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LE DRAME ROMANTIQUE

(référence bibliographique : Anne Ubersfeld Le drame romantique Belin Sup, 1993)


« De nouvelles institutions sont incompatibles avec une littérature ancienne » Nodier 1818
Le théâtre se veut en prise sur son époque, les romantiques souhaitent qu'il reflète les changements
dans la politique et les mentalités provoqués par la Révolution de 1789 et l'Empire. « La révolution
littéraire se fonde sur la présence de l'Histoire » (Anne Ubersfeld) : il s'agit de manifester la
transformation actuelle de la société en racontant des moments décisifs du passé.
« S'il y avait un homme aujourd'hui qui pût réaliser le drame comme nous le comprenons, ce drame
(…) serait le passé ressuscité au profit du présent ; ce serait l'histoire que nos pères ont faite
confrontée avec l'histoire que nous faisons. » Hugo – préface de Marie Tudor
Le drame romantique envisage donc de « montrer l'histoire comme totalité d'un peuple, d'une
époque et d'une société. Mais il est aussi vrai de le voir comme l'expression d'une individualité
forte. Le romantisme a partie liée avec la vague d'individualisme qui traverse le siècle à travers
toute l'Europe (…) Après Rousseau, voici venir le temps du moi, du héros qui, placé au centre d'un
récit, s'affirme comme sujet d'une conscience et d'une action. » (Ubersfeld)

Stendhal Racine et Shakespeare 1823


La nouvelle esthétique théâtrale veut rejeter les conventions jugées périmées et sclérosantes du
théâtre classique du XVIIe siècle (Corneille, Racine, Molière) et se réfère avec admiration à
Shakespeare qui a tracé de grandes fresques historiques, qui a mêlé le comique au tragique, qui a
conçu un théâtre s'adressant à toutes les classes sociales, de l'aristocratie au peuple.

Victor Hugo a véritablement lancé le drame romantique grâce à la « bataille » qu'a déclenchée la
représentation d'Hernani en 1830. Mais il a écrit déjà avant cette pièce des drames romantiques. Il
en a surtout défini brillamment les principes dans la préface de son drame Cromwell.
Préface de Cromwell 1827
Critique du théâtre classique - Contre les bienséances
Nous ne voyons sur le théâtre que les coudes de l’action ; les mains sont ailleurs. Au lieu de scènes,
nous avons des récits ; au lieu de tableaux, des descriptions. De graves personnages, placés comme
le chœur antique entre le drame et nous, viennent nous raconter ce qui se fait dans le temple, dans le
palais, sur la place publique, si bien que nous sommes souvent tentés de leur crier : « Vraiment ?
mais conduisez-nous donc là-bas ! on doit bien s’y amuser, cela doit être beau à voir ! »
Contre les unités
Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les routiniers prétendent appuyer leur règle des unités sur la
vraisemblance tandis que c’est précisément le réel qui la tue. Quoi de plus invraisemblable, de plus
absurde en effet que ce vestibule, ce péristyle, cette antichambre, lieu banal où nos tragédies ont la
complaisance de venir se dérouler, où arrivent, on ne sait comment, les conspirateurs pour déclamer
contre le tyran, le tyran pour déclamer contre les conspirateurs, chacun à leur tour. Où a-t-on vu
vestibule ou péristyle de la sorte ? quoi de plus contraire (…) à la vraisemblance ? (…) L’unité de
temps n’est pas plus solide que l’unité de lieu. L’action, encadrée de force dans les vingt-quatre
heures, est aussi ridicule qu’encadrée dans le vestibule. Toute action a sa durée propre comme son
lieu particulier. Verser la même dose de temps à tous les événements ! (…) on rirait d’un cordonnier
qui voudrait mettre le même soulier à tous les pieds. Croiser l’unité de temps à l’unité de lieu
comme les barreaux d’une cage et y faire pédantesquement entrer, de par Aristote, tous ces faits,
tous ces peuples, toutes ces figures que la providence déroule à si grandes masses dans la réalité,
c’est mutiler hommes et choses, c’est faire grimacer l’histoire ! (…) Ce n’est pas trop d’une soirée
entière pour dérouler un peu largement tout un homme d’élite, toute une période de crise.
Le mélange des genres
La muse moderne sentira que tout dans la création n’est pas humainement beau, que le laid y existe
à côté du beau, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l’ombre avec la lumière. Elle
se demandera (…) si c’est à l’homme à rectifier Dieu, si une nature mutilée en sera plus belle, (…)
si enfin c’est le moyen d’être harmonieux que d’être incomplet. (…) Le sublime sur le sublime
produit malaisément un contraste et l’on a besoin de se reposer de tout, même du beau. Il semble au
contraire que le grotesque soit un temps d’arrêt, un terme de comparaison, un point de départ d’où
l’on s’élève vers le beau avec une perception plus fraîche. (…) Le drame, c’est le grotesque avec le
sublime, l’âme sous le corps, c’est une tragédie sous une comédie. (…) La scène romantique ferait
un mets piquant, varié, savoureux, de ce qui sur le théâtre classique, est une médecine divisée en
deux pilules.
Le style du drame
Nous voudrions un vers libre, franc, loyal, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sans
recherche, passant d’une naturelle allure de la comédie à la tragédie, du sublime au grotesque, tout à
tour positif et poétique, (…) profond et soudain, large et vrai.
Vigny Lettre à Lord*** 1829
La scène moderne s'ouvrira-t-elle ou non à une tragédie moderne produisant
− dans sa conception, un tableau large de la vie au lieu du tableau resserré de la catastrophe
d'une intrigue
− dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles sans drame mêlées à
des scènes comiques et tragiques
− dans son exécution, un style familier, comique, tragique, parfois épique ?

Quelques dates
1823 Stendhal Racine et Shakespeare
1827 Hugo Cromwell et sa préface (6000 vers, pièce injouable en l'état)
1829 Février succès de Henri III et sa cour de Dumas, « aurore du théâtre romantique »,
Juin Hugo Marion de Lorme censurée ; Vigny Lettre à Lord*** texte théorique figurant
en préface au More de Venise, traduction de l'Othello de Shakespeare
1830 Hugo Hernani et sa bataille ; La nuit vénitienne de Musset, échec qui le fait renoncer à
toute tentative de représentation
1831 Dumas Antony ; Hugo Marion de Lorme
1832 Dumas La Tour de Nesle, Hugo Le Roi s'amuse
1833 Hugo Lucrèce Borgia, Marie Tudor
1834 Musset Un spectacle dans un fauteuil : Lorenzaccio
1835 Vigny Chatterton
1836 Dumas Kean
1838 Hugo Ruy Blas
1843 Hugo Les Burgraves

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