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Quaderni

Identité culturelle, identité nationale


Etienne Balibar

Citer ce document / Cite this document :

Balibar Etienne. Identité culturelle, identité nationale. In: Quaderni, n°22, Hiver 1994. Exclusion-Intégration : la
communication interculturelle. pp. 53-65.

doi : 10.3406/quad.1994.1062

http://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_1994_num_22_1_1062

Document généré le 17/10/2015


® ossier

Comment évaluer le rôle joué


Identité aujourd'hui par la notion d'identité
culturelle (je serais tenté de dire : le rôle
joué dans la culture par la notion
culturelle, d'identité culturelle) ? Je choisis
comme voie d'approche l'usage même qui
identité en est fait dans les documents officiels
des organismes culturels
internationaux, représentatifs d'un plus
nationale (i) large discours, pour les raisons mêmes
qui font de ces institutions des
récepteurs-émetteurs privilégiés de "lieux"
communs. Or la culture pose par
Etienne excellence le problème du "lieu
commun", dans toutes les acceptions du
Balibar terme (2).
Université
A l'occasion de multiples problèmes
de Paris I envisagés dans leur aspect théorique
comme dans leurs implications
politiques -tels ceux des "droits culturels"
des individus et des peuples ; de la
"démocratie culturelle" ; du
"développement culturel" et des rapports entre
"culture et développement" ; de la
"promotion des langues nationales" ;
du "rapport entre "conservation du
patrimoine culturel" et "création" ou
"innovation"
; de la "communication
interculturelle" dans ses rapports avec
la liberté d'expression ou avec le
renforcement de la paix, etc. - les
formulations qui nous sont proposées sont au

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®

2. L'universel et le singulier
fond sous-tendues
polarités catégorielles
par: quatre grandes

L'identité culturelle serait l'expression


1. L'objectif et le subjectif même de la singularité des "groupes",
peuples ou sociétés, elle serait ce qui
L'identité culturelle apparaît comme interdit de les confondre dans une
un ensemble de structures objectives uniformité de pensée et de pratique, ou
(comme telles spontanément pensées d'effacer purement et simplement les
dans la dimension du collectif, du "frontières" qui les séparent et qui
social, de l'historique) et comme un traduisent la corrélation au moins
principe ou un processus de subjectivation tendancielle entre faits de langue, faits de
(spontanément pensé dans la religion, faits de parenté, faits
dimension du "vécu", de l'individualité esthétiques au sens large (car il y a des
"consciente" ou "inconsciente"). Entre styles de vie comme il y a des styles
ces deux pôles il y aurait normalement musicaux ou littéraires), et faits
correspondance ou réciprocité, suivant politiques. Mais en même temps elle
les schemes de l'extériorisation et de poserait immédiatement le problème de
l'intériorisation ; mais aussi, le cas l'universalité ou de l'universalisation.
échéant, conflit. Ici peut se former D'abord parce que les cultures ne sont
l'idée que le décalage traduit des pensables dans leur diversité sociale
situations ou des moments de "crise" (voire ou anthropologique que par
des moments "pathologiques"), mais comparaison avec des universaux (naturels ou
aussi, par un renversement classique, logiques). Ensuite parce que cette
l'idée que le décalage est de règle, et diversité même induit une
que la correspondance qui autoriserait communication "entre les cultures" ou entre les
une parfaite reconnaissance des "porteurs" de cultures singulières qui,
subjectivités individuelles dans une potentiellement au moins, traverse
identité culturelle objective, ou la parfaite toutes les frontières. Enfin et surtout
réalisation des normes de la culture parce qu'il conviendrait de reconnaître
collective dans l'identité des sujets, ne dans l'identité de chaque culture une
constitue en fait qu'une limite, dont il valeur comme telle universelle.
n'est pas certain qu'elle puisse ou
doive jamais être atteinte. Ce dernier aspect retentit sur les précé-

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dents. C'est lui qui permet, par 3. Elite et masses (ou : le savant et le
exemple, de proposer une distinction populaire)
entre un "bon" et un "mauvais"
concept de la diversité culturelle, du Cette troisième polarité est
point de vue éthique et politique omniprésente, mais elle trouve différentes
(disons schématiquement : un concept expressions, entre lesquelles règne un
égalitaire et un concept hiérarchique). rapport d'analogie. Elle est d'abord
C'est lui qui permet de discuter les une façon de formaliser la distinction
"bonnes" et "mauvaises" formes de la classique depuis le XIXe siècle au
communication : celles qui tendent à moins entre la culture (scientifique,
instituer l'universel dans le respect des technique, littéraire) et les cultures
singularités ou qui trouvent une voie expressives des groupes sociaux (ou
"équilibrée" de leur combinaison, par mieux de l'appartenance des individus
opposition à celles qui écrasent la à des groupes), et en ce sens elle ne fait
singularité sous l'uniformité (il est que projeter dans le champ historico-
courant de redouter un tel effet de sociologique la "dialectique"
l'évolution contemporaine des précédente de l'universel et du singulier.
"communications de masse" et de la Mais elle y ajoute aussi de nouvelles
diffusion mondiale de certains modèles connotations : notamment en
hégémoniques) ou qui, par un excès autorisant à considérer les activités et les
inverse, exacerbent la singularité institutions d'éducation (c'est-à-dire en
jusqu'à l'isolationnisme. pratique les institutions scolaires)
comme le lieu par excellence dans
La voie moyenne, souhaitable, ce lequel doivent se "résoudre" les tensions
serait au fond celle qui met la historiques entre la culture scientifico-
communication au service de la reproduction technique et la culture esthétique, la
des différences, c'est-à-dire celle qui pratique des langues de
affirme la singularité par la médiation communication internationale et celle des idiomes
de l'universel. irréductiblement "maternels", la
conservation des traditions et l'innovation
Et réciproquement, celle qui affirme la culturelle, et finalement les arts du
réalité de l'universel par la médiation corps et les formations de l'intellect ou
des singularités ... de l'esprit. Ce qui nous conduit direc-

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tement à une quatrième polarité : rée") et les traits d'histoire,


d'évolution ou de dissémination de la
4. Le permanent et l'évolutif "personnalité" des groupes. Et il existe une
variante "forte" : c'est celle qui pousse
Ici la notion d'identité culturelle se l'unité, au-delà de la juxtaposition,
réfléchit en quelque sorte sur elle-même jusqu'à ce que nous pouvons appeler
dans la dimension privilégiée du en un langage hégélianisant l'identité
temps. Avec ou sans référence de l'identité et de la différence (au
explicite au "progrès", avec ou sans critique besoin en valorisant pour lui-même le
de la pertinence et des limites de celui- conflit, par exemple en posant que
ci, ainsi que des modes de la l'invariance d'une culture, constamment
temporalité historique présupposés par toute menacée de dissolution, doit être
thèse qui porte sur l'historicité de la continuellement recréée par un effort
culture, il semble bien qu'on puisse conscient ou inconscient des
reconnaître le postulat suivant, en forme individus (3).
d'unité des contraires : l'identité
culturelle résiste au temps du simple Sans vouloir ici juger l'utilisation
changement, elle est identique à elle-même subtile ou grossière, complexe ou
comme l'invariant de toute sommaire, qui peut être faite de ces
transformation (c'est pourquoi elle autorise catégories (au reste classiques en
la reconnaissance, la nomination philosophie), je tirerai deux questions du fait
"propre" des sujets collectifs) et qu'elles organisent jusque dans le
cependant elle n'existe que par son détail le discours institutionnel sur
incessante transformation (qu'on l'identité culturelle, en y ménageant
appellera création, vie, développement, par avance la possibilité de différentes
mais qui finalement apparaîtra comme argumentations.
un réquisit de la notion même de
"culture"). En premier lieu, une question formelle

De ce postulat il existe une variante La culture est-elle bien l'"objet",


"faible" : c'est celle qui se propose de préalablement donné ou constitué, auquel
repérer côte à côte les traits ou s'appliquent de telles catégories ? On
structures de permanence (de "longue du- pourrait en douter rien qu'à observer la

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rique. S'interroger sur l'identité,


depuis deux siècles au moins, c'est soit
répétition
du
culturelle"
d'articuler
type sont
la: ladimension
des
insaisissables,
"culture",
observations
objective
l'"identité
à moins
négatives
et
tenter de la définir
psychologiquement, soit tenter de la définir
subjective, l'universel et le singulier, de ne logiquement, soit tenter de la définir
pas sacrifier la culture populaire (ou politiquement, soit tenter de la définir
culture des masses) à la culture historiquement. Mais dès lors qu'on
savante des élites ou inversement, etc. Ne veut combiner, ou superposer, ces
serait-il pas alors éclairant de traiter différentes pertinences, dès lors qu'on
fonctionnellementles notions de veut n'en sacrifier aucune, n'est-il pas
culture et, plus encore, d'identité culturelle, inévitable - en tout cas aujourd'hui -
comme des termes qui désignent que l'"identité" soit précisément
aujourd'hui une forme plutôt qu'un désignée comme "culturelle" ? Ou,
contenu ou un objet ? Mieux encore : réciproquement, que la "culture" soit
une place vide, vacante pour une désignée comme l'élément le plus général
multiplicité de contenus et d'objets, et dans lequel s'identifie l'identité ?
déterminée par l'intersection des
discours qui sont simultanément En second lieu une question historique
structurés par les catégories que nous avons
dégagées ? En clair cela reviendrait Ce qu'on appelle "identité culturelle"
à dire que n'importe quoi relève de est constamment rapproché et à la
la "culture" dès lors qu'il peut être limite confondu avec une identité
pensé à l'aide de semblables polarités nationale, et cependant aussitôt installé
catégorielles, et surtout de leur dans une sorte de "retrait" par rapport à
combinaison. l'existence empirique des nations, à
leurs frontières, à leur histoire
Observons alors que chacune d'entre événementielle (4). Ainsi on ne cessera de
elles vise, directement ou parler d'une "culture française", d'une
obliquement, un champ différent de pensée de "culture italienne", d'une "culture
l'"humain" : le champ psychologique américaine", d'une "culture chinoise",
(ou psycho-sociologique), le champ etc. et même d'utiliser cette traduction
logique (ou logico-métaphysique), le de l'identité en termes de nationalité
champ politique, et le champ pour évaluer le degré de réalité des

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tionaux. Mais ce qui est ici souligné


"en grosses lettres" a une portée
beaucoup plus générale. On peut, me
semble-t-il, suggérer que trois types de
problèmes sont enjeu :

1. Le problème du rapport entre la


culisfondé
congolaise
cessera
réduction
"caractère
traits
institutions
notamment
discussions
culturelle"
ou
telle
nationalité
constructions
ratélureienne palestinienne
?moins
une
situation
?).
normatifs
(existe-t-il
de
culture
Mais
sur
mettre
insistantes
national"
de
etle
semblent
de
le"identité
schéma
nationales
l'identité
historique,
en
l'Etat
rapport
soviétique
que
?une
en
même
une
garde
ou,
ou
lui
culture
national.
selon
de
ethnique",
culture
non
entre
aconfèrent
culturelle
temps
bien
et
fortiori,
contre
ethnicité
? coïncider.
une
que,
leur
"identité
des
Tel
on
toute
dans
bien
plus
aux
les
est
ne
au
et nation et l'État : la culture est l'élément
distinctif qui permet de ne pas
confondre la nation avec l'État alors
même que, dans la pratique, c'est à
travers l'État qui la "représente" - du
moins à travers un État possible - et à
travers ses institutions que les
individus "rencontrent" la nation. Ainsi la
culture est-elle le nom que l'on
donnera à la "nation essentielle", elle
Sans doute un tel voisinage ambivalent désignera la pure différence entre la nation
du discours de l'identité culturelle en tant qu'État national et cette autre
avec celui de l'identité nationale est-il "nation" qui se distingue de tout État
particulièrement visible et marqué de la même manière qu'une
lorsque ces discours ont pour cadre des "communauté intérieure" ou intrinsèque se
institutions internationales dont c'est distingue d'une communauté
en quelque sorte la destination artificielle (selon le paradigme de la
naturel e de rechercher l'identité (et par la Kulturnation opposé à la
même occasion leur propre identité) Staatsnation). Et à ce titre elle peut,
entre "nation" et "culture". Cela soit l'anticiper, soit lui résister, soit
s'explique d'autant mieux que ces figurer le but "ultime" de sa
institutions ont été fondées et utilisées pour constitution. Mais, étant redevable à la culture
affronter par la culture des problèmes de l'identité nationale qui le fonde,
sociaux et politiques comme la l'État a aussi pour premier devoir de
décolonisation, le sous-développement ou la "rendre" à la nation son identité
coexistence pacifique entre blocs culturelle et de travailler avant tout au

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"développement" de celle-ci. ou une civilisation "méditerranéenne",


etc.) Mais surtout, cette référence à
2. Le problème du rapport entre la l'idée de civilisation est au coeur de
nation historique, plus ou moins toute la réflexion sur l'articulation -
étroitement liée à la formation d'une unité dans un espace national - entre les
politique, et ces ensembles "deux cultures", ou si l'on veut entre
transhistoriques (généralement supra-nationaux) les deux concepts de "culture"\ celui
auxquels on a peu à peu réservé le nom qui renvoie à l'identité traditionnelle
de "civilisations" . C'est par les traits d'un groupe, aux expressions de sa
permanents de sa culture qu'une singularité, et celui qui renvoie à
nation ("vieille" ou "jeune") se l'instruction (à la Bildung), au
rattacherait aux modèles - pour ne pas dire aux développement des formes intellectuelles de l'art
archétypes - de la civilisation dont elle et de la connaissance. La civilisation
serait à la fois une incarnation et une {une civilisation de référence, attestée
variante. Notons-le ici, cette ou simplement concevable) est la
dépendance très générale peut être évoquée médiation sans laquelle on ne pourrait pas
tout à fait indépendamment du choix concilier les deux aspects de la culture
qu'on fait en faveur de telle ou telle comme recherche du "soi" et
théorie de la "civilisation" (même si recherche de l'"universel" (5).
les implications politiques d'un tel
choix sont rien moins que 3. Enfin le problème du rapport entre
négligeables) : civilisation comme nation et "communautés" non
manifestation d'un esprit ou comme nationales. Ce rapport peut être conflictuel
superstructure d'une base matérielle ; ou non, et il peut concerner - face à la
civilisation comme héritage d'une nation, c'est-à-dire en pratique face à
origine archaïque ou comme produit de l'État qui se présente lui-même
diffusions et de croisements ; comme État national - soit des
civilisation pensée avant tout comme communautés transnationales (par exemple des
ensemble de traits ethniques, ou communautés d'appartenance
religieux, ou géographiques (ainsi on religieuse), soit des communautés
discutera s'il y a une "civilisation pré-nationales ou anti-nationales (par
européenne" et une civilisation exemple celles qui contestent des
africaine", une "civilisation arabo-islamique frontières d'État, ou qui luttent contre des

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expression, représentation ; mais


économiques
oppressions
revendiquantsur une
politiques
unebase
reconnaissance
"ethnique",
ou en
de entendons aussi déplacement, voire fuite
en avant, exprimant une incapacité au
droits, une autonomie ou r , moins relative des constructions
indépendance). Ce qui est ici fra^ ^ant, c'est la nationales à se doter elles-mêmes et à doter
généralisation dans le monde leurs ressortissants d'une "identité"
contemporain du discours de la culture pour parfaitement simple, univoque, et
caractériser aussi bien l'identité que la absolument commune, unifiée. Ce qui ne
non-identité, aussi bien le principe veut pas dire qu'une telle identité n'est
d'hégémonie de la nation que le pas voulue ou postulée par les
principe d'autonomie des communautés non individus qui reconnaissent une nation
nationales. Tout particulièrement comme "la leur" et qu'elle n'a pas d'effets
lorsque ce rapport prend la forme d'un collectifs, mais plutôt qu'elle continue
conflit, on voit les signes culturels, en d'avoir affaire en permanence à ses
dépit de leur équivocité et de leur sur- propres contradictions, à ses divisions
détermination historique, cristalliser la internes et externes, et qu'elle les
demande qui est formulée de part et surmonte uniquement en se projetant dans
d'autre à l'adresse des individus : celle l'élément de l'identité culturelle :
d'effectuer un "choix", ou pour le laquelle ne serait rien d'autre qu'un
moins d'instituer une "préférence" "double" de la nation historique situé à
entre plusieurs "appartenances" côté d'elle (comme la Kulturnation
concurrentes. essentielle est à côté de la Staatsnation),
au-delà d'elle (comme les
5. L'identité culturelle, métaphore "civilisations" surplombent les nations de leur
de l'identité nationale passé et de leur avenir) ou en-deçà
d'elles (comme les identités
La question ne peut pas alors ne pas "communautaires" persistent et surgissent dans
se poser : et si la notion d'identité l'ensemble national pour contribuer à
culturelle n'était aujourd'hui rien sa diversité ou pour résister à son
d'autre que la métaphore de l'identité uniformité).
nationale ?
On s'expliquerait alors que la culture,
Par métaphore entendons traduction, théoriquement insaisissable comme

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fonction qui a été et qui reste dans


l'histoire moderne celle de la religion,
ou des grandes religions dites
précisément "universalistes". Mais comment
faut-il manier cette analogie ? Elle
peut être explorée sur ses deux
versants - par exemple en discutant ce qui
tend aujourd'hui à soumettre les
formations religieuses à l'hégémonisme
de la culture (pratiques et symboliques
religieuses pensées comme
affirmations d'identité culturelle, ou comme
points d'ancrage privilégiés pour
imputer à l'autre une identité culturelle),
mais aussi ce qui traduit dans l'univers
de la culture et des cultures la
persistance du modèle religieux (pensons ici
"objet"
définition
incontournable
sémantique
tentent
monde
dominées,
recherche
travaillées
intégration
de
préhistoire
charnière
fonction
aujourd'
la
définitivement
Europe
dans
appropriation
droits
comme
institution
contestation
culture.
fondée
culou
lumière
situation
s'expliquerait
quelques
acquis
ture forme
qu'on
projetée
h"culture",
dans
uid'un
de
fait
des
le
ou
la
des
sur
(y
d'une
de
et
"culture"
scientifique,
Et
reconnues
sienne
nation
des
une
signifier
de
par
monde.
ne
dizaines
de
stratégique
origines
aXVIIIe
compris
ordre
d'autres
évidemment
nations
toute
et
commencé
collective
dans
àd'autres
cesse
traditions
de
tous
leur
origine
description
la
aussi
d'une
au
l'a
l'ordre
comme
au
identité
culturel,
un
perspective
:les
terme
Dès
unité
et
d'interroger
d'années
l'identité
(dominantes
soit
(6).
ou
emporté
en
moment
formes
avenir
que
soit
culturelle
XIXe
discours
cristallisation
ensembles).
qui
déniées,
des
aUne
philosophie)
àcomme
lors
existant
du
"horizon"
d'une
ase
pratiquement
penser
ou
le
ou
soit
savoirs,
du
est
de
être
généraliser
siècles,
telle
mot
àd'une
d'État
toute
précis
déjà
dans
être
la
qui
de
la
comme
àpassée,
àpensée
longue
par
et
même
la
àleur
des
On
un
de
ait

en
la moins au "retour du religieux" qu'à la
culture comme religion de l'art,
religion de la science, religion de
l'histoire, religion de la communication).
Cependant le plus intéressant est sans
doute de marquer la dissymétrie entre
les deux modèles.

Convenons d'appeler hégémoniques


ou totales des institutions historiques
capables tout à la fois, même au prix de
conflits violents, d'imposer une même
"communauté supérieure" à tous les
individus qui se reconnaissent
membres de différentes collectivités
(familiales, liguistiques, profession-

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nelles, locales), et de conférer par là- les unes et les autres trouvé le moyen
même une "fin" éthique universelle à de légitimer le meurtre collectif, en
la multiplicité des pratiques et des l'arrachant à la sphère des vengeances
échanges dans lesquels ces mêmes privées), que la mort acceptée
individus se conçoivent comme sujets (religions et nations sont en position
(ce qu'en somme, dans un autre d'exiger le sacrifice et de l'obtenir au nom
contexte, Ernest Gellner appelle "a du salut de chacun et de tous).
Terminal Court of appeal") (7). Alors
l'histoire moderne nous présente deux Mais on voit aussi la différence : la
grands modèles concurrents nation comme telle, institution politique
d'institution totale : l'institution religieuse et toujours virtuellement profane, sinon
l'institution nationale. Chacune des laïque, ne suffit pas à totaliser ou hégé-
deux est authentiquement moniser les discours, les pratiques, les
hégémonique, en ce sens qu'elle ne supprime formes d'individualité (les "jeux de
pas la multiplicité des "appartenances" langage" et les "formes de vie", dans la
(à la différence, précisément, d'une terminologie wittgensteinienne), bien
institution "totalitaire", si elle a jamais qu'elle se soit montrée
existé), mais réussit pour un temps incomparablement plus efficace qu'aucune religion
plus ou moins long et dans certaines universelle ne l'a jamais été dans la
limites à la hiérarchiser et à la réduction des "appartenances
pacifier (8). Chacune des deux est totale communautaires" (9). Ce que la pensée
aussi en ce sens que, ne laissant moderne appelle culture, dans l'éventail
virtuellement aucun aspect de l'existence des usages de ce termes, serait-ce donc
et donc aucune "raison de vivre" en l'analogue de la religion dans
dehors de son emprise (au prix, sans l'institution nationale, devenue dominante ?
doute, de convenables distinctions / Ne serait-ce pas plutôt le nom qu'il
subordinations comme celles du faudrait donner, analogiquement, à
temporel et de l'éternel, du privé et du toutes les "religions nationales" si
public), elle peut inscrire l'existence des elles étaient des religions, ce qu'elles
individus dans l'horizon de la mort et ne peuvent pas être ? Ou encore : ne
conférer à celle-ci une signification serait-ce pas l' anti-religion développée
symbolique : non pas tant la mort par les institutions ou formations
donnée (bien que religions et nations aient nationales (et projetées par elles dans le

62 IDENTITÉ CULTURELLE. IDENTITÉ NATIONALE QUADERNI N°22 - HIVER 1994


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passé, dans toute 1 '"évolution de quand il ne fait pas explicitement


l'humanité") pour affirmer leur hégémonie référence à l'esprit) et un très puissant
sur les religions (mais que certains naturalisme (car la culture est au moins
rapports de forces peuvent obliger analogiquement ce qui institue des
ànouveau à se penser elles-mêmes "espèces" verticales et horizontales
comme l'expression d'un noyau dans le "genre humain") (11). Mais
religieux, ou le développement d'une il semble bien que ce type de
tradition religieuse) ? question doive être pour l'instant mis en
réserve.
Lieu d'une incessante contradiction,
en tout état de cause. La référence à la
nation et la comparaison
institutionnelle avec la religion permettraient
ainsi au moins de poser la question de
savoir pourquoi la référence à une
"identité culturelle" oscille autour de
la croyance (fait et concept) : en un
sens elle est toujours beaucoup moins
qu'une croyance en termes d'impératif
ou de "devoir être" (même si l'on dit
qu'une identité culturelle est
normative), en un autre sens elle est beaucoup
plus qu'une croyance en termes
d'attribution ou d'"être" (même s'il s'agit
d'un être participatif, acquis) (10). De
façon semblable on se demanderait
pourquoi le discours philosophique sur
l'identité culturelle oscille lui-même
entre un très puissant spiritualisme
(car l'universalisme de la culture,
présent dans chaque culture, se présente
comme un renversement de la nature,
une inversion de ses valeurs, même

QUADERNI N"22 - HIVER 1994 IDENTITÉ CULTURELLE. IDENTITÉ NATIONALE . 63


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4. La même ambivalence pourrait


N ¦ O
naturellement être relevée apropos de la langue (et de
fait il arrive qu'on parle d'identité
linguistique), mais il semble bien qu'on ait ici affaire à
un cas particulier, à la fois métonymique et
1. Les notes qui suivent reprennent des métaphorique, de l'identité culturelle.
réflexions présentées à la Table ronde sur 5. Et ceci vaut aussi bien lorsque l'"Occident" a
"Identité et Culture" organisée àl'UNESCO les prétendu, à travers un certain modèle
14 et 15 décembre 1989 par la Division de d'instruction, intégrer toutes les cultures à son universa-
Philosophie et des Sciences Humaines, que je lisme, que lorsque des nations en lutte contre
suis heureux de pouvoir remercier ici. l'hégémonie de l'Occident lui opposent
2. Cf. par exemple : UNESCO, Conférence d'autres universalismes, voire lorsqu'on se
Mondiale sur les Politiques Culturelles, pose la question de la communication de toutes
Rapport final, Mexico 1982 ; UNESCO, les cultures dans le cadre d'une "civilisation
Deuxième Plan à Moyen Terme (1984-1989), mondiale" en gestation.
Conférence Générale, Paris 1982, titre XI : "La 6. Dans une autre série d'essais, j'ai tenté de
culture et l'avenir". rattacher ces questions à la problématique de
3. Il semble qu'on soit maintenant sorti - l'"ethnicité fictive" : cf. E. Balibar, I.
probablement pour des raisons politiques - de la Wallerstein, Race, Nation, Classe. Les identités
phase historique dans laquelle l'histoire et ambiguës, Editions La Découverte, Paris, 1988
l'anthropologie associaient au concept de "culture" une (trad, anglaise à paraître, Verso Editions).
grande dichotomie entre les cultures de 7. Cf. E. Gellner, "Tractatus Sociologico-philo-
l'invariance et les cultures du changement, sophicus", in Culture, Identity, and Politics,
correspondant à deux types d'"identité" (et donc de Cambridge, Cambridge University Press, 1987.
sociétés) antagonistes. C'est chaque culture qui 8. Ce pourquoi l'établissement de la paix entre
doit contenir en elle-même la dialectique de ces les nations est emblématique de l'hégémonie
deux aspects. D est vrai pourtant que la religieuse comme l'établissement de la paix
dichotomie survit sous la forme nostalgique d'une entre les confessions ou les Eglises est
opposition entre la "certitude de soi" qui serait emblématique de l'hégémonie nationale : mais en
liée à l'invariance et la "perte d'identité" qui pratique c'est l'un ou l'autre ...
serait liée au changement (donc à la modernité, 9. D'où ce paradoxe : les clercs de la nation ne
voire à la post-modernité, décrite comme forment pas de caste, comme c'est
changement pour le changement, etc.). généralement le cas des clercs de la religion ; pourtant la

64 IDENTITÉ CULTURELLE. IDENTITÉ NATIONALE QUADERNI N°22 - HIVER 1994


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sphère "intellectuelle"
séparée des autres pratiques
de leurs
paractivités
une "distance"
semble

ou une "distinction" plus grande.


10. Travaillé par la question spécifiquement
moderne de savoir si le Panthéon des anciens
Grecs relève plutôt de la "culture" ou de la
"religion", Paul Veyne s'est récemment demandé
"si les Grecs croyaient à leurs dieux" ... Cette
oscillation a travaillé dès l'origine la
philosophie moderne, non seulement à propos du
thème de la "religion naturelle" -un des ancêtres de
l'idée de culture -, mais à l'occasion des
discussions sur les rapports entre croyance et
habitude (cf. Hume).
11. Difficile de ne pas penser ici à l'animalité
de l'esprit décrite par Hegel à propos des
intellectuels.

QUADERNI N*22 - HIVER 1994 IDENTITÉ CULTURELLE. IDENTITÉ NATIONALE 65

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