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Spirale
Arts • Lettres • Sciences humaines

Ouvrir, déclore…
La déclosion (Déconstruction du christianisme, I) de Jean-Luc
Nancy, Galilée, « La philosophie en effet », 231 p.
Georges Leroux

Jean-Luc Nancy, à bords perdus


Numéro 204, septembre–octobre 2005

URI : https://id.erudit.org/iderudit/18423ac

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Éditeur(s)
Spirale magazine culturel inc.

ISSN
0225-9044 (imprimé)
1923-3213 (numérique)

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Citer cet article


Leroux, G. (2005). Ouvrir, déclore… / La déclosion (Déconstruction du
christianisme, I) de Jean-Luc Nancy, Galilée, « La philosophie en effet », 231 p.
Spirale, (204), 28–31.

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OUVRIR, DÉCLORE.

LA DECLOSION (DECONSTRUCTION DU CHRISTIANISME, I)


de Jean-Luc Nancy
G a l i l é e , « La p h i l o s o p h i e e n e f f e t », 2 3 1 p.

C OMME toutes les religions, le christia-


nisme propose d'abord une vision du
monde, et malgré tout ce que cette ex-
pression a d'imprécis, cette vision du monde
s'est structurée en recourant dès le début aux
déclosion —, mais surtout parce qu'elle repose
sur une prémisse riche de perspectives et active
sur le terrain même de la déconstruction. Cette
prémisse, faut-il le dire, pourrait elle-même
être déconstruite, dans la mesure où il s'agit
de Granel, une analyse étonnante du concept de
judéo-chrétien à travers le texte de la Lettre de
Jacques et la riche méditation sur le nom de
Dieu chez Heidegger). Le lecteur impatient fera
bien de lire ces quatre textes de base en premier,
concepts de la métaphysique grecque. Le encore et toujours de limites, de périmètres, s'il veut saisir la perspective qui commande
monde existe-t-il de toute éternité? Sa contin- d'extériorité, bref d'un dedans et d'un dehors l'idée même d'une déclosion nécessaire : c'est
gence est-elle le résultat d'une volonté créatrice dont le christianisme se révèle, au terme de en effet l'histoire de la métaphysique qui en-
qui a choisi délibérément la précarité et la fini- toutes ces analyses, à la fois le porteur, le révéla- globe chacune des études particulières.
tude pour les êtres vivants qui l'habitent? teur et le destructeur. Déclore, c'est en effet Que la métaphysique héritée de Platon ait
L'autre monde enveloppe-t-il le monde sensible faire jouer de l'intérieur, à compter même de la été dans la tradition chrétienne une forme de
comme un infini extérieur? Dieu est-il un être disponibilité des principes de la métaphysique, nihilisme, nous devons à Heidegger de l'avoir
ou est-il au-delà de l'être ? On n'en finirait pas les ressorts d'une ouverture susceptible de libé- mis en lumière de manière décisive : la position
de recenser les questions qui, reprises depuis le rer la pensée d'un infini purement extérieur. d'un monde autre, seul titulaire des prédicats de
Timée de Platon, occupèrent les premiers pen- Parce que cette perspective ne peut elle-même l'être, avait pour conséquence immédiate de
seurs chrétiens et qui, avec les interventions es- se départir d'une pensée de l'extériorité — au- nier l'être ou la substance de notre monde sen-
sentielles d'Aristote et du néoplatonisme, en- trement, elle se dirigerait tout droit vers le sible. En séparant l'immanent et le transcen-
vahirent tout l'espace de la théologie. Le bouddhisme, ce que Nancy récuse explicite- dant, la métaphysique n'a fait que reproduire
christianisme dont il s'agit dans ce récent livre ment —, elle accepte de se déployer sur un ho- cette clôture primitive, mais on pourrait adres-
de Jean-Luc Nancy n'est donc ni l'Évangile, ni rizon marqué d'emblée par tous les tracés de la ser à ce portrait stéréotypé quelques objections :
la théologie, ni l'institution historique de métaphysique depuis le début. ne fait-il pas un peu rapidement l'économie
l'Église, mais l'ensemble des représentations On ne peut pas dès lors ne pas voir tout ce d'une représentation moniste et continue,
métaphysiques qui en forment pour ainsi dire que ce projet apporte à la relecture de l'histoire comme celle qui se joue dans le néoplatonisme ?
la structure fondamentale. Le rapport intime de la métaphysique dans la tradition inaugurée Tous les dualismes conduisent certes ultime-
du christianisme et de la métaphysique résulte par Heidegger, et même si aucun des textes re- ment à des formulations nihilistes, et il est com-
certes de leur histoire, le christianisme s'étant cueillis ici ne s'adresse directement aux ques- mode de s'y référer quand il est question de dé-
diffusé dans des milieux pénétrés de culture tions de l'onto-théologie, ou de la différence construire. Mais la tradition occidentale est loin
grecque, mais cette histoire n'aurait pas été celle ontologique, c'est toujours la distinction de d'avoir été captive du dualisme et de ses clôtures
d'une détermination réciproque si, en son fond l'être et de l'étant qui est en jeu. Mais toujours constitutives : Heidegger lui-même a reconnu
même, le christianisme n'avait été si proche de sous la figure du dehors, que Nancy propose de aux intuitions du néoplatonisme, reprises par
la doctrine des deux mondes déjà mise en place recueillir comme « vide de l'ouverture en déshé- Levinas et plus récemment par Jean-Luc
par la métaphysique. La question de savoir si rence ». Sa question demeurerait informulable, Marion, une position critique dans cette tradi-
l'Évangile aurait pu ne jamais s'y référer et de- et son concept de déclosion incompréhensible, tion et même s'il n'a pas travaillé à réconcilier
meurer seulement une morale n'est pas une si elle se privait du sens primitif de ce dehors son concept de l'événement avec ces approches
question pour les Anciens. infini : le monde est devenu à la fois mondial et non dualistes, il en a mesuré la portée. Jean-Luc
La déconstruction du christianisme, un mondain (pas de mondialisation sans monda- Nancy écrit : « La clôture toujours se déclôt d'elle-
projet dont la formulation primitive pourrait nisation, c'était déjà la conclusion de son livre même. .. », et cette proposition rejoint à beau-
être rapportée à Luther, n'est donc pas la dé- précédent, La création du monde, publié en coup d'égards les ouvertures du néoplatonisme,
construction de tout le christianisme, loin s'en 2002), ce qui donne tout son tranchant à l'in- que Jacques Derrida, dans son livre consacré à la
faut, et il serait déjà difficile de dire en quel sens terrogation reprise de Wittgenstein : « [...] pensée de Nancy, avait lui-même signalées.
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l'Évangile pourrait être « déconstruit ». Jean- comment et où s'inscrit l'affirmation nécessaire Il faudrait préciser en quel sens. Dans tous
Luc Nancy qui mène ce projet sur un chemin que le sens du monde doit se trouver en dehors les nihilismes, de Platon à Nietzsche, les tracés
e qui croise à plusieurs reprises, sans jamais s'y
identifier, celui de Jacques Derrida ne propose
du monde ». Quatre textes de ce recueil servent
d'ancrage à tous les autres : les deux premiers
de clôture sont aussi des fermetures, des frac-
tures contre lesquelles la pensée doit ensuite
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cependant rien de systématique : déconstruire, (« Athéisme et monothéisme », « Déconstruc- lutter pour maintenir une ouverture. Dans le
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suggère-t-il en ouverture, c'est d'abord déclore. tion du christianisme ») et les deux derniers sillage de Platon, et soutenu en cela par le néo-
5 La formule mérite qu'on s'y attarde, pas seu- (« La déconstruction du christianisme » et « La platonisme qui refuse une limite infranchis-
g lement parce qu'elle donne son titre à un re-
cueil d'essais très différents de style et
déclosion »). Ces textes, qui n'ont pas été retra-
vaillés depuis leurs premières publications, for-
sable, le christianisme a très rapidement établi
la nécessité de cette ouverture : que signifierait
d'inspiration — elle indique alors ce qu'on ment un ensemble qui éclaire les études placées l'histoire du salut si les limites ne pouvaient
doit attendre de chacun dans cet effort de au milieu (retenons les lectures de Blanchot et être franchies? Si donc, comme l'écrit Nancy, le

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Trap, François Martin et Jean-Luc Nancy, dessin, encre et mine de plomb sur papier, printemps 2005.

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christianisme est « l'exigence d'ouvrir dans ce La déclosion s'adosse au travail de la dé- contemple la possibilité présente de sa néga-
monde une altérité ou une aliénation incondition- construction, c'est-à-dire à la nécessité du pro- tion. » Il y a longtemps que les théologiens de
nelle », c'est qu'aucune limite n'est absolue. cessus de désassemblage des éléments consti- la mort de Dieu ont fait de cette maxime le
Notons ici, dans cette formule, la richesse de tutifs du christianisme comme monothéisme. principe de leur travail, et la notion d'un
l'hésitation entre altérité et aliénation : de la dif- Les analyses historico-politiques de Marcel post-christianisme est elle-même un enjeu
férence ontologique, vaincue par l'Incarnation et Gauchet sont ici présupposées, car le mono- très actif dans la théologie critique héritière
la Rédemption, à la culpabilité d'un exil dans la théisme, en voie de mondialisation, est lui- de l'École de Francfort. Qu'ajoute exactement
finitude aliénante, il y a tout le registre des li- même le produit d'une évolution politique- aux approches de ces penseurs le projet de la
mites de l'expérience mondaine. Déclore le ment déterminée : l'approche de Jean-Luc déclosion? Comme les théologiens améri-
christianisme, c'est donc travailler à repérer ce Nancy s'inscrit cependant dans un sillage très cains et comme ceux de l'École de Francfort,
qui, dans la position même des limites, est déjà différent, car il ne s'agit pas seulement d'un hé- Jean-Luc Nancy situe son travail sur un ter-
appel à les franchir. La thèse de Nancy mène sur ritage politique. La déconstruction — et rain balisé par Nietzsche et Heidegger (son
ce point à une conclusion paradoxale : « Le chris- Jacques Derrida aurait donné son accord sur ce essai sur le dieu sauveur est une pièce maî-
tianisme est au cœur de la déclosion comme il est point — n'est pas l'analyse historique des tresse du recueil), mais la perspective de la dé-
au centre de la clôture. » Des formules comme conditions de manifestation, elle s'élabore dans closion excède les questions du nihilisme et
« transcendance de l'immanence » ne prennent un prolongement qui cherche à exposer « une de l'onto-théologie. Elle cherche en effet à
leur sens que si elles sont rapportées à cet appel origine enfouie » de la modernité occidentale. aller au cœur du mouvement d'ouverture, en
d'infini, mis en œuvre dans un travail de pensée Dans sa conférence donnée au Caire en 2001, refusant ce qu'on pourrait appeler une lecture
qui ne s'identifie pas entièrement à la décons- sans doute le texte programme de ce recueil, platement nihiliste de la mort de Dieu. Je le
truction amorcée chez Heidegger et Derrida : Jean-Luc Nancy identifie cinq traits essentiels cite : « Qu'en est-il, et c'est au fond la vraie
déclore, c'est travailler dans et sur l'ouverture. Le dans lesquels il voit le christianisme comme re- question, d'un transcendantal absolu de l'ou-
paradoxe n'est donc qu'apparent, dans la mesure ligion pénétrée du principe de sa propre dé- verture tel qu'il ne cesse de faire reculer ou de
où il s'agit de faire appel aux ressources infinies construction. En s'engageant sur le chemin dissoudre tous les horizons? » Cette déclosion
de la pensée dans la situation de finitude. d'une métaphysique de la causalité, il rend pos- n'est donc pas une simple réconciliation avec
sible l'athéisme qui va le déconstruire, autre- l'historicité de la foi chrétienne, mais devant
ment dit, il quitte le terrain de l'indéconstruc- le caractère inéluctable de la mort de Dieu et
Théisme et métaphysique tible (mais quelle religion réussit à ne pas devant le fait que ce nihilisme résulte du
Une analyse du monothéisme comme quitter ce terrain? la question se pose). Nancy christianisme lui-même, elle constitue l'exi-
athéisme constitue à cet égard un enjeu risqué : note en second lieu la portée de tous les proces- gence renouvelée de maintenir la pensée ou-
parce que le monothéisme, en introduisant les sus de démythologisation, actifs dans l'histoire verte sur l'infini d'une extériorité innom-
causes et les conséquences, rend possible la de l'interprétation. On pense bien sûr ici à mable. Les dernières pages de ce texte de 1995,
construction du dieu comme principe, il ouvre Bultmann, mais en général à toute la tradition celles qui traitent de l'Ouvert, portent le
du même coup l'espace de sa négation. Cette protestante. Il note ensuite la complexité du projet de la déclosion aussi loin que possible :
construction présente toutes les faiblesses de la christianisme qui associe un récit et une « [...] dans cette (dé)construction se perd, mais
philosophie, et elle ne résiste pas un seul ins- construction dogmatique. Tout dogme travaille aussi surgit, l'horizon comme question, l'hori-
tant au Dieu d'Abraham et de Jacob, dont la contre la foi, cela avait été vu déjà par Tertullien. zon comme nom propre de la finitude qui se
position biblique est celle d'un excès, d'une En quatrième lieu, Nancy fait ressortir l'identité tourne vers son propre infini ».
présence sans nom et hors du nom. Jean-Luc du christianisme comme sujet dans une culture Ce livre est présenté comme le premier
Nancy insiste à juste titre sur cette impasse des qui l'adopte pour se former. La perspective hé- tome d'un ensemble; son unité probléma-
noms : s'agissant de nommer cette altérité de la gélienne, sur la loi et sur la finitude, nourrit la tique apparaîtra peut-être avec le travail qui
raison, à quels noms faut-il recourir si l'on veut possibilité de faire du christianisme un sujet interviendra dans le second tome. Jean-Luc
éviter de les rabattre dans l'expérience toujours historique. Enfin, le christianisme trouve dans Nancy écrit en toute liberté, et parfois avec
déjà déconstruite des principes et des totalités? son procès perpétuel de révision et de contesta- beaucoup de désinvolture, sur des sujets qui
Rapide et allusif, ce texte de départ est rempli de tion, fait de schismes et d'hérésies, le terrain continuent d'occuper des générations d'exé-
promesses, mais il ne fait qu'esquisser ce que d'une déconstruction requise à tout moment gètes, d'historiens, de théologiens : sur son
serait une pensée du monothéisme comme pour valider de nouvelles figures. Ce pro- passage, il multiplie les invitations et les pro-
risque, c'est-à-dire comme pensée toujours me- gramme appelle des analyses et des démons- messes, les défis et les provocations. Il remet à
nacée par sa propre principialité, déstabilisée trations fines dont le philosophe reconnaît la plus tard, insiste sur ses propres insuffisances,
par sa rationalité. Notons cependant l'ajout nécessité. Il cite avec admiration les travaux de tout en lançant à gauche et à droite plein de
d'une coda, à laquelle fait écho plus loin une Hans Blumenberg, mais on ne peut pas dire fusées éclairantes dont la lumière hélas est fu-
étude sur le dieu sauveur du dernier Heidegger, qu'il fasse beaucoup de chemin pour aller à la gitive. Penseur inclassable, il semble engagé
dieu qui fait un signe : cette coda sauve le texte, rencontre de tous ceux qui travaillent dans la surtout dans la recherche d'une position juste
en introduisant la perspective d'une relecture même direction que lui à l'intérieur de la tra- plus que dans la production d'une démons-
qui déborde, et de beaucoup, la logique des dition chrétienne : la généralité du propos est tration. La déclosion qu'il propose n'est-elle
principes. En réclamant une pensée libérée des inspirante, mais les arrimages avec les textes et pas justement ce moment d'ouverture qui
causes et des fins, et en plaçant cette pensée sous en particulier avec la théologie demeurent à correspondra à autre chose qu'un réflexe de
l'égide de l'athéologie de Georges Bataille, faire. crispation dans le nihilisme? S'il semble ca-
Nancy indique ici ce qu'il attend non seulement pable de se mouvoir si à l'aise sur tant de
de la déclosion, mais de toute déconstruction champs minés, c'est sans doute que, parmi les
du théisme philosophique. Son entreprise ne Ouverture leçons de Nietzsche et de Derrida, il a d'abord
s'adresse pas seulement au christianisme philo- Dans la conférence de 1995 qui ferme ce re- retenu l'injonction à la liberté.
sophique, mais à toute construction principielle cueil, Jean-Luc Nancy cite Luigi Pareyson :
du théisme. « Seul peut être actuel un christianisme qui Georges Leroux

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Trop, François Martin et Jean-Luc Nancy, dessin, encre et mine de plomb sur papier, printemps 2005.

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