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Article original

Psychol NeuroPsychiatr Vieil 2009 ; 7 (2) : 131-40

Favoriser le maintien des apprentissages


et la réalisation à long terme d’activités
significatives de loisirs dans le contexte
d’une démence de type Alzheimer en début
d’évolution : une étude de cas
Long-term effect of a cognitive intervention
on learning and participation in a significant
leisure activity in early dementia of Alzheimer
type: a case study

Résumé. La démence de type Alzheimer (DTA) se caractérise souvent, dans les premiers
VÉRONIQUE PROVENCHER
stades, par l’abandon d’activités significatives de loisirs (ASL) qui est susceptible d’affecter
NATHALIE BIER
à long terme la qualité de vie des personnes qui en sont atteintes et celle de leurs aidants.
THÉRÈSE AUDET Une étude antérieure a permis à une dame atteinte de démence de reprendre deux ASL
LISE GAGNON (écouter de la musique et prier en groupe) après l’apprentissage de tâches spécifiques
(par exemple : utiliser une radiocassette, reconnaı̂tre la signification d’une sonnerie).
Centre de recherche La présente étude vise à explorer l’effet à long terme de cette intervention sur le maintien
sur le vieillissement, de ces apprentissages et sur la capacité à poursuivre ces ASL spontanément dans sa vie
Institut universitaire quotidienne. Le maintien des apprentissages et la réalisation spontanée des ASL ont res-
de gériatrie de Sherbrooke,
pectivement été mesurés par le biais d’observations et d’appels à l’aidant, au cours des 9
Université de Sherbrooke,
Canada
à 15 mois qui ont suivi la fin de l’intervention. Neuf mois après l’intervention, la partici-
<Veronique. pante n’écoutait plus de musique, mais se rendait toujours à la prière en groupe au son
Provencher@USherbrooke. d’une horloge préprogrammée. La réalisation spontanée et à long terme d’ASL ayant fait
ca> préalablement l’objet d’un apprentissage (utilisation d’une sonnerie) s’avère ainsi possible
et profitable pour la personne atteinte de démence dégénérative.
Tirés à part :
Mots clés : démence de type Alzheimer, intervention cognitive, apprentissage, activités
V. Provencher
de la vie quotidienne, effets à long terme

Abstract. Decreased ability to accomplish significant leisure activities often occurs in early sta-
ges of dementia of Alzheimer type (DAT). As a long term effect, it may eventually affect the qua-
lity of life of the patient as well as that of the caregiver’s. In a previous study, a woman with
early DAT (77 years old, MMSE: 24/30) improved her participation in 2 leisure activities (liste-
ning to music and praying in a group) following the learning of a few tasks (e.g. using a radio
cassette, remembering the significance of an pre-programmed ring) as a result of a cognitive
intervention. The present study presents the long term effect of this intervention on the reten-
tion of the learned tasks and on spontaneous participation in both leisure activities of her daily
living. Measures of tasks’ learning and spontaneous participation in activities have been obtai-
ned through direct observation (ex: ability to use the tasks learned without assistance) and
telephone conversations with the caregiver. The measures were taken 9 to 15 months post-
intervention. Nine months after the end of the intervention, the participant could no longer use
the radio cassette, but was able to remember the significance of the pre-programmed ring.
doi: 10.1684/pnv.2009.0166

Similarly, she stopped listening to music, but still attended her prayer group. The intervention
appears to maintain participation in a leisure activity for several months in a patient with early
DAT, in spite of expected functional decline. This functional impact can be achieved through
retention of specific learned tasks as well as by strong external cues (daily pre-programmed
ring), and can increase the quality of life for patients with DAT.
Key words: dementia of Alzheimer type, cognitive intervention, learning, activity of daily
living, long term effect

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V. Provencher, et al.

L
es premiers stades de la démence de type Peu d’études [15, 16] ont cherché à documenter le
Alzheimer (DTA) sont caractérisés par une maintien à long terme de certains apprentissages sus-
diminution de la capacité à réaliser certaines ceptibles de contribuer à la réalisation d’ASL auprès de
activités de loisirs [1]. Or, la participation à ce type d’ac- personnes atteintes de démence. L’étude de Bird [15] a
tivités joue un rôle déterminant dans la préservation de été conduite auprès d’un homme présentant une
l’estime de soi et de l’identité personnelle [2]. Ainsi, démence vasculaire, chez lequel l’anxiété liée à la
pour permettre aux personnes atteintes de DTA de crainte de la survenue d’une incontinence limitait sa
poursuivre leurs activités de loisirs, l’aide d’un proche participation à des activités sociales ou de loisirs.
se révèle souvent nécessaire [3-5]. Cette aide offerte par L’intervention lui a permis d’apprendre à associer la
le proche peut toutefois avoir pour effet de restreindre sonnerie d’une horloge préprogrammée à l’action de
le temps consacré à ses propres loisirs [4, 6], d’alimen- se rendre à la toilette. En contribuant à une diminution
ter les tensions matrimoniales [3, 7] et de prédisposer des fréquentations excessives à la toilette, ces appren-
ainsi à une augmentation de son fardeau [7, 8]. Il appa- tissages lui ont permis de réduire son niveau d’anxiété
raı̂t pertinent de développer une intervention qui, en et de fréquenter un centre de jour. Selon son aidante, la
permettant à une personne atteinte de DTA en début sonnerie était toujours utilisée un an plus tard, malgré
d’évolution de poursuivre par elle-même une activité l’assistance requise pour sa programmation. Clare et al.
significative de loisir (ASL) pendant plusieurs mois, [16] ont également montré le maintien à long terme de
pourrait contribuer à l’amélioration de sa qualité de nouveaux apprentissages chez un homme atteint de
vie et de celle de son aidant [9]. Cette capacité à pour- DTA, dont le sentiment de gêne causé par la difficulté
suivre la réalisation d’ASL est importante du fait que les à se rappeler le nom des membres de son club social
personnes atteintes de DTA demeurent pendant bon l’amenait à s’y rendre moins fréquemment. Le partici-
nombre d’années à domicile [10]. pant est parvenu à apprendre et à retenir ces noms pen-
La possibilité de poursuivre une ASL peut paraı̂tre, dant plus de deux ans après l’arrêt de l’intervention,
aux premiers abords, incompatible avec le caractère évo- malgré une légère diminution de sa performance au
lutif de la DTA. En effet, les capacités fonctionnelles de cours de la dernière année. Ces deux études ne préci-
personnes atteintes à un stade léger ou modéré connaı̂- sent toutefois pas si le maintien des apprentissages a
traient un déclin significatif sur une période de 6 mois amené ces personnes à poursuivre par elles-mêmes
[11]. Ces personnes disposent cependant de capacités certaines ASL à plus long terme.
préservées qui pourraient être mises à profit afin d’assu- Ainsi, si un maintien à long terme des apprentissa-
rer la poursuite d’ASL pendant plusieurs mois. Beatty et ges a été observé dans la démence vasculaire et dans
al. [12, 13] ont ainsi montré que certains patients sont en les stades précoces de la maladie, aucune étude, à
mesure de poursuivre, même à un stade avancé de la notre connaissance, n’a rapporté de tels résultats à un
maladie, certaines ASL en lien avec le maintien d’habile- stade plus avancé (léger à modéré) de la maladie.
tés procédurales, telles que jouer du piano ou du trom- De plus, l’impact de ces apprentissages sur la capacité
bone. D’autre part, certaines études révèlent que l’on de la personne à réaliser spontanément (i.e. par elle-
peut apprendre à des personnes atteintes de DTA en même, sans l’aide d’un proche) une ASL pendant plu-
début d’évolution de nouvelles informations utiles à la sieurs mois s’avère peu documenté dans un contexte
réalisation d’ASL et ce, par le biais de méthodes mettant de démence dégénérative. Enfin, bien qu’on anticipe
à profit leurs capacités mnésiques préservées (voir Van que la poursuite d’une ASL puisse agir positivement
der Linden [14] pour une revue exhaustive). Parmi ces sur la participation à d’autres ASL et sur le fardeau de
études, celle d’Adam et al. [9] rapporte que le réappren- l’aidant, ces effets ont rarement été évalués.
tissage du tricot a permis à une femme présentant une L’objectif principal de la présente étude était donc de
DTA en début d’évolution de reprendre cette ASL vérifier si les apprentissages associés à deux activités
(tricoter) dans sa vie quotidienne. La reprise de l’ASL significatives de loisirs (ASL) pouvaient être maintenus
(2 heures/jour) a permis une atténuation des symptômes dans le temps et s’ils pouvaient mener à la réalisation
dépressifs et de l’apathie qui s’est traduite par une parti- spontanée de ces ASL chez une patiente atteinte de
cipation accrue à des activités sociales. De plus, une DTA en début d’évolution. De plus, l’étude comportait
diminution du fardeau de l’aidant a été observée suite à deux objectifs secondaires : documenter l’impact d’une
l’intervention. Le décès de la patiente n’a toutefois pas telle intervention sur la reprise d’autres ASL que celles
permis d’évaluer si cet apprentissage pouvait être main- ayant fait l’objet d’un apprentissage spécifique ainsi
tenu dans les mois qui ont suivi le réapprentissage. que sur le fardeau de l’aidant.

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Maintien des apprentissages dans la DTA

Méthodologie messe), mais toujours accompagnée de son conjoint.


Celui-ci affirmait éprouver une certaine culpabilité de
Présentation de la participante se rendre à ses propres activités de loisirs, craignant
que son épouse, laissée seule à la maison, ne s’ennuie.
Cette étude de cas a été conduite auprès d’une Selon son époux, elle passait de longues heures à se
femme âgée de 77 ans, identifiée par les initiales MD, bercer, « tendant à ne rien faire à moins qu’on ne lui
vivant avec son époux octogénaire. Ancienne ména- dise quoi faire ». Quant à MD, elle se disait satisfaite
gère, MD avait emménagé, au cours de l’année précé- du niveau de réalisation de la plupart de ses activités,
dente, au sein d’une résidence pour personnes âgées mais elle admettait néanmoins qu’elle aimerait sortir
offrant divers services (cafétéria, chapelle). Le diagnos- plus fréquemment de son appartement afin de connaı̂-
tic de DTA probable [17] avait été porté trois ans tre son voisinage et de renouer avec ses anciens loisirs
auparavant (décembre 2002) sur la base d’évaluations d’intérêt. Le discours de MD témoignait toutefois d’une
cliniques gériatriques et neuropsychologiques, et les conscience partielle de ses capacités fonctionnelles.
données de l’imagerie cérébrale. L’étude s’est déroulée en deux phases. Dans le
Le profil neuropsychologique de MD a été établi par cadre de la première phase, une intervention basée
l’administration d’une batterie de tests destinée à éva- sur l’utilisation de diverses méthodes d’apprentissage
luer l’état des principales composantes cognitives. Bien a permis à MD de réaliser par elle-même 2 activités
que MD aie initialement obtenu un score de 24/30 au significatives de loisirs (ASL) après l’apprentissage de
MMSE [18], les résultats obtenus dans les épreuves tâches spécifiques de la vie quotidienne. Nous présen-
neuropsychologiques, par comparaison avec les tons brièvement cette première phase dans la section
valeurs normatives associées à son âge et à son niveau suivante, mais le lecteur en trouvera une description
de scolarité (8e année, correspondant dans le système détaillée dans l’article de Bier et al. [24]. Nous présen-
québécois à la complétion des études de niveau pri- tons ensuite la deuxième phase de l’étude qui fait l’ob-
maire et à une année de niveau secondaire), ont révélé
jet du présent article.
des déficits importants sur le plan de la mémoire épiso-
dique (procédure de rappel libre - rappel indicé 16 items
Rappel de la phase I de l’étude
[19] : < 1,65 écart type pour le rappel libre immédiat et
(février 2005 à juillet 2005)
différé) et des lacunes notables sur le plan des fonc-
tions exécutives (déficit de la flexibilité au Trail making Les activités ciblées par l’intervention ont cherché,
test, partie B [20] : <10e centile). MD présentait, par ail- dans le cadre de la phase I de l’étude, à favoriser la
leurs, une préservation des habiletés langagières et reprise de loisirs. Deux activités significatives ont
visuoconstructives, d’après les résultats obtenus aux été sélectionnées avec l’aide de MD et de son
sous-tests de l’échelle de Mattis [21]. A la fin de l’inter- époux : réécouter de la musique (chants religieux popu-
vention, le profil cognitif de MD ne présentait pas de laires) et réciter le chapelet en groupe.
différence notable avec le bilan initial, sinon qu’une En ce qui concerne la première activité (Écouter de
accentuation des déficits sur le plan des fonctions exé- la musique), trois hypothèses pouvaient être formulées
cutives (ralentissement de sa vitesse d’exécution au pour expliquer son abandon : 1) ses difficultés à utiliser
Trail making test – partie A) et de la mémoire séman- la radiocassette ; 2) sa crainte que la voisine ne soit
tique évaluée par le Pyramids and palm trees test [22]. incommodée par le son de la musique, l’appareil étant
Ces résultats sont conformes aux critères d’une DTA en initialement localisé contre le mur adjacent de son
début d’évolution [23]. appartement ; 3) la possibilité qu’elle ne pense pas
Sur le plan fonctionnel, l’évolution de la maladie d’elle-même à écouter de la musique. L’intervention a
s’est notamment traduite par une diminution des acti- ainsi consisté à déplacer la radiocassette dans un autre
vités de loisirs. Lorsqu’elle demeurait dans son coin de la pièce, à apposer une photographie du chan-
ancienne maison, MD avait l’habitude de chanter et teur sur le mur, à faire apprendre à MD : 1- à utiliser une
d’écouter de la musique pendant plusieurs heures, radiocassette ; 2- que la musique ne dérangeait pas la
généralement en l’absence de son mari. De plus, elle voisine ; 3- à reconnaı̂tre la signification de la photogra-
se rendait fréquemment à l’église. Ces activités de loi- phie et à poser le geste de mettre de la musique. MD est
sirs auraient été abandonnées depuis près d’un an. En parvenue, au terme de l’intervention, à réaliser ces
conséquence, au moment de l’étude, MD ne sortait pra- apprentissages et à les maintenir au cours des 12 semai-
tiquement plus de son appartement. Elle participait à nes suivantes. Cette première intervention lui a ainsi
quelques activités offertes à sa résidence (bingo, permis de réécouter sporadiquement de la musique

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V. Provencher, et al.

dans sa vie quotidienne, soit à 3 reprises au cours des lué. Concrètement, l’expérimentateur demandait à MD :
3 mois consacrés à l’intervention. « Pourquoi écouter [de la musique] ne dérange pas la
En ce qui concerne la seconde activité (Réciter le voisine ? » « Pourquoi a-t-on mis une photo de ce chan-
chapelet en groupe), MD devait connaı̂tre le moment teur sur le mur ? ». L’expérimentateur évaluait si MD
(tous les soirs à 18 heures) et le lieu (dans une salle parvenait à offrir la bonne réponse (« Parce que le son
située au bout du couloir) où se déroulait l’activité afin n’est pas fort et que le mur est loin » et « Pour me faire
d’y participer. L’intervention a ainsi consisté à implan- penser à écouter de la musique »). Trois mesures éva-
ter une horloge préprogrammée à domicile, à suspen- luant le maintien des apprentissages relatifs à l’utilisa-
dre le chapelet près de ses clés et à faire apprendre à tion de la radiocassette et aux stratégies incitatives à
MD : 1- la signification de la sonnerie ; 2- l’action de l’écoute de la musique ont été effectuées.
prendre son chapelet et de se diriger vers la sortie ; 3- Afin de connaı̂tre si les apprentissages réalisés ame-
le trajet pour se rendre à la salle de chapelet. MD est naient MD à écouter spontanément de la musique dans
parvenue, au terme de l’intervention et au cours des sa vie quotidienne, des appels téléphoniques ont été
6 semaines suivantes, à se rendre par elle-même à la effectués auprès de l’aidant (2 mesures). L’écoute spon-
salle de chapelet au son de l’horloge préprogrammée. tanée de la musique à long terme a également été éva-
Cette seconde intervention a permis à MD de réciter luée après 12 et 15 mois.
régulièrement le chapelet en groupe, soit à raison de
• 2e ASL : Récitation du chapelet en groupe
deux à trois fois par semaine au cours de cette période
Le maintien des apprentissages associés à la récita-
(voir Bier et al. [24] et Provencher et al. [25] pour une
tion du chapelet a été évalué 9 et 12 mois après l’arrêt de
description détaillée).
l’intervention. Cette évaluation consistait d’abord à véri-
fier si MD parvenait, au son de l’horloge à : 1) reconnaı̂-
Phase II de l’étude (août 2005 à août 2006) tre la signification de la sonnerie, poser l’action de pren-
• Maintien des apprentissages et réalisation dre son chapelet et se diriger vers la sortie ; 2) réaliser
spontanée des 2 ASL les quatre étapes nécessaires au trajet pour se rendre à
Cette seconde phase de l’étude visait principalement la salle de chapelet (sortir de l’appartement ; tourner à
à évaluer si les apprentissages associés aux deux ASL droite ; se rendre au bout du couloir ; tourner à droite).
s’étaient maintenus dans le temps et s’ils avaient mené Concrètement, lorsque la sonnerie retentissait à 17h45,
à la réalisation spontanée de ces ASL à long terme. l’expérimentateur notait si MD pouvait associer la son-
nerie à l’heure et à l’action de se diriger vers la salle de
• 1re ASL : Écoute de la musique
chapelet, puis si elle réalisait le trajet. Cette dernière per-
Le maintien des apprentissages associés à l’écoute
formance était évaluée par la proportion d’étapes réus-
de la musique a été évalué 12 et 15 mois après l’arrêt
sies. Une étape était considérée comme n’étant pas
de l’intervention. Cette évaluation consistait d’abord à
réussie si MD commettait une erreur (i.e. une mauvaise
vérifier si MD parvenait à réaliser les 16 étapes nécessai-
direction, une hésitation excédant plus de 5 secondes).
res à l’utilisation de la radiocassette (localiser la radio-
L’expérimentateur notait également si MD avait pris son
cassette, repérer la cassette… déposer la cassette sur la
chapelet et si elle avait récité la neuvaine au sein du
table). Concrètement, après avoir demandé à MD de
groupe. Trois mesures évaluant le maintien des appren-
mettre de la musique, l’expérimentateur évaluait : 1) la
tissages relatifs à la signification de la sonnerie et à la
performance de la tâche, déterminée par la proportion
réalisation du trajet ont été effectuées.
d’étapes réussies. Une étape était considérée comme
Afin de connaı̂tre si les apprentissages réalisés ont
n’étant pas réussie si MD commettait une erreur (i.e.
amené MD à participer spontanément à l’activité de
une omission, une répétition, une hésitation ou un
récitation du chapelet dans sa vie quotidienne, des
tâtonnement excédant plus de 10 secondes) ; 2) si MD
appels téléphoniques ont été effectués auprès de l’ai-
pouvait utiliser la radiocassette seule, sans aide verbale
dant (2 mesures). La récitation spontanée du chapelet
ou physique. Il est à noter que les erreurs entravant la
à long terme a également été évaluée 9 et 12 mois
complétion de la tâche ou générant un niveau de frus-
après l’intervention.
tration et d’anxiété excessive justifiaient une interven-
tion de l’expérimentateur. Dans un deuxième temps, le • Reprise d’autres ASL et fardeau de l’aidant
rappel des deux stratégies incitatives à l’écoute de la Cette seconde phase de l’étude visait également,
musique (atténuation de la peur de déranger la voisine, mais de façon complémentaire, à évaluer l’impact de
signification de la photographie du chanteur) a été éva- l’intervention sur la reprise d’autres ASL ainsi que sur

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Maintien des apprentissages dans la DTA

le fardeau de l’aidant. Ainsi, au cours d’une dernière d’étapes réussies, était de 78 % après 12 mois et de 50 %
entrevue, l’aidant a été interrogé sur les changements après 15 mois. Ces résultats sont comparables à la per-
observés chez MD dans sa vie quotidienne depuis le formance obtenue au cours de la ligne de base. Aux
début de l’intervention, particulièrement en ce qui moments de ces évaluations, MD ne parvenait plus à uti-
concerne la reprise d’autres ASL. Deux questionnaires liser seule la radiocassette : la sévérité des difficultés
ont été administrés à l’aidant afin d’évaluer son niveau éprouvées à localiser la radiocassette, à repérer la cas-
de charge. Le premier questionnaire, soit l’Inventaire sette et à faire cesser la musique ont notamment suscité
du fardeau (version française du Burden interview de des signes tangibles d’anxiété. Enfin, MD n’arrivait plus
Zarit et al. [26]), évalue le fardeau subjectif de l’aidant, à se rappeler la signification des stratégies incitatives.
en mesurant la fréquence à laquelle ce dernier éprouve
diverses émotions dans sa relation avec son proche
[27]. La cotation des 22 items s’effectue par l’entremise
100 Utilisation de la radiocassette
d’une échelle ordinale à 5 niveaux (0 = jamais à Signification des stratégies
incitatives

Taux de réussite (%)


4 = presque toujours). Cet inventaire permet d’obtenir 80
Signification de la sonnerie

une correspondance entre le score total obtenu (sur 60


88) et le niveau de sévérité du fardeau (léger à 40
modéré = 21-40 ; modéré à sévère = 41-60, sévère =
20
61-88). Il présente de bonnes qualités psychométriques
(cohérence interne : r = 0,91 ; fidélité test-retest : 0
Ligne de Base Intervention POST 1 POST 2 POST 3
r = 0,71) évaluées auprès d’aidants de personnes attein- (1,3,6,12 sem) (9/12 mois) (12/15 mois)
Phase I Phase II
tes de démence [27]. Le second questionnaire, la Per-
ception du fardeau [28], évalue les perceptions subjec- Figure 1. Maintien des apprentissages (utilisation de la radio-
tives de l’aidant par le biais de trois dimensions du cassette, signification des stratégies incitatives et signification de
la sonnerie) au cours de la phase I et de la phase II de l’étude,
fardeau : le soutien offert à l’aidant dans sa vie quoti- évalué par le taux de réussite (réalisation de la tâche apprise
dienne (14 énoncés), la préoccupation face au bien- sans aide).
être de l’aidé (6 énoncés) et le fardeau relié à l’impact Figure 1. Long-term effect on learning (using a radiocassette,
sur la vie sociale (12 énoncés). La cotation des énoncés remembering the significance of posters, recall the significance
s’effectue par l’entremise d’une échelle ordinale à of an pre-programmed ring) during the first and second part of
the study, asessed by the proportion of task completed without
4 niveaux (de « 0 = jamais à 3 = presque tout le assistance. (In dark blue: using a radio cassette. In grey: remem-
temps » pour la première dimension et « 1 = pas du bering the significance of posters. In light blue: remembering the
tout vrai à 4 = tout à fait vrai » pour les deux dernières). significance of an pre-programmed ring).
Cet outil présente de bonnes qualités psychométriques
(cohérence interne : r = 0,72 à 0,97) démontrées auprès 100
Utilisation de la
d’aidants de personnes présentant diverses incapacités 90
radiocassette
Proportion d'étapes réussies (%)

[28, 29]. Ces deux questionnaires avaient également été 80 Réalisation du trajet

70
remplis par l’aidant avant le début de l’intervention
60
(janvier 2005), ce qui permet de documenter l’évolution
50
de son niveau de charge. 40

30

Résultats 20

10

Maintien des apprentissages 0


Ligne de Base Intervention POST 1 POST 2 POST 3
Les résultats portant sur le maintien des apprentis- (1,3,6,12 sem) (9/12 mois) (12/15 mois)
Phase I Phase II
sages associés à l’écoute de la musique (utilisation de
la radiocassette, signification des stratégies incitatives) Figure 2. Maintien des apprentissages (performance à l’utilisation
et à la récitation du chapelet (signification de la sonne- de la radiocassette et de la réalisation du trajet) au cours de la
phase I et de la phase II de l’étude, mesuré par la proportion
rie, réalisation du trajet) sont présentés sur les figures 1 d’étapes réussies.
et 2.
Figure 2. Long-term effect on learning (using a radiocassette,
• 1re ASL : Écoute de la musique performing the route leading to the room) during the first and
second part of the study, as measured by the proportion of
En ce qui concerne l’utilisation de la radiocassette, la steps completed without errors. (In dark blue: using a radio-
performance moyenne de MD, en termes de proportion cassette. In grey: performing the route leading to the chapel).

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V. Provencher, et al.

Elle continuait à évoquer sa peur de déranger la voisine rait plus écouté la musique de son chanteur préféré au
et devait être incitée à faire le geste de mettre de la cours de l’année suivante (période s’étalant de 3 à
musique, malgré la photographie du chanteur, comme 15 mois après l’intervention). Quant à la récitation
en témoignent ces propos « Je n’ai pas besoin d’une spontanée du chapelet à long terme, MD aurait conti-
photo pour me faire penser d’écouter de la musique ». nué à participer à cette activité à raison d’une fois par
semaine au cours des 9 mois suivant l’arrêt de l’inter-
• 2e ASL : Récitation du chapelet en groupe
vention. De plus, l’aidant a exprimé son appréciation en
Les résultats portant sur le maintien des apprentissa-
regard de l’implantation de l’horloge préprogrammée.
ges associés à la récitation du chapelet révèlent que
La sonnerie lui aurait également été utile en lui rappe-
l’apprentissage de la signification de la sonnerie était
lant l’heure du chapelet. L’expérimentateur a toutefois
toujours présent 9 mois plus tard. MD exprimait, par sur-
dû se rendre un soir à leur domicile afin de reprogram-
croı̂t, son appréciation à propos de l’introduction de cette
mer la sonnerie, désactivée par erreur par l’aidant.
forme de rappel (« Il n’y a pas plus gênant que d’arriver
Après 1 an, MD ne se rendait plus à cette activité. Lors
en retard »). Un soir qu’elle avait en mains son chapelet,
de sa dernière visite chez MD, l’expérimentateur a cons-
MD, son tour venu, a spontanément récité une neuvaine
taté que la sonnerie n’était plus activée alors que
au sein du groupe. Des consignes demeuraient néan-
l’heure indiquée s’avérait inexacte.
moins nécessaires pour l’inviter à prendre son chapelet
(« Je n’ai pas besoin de ça »). Quant au trajet pour se ren-
dre à la salle de chapelet, la performance moyenne a Reprise d’autres ASL et Fardeau de l’aidant
atteint, en termes de proportion d’étapes réussies, 75 % En ce qui concerne la reprise d’autres ASL au terme
après 9 mois et 50 % après 12 mois, ce qui demeurait de l’intervention, MD se serait montrée, selon l’aidant,
supérieur à la performance obtenue en ligne de base. plus encline à participer aux activités sociales offertes
Au cours de cette période, MD se montrait de plus en dans sa résidence. Elle aurait même entamé une partie
plus hésitante quant aux directions à prendre lors de la de cartes suite à la récitation du chapelet, une informa-
réalisation du trajet. Enfin, l’apprentissage de la significa- tion corroborée par les autres résidents. De surcroı̂t,
tion de sa sonnerie s’est estompé après 12 mois. l’aidant l’aurait surpris, à quelques reprises alors qu’il
pénétrait dans l’appartement, en train de chanter
Réalisation spontanée des 2 ASL (il s’agit d’une activité à laquelle MD s’adonnait réguliè-
La figure 3 illustre les résultats relatifs à la réalisa- rement par le passé). Il aurait remarqué une améliora-
tion spontanée des deux ASL à long terme (écoute de tion au plan de l’humeur et de la communication depuis
la musique et récitation du chapelet en groupe). Selon le début de l’intervention, évoquant que son épouse
les informations recueillies auprès de l’aidant, MD n’au- “va désormais davantage vers les autres.” Par ailleurs,
peu de changements ont été objectivés concernant le
niveau de charge de l’aidant (tableau 1) : si une aug-
12
mentation de trois points peut être remarquée à
Fréquence moyenne par mois

Écoute de la musique
10 Récitation du chapelet l’échelle de Perception du fardeau (vie de tous les
8 jours), il est à noter que le score obtenu initialement
6
se trouvait à l’intérieur des valeurs normales.
4

2
Discussion
0
Ligne de Base Intervention POST 1 POST 2 POST 3
(1,3,6,12 sem) (9/12 mois) (12/15 mois) La présente étude avait pour objectif principal de
Phase I Phase II vérifier si des apprentissages favorisant la reprise de
deux ASL (réécouter de la musique et réciter le chapelet
Figure 3. Fréquence de réalisation spontanée des deux activités
significatives de loisirs (écouter de la musique et réciter le chape- en groupe) pouvaient être maintenus pendant plusieurs
let) au cours de la phase I et de la phase II de l’étude. mois chez une femme atteinte de DTA en début d’évolu-
Figure 3. Spontaneous participation in the 2 leisure activities of tion et l’amener à réaliser spontanément ces 2 ASL au
daily living (1- listening to music; 2- praying in a group) during cours de l’année suivante. Cette étude visait parallèle-
the first and second part of the study, as measured by the fre-
quency of their performance per month. (In blue: listening to ment à évaluer l’impact de cette intervention sur la
music; In grey: praying in a group). reprise d’autres ASL et sur le fardeau de son aidant.

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Maintien des apprentissages dans la DTA

Tableau 1. Niveau de charge de l’aidant évalué, avant et cites des apprentissages réalisés, la poursuite auto-
après l’intervention, par deux questionnaires.
nome d’une activité repose sur la force des rappels pro-
Table 1. Level of the caregiver burden, before and after the venant de l’environnement [31]. Dans un deuxième
intervention, assessed by two questionnaires.
temps, MD a montré une faible propension à faire
usage de l’affiche, un comportement possiblement
Questionnaires Janvier Juin Normes
2005 2005 ± écart typea attribuable à une conscience altérée de ses déficits
Inventaire du fardeau (/88) 23 22 Fardeau léger [32]. Les propos de MD font état qu’elle ne percevait
Perception du fardeau pas la pertinence d’utiliser l’affiche, ce qui pourrait
Soutien 38 39 37,9 ± 10,8 être imputable au caractère plus stigmatisant, voire
Vie quotidienne 23 26 22,6 ± 7,9 infantilisant du rappel. À l’inverse, la sonnerie semble
Préoccupation 20 19 19 ± 4,3 se révéler une stratégie plus normalisante et pertinente
a
d’après les études conduites auprès d’aidants de personnes présentant des à ses yeux. Ces propos concordent avec ceux qui ont
incapacités physiques (n = 55) (Dumont et al., 1998).
été évoqués par Clare et al. [33], qui soulignent l’impor-
tance de considérer les motivations, les valeurs et les
En ce qui concerne l’objectif principal de l’étude, les croyances de la personne atteinte de DTA en vue d’op-
données révèlent que MD a continué à participer spon- timiser l’usage de rappels provenant de l’environne-
tanément à la récitation du chapelet pendant 9 mois. ment. Enfin, ces différences quant à la poursuite des
Ces résultats suggèrent qu’il est possible chez certaines ASL pourraient être attribuables à la nature même des
personnes atteintes de DTA de poursuivre à long terme activités. En effet, il est possible que l’écoute de la
certaines ASL dans leur vie quotidienne. Les données musique ait été moins renforcée du fait de son carac-
révèlent toutefois que 9 mois après l’intervention, MD tère solitaire, alors que la récitation du chapelet permet-
ne semblait plus écouter de la musique. Cette reprise tait à MD de participer à une activité sociale stimulante
plus importante d’une des ASL comparativement à et valorisante.
l’autre pourrait être attribuable à une meilleure réten- Les résultats suggèrent également que si le main-
tion des apprentissages réalisés. En effet, nos résultats tien des apprentissages ne garantit pas une réalisation
indiquent que les apprentissages favorisant la récita- à long terme de l’ASL, il s’avère par ailleurs un préa-
tion du chapelet (i.e. signification de la sonnerie) se lable à sa poursuite. L’incapacité de MD à utiliser
sont avérés plus efficaces que ceux qui étaient liés à seule la radiocassette a ainsi pu gêner l’écoute de la
l’écoute de la musique (i.e. signification de l’affiche musique au cours de l’année suivante. Dans notre
murale). Quelques hypothèses peuvent être évoquées étude, la régularité de l’activité du chapelet (tous les
pour expliquer l’efficacité des apprentissages liés à jours à 18 heures) et des indices émis par la sonnerie a
l’utilisation de la sonnerie en regard de ceux liés à l’uti- ainsi pu favoriser l’intégration de l’activité dans sa rou-
lisation de l’affiche murale. Dans un premier temps, des tine quotidienne et, en permettant une réactivation
consignes ont toujours été requises pour amener MD à continue des apprentissages réalisés, en assurer le
écouter de la musique au moyen de l’affiche du chan- maintien à plus long terme. Ces conclusions concor-
teur. Or, ce comportement pourrait être imputable à un dent avec celles de Clare et al. [34], qui attribuent le
manque d’initiative qui se traduit, en dépit d’une bonne maintien des apprentissages, après 9 mois, à la pour-
connaissance de la tâche à accomplir, par la nécessité suite d’un entraı̂nement quotidien. Cette régularité et
d’être stimulée pour la réaliser [30]. Cette hypothèse est cette précision du rappel auraient difficilement pu être
en accord avec les propos rapportés par l’aidant, à offertes par l’aidant, lequel profitait lui-même du rappel
savoir que, dans sa vie quotidienne, MD avait besoin offert par la sonnerie. Cet emploi de l’horloge pré-
d’être stimulée pour réaliser diverses activités. Il est programmée à des fins plus personnelles, couplé aux
donc probable que la sonnerie ait, contrairement à l’af- difficultés à reprogrammer la sonnerie, suggèrent une
fiche, offert un niveau de stimulation suffisant pour prise en compte des limites inhérentes aux aidants,
déclencher l’action [30]. L’écoute de la musique n’a eux-mêmes susceptibles de présenter certains déficits
donc pas été associée à un indiçage externe fort per- mnésiques.
mettant un rappel indicé de l’activité à effectuer. Par Les apprentissages favorisant la récitation du cha-
conséquent, l’utilisation d’une sonnerie aurait peut- pelet se sont par ailleurs estompés 12 mois après la
être davantage favorisé l’écoute de la musique qu’un fin de l’intervention. L’introduction d’une séance visant
indiçage faible comme la présence d’une affiche. à réactiver les apprentissages aurait peut-être pu favo-
Il apparaı̂t, en effet, qu’en l’absence de souvenirs expli- riser leur application spontanée à plus long terme. Tou-

Psychol NeuroPsychiatr Vieil, vol. 7, no 2, juin 2009 137


V. Provencher, et al.

tefois, les effets bénéfiques d’une telle réactivation


n’ont été documentés qu’auprès de personnes âgées Points clés
sans déficits cognitifs [35]. De plus, il aurait été souhai- • Nos résultats suggèrent qu’il est possible pour
table de réaliser l’évaluation après un même intervalle une personne atteinte de démence de type Alzhei-
de temps pour les 2 activités, à savoir après 9 mois. En mer (DTA) de maintenir des apprentissages jusqu’à
effet, cette procédure aurait permis de s’assurer que les 9 mois après la fin de l’intervention et de poursui-
apprentissages favorisant l’écoute de la musique se vre une activité de loisirs ayant préalablement fait
sont bel et bien estompés après cet intervalle de l’objet d’un apprentissage jusqu’à 9 mois après la
temps. Toutefois, même si ces apprentissages avaient fin de l’intervention.
été préservés à 9 mois, il est peu probable que ceux-ci • Il est ainsi possible de maintenir certains aspects
aient pu favoriser la reprise de l’écoute de la musique. du fonctionnement de la personne atteinte de DTA
En effet, la modeste reprise de cette activité au cours par le biais d’apprentissages spécifiques (i.e. utili-
des semaines suivant l’arrêt de l’intervention (1 fois sation d’une sonnerie), malgré le caractère dégéné-
sur 3 mois) laisse présager que MD n’aurait pas réalisé ratif de la maladie.
cette activité 9 mois suivant la fin de l’intervention.
Notre étude visait également à évaluer différents
à participer à des jeux de groupe depuis qu’elle gagnait,
objectifs complémentaires. Tout d’abord, un premier
malgré l’absence de souvenirs explicites de ces gains.
volet visait à évaluer les effets de l’intervention sur la
Ces constats concordent avec les théories de condition-
reprise d’autres ASL. Les changements rapportés par
nement où les renforcements sociaux (par exemple :
l’aidant laissent entrevoir des effets tangibles de l’inter-
félicitations) permettent d’augmenter la fréquence
vention sur le plan de l’humeur et de la communication,
d’apparition du comportement désiré [36]. Ces conclu-
qui se sont traduits par la participation de MD à diver-
sions recoupent celles qui ont été émises par McKitrick
ses ASL (chant, jeux de groupe). Ces résultats viennent
et al. [37], à savoir que « même les individus présentant
conforter ceux d’Adam et al. [19] qui ont rapporté
une DTA ressentent le besoin de rencontrer leurs obli-
qu’une intervention visant spécifiquement la reprise
gations, de maintenir des comportements socialement
de certaines ASL (écouter de la musique, réciter le cha-
acceptables et de préserver une bonne réputation ».
pelet en groupe) peut concourir à la reprise d’autres
Le second volet de notre objectif complémentaire
ASL. Ces résultats amènent ainsi à s’interroger sur les
visait à évaluer les effets de l’intervention sur le niveau
facteurs qui ont favorisé la réalisation spontanée d’ASL
de charge de l’aidant. D’après les scores obtenus à
ciblées (écouter de la musique, réciter le chapelet) et
l’Inventaire du fardeau, peu de changements ont été
non ciblées par l’intervention (chanter, jeux de groupe).
rapportés dans les suites de l’intervention. Ces résultats
L’un de ces facteurs repose sur la propension de MD
peuvent s’expliquer par un effet plancher, associé au
à réaliser des ASL dans des circonstances très particuliè-
faible niveau de charge objectivé initialement. Cette
res. En effet, l’aidant n’aurait été témoin de l’écoute de la
hypothèse est également évoquée par Clare et al. [16]
musique et du chant par son épouse que lorsqu’il péné-
pour expliquer l’absence d’amélioration notable du far-
trait dans leur appartement, au retour d’une sortie. Il est
deau de l’aidant. Quant à la légère amélioration obte-
donc probable que, comme une routine d’actions fami-
nue à l’échelle de Perception du fardeau, il n’est pas
lières peut être déclenchée dans des circonstances spé-
exclu qu’elle soit davantage imputable à la fréquence
cifiques [36], « se retrouver seule » ait pu lui fournir des
des visites à domicile plutôt qu’à l’intervention en soi,
indices contextuels suffisamment forts pour agir à titre
l’aidant ayant affirmé que la présence de l’expérimenta-
d’amorçage quant à l’écoute de la musique et à la reprise
teur lui permettait de réaliser ses emplettes en toute
du chant. Compte tenu de cette habitude à écouter de la
quiétude.
musique et à chanter en l’absence de son époux, il est
probable que la reprise spontanée de ces deux ASL ait
été plus importante que celle qui a été mesurée. Conclusion
Un second facteur se rapporte à l’état affectif suscité
par le contexte de l’activité. La participation de MD à la Cette étude fait état de la possibilité pour une
récitation du chapelet et sa motivation accrue à intégrer personne atteinte de DTA en début d’évolution de
d’autres activités sociales pourraient découler d’une maintenir des apprentissages et de les utiliser sponta-
certaine valorisation générée par le contexte. En effet, nément à long terme dans sa vie quotidienne malgré le
l’aidant a rapporté que MD se montrait moins réticente caractère dégénératif de la maladie. Nos résultats

138 Psychol NeuroPsychiatr Vieil, vol. 7, no 2, juin 2009


Maintien des apprentissages dans la DTA

suggèrent que des rappels directifs et réguliers, tels le potentiel de contribuer, en favorisant une améliora-
que ceux émis par la sonnerie d’une horloge pré- tion même modeste de son fonctionnement quotidien,
programmée, peuvent favoriser la poursuite d’une à la qualité de vie de la personne atteinte de DTA.
ASL chez une personne atteinte de DTA en début d’évo- Des études futures devront évaluer si l’efficacité de
lution. Ces rappels pourraient également être offerts par cette forme de rappel peut être observée pour diverses
d’autres supports externes « automatisés », tels qu’une activités de la vie quotidienne et auprès d’autres per-
radiocassette ou une vidéocassette préprogrammées. sonnes atteintes de DTA en début d’évolution.
Ils devraient toutefois être dédiés à la réalisation d’ASL
valorisées et valorisantes, déjà intégrées ou facilement
Remerciements. L’auteur principal remercie le Conseil de
intégrables dans la routine quotidienne. Enfin, le recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), le
support externe offrant les rappels devrait s’avérer fort Réseau de formation interdisciplinaire en recherche sur
simple à utiliser, c’est-à-dire n’exiger qu’une faible par- la santé et le vieillissement (FORMSAV) et l’Université de
Sherbrooke pour leur support financier (bourses d’étude)
ticipation, tant de la part de la personne atteinte de DTA ainsi que MD et son époux pour leur généreuse adhésion à
que de celle de l’aidant. En somme, ce type de rappel a ce projet de recherche.

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