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[Paru dans Philippe Cassuto et Pierre Larcher (éds), La Sémitologie, aujourd’hui, Actes de la journée de l’École doctorale du 29

Mai 1997, Travaux linguistiques du Claix, 16, Publications de l’Université de Provence, 2000, p. 121-131.]

Note sur la racine en indo-européen


et en sémitique*

1. Dans le domaine indo-européen, la “racine” est clairement une


construction de linguiste. Un indo-européaniste ne parle jamais d’une
racine indo-européenne autrement qu’en la faisant précéder d’un
astérisque.

Il en va, certes, de même dans le domaine sémitique. Les langues


sémitiques constituent un groupe de langues étroitement apparentées. Il est
donc possible, en employant les méthodes de la grammaire comparée
(notamment, ici, les correspondances de phonèmes) de (re)construire les
“racines” communes à ces langues et censées appartenir à un hypothétique
sémitique commun.

Mais (car il y a un mais) le même mot de “racine” est employé d’une


tout autre manière : non plus dans le cadre de la grammaire comparée et
historique (la comparaison servant au premier chef à remonter le temps)
des langues sémitiques, mais dans celui d’une grammaire purement
synchronique d’une langue sémitique particulière et, notamment, l’arabe
classique (que nous prendrons ici comme référence). La “racine” est alors
un élément de la structure du mot. Ce n’est plus une construction. C’est
tout au plus une abstraction. C’est une abstraction en deux sens. D’abord
au sens du structuralisme américain (généralement négligé par les
sémitisants et arabisants français). Un même morphème radical peut en
réalité apparaître sous plusieurs morphes, ce qui crée des cas d’opacité, sur
lesquels nous reviendrons. Ensuite au sens du structuralisme français
(généralement privilégié par les sémitisants et arabisants français). Une

* Notre collègue et ami Daniel Baggioni n’avait pas eu le temps de nous remettre la version écrite de sa
communication. Cet article résulte tout à la fois des notes prises lors de la journée doctorale et de
nombreuses conversations que nous avions eues ensemble sur ce sujet.
Daniel BAGGIONI et Pierre LARCHER 2

“racine” n’existant pas indépendamment du mot qui l’actualise, son


existence est manifestée par l’analyse. Ainsi que l’avait fort bien vu
Cantineau (1950), qui a lu Saussure (1916), cette analyse est de type
associatif, c’est-à-dire n’est possible que pour autant qu’un mot peut être
associé à d’autres mots de même “racine” d’une part, d’autres mots de
même “forme” ou “schème” d’autre part, l’autre élément de la structure du
mot 1.

L’objet de la présente note est de montrer les dégâts que fait cette
double utilisation de “racine”, à la fois de manière pansémitique et
diachronique et monosémitique et synchronique.

2. En 1939, du 28 août au 2 septembre, à la veille même de la 2e


guerre mondiale, se tint 2 en Belgique le Ve Congrès International des
Linguistes. À l’ordre du jour était inscrit la question de la “racine”. Un
questionnaire avait été adressé à un certain nombre de linguistes,
généralistes ou spécialistes, étant entendu que les généralistes sont souvent
des spécialistes qui s’ignorent, travaillant en réalité sur un seul groupe de
langues, quand ce n’est pas sur une seule langue. On relève ainsi les noms
d’Émile Benveniste, Jerzy Kuryłowicz, Carl Brockelmann et Marcel
Cohen. Par ailleurs, la synthèse des réponses au questionnaire était faite
sous la forme d’un rapport. Bien que soixante ans nous séparent de ces
textes, ils ont conservé toute leur actualité et nous nous y référerons
constamment ici.

3. La réponse de Marcel Cohen (1939-2 : 17) s’ouvre par la phrase :


“dans les langues chamito-sémitiques, la racine est apparente”. De son
côté, Benveniste (1939-3 : 5), comparant indo-européen et sémitique écrit :
“la racine, constamment apparente et identique au mot en sémitique, est
inapparente et de structure indiscernable en indo-européen, où la seule
réalité sensible est celle du radical”. On reste confondu devant chacune de
ces deux affirmations et devant la seconde (s’agissant du moins du
sémitique) plus encore que devant la première ! En sémitique, la racine ne

1 C’est ce que ne comprend pas Massignon (1954 : 10), qui a lu, sans le nommer, Cantineau, mais non
Saussure, et qui, jouant sur l’étymologie grecque et latine des deux mots, trouve le terme même d’analyse
associative “plutôt illogique”...
[2 Note de relecture : en fait, il fut annulé pour cause d’imminence de la guerre].
Note sur la racine en indo-européen et en sémitique 3

peut être dite identique qu’au mot graphique et encore dans la mesure où 1)
la graphie de la langue est défective et 2) le mot ne comporte pas
d’augment inscrit (comme la gémination). Mais sur le plan phonique, la
racine ne coïncide jamais avec un mot. L’affirmation de Benveniste (“en
indo-européen, on parle par mots, non par racines”) est tout aussi vraie du
sémitique ! Si la racine ne coïncide jamais avec un mot, elle n’est pas non
plus toujours apparente. D’où vient cette croyance au caractère apparent de
la racine ? Du fait que l’arabe est généralement pris comme le modèle des
langues sémitiques. Or, en arabe, les dictionnaires sont classés par ordre
alphabétique des racines. Pour trouver ou retrouver un mot dans le
dictionnaire, il faut donc en extraire la racine. Entraînés dès le début de
leur apprentissage à extraire la racine des mots, les arabisants finissent par
la voir, même là où elle n’est pas visible : oubliés les cas d’opacité que l’on
rencontre pourtant quotidiennement en lisant le moindre texte ! Il y a plus
grave : les arabisants prennent ce qui est une opération métalinguistique
pour la compétence linguistique même du sujet parlant (c’est le cas chaque
fois que ceux-là parlent du “sentiment” ou de la “conscience” de la racine
chez celui-ci). Plus grave encore : la racine servant d’entrée d’article dans
les dictionnaires, ils la croient base de la dérivation lexicale dans la langue,
occultant ainsi le fait que de très nombreuses formations se règlent non sur
la racine, mais sur la forme d’un autre mot. Un simple exemple pour
balayer ce double mythe de la racine sensible et basique. Si l’on se
demande pourquoi makān “lieu, endroit” a pour pluriel ’amākin, on
répondra que celui-ci n’est qu’indirectement le pluriel de makān, via
l’autre pluriel ’amkina ; et que celui-ci montre que makān n’est nullement
traité, dans la langue, comme une forme maf‘al (nom de lieu) sur la racine
verbale kwn (“être”), ce qu’elle est pourtant pour les grammairiens et
lexicographes, mais directement comme une forme fa‘āl : la forme ’af‘ila
est une forme de pluriel associée à cette forme (e.g. ṭa‘ām, ’aṭmi‘a
(“met(s)”). Ce qui est vrai en synchronie l’est tout autant en diachronie. À
makān correspond un féminin makāna : que makāna soit analysable en
makān + a est attesté par le fait que les deux mots ont le même sens, à
l’opposition concret/abstrait près : makān est un lieu concret, makāna une
position abstraite, une place, un rang. De la même façon que le surpluriel
’amākin atteste, via ’amkina, que makān est lu en synchronie comme fa‘āl,
non comme maf‘al, makāna, lu, non comme maf‘ala, mais comme fa‘āla,
c’est-à-dire comme un nom d’action d’un verbe d’état, est très
Daniel BAGGIONI et Pierre LARCHER 4

certainement à l’origine du verbe makuna “être makīn/influent, avoir une


position, de l’influence (auprès de quelqu’un)”. Autrement dit, de la même
façon qu’en synchronie, une forme est fonction de l’autre, en diachronie
une famille lexicale sort de l’autre, via une forme pivot. Dans les deux cas,
la racine n’a joué aucun rôle...

4. Le second paragraphe de la réponse de Marcel Cohen s’ouvre par la


phrase : “La racine est généralement verbale-nominale”. On craint d’abord
le pire et que le sémitisant français nous fasse le coup de la racine
indistinctement verbale ou nominale. Une telle conception existe et est un
corrélat de la dérivation-à-partir-de-la-racine. Si l’on dérive les mots, qui,
pour l’essentiel, se répartissent entre les deux grandes catégories lexicales
du verbe et du nom, d’une racine, il peut être tentant d’attribuer à celle-ci
une signification, non pas lexicale, mais infra-lexicale, c’est-à-dire neutre
par rapport à la catégorie des mots censés en dériver... On est cependant
rassuré, M. Cohen écrivant à la fin du même paragraphe : “un certain
nombre de racines désignant des objets concrets sont nominales-verbales,
formant des noms, avec dérivés à suffixes, et des verbes dénominatifs”. La
formulation de M. Cohen est cependant loin d’être satisfaisante. Une racine
nominalo-verbale est en effet une racine sur laquelle on forme un nom,
avant de former, sur la racine de ce nom, un verbe (soit : R > N > V). Ce
qui revient à distinguer dans le processus dérivationnel deux étapes : l’une
primaire où un mot est directement tiré d’une racine et l’autre secondaire
où un mot est formé sur la racine d’un autre mot. Et, par suite, à dissocier,
dans le second cas, l’aspect proprement morphologique de la dérivation (le
mot est formé sur une racine) de l’aspect sémantique (le sens de la racine,
dans le dérivé, est celui du nom-source). M. Cohen introduit une seconde
dissymétrie. Une racine verbalo-nominale n’est pas en effet, comme on s’y
attendrait, une racine dont on tire d’abord un verbe, sur la racine duquel on
formerait ensuite un nom (soit R > V > N), avec, donc, des noms
déverbaux, comme, dans le cas précédent, des verbes dénominatifs : pour
M. Cohen “elle fonctionne comme verbe, avec des voyelles alternantes et
des affixes (préfixes, plus rarement infixes, de voix ; préfixes et suffixes
personnels) ; elle fonctionne comme nom avec des voyelles alternantes,
suffixes de déclinaison, préfixes et suffixes formatifs”. Ici, les mots, verbes
et noms, sont tous dérivés d’une même racine, même, si, sur le plan
Note sur la racine en indo-européen et en sémitique 5

sémantique, une priorité logique semble donnée au verbe sur le nom 3. On


peut donner de la conception de M. Cohen la représentation suivante :

V N
Schéma 1

Soixante ans après, on peut dire que cette conception continue de dominer
chez les sémitisants et les arabisants, notamment français. Mis à part les
noms formés sur un autre par suffixation d’une part et les verbes
dénominatifs (où la racine est comprise comme la trace du nom dans le
verbe) d’autre part, une famille lexicale est considérée comme l’ensemble
des mots, ayant telle forme dérivée de telle racine : si la racine donne le
sens fondamental, la forme vient préciser le sens. Le mot de forme
n’apparaît pas chez M. Cohen, qui répond à un questionnaire sur la racine.
C’est néanmoins le concept corollaire de celui de racine. Ainsi qu’on l’a
déjà dit en 1, Cantineau a montré comment un mot s’analyse en une racine
et un schème (terme qui fait plus “scientifique” que forme), par association
de ce mot à d’autres mots de même racine d’une part, de même schème
d’autre part. Et D. Cohen (1964[1970]), allant dans le même sens, mais, en
ce sens, plus loin que Cantineau, en ce qu’il passe explicitement de
l’analyse à la synthèse, présente le mot comme le produit du croisement
d’une racine et d’un schème (formule : mot = racine x schème). On est ici
en présence d’une véritable théorie de la dérivation lexicale en arabe
classique, c’est-à-dire tout à la fois de la formation et de l’interprétation
des mots. Il est donc légitime de se demander si une telle théorie est
descriptivement adéquate, non seulement sur le plan morphologique, mais
encore sur le plan sémantique. Nous avons déjà indiqué que sur le plan

3 Cette interprétation est confirmée par M. Cohen lui-même (1952 : 92-93, repris pratiquement mot pour
mot de M. Cohen, 1924 : 86-7) : “il n’y a pas priorité, en général, du verbe sur le nom ou du nom sur le
verbe ; l’un et l’autre peuvent se dériver indépendamment de la plupart des racines ; ainsi une racine telle
que l’éthiopien ngr fournit aussi bien un nom radical, comme nagar “parole, chose” qu’un verbe nagara
‘il a dit’”... Ce cas “général” est néanmoins assorti de deux cas particuliers, celui des noms “primitifs” et
des verbes “dénominatifs” qui en sont tirés (ce qui renvoie à la “racine nominalo-verbale”) et celui d’“un
grand nombre de noms ne se rattach[a]nt pas directement à une racine, mais à un thème verbal (...) ; ce ne
sont pas seulement des infinitifs ou noms d’action et des noms d’agent, mais encore parfois des noms de
lieu et d’instrument”. On se demande alors ce qui peut bien rester du cas “général” !
Daniel BAGGIONI et Pierre LARCHER 6

strictement morphologique elle était au moins partiellement inadéquate :


elle ne rend pas compte de l’ensemble des formations (beaucoup plus
nombreuses que ne le croient les arabisants) qui se règlent, non sur une
racine, mais sur la forme d’un autre mot. Si makān était traité comme une
forme maf‘al sur une racine kwn, il devrait avoir pour pluriel *makāwin. Le
pluriel ’amkina montre que makān est traité comme fa‘āl, l’association
makān/’amkina faisant apparaître un nouveau morphème mkn, trace de
l’un dans l’autre. Quant au surpluriel ’amākin, c’est une formation qui se
règle directement sur la forme ’amkina, le préfixe [’] étant traité de la
même manière que le morphème radical mkn : un pluriel quadrilitère est un
pluriel où ce qui compte, c’est le nombre des consonnes de la base,
nullement leur nature. Nous voudrions montrer maintenant que cette
théorie de la dérivation lexicale est non seulement totalement inadéquate
sur le plan sémantique, mais encore que l’on ne peut pas dissocier aussi
facilement que ça aspects morphologique et sémantique de la dérivation...

5. “La racine, poursuit M. Cohen, peut être augmentée dans ses


éléments constitutifs par gémination d’une consonne, répétition d’une ou
deux consonnes —soit avec valeur morphologique, soit avec valeur
expressive”, ajoutant : “Les préfixes ou infixes de thèmes verbaux dérivés
(à valeur de voix) peuvent être considérés aussi comme des augmentatifs
de la racine —d’où l’équivalence facile entre préfixe et infixe”. Ce qui est
intéressant ici, c’est l’emploi d’une double terminologie. L’une, héritée de
la grammaire arabe traditionnelle, consiste à distinguer, dans un mot, à côté
des radicales, un ou plusieurs augments (zā’ida, pl. zawā’id). L’autre,
héritée de la grammaire des langues indo-européennes, consiste à
distinguer, dans un mot, une base (le radical), et des affixes (préfixes,
infixes, suffixes). L’emploi de cette double terminologie à propos des
“thèmes verbaux dérivés” montre que ceux-ci constituent le secteur de la
morphologie des langues sémitiques en général et de l’arabe classique en
particulier où l’on peut hésiter entre les deux analyses, en racine et schème
d’une part, en base et affixes d’autre part. On voit d’ailleurs les grandes
grammaires arabisantes présenter simultanément les “formes verbales
dérivées” comme dérivées de la racine (y compris la forme de base
numérotée I) ou comme dérivées directement ou indirectement de la forme
de base (II, III, IV, VII et VIII de I, mais V, VI et X de II, III et IV). Si l’on
ajoute que la quasi-totalité des schèmes grammaticaux de l’arabe peuvent
Note sur la racine en indo-européen et en sémitique 7

être aussi bien dénominatifs que déverbatifs, il est clair qu’une racine n’a
jamais de sens en elle-même, mais toujours comme racine d’un verbe ou
d’un nom, quand ce n’est pas tantôt de l’un et tantôt de l’autre, comme
dans le cas de maktab et maktaba. Ces deux mots ont la même racine ktb et
la même forme grammaticale, celle de nom de lieu. Ils devraient donc
avoir, sinon le même sens, du moins pour seule différence de sens, celle
résultant de l’adjonction du suffixe at(h), comme c’est le cas avec manzil et
manzila : tous deux sont des noms de lieu liés au verbe nazal-/yanzil-
(“descendre, s’installer”), d’où pour le premier le sens classique de
“campement” et moderne de “domicile” et pour le second le sens plus
général et pour tout dire abstrait de “place, position”. Aucun arabisant
n’analyse cependant maktaba en maktab + a, tout simplement parce que si
maktab est un lieu où l’on écrit, maktaba est un lieu où il y a des livres.
Autrement dit, dans maktaba, la racine ktb représente le nom kitāb-kutub,
tandis que dans maktab elle représente le verbe katab-yaktub. Il y a lieu de
se demander d’ailleurs comment une même racine passe de la signification
“écrire” à la signification “livre”. Elle le fait via la forme pivot kitāb, qui
est un nom verbal et qui selon sa syntaxe peut désigner soit le procès soit le
résultat (“écrit”). Mais le sens de “livre” n’est lexicalisé que quand on
associe à kitāb le pluriel kutub 4. En passant de kitāb à kutub, on passe de
un livre à des livres, autrement dit d’une forme à l’autre d’un même nom :
si les formes du nom existent concrètement, le nom lui-même n’existe
qu’in abstracto, dans l’association des deux formes. C’est l’association des
deux qui produit, ici, le nouveau sens d’une racine déjà existante (la racine,
de verbale, devenant, au passage, nominale), exactement comme, là,
l’association d’un pluriel à un nom d’emprunt produira une nouvelle racine
(par exemple la racine qmṣ/“chemise” quand on passe du singulier qamīṣ
“une chemise” (< lat. camisa) 5 au pluriel qumṣān “des chemises”.
Ajoutons, pour finir, que les formations sémantiquement déverbatives que
les arabisants voient dérivées plus directement de la racine que les
formations sémantiquement dénominatives sont morphologiquement plus

4 En réalité, dans la langue classique, on trouve déjà le pluriel kutub associé au nom kitāb, avec le sens de
“lettre(s)” (cf., par exemple, l’extrait du Kitāb al-Ḫarāj de Qudāma b. Ǧa‘far (m. après 320/932) cité par
R. Blachère et H. Darmaun, Extraits des Principaux Géographes Arabes du Moyen Âge, 2e éd., Paris,
Klincksieck, p. 55). En revanche on n’a pas alors, sauf erreur de notre part, le nom maktaba avec un sens
tel que “*endroit où il y a des lettres”. Cela veut dire qu’une même racine peut non seulement renvoyer à
la signification d’un verbe ou d’un nom, mais encore à une désignation particulière de ce nom.
[5 Note de relecture : camisa est donné par Cantineau (1950), mais il s’agit en fait de camisia].
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liées au verbe que les formations dénominatives ne le sont au nom ! Ainsi


le nom de lieu déverbatif conserve une corrélation formelle avec
l’inaccompli du verbe (e.g. manzil/yanzil), tandis que le nom de lieu
dénominatif a exclusivement, du moins en arabe classique, la forme
maf‘ala. De même les formes verbales dérivées, sémantiquement
déverbatives, peuvent être morphologiquement présentées comme des
formes augmentées de la forme de base (si l’on retire l’augment, reste la
forme de base), tandis que dans les formes verbales dérivées,
sémantiquement dénominatives, le nom est, en général, seulement
représenté par la racine 6…

6. “La racine sémitique non augmentée, poursuit M. Cohen, est


généralement à trois consonnes (trilitère). Mais il existe des racines
augmentées d’une consonne, constituant des quadrilitères”. Au paragraphe
suivant, il indique : “plusieurs faits, en sémitique même, inviteraient à
remonter à un type court de la racine ou au moins suggérant la coexistence
d’un type bilitère avec le type trilitère”. Là encore, la question de savoir si
la racine en sémitique est fondamentalement trilitère ou non n’a aucune
importance dès lors que l’on se place dans le cadre d’une langue sémitique
particulière comme l’arabe classique et en synchronie. Ce qui est
important, c’est d’observer qu’on ne peut dériver à moins de trois radicales
d’une part, à plus de quatre radicales d’autre part. Mais cela n’empêche
nullement de dériver d’une base bilitère en ajoutant une radicale purement
formelle (il est clair en effet qu’elle n’a pas de rôle sémantique), ni d’une
base comptant plus de quatre consonnes en les réduisant à quatre. Le
premier cas est représenté par des noms appartenant au lexique
fondamental de l’arabe et du sémitique. La troisième radicale, postiche,
apparaît dès l’association d’un pluriel (en général yā’ ou wāw) : ex. yad
“une main”, ’aydiy- “des mains”, ’aḫ “un frère”, ’iḫwa ou ’iḫwān “des
frères”. Le second cas, à l’inverse, est représenté par des emprunts. Par
exemple l’association à barnāmaǧ “un programme”, mot qui n’a ni racine
ni forme, du pluriel barāmiǧ “des programmes” produit une racine
quadrilitère brmǧ/“programme”, que l’on retrouve dans le verbe barmaǧa

6 Ily a cependant des cas où c’est la forme même de la base nominale qui conditionne celle du verbe
dérivé, comme dans le cas des verbes fā‘ala liés à un nom fā‘il (e.g. sāḥil “rivage” > sāḥala “atteindre le
rivage”) ou, plus généralement, ayant un ā dans la première syllabe (e.g. bāl “esprit” > bālā “faire
attention”).
Note sur la racine en indo-européen et en sémitique 9

“programmer”. Si l’on ajoute que les formes quadrilitères ne sont rien


d’autre que des variantes de formes trilitères augmentées (l’augment de la
trilitère devenant une radicale dans la quadrilitère), on est très tenté de voir
dans la fameuse “racine trilitère” le résultat du processus dérivationnel.
Elle apparaît non comme un point de départ, mais un point d’arrivée, non
comme la base de la dérivation, mais la trace de la base dans le dérivé, non
comme une étoile fixe au firmament lexical d’où descendraient les mots,
mais le produit, tant du point de vue du signifiant que du signifié, du
mouvement du discours...

7. Si la racine, sinon structurellement, du moins fonctionnellement,


joue le même rôle que le radical dans les langues indo-européennes,
pourquoi ne pas substituer ce terme à celui de racine ? En réalité, la notion
de radical est pertinente en arabe. D’abord parce que l’arabe connaît une
dérivation par affixation, qui fait apparaître un radical. Ainsi sur ṭabī‘a
“nature” on forme un adjectif de relation ṭabī‘iyy “naturel”, faisant
apparaître un radical ṭabī‘- ne coïncidant, du moins en l’état actuel du
lexique de l'arabe classique, avec aucun mot. L’affixation peut entraîner
une déformation du radical (par exemple madīna “cité” donne madaniyy
“civil”). Ensuite parce que la notion de radical est pertinente dans le
système verbal. Un verbe arabe a au moins deux radicaux : celui de
l’accompli (fa‘al-) et celui de l’inaccompli ((ya)-f‘al), qui coïncide avec
celui de l’impératif (i)f‘al. Que ce radical soit, seul, soumis à l’apophonie
(fa‘al- vs fu‘il-, i.e. actif vs passif) ou avec les augments (yaf‘al vs yuf‘al,
idem) ne change rien à l’affaire : le fait qu’en allemand on ait trinken,
trank, getrunken ne conduit pas à construire une racine consonantique
TRNK “boire”, mais un radical -TRvNK-. Et, enfin, chose jamais
remarquée, le radical joue un rôle soit dans la création d’une nouvelle
racine soit dans la réinterprétation d’une racine déjà existante. Si l’on veut
comprendre comment on a un talyīb “libyanisation”, il faut partir non de
Lībiyā (“Libye”), mais de lībiyy “libyen”, qui fait apparaître le radical līb-
(liyb), à la base des trois radicales LYB. De même si l’on veut comprendre
pourquoi tadwīl signifie “internationalisation” (et non “étatisation”), il faut
partir non pas du nom dawla (“un état”) ou de son pluriel duwal (“des
états”), ni même de l’adjectif de relation duwaliyy (relatif aux états, d’où
“interétatique, international”), mais en fait de la réalisation ordinaire de
celui-ci en dawliyy, qui fait apparaître un radical dawl- pour la forme, et
Daniel BAGGIONI et Pierre LARCHER 10

duwal pour le sens ! C’est pourquoi nous proposons de substituer à racine


le terme de morphème radical, pour désigner un élément de la structure du
mot dans le cadre de la grammaire synchronique d’une langue sémitique et
de conserver le terme de racine uniquement pour désigner l’archi-
morphème radical reconstruit dans le cadre d’une grammaire comparée des
langues sémitiques. C’est celui-là et celui-là seul qui devrait être comparé à
ce que l’on appelle ordinairement “racine” en indo-européeen, comme le
fait, admirablement, Petráček (1982) 7.

Conclusion : nous soulignerons, en conclusion, le paradoxe de la


racine. Du point de vue de l’historiographie linguistique, la racine est un
concept issu de la grammaire comparée et historique des langues indo-
européennes. Son histoire, cependant, pourrait être plus compliquée. Selon
Rousseau (1984), ce concept aurait pu être inspiré à Franz Bopp (1791-
1867), le fondateur de la grammaire comparée, par la pratique des langues
sémitiques (Franz Bopp suivit notamment, pendant deux ans, à Paris, les
cours d’Antoine-Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838)) et alors même que
les arabisants du temps n’utilisaient pas le concept de racine
consonantique, mais celui de racine verbale coïncidant avec la 3e personne
du masculin singulier de l’accompli, autrement dit non une racine, mais
une base. De la linguistique indo-européenne, il aurait été réimporté dans la
linguistique sémitique par le sémitisant Heinrich Ewald (1803-1875). Là,
ce concept retrouvait ou croyait retrouver un concept de “racine”, déjà
présent dans la grammaire et la lexicographie arabes traditionnelles, sous
des noms divers (plutôt d’ailleurs, par opposition à ṣīġa “forme”, ceux de
ǧawhar “substance” ou mādda “matière” que celui de ’aṣl, qui désigne le
plus souvent une forme considérée comme basique par rapport à une autre,
cf. Troupeau 1984). Mais s’il est vrai que la racine sert d’entrée aux
articles de dictionnaires, il n’est pas vrai en revanche qu’elle serve d’entrée
à la dérivation : grammairiens et lexicographes dérivent en fait soit d’un
maṣdar (ainsi appelé d’ailleurs parce que compris comme la “source” de la
dérivation (ištiqāq), soit d’un ism ǧāmid (ou nom “figé”, i.e. lui-même non
dérivé d'un maṣdar). Le maṣdar étant un nom, mais verbal, la dérivation
“démasdarative” cache en fait une dérivation déverbative, exactement
comme la dérivation à partir d’un ism ǧāmid cache une dérivation

7 Cet article se recommande également par la très importante bibliographie sur le sujet qu’il contient.
Note sur la racine en indo-européen et en sémitique 11

dénominative... C’est l’hybridation des deux conceptions (dont l’une mal


comprise) qui a abouti à la dérivation-à-partir-de-la-racine (“déradicative”),
mais avec une espèce de renversement par rapport à la grammaire
comparée des langues indo-européennes. Le terme de racine est une
métaphore d’ordre végétal. La racine est celle d’une plante, sortie du sol et
se ramifiant vers le ciel. Si le mouvement est vertical, c’est du bas vers le
haut. À l’inverse, chez les sémitisants, si le mouvement est vertical, c’est
du haut vers le bas. Il n’a pas une interprétation historique, mais
“transcendante”. Une notion, issue d’une grammaire historique, aboutit,
ainsi, transposée dans une grammaire descriptive, à l’inverse : non pas à
une historicisation, mais à un figement, la dérivation-à-partir-de-la-racine
ne permettant pas de rendre compte du mouvement dans le lexique, tant
morphologique que sémantique, tant en synchronie qu’en diachronie.

Daniel BAGGIONI† et Pierre LARCHER


Université de Provence

Bibliographie

BENVENISTE, Émile, 1939, “Sur la théorie de la racine en indo-européen”, in


Réponses au questionnaire (suite), Première publication, Supplément “Le
problème de la racine”, Ve Congrès international des Linguistes, Bruxelles 28
août-2 septembre 1939, Bruges, Imprimerie Sainte Catherine, p. 5.
CANTINEAU, Jean, 1950, “Racines et schèmes”, in Mélanges William Marçais, Paris,
G.P. Maisonneuve et Cie, p. 119-124.
COHEN, David, 1964[1970], “Remarques sur la dérivation nominale par affixes dans
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