Vous êtes sur la page 1sur 4

ENTRETIEN

Réflexions autour d'une crise


« L’Europe perd du temps en laissant en friche la rive
sud, alors même que sa propre destinée historique est
d’être solidaire avec le Maghreb, et avec l’Afrique noire.
Les Européens savent que leur avenir en dépend ».
ENTRETIEN avec ABDERRAHMANE HADJ NACER par Ihsane el Kadi

bderrahmane Hadj Nacer, origines de la crise. Parce que la tion de l’économie a été introduite à

A l’ancien gouverneur de la
banque d’Algérie, est connu
pour être un éclaireur. Il a défendu
question fondamentale est pourquoi
y a-t-il des crises. Dans la crise de
1929, qui est celle de référence, on
deux moments très importants, la de-
mande de thésaurisation de l’or avec
Nixon, mais aussi avec le reaganisme
avant l’heure, l’indépendance des se rend compte que la solution n’a dans les années quatre-vingts. L’ob-
institutions d’émissions, le proces- pas été un simple règlement tech- jectif de la financiarisation de l’éco-
sus d’intégration euroméditerranéen nique avec le keynésianisme. C’était nomie était de mettre en place une
et le Maghreb uni. Cela ne l’empêche un règlement politique. Il y a eu un pompe extraordinaire de concentra-
pas de faire des haltes sur le théâtre rééquilibrage du pouvoir. Le grand tion de revenus, au plus haut som-
du présent. Dans cet entretien, il problème est alors celui de l’in- met de l’État américain et de
évoque les ressorts profonds de la cri- fluence du complexe militaro-in- quelques individus américains. Puis
se mondiale qui a rebondit cet été, la dustriel américain. Il visait à prendre étendre cette concentration au ni-
rupture de l’équilibre entre les pou- le pouvoir au détriment du pouvoir veau du monde occidental, et après
voirs apparents et les pouvoirs « pro- apparent, c'est-à-dire, de celui qui dans le reste du monde. Un monde
fonds » qui le font et le défont. Mais est désigné par la population. Or, le qui n’est pas maîtrisable est alors ap-
aussi le sort de la relation entre l’Eu- complexe militaro-industriel n’a paru. Parce que nous ne sommes
rope et le Maghreb… à la lumière des pour seule légitimité que sa propre plus là dans l’économie formelle et
révisions qu’impose le souffle de la existence. Aujourd’hui nous sommes matérielle, nous sommes dans l’éco-
révolution. Sans concession. dans une situation nouvelle. Nous nomie immatérielle. La financiarisa-
n’avons pas affaire, aux USA, au seul tion fait apparaître un pouvoir tout à
complexe militaro-industriel mais à fait nouveau, auquel fait face l’ancien
AFKAR/IDEES : Le temps d’un été, la cri- trois pouvoirs, les deux autres étant pouvoir que l’on connaît bien, le pou-
se des dettes souveraines a traversé l’At- le pouvoir pétrolier et, bien sûr, le voir militaro-industriel, et bien évi-
lantique. La croissance se tasse à nou- pouvoir financier. Ces trois pouvoirs demment, celui que nous connais-
veau aux États-Unis sur qui compte le ne rendent pas de comptes. Ils ont sons bien en Algérie, le pouvoir
reste du monde pour réamorcer la pris un ascendant historique sur le pétrolier. Les trois pouvoirs ont be-
pompe. Faut-il vraiment avoir peur pouvoir apparent. Une des sources soin d’un équilibre entre eux qu’ils
des nouveaux débordements de la cri- des crises répétitives vient de là. ne trouvent pas forcément. Ce sont
se et de ses conséquences sur la signa- ces moments de déséquilibre qui se
ture américaine ? répercutent par des crises. Or l’équi-
A/I : Mais de ces trois pouvoirs, n’est libre qu’ils recherchent entre eux doit
ABDERRAHMANE HADJ NACER : Moi, je n’ai ce pas surtout le pouvoir financier toujours se faire, malheureusement
pas peur des bons du trésor améri- qui, aux USA comme dans le monde, au détriment de celui qui ne fait pas
cain. Ce n’est pas un État qui peut dévore ce que vous appelez le pouvoir partie de la négociation et qui est la
être faillible tout de suite. Dans le apparent, comme le montre encore la population représentée notamment
temps on verra, quand la Chine se- spéculation sur les dettes souveraines par la classe moyenne, qui perd à
ra la première puissance ou la puis- en Europe ? chaque fois des parts de son pouvoir.
sance ex aequo. D’abord le monde
entier a intérêt à soutenir les USA. A.H.N. : Le pouvoir financier est, en
Mais si on s’arrête là, en fait, on a rien effet, celui qui, dans l’équilibre glo- A / I : Les divergences en Europe et
dit. Il y a deux manières de voir les bal a gagné le plus de territoire, ces aux USA sur la manière de répondre
choses : technique ou d’expliciter les 30 dernières années. La financiarisa- à la crise des dettes publiques révè-

AFKAR/IDEES, automne 2011 11


entretien

L’UpM s’est avérée être


un dérivatif pour exclure
la Turquie, puis pour
essayer d’intégrer Israël

européens dans un processus promis


La Martingale algérienne. Réflexions sur une crise
de co-développement ?
Abderrahmane Hadj Nacer, 59 ans, gouverneur de la banque d’Algérie
1990-1993 est un expert financier, membre du board de plusieurs A.H.N.: En réalité, les crises devraient
banques au Maghreb et en Europe durant sa carrière à l’étranger. Il est
aussi connu pour être un agitateur d’idées et a contribué régulièrement
être favorables aux IDE. La crise de
aux travaux de nombreux think tanks régionaux, notamment l’aéronautique en Europe a poussé
méditerranéen. Abderrahmane Hadj Nacer vient d’éditer en ce juillet Airbus, petit à petit, à délocaliser en
2011 un essai intitulé La Martingale algérienne (Barzagh Edition) qui a
suscité un vif intérêt dans le public algérien. L’auteur y suggère à ces
Tunisie, au Maroc. Même s’ils ont
concitoyens avec force conviction de s’appuyer sur une « conscience de voulu le faire, en partie, en Algérie
soi » qui a longtemps fait défaut pour renouer avec le sens de l’histoire. mais ils n’ont pas réussi. On connaît
Il puise pour cela dans son expérience de la continuité anthropologique
de la vallée du M’Zab d’où sont issus ses parents, pour rétablir les connexions qui permettent
les problèmes d’Algérie. Mais non,
le développement dans la stabilité. La Martingale algérienne est sans concession pour le la crise n’est pas forcément contre
pouvoir politique – « qui a délocalisé les arbitrages à l’étranger », mais aussi pour les élites les IDE parce que dans la course à la
économiques algériennes : « pour l’heure, il n’existe pas de véritables élites économiques en
Algérie et encore moins d’une classe d’entrepreneurs, même si quelques réussites individuelles
réduction des coûts, il est parfois
permettent de faire croire le contraire ». Le livre recèle également une percutante sociologie plus facile de délocaliser. Y compris
des mœurs de nouveaux riches dans le pays. Abderrahmane Hadj Nacer prend son parti de au Maghreb où les cours du dirham
certaines questions au cœur du malaise algérien : « nombre d’Algériens sont persuadés que
c’est la corruption et non l’absence de démocratie qui empêche le décollage économique de
et des dinars ne représentent jamais
l’Algérie ». Son point de vue sur la dialectique corruption-démocratie fait bouger les lignes. Il un risque de surévaluation. Donc,
traite également du contexte maghrébin à la lumière des processus révolutionnaires. La seconde techniquement, les activités concur-
édition du livre intègrera un nouveau chapitre sur la question. Entre temps Kadhafi est tombé.
rentielles ont besoin de délocaliser.
En outre le Maghreb se situe dans la
zone d’influence « naturelle » de l’Eu-
lent-elles que la recherche d’un nou- En Espagne, la frontière politique ne rope, qui est l’Afrique. Le problème
vel équilibre est en cours entre les passe plus entre le président, José pour nous, au Maghreb, est que nous
pouvoirs travaillant le capitalisme Luis Rodríguez Zapatero et le Parti avons un passif historique qui nous
mondial ? populaire, mais entre eux et les rend spécifiques lorsqu’il s’agit d’in-
places occupées par les indignados. vestissements européens. À cela
A.H.N. : Sans doute. Mais une re- Il ne s’agit pas là d’une jacquerie, il s’ajoute le fait que les Européens doi-
cherche confrontée à de grosses s’agit d’un mouvement beaucoup vent gérer un double complexe :
contradictions. Le pouvoir pétrolier plus fondamental qui vise à remettre complexe d’infériorité par rapport
a besoin d’un système keynésien. Il en cause ce « supra-monde ». La aux maîtres du monde, c'est-à-dire
faut que l’économie fonctionne pour contradiction de cette crise, c’est que les Américains et complexe de supé-
vendre. Pour le pouvoir militaro-in- les gens qui ont l’habitude de payer riorité vis-à-vis des Arabes ou par
dustriel, les crises sont nécessaires les prix de ces équilibres de pouvoir, rapport aux Noirs. Et ce double com-
parce que cela justifie la guerre et la qui sont la classe moyenne, ne peu- plexe ne leur permet pas de gérer
dépense. Le pouvoir financier, lui est vent plus payer. leurs propres histoires et mythes.
dans une autre logique. Pas de fron- Alors même que la propre destinée
tière, à la limite pas besoin de historique de l’Europe est d’être so-
guerres. On a trouvé la forme la plus A/I : Face à cette crise là, un point de lidaire avec nous, Maghrébins, mais
subtile de la guerre qui est tout sim- vue s’est élevé pour dire que l’Europe aussi avec l’Afrique noire. Les Eu-
plement d’appauvrir la classe s’est désindustrialisée, elle a beaucoup ropéens savent que leur avenir en
moyenne ou de la faire disparaître. délocalisé. Est-ce que le risque n’est pas dépend. Mais dans la réalité, ils
Et c’est pour celà, qu’ils se mordent de voir s’arrêter le mouvement d’in- continuent de considérer que nous
la queue parce qu’ils n’arrivent plus vestissements directs étrangers (IDE) sommes des pays en friche, qui de-
à s’entendre entre le keynésianisme, alors que dans le cadre de la Méditer- vraient leur appartenir. Comme si la
la guerre physique et la guerre vir- ranée, les pays de la rive sud attendent Chine et les Amériques ou l’Inde
tuelle. Cette situation a une limite. toujours un surcroît d’investissements n’avaient pas aussi de calculs. Consé-

12 AFKAR/IDEES, automne 2011


entretien

L’Europe craint
toujours l’émergence
de l’ennemi
séculaire du Sud

quence : l’Europe perd du temps. Au réussi à intégrer ces économies là et de base lorsque qu’on a satisfait les
lieu de s’occuper de soutenir le dé- à les rendre plus dynamiques, plus premiers besoins matériels de la so-
veloppement des partenaires de son redistributrices et plus créatrices ciété. Le besoin pour les Maghrébins
aire géographique, elle les garde en d’emplois ? de participer à la vie sociale, à la vie
friche. C’est là le problème que nous de leur cité est resté invisible en Eu-
avons vis-à-vis de l’Europe et que A.H.N. : Il est possible d’affirmer, dans rope. Aujourd’hui, les dirigeants eu-
l’Europe a vis-à-vis de nous. Nous le cas des dirigeants européens, qu’il ropéens l’ont vu, mais les vieux ré-
n’avons pas de politiques qui tien- y a eu un refus de voir, un déni de flexes perdurent. Il y a toujours cette
nent compte de ces complexes, liés réalité en ce qui concerne les pays peur sous-jacente de l’émergence de
à l’histoire, à la religion. Et ce fond arabes de la Méditerranée. Par l’ennemi séculaire du Sud, qui va
historique n’existe pas ailleurs. exemple, quand on parle de démo- vouloir se venger de sept siècles de
Quand il y a eu les crises de 1998 et cratie à un Européen, il considère domination occidentale.
de 2007, les Chinois n’ont pas eu de que la démocratie lui appartient. Il
problèmes alors que les Japonais dé- est difficile de lui expliquer que la
bloquaient des fonds pour garder vi- Grèce n’est pas un pays occidental, A/I : Peut-on réellement affirmer ce-
vants leurs marchés. Aux USA on a mais un pays oriental. Que ses la en bloc pour toute l’Europe ? Est-
vu apparaître des situations simi- concepts nous sont chers. Par ce qu’il n’y a pas, quand même, des
laires pour l’Amérique centrale et ailleurs, il est difficile d’expliquer aux nuances qui traversent les sociétés eu-
l’Amérique latine et rien de tout ce- Européens que nous, nous avons ropéennes dans leur relation au res-
la en Europe. toujours vécu dans la démocratie, ce te du monde et au voisinage sud mé-
qui est une découverte récente en diterranéen ?
Europe. Il y a encore quelques mois
A/I: Vous n’êtes pas un peu sévère ici, au comité de parrainage politique de A.H.N. : Bien sûr que des nuances exis-
avec l’Europe ? l’IPEMED, quand nous parlions de tent. Je pense cependant que ce qu’il
droit à l’État de droit, les réactions y a de nouveau en Europe, ce sont les
A.H.N. : Non ! Vraiment pas. Nous de nos partenaires étaient sympa- indignés. Ils ont clairement marqué
avons vu apparaître l’idée, tout d’un thiques avec nous, mais sceptiques leur solidarité avec les populations
coup d’une solidarité active, qu’il fal- sur le fond. À peine si on nous ne di- du Sud. C’est un mouvement fonda-
lait mettre en place entre les deux sait pas « de quoi vous parlez, le dé- mental. Ce n’est pas pour rien que les
rives de la Méditerranée. L’Union veloppement signifie un État fort, si- Français ont très vite réagi en empê-
pour la Méditerranée, qui devait gnifie une dictature qui tient ses chant l’occupation de la place de la
donner corps à cette nécessaire so- populations frondeuses, notamment Bastille ; que les autorités espagnoles,
lidarité méditerranéenne s’est les islamistes et puis les Algériens qui n’ont pas très bien compris le
avérée, en réalité, être un dérivatif particulièrement ». Nous avons eu mouvement, ont fini par réagir avec
pour exclure la Turquie, puis pour es- des réunions avec des journalistes et brutalité. Ce n’est pas pour rien
sayer d’intégrer Israël. Pour que la quand nous expliquions la notion du qu’aux USA on n’en parle pas. Il y a
Turquie ne soit jamais un pays eu- droit à l’État de droit, à chaque fois une chape de plomb. En Israël on a
ropéen, pour qu’Israël devienne les journalistes nous disaient vous dû quand même en parler parce que
éventuellement un jour, membre de voyez bien que la Tunisie est un pays c’est tout de même 10 % de la popu-
l’Union européenne. bien géré, il a une belle classe moyen- lation quasiment qui est sortie. On a
ne. C'est-à-dire, ceux-là mêmes qui vu des drapeaux tunisiens et algériens
en principe auraient dû enquêter sur à Madrid mais qui n’étaient pas forcé-
A/I : Est-ce qu’on peut en déduire les blocages de ces sociétés, sont de- ment tenus par des Maghrébins.
par exemple que les révolutions en venus les propagandistes du statu
Tunisie et en Égypte sont aussi un quo. Et c’est là l’erreur de l’Europe.
peu le résultat de ce manque de so- Ne pas avoir compris que les besoins A/I : Les révolutions arabes sont par-
lidarité, parce que l’Europe n’a pas d’expression deviennent des besoins ties du Maghreb. Quelle est l’inci-

AFKAR/IDEES, automne 2011 13


entretien

Je ne crois pas
aux capacités
d’auto-réforme des
pouvoirs au Maghreb

dence qu’on peut projeter de cette A.H.N. : Je ne crois pas aux capacités ne rien changer conduit à des rup-
révolution démocratique pour l’inté- d’auto-réforme des pouvoirs au tures radicales, comme en Tunisie et
gration maghrébine ? Est-ce qu’elle Maghreb, y compris du pouvoir ma- en Egypte…
va libérer le projet maghrébin ou le rocain, qui a une apparence plus in-
retarder encore ? telligente et plus moderne dans le A.H.N. : Le problème au Maroc c’est
discours. Je ne les crois pas capables que la réforme est menée par des
: Retarder plus qu’il en est, ce
A.H .N . de se dépasser eux-mêmes et donc gens jeunes mais qui veulent perpé-
n’est pas possible. Parce qu’aucune de réduire une part du pouvoir qu’ils tuer un statu quo. Parce qu’ils vien-
économie maghrébine n’a été conçue ont maintenant. On voit bien, avec la nent d’arriver au pouvoir et parce
en fonction des autres économies. Ce réaction face aux indignados, que ce qu’ils ont tiré beaucoup de bénéfices.
n’est que discours. Et puis il y a une débat est déjà refusé en Europe, où il Ils sont très bons en matière de com-
fausse perception de la part des deux y a quand même des traditions de munication, dans la formalisation de
économies actuellement exporta- combat beaucoup plus élaborées que discours de natures différentes. Mais
trices – le Maroc et la Tunisie – que les nôtres. Chez-nous, c’est encore avec une volonté intrinsèque de ne
l’Algérie est aussi leur friche à eux, c’est pire. La solution marocaine est une pas modifier le système. Ils ont en ce-
leur Europe de l’Est à eux qui doit pou- solution soft, consistant à acheter du la l’appui de l’Espagne et de la Fran-
voir les enrichir tout en appauvrissant temps, de même que la solution algé- ce qui sont très favorables à la sé-
ces Algériens qui ne sont pas prêts à rienne achète également du temps, mantique, mais pas du tout au fond.
devenir une nation mature. Tout cela mais plus vulgairement par l’argent. En Algérie, nous sommes dans une
ce sont des faux calculs. Et la construc- Ce sont des solutions qui, en défini- situation différente. Le système est
tion maghrébine ne peut pas se faire tive, n’achèteront rien. Les manipu- détenu par des gens qui sont très âgés
parce que les régimes ont été lations à l’intérieur de la Tunisie vi- et qui remettent en cause la capacité
construits sur la base d’opposition. sent à décourager les populations de de reproduction du système. Les
Cela ne veut pas dire que ce soit une refaire la même chose. Cela a été le jeunes de l’intérieur du système ne
opposition fondamentale. C’est une cas en Algérie pendant la transition sont pas des héritiers. Nous avons af-
opposition factice, entretenue en per- démocratique de la fin des années faire à une armée populaire. C’est un
manence pour justifier les régimes. quatre-vingts. La différence entre système qui n’a jamais su engendrer
L’Algérie est l’ennemie intime du Ma- 1988 et 2011, c’est que la circulation d’héritiers. Quand on n’est pas ca-
roc et le Maroc l’ennemi intime de de l’information est tellement plus pables de se reproduire c’est que la
l’Algérie. Est-ce qu’il y a vraiment une rapide et que le monde est dans une biologie pose problèmes. Or, c’est le
volonté d’en découdre des deux ré- phase de changement. Avant, les gens cas. Ils ne se sont reproduits ni sur le
gimes ? Moi je ne le crois pas. Je crois voulaient le statu quo quel que soit plan de gêne ni sur le plan de la ré-
qu’il y a une espèce d’alliance objec- le discours officiel : laisser faire l’expé- gion et de la tribu. Par contre, il y a eu
tive qui justifie l’état du monde. rience du FIS, ça c’était du discours. l’émergence d’une autre élite qui as-
Aujourd’hui nous ne sommes plus pire au changement. Quand un systè-
dans le statu quo . Nous sommes me montre à ce point qu’il est inca-
A/I : Cette distorsion entre pouvoir dans un monde qui évolue trop vite pable de se réformer, qu’il est
apparent et pouvoir réel qui existe où la puissance chinoise monte plus incapable d’accepter des solutions
ailleurs dans le monde peut donc être rapidement que prévu et le déclin de techniques qui sont proposées de
mise à nu par des mouvements com- l’Amérique est malheureusement l’intérieur, ceux qui viennent derriè-
me les indignados. Pourrait-on au plus rapide que prévu. re sont obligés de pousser au chan-
Maghreb, envisager que les pouvoirs gement. Là, évidemment, il y a deux
qui ne rendent pas des comptes poli- possibilités : soit le chaos, soit une
tiques – le Palais au Maroc, l’armée A/I : On est peut-être d’accord pour évolution dure mais qui reste quand
en Algérie – renoncent à leur tutelle dire que la capacité d’auto-réforme même une évolution à l’intérieur du
sur le pouvoir apparent sous l’effet des régimes en place est faible parce système. Il faut travailler sur cette ma-
dissuasif des révolutions arabes ? qu’il y a la peur du changement. Mais trice. Personne ne désire le chaos. ■

14 AFKAR/IDEES, automne 2011