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Toussaint Louverture : les douze facettes de son génie

Par Leslie F. Manigat

Il y a 185 ans, dans l'un des froids cachots du Fort de Joux, dans les montagnes
du Jura français, un geôlier découvrait inanimée l'enveloppe charnelle d'un
nègre arraché à la chaleur tropicale de sa terre antillaise natale après avoir
écrit, dans les faits, le chapitre le plus surprenant de l'histoire universelle, à
cette époque charnière entre le 18e siècle finissant et l'aube du 19e qu'on a
proposé d'appeler « l'ère de l'émancipation ».

Fin misérable et dérisoire d'un homme dont l'action s'est déroulée tout au long
d'une conjoncture de rupture marquée par la Révolution de l'indépendance des
Etats-Unis d'Amérique, la Révolution française, la Révolution de St. Domingue et
la Révolution d'indépendance de l'Amérique Latine. La troisième, la révolution
de St. Domingue, il l'a dominée du début à la fin, il l'a marquée de son sceau,
de son génie. Il l'a incarnée comme aucun homme n'a incarné les autres
révolutions de cette époque pourtant fertiles en grands hommes-nations, tels
que Washington et Bolivar. C.L.R. James avait raison de sous-titrer son livre ; «
Toussaint Louverture et la révolution de St. Domingue ». Le « et » ici, ce n'est
pas seulement une liaison, c'est une identification. Toussaint Louverture a
commencé à percer sous Toussaint Bréda à l'âge où en moyenne on est deux
fois mort en régime d'esclavage : 50 ans.
C'est en effet en 1793 que son nom se projette brusquement dans la célébrité
dominguoise par une proclamation fameuse. « Je suis Toussaint Louverture.
Mon nom s'est peut-être fait connaître jusqu'à vous ». C'était le début d'une
carrière de figure de proue qui devait consacrer l'hérésie dans un monde alors
esclavagiste et raciste dominé par les grandes puissances coloniales blanches,
l'hérésie d'un noir ancien esclave qui allait devenir le gouverneur général et le
maître tout-puissant du joyau du premier empire colonial français, la plus riche
colonie du monde d'alors. Opportet hereses esse. la forge d'un destin Tout un
pan de l'histoire postérieure du monde est inscrit en filigrane et d'une
renommée dans l'itinéraire et les performances historiques de notre Toussaint
Louverture.

Génie tardivement révélé, il inaugure sa trajectoire de grand homme de


l'histoire universelle à l'âge où Alexandre et Napoléon avaient déjà achevé la
leur. Mais pour être tardivement révélé, ce génie n'aura été que plus étonnant
et détonnant . Dans la fabrication et dans le lancement de ce produit qu'est
Toussaint Louverture, laissons les écoles historiques discuter la part à la
Toynbee du défi de l'adversité à relever puisque son statut originel était celui
d'esclave et son physique frêle à l'origine était celui d'un « fatras-bâton » ; la
part des circonstances, lui pour lequel l'occasion n'était jamais chauve ; la part
de sa catégorie sociale qui l'a porté et dont il a promu les intérêts dans le tissu
des contradictions de la société dominguoise, et surtout celle de son coefficient
personnel, lui qui demeure l'illustration vivante du mot de Henri Irénée
Marrou : « chaque homme porte en lui sa différence incommunicable », lui qui
demeure l'illustration vivante de la croyance commune qu'il y a des hommes
choisis par le destin pour faire l'histoire. Car, n'appartient pas qui veut à la
catégorie des hommes qui font l'histoire.

L'appartenance de Toussaint Louverture à cette galerie de héros a été célébrée


par des hommes aussi divers que les Français Lamartine, Schœlcher et
Michelet, l'Américain Wendell Philipps, le Trinidadien James, le Martiniquais
Aimé Césaire, le Cubain José Luciano Franco, mais la liste des étrangers séduits
par le personnage serait trop longue à énumérer ici, sans compter celle
innombrable des biographes haïtiens de Toussaint. Seule la déchéance d'Haiti
sur le plan international à l'ère des Duvalier explique, sans la justifier, l'éclipsé
de la renommée de Toussaint Louverture à un moment où dominait la croyance
que rien de bien ne pouvait sortir de chez nous, ce qui a aidé à faire oublier
Toussaint dans la grande collection franco-suisse des « hommes célèbres »
parue dans les années 1970.
Aujourd'hui, où le renouveau progressiste frappe à la porte, serons-nous les
dignes descendants de Toussaint dans son rêve de grandeur et de fierté qui lui
faisait dire : « La couleur de ma peau nuit-elle à mon honneur et à ma bravoure
?... »

Toussaint fut, dans toute l'acception du terme, un héros multidimensionnel. La


lecture de sa prodigieuse correspondance, l'observation de sa carrière d'homme
public montrent une pluralité de facettes de son génie.

Il y avait douze hommes en lui :

1. - le révolutionnaire

Le révolutionnaire qui s'est fait le champion victorieux de la cause de la liberté


des noirs. En tant que tel, il s'est perçu et s'est voulu comme l'incarnation d'un
changement fondamental, d'un changement de structure dans la société de St
Domingue, et il a perçu son pouvoir comme la garantie de la pérennité de ce
changement devenu irréversible. Laveaux l'a très tôt défini avec perspicacité
comme l'homme de la liberté des noirs. Plus que tout autre, y compris
Sonthonax, il a en effet incarné cette cause révolutionnaire avec constance, de
ses débuts dans l'anonymat de la préparation des révoltes serviles jusqu'à la fin
où il l'a fait aboutir et consolider : « cet homme a fanatisé ce pays », avouera le
général Leclerc dépêché par Bonaparte pour mettre un terme à son pouvoir et
du même coup rétablir l'esclavage à Saint-Domingue

2. - le stratège militaire

Le stratège militaire .- Toussaint Louverture s'est révélé comme un maître de la


stratégie militaire de son temps, utilisant le terrain, combinant ses moyens en
opérations méthodiques au cours desquelles il utilisait de façon optimale les
ressources disponibles pour les rendre adéquates et efficaces dans la poursuite
de ses objectifs. Ce fut l'homme des « percées », de ces « percées » menant à
la victoire ; « cet homme fait ouverture partout », selon le mot de Laveaux qui
a réussi à le regagner pour la France.

3. - Le visionnaire
Le visionnaire qui vit et façonne le présent en fonction du futur. C'est le
précurseur de l'indépendance. Pour le consul américain Stevens, alors son ami,
Toussaint n'hésitait pas à afficher la couleur : son but était l'indépendance. En
tout cas, c'est lui qui a forgé l'instrument principal de cette indépendance :
l'Armée indigène, sa création. Vision d'avenir s'il en fut à Saint Domingue.

4. - le stratège politique

Le stratège politique. Toussaint a été en vérité, dans ses rapports avec la


France, le pionnier de ce qu'on peut appeler la théorie de l'escalade à riposte
graduée vers la décolonisation. Sonthonax, Roume, Laveaux, Rigaud, Vincent,
Leclerc jalonnent les degrés de cette escalade vers la décolonisation graduelle.
Opportuniste oui, dans le sens où Lénineï'était ; il avait le sens de ce que porte
un moment, de ce que postule une conjoncture. Il était là habile à saisir sa
chance au gré des opportunités qu'il savait manipuler à ses fins par rapport aux
autres acteurs de l'histoire locale, pour rester seul maître du terrain politique.

5. - l'ambitieux du pouvoir, le dominateur

L'ambitieux du pouvoir, le dominateur. Oui, sa vie publique est celle d'une


ascension continue vers le pouvoir suprême, en une autre escalade, parallèle à
la première, celle de la conquête du pouvoir personnel. L'élimination des rivaux,
amis ou ennemis, partisans ou adversaires de la même cause, rappelle la
comparaison de Rockefeller avec la rose qu'on effeuille en commençant par le
bas pour aboutir en haut aux pétales mieux épanouies. Il avait le goût du
pouvoir. Il y mettait un contenu mystique ; la notion de pouvoir chez Toussaint
comportait quelque chose de I' « auctoritas » des Romains. Il était à sa manière
César Auguste à St. Domingue. Le destin l'avait catapulté, il avait ce que les
Nords-Africains et les Français appellent la « baraka ». C'est pourquoi il
échappait miraculeusement et inexplicablement aux attentats les plus
sérieusement préparés. Il ne pouvait souffrir de partager le pouvoir. «
Souvenez-vous qu'il n'y a qu'un seul Toussaint Louverture à St. Domingue et
qu'à son nom tout le monde doit trembler ».

6. - l'adminstrateur et le manieur d'hommes

L'administrateur et le manieur d'hommes. La révolution de 1791-1793 s'est


changée en pouvoir de 1800 à 1802. Problématique nouvelle pour Toussaint.
Sa gestion de la chose publique n'a sans doute d'égale dans notre histoire que
celle de Christophe à l'efficacité sans doute plus performante - on sait à quel
prix - Mais comme meneur d'hommes il n'a pas son pareil ; son magnétisme, à
la tête de ses troupes, puis de ses sujets est d'ordre charismatique. C'est donc
un leader doublé d'un gestionnaire en quoi il s'est mué comme tout
naturellement, ce qui ne lui a pas épargné des problèmes de liaison entre
politique et économie difficiles à résoudre.

7. - L'homme de la mesure, de la temporisation

L'homme de la mesure, de la temporisation et de la conciliation et de la


conciliation . On a parlé souvent de l'ambiguïté de Toussaint Louverture comme
s'il était l'homme du milieu, l'homme des demi-solutions. Je ne le pense pas, à
l'analyse. Ne faisons pas de Toussaint Louverture un « centriste » à la mode
d'aujourd'hui. Il avait en lui un côté progressiste et un côté conservateur, il
avait en lui un envers de révolution voire de modernité et un endroit d'ancien
régime voire de traditionalisme : un personnage en contraste et en opposition,
un ambivalent plutôt qu'un ambigu. Refus de l'extrémisme radical : « J'ai dit
d'émonder l'arbre et non de le déraciner ». Refus de la précipitation. Il m'est
arrivé de comparer ce que j'ai appelé la temporisation louverturienne à la
fulgurance dessalinienne, toutes deux complémentaires. A la tension créatrice
de la confrontation, il a souvent préféré le « bargaining » du compromis
créateur.

8. - le prosélyte régional de la liberté

Le prosélyte régional de la liberté . Toussaint avait une claire conception de ce


qu'on appelle aujourd'hui dans certains milieux « le devoir internationaliste de
la Révolution ». Il se sentait porteur d'un changement, non pour la seule
St.Domingue ; il voulait partager avec nos voisins de la région ce bénéfice de
l'Evangile nouveau. Des côtes nord-américaines à la côte vénézuélienne en
passant par les îles, l'idéal et le message de liberté de Toussaint se frayaient un
chemin, inauguraient une tradition qui par Dessalines aboutira à Pétion,
fondateur du Panaméricanisme. Il y a eu un écho louverturien durable de
l'aspiration des noirs à la liberté dans les parties insulaires et continentales de
la région caraïbe.

9. - l'homme de coeur
L'homme de coeur. Comme tout être humain, et j'ajouterais comme beaucoup
de nègres latins, sans verser dans aucune théorie d'émotivité nègre, Toussaint
était un sentimental. Un esthète. Son attachement pour Laveaux n'était pas que
calcul. Son amour de ses frères noirs n'était pas que tremplin. Ses succès
féminins n'étaient pas que cession de profiteuses. Madiou, au tome V de son
Histoire d'Haiti qu'on vient de publier, note l'émotion avec laquelle Toussaint
Louverture, à l'occasion de la guerre du Sud, retrouva aux Cayes, sa sœur
Geneviève Afiba Breda dont un partage de succession l'avait séparé à l'époque
de l'esclavage colonial. Cette émotion n'était pas feinte. Spirituel à volonté, il
aimait les choses de la vie et il aimait la vie elle-même. Sa sage austérité de
mœurs connaissait des éclipses et des exceptions proverbiales.

10. - le stratège en relations internationales

Le stratège en relations internationales. La conduite des relations


internationales d'un petit pays trouve dans notre Toussaint un stratège hors
pair. Traitant avec l'Espagne ou ses représentants, avec la France, avec
l'Angleterre, avec les Etats-Unis, Toussaint déploie une panoplie stratégique
dont la richesse ne le cède qu'à son pragmatisme. Il marque le choix de ses
partenaires et des priorités opérationnelles du sceau double de cette richesse et
de ce pragmatisme . Ses relations avec l'Angleterre et les Etats-Unis pour se
désenclaver du corset des rapports bilatéraux avec la France sont un chef-
d'oeuvre de jeu diplomatique payant : élargir sa marge de manœuvre
autonome, jouer un partenaire vis-vis de l'autre en exploitant les contradictions
du moment, diversifier ses partenaires dans l'entreprise de s'émanciper de la
domination d'un seul, faire de l'économique un instrument de la diplomatie, et
se positionner à son avantage, bien que petit, sur l'échiquier géopolitique
régional.

1 1 . - le martyr victorieux

Le martyr victorieux Toussaint a eu la prescience que sa défaite se


transformerait en victoire et que sa déportation et sa captivité, comme le sang
des martyrs, allait devenir une semence de patriotes. Son fameux cri « en me
renversant à St. Domingue, on n'a abattu que le tronc de l'arbre de la liberté
des noirs : il repoussera par ses racines parce que celles-ci sont nombreuses et
fécondes » est dans toutes les bouches des écoliers haïtiens..

12. - le premier représentant nègre de l'universalisme


Enfin Toussaint est sans doute le premier représentant nègre de l'universalisme.
Dans la fameuse appellation qu'on lui attribue à l'adresse de Bonaparte : « Le
Premier des Noirs au Premier des Blancs », il y a l'élargissement de la geste
dominguoise en un dialogue planétaire. Cet antiraciste n'est pas tombé dans le
piège du racisme à rebours . Sa conscience de race, lucide et aiguë, ne s'est pas
muée en blancophilie, ni en xénophobie. Notamment, la part trop belle faite
aux français dans son système lui sera reprochée par des « nationalistes » aux
conceptions plus étroitement indigénistes. Mais Toussaint Louverture a répondu
avant la lettre à la définition de l'évangile de la négritude pour laquelle la
conscience de race est « un moment de la conscience universelle ». (G. Dumas)

Oui, Toussaint Louverture aura été tout cela à la fois. Ne commettons pas, à
son égard, en ce jour anniversaire de sa mort, le péché de réductionnisme qui
consisterait, au nom de l'unité du personnage, à appauvrir sa richesse, à
réduire cet homme à l'une ou l'autre de ses dimensions. Toussaint Louverture
était un être complexe : ne simplifions pas son étoffe plurielle. D'un autre côté,
ne l'atomisons pas non plus au point d'en faire un personnage en miettes, un
homme éclaté en morceaux. Il avait sa manière à lui d'être les 12 personnages
à la fois, soit simultanément, soit successivement, en un dosage qui définit
précisément la formule unique de sa personnalité propre.

Il a commis, dans la mesure où nous pouvons en juger, trois erreurs capitales :

1. - il a privilégié le nombre sur la structure

D'abord, dans l'évaluation du rapport des forces, il a privilégié le nombre sur la


structure, négligeant le fait qu'une majorité numérique peut être transformée
structurellement en minorité sociologique ;

2. - il s'est fait illusion sur la force de la raison

II s'est fait illusion sur la force de la raison par rapport aux préjugés du temps
en croyant acceptable pour la métropole sa constitution de 1801 qui
organiserait, avant la lettre et à son profit, le self-gouvernement, c'est-à-dire
l'autonomie comme étape dans un processus devant mener à l'indépendance
plus tard. L'Angleterre a réussi sa décolonisation selon ce processus et cette
méthode qui avait porté le sceau Louverturien à la fin du 18e et au début du
19e siècle. La France officielle réhabilitera-t-elle un jour Toussaint pour avoir
inauguré ce processus et cette voie dans le cas de la décolonisation française ?
3. - il a choisi le terrain de l'adversaire

II a sous-estimé le coût négatif aux yeux des masses, qu'il ait accepté de se
mesurer à l'adversaire sur son propre terrain pour se faire admettre : celui de
la production à outrance pour l'exportation et celui de l'assimilation aliénante
sur le plan politique et culturel. Ce coût, perçu comme négatif par les masses
noires, leur était, psychologiquement et socialement, difficilement acceptable
après la lutte victorieuse commune pour l'abolition de l'esclavage vécu en
terme de travail forcé. Lui qui avait émergé comme le leader à partir de la
soudure avec sa base sociale, va courir le risque de se voir incompris, de se
voir coupé de cette base à cause de sa conception de ia méthode la meilleure
pour consolider les acquis de la révolution devenue institutionnalisée. La
distance sociale qui en résulta entre lui et les masses engendra un malentendu
historique qui lui fut fatal sur le plan interne.

Décidément le vieux Toussaint, par son actualité pour nous, aujourd'hui,


hommes et femmes de l'Haiti contemporaine, le vieux Toussaint, par son
actualité au moment où se présente devant nous le nouveau défi d'un
changement structurel, le vieux Toussaint n'a pas fini de nous offrir, dans sa vie
et dans sa mort, matière à méditation. Puissions-nous, à l'aube de notre
nouvelle ère de changement, nous inspirer de ses succès, éviter ses erreurs et
tirer de la complexité même de son génie toute la richesse de « leçons »
susceptibles de s'harmoniser et de s'adapter à nos moyens et nos problèmes en
attente de solutions.

Sachons à son exemple, à l'exemple de Toussaint Breda devenu Toussaint


Louverture, sachons à son exemple, sinon à nouveau étonner le monde - mais
pourquoi pas ? - du moins nous hisser tous ensemble, hommes et femmes de ce
pays, jeunes et vieux, noirs et mulâtres, nous hisser tous ensemble à la hauteur
des hommes qui font l'histoire pour « changer la vie » au pays d'Haiti..

Ministère de l'Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports, 1988, Port-au-


Prince, Haiti Message présidentiel à la Nation à l'occasion du 185ème
anniversaire de la mort de Toussaint
Louverture

7 avril 1988.