Pierre M I C H E L

OCTAVE MIRBEAU ET LES PERSONNAGES REPARAISSANTS
Il peut paraître surprenant de parler de personnages reparaissants à propos d’un écrivain tel qu’Octave Mirbeau, qui, à la différence de Balzac ou de Zola pour la Restauration et le Second Empire, n’a jamais eu l’ambition de tracer un tableau aussi complet que possible de la France de la Troisième République1, ni, a fortiori, de faire concurrence à l’État civil. Certes, ses contes, ses dialogues, ses interviews imaginaires, ses comédies et ses romans grouillent de personnages pittoresques et hauts en couleurs qui font tout de même de lui un concurrent du Créateur, tout aussi apte que ses grands prédécesseurs à distribuer la vie à des centaines, peut-être même des milliers, de créatures et, au besoin, à la leur reprendre pour satisfaire aux nécessités du récit ou de la scène 2. Reste qu’il n’a jamais théorisé le recours au système de personnages reparaissants, et qu’il n’a pas davantage senti le besoin de reprendre le procédé zolien d’une famille dotée d’un arbre généalogique dont les branches, telles de puissantes racines à la recherche de l’eau vitale, puissent s’infiltrer et tous lieux et en tous milieux. Alors, pourquoi consacrer un article à un procédé que notre écrivain n’a eu garde d’employer ? Tout simplement parce que, dans sa vaste et multiforme production, il lui est malgré tout arrivé de donner le même nom à des personnages de fiction, et c’est ce petit nombre de cas que nous nous proposons d’évoquer ici. Ils sont, sauf erreur de notre part, au nombre de six : la comtesse de La Verdurette, la princesse Vedrowitch, Lechat, le docteur Triceps, Lerible et Victor Flamant. Et ils constituent autant de cas particuliers, qu’il convient donc d’examiner séparément. Mais il n’est pas inutile de rappeler auparavant les deux fonctions majeures du système mis en œuvre par Balzac à partir du Père Goriot, où il utilise 48 de ces personnages déjà apparus ou destinés à reparaître : d’une part, il obéit à un principe d’économie, en évitant d’avoir à réinventer de toutes pièces un personnage et en faisant appel à la mémoire du lecteur qui l’a déjà rencontré dans des romans antérieurs ; d’autre part, il permet de conférer au cycle romanesque une ampleur, une cohérence et une dimension temporelle qu’une simple juxtaposition de romans autonomes, dépourvus de tout lien entre eux, n’aurait pas permis d’obtenir. COMTESSE DE LA VERDURETTE Le plus reparaissant des personnages mirbelliens est incontestablement la comtesse Denise de la Verdurette3, qui partage sa vie entre son hôtel parisien et son château de la Verdurette, par Fyé-le-Châtel (Sarthe) – village de pure fiction, cela va sans dire. On trouve son nom dans des textes publiés entre 1880 et 1885, et ce sous trois – voire quatre4 – signatures différentes. Tout d’abord, dans la série de « La Journée parisienne » du Gaulois, signée Tout-Paris. Entre octobre 1880 et février 1881, elle apparaît à six reprises dans des chroniques qui se présentent sous la forme de lettres qu’elle échange avec des amies demeurées à Paris ou qu’elle adresse à son
1 À en juger par une lettre à Jules Claretie du 2 septembre 1902 (recueillie dans le tome III de sa Correspondance générale, L’Age d’Homme, 2008), il a cependant caressé un temps cette illusion de concurrencer Tolstoï dans un vaste projet qui eût fait d’Un gentilhomme l’équivalent de Guerre et paix. Voir nos deux préfaces à ce roman, dans l’édition critique de l’Œuvre romanesque, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, tome III, 2001, pp. 867-872, et aux Éditions du Boucher, http://membres.lycos.fr/octavemirbeau/dprefacesaccueil/PM-preface %20Gentilhomme.pdf, décembre 2001. 2 Pensons par exemple à la mort de Xavier Lechat au dénouement des Affaires sont les affaires. 3 Lors de sa première lettre, elle signe Denise de Nocé de la Verdurette. Nocé est un chef-lieu de canton du Perche, dans l’Orne, proche de Rémalard. 4 Il est en effet question d’une « Mlle Verdurette », citée en passant dans un conte signé Henry Lys et paru dans Le Gaulois le 12 août 1884 : « Gavinard » (recueilli dans les Contes cruels, t. I, pp. 273 sq.). Mais il s’agit alors, apparemment, d’une jeune femme aux mœurs très légères, qui n’a de commun, avec la comtesse, que l’improbable nom dont l’écrivain a bien voulu les affubler.

intendant Joseph Robineau5 : « Pourquoi je reste à Paris » (6 octobre 1880), « Sous bois » (26 octobre 1880), « La Journée parisienne », sans sous-titre (7 novembre 1880), « Autour d’une église » (30 novembre 1880), « Gris et bleu » (18 janvier 1881) et « Veinard et marié » (12 février 1881). Représentante du “beau” monde, elle exprime tous les préjugés et toute la bonne conscience de sa classe, sans que l’auteur ait besoin de prendre position : ses personnages sont « peints par euxmêmes », comme sera intitulé le roman par lettres de l’ami Paul Hervieu, et c’est au lecteur de les juger en toute liberté. C’est ainsi que, pratiquant la charité dite “chrétienne”, elle ordonne à son intendant de ne « pas trop » éconduire les mendiants, de donner 20 francs à une pauvresse (alors qu ‘elle lui demande par ailleurs de lui en envoyer 10 000) et de laisser les pauvres ramasser le bois mort – ce qui, malgré tout, distingue l’aristocratie des nouveaux riches du genre d’Isidore Lechat ; mais, trois mois plus tôt, elle déplorait, dans une lettre à une sienne amie, duchesse de son état : « Il n’y a plus de bons pauvres, honnêtes comme ceux que j’aimais tant à consoler. [...] C’est le progrès qui est la cause de ce mal. Ces gens-là ont trop d’instruction »... Mêmes préjugés, d’ordre littéraire cette fois, dans les deux textes publiées par le pseudoGardéniac dans la série des « Petits poèmes parisiens6 » de 1882, parus également dans Le Gaulois. Le 3 mars, elle se trouve « dans une baignoire » – c’est le titre du texte dialogué –, pendant une représentation de la Barberine de Musset à la Comédie-Française, où Mlle Feyghine fait ses débuts, et elle est mordante et sans pitié pour la jeune actrice, qu’elle juge aussi mal fagotée qu’un moujik et qu’elle crédite de l’accent de Saint-Flour, alors que Mirbeau, lui, l’apprécie beaucoup7. Le 27 mars suivant, dans une nouvelle lettre, adressée cette fois à la comtesse de Fontaine-Peureuse (Sarthe), Denise de la Verdurette se répand en éloges sur L’Abbé Constantin, « littérature qui console de toutes les malpropretés d’aujourd’hui », et se dit en revanche profondément choquée par « les abominations de Manet », alors que, on le sait, Mirbeau est déjà un admirateur inconditionnel d’Édouard Manet, qui a le grand mérite d’horripiler les bourgeois, et qu’il voit dans l’académique fiction de Ludovic Halévy « un roman-néant », « d'où l'on ne peut dégager ni une page de style, ni une observation curieuse, ni de l'esprit, ni de l'émotion, ni le plus léger grain d'art, ni rien de ce qui constitue de la littérature8 »... Le 12 août 1885, c’est sous sa propre signature que Mirbeau reconvoque la comtesse de la Verdurette, dans une des « Lettres de ma chaumière » parue dans La France et intitulée « Élections9 », où il tourne déjà en dérision la démagogie électoraliste. Il faut dire que le comte est lui aussi en campagne électorale et qu’il embrigade son épouse dans l’espoir de mieux séduire l’électeur. Aussi, pour tâcher de faire oublier leur indécente richesse, la comtesse décide-t-elle de faire peuple : elle se montre partout, « charmante, bonne enfant et pas fière », elle rend visite à tous les bourgeois qui comptent, elle va jusqu’à acheter « elle-même des conserves gâtées chez l’épicier » et, délaissant ses voitures de luxe, elle ne se sert plus que de voitures « préhistoriques » et brinquebalantes. S’il reparaît bien, à neuf ou dix reprises – et ce, dans deux journaux et sous trois signatures, ce qui est à coup sûr original –, ce personnage n’est pas pour autant conforme aux canons balzaciens : d’une part, ses apparitions sont aussi éphémères que les articles des quotidiens qui l’ont vu naître, aussi vite lus qu’oubliés, d’autant qu’ils n’ont pas été recueillis en volume, et il est donc douteux que les lecteurs de La France fassent le lien avec des chroniques du Gaulois et que ceux de
5 Dans cette lettre (18 janvier 1881) apparaît aussi une « mère Gastelier » : Mirbeau réutilisera le nom de Gatelier dans son conte de 1885 « Justice de paix » (Contes cruels, t. II, pp. 435-440). Dans Le Journal d’une femme de chambre, il appellera Robineau la bigote à qui arrive la cocasse aventure de « l’étrange relique », au chapitre XI. 6 J’ai publié une anthologie des Petits poèmes parisiens aux Éditions À l’écart, en 1994. 7 Dans son article « Mademoiselle Feyghine », signé de son nom et paru dans Le Gaulois le 13 septembre 1882, après le suicide de la jeune actrice victime de « la gomme », Mirbeau rappellera qu’il l’a rencontrée quelques jours avant la première de Barberine, précisément, et qu’il a été « charmé » par sa « nature d’artiste, délicate et sensible ». Il verra en elle « une vraie femme », tendre et sincère, et une « plante gonflée de sève », qui doit à sa perte au milieu qu’elle a fréquenté, à l’instar de Julia Forsell, l’héroïne de L’Écuyère, publié justement en 1882. 8 Octave Mirbeau, « Academiana », La France, 10 décembre 1884 (recueilli dans ses Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006, p. 119). 9 Le texte, numérisé en mode image, est accessible sur le site Internet de Scribd : http://documents.scribd.com/docs/1sfyxqn02zgp6zrrwdvg.pdf.

Gardéniac se rappellent les « Journée parisienne » de Tout-Paris ; et, d’autre part, plus qu’une individualité dotée de caractères propres en même temps que d’un passé, il s’agit de toute évidence d’un type, qui symbolise une classe sociale, bien conditionnée et sans une once d’originalité personnelle, et qui, à cet égard, relève plus de la caricature que du roman, à l’instar des Tarabustin ou de Clara Fistule, dans Les 21 jours. Il n’est pas jusqu’à son nom qui ne soit discrètement parodique et ouvertement “diminutif”. LECHAT On sait que le personnage de Lechat, Isidore pour les intimes, est le héros de la grande comédie de mœurs Les affaires sont les affaires, rédigée pour l’essentiel en 1900-1901, et qu’il apparaît pour la première fois, alors prénommé Théodule, dans un conte de 1885, « Agronomie », recueilli dans les Lettres de ma chaumière10. En dépit de la différence de prénom, il s’agit clairement du même personnage : un brasseur d’affaires dépourvu de tous scrupules et de toute pitié, hâbleur, vulgaire et sournois, qui se gargarise d’être surnommé « Lechat-tigrrre » tout en se prétendant « socialiste », qui est doté de la même épouse perdue dans un décor disproportionné à ses modestes ambitions de femme du peuple, qui habite le même château percheron de Vauperdu, qui prétend y cultiver le riz, le café et la canne à sucre en « agronome révolutionnaire11 », qui interdit aux pauvres de ramasser du bois mort et prend plaisir à humilier en public un hobereau ruiné passé à son service, qui fait tuer tous les oiseaux du voisinage, qui donne l’ordre à son cocher de doubler la voiture d’un noblaillon, quitte à renverser les deux voitures dans le fossé12, et qui se ramasse deux ou trois gamelles électorales malgré les millions dépensés en pure perte pour acheter les votes. Certes, on peut relever quelques menues différences, que les quinze années écoulées entre ses deux apparitions suffiraient à rendre plausibles, s’il était absolument besoin de se mettre en quête d’explications respectueuses de la vraisemblance : ainsi, de quinze millions de francs sa fortune est-elle passée à cinquante, et sa propriété de sept mille hectares s’étend-elle désormais sur huit chefs-lieux de canton, au lieu de trois, et sur vingt-quatre communes, au lieu de quatorze 13 ; de même, le parvenu mué en gentleman-farmer est maintenant un homme d’affaires omnivore et omnipotent, qui parle d’égal à égal avec les ministres, façonne à sa guise l’opinion publique et caresse des projets à l’échelle de la planète. La seule différence qui vaille vraiment la peine d’être relevée est donc la modification de son prénom : Théodule, c’est-à-dire “esclave de Dieu”, a été rebaptisé Isidore, c’est-à-dire “don d’Isis”. Les deux prénoms ont en commun d’être originaux, parce que très rarement donnés, même à l’époque14, et de faire intervenir la puissance divine, ce qui convient assez à un personnage arrogant et tout-puissant, bien décidé à imposer sa loi et à régner en maître absolu. Reste que Théodule est moins bien adapté qu’Isidore au Lechat des Affaires, qui, fort de ses cinquante millions et de son emprise sur le monde, n’est certes pas de nature à accepter d’être réduit en esclavage par qui que ce soit, fût-ce par le dieu des chrétiens. Dès lors, puisqu’il s’agit d’un seul et
« Agronomie » a été recueilli dans notre édition des Contes cruels, Librairie Séguier, 1990, t. II, pp. 193-210, et est accessible sur le site Internet de Wikisource (http://fr.wikisource.org/wiki/Agronomie). 11 « Cela veut dire que je cultive en homme intelligent, en penseur, en économiste, et pas en paysan… Eh bien ! j’ai remarqué que tout le monde faisait du blé, de l’orge, de l’avoine, des betteraves… Quel mérite y a-t-il à cela, et au fond, entre nous, à quoi ça sert-il ?… Et puis le blé, les betteraves, l’orge, l’avoine, c’est vieux comme tout, c’est usé… Il faut autre chose ; le progrès marche, et ce n’est pas une raison parce que tout le monde est arriéré pour que, moi, Lechat, moi, châtelain de Vauperdu, riche de quinze millions, agronome socialiste, je le sois aussi… On doit être de son siècle, que diable !… Alors j’ai inventé un nouveau mode de culture… Je sème du riz, du thé, du café, de la canne à sucre… Quelle révolution !… » (« Agronomie »). 12 « « Toi, marche, et rondement… Et tu sais !… si je suis dépassé par un de ces imbéciles, je te flanque à la porte… Au château ! vite… » (« Agronomie »). 13 En revanche, il ne faut plus que huit heures au lieu de vingt-deux, pour faire le tour de ses propriétés : l’apparition de l’automobile suffit sans doute à expliquer cet accroissement de la vitesse. 14 En 1900, 168 bébés ont été prénommés Isidore, et 216 en 2001 ; en 1900, seuls 39 bébés ont été baptisés Théodule, et 4 en 2001, si l’on en croit les sites http://www.aufeminin.com/w/prenom/p8557/isidore.html et http://www.aufeminin.com/w/prenom/p18884/theodule.html. En 2006, Isidore n’arrive qu’en 1250e position, parmi les prénoms les plus donnés.
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même personnage, on peut très bien imaginer que, dans sa logique mégalomaniaque, il ait lui-même choisi un prénom plus avantageux, ou qu’il ait simplement décidé d’intervertir ses deux prénoms, rien dans les textes n’interdisant en effet qu’Isidore soit son second prénom. Nous nous sommes placés là dans la logique propre à un personnage de fiction, comme s’il disposait d’une quelconque autonomie par rapport à son créateur et vivait de sa propre vie. Mais, bien entendu, c’est celle de l’écrivain qui devrait seule retenir notre attention. Or, voici comment il présente la réapparition de son héros, dans une interview parue dans L’Écho de Paris du 18 avril 1903, où il passe sous silence le changement de prénom15 : « Il y a longtemps que le principal personnage de ma pièce, Isidore Lechat, a été par moi créé. C’était en 188[5]16, j’écrivais alors dans La France17, et je fis paraître, sous le titre « Agronomie », une longue nouvelle, où le caractère d’Isidore Lechat était tout entier dépeint. Plus tard, j’eus l’idée de développer pour le théâtre la nouvelle écrite en 188[5], et c’est ainsi que naquit Les affaires sont les affaires. Ainsi, vous le voyez, tombent tous les bruits ridicules mis en circulation et d’après lesquels j’aurais voulu dépeindre en Isidore Lechat telle ou telle personnalité parisienne. La vérité, c’est que j’ai étudié des caractères modernes, évoluant dans une société moderne. J’ai mis au théâtre, non plus le financier ou le banquier, mais le brasseur d’affaires, personnage nouveau d’un monde nouveau. » Il est donc exclu que Mirbeau ait imaginé, même pour les besoins de la cause, un système de personnages reparaissants quand il a simplement décidé de « développer », dans une grande comédie destinée à la Comédie-Française, le personnage central d’une de ses anciennes nouvelles, que peu de lecteurs, et pour cause18, se souviendront d’avoir déjà rencontré, fût-ce en le dotant d’un prénom plus adéquat à son projet. En gestionnaire avisé, simplement soucieux de ne rien gaspiller de ce qui est sorti de sa plume, il s’est saisi de l’occasion que lui offrait Jules Claretie 19 pour donner à un personnage presque épisodique des dimensions nouvelles et faire de lui le symbole d’une ère nouvelle : celle de l’impérialisme naissant, première phase de ce qu’on appellera plus tard la mondialisation. Le personnage de Lechat est bel et bien réutilisé, mais il n’est pas, à proprement parler, un personnage reparaissant, puisque la quasi-totalité des spectateurs ignoraient sa première existence. LE DOCTEUR TRICEPS Le docteur Triceps intervient dans une farce de 1898, L’Épidémie, dans un article de 1901, « Propos gais », et dans des contes incorporés dans cette monstruosité littéraire qu’est Les 21 jours d’un neurasthénique, où on découvre, au détour d’une brève lettre adressée au narrateur au chapitre III, qu’il se prénomme Alexis (p. 5320). Dans la pièce en un acte, il est membre d’un conseil municipal et, au nom de la science, ou prétendue telle, qu’il entend incarner au sein d’une assemblée de bourgeois ignorants, il s’escrime à prouver que les « problématiques microbes » chers à Pasteur n’existent pas – « simple hypothèse de littérateur », selon lui – et qu’il est donc vain de vouloir assainir les quartiers de la ville les plus propices aux épidémies, qui ne s’attaquent jamais qu’aux pauvres, « ce qui n’a pas d’importance », ou aux soldats, dont c’est « le devoir » et « l’honneur » que de mourir, à en croire le chœur... Mais quand un bourgeois inconnu meurt à son tour de l’épidémie, vert de peur, Triceps proclame « Guerre aux microbes ! »... Dans Les 21 jours,
15 Le texte de cette interview de Mirbeau par Jules Rateau est accessible sur le site Internet de Scribd : http://documents.scribd.com/docs/2dq9ohqooxh3g6nq9ieu.pdf. 16 En fait, Jules Rateau écrit « 1883 », sans qu’on sache si l’erreur lui est imputable ou est due à une mémoire défaillante de Mirbeau. 17 En réalité, « Agronomie » n’a pas été publié dans La France, pour la bonne raison que c’est le directeur de ce quotidien, Charles Lalou, qui a servi de modèle pour Lechat. 18 Les Lettres de ma chaumière n’ont eu qu’un tirage fort modeste et ont été fort peu écoulées : Mirbeau prétendra même que seuls cinquante exemplaires en ont été vendus... Il exagère sans doute, mais toujours est-il que le volume n’est pas conservé à la Bibliothèque Nationale. 19 C’est en effet Jules Claretie, l’administrateur de la Comédie-Française, qui, au cours du procès de Rennes, en août 1899, a proposé à Mirbeau d’écrire une pièce pour la Maison de Molière. 20 Pour chaque roman, la pagination renvoie à l’édition du Boucher (http://www.leboucher.com/, décembre 2003).

où le narrateur le qualifie de « petit homme médiocre, ambitieux, agité et têtu » (p. 51), il apparaît tantôt comme un aliéniste, qui taxe tout le monde de folie et juge la névrose universelle 21, ce qui lui confère du même coup une autorité absolue et un pouvoir d’autant plus dangereux que personne n’est en droit de le contester, tantôt comme une simple utilité narrative, en tant qu’ami du narrateur ou que maître de maison chargé d’animer les soirées, de distribuer la parole et de ponctuer les divers récits de ses commentaires et ricanements. Dans les deux œuvres, il incarne les aberrations du scientisme. En tant que médecin imbu de son savoir et de son infaillibilité, il assène péremptoirement les pires hénaurmités. Mais ce n’est pas seulement sa sottise qui fait peur et que Mirbeau stigmatise en le chargeant à outrance, parce qu’il est vital de mettre en garde contre les abus et les dégâts commis en toute bonne conscience au nom de la « science », qui a le dos large. C’est aussi et surtout que le discours pseudo-scientifique, qui impressionne la masse des ignorants, sert de caution à un ordre social foncièrement inégalitaire et oppressif : le savant, ersatz du prêtre au service des maîtres de la jeune République, tend à jouer, pour la nouvelle classe dominante, le même rôle que le clergé pour l’Ancien Régime et la vieille aristocratie ; il devient l’autorité morale qui sert à justifier la hiérarchie et l’injustice sociale et à décourager le bon peuple de s’employer à les chambouler. C’est ainsi que, au chapitre XIX des 21 jours, Triceps, anticipant les thèses de la sociobiologie états-unienne de ces dernières décennies, entreprend de dédouaner le désordre institué de toute responsabilité dans la production de la misère :
Tandis que vous prétendiez que la pauvreté était le résultat d’un état social défectueux et injuste, moi, j’affirmais qu’elle n’était pas autre chose qu’une déchéance physiologique individuelle... Tandis que vous prétendiez que la question sociale ne pourrait être résolue que par la politique, l’économie politique, la littérature militante, moi je criais bien haut qu’elle ne pouvait l’être que par la thérapeutique... (p. 248)

Selon une idéologie fort à l’honneur outre-Atlantique – et qui a valu à Reagan et à Bush junior d’être élus et réélus à la présidence des États-Unis ! –, il considère que les pauvres sont des tarés et n’ont donc que ce qu’ils méritent, sans qu’il soit nécessaire de s’en occuper davantage :
Que des êtres humains crèvent de faim et de misère, alors que les produits alimentaires, les denrées de toute sorte, encombrent tous les marchés de l’univers ?... Par quelle anomalie — inexplicable au premier abord, semble-t-il — voyons-nous, parmi tant de richesses gaspillées, parmi tant d’abondance inutilisée, des hommes qui s’obstinent, qui s’acharnent à rester pauvres ?... La réponse était facile : Des criminels ?... Non... Des maniaques, des dégénérés, des aberrants, des fous ?... Oui... Des malades, enfin... Et je dois les guérir !... (p. 249)

Reprenant le procédé de Montesquieu dans son célèbre texte sur « l’esclavage des nègres », Mirbeau met alors dans sa bouche de pseudo-démonstrations expérimentales tellement absurdes que la thèse s’effondre d’elle-même sous les rires du lecteur. Il prête également à Triceps les thèses du criminologue italien Cesare Lombroso22 sur la folie et le génie, qu’il caricature à dessein afin de mieux les discréditer, et qu’il tournera de nouveau en ridicule dans sa farce de 1904, Interview :
Vous savez à la suite de quelles expériences rigoureuses, inflexibles, nous fûmes, quelques scientistes et moi, amenés à décréter que le génie, par exemple, n’était qu’un affreux trouble mental ?... Les hommes de génie ?... Des maniaques, des alcooliques, des dégénérés, des fous... Ainsi nous avions cru longtemps que Zola, par exemple, jouissait de la plus forte santé intellectuelle; tous ses livres semblaient attester, crier cette vérité... Pas du tout... Zola ? Un délinquant... un malade qu’il faut soigner, au lieu de l’admirer... et dont je ne comprends pas
Depuis très longtemps Mirbeau parle aussi d’ « universel détraquement » (« Le Cocher », Le Gaulois, 13 septembre 1883), et Les 21 jours en apporte une éloquente illustration. Mais il ne met pas cette folie sur le compte de tares individuelles, et n’en accuse que la société, qui marche cul par-dessus tête. 22 Voir notre article « Mirbeau et Lombroso », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, 2005, pp. 232-246 (http://www.scribd.com/doc/2513415/Pierre-Michel-Mirbeau-critico-di-Lombroso) .
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que nous n’ayons pu obtenir encore, au nom de l’hygiène nationale... la séquestration dans une maison de fous... Remarquez bien, mes amis, que ce que je dis de Zola, je le dis également

d’Homère, de Shakespeare. (p. 248) Peut-on pour autant considérer Triceps comme un véritable « personnage reparaissant » ? Ses diverses apparitions dans Les 21 jours donnent la nette impression de n’obéir qu’à la volonté arbitraire du romancier d’ajouter artificiellement un minimum de liant à ce patchwork de textes rapetassés pour les besoins de la publication en volume. On serait bien en peine de tracer sa biographie ou son portrait. En fait, il n’a rien de l’habituel personnage de roman, doté d’une identité forte et bien individualisé : il n’est que l’incarnation d’une idée, et son nom importe si peu que, dans d’autres textes, ses développements sont attribués à un docteur Trépan, à un interne du nom de Jacques Rosier ou à l’Interviewer de la farce de 1904 Interview, comme s’ils étaient interchangeables. Il n’est pas jusqu’à ce symbolique autant que caricatural nom de Triceps, synthèse de Trissotin et de forceps, et aussi peu conforme à l’État civil que Jean Guenille, Jean Loqueteux, Tarte, Parsifal ou Parabole, qui ne le discrédite en tant que personnage : il n’est décidément qu’un fantoche farcesque. S’il reparaît bien, il n’est pas pour autant un véritable personnage. VICTOR FLAMANT Victor Flamant apparaît dans Un gentilhomme, roman inachevé auquel Mirbeau travaille au tournant du siècle, et Dingo, qui sera publié en 1913. L’action du récit laissé en plan est très précisément située dans l’espace et dans le temps : en mars 1877, à la veille du coup d’État macmahonien du 16 Mai, et dans un bourg normand fictif, où le romancier a amalgamé des emprunts à Rémalard (Orne), à Pont-de-l'Arche (Eure) et à des bourgs du Calvados. Celle des deux derniers chapitres de Dingo, où reparaît Flamant, est située en octobre 1901, si l’on se réfère à la mort du Dingo historique23, et à Veneux-Nadon, village de Seine-et-Marne, où Mirbeau a effectivement passé l’été 1901 et traversé plusieurs épreuves douloureuses, qu’il évoque fidèlement dans les deux derniers chapitres du roman, dont on sait qu’ils ont été rédigés, sur ses directives, par celui qui lui tient alors lieu de secrétaire : Léon Werth. Dans les deux romans, Flamant est un braconnier, un hors-la-loi et « un brave », qui ne se laisse intimider par rien ni personne, qui a été plusieurs fois condamné « pour délit de braconnage », et qui vit en marge de ses congénères, auxquels font peur sa violence potentielle24, sa fierté hautaine et méprisante et sa liberté d’être sauvage et taciturne25. Dans Un gentilhomme il transgresse de surcroît un tabou millénaire, constitutif, paraît-il, de la civilisation : celui de l’inceste. Il vit en effet « maritalement », « au vu et au su de tout le monde », avec sa propre fille, Victoire, qui lui a donné deux enfants, et il affirme courageusement que son mode de vie n’est pas du tout négociable quand le tout-puissant marquis d’Amblezy-Sérac26, venu lui proposer la place enviée de garde-chasse, lui demande de s’amender et de se séparer de sa fille :
– Victoire a l'habitude... Je la connais... elle me connaît... elle connaît le fourbi... C'est une femme de tête et de courage... J'en trouverais jamais une pareille... Non... monsieur le marquis... parlons pas de ça ! On sentait dans le ton de ses paroles une décision inébranlable...(p. 101)

Mais le romancier s’amuse à brouiller les pistes et la chronologie, puisqu’il imagine Dingo à Cormeilles-enVexin, où il ne s’installera que trois ans après sa mort, en 1904. 24 Pour le marquis, « C'est un lascar... Et, au moins, il est capable d'abattre son homme... comme un lapin, à l'occasion... » (Un gentilhomme, p. 71). 25 « Chacun s'écartait de lui. La terreur qu'il répandait était telle que, non seulement les gens du pays ne lui parlaient pas, mais qu'ils évitaient de parler de lui. » (Dingo, p. 231). 26 Le marquis fait preuve, en l’occurrence, d’une largeur d’esprit surprenante : « Ici, quand la mère meurt, la fille la remplace aussitôt dans le lit du père... comme dans les travaux du ménage... C'est économique, et il n'y a rien de changé dans la maison... La vie continue sans scandale, sans incidents, sans remords... paisiblement... naturellement... La plupart du temps, j'ai remarqué que ce sont d'excellentes unions... Et les enfants qui en naissent ne sont pas plus idiots que les autres... » (Un gentilhomme, p. 105).

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Dans les deux romans, la description de Victor Flamant est identique, à un détail près – la taille qui, de « moyenne », n’est plus que « petite », comme si le personnage s’était voûté avec l’âge :
Vêtu d'une blouse et d'un pantalon d'un brun lavé, et, sous la blouse, d'un tricot de laine fauve, coiffé d'une casquette dont la peau de lapin usée lui moulait le crâne, une cravate lâche, en corde, autour du cou, il était de taille moyenne, sec, osseux, couleur d'écorce et de sous-bois. Les yeux me frappèrent tout d'abord, des yeux très clairs, d'un gris très dur, mais fixes et ronds, sans aucun rayonnement, et pareils aux yeux des oiseaux que blesse la lumière du jour et qui n'exercent leur puissance de vision que la nuit. Sa face pointue, montée sur un col mince et long, était pour ainsi dire mangée, rongée, comme une plaie jusqu'aux yeux, par une barbe très courte, très dure, d'un gris roussâtre. Il avait des allures prudentes et obliques, l'oreille attentive, inquiète, un nez extrêmement mobile dont les narines battaient sans cesse, au vent, comme celles des chiens. Ainsi que les animaux habitués à ramper, à se glisser dans le dédale des fourrés, il ondulait du corps en marchant. Je remarquai que ses chaussures en cuir épais, que des guêtres prolongeaient jusqu'aux genoux, ne faisaient aucun bruit sur le sol. On les eût dites garnies d'ouate et de feutre... Il m'impressionna fortement. Il représentait pour moi quelque chose de plus ou de moins qu'un homme... quelque chose en dehors d'un homme... quelque chose dont je n'avais pas l'habitude: un être de silence et de nuit...27 (Un gentilhomme, p. 100)

Force est d’en conclure qu’il s’agit bien du même personnage, à condition toutefois de ne pas être trop regardant en matière de crédibilité romanesque, c’est-à-dire de cohérence interne aux œuvres elles-mêmes28. Car, dans Dingo, cet « être de silence et de nuit » – qui rappelle évidemment le Joseph du Journal d’une femme de chambre29 – vit maintenant misérablement avec cinq enfants, qui ont apparemment perdu leur mère, et à plusieurs centaines de kilomètres de sa région d’origine ; et le romancier, refusant de jouer le jeu, ne fait pas vieillir le sauvage Flamant autant que l’exigerait le tacite pacte de lecture passé entre des romanciers comme Balzac et Zola et les lecteurs de la Comédie humaine et des Rougon-Macquart. Bien sûr, rien n’interdit que, du Calvados ou de l’Orne, Flamant ait fini par échouer à Veneux-Nadon, bien que ce ne soit pas d’une vraisemblance à toute épreuve ; rien n’interdit non plus que sa fille lui ait donné trois enfants supplémentaires avant de rendre l’âme – et de rendre du même coup la situation du malheureux encore plus déplorable ; quant à l’insuffisance apparente du vieillissement, puisque, hors le tassement, la description est exactement la même à vingt-quatre ans d’intervalle, elle pourrait s’expliquer, fût-ce avec un brin d’artifice et de mauvaise foi, par l’absence d’indications précises sur l’âge de ce frère humain de Dingo, ce qui laisse de la marge pour les interprétations. Mais il est clair que Mirbeau n’a cure de la crédibilité romanesque, qu’il s’est souventes fois plu à mettre à mal30 ; et il s’en soucie d’autant moins que le vaste projet d’Un gentilhomme est resté en rade et qu’il n’a pas la moindre intention de l’achever, ni a fortiori de le publier en l’état. Personne donc ne pourra venir lui jeter à la face qu’il fait de nouveau du neuf avec du vieux et que, à l’encontre de toutes les règles romanesques en usage, il néglige d’harmoniser les biographies de ses personnages. Peut-on, dans ces conditions, parler de personnage reparaissant au sens balzacien du terme ? Ce n’est pas évident, car le romancier ne tente nullement de nous faire accroire à la permanence de son braconnier, à un quart de siècle de distance : son seul souci est visiblement de récupérer un type
Dans Dingo, la description se trouve p. 261. Le code de la crédibilité romanesque vise à assurer la cohésion interne à l'œuvre, indépendamment de tout référent extérieur, en vue de susciter l'adhésion du lecteur, dans le cadre d’un pacte de lecture tacitement passé. Pour sa part, la vraisemblance fait référence au monde réel. 29 Au début du chapitre IX, Célestine écrit de Joseph : « Il a des allures vraiment mystérieuses et j'ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et forcenée. [...] Il a des façons de marcher lentes et glissées, qui me font peur. [...] J'ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagérément bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent porter, dans leurs gueules, des proies pesantes » (Le Journal d’une femme de chambre, p. 179). 30 Voir Pierre Michel, Mirbeau et le roman, site Internet de Scribd, http://documents.scribd.com/docs/tlmbmt5nnyfuej3141g.pdf, 2005, pp. 25, 32, 59, 73, 94, etc. Voir aussi les notes de notre édition critique de l’Œuvre romanesque, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 3 volumes, 2000-2001.
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humain qui l’intéresse, en tant que marginal à qui on ne la fait pas, qui nargue les lois et les bienséances et auquel le maître de Dingo voue une affection non déguisée31. Agissant, comme toujours, en gestionnaire “près-de-ses-textes”, il procède sans le moindre scrupule à un dépeçage partiel, commencé dès 190132, de son récit inachevé, comme il a démembré Dans le ciel, qui donne aussi une apparence d’inachèvement, pour en réutiliser nombre de fragments dans les Souvenirs d’un pauvre diable, « Le Tambour », « Pour s’agrandir », « Les Hantises de l’hiver », « Kariste », « Hors la vie », « Sur une tombe », « Des lys ! des lys ! » ou Un homme sensible. LERIBLE Lerible apparaît dans un roman, Un gentilhomme, où il est prénommé Joseph, et une comédie, Le Foyer, qui a été créée à la Comédie-Française en décembre 1908 au terme de la longue bataille que l’on sait33, mais il est alors rebaptisé Célestin. Est-ce un seul et même personnage au prénom fluctuant, comme celui de Lechat, au gré de ses lubies, ou de celles de son créateur, ou s’agit-il de deux personnages bien différents ? Dans le roman, Lerible est l’intendant du marquis, depuis cinquante-deux ans, il est humble et peureux et tremble devant son maître comme devant les représentants de la loi, mais il est sans pitié avec les faibles et n’oublie pas de se servir au passage ; si le marquis, qui n’est pas dupe, consent à accorder des miettes à cette « vieille canaille », comme il le qualifie débonnairement, c’est parce que l’autre le sert, sinon loyalement, du moins avec une efficacité attestée par la haine générale qu’il inspire aux fermiers pressurés34. Voici comment il apparaît pour la première fois aux yeux du narrateur :
Un vieux bonhomme au visage parcheminé, sec de corps et tout petit, très humble, très propre. Il portait visiblement une perruque trop blonde et de coupe ancienne; sa haute cravate à double torsion était fixée par une fleur de lys d'or... Les yeux toujours baissés, la bouche contrite, les mains allongées dans les manches de sa redingote brune, M. Joseph Lerible s'exprimait lentement, avec des prudences sournoises et des inflexions mielleuses de prêtre... Chaussé, le pied droit, d'un soulier à clous, le pied gauche, d'une épaisse pantoufle de feutre, à cause de la goutte dont il souffrait, il boitillait, ou plutôt il sautillait en marchant. (p. 70)

Dans Le Foyer, Lerible est également timide, mais n’en est pas moins, lui aussi, impitoyable en affaires. Après avoir été adjudicataire d’une prison nantaise et s’être fait du beurre – et même beaucoup de beurre – sur le dos des détenus, comme son homonyme sur celui des paysans normands, il s’apprête à récidiver sur celui des fillettes du Foyer du baron Courtin : au dénouement, ayant été jugé par Biron le seul capable de rentabiliser le Foyer au mieux de leurs intérêts, il sera en effet celui par qui injustice sera faite, les innocentes payant pour le coupable, comme il se doit dans le monde bourgeois réel, et pas seulement dans celui du Divin Marquis. Comme son homonyme du Gentilhomme, il s’exprime avec « des prudences sournoises » et possède un tic linguistique

« J'aimais Flamant pour son apparence sauvage, pour sa vie solitaire, pour le mépris et pour la peur qu'avaient de lui les paysans et les boutiquiers » (Dingo, p. 262). Dans une « Journée parisienne » du Gaulois, intitulée « L’Ouverture de la chasse » et parue le 18 janvier 1881, Tout-Paris écrivait déjà : « Je les aime, moi, ces braconniers ». Et il ajoutait qu’il les préférait de beaucoup aux bourgeois qui se contentent d’acheter pour 25 francs un équipement de chasseur. 32 Dès août 1901, il insère dans Les 21 jours d’un neurasthénique des chapitres primitivement destinés au Gentilhomme et publiés sous ce titre dans Le Journal, (les 19 et 27 mai et 2 et 9 juin 1901), ce qui implique de toute évidence qu’il a renoncé à son grand projet de faire d’Un gentilhomme un équivalent, pour la France du dernier quart du siècle, l’équivalent de Guerre et paix pour la Russie du premier quart. Sur cette pratique du dépeçage, qui fait naturellement penser à celui que pratique le bourreau chinois sur le corps des condamnés, dans Le Jardin des supplices, voir l’importante étude de Robert Ziegler, The Nothing Machine, Rodopi, 2007. 33 Voir Pierre Michel, « La Bataille du Foyer », Revue du théâtre, 1991, n° 3, pp. 95-130. 34 « Ici, on le déteste... on l'a en horreur... C'est donc qu'il me sert... Ah ! parbleu!... il se sert aussi... Mais quoi ?... » (p. 74). Dans le chapitre III, le narrateur retrouve, dans les papiers du marquis, nombre de plaintes déposées contre son intendant.

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consistant à répéter des mots, comme si son interlocuteur était dur de la feuille35. On a donc l’impression que Célestin et Joseph pourraient bien ne faire qu’un. L’ennui, pour cette hypothèse, est que Joseph est déjà fort âgé dans Un gentilhomme, ayant commencé à travailler pour la famille du marquis dès 1825, ce qui veut dire que, une trentaine d’années plus tard, il serait plus que centenaire... Il ne peut donc s’agir d’un véritable personnage reparaissant, d’autant plus que, nous l’avons vu, le roman, resté à l’état d’ébauche, n’a pas encore été publié en 1908 et qu’aucun spectateur du Foyer ne pourrait donc reconnaître un personnage qu’il n’a eu aucune chance de jamais rencontrer. Simplement, Mirbeau a décidé de conserver un nom qui le satisfait – « ribler » signifie, en vieux français, courir les rues et mener une « mauvaise vie », comme écrit Littré – pour baptiser un nouveau personnage qui lui semble appartenir à une même famille36 d’individus fort peu recommandables. CONCLUSION Pour finir, il semble bien que le seul personnage méritant d’être qualifié de « reparaissant » soit la princesse Anna Vedrowitch, qui apparaît à deux reprises, mais dans des romans écrits comme nègre et signés Alain Bauquenne : une première fois en 1882 dans L’Écuyère, où elle joue un rôle dramatique important en même temps qu’elle constitue une figure pittoresque, quoique odieuse, de ce monde immonde que le romancier masqué voue aux gémonies ; et une seconde fois, deux ans plus tard, dans La Belle Madame Le Vassart, mais son nom n’y est cité qu’au détour d’une conversation rapportée dans le premier chapitre d’exposition, lorsque Bérose déclare qu’il a « une apparition à faire chez la princesse Vedrowitch » (p. 43), après quoi de la princesse plus ne sera jamais question. Si éphémère que soit cette timide réapparition, elle implique effectivement le recours – sans lendemain – au système balzacien (ou zolien), dans lequel le personnage principal d’un roman n’est plus qu’un figurant ou qu’un comparse dans d’autres œuvres, ce qui épargne au romancier le soin de le présenter de nouveau tout en garantissant la continuité et la cohésion du monde fictif qu’il crée. On comprend aisément que le nègre de Bertéra-Bauquenne ait été tenté de recourir à ce principe d’économie, à un moment où il lui fallait rédiger à toute allure quantité d’articles et d’œuvres narratives pour assurer son train de vie et rembourser ses dettes. Mais par la suite, quand il signera sa copie, il n’a plus eu la moindre raison d’utiliser ce système. Car il n’entend pas le moins du monde rivaliser avec Balzac, et sa conception du roman exclut toute velléité de donner de la société française une vision d’ensemble qui implique son unité et sa cohésion et qui permette d’en découvrir et d’en comprendre tous les rouages. Au lieu, comme Balzac, de tâcher de renforcer la cohérence interne de son univers romanesque, mimétique d’une société que le concurrent de la divine comédie souhaitait ordonnée, hiérarchisée, et par conséquent stable, le libertaire Mirbeau n’a pas seulement souhaité dynamiter un “ordre” social criminogène et oppressif, mais il n’a de surcroît cessé d’en affirmer l’irréductible chaos, à l’image de la vie et de « l’univers, ce crime » sans criminel – et on sait que le recours à la forme du journal, de Sébastien Roch à La 628-E8, et à la technique du collage, dans Le Jardin, Le Journal et Les 21 jours d’un neurasthénique, a fortement contribué à dissiper l’illusion scientiste de l’intelligibilité de toutes choses. D’autre part, en ancrant l’essentiel de ses fictions dans ce qu’il a lui-même pu observer ou vivre (à l’exception de la deuxième partie du Jardin des supplices, bien sûr), il a délibérément limité son horizon et n’a donc pas éprouvé, dans son œuvre romanesque, le besoin de multiplier les personnages de tous ordres pour couvrir l’ensemble des provinces, des professions, des milieux sociaux et des types humains que peut comporter la France de son temps. Il n’a pas eu, par
On en trouve un exemple aussi dans Un gentilhomme : « Je tâcherai, monsieur le marquis... je tâcherai... » (p. 73). Mirbeau avait déjà donné ce tic à un personnage du même calibre, Casimir, de La Maréchale, roman “nègre” de 1883 (recueilli en annexe du tome I de l’Œuvre romanesque). 36 Rien, d’ailleurs, n’interdit d’imaginer que Célestin soit de la même famille biologique que Joseph... Pourquoi pas son fils ou son neveu ?
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conséquent, à tracer précisément la biographie de quantité de protagonistes37, ni à nous faire savoir ce qu’ils sont devenus une fois tournée la dernière page du roman qu’on vient de lire – pensons notamment aux narrateurs du Calvaire, de Dans le ciel et du Jardin des supplices. Dès lors, s’il est vrai que quelques rares personnages ont paru dans deux œuvres différentes, ils ne sauraient pour autant être recensés comme de véritables personnages reparaissants. Pierre MICHEL Université d’Angers

37 Concernant des personnages majeurs tels que l’abbé Jules ou le père Pamphile, il apparaît que leurs biographies, reconstituées par le narrateur, comportent bien des lacunes et des contradictions et que la temporalité où elles s’inscrivent n’est pas la même que celle de l’Histoire. Voir nos notes sur L’Abbé Jules dans le tome I de notre édition critique de l’Œuvre romanesque de Mirbeau.