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Fragments pirates

Cyril Arnaud
*
D’un labyrinthe, nous cherchons à sortir à tout prix
De là : l’existence est le contraire d’un labyrinthe
Mais qu’est-ce que le contraire d’un labyrinthe ?

*
Lorsque le premier philosophe
Rencontra le dernier sage :
Qu’ont-ils pu se dire ?
Car alors, chacun parlait dans une tonalité différente
L’un en majeur, l’autre en mineur…

*
Le livre idéal

De la pensée à l’amour
D’un saut
Ou plutôt d’une promenade :
Traverser un jardin

*
Aux confins de la philosophie et de la poésie
C’est là Terra Incognita
Que tous visent
Mais se refuse
*
Comme l’océan abandonne derrière lui
En se retirant, quelques débris çà et là
Ils nous laissèrent quelques fragments de théorie
En cet ultime adieu

*
Vérité
Dans les plis et replis
De la complexité
Mais sublime
Dans l’azur de la simplicité

*
Du crépuscule,
La nuit tiendra-t-elle les promesses ?
Tel était le souci d’Héraclite l’obscur
Scrutant l'ombre

*
Pensée profonde : un départ d’incendie auprès d’une source amicale
*
Si la flèche n'a jamais pu traverser l'espace pour atteindre la cible,
Zénon a trouvé lui le moyen de traverser le temps

*
Qu’est-ce que philosopher ?
Ramener le connu à l’inconnu

*
C'est la guerre
Et non la philosophie
Qui enseigna au jeune hoplite Socrate :
Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien

*
Socrate n'a rien écrit
En réalité il s'essaya à l'exercice
Mais cette fois c'est lui qui fut objet d'ironie
S’attirant les rires de l’un de ses disciples
Le jeune Platon
*
C'est sur le doute dissolvant que s'édifie la pensée

*
Lorsque le philosophe sort de la caverne,
Déçu, préfère y retourner

*
Les élèves de l'Académie
Faisaient parfois l'école buissonnière
Pour aller conter fleurette
Au Jardin d'Epicure

*
Platon confiant à ce disciple
Le soin de brûler les ouvrages de son rival Démocrite
Inventa pour lui ce métier encore inédit :
Tueur à gages de livres !

*
Seuls deux penseurs se confrontèrent réellement à la matière :
Diogène, chaque nuit, contre le bois dur de son tonneau
Et Empédocle, qui ne nous en laissa qu’une sandale
*
L'intelligence d'Aristote était telle, qu'elle mena à la suprême bêtise
Aristoteles dixit

*
La pensée apparaît précisément
Dans toute conclusion qui dépasse infiniment
Le simple produit de ses prémisses

*
Des grands métaphysiciens,
On fit de belles statues de marbre

*
Dans la sérénité
L’émotion ne disparaît pas
Mais trouve la paix :
La mort est pleurée comme belle musique
Et non plus comme cauchemar

Le stoïcien n’est pas pierre mais arbre au vent


*
Quand la sérénité devient
Tonalité fondamentale d’une âme
C’est en elle à présent
Qu’aurore se lève

*
Un déterministe : « les mêmes causes produisent les mêmes effets »
A la suite d'une plaisanterie,
Un rire inextinguible le mena
Jusqu'à la tombe

*
En mathématique,
Le droit de sortir du silence
Se conquiert de haute lutte

*
Un beau jour, il laissa choir
Le manteau ample aux mille plis
Dans lequel il se drapait

Alors il disparut du monde


Comme figure pratique satisfaisante
Pour la seule théorie
*
Tous pensent
Donc tous errent

Et pour cela
Certains ont besoin d’une méthode
Comme les vieillards d’une béquille
Ou les enfants d’un encouragement

*
D’hypothèse en hypothèse
Il devient lui-même hypothétique
Ce pourquoi il recherche un fondement

*
Il déduisit Dieu du concept de perfection
Pouvait-il le déduire de celui d’amour ?
Vertige

*
Dans le meilleur des mondes possibles
Ne peut exister un livre plaidant la cause de Dieu
*
Métaphysique et nihilisme
Dévalent le torrent de la même source :
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

*
Monstre théorique
Sans s'inquiéter du scandale,
Cet animal-machine broutait soigneusement
Un joli petit coin de nature naturée
Avalant pêle-mêle
Substance et accidents

*
Jamais il ne partit en voyage
Parce qu'il savait que l'espace
N'est qu’une forme a priori
De la sensibilité

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L'éthique reste un genre de calcul
*
Le plus intéressant dans un système philosophique :
Ce point précis où suite à une contradiction interne, il s’effondre sur lui-même
Et devient comme un trou noir, qui aspire et lui-même, et les autres doctrines,
Et le monde tout entier

*
Lorsqu’il eut l’intuition du grand Tout, un frisson de mort le parcourut :
Il comprit qu’il devrait devenir encyclopédiste
Mais personne ne lit une encyclopédie, vite oubliée au fond d’une bibliothèque
Ce qu’il entrevit, c’est son propre dépassement par l’ennui
Ce pourquoi il fit de sa première œuvre une odyssée
Avant de s’incliner devant son destin

*
Il eut soudain l'intuition
De l'Eternel Retour du même
Et rien ne fut jamais plus comme avant

*
Depuis que l’homme est devenu
Maître et possesseur de la nature
Il ne peut plus même se baigner dans le fleuve
*
Pour réfuter définitivement le devenir
Et établir la permanence de l’être,
L'homme conçut le plastique

*
Il conçut un jour l’idée d’un grand livre collaboratif
Que chacun pourrait venir rédiger
Et modifier à sa convenance, selon ses propres goûts subjectifs
Ainsi commença la Troisième Guerre Mondiale

*
Tendresse peut aussi prendre forme de bibliothèque

*
Quelques brumes légères
À la surface d’une âme
Suffisent à en cacher tout le paysage

*
Un simple nœud dans le langage
Et une pensée survient
*
Un visage amoureux devient transparent
Tu y liras même ton avenir

*
Nulle ride sur ce lac de montagne
Et pourtant, à chaque instant,
Mille possibilités

*
D’un être, la valeur
Résiste à la mort elle-même
Quand tout le reste s’incline

*
L’enfant est la démesure de toute chose

*
Dans l'action
Sombrent tant de possibilités
Qu'elle est une forme d'impuissance
*
L’être en errance
Ne peut ni fuir, ni se perdre, ni se cacher
Car tout cela suppose au moins
Que prime une direction

*
Enfant, il se roulait dans la boue,
A présent dans la fange
Et bientôt, poussière

*
Philosophie
Une curieuse façon de chercher son chemin,
Une errance originale :
Voilà ce que le philosophe peut nous offrir

*
Sur la tombe d’un nihiliste :
J'ai voulu rentrer dans l'Histoire
Et ce fut une histoire drôle

*
Le nomade pense adoucir l'errance
En allant dans son sens
*
Le pirate en philosophie vit dans le plaisir
Mais sait éviter les tentations de la chaire

*
Nulle gamme en philosophie

*
Un livre est ce curieux objet
Qui réfute le principe de conservation de l'énergie

*
De la sagesse, l’érudition a espoir
Et parcourt l’histoire de la philosophie
Comme promesse
Mais le collectionneur de tableaux n’est pas peintre

*
Au fond, bibliothèque est juxtaposition insensée
De fragments lointains

*
Il défia la mort d’un sourire
Elle le rendit éternel
*
Des premiers babils, aux chants funèbres :
Quelques mesures seulement

*
Le séducteur
Maître en herméneutique
Sait ce que peut le corps

Avec malice, il use de rhétorique :


De la meilleure logique
Ne se déduit aucun baiser

*
La chaîne des causes et des effets
Parfois s'emberlificote
En événements

*
Elle est brève,
Cette parole du sage
Qui fit vaciller en son temps
Logique, langage et pensée même :
"Je mens"
*
Le corps nu,
Sans grimace, ni fou rire, ni visage...
L'objet du désir : la suprême abstraction
Qui séduit même de dos

*
Une tortue qui fait la course
Un âne suspendu entre deux causes égales
Une montagne dont on retire quelques cailloux :
Ainsi songe le philosophe

*
A toute extase s'oppose une extase égale
D’où la course virevoltante du papillon

*
Le livre total de ton existence est anonyme

*
Tu ne renaîtras pas de tes cendres
Mais peux faire
Beau feu de joie
*
Hasard
Libère l’effet de la cause
Et laisse les choses
Voleter de-ci de-là
Au petit bonheur

*
Plutôt fleurir, que fructifier

*
Jadis les hommes scrutaient le firmament
Consultant le plus lointain pour trouver leur chemin proche
Pensant que l’espace lui-même donnait la solution de l’errance
Et celui-ci leur répondait
En quelques formes biscornues

*
« Désirer c'est persévérer dans son être »
Dixit la colonne d'un temple en ruine
Que même les dieux ont déserté
*
Le père de la philosophie
Ne serait-il pas plutôt le Sphynx,
Aux terribles énigmes ?

*
L'histoire de la philosophie : de l'énigme, vers la question

*
Il dévora les livres
Jusqu’à ce qu’il ait tout lu
Alors il dévora les hommes
Et devint Sphynx

*
Toute musique est d’abord réponse
Ce qui la rend si apaisante
Même dans la furie des cymbales

Réponse à l’une des énigmes du Sphynx :


« Sauras-tu donner note à la lumière ? »
*
Dans la rencontre,
Tu sondes l’abîme qui te sépare
Puis fais un pas

*
Un météore traverse mon ciel