Pierre MICHEL

DEUX CONTES INCONNUS DE MIRBEAU TRADUITS DU TCHÈQUE
Comme je l’ai annoncé il y a trois ans1, j’ai découvert, grâce au catalogue informatisé de la Bibliothèque Nationale tchèque, à Prague, l’existence d’une petite brochure de Mirbeau, maigre de 29 pages, intitulée Z deníku dcery prostitutky, et parue en 1924 chez Jan Toužimský, dans la collection « Venušiny povídky » [“les contes de Vénus”]. En dépit de ce que pouvait laisser imaginer le titre, il ne s’agit nullement de la version tchèque de L’Amour de la femme vénale bulgare, publié à Plovdiv deux ans plus tôt sous le titre de Любовта на продажната жена, et la fille de la prostituée du titre n’est autre que Célestine, au chapitre V de son Journal d’une femme de chambre, comme j’ai pu m’en assurer en découvrant le texte, numérisé grâce à la sympathique entremise de Dominika Jagová2. Cette publication n’en comportait pas moins une énorme surprise : on y trouve en effet deux contes de Mirbeau inconnus en français et intitulés « Hnizdecko lasky » [“Le petit nid d’amour”] et « Vecne... » [“Pour l’éternité...”]. Ce sont ces deux contes que je reproduis ici, dans la traduction réalisée, à ma demande, par Monika Čechová, que je remercie de tout cœur3. Ces deux contes constituent un nouveau mystère, car j’ignore totalement d’où ils viennent et comment ils ont bien pu parvenir à Prague, sept ans post Octavii mortem. S’agit-il de textes publiés dans des journaux français et que les mirbeaulogues n’ont pas (encore) dénichés ? Ou de récits écrits directement pour le compte de journaux tchèques, comme Mirbeau en a rédigé pour des journaux autrichiens, allemands ou italiens (et sans doute aussi pour des journaux russes), et qui auraient paru antérieurement, dans des revues pragoises que nous n’avons pas dépouillées ? Pour l’heure, nous ne disposons d’aucun élément en ce sens, mais des trouvailles ne sauraient être exclues, pour peu qu’on entreprenne des recherches dans les collections de périodiques tchèques. Au-delà de celui de leur origine, ces deux textes posent un deuxième problème : leur inspiration n’est guère celle du Mirbeau de la maturité et s’inscrit davantage dans la continuité d’Amours cocasses et Noces parisiennes4. Est-ce à dire qu’il pourrait s’agir de textes contemporains de ces deux volumes de 1883 et 1885, peut-être même parus également sous pseudonyme ? Cette hypothèse est exclue, puisqu’il est question des escaliers de la Tour Eiffel dans « Le Petit nid d’amour » : ce conte est donc postérieur à 1889. Ou bien Mirbeau serait-il revenu tardivement à sa première manière, à destination d’un public étranger, qu’il conviendrait, à la demande de l’éditeur comme jadis à celle de son commanditaire, de séduire plutôt que de le choquer ou de l’effaroucher ? Quoi qu’il en soit, l’amour dont il est question ici n’a rien à voir avec la torture subie par les narrateurs du Calvaire ou du Jardin des supplices, mais n’est de nouveau, comme l’écrivait Arnaud Vareille, qu’un « facteur propice à mettre en scène les situations les plus scabreuses », tout en soulignant « l’altérité radicale des deux sexes5 ». En l’occurrence, conformément à un stéréotype romanesque qui n’est pas propre à la Belle Époque, ni a fortiori à Mirbeau, ce sont les femmes – et, comme par hasard, l’une d’elles se prénomme Ève... – qui « sont toutes les mêmes » et se jouent de la bêtise des hommes : l’une en instrumentalisant le désir de son soupirant afin de dénicher, pour son ménage, un petit appartement que sa rareté a rendu quasiment introuvable à Paris, et par voie de conséquence d’autant plus précieux ; l’autre en prenant au pied de la lettre un engagement
Voir les Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, p. 324. Cette brochure est consultable, en numérisation optique, sur le site Internet de Scribd : http://www.scribd.com/doc/3528435/Octave-Mirbeau-Z-deniku-dcery-prostitutky. 3 Comme pour L’Amour de la femme vénale, il sera intéressant de comparer le texte de cette traduction avec le texte original de Mirbeau, si jamais nous parvenons à le découvrir un jour. 4 Sur ces deux volumes – que l’on peut se procurer auprès de la Société Mirbeau dans mon édition de 1995 –, voir l’article d’Arnaud Vareille, « Amours cocasses et Noces parisiennes : la légèreté est-elle soluble dans l’amour ? », dans les Cahiers Octave Mirbeau , n° 11, 2004, pp. 34-52. 5 Arnaud Vareille, loc. cit., pp. 34 et 36.
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plaisant qui n’était évidemment à prendre qu’au figuré. Mais les deux galants, qui ne sont pas très dégourdis, ne valent pas beaucoup mieux que leurs dulcinées et suscitent plus la raillerie que la pitié : si petite blessure d’amour-propre il y a bien, chez l’un, ou fourmillements douloureux, chez l’autre, leurs dérisoires souffrances ne sont que le modeste prix à payer pour s’être laissés duper par celles-là mêmes qu‘ils entendaient duper. Tels sont pris qui croyaient prendre... Ce qui est heureusement un peu plus original que cette moralité classique, et davantage mirbellien, c’est la démystification en règle du sentiment amoureux. Comme dans sa farce de 1901 Les Amants6, on a droit à de “belles” déclarations d’amour, aussi plates et convenues dans la forme qu’hypocrites dans le fond : les mots ne sont décidément que le truchement de la mauvaise foi, et l’amour affiché n’est guère qu’une comédie grotesque7. Particulièrement révélatrice à cet égard est la baisse du désir chez le pseudo-amoureux en quête d’un nid d’amour et qui est déçu de ne pas se heurter, de la part de sa belle, à la résistance attendue : « déjà la petite madame Dille ne lui semblait plus aussi désirable. Trop facile, excessivement facile... » Comme si seule importait à ses yeux la gloire d’une conquête méritoire : l’amour n’est alors que le cache-sexe de l’amour-propre. Baisse comparable du désir chez Alfred, dans le deuxième conte, mais pour des raisons différentes : c’est l’inconfort de sa position qui l’amène au point de rupture. Sa bien-aimée, par perversité ou inconscience, s’amuse à lui imposer une épreuve, comme dans les romans de chevalerie. Mais le preux chevalier n’est décidément pas à la hauteur et il perd vite la face : son bien-être physique passe avant toute autre considération et il doit renoncer piteusement à cet amour qu’il prétendait éternel... Par rapport à ses fantoches, l’auteur adopte une attitude ironique et distanciée, dont témoignent également les points de suspension, si caractéristiques de l’écriture mirbellienne8, dont est agrémenté le titre ironique du deuxième conte9 : « Pour l’éternité... » Histoire de bien nous faire comprendre que le sentiment qu’il est convenu, par commodité et tradition, d’appeler “amour” ne pouvait être que le fruit d’une auto-suggestion aussi fugace que vive. Pierre MICHEL * * *

Octave Mirbeau : « Le Petit nid d'amour » « Je vous aime, ah ! comme je vous aime ! » « Bon, et alors ? » « Eh bien, allons plus loin, plus loin ! » « Oui, vous allez m'inviter à boire le thé dans votre chambre, dans votre garçonnière ! Ah ! il ferait beau voir ! Une tasse de thé dans une horrible chambre, avec des voisines qui traînent dans les couloirs et des concierges qui vous dévisagent avec curiosité au passage ! J'ai à peine flirté avec vous et vous parlez déjà d'appartement et de thé ! Je vous assure que je voulais juste m'amuser ! Ce flirt n’était qu’une simple jeu ! J'ai pensé que vous alliez le prendre de la même façon, comme un simple amusement ! Je fais partie des femmes honnêtes, dont le visage innocent rougit facilement, mais qui sont vraiment comme ça ! Je sais bien comment vous m'imaginez, dans votre garçonnière. Mais n’est-ce pas dégoûtant ? » « Non, Madame, c’est ailleurs que je vous vois, tout à fait ailleurs. Je vous aime ! Et je vous imagine dans les salons que vous aurez arrangés et décorés pour vous. Dans notre appartement consacré par notre amour. Ma garçonnière ? Quelle horreur ! Je vous aime trop et je vous estime trop pour cela ! Mais pourquoi faut-il donc que vous soyez
Farce recueillie dans le tome IV de mon édition critique du Théâtre complet de Mirbeau, chez Eurédit (2003). Le texte est accessible sur Internet : http://www.scribd.com/doc/2231008/Octave-Mirbeau-Les-Amants. 7 Mme Dille, du premier conte, n’y voit d’ailleurs qu’un jeu et n’est pas dupe des proclamations amoureuses de son soupirant. 8 On en trouve aussi un certain nombre dans les dialogues et dans la partie narrative. 9 Ce titre ironique fait penser à « Vers le bonheur », que Mirbeau a écrit au lendemain de son propre mariage avec Alice Regnault (Contes cruels, Librairie Séguier, 1990, t. I, pp. 117-123).
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mariée ? Alors, je vais vous proposer un asile secret, qui sera seulement pour vous. Personne ne profanera ce sanctuaire de l'amour. Un seul mot de vous, et je ne vous demanderai rien de plus, jusqu'au jour où je vous ferai pénétrer dans notre petit nid d’amour. » « Vous êtes admirable, en vérité ! Vous connaissez donc déjà un appartement de ce genre ? » « Non, mais je vais le trouver, sans aucun doute. Je vous en prie, belle madame, ne vous occupez pas de ces bagatelles ! » « Je voulais juste, car je sais combien c'est difficile de... » Tout à coup Madame Dille s'arrêta et, pour cacher quelque chose de gênant, elle se mit à rire, avant de poursuivre : « Je suis très curieuse de voir ça ! » « Et après, vous serez à moi ? » « Oui, après, je serai à vous ! » « Tout entière ? » « Je vous donnerai précisément tout ce que vous exigerez comme acompte de l'amour ! » « Comme vous êtes douce, ma chérie ! Puis-je vous enlacer et vous embrasser ? » « Embrassez-moi, mais seulement sur le front ! Le reste viendra plus tard ! » « À coup sûr ? » « Oui ! Quand vous aurez trouvé votre petit nid, venez me le dire ! » Phrase pleine de promesses ! Et le sourire qui l'accompagnait était encore plus prometteur. Alors, un triomphe de plus, et qui n'avait rien de difficile... Et pourtant cette petite madame Dille, mariée depuis un an à peine avec un homme charmant qu’elle ne détestait nullement, n’apparaissait pas comme une proie si facile. Faiblesse des femmes ! Elles sont décidément toutes les mêmes ! Max était un peu déçu. Il imaginait un combat long et très délicat, où il lui faudrait mettre en œuvre toute sa force de séduction et toute son astuce. Et puis, tout à coup, il avait suffi d’un appartement qui lui convienne ! Il se retrouvait dans la positon ridicule de l'homme qui a pris un grand élan pour sauter par-dessus un petit ruisseau large de deux pieds. Et déjà la petite madame Dille ne lui semblait plus aussi désirable. Trop facile, excessivement facile.... Et pourtant un obstacle se présenta dès le deuxième jour : le commissionnaire immobilier ne put lui fournir aucune adresse : « Nous n'avons absolument rien, monsieur. Tout est loué aussitôt, et à tous les prix.. La population de Paris a doublé. Et les concierges préfèrent négocier directement avec les candidats : ça leur rapporte davantage. Il me semble qu’il ne vous reste plus qu’à vous mettre en chasse, mais je pense qu’il vous faudra beaucoup d'efforts avant de trouver un appartement....! » Beaucoup d'efforts, effectivement. Il s’est mis à flâner dans les rues... Aucun écriteau ! Il est entré dans chaque maison, il a frappé à la fenêtre des concierges, avec un sourire affecté, le chapeau à la main et une grande politesse... Vains sourires, vaine politesse... De la même façon il a fouillé la quartier, les boulevards, les rues, les passages du centre. Après quoi il a élargi son champ d’investigation. À tout bout de champ il se représentait les beautés de madame Dille, son corps et ses gambettes, et c’est avec un nouvel élan qu’il reprenait sa recherche du petit nid d’amour. Ah ! se rendre maître de madame Dille n'était pas aussi facile que Max le pensait au début. Ce n'est pas sa vertu qui fait obstacle : elle est aussi impatiente que Max, et c’est toujours elle qui parle la première de ce nid d'amour chaque fois qu’ils se rencontrent : « Est-ce que vous l’avez déjà trouvé ? » « Mon Dieu... absolument rien, avouait Max avec un sourire forcé. Du moins, pas le genre d’appartement que je voudrais. Je ne veux pas d’un environnement qui ne soit pas à votre goût !... » Ce n'est vraiment pas facile. Elle est persuadée que Max cherche un appartement répondant à de grandes exigences : au rez-de-chaussée, dans une rue discrète, avec une porte près de la concierge, et deux sorties.

« Mon Dieu, je n'ai pas besoin de tant de choses, je m'accommoderai bien d’un petit appartement, du moment qu’il se trouve dans une maison propre, dans une rue pas trop moche. Je me contenterai d’un petit appartement agréable et clair, où on puisse souffler. » Une petite salle à manger, deux chambres, un salon, si vous voulez, une cuisine blanche, et, avec un peu de chance, on ajoute encore un balcon, et ce sera déjà bien au-dessus de ses rêves ! Quelque chose comme ça, il devrait le trouver, et après ce serait l’amour ! « Là nous nous aimerons comme deux êtres heureux, et notre amour sera si grand qu’il nous emportera et nous frappera d’étonnement ! » Max continua à chercher, mais il ne trouva rien et ne fit que s’épuiser. Il se réveillait tôt tous les matins et, toute la journée, il entrait dans les loges des concierges, grasses ou maigres, et il leur montrait des papiers bleus. C’était tout ce qu’il pouvait faire pendant la journée, et, le soir venu, fatigué et avachi, il se laissait tomber dans un fauteuil et, à peine avait-il saisi le couteau ou la cuiller, qu’il s'endormait de fatigue et d’épuisement. Il rêva du beau corps séduisant de cette femme splendide : il la serrait dans ses bras et l’embrassait dans le petit nid d'amour qu’il lui avait déniché. Puis le rêve s’en est allé, suivi d’un deuxième : il clopinait sur les interminables escaliers de la Tour Eiffel, derrière la belle séductrice, qui lui échappait, toute nue, dans une boule en mouvement. Mais voilà que, là-haut, quand il l'eut saisie dans ses bras pleins de désir, déposée dans le lit tout blanc et embrassée sur la bouche, son corps se recouvrit d’un cuir épais et de grands poils d'ours blanc lui poussèrent autour du cou... Après de telles nuits, il se réveillait fatigué et repartait pour sa triste Odyssée. Il refusait les invitations au bal, au banquet et au théâtre : son unique objectif était le petit nid d'amour ! Son humeur était lamentable et c’est dans un très mauvais état d’esprit et très abattu qu’il arrivait à ses rendez-vous galants. Et encore n’avait-il guère de temps même pour cela... Si du moins madame Dille avait compris sa situation... Il tenta bien de la persuader de lui faire l’aumône d’un acompte sur son amour : une nuit tout entière, un éclat d’amour passionné. Il lui disait avec désespoir : « Madame, venez donc chez moi, rien qu’une fois, en attendant, venez me voir chez moi ! Il est bien certain qu’en attendant ce que vous m’avez promis, cela me donnerait de nouvelles forces ! » Cette situation lui permettrait de chercher ce nid tant désiré avec une passion moins épuisante. Mais madame Dille ne voulait pas entendre parler de garçonnière. « Ma vertu ne tombera dans vos bras que dans notre minuscule et ravissant nid d'amour... Seulement nous deux.... près de la cheminée... toi et moi, et l'amour...! » Max devenait fou en entendant ces mots. Et c’est avec un redoublement d‘énergie qu’il continua de chercher un appartement à travers les rues de Paris. Les agents de police se moquaient de lui et les enfants criaient : « Regardez le fou ! Il cherche un appartement ! » La vie parisienne apporta sa contribution à sa caricature avec ce commentaire : « Mesdames, qui lui offrira un asile ? Ce malheureux cherche encore un appartement, à Paris, aujourd'hui ! » Un jour Max arriva au rendez-vous enthousiaste et triomphant. « Je l’ai ! Je l'ai ! » « C’est vrai ? » « Un appartement ravissant, un véritable petit nid d'amour ! » « C'est formidable, mon chéri ! » « Un beau nid ! Avec vue sur la rue. Libre immédiatement...! » « Cher Max, mon chéri ! Comme tu est merveilleux ! Je suis contente. Laisse-moi te prendre dans mes bras ! » Elle l’attira vers elle et l’embrassa. Max était au paradis. Impatient, il regardait la jeune femme bien en chair avec la mine de celui qui attend quelque chose de fantastiquement beau. Deux baisers sur la joue, suaves et de bon augure. Mais le reste viendrait ! Ce n'était qu’un début ! « Calmez-vous, Max. Vous êtes impatient et insatiable. Il vous faut attendre. Oui, attendre ! Quand irons-nous voir notre petit nid d'amour ? » « Tout de suite ! » « Non, ça non ! Mais demain ! »

« Alors, demain. À quatre heures ! » « D'accord. Donnez moi l'adresse ! » « Rue de Pomarel10, au n° 15. » Le lendemain Max déménagea son canapé dans le nouvel appartement. L’ancien locataire en fut fort étonné, car il n'avait pas encore déménagés ses propres meubles. Mais il ne fit rien pour entraver une passion aussi prévoyante. À quatre heures précises, torturé par son impatience et son désir d’enlacer enfin le corps parfumé de sa dame et d’embrasser sa nuque et ses seins, Max faisait les cent pas autour de la maison où se trouvait leur petit nid d'amour. Madame Dille fut ponctuelle. La cloche de l'église de Sainte-Lucie11 sonnait juste quatre heures, quand elle apparut au coin de la rue. Mais elle n'était pas seule ! Un homme l'accompagnait ! « Ciel, le mari, le mari ! », s’écria Max, en s'appuyant contre le mur pour ne pas tomber. Ils vinrent chez lui et cet homme, qui était effectivement le mari de la belle madame Dille, dit à Max avec reconnaissance : « Mon épouse m'a fait savoir que ce n’est pas un simple appartement que vous nous avez déniché, mais un véritable petit nid d'amour. Voilà déjà six mois que nous en cherchons un, mais sans succès ! Nous avons tout essayé ! Nous avons inséré des annonces, donné des récompenses à ceux qui nous fournissaient des renseignements, laissé des arrhes dans les bureaux de location, et tout cela en vain. Nous étions sur le point de devenir fous. Mais vous êtes plus agile et intelligent. Vous êtes un véritable artiste en matière de recherche d'appartement. Vous nous avez déniché un petit nid d'amour... C'était notre vieux rêve, et le voilà réalisé ! Merci à vous, jeune homme ! Pourriez-vous encore me dire s’il y a le chauffage central ?... » (Traduit du tchèque par Monika Čechová)
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Octave Mirbeau : « Pour l’éternité... »
Il était bienheureux, aux côtés de l’être adoré qui se blottissait tendrement contre lui. Ève avait 18 ans. Le charme de son corps ne provenait pas d’une haute taille, car elle était petite, mais de ses formes pleines, de son allure extrêmement dynamique, de son parfum de femme qui se répandait partout. Les traits de son visage étaient parfaits. Ses grands yeux bleus exprimaient des désirs qu’elle n’avait pas assouvis avec un homme, mais les cernes qui les bordaient révélaient indiscrètement des passions qui n’en étaient pas moins assouvies. À chacun de ses sourires, ses lèvres rouges laissaient paraître deux rangées de dents régulières, toutes blanches, et il en émanait un souffle doux, aussi pur que l'eau d’une source, dans une forêt 12. Sous ses larges épaules se dressaient deux jeunes seins, tels des chevreaux indomptés, dont les fermes mamelons semblaient vouloir percer le corsage de batiste. Au-dessous de ses hanches larges et de son petit ventre bombé, on pouvait apercevoir deux mignonnes petites jambes aux mollets dodus, qui débouchaient sur un pied court et épais, aux adorables chevilles. Ève commençait à folâtrer chaque fois qu’arrivait Alfred13, son fiancé, beau jeune homme, mais amoureux peu entreprenant14, qui désirait certes beaucoup, mais demandait peu, et obtenait à coup sûr beaucoup moins encore.
Il ne semble pas qu’une rue de Paris ait jamais porté ce nom. Il ne semble pas non plus exister d’église de ce nom à Paris. 12 Cette pureté apparente contraste avec la perversité dont elle va faire preuve. Il en va de même avec des héroïnes mirbelliennes prénommées Clara, Claire ou Clarisse. 13 Rappelons que Bansard des Bois, le confident du jeune Mirbeau, se prénommait Alfred. 14 Cela n’est pas sans rappeler « Le Vote du budget », dans Noces parisiennes (op. cit., pp. 199-211). Mais les rôles y étaient inversés : c’est le garçon, Humbert, 20 ans, qui était « très avancé pour son âge », alors que sa fiancée, Alyette, 17 ans, n’était « pas très avancée pour son âge ».
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Quel homme pourrait bien résister à la tentation d’embrasser une fille aussi mignonne qu’Ève, si elle était devant lui, avec ses yeux grand-ouverts sous l’effet du désir, ses lèvres entrouvertes et offertes, et ses seins qui toucheraient presque son corps ? Et pourtant, c’est elle qui, un soir, a dû lui demander : « Pourquoi ne m´embrassez-vous pas sur les lèvres, Alfred ? » « J’ignorais que j’en avais le droit », répondit-il doucement. Après quoi il l´embrassa. Et depuis lors il a continué de l’embrasser. Mais, une nouvelle fois, c’est elle qui a dû prendre sa main et la poser autour de son torse, en attendant vainement que ses doigts aillent s ´enfoncer dans sa chair pulpeuse. Jusqu’à ce qu’il finisse par la serrer dans ses bras et par chercher de sa main sa poitrine toute chaude. C’est ainsi qu’elle lui enseigna la science la plus mystérieuse, qu’on appelle l´amour. Et quand, parfois, elle s´asseyait sur ses genoux, langoureusement il la serrait dans ses bras et savait alors qu’elle lui appartenait et qu’il avait désormais tous les droits. Aussi lui chuchota-t-il dans sa petite oreille rose : « C’est comme ça que je voudrais t´embrasser, pour l´éternité ! » « Tu plaisantes ? », demanda-t-elle. « Je te jure, Ève, sur tout ce que est saint pour moi, que je voudrais t´avoir pour l´éternité sur mes genoux ! » « Je te crois, Freddie ! », répondit-elle béatement, et toute une cohorte de petits diables lui tournait dans les yeux. Et ils s’assirent de la sorte, bienheureux. * * *

L´horloge sonna cinq heures. Tout en continuant de folâtrer, ils parlèrent de leur mariage, qui devait avoir lieu dans trois mois. Une demi-heure s’écoula. Il commençait à sentir des picotements dans sa jambe droite, mais il n’y prêta pas attention. Cependant les picotements persistaient, ils commençaient même à devenir douloureux et à susciter des fourmillements permanents. « Ne pourrions-nous pas aller nous promener ? », suggéra-t-il. Et, voulant se lever, il la repoussa doucement. Mais elle, en se défendant, objecta : « C´est si gentil d’être assis comme ça, avec toi ! » « Change au moins de jambe! », supplia-t-il. Mais elle fit celle qui n’avait rien entendu. Pendant le quart d´heure qui suivit, Alfred serra les dents à cause de la douleur ; sa jambe était pleine de fourmillements, comme si des fourmis la parcouraient en tous sens à l’intérieur. Làdessus Ève s´endormit tout à fait... Alors des fourmis commencèrent à se faire sentir aussi dans le bras dont Alfred entourait son corps potelé. Mais elle, sur ses genoux, se contentait de sourire dans son sommeil, pelotonnée contre lui. Une heure passa. Sa situation devenait insupportable. Il osa répéter sa proposition d´aller faire une promenade : « Regarde, il fait si beau dehors ! » « Plus beau qu’avec moi ? », demanda-t-elle. « Voudrais-tu donc que je sois jalouse de la nature ? » Il se tut et resta assis. Le soir tombait. Elle appela la servante avec la sonnette, qu’elle pouvait encore atteindre, lui ordonna d´apporter des tartines au jambon et deux verres de bière, et elle se mit á manger avec appétit, en se balançant sur ses genoux. Elle lui donna à croquer juste à l’endroit qu’elle touchait de ses dents toutes blanches, mit un morceau de jambon dans sa bouche et l’encouragea : « Prends ! Prends donc ! »

Ah ! que de délices il éprouvait d’ordinaire à ces jeux émoustillants, qui, aujourd’hui, ne faisaient que lui infliger des douleurs à la jambe, à l‘épaule et dans le dos ! Enfin huit heures sonnèrent. Le moment habituel des adieux était arrivé. Il eut un sentiment de délivrance. Il voulut se lever : « Il va falloir que je m´en aille, n´est-ce pas ? » « Oh, non ! », répondit-elle, « reste assis, tu n’as pas à te presser aujourd´hui ! » Comme il répondait sur un ton maussade, elle le regarda avec étonnement. « Je voudrais t´avoir sur mes genoux pour l´éternité, as-tu dit tout à l´heure, et déjà tu en as assez ? Qu´est-ce que c´est, trois heures, à côté de l´éternité ? » « Non, non, tu ne me comprends pas, Ève, j´ai pensé que... » « Non, tu ne pensais pas, tu as vraiment dit “Il va falloir que je m´en aille !” Eh bien, je ne veux pas que tu t´en ailles ! J´ai sommeil, donne-moi un baiser et laisse-moi dormir ! » Et elle se roula sur ses genoux comme un jeune chat. Elle l´attrapa par le cou, qui ne parvenait qu’à grand-peine à supporter sa tête, et elle ferma les yeux. En un instant elle s’endormit d’un sommeil tranquille, les lèvres d’Alfred collées sur son visage, qu’elle éventait de son souffle chaud, aussi pur que l´eau d’une fontaine, dans la forêt... Et que va-t-il se passer maintenant ? S’il s´endort à son tour, ils tomberont tous les deux par terre. Est-ce qu’il peut se permettre de dormir ? Le corps entier lui fait mal, il est comme frappé d ´apoplexie. Un verre de "Révolution"15 à 14 degrés, vite avalé, le fit transpirer. Quelle indélicatesse de sa part ! Lui faire des misères, prendre au pied de la lettre ce qu’il a dit en plaisantant ! Elle n´a pas d’égards pour lui, ni pour les nécessités de son organisme. Il tenta bien de soulever les 50 kilos – au moins – de son corps et de se mettre debout pour les déposer sur un canapé. Mais ses jambes n´avaient plus la force de se dresser, et ses mains étaient engourdies. Il banda ses muscles avec ce qui lui restait d’énergie et la redressa par les coudes. Elle se réveilla, souriante, et demanda : « Reste donc assis, c´est si mignon, et on dort si bien ! » « Mais tu auras mal partout », objecta-t-il. « Mais non, je t´assure. Reste assis, tu as juré ! » Et elle se rendormit... L´horloge sonna dix heures. Il poursuivit ses réflexions : « Si du moins sa tante était à la maison, elle ne tolèrerait pas de telles extravagances de la part de sa nièce. Mais elle est partie pour trois jours chez son frère malade... » Trois jours, trois jours encore ! Il n’allait pas pouvoir supporter ça ! Elle dormait doucement, il sentait toujours son souffle régulier sur son visage, les mouvements réguliers de sa poitrine, par moments un soupir et une pression de ses jolies petites jambes. À quoi pouvait-elle bien rêver ? Et voilà qu’arriva minuit, l´heure des apparitions. Des pensées sauvages fourmillèrent dans sa tête. N’était-il pas en train de délirer ? Il ferma les yeux ! Douze fantômes, vêtus blanc, avec des crânes grouillants de vers et des membres cliquetants, dansaient autour de lui une danse sauvage. Il sentit que c´était la danse de sa mort prochaine. La sueur coulait sur son front, son cœur palpitait violemment. Alors la peur lui redonna des forces. Il souleva le corps d’Ève et se redressa. Elle ne se réveilla pas. Lentement il la porta sur le canapé, où il la coucha. Puis il retira un carnet de sa poche, en arracha une feuille et écrivit en hâte, au clair de lune : « Pardonne-moi. Mais il nous faut nous séparer. Je ne suis pas en état de tenir mon serment ! Alfred. » Doucement il glissa vers la porte et il l´ouvrit. L´air froid lui souffla au visage et le rafraîchit. Dans son corps le sang recommença à couler. Il sortit dans le couloir et descendit peu à peu les escaliers. Quand la concierge, souriant d’un air louche, eut refermé la porte, il se sentit soulagé et se dirigea vers le bar le plus proche.
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Peut-être s’agit-il d’une des centaines de marques d’absinthe ayant existé à la fin du XIXe siècle.

Rentré à la maison, il s’endormit d’un sommeil profond et se réveilla à dix heures. Sur la table il y avait une lettre dont l’écriture lui était bien connue. Il l´ouvrit de la main, en tremblant. « C’est la fin, la fin de tout ! », soupira-t-il. Et pourtant, comme il l´aimait ! Quel bonheur les attendait ! Puis il se mit à lire : « Chéri, je te dégage de ta promesse. Je me déplacerais bien moi-même, mais j´ai mal partout. Viens donc dans l´après-midi, et tu me berceras encore – mais seulement autant qu’il te plaira ! Ton Ève. » (Traduit du tchèque par Monika Čechová)