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Lectures

Les comptes rendus, 2014

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Nicolas Le Dévédec
Adolf Portmann, La forme animale
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Nicolas Le Dévédec, « Adolf Portmann, La forme animale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2014, mis en
ligne le 16 juin 2014, consulté le 16 juin 2014. URL : http://lectures.revues.org/14943

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Adolf Portmann, La forme animale 2

Nicolas Le Dévédec

Adolf Portmann, La forme animale


1 On ne peut que saluer la récente réédition de cet ouvrage essentiel du biologiste suisse Adolf
Portmann. Initialement paru en 1948, puis réédité en 1961 sous une forme augmentée, La forme
animale était devenu quasiment inaccessible depuis de nombreuses années. En en proposant
une traduction rénovée, les éditions La bibliothèque offrent l’opportunité de (re)découvrir la
pensée largement ignorée d’une figure atypique du monde scientifique du XXe siècle. La forme
animale fait partie de ces ouvrages relativement peu connus, mais dont l’influence sur plusieurs
penseurs en sciences humaines, et parmi les plus importants, est pourtant manifeste. Spécialiste
de l’œuvre de Portmann auquel il a consacré de nombreux écrits1, le philosophe et traducteur
de l’ouvrage Jacques Dewitte rappelle dans la préface qu’aussi bien Maurice Merleau-Ponty,
Hannah Arendt, Karl Jaspers que Hans Jonas ont ainsi été marqués par la pensée de Portmann.
On ajoutera à cette liste le philosophe et sociologue québécois Michel Freitag, qui s’est lui
aussi appuyé sur les écrits du biologiste suisse pour réviser notre conception moderne de la
vie animale et, plus fondamentalement, de l’existence humaine2.
2 Professeur de zoologie à l’Université de Bâle, Adolf Portmann (1897-1982) est un naturaliste
au sens ancien et classique du terme. Ayant dans un premier temps travaillé pour le compte
de plusieurs laboratoires maritimes dans lesquels il effectue ses premières observations et
analyses du monde animal, Portmann a progressivement élargi son champ d’étude aux oiseaux
puis à l’ensemble des vertébrés. Composé de onze chapitres, La forme animale présente
et synthétise ce travail minutieux d’analyse morphologique du vivant, évoquant tour à tour
les mollusques et leur coquille (chapitre  V), les ailes de papillons ou encore les robes des
zèbres (chapitres VI et VII). Ce travail descriptif rigoureux est appuyé par de nombreux et
magnifiques croquis dessinés à la plume et à l’encre de Chine, qui émaillent de part en part
l’ouvrage et dont Portmann avait confié la responsabilité à la dessinatrice Sabine Bousani-
Baur. Mais ce travail empirique trouve toute sa force dans l’approche originale adoptée
par Portmann, qui ne dissocie jamais la description phénotypique en tant que telle d’une
perspective relevant de ce qu’il faut bien appeler une philosophie de la nature et du vivant.
Maurice Merleau-Ponty a en très bien résumé la dimension iconoclaste  : «  Il faut saisir le
mystère de la vie dans la façon dont les animaux se montrent les uns aux autres »3.
3 Ce qui intéresse en effet Portmann dans ses travaux, et dans cet ouvrage en particulier,
c’est l’apparence animale dans ce qu’elle exprime en elle-même et pour elle-même. Dès
l’introduction, puis dans le premier (I : « L’extérieur et l’intérieur ») et les derniers chapitres
(en particulier X : « La forme, témoignage de la vie intérieure » et XI : « Pour comprendre la
forme animale »), Portmann (dé)montre l’importance ontologique et épistémologique de porter
l’attention au domaine du visible et du sensible, à la « valeur de la surface » pour reprendre
l’expression de Arendt. Cet intérêt pour l’apparence animale, rejoignant d’ailleurs le sentiment
que nous ressentons tous devant le monde vivant et l’extraordinaire profusion de formes et de
couleurs qu’il déploie, va à l’encontre non seulement de la conception scientifique moderne
de la vie, mais plus encore d’une tradition occidentale plus ancienne qui, depuis au moins le
mythe platonicien de la caverne, associe le domaine du visible à celui de l’illusion. « Une
expérience ancestrale a amené l’homme à ne voir dans ce qui est visible autour de nous qu’un
reflet trompeur, qui nous cache la véritable nature des choses », écrit ainsi Portmann (p. 33).
4 Cette mise en suspens du visible et de l’apparaître a pu s’avérer utile et même nécessaire
au déploiement de la science et à la mise au jour des lois fondamentales de la nature.
Mais, souligne Portmann, « elle comporte le risque que, dans la fièvre de la recherche, cette
simplification ne soit plus reconnue comme telle et que l’on finisse par oublier quelle était sa
raison d’être initiale » (p. 255). C’est alors que les recherches scientifiques nous détournent
progressivement du « spectacle des formes vivantes », de « leur richesse morphologique »,
et que s’impose unilatéralement une conception objectiviste, appauvrissante et, en définitive,
instrumentale de la vie et du vivant. Dans cette optique, la forme animale, lorsqu’elle est

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encore considérée, l’est dans une perspective exclusivement fonctionnelle et utilitariste. La


parure, la fourrure, les dessins dont s’ornent les animaux rempliraient une fonction précise
de camouflage, de séduction ou de répulsion. Tout se rapporterait en définitive à l’instinct
de conservation et de survie, bref, à la reproduction sempiternelle et presque mécanique d’un
processus physico-chimique dont l’animal ne serait que le relais et l’instrument. Portmann bat
en brèche cette interprétation.
5 Non qu’il récuse toute dimension fonctionnelle à l’œuvre au sein de la vie. Ce qu’il remet
plutôt en question, c’est sa prétention totalisante. La conservation de soi n’est pour Portmann
qu’une dimension parmi d’autres de la vie, et sans doute pas la plus importante : « La forme
animale, soutient-il, dépasse les nécessités élémentaires de la conservation » (p. 252). De fait,
pourquoi toutes ces couleurs et ces formes auraient-elles été nécessaires si la finalité de la vie
se rapportait simplement à la fonctionnalité ? Comme le souligne avec humour Roger Caillois :
« Pourquoi des dessins ? Des ailes unies [...] feraient tout aussi bien, sinon mieux, l'affaire,
et si j'ose dire, à moindres frais  »4. Cette prodigalité de la vie témoigne en effet en soi de
son irréductibilité à un principe d’utilité. Pour Portmann, quelque chose de plus fondamental
se joue. La forme animale manifeste selon lui une authentique expressivité du vivant, un
véritable rapport subjectif à soi et au monde, un désir de se montrer et d’apparaître qu’il faut
considérer dans sa gratuité même et dont il faut partir pour comprendre pleinement le monde de
la vie : « Dans cette perspective, d’innombrables caractères négligés du vivant acquièrent une
dignité nouvelle, alors qu’ils étaient considérés jusque là comme accessoires. Et s’ils étaient
l’essentiel ? Si les êtres vivants n’étaient pas là afin que soit pratiqué le métabolisme, mais
pratiquaient le métabolisme afin que la particularité qui se réalise dans le rapport au monde et
l’autoprésentation ait pendant un certain temps une durée dans le monde »5.
6 Voilà synthétisée la thèse de Portmann. À l’autoconservation qui obnubile les sciences de la
nature, Portmann adjoint l’autoprésentation (Selbstdarstellung). Ce concept central dans sa
pensée exprime l’idée qu’avant même de se conserver, le vivant éprouve la nécessité de se
présenter. Se présenter à ses congénères et au monde qui l’accueille et avec lequel il interagit
sensiblement. Être c’est aussi et surtout paraître. La forme animale cristallise un besoin vital
de se montrer, de se manifester  : «  L’autoprésentation est donc une sorte d’exigence qui
incombe à toute vie : apparaître, se montrer pour ce qu’on est. L’être pur et simple (la simple
existence positive) ne suffit pas : il faut en outre “apparaître”, c’est-à-dire donner forme, dans
le champ du visible (mais il peut s’agir aussi de manifestations acoustiques ou olfactives), à la
singularité de ce que l’on est – non pas, en l’occurrence, de son existence individuelle, mais de
sa singularité en tant qu’espèce, de sa particularité spécifique.6 » Expression d’une singularité,
l’apparence animale matérialise aussi le lien intime qui relie le vivant au monde, qu’il porte en
lui, jusque dans sa morphologie. Car c’est bien le monde, au sens phénoménologique du terme,
qui constitue l’horizon ultime de cette conception anti-utilitariste du vivant développée par
Portmann : « Seul le monde, commente Bertrand Prevost, seul le cosmos peut donner l’échelle
de cet “horizon plus vaste” que ne cesse d’invoquer Portmann pour comprendre les formes
animales. C’est par leurs parures (cosmétique) que les animaux s’étendent aux dimensions au
monde (cosmique). L’élégance animale est le véhicule d’un devenir-monde comme champ de
l’apparaître »7.
7 À l’heure où le corps, le vivant et la vie en elle-même font l’objet d’une appropriation
bioéconomique sans précédent, à l’heure où l’urgence écologique ne cesse de s’amplifier, la
réflexion développée par Adolf Portmann dans La forme animale est plus que jamais salutaire.
Elle nous invite à réformer en profondeur notre conception et notre perception du vivant et
du monde, et donc en définitive de nous-mêmes. Car la culture humaine n’est-elle pas par
excellence l’expression de ce désir de se manifester logée au cœur de tout être vivant ? Arendt
écrivait en ce sens que : « C'est justement le fait de se montrer, déjà très marqué chez les
formes les plus perfectionnées de la vie animale, qui atteint un point culminant dans l'espèce
humaine »8. C’est la perspective d’un véritable horizon commun entre l’humain, le vivant et
le monde qui s’ouvre ainsi avec la pensée de Portmann. Elle jette les bases d’une esthétique
de l’existence et, plus encore, d’une politique de la vie, en ne réduisant précisément plus la vie
à un avoir ou une ressource, mais en la considérant dans toute sa profondeur existentielle et

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mondaine. Et pour cela, nul besoin de s’aventurer dans ses tréfonds moléculaires. C’est toute
l’audace d’Adolf Portmann que de nous montrer que la forme et l’apparence en constituent au
contraire la voie d’accès privilégiée. À notre tour de voir et de nous émerveiller.

Notes
1 Voir notamment Jacques Dewitte, La manifestation de soi. Éléments d’une critique philosophique de
l’utilitarisme, Paris, Éditions La Découverte, 2010.
2 Voir en particulier l’essai de Michel Freitag « La société informatique et le respect des formes », in
M. Freitag, Le naufrage de l’université, Montréal, Nota Bene, 1998, p 241-329.
3 Maurice Merleau-Ponty, La nature. Notes de cours au collège de France, Paris, Éditions du Seuil,
1995, p. 246.
4 Roger Caillois cité par Sophie Chassat dans, « La barbe ne fait pas le philosophe, l’inutile luxuriance
de la mode si », Le Monde.fr, 2 juillet 2013. En ligne : http://www.lemonde.fr/style/article/2013/07/02/
la-barbe-ne-fait-pas-le-philosophe-l-inutile-luxuriance-de-la-mode-si_3440373_1575563.html.
5 Adolf Portmann, « L’autoreprésentation, motif de l’élaboration des formes vivantes », Trad. Jacques
Dewitte, Études phénoménologiques, n° 23-24, 1996, p. 158.
6 Jacques Dewitte, La manifestation de soi, op. cit., p. 127.
7 Bertrand Prévost, « L’élégance animale. Esthétique et zoologie selon Adolf Portmann », Images Re-
vues, [En ligne] : http://imagesrevues.revues.org/379.
8 Hannah Arendt citée par Sophie Chassat, op. cit.

Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Le Dévédec, « Adolf Portmann, La forme animale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus,
2014, mis en ligne le 16 juin 2014, consulté le 16 juin 2014. URL : http://lectures.revues.org/14943

À propos du rédacteur
Nicolas Le Dévédec
Docteur en sociologie et en science politique, chargé de cours au Département de sociologie de
l’Université de Montréal.

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