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LE MARCHAND DE COUPS DE BÂTON LE SUISSE (ouvrant la porte.) — Que voulez-


vous ? ARLEQUIN. — Ce qui m'est arrivé ! Tu crois
ARLEQUIN. — Je voudrais épouser la fille au donc que j'aime à conter mes histoires
Roi. désagréables ?
LE SUISSE. — Toi ! toi, le simple Arlequin, tu LE MENDIANT. — Qu'importe ? je vous serai
oses une telle insolence ! Tiens-tu à avoir une peut-être utile.
réponse nette ? ARLEQUIN. — Je pensais avoir de l'esprit, et je
ARLEQUIN. — Oui ! me suis conduit comme le dernier des sots.
LE SUISSE (se précipitant sur lui à grands coups LE MENDIANT. — Mais enfin, l'histoire ?
de canne.) — La voici, drôle ! je te l'imprimerai ARLEQUIN. — J'ai voulu épouser la fille du Roi.
dans la mémoire. LE MENDIANT. — C'était de l'ambition mal
ARLEQUIN (courant partout pour éviter les conçue.
coups.) — Et surtout sur le dos ! Assez, ARLEQUIN. — Elle est à marier et ne veut
Louis-Émile-Edmond Duranty (1833 – 1880) monsieur le Suisse, assez ! je renonce à me épouser qu'un homme d'esprit : jusque-là, je
mettre sur les rangs. suis préférable à tout autre. Mais le caprice est
PERSONNAGES : LE SUISSE. — Tu vois, j'ai mesuré la longueur de qu'il faut que cet homme d'esprit soit très
UN HÉRAUT - ARLEQUIN - LE SUISSE - LE ma canne, elle a cinq fois la largeur de tes riche, et je ne sais pas du tout comment le
MENDIANT - LE PAYSAN épaules : souviens-t’en ! (Il rentre en devenir.
CASSANDRE - L'APOTHICAIRE - MADAME fredonnant). LE MENDIANT. — Il n'y a qu'à trouver un
CASSANDRE Souvenez-vous-en ! Souvenez-vous-en ! moyen.
LE GENDARME - LE COMMISSAIRE - PIERROT ARLEQUIN. — Ah ! pauvre diable d'Arlequin, tu ARLEQUIN. — Parbleu ! tu me parais être
- LE ROI es beau, souple, élégant, spirituel, et toutes ces encore à la recherche, toi. Voyez-vous ce
qualités t'amènent à être assommé par un Mendiant qui se vante d'enseigner à autrui l'art
PLACE PUBLIQUE. horrible Suisse à gros ventre, un magot ! de devenir riche.
UN HÉRAUT (annonçant après avoir sonné de la LE MENDIANT. — Moi, je ne veux pas épouser
trompette.) — La fille du Roi est à marier ! elle (Entre un Mendiant.) la fille du Roi. Mais voyons la fin de l'histoire.
n'épousera qu'un homme d'esprit, à condition LE MENDIANT (d'une voix nasillarde.) — La On t'a...
qu'il soit très riche ! charité, s'il vous plaît ! ARLEQUIN. — Oui !
(Il sort.) ARLEQUIN (avec colère.) — En effet, tu me LE MENDIANT. — Quoi ?
ARLEQUIN. — Ah ! ah ! cela pourrait être une trouves disposé à être charitable : la charité ! ARLEQUIN. — On m'a... ce n'est nullement
affaire pour moi. J'ai de l'esprit, il ne me j'ai envie de te la donner comme je viens de la amusant à dire.
manque que de l'argent... Avec quelques recevoir. LE MENDIANT. — Décide-toi !
concessions de part et d'autre... (Il frappe à la LE MENDIANT. — Et que vous est-il donc arrivé ARLEQUIN. — Eh bien ! le Suisse du Roi m'a
porte du palais.) ? Je pourrais peut-être vous jeté à la porte...
faire l'aumône d'un bon conseil.
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LE MENDIANT. — Avec quelques bons coups de LE PAYSAN. — Et peut-on point savoir queu que D'ailleurs, je vas vous l'envouyer,
bâton ? c'est que vout' marchandise ? l'Apouthicaire. (Il sort.)
ARLEQUIN. — Hélas ! presque. ARLEQUIN. — Ce sont des coups de bâton !
LE MENDIANT. — Eh bien ! sans le savoir, ce ARLEQUIN. — Parbleu ! voilà ma maison de
Suisse brutal t'a appris le moyen de devenir LE PAYSAN. — Des coups de bâton ! jarniguieu ! commerce montée ! Je vais ouvrir à l'instant
riche. et ça se vend-il cher ? mon magasin chez moi.
ARLEQUIN. — Je comprends que mon aventure ARLEQUIN. — Dame ! c'est selon la qualité. (Le (Il écrit du bout de son bâton au-dessus de la
fasse qu'on se moque de moi... tapant.) Comme celui-là, par exemple, c'est porte d'une maison : Marchand de coups de
LE MENDIANT. — Voici mon bâton : il est bon, très cher. (À part.) Si jamais il m'en achète, bâton. — Puis crie de nouveau : Coups de
solide et long. Prends-le. qu'on me pende ! bâton à vendre. —
ARLEQUIN. — Je ne suis pas boiteux. LE PAYSAN. — Jarniguieu ! l'ami, ça pourrait (Entre Cassandre.)
LE MENDIANT. — Fais-toi marchand de coups ben faire mon affaire !
de bâton. ARLEQUIN (levant son bâton.) — Combien en CASSANDRE. — Monsieur, ce sont bien des
ARLEQUIN. — Une bonne façon d'attirer les prenez-vous ? coups de bâton que vous vendez ? mes oreilles
clients que de les assommer ! LE PAYSAN (se garant.) — Jarniguieu ! vous ne m'ont point abusé ?
LE MENDIANT. — Tu n'es qu'un imbécile ! Tu m'avez l'air d'un finaud ! Vous savez bon que ce ARLEQUIN. — À votre service.
ne mérites pas qu'on te donne plus sont des chouses qu'on ne les achète pas pour CASSANDRE. — Oh ! ce n'est pas pour moi, je
d'explications : tu as ta fortune entre les mains. soi : c'est pour faire des cadeaux à ses amis. n'en use point ; c'est pour un coquin de
Bonjour. (Il s'en va.) ARLEQUIN. — Ô trait de lumière ! je comprends Paysan...
ARLEQUIN. — Me voilà bien avancé ! j'ai envie maintenant le génie de mon ami le Mendiant. ARLEQUIN. — Qui a des cheveux roux ?
de lui rompre son bâton sur la tête à ce (Il gambade de joie.) CASSANDRE. — Lui-même. Il m'a fait faire huit
mauvais plaisant. Marchand de coups de bâton LE PAYSAN (à part.) — Queu qu'y lui prend ? la lieues hier en me disant que je n'avais que pour
! voilà un joli commerce à annoncer. Je tarentule ! (Haut.) Voilà la chouse : il y a un une petite demi-heure de chemin... et...
voudrais bien voir quelqu'un se promener dans gueux d'Apouthicaire qui devait me fournir un ARLEQUIN. — Je comprends votre colère.
les rues en criant : marchand de coups de clystère avec du son, de l'amidon, un tas de CASSANDRE. — Vous les lui appliquerez, n'est-
bâton ! coups de bâton à vendre ! (Criant.) drougues qu'on en a pour son argent. Et nout' ce pas, comme si c'était moi-même ?
Marchand de coups de bâton ! coups de bâton gueux d'Apouthicaire m'avions donné un ARLEQUIN. — On paie d'avance, s'il vous plaît.
à vendre ! clystère d'eau claire qu'il m'avions fait payer CASSANDRE. — Ah ! pardon ! je vais chercher
(Entre un Paysan.) comme si toutes les drougues y étions ben. de l'argent. (Il sort.)
ARLEQUIN. — Il mérite une récompense. ARLEQUIN. — L'ouvrage abonde, bravissimo ! Il
LE PAYSAN. — C'est-il point vous qui beugle ? LE PAYSAN. — Je lui mitounne son petit me semble que j'y aurai du cœur.
ARLEQUIN. — Je crie. cadeau. Je voudrions qu'il reçoive ben cinq-
LE PAYSAN. — Et queu que vous criez ? C'est-il cents bons coups de bâton ben comptés. Vous (L'Apothicaire entre.)
de la marchandise ? m'avez l'air hounnête, j'allons vous apporter L'APOTHICAIRE. — Que le ciel vous tienne le
ARLEQUIN. — Et une solide ! des écus. Mais vous ne me tricherez pas ? ventre libre, Monsieur ; j'aurais un petit...