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Fanny Bugnon, « La médiatisation.

Le cas des militantes d'Action directe1 », dans Coline


Cardi et Geneviève Pruvost (dir.), Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, à
paraître (2012).

Introduction
La contestation sociale des années 1970 marque la réactivation de la violence
révolutionnaire2 dans les pays occidentaux. Révolutionnaire en raison de motivations qui se
revendiquent de l'anti-impérialisme et dénoncent le capitalisme, cette violence se matérialise par des
attaques ciblées, contre des lieux symboliques ou des personnalités. Tout au long de la décennie, la
France ne reste pas en marge de cette tendance, qu'elle soit le fait de groupes organisés ou
d'initiatives autonomes. L'une des caractéristiques de ces groupes est de comprendre dans leurs
rangs, et à tous les niveaux, des femmes. Cela se vérifie en Allemagne avec des groupes comme les
Cellules Révolutionnaires (RZ) ou la Fraction Armée Rouge (RAF), en Espagne avec les Groupes
de Résistance Antifasciste du Premier Octobre (GRAPO), au sein des Brigades Rouges italiennes
(BR) et en France. Cette caractéristique a été soulignée de manière appuyée et commentée
longuement par les contemporains. Il s'agit donc ici de mettre en lumière le cas des militantes de
l'organisation dite "terroriste révolutionnaire" Action directe. Le terme « terroriste » est employé de
manière générique dans le discours social dominant pour qualifier ce groupe et ses activités, comme
l'ensemble des groupes s'inscrivant dans la même optique. Cependant, la science politique et la
sociologie ont mis en garde contre le transfert de ce terme pour l'analyse en raison de son caractère
intrinsèquement dépréciatif, en ce qu'il polémise et brouille les termes mêmes de l'analyse3,
préférant le concept de « violence politique4 ».
S'appuyant sur une critique du capitalisme et de l'impérialisme au nom du communisme
révolutionnaire, Action directe, organisation née dans le sillage du mouvement autonome5, a
revendiqué – a posteriori – sa première action le 1er mai 1979 en mitraillant la façade du Conseil
National du Patronat Français (CNPF). Elle multiplie les opérations violentes au cours des années
1980, pratiquant dans un premier temps des attentats matériels contre des symboles de l'État et du
capitalisme, avant de recourir, à compter de 1985 et de son rapprochement avec la RAF scellé dans
le texte Pour l'unité des révolutionnaires en Europe de l'Ouest, à l'assassinat à deux reprises, contre
le général René Audran, ingénieur général de l'armement et directeur des affaires internationales au
ministère de la Défense, le 25 janvier 1985, et Georges Besse, PDG de Renault, le 17 novembre
1986. Le général Henri Blandin, contrôleur général des armées, et Guy Brana, vice-président du
CNPF, échappent quant à eux respectivement à des attentats en mai 1985 et en avril 1986.
L'organisation connaît plusieurs vagues d'arrestations avant d'être finalement décapitée en février
1
Je remercie Bibia Pavard, Geneviève Pruvost et Gwénola Ricordeau dont les remarques ont nourri la rédaction de cette
contribution.
2
Isabelle Sommier, La violence révolutionnaire, Paris, Presses de Science Po, 2008.
3
Pour un aperçu des débats épistémologiques et lexicaux, on pourra notamment se reporter à Didier Bigo,
« L’impossible cartographie du terrorisme », Cultures et Conflits fait le point sur le terrorisme ; « La violence politique
dans les démocraties européennes occidentales » , Cultures & Conflits, n° 9-10, 1993 ; et Isabelle Sommier, Le
terrorisme, Paris, Flammarion, 2000, p. 69-115.
4
Selon la définition proposée par Harold Nieburg : ensemble « des actes de désorganisation, destruction, blessures dont
l'objet, le choix des cibles ou des victimes, les circonstances, l'exécution et/ou les effets acquièrent une signification
politique, c'est-à-dire tendent à modifier le comportement d'autrui dans une situation de marchandage qui a des
conséquences sur le système social » , Political Violence, 1969, p. 13, cité par Philippe Braud, Violences politiques,
Paris, Seuil, 2004, p. 14.
5
Sur le mouvement autonome, voir Sébastien Schifres, Le mouvement autonome en Italie et en France (1973-1984),
mémoire de master 2 de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008. Précisons qu'il ne sera question ici
uniquement de la branche qualifiée d'« internationale » ou « parisienne » d'Action directe, et non pas du groupe animé
notamment par André Olivier dans la région lyonnaise.

1
1987, avec l'arrestation de ce qui est alors présenté comme son "noyau dur", composé de 2 femmes
(Joëlle Aubron et Nathalie Ménigon) et 2 hommes (Georges Cipriani et Jean-Marc Rouillan). Les
sources policières citées dans la presse donnent une fourchette estimée entre 150 et 300 le nombre
de personnes ayant gravité autour des activités d'Action directe, et parmi elles plusieurs dizaines de
femmes. L'implication de ces femmes passe pour singulière, concentre un intérêt médiatique
spécifique et mérite à ce titre d'être interrogée.

En s'appuyant sur la perspective d'analyse du discours social développée par Marc Angenot,
il s'agit de proposer ici de proposer quelques pistes concernant l'engagement politique violent des
femmes au sein de ce groupe afin de rendre compte de la construction de la réalité sociale. Pour
cela, la réflexion s'appuiera sur un corpus d'articles de la presse française, constitué par le
dépouillement systématique de six titres balayant l'éventail du paysage médiatique6 entre 1979 et
1994, date du dernier procès de l'organisation. L'intérêt de ces sources, généralement produites par
des journalistes masculins, est de constituer de véritables révélateurs de l'état des mentalités puisque
les médias sont à la fois relais et producteurs de sens. Il s'agit donc d'interroger la construction des
représentations des femmes mises en cause pour leur participation, à des degrés divers, aux activités
d'Action directe pour cerner comment est pensée, qualifiée, visibilisée ou non cette violence et son
caractère politique et comment elle est articulée aux transformations sociales de l'époque.

1. Nier la capacité des femmes à être violentes

Tendance historique récurrente, la négation de la capacité des femmes à être violentes


s'inscrit dans le principe de la différence sexuelle. L'anthropologie a notamment souligné la manière
dont les hommes ont organisé un ordre social excluant symboliquement et concrètement les femmes
de l'accès à la violence et aux armes7. La première manière d'invisibiliser la capacité des femmes à
être violentes, et certainement la plus simple, consiste en effet à taire cette violence et à ne pas les
nommer, ce qui constitue une manière efficace de réaffirmer la différence sexuelle. Bien que
l'implication de femmes au sein d'Action directe contrarie l'idée prégnante d'une nature féminine
douce et sensible, les médias recourent à plusieurs procédés pour réaffirmer la différence des sexes
dont le monopole masculin de la violence serait un des piliers.

Cela se traduit, généralement une fois les protagonistes arrêtés, par la reprise de stéréotypes
sexués classiques, illustrée par exemple à travers la stupeur suscitée par la présence de femmes dans
le box des accusés, comme c'est le cas lorsqu'en 1989 Joëlle Aubron et Nathalie Ménigon
comparaissent pour l'assassinat, en novembre 1986, du responsable de la régie Renault, Georges
Besse : « Ces rires éclairant de si jeunes visages avaient quelque chose de fascinant. Ils donnaient
les tendresses de l'enfance à celles qui, le 16 novembre 1986, dans la nuit du boulevard Edgar-
Quinet à Paris, tuèrent froidement, si l'on en croit plusieurs témoins, un homme dont elles avaient
décidé la mort8 ». Effectivement, l'interdit anthropologique entrave l'intégration féminine :
« Impossible de voir en Nathalie Ménigon la tueuse du PDG de Renault quand elle sourit
nonchalamment à son destin en pouffant sous ses boucles brunes dans le box de la cour d'assise de
Paris9 ». Les propos de ce type sont légion. Ils visent à opérer un rappel de la dichotomie
traditionnelle femmes/hommes, comme on peut l'observer dans des articles qui tentent de rendre
compte de la vie en clandestinité, à partir d'éléments récoltés dans le cadre de l'enquête et de
témoignages du voisinage : « Mais que déduire du soin apporté par Nathalie Ménigon, ancienne
6
France Soir, Le Figaro, Le Monde, L'Humanité, Libération et Paris Match.
7
C'est notamment le cas de la réflexion développée par Paola Tabet dans La construction sociale de l'inégalité des
sexes : des outils et des corps, Paris, L'Harmattan, 1998.
8
Le Monde, 11 janvier 1989.
9
Libération, 11 janvier 1989.

2
salariée de la BNP, à nourrir convenablement ses deux chèvres, ses quatre chats et ses quinze
hamsters dans son petit paradis retranché de Vitry-aux-Loges ? Et que conclure à propos de son
compagnon, Jean-Marc Rouillan, veillant sur la "prison du peuple" aménagée à quelques pas de
l'enclos de sa Marie-Antoinette ? La remarque vaut tout autant pour Joëlle Aubron, échappée de la
bonne bourgeoisie et appliquée, dans les moments tranquilles, à surveiller ses chaudrons de
confitures"10 ». Interprétation pour le moins surprenante du mode de vie de ces « communistes
révolutionnaires » qui, dans sa dimension naturalisante, s'inscrit dans la traditionnelle division
sexuelle du travail, qu'il soit militant au domestique, manière en somme de rassurer en assignant les
femmes à l'univers domestique, sans que les premières concernées ne se soient exprimées sur le
sujet. Les longs articles que consacrent Le Monde et Libération à Action directe s'inscrivent dans
cette tendance. Les journaux populaires comme France Soir ou Paris Match préfèrent un autre
registre pour exclure les femmes de la violence et taire sa dimension politique en se focalisant par
exemple sur leur corps. Cette cristallisation se manifeste ainsi par la publication de photographies
de militantes nues, comme cela a déjà été le cas en novembre 1977 avec des photographies
dénudées de Gudrun Ensslin, fille de pasteur et figure de la première génération de militants de la
RAF. Ces photographies sont sans équivalent masculin. Paris Match publie ainsi des photographies
privées et volées de Joëlle Aubron nue ou en position suggestive à deux reprises, en 1982 et 1987,
s'attardant sur « Joëlle la terroriste » et « l'incroyable destin des tueuses perdues ». Cette « jeune
fille de bonne famille11 », qui « aimait les réceptions de Neuilly, le château du grand-père et les
boutiques du 16e12 », a posé nue, lorsqu'elle était étudiante. Paris Match s'interroge : « C'est peut-
être à l'influence des études de cinéma qu'elle suivait à l'université Paris VIII que l'on peut attribuer
cette recherche esthétique13 ». Cette université, héritière du Centre universitaire expérimental de
Vincennes fondé dans le sillage de Mai 68, est considérée comme un des hauts lieux de contestation
dans les années 1970 qui entend « non pas enseigner des savoirs, mais enseigner à être un sujet »14,
ce qui permet au journaliste de justifier le parallèle entre la fréquentation d'une université critique et
caisse de résonance de l'extrême gauche et moeurs étranges, d'autant qu'elle compte des
enseignements de sexologie, rattachés non pas à un cursus médical mais dépendants de l'unité de
philosophie, qui nourrissent la controverse 15. Cette exhibition du corps fonctionne comme un double
standard, c'est-à-dire à la fois un rappel à l'ordre de la disponibilité sexuelle des femmes dont sont
ornées les pages de la presse érotique ou, pour notre corpus, celles de France Soir, qui publie des
photographies de femmes jeunes dévêtues, inspirée des tabloïds britanniques, et une façon
d'humilier des militantes en portant atteinte à leur intimité pour en faire des filles de mauvaise vie.
Paris Match sera d'ailleurs condamné à l'initiative de la famille Aubron pour la publication de ces
photos volées.

La réassignation des femmes à leur rôle sexué passe ainsi par la mise entre parenthèses de
leur capacité à être violentes. Cela s'inscrit dans la réaffirmation du monopole historique de la
violence par les hommes. L'analyse de Geneviève Pruvost16 à propos de l'entrée des femmes dans la
Police nationale peut être reprise pour aborder la violence illégale. L'accès aux armes opère en effet
dans les deux cas comme le point de cristallisation en ce qu'il s'agit d'une transgression de la loi
sociale. Il contrarie le monopole symbolique masculin, bouscule les normes de genre et démontre
les résistances à la remise en cause de l’assimilation systématique des pratiques armées à un monde
d’hommes. Il s'agit alors pour les militantes d'Action directe d’une transgression à double titre : de
10
Le Monde, 17 novembre 1993.
11
Paris Match, 30 avril 1982.
12
Paris Match, 13 mars 1987.
13
Paris Match, 30 avril 1982.
14
Jean-Michel Djian (dir.), Vincennes, une aventure de la pensée critique, Paris, Flammarion, 2009, p. 130-131.
15
Jean-Michel Djian (dir.), Vincennes, une aventure de la pensée critique, Paris, Flammarion, 2009, p. 138-141.
16
Geneviève Pruvost, De la "sergote" à la femme flic. Une autre histoire de l'institution policière (1935-2005), Paris, La
Découverte, 2008.

3
la loi pénale au regard des faits qu’elles ont commis et de la division sexuelle par le maniement des
armes. La presse dans son ensemble se fait le relai de cette conception. Il est d'ailleurs possible de
tirer un parallèle avec la déviance féminine dite "classique" ou de droit commun 17.

Cependant, l'identification de femmes dans des actions armées, et en particulier celles


portant atteintes à autrui, contraint à considérer les femmes comme pouvant être potentiellement
violentes. Dès lors, les discours médiatiques opèrent une reconfiguration dans leur approche.

2. Disqualifier la dimension politique de leur action

Ce glissement, s'il reconnaît la violence, poursuit la dynamique de disqualification de la


dimension politique du recours à la violence. Des explications de la violence politique émergent-
elles dans la presse française ? La réponse est globalement négative puisque les discours s'ancrent
dans le registre moral et que les différentes justifications de l'organisation ou des individus
demeurent inaudibles dans l'espace médiatique. Traite-t-on de la dimension politique de
l'engagement violent des femmes et des hommes de la même façon ? Là encore, la réponse est
négative. Les mécanismes de ce traitement dépolitisé s'avèrent sexués et on peut observer deux
tendances dans le traitement médiatique dont sont l'objet ces femmes dans la presse populaire. Très
schématiquement, le propos consiste d'une part à relativiser l'engagement des femmes au sein
d'Action directe, ou, d'autre part, à stigmatiser leur implication dans les activités de l'organisation.
Les registres mobilisés dans cette seconde optique relèvent alors ceux de la monstruosité et de la
perversité.

Dans un premier temps, la relativisation de l'engagement politique violent consiste à


présenter ces femmes comme victimes de leurs sentiments et d'une sensibilité qui les rend
influençables. Ce mécanisme concerne toutes les femmes, quel que soit leur degré d'implication
dans les activités d'Action directe et quels que soient leur propos à ce sujet. Ce sont surtout des
femmes amoureuses, des femmes sous influence dont l'engagement est conditionné à une relation
hétérosexuelle et qui pour lesquelles le génitif social est de mise : « Nathalie Ménigon, l'égérie de
Jean-Marc Rouillan, et Joëlle Aubron, la femme de Régis Schleicher18 », « Jean Asselmeyer et de
sa compagne Dominique Poirré19 », ou bien encore « la journaliste aveuglée par l'amour20 », Paula
Jacques, journaliste à Radio France et présentée comme une femme dévouée poursuivie comme
d'autres « malgré nous21 » – c'est-à-dire des individus extérieurs à l'organisation mais qui ont pu
jouer un rôle de soutien – qui « vivait avec [Jean] Halphen jusqu'à son arrestation. Elle allait au
devant de ses désirs, lui proposant de partir à la campagne chez des amis lorsqu'il avait l'air
inquiet22 ». Rejoindre les rangs d'une organisation de lutte armée apparaît alors pour les femmes, et
de manière consensuelle, comme le résultat d'une affaire de sentiments et non un choix réfléchi
comme l'illustre ce commentaire à propos de Nathalie Ménigon : « on sent que derrière sa violence
déchaînée, cette jeune femme blessée a un cœur23 ». Cette relativisation sentimentale fonctionne
systématiquement dans un cadre hétérosexuel et dans le sens de la subordination d'une femme à un
homme.

17
Marie-Andrée Bertrand, Les femmes et la criminalité, Outremont, Athéna éditions, 2003.
18
Paris Match, 13 mars 1987.
19
Le Monde, 13 janvier 1988.
20
France Soir, 14 janvier 1988.
21
Le Monde, 15 janvier 1988.
22
France Soir, 14 janvier 1988.
23
Paris Match, 13 mars 1987. La blessure à laquelle il est fait allusion est celle du décès de la mère de Nathalie
Ménigon.

4
Dans un second temps, la stigmatisation consiste pour les journalistes à faire de ces femmes
des perverses, des folles, ou encore des monstres. Cette réaction peut se lire à la lumière de la
stupeur provoquée par leur violence : « C'était Nathalie la furie!24 » titre Paris Match au lendemain
de la première arrestation de Nathalie Ménigon en septembre 1980, lors d'une fusillade avec les
forces de police, à l'image de la figure mythologique laissant éclater sa violence déchaînée. Jean-
Marc Rouillan qui l'accompagnait n'a en revanche pas tiré sur les policiers. Paris Match, partisan
d'un « traitement personnalisé de l'actualité25 », c'est-à-dire centré autour d'une figure individuelle,
renforcé ici par l'usage exclusif du prénom, propose à ses lecteurs des photographies de la fusillade
et de son arrestation, pistolet à la main. L'hebdomadaire explique l'origine de ces photos
exceptionnelles : la fusillade a éclaté dans le quartier parisien où réside habituellement la princesse
de Monaco dont le visage orne régulièrement les pages du magazine 26, et à ce titre l'objet d'une
attention toute particulière des photographes. Ce traitement est notamment activé lorsque les
militantes sont directement mêlées à des crimes de sang et raisonne avec l'analyse de l'accès et de
l'appropriation des armes par des femmes. Cette transgression des normes sexuées justifie le fait
qu'elles ne sont alors plus véritablement considérées comme faisant partie du groupe social des
femmes en ce qu'elles sont sorties « des bornes de leur sexe ». Les stigmatiser permet ainsi de les
isoler : les militantes d'Action directe deviennent ainsi des « "guerrières perdues", isolées dans une
lutte sans espoir et dans une rhétorique sans cohésion (...). Autour du couple Aubron-Ménigon, les
amazones françaises de la guérilla urbaine, se forme déjà un mythe. Celui, malsain mais éternel, de
la fraternité dans la guerre27. » Le Figaro évoque de son côté « les amazones de la terreur28 » au
lendemain de l'assassinat de Georges Besse quand Le Monde fait état, à l'ouverture du procès dit de
la mouvance, de « quelques desperados et un duo d'amazones29 ». La mobilisation de la figure des
amazones est récurrente et imprègne l'espace médiatique dans son ensemble. D'autres figures
mythologiques comme les Furies, les Harpies ou les Gorgones ont ainsi pu être mobilisées pour
penser la violence des femmes, constituant en cela de véritables « boucles référentielles30 ». Dans la
France des années 1980, cette figure est mobilisée dans un moment où culmine le reflux du
mouvement féministe de la décennie 1970 qui s'est illustré par la critique générale du patriarcat et
de la domination, dont les militantes ont pu, en raison de la non-mixité politique assumée, être
affublées du terme et, plus largement, l'ensemble des mouvements militants de la décennie
précédente. Peuple de femmes guerrières menaçant les hommes, désignant par extension les
femmes en armes et intrépides, les amazones peuvent être rattachées à la thématique du brouillage
de l'ordre des sexes et résonne avec le fantasme de la guerre des sexes. « Figures ambiguës et
érotisées : les Amazones, comme les militantes d'Action directe, ne sont, en somme, pas vraiment
des femmes31 ». La confusion et l'inversion de l'ordre des sexes sont ainsi réactivées.
Dans le même sens, on peut pointer l'utilisation récurrente de références tératologiques, et ce dans
l'ensemble de la presse. « Une fois de plus, les femmes du groupe, Joëlle Aubron et Nathalie
Ménigon, qui commencent à connaître l'itinéraire qui va de leur prison au Palais de justice de Paris,
sont apparues souriantes, décontractées, comme si aucun remords ne pouvait les effleurer32 »
apprend-on par l'intermédiaire de France Soir. Les références à un certain sadisme sont ainsi
24
Paris Match, 26 septembre 1980.
25
Alain Chenu « Des sentiers de la gloire aux boulevards de la célébrité. Sociologie des couvertures de Paris Match,
1949-2005 », Revue française de sociologie 1/2008 (Vol. 49), p. 3-52.
26
Alain Chenu signale d'ailleurs que Caroline Grimaldi remporte la palme du plus grand nombre de couvertures de
l'hebdomadaire, op. cit.
27
Paris Match, 13 mars 1987.
28
Le Figaro, 19 novembre 1986.
29
Le Monde, 10 janvier 1988.
30
Dominique Lagorgette, « La violence des femmes saisies par les mots. "Sorcière", "Tricoteuse", "Vésuvienne",
"Pétroleuse" : un continuum toujours vivace ? », dans le présent volume.
31
Fanny Bugnon, « Quand le militantisme fait le choix des armes : les femmes d’Action directe et les médias », Sens
public. En ligne : http://www.sens-public.org/spip.php?article683.
32
France Soir, 31 mars 1987.

5
récurrentes : « c'est Joëlle Aubron qui a tué le P.-D.G. De Renault. "L'enragée" souriait après son
inculpation33 », titre France Soir. Là encore, la stupeur provoquée par le contraste perçu entre
l'apparence féminine des militantes et les crimes pour lesquels elles sont poursuivies perturbe la
tentative d'explication de la violence politique féminine. Ce contraste appuie la question de la
perversité dont il est question lorsque le maniement des armes est analysé comme une forme de
surinvestissement phallique. Une anecdote alimentée par une méprise phonétique illustre la
prégnance de la perversion de sadisme, comportement renvoyant à la pathologie : suite aux
arrestations de février 1987, « les policiers assurent que Nathalie Ménigon donnait [la serviette en
cuir de Georges Besse], en morceaux, à ronger aux six hamsters qu'elle élevait dans son repaire de
fermière, aux côtés de deux chèvres, cinq chats et une trentaine de canards 34 ». Une information de
ce type ne peut logiquement qu'appuyer l'idée de la perversité. Or, « Le Monde, comme d'autres
organes de presse, [a] repris dans ses éditions du 24 février l'information d'agences de presse selon
laquelle Nathalie Ménigon donnait des lambeaux de la serviette en cuir de Georges Besse (...) à
ronger aux hamsters qu'elle affectionne tant. Information qui ajoutait au mythe sinistre, mais était,
en fait, erronée. Les confidences policières recueillies par nos confrères précisaient, en réalité,
qu'elle avait fabriqué un holster – étui d'arme de poing – avec ladite serviette. Holster, hamster, la
consonance des mots et le goût du sensationnel ont fait le reste 35 ». Cette information erronée a en
effet pour conséquence immédiate un emballement médiatique suscité par le caractère cruel et
sadique du geste supposé, rendue d'autant plus incompréhensible qu'il se double d'une affection
pour les animaux. Le quotidien du soir est pourtant le seul à faire amende honorable de cette
méprise.

Il ressort que, dans les deux cas, la dimension politique de l'engagement violent est gommée,
alors que les accusées profitent notamment des procès pour lire de longs textes de revendications
politiques, quand les présidents des tribunaux leur en laissent la possibilité. Il en est parfois ainsi
fait état, comme lorsque Nathalie Ménigon lit un texte collectif de revendication de l'assassinat de
Georges Besse, lecture qui se résume pour Libération à « vingt minutes de néologismes souvent
impénétrables ânonnés par un fantôme hors du temps à visage de gamine36 ». Le Monde s'interroge
d'ailleurs dès le premier procès de l'organisation en janvier 1988 : « Qui fera un jour l’analyse
sémantique de ce galimatias où surnagent des débris des vocabulaires maoïste, anarchiste ou
banalement branché, mais qui dérive au fil des ans, loin de tous les idiomes politiques
repérables37 ? » Pourtant, élément paradoxal, l'ensemble des médias partagent un constat : celui de
la présence de femmes comme constitutive du « terrorisme d'extrême gauche » et le distinguant du
banditisme et de la criminalité classique. Et cela, dès les premières actions attribuées d'Action
directe, comme lors d'attaque d'une banque en août 1980 : « La présence de femmes (une brune à
queue de cheval, une blonde à cheveux mi-longs). Les gangsters n'ont en général pas l'habitude
de faire participer leurs compagnes à leurs expéditions. D'où l'hypothèse d'un gang à motivation
politique ou anarchiste (...). C'est la présence de femmes dans cette affaire qui nous incite à
penser à des gauchistes. Très fréquemment, en effet, leurs compagnes sont avec eux ''sur le
tas'', alors que les vrais truands se gardent bien de toute participation féminine 38. » L'équation est
d'ailleurs largement partagée dans l'ensemble de l'espace médiatique et justifiée par les observations
allemandes et italiennes notamment.

Ce double processus de disqualification et de dépolitisation de l'implication des femmes


dans les activités d'Action directe appuie malgré tout la reconnaissance de la violence féminine.
33
France Soir, 6 mars 1987.
34
Le Monde, 24 février 1987.
35
Le Monde, 25 février 1987.
36
Libération, 10 janvier 1989.
37
Le Monde, 10 janvier 1988.
38
France Soir, 29 août 1980, en gras dans le texte.

6
Une troisième piste est avancée pour expliquer la présence de femmes dans l'action politique
violente, en lien avec les transformations récentes de la société française.

3. Assimiler terrorisme et féminisme

Le constat d'implication importante de femmes dans l'exercice collectif de la violence


politique pousse les entrepreneurs de discours à rechercher des explications d'ordre conjoncturel. Le
constat est ainsi résumé dans les colonnes de France Soir au lendemain de l'assassinat de Georges
Besse pour lequel Joëlle Aubron et Nathalie Ménigon sont recherchées à titre de témoins à raison
d'une vaste campagne d'affichage : « leur froideur inhumaine et leur détermination est [sic]
l'aboutissement d'un processus de féminisation du terrorisme39 ». Le féminisme devient alors un
élément de causalité alors qu'il n'est pas mis en avant dans les déclarations de l'organisation ou de
ses membres. En dépit des avancées juridiques et sociales qu'il a pu impulser, le féminisme demeure
stigmatisé, en particulier à compter de la toute fin de la décennie 1970. Si Susan Faludi analyse le
contexte américain des années 1980 comme celui du backlash40, c'est-à-dire un retour de bâton à
l'encontre du féminisme et des féministes, son analyse n'est pas directement transférable à la
situation française. Pour comprendre cette période dans l'Hexagone, il faut peut-être davantage
parler de renoncement massif majoritaire au projet et à l'action révolutionnaires formulés durant la
décennie 1970 à la faveur du souffle contestataire porté par le printemps 1968, et le désengagement
militant. Comme ce fut le cas pour les mouvements contestataires de la décennie précédente, le
discours social ambiant tend à pointer que le féminisme a atteint ses limites, constituant désormais
une thématique obsolète, voire permettant à l'antiféminisme de s'exprimer sous une forme différente
qui consiste pour « les adversaires de l'émancipation des femmes [à déformer] le sens du mot
"féminisme", le [charger] de leurs craintes et de leurs fantasmes, de leur mépris et de leurs
sarcasmes41 ». De ce point de vue, le féminisme peut ainsi être utilisé comme un bouc émissaire
facile, nourrit d'un ressentiment envers les transformations sociales liées au féminisme : « Ces
photos étranges montrent bien que Joëlle menait une vie libérée que sa famille ne pouvait pas
soupçonner42 ». Cette « vie libérée » mise en cause n'est autre que celle d'une jeune femme étudiante
et indépendante, « habillée en jeans [qui] avait l'allure décontractée de toutes les filles de sa
génération43 ». Désordre des mœurs et de l'ordre social allant de pair, l'idée selon laquelle les
femmes seraient en passe de prendre le pouvoir se trouve ainsi illustrée : « Le vrai patron : Nathalie
Ménigon44 » titre France Soir lors de sa mise en examen pour l'assassinat de Georges Besse, dans
un article qui côtoie la photographie d'une femme jeune dévêtue, inspirée des tabloïds britanniques.
« Ce sont les femmes qui menaient, en France, la danse macabre du terrorisme d'extrême gauche »
poursuit l'article.

Le féminisme aurait donc quelque responsabilité dans la « féminisation du terrorisme » dont


s'émeuvent les commentateurs en ce qu'il est pensé comme un vecteur d'autonomie des femmes et
de brouillage des frontières de genre, devenu une sorte d'empire sur lequel les femmes règneraient.
Cette thèse est régulièrement reprise, et notamment par une personnalité significative, celle de
Ménie Grégoire. Journaliste célèbre, elle a contribué dans les années 1960 à lever le tabou de la
sexualité dans les médias, contribuant ainsi à l'émergence et à la diffusion d'un discours progressiste
en la matière grâce à l'émission radiodiffusée qu'elle anime entre 1967 et 1982 sur RTL et les
39
France Soir, 19 novembre 1986.
40
Susan Faludi, Backlash. La guerre froide contre les femmes, Paris, Éditions Des femmes (trad.), 1993.
41
Christine Bard, « Pour une histoire des antiféminismes », dans Christine Bard (dir.), Un siècle d'antiféminisme, Paris,
Fayard, 1999, p. 21-37, p. 21-22.
42
Paris Match, 30 avril 1982.
43
Paris Match, 30 avril 1982.
44
France Soir, 3 mars 1987.

7
articles qu'elle signe dans des magazines féminins comme Elle ou Marie-Claire45. Les milliers de
lettres qu'elle reçoit témoignent de sa popularité et de la demande sociale sur les questions de
l'intime46. Attachée à une conception essentialiste des rapports entre les sexes et opposée à l'analyse
beauvoirienne, exposée notamment en 1965 dans Le Métier de femme47, elle condamne cependant
rapidement les supposés excès du féminisme de la décennie suivante, c'est-à-dire la radicalité du
Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et sa non-mixité et sa critique sans concession du
patriarcat. Démarquée des expériences féministes de la décennie 197048, elle demeure néanmoins
une journaliste très populaire et publie dans les années 1980 un billet régulier dans France Soir.
Après l'assassinat de Georges Besse, elle publie un billet éloquent : « Ce terrible pas que les femmes
ont franchi...49 ». Ce billet lie historiquement la question de l'émancipation féminine à celle du
progrès social, que l'assassinat du PDG de Renault par deux femmes vient brutalement remettre en
cause. Citons quelques extraits :
« La femme-tueur existe donc aujourd'hui en France, bien que ce métier ne figure pas
au nombre des professions que réclamait le féminisme. On peut se demander si le fait
n'est pas lié à la libération des femmes et à la montée de leur pouvoir, derrière le
triomphe sur tous les interdits, suprême négation de toute féminité et de toute différence
avec l'homme. Si horrible que cela paraisse à quelqu'un qui a beaucoup milité, il semble
évident qu'on assiste à la dérive d'un mouvement qui a perdu tout sens et tout contrôle.
Pourtant, j'imagine mal que ces deux femmes qui ont froidement abattu un inconnu et
qui l'ont achevé en lui tirant une balle dans l'oeil sans la moindre émotion soient des
« tueurs appointés » (...). Déjà, les Françaises ont franchi un pas impensable quarante
ans plus tôt, en entrant dans l'armée et dans la police. Car elles reniaient ainsi l'image
qui dominait chez nous : celle de la mère qui donne la vie et l'entretient (...). Le pas
franchi par les femmes dans l'assassinat de Georges Besse est terrible. Car ce n'est pas
du tout cela qu'elles ont voulu quand elles ont demandé la liberté. C'était le droit d'être
des personnes humaines, pas des assassins. »

Dans ce contexte des années 1980, le fait qu'une féministe modérée en vienne à faire passer
le féminisme, mouvement non-violent, comme étant à l'origine de la violence pour ainsi condamner
les supposés excès des mouvements d'émancipation des femmes est lourd de sens. On retrouve cet
amalgame plus largement, avec quelques nuances, dans l'ensemble du corpus. La violence des
femmes est ainsi utilisée comme preuve des excès de l'émancipation féminine. Il s'agit en effet
d'une tribune qui amalgame les différentes tendances et expériences féministes de la décennie
précédentes selon la logique de l'épouvantail, en faisant allusion, sans les nommer, aux féministes
révolutionnaires qui lient libération des femmes et lutte anti-capitaliste50 pour remettre en cause un
mouvement qui a entraîné de profondes transformations sociales et par lequel une partie de
l'opinion – souvent masculine – peut se sentir dépassée ? Le propos consiste donc à mettre en
relation féminisme, dérèglement social et violence, animé par la crainte que les femmes deviennent
– si elles ne le sont pas déjà devenues – plus dangereuses que les hommes.

45
Sylvie Chaperon, Les Années Beauvoir (1945-1970), Paris, Fayard, 2000, p. 295.
46
Elles sont notamment analysées dans Anne-Claire Rebreyend, Intimités amoureuses. France, 1920-1975, Toulouse,
Presses universitaires du Mirail, 2008.
47
Ménie Grégoire, Le Métier de femme, Paris, Plon, 1965. La conclusion insiste sur le fait que « "la femme", pour nous,
n'existe pas. "Les femmes" non plus, en tant que "race". Chaque femme n'existe qu'au singulier, au sein d'une société
dont elle est, comme tout le monde, un rouage. » (p. 311).
48
Elle conclue ainsi son autobiographie : « Les féministes se sont trompées : il n'est pas nécessaire d'être femme pour
être flouée. Ç' a été plus fréquent chez elles parce que l'enfant, désiré ou non, était une belle excuse pour ne pas se
donner le mal d'exister par soi-même. », dans Ménie Grégoire, Telle que je suis, Paris, Robert Laffont, 1976, p. 358.
49
France Soir, 20 novembre 1986, p. 6.
50
Également appelées féministes "luttes de classe", rassemblées autour de groupes tels que Les Pétroleuses, Elles voient
rouge, Femmes en lutte ou encore de la revue Les cahiers du féminisme.

8
Conclusion

Au-delà de la transgression pénale dans laquelle s'inscrivent les partisanes du militantisme


violent, une seconde dimension semble donc occuper davantage l'espace médiatique sans pour
autant effacer la première : celle de la transgression des normes de genre. Cette double transgression
se trouve ainsi au cœur d'un filtre social qui invisibilise et déforme à la fois la question de
l'engagement des femmes dans des mouvements politiques violents, ce qui rend de facto leurs
propres discours inaudibles. En ce sens, la presse participe à l'exercice général de réaffirmation de
la différence sexuelle, tant en matière d'engagement politique que de recours à la violence.
Imprégnés de stéréotypes sexués, les discours de presse se font donc l'écho d'un ordre des sexes qui
semble avoir finalement peu évolué dans le dernier tiers du XXe siècle. Cette analyse n'est en outre
pas spécifique à l'espace médiatique français puisque, quel que soit le contexte de l'expérience
militante violente ou quelles que puissent être les motivations de l'engagement féminin, le genre se
révèle un outil heuristique pour penser la violence à caractère politique des femmes, comme des
travaux récents se sont employés à le démontrer51. Le cas des militantes d'Action directe illustre
ainsi cette ambiguïté du traitement de la déviance, de la transgression des femmes et les difficultés,
au sein du discours social, à dessiner un espace pour penser cette violence, difficulté renforcée par
son caractère politique revendiqué.

Citons notamment les travaux de Maritza Felices-Luna, « Déviante et politique : la carrière des femmes au sein des
51

groupes armés contestataires » , Déviance et Société, vol. 32(2), 2008, p. 163-185 ; Dominique Grisard, Gendering
Terror. Eine Geschlechtergeschichte des Linksterrorismus in der Schweiz, Francfort, Campus Verlag, 2011 et Isabelle
Lacroix, « Les femmes dans la lutte armée au Pays basque. Représentations, division sexuelle du travail et logique
d’accès à la violence politique », Champ pénal, vol. VIII, 2011.