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C A H I E R DE R E C H E RC H E DE L’ É C OL E DE DE S I G N NA N T E S AT L A N T IQU E

C O - C R É AT ION

F É V R I E R 2 011 Nu m é ro 2 – 3 . 50 €
04

DE L’ H I S TOI R E
DE L’A RT À L’ H I S TOI R E
DU DE SIG N
I N DU S T R I E L

09

V E R S U N DE SIG N
D’ H U M I L I T É
E T DE PA RTAG E

13

SOC IOLOG U E S
ET DE SIGN E R S SON T
L E S G ÉOLO G U E S
DU C H A M P SO C I A L E T
DE L'A M É NAG E M E N T

02 S OM M A I R E
C O - C R É AT ION , T R A N SDI SC I PL I NA R I T É
E T R EC H E RC H E E N DE SIG N

Comment une activité de projet qui n’est pas une science mais une
pratique, fondée sur des cas de figure empiriques, peut-elle produire de
la connaissance ? Comment la recherche en design et les recherches sur
le design dans d’autres champs disciplinaires peuvent-ils se féconder ?
L’organisation des 5e Ateliers de la Recherche en Design® à Nantes en juin
2008 s’était inscrite dans le fi l de cette problématique.

Le présent numéro de CADI, notre cahier de recherche, se place dans


la continuité de ces réflexions à travers trois contributions placées sous
le thème de la transdisciplinarité. Jocelyne Le Bœuf 1, historienne du
design, nous propose une réflexion sur sa discipline, en se référant aux
grands courants dans lesquels celle-ci s’est inscrite au cours de l’histoire.
Elle aborde également les recherches pluridisciplinaires actuelles et
s’interroge sur le rôle de l’histoire du design dans la compréhension de
notre environnement matériel et dans la pratique des designers. Gilles
Rougon, design manager d’Électricité de France (EDF), nous décrit de façon
pragmatique la fonction transversale du design dans une entreprise où le
produit principal est immatériel 2 . Enfi n, Éloi Le Mouël, sociologue au sein
du département design de la Régie Autonome des Transports Parisiens
(RATP), évoque dans un entretien les similitudes et différences entre une
approche anthropologique des « situations de mobilités » et la pratique du
projet de design, de son point de vue de chercheur en sciences humaines.

Ce numéro 2 sera la dernière étape de CADI sous sa forme imprimée


actuelle. L’effort de production de connaissance se poursuivra néanmoins
sous la forme électronique en ligne du blog homonyme dédié 3. Nous
espérons ainsi rassembler de façon plus régulière, accessible et interactive
les réflexions, échanges et travaux qui nourrissent au quotidien notre travail
d’enseignement du design. Au plaisir donc de retrouver vos commentaires en
ligne…

Frédéric Degouzon,
Directeur Stratégie, Communication, Développement international
f.degouzon[at]lecolededesign.com

1
Jocelyne Le Bœuf est également directrice des études de
L’École de design Nantes Atlantique et membre du comité
de rédaction de CADI.
2
Texte en partie repris d'une communication
à l'occasion des 2 e Ateliers de la Recherche en
Design ® à Nancy en mai 2007.
3
Adresse du blog :
http://cadi.lecolededesign.com

AVA N T- P RO P O S 03
DE L’ H I S TOI R E DE L’A RT
À L’ H I S TOI R E DU DE S IG N I N DU S T R I E L
Jocelyne Le Bœuf, historienne du design

Histoires du design en débat

La 2e session des Ateliers de la Recherche en design®, à Nancy en mai 2007,


m’avait fourni l’opportunité de mener un travail historiographique sur
l’histoire du design industriel.

La première partie de ma contribution portait sur l’inscription de cette


discipline dans les champs de l’histoire de l’art et de l’architecture, de
l’histoire de la culture technique et enfi n dans le territoire multiforme
de l’histoire matérielle, avec une incursion sur les rapprochements entre
l’histoire et les sciences humaines. Beaucoup d’ouvrages sont parus depuis
les années 1970-80. Il ne s’agissait pas d’être exhaustif mais de proposer un
cadre de réflexion. Il ne s’agissait pas non plus d’un repérage qui aurait eu
la prétention de faire le tour du sujet au niveau international. Les constats
à partir du terrain français, faisaient référence cependant aux recherches
menées dans d’autres pays et plus particulièrement dans le monde anglo-
saxon. Il y a des écrits pionniers qui trouvent une résonance internationale,
des recherches et débats qui entrent en scène pratiquement en même temps
dans différents pays… Il est difficile d’en tracer toujours nettement les
contours…
La deuxième partie mettait l’accent sur l’intérêt d’une investigation
historique dont la porte d’entrée pourrait être le projet de design dans sa
dimension interdisciplinaire, de l’élaboration à la réalisation 1.
Cet article reprend les conclusions en forme de questions du travail
historiographique, mais n’en reprend pas tous les renvois bibliographiques.
Il est complété par quelques références à des articles récents parus dans
Journal of Design History et Design Issues.

Comme toute tentative de classification, celle-ci a ses limites, est discutable


et à considérer comme l'ébauche d’un travail à poursuivre.

L’histoire du design comme branche de l’histoire de l’art


et de l’architecture

Les théories, les objets et les acteurs d’une histoire du design comme
branche de l’histoire de l’art et de l’architecture ont contribué à façonner
notre monde tant sur le plan matériel des projets réalisés que sur celui des
représentations. Ils restent des sources permanentes de réflexion, médiation
et questions sur la façon dont les hommes construisent leur rapport au
monde. Les deux figures émergentes en sont l’icône et le créateur.
1
Le caractère iconique, renvoyant à l’histoire de l’art et des arts appliqués,
Nous ne reprenons pas ici le développement de cette privilégie une lecture plastique des objets en relation avec les œuvres d’art.
deuxième partie en lien avec une recherche menée sur Elle entraîne aussi l’historien du design dans une polarisation sur l’auteur
le cadre institutionnel et théorique du mouvement de
l’esthétique industrielle en France et qui a abouti à un
qui n’a pas de sens pour la plupart des produits issus de l’industrialisation.
travail monographique sur Jacques Viénot.
http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=1078

04 A RT I C L E 01
L’histoire des objets exemplaires de design, présentés comme des œuvres
d’art, est souvent peu élaborée quant aux aspects économiques, contextes de Couverture Esthétique Industrielle n° 2, 1951
production et médiations propres aux pratiques de design industriel. Elle ne
rend pas compte de la diversité des solutions de design qui ont construit un
monde loin d’être uniquement peuplé d’icônes.

A cet égard, J.A. Walker (Design History and the History of Design)
pose la question pertinente des silences et impasses symptomatiques d’une
histoire du design industriel soumise à l’idéologie du « bon design » (pas
d’histoire sur le design des camps de concentration, des chambres à gaz et
des instruments de torture par exemple) : « what would we think of general
histories which only described good people and happy events2 ?»

L’histoire du design, circonscrite en une histoire d’icônes, est associée à


une vision romantique où la figure du « grand designer » charismatique
est aussi très présente. La référence au créateur fait croire à une possible
réconciliation entre inspiration créatrice individuelle et production
industrielle, valorisant les entreprises qui ont su mettre en avant des
créateurs de renom. L’historien du design doit aussi s’interroger sur son rôle
dans cette mise en scène médiatique.

L’histoire du design comme branche de l’histoire de la


culture technique et de l’histoire industrielle

L’histoire des grands systèmes techniques, des matériaux et innovations


étudiés dans le contexte de leur impact sur les sociétés et sur les mentalités
fournit des éléments fondamentaux de connaissance pour l’historien du
design industriel. Mais son objet n’est pas d’analyser la démarche de design,
déterminante dans l’approche des usages et la mise en oeuvre formelle des
produits.

Lorsque l’Inventaire général du service du Ministère de la Culture


entreprend dans les années 1980 un programme de repérage national
du patrimoine industriel, l’étude de l’architecture industrielle, des sites
et des machines de production fait l’objet d’un intérêt croissant depuis
quelques années 3. La désindustrialisation contribue à un mouvement de
transformation des usines en lieux culturels et à un intérêt grandissant pour
l’histoire des techniques. Les historiens entreprennent de grandes synthèses
sur l’architecture industrielle, inscrivant le fait architectural au cœur des
faits sociaux, des mentalités et des phénomènes économiques 4. Dans ces
ouvrages, le design industriel n’est pas étudié en tant que tel. Ceux-ci
permettent cependant d’en affi ner le cadre historique général et ouvrent des
pistes fructueuses.
2
John A. Walker, Design History and the History of
Dans un premier ouvrage de synthèse en 1974 5, Jocelyn de Noblet Design, Chicago, Pluto Press,1989, p. 33.
3
critique une vision artistique du design affi rmant le lien entre l'histoire
Maurice Daumas, L’Archéologie industrielle en France,
de la culture technique et le design. Il crée le Centre de Recherche sur Paris, Laffont, 1980. Jacques Pinard, Le patrimoine in-
la Culture technique (CRCT) en 1978 avec des directeurs d’études de dustriel, Paris, PUF, 1985. Jean-Yves Andrieux, Le patri-
moine industriel, Paris, PUF, coll. Que sais-je? no. 2657,
grandes entreprises françaises et étrangères et des universitaires. Pendant
1992. Louis Bergeron and Gracia Dorel-Ferré, Le patri-
quatorze ans, la publication de la revue Culture technique permet de moine industriel, un nouveau territoire, ed. Liris, 1996.
diffuser les recherches menées au sein du CRCT (http://documents.irevues. 4
Voir par exemple, François Loyer, Le siècle de l’indus-
inist.fr/handle/2042/28357). Dans un autre ouvrage, Design : le geste
trie, 1789-1914, Paris, Skira, coll. De Architectura,
et le compas 6, Jocelyn de Noblet analyse différents secteurs sous l’angle 1983.
des évolutions sociales et technologiques (la maison, l’espace de bureau, 5
Jocelyn de Noblet, Design, Paris, Stock-Chêne, 1974.
le design militaire, les transports) et offre de nouvelles perspectives à la
6
recherche historique. C’est une période aussi où les questions de design se Jocelyn de Noblet, Design: le geste et le compas, Paris,
développent dans les publications des sciences de l’ingénieur et le colloque Somogy, 1988.

A RT I C L E 01 05
de Cerisy, Les nouveaux régimes de la conception, langages, théories,
métiers) montre la fertilité pour l’historien des dialogues engagés entre les
différents domaines concernés 7.

L’histoire du design comme branche d’une histoire


de la culture matérielle et immatérielle (approches
transversales histoire et sciences humaines)

Dans un article publié dans Design Issues 8, l’historien du design Victor


Margolin, constate que le parent pauvre de l’histoire est celui de la culture
matérielle. Il rappelle le terme de product milieu qu’il avait proposé en
1990 pour promouvoir les recherches sur « the human-made material
and immaterial objects, activities, and services ; and complex systems or
environments that constitue the domain of artifi cial ». Il fournit également
une étude très minutieuse sur le paysage historiographique contemporain,
plaidant pour une histoire du design reliée aux autres champs de recherche
de l’histoire. Les notions de « world history of design » (Victor Margolin)
et de « global design history » (Glenn Adamson, Giorgio Riello et Sarah
Teasley) ont aussi depuis plusieurs années ouvert la voie à des recherches qui
questionnent le cadre théorique et épistémologique d’une histoire du design
basée sur les valeurs occidentales.

Dans ce vaste territoire de la culture matérielle, les approches transversales


dans les différentes disciplines de l’histoire et entre histoire et sciences
humaines explorent des voies diverses qu’il est difficile de résumer :
– relations entre les arts et les techniques dans le cadre d’une sociologie de
l’art,
– études de l’objet dans son contexte historique au sens large (institutionnel,
économique, social) : un des terrains de prédilection est celui des arts
ménagers, qui a accompagné toute la pensée sociale du progrès associé au
design,
– approches sociologiques et anthropologiques des mécanismes sociaux et
des relations entre l’homme et son environnement matériel.

7
Le champ d’exploration conduit à de nouvelles histoires du design où la
Dirigé par Armand Hatchuel et Benoît Weil, Les nou- notion de culture immatérielle 9 englobe de nombreux écrits inspirés par la
veaux régimes de la conception, langages, théories, mé- sémiologie et la sociologie et où prend place en particulier tout un courant
tiers, Vuibert, coll. Entreprendre, 2009.
8
d’approches anthropologiques de la consommation. Différents niveaux de
vol. XXV n° 2, Spring 2009, p. 94-105 compréhension se côtoient. La doxa et les valeurs transmises par les médias
9 qui influencent une certaine manière de produire le design sont également
La session, “Immaterial Culture? Things, artifacts and
meanings” (AAH, Association of Art Historians, An-
objet d’étude.
nual Conference - University of Ulster, Belfast, 12-14
Avril 2007), présentée par Deborah Sugg Ryan (Journal Dans son article « The Production-Consumption-Mediation Paradigm » 10,
of Design History, UK) and Timo de Rijk (Delft Univer-
sity of Technology, Netherlands), met en avant une nou-
Grace Lees-Maffei explique que les approches par l’étude de la
velle histoire du design (New Design History) inspirée consommation ont été particulièrement développées à partir des années
entre autres par les écrits de Pierre Bourdieu (comment les 1990 dans l’histoire et les sciences sociales. Sont cités les apports des
productions culturelles révèlent et engendrent des méca-
nismes de reproduction des hiérarchies sociales) et Daniel
intellectuels français, Jean Baudrillard et les différentes études issues
Miller (approche anthropologique de la consommation). du structuralisme et du post-structuralisme, ainsi que les recherches
Il est fait référence également aux écrits de Judy Attfi eld, des British Cultural Studies. La présentation de Grace Lees-Maffei
pionnière dans ce type de recherche et au sociologue an-
thropologue Bruno Latour (« sociologie de l’acteur-ré-
identifie trois types de lecture prédominants à différentes étapes de
seau » qui considère que les acteurs sociaux ne sont pas l’histoire du design (production-consommation-médiation), une approche
seulement les humains mais aussi les objets et les organi- ne supprimant évidemment pas la précédente mais l’enrichissant.
sations et qui analyse le social comme une suite d’interac-
tions successives d’acteurs hétérogènes).
Concernant la dernière piste (médiation), trois aspects sont envisagés :
10 les discours et représentations véhiculés par les médias et donc leur rôle
The Production-Consumption-Mediation Paradigm, comme intermédiaire entre la production et la consommation, l’étude
Journal of Design History, Special Issue: The Current
State of Design History, ed. by Hazel Clark and David
des médias eux-mêmes et l’étude des produits en tant qu’expression des
Brody, vol. 22, n° 4, 2009, p. 351-376. médiations. Dans la revue-livre MEI (Mediation&Information) n° 30-

06 A RT I C L E 01
31, une contribution de Gavin Melles propose la figure du design comme
« intermédiaire culturel » pouvant transmettre des valeurs dépassant les
stricts objectifs commerciaux 11.

L’intérêt évident de toutes ces recherches pour l’histoire du design n’est pas
sans amener une interrogation sur les délimitations des disciplines et alerter
sur le risque d’un certain nomadisme.
Les questions soulevées par la nécessaire spécialisation des champs
disciplinaires en histoire et en sciences humaines et le non moins nécessaire
dialogue que ceux-ci doivent entretenir sont en résonance avec le caractère
interdisciplinaire de tout projet de design industriel.
Que l’on soit du côté des programmes et des acteurs ou de celui des usages
et des représentations, l’effort de théorisation suppose de discerner ce qui
relèverait spécifiquement de cette discipline (histoire du design industriel)
pour mieux comprendre comment interroger d’autres champs disciplinaires.

Le deuxième regard de l’historien 12

Si la notion de projet est au cœur même de la pensée et de l’activité de


design, il me semble que cette notion offre un fi l directeur pertinent pour 11
la recherche historienne. L’énorme travail mené par Jean-Pierre Boutinet 13 Objets & Communication, sous la direction de Bernard
sur la fi gure du projet dans nos sociétés occidentales, appréhendée dans Darras et de Sarah Belkhama, L’Harmattan, MEI n° 30-
31, Paris, 2009, p. 269.
sa perspective multidimensionnelle, offre une matière particulièrement 12
fructueuse pour penser des outils méthodologiques. Les conséquences Expression reprise à Edgard Morin qui parle ainsi du re-
des actes de design sur notre environnement, les enjeux économiques et gard épistémologique qui saisit l’importance du présent
dans la reconstruction du passé, Relier les connaissances,
sociaux de l’innovation placent le design au cœur de logiques qui peuvent le défi du XX e siècle, journées thématiques conçues et ani-
être contradictoires. Un regard historique mettant en perspective le jeu mées par Edgar Morin, 16-24 mars 1998, Paris, éd. Du
des forces en présence et le rôle des différents acteurs pourrait nourrir une Seuil, 1999, p. 351.
13
réfl exion sur les pratiques actuelles. Quelle formation 14, quelle culture, Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du projet, PUF, coll.
quelle philosophie du design (théories fondatrices 15, accompagnatrices, Psychologie d’aujourd’hui, 1ère édition 1990. Cet ouvrage
modes de discours enveloppants 16) ont joué leur partie ? Quelle vision de a été plusieurs fois réédité. Voir Ed Quadrige, 2005. Jean-
Pierre Boutinet, Grammaire des conduites à projet, For-
l’homme est au cœur du projet ? Quelles résonances ont les discours « mation et pratiques professionnelles, PUF, 2009.
accompagnateurs » sur la pratique du design à un moment donné ? 14
Le philosophe Paul Ricoeur faisait référence aux « invariants L’ouvrage d’Alain Findeli, Le Bauhaus de Chicago,
l’œuvre pédagogique de Laszlo Moholy-Nagy, Les édi-
transhistoriques » pour exprimer que « l’histoire n’est pas seulement ce tions du Septentrion, Québec, (Klincksieck pour la dif-
qui nous sépare du passé (étrangeté de l’histoire) » mais que « c’est aussi fusion en Europe), 1995, est exemplaire comme le dit
ce que nous traversons, […] ce qui nous rapproche de ce dont l’histoire Franck Popper dans sa préface, d’une mise en perspec-
tive ouvrant « aux problèmes des rapports entre le design
semble éloigner 17». C’est aussi cette proposition d’une histoire reliée aux et les technologies de notre temps ainsi qu’à celui de la
recherches et pratiques actuelles 18 , mettant en lumière la complexité formation pédagogique des futurs artistes et designers. »
des situations, leur diversité et les enjeux des responsabilités, que nous 15
Voir le texte de la conférence L’Éclipse de l’objet dans
souhaiterions voir émerger. les théories du design, Alain Findeli et Rabah Bousba-
ci, communication proposée au 6e colloque internatio-
nal et biennal de l’Académie européenne de design (Euro-
pean Academy of design, EAD), Brême, mars 2005, sous
le thème « Design-Système-Évolution ».
16
Nous reprenons ici la très pratique et pertinente analyse
proposée par Anne Cauquelin dans Les Théories de l’art,
Paris, PUF, (1998) 1999.
17
Paul Ricoeur, « Le passé avait un futur », Relier les
connaissances, le défi du XX e siècle, journées théma-
tiques conçues et animées par Edgar Morin, 16-24 mars
1998, Paris, ed. Du Seuil, 1999, p. 297-304.
18
Sarah A. Lichtman fournit à cet égard une contribution
intéressante sur les liens entre histoire et pratique profes-
sionnelle par le biais de l’enseignement, « Reconsidering
the History of Design Survey », Journal of Design Histo-
ry (special Issue, « The Current State of Design History »,
edited by Hazel Clark and David Brody, volume ƒ22, n°
4, 2009, p. 341-350.

A RT I C L E 01 07
B IO G R A PH I E
Jocelyne Le Bœuf est directrice des études à L’École de design Nantes
Atlantique et historienne de l’art et du design.
Elle anime un blog consacré à l’histoire du design :
http://designethistoires.lecolededesign.com/

Publications sur le design

– J.Le Bœuf, Le design. In : 1950-2000 – Arts contemporains (sous la


direction de Camille Saint-Jacques), Paris : éd. Autrement et SCÉRÉN-
CNDP, 2002.

– J.Le Bœuf, Jacques Viénot (1893-1959), pionnier de l’esthétique


industrielle en France. Rennes : PUR, 2006, coll. Art&Société, 191 pages.

– J.Le Bœuf, Jacques Viénot and the « Esthétique industrielle » in France


(1920-1960). Design Issues, Winter 2006, 22.1, Cambridge : The MIT
Press, 2006, p. 46-64.

08 A RT I C L E 01
V E R S U N DE SIG N D’ H U M I L I T É
ET DE PA RTAG E
Gilles Rougon, design manager EDF R&D

Ce qui suit est issu de dix années de design management au sein d’EDF
Recherche et Développement. Cet article intègre l’enseignement d’une
pratique quotidienne confronté à une réflexion sur le rôle du design dans
toute entreprise.

Cinq qualités du design…

Le grand public ne retient du design que sa seule capacité de formalisation,


souvent séductrice. C'est le cas également de nombreuses entreprises qui
recourent à ce métier en aval de leurs cycles de conception.

Sous cette partie émergée se dessinent quatre autres qualités à valeur ajoutée
tant pour l’utilisateur que pour l’entreprise :

1 la critique constructive qu’un designer développe pour « rebondir »


positivement aux apports des différents acteurs du projet,
2 la conviction argumentée, permettant de soutenir objectivement la
création à toutes ses étapes,
3 la capacité de synthèse par le dessin (informations, systèmes complexes,
etc.)
4 la médiation engendrée par un projet de design souvent soumis à des
enjeux et contraintes divergents

Chacune de ces cinq qualités se retrouve dans d’autres métiers qui les lient,
comme le design, à l’innovation. Mais leurs présences combinées dans le
design font de ce métier transversal un véritable outil de changement.

À propos de design exploratoire

Nous poserons ici comme hypothèse que le « design amont » englobe les
études de design exploratoire, le design avancé (en avance de phase) et la
communication des nouveaux concepts (interne et externe à l’entreprise)

Dans de nombreux secteurs, les entreprises proposent des concepts-produits/


services, avec des objectifs variés. EDF n’étant pas fabricant de matériels
électriques, EDF R&D Design a rapidement eu besoin de préciser son
processus de design exploratoire.

A RT I C L E 02 09
Fig. 1 : Processus de design exploratoire
EDF Design Comme l’illustre la figure 1, le design exploratoire crée un pont entre le
monde de l’art, celui des « objets libéraux » (libres de commande et souvent
COMPANY critiques) et le marché que l’industrie alimente en « objets utilitaires ». Ce
processus de design exploratoire vise à imaginer de nouveaux « systèmes de
FREE
OBJECT
QUESTION
vie 1» à travers trois types de livrables :
OBJECT
WAY

ART
OBJECT
MARKET
1 L’ objet-question peut interpeller profondément le mode de contact entre
PRE-
CREATION
FIELD
OBJECT l'entreprise et ses clients. Il s’agit de rechercher des ruptures vertueuses pour
les différentes parties et de susciter l’échange collectif en diffusant largement
UTILITARIAN ces scenarii.
OBJECT

CUSTOMER 2 L’ objet-piste propose des pistes de solutions pertinentes pour le client


et économiquement rémunératrices pour l’entreprise, à partir d’une
problématique bien identifiée, grâce à un objet question ou autrement.

3 Le pré-objet, véritable vitrine d’innovation, vise à favoriser le succès


commercial de la future offre. Il ne s’agit pas d’un prototype de pré-série.

Une étude de design exploratoire ne passera pas forcément par les trois
types de livrables, dans la mesure où leurs rôles sont différents. On notera
également que ce processus de design exploratoire induit implicitement une
politique de partage des travaux et/ou résultats intra et hors entreprise.

EDF R&D Design participe ainsi à de nombreux workshops 2 courts et


ouverts, ainsi qu'à des programmes 3 exploratoires plus longs.

Design, humilité et partage ?

Le design industriel peut emprunter des voies variées, d’une stratégie de


« starisation » et de communication extrême jusqu’à un anonymat choisi.

En appliquant ses cinq qualités à une projection créative prospective multi-


acteurs, le design contribue à :
– la soutenabilité de nos sociétés, qu’il s’agisse de respect de
l’environnement, d’éthique ou d’économie,
– générer des visions exploratoires en relation avec de nombreux acteurs,
intra et hors entreprise,
– rendre cette prospective perméable au grand public et à la plupart des
acteurs de la société.

Par cette pratique exploratoire le design industriel nous invite à réfléchir sur
la notion de co-création, en toute humilité.
On ne s’intéresse pas ici seulement à une extension des principes de co-
création et d’open source nés avec les technologies du web 2.0. Si celui-ci
offre des solutions technologiques pour qu’un particulier (utilisateur, client
ou non) puisse être associé à l’élaboration de l’offre de l’entreprise, chacun
peut s’interroger sur le moteur de la co-création : l’internaute, l’entreprise…
ou l’outil ? Nous avons en effet en mémoire une période récente durant
1
Systèmes de vie : expression empruntée à Elsa Frances ; laquelle les outils de modélisation informatique (2D, 3D) ont parfois pris
directrice de la Cité du Design, Saint- Étienne. le dessus au moment des phases de conceptualisation des designers, au
2
détriment de la variété, de la profondeur et de la pertinence des concepts
Exemple : participation à CREDO (Cooperation in Re-
search and Education for Design Options) organisé par élaborés fi nalement.
L'École de design Nantes Atlantique - Recto/ Verso, « Les
lumières de la Cité idéale », 19 au 26 avril 2008.
Les études de design exploratoire offrent de leur côté un espace de partage
3
Programme de recherche commun EDF R&D / Cité du de- d’information, de compétences et d’expériences. Elles nous interpellent sur
sign de Saint-Étienne, initié en novembre 2006. notre capacité à inventer un âge de la co-création industrielle favorisé par le

10 A RT I C L E 02
recours à un langage universel : le dessin (croquis, storyboard, animation,
3D, etc.). Grâce à ses cinq qualités, le design peut y contribuer dans un
monde d’ingénierie de services de plus en plus complexe, avec des acteurs
économiques et non économiques variés.

Les freins existent, qu’il s’agisse de se confronter à des diffi cultés culturelles
dans l’entreprise, entre acteurs économiques, de ré-inventer des politiques
de propriété industrielle, voire de surmonter des inerties temporelles et
économiques. Doit-on pour autant ne rien entreprendre ?

Fort de ses cinq atouts et de la projection créative, le design réinvente sans


cesse nos espaces de vie. En partant de l’humain, il contribue à favoriser
l’innovation par des décloisonnements d’activités industrielles et de
nouvelles collaborations entre clients, entreprises et institutions.
Comme si, en défi nitive, la compétition économique ne pouvait nous mener
qu’à… la coopération !

A RT I C L E 02 11
B IO G R A PH I E
De formation généraliste (Centrale Lille) complétée par un DEA de Génie
Electrique (USTL) et un DESS de Design Industriel (UTC), G. Rougon
travaille d'abord pour Fichet-Bauche, qui l'associe au re-design d’une
armoire ignifuge compacte. Il rejoint en 1999 la Direction Recherche et
Développement d'EDF , avec pour principal thème de recherche le « design
soutenable ».
G. Rougon anime aujourd'hui l’équipe de design intégrée d'EDF R&D, qui
mène des études de design exploratoire et accompagne des développements
technologiques du Groupe EDF. Il est associé au lancement du EDF
Sustainable Design Challenge

http://research.edf.com/research-and-innovation-44204.html

Sur la base de son expérience, G. Rougon considère le design comme


un atout stratégique pour l’entreprise, avec pour matériau de base
l’information.

Communications
– G. Rougon, EDF et le design exploratoire, in : Musée des Arts Décoratifs,
Paris, 24 mai 2007
– G. Rougon, Design exploratoire, in : Le cercle Design et Marque, ANVIE,
Animateur B. Heilbrun, 7 novembre 2007
– G. Rougon, Design soutenable et énergie, in : Colloque Ecodesign, Centre
du Design Rhône-Alpes, 16 novembre 2007
– G. Rougon, Design : donner à voir des futurs, in : Les tables
rondes du futur, La Fabrique du Futur, 15 janvier 2008. http://www.
lafabriquedufutur.org/TablesRondesduFuturDesign.html
– G. Rougon, Écologie matérielle : du darwinisme des objets, in : Cycle de
conférences Confluences des savoirs, Le XXIe siècle, le siècle du végétal ?,
ENS Lyon, 1er avril 2008. www.museedesconfluences.fr
– G. Rougon, Light is more : l’homme et l’environnement, moteurs
d’innovation d’usage et technologique, Design Développement v5.0, L'École
de design Nantes Atlantique, 10 déc. 2009

12 A RT I C L E 02
S O C IOLO G U E S ET DE SIG N E R S SON T
L E S GÉOLO G U E S DU C H A M P SOC I A L
E T DE L'A M É NAG E M E N T
Interview d'Éloi Le Mouël, sociologue

Cadi : Eloi Le Mouël, vous avez intégré l’équipe de management du design


de la RATP dirigée par Y. Kaminagaï en 2006 en tant que chercheur en
sociologie et chef de projet en ingénierie culturelle et management du design.
Comment se déroule votre activité ? Avec qui avez-vous travaillé
concrètement ?

Cette position particulière engendre une triple interaction faite de transfert


de connaissances permanent. Tout d’abord, l'ingénierie culturelle pourrait
presque se défi nir comme un design prospectif : concevoir des stations
entièrement scénographiées, uniques, où l’on s’autorise à tester des
matériaux innovants […] Ensuite, les process de design y sont pleinement
intégrés. Chaque projet d’envergure fait l’objet de dossiers de consultation
détaillés pour mise en concurrence, cahiers des charges précis et rendus
esquisses évalués par des commissions artistiques, bien sûr, mais aussi des
commissions d’expertise technique (faisabilité, règles de sécurité propres
aux espaces de transport, maintenabilité, etc.), fait assez exceptionnel dans
ce domaine. Enfi n, j’ai expérimenté au quotidien les « ponts » existant
entre recherche sociologique et design. La sociologie, et sans doute tout
particulièrement celle issue de l'école de Chicago, se caractérise par une
injonction à agir et être agi par son terrain de recherche. On doit être
presque physiquement « empêtré dans son terrain » avant de s’autoriser à
en ressortir et l'analyser. Il s’agit donc, tout comme le regard de nombre de
designers, d’une sociologie de l’action, « in the being and in the doing »,
qui vise à « dégager les grands enjeux des petites situations » (I. Joseph) et
à enrichir la notion de paysage pour se saisir de « paysages d’usages » (J.P
Thibaud) sans cesse renouvelés. Or, le design industriel, destiné à agir sur
des espaces traversés au quotidien par des centaines de milliers de voyageurs
est clairement « user-oriented ». Il réclame un temps d'enquête, même
court, à la conduite de projet. Le temps de l'enquête fait partie intégrante du
management des risques car il permet d’intervenir dès l'amont pour établir
un cahier des charges posant les bonnes questions, avant de chercher les
bonnes réponses. Parallèlement, la conduite de projet impose au chercheur
de s'inscrire dans l'action. […]

Cadi : La temporalité du projet est assez claire donc même si l'analyse


s'applique à toutes les phases.

Oui. Nous nous inscrivons bien dans le temps des projets. Je tente d’en
éclairer l’amont. Le travail de rédaction d’un cahier des charges serait
le point de rencontre parfait et les phases d’esquisse ou d’avant projet
sommaire ou défi nitif le point de passage du relais […] C'est un jeu subtil.

Les méthodologies de management de design et de sociologie peuvent donc


interagir à plusieurs niveaux. Dans les grandes entreprises, les études des
publics, des besoins, de la valeur sont très souvent confiées au marketing ou
à la communication. Sociologues et designers ont, à mes yeux, des réponses

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non pas supérieures, mais sans aucun doute différentes et complémentaires
à fournir. Ce sont un peu les « géologues » du champ social et de
l'aménagement : un géologue cherche à comprendre le paysage qui l’entoure,
les faisceaux de raisons de sa formation et de son évolution. Les sociologues
et les designers cherchent en permanence à comprendre le monde, la ville,
la rue, le lieu, le composant qui se présentent à eux ; leur nature, leur
fonctionnement, leurs modalités potentielles d’amélioration.

Cadi : On est donc bien dans une recherche action située dans un contexte
et agissant sur le réel…

Absolument. Les designers ont la chance de pouvoir rendre visibles les


efforts de la RATP pour optimiser la qualité perçue et vécue au sein de
ses espaces. Les espaces métro accueillent chaque année 1,5 milliard
d'individus (contre 1 milliard dans les années 80 pour des espaces à peu près
équivalents), on mesure donc l’enjeu qui réside dans leur capacité à se rendre
accessibles, fiables et accueillants. Dans ce cadre vertigineux, les regards des
sociologues et designers qui mettent en scène les compétences fonctionnelles
et sensibles des espaces sont absolument capitaux.

Cadi : Sur des équipements de cette taille avec une dimension stratégique
des projets, on ne peut pas se tromper effectivement…

Oui, et en même temps ce qui est merveilleux, c'est qu'on se trompe tous
les jours ! C'est sans doute plus le sociologue qui s’exprime ici. Je dirais
que dans l’absolu, on ne peut jamais réellement prévoir la façon dont les
voyageurs vont « user et agir » un espace. Au-delà d’une étude quantitative
de flux, on découvre toujours des comportements innovants, imprévus,
extraordinaires qui déjouent toutes les prévisions. […]En intégrant cette
complexité au cahier des charges, on essaye de ne plus agir uniquement en
réparation, mais bien de percevoir, prévoir et concevoir des espaces évolutifs
qui fonctionneront encore dans cinquante ans. […]

Cadi : Quelle est la différence entre design et sociologie ?

La principale différence entre sociologie et design réside dans leurs fi nalités:


le champ du design est moins directement porté sur ce qui fait (une) société,
moins politique, et davantage tourné vers une fi nalité de conception. Il
s’agit in fi ne de savoir comment concevoir mieux pour vivre mieux, voire
vendre mieux. Le design serait ainsi à l'articulation de trois champs :
sociophilosophie pragmatiste et sciences humaines (comprendre les réels
en action), ingénierie (comprendre les logiques du génie de conception
fonctionnelle, mécanique, etc.) et marketing (comprendre les besoins, la
valeur, la vente). Il constituerait le maillon manquant entre des domaines
qui s'ignorent encore largement aujourd'hui, […] réconciliant valeur d’usage,
valeur fonctionnelle et valeur sensible.

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B IO G R A PH I E
Éloi Le Mouël, docteur en sociologie de l’Université de Nanterre Paris
Ouest, est spécialisé en sociologie urbaine des interactions. Chargé
d’affaires dans l’unité Conception et Identité des Espaces de la RATP dirigée
par Yo Kaminagai, il a d’abord focalisé son travail de recherche, sous la
direction d’Isaac Joseph puis d’Alain Milon, sur les enjeux de la culture et
du design en espaces de transport. Auteur de différents articles et coauteur
de plusieurs ouvrages sur le sujet, il élargit aujourd’hui son champ de
recherche aux côtés d’Alain Milon en interrogeant, par le biais de la culture
et du design, le lien entre espaces de transport, espaces urbains et espaces
publics.

Soucieux de puiser dans son travail de recherche pour nourrir son


expérience professionnelle et vice versa, il voit dans ses interventions lors de
colloques et séminaires, mais aussi en master d’urbanisme, d’architecture et
d’action culturelle et artistique l’occasion de croiser ces deux compétences
voisines, mais distinctes.

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Les cahiers de recherche « CADI » sont publiés
par L’École de design Nantes Atlantique.

Directeur de la publication : Christian Guellerin


Comité de rédaction : Frédéric Degouzon, Jocelyne Le Bœuf
Traduction : Krista Schmidtke
Relectures et secrétariat de rédaction : Morgane Saysana
Conception graphique : Audrey Templier, Yves Mestrallet, éditions MeMo
Abonnements et diffusion : Judite Galharda Marais

Ont contribué à ce numéro : Jocelyne Le Bœuf, Gilles Rougon, Éloi Le Mouël.

Tous contenus de ce numéro peuvent être reproduits sous certaines conditions


spécifi ées dans la licence Creative Commons applicable.
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Écrire à CADI: cadi@lecolededesign.com


CADI numéro 2, février 2011. ISSN 1962-3593
http://www.lecolededesign.com/

Membre du PRES L'Université Nantes Angers Le Mans