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ARLEQUIN. — Non ! non ! je n'en veux pas. ARLEQUIN.— Ouf ! je serai très, très, très ARLEQUIN. — Nous avons encore quelques
L'APOTHICAIRE. — Il ne s'agit point de remède, scrupuleux. clients à satisfaire, il me semble. Ils ne se
c'est un service que je voudrais vous (Le Paysan revient.) pressent point. (Entre Cassandre.)
demander. J'ai un de mes malades qui a une
maladie très particulière. Tous mes remèdes LE PAYSAN. — Ah ! ah ! ah ! j'ai vu mon CASSANDRE. — Eh bien ! eh bien ! j'ai vu mon
ont échoué et je tiens cependant à le guérir. Apouthicaire qui se sauvait comme un renard gaillard ; il avait l'air de porter plusieurs fagots
ARLEQUIN. — Je ne suis pas médecin. qui a le feu au derrière... Vous avez-t'y ben sur son dos. Tenez, voici, avec tous mes
L'APOTHICAIRE. — Oh ! vous l'êtes ! On ne peut compté ? remerciements, une petite somme. J'aurai
guérir mon homme qu'en lui donnant une ARLEQUIN. — Juste ! Maintenant mon salaire ! peut-être encore recours à vous.
vigoureuse friction de coups de bâton. Et outre LE PAYSAN. — Mais c'est point de la ARLEQUIN. — Ah ! pardon ! croyez-vous qu'il
que cela lui rétablira la santé, cela lui marchandise, ça ! et puis c'est celui qui a reçu soit sain de changer d'Apothicaire ?
apprendra à prétendre que je suis un mauvais qui doit payer. CASSANDRE. — Peuh !
Apothicaire et à donner sa clientèle à mon ARLEQUIN (le bâtonnant.) — Tiens ! voilà pour ARLEQUIN (le bâtonnant.) — C'est pour votre
concurrent. nous mettre d'accord. santé.
ARLEQUIN. — Monsieur, nous le frictionnerons LE PAYSAN. — Aïe ! là, point de bêtises. CASSANDRE. — Pendard ! traître ! Si au moins
selon l'ordonnance. Qui est-il ? ARLEQUIN (continuant.) — Tu ne seras plus si tu m'avais battu avant d'avoir pris mon argent !
L'APOTHICAIRE. — C'est Cassandre. Plus fort rusé. ARLEQUIN (continuant.) — Du tout, il faut être
vous frapperez, mieux il se portera ensuite. LE PAYSAN (essayant de s'en aller.) — Eh ! là, exact en affaires.
ARLEQUIN. — Veuillez bien me remettre le prix eh ! là ; j'aurons encore besoin de CASSANDRE (se sauvant.) Je ferai fermer ta
de la potion. l'Apouthicaire. boutique !
L'APOTHICAIRE. — Vous êtes un homme fin. ARLEQUIN (le retenant et le bâtonnant ARLEQUIN. — J'ai chaud ! Le métier rapporte
Voilà. (Il lui donne de l'argent.) toujours.) — Plus il y en aura, plus ce sera cher. beaucoup, mais il est rude. Cette connaissance
ARLEQUIN (le battant.) — Mille pardons ! LE PAYSAN. — Aïe ! aïe ! c'est des finasseries, du cœur et du dos humains que j'acquiers là
L'APOTHICAIRE. — Aie ! aie ! mais, coquin, ce holà ! Holà ! (Il jette sa bourse.) me donne soif. (Criant.) Coups de bâton à
n'est pas moi qu'il faut battre... ARLEQUIN. — À la bonne heure ! vendre !
ARLEQUIN (continuant.) — Trente, trente-un ; LE PAYSAN. — Vous m'avez tambouriné ! (Entre madame Cassandre.)
Monsieur, j'en ai cinq-cents à compter sur jarniguieu !
votre échine. ARLEQUIN. — À présent, voici de la part de M. MADAME CASSANDRE. — Monsieur, j'ai
L'APOTHICAIRE. — Brigand ! rends-moi mon Cassandre. (Il recommence à le bâtonner.) beaucoup entendu parler de vous, vous êtes à
argent... c'est Cassandre, te dis-je ! LE PAYSAN. — Jarniguieu ! je sommes point la mode et je vous préviens que je viens vous
ARLEQUIN (continuant.) — Deux-cent-trois, assez riche pour payer encore ça ! faire une commande importante. Il faut me
deux-cent-quatre ; c'est pour un clystère que ARLEQUIN. — C'est vendu ! ne t'en inquiète bâtonner mon mari, monsieur Cassandre,
vous... pas ! d'abord, parce qu'il ne fait point ce que je veux.
L'APOTHICAIRE (s'enfuyant.) — On ne sait plus LE PAYSAN (se sauvant.) — Pour sûr, j'ai la peau
à qui se fier. toute blette. ARLEQUIN. — Avec plaisir, Madame.
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(Entre le Gendarme.) LE COMMISSAIRE. — Vous avez parfaitement
MADAME CASSANDRE. — Ensuite, M. raison, mais il faut bien pendre quelqu'un.
Niflanguille, qui est trop riche, et sa femme, LE GENDARME. — C'est vous le marchand de... ARLEQUIN. — Oui, c'est une manie que vous
dont la toilette éclipse toujours la mienne. coups de chose... de bâton ? avez.
Ensuite... ARLEQUIN. — Hum ! hum ! je suis un loyal LE COMMISSAIRE. — Mon garçon, mettez en
ARLEQUIN. — Ah ! ce n'est pas tout ? commerçant. ordre vos petites affaires, car dans cinq
MADAME CASSANDRE. — Mais il n'y en a LE GENDARME. — Je voudrais faire distribuer minutes je reviens avec la potence.
encore que trois. quelques coups de bâton à monsieur le ARLEQUIN (le bâtonnant.) — Monsieur le
ARLEQUIN. — C'est vrai. Commissaire, sauf son respect, qu'il m'a mis à Commissaire, c'est pour que vous sachiez tout.
MADAME CASSANDRE. — Ensuite, monsieur la salle de police pour mon orthographe... et... LE COMMISSAIRE (se sauvant.) — Drôle ! je
Gripandouille, qui ne m'écoute pas quand je que... il me refuse des gratifications... et des reviens dans une minute.
parle ; ensuite, mon boulanger, qui me réclame coups de bâton... Je vous donnerai mon vieux
sa note ; ensuite, le Commissaire, qui m'a bonnet à poil et des bottes qui ne me servent ARLEQUIN (comptant ses sacs d'argent.) —
condamnée à l'amende ; ensuite... plus... Mettons toujours ceci de côté. Je pense que la
ARLEQUIN. — Oh ! oh ! Madame ! mais tout le ARLEQUIN (le battant.) — Allez-vous-en, et fille du Roi ne pourra guère me repousser
monde, donc ? sachez que je donne les coups de bâton pour maintenant.
MADAME CASSANDRE. — Mais ce n'est guère, rien. (Entre Pierrot.)
jusqu'ici. LE GENDARME (se sauvant.) — Que je vous PIERROT. — Ah ! Arlequin, voilà un siècle que je
ARLEQUIN. — Vous avez sans doute quelque ferai pendre, vous ! ne t'ai vu, qu'est-ce que tu fais donc,
argent ? ARLEQUIN. — Il m’apparaît maintenant que les maintenant ?
MADAME CASSANDRE. — J'en ai pris dans la affaires pourraient mal tourner. Il s'agirait de ARLEQUIN. — Je suis marchand de coups de
poche de l'habit de monsieur Cassandre ; céder mon fonds ; j'ai gagné assez d'argent. bâton, mon ami.
d'ailleurs, vous me ferez bien crédit ? (Elle lui (Arrive le Commissaire.) PIERROT. — Est-ce un bon état ?
donne de l'argent.) LE COMMISSAIRE. — J'ai reçu de nombreuses ARLEQUIN. — Eh ! mon Dieu ! j'y ai fait ma
ARLEQUIN (la bâtonnant.) — Voyez-vous, plaintes contre vous. Vous bâtonnez tout le fortune.
Madame, vous ne savez peut-être pas la valeur monde ? PIERROT. — Ta fortune ! Où est-elle ?
de ce que vous achetez. ARLEQUIN. — À ma place que feriez-vous ARLEQUIN. — Elle est de côté. Mais je veux
MADAME CASSANDRE. — Ah coquin ! au donc ? céder mon fonds. Je te le cède !
secours ! au secours ! (Se sauvant.) Je vais chez LE COMMISSAIRE. — Selon le vœu général, je PIERROT. — Tu me... Mais...
le Commissaire ! dois vous pendre. ARLEQUIN. — Eh bien !
ARLEQUIN. — Je ne sais ce qui m'a pris, mais je ARLEQUIN. — Mais réfléchissez, je n'ai été que PIERROT. — Je n'ai pas de fonds pour acheter le
n'ai pu m'empêcher de la battre ; elle me l'instrument. Ce sont eux tous qui ont voulu se tien.
révoltait ! Cependant cela ne me regarde pas. faire bâtonner réciproquement. ARLEQUIN. — Je te le cède pour rien : tu n'as
Bah ! ma fortune est faite. Eh ! eh ! qui vient là qu'à le prendre
?
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PIERROT. — Mais c'est un cadeau magnifique, vous. (Il examine la potence dans tous les
mon cher ami ! Laisse-moi t'embrasser ! sens.) ARLEQUIN. — Va prévenir le Roi que je suis
ARLEQUIN. — Le commerce est facile à exercer LE COMMISSAIRE — Eh bien ! oui, c'est une riche et que je demande la main de sa fille.
: on se fait payer d'avance, et on donne des potence ! Tu peux mettre tes lunettes pour LE SUISSE. — Tu recommences !
coups aux gens qu'on vous a désignés, mieux voir. ARLEQUIN. — Va, te dis-je, si tu tiens à ta tête !
consciencieusement ! PIERROT. — Monsieur le Commissaire, le nœud LE SUISSE. — Attends ! (Il referme la porte.)
PIERROT. — Bon ! bon ! est mal fait. ARLEQUIN. — Le coquin n'y sera pas allé ! Il me
ARLEQUIN. — Sur ce, adieu ! adieu ! Voilà le LE COMMISSAIRE (regardant.) — Je ne vois pas tient le bec dans l'eau.
bâton. (Arlequin sort.) ça ! (Il frappe de nouveau, la porte s'ouvre
PIERROT. — Regardez de plus près. brusquement et le Roi qui entre le heurte.)
PIERROT (criant.) — Coups de bâton à vendre ! LE COMMISSAIRE (baissant la tête tout près du
Marchand de coups de bâton ! Il me tarde de nœud coulant.) — Je te dis qu'il est très bien LE ROI. — Quel maladroit ! qu'on le mette à
faire mes débuts ! (Entre le Commissaire fait. mort !
portant la potence.) Ah ! voici justement... PIERROT (lui fourrant la tête dans le nœud ARLEQUIN. — Roi, je suis riche et spirituel... je
LE COMMISSAIRE. — Or çà, tu vois que je n'ai coulant.) — C'est ce dont je vais m'assurer. demande la main de ta fille.
pas été long... Ah ! .. comment... Oh ! tu as LE COMMISSAIRE. — Ah ! le brig... ah ! LE ROI. — Prouve-moi ce que tu prétends être !
beau te déguiser... PIERROT. — Monsieur le Commissaire, je vous ARLEQUIN (montrant ses sacs d'argent dans un
PIERROT. — Mais non, c'est bien moi ! présente tous mes respects. coin.) — Voilà ma fortune. Quant à l'esprit,
LE COMMISSAIRE. — Parbleu ! je te reconnais (Entre Arlequin.) c'est moi qui suis le fameux marchand de coups
bien. ARLEQUIN. — Diable ! peste ! voilà de la belle de bâton !
PIERROT. — Eh bien ! qui faut-il bâtonner ? besogne ! C'est toi qui as fait ?... LE ROI. — Eh bien ! ma fille est à toi.
Payez-moi, d'abord. PIERROT. — C'est mon œuvre. ARLEQUIN.. — J'ai une autre faveur à vous
LE COMMISSAIRE. — À la bonne heure ! tu ARLEQUIN. — Je t'en fais mon compliment ! Ce demander : Mon ami Pierrot a pendu votre
prends bien les choses, toi. Tu te fais pendre Commissaire est bien placé là ! Commissaire.
gaiement. PIERROT. — Oui, mais tu m'as trompé. LE ROI. — Hum ! il faut qu'on lui coupe la tête.
PIERROT. — Comment, pendre ? ARLEQUIN. — Chut ! je vais te dédommager. (Il
LE COMMISSAIRE. — J'aime mieux cela que frappe à la porte du Palais.) ARLEQUIN. — Non ! le Commissaire a été
lorsque les gens regimbent et pleurnichent. PIERROT. — Où vas-tu ? pendu à la place de Pierrot, donnez à Pierrot la
PIERROT. — Ah çà ! de quoi parlez-vous ? ARLEQUIN. — Éloigne-toi un instant, je te place du Commissaire.
LE COMMISSAIRE. — Tout est prêt, allons, mon rappellerai. (Pierrot sort. — Arlequin frappe de LE ROI. — Accordé !
camarade ! nouveau.) Holà ! gros Suisse ! holà ! Beau ARLEQUIN. — Allons célébrer les noces.
PIERROT. — Ah ! vous deviez donc pendre... Je Suisse !
comprends la générosité d'Arlequin, à présent.
Fort bien ! Monsieur le Commissaire, je suis à LE SUISSE (ouvrant la porte.) — C'est encore toi FIN
! ma canne te plaît donc ?