Raymond San Geroteo,
subjugué par son double enracinement et touché par le devoir de Mémoire, publie
cet ouvrage que tout fils ou fille de Républicain espagnol aurait pu écrire. Marqué
par l’exil déstructurant de sa famille madrilène, il rapporte les conditions
miséreuses de ses aïeux castillans, témoigne de la terreur d’une guerre fratricide
où deux Espagne s’affrontèrent, raconte les quinze années de souffrances
endurées par ses parents, Carmen et Paco, dévoile ses tourments d’enfant émigré,
retrace le cheminement de son intégration réussie en Bretagne et sublime la
découverte à 12 ans d’une Espagne connue par les images que l’on avait bien
voulues lui montrer. L’univers de toutes les vies qui l’avaient précédé se recréait
progressivement autour de lui (4e de couverture).

267
Beaucoup de leurs camarades pourraient s’identifier à l’histoire vécue par
Carmen et Paco. Nombre d’entre eux sont morts depuis, mais ceux qui vivent en
France, en Espagne ou ailleurs retrouveront des moments pénibles qui
marquèrent leur vie. Même ceux qui ont voulu tout oublier pourraient un instant
se rappeler ce qu’ils ont vécu de plus terrible (15).

Cet écrit dévoile mes tourments d’adolescents, décline quelques réflexions


personnelles sur l’immigration et arrache à ma mémoire les âpres souvenirs de la
tragique guerre civile espagnole.

Mes parents faisaient partie de cette cohorte d’immigrés qui, déferlant sur le
territoire français en 1939, ne méritaient aucune considération. […]

La mémoire étant aussi une recréation, mes souvenirs anecdotiques se sont mêlés
aux réalités consignées dans tous ces écrits ; aujourd’hui il m’importe peu de
chercher la part de fiction et de légende qui orne l’odyssée. La réalité est que
l’Espagne républicaine a traversé toute ma vie et que je suis, comme tous ces
enfants de l’exil ibérique, un relais ou plutôt l’un des derniers fusibles capable de
témoigner avant que ce riche passé ne sombre dans les oubliettes de l’histoire.

J’ai rédigé cette page non pas pour la tourner, mais plutôt pour la transmettre aux
enfants et petits-enfants de l’exil espagnol. Ils doivent connaître leurs origines et
savoir tout ce qu’il s’est passé, car pour savoir qui ils sont, ils devront apprendre
assurément d’où ils viennent (15-16).

Sans doute parce qu’il ne se passait jamais rien d’important, vivant dans la
précarité et acceptant les conditions de détention, les internés faisaient
progressivement corps avec l’atmosphère imposée et triste de ce camp
d’internement.

Le temps en tant que tel n’existait plus. Paco ne pouvait imaginer que la mesure
de toutes ces heures perdues serait son futur témoignage et qu’il donnerait ainsi
un autre sens à son vécu que la désespérance (152).

Ses six enfants, jeunes et robustes plants, s’enracinèrent aux quatre coins de
l’Hexagone au gré de leur insertion professionnelle et de leur mariage. Jusqu’à

268
l’adolescence, un sentiment d’impuissance et d’angoisse les accompagnait. Ils
craignaient de perdre tout ce qu’ils n’avaient pas choisi, c’est-à-dire les êtres et
les choses qui les entouraient. Refuge et horizon à la fois, ils s’y accrochaient
désespérément, pensant que leur crainte ineffaçable serait un jour apprivoisée.

Paradoxalement, plus l’intégration ne leur ouvrait les portes de la vie active et de


la reconnaissance, plus leurs racines préoccupaient ces fils d’exilés. (202).

Raymond est « retourné » vivre en Espagne il y a à peine trois ans

Avec La Fille de l’anarchiste, Raymond donne la place à sa belle-mère et à son


épouse… À la différence du premier livre, il fait resurgir ici bien plus le poids du
silence et la nécessité de « l‟oubli », pour survivre. La collection française dans laquelle
il édite cet ouvrage est d‟ailleurs la collection « Sobrevivir ».

À 80 ans, une femme se remémore l’histoire de son enfance étouffée à dessein.


Ecrasée par la misère dès son plus jeune âge, souffrant d’un grand manque de
tendresse, elle fuit sans état d’âme son Aragon natal et la Guerre Civile pour la
France où forcément ça ne pourra qu’être mieux. L’exil lui rend dignité et liberté
et donne un sens à sa vie. Elle gomme l’existence de son père anarchiste, parce
qu’il ne l’a pas tirée du monde miséreux qu’elle exècre, parce qu’il a préféré son
idéal à sa famille.

Après 70 ans d’absence, le retour au pays lui fera-t-elle revivre les souvenirs
perdus dans l’obstination de ses silences ? (4e de couverture).

Tu écoutais le récit de ton enfance que chacun pensait effacée à jamais. La


fraîcheur d’une soirée printanière s’y prêtait. Tu avais besoin, à quatre-vingt ans,
de cet apaisement pour entendre ton histoire étouffée à dessein et t’ouvrir à un
sujet apologétique. Tu acceptas cette biographie comme l’aventure d’une autre
femme qui te ressemblait, comme un conte destiné à ta descendance (9).

Il y a sept décennies, tu avais évacué la ville de Barbastro. Cette ville ne


représentait plus rien pour toi. Elle n’était qu’une référence d’état-civil.

269
Irrémédiablement, tes souvenirs se perdaient dans l’obstination de tes silences.
Cette loyauté invisible envers ton enfance intriguait tes enfants. Ils tentèrent de
recadrer cette promesse inconsciente pour libérer tous ces souvenirs emprisonnés.
Aucune révélation ne sera possible. Dès lors, il ne servait à rien de forcer la porte
de ta mémoire. Les recherches menées à ton insu élucidèrent un itinéraire
bouleversant. Un témoignage, un aveu arraché éclairent les enquêteurs. De subtils
ricochets livraient alors des preuves tangibles. Tu ne confirmeras jamais les faits
énoncés. Toutes les archives de Barbastro avaient brûlé. Les traces de ton enfance
aragonaise et de ton exode seront escamotées. Tu compris que décrypter les bribes
de la vie d’une mère rassurait les uns et fâchait les autres. Tu supposais que
d’autres énigmes restaient à élucider d’une histoire que tu étais incapable de
restituer. Les versions imaginées masquaient tant de pistes que le récit ne te
contrariait nullement. Personne ne comptera sur ton aide.

Tu accueillis la chronique poussiéreuse comme on prête l’oreille à l’homélie


dédiée au père que l’on n’a jamais aimé. Tous tes secrets garderont la saveur
insipide des cimetières (9-10).

La vie de tes parents, si proche mais ô combien ténébreuse, était faite d’éléments
impalpables ; on ignore encore lesquels ont pesé le plus sur leur destin et sur ta
jeunesse. Ton identité était ramenée aux combats menés par ta mère pour exister,
à la cause défendue par ton père Ŕ l’anarchie Ŕ puis aux litanies de la doctrine
officielle convenue. Un effacement précoce t’apprit à te taire et à te soumettre.
L’Aragon fut ta prison naturelle jusqu’à tes onze ans et l’Aveyron ton univers
obligé après une jeunesse confisquée.

Tes souvenirs d’enfance t’apportaient crainte, soumission et tristesse ; ceux de ton


adolescence mépris, exclusion et accablement. Tu n’avais pas eu le temps d’aimer
la terre où tu étais née. La marginalité de tes parents t’écrasait et ton unique
ennemi fut la peur. […] Les archives avaient brûlé et pour toi ce passé n’existait
plus. Tu voulais que l’exil donne un autre sens à ta vie. Tu n’avais pourtant aucun
avenir en France. Tant d’exilés souffraient parce qu’ils avaient tout perdu ; toi
n’ayant rien, tu savais avoir tout à gagner. […] Tu voulais naître une seconde
fois, tu tournas cette page définitivement. Tu l’avais décidé ainsi. (11-13).

270
Des rêves tumultueux hantaient tes nuits et par un hiver diablement froid tu contas
un de tes cauchemars à tes parents. Ces derniers pensèrent que tu étais malade.
Tes angoisses nocturnes contrarièrent toute la famille. Elle ne connaissait aucune
pathologie pour les mauvais rêves des enfants sages la journée. Perturbation
d’une jeune fille que la puberté travaille, dira ton père. Mauvaise digestion,
vitupéra ta mère. […] Tes dépressions n’intéressant personne, tu finis par
culpabiliser. Après cet incident tu ne leur diras plus rien. Tes larmes couleront en
secret. Tes yeux allaient se taire et ton regard vers le monde des adultes sera tout
autre (15).

Oubliant d’où tu venais, tu tournas la page pour ne jamais avoir à souffrir de


racisme ni de xénophobie. Rester dans le train des suiveurs, éviter la solidarité qui
montre du doigt, obtenir la reconnaissance requise et si possible du travail étaient
tes seuls souhaits. […]

Tu t’es rendue compte tardivement que déraciner tes enfants avait été une
imposture. La mémoire étant une faculté qui oublie, ton entourage a tenté de
reconstruire ton histoire ; et si ton amnésie gomma une partie de ton vécu, les
recherches entreprises livrèrent des preuves tangibles (117).

Questionnaire

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidé à écrire au sujet de votre expérience
ou de celle de vos parents ?

Je me suis mis à écrire très tard, à plus de 50 ans. Comment l’expliquer ? Hors aptitude
et vocation délibérées, vouloir écrire n’est pas un fait du hasard, la cause dans le sens
de fondement, est profonde et tutoie parfois l’irrationnelle. La décision, c’est-à-dire la
résolution prise de témoigner via l’écriture, se caractérise par l’immédiateté et se
justifie par des motivations exprimées ou pas. La décision et la motivation ne sont que
les actes déclencheurs, comme un processus final qui mettrait en lumière l’expérience,
les faits ou les images mémorisées. Pour ce qui me concerne, je n’ai pas eu d’alerte
particulière, la mort de mes parents provoqua le déclic. Non préparé au déchirant
sevrage, à peine avais-je imaginé l’éprouvante solitude que leurs absences
271
m’infligeraient. Le cordon ombilical de la mémoire déraciné, je m’obligeais pour le
coup d’entrer dans l’arène testimoniale. L’étape la plus compliquée me semblait être a
priori la formulation écrite; le processus mémoriel en gestation n’attendait que mon
verdict, car depuis que je fus en âge de comprendre il était en capacité de livrer tout ou
partie des substrats qui s’empilaient dans mon inconscient. Ce minerai exprimait tant
les faits marquants (messages et vécu) qui ont jalonné mon existence que les ingrédients
émotionnels qui les ont trop souvent accompagnés. Je présente en annexe ces substrats
qui, selon moi, demeurent l’apport fondamental à mon écriture.

2. Qu‟est-ce qui vous a motivé à le faire ?

Ce point me semble essentiel, mais aussi très complexe. Fort de l’héritage familial,
l’envie d’écrire m’est apparue mécaniquement comme l’obligation de transmettre tout
ce qu’on ne pouvait plus entendre dorénavant chez les miens. Je voulais faire parler
ceux qui tant d’années se sont tus de peur de nous priver de grandir dans le pays
d’accueil. Mon père ayant jeté l’éponge, je me devais donc de relever le défi; j’eus le
sentiment que je prenais, peu à peu, sa place et plus encore… puisque selon les dires de
mon entourage je m’identifiais à lui... ce n’est pas ce que je recherchais, ni ce que je
ressentais vraiment sur l’instant ! Par ailleurs, m’ouvrant au monde, je découvrais une
mémoire de l’Espagne républicaine malmenée ; sournoisement enterrée, dirais-je, par
une amnésie collective. L’ouvrage prit alors une autre dimension, j’optais pour une
vulgarisation de cette épopée historique à travers l’itinéraire de mes parents ; c’était
finalement une petite histoire d’anonymes qui traversait la grande Histoire des exilés
ibériques.

Débarquant dans le monde de l’écriture sans plan de communication et sans exprimer


la moindre motivation, je déclarais spontanément au premier contact avec la presse
« ce livre est pour moi comme une thérapie, écrire ça soigne, mais ça ne guérit pas ».
J’exprimais à l’évidence le soulagement de celui qui témoigne, de celui qui libère ses
maux intimes et éprouvants à la fois et qui révèle enfin à autrui l’itinéraire douloureux
de ses parents. Je voulais aussi affirmer à travers ce message un tantinet sibyllin que
seul l’univers du devoir me préoccupait et non celui du pouvoir ni même celui du savoir
et qu’en aucun cas ce passé ne pourra s’effacer de ma mémoire blessée. Je n’ai jamais
été le martyr qui porte béatement témoignage de sa foi, la fidélité aveugle ne m’a

272
jamais effleuré et si par pure métaphore j’ai dit avoir écrit cet ouvrage avec les larmes
de mère c’est parce qu’il est aussi un acte d’amour envers ceux qui m’ont précédé. Ce
texte testimonial se veut fidèle aux faits historiques qui cohabitent avec le parcours de
mes parents puisé dans l’univers de l’intime; il sera précédé par une longue réflexion
personnelle. Quant au cri d’alarme contre l’oubli et la résignation, il naîtra de
recherches préliminaires ; m’ouvrant sur le monde je découvris que le balancier de
l’opinion française était depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale passé au
conservatisme, paradis mirifique pour opportunistes et démagogues qui, au mépris de
l’histoire, s’ingéniaient à rendre leurs écritures édulcorées voire même falsificatrices
usant et abusant de messages qu’un peuple apaisé, mais surtout les démocraties
hypocrites aiment entendre pour se rassurer. Sans porter la révolte, j’ai voulu dénoncer
ce laxisme d’État.

3. Quelles étaient vos réticences préalables par rapport au témoignage ?

Comme je l’ai commenté d’entrée, j’ai commencé à écrire très tard. D’abord parce
que je n’eus pas de déclic significatif avant la disparition de mes parents. D’autre
part, seul avec mes rêves et mes légendes familiales, cet isolement choisi entretenait
néanmoins le besoin d’exprimer les frustrations ressenties qui étaient, ni plus ni
moins, celles que mes défunts parents portaient, du moins je l’imaginais ainsi. Comme
il est curieux de s’approprier les souffrances d’autrui et les divulguer comme si
c’étaient les siennes ! Majoritairement, mon entourage immédiat ne comprit pas ma
démarche. Pourquoi entreprendre cet exercice si difficile et fort dérangeant, pensait-
il ? Mes employeurs savaient d’où je venais, mes méthodes de management plaçaient
l’homme au centre de la stratégie de l’entreprise et malgré le déni affirmé par la
majorité d’entre eux pour contrecarrer les méthodes employées, les résultats furent
meilleurs que toutes les gestions précédentes et ce, pour tous les acteurs. Quand bien
même ils auraient mené quelques pressions à mon encontre, j’aurais de toute évidence
passé outre… Le doute habitait toujours mon esprit, mais la maturité acquise fit de
l’homme éteint ou plutôt silencieux que j’étais, un personnage plus exigeant avec
autrui comme avec lui-même, tout en éprouvant le besoin permanent d’être aimé. J’ai
toujours pensé que sans les autres je n’étais rien. Pour finir, je dois rappeler les
difficultés inhérentes à la mise en œuvre de l’ouvrage. Je plaçais la littérature si haut

273
qu’il me paraissait inconcevable de réaliser quoi que ce soit, j’ai dû alors me faire
violence pour entreprendre cette première écriture. N’étant pas de formation
littéraire, je craignais ne pas trouver le mot juste, le ton adéquate pour donner cet
accent de simple vérité et fertiliser un sujet aussi grave que profond. J’étais obsédé
par le fait que ces exilés ayant tant de familiers morts ou en prison et qui avaient
aussi abandonné famille et amis, quitté leur terre et laissé leurs biens, pris des
distances avec leur culture. Je couvais la hantise de ne pas savoir dire leurs peurs ni
décrire leurs blessures profondes. C’est à cet endroit que je compris pourquoi leurs
angoisses étaient aussi les miennes. L’écriture me laissait peu de répit, car je prenais
le temps de fouiller ce passé et à l’occasion de m’émouvoir un instant; alors, je fis
parler ces regrettés parents, morts sans jamais avoir crié l’injustice ni même dénoncé
ce silence impunément imposé.

Le paradoxe est que je me suis du coup senti moins seul, sans doute me libérais-je…
Dès lors, je ne m’imposerai aucune retenue... tout sera dit !

4. Êtes-vous passé par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

Comme je précisais précédemment, le doute m’a accompagné de bout en bout ! Je dois


avouer ici que j’ai failli y renoncer à deux reprises, j’ai alors donné du temps au temps
et ai contourné la situation d’échec présente ; je fuyais alors l’immédiat pour aller me
ressourcer. Les problèmes matériels et d’organisation n’ont pas d’importance à mes
yeux tout comme le véritable chemin de croix entrepris dans l’univers de l’édition !
Mon ambition, vous le savez, était de restituer à ma famille les aventures tragiques de
mes parents.

Je m’aperçus très vite, rédaction pourtant bien avancée, que finalement il était
anecdotique certes, mais bien inutile aussi de découvrir les détails des détails d’une vie
d’anonymes au risque de masquer les vingt ans d’histoire que je m’obligeais à restituer.
Cette approche me semblait réductrice, car s’écartant de la vulgarisation si nécessaire.
Dénoncer en transversal l’incompréhension et l’oubli sans reconstruire l’histoire
demandait une projection plus authentique, plus forte et plus mobilisatrice. Je
souhaitais en définitive donner plus de sens aux vérités découvertes et aux paroles
distillées, créer ainsi une communication simple et captivante pour que les lecteurs

274
suivent, instant par instant, les méandres compliquées du parcours de mes parents, long
itinéraire qui était en définitive celui de la majorité des républicains espagnols
anonymes.

J’ai visionné de nombreux films et compulsé une quarantaine d’ouvrages d’histoire, des
romans historiques et parcouru aussi quelques témoignages non publiés. Je décidais
donc de cadrer période, circonstance et situation dans un espace-temps défini,
1930/1950. Ensuite, je devais dérouler la rédaction en laissant s’exprimer mes parents
au nom de tous les autres compatriotes. Cela fut l’épreuve la plus compliquée.
L’authenticité des paroles, la véracité des affirmations et la sincérité des confidences
devenaient l’enjeu principal et primaient la forme et le style, modes opératoires certes
complexes, mais accessibles avec de la méthode et de l’abnégation.

5. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou


d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture,
etc. ?

Tous les témoignages sont fondamentaux, qu’ils soient oraux ou écrits, ils apportent en
principe du réel et permettent de comprendre ce qui s’est vraiment passé, quand bien
même ils pourraient par essence manquer d’objectivité. Ces auteurs testimoniaux
permettent néanmoins à travers leurs travaux de toucher la population dans son
ensemble ; ils sont, en outre, en mesure de rendre vraisemblable et visible l’histoire
dans ses grandes lignes, car ils mettent chaque chose à la place qu’il leur semble juste,
sans volonté de manipulation. Quand on écrit un livre d’histoire, c’est une autre paire
de manches ! Je rappelle néanmoins ici que de grands auteurs français, via leurs
œuvres, ont beaucoup appris au peuple sur l’histoire de France.

6. Quel sens a revêtu pour vous le témoignage écrit ?

L’auteur donne du sens à l’écrit et, comme l’avait écrit Foucambert il y a déjà quelques
siècles, « c’est au lecteur de trouver le sens de l’écrit ! ». Mais là n’est pas vraiment le
sujet ! Le témoignage ne peut être une réponse tronquée ni une fiction pas plus qu’un
texte d’inspiration, elle est une projection personnelle qui évoque le juste vécu et le vrai
ressenti des protagonistes en situation réelle. Pour moi, je l’ai déjà formulé, ce récit est

275
un cri d’alarme qui donne du sens aux vérités que d’aucuns pensaient inaccessibles
parce que réfutées par les décideurs officiels (États, politiques, chercheurs et
historiens). Ce témoignage m’a ouvert à plus de connaissances et la mise à nu de ma
mémoire intime a inspiré bien d’autres vocations et cela a donné un autre sens à ma
vie. Me manquait-il, le fameux sixième sens qu’est l’intuition pour ne pas avoir perçu
que ma mémoire intime me conduirait à la mémoire collective, puis aux débats
d’actualité menés aujourd’hui encore… alors oui, je me suis engagé et suis devenu un
militant, parmi tant d’autres, de la Mémoire de la République espagnole. Peut-on dire,
pour autant, qu’il y ait eu migration d’une partie de mes rancœurs les plus intimes vers
autrui comme si, l’intensité des motivations personnelles baissant, ce sont les mémoires
des autres qu’il me plairait d’entendre maintenant ?

7. Quelle a été la fonction du témoignage écrit ?

La singularité du témoignage, c’est qu’il ne peut pas être reconnu comme Histoire,
mais il n’en est pas moins l’un des fondements. Dans mon témoignage, l’émotion et la
souffrance sont présentes, mais la référence identitaire bafouée et les affres de l’exil
demeurent les éléments constitutifs du texte, ces fondamentaux comportent alors une
fonction essentielle: restituer aux autres ma mémoire intime qui s’inscrira en définitive
dans la mémoire collective des républicains espagnols et me permettra de grandir
encore. Autrement dit, l’ensemble des témoignages écrits ou oraux ont une fonction
d’universalité tout d’abord parce qu’ils se placent par essence dans l’espace d’une
littérature populaire sans omettre de rappeler leurs fonctions sociologique,
anthropologique, historique, démographique, psychanalytique et donc finalement
scientifique.

8. Quel impact le fait d‟écrire votre témoignage ou celui de votre famille a-t-il eu sur
vous et sur vous entourage ? Avez-vous remarqué des changements ?

La majeure partie de ma famille, particulièrement les collatéraux, et la plupart de mes


amis et connaissances ont avec ce livre découvert dans les grandes lignes, bien
évidemment, l’exil espagnol et ses conséquences. Je ne suis pas compétent pour
analyser le comportemental ni les réactions de lecteurs, mais les nombreux courriers et
courriels reçus d’encouragement et d’étonnement montrent à l’évidence l’intérêt suscité

276
sur l’instant. Certains d’entre eux ont gardé le contact, ils s’intéressent au sujet et sont
devenus au fil des années de multiples relais de notre mémoire. Sans évoquer de
nouveau la thérapie, l’écriture me procurait, voyez-vous, un soulagement pour la
simple raison d’avoir mis en scène tout ce que je gardais au plus profond de moi, c’est
à dire la mémoire de mes parents humiliés et, qui plus est, oubliés de leur propre
nation.

9. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, « qu‟il nous faut, à la terrible obstination du


crime, opposer la terrible obstination du témoignage ».

Le témoignage est une arme réelle, encore faut-il qu’elle soit utilisée par tous afin
d’éviter que les crimes dénoncés par Camus ne se répètent plus. Je pense que dans cette
optique un devoir moral à témoigner oralement ou par écrit s’impose aux auteurs :
vérité-rigueur-éthique. Pour ce qui me concerne, je dénonce l’agression
antirépublicaine, le pénible exode, l’humiliant accueil et l’intégration compliquée en
France, conséquences de l’agression du fascisme international avec la complaisante
non intervention franco-anglaise. Malheureusement l’obstination du témoignage n’a
pas suffit durant le XXe siècle pour arrêter tant d’autres barbaries trop souvent
perpétrées par ces puissances démocratiques qui laissent insidieusement le peuple
s’exprimer encore.

10. Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage


de votre vécu ?

Apports mémoriels fondamentaux :

Ŕ Mon père vivant, jamais j’aurais osé lui faire de l’ombre, lui qui écrivit plusieurs
ouvrages, jamais il n’écrivit sur son Espagne. Il représentait à mes yeux tout ce qu’un
enfant, né pendant la Seconde Guerre mondiale, voulait être… c’est-à-dire le
combattant héroïque qui lutte contre Franco, les Allemands et tous les autres
« méchants »… Seul moment où je tentais de sortir de mon effacement naturel était
quand je jouais à la guerre dans la cour de récréation. Je réglais alors des comptes
avec les enfants qui à l’habitude me brocardaient.

277
Ŕ Je confesse néanmoins m’être toujours senti bien seul à l’école, j’avais quelques
difficultés à m’intégrer (mon carnet de notes en témoigne).

Portais-je les peurs et les angoisses de mes parents ?

Ŕ L’adolescence me fit prendre conscience que le bien et le mal sont étroitement liés à
la mesure des joies et des peines de l’individu. Je porte encore les valeurs que mes
parents et l’école de la République m’ont apportées. C’est pourquoi je pense que l’on
reste l’enfant qu’on a été.

Ŕ Si mon père, tribun engagé, était tendre et lointain à la fois, ma mère était tout autre,
plongée dans le concret et le quotidien, elle assumait sans relâche l’éducation et
l’affectif à ses six enfants. Je n’avais personne d’autre

… Je souffrais de ne pas vivre ce que mes copains vivaient en famille. Avais-je aussi des
comptes à régler avec la société ?

Ŕ Ma mère distillait ses aventures comme les contes lus aux enfants prêts à s’endormir.
Alors, les mots chuchotés qui chantent façonnaient ma connaissance comme les
sentiments subrepticement dévoilés donnaient jour aux émotions et à la sensibilité.
J’avais le sentiment que toutes les souffrances qu’elles avaient endurées partiraient aux
oubliettes après sa mort et cela m’était insupportable...

Ŕ Tout ce vécu d’enfant et d’adolescent a germé vraisemblablement dans mon


inconscient et est devenu le substrat mémoriel qui des années durant a sommeillé en
moi, s’enrichissant au gré de voyages en Espagne ou de lectures choisies par
l’autodidacte que j’étais.

Ŕ Ma mère s’éteindra le jour de Noël de l’année 89. La rupture fut aussi brutale qu’un
sevrage totalement gâché parce que trop tardif. Du coup, lâché par son ardente
Carmen, l’enthousiasme de mon père s’émoussa et il s’arrêta de parler de sa guerre
d’Espagne et de son exil… Visiblement, il ne voulait plus porter ce fardeau.

Ŕ Malgré mes lourdes obligations professionnelles et familiales, je rencontrais souvent


mon père voulant en savoir davantage. Je m’obligeais à grandir plus encore…

278
Ŕ Le combat pour affirmer ma volonté d’écrire fut rude, car il est plus facile de lutter
contre l’adversité que contre soi-même. Je possédais de riches ingrédients pour
témoigner, mais les motivations encore bien timorées me titillaient sans pourtant me
hanter…

Raymond San Geroteo témoigne de ce qu‟il n‟a pas vécu directement, si ce n‟est par les
conséquences de cette histoire espagnole avec lesquelles il a grandi. On pourrait dire
qu‟en écrivant il quitte le spectral du trauma, il éloigne la peur par l‟écriture libératrice.
Il se détache d‟une histoire pour se l‟approprier. Jusque-là, il s‟agissait de « trace » du
trauma, en écrivant cela devient catharsis. Le texte est alors l‟histoire. Le témoignage
est devenu la forme privilégiée pour dire une expérience qualifiée d‟intransmissible par
ceux-là même qui tentent de la transmettre.

Tous disent : le souvenir des coups et des sévices infligés aussi atroces soient-ils,
s‟atténue avec le temps. Ce qui ne s‟atténue jamais, en revanche, c‟est le sentiment
d‟abandon de la part du monde. Quand l‟environnement ne se montre pas secourable,
c‟est le concept même d‟appartenance à l‟espèce humaine qui se trouve atteint
(Waintrater, 2003, p. 12).

Le témoignage : une recherche du semblable ? Plus que tout autre texte


autobiographique, le témoignage est une apostrophe, une adresse à un autre qui
représente la communauté humaine dont le témoin a été isolé, à un moment de son
existence, par l‟événement dont il vient de témoigner.

Quand le témoin prend la parole, c‟est à la fois pour affirmer l‟irréductible d‟une
expérience et pour renouer les fils d‟une vie interrompue par cette expérience… En ce
sens, on peut dire que le témoignage « devient nécessaire quand il y a eu rupture du lien
social ». Par le fait qu‟il recueille plus d‟un témoignage, celui qui le recueille représente
à lui seul le groupe imaginaire des interlocuteurs, sorte de communauté affective
importante pour la réintégration du témoin dans la communauté des humains.

279
2.2. Roberto San Geroteo

Outre d‟assez nombreux livres et poèmes écrits depuis 1990 (voir notre bibliographie
finale), Roberto San Geroteo, né à Rennes en 1951, a traduit en espagnol des auteurs
tels que Bernard Noël, Jean-Marie Le Sidaner, Malrieu, Guillevic, Henri Meschonnic,
Pierre Dhainaut, et a traduit en français de nombreux poètes espagnols contemporains,
notamment dans la revue Noire et blanche qu‟il a fondée en 1994 à Charleville-Mezière
puis au Havre. Raymond San Geroteo, ayant répondu au questionnaire, le proposa à son
frère. Voici ce que répond son frère au questionnaire, une autre « facette » du
témoignage :

Je ne crois en rien j‟espère


(Bas Les masques !)

Espagne : en vue d’une improbable Fédération Ibérique

À la mémoire des vaincus, des républicain(e)s et/ou révolutionnaires Ŕ à


commencer par les Basques Ŕ tués au combat (pendant ou après ou avant…)
contre la monarchie, la dictature, et le rétablissement de la monarchie par la
dictature.

(Qu’il me soit permis de rendre hommage et nommer plus particulièrement) :


Evelio Boel ; Valeriano Orobon Fernandez ; Gonzalo Flores ; César Vallejo ;
Philippe Fournié ; Salvador Puig Antich ; Heinz Chez ; Alejandro Vicente Gijon.

[Je n‟ai pas réussi à retranscrire le poème qu‟il joint ici, de Maria Zambrano
(« Delirio y destino »), illisible.]

Je crois que ce nom de pacte de l‟oubli a un goût de farce à la honte.

Je crois que beaucoup d‟Espagnol(e)s souffrent encore aujourd‟hui dans leur chair
et pas seulement de la vie chère.

Je crois que les hommes, les femmes, les enfants, (sur)vivant sur ce sol qu‟il est
convenu d‟appeler Espagne méritent autre chose que cette lamentable mascarade
royaliste prétendument démocratique.

280
Je crois que la dénommée crise financière, économique et sociale (bulle
immobilière incluse) est exactement à sa place dans le présent (dés)ordre des
choses capitalistes ; tant bien que mal organisée, déjà fonctionnelle, bientôt
structurelle.

Je crois que les moteurs de cet ordre qui s‟autoproclame moral sont et ont toujours
été les mêmes : hypocrisie, mépris, cynisme ; et quand les peuples osent vouloir
s‟affranchir de leur servitude et rompre leurs chaînes, la violence.

Je crois que beaucoup trop d‟entre nous se sont trop vite résigné(e)s et soumis(e)s
à cette violence tutélaire ô combien institutionnalisée.

Je crois qu‟il faut s‟inspirer, entre autres expériences que je connais bien, de la
Révolution russe avant que les bolcheviques fassent sur elle : la Révolution
espagnole, bien sûr, de par son aptitude à faire de la résistance au fascisme une
authentique révolution sociale avant qu‟elle ne tombe sous les coups de la
répression organisée par le gouvernement de Valence, télécommandé par les
sinistres émissaires du P.C.U.S. ; la Commune de Paris qui, non seulement après
des années de turpitude (Restauration Française en déroute, son état-major et
Napoléon III (le petit) prisonnier à Sedan et proclamer la République le 4
septembre, mais surtout a su instaurer un autre type de société en rupture totale
avec tout régime antérieur avant que les Communard(e)s Ŕ hommes, femmes et
enfants Ŕ ne soient massacré(e)s par les « Versaillais » et leurs complices
prussiens ; bien sûr, Mai 68 à l‟échelle planétaire, pour sa remise en cause de la
société de consommation, du langage, sa fraternité, sa critique impitoyable des
supposés instruments de lutte en vigueur, à savoir partis et syndicats de gauche,
déjà corrompus en interne par l‟arrivisme et la bureaucratie ; et enfin le Chiapas,
indien et universel, qui a su déjouer le plus souvent la répression de l‟État
mexicain ô combien corrompu.

Je crois qu‟il nous faut puiser la force et le courage qui nous manquent dans la
mémoire de ceux et celles qui nous ont précédé(e)s dans cette antique vallée de
larmes : sans pour autant nous faire massacrer ou nous soumettre une fois de plus.

Je crois que nos peuples ont déjà assez souffert pendant des siècles (il y a eu deux
seules brèves parenthèses républicaines) de l‟inepte, corrompue, cruelle et

281
sanguinaire monarchie absolue de droit divin. Est-il besoin de préciser qu‟en 1492,
suite à la « Reconquista » contre les Maures et l‟expulsion des Juifs, avec la
Découverte de l‟Amérique commence le génocide des Peuples Indiens
d‟Amérique centrale et du Sud ?

Je crois que cette monarchie espagnole eut déjà (et encore) de précieux et
indispensables complices avant même l‟avènement de la « Segunda Republica »
(1931), la répression de la « Comuna Asturiana » et de la « Alianza Obrera »
(UGT socialiste/CNT anarchosyndicaliste) par un certain général Franco (1934) et
le déclenchement de la « Guerra Civil » (juillet 36) à partir de ce que fut le Maroc
espagnol où ledit général avait été muté à titre disciplinaire suite à la victoire du
« Frente Popular » (« Frente crapular », pour ses adversaires et ennemis ») en
février 36, et à l‟amnistie pour tous les prisonniers de la République… Ces
complices de la monarchie étant bien sûr l‟Armée, l‟Église, la Garde Civile et les
« pistoleros » du Patronat.

Je crois donc que ces mêmes peuples n‟ont pas à supporter la descendance de cette
soi-disant monarchie constitutionnelle, en tout état de cause imposée avant sa
mort, de la voix et du geste, par un nain hystérique et historique de la plus sinistre
des façons ; j‟ai nommé le généralissime Franco.

Je crois que, pour ce faire, ce grotesque militaire a bénéficié de l‟indéfectible


soutien de l‟Armée, l‟Église, la Garde Civile Ŕ je me répète et pour cause Ŕ
« Phalange Española » et « Las Juntas » de Ofensiva Nacionale Sindicalista
(JONS) qui fusionnèrent avec les Traditionnalistes, c‟est-à-dire les monarchistes
de la branche carliste, sans oublier l‟Allemagne nazie et l‟Italie fasciste ; et « last
but not least » de tous ceux et celles qui par la suite avaient ô combien intérêt à ce
qu‟aucune poursuite ne soit engagée contre ces mêmes militaires, policiers, gardes
civiles, fascistes, royalistes, ecclésiastiques, « Guerilleros del Cristo Rey »,
tortionnaires et autres exécuteurs, des hautes œuvres de cette « Cruzada contra los
Rojos », pour une « España Una, Grande y Libre », en filiation directe Ŕ cela va de
soi Ŕ avec l‟Espagne des Rois catholiques et de l‟Inquisition, et de la Conquête…

Je crois que le Haut Clergé de l‟Église catholique apostolique et romaine est


l‟essence même du fascisme espagnol.

282
Je crois que l‟État espagnol devrait prononcer définitivement son divorce d‟avec
l‟Église espagnole.

Je crois que l‟Église catholique apostolique et romaine n‟est plus Ŕ « gracias a


Dios » Ŕ depuis des lustres LA religion des Espagnol(e)s. Plaise aux dieux qu‟ils
n‟aient plus jamais d‟aucune sorte !

Je crois que le gouvernement socialiste, s‟il avait été vraiment socialiste, aurait
déjà dû faire abdiquer le Roi, chef de l‟État espagnol, sa famille et toute sa clique
(cela s‟est déjà fait) ; et que cette cour et ses courtisans assis à droite comme à
gauche prennent leurs cliques et leurs claques et quittent Ŕ jusqu‟à nouvel ordre
des peuples d‟Espagne Ŕ le Royaume, pardon, la République, ou une possible
Fédération ibérique.

Je crois que le Roi, s‟il était vraiment intelligent et démocrate, comme je l‟entends
dire souvent, devrait abdiquer tout simplement. Mais il est vrai qu‟il a fréquenté
l‟Académie Militaire de Saragosse, « creuset du fascisme espagnol »… Ça doit
marquer.

Je crois qu‟il revient aux Peuples d‟Espagne de le faire abdiquer, à l‟instar de ceux
et celles qui résistèrent au coup d‟état militaire, fasciste, royaliste et catholique, en
1936.

Je crois que l‟État espagnol devrait condamner une fois pour toutes ledit coup
d‟État, les exécutions, la répression sous toutes les formes qui ont suivi ; et annuler
purement et simplement tous les procès et toutes les décisions de justice prises
pendant et après la guerre civile, et ce jusqu‟en 1975, date officielle de la chute de
la dictature et de la mort du tyran.

Je crois que, dans ce même élan, l‟État espagnol devrait se prononcer pour une
amnistie de tous les prisonniers basques et de tous les autres prisonniers ayant
poursuivi la lutte armée ou non contre la survivance du régime franquiste en place
depuis 1975, quelle qu‟ait été l‟appartenance politique des gouvernements
successifs.

283
Je crois que, dans le pire des cas, l‟État espagnol devrait de toute urgence procéder
au transfert carcéral de ces très nombreux prisonniers vers les prisons du Pays
basque et du reste du pays, et ainsi les rapprocher de leurs familles, de leurs amis,
de leur terre.

Je crois que l‟ETA, actuellement, se trompe de combat. Je crois que les


combattants de l‟ETA devraient dès maintenant, unilatéralement, déposer les
armes, et les garder à toutes fins utiles ; le cas échéant pour se défendre de toute
agression, à Gernika (Guernica), Ziérbena (Cièvans), ou Bers (Vera) de Bidasoa.
Je crois que l‟ETA devrait s‟autodissoudre et celle de prêter le flanc encore et
encore à la répression. Je crois que l‟ETA devrait renoncer à tout nationalisme.

Je crois que le peuple basque va tôt ou tard s‟émanciper et devenir indépendant


sans même reprendre les armes. (C‟est tout le mal que je lui souhaite, de tout
cœur.)

Je crois et j‟espère que la future République basque sera anticapitaliste et rejoindra


une possible Fédération ibérique, de même que la Catalogne, la Galice, le
Portugal, l‟Estrémadure, l‟Andalousie, la Castille, le Pays valencien, l‟Aragon, le
Pays Cantabrique, le Léon, les Asturies… (Non, je n‟ai pas oublié la Rioja ni la
Mance…).

Je crois que le « Partido Socialista Español » (PSOE) cher, entre autres, au grand-
père du « compañero Zapatero » et à mon propre grand-père maternel, ne devrait
pas et n‟aurait jamais dû pactiser avec le « Partido Popular » pour quelque raison
que ce soit, et surtout pas pour régler « el problema vasco ».

Je crois que ledit Parti Populaire est de fait l‟expression parlementaire du néo-
franquisme.

Je crois qu‟il n‟existe qu‟une seule droite, notamment en Espagne, respectueuse de


certaines formes plus ou moins démocratiques quand ça l‟arrange ; prête à les
transgresser ainsi que toute loi, si elle le juge utile, souhaitable voire agréable (« El
Glorioso Movimiento » ; ou février 81, « El Tejerazo ».)

284
Je crois que les supposés leaders de la gauche pâle de peur, de honte et de
convictions ont vendu leur âme pour un vieux plat de lentilles entre 1975 et 1978.

Je crois que les Peuples d‟Espagne étaient debout, insurgés, pendant les dernières
années de la dictature franquiste.

Je crois que l‟opposition officieuse (et plus ou moins tolérée) au franquisme s‟est
littéralement chiée dessus et que la seule opposition réelle à la dictature a été dans
les luttes frontales, c‟est-à-dire sociales et dans la lutte armée (ETA, FRAP, MIL,
GRAPO, « 1ro de Octubre » etc.)

Je crois que le bienheureux et inespéré 25 avril portugais tout en treillis et cheveux


longs, en œillets rouges, en usines et terres occupées a eu des suites et des
répercussions désastreuses pour les Peuples d‟Espagne en lutte (voir « opposition
officieuse et tolérée ») puis, hélas, pour le peuple portugais lui-même, malgré, là
aussi, la chute de la dictature (salazaro-caetaniste).

Je crois que le Parti Communiste Espagnol Ŕ inspiré par le vénérable-épouvantable


P.C.U.S. Ŕ et ses alliés de la gauche modérée républicaine devraient demander
pardon aux peuples d‟Espagne et à leurs victimes (et donc à leurs descendants)
pour leurs responsabilités dans la répression qu‟ils déclenchèrent dans le camp
républicain et révolutionnaire à Barcelone, en Catalogne et en Aragon, à partir de
mai 1937, pendant la guerre civile espagnole.

Je crois que les Anarchistes ou Communistes libertaires de la CNT


anarchosyndicaliste et les Communistes du « Partido Obrero de Unificación
Marxista » (POUM) ont eu raison de prendre toute leur place, dans un premier
temps, au sein Ŕ respectivement Ŕ du premier gouvernement socialiste présidé par
Largo Caballero et de la Genralitat de Catalunya, dans le cadre exceptionnel de la
guerre (de survie et à outrance) contre le fascisme ; mais qu‟ils ont eu tort
d‟exécuter tous ces prêtres et autres fascistes bien que ces prêtres fussent toujours
(ou presque) d‟authentiques complices et auxiliaires de la Garde Civile, de la
police et des milices patronales, et bien que j‟eusse très probablement fait la même
chose. « On ne fusille pas comme on déboise » et surtout il ne peut jamais s‟agir
d‟agir comme les ennemi(e)s de la liberté.

285
Je ne crois pas que nous ayons besoin de prêtres Ŕ ce n‟est qu‟un euphémisme Ŕ
mais force est de constater que ceux-ci dès le début des années 1950, se rangèrent
très souvent du côté du peuple, des troubles dans les transports publics et les
premières grèves. (Un angelus novus est-il alors passé par là Ŕ dans l‟ombre de Mr
Marschall ?)

Je crois que l‟État espagnol devrait demander pardon au peuple basque pour son
terrorisme d‟État.

Je crois que l‟ETA devrait demander pardon à ses victimes civiles et innocentes,
que ce soit au Pays basque, en Catalogne, à Madrid ou ailleurs.

Je crois que la fin ne justifie jamais les moyens, que ce soit en Irlande, en Euskadi,
au Liban, en Israël ou en Palestine, en Irak ou en Afghanistan, en Russie comme
en Chine, en Afrique ou en Amérique du Sud, en France ou en Navarre, etc.

Je crois que c‟est une infamie de plus de voir le journal français (« politiquement
correct ») Le Monde comptabiliser les victimes de l‟ETA sans dissocier de l‟ordre et
de la répression franquistes puis néo-franquistes, d‟une part ; et d‟autre part les
victimes civiles (j‟ajoute que parmi les manifestant(e)s opposé(e)s au prétendu
terrorisme basque il y a de nombreux fascistes (parfois armés) et de très nombreux
néo-franquistes pour qui lutter contre « le terrorisme basque » c‟est en finir une fois
pour toutes avec les « Rouges »). « Ouvrons les yeux et fermons la télé ». Et
déconnnectons l‟ordinateur portable. Et réconcilions-nous avec le silence et la
solitude. Écoutons notre cœur et notre conscience. Faisons simple et révolutionnaire.

Je crois que cela n‟a servi à rien de changer la couleur des uniformes de la Garde
Civile. La supprimer serait une mesure de salut public. (Et par la même occasion
répudier cet odieux drapeau, « la serpillère », pour une majorité d‟Espagnols et cet
hymne toiletté pour faire passer le goût du vinaigre.)

Je crois que Pedro Almodovar, qui passe pour être le cinéaste espagnol par
excellence en France, est beaucoup plus heureux et opportun dans ses toutes
dernières et courageuses positions politiques que dans ses derniers films.

286
Je crois qu‟il est pour le moins significatif que le juge Baltasar Garzón soit en
quelque sorte jugé et déjugé par ses rivaux et pays confits dans le conservatisme,
avec l‟appui de toute la droite Ŕ extrême ou pas Ŕ et notamment d‟une « Falange
Española » ressuscitée d‟entre les morts vivants, et organisation fasciste espagnole
devant l‟Éternel (et ce, quand bien même elle serait ou aurait été déboutée).

Je crois que, s‟il existait un jour Ŕ chose tout bonnement impossible pour beaucoup
d‟entre nous Ŕ ne serait ce qu‟un quart d‟heure [avant bien sûr d‟être exécuté] Ŕ un
dieu à visage vraiment humain, il serait tout au moins « republicano ».

Je crois qu‟il faut réapprendre à écouter, à parler, à lire et à écrire ; à penser et à


sentir ; à oser s‟exprimer ; et de fait, par la seule pratique d‟une démocratie réelle
la plus directe et la plus sereine possible, convaincre sans forcer personne, et
renverser ce qui est à renverser, le plus pacifiquement possible Ŕ mais avec
fermeté s‟il le faut… Les possédants se laissent rarement déposséder avec le
sourire- afin d‟éviter toute nouvelle boucherie humaine et que notre planète
retrouve les couleurs qui lui sont nécessaires et notre humanité Ŕ qu‟elle vienne
d‟où elle vienne, quelles que soient ses origines Ŕ son espoir dans une vie juste,
plus libre et donc plus belle.

Je crois en effet que, si nous survivons, il y aurait moyen de pratiquer une éthique,
une esthétique, une lutte, plus justes pour aller vers des fins de nouveau et enfin
fraternelles, et dans la mesure l‟impossible, libertaires.

Je crois que pour que la fête commence, justice doit enfin être faite. « Il est temps
qu‟il soit temps ».

Paris, les 14 et 25 avril, les 1er, 3,13 et 23 mai 2010.

Roberto San Geroteo

A suivre

1. France : entre les lignes pour Faire bouger

2. De l’École républicaine (de classe) à l’école patronale. Pour une École


émancipatrice.

3. Écriture. Littérature. Productivisme.

287
2.3. Laure Garralaga Lataste et La Déchirure

Je ne me suis pas adressée directement à Laure Garralaga Lataste, c‟est Raymond San
Geroteo qui lui a parlé de mon travail. Laure Garralaga Lataste, qui habite en Gironde,
auteur du livre La Déchirure. Cinq témoignages (2009) précise clairement qu‟elle
adresse son témoignage au lecteur, mais qu‟elle met aussi son écriture au service
d‟autres témoins. Elle est témoin de témoin.

Ce livre, c’est le cri des oubliés de l’Histoire ! Nous te le confions, lecteur.

Laura ne se contente pas de raconter l‟histoire de sa famille, elle donne aussi son
écriture pour témoigner de trois autres expériences. C‟est le 15 décembre 1938, que la
famille de Laura doit abandonner le pays. La mère de Laura est enceinte et
l‟accouchement est proche.

Comment certains de ceux qui ont enduré ces conditions inhumaines ont-ils pu
échapper au désespoir, à la folie, à la mort ? Car en effet… Comment ne pas
s’abîmer dans la démence à la vue de ces désespérés qui ont choisi la branche
solide d’un arbre pour mettre fin à l’abominable ! Comment ne pas sombrer dans
la désespérance devant ces cadavres mutilés par la mitraille, abandonnés sur le
bord du chemin ! Comment surmonter l’effroi causé par les râles des blessés
grièvement atteints…(23).

L‟arrivée en France…

Et en effet, notre arrivée au Perthus est attendue : les hommes d’un côté, les
femmes de l’autre, direction… les camps de concentration. Ces réfugiés, parqués
derrière les barbelés et placés sous la surveillance de la police française aidée des
Sénégalais, se retrouvent dans ces camps, véritables lieux de triage où se
détermine l’avenir de chacun (31).

L’état de ma mère nécessite des soins urgents, car les péripéties vécues
précédemment ont laissé des séquelles physiques très graves. À cette époque, on
ne prête aucune attention aux conséquences psychologiques émanant

288
d’événements aussi traumatisants ! Je peux cependant témoigner qu’ils ont
imprégné profondément le subconscient de ces traumatisés (40).

Pendant les années d’occupation, si à la maison la parole était libre, en revanche,


dès la porte franchie, silence. Très tôt, j’ai entendu, compris et fait mienne cette
consigne […] : « N’oublie pas, Ce que tu vois, ce que tu entends ici, tu le gardes
pour toi, tu n’en parles à personne, jamais » (52) !

« N‟oublie pas. Ce que tu vois, ce que tu entends ici, tu le gardes pour toi, tu n‟en parles
à personne, jamais ». Cette injonction si nécessaire à la survie dans un tel contexte, est
pourtant d‟une grande violence à l‟égard des enfants qui ont dû grandir avec le fait que
parler est dangereux. J‟ai entendu souvent cette injonction, on la retrouvera d‟ailleurs
plus loin chez Jose Luis Peñafuerte.

C’est pourquoi nous disons que, pour renouer avec son passé, l’Espagne aura
besoin de la mémoire de ceux qui, restés au pays, témoigneront de ce qu’ils ont
enduré sous le régime fasciste, mais également de ceux qui se sont exilés. Ces
« deux Mémoires », qui chacune sont plurielles à la reconstitution de la vérité.
Mais le temps qui s’écoule ne favorise pas ce travail de Mémoire puisque, jour
après jour, il en absorbe les témoins… (95).

Dans Une parmi les 3840 enfants et plus du « Habana » : la voix de Maria Rosa León,
Laure nous laisse entendre ce témoignage :

Mes parents nous expliquent que nous allons partir pour l’Angleterre et que,
là-bas, il en sera fini des bombardements ! Un soir, ils nous conduisent à
Santurce, port proche de Bilbao. J’avais 7 ans et ce n’est qu’en novembre
2008, que j’ai appris la date du départ… Le 21 mai 1937, le bateau à vapeur
qui allait nous conduire à Southampton, s’appelait « el Habana ». À compter
de ce jour, j’ai eu connaissance du nombre de « sauvetages » réalisé par ce
bateau (208).

289
Questionnaire

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidée à écrire au sujet de votre expérience
ou de celle de vos parents ?

C’est en 2003, non pas que je me suis décidée à écrire au sujet de mon expérience et de
celle de mes parents, car je l’avais décidé depuis déjà de nombreuses années, mais c’est
à cette date que j’ai osé franchir le pas et me confronter « au vertige de la page
blanche »…

2. Qu‟est-ce qui vous a motivé à le faire ?

Il me semblait que j’étais « mûre » pour affronter les difficultés que je pressentais et
que j’avais atteint ce temps de maturation qui m’avait permis de faire un choix : ce
n’est pas seulement sur mon histoire que je veux témoigner mais aussi sur celle d’autres
qui, comme nous, avaient vécu ces terribles événements… Je voulais avant tout que ce
témoignage soit pluriel, collectif, pédagogique. Et oui, l’ancien prof est toujours là !…
Je voulais témoigner pour les miens, je suis partie de là, mais aussi pour « les oubliés
de l’Histoire ». Je voulais faire sauter la chape de plomb tant en Espagne qu’en
France.

3. Quelles étaient vos réticences préalables par rapport au témoignage ?

Mon adhésion à l’Amicale des Anciens Guérilleros espagnols en France-FFI m’a


permis d’élargir les contacts que j’avais eus jusque-là, d’enrichir mes connaissances
sur cette période, de me guider dans mes recherches.

4. Êtes-vous passée par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

J’ai toujours eu dans la tête l’idée de témoigner. Je me souviens qu’aux premières


réunions de l’Amicale, j’avais proposé que nous adoptions la stratégie retenue par les
Juifs pour porter à la connaissance du monde les horreurs perpétrées par les nazis sur
le peuple espagnol.

5. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou


d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture, etc. ?

290
Je ne fais pas de différences, tous ces témoignages se complètent et contribuent à faire
jaillir la vérité historique.

6. Quel sens a revêtu pour vous le témoignage écrit ?

Étant ancienne enseignante, j’ai une relation particulière avec l’écriture et son support,
le livre… que l’on amène partout avec soi… Mais je ne méprise absolument pas la force
des autres supports. J’en prendrai pour preuve le tableau de Guernica de Picasso…

7. Quelle a été la fonction du témoignage écrit ?

Certains m’ont dit : « À travers ce livre, tu as fait une thérapie… ». Cela m’a fait
réfléchir et j’en ai déduit deux concepts : j’ai voulu extirper les déchirures imposées
par le fascisme non seulement à ma famille et à moi-même, mais aussi à tous ces
enfants, femmes et hommes. J’ai cherché à comprendre comment et pourquoi cette
seconde République espagnole avait été vaincue !

8. Quel impact le fait d‟écrire votre témoignage ou celui de votre famille a-t-il eu sur
vous et sur vous entourage ? Avez-vous remarqué des changements ?

9. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, « qu‟il nous faut, à la terrible obstination du


crime, opposer la terrible obstination du témoignage ».

Albert Camus… dont je n’ai pas attendu les tribulations sarkosiennes, visant à le faire
entrer au Panthéon, pour en faire mon maître à penser… Merci de tirer le maximum de
réflexions à partir de nos témoignages…

10. Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage


de votre vécu ?

La Déchirure, livre recueil de cinq témoignages sur la guerre d’Espagne, l’exil,


l’accueil de la France, la suite de cette guerre née en Espagne en 1936 et qui se
prolongera en France jusqu’en 1945…

291
2.4. Gisèle Matamala Verschelde et Cette lettre oubliée

Ton père disait : « En 1936, je venais d’avoir quinze ans. C’était l’avènement del
Frente popular […] ». Tu l’as entendu dix fois raconter cette histoire […] (9).

Tout comme moi. J‟ai aussi entendu des dizaines de fois mon père raconter comment il
s‟était retrouvé seul pour passer la frontière espagnole, comment il était arrivé en
Belgique, à l‟âge de 10 ans après avoir passé les trois années de guerre dans lesdites
colonies de vacances, comment il avait accueilli par une famille en Belgique.

Aujourd’hui tu retrouves, dans ses écrits, l’histoire égrenée au long de ton enfance
que déchire la peur du froid, du ventre vide et de la mort. […] Et tu sais que tu
n’as pas rêvé. Que le vécu du père s’est instillé en toi, par tes oreilles grandes
ouvertes, tes yeux ouverts sur tout ce sang, ta bouche buvant ses paroles, lui
racontant et toi te remplissant des images du drame, jusqu’à n’être plus que cela :
enfant de la guerre, enfant des camps (11).Ce que mon père me racontait du froid
éprouvé dans les camps m’était pénible et souvent, les yeux écarquillés, je revivais
dans mes entrailles cette douleur du corps tremblant. […] (39) Tu te dis c’est ça,
c’est exactement ça. Ce que tu ressens. Ce manque de confiance absolu. Sauf que
toi, tu n’as pas été dans les camps. C’est à ton père que cette chose est arrivée, ce
mal qui lui est descendu de la gorge dans les os, et des os dans le cœur. Pas à toi.
Tu te dis, la mémoire, c’est quoi au juste ? Et tu frissonnes comme si tu étais nue,
depuis des heures, en plein vent. Et tu pleures, parce que ça te fait mal de le lire,
et qu’on l’écrive. Ça te fait mal de le dire, et qu’on écrive sur toi que tu souffres
du froid des autres. Tu en as marre, tu voudrais te sentir en paix (41).

2.5. Emilia Labajos-Pérez et L’Exil des enfants de la guerre d’Espagne. La Maison


aux géraniums

Pourquoi parler d‟Emilia Labajos ? D‟abord pour lui rendre hommage, hommage à son
inlassable énergie pour parler, transmettre ce que fut son exil, l‟exil de tous ces enfants.
Pourtant, ce n‟est pas sans douleur. Les quelques fois où nous avons eu l‟occasion de

292
l‟entendre, chaque fois qu‟elle se remémorait la guerre civile, elle pleurait, elle ne
pouvait contenir ses larmes, son émotion. Malgré la souffrance que cet engagement lui
procurait, elle n‟a pas cessé son labeur. Elle a compilé des photos, des documents, tout
ce qui pouvait informer l‟histoire individuelle et l‟histoire de la tragédie espagnole, elle
le rassemblait, généreusement, elle a donné du temps…

José Luis Peðafuerte témoigne aussi de la souffrance d‟Emilia Labajos chaque fois
qu‟elle aborde son histoire et notamment lors du tournage de Niños : « Au fur et à
mesure de nos rencontres, raconte-t-il, j‟ai compris qu‟Emilia avait des difficultés à
parler de son histoire personnelle. Elle avait la gorge qui se nouait. J‟ai donc coupé la
caméra. Je lui ai dit : on va arrêter, je n‟ai pas envie d‟ouvrir cette plaie. Mais elle m‟a
dit : non, on continue. J‟ai compris que c‟était pour elle une sorte de thérapie par rapport
à cette souffrance de l‟enfance qui ne sera jamais apaisée. Un mois plus tard, j‟ai reçu,
par courrier, un écrit d‟Emilia qui racontait ce qu‟elle n‟arrivait pas à exprimer
verbalement9. C‟était une sorte de journal qu‟elle a tenu au fil du temps et que même ses
enfants ignoraient. »

Emilia a publié un livre sur son histoire de niña, L’Exil des enfants de la guerre
d’Espagne. La Maison aux géraniums (Labajos-Pérez, 2005).

Entre 1936 et 1939, la guerre d’Espagne a provoqué l’évacuation forcée de plus


de trente mille enfants qui furent accueillis dans d’autres pays. L’auteur, une de
ces « niños de la guerra », nous conte en toute simplicité ses souvenirs de petite
fille, son périple durant le début du conflit et son accueil final en Belgique. Dix
ans plus tard, elle retrouve avec désenchantement une Espagne qu’elle ne
reconnaît plus. Elle joint à son témoignage celui de compagnons de route qui,
comme elle, refusent que l’exil qu’ils ont vécu tombe à jamais dans l’oubli. (4 e de
couverture).

Un jour, j’ai commencé à écrire mes souvenirs d’enfant réfugiée en Belgique ;


j’avais fait la promesse, en quittant l’Espagne, de ne rien oublier de ma petite
enfance. Ce journal, qui avait été souvent oublié, mais toujours repris, comme ça,
par périodes, selon les besoins de l’actualité, j’au eu parfois envie de le détruire…

9
Ce qui n‟est pas sans rappeler les paroles de Nathan Ramet expliquant que témoigner ne l‟aidait pas lui
(cf. première partie, chapitre 3, section 1.1).

293
Pourtant, de cette fuite, de ces mois, ces années passées à traîner sur les routes
d’Espagne, il resterait à chacun d’entre nous un sentiment d’appartenance à un
groupe, celui des déracinés ; au-delà des situations différentes de chacun, ce
dénominateur commun, il ne faudrait jamais le rejeter, au risque de trahir, de
perdre une partir de notre histoire : ne rien oublier, ne rien éliminer… (34).

Notre mère arriva juste à temps pour sauter dans notre camion et passer la
frontière avec nous. […] Mais cette nuit-là, le courage nous manqua, et nous
passâmes la frontière en pleurant en silence, en serrant les poings et en nous
promettant de ne rien oublier (44-45).

Quand on commença à parler de nouveau de voyage en autocar, personne ne


songea à s’étonner ni à poser de questions. […] Mes sœurs et moi faisions partie
du groupe, tandis que ma mère resterait au home, le temps que tous les enfants
soient placés. Officiellement, nous resterions séparées quelques semaines
seulement. (53) […] Ma sœur aînée était partie avec un couple; nous devions
apprendre une semaine plus tard qu’elle était partie à Waterloo ? Mais ce jour-là
nous n’avions rien compris. Mon autre sœur et moi-même avions été confiées à un
homme et une femme d’âge mûr. […] Nous comprîmes ainsi que nous ne
resterions pas ensemble et que l’homme et la femme qui étaient venus nous
chercher à Bruxelles n’étaient pas mari et femme (j’ai su plus tard qu’ils étaient
frère et sœur). (55) […] Lorsque prit fin la Seconde Guerre mondiale et que notre
mère commença à vouloir nous réunir, il était trop tard. Les années de guerre ne
nous avaient pas empêchées de grandir et de tisser des liens affectifs là où nous
avions été amenées à vivre, et notre retour auprès d’elle ne se fera pas sans peine.
Loin d’elle, nous l’avions idéalisée, et elle nous imaginait sans doute tout
autrement. Nous n’avions pas perdu le contact, mais nous ne nous connaissions
plus ; il fallait réapprendre à vivre ensemble. Il nous manquait ce qui, jour après
jour, cimente les liens d’une même famille, nous n’avions pas pu vivre nos
complicités et nos querelles, et nous avions oublié comment les résoudre. Il nous
manquait un grand nombre de maillons à la chaîne, et ce fut très long, très
douloureux de réparer les dégâts… (175-176).

Certains prétendent qu’il faut, pour rester objectif lorsqu’on aborde l’histoire
contemporaine, laisser passer cent ans… Mais pour les derniers témoins que nous

294
sommes, nous les victimes de la guerre civile, nous savons que l’histoire oublie
ceux qui se taisent et, fidèles à notre promesse, nous ne voulons pas que s’installe
l’oubli, conséquence du silence, d’autant plus que les descendants de ceux qui
prirent une part active à la répression refusent de condamner la prise de pouvoir
par la force. […] Non, chers amis ! La guerre civile ne s’est pas terminée le 1er
avril 1939. Les quarante années du franquisme ont laissé en Espagne, dans les
livres d’histoire, des pages blanches avec toutefois des taches rouges qui
désignent du doigt les perdants. Les historiens ne peuvent ici ignorer les témoins
qui restent, ceux qui par leur vécu possèdent la mémoire de ce qui manque pour
compléter cette histoire que personne n’a le droit de falsifier ni d’oublier (115).
[…] Je l’écrirai alors, espérant que ces lignes seront lues par ceux qui ont trouvé
normal qu’il y eût, après les quarante années de silence, vingt ans d’amnésie. Ils
savaient que les années qui passent gagnent du terrain, non pas sur la mémoire,
mais sur la capacité à l’exprimer en public (116).

2.6. María José Palma Borrego et ses « rencontres testimoniales »

Il nous semble opportun de partager avec le lecteur quelques fragments d‟une recherche
testimoniale que María José Palma Borrego a construite autour de la violence perpétrée
contre les femmes pendant la guerre civile et l‟après-guerre en Espagne sous la dictature
franquiste, présenté sous le titre Violencia y cuerpos traumatizados : duelo y melancolia
en los testimonios orales de mujeres durante la guerra civile espanola (1936-1939) y la
posguerra (Palma Borrego, 2009)10.

L‟objectif de son travail est d‟analyser des témoignages oraux féminins dans une
perspective psychanalytique de genre et en tant que documents autobiographiques. Cela
nous amène, dit-elle, à réfléchir à propos des expériences et à interroger le modèle
historique reposant fondamentalement sur des sources écrites. Il s‟agit de donner une
vision de l‟histoire depuis des vies particulières de femmes qui ont vécu des situations
d‟extrême violence. Le corpus de son travail est formé par des témoignages oraux de
femmes qui subirent la torture et la répression dans l‟après-guerre espagnol (2009). Il

10
Mis en ligne le 31 mai 2009 : http://nuevomundo.revues.org/56118.

295
s‟agit dans ce travail de la rencontre avec cinquante femmes ayant été incarcérées dans
les prisons sous la dictature dans différentes ville espagnoles. Elle base ses entretiens
sous l‟angle d‟une écoute psychanalytique, mais en formulant toujours la même
question de départ : quel est le souvenir de la guerre civile et de l‟exil ? Elle nomme ces
entretiens « rencontres testimoniales ».

Questionnaire

1. ¿Después de cuanto tiempo de silencio, decidió Usted escribir a propósito de su


experiencia o la de sus parientes? ¿Aceptó Usted que alguien escribiese su historia? ¿En
qué momento de su vida decidió testimoniar por escrito de su experiencia? ¿En
qué otros momentos de su vida relató Usted oralmente lo vivido?

Después de mucho tiempo, casi 30 años después de la muerte de Franco. Empecé


recogiendo testimonio orales de mujeres de primera y segunda generación que habían
vivido la guerra y la posguerra y, posteriormente, recogí el testimonio de mi madre que,
desde pequeña yo le había escuchado comentarios acerca de su familia, del corte de
pelo al cero de la mujer de un primo que fue fusilado y de la amenaza de muerte de mi
abuela por parte de la guardia civil por haberlo protegido, lo que le valió 6 meses en un
sanatorio mental.

El escribir acerca de la experiencia de mi madre de la guerra, y qué le significó la


muerte de su primo y las represalias a su madre, pues se tuvo que ir a vivir a casa de
unos tíos abuelos mientras estuvo en el sanatorio, me ha hecho comprender, junto con
mi propia experiencia de 20 años de franquismo, muchas cosas de ella y explicarme
otras que tuvieron incidencia en mi vida como hija. En realidad con los testimonios que
he recogido y sigo recogiendo, me he entendido más a mi misma y a toda una
generación.

Nadie ha escrito mi historia, aunque hay mucho de ella en mis textos de ficción.

2. ¿Qué fue lo que le motivó hacerlo? ¿Cuáles fueron los hechos, los factores, las
personas que hicieron posible tomar la decisión de hacer esa vuelta al pasado?

296
El silencio y la represión impuesta por el franquismo y la Transición hicieron que no
nos diéramos cuenta de la importancia que este periodo tuvo en nuestras vidas.

Los factores que hicieron que me interesara por la Memoria Histórica fueron de dos
tipos, uno intelectual y luego el personal. Lo primero me llevó a lo segundo.

Acababa de escribir un libro sobre la locura femenina desde una perspectiva


psicoanalítica y siempre he sostenido la relación existente entre lo psíquico y lo social
o dicho de otro modo como la construcción psíquica está relacionada con la historia
personal del sujeto y con la Historia en general. Así llegué a interesarme por la guerra
civil y lo que mujeres que estaban en mi entorno habían sufrido. El hecho puntual que
hizo que comenzara a recoger testimonios fue la celebración de una exposición de la
Fundación Pablo Iglesias en el Retiro madrileño sobre el exilio. A partir de ahí,
comencé a tomar contacto con asociaciones de retornados y retornadas y hasta ahora.

Mi labor comenzó con las mujeres que vivieron el exilio y posteriormente he recogido
también de mujeres penadas a muerte, que han estado en cárceles y finalmente las
mujeres que sin tener afiliación política tuvieron que soportar el exilio interior político.

A partir de 2003, empezaron a darse a conocer en España las Asociaciones para la


Recuperación de la Memoria Histórica con la apertura de las fosas. Para mí fue como
si el pasado tuviera cuerpo, aunque éste sólo fuera huesos. El contacto con todo ello,
me posibilitó ver el dolor callado de tantas y tantas que por razones catárticas a mí
entender, se estaban haciendo visibles en este país en el que incluso la izquierda estuvo
olvidadiza.

3 ¿Tuvo Usted, antes deseos de atestiguar? ¿Tenía Usted reticencias sobre el hecho de
testimoniar? ¿Qué era lo que en su historia personal o en su entorno, le impedía hablar o
escribir su testimonio?

Lo que me ha impedido hablar o escribir sobre este tema ha sido el silencio sistemático
que se ha dado en España sobre lo sucedido, aunque en casa de mis padres siempre
hubo algunas referencias a lo sucedido.

297
Aunque no he tenido que dar testimonio de la importancia de la guerra civil y de los 40
años de dictadura, el interesarme por el tema, y empezar a recoger testimonios de
mujeres que vivieron la guerra civil, la posguerra y el exilio, me ha servido para
entender mejor a mis padres y familiares, a mi misma y a mi entorno. Y en bastante
medida me ha ayudado a comprender como un trauma colectivo tan importante todavía
tiene repercusión en las formas de comportamiento tanto políticas, sociales o
culturales.

4 ¿Pasó Usted por ciertas etapas en ese proceso de atestiguar? ¿Podría Usted
describirlas?

No.

5.¿Qué diferencias hace Usted entre testimonio oral, escrito u otros modos de expresión
tales como el cine, la fotografía, la música, la poesía, el reportaje, la pintura etc.?

El testimonio escrito está más elaborado, a pesar del contenido, oculta más que el
testimonio oral en donde está fundamentalmente en juego el cuerpo y los efectos.

En cuanto al resto de modos de expresión me parecen importantes para hacer conocer


la realidad de lo vivido, pero esta vez de manera sublimada, lo que puede hacer que la
realidad del hecho histórico se confunda o pueda ser interpretada de muy diferentes
maneras, lo que puede ser una riqueza, pero también una manipulación.

6. ¿Qué sentido o función tomó entonces para Usted el testimonio escrito?

El testimonio escrito ha sido para mí un medio de conocimiento y de estudio sobre el


trauma colectivo e individual que supuso el hecho bélico en personalidades relevantes,
en el sentido en que han podido hacer público sus testimonios. Pero para mí es más
importante el testimonio oral pues posee más elementos que indican lo vivido, además
de que las personas que testimonian son « sujetos anónimos » experiencias difícilmente
recoge la Historia.

7. ¿Qué le aportó el hecho de haber escrito, o que hayan escrito vuestro testimonio?
¿Aportó algo a vuestro entorno, a vuestra familiar?

298
Cuando le planteé a mi madre que testimoniara para mí, me dijo que tuviera cuidado a
ver donde me metía. Intuí que todavía le quedaba miedo en el cuerpo, pero no dudò un
momento en hacerlo.

8. ¿Qué piensa Usted de lo que dijo a propósito del testimonio el filósofo Albert Camus:
« necesitamos oponer a la terrible obstinación del crimen, la terrible obstinación del
testimonio »?

El hecho de oponer dos obstinaciones, no significa la eliminación del crimen, sino su


existencia de la que el testimonio deja como huella traumática en el paso del tiempo.

9. ¿Tiene Usted otro tipo de reflexiones importantes, en cuanto a su experiencia de


testimoniar de esas vivencias?

Con la experiencia de haber vivido 20 años bajo la dictadura franquista y el proceso de


la posterior Transición, quisiera hacer mención a lo que se ha dado en llamar la
Ŗfiliación del traumaŗ en las generaciones posteriores y de la que yo soy participe.
Siempre lo fui, aunque ahora soy consciente de este hecho.

2.7. Emilio Sales Almazàn

Questionnaire

1. ¿Después de cuanto tiempo de silencio, decidió Usted escribir a propósito de su


experiencia o la de sus parientes? ¿Aceptó Usted que alguien escribiese su historia? ¿En
qué momento de su vida decidió testimoniar por escrito de su experiencia? ¿En
qué otros momentos de su vida relató Usted oralmente lo vivido?

66 años de silencio (de 1939 a 2005). Emilio Sales Almazàn, en las Jornadas de Santa
Cruz de Moya, en 2005; articulo la injusticia histórica, mi hija Rose-Marie Serrano, en
su blog de Rose Climent puso el dato de ese artículo, y lo copió entero); Danilo Albin,
un periodista uruguayo, me hizo preguntas pero no lo publicó, mi hija tiene escritas sus
preguntas. Ahora mi hija Rose-Marie acaba de escribir mis memorias que va a enviar a
la Gavilla Verde, esperando las publiquen, y Henri Belin, cineasta, está preparando un

299
documental. En 2007-2008 escribí lo de la sublevación en La Torre, (Toledo) en el foro
de fusilamientos franquistas en Madrid, de Tomás Montero (Memoria y Libertad). En
2005, se avecinaban los 70 años de la sublevación, una amiga gallega nos puso en
contacto con D. Emilio Sales Almazàn. Quería expresarme y lo hice oralmente desde
1963, en Francia, con mis familiares y amigos.

2. ¿Qué fue lo que le motivó hacerlo? ¿Cuáles fueron los hechos, los factores, las
personas que hicieron posible tomar la decisión de hacer esa vuelta al pasado?

Me motivó el deseo de atestiguar. En 2006 ya quería atestiguar y me enteré de la


existencia del foro de fusilamientos franquistas en Madrid en 2007, escribimos todo lo
que pudimos.

3 ¿Tuvo Usted, antes deseos de atestiguar? ¿Tenía Usted reticencias sobre el hecho de
testimoniar? ¿Qué era lo que en su historia personal o en su entorno, le impedía hablar o
escribir su testimonio?

Desde 1939 tuve deseos de atestiguar; nunca tuve reticencias en hablar, pero no se
podía con Franco en España.

4 ¿Pasó Usted por ciertas etapas en ese proceso de atestiguar? ¿Podría Usted
describirlas?

1939 : la cárcel, a callar. 1942 : libertad condicional. Cada 15 días al cuartel de la


guardia civil (ya que había sido condenado a 12 años y un día de cárcel), o sea hasta
1954, tuve que presentarme así al cuartel.

5.¿Qué diferencias hace Usted entre testimonio oral, escrito u otros modos de expresión
tales como el cine, la fotografía, la música, la poesía, el reportaje, la pintura etc.?

El testimonio escrito puede pasar a la Historia, como el cine, el oral no forzosamente,


lo escrito es màs fidedigno.

6. ¿Qué sentido o función tomó entonces para Usted el testimonio escrito?

Con lo escrito es menos facil falsificar las ideas que afirmas.

300
7. ¿Qué le aportó el hecho de haber escrito, o que hayan escrito vuestro testimonio?
¿Aportó algo a vuestro entorno, a vuestra familiar?

Me aportó la satisfacción de ver reconocidas, en parte, mis vicisitudes y los crímenes


de Franco, o por lo menos denunciados. Me aportó solidaridad familiar.

8. ¿Qué piensa Usted de lo que dijo a propósito del testimonio el filósofo Albert Camus:
« necesitamos oponer a la terrible obstinación del crimen, la terrible obstinación del
testimonio »?.

La verdad debe triunfar, el testimonio ayuda a ello, si se da.

9. ¿Tiene Usted otro tipo de reflexiones importantes, en cuanto a su experiencia de


testimoniar de esas vivencias?

La enseñanza, la cultura, desde niño, es la forma màs certera de evitar que el pasado se
reproduzca. Los articulos de Emilio Sales Almazàn, el blog de Rose Climent, el del
Col.lectui Republicà del Baix Llobregat, de las víctimas del fascismo de la Torre de
Esteban Hambràn) el del movimiento libertario de la Puebla de Montalbàn (de Mario
Sánchez Justo), la SBHCA, en el apartado Eudaldo Serrano Recio, mi hermano
fusilado), la BDIC de Nanterre, donde pusimos lo mismo que en el foro de fusilamientos
franquistas en Madrid, la Memoria Viva, poema. Esperamos la Gavilla Verde publique
mis memorias, entre los relatos del Certamen de Dulce Chacon.

2.8. Acacia Condès et Routes

Dans son récit, Routes. Une histoire d’engagements (2008), Acacia Condès s‟adresse au
lecteur, donc à moi !

J’ai décidé de commencer ce récit. […] Ce récit, je te le dois. […] Pour que je te
raconte, il va falloir que je puise dans mon coffret à mémoire, car le temps
conserve tout, et pas seulement la saveur des madeleines. Le temps, oui, mais la
mémoire, elle, c’est une autre affaire ; elle est oublieuse, c’est même à cela
qu’on la reconnaît, c’est son poinçon, sa marque de fabrique. Elle est sauvage,

301
il faut l’apprivoiser. Tu m’accordes ta confiance, toi qui me lis maintenant, j’y
suis sensible, et je m’efforcerai d’en être digne en étant fiable dans mon récit.
[…] Il faudra que je démêle patiemment l’écheveau à ton intention. […] Il faut
que je t’explique. Je ne suis qu’un dinosaure échappé d’une époque
antédiluvienne, et je vais ouvrir à ton intention une fenêtre sur le siècle écoulé
pour te raconter des bribes d’histoire. […] Il faut que tu saches que ma vie a
commencé par une catastrophe. Quand je suis née, de l’autre côté de la
frontière, le coup d’État botté casqué armé avait eu lieu (9-11).

Esmeralda Solis attend alors son deuxième enfant (moi qui t’écris) et, dans la
panique, elle quitte le théâtre des combats pour le mettre au monde en un lieu
qu’elle espère moins exposé (23).

Pour toi, tu vois, je pars en quête de bribes enchevêtrées de l’histoire de cette


époque. Je descends jusqu’à ces nappes de silence afin de restituer le fracas et
les clameurs de ce temps dont j’ai le souvenir d’avant la parole. Elles me
reviennent sous forme de cauchemars dans les moments de ma vie où je me
laisse fragiliser et envahir par le tourment, et où je n’ai plus de rempart à leur
opposer. Une histoire qui s’est perdue, que l’on commence à peine à désenfouir
et que nul jusqu’ci n’a songé à honorer (28).

Me dira-t-on un jour de quoi je suis coupable. Je n’ai pas de mots pour dire ma
souffrance et si j’en ai, ils ne passent pas la barrière des lèvres, car nul n’est là
pour les entendre. L’enfant sanglote, l’enfant malmenée va mal, ne sait pas
comment le dire, et à qui ? L’enfant voudrait mourir plutôt que de vivre ainsi
(34).

C’est un jeu de patience que j’ai entrepris à ton intention, mine de rien. Et ce
récit que je destine paraît peut-être immobile, tel un navire halé au cabestan,
mais il avance (247).

Ce récit de bout en bout fut inspiré par toi, qui existes et n’existes pas encore
parmi tous, comme c’est beau, et par la volonté de dire. Tu m’as insufflé la force
de me soustraire au tumulte pour ramener vers moi le balancier et, devenue

302
spéléo de la mémoire, y lancer quelques filets. […] Non, l’origine n’est pas le
commencement, c’est une trame, aussi bien en avant de nous que derrière nous :
elle ne cesse d’advenir. On puise dedans si l’on veut, on va chercher dans le legs
qui nous est transmis. L’héritage, comment dire, est symbolique et nous déborde
de partout. C’est une question de mythologie personnelle et familiale, bâtie sur
ce que nous ont laissé ceux qui précèdent : ce que l’on sait d’eux ou que l’on a
reconstruit. Un passage de témoin. C’est de l’or cette mémoire. Si le passé est à
sa juste place, il ouvre la voie de ta propre vie. La mémoire, juste, juste ce qu’il
faut de mémoire. C’est de l’or, ce silence qui passe aux mots puis y retourne.
Pas l’ombre, la mémoire, d’une complaisance dans le passé, non, plus
maintenant : la voilà qui féconde le présent, le transcende, agrandit le regard,
lui donne son ampleur, son volume. Pas de nostalgie du passé, pas d’amnésie
non plus (302,303).

Questionnaire

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidée à écrire au sujet de votre expérience
ou de celle de vos parents ? Ou avez-vous accepté que quelqu‟un écrive votre histoire ?

Très longtemps après et quelques années après le décès de ma mère.

2. À quel moment de votre vie avez-vous décidé de témoigner par l‟écrit de votre
expérience ? Ou à quel moment de votre vie avez-vous décidé de parler de votre
expérience ou de celle de vos proches ?

Après un chemin de vie qui me semblait « signifiant », une vie d’engagements


politiques.

3. Qu‟est-ce qui vous a motivé à le faire ? Quels sont les événements, les facteurs
« déclenchants » ou les personnes qui vous ont décidé à faire ce retour sur le passé ?

Une motivation autant littéraire que testimoniale. Le désir de faire une œuvre
construite, écrite, autant que celui de fixer une mémoire qui va au delà de ma propre
vie. Il se trouve que lorsque j’étais plongé dans le long travail d’élaboration et

303
d’écriture, à la fin du moins, ma petite fille était en gestation et le livre est sorti la
semaine même de sa naissance. Le livre a anticipé sa venue au monde en quelque sorte.

4. Aviez-vous le souhait de témoigner ? Aviez-vous des réticences par rapport au


témoignage ?

Témoigner n’était pas ma motivation première. Écrire oui. Écrire une mémoire des
luttes par rapport aux différents effacements auxquels elles sont soumises.

5. Qu‟est ce qui dans votre histoire ou dans votre entourage vous empêchait de parler ou
d‟écrire votre témoignage ?

Rien ne m’empêchait, le moment n’était pas venu, le ressort n’était pas là, c’est tout.

6. Êtes-vous passée par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

C’est plutôt de difficultés liées à l’écriture dont il s’agit et aux doutes face à soi-même.

7. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou


d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture,
etc. ?

Le témoignage écrit me semble le plus fort, un livre atteint intimement ceux qui en
partagent la lecture, ils l’emportent avec eux. J’espère que mon livre, perdu dans
quelques greniers ou bibliothèques sera lu au delà de moi.

8. Quel sens et/ou quelle fonction a revêtu pour vous le témoignage écrit ?

Immense, une grande fierté, d’avoir donné forme et approché une vérité, même de
manière infime.

9. Qu‟est-ce que vous a apporté le fait d‟écrire ou que l‟on écrive votre témoignage ? A-
t-il apporté quelque chose à votre entourage, à votre famille, etc. ?

L’impression d’avoir donné à ma vie un plus grand accomplissement. C’est immense la


satisfaction que je ressens. Mes ami(e)s et lecteurs/lectrices ont été prolixes dans leurs

304
commentaires. Ma famille, très discrète, presque muette. Il est vrai que j’expose des
choses de ma vie très intimes (et douloureuses)

10. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, qu‟« il nous faut, à la terrible obstination du
crime, opposer la terrible obstination du témoignage » ?

Il nous faut, non. Mais ceux ou celles qui ont la force de la faire, quel cadeau ils font
aux autres en creusant dans l’approche de la connaissance et de la vérité.

11. Que pensez-vous des « témoins de témoins », notamment de la phrase soulevée par
Paul Celan qui témoigne pour le témoin ?

Je ne comprends pas bien cette expression, j’y réfléchirai !

12. Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage


de votre vécu ou sur le témoignage en général ?

Je vois le témoignage sous sa forme élaborée d’objet artistique (livre, film...) comme un
« acte de vie », ce qui vient réparer, votre honneur parfois, la méconnaissance d’une
situation, de souffrances endurées qui n’ont été ni connues ni reconnues. J’ai
l’impression souveraine d’avoir rempli un devoir vis à vis de moi-même et dans une
moindre mesure de ceux qui comme moi étaient engagés dans des combats collectifs.

13. Bibliographie éventuelle de vos « écrits ».

Des articles, beaucoup d’ébauches, mais Routes est mon seul livre publié.

2.9. Francisco Molera avec Corpus Barga

Lors d‟une rencontre avec Francisco Molera, nous en arrivons à parler d‟un livre qu‟il
écrit, Corpus Barga 11, qui est encoré à paraître. Ce livre renvoie au témoignage.
Quelques jours plus tard, lui ayant envoyé le questionnaire, il me communique en
réponse ses réflexions à propos de son projet, un texte en espagnol que je transcris ci-

11
Corpus Barga est le pseudonyme d‟Andrès Garcia de Barga de la Serna, né à Madrid, qui fut poète,
écrivain, journaliste pendant de nombreuses années. À 17 ans, il publie son premier livre de poèmes.

305
dessous, suivi de sa traduction en français. Une fois de plus, nous sommes confrontés à
la diversité du témoignage.

Questionnaire

Como prometido, paso al tema de tu cuestionario. Creo que lo mejor es contarte mi


experiencia con el pequeño libro que he escrito (ya está terminado a falta de
agradecimientos, notas, cronología, cartografía y fotografías que estoy terminando
de elaborar). La casa donde nací se encuentra frente a una casa que siempre conocí,
abandonada y en ruina. La Casa Grande, la llamaban y la siguen llamando. Durante
mi infancia y mi primera adolescencia, fue el lugar de nuestros juegos y de nuestros
encuentros. Allí no entraba nadie y gozábamos de sus espacios abandonados.
Sabíamos que la casa era de la familia de un republicano, de un « rojo » decían
entonces, que se llamaba Corpus Barga. A mí me habían contado también que la hija
de Corpus, Ninoche, y mi tío Jesús, el hermano menor de mi padre, fueron
« novietes » en el verano del 36. Una relación sin importancia, entre casi dos niños,
se decía. Más tarde, supe que Corpus fue un periodista que en el 39 se exilió de
España con su familia y que a mi tío Jesús lo fusiló el ejército republicano al entrar
en el pueblo, en 1936.

En el año 1974, la novela de Corpus Los galgos verdugos recibe el premio de la


crítica y nombran a Corpus, siempre en el exilio, periodista de honor de Madrid. En
ese momento, leo su obra, especialmente sus Memorias. Corpus describe
detalladamente los espacios de la Casa Grande donde yo había jugado y muere en
Lima, en agosto de 1975.

Ya en Bruselas, me llama la atención el olvido de la obra y de la persona de Corpus


y en el 2004, organizamos un acto de homenaje en el Ateneo de Madrid al escritor.
Intento ponerme en contacto con la familia y en su representación, Claudia, biznieta
de Corpus, participa en el homenaje del Ateneo. Al terminar el acto, me entrega una
carta de Edmond Gabai, marido de Ninoche, acompañando un pequeño cuaderno ya
amarillento, fechado en julio de 1936. El cuaderno, escrito por Ninoche que había

306
muerto hacía solamente unos años antes del homenaje del Ateneo, narra los sucesos
de aquel verano del 36 y descubro unos hechos que yo conocía de forma imprecisa y
fragmentaria. En mi libro, intento acercarme al Cuaderno de Ninoche que recibí de
forma tan inesperada y abrir ventanas a otros tiempos y a otros espacios para
escuchar las diferentes voces, encerradas en el silencio de sus páginas. Hay, sin
duda, una parte de testimonio, pero hay también un trabajo sobre la memoria y la
historia, de admiración por dos jóvenes de veinte años, divididos en bandos
enfrentados a muerte, que no se dejaron encanallar por la crueldad de la guerra.
Estoy totalmente de acuerdo con la frase de Camus, pero la frase solamente puede
mantener su valor si se dice desde la postura insobornable de Camus ante el crimen
y desde su profundo compromiso con la dignidad del hombre y de la vida.

Traduction française

Je crois que le mieux est que je te raconte mon expérience avec ce petit livre que j’ai
écrit (il est presque terminé, il manque les remerciements, les notes, la chronologie,
la cartographie et les photos, je suis occupé à terminer). La maison où je suis n é se
trouve en face d’une maison que j’ai toujours connue abandonnée et en ruine. La
Casa Grande, c’est comme cela qu’on l’appelait et qu’on l’appelle toujours. Durant
mon enfance et mon adolescence, ce fut le lieu de nos jeux et de nos rencontres. Là,
personne n’entrait et nous profitions de ces espaces abandonnés. Nous savions que
la maison était celle de la famille d’un républicain, d’un « rouge », comme on disait
à l’époque, il s’appelait Corpus Barga. On m’avait raconté aussi que la fille de
Corpus, Ninoche, et mon oncle Jesus, le plus jeune frère de mon père, furent
« fiancés » durant l’été de 1936. Une relation sans importance entre deux enfants,
disait-on. Plus tard, j’ai appris que Corpus avait été journaliste et qu’en 1939, il
s’exila d’Espagne avec sa famille et que mon oncle Jesus fut fusillé par l’armée
républicaine en rentrant dans le village en 1936.

En 1974, la nouvelle de Corpus Los galgos verdugos reçoit le prix de la critique et il


nomme Corpus, toujours en exil, journaliste d’honneur de Madrid. C’est à ce
moment que je lis son œuvre et spécialement ses Mémoires. Corpus décrit avec

307
précisions les espaces de la Grande Maison où nous avions joué. Corpus meurt a
Lima en août 1975.

Déjà à Bruxelles, je me rends compte que l’oubli de l’oeuvre et de la personne de


Corpus est très grand; alors en 2004, nous organisons un hommage à l’Ateneo de
Madrid. J’essaie d’entrer en contact avec la famille et Claudia, l’arrière petite fille
de Corpus participe à l’acte. À la fin de l’hommage, elle me donne une lettre
d’Edmond Gabai, le mari de Ninoche accompagné d’un petit cahier jauni, daté de
juillet 1936. Ce cahier écrit par Ninoche qui était décédée depuis quelques années à
peine, raconte les événements de cet été 1936 et je découvre des faits que je ne
connaissais paso ou que je connaissais de manière imprécise et fragmentaire. Dans
mon livre, j’essaie de m’approcher du Cahier de Ninoche que j’ai reçu de manière
inespérée et qui, en ouvrant les fenêtres sur une autre époque et d’autres espaces
pour écouter les différentes voix, enfermées dans le silence de ses pages. Il y a sans
aucun doute une partie de témoignage mais aussi un travail sur la mémoire et
l’histoire, de l’admiration pour des jeunes de vingt ans, divisés en bandes qui
s’affrontaient a mort, que l’on n’a pas laissé s’aimer à cause de la cruauté de la
guerre. Je suis tout à fait d’accord avec la phrase de Camus, mais la phrase peut
maintenir sa valeur si elle se dit face à l’inacceptable posture face au crime et
depuis son profond compromis avec la dignité de l’homme et de la vie.

2.10. Marcos Ana et Decidme como es un árbol

Decidme como es un árbol : memoria de la prisión y de la vida, de l‟écrivain espagnol


Marcos Ana, a paru en 2007 (une traduction en français a été publiée en 2010).
L‟ouvrage parle de la vie et de l‟œuvre de Fernando Macarro Castillo, plus connu
comme Marcos Ana, qui passa vingt-trois années en prison sous la dictature du général
Franco. Pendant cette période, il écrivit de nombreux poèmes qu‟il parvint à faire sortir
de prison à l‟aide de camarades antifranquistes. Vingt-trois années de correspondance
avec Alberti. « C‟est la poésie qui m‟a permis de résister, dit-il. Avec Rafael, on
échangeait nos idées, nos informations, et seule la poésie les transportait au-delà des

308
murs. » Marcos Ana signait alors ses lettres-poèmes d‟une calligraphie géométrique,
comme un entrelacs de barreaux de prison.

Ill. 13. Rencontre avec Marcos Ana à Bruxelles le 21 mars 2010


au Collectif Garcia Lorca

Le poème La Vida (p. 35) a été écrit par Marcos Ana au moment où il approchait les
21-22 ans de détention dans les prisons franquistes : il commençait alors à ne plus se
souvenir du monde d‟avant, de la liberté, la prison devenant l‟unique protagoniste,
nuit et jour. C‟est à ce moment qu‟il écrit ce poème qui l‟a aidé à tenir encore.

El yo, aquì, es siempre nosotros […]

Franco había dado un decretazo que fue más bien un brindis al sol. Anuncio la
libertad automática para todos los presos políticos que llevaran más de 20 años
encarcelados de manera ininterrumpida. En ese momento, de los 465 presos que
había entonces solo en el penal de Burgos, yo era el único que cumplía ese
requisito. […] Llamé a unos camaradas, les entregué unas carpetas que contenìan

309
escritos políticos y poemas, para que las protegieran y me las hicieran llegar tan
pronto como les fuera posible. (17-18). […]

AL RECORDAR LA LIBERTAD mi choque con la vida fue lo más tremendo.


Muchas veces, hasta hoy mismo, la gente me pregunta qué fue lo más duro para
mí: los veintitrés años de prisión, la condena a muerte, la tortura, la separación
de la familia… Yo respondía y respondo siempre con lo más inesperado : “Lo
más difìcil fue la libertad”. Cuando salì tuve que iniciar un duro periodo de
adaptación a la vida. En la prisión solo en sueños volvía a la libertad, a los
recuerdos perdidos. Tenía esa facilidad, casi era un profesor de sueños. Pero
cuando llevaba ya veintiuno o veintidós años encarcelado, observé con
desaliento que esos recuerdos se iban desdibujando y poco a poco desaparecían
de mis sueños, hasta que la cárcel se impuso como única protagonista, en la
noche y en el día de mi cautiverio. En algunos de mis poemas aparece esa
tristeza y el temor del olvido, la angustia de ir perdiendo el recuerdo de las cosas
más elementales (33-6).

La vida

Decidme como es un árbol.


Decidme el canto del rio
Cuando se cubre de pájaros.
Habladme del mar, habladme
del olor ancho del campo,
de las estrellas, del aire.
Recitadme un horizonte
Sin cerradura y sin llaves,
Como la choza de un pobre.
Decidme como es el beso
de una mujer. Dadme el nombre
del amor, no lo recuerdo.
Aun las noches se perfuman
De enamorados con tiemblos

310
De pasión bajo la luna?
O solo queda esta fosa,
la luz de una cerradura
y la canción de mis losas?
Veintidñs aðos…Ya olvido
la dimensión de las cosas,
su color, su aroma…Escribo
a tientas: “el mar”, “el campo”…
Digo “bosque” y he perdido
la geometría del árbol.
Hablo, por hablar, de asuntos
que los años me borraron
(no puedo seguir, escucho
los pasos del funcionario)

Pour Marcos Ana, la meilleure thérapie est que l‟on connaisse ce qui s‟est passé en
Espagne. Il ne s‟agit pas de vengeance, il s‟agit de justice.

3. Commentaires

Lorsque les histoires se rejoignent

oici ce qu‟écrivait une jeune psychologue de Bruxelles, d‟origine espagnole,

V à propos de ce projet de recherche :

Merci beaucoup pour tes textes. Moi aussi, ça me touche de rencontrer


quelqu’un qui connaît cette histoire et surtout qui a osé y entrer si tu vois ce que je veux
dire. Dans notre famille, on ne sait rien et personne ne pose de questions. Je trouve cela
stupéfiant. Ça m’émeut de rentrer dans cette histoire maintenant, mais à la fois je m’en
réjouis. Je dois être prête à présent. Merci de m’avoir entr’ouvert la porte.

311
Voici également une lettre que m‟a envoyée Zalman Shiffer, qui avait appris qu‟une
Espagnole serait au colloque international en Israël sur les enfants cachés. Sur la photo se
trouve Zalman et son « frère » espagnol. Tous deux accueillis dans la même famille belge,
à Bruxelles. Son frère « espagnol » aurait pu être mon père. Depuis ce courrier, je suis
restée en contact avec Zalman Shiffer, nous nous sommes vus en Israël et en Belgique. Il
a retrouvé la trace de cette famille belge en 2010. Malheureusement, Juanito était décédé
quelques années auparavant, mais il a pu connaître le fils de Juanito.

Dear Rejas,

I got your name and e-mail address from Dr. Shaul Harel, and I am writing to you with
the hope that you can help me locate a Spanish boy with whom I lived when I was
hidden in Belgium during WWII.

I was born in 1940 and hidden, between


1942 and 1944, by the Materne family (my
ŖParrainŗ et ŖMarraineŗ), who were also
taking care of a Spanish refugee boy named
Juannito (or ŖWannitoŗ, as we used to call
him). As a matter of fact, I may owe my life
to Juannito’s willingness to accept a little
brother. Unfortunately, we lost contact after
we immigrated to Israel in 1949.

I understand that you are yourself a


descendant from one of the Spanish
Republican refugee children and that you
have carried research on these children, and
hope that you may be in a position of
helping me locate Juannito, and possibly
meet him.

Ill. 14. Zalman Shiffer et son « frère »


espagnol Juannito (ou “Wannito”)

312
I am taking the liberty of enclosing a more detailed letter that I wrote a couple of years
ago on the same subject and some pictures (if necessary I can try to produce better
reproductions).

I apologize for any inconvenience and thank you in advance for any help that you may
be able to extend to me.

Occasionally, you are more than welcome to answer me in French, which is my langue
maternelle, but in which I do not feel confident enough to write.

I am looking forward to meeting you at the April conference in Jerusalem.

Best Regards, Zalman Shiffer.

313
314
CHAPITRE 2

La Shoah et le témoignage

1. Introduction

omme nous l‟avons annoncé dans l‟introduction, nous ferons référence dans

C ce chapitre 2 aux témoignages de la Shoah, qui constituent un autre moment


clé de notre parcours testimonial. Peu de témoins seront ici convoqués, et
ceux qui le seront ont été choisis en raison de la perspective d‟ancrage et d‟ouverture
qui est la nôtre. C‟est ainsi que nous avons privilégié des textes et des auteurs-témoins
avec lesquels nous avons eu un lien réel.

Nous commencerons par des textes de Siegi Hirsch. Commencer ce chapitre par Siegi
Hirsch se justifie non seulement par son apport et le lien qui nous unit à lui, mais aussi
parce que les témoignages qui suivront sont directement liés à la même histoire de la
Shoah, celle des camps d‟exterminations nazis, et, pour certains, à l‟engagement de
Siegi Hirsch après la guerre auprès des enfants qui se retrouvaient sans parents ou
auprès des parents qui étaient trop mal après les horreurs de la guerre pour assumer au
mieux leur rôle auprès de leurs enfants. Hirsch n‟a pas écrit son expérience, et il sera
intéressant ainsi de l‟entendre expliquer ses motivations et comment cependant il
témoigne.

Seront présentés ensuite les témoignages de Robert Fuks, qui n‟a pas écrit directement à
propos de son expérience d‟enfant caché ; de David Susskind, dont l‟engagement est par
lui-même un témoignage et dont l‟expérience a été décrite par d‟autres auteurs et
notamment dans un film documentaire ; de Wolf Glazman, qui a publié récemment un
ensemble de témoignages d‟enfants cachés ; et de Paul Souffrin, qui n‟a pas connu Siegi
Hirsch.

315
2. Les textes

2.1. Siegi Hirsch

‟ai déjà eu l‟occasion de parler de Siegi Hirsch dans l‟introduction de ce travail

J pour exprimer comment sa rencontre avait nourri toute ma sensibilité et mon


intérêt. Ayant suivi huit années de formation en thérapie familiale avec Siegi
Hirsch, j‟ai ensuite poursuivi avec lui une réflexion concernant le travail thérapeutique
en lien avec le traumatisme et sa transmission et j‟ai eu l‟occasion de le rencontrer
plusieurs fois dans le cadre de la préparation de cette thèse. J‟y ai fait écho en évoquant
les notions de témoignage et de transmission générationnelle de la mémoire (1 re partie,
chapitre 2, section 2.3).

Pour Siegi Hirsch, survivant des camps de concentration et d‟extermination nazis,


témoigner relève du devoir de la transmission et de l‟appartenance. Le devoir de
mémoire comporte toujours, pour le témoin, un double aspect : d‟une part, le fait de
raconter l‟événement s‟avère culpabilisant et mortifère (le témoin continue à vivre dans
la mort et parle de cette mort), d‟autre part il lui est en quelque sorte nécessaire d‟opérer
un déni de cet événement afin de survivre (le témoin opère une amnésie des camps et de
l‟Holocauste afin de redevenir comme tout le monde).

Siegi Hirsch s‟est toujours refusé à faire un exposé, un récit, un film présentant
comment se sont passées pour lui ces années de sa vie. « Je ne survivrais pas », dit-il1. Il
évoque un aspect culpabilisant à partir de questions posées aux témoins : comment ont-
ils survécu, qu‟ont-ils fait pour survivre ? ou des réflexions entendues quinze jours
après la sortie des camps : t‟as bonne mine. Dès qu‟on parlait, on s‟isolait... Dès qu‟on
parlait de ceux qui étaient partis, cela confrontait avec sa propre mort ou avec l‟angoisse
du survivant. Ainsi les documentaires filmés où il est invité à participer depuis quelques
années montrent davantage ce qu‟il appelle « aller dans le sens de la vie ». On y voit
ainsi Hirsch comme thérapeute, comme ami, comme éducateur dans les homes, etc.

Dès lors, dit-il, je me protège et j‟en parle en positif, je parle de la fraternité, du théâtre,
notamment lorsque j‟en parle aux petits enfants, tout dépend à qui on en parle. Car bien

1
Nous nous référons ici à notre entretien avec Siegi Hirsch du 30 octobre 2008.

316
des choses qui ont été vécues sont innommables, non formulables, et pour soi le deuil
est impossible par rapport aux fantasmes dans les camps (mourir dans un lit, par
exemple, et pas comme un chien). Un mécanisme de déni opère donc nécessairement,
sinon on crève, sinon les cauchemars de la nuit restent encore présents la journée.
L‟essoufflement, le battement de cœur sont indescriptibles.

Réactiver les souvenirs est toujours accompagné d‟angoisse. Ainsi, quand je parle aux
enfants du tatouage du numéro, je le fais dans la non-dramatisation. Parler aux enfants
et aux petits enfants réactive de manière étonnante la symbolique de la mémoire et
confronte le témoin à la manière de gérer cette mémoire, au fait de penser trop à ceux
qui sont passés, au comment ça se fait que je suis là. Le témoin se rend compte que sa
mémoire spécifique est contaminée par son expérience personnelle, par le phénomène
de la mémoire sélective.

Siegi Hirsch : au cœur des thérapies

Lorsque Pierre Fossion et moi décidâmes d‟écrire sur Siegi Hirsch, après avoir suivi son
enseignement, nous échangeâmes nos réflexions quant à notre expérience de formation
chez lui. Il en ressortait que nous étions marqués par « son originalité, son intelligence
et son humanisme » (Fossion & Rejas, 2001).

Professionnel reconnu dans de nombreux pays, Hirsch n‟appartient à aucune institution,


il ne pratique qu‟en privé, se défend d‟avoir jamais fait école et se tient à l‟écart des
congrès et des rencontres internationales. Ce paradoxe est sans doute une conséquence
de sa réticence à écrire.

Ainsi naquit notre souhait d‟utiliser l‟écriture comme complément de la transmission. À


notre grande joie, Hirsch a accepté notre projet et y a participé de façon très
enthousiaste. Pourquoi nous ? Pourquoi à ce moment-là ? Hirsch avait 72 ans au
moment où ce travail débuta. Était-il alors plus serein et maîtrisé par rapport aux
événements dramatiques de son existence ? Pouvait-il alors se permettre de laisser une
trace écrite de son histoire ?…

317
La relation d‟élèves à maître que nous entretenions avec lui ainsi que la différence d‟âge
nous séparant ont facilité ces échanges. Comme il nous le dit : « J‟ai toujours pensé que,
de toute façon, chacun a son monde fantasmatique et que, dans une rencontre, il y a
toujours de l‟irrationnel. Pourquoi vous, alors que, depuis des années, certains insistent
et me le proposent ? Peut-être parce que c‟est vous, parce que cela se fait ici, chez moi.
Tout est une question de processus de vie. Quoi qu‟il en soit, je ne souhaite pas que
vous vous contentiez de faire un travail de secrétaire. Vous devez être créatifs »
(Fossion & Rejas, 2001, pp. 15-16).

Ainsi prit forme notre projet, sur base de rencontres avec Siegi Hirsch et avec plusieurs
de ses anciens élèves. Les témoignages étaient dispersés vu que l‟œuvre de Hirsch a
essaimé dans plusieurs pays européens. Pierre et moi étions en position de « témoin de
témoins », en position d‟écrire pour témoigner. C‟était notre motivation et nous
pensions faire ainsi œuvre de créativité. À la fin de notre introduction, nous précisions
ceci :

Ce livre n‟est pas une biographie au sens strict du terme, ni un livre


exclusivement théorique. Il se situe entre les deux. Son but est de montrer
comment Hirsch, au lieu de se laisser emprisonner par son histoire, a pu mettre
à profit des événements de vie traumatisants pour non seulement développer
une pensée originale, mais aussi la communiquer de manière peu ordinaire. […]
Son histoire personnelle a déterminé la progression des modèles avec lesquels il
a travaillé. Il laisse en héritage aux générations qui lui succèdent des acquis
constitués de victoires remportées sur la folie et la perversion. Il nous offre une
progression dans la compréhension du fonctionnement humain. […] Lorsque
Hirsch refuse de se définir comme un théoricien, nous sommes en désaccord
avec lui. L‟ensemble de son œuvre est organisée autour d‟un fil conducteur. Un
homme à qui la jeunesse fut volée a œuvré toute sa vie pour trouver le moyen
d‟améliorer et de préserver celle des autres. Tout le travail de Hirsch tend à
éviter que la plus jeune génération ait à payer, par ses souffrances, les
traumatismes subis ou les erreurs commises par ses ascendants » (Fossion &
Rejas, 2001, pp. 18-19).

318
Bien que le but du livre ne fût pas d‟en rester à la Shoah, à l‟expérience des camps de
Siegi Hirsch, il était évident que le livre ne pouvait commencer que par son expérience
de la déportation à l‟adolescence. Ce vécu influencera inexorablement sa vie privée et
professionnelle.

Dès son enfance allemande, Hirsch a été, à l‟instar de tous les Juifs d‟Allemagne,
soumis au régime nazi et confronté à la montée en puissance de l‟antisémitisme au sein
d‟une société ne trouvant son équilibre que par la désignation d‟un bouc émissaire. Il
appartient en effet à un groupe social dont les membres jouent le rôle du « patient
désigné » au sein d‟un système pervers prêt à les sacrifier au nom d‟un soi-disant intérêt
général.

En 1938, quelques jours avant la « nuit de cristal », Hirsch fuit avec sa mère vers la
Belgique où se trouve son père, ayant dû déjà quitter l‟Allemagne en raison de ses idées
communistes et de son statut de juif. La famille s‟installe alors à Bruxelles et Siegi
fréquente une école à Bruxelles, où il rencontre des enfants dont il ne connaît pas la
langue et pour lesquels il est un étranger. Mais, contrairement à ce qu‟il avait vécu en
Allemagne, il y découvre alors solidarité et partage.

En août 1942, les Allemands envoient un courrier à chaque famille juive exigeant
qu‟une personne par famille se désigne afin d‟aller, soi-disant, travailler en Allemagne.
Pour épargner sa mère, Hirsch se présente aux autorités allemandes. Âgé de 17 ans, il
est déporté dans les camps de concentration nazis. Le convoi dont il fait partie se
compose de mille quatre cents personnes, dont seulement une trentaine survivront. Il
séjournera dans sept camps différents, parmi lesquels Birkenau, Auschwitz et
Buchenwald.

Hirsch parle très peu de cette expérience extrême. Lorsqu‟il l‟évoque, ce n‟est pas dans
le but de décrire des événements Ŕ qui sont par nature indicibles Ŕ, mais c‟est dans un
souci de comprendre l‟influence qu‟a eue la déportation sur son existence. Dans les
rares propos, fragmentaires, qu‟il a livrés sur cette période de sa vie, il témoigne de ceci
en 1996 :

319
Dans le monde de la barbarie nazie, la première urgence était la survie physique,
c‟est-à-dire apprendre à gérer ses instincts et ses pulsions de telle sorte qu‟ils ne
mettent pas l‟existence de l‟individu en danger. […] Il fallait effacer les
sentiments, la colère, la rage, la tristesse, effacer la douleur physique et psychique
parce que, si nous laissions ces manifestations apparentes, nous nous mettions en
danger. Beaucoup de survivants ont appris à pleurer sans larmes, à rire sans
sourire, à ne pas s‟exprimer. Il fallait également effacer de sa mémoire les pensées
de filiation. Beaucoup étaient arrivés dans les camps avec leur famille et ils étaient
les seuls survivants. S‟ils y pensaient, la mort était préférable au sentiment de
culpabilité.

Les juifs déportés avaient peut-être une capacité spécifique, transmise, de trouver à
l‟intérieur de chaque cauchemar un rêve, la fraternité, et à l‟intérieur de chaque
rêve, un cauchemar, la mort d‟un ami. Vous ne saviez jamais si celui avec qui
vous parliez serait encore en vie le lendemain. Ceux qui ont survécu comme moi
ont inévitablement accompagné presque tous les soirs quelqu‟un qui partait.

Tous les matins nous vivions notre propre mort, car, tous les matins, il y avait la
sélection. À 5 heures du matin, il fallait être hors des blocs et si quelqu‟un n‟y était
pas, quelle qu‟en soit la raison, il recevait le passeport pour partir en fumée. Ce qui
est certain, c‟est que nous le savions et que nous vivions donc dans la mort. Nous
savions très bien ce qui se passait dans les sélections, car nous recevions ces
informations par les autres détenus dès notre arrivée. Comme était-il possible de
survivre ? Nous créions l‟irréalité de la réalité, nous ne vivions pas dans la réalité,
mais bien dans le rêve ou le cauchemar. Si nous pensions à la réalité, il valait alors
mieux se tuer. Seul le rêve permettait de fantasmer que cela se terminerait un jour.

De l‟expérience des camps de la mort, Hirsch nous dit qu‟il apprend que les individus
ne changent réellement que dans des situations de danger. Cela le rendra méfiant à
l‟égard des modèles thérapeutiques se fixant le changement prédictible comme but.

Il y comprend aussi l‟importance du monde fantasmatique des individus, ce dernier


étant le seul refuge contre la barbarie. Survivre dans les camps, c‟était faire entrer le
rêve dans le cauchemar et empêcher le cauchemar de pénétrer le rêve. À ce propos, il

320
explique l‟importance qu‟avait pour lui l‟observation des oiseaux survolant les camps
de la mort et l‟attrait qu‟il garde pour les endroits clairs, dégagés de tout vis-à-vis.

Dans les camps, en dépit de l‟omniprésence de la mort, les individus tentaient, par
l‟établissement d‟un dialogue, une survie au moins temporaire. Du fait du poids qu‟il
accorde au dialogue, Hirsch ne se sentira jamais à l‟aise dans les stratégies du silence
des psychanalystes.

De plus, il y découvre l‟importance du langage analogique puisque des prisonniers de


toutes les nationalités, parlant toutes les langues, se côtoyaient dans les camps. Cela ne
va pas sans rappeler Primo Levi relatant son expérience concentrationnaire :

Je comprends qu‟on m‟ordonne de me taire, mais, comme ce mot est nouveau pour
moi et que je n‟en connais pas le sens ni les implications, mon inquiétude ne fait
que croître. Le mélange des langues est un élément fondamental du mode de vie
d‟ici. On évolue dans une sorte de Babel permanente où tout le monde hurle des
ordres et des menaces dans des langues parfaitement inconnues, et tant pis pour
ceux qui ne saisissent pas au vol.

Cette expérience trouvera son prolongement chez Hirsch dans l‟usage qu‟il fera, dans
son travail de formateur, de la sculpturation qui permet de vitaliser, dans la famille du
thérapeute en apprentissage, les liens symboliques entre les générations. La
sculpturation permet d‟introduite le langage analogique et de créer des images qui ne
s‟effacent pas. Le corps vit la situation à travers les mouvements, notamment lorsque
certains sentiments ne peuvent être traduits en mots.

L‟expérience des camps est aussi l‟occasion pour lui de mesurer l‟importance du
contexte dans lequel les événements surviennent, puisqu‟un changement de contexte
modifie les normes, les valeurs et les hiérarchies du système et confère une signification
différente à un incident donné.

De même, il développe la conviction qu‟un système ne peut se comprendre uniquement


en termes de réciprocité et de circularité. Dans un couple ou dans un groupe, à un
moment donné, un individu peut entraîner les autres dans son propre monde
fantasmatique comme le ferait le courant d‟une rivière.

321
La violence de l‟univers concentrationnaire lui rappelle constamment que, dans un
système, il existe des responsabilités et des éthiques individuelles, que pouvoir et
responsabilités ne sont pas les mêmes pour tous. Celui qui viole et celui qui subit le viol
ne peuvent pas avoir le même niveau de responsabilité et ne peuvent pas être considérés
comme appartenant tous deux à une boucle rétroactive dans laquelle le comportement
de la victime expliquerait partiellement celui de son bourreau.

Il saisit aussi l‟importance du transgénérationnel. Les individus déportés emmenaient


leurs souvenirs de la vie avant les camps et leurs rêves de refonder une famille. Enfin, il
ressent qu‟abandon et séparation peuvent être associés à désintégration, que les deuils
peuvent être impossibles et que le rejet peut être mortel.

À la sortie des camps, âgé de 19 ans, Hirsch ne retrouve à Bruxelles que sa mère, son
père étant mort en déportation. Le traumatisme consécutif aux camps commence avec la
Libération. « Revivre » après cette expérience nécessite un nouvel apprentissage et une
lutte constante pour ne pas se laisser aspirer par la mort. Le combat mené par les
rescapés est un combat permanent dont l‟issue est toujours incertaine, comme l‟illustre
ce texte à propos du suicide de Stefan Zweig :

Si le suicide est presque toujours un ultime message adressé au monde, que


signifient aujourd‟hui la mort de Stefan Zweig ou celle de Walter Benjamin,
suicidés en 1942, l‟un au Brésil avec sa femme, l‟autre à la frontière espagnole ?
Les désertions plus récentes de Primo Levi, Bruno Bettelheim ou Jerzy Kosinski,
qui furent en quelque sorte rattrapés par l‟horreur, n‟ont-elles pas au fond la même
cause lointaine, mais toujours efficiente, la barbarie nazie ? Si cela est vrai, faut-il
en conclure que, sur un certain plan, dans certaines âmes abolies ou détruites, les
nazis auraient gagné la partie ? Se suicider après avoir survécu, n‟est-ce pas
témoigner d‟un échec final de la survie, de la vanité de l‟espoir dont l‟abbé Pierre
et Roger Garaudy se font des grâces infâmes sur le dos de la Shoah ? Faut-il voir
Auschwitz comme une bombe à retardement interminable, une persécution sans
fin, vouée à perpétrer ses siècles ? Car ils sont innombrables, les suicides,
immédiats ou différés, qui ont trouvé leur origine dans cette explosion de la

322
conscience causée par l‟hitlérisme et dont la fission de l‟atome ne fut que l‟un des
effets2.

Hirsch explique qu‟à la sortie des camps, la société n‟a manifesté ni compréhension ni
compassion à l‟égard des survivants. Alors que les résistants et les communistes sont
accueillis comme des héros, retrouvent une famille et un tissu social, les juifs ne
retrouvent que le vide. Les juifs rescapés sont coupables d‟avoir survécu. Ils doivent se
taire et ne pas évoquer leurs souvenirs qui dérangent une société pleine d‟espoirs et dont
toute l‟énergie est consacrée à la reconstruction. De plus, les émotions et les terreurs
vécues par les rescapés sont impossibles à partager.

Comme nous l‟avons dit plus haut en début de section à propos de devoir de mémoire,
Hirsch estime que les revenants de l‟Holocauste avaient deux possibilités : soit ils
continuaient à vivre dans la mort et parlaient de cette mort, soit ils faisaient une amnésie
des camps et de l‟Holocauste afin de redevenir comme tout le monde. Vivre et penser
étaient deux choses incompatibles. Se souvenir signifiait rester dans la dimension de
mort et, si l‟on restait dans cette dimension, il n‟y avait pas de raison de créer une
famille parce que la faire vivre dans ces souvenirs équivalait à la condamner d‟avance.
Il s’agissait donc ou de survivre ou de transmettre 3.

En 1996, Hirsch nous précisait qu‟il était par conséquent primordial pour échapper au
cauchemar « de devenir un homme ou une femme sans ombre, sans passé, sans
histoire ». S‟il était difficile de parler, il était impossible d‟être compris. En effet, dans
les camps, existait le besoin de partager des émotions, de mettre des mots sur les absents
de la famille. Cet échange indispensable éveillait chez l‟autre des résonances profondes.
À la sortie des camps, l‟innommable n‟éveillait aucune résonance chez ceux qui
n‟avaient pas vécu la déportation. Les survivants savent ce qu‟est la peur pendant la
sélection, une peur commune, un contexte commun, une même histoire. En revanche,
ceux qui n‟ont pas connu le contexte expriment au récit des survivants de la douleur,
éventuellement de la terreur, mais ils ne comprennent pas le sens de cette douleur, ils
exagèrent, ils dramatisent. […]

2
Les solitudes de Stefan Zweig, Le Nouvel Observateur, n° 1725, 1997.
3
Interview de Siegi Hirsch par M. Neuburger, Bruxelles, le 4 décembre 1995, archives de S. Hirsch.

323
Semprún, Wiesel ne demandent pas à être consolés. Ils veulent que la Shoah reste dans
la mémoire des autres et que les autres générations se battent contre ce type de
répétition. Ils ne demandent pas à être consolés, car ils sont inconsolables. Levi et
Bettelheim, eux, vivaient leur vie dans la mort. Ils sont partis, car leur vie n‟avait plus
de sens et le langage qu‟ils comprenaient le mieux était celui de la mort4. Siegi Hirsch a
visiblement réussi une lente « métabolisation de ce traumatisme », ce qui lui a permis
d‟y survivre, de fonder une famille et même d‟affirmer que les camps de concentration
ont été une « partie de son université ».

Au moment de la rédaction du livre que nous lui consacrions (Fossion & Rejas, 2001),
Hirsch considérait cette expérience comme un des organisateurs de son « Moi », une
expérience qui influence constamment son travail de thérapeute et de formateur. Ce
travail d‟autoréparation ne s‟est pas fait évidemment sans peine et a commencé dès la
fin de la guerre quand il décida de s‟occuper de jeunes enfants juifs afin de les aider à
revivre. Il choisit ainsi de combattre les conséquences de la déportation là ou la vie
commence, d‟« aller dans le sens de la vie ». Cette décision lui permit en outre de
respecter un engagement moral pris dans les camps de concentration, celui de s‟occuper
des enfants de ceux qui n‟ont pas eu la chance de survivre.

Il précise encore qu‟il lui est toujours impossible de réactiver certains souvenirs et d‟en
encombrer sa mémoire. Il refuse de raconter certains événements de sa vie, pour se
protéger, mais aussi pour protéger ses proches, car il lui semble inhumain de leur
imposer des images intolérables. Il dénonce ce qu‟il appelle la « technique du
fossoyeur », qui consiste à creuser trop profondément le passé, en exhumant du matériel
inutilisable. Il ajoute : « À quoi sert de se fixer sur le passé, le présent le contient à
souhait ».

Pour cette même raison, alors qu‟il est un des survivants à avoir séjourné le plus
longtemps dans les camps de la mort, Hirsch a refusé de participer au recueil et à
l‟enregistrement de témoignages par la fondation que Steven Spielberg a financée après
avoir réalisé le film La Liste de Schindler. Les apports de Hirsch se situent à un autre

4
Ibid.

324
niveau : c‟est par sa pensée ainsi que par son travail de pédagogue et de
psychothérapeute qu‟il verse sa contribution à l‟indispensable souvenir collectif.

Ainsi, de l‟expérience concentrationnaire, Hirsch a-t-il développé, entre autres


enseignements, un esprit d‟indépendance et d‟originalité. Il refuse d‟être inféodé à une
croyance politique ou religieuse. Il exprime un sentiment de méfiance envers les
philosophes rigides ou les modèles de pensée prônant une vérité unique, éliminant les
autres écoles au nom de cette « Vérité ». Il s‟associe à la réflexion d‟André Green, qui
affirme dans ses entretiens avec Manuel Macias, qu‟il ne veut être « ni le vassal d‟un
suzerain ni le suzerain d‟un vassal » (Fossion & Rejas, 2001).

Au début des années 1990, Hirsch fut convié à animer une journée de réflexion
organisée par d‟anciens enfants cachés (expression qui désigne les enfants juifs qui,
durant la Seconde Guerre mondiale, ont dû se réfugier dans des familles ou des
institutions non juives afin d‟échapper au nazisme). Cette « adoption » forcée a eu des
conséquences psychologiques importantes sur ceux qui l‟ont vécue, notamment pour
avoir dû changer leur nom afin de survivre et pour avoir ignoré le sort de leurs parents
pendant de nombreuses années). Il imposa, comme condition sine qua non à sa
participation, de ne pas devoir parler de leur passé traumatique. Il souhaitait que cette
réflexion commune s‟intéresse uniquement à la manière dont, depuis la fin de la guerre,
ces anciens enfants cachés avaient réussi à vivre, à recréer une famille, à se construire
une situation sociale et à s‟intégrer dans des groupes d‟appartenance. Voici ce qu‟il
disait lors de cette conférence :

Il y a quelque chose que je n‟ai pas accepté, c‟est l‟accompagnement dans la mort.
Il y a dix ans, on m‟a demandé de participer à ce genre de projet. Cette idée me
dérangeait. J‟ai répondu : « Si vous me créez une structure pour aider les gens à
vivre jusqu‟à la dernière minute, je veux bien y participer, mais l‟accompagnement
dans la mort, je ne veux pas le faire. Je l‟ai trop fait dans les camps et je sais que
ce qui préoccupait les gens jusqu‟à la dernière minute, c‟était la vie, pas la
mort… ».

325
À la fin de la guerre, Hirsch a 20 ans. Il fait partie de mouvements de jeunesse juifs. Il
contribue avec David Susskind et Victor Cygielman5, à la création du Centre
communautaire laïc juif (CCLJ) à Bruxelles6. Très vite, raconte Hirsch, les groupes
occupent une place importante dans mon existence. Car, dit-il « moi, je viens de la
génération où beaucoup d‟intellectuels devenaient communistes. Tous les penseurs
étaient à gauche. Les théories de groupe étaient une réaction à la guerre. Il fallait se
protéger. Le groupe était devenu une sécurité. »

Par le biais de ces mouvements de jeunesse, il travaille à Lasne, près de Bruxelles,


pendant les vacances de l‟année 1946, comme moniteur, dans une des institutions créées
par l‟Aide aux Israélites victimes de la guerre (AIVG). Ces institutions sont financées
par la communauté juive américaine et accueillent des enfants dont les parents sont
morts dans les camps ou dont les parents, du fait de séquelles physiques, psychiques ou
de problèmes économiques, sont incapables d‟assurer l‟éducation. Ces enfants sont
rescapés des camps de la mort ou ont été cachés pendant la guerre, le plus souvent dans
des établissements religieux catholiques.

Ces institutions sont supervisées par des psychologues et des pédagogues américains,
qui remarquent très vite les talents de Hirsch pour le travail institutionnel avec les
enfants et les adolescents. Ils lui proposent d‟abandonne les études artistiques qu‟il
venait d‟entreprendre, de suivre une formation d‟éducateur et de continuer à travailler
dans ces institutions. En échange de quoi, lorsque tous les enfants devenus adultes et
que ces institutions fermeront, la communauté juive américaine lui paiera les études de
son choix.

En 1949, Hirsch âgé de 24 ans devient le directeur d‟une institution de l‟AIVG, dans
une commune de Bruxelles. Lors d‟une conférence à Liège en 19997, Hirsch dira à
propos de cette expérience :

Eux et moi avions été traumatisés, eux et moi étions des survivants, eux et moi
tentions d‟effacer notre mémoire. Ils ne parlaient pas de leurs parents, je ne parlais

5
Correspondant en Israël pour le journal Le Soir dans les années 1990.
6
Nous en reparlerons ci-dessous dans la section 2.3 à propos de David Susskind.
7
Conférence donnée à l‟occasion du 20è anniversaire du Centre de formation à la thérapie familiale.

326
pas des camps. Nous avions tacitement convenu de n‟exprimer ni notre rage ni
notre tristesse. Comme des enfants abusés ou battus, nous diluions notre
souffrance dans des événements du quotidien.

La notion de transmission

Il est éclairant, à ce point de notre progression, d‟approfondir la notion de transmission


et plus particulièrement la transmission inter- et transgénérationnelle (Fossion & Rejas,
2007).

Lorsqu‟on s‟intéresse à la manière dont les êtres humains communiquent, il convient de


distinguer l‟horizontalité de la transmission, immédiate et synchronique, de la
verticalité de la transmission. Celle-ci, diachronique et traversant les générations,
implique un filtrage au moins partiel des informations par celui qui en assure la
transmission, lui conférant ainsi le pouvoir de décider ce qui doit et ne doit pas être
transmis. Cette dualité des mécanismes de transmission s‟illustre dans la distinction
existant entre « culture du flux » et « culture du stock ». La culture du flux procède du
médiatique, elle est éphémère, fugace, vite acquise, vite oubliée. Le stock, au contraire,
c‟est l‟écrit, l‟imprimé, le livre, la bibliothèque, le dispositif éducatif en général qui
invite à perpétuer, en l‟enrichissant d‟une génération à l‟autre, l‟humanité de chacun.

L‟intérêt croissant porté par notre société contemporaine à la transmission diachronique


des informations s‟explique sans doute par plusieurs phénomènes :

Nous avons vécu il y a peu les cérémonies de commémoration de la fin de la


Deuxième Guerre mondiale et de la libération des camps de concentration. Ces
moments ont sans doute été de puissants réactivateurs de souvenirs collectifs du
dernier traumatisme majeur ayant touché l‟ensemble de la population d‟Europe
occidentale.

Actuellement croît en Europe occidentale la troisième génération n‟ayant pas été


directement impliquée dans un conflit armé. Cette situation historique
exceptionnelle permet de prendre une distance par rapport aux guerres, permet de

327
les métaboliser, de les symboliser et autorise un questionnement du passé. En effet,
souvent dans l‟histoire de l‟humanité, et comme nous pouvons malheureusement
l‟observer dans d‟autres pays, les blessures consécutives à une guerre sont à peine
cicatrisées qu‟une autre situation dramatique vient prendre le relais et mobiliser
toute l‟énergie disponible.

Le vieillissement de notre population rend possible la coexistence de quatre


générations et donc la confrontation directe et vivante avec des éléments du passé.

Nous sortons du modèle social prôné par la révolution de mai 68 qui avait cru
pouvoir faire table rase du passé.

Notre société est confrontée à la faillite du principe de l‟État providence, qui se


voulait garant de l‟indépendance économique de chaque génération et du bien-être
social. Dès lors, des liens d‟obligation et d‟assistance intergénérationnelle
réapparaissent.

Dans le champ des psychothérapies, le concept de transmission diachronique des


informations se conceptualise à travers les notions de transmission
intergénérationnelle (TIG) et de transmission transgénérationnelle (TTG). La TIG
est constituée d‟éléments psychiques inconscients non élaborés traversant l‟espace
psychique sans appropriation possible, et peut concerner des générations qui ne se sont
jamais côtoyées (Ney, 1989, pp. 594-601).

Les interrogations par rapport à la transmission transgénérationnelle sont déjà présentes


à la naissance de la psychanalyse. Un de ses mythes fondateurs, le complexe d‟Œdipe,
met deux générations en scène et illustre la destruction de la succession naturelle des
individus sous effet de la poussée pulsionnelle. De plus, le concept du Surmoi est sans
doute la première tentative de théorisation de la transmission transgénérationnelle
puisque le Surmoi de l‟enfant ne se développe pas sur le modèle parental, mais sur celui
du Surmoi parental (Ney, 1989). Freud, par ses interrogations sur la transmission
ontogénique et phylogénétique8 souligne qu‟un individu est divisé entre la nécessité

8
Ontogenèse : transformations subies par l‟individu depuis la fécondation de l‟œuf jusqu‟à la constitution
de l‟être. Phylogenèse : recherche de l‟arbre généalogique des organismes.

328
d‟être à soi-même sa propre fin et celle d‟être le maillon d‟une chaîne à laquelle il est
assujetti.

Dans Totem et Tabou, Freud différencie la transmission par identification aux modèles
parentaux, qui se rapporte à l‟histoire du sujet, de la transmission générique qui
concerne les traces mnésiques des relations aux générations précédentes, c‟est-à-dire la
préhistoire du sujet. Selon lui, « force nous est d‟admettre qu‟il n‟y a pas de processus
psychique plus ou moins important qu‟une génération soit capable de dérober à celle qui
la suit » (Ferenczi, 1992). Dans Pour introduire le narcissisme, il parle de transmission
à partir de ce qui manque, le narcissisme de l‟enfant se construisant à partir de ce qui
manque à la réalisation des désirs des parents (Fossion & Rejas, 2001).

Freud parle aussi de compulsion à la répétition et de névrose de destinée. Dans Moïse


et le monothéisme, il souligne une fois encore que « l‟héritage archaïque de l‟homme
n‟englobe pas seulement des dispositions, mais aussi des contenus, des traces mnésiques
relatives au vécu de générations antérieures. Du même coup, l‟ampleur aussi bien que la
portée de l‟héritage archaïque se trouveraient accrues de manière sensible. »

Enfin, pour Freud, la répétition vient à la place du souvenir, la répétition traduisant en


actes ce qui a été oublié et refoulé. La répétition9 témoigne de l‟échec de la
symbolisation. Elle est une fixation au traumatisme, permettant une maîtrise de la
situation de déplaisir et une modalité d‟identification à l‟agresseur (voir Ciccone, 1995,
pp. 29-50).

À la fin des années 1970, les travaux de Torok et Abraham (1978) introduisirent les
notions de crypte et de fantôme. Si l‟élaboration psychique d‟un traumatisme ne se fait
pas à une génération, il en résulte un clivage chez le sujet qui devient porteur d‟une
crypte de par la présence de cet événement indicible. La génération suivante doit
composer avec le clivage partiel de la précédente. Elle le fait en mettant en place un
clivage qui concerne l‟ensemble de son psychisme et devient ainsi porteuse d‟un
fantôme : l‟événement n‟est plus indicible mais innommable, il ne peut faire l‟objet
d‟aucune représentation verbale, le contenu du secret est ignoré, seule son existence est

9
En ce qui me concerne, j‟aborde plutôt cette notion sous l‟angle de la continuité bien plus que de la
répétition. Mais ce n‟est pas l‟objet premier de notre réflexion.

329
pressentie. À la troisième génération, seuls des comportements ou des réactions
affectives incongrus peuvent persister. Le fantôme est une formation de l‟inconscient
qui a pour particularité de n‟avoir jamais été consciente et de résulter du passage de
l‟inconscient d‟un parent à l‟inconscient d‟un enfant. La crypte est l‟espace psychique
occupé par le fantôme. Le fantôme est étranger au sujet qui le porte, mais n‟est pas
inerte. Constitué de matériel non symbolisé, il va fonctionner comme point d‟appel pour
un travail intense de symbolisation destiné à combler la lacune (Ney, 1989).

D‟autres auteurs psychanalytiques se sont penchés sur la TTG, qu‟il s‟agisse :


- de Jung, pour qui certains archétypes sont transmis d‟une génération à l‟autre (Haley,
1976),
- de Françoise Dolto : « Ce qui est passé sous silence à la première génération est porté
dans son corps par la deuxième » (Delassus, 1993),
- de Lacan : « Ce qui, dans l‟imaginaire parental, n‟a pas été symbolisé, revient comme
réel pour l‟enfant » (Cramer & Palasio-Espasa, 1993),
- de Kaës, abordant la transmission d‟objets transformables et non transformables10,
- ou encore de P. Aulagnier, décrivant la double mission dont est porteur le nouveau-
né : se constituer comme sujet et prendre à son compte les énoncés fondateurs du
groupe, afin d‟assurer l‟immoralité de l‟ensemble (Aulagnier, 1975).

Les systémiciens se sont eux aussi intéressés de longue date aux questions relatives à
la TTG et à la TIG. Jacques Miermont, dans son Dictionnaire de thérapie familiale
(1981), développe la question de la mémoire transgénérationnelle : « Les mémoires
transgénérationnelles sont des dispositifs de stockage d‟informations liées à
l‟acquisition des données de l‟environnement par les organismes vivants, telles
qu‟elles se transmettent et se modifient dans la succession des générations […]. Les
mémoires familiales sont la partie des mémoires transgénérationnelles qui assurent la
transmission culturelle des ascendants aux descendants, par l‟intermédiaire des
apprentissages individuels […]. Seule la présence simultanée de plusieurs membres de

10
Les objets non transformables sont impossibles à métaboliser parce qu‟aucune représentation de mots
n‟est possible. La clinique fait apparaître la non-transmission ou les transmissions de l‟inerte, de l‟objet
mort, des enkystements et des fossilisations psychiques. Alors que les objets psychiques inconscients dits
transformables auraient la structure du symptôme ou du lapsus, ils se transforment tout naturellement au
sein des familles : ils forment la base et la matière psychique de l‟histoire que les familles transmettent à
leurs descendants de génération en génération.

330
la famille activera certains types de mémoire » (cité dans Fossion & Rejas, 2007,
pp. 231-247).

Comme on le voit, la TTG et la TIG sont souvent évoquées pour éclairer des situations
cliniques telles que les traumatismes sexuels, la répétition familiale de la violence et
les conséquences multigénérationnelles de traumatismes majeurs, tels ceux liés aux
guerres.

Mais il importe de garder à l‟esprit que la TTG et la TIG, en permettant la passation


des acquis d‟une génération à l‟autre, jouent un rôle actif dans la construction de
l‟histoire de chaque sujet et de chaque famille. Les héritages psychiques garantissent
la conservation des acquis mais, par ailleurs, transmettent à la génération suivante la
charge de trouver en réponse aux questions restées en souffrance dans les générations
précédentes.

Pour Siegi Hirsch, « lorsqu‟on se rend compte que la dimension de la Shoah est là,
pénétrante, […] il s‟agit alors de réfléchir, en connaissant ce cadre historique, à la
destinée de ces familles ; cette identité familiale est un outil de réflexion pour un
certain groupe d‟individus, de familles. Ces revenants des camps et leurs descendants
ont pour moi une dimension historique et politique à part. Cette réalité n‟avait pas été
prise en compte par la majorité des thérapeutes qui se réfugiaient derrière des
constructions théoriques, parce qu‟ils ne pouvaient pas non plus penser l‟impensable.
Ce que les revenants avaient vécu leur était incompréhensible et lorsqu‟ils
commençaient à le comprendre, ils se sentaient coupables » (cité dans Fossion &
Rejas, 2007, pp. 231-247).

La première génération

À la libération, la principale obligation que ressentent les survivants de la Shoah est


celle de continuer la vie en (re)fondant une famille. Mais, du fait des séquelles
psychologiques de la déportation, certains d‟entre eux sont susceptibles de rencontrer
des difficultés importantes dans l‟accomplissement de leurs rôles d‟époux et de
parents. La conséquence intrapsychique du traumatisme subi peut prendre la forme

331
d‟une mort psychologique constituée de plages d‟émotions éteintes, que Levine
appelle l’indisponibilité affective. Toute leur énergie est aspirée par leur désir de
procurer un bien-être matériel à leur famille. Ce surinvestissement de la sphère
professionnelle est un mécanisme de défense efficace, les protégeant contre l‟horreur
de leurs souvenirs.

Par ailleurs, ces survivants ne livrent à leurs enfants pratiquement aucune information
relative à leur passé. Il s‟agit pour eux d‟oublier, de refouler. Soit ils continuent à
vivre dans la mort et parlent de cette mort, soit ils font une amnésie afin de redevenir
comme tout le monde. Se souvenir signifierait rester dans la dimension de mort et
rendrait impossible la (re)création d‟une famille, car la faire vivre dans ces souvenirs
équivaut à la condamner d‟avance. Devant le dilemme survivre ou transmettre, le
silence devient leur principal outil de communication, introduisant ainsi une rupture
dans l‟héritage diachronique de ces familles.

Chez les survivants, deux faits viennent menacer la transmission des mythes. D‟une
part, les outils de transmission sont le plus souvent inaccessibles, car ils ont disparu
dans la tourmente. D‟autre part, les survivants ont abandonné leurs anciens mythes au
profit de règles de survie.

La deuxième génération

Les membres de la deuxième génération ne vivent les effets du traumatisme de la


Shoah qu‟indirectement, par les références que leur parents y font. Ils représentent
pour leurs parents une forme de réassurance, car ils attestent la survie familiale. Ils
sont soumis à un surinvestissement émotionnel et à un renversement des rôles : ce
sont eux qui protègent leurs parents de leurs angoisses, ce sont eux qui confèrent un
sens à l‟existence de leurs parents ; ils deviennent ainsi, symboliquement, les parents
de leurs parents. Ces derniers ne portent qu‟un regard dichotomique sur leur
développement : étudient-ils bien à l‟école ou sont-ils des cancres, sont-ils polis ou
représentent-ils une honte pour leurs parents ? Leurs besoins affectifs passent au
second plan.

332
Les membres de la deuxième génération comprennent dès leur jeune âge que la tâche
la plus importante qu‟ils ont à remplir est d‟être « bon enfant ».

De plus, il leur est implicitement demandé de ne pas métacommuniquer sur le silence


de leurs parents : le recours au savoir historique relatif à la Shoah est impuissant à
combler les non-dits familiaux.

Les membres de la deuxième génération sont partagés entre deux sentiments


contradictoires à l‟égard de leurs parents, oscillant entre un désir de les protéger et un
sentiment de culpabilité nourri par la colère qu‟ils ressentent à leur égard. Cette
ambivalence interfère avec leur processus d‟autonomisation. Toute relation affective
établie en dehors du cercle familial étant vécue comme un abandon des parents. De
plus, ils éprouvent un sentiment de dépendance affective important vis-à-vis de leurs
enfants à qui ils demandent réparation pour leur propre jeunesse entachée.

La troisième génération

La troisième génération encaisse l’onde choc du traumatisme. À cause des différentes


difficultés d‟autonomisation de leurs parents, les membres de la troisième génération
n‟expérimentent pas un climat familial leur autorisant de nouvelles formes
d‟expression. Tout est peur et angoisse, aucune place n‟est réservée à la créativité. De
plus, ils doivent à tout prix réussir dans tous les domaines afin de pallier le sentiment
d‟infériorité de leurs parents. Le processus d‟individuation et d‟autonomisation est
fortement perturbé pour cette génération : dire Moi je est vécu comme une annulation
du contrat familial du Nous, voire comme une mise à mort de la famille.

Le silence familial conditionne leur existence ; l‟absence d‟héritage diachronique les


empêche de questionner les dires et les attitudes de leurs parents et grands-parents.
L‟interdiction de la mémoire, l‟absence d‟un passé, l‟impossibilité de se souvenir
empêchent tout processus d‟évolution et impliquent que ces systèmes sont à chaque
fois confrontés à une nouvelle situation puisqu‟il leur est impossible de s‟appuyer sur
l‟expérience antérieure.

333
Notions de mémoire d’appel et de mémoire de rappel

La mémoire d‟appel concerne la transmission par les survivants de la Shoah de tous les
faits relatifs à leur vie avant la déportation et de tous les faits qui leur ont permis de
survivre dans les camps de concentration.

La mémoire de rappel, quant à elle, concerne toute la partie indicible de leurs


douloureux souvenirs liés à la Shoah. Les survivants ont le droit de garder pour eux,
s‟ils le souhaitent, leur mémoire de rappel. Par contre, il est important de les amener à
partager le plus largement et le plus complètement possible leur mémoire d‟appel avec
leurs petits-enfants. Généralement, les grands-parents se soumettent volontiers à cette
requête. Ils réactivent des pans entiers de leur mémoire et communiquent un passé
enfoui. Ainsi par leur capacité de dialogue avec leurs grands-parents, les petits-enfants
redéfinissent les liens d‟appartenance familiale, mobilisent les processus de
transmission et catalysent le déblocage de la mémoire familiale. Ils brisent un silence
qui, pour des raisons de survie, s‟était installé une cinquante d‟années auparavant.

Autrement dit, la transmission transgénérationnelle saine exige qu‟il y ait mémoire,


curiosité, désir de savoir ainsi qu‟un droit à la créativité et à la transgression du modèle
transmis. Réussir une transmission, c‟est éviter de léguer une mémoire morte à ses
descendants, faute de quoi le temps risque de se figer par la répétition incessante des
mêmes schémas relationnels.

Au-delà de la volonté de communiquer, la qualité de ce qui est communiqué est


primordiale (Sorscher et al., cités dans Fossion & Rejas, 2007). Mais il est vrai qu‟il
faut laisser à sa juste place la mémoire de rappel, c‟est-à-dire la mémoire du deuil : sans
la nier, il faut l‟empêcher de définir le présent (Hirsch et al., cités in Fossion & Rejas,
2007).

« Les camps m‟ont appris deux choses principales. La première, c‟est que n‟importe
quel homme, confronté à une épreuve grave, peut faire le pire et le meilleur ; la seconde,
c‟est la valeur de l‟amitié et de la fraternité. La rencontre, ça c‟est l‟essentiel. L‟Histoire

334
a fait que j‟ai été formé à la rencontre. Et pendant toute ma vie, je suis allé à la
rencontre des autres »11.

Hirsch : un témoin

« D‟une certaine manière, par ce que j‟ai vécu et par ce que j‟ai enduré, je fais partie
intégrante de l‟histoire contemporaine », disait Siegi Hirsch en 2003 lors d‟une
conférence à l‟Unesco à Paris (Hirsch, Rejas & Fossion, 2003). Nous retranscrivons ici
une grande partie de son intervention, qui illustre de nombreuses « notions » abordées
en première partie, à savoir :

- l‟expression des émotions, cacher ses peurs, pleurer sans larmes,


- le silence.
- l‟imaginaire comme ressource pour surmonter l‟angoisse,
- l‟oubli de l‟oubli, le double verrouillage de la mémoire,
- la confrontation à la mort, etc.

Dès l‟âge de neuf ans, disait alors Hirsch, j‟ai vécu sous le joug du régime nazi. Quand
je rentrais de l‟école, je voyais les affiches que les SS avaient collées sur la façade de
notre maison familiale : « N’achetez pas chez les Juifs ! ». Dans ce contexte
épouvantable, j‟ai très vite appris qu‟il est des circonstances où il est dangereux de
s‟exprimer librement, dangereux de parler avec certaines personnes. Ainsi, je suis
progressivement devenu « un enfant du silence », j‟ai appris à cacher mes peurs, j‟ai
appris à pleurer sans larmes. Mais au même moment, dans ce même contexte, moi et
d‟autres enfants juifs avions construit un théâtre de marionnettes dans le fond du
magasin de ma grand-mère. Puisqu‟il nous était interdit d‟aller à l‟école et de jouer dans
la rue, nous nous amusions entre nous en inventant diverses histoires. Pour la première
fois, j‟ai compris que, pour surmonter ses angoisses, il fallait se servir de son
imaginaire. Celui-ci nous permettait de faire pénétrer une part de rêve dans le
cauchemar de la réalité et empêchait, au moins partiellement, le cauchemar de pénétrer

11
D‟après « Siegi Hirsch et les enfants sans ombre », émission Face à l’Info, RTBF, octobre-décembre
2002. Cité par Alain Van Crugten (2006).

335
nos rêves d‟enfants. D‟ailleurs, lorsque nous jouions avec nos marionnettes, la règle
fondamentale était « l’oubli de l’oubli » : non seulement, nous oubliions les coups et les
brimades endurés à l‟extérieur mais nous tentions également d‟oublier que nous avions
oublié. Ce « double verrouillage » de notre mémoire nous assurait une relative sérénité.

Dès l‟âge de 17 ans, j‟ai été déporté à Auschwitz. J‟ai passé trois ans dans différents
camps de concentration, jusqu‟à la libération en 1945. Pour survivre dans les camps, il
fallait effacer de sa mémoire les souvenirs familiaux et les émotions ; il fallait refouler
la rage, la tristesse, la violence intérieure. Nous étions en permanence suspendus entre
la vie et la mort. Chaque matin, à l‟appel, nous devions sortir des baraquements les
corps de nos camarades morts durant la nuit. Chaque matin, nous pouvions être désignés
pour les chambres à gaz et les fours crématoires, qui fumaient en permanence à
quelques centaines de mètres de nos logements.

Dans cet enfer, j‟ai créé avec cinq ou six camarades un théâtre de cabaret. Là aussi, il
s‟agissait de se réfugier dans l‟imaginaire afin qu‟un peu de rêve pénètre le cauchemar
quotidien. Nous avons donc construit une scène sur les grands rondins de bois qui
servaient à chauffer les baraquements. Comme arrière-scène, nous avions quatre
grandes cheminées fumantes… Le soir, après une journée de travail harassante, nous
jouions de petits spectacles de cabaret. Comme le théâtre de marionnettes de mon
enfance, ce théâtre de cabaret m‟a permis de survivre psychologiquement. Mais, bien
plus, il m‟a réellement sauvé la vie. En effet, certains SS venaient assister à nos
représentations et les appréciaient. Pour cette raison, j‟ai été sorti in extremis d‟un
camion qui me conduisait aux chambres à gaz…

De ces deux expériences historiques, j‟ai appris deux choses fondamentales que je tente
de retransmettre dans mon métier de pédagogue et de thérapeute. Tout d‟abord, même
face à la montagne la plus noire, notre imaginaire est capable de trouver un passage et,
parfois, de construire un pont sur le vide, nous permettant ainsi de franchir l‟obstacle.
Ensuite, j‟ai pris conscience que l‟humour est l‟outil le plus puissant de l‟imaginaire.
Même s‟il ne supprime ni les angoisses ni les aspects tragiques de la réalité, il permet
une survie temporaire.

336
L‟expérience concentrationnaire a marqué tout mon parcours professionnel. À la
Libération, je me suis tout d‟abord mis au service des forces alliées pour rechercher les
criminels de guerre nazis ; j‟ai rapidement abandonné ce travail ayant compris qu‟il
s‟agissait moins de les emprisonner que de s‟assurer de leurs services dans le contexte
de la guerre froide débutante. Ce n‟était donc pas par ce moyen-là que je pouvais
entamer mon travail d‟autoréparation.

Je décidai alors de me consacrer à l‟engagement pris dans les camps de concentration :


ceux qui auraient la chance de survivre aideraient les enfants de ceux qui ne
reviendraient pas. En 1946, j‟ai donc commencé à travailler dans les institutions de
l‟AIVG12. Dans ces institutions, nous accueillions des enfants dont les parents, du fait
des séquelles physiques, économiques ou psychologiques de la guerre, n‟étaient plus
capables d‟assurer l‟éducation. Je me souviens que certains enfants attendaient avec
impatience le retour de leurs parents. Certains l‟ont espéré pendant 25 ans !

À cette époque, il n‟existait aucun modèle théorique permettant de travailler avec


le traumatisme subi par ces enfants. Personne ne savait comment s‟y prendre pour
gérer cette situation de survie à une destruction de masse. Ce que ces enfants
avaient vécu était incompréhensible pour les psys. Si certains psys parvenaient
néanmoins à le comprendre, ils étaient envahis par des sentiments de culpabilité
les amenant soit à se réfugier derrière des constructions théoriques soit à de vaines
tentatives de consolation. Ceux qui veulent consoler sont dangereux pour les
survivants, car ils les ramènent dans la phase de la mort.

Des mots comme « enfant traumatisé », « dépression de l‟enfant », « problèmes


d‟adolescence » n‟existaient pas. Dans ma chambre d‟éducateur, j‟avais deux
livres : l‟un d‟Anton Makarenko et un autre d‟un éducateur viennois. Tous deux
s‟étaient occupés d‟enfants après la Première Guerre mondiale. J‟avais également
lu un article de Ferenczi à propos des difficultés rencontrées par des enfants dont
les parents sont malades mentaux. C‟était tout. Nous ne disposions donc pas de la
multitude de modèles théoriques et de concepts qui ont fleuri depuis lors. Nous
étions obligés d‟apprendre notre métier sur le terrain, par essais et erreurs.

12
Aide aux Israélites victimes de la guerre.

337
Aucun témoin ne pouvait attester l‟étendue de notre souffrance et il était inutile de
demander de l‟aide. Notre modèle de travail, nous le créions jour après jour. Nous
devions construire des ponts de la mort à la vie, remettre de la vie là où la mort
s‟était imposée et rendre des racines à des « êtres sans ombre », des enfants dont
toute la famille, toute l‟histoire, tout le passé avaient disparu dans la tourmente.
(94). [...]

Sciemment, aucun travail psychothérapeutique n‟y était entrepris, car nous


considérions que le plus important était de laisser ces enfants vivre « l’ici et le
maintenant », d‟éviter de parler d‟un passé insupportable et « d’aller dans le sens
de la vie ». [...] Notre principal problème fut néanmoins de réapprendre à vivre
dans un monde qui nous semblait terrifiant. Le fascisme, le communisme, le
nazisme avaient tué des millions et des millions de personnes. Comment, après
cela, espérer recréer un havre de paix, un lieu de sécurité ? Comment, après cela,
faire confiance à l‟homme et à ses théories humanistes ? Certains enfants
pouvaient se montrer tristes, d‟autres violents. Tout se passait alors comme s‟ils
avaient introjecté la violence qu‟ils avaient subie pendant des années. Moi-même,
je me souviens qu‟à la sortie des camps j‟ai connu des moments de réelle violence.
Cependant, nous avons toujours respecté notre règle fondamentale qui était de ne
jamais faire appel à une aide extérieure, qu‟elle soit judiciaire ou psychiatrique,
afin de régler les problèmes de violence ou de dépression. Personne ne savait
comment s‟y prendre pour gérer cette situation de survie à une destruction de
masse. Nous avons donc dû trouver les solutions nous-mêmes. Comme dans une
démarche constructiviste, nous tentions d‟exclure de l‟oeuvre que nous créions
jour après jour toutes les lignes extérieures de la réalité pour accéder à une autre
valeur éthique (95) (Hirsch, Rejas & Fossion, 2003, pp. 91-100).

2.2. Robert Fuks et Pourquoi pas moi ? d’Alain Van Crugten

Pourquoi pas moi ? Il est probable que ceux qui se savent atteints d‟un mal incurable se
posent la question inverse. Celui ou celle à qui un médecin plus ou moins prudent Ŕ et
plus ou moins psychologue Ŕ vient d‟annoncer un cancer ou un sida se dit sans doute,
submergé par une vague d‟angoisse et de colère : « Pourquoi moi ? » Pourquoi pas le

338
voisin du dessus, sympa ou non, le sous-directeur hargneux, la copine faux jeton ? Pour
Robert Fuks, c‟est le contraire : « Pourquoi pas moi ? ». Et ça fait soixante ans que ça
dure, cette interrogation, reprise dans le titre du livre qu‟a écrit pour lui Alain Van
Crugten (2006).

Contre le révisionnisme, l‟urgence du témoignage :

Les chambres à gaz, les fours crématoires, vous savez bien, ces installations
scientifiques et techniques qui n‟ont jamais existé selon certains nostalgiques de la
belle époque hitlérienne : « Quant à l‟existence des chambres à gaz, la question
devra être débattue par les historiens », a dit en 2004, plus ou moins littéralement,
un prof de l‟université de Lyon, un incertain Bruno Gollnisch, copain de Le Pen et
de nombre d‟anciens nazis. Bien sûr, soixante ans après, il y a de moins en moins
de gens sur terre qui peuvent témoigner des fameuses chambres de la mort. Et dans
quelques années, le patelin Gollnisch aura tout à fait raison, seuls les historiens
pourront encore en parler (8).

Soudain tout le monde sursaute. Des coups sont frappés dans la porte d‟entrée
avec un objet lourd. Un marteau ? Ou alors un bélier, comme dans ces images
d‟attaque de château-fort que Robert a vues dans un livre d‟histoire de son frère
aîné ? […] Les coups dans la porte redoublent, des voix crient à l‟extérieur. On ne
comprend pas bien ce qu‟elles disent, mais c‟est certainement : « Ouvrez !» […]
Et puis un pas dans l‟escalier. Le locataire de l‟étage descend. Qu‟est-ce-qui lui a
pris ? Pourquoi fait-il ça ? Il ne va pas ouvrir, tout de même ?! Si. On l‟entend
dans le couloir d‟entrée, il dit quelque chose, mais sa voix est couverte par
d‟autres, plus sonores, et la porte de l‟appartement des Fuks est ouverte
brutalement (10-11).

« Je ne saurais raconter mon histoire quand j‟avais moins de cinq ans. Je sais
seulement que j‟étais un petit garçon chétif et friand de pralines. Mon frère
Jacques était plus âgé de trois ans et mon cousin Jules de quatre. […] Quand la
guerre fut déclarée, la vie n‟allait plus si bien, Jules ne venait plus souvent jouer à
la maison. Un jour devait venir en 1942 où mon père, ma mère, mon frère et moi
étions à la maison vers huit heures du soir. Des crosses de fusil frappent la porte.

339
Nous étions pétrifiés, nous ne voulions pas ouvrir parce que c‟étaient “les boches”.
Ceux du premier se décidèrent. Le coup fatal était arrivé… » (11).

Portant la date de 1948, ce sont les premières lignes griffonnées dans un cahier
d‟écolier par un garçon de douze ans qui a envie d‟écrire ses mémoires. Parce qu‟il
sait déjà, à son jeune âge, qu‟il a vécu une existence peu banale, qu‟il veut la
raconter, pour se soulager peut-être. Mais la raconter à qui ? Le cahier s‟interrompt
au bout d‟une petite dizaine de pages. Robert Fuks a maintenant soixante-neuf ans
et il ne l‟a toujours pas racontée en entier, son histoire (12).

C‟est bizarre, tous ces silences, ces non-dits, toutes ces choses dont on n‟a pas
parlé pendant si longtemps. Des choses banales e d‟autres, bien plus importantes.
Moi aussi, j‟ai gardé tellement longtemps le silence ou sciemment couvert d‟un
voile d‟ignorance ou d‟oubli des faits qui sont pourtant essentiels dans mon
expérience. Pourquoi ? Manque coupable d‟intérêt, peur de replonger dans le
passé ? A-t-il fallu que j‟arrive à cet âge pour que j‟aie envie de réveiller tout ça ?
Sans doute (13).

Puis, c‟est l‟affolement dans l‟appartement, le vacarme, les cris, les larmes. Robert
se voit debout sur la table de coupe, sanglotant et criant à répétition un mot
incompréhensible, un mot inconnu qui continue pourtant à résonner à son oreille
depuis plus de soixante ans. Il crie quelque chose comme « Motijou ! Motijou ! ».
Qu‟est-ce ça signifie, à qui crie-t-il ça, pour qui ? […] Et dans le désarroi général,
soudain un hurlement affreux, une plainte de bête blessée à mort. La maman de
Robert est à terre, elle crie sa terreur et sa douleur. […] Il n‟y a pas moyen de la
maîtriser, son hurlement effrayant est continu et quand il faiblit un instant, il
reprend aussi fort qu‟avant, comme les sirènes d‟alerte lors des bombardements.
Sans doute que les intrus, les envahisseurs, sont agacés […] L‟un des Allemands
répète à Szlama Fuks de préparer sa valise en vitesse. Mais il se rebiffe, il proteste,
il est affolé de voir sa femme en cet état. L‟un des soldats allemands le gifle
violemment. Le civil dit aux deux autres : « Pas moyen de calmer cette folle. On
s‟en va. On viendra la chercher plus tard avec les gamins. » Robert Fuks ne se
souvient pas d‟avoir une dernière fois embrassé son père. Il ne se rappellera même
jamais l‟avoir vu partir (16-17).

340
Pourquoi si tard ? Robert Fuks, professeur d‟université à la retraite, s‟étonne
maintenant encore d‟avoir ignoré si longtemps tant de choses de son existence
[…]. Certains ont dit, et ils avaient probablement raison : « Au début, nous nous
sommes tus, parce que nous avions vécu une expérience tellement horrible que
nous avions peur qu‟on ne nous croie pas. » D‟autres, très nombreux, étaient tout
simplement paralysés par leur passé effroyable, incapables d‟en parler, peut-être
même incapable d‟y penser. La plupart de ceux qui ont vécu des choses plus
atroces encore que Robert Fuks n‟en ont parlé ouvertement ou n‟ont écrit des
livres à ce sujet que des dizaines d‟années plus tard. Pour Robert, la stupéfaction
d‟exister encore est restée vivace. L‟étonnement et la gratitude envers la vie sont
présents tous les jours dans sa pensée. Pourtant, la question « Pourquoi pas moi ? »
est apparue seulement lorsqu‟il a atteint la cinquantaine, précisément en 1987,
lorsque certains anciens enfants cachés sont venus le trouver dans l‟idée de fonder
une Amicale des anciens de Jamoigne » (19). […] Le château de Jamoigne était un
lieu reculé, isolé, idéal pour faire comme si les Allemands n‟existaient pas (31).

A propos d‟Andrée Geulen :

Le 1er avril 1944, une jeune femme blonde d‟une vingtaine d‟années à peine quitte
le couvent Saint-Joseph à Gilly en tenant deux petits garçons par la main. Elle les
emmène dans un long voyage en tram, train et autobus à travers toute la Wallonie.
Elle s‟appelle Andrée Geulen, elle travaille clandestinement pour le CDJ en
convoyant des enfants juifs de cachette en cachette. Jusqu‟à la fin de la guerre, elle
méprisera ainsi tous les dangers, bravant les fréquents contrôles d‟identité dans les
gares et les trains, qui auraient pu révéler que tel ou tel enfant n‟est pas le sien et
qu‟il se déplace avec de faux papiers. […] Pourtant elle n‟ignore pas que si elle est
prise sur le fait, c‟est la Gestapo, puis la déportation assurée, avec ses
conséquences mortelles (26-27).

Mémoire

Tant de souvenirs enfouis ont émergés alors. Ce fut pour Robert le début, tardif
peut-être, mais si nécessaire, d‟une prise de conscience : il admit que, comme tout
un chacun, il n‟avait pas écrit sa vie d‟adulte sur une page blanche. Lui aussi avait
un passé, une enfance, même s‟il n‟avait pas voulu y penser pendant si longtemps.

341
Et à ce moment remonta à la surface de sa conscience la question vitale :
« Pourquoi pas moi ? » (34) […] Mais l‟oubli n‟était qu‟apparent. On ne compense
pas aussi aisément l‟absence d‟un père, surtout quand il a disparu dans ces
circonstances tragiques (45).

Impossible de raconter l‟histoire de Robert Fuks sans évoquer l‟attachante


personnalité de Siegi Hirsch (65-66).

Questionnaire

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidé à écrire au sujet de votre expérience
ou de celle de vos parents ? Ou avez-vous accepté que quelqu‟un écrive votre histoire ?
À quel moment de votre vie avez-vous décidé de témoigner par l‟écrit de votre
expérience ?

Alain van Crugten, un ami d’enfance, avec lequel je jouais au basket-ball à l’âge de 15
ans, et l’auteur de mon parcours de vie Pourquoi pas moi ? a reçu le prix Victor Rossel
des jeunes en 2003 pour son livre Korsakoff et à la 4e de couverture il y écrit qu’il
s’agit d’une autobiographie entièrement inventée, comme si c’était l’autobiographie de
l’autre. Or je m’étais souvent dit que si un jour j’écrivais mon histoire, je l’intitulerais :
Autobiographie de l‟autre, mais par référence à mon passé d’enfant caché, ayant dû
changer mon nom en Robert Lambrecht pendant la guerre. Je lui ai alors proposé
d’écrire une autobiographie entièrement réelle, à savoir la mienne. Il fut surpris par ma
demande, mais il l’accepta quelques mois plus tard ayant reçu une demande de
l’éditeur Averbode d’écrire un livre à l’attention des élèves du secondaire. C’est ainsi
qu’en une douzaine d’heures d’enregistrement je lui ai raconté mon histoire,
particulièrement axée sur mon enfance.

Par ailleurs, j’ai commencé à écrire l’histoire de ma vie sur un cahier d’écolier à l’âge
de 12 ans, en 1948, mais l’histoire s’arrête le 3 septembre 1942, jour de la déportation
de mon père par les nazis.

342
2. Qu‟est-ce qui vous a motivé à le faire ? Quels sont les événements, les facteurs
« déclenchants » ou les personnes qui vous ont décidé à faire ce retour sur le passé ?

Ma motivation essentielle était de laisser une trace de mon enfance, ayant perdu mon
père à l’âge de 6,5 ans et ma mère étant très malade, je voulais aussi laisser une trace
pour mes enfants et petits-enfants.

3. Aviez-vous des réticences par rapport au témoignage ? Qu‟est-ce qui dans votre
histoire ou dans votre entourage vous empêchait d‟écrire votre témoignage ?

Aucune réticence, aucun empêchement.

4. Êtes-vous passé par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

Au moins deux puisque le début de ma première mouture date de mes 12 ans et j’ai
raconté mon histoire à Alain Van Crugten à 70 ans, le livre Pourquoi pas moi ? a été
publié en 2006.

5. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou


d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture, etc. ?

Comme je rédige avec difficulté, le système avec Alain a bien fonctionné. Le témoignage
écrit est très explicite et nuancé par rapport aux autres médias.

6. Quel sens a revêtu pour vous le témoignage écrit ?

J’ai pu relire au moins cinq fois mon histoire, je peux encore la relire tant que je le
souhaite et ce livre donne une sorte de pérennité à ma vie.

7. Quelle a été la fonction du témoignage écrit ?

Laisser une trace de ma vie après ma mort et permettre à mes enfants, petits-enfants
et… de connaître leur aïeul. J’ai souffert de ne pas avoir connu le passé de mes parents
et de n’avoir pas pu les interroger.

8. Qu‟est-ce que vous a apporté le fait d‟écrire votre témoignage ? A-t-il apporté
quelque chose à votre entourage, votre famille, etc. ?

343
Mes enfants en ont été très touchés de même que mes amis et connaissances.

9. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, qu‟« il nous faut, à la terrible obstination du


crime, opposer la terrible obstination du témoignage » ?

Pour moi il ne faut pas ignorer le passé, ça permet de mieux aborder le présent et
prévoir (prévenir) le futur.

10. Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage


de votre vécu ?

Non. Tu as posé les bonnes questions.

2.3. David Susskind et Le Don de Mala-Léa

La biographie de David Susskind a été rédigée par Vincent Engel, Le Don de Mala-
Léa : David Susskind, l’itinéraire d’un Mensch (Engel, 2006). Si David Susskind, né en
1926, a évité les camps, il le doit à sa mère, Mala-Léa, qui l‟envoie en Suisse juste avant
les rafles anversoises. Peu après, elle sera expédiée dans un camp dont elle ne reviendra
pas. Au moment de quitter son fils, elle l‟enjoint de devenir un homme (« Sei a
Mensch »). Ce « don » de Mala-Léa guidera David Susskind toute sa vie, une vie « bien
remplie », la vie d‟« un infatigable chantre d‟une communauté juive, laïque, tolérante et
ouverte » (Vincent Engel).

Toutefois, ce qui va suivre ne sera pas une biographie. Vous me l‟avez assez
reproché ; ma documentation a des lacunes, sans parler de mon « intimité » avec
lui. Peut-être. Mais qu‟est-ce que connaître » quelqu‟un ? C‟est réduire les
possibles, refermer les tiroirs sur les doigts du rêve. […] Vous voulez savoir à quoi
ressemblerait une biographie scrupuleuse d‟un homme pareil ? À un annuaire (6-
7). […]

Ici, je dois interrompre le récit. Moi, c‟est-à-dire le téméraire qui a pris la parole en
ouverture et qui a accepté d‟écrire ce livre. […] Je vais être franc : j‟écris cette
vraie-fausse biographie romanesque dans un secret absolu (159).

344
Alors, écrire un psaume, voire, ses mémoires ? Vous êtes fou ? Suss ne pourrait
pas écrire sa vie, puisqu‟écrire, c‟est du temps pris à ne pas vivre. Du temps figé,
tourné sur le passé. Si d‟autres veulent l‟écrire à sa place, tant mieux ! Lui, Suss, il
continue. Qui l‟aime le suive ! Et qui ne l‟aime pas aussi, pourvu qu‟il partage les
mêmes valeurs et les mêmes objectifs. Après tout, ce roman ne finit pas si mal.
D‟ailleurs, il ne finit pas (281).

2.4. Wolf Glazman et De génération en génération. Les enfants de la Shoah

Wolf Glazman, né en 1927, est entré en résistance à l‟âge de 17 ans, pendant


l‟occupation allemande, s‟occupant d‟enfants de déportés. Il a publié récemment un
ensemble de témoignages d‟enfants cachés

Il m‟a semblé nécessaire, indispensable de vous raconter à tous, à toutes, mon


histoire, notre histoire, finalement, compte tenu de mon âge, les expériences que
nous avons vécu, pendant mon enfance, mon adolescence, ma vie de jeune
homme, et notre vie récente. Un vécu pendant cette horrible période Ŕ la
conscience de cette Shoah pendant laquelle 6 millions de juif ont été tués sans
sépulture Ŕ uniquement parce qu‟ils étaient juifs Ŕ et notre expérience
pédagogique, et puis notre vie, tout simplement. Ces récits, ces témoignages, nos
rencontres sont pour vous, et pour d‟autres qui s‟y intéresseront. De génération en
génération (en hébreu : le Dor va Dor) (Prologue).

S‟adressant au lecteur :

Sans doute comprendrez-vous qu‟antiraciste depuis mon enfance, depuis ma


jeunesse, la négation de la Shoah, l‟antisémitisme renaissant en France, en Europe,
dans des partis de droite, d‟extrême droite, et même de gauche et d‟extrême
gauche, […] cet antisémitisme m‟apporte une souffrance indicible. Pour moi
comme pour vous, c‟est un devoir de mémoire que je vous demande de transmettre
pour que de telles horreurs ne se reproduisent pas. Et que cette mémoire soit
vivace pour que vous vous opposiez à de tels retours, y compris par la résistance
armée. Enfin, le 23 janvier 2005, depuis août 1942, mois de son assassinat, que je

345
puis entamer la période de deuil de ce père arrêté en juillet 1942, parqué à Drancy,
près de Paris et ensuite emmené à Auschwitz, marqué et chiffré comme un animal,
avant d‟être assassiné un mois plus tard (16-17).

Ces camps d‟internement, ouverts d‟abord pour parquer les républicains espagnols
qui fuirent la dictature fasciste de Franco en 1938, furent réservés après la défaite
de la France, à ces juifs, qui voulaient échapper à la dictature fasciste hitlérienne.
Allemands devenus apatrides, comble irrationnel, ils furent considérés comme des
espions au début de la guerre et par la suite, livrés aux Allemands pour finir dans
les camps de concentration (38).

Ce récit continue. Le temps passe, passe, et j‟ai bien conscience qu‟un jour, le plus
lointain possible, vous transmettrez aux enfants de vos enfants que Francise et moi
ne connaîtront pas, ne serait-ce que pour la transmission de la mémoire et
l‟histoire familiale, mais vous vous en rendez compte, elle s‟intègre dans la petite
histoire de l‟Histoire (43).

Questionnaire13

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidé à écrire au sujet de votre expérience
ou de celle de vos parents ? Ou avez-vous accepté que quelqu‟un écrive votre histoire ?
À quel moment de votre vie avez-vous décidé de témoigner par l‟écrit de votre
expérience ?

J’ai vécu l’élaboration du livre de souvenirs réalisé par les anciens de l’AIVG, sous
l’égide de cinq d’entre eux. J’ai, ainsi que ma future femme, été éducateur dans leur
maison d’enfants à Profonsard et Boisfort (avec Siegi justement) pendant une période
de plus de deux ans. Ayant consacré plus de douze années de ma vie active aux enfants
de déportés, victimes de la shoah, j’ai pensé utile d’ abord de raconter à mes propres
enfants et aux leurs, ces années d’expérience intense.

13
Renvoyant ses réponses au questionnaire, Wolf Glazman ajoute : « Bien, je vais prendre le temps de
vous répondre. Pour commencer je vous engage à consulter mon site […] www.wolfglazman.com et
wolfglazman.Moissac. Vous aurez déjà un aperçu du contenu et de l‟histoire de mon bouquin. Outre
l‟article que m‟a consacré Monsieur Pyrda, journaliste à La Dépêche du Midi, j‟ai également été
interviewé à la radio protestante de France, séance d‟une demi-heure environ […]. »

346
2. Qu‟est-ce qui vous a motivé à le faire ? Quels sont les événements, les facteurs
« déclenchants » ou les personnes qui vous ont décidé à faire ce retour sur le passé ?

Quelques proches m’ont alors suggéré de soumettre ce livre à l’édition, pensant que ces
« histoires » pourraient être intéressantes pour d’autres générations et pour marquer
l’« histoire » avec ces histoires. J’ai donc été édité en 2009, et comme j’ai l’âge (à
quelque chose près) de Siegi, vous constaterez que j’ai attendu longtemps avant de
« devenir » écrivain.

De fait, après l’aimable introduction du Dr Boris Cyrulnik, spécialiste de la notion


psychiatrique de Résilience, situation dans laquelle se trouvaient beaucoup d’enfants de
déportés, j’ai voulu relater depuis la naissance des maisons d’enfants en France par
l’O.S.E. (œuvre de secours aux enfants) et par les éclaireurs israélites de France, puis à
la Libération, l’AIVG en Belgique, mes expériences pédagogiques…

3. Aviez-vous des réticences par rapport au témoignage ? Qu‟est-ce qui dans votre
histoire ou dans votre entourage vous empêchait d‟écrire votre témoignage ?

Il s’agit effectivement d’un témoignage ajouté à d’autres témoignages qui sont compilés
au Centre de documentation juive, au mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy Lasnier à
Paris; et dont est responsable Arianne Loeb.

4. Êtes-vous passé par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

Ce livre a été envisagé de longue date, structuré depuis de longues années pour laisser
à mes enfants ces histoires pour l’Histoire…

5. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou


d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture,
etc. ?

Toutes les références dont vous faites état au titre des témoignages sont importantes,
importantes et essentielles : l’ exposition actuelle au mémorial, sur les films réalisés à
la libération des camps par les grands noms du cinéma américain, les centaines de
témoignages écrits par les déportés eux-mêmes (voir Simone Weil) soit leurs
descendants, le témoignage du prêtre Desbois pour la Shoah par balle, les tableaux et

347
dessins d’un Walter Spirzer, ceux du peintre Alain Kleinmann, les livres entre autres
d’Élie Wiesel, tous (y compris moi, modestement) contribuent et contribueront à fixer
pour le Temps des témoignages incontestables sur ces événements uniques dans
l’histoire humaine que représente la Shoah… malgré les faurissonnades
d’Amadinhejad…

6. Quel sens a revêtu pour vous le témoignage écrit ?

Ce qui précède répond à votre questionnement.

7. Quelle a été la fonction du témoignage écrit ?

Il reste au monde, dispersés en Europe, aux USA, en Israël, tant de compagnons de mes
histoires : ceux qui ont eu à les connaître, m’ont encouragé et félicité de les avoir inclus
pour la mémoire « de génération en génération ».

8. Qu‟est-ce que vous a apporté le fait d‟écrire votre témoignage ? A-t-il apporté
quelque chose à votre entourage, votre famille, etc. ?

9. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, qu‟« il nous faut, à la terrible obstination du


crime, opposer la terrible obstination du témoignage » ?

Bien sûr que je partage cette vision de Camus, comme d’autres pour qui les peuples qui
n’ont pas de mémoire, finissent par sortir de leur histoire, de l’Histoire.

10 Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage


de votre vécu ?

Pour suivre, je viens de terminer un manuscrit socio-politique sur la réalité historique


du Protocole des Sages de Sion, l’appui qu’en ont fait les nazis, ainsi que les
prolongements de ce faux historique dont se servent les extrémistes islamistes pour
alimenter leur antisémitisme et leur antisionisme.

Je projette enfin un livre sur les parents, la sœur de Marianne Cohn que j’ai côtoyée à
Moissac et qui a été assassinée par les nazis…

348
Muni de votre adresse exacte, précisée dans votre premier courriel, je vous enverrai les
divers témoignages que j’ai reçus après la parution de mon livre.

2.5. Paul Souffrin

Paul Souffrin n‟a pas publié son témoignage. Nous l‟avons rencontré à Thionville, où il
réside.

Je réponds globalement. J’ai eu envie de raconter mon existence pour que mes petits-
enfants et suivants sachent un peu comment j’ai vécu. J’ai commencé en gros au début des
années 1990 avec une interruption liée à la catastrophe représentée par le décès de ma
dernière fille Inès décédée en accouchant de son fils Martin. Je m’y suis repris à plusieurs
fois sans intention d’écrire une « œuvre ». J’ai eu une enfance heureuse jusqu’à la
déportation de mon père, ensuite ma vie a été mouvementée ou plutôt agitée : nombreux
déménagements, il a fallu que ma mère change de nom. Mon frère et moi sommes devenus
ses « neveux »... je n’ai pas eu de préadolescence ni une adolescence normale malgré
l’héroïsme et l’intelligence de notre mère. N’étant pas encore décédé je me suis arrêté dans
mon récit. Je n’ai pas donné un sens particulier à cette autobiographie sommaire.
Contrairement à certains personnages connus, je n’ai pas cherché à tout dire (ce qui pour
moi ne veut rien dire puisque chacun choisit bel et bien ce qu’il veut écrire)…

3. Commentaires

ci, comme pour les textes liés aux témoignages en relation avec l‟Espagne, nous

I sommes confrontés à la diversité du geste de témoigner. Il y a en effet, le geste de


celui qui a vécu l‟expérience mais qui ne souhaite pas témoigner directement de
cette expérience, cependant qu‟il transmet son expérience par un parcours de formateur
et de thérapeute. Il y a les témoins de témoins, ceux qui participent à un geste
testimonial alors qu‟ils n‟ont pas vécu l‟expérience en mettant à disposition leur
écriture. Il y a celui qui a écrit son histoire mais qui ne souhaite pas publier, etc. Et
nous, les lecteurs, nous sommes les témoins de ces témoignages.

349
Au fond, cela montre bien que le témoignage est une nécessité pour ceux qui veulent se
dégager de ce qui les bloque mais qu‟il est tout aussi nécessaire de le faire en
s‟appropriant la chose. En d'autres termes, si le geste est toujours le même, le contenu
est le reflet du style de chacun et, ultimement, de la manifestation de la singularité de
chaque individu.

350
CHAPITRE 3

Autres contextes

1. Introduction

N
ous avons abordé les témoignages espagnols et ceux représentatifs de la
Shoah, mais nous ne souhaitions pas en rester là, l‟ampleur des désastres ne
s‟arrêtant pas à ceux-là uniquement. C‟est ainsi que nous avons souhaité,
avec les deux témoignages qui suivent, toucher à d‟autres pans de l‟histoire. Le
témoignage de Kim Sathavy revêt aussi une dimension toute particulière puisque Kim
Sathavy est également juge. Ici, l‟expérience vécue dont elle témoigne fait également le
lien avec un des axes du témoignage, dont nous avons brièvement parlé, celui des
crimes contre l‟humanité. Ensuite, avec l‟expérience d‟Iván Treskow, c‟est aussi un lien
avec un autre bout de l‟histoire, de mon histoire, celle de mon compagnon de vie, que je
voudrais renouer.

2. Textes

2.1. Kim Sathavy : Jeunesse brisée

En 1979, à l‟âge de 21 ans, Kim Sathavy a été déportée par les Khmers rouges et
internée dans un camp de travail dont elle est l‟une des rares survivantes. En 1998, elle
décide de retourner sur les lieux. Les souvenirs remontent et l‟écriture commence.
Mémoire, construction d‟identité sont à l‟œuvre. Juge à la Cour suprême du Cambodge,
elle raconte dans son livre, Jeunesse brisée : chroniques de Borng Tha sous le

495
Kampuchea démocratique (2008), la vie quotidienne de ces femmes contraintes aux
travaux forcés, malades, non soignées, battues, torturées, disparues, victimes d‟une
tragédie qui a fait près de deux millions de morts. Dans ce témoignage, elle nous replace
dans l‟organisation de l‟Angkar, c‟est le nom de cette structure toute-puissante de la
nouvelle société conçue pour un peuple neuf, parfait et performant pour une nation pure
bien au-delà du communisme chinois ou russe...

Je confie bien souvent mon histoire à mes amis et aux gens que je rencontre dans
mon travail. Ces échanges m‟ont beaucoup aidée, mais pas assez pour me libérer
des cauchemars ; ceux-ci remontent comme des bulles fermentées. Certains de mes
amis m‟ont encouragée à écrire. Avec les encouragements de Borng Do, je suis
revenue sur les lieux de ma détention dans la province de Kompong Cham. J‟ai
fait plusieurs déplacements à Phum Thmey (c‟est là que j‟ai été déportée pendant
ces quatre années), pour revoir la famille qui constituait mon havre de secours sous
le Kampuchea démocratique, j‟ai même rencontré les anciens chefs de mon camp,
une d‟entre elles s‟est même confiée ; et j‟ai voulu aussi revoir certains endroits
qui portent encore les stigmates des atrocités commises, comme par exemple le
Vat O Trakuon, une pagode isolée qui a servi de prison principale du district de
Korng Meas.

Parler du passé, c‟est un devoir de mémoire et une démarche de mémoire : ce


devoir de mémoire est universel, il touche l‟humanité tout entière à l‟égard des
crimes commis. Mais ce devoir de mémoire est aussi national, et la démarche de
mémoire est aussi une nécessité individuelle, car elle est propre à chacun d‟entre
nous.

C‟est un travail pour la paix et la réconciliation, en aidant les autres survivants à


s‟exprimer et à comprendre, mais aussi les cadres de korngchalat à s‟exprimer,
celles qui s‟enferment dans le silence de leur culpabilité et de leur incapacité à
s‟exprimer. S‟il faut pardonner, il faut savoir à qui on pardonne.

J‟ai voulu aussi témoigner pour aider les jeunes générations à comprendre notre
histoire, et à s‟approprier notre identité nationale, parce que sans identité, il n‟y a
pas de nation. Pour avoir le sentiment d‟appartenir à un même peuple, il faut

352
reconstruire et protéger notre identité, dans toutes ses dimensions, culturelle et
linguistique évidemment1.

Voici, en outre, quelques extraits de son livre :


Le présent redonne soudain une réalité brûlante aux souvenirs. Les cauchemars se
succèdent à nouveau, l‟arbitraire sanglant du régime, le réveil brutal à 3 heures du
matin pour aller travailler, j‟ai peur de descendre dans l‟eau de la rizière, je n‟ai
rien mangé, j‟ai peur qu‟on m‟emmène ailleurs, j‟ai vu à nouveau les soldats
emmenant les gens avec les mains liées dans le dos (13).

Certains de mes amis m‟ont encouragée à écrire. Longtemps, je me suis trouvée


dans l‟incapacité de me retourner sur ce passé douloureux, tant les brûlures de mon
histoire et de l‟histoire étaient fortes. Comme mes compatriotes soumis à la loi
naturelle du karma contre laquelle on ne peut pas se rebeller, j‟ai pratiqué
l‟évitement, l‟élision, pendant plus de vingt ans. Mais le besoin de combler ce
vide, d‟achever la séparation avec mes proches disparus a resurgi, le fil de ma
démarche a d‟abord été de reconstituer cet espace blanc dans l‟histoire de notre
famille. Cette démarche m‟a servi à me remémorer cette vie volée. Depuis que je
m‟y essaie, les idées s‟ordonnent, les cauchemars se muent en récit, les souvenirs
rassemblés et confrontés aux témoignanges et aux documents qui commencent à
paraître, grâce notamment au travail du Centre de documentation sur le génocide,
atténuent l‟angoisse (14).

J‟ai l‟espoir de passer de la blessure ouverte à la mémoire. Je ne veux pas oublier


ces souvenirs, ils doivent rester près de moi, moins sensibles à ma conscience et
plus sensibles aux autres qui n‟y voient qu‟une plaie béante de l‟histoire (15).

Mon souhait était donc aussi d‟aller au-delà de l‟histoire personnelle dont cette
période abonde, et d‟apporter un témoignage féminin de la vie quotidienne, d‟une
rélité vécue au jour le jour de ces trois années, huit mois et vingt jours, passés pour
l‟essentiel dans un korngchalat, véritable camp de travaux forcés de la province de
Kompong Caham, province la plus fortement imprégnée de l‟influence des
Khmers rouges (15).

1
Kim Sathavy, « Pourquoi témoigner sur le passé khmer rouge », 11 juin 2008, en ligne : http://ka-
set.info/index2.php?option=com_content&task=view&id=307&pop=1&pag.

353
Les cadres des Khmers rouges nous expliquent que nous devons oublier tout ce
qu‟il y avait avant le 17 avril 1975 (58).

Les chefs décident de démonter quelques maisons des villageois pour construire la
cuisine collective et l‟entrepôt de la collectivité. Les villageois hésitent, puis
finissent par s‟exécuter. Malgré l‟ordre reçu, les villageois veulent noter chaque
pièce de bois, car ils ont construit eux-mêmes leur maison et en connaissent
chaque élément, leur propriété est ainsi marquée dans la matière et dans leur
mémoire, cette inscription, on le verra, aura une suite après le 7 janvier 1979 (65).

Quand je l‟ai revue en septembre 2007, elle (Nany, une fille « nouvelle » de 1975)
m‟a murmuré que cet événement a marqué sa vie d‟une tache noire. Chaque fois
qu‟elle passe devant cette mosquée, elle se couvre le visage, elle ne veut pas la
revoir (83).

Srean est promue en 1978 pour remplacer la camarade Saun, qui était célibataire et
avait été surprise avec un homme. Elle tremble devant ses nouvelles
responsabilités, elle me confie les tâches d‟écriture et de calcul. Elle m‟a désignée
pour rédiger sa propre biographie, la biographie de tous les membres qui ne savent
pas écrire, les rapports de travail de notre korngchalat et les statistiques pour la
hiérachie (109).

Me promenant un jour en 2000 dans une avenue de Phom Penh, quelqu‟un m‟a
appelée « Borng Tha », le nom qui m‟avait été donnée dans notre village de Phum
Thmey. J‟ai sursauté, c‟était mon amie Vanny : nous étions donc au moins deux
survivantes de ce Korngschalat. Depuis cette rencontre, nous nous sommes
souvent revues, et Vanny a été mon premier et plus fidèle soutien pour engager
cette démarche de mémoire (187).

Un jour, je me trouvai en mission dans la province de Kampong Cham quand une


amie m‟a proposé d‟aller visiter Phum Thmey. J‟ai hésité et j‟ai même eu peur, je
ne voulais pas revoir l‟endroit où j‟avais vécu dans une prison sans murs pendant
presque quatre ans. Et puis j‟ai décidé de marcher droit vers l‟objet de ma peur.
Lors de cette première visite, je n‟ai retrouvé que l‟emplacement du camp. Mon
espoir, dorénavant, était de revoir ceux qui m‟avaient accueillie et que je n‟avais
pas vus depuis vingt ans (188).

354
Quand j‟ai décidé d‟écrire ce récit, Borng Do m‟a encouragée, je voulais éclairer
le passé et mieux maîtriser mes émotions, mais il me fallait revenir sur les lieux,
appeler et fouler les souvenirs, recueillir des témoignages. Chaque fois qu‟il était
question d‟aller à Phum Thmey, j‟hésitais, je trouvais des prétextes pour remettre
la visite à plus tard. Je m‟interroge, cette démarche va-t-elle me libérer de ce passé
ou au contraire raviver les cauchemars ? Les Asiatiques comptent plus sur le temps
et sur les images du présent qui s‟empilent sur les souvenirs, les Occidentaux font
davantage appel à la parole et à son rôle de thérapie. Je doute, mais j‟ai l‟espoir
que ces visites et ces rencontres pourront m‟aider à me libérer des séquelles du
passé. C‟est très difficile, je veux guérir, car pour moi, le passé est une maladie
chronique qui me colle à l‟esprit, elle passe et elle revient, donc il faut soigner ma
mémoire. Rithy Panh dit que ce cauchemar est ancré dans la tête des Cambodgiens
comme un clou dans la tête. Mais comment l‟extraire ? En parlant, écrivant.
Retracer un parcours pour oublier, non je ne veux pas et je ne peux pas non plus
oublier, mais j‟essaie d‟intérioriser ces quatre ans qui ont marqué ma vie. Depuis
que je commence à écrire, pour revivre ces événements, je revisite les lieux où j‟ai
vécu, les villageois me reçoivent avec joie, je les aide à partager nos souvenirs, les
images remontent tellement vite et les cauchemars aussi… (189).

Ces femmes que j‟ai retrouvées gardent une plaie ouverte qui trouble leurs nuits,
beaucoup se sont mariées juste après la fin du cauchemar, sans doute mues par un
besoin longtemps réprimé de protection et de maternité, mais le sujet est resté
souvent tabou avec leur mari ou leur famille. Quant à leurs enfants, ils demeurent
incrédules, ils ont d‟autres soucis que de revivre l‟histoire de leurs parents ou
grands-parents, cette réalité historique est éludée, le Cambodge d‟aujourd‟hui vit
par l‟image et la vidéo, et non par l‟écrit. Pour celles, comme Srean, qui nous ont
encadrées et avaient un droit de vie et de mort sur nous, s‟ajoutent le remords, le
silence sur le passé, l‟isolement social ou familial. Enrôlées de force, elles étaient
aussi terrorisées que nous et soumises aux mêmes risques de liquidation. À toutes,
il manque ce travail de la parole et de la mémoire (193).

Les villageois de Phum Thmey m‟ont dit que j‟avais eu de la chance parce que
« toeuk-doh-mday-thlay », ce qui signifie que le lait de ma mère était précieux et
qu‟il m‟a protégée… Les autres filles ont disparu au fil des mois sans laisser de

355
trace, comme si elles s‟étaient absentées pour rejoindre la mort. À leur mémoire,
j‟ai écrit ce récit (193).

Questionnaire

1. Après combien de temps vous êtes-vous décidé à écrire au sujet de votre expérience
ou de celle de vos parents ? Ou avez-vous accepté que quelqu‟un écrive votre histoire ?
À quel moment de votre vie avez-vous décidé de témoigner par l‟écrit de votre
expérience ?

J’avais commencé cette recherche après le retour à la paix en 1998, cela ne fait que
douze ans, et je n’ai jamais perdu le contact avec Vanny, mon amie de détention et le
couple de paysans qui me servaient de tuteurs.

C’est en 2005 que mon mari m’a encouragé à écrire, ce qui impliquait un vrai travail
de recherches de souvenirs et de témoignage, y compris avec d’anciennes cadres KR,
sans doute aussi traumatisées que moi, ce que je n’avais jamais osé auparavant.
Plusieurs mois d’approche m’ont été nécessaires.

2. Qu‟est-ce qui vous a motivé à le faire ? Quels sont les événements, les facteurs
« déclenchants » ou les personnes qui vous ont décidé à faire ce retour sur le passé ?
Aviez-vous le souhait de témoigner ?

Quand je parlais à mon mari des cauchemars que je faisais encore, il m’encourageait à
raconter, et il m’a motivée à me libérer de ce passé par l’écriture, ce qui n’est pas
facile dans notre âme asiatique, nous avons tendance à intérioriser, et placer sur les
blessures du passé le karma bouddhique, ce qui est important pour relativiser, mais
sans doute pas suffisant pour soigner le traumatisme social qu’on a subi, ce que le
cinéaste Rithy Panh a bien compris en utilisant l’image et en organisant des projections
et des échanges avec des victimes ou enfants de victimes qui bien souvent n’ont jamais
parlé.

356
Mon livre est un témoignage direct, mais à ma manière, en apportant un éclairage
particulier, celui d’une femme sur la vie des femmes et de leur statut sous les KR, alors
que la plupart des documents ou études parlent de l’histoire, avec un grand H, ce qui
est important, mais pas suffisant.

3. Aviez-vous des réticences par rapport au témoignage ?

En tant que magistrat en activité, j’aurais pu témoigner au tribunal des KR, mais il
aurait fallu que je me rende disponible par rapport au Ministère de la Justice, ce qui
aurait nécessité des démarches administratives complexes. J’ai pensé que mon
témoignage écrit et publié par un grand éditeur français dans une collection dédiée à la
mémoire était aussi important et utile.

Qu‟est-ce qui dans votre histoire ou dans votre entourage vous empêchait de parler ou
d‟écrire votre témoignage ?

Les circonstances historiques mentionnées plus haut m’en ont empêchée, je crois, je
voulais aussi oublier, mais je ne pouvais pas me faire à l’idée que pour tourner la page
il fallait encore revenir sur le passé. Mes retours à Phum Thmey en compagnie de
Vanny m’ont fait sans doute beaucoup de bien, ainsi qu’à elle aussi, elle me l’a dit.

4. Êtes-vous passée par plusieurs étapes dans ce processus de témoigner ?

5. Quelle(s) différence(s) faites-vous entre le témoignage oral, le témoignage écrit ou


d‟autres supports, comme le cinéma, la photo, la musique, le reportage, la peinture, etc.?

Nous sommes habituées au Cambodge au témoignage oral, je constate que nous avons
tous une difficulté avec l’écriture, j’ai eu la chance d’avoir une éducation classique,
que je n’ai jamais perdue, ce qui n’est sans doute plus le cas aujourd’hui où nous
sommes mangés par l’image.

Toutes les formes d’expression sont utiles, mais la parole est irremplaçable, elle nous
aide à donner une forme et un contenu à nos idées, l’image peut donner une force à une
idée, mais elle ne libère pas autant que la parole.

6. Quel sens et/ou quelle fonction a revêtu pour vous le témoignage ?

357
Régler mes cauchemars, en premier lieu, et transmettre un souvenir en particulier pour
tous ceux qui ont disparu ou ne sont pas en mesure de témoigner, celles que je cite dans
mon livre en particulier.

7. Qu‟est-ce que vous a apporté le fait d‟écrire ou que l‟on écrive votre témoignage ? A-
t-il apporté quelque chose à votre entourage, à votre famille, etc. ?

J’ai d’abord écrit sur des feuillets , je pensais à un cahier à partager avec ma famille,
et, au fil des conversations avec mon mari, ce cahier s’est enrichi et celui-ci m’a
encouragé à aller plus loin , il m’a aidé à trouver les correspondances entre le khmer
qui est imagé et les mots français qui sont souvent plus abstraits. Mes échanges avec
Laure Adler qui dirige cette collection chez Actes Sud m’ont aidé aussi, elle m’a
beaucoup poussée à parler de moi, alors que je n’osais pas…

8. Pensez-vous à l‟instar d‟Albert Camus, qu‟« il nous faut, à la terrible obstination du


crime, opposer la terrible obstination du témoignage » ?

Précisément dans notre culture, le crime s’oublie trop vite, mais le témoignage reste et
dure, il faut l’encourager, il est encore trop rare.

9. Avez-vous d‟autres réflexions importantes quant à votre expérience du témoignage de


votre vécu ou du témoignage en général ?

Je crois que vous trouverez tout cela dans mon livre, mais je peux, si vous le voulez,
répondre à une question supplémentaire.

2.2. Iván Treskow et El tiempo del silencio

Iván Treskow Cornejo est né en Talca au Chili en 1950. Professeur de biologie, il est
incarcéré en 1975 sous le régime du général Pinochet dans deux camps de
concentration. Il arrive en France en 1977 où il participe, avec le groupe de théâtre
Aleph de Oscar Castro, au Festival mondial de théâtre de Nancy et suit des cours de
psychologie à l‟université de Paris 8. Il publie ensuite plusieurs recueils de poèmes,

358
empreints de rêve et de réalisme, d‟attention à la nature et à la condition sociale des
ouvriers, toujours pétris dans l‟humain2.

Dias mas tarde muchos deberíamos dejar el país, descubriríamos nuevos rostros y
horizontes, pero “el tiempo del silencio” continuaba formando parte de las mentes
y las gargantas de los millones de chilenos rehenes de la dictadura. Seria
necesarion que transcurrieran cerca de catorce anos para que las campanas y las
risas de nuevo se apoderaran del espacio (Treskow, 2009, p. 116).

Hace treinta anos me mataron


entre eucaliptus y cipreses.
Hace treinta anos volvi a vivir
desafiando las fronteras de la muerte.
Cual es el límite de la vida,
cual es el inicio de la muerte.
Soy un vivo en agonia,
o un muerto con esperanzas de vida.
Cual es el número de la suerte,
y cuantos so los números de la muerte.
Hace treinta anos volvi a vivir
desafiando las fronteras de la muerte.

(Iván Treskow, Fragmento del Poema “Pasado sin olvido”)

Questionnaire

1. ¿Después de cuanto tiempo de silencio, decidió Usted escribir a propósito de su


experiencia o la de sus parientes? ¿Aceptó Usted que alguien escribiese su historia? ¿En
qué momento de su vida decidió testimoniar por escrito de su experiencia? ¿En
qué otros momentos de su vida relató Usted oralmente lo vivido?

2
http://ivantreskow.canalblog.com/

359
Cuando se ha pasado por un periodo o etapa como la que algunos nos tocó vivir, hay que
dejar que el organismo se sienta capaz de hacer frente a lo que se vivió, quizás el hecho
de habar compartido en el campo de concentración con decenas de otros que vivieron
algo similar, ayudó como una terapia el "comparar" experiencias y dado que en mi caso
tengo una cierta facilidad para escribir como un proceso natural se dio el escribir sobre
el tema, primero en poemas, que era una forma de expresión directa y corta, así por
ejemplo en el poema "Ayer" que forma parte de el primer libro de poemas publicado en
1986, hablo de la tortura al igual de la presencia de la muerte en los sueños. Hay que
diferenciar el momento en que fué escrito y publicado que no es lo mismo.

2. ¿Qué fue lo que le motivó hacerlo? ¿Cuáles fueron los hechos, los factores, las
personas que hicieron posible tomar la decisión de hacer esa vuelta al pasado?

Para muchos de los que pasamos por dicha "vivencia" no hay un factor determinante,
era "un deber de denunciar horrores" que muchos no lo podrían hacer por estar
muertos, se lo debíamos a todos y a cada uno que formaban parte de los desaparecidos,
prestamos nuestras voces y experiencias vividas por cada muerte ignorada, por cada
asesinado.

3 ¿Tuvo Usted, antes deseos de atestiguar?

No nunca he dudado en ser testigo y denunciar ese periodo en mi país, es por ello que
ya en 1977, formé parte de los testigos que estuvimos en Alemania en el proceso de
contra la Colonia Dignidad, proceso que duró varios años, pero que en ese momento
no dio el resultado esperado.

4 ¿Pasó Usted por ciertas etapas en ese proceso de atestiguar? ¿Podría Usted
describirlas?

Nunca nada me ha impedido declarar para denunciar dichos hechos y he estado


presente cada vez que me lo han propuesto y he podido hacerlo ya sea en diarios o
documentales, "es un deber de memoria".

5.¿Qué diferencias hace Usted entre testimonio oral, escrito u otros modos de expresión
tales como el cine, la fotografía, la música, la poesía, el reportaje, la pintura, etc.?

360
Las diferencias que se pueden establecer es la forma como es tratado el tema según sea
la persona que lo haga, van a influir factores como: tiempo de video o reportaje,
espacio de publicación, forma de pensar de aquel que efectúa la entrevista que puede
"interpretar situaciones" con riesgo a equivocarse, siempre serán trozos de una época,
cada uno es válido cuando es correctamente establecido y aporta su contribución al
conjunto del proceso.

6. ¿Qué sentido o función tomó entonces para Usted el testimonio escrito?

Como lo dijera antes es un deber hacia los que nunca podrán hacerlo, nosotros
podemos argumentar que no es fácil el hacerlo, que es doloroso, pero estamos vivos.

7. ¿Qué le aportó el hecho de haber escrito, o que hayan escrito vuestro testimonio?
¿Aportó algo a vuestro entorno, a vuestra familiar?

Nada en especial, era un deber, sobre todo que estando afuera no se tenía la presión o
la inseguridad que "algún accidente" nos ocurriera, yo hablo de las declaraciones
realizadas en tiempo de dictadura. Solo pudieron declararme "persona no grata" al
país por formar parte de una calumnia "internacional".

8. ¿Qué piensa Usted de lo que dijo a propósito del testimonio el filósofo Albert Camus:
“necesitamos oponer a la terrible obstinaciñn del crimen, la terrible obstinaciñn del
testimonio”?

Completamente de acuerdo.

9. ¿Tiene Usted otro tipo de reflexiones importantes, en cuanto a su experiencia de


testimoniar de esas vivencias?

Ese periodo formará siempre parte de nuestra memoria y nada podrá borrarlo vivimos
con él, a veces con resultados trágicos como el hecho que le ocurrió a otro compañero
que cuando asistimos en Chile a presentar denuncias frente a un juez, evidentemente
años después de Pinochet, y debimos narrar o declarar, varias veces de nuevo lo que
pasamos, el revivir ese periodo lo traumatizó nuevamente y semanas después se
suicidó. El pasado se transformó en presente y en pesadilla

361
10. ¿Tiene Usted otro tipo de reflexiones importantes, en cuanto a su experiencia de
testimoniar de esas vivencias?

No sé qué referencias puedo darte, pero en el proceso de Amnistía Internacional contra


la Colonia Dignidad, encontrarás elementos variados sobre ello, cuando dicho lugar
fue allanado se encontraron expedientes con los nombres de los que en algún momento
allí pasamos, evidentemente no estaban todos, pero sirvió para acreditar que ese fue un
centro de tortura.

Espero que mis declaraciones te sirvan, el compañero que se suicidó era de apellido
C…, no sé si tienes derecho a publicar su nombre.

En écho à son compatriote chilien, Guillermo Garcia Campos, membre du groupe


musical Quilapayún et auteur de poèmes, a composé cette ode aux disparus de son pays
et à tous les disparus des dictatures de l‟Amérique latine…

Algo quiere hablar

Algo quiere hablar hablar mi voz, mi garganta


son palabras que no quieren ser llanto,
que quisieran recordar, tan solo un instante
ser memoria de las voces ausentes.

Fueron hijos como tu, de esta patria mía


fueron nombres con sus cuerpos, sus vidas
y tuvieron como todos, nobles oficios,
gente sencilla y valiente, sembradores de esperanzas.
Vida que aparta la muerte, nombres que no están errantes.

Algo quiere hacer hablar, algo quiere hacer cantar


mi voz, la memoria, las voces ausentes…

(Guillermo Garcia Campos, 2000


Extrait de l‟album Vivencias, CD M10)

362
Quelque chose veut parler

Quelque chose pousse ma voix, ma gorge à parler


avec des mots qui ne veulent pas être des larmes,
qui voudraient rappeler un instant durant,
être mémoire des voix absentes.

Ils furent come toi, enfants de cette patrie qui est mienne,
ils furent des noms avec leurs corps, leur existence
et eurent comme nous tous, des nobles métiers,
humbles et téméraires, ils semaient l‟espérance.

Vie qui écarte la mort, ces noms ne sont pas errants.


Quelque chose me pousse à parler, quelque chose me
pousse à chanter,
la voix, la mémoire, les voix absentes.

Quelque chose veut parler, quelque chose veut parler :


la voix, la mémoire, les voix absentes…

(Traduction française : Mari Carmen Rejas et Viridiana. Garcia).

363
2.3. Autres

Certes, nous ne pouvons nous arrêter à toutes les expériences douloureuses et


traumatisantes. Leur nombre va croissant ces dernières décennies et les témoignages
écrits sont aussi plus nombreux. Pourraient êtres citées parmi ces expériences d‟horreur
Ŕ mais en nommer une, c‟est aussi les nommer toutes Ŕ les tragédies arménienne,
algérienne, rwandaise, yougoslave…

Il nous est apparu essentiel de faire notamment référence au Burundi et au Rwanda en


citant cette liste de témoignages des massacres, dont les titres parlent d‟eux-mêmes. Il
s‟agit essentiellement de témoignages de femmes concernant les massacres qui
ensanglantent le Burundi et le Rwanda depuis un demi-siècle3 :

Princesse des rugo. Mon histoire (2001). Autobiographie d‟Esther Kamatari, princesse
du Burundi devenue mannequin. Son père fut assassiné en 1964.

Le Chant des fusillés (1981). Roman de Nadine Nyangoma évoquant le massacre des
Hutus (entre 100.000 et 150.000 morts) à la suite de leur insurrection contre le
gouvernement tutsi du Burundi en 1972.

SurVivantes (2004). Témoignage d‟Esther Mujawayo, née en 1958, dont la plus grande
partie de la famille a été anéantie lors du massacre des Tutsis qui frappa le Rwanda en
1994 (plus de 800.000 morts).

Nous existons encore (2004). Autobiographie d‟Annick Kayitesi, née en 1979, qui après
avoir échappé au massacre des Tutsis rwandais en 1994, trouve refuge en France où elle
fait face à de multiples problèmes d‟adaptation.

Lettre à Isidore (2003). Témoignage de Perpétue Nshimirimana, née en 1961, dont la


famille, d‟origine hutue, est frappée d‟ostracisme et de mesures discriminatoires après
que son père, Isidore Mugabonihera, ait été assassiné par l‟armée burundaise en 1965.

3
D‟après la listé éditée par jvolet@cyllene.uwa.edu.au, The University of Western Australia/French
Created: 8 Jan 2008 Modified: 23 May 2010, http://aflit.arts.uwa.edu.au/theme_Burundi_Rwanda.html.

364
La mort ne veut pas de moi (1997). Témoignage de Yolande Mukagasana, née en 1958,
qui perdit ses trois enfants, son mari, son frère et ses sœurs lors du massacre des Tutsis
qui frappa le Rwanda en 1994.

Les Blessures du silence. Témoignages du génocide au Rwanda (2001). [Avec des


photographies d‟Alain Kazinierakis.] Témoignages des assassins et des victimes des
massacres qui frappèrent le Rwanda en 1994.

Comme la langue entre les dents. Fratricide et piège identitaire au Rwanda (2000).
Témoignage de Marie-Aimable Umurerwa, mère de famille tutsi prise dans la tourmente
rwandaise avec ses enfants et son mari hutu.

L’Ombre d’Imana. Voyages jusqu’au bout du Rwanda (2000). Roman de l‟écrivaine


ivoirienne Véronique Tadjo témoignant de son voyage au Rwanda et de ses rencontres
en 1998.

Tutsie, etc. (1998). Voyage au Rwanda de Maggy Corrêa, née en 1949 et habitant en
Suisse depuis plus de vingt ans, à la fin de 1994 afin d‟y retrouver sa famille et sa mère
tutsie.

La Paix dans l’âme (2004). Témoignage de la Rwandaise Chantal Umutesi, née en


1973, victime de quatre années d‟errance et d‟extrêmes privations ponctuées d‟atrocités
au cours desquelles toute sa famille est massacrée, y compris sa petite fille âgée de deux
ans.

Le pays aux mille collines. Ma vie au Rwanda (2002). [Traduit de l‟anglais.]


Autobiographie de Rosamond Halsey Carr, née en 1912. Cette Américaine ayant vécu
cinquante ans au Rwanda, non loin de la frontière congolaise, témoigne de sa vie à
Mugongo. Âgée de plus de quatre-vingts ans, elle transforme sa propriété en orphelinat
suite aux massacres de 1994, mais elle est obligée d‟abandonner l‟endroit en 1997 lors
de la reprise des hostilités.

Rwanda, du bonheur à l’horreur. J’y étais... (2005). Témoignage d‟une secrétaire,


Madeleine Mukamuganga, née en 1958, pour qui la mainmise des grandes puissances
sur les richesses de son pays Ŕ et sur celles d‟autres pays tels que le Congo, la Côte

365
d‟Ivoire, l‟Irak etc. Ŕ est à l‟origine de la destabilisation de son pays et du « bourrage de
crâne » des populations, aussi bien Hutus que Tutsis, qui ont conduit les habitants de la
région des Grands Lacs à fuir leur pays et à s‟entre-massacrer depuis plus de dix ans.

La haine n’aura pas le dernier mot Ŕ Maggy, la femme aux 10 000 enfants (2005).
Action en faveur des enfants burundais victimes de la guerre et de la misère entreprise
par Marguerite Barankiste (Maggy) depuis 1993 et poursuivie par l‟ONG burundaise
Maison Shalom. Témoignage.

Rwanda Mon Amour (2001). [Nouvelle édition en 2006.] Témoignage et réflexion d‟Ida
Zirignon, Ivoirienne envoyée en mission au Rwanda par l‟ONU en 1994 et postée dans
ce pays jusqu‟en 1998.

Miraculée (2007). [Traduit de l‟anglais.] Témoignage d‟Immaculée Ilibagiza,


survivante des massacres de 1994 ayant « mis sa destinée entre les mains de Dieu » et
passé plusieurs mois terrée dans un petit cagibi avec ses compagnes.

La mémoire trouée (2007). Roman d‟Élisabeth Combres, journaliste et écrivaine


française « pour les jeunes », née en 1967, racontant l‟histoire d‟une jeune fille essayant
de se reconstruire après l‟assassinat de sa mère pendant la tragédie rwandaise de 1994.

Sous les étoiles du Rwanda (2007). Texte à deux voix où se rencontrent les témoignages
de la Rwandaise Odette Habiyakare et de la Suissesse Mathilde Fontanet.

La femme aux pieds nus (2008). Hommage à la mère de Scholastique Mukasonga dont
les parents et 37 proches sont assassinés lors du massacre des Tutsis qui frappa le
Rwanda en 1994.

Demain ma vie. Enfants chefs de famille dans le Rwanda d’après (2009). Témoignage
de Berthe Kayitesi dont les parents ont été massacrés en 1994.

Murekatete (2000). Roman de l‟auteure burkinabé Monique Ilboudo.

L’Iguifou (2010). Cinq nouvelles rwandaises de Scholastique Mukasonga

366
3. Commentaire

A
rrivée au bout de ce tracé testimonial lié aux expériences de masse (certes
vécues à chaque fois individuellement), nous allons poursuivre par les
expériences vécues individuellement. Au fond, c‟est aussi une manière de
passer du « Nous » au « Je », et du « Je » au « Nous ».

367
368
CHAPITRE 4

Expériences d’écriture d’adolescents


dans un cadre hospitalier – Le texte sans texte

1. Introduction

e quatrième chapitre a une double origine. Il est né d‟abord de ma volonté de

C mobiliser l‟ensemble de mon parcours personnel et professionnel afin de


mettre en perspective les questions qui m‟animent et se traduisent à l‟intérieur
de différents domaines et champs qui ont été annoncés dès l‟introduction et abordés
dans les pages précédentes. En même temps, il trouve son origine dans mon souhait de
« requestionner » tout l‟ensemble de la thèse à partir d‟une position particulière et
personnelle et des questions auxquelles j‟ai été confrontée.

Ce dernier chapitre vient parachever la seconde partie de ma recherche, ajoutant un


autre « texte-témoin » à l‟ensemble déjà proposé. Au terme de cette recherche, me voilà
presque troublée de vous livrer quelques réflexions de l’expérience testimoniale des
jeunes qui va refermer cette recherche.

Nous pourrions avancer que ce trouble trouve son explication dans l‟annonce d‟une fin,
d‟un aboutissement de quelques années de travail et de rencontres, de l‟inquiétude
d‟avoir plus ou moins réussi cette entreprise. Or, comme nous l‟avions annoncé dans
l‟introduction, cette thèse n‟est pas un instant de clôture, mais bien un moment
d‟ouverture. Alors pourquoi tant d‟embarras, tant de trouble ?

L‟hypothèse serait la suivante. Les témoignages auxquels nous avons fait référence ont
une identité précise, un auteur, un nom, une histoire claire même si cette dernière porte
l‟empreinte du traumatisme, des violences de tout type comme nous l‟avons évoqué.

369
Ces textes ont une identité, ils sont signés, nous connaissons leurs auteurs, nous
pouvons les nommer, voire interpeller certains de ces auteurs-témoins comme nous
l‟avons fait par le questionnaire, notamment.

Alors que la présentation des textes des jeunes dont nous aurions souhaité vous parler
ne peut se faire de la même manière dont les auteurs-témoins ont été traités jusqu‟ici.
Pour la simple raison que nous ne pouvons citer leur nom, secret professionnel oblige,
que nous avons leur accord, tacite, mais pas officiel, quand bien même nous aurions cet
accord pour publier leurs écrits, leurs publications ne seraient pas autorisées pour autant,
car ils sont mineurs, et sont hospitalisés en psychiatrie. On pourrait nous faire le
reproche qu‟ils n‟avaient pas toute leur faculté pour répondre à une telle démarche. Or
des textes, leurs textes devaient prendre place ici. Des textes pour témoigner de leur
expérience, de leur vécu. Des textes pour dire ce qu‟ils n‟arrivent pas à exprimer.

Les jeunes qui nous ont communiqué leurs textes étaient informés de ma démarche de
recherche et de mon intérêt pour l‟écriture de leur vécu. Mais d‟autres jeunes
expliquaient aussi clairement qu‟ils ne souhaitaient pas que leur texte sorte des murs de
l‟hôpital.

Il nous fallait donc décider, du moins pour ceux qui acceptaient que nous utilisions leurs
écrits, de changer leurs noms et prénoms. Chose délicate, car on sait que les textes
peuvent encore être reconnus au-delà même de leur anonymat. Et quel sens revêt un
texte si nous ne pouvons reconnaître son auteur-témoin, son créateur ?

La décision fut donc prise de ne pas transcrire leur texte, de laisser une page blanche et
une page noire, pour représenter leurs écrits.

370
371
372
C‟est ce constat et la décision de ne pas montrer leur texte qui sont venus dès lors
élargir le questionnement autour de leurs témoignages, du témoignage en général.

Au-delà de la question du nom à leur attribuer Ŕ question éthique par rapport à leur
hospitalisation et à la notion de secret professionnel, tout comme ne pas leur attribuer
leur vraie identité engageait un autre problème éthique, celui de la manière de restituer
ce qui leur appartient Ŕ se posait finalement la question : comment parler d‟eux le plus
adéquatement possible ?

Cette question en amenait d‟autres avec elle, dans ce cas particulier. Quelle est la
fonction de ces textes ? De quoi témoignent-ils ? Mais témoignent-ils ? Parlent-ils
d‟eux ? S‟ils témoignent de quelque chose, veulent-ils faire œuvre ? À qui s‟adressent-
ils ? Qui a le droit de lire ? Y-a-t-il une amorce de témoignage ? Y a-t-il, dans leur
écriture, un essai de se réapproprier leur histoire ?

Ces questions leur étant posées, citons au moins ce que l‟un ou l‟autre ont pu exprimer
quant à l‟écriture :

 Écrire c‟est partager, il utilise son texte pour se comprendre, pour reconstruire son
histoire.
 Le sens n‟est pas si important, mais la forme, oui. Il faut que ce soit beau.
 Écrire des poèmes pour soi, ensuite pour une petite amie, mais n‟écrit plus depuis
décès de sa mère.
 Écrire pour le plaisir.

Faut-il alors attendre des siècles pour parler de leur texte ? Nous pourrions faire
l‟analogie avec ce que dit Michel Foucault à propos de La vie des hommes infâmes.
Certes, il s‟agit d‟une autre époque, et pourtant :

Ce n‟est point un livre d‟histoire. Le choix qu‟on y trouvera n‟a pas eu de règle
plus importante que mon goût, mon plaisir, une émotion, le rire, la surprise, un
certain effroi ou quelque autre sentiment, dont j‟aurais du mal peut-être à justifier
l‟intensité maintenant qu‟est passé le premier moment de la découverte.

373
C‟est une anthologie d‟existences. Des vies de quelques lignes ou de quelques
pages, des malheurs et des aventures sans nombre, ramassés en une poignée de
mots (Foucault, 2001b, p. 237).

À la grande différence près que les textes des jeunes que nous convoquions ici, sont
d‟actualité, ils sont notre présent, notre quotidien et nous sommes leur quotidien. De
quelles existences s‟agit-il pour nous ? D‟adolescents stigmatisés par des troubles
psychiatriques sévères et des troubles de comportement. Une stigmatisation qui les a
contraints à être hospitalisés, une sorte d‟enfermement à l‟hôpital. Adolescents que nous
côtoyons tous les jours, toute la journée, adolescents aux vies si ordinaires, tellement
ordinaires qu‟on pourrait se demander pourquoi en parler, pourquoi en témoigner dans
cette thèse sur l‟expérience d‟écriture Ŕ l‟expérience traumatique ? Tellement ordinaire
que nous pourrions nous demander d‟abord, nous thérapeutes, nous leurs témoins,
comment nous pouvons témoigner d‟eux ?

2. Le thérapeute-témoin

ans la préface du livre Siegi Hirsch, au cœur des thérapies, Guy Ausloos

D rappelle que, lors d‟une conférence à Liège en 1999, Siegi Hirsch définissait
sa vie de thérapeute comme celle d‟un témoin. Il le cite : « J‟ai été un
témoin. » Témoin de la montée du nazisme, témoin de l‟horreur de la Shoah, témoins
des films de ces enfants juifs qui traduisaient leurs souffrances et leurs espoirs, témoin
de ces trois quarts de siècle qu‟il a parcourus en ne cessant d‟évoluer (Ausloos, in
Fossion & Rejas, 2001, pp. 12-13).

Guy Ausloss commente alors cette définition du thérapeute comme témoin, et non pas
comme intervenant, mot qu‟il n‟apprécie guère. Ce thérapeute-témoin n‟est pas neutre,
car son regard modifie la réalité qu‟il perçoit ; ce témoin s‟implique, livre ses
perceptions, devient participant, laisse paraître sa chaleur et ses émotions, et n‟hésite
pas à parler de sa vie, à raconter une histoire personnelle qui éclaire la scène. Ce témoin

374
n‟est jamais un conseiller qui, lui, croit savoir ce qui est bon pour les autres. Ce témoin
est le contraire d‟un spectateur qui s‟approprie la souffrance d‟autrui pour l‟expliquer ou
l‟interpréter. Un spectateur regarde, voit et s‟en va ; il n‟a pas été touché, il n‟a pas
rencontré l‟autre. Un témoin est là pour attester ce qu‟il a vu, pour donner une
crédibilité à la mémoire, pour confirmer la véracité d‟un récit, pour valider un projet de
vie qui vient d‟éclore.

Maurice Berger (2008, pp. 75, 78-79) parle, quant à lui, de la fonction de « témoin
impliqué » et cite R. Roussillon qui accorde une place centrale au concept de témoin
empathique dans la prise en charge des adultes confrontés lorsqu‟ils étaient enfants à
des situations extrêmes de « survivance psychique », mais aussi les travaux d‟A. Miller
qui parle de « témoin participant », ainsi que S. Cirillo qui définit comme « être
solidaire des vécus légitimes de solitude et de souffrance de l‟enfant qui ne sont pas dus
à sa méchanceté ou au fait qu‟il ne mérite pas l‟amour ».

Attester, pour Maurice Berger, « consiste à témoigner ou à émettre l‟hypothèse que,


face à un événement, le sujet a éprouvé certaines sensations ou certains sentiments qui
persistent en lui d‟une manière le plus souvent indélébile quelles que soient les défenses
qu‟il a pu mettre en place par la suite ». Il faut, estime-t-il, « atteindre et partager cette
position de préjudice irréversible constaté ».

Toujours selon Berger, « ce constat des dégâts introduit dans le psychisme du sujet
l‟idée que quelque chose ne sera plus comme avant en cas de traumatisme repérable
dans le temps, ou n‟a jamais pu se dérouler comme cela aurait dû se passer en cas de
traumatisme chronique. L‟importance de l‟attestation de l‟adulte est évidente. Il doit
nommer, c‟est-à-dire accompagner l‟enfant dans cet état. Rendre les affects pensables
pour le sujet, fût-ce au prix d‟un effondrement, car il réalise alors pleinement ce qu‟il a
vécu ou subit encore. Si le professionnel tient cette fonction d‟une manière adéquate, la
représentation du traumatisme ne sera plus la même qu’auparavant, parce que cet
éprouvé aura été partagé, vécu hors solitude. D‟une certaine manière, ce que l‟enfant a
vécu était une tragédie, d‟autant plus qu‟il était seul. Le témoin impliqué a un rôle
proche de celui du chœur antique » (Berger, 2008, pp. 76-79).

375
Une autre fonction du témoin est d‟attester dans la pérennité, ajoute encore Maurice
Berger. « Le référent qui atteste prend alors une fonction de stèle : pour le sujet, ce qui
s‟est effectivement passé est maintenant inscrit dans le psychisme d‟une autre personne,
et cette inscription persiste jusqu‟à la mort du témoin ou plus longtemps s‟il en a été fait
un écrit » (Berger, 2008, p. 80). Ce rôle de mémoire a deux fonctions, conserver et
commémorer, et il constitue une des assises intersubjectives de l‟identité. Cette
inscription ne concerne pas seulement l‟affect vécu, mais aussi la différenciation car la
psyché du témoin n‟est pas prise dans les processus d‟excitation, de confusion, de
sidération.

Certes, vu de cette manière, une étape est déjà franchie dans l‟attestation, mais elle reste
privée, secrète, non déroulable.

3. De quels jeunes témoignons-nous ?

L
a plupart des jeunes hospitalisés dans notre service présentent les
caractéristiques suivantes, citées par Marina Staiff (2007), dont nous ne
faisons que reprendre une brève partie de sa revue de littérature.

Bion décrit la décompensation psychotique comme une expérience catastrophique dans


laquelle le moi et le self, en tant que substance vivante, se fragmente en une infinité de
morceaux. Ces morceaux d‟expérience interne éjectés à l‟extérieur se confondent avec
la nature et avec d‟autres personnes, si bien que le sujet ne peut plus reconnaître la
forme habituelle du monde.

Winnicott (1963, 1971) met en avant le fait que l‟entourage n‟arrive pas (pour
différentes raisons) à jouer son rôle d‟accompagnement dans le processus de désillusion
qui est censé mener progressivement l‟enfant de l‟expérience initiale et indispensable
d‟omnipotence à l‟acquisition du sentiment d‟autonomie. Des faits réels font intrusion
de manière soudaine ou imprévisible et créent un traumatisme en brisant la capacité de
l‟enfant à « croire en », ce qui entrave la structuration. Winnicott nous invite à

376
considérer qu‟il y a des traumatismes non représentables parce que le sujet n‟était pas là
pour se les représenter, ou encore parce qu‟il « il ne s‟est rien passé là où il aurait pu
utilement se passer quelque chose ». En effet, si rien ne vient soulager l‟angoisse de
l‟enfant en temps utile, celle-ci se transforme en douleur, puis en agonie.

Roussillon (1991, 1999) précise que lorsque les ressources psychiques internes
s‟épuisent et que l‟environnement n‟est d‟aucun secours du fait des aléas des réponses
ou de l‟absence de réponse, l‟état de manque et de détresse dégénère en état traumatique
primaire, sous l‟effet de la rage impuissante. Si la souffrance psychique est au premier
plan, elle produit un état d‟agonie (Winnicott). Il y a même de la terreur liée à l‟intensité
pulsionnelle engagée, elle produit une terreur sans nom (Bion).

La seule issue à cette situation est particulière, elle fait appel au clivage du moi : pour
survivre le sujet se retire de l‟expérience traumatique première et assure sa survie
psychique en se coupant de sa subjectivité. Il ne « sent » plus l‟état traumatique, il ne se
sent plus là où il est, il se décentre de lui-même, se décale de son expérience subjective.

Pour Roussillon, les traces perceptives ne sont pas traduites en représentations de choses
et ne sont donc pas symbolisées. Il en résulte un clivage au point de passage entre
mémoire perceptive et inconscient, une déchirure verticale du moi partageant d‟un côté
un fonctionnement adapté et de l‟autre ce qui n‟est pas inscrit, pas représenté, pas
symbolisé et qui peut être rapproché des concepts de « folie privée », nous dit encore
André Green (in Staiff, 2007).

4. Les jeunes hospitalisés

L
e service psychiatrique dont il est question est une unité de traitement intensif
pour adolescents souffrant de troubles psychiatriques sévères et de troubles de
comportement. Cette unité est située au sein même d‟un hôpital psychiatrique,
le centre hospitalier Jean Titeca à Bruxelles.

377
Les jeunes sont placés sur décision du Juge de la Jeunesse. Si ces jeunes ont commis des
faits graves, ils sont aussi en extrême souffrance. Leur parcours est jalonné de multiples
ruptures et séparations parfois brutales au sein de leur réseau familial et social.

Ils sont une trentaine de jeunes répartis, en fonction de leur évolution, dans différents
services attenant au projet de base, l‟unité « Karibu ». Ils ont entre 15 et 18 ans (certains
quittent le centre à 20 ans). Leur hospitalisation dure en moyenne un an, mais peut
s‟étaler sur deux ans, voire davantage.

La plupart de ces jeunes ont été victimes d‟un contexte social et familial violent avant
de commettre des délits. Ils présentent une carence affective et des difficultés
relationnelles tant avec leur pairs qu‟avec l‟adulte.

Ils arrivent donc au centre sans aucune estime d‟eux-mêmes et, pour la plupart, avec un
passé institutionnel depuis leur petite enfance. Tous ont été victimes avant d‟être
agresseurs.

4.1. Les écrits des jeunes à l’hôpital

Vu ce qui a été énoncé par rapport à la non-possibilité de partager avec le lecteur les
textes des jeunes, nous ferons appel d‟une part au travail des enseignantes et plus
particulièrement à leur atelier d‟écriture, et d‟autre part à la relation qui s‟est tissée avec
certains d‟entre eux qui nous ont laissé leurs textes. Nous pourrions ici faire à nouveau
l‟analogie avec les exempla (Foucault, 2001b, p. 237). La notion d‟exempla, à la
différence de ceux que les sages recueillaient au cours de leurs lectures, renvoie à des
exemples qui portent moins de leçons à méditer que de brefs effets dont la force s‟éteint
presque aussitôt. Le terme de « nouvelle » conviendrait assez pour les désigner, par la
double référence qu‟elle indique à la rapidité du récit et à la réalité des événements
rapportés. Car tel est bien, dans ces textes, le resserrement des choses dites qu‟on ne sait
pas si l‟intensité qui les traverse tient plus à l‟éclat des mots qu‟à la violence des faits
qui se bousculent en eux.

378
4.2. L’atelier « art-écriture »

Dans son mémoire, Michèle Naples (2009) décrit les ateliers d’écriture : « Ils sont
construits par les quatre enseignantes et chacune apporte ses valeurs et spécificités :
les deux institutrices ont un savoir-faire pointu dans l‟apprentissage de l‟écriture et de
la lecture à des enfants démunis ou débutants. L‟enseignante en arts plastiques apporte
son savoir théorique et pratique et ses dons indéniables pour “faire du beau”.
L‟enseignante de français, aimant les ateliers d‟écriture depuis très longtemps, apporte
les outils de construction du savoir qui lui sont chers et qui amènent l‟élève à
apprendre en créant. Celle-ci résume le fait que les cinq gestes mentaux sont sollicités,
mais que le geste final est bien souvent le geste d‟imagination créative, geste
important pour ces jeunes souvent victimes d‟hallucinations donc d‟une espèce
d‟imagination qui prend le pouvoir sur eux jusqu‟à les entraîner à commettre des faits
d‟une extrême gravité. »

L‟enseignante rapporte, dans son mémoire, une expérience particulière avec un de ces
jeunes. Elle relève que ce dernier aime écrire des textes, tout en sachant à peine écrire.
C‟est ainsi qu‟il écrivait de longs textes et les gardait, enfouis dans ses poches, textes
souvent écrits phonétiquement, parfois illisibles. L‟enseignante poursuit en marquant
son étonnement de découvrir que lui, qui savait à peine déchiffrer, lisait presque
aisément ses textes. Elle pense aujourd‟hui « qu‟il en connaissait les phrases quasi par
cœur et qu‟il se les répétait souvent mentalement, il parle beaucoup dans sa tête ».
Nous pourrions ajouter qu‟il écrit dans sa tête.

L‟enseignante prolonge sa réflexion en mettant l‟accent sur le fait que ces textes
constituaient un matériau idéal pour les cours de français mais qu‟il refusait qu‟on y
touche ou qu‟on les utilise. Elle était devenue la conservatrice et la dactylographe,
mais en aucun cas elle ne pouvait y toucher pour les corriger, les enrichir ou les
analyser avec lui. N‟était-elle pas aussi un témoin ?

C‟est l‟époque où ce même jeune parle de faire de la philosophie. Il se rappelle qu‟un


éducateur d‟une institution précédente l‟avait déjà initié. Il apprend aussi que j‟ai une
formation de philosophe, mais lui et moi n‟en ferons que très peu, le lien s‟étant
davantage consolidé avec les enseignantes et d‟autres membres de l‟équipe.

379
Nonobstant et de manière très inégale, il me demande de « faire de la philosophie », et
il me montre certains de ses textes. Parfois, spontanément, le plus souvent par
l‟intermédiaire de son enseignante, et toujours avec beaucoup d‟ambivalence. Le
médecin responsable de la salle lui avait également signifié, lors de mon arrivée dans
le service, tout mon intérêt pour le texte et le témoignage. Cela l‟avait fortement
intrigué et avait suscité sa curiosité.

Dans un moment particulier de son hospitalisation, le cahier dans lequel l‟enseignante


et lui avaient conservé ses textes disparaît. Ce qui, pour lui, est très grave. Plus de
trace en sa possession. Il demande aussitôt à son professeur de réimprimer tous ses
textes et de recomposer un cahier. Lorsque l‟enseignante lui restitue le « duplicata » et
qu‟il a parcouru ses textes, il signale qu‟il en manque un. Ce qui conforte
l‟enseignante dans l‟idée que ses textes sont quasi mémorisés. Mais comment ? Il
refuse d‟en parler. Par contre, il sort de nouveaux textes qu‟il vient d‟écrire et, à
nouveau, il ne faut rien changer ni les montrer. À l‟exception du professeur de dessin
qui lui a proposé de les illustrer pour en faire un livre. Et à moi.

4.3. Eux et moi - Leur texte et moi

Lorsque cette recherche a débuté, je ne travaillais pas encore dans ce service. J‟avais
déjà une certaine expérience avec des jeunes en grandes difficultés psychiques, mais
je n‟avais pas encore été « plongée » au quotidien de ces jeunes aux multiples
blessures et épreuves. Pour la plupart de ces adolescents, des circonstances de la vie
sont venues faire irruption dans la trame de leur vie sans qu‟ils puissent y donner
réellement un sens. Le fait qu‟ils soient réunis dans un même cadre, qui de plus est
« fermé », et dans lequel les professionnels circulent aussi, permet probablement
d‟accéder plus directement aux différentes caractéristiques décrites supra à propos des
traumatismes relationnels précoces.

Je relis ces textes en privé avec une collègue philosophe, travaillant depuis quelques
mois dans le même service. Elle découvre donc ces textes au moment où je les relis en

380
sa présence. Elle connaît certains jeunes, a entendu parler de certains autres qui
avaient quitté l‟hôpital avant son arrivée.

Que s‟est-il passé à la relecture des textes ? À nouveau des questions se posent. Pour
qui écrivent ces jeunes ? Ils peuvent partager leur écriture, mais peuvent-ils la partager
avec tout le monde ? Certaines formules ont du sens et d‟autres non. Une formule qui
n‟a pas de sens pour nous et qui a une signification pour eux, etc. Certaines phrases ne
veulent rien dire, c‟est juste pour les noter.

La forme quand on n‟a plus la force de comprendre en son dedans. C‟est-à-dire de


créer (Derrida, 1967, p. 11).

Dans La vie des hommes infâmes (Foucault, 2001b) : Que sont ces vies infâmes ? Que
reste-t-il d‟elles ? Foucault aurait voulu « qu‟il s‟agisse toujours d‟existences réelles ;
qu‟on puisse leur donner un lieu et une date ; que derrière ces noms qui ne disent plus
rien, derrière ces mots rapides et qui peuvent bien la plupart du temps avoir été faux,
mensongers, injustes, outranciers, il y ait eu des hommes qui ont vécu et qui sont
morts, des souffrances, des méchancetés, des jalousies, des vociférations (Foucault,
2001b, p. 239). Foucault écrit par rapport à ces textes qu‟il a tenu « à ce que ces textes
soient toujours dans un rapport ou plutôt dans le plus grand nombre de rapports
possibles à la réalité : non seulement qu‟ils s‟y réfèrent, mais qu‟ils y opèrent ; qu‟ils
soient une pièce dans la dramaturge du réel, qu‟ils constituent l‟instrument d‟une
vengeance, l‟arme d‟une haine, un épisode dans une bataille, la gesticulations d‟un
désespoir ou d‟une jalousie, une supplication ou un ordre. Je n‟ai pas cherché,
poursuit-il, à réunir des textes qui seraient, mieux que d‟autres, fidèles à la réalité, qui
mériteraient d‟être retenus pour leur valeur représentative, mais des textes qui ont joué
un rôle réel dont ils parlent, et qui en retour se trouvent, quelles que soient leur
inexactitude, leur emphase ou leur hypocrisie d‟une réalité dont ils font partie
(Foucault, 2001b, pp. 241-242).

381
5. Quelques pistes de réflexion

onner la place qu‟il convient à l‟acte même de témoigner, c‟est dès lors

D permettre de faire droit à cet acte témoigner, c‟est laisser la parole à


l‟écriture. Pour que les témoignages soient lus, il faut qu‟il y ait écriture, il
faut que la parole puisse prendre le pas sur le silence et vaincre l‟indicible. Mais il faut
aussi que le témoin puisse en laisser une trace. Notre choix éthique a été de ne pas
transmettre, d‟être le « témoin du témoin », mais de ne pas permettre à d‟autres de
devenir témoin. Or la responsabilité du témoin n‟est pas seulement engagée au moment
de la déposition, elle s‟étend en amont, jusqu‟à cet acte éthique qu‟est la déclaration
liminaire de sa présence sur les lieux. Mais ce qui complexifie davantage cet acte
éthique, c‟est le fait que le témoin ne se crée pas tout seul son témoignage. Il est
essentiel de se préoccuper « des conditions de la réception de sa déposition, car on ne
témoigne pas dans le désert, c‟est évident » (Dulong, 1998, pp. 12-14).

Nous pourrions aussi nous référer à saint Thomas d‟Aquin (1224-1274) qui, dans son
Éthique, développe une approche de la notion de témoignage qui n‟est pas si éloignée
du contexte auquel nous faisons référence ici. Ainsi dans la « Question 70 », qui
examine les devoirs des témoins, saint Thomas détermine d‟abord quand on doit
témoigner. Si, dans des domaines ayant un rapport à la loi et à l‟ordre, les autorités
compétentes exigent qu‟on témoigne, alors on doit obéir. Cela ne s‟applique pas aux
choses qui sont cachées et ne sont pas connues publiquement. Si une autorité qui n‟a pas
juridiction sur nous veut que nous agissions en témoins, nous ne sommes pas obligés de
le faire, sauf pour protéger une personne innocente d‟un préjudice en vigueur (article 1).
Dans le domaine des actions humaines, on ne peut avoir la certitude absolue et une forte
probabilité suffit, c‟est-à-dire que, dans la plupart des cas, on voit les faits correctement,
mais on peut parfois se tromper. La probabilité d‟arriver à la vérité sera atteinte quand
plusieurs témoins auront été entendus (Elders, 2005, pp. 295-296). L‟analyse de Leo
Elders poursuit en reprenant que, pour saint Thomas, existe la notion de l‟invalidation
ou de l‟annulation du témoignage. C‟est le cas pour les témoignages des criminels ou
des personnes perturbées mentalement (article 3). Quand on donne un témoignage, ce

382
qui est douteux doit également être présenté comme tel. Cependant, toute personne qui
se trompe sans le vouloir à cause d‟une mémoire défaillante ou pour quelque raison
similaire n‟est pas coupable (article 4) (cité par Elders, 2005, p. 296).

En ne transmettant pas ces textes, nous empêchons donc notre fonction de « témoin de
témoin », de passeur de ces textes. Cette expérience de non-tansmissibilité nous
confronte à d‟autres limites du témoignage, à la place de l‟auteur, à la place du lecteur,
au rôle du texte, et finalement à la tâche aveugle du témoignage. Comment se servir des
textes ? Comment leur laisser une vie propre ?

La mise en évidence de cet interdit vient mettre en abîme toute la singularité du


témoignage. Ces non-textes viennent tout cristalliser.

Alors qu‟il n‟avait pas été question au départ de ma recherche d‟aborder cette
expérience particulière des textes des jeunes hospitalisés, c‟est pourtant eux qui ont
motivé le choix d‟en parler, eux qui sont venus vers moi avec leur texte.

383
Lorsque la police vint nous en informer,
Je savais déjà.
C‟était un lundi soir, à l‟heure du dîner
J‟avais attendu ce moment toute ma vie,
Parce que je l‟ai toujours crue.
Deux agents de police parlèrent à mon père,
Seul sur la pelouse.
Il hurla comme un animal blessé
Devant la maison.
Un son inconsolable montant des tréfonds de l‟âme,
Au-delà de l‟humain, un son au-delà du langage
Et des larmes,
Qui déchirait le corps
En lambeaux,
Qui perçait l‟air.
On dit que tout suicide tue plus qu‟une personne.
Ma mère dit aux policiers :
« Dites aux enfants que c‟était un accident ».
Qui essayait-elle de protéger ?
Ce fut le moment de clarté qui décida de ma vie,
Ma rupture avec la famille, j‟avais 11 ans.
La tyrannie du révisionnisme même
À l‟instant de la plus grande angoisse.
Banlieue résidentielle.
Que les voisins surtout ne l‟apprennent pas.
Ou même les enfants.
Récrivez l‟histoire immédiatement
Avant qu‟elle ne soit écrite.

(Nan Goldin, Sœurs, Saintes et Sibylles, 2004)

384
Ill. 15. Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen »

385
386
CONCLUSION GÉNÉRALE
Perspectives et questionnements

our des raisons qui relèvent de la mémoire et de l‟éthique la plus élémentaire, il

P nous faut rendre hommage aux millions de victimes qui ont laissé leur vie dans
les tragédies ici évoquées et qui n‟ont pu témoigner.

Si les Grecs ont inventé la tragédie, les Romains la correspondance et la Renaissance le


sonnet, notre génération a inventé un nouveau genre littéraire, le témoignage, a dit Élie
Wiesel. Ce que pressentait peut-être Voltaire, pour qui « les témoignages servent au
moins à éclairer les vivants, s‟ils ne peuvent rien pour ceux qui sont morts injustement
d‟une manière si crue. »

Nous avons, dans notre recherche, évoqué la question des textes-témoins d‟une
expérience extrême et traumatique. À cet effet, nous avons décrit les composantes de
ces expériences extrêmes, ce qui peut occasionner massivement un traumatisme
(catastrophe naturelle, exil, guerre, génocide…), mais aussi ce qui peut individuellement
provoquer un traumatisme (abus sexuels, violences intrafamiliales…).

Nous avons ensuite réfléchi aux conditions et stratégies qui permettent de relater
l‟expérience vécue (autobiographie, biographie, lettre, récit, journal, mais aussi musée,
reportage, musique et poésie).

Pour circonscrire l‟objet de la recherche, nous avons émis l‟hypothèse que les
témoignages écrits, les textes-témoins, peuvent permettre une réappropriation d‟une
histoire. Mais une question sous-jacente accompagne l‟ensemble de ces textes :
comment penser, écrire, donner du sens, lorsqu‟on sait que cette expérience relève du
non-sens ? Comment donner du sens là où l‟incompréhensible est omniprésent ?

387
D‟aucuns pourraient avancer : encore une étude sur le témoignage des expériences
extrêmes… Mais, comme Jean Améry l‟évoquait peu avant son suicide en 1978, « notre
époque rivalise d‟horreur avec les étapes les plus horribles d‟une histoire aussi
déraisonnable que réelle. […] L‟humanité n‟a donc rien retenu d‟Auschwitz. Il faut le
répéter. Mais il faut en parler pour, en sens inverse, rappeler l‟absolue singularité de
l‟holocauste » (Duplat, 2008)1.

Nous pourrions ajouter, sans faire de comparaison entre tel ou tel drame historique du
XXe siècle et de la première décennie du XXIe, qu‟il faut parler de toutes ces
expériences, car elles sont uniques pour celui ou celle qui les a vécues, que ce soit au
Cambodge, au Rwanda, ou encore sous les différentes dictatures dans le monde. Il en va
de même pour les violences intrafamiliales, notamment celles infligées aux enfants au
sein de leur propre famille ou par les adultes vivant dans leur entourage. Comme le
souligne Pierre Mertens : « La violence, partout, et partout : l‟oubli. L‟oubli volontaire.
Délibéré. Encore une forme de violence. Le mensonge : violence suprême.
Révisionnisme tous azimuts… Terreur publique et terreur privée » (Mertens, 2004,
pp. 6-7)2.

Il convient alors de s‟interroger sur le passage du témoin, sur la manière la plus


appropriée de rendre compte des événements extrêmes et sur la transmission de leur
mémoire. Car sans mémoire, sans trace, est-il possible de construire une identité ?

Lors de la publication de La violence et l’amnésie (2004), Pierre Mertens expliquait


qu‟en 1974 il avait publié deux livres : une thèse de droit international intitulée
L’imprescriptibilité des crimes de guerre contre l’humanité (Mertens, 1974a) et un
roman Les bons offices (Mertens, 1974b). Le premier ouvrage, rappelait-il, plaidait pour
l‟impossibilité de l‟oubli juridique du génocide. De la Shoah. De l‟holocauste. Quel que
soit le nom qu‟on donne à cette « chose ». Le second, une fiction Ŕ une « autofiction »,
dirait-on aujourd‟hui, pour être à la mode Ŕ évoquait cette « chose », encore, mais aussi
le Viêtnam, le Biafra, la Palestine…

Écrivant ces deux ouvrages, si j‟ose dire côte à côte, je me souviens que, sur des
tables qui m‟entouraient, je disposais des photos prises avant la libération des

388
camps, ou durant la marche de la mort, ou au Nigeria, ou sous le trente-huitième
parallèle, ou en Asie du Sud-Est…

Je ne savais plus qu‟en faire. J‟en jonchais même les tapis. Je me souviens que ma
mère me rendait visite, le samedi, et qu‟elle considérait ces clichés avec malaise.
Les semaines passaient, et elle me retrouvait toujours en butte à la rédaction de ma
thèse. Et de celle Ŕ plus mystérieuse Ŕ d‟une fiction sur le même sujet. Elle était
effarée. Elle avait caché des Juifs durant toute la guerre, à ses risques et périls, et
même et donc, moi aussi. Mais elle a durablement caché cela aussi.

Aujourd‟hui encore, ayant à écrire une chronique, je m‟entoure de photos : elles


ont à peine changé…

Le livre ainsi constitué est celui d‟une idée fixe, traversée par un fil rouge. Dans
les articles, parus depuis deux ans, et que je reproduis ici, il est encore beaucoup
question de cela. Antisémitisme, arabophobie, Côte-d‟Ivoire, séquelles du
génocide rwandais, engagement des intellectuels, extrême droite, suicide, meurtre
d‟une actrice à Vilnius, d‟un ministre d‟État à Liège, reconstruction de Manhattan,
et tutti quanti… (Mertens, 2004, pp. 6-7).

Mais face à la multitude d‟expériences plus horribles les unes que les autres, en passant
par la métonymie du mal absolu, le choix s‟est posé de savoir de quelles expériences
nous allions parler, dont nous allions, in fine, témoigner.

Le préambule annonçait une thèse prenant son inscription tout au long d‟un
cheminement personnel, joignant ainsi expérience personnelle, expérience de masse,
expérience individuelle, expérience professionnelle et de formation. Ce présupposé de
base a ainsi orienté le choix des sujets à développer, et naturellement il donne une
périphérie à la recherche. Mais cette orientation relève la problématique de la
subjectivité des choix. Nous avons vu que l‟Espagne est au cœur même de la mise en
perspective de trois points forts : la guerre civile, la dictature, l‟exil. La dictature du
Chili rejoint cette même dynamique, du moins pour la thématique de l‟exil et de la
dictature. Ensuite, c‟est ma formation et la rencontre avec l‟un de mes formateurs qui
sont venus alimenter la réflexion autour du traumatisme et de sa transmission
transgénérationnelle. Et pour clore cette délimitation est venue se joindre l‟expérience

389
professionnelle. Mais au fond, il est bien difficile de séparer les unes des autres, les
différentes thématiques et préoccupations, puisqu‟elles s‟acheminent toutes vers un
même point, celui du vécu d‟une expérience traumatique et de sa transmission par
l‟écrit.

La démarche vue de cette manière permet dès lors de parler de « subjectivité


impliquée » à l‟instar de Ricœur lorsqu‟il analyse l‟objectivité et la subjectivité chez
l‟historien :

Nous attendons de l‟histoire une certaine objectivité, l‟objectivité qui lui


convient : c‟est de là que nous devons partir et non de l‟autre terme. Or
qu‟attendons-nous sous ce titre ? L‟objectivité ici doit être prise en son sens
épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis
en ordre, compris et ce qu‟elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des
sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l‟histoire.
Nous attendons par conséquent de l‟histoire qu‟elle fasse accéder le passé des
sociétés humaines à cette dignité de l‟objectivité. Cela ne veut pas dire que cette
objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux
d‟objectivité qu‟il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que
l‟histoire ajoute une nouvelle province à l‟empire varié de l‟objectivité. Cette
attente en implique une autre : nous attendons de l‟historien une certaine qualité
de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui
soit précisément appropriée à l‟objectivité qui convient à l‟histoire. Il s‟agit donc
d‟une subjectivité impliquée, impliquée par l‟objectivité attendue. Nous
pressentons par conséquent qu‟il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et
nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par
l‟exercice même du métier d‟historien. Ce n‟est pas tout : sous le titre de
subjectivité, nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne
subjectivité de l‟historien ; nous attendons que l‟histoire soit une histoire des
hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l‟histoire
des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non
seulement de moi-même, mais de l‟homme. Mais cet intérêt, cette attente d‟un
passage Ŕ par l‟histoire Ŕ de moi à l‟homme, n‟est plus exactement
épistémologique, mais proprement philosophique : car c‟est bien une subjectivité

390
de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des œuvres
d‟historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l‟historien qui écrit l‟histoire, mais
le lecteur Ŕ singulièrement le lecteur philosophique Ŕ, le lecteur en qui s‟achève
tout livre, toute œuvre, à ses risques et périls (Ricœur, 1955 pp. 23-24).

Cependant, ce travail n‟a fait que dessiner les contours d‟un sujet aussi vaste que
complexe. Dès lors, la conclusion qui devrait clore celui-ci serait davantage à considérer
comme un prologue en lieu et place d‟un dénouement. Comme annoncé initialement, il
s‟agit bien d‟ouverture et non de clôture.

De manière générale, le texte-témoin est un ensemble de paroles qui met en tension les
dimensions testimoniales dans une étendue autobiographique. Les textes-témoins se
situent entre le collectif et l‟individuel, le « Nous » et le « Je » sont interdépendants :
« El Yo, aqui, es siempre un nosotros » (Marcos Ana, 2007). Nous avons vu aussi que le
« Nous » et le « Je », dans la personne de l‟auteur de la thèse, a également exprimé cette
bipolarité.

Le problème philosophique créé par cet « agir » qu‟est l‟écriture-témoin, exprime un


paradoxe : celui de la représentation d‟une pensée liée à un réel ressenti se situant
dans le passé et celui de la réalisation de l‟expression de celle-ci par ce média qu‟est
l‟écriture, dans un présent. Alors que ce réel n‟est qu‟un ensemble des
interprétations qu‟on en donne, et le langage une manière toujours singulière et
inachevée de les exprimer. Le texte-témoin est une reconstruction d‟une histoire sous
l‟impact de systèmes de représentation postérieurs qui le déterminent, c‟est -à-dire de
ce qui n‟est plus présent, mais qui hante le présent. Présence et absence sont
intimement liées. Un autre paradoxe est à retenir, celui de parler de ce qui est
impensable, qui relève du non-sens, de parler de ce qui a été invivable. Ces
écritures, dire l‟indicible et communiquer à son sujet, n‟est-ce pas de l‟ordre de
l‟aporie ? Aucun langage ne peut reproduire ces expériences; or les témoignages
tendent à en dire quelque chose.

Nous avons vu que les motivations des auteurs-témoins répondent à diverses


intentions : identitaires, thérapeutiques, judiciaires, historiques, mémorielles, morales,
pédagogiques, politiques, sociales, transgénérationnelles, etc. :
391
C‟est la transmission qui inscrira cette expérience tragique telle une trace contre
l‟oubli (Wolf Glazman).

L‟écriture allait permettre de se délivrer des cauchemars (Kim Sathavy)

On a toujours l‟impression de savoir et de tout retenir, quand le témoin est là, à


portée de main et d‟oreille. Et puis, celui qui racontait l‟histoire disparaît, et l‟on
ressent un vide terrible, un vertige, une angoisse, un regret, un remords, avec
fébrilité on rassemble les bribes des histoires et l‟on essaie de trouver une
cohérence à placer des dates, on n‟y arrive pas, tout s‟est enfoui à jamais (Gisèle
Matamala Verschelde).

Je voulais avant tout que ce témoignage soit pluriel, collectif, pédagogique (Laure
Garralaga Lataste).

El testimonio escrito ha sido para mí un medio de conocimiento y de estudio sobre


el trauma colectivo e individual que supuso el hecho bélico en personalidades
relevantes, en el sentido en que han podido hacer público sus testimonios (Jose
Maria Palma Borrego).

Con lo escrito es menos facil falsificar las ideas que afirmas. Me aportó la
satisfacción de ver reconocidas, en parte, mis vicisitudes y los crímenes de Franco,
o por lo menos denunciados. Me aportó solidaridad familiar (Emilio Sales
Almazan).

Une motivation autant littéraire que testimoniale. Le désir de faire une œuvre
construite, écrite, autant que celui de fixer une mémoire qui va au-delà de ma
propre vie. Il se trouve que lorsque j‟étais plongé dans le long travail d‟élaboration
et d‟écriture, à la fin du moins, ma petite fille était en gestation et le livre est sorti la
semaine même de sa naissance. Le livre a anticipé sa venue au monde en quelque
sorte (Acacia Condes).

La meilleure thérapie pour Marcos Ana : que l‟on connaisse ce qui s‟est passé en
Espagne. Il ne s‟agit pas de vengeance, il s‟agit de justice.

392
La singularité du témoignage, c‟est qu‟il ne peut pas être reconnu comme Histoire,
mais il n‟en est pas moins l‟un des fondements. Dans mon témoignage, l‟émotion et
la souffrance sont présentes, mais la référence identitaire bafouée et les affres de
l‟exil demeurent les éléments constitutifs du texte, ces fondamentaux comportent
alors une fonction essentielle: restituer aux autres ma mémoire intime qui s‟inscrira
en définitive dans la mémoire collective des républicains espagnols et me permettra
de grandir encore. Autrement dit, l‟ensemble des témoignages écrits ou oraux ont
une fonction d‟universalité tout d‟abord parce qu‟ils se placent par essence dans
l‟espace d‟une littérature populaire sans omettre de rappeler leurs fonctions
sociologiques, anthropologiques, historique, démographique, psychanalytique et
donc finalement scientifique (Raymond San Geroteo).

Comme le souligne Raymond San Geroteo, aborder un tel sujet, demande que nous
fassions appel à la psychanalyse, à la psychiatrie, à l‟histoire, à l‟anthropologie, à la
littérature, à la philosophie, à la linguistique, etc. Ce qui montre l‟ambition d‟une telle
recherche. Face à cette ampleur, nous avons délimité notre travail et avons abordé ce
que veulent dire quelques concepts essentiels qui traversent notre travail : le
traumatisme, et plus particulièrement l‟expérience traumatique. Ceci nous a amenée à
percevoir les difficultés de parler de ces expériences souvent qualifiées d‟indicibles,
d‟innommables. Nous avons alors rendu compte qu‟une des manières pour tenter d‟en
dire quelque chose était de s‟appuyer sur la mémoire, l‟histoire, la trace.

Une fois ces étapes parcourues, le texte-témoin a pu s‟affranchir et a montré ses


différentes conséquences :

Ce livre donne une pérennité à ma vie. Laisser une trace de ma vie après ma mort et
permettre à mes enfants, petits enfants et… de connaître leur aïeul. J‟ai souffert de
ne pas avoir connu le passé de mes parents et de n‟avoir pas pu les interroger
(Robert Fuks).

Un deber hacia los que nunca podrán hacerlo, nosotros podemos argumentar que no
es fácil el hacerlo, que es doloroso, pero estamos vivos (Iván Treskow).

393
Cette élaboration théorique parcourue, nous avons laissé la place aux témoins, non
seulement grâce à leurs textes, mais aussi à leur participation concrète à notre recherche
par l‟intermédiaire d‟un questionnaire.

Mais la difficulté s‟est montrée particulièrement grande lorsque nous avons souhaité
aborder les textes des jeunes patients à l‟hôpital (pour rappel, des conditions éthico-
légales nous empêchent de citer les noms des patients pour raison de secret médical).

Vu cette absence de possibilité de transmettre leurs textes, la question de la manière de


leur rendre droit reste posée et entière. Car ce qui se dégage de l‟ensemble de ce travail,
c‟est que le témoignage écrit est la voix parlante de la victime, et en même temps, la
voie d‟information, de divulgation d‟une expérience personnelle extrême, mais ô
combien collective, sociale, surtout quand les entraves diverses rendent l‟accès à ce type
d‟informations impossible, parce que cloîtrées dans les règlements légaux et
institutionnels, voire politiques, comme c‟est le cas des patients, alors qu‟en définitive,
toute tentative de transcription d‟un témoignage amène à la délivrance d‟une victime et
aura comme suite un rôle social, détonant, clarificateur, révélateur d‟une exaction
majeure, d‟une injustice certaine.

Oui, pour nous, le témoignage écrit s‟avère nécessaire et non seulement du fait
thérapeutique : « les mots dits s‟oublient, la parole écrite reste », c‟est là l‟une des
prémisses de ce travail. Dans sa portée, le témoignage véhiculera des conséquences
concrètes, ouvrira des frontières qui permettront l‟instauration de notions nouvelles,
jusqu‟alors interdites ou tabouisées par le culturel ou par « le politiquement correct », ce
que l‟on doit taire, cacher.

Bien entendu, d‟autres voies d‟expression peuvent aussi avoir ce rôle thérapeutique pour
amener le patient à ouvrir les vannes de contention et lui permettre d‟exprimer son
histoire, d‟exorciser celle dont il souffre. Justement, et en analogie avec ce que soulève
Pierre Mertens, la vérité n‟aurait-elle pas droit à la fiction ? Nous pensons que oui,
justement, la fiction peut effectivement jouer ce rôle de véhicule, de transmetteur tel que
nous l‟avons vu auparavant avec d‟autres exemples. Voici son point de vue autour de la
polémique concernant l‟écrivain Yannick Haenel et son livre Jan Karski :

394
Dans Cercle de Yannick Haenel, relève Pierre Mertens, un homme retourne à la
vie. Saisi par le « symptôme de Bartleby », il dit non au monde qui prétend
l‟entourer Ŕ jusqu‟à la suffocation Ŕ et se met en quête de sa vérité secrète. Il
traverse le monde de l‟Est, donc notre histoire : ce « cauchemar dont il essaye de
s‟éveiller », selon la formule joycienne. Avec son acolyte François Meyronnis
dans Prélude à la délivrance, il invite à dépasser la catastrophe qui a déjà eu lieu »
la mettre derrière nous. Quelque chose peut être sauvé.

Jan Karski décrit l‟odyssée d‟un homme qui a voulu avertir le monde du crime suprême
en cours : il ne s‟agissait plus seulement de remporter la victoire militaire sur la
barbarie, mais d‟interrompre l‟extermination d‟un peuple Ŕ donc, une partie pour le tout,
celle de l‟humanité elle-même. Karski répond longuement à Claude Lanzmann dans
Shoah. Il raconte comment il ne fut pas écouté. Kurt Gerstein avait connu le même sort
de vigie non entendue. Ce sont des œuvres de fiction qui nous l‟ont rappelé (au théâtre,
entre autres).

Karski n‟est la propriété privée de personne. Cela peut être l‟honneur d‟un romancier
que de lui prêter un supplément de vie. Sauf à reprocher à Tolstoï de s‟être emparé
indûment d‟un tsar et d‟un empereur pour faire parler l‟histoire. Guerre et paix serait-
elle une « falsification » ?

Quant à Yanick Haenel, il répond lui-même à la question : pourquoi avoir choisi le


personnage de Jan Karski ?

Parmi les témoins convoqués par Lanzmann, celui-ci me touchait encore plus que
les autres. Il n‟est pas juif, moi non plus, et ce n‟est pas un survivant, mais un
messager. Ce qui m‟intéressait, c‟est de savoir comment ce messager de la parole
des Juifs du ghetto de Varsovie devient témoin. C‟est la phrase de Celan que j‟ai
mise en exergue : qui témoigne pour le témoin ?

Karski était le porteur de la parole de quelqu‟un d‟autre et cela me semblait proche


de ma position d‟écrivain. La question des rapports interdits entre la fiction et la
Shoah se pose pour moi de façon cruciale au début du XXIe siècle. Les derniers
témoins sont morts ou vont mourir. Si l‟histoire de cette transmission nous
dépasse, et donc nous appelle, il va bien que les écrivains répondent par la fiction à

395
cet appel. La littérature ne consiste le plus souvent qu‟à témoigner d‟une chose
dont on n‟a pas été le témoin ou qui, même si on en a été témoin, est
irreprésentable. Pour parler des choses représentables, on n‟a pas besoin de la
littérature. Perec avait déjà tenté un sauvetage de la mémoire dans W ou le
souvenir d’enfance. Dépourvu de souvenirs d‟enfance, il a retrouvé, en passant par
la fiction, la mémoire de sa mère disparue à Auschwitz. Le livre d‟Agamben, Ce
qui reste d’Auschwitz, sur l‟archive et le témoin, a aussi été déterminant pour moi
(Entretien avec Yannick Haenel, Libération, jeudi 22 octobre 2009).

À propos de Terre d’asile, Pierre Mertens souligne qu‟il s‟est inspiré de centaines de
témoignages de détenus politiques au Chili, des témoignages qui se trouvent par ailleurs
dans les archives, comme il le souligne lors de notre interview du 20 mars 2010. Mais,
précise-t-il, en écrivant un roman concernant le vécu de ces gens, on leur fait
témoignage une fois de plus. Car le roman réussit à transmettre une autre vérité,
notamment de parler de la torture dans la fiction.

Imaginons, dit-il, que je ne puisse plus imaginer Auschwitz lorsqu‟il n‟y aura plus
de témoins.

La vérité résiste alors mieux grâce à la fiction. Lors de cette interview, Pierre Mertens
se réfère aussi à Julio Cortázar ainsi qu‟à Malraux, à Semprún (20 mars 2010).

Alors, pourquoi ne pas témoigner de ces jeunes par la fiction ? Car que reste-t-il comme
traces de leur histoire, de leur hospitalisation en psychiatrie, de leur expérience vécue ?
Des dossiers médicaux, des rapports, certes. Mais en quoi ceux-ci sont-ils révélateurs
d‟émotions, de souffrances, de questionnements ? Comment leur témoignage pourrait-il
gagner un espace extra muros sans que ne soient trahies les notions de secret médical,
tout en leur donnant droit ? Comment s‟affranchir de cette difficulté ? Comment joindre
le geste à la parole, mais aussi à l‟engagement ?

Notre mission serait-elle de produire un témoignage par le récit d‟une fiction dans le hic
et nunc du jeune-témoin qui a vécu les événements. L‟auteur devient ainsi un référent,
un transporteur de mémoire et il se porte ainsi garant de témoigner des événements in

396
illo tempore. Cette démarche permet de remplir au moins la mission du témoin, de
donner un avenir à leur mémoire, de lever un voile du silence.

Cette perspective permettrait au témoignage d‟apporter quelque chose à l‟éthique. Car nous
aurions pu poser la question de cette manière : qu‟est-ce que l‟éthique du témoignage ?
Mais la poser ainsi nous semblait passer au second degré l‟apport de l‟ensemble des textes
consultés. Nous serions restés au niveau d‟un jugement plutôt que d‟un apport, si nous en
restions à l‟analyse du rapport entre éthique et témoignage. Pour Renaud Dulong (1998,
p. 207), tout témoignage a un enjeu éthique dès lors qu‟il fait accéder au mystère d‟un
événement perceptible dans les seules limites de la parole du témoin.

Réfléchir à ce qu‟apporte le témoignage, à l‟éthique, permet de nous rapprocher de


l‟expérience humaine, car témoigner est une forme de vie et va au-delà du texte.

Questionner l‟apport du témoignage à l‟éthique permet de contourner cet enjeu sur les
limites de la parole du témoin, et laisse droit à l‟ensemble des textes consultés et de
dépasser, nous semble-t-il, cette notion si souvent abordée lorsqu‟il s‟agit du
témoignage, à savoir l‟idée d‟objectivité et de subjectivité et de reprendre les trois
stades du témoignage que souligne Pierre Mertens1 :

Le témoin à la fois agent et héros dans l‟épisode qu‟il a vécu lui même et en porte-
témoignage.

Le spectateur qui a vu, mais n‟a pas participé.

Le témoin du témoin qui n‟a rien vu et n‟a pas participé, mais qui a accumulé des
informations sur le témoignage.

Pourquoi est-il si important d‟attester de ce qui s‟est passé ? Un argument


« philosophique de type wittgensteinien peut nous aider à mieux comprendre la
nécessité du récit personnel. En effet, il serait impossible d‟établir l‟identité de quoi ou
de qui que ce soit en le désignant simplement du doigt : pour réussir à établir l‟identité
de cet objet ou de cette personne, il faudrait être capable aussi d‟en dire quelque chose,

1
Interview du 22 février 2010.

397
d‟en donner une description qui le ou la caractérise, ne serait-ce que de façon minimale.
En effet, lorsque l‟on allonge le doigt dans une certaine direction, on ne peut faire
comprendre aux autres que, ce faisant, on est en train de désigner quelque chose de
particulier qu‟à la condition d‟être en mesure d‟indiquer ou de décrire d‟une façon plus
discursive lequel des éléments de notre environnement l‟on cherche à désigner.
Autrement dit, il est impossible de s‟assurer de l‟identité d‟un être, ou d‟un étant
quelconque, de s‟assurer qu‟il s‟agit du même individu à travers le temps, si l‟on ne
peut absolument pas dire le genre d‟individu dont il s‟agit (Montefiore, 2001, p. 275).

Notre thèse est dès lors de soutenir l‟affirmation que le scriptural est un des éclairages
sur le vécu traumatique. Il aura dès lors une « visée thérapeutique ». Cette « visée
thérapeutique » se réfère au sens originel du terme « therapeuein », s‟occuper de, aider,
et du sens de la philosophie dans l‟Antiquité. Celle-ci, en effet, revêtait l‟idée d‟une
thérapie de l‟âme, une méthode de guérison de l‟âme troublée par son expérience et sa
vision du monde.

Le passage du discours à l‟écriture constitue, pour celui qui témoigne un changement


radical dans sa forme et dans son fond. Dans sa forme, parce qu‟il fixe l‟événement de
manière indélébile, il n‟est plus le seul témoin de cette expérience innommable, d‟autres
seront à leur tour témoins de cette histoire. Si existe ce besoin de « circonscrire » le
discours, c‟est bien parce qu‟existe le risque que celui-ci ne se perde. L‟écrire va donc
en transformer le fond puisqu‟il y a une intention. La particularité de cette écriture pose
le rapport à l‟autre, non seulement à l‟humain, mais aussi à la société dans laquelle cette
écriture se déploie. Mas nous avons vu que témoigner ne se fait pas sans douleur.
Rappelons qu‟en évitant de raconter son histoire, la personne survivant à des
expériences vécues aussi extrêmes protège aussi ses descendants d‟une expérience trop
douloureuse, aux représentations effrayantes, de destructions. Comme nous le transmet
Siegi Hirsch, en sélectionnant ce qu‟il convient d‟oublier et ce qu‟il convient de
transmettre, le survivant fait un choix vital pour lui-même et pour ses enfants.

Ainsi, avec les témoignages, l‟histoire n‟est pas seulement écrite mais elle tend vers une
ouverture, chaque témoignage est unique.

398
Ill. 16. Pascale Lorge, dessin extrait de la série « Mari Carmen »

399
400
ANNEXES

401
402
Annexe 1

Lorsque le silence parle de l’exil 1

Cette conférence, la première conférence que j’ai donnée sur le sujet, a été le prélude du
premier article publié. Tant la conférence que l’article font partie intégrante de mon
processus lié à ce parcours de thèse. Ces deux textes sont très proches dans leur
contenu. Ils ont été les prémisses de la concrétisation du processus.

Ce titre « Lorsque le silence parle de l‟exil » donne sens à ce qui nous rassemble
aujourd‟hui et résume à lui seul, par les trois notions qu‟il contient, les difficultés
majeures auxquelles toute personne qui veut communiquer sur l‟exil, se trouve
confrontée.

Je fais partie de ces personnes confrontées à ces difficultés. Il suffit que je vous dise
que, depuis plus de 20 ans, je veux écrire sur cette histoire qui est celle de mon père, et
de tant d‟enfants anonymes de cette fratricide guerre civile espagnole. Il y a environs 6
ans, j‟ai enfin pris le taureau par les cornes, je me suis mise au travail, encouragée par
mon compagnon, lui aussi exilé. Mon père a accepté que j‟enregistre son témoignage.
Aujourd‟hui, ce travail d‟écriture devrait toucher à sa fin, mais je n‟arrive pas à y mettre
fin. Pourquoi ? Simplement parce, dans l‟exil, il y a du traumatique et parce qu‟écrire
sur ce traumatisme en particulier n‟est pas sans douleur, cela ne va pas sans « réveiller,
voire, entretenir, le point de douleur » (Tellier, 1998, p. 6 ; voir aussi Grinberg, 1986).
En d’autres mots, parce que mon travail d’écriture remet en scène la situation
traumatique, je « vis » le trauma de mon père, comme si c’était le mien, en une
sorte de répétition du trauma primitif. Mais ce qui va rendre le travail difficile, est
également dû au fait que l‟exil est une expérience profondément intime, personnelle,

1
Conférence de Mari Carmen Rejas, donnée à Dinant le 14 octobre 2005. Dinant est la ville où mon père
a été accueilli par une famille à son arrivée en Belgique lorsqu‟il était enfant. Il vit toujours dans cette
ville.

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alors qu‟elle est congruente d‟une expérience collective, publique, voire universelle. Ma
tâche, ce soir, sera de divulguer quelque chose de privé, de personnel, mais aussi de
commun à toute population ayant vécu ou pouvant vivre ces abominables faits : elle
sera aussi, de mettre en association deux termes « antinomiques », le silence et la parole,
pour aborder ce lourd concept de l‟exil.

Comme je vous le disais, ce titre « Lorsque le silence parle de l‟exil », d‟une part,
souligne trois notions : la première, celle du silence, la seconde, la parole et enfin celle
de l‟exil, et d‟autre part, conduit à la dualité du « dire » et du « non-dire ». Nous verrons
effectivement que le « silence » et la « parole » accompagnent l‟exilé, tout au long de sa
vie.

1.

Je commencerai par parler de l‟exil puisque c‟est l‟exil, qui est à l‟origine de notre
rencontre d‟aujourd‟hui et qui