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jamais atteint un tel niveau de violence », estime


Parviz Moullojonov, chercheur tadjik à l’École des
En Asie centrale, des disputes sanglantes
hautes études en sciences sociales.
autour de l’eau
PAR CLARA MARCHAUD
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 14 MAI 2021

Zone disputée depuis la chute de l’URSS, la frontière


entre le Kirghizistan et le Tadjikistan a été le théâtre
fin avril de combats meurtriers liés à l’eau, aggravés
par le réchauffement climatique et la militarisation de
la zone.
Des traces des affrontements côté kirghiz dans le district
de Leilek le 5 mai 2021. © Nezir Aliyev/Anadolu/AFP

En Asie centrale, les frontières ont été tracées par les


Soviétiques sans prendre en compte les différents
groupes ethniques. Aujourd’hui, seuls deux tiers
de la tortueuse frontière de 971 kilomètres entre le
Tadjikistan et le Kirghizistan sont délimités. « La
propriété des infrastructures et des terres a été
Des traces des affrontements côté kirghiz dans le district
de Leilek le 5 mai 2021. © Nezir Aliyev/Anadolu/AFP distribuée arbitrairement pendant l’URSS, mais ça ne
«Et maintenant que va-t-on faire ? » Depuis que faisait pas de grande différence car il n’y avait pas de
les armes ont été déposées début mai, la même frontière », rappelle M. Moullojonov. À la chute de
question résonne de part et d’autre de la frontière l’URSS et avec l’augmentation de la population, les
entre le Kirghizistan et le Tadjikistan. Dans cette ressources deviennent une source de conflits, passés
zone montagneuse en plein cœur de l’Asie centrale, depuis 2014 de jets de pierres entre villageois à tirs à
près de 60 000 personnes ont été évacuées après des balles réelles avec participation des gardes-frontières.
affrontements meurtriers. Avant de se propager tout au long de la frontière, les
La dispute débute entre villageois le 28 avril autour combats auraient commencé autour d’un point d’eau
d’un point d’eau partagé, avant de se transformer en partagé par les deux communautés près de l’enclave
affrontements ouverts entre les forces armées des deux tadjike en territoire kirghiz de Voroukh. Les deux
pays le jour suivant. En quatre jours, une cinquantaine parties ont un accord : les Tadjiks utilisent l’eau pour
de personnes sont tuées, surtout des civils. Si un accord l’irrigation l’été, et les Kirghiz l’hiver.
a été trouvéentre Bichkek et Douchanbé le premier « Le réchauffement climatique a probablement joué
mai, la tension reste élevée dans la région. « Il y a un rôle ici. Il y a moins d’eau cette année car
des escarmouches très régulièrement, mais cela n’a le réservoir que les Kirghiz utilisent est à sec et
ils ont commencé à prendre plus d’eau », explique
M. Moullojonov. Montagneuse et aride, cette zone
est irriguée par l’eau de glaciers menacés par le
réchauffement climatique. Les disputes apparaissent
souvent au début du printemps, quand l’irrigation
des cultures reprend. La région est une des plus
pauvres dans les deux pays, la plupart des familles
vivant grâce aux fonds envoyés depuis l’étranger par

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les travailleurs migrants, notamment en Russie. Les « L’armée était engagée des deux côtés, mais d’après
ressources naturelles prennent donc une importance le bilan, il semblerait que les militaires du côté
capitale pour ceux qui restent et qui en vivent. tadjik aient infligé plus de dégâts », remarque Syinat
« Dans un sens, le conflit tourne presque plus Soultanalieva, chercheuse de Human Rights Watch
autour de l’importance symbolique de l’eau et des spécialisée sur les deux pays.
infrastructures que de la pénurie en soi », estime L’organisation internationale de défense des droits de
Madeleine Reeves, chercheuse en anthropologie à l’homme appelle Bichkek et Douchanbé à mener
l’université de Manchester qui travaille sur l’enclave une enquête sur les attaques sur les civils et leurs
depuis les années 2000. Dans les premiers jours, les biens, même si Mme Soultanalieva reconnaît qu’il
appels à rejoindre la frontière se sont multipliés sur sera « compliqué, voire impossible d’établir » les
les réseaux sociaux, avec même une manifestation de responsabilités sans volonté politique. Le nationalisme
plusieurs milliers de jeunes hommes demandant des grandissant des deux côtés, couplé à l’autoritarisme
armes le premier mai à Bichkek, la capitale kirghize. des régimes et l’importance stratégique et symbolique
Construire de nouvelles infrastructures permettrait de la région, risque en effet d’entraver les efforts de la
d’apaiser les tensions, « mais il n’y a ni les fonds, justice, comme ceux des journalistes qui ont eu du mal
ni la volonté politique des deux côtés », déplore à se rendre sur place.
M. Moullojonov. Car la stratégie des autorités pour Après une première trêve infructueuse le 29 avril, le
résoudre les disputes frontalières ces années a été de président tadjik, Emomali Rahmon, et son homologue
militariser la région, très éloignée des capitales. « Il y a kirghiz, Sadyr Japarov, ont négocié un accord de
cette idée qu’en tant qu’État indépendant, il faut avoir principe sur un protocole de délimitation. Arrivé au
des frontières solides, c’est-à-dire avec une présence pouvoir en octobre dernier, ce dernier avait fait de
militaire », observe Madeleine Reeves. la résolution des disputes frontalières une promesse
Alors que les évacués commencent à revenirchez électorale.
eux – quand ils le peuvent –, l’ampleur des moyens Avant les combats, un de ses proches avait ainsi
militaires utilisés par les deux parties pose ainsi proposé en marsl’échange de l’enclave de Voroukh
question. Les autorités kirghizes déplorent 36 morts contre des terres dans la région, une déclaration
et 183 blessés, surtout des civils, et plus de 44 500 « abrupte et naïve », selon les observateurs,
personnes ont été évacuées, dont la moitié d’enfants. qui avait provoqué l’ire de Douchanbé. L’armée
Des centaines de bâtiments ont été détruits dans des kirghize a également mené des manœuvres militaires
tirs de mortier, dont des écoles, des maisons et des d’intimidation dans la région.
magasins. État autoritaire avec une presse muselée, le Chose rare, Emomali Rahmon s’était rendu dans
Tadjikistan a attendu une semaine pour publier un l’enclave en personne pour réaffirmer l’attachement
premier bilan: 19 morts et 87 blessés. du Tadjikistan à ce petit territoire de 100 km².
Les combats entre forces armées se sont concentrés Pour Aksana Ismailbekova, chercheuse au Leibniz-
d’abord autour de postes-frontières, parfois à 70 Zentrum-Moderner Orient (ZMO), la nouvelle
kilomètres de l’enclave de Voroukh, mais ont très vite administration kirghize « voulait résoudre le
touché des civils. conflit rapidement. Mais jouer avec les sentiments
nationalistes avec des déclarations populistes
téméraires peut créer de la violence, comme ça a été
le cas ici ».

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