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ANALYSE DES INTERACTIONS


E53MCM EAD
(Cours de Mme Béal-Hill)

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages de travail pour les étudiants (Les indispensables)


KERBRAT-ORECCHIONI C., 1996, La Conversation, Seuil, coll., « Mémo ».
MAINGUENEAU D., 1996, Les termes clés de l’analyse du discours, Seuil, coll., « Mémo ».
TRAVERSO V., 1999, L’analyse des conversations, Nathan, coll. « 128 Linguistique ».

Ouvrages de référence

• Ouvrages généraux
BANGE P., 1992, Analyse conversationnelle et théorie de l'action, Paris, Hatier/ Didier.
KERBRAT-ORECCHIONI C., 1990-92-94, Les Interactions verbales, 3t., Paris, A. Colin.
VION R., 1992, La Communication verbale, Paris, Hachette.

• Champs disciplinaires et problématiques abordés


- Psychologie
WATZLAWICK P., HELMICK BEAVIN J., JACKSON D., 1972, Une logique de la
communication, Paris, Seuil.
WINKIN Y. (éd.), 1981, La Nouvelle Communication, Paris, Seuil, coll. « Points ».
- Sociologie et anthropologie
GOFFMAN E., 1973, La Mise en scène de la vie quotidienne, 2t, Paris, Minuit; 1974, Les
Rites d'interaction, Paris, Minuit ; 1987, Façons de parler, Paris, Minuit.
- Linguistique
AUSTIN J.L. (1962) 1970, Quand dire c'est faire, Paris, Seuil.
KERBRAT-ORECCHIONI C., 1980, L'Énonciation, Paris, A. Colin.
- Verbal, vocal, non-verbal
COSNIER J., BROSSARD A., 1984, La Communication non verbale, Neuchâtel/ Delachaux
et Niestlé.
HALL E.T., 1978, La Dimension cachée, Paris, Seuil, coll. « Points ».
- La transcription
BLANCHE-BENVENISTE C., JEANJEAN C., 1987, Le Français parlé. Trancription et
Édition, Paris, Didier, col. « Érudition ».
-Analyse des interactions
ROULET E., 1985, L'Articulation du discours en français contemporain, Berne, Peter Lang.
- Les thèmes
FRANÇOIS F., HUDELOT C., SABEAU-JOUANNET E., 1984, Conduite linguistique chez
le jeune enfant, Paris, PUF
-Les négociations
ROULET E., 1985, « De la conversation comme négociation », Le Français Aujourd’hui
n° 71, 6-13.
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- Les types d’interactions


TRAVERSO V., 1996, La Conversation familière, Lyon, PUL.
- Dimension interculturelle
TRAVERSO V. (éd.), 1999, Perspectives interculturelles sur l'interaction, Lyon, PUL.

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I. L’APPROCHE INTERACTIONNISTE DANS LES SCIENCES DU


LANGAGE

1.1 De la description du langage comme système à la langue en situation.

Introduction : On appelle « interaction verbale » tous les échanges oraux entre


deux ou plusieurs personnes. Le terme « interaction » renvoie à l’idée d’une
communication intentionnelle entre des personnes et le terme « verbal » à
l’échange de paroles (certaines « interactions » peuvent donc être non verbales si
elles se contentent par exemple de gestes et de mimiques).

Au vu de cette définition, on pourrait penser que les interactions verbales


seraient l’objet de prédilection de la linguistique. Paradoxalement, elle ne s’y est
intéressée que très tard : vers les années 70 aux Etats-Unis et seulement une
dizaine d’années plus tard en France. Pourquoi ? Parce que, historiquement, la
linguistique est une discipline qui est issue de la grammaire dont elle s’est peu à
peu différenciée : or la grammaire s’intéresse aux aspects formels de la langue et
à la norme et non pas aux usages qu’en font les locuteurs de façon spontanée
dans les différentes situations de la vie quotidienne. En fait, pendant longtemps,
l’idée d’analyser des conversations était considérée comme ne relevant même
pas du champ disciplinaire de la linguistique. Ce n’est pas étonnant donc si
d’autres disciplines, comme la psychologie, la sociologie ou l’anthropologie ont
devancé les linguistes et ont été les premières à s’intéresser aux mécanismes de
la communication entre les individus. Aujourd’hui, l’analyse des interactions est
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un champ d’études pluridisciplinaire qui intègre différents types d’approche et


différentes sortes d’outils méthodologiques. Pour comprendre la place de
l’analyse des interactions dans les Sciences du Langage, il faut donc revenir sur
l’évolution chronologique des centres d’intérêt à l’intérieur du courant
linguistique et sur les apports d’autres courants d’études à ce champ
disciplinaire.

1.1.1 Le langage/les langues


On peut définir le langage comme un ensemble de faits observables qui font
système. Leur interdépendance est régie par des règles. Il est la somme totale de
quatre sous-systèmes qui se combinent:
- Le lexique (les traits sémantiques – c’est-à-dire les propriétés de signifié que
l’usage a enregistré pour chaque terme – définissent les mots par opposition
entre eux),
- La phonétique/phonologie (respectivement description et classement des
phonèmes -sons spécifiques- d’une langue et ensemble des règles de
combinaisons des sons cette langue),
- La morphologie (règles de combinaison des unités de sens grammatical ou
lexical pour former des mots)
- La syntaxe (système de combinaison des différentes unités de la langue entre
elles pour former des propositions ou des phrases).

Le langage en tant que système est un phénomène général. Cependant, il


n’existe pas de langage verbal universel. Dès qu’on donne des exemples pour
illustrer les quatre sous-systèmes cités ci-dessus, on est obligé de choisir des cas
particuliers qui appartiennent forcément à une langue (le français, l’anglais, le
russe…). Les langues sont des cas particuliers du phénomène général qu’on
appelle le langage. Chacune a son propre lexique, sa phonologie, sa morphologie
et sa syntaxe avec des règles propres qui la différencient des autres langues. On
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utilise donc deux termes différents selon que l’on parle du phénomène général
ou d’un cas particulier. C’est ainsi que les faits que l’on peut observer et qui sont
les mêmes dans toutes les langues portent le nom d’  « universaux du langage ».

Une langue est un objet abstrait envisagé en dehors de tout contexte d’emploi.
Cet objet est décrit dans les dictionnaires et les livres de grammaire. D’un point
de vue historique, c’est le premier objet de la linguistique. Au début du
vingtième siècle, Saussure, l’un des fondateurs de la linguistique, insiste pour en
faire une science, de préférence une science exacte, sur le modèle des
mathématiques par exemple. Il cherche à dégager des modèles théoriques et à
montrer que toute langue (et donc le langage) est un système de signes et de
règles. On donne le nom de « linguistique générale » à la discipline qui
s’intéresse aux différentes langues dans la perspective de dégager leurs
caractères communs (les fameux « universaux du langage) pour mieux
comprendre le système abstrait qu’est le langage. On utilise parfois le terme « la
langue » comme terme générique synonyme de « le langage » ou de «toute
langue, quelle qu’elle soit » , mais cela est différent bien sûr d’« une langue »
qui renvoie à un système particulier.

1.1.2 La parole

C’est une notion introduite par Saussure pour délimiter le champ de la


linguistique. Pour lui, la parole est :
– le produit de l’activité langagière des sujets parlants.
– l’exploitation individuelle et concrète de la langue par ses utilisateurs.

D’après Saussure, le linguiste peut s’appuyer sur l’observation de faits de parole


pour construire l’objet abstrait qu’il appelle la langue, mais non s’intéresser à la
parole pour elle-même qui, individuelle, ne permettrait pas de généralisations.
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Sans utilité apparente pour atteindre le statut de science exacte auquel la


linguistique aspirait à l’époque, la parole sera longtemps rejetée hors de l’étude
du langage.

La conception saussurienne de la parole la tient pour fondamentalement


idiosyncrasique et indépendante des normes sociales : les sujets parlants
utiliseraient le système de la langue entièrement à leur guise, la seule contrainte
étant de produire des énoncés grammaticalement corrects. Or la
sociolinguistique et la pragmatique ont depuis montré que les usages
linguistiques obéissaient bien à des règles descriptibles et dépendantes d’un
ensemble d’habitudes et de conventions sociales. Cependant, le terme parole,
semblant référer à un usage individuel et oral, a été finalement abandonné au
profit du terme discours, à portée sociale.

1.1.3 L’analyse du discours

L’étude de la langue comme système consiste à décrire des règles et comment


elles fonctionnent. On peut donc utiliser des exemples fabriqués pour illustrer
ces règles et c’est ce que font les livres de grammaire. Le linguiste aussi, dans
cette perspective, peut se servir de son intuition et de sa connaissance de sa
langue maternelle pour fabriquer des exemples. Tout cela peut fonctionner tant
qu’on reste au niveau de la phrase, c’est à dire de la syntaxe. Un moment est
arrivé cependant, où on a voulu aller au-delà pour rendre compte, par exemple,
de comment les paragraphes se combinent à l’intérieur d’un texte ou comment
on développe une argumentation. A partir de ce moment-là, il a fallu se tourner
vers du matériel réel et non inventé pour les besoins de la cause. Mais qui dit
matériel réel dit aussi prise en compte des composantes de la situation de
communication jusqu’ici laissées de côté : comme par exemple qui parle, à qui,
dans quelles circonstances etc…Donc, quand on dépasse le stade de la phrase,
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on ne peut plus parler de la langue dans l’abstrait (on a vu que ce terme était
réservé aux descriptions hors-contexte) : on utilise alors le terme de discours.

L’analyse du discours (discourse analysis, Harris 1969), s'inscrit dans


l'opposition saussurienne langue vs parole et connaît diverses définitions et
divers types de pratiques .
Les premières analyses de discours ont porté sur le texte écrit et monologal
(produit par un seul locuteur), obéissant souvent à des contraintes idéologiques.
On a cherché à appliquer au texte les principes théoriques de la linguistique pour
dégager des règles de production des textes similaires à celles de formation des
mots et de la phrase : règles de cohérence d’un texte (irréductible à une suite de
phrases) et influence des conditions de production sur la forme des énoncés.
Cela a permis de développer les disciplines que l’on appelle la grammaire de
texte, la linguistique textuelle et la typologie des discours (classement des
discours en genres et étude du rapport entre genre et interprétation du discours).
Les analyses de discours se sont ensuite penchées sur l’étude de l’usage réel du
langage par des locuteurs réels dans des situations réelles. Dans la réalité, une
phrase est toujours associée avec un contexte (le lieu, le temps, les participants
etc…). On ne parle plus de phrase (terme que l’on réserve au point de vue de la
grammaire) mais d’énoncé. Le contenu et la forme de l’énoncé ne dépendent pas
seulement des règles de grammaire. Ils dépendent aussi des éléments du
contexte. Dans un premier temps, l’élément du contexte auquel on s’est intéressé
le plus a été la personne à la source de l’énoncé à qui on a donné le nom
d’énonciateur. On a cherché à montrer et à analyser tout ce qui au niveau formel
dans l’énoncé, permet de le rattacher à son énonciateur et au moment où celui-ci
s’exprime. On a ainsi été amené à décrire le fonctionnement du système des
pronoms personnels, et celui des déictiques temporels et spatiaux. On a
également cherché à analyser comment le locuteur met en scène de façon plus
ou moins implicite d’autres voix que la sienne dans son discours, d’où les études
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sur l’usage des temps verbaux et les formes du discours direct, indirect, rapporté
etc… On s’intéresse ainsi à la subjectivité de l’énonciateur et à la manière dont
elle transparaît dans son discours. Dans cette perspective, on peut dire qu’on
considère que l’énonciateur est la personne qui transforme la langue en discours.

On conserve cependant la même démarche qu’en linguistique, dans le sens où


l’on cherche à dégager des règles fixes et à décrire un système. Maingueneau
(1994 :10) le dit clairement : « dans l’énonciation tout ne relève pas de
l’individuel, du chaotique […] une part notable peut en être décrite en termes de
système. » C’est pourquoi on donne à ce type de travaux le nom de « grammaire
de l’énonciation ».

1.1.4 L’analyse des interactions

1.1.4.1 Caractéristiques des interactions verbales : Dans le cas des


interactions verbales, auxquelles on a commencé à s’intéresser par la suite, le
contenu de l’énoncé va dépendre aussi d’un autre élément très important : la
présence en face à face de deux ou plusieurs personnes.
Il en découle deux points importants :
a) L’énoncé est une construction à deux, trois, ou plusieurs qui implique un
effort conjoint, une coopération entre les participants et le respect de
règles implicites. Par exemple, si l’un dit « Bonjour », l’autre est censé
dire « Bonjour » en retour, si on reçoit un cadeau, on remercie etc… Une
partie au moins des interactions est prévisible à l’intérieur d’une culture
donnée.
b) L’énoncé dépend de l’influence mutuelle des participants l’un sur l’autre,
ce sont leurs réactions tour à tour qui font évoluer l’interaction/la
conversation dans une direction plutôt que dans une autre. Si on prend par
exemple le cas de quelqu’un qui s’excuse d’arriver en retard, la suite des
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échanges ne sera pas la même suivant que l’excuse est acceptée ou


rejetée. Dans le premier cas, on va rapidement passer à autre chose, dans
le second, l’échange « réparateur » va se prolonger si l’offenseur réitère
ses excuses ou alors il va dégénérer en « accrochage » s’il considère par
exemple qu’il s’est déjà suffisamment excusé et que le partenaire
conversationnel « exagère ».

La dynamique des interactions verbales est donc tout à fait différente de la


manière dont se construisent les situations de parole qui sont des monologues
(discours en tous genres, présentation du JT, récitations etc…) et à plus forte
raison de la façon dont se construisent les discours écrits. Une conséquence
directe sur les méthodes de travail est la nécessité de partir de situations
authentiques (enregistrées ou filmées) pour développer la réflexion.

L’interaction, on le voit, c’est ce qui se passe entre les participants. Pour


comprendre comment elle se construit, ce n’est donc pas seulement
l’information contenue dans les messages qui est importante (ce qu’on
appelle la « fonction référentielle » du langage) mais aussi et surtout l’aspect
interpersonnel de la langue. On ne s’intéresse donc pas qu’à la compétence
linguistique des participants, on prend en compte leur compétence
communicative. Or la compétence communicative inclut des éléments extra-
linguistiques comme les valeurs culturelles : en d’autres termes savoir ce qui
peut être dit ou non, comment, à qui, dans quelles circonstances etc… Ces
considérations amènent à se tourner vers les apports d’autres disciplines
telles que la psychologie, la sociologie et l’ethnologie.

1.1.4.2 Interaction et conversation : Enfin, il faut distinguer deux termes


interaction et conversation que l’on emploie dans l’analyse des interactions
pour faire référence à deux réalités différentes. Le terme interaction est un
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terme générique. Il suppose une situation de communication en général en


face à face ou au moins simultanée (téléphone, liaison radio) avec deux ou
plusieurs participants. Certaines interactions peuvent être non verbales, par
exemple, l’agent qui fait la circulation. La plupart sont mixtes et
comprennent une partie verbale et une partie non verbale : par exemple les
transactions commerciales dans les magasins, les visites chez le médecin, les
situations de service (coiffeur, guichet de la poste…). Certaines enfin
peuvent être entièrement verbales comme l’interview radiophonique ou
l’entretien d’embauche.
On peut essayer de faire un inventaire des interactions verbales pour les
classer par type. Les critères de classification sont en général lié au contexte :
site, participants, but, style… On pourra ainsi parler de l’entretien
d’embauche, de la consultation médicale ou des interactions dans les petits
commerces.

La conversation peut se définir comme un type particulier d’interaction


verbale. Comme toutes les interactions verbales, la conversation suppose une
situation de communication orale le plus souvent en face à face dans laquelle
deux ou plusieurs participants échangent des propos. Mais toutes les
interactions verbales ne sont pas des conversations : les transactions
commerciales dans un magasin, la visite médicale chez le médecin,
l’entretien d’embauche cités ci-dessus ne sont pas des conversations. Une
interaction verbale doit donc répondre à des critères de définition plus précis
pour être considérée comme une conversation.

C’est tout d’abord au niveau des éléments constitutifs de la situation que l’on
peut repérer les conditions favorables à l’émergence de la conversation :
- Le nombre des participants est en général restreint, car la conversation
implique la participation de tous à la même interaction, or au-delà d’un
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certain nombre on assiste en général à un éclatement des échanges en


plusieurs conversations séparées.
- - La relation entre les participants : elle peut être proche ou distante,
mais il est par contre important qu’il y ait une égalité de principe entre
les participants. Les rôles prédéterminés et les relations hiérarchiques
sont peu favorables à la conversation. Il faudra des circonstances
particulières pour qu’elle devienne possible et elle fera alors figure de
parenthèse dans le déroulement habituel des échanges
- - Le lieu : la conversation peut se dérouler dans des lieux privés ou
publics, mais prendra un tour différent selon le cas. De manière générale,
elle est associée à une certaine proximité psychologique et spatiale des
participants : les lieux publics plus ou moins destinés à la conversation
sont souvent aménagés pour permettre un minimum d’intimité.
- Le temps : il faut disposer d’un mimimum de temps ou prendre le temps
de converser. La conversation est une forme de disponibilité réciproque.
Certaines situations favorisent cette disponibilité, d’autres l’inhibent.

La conversation se définit aussi par des caractéristiques internes :


- Les échanges verbaux en conversation sont égalitaires et réciproques :
chaque participant est tour à tour locuteur et destinataire et ce
changement de rôle est négocié au fur et à mesure par les participants
eux-mêmes. Il n’y a ni rôle prédéterminé ni intervention extérieure pour
gérer les tours et les temps de parole.
- - La conversation est en quelque sorte gratuite et trouve sa finalité en
elle-même : on converse pour le plaisir et pour créer ou maintenir des
liens sociaux. La conversation se distingue ainsi de toutes les interactions
à but externe : prendre une décision, par exemple.
- - Le style de la conversation est en général familier et son déroulement
improvisé.
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La conversation au sens strict est donc un type particulier d’interaction


verbale. Cependant, un grand nombre de ses caractéristiques représentent les
formes les plus fréquentes et les plus représentatives de nos échanges
quotidiens : par exemple, dans la vie de tous les jours, les tours de parole
sont le plus souvent négociés entre les participants eux-mêmes. Il peut
arriver que l’on se trouve dans une situation où ils sont déterminés par un
seul des participants (un interrogatoire de police) ou géré par une tierce
personne (un débat mené par un animateur) mais ces cas sont moins
représentatifs de notre expérience habituelle. C’est pourquoi on peut dire
que la conversation est également la forme prototypique des interactions
verbales. C’est également pour cette raison que l’on parle parfois d’analyse
conversationnelle et de règles conversationnelles au sens large pour faire en
fait référence à l’analyse des interactions verbales.

1.2 L’analyse des interactions : un champ de recherche pluridisciplinaire

L’analyse des interactions est un champ de recherche qui peut être abordé de
différentes façons, de différents points de vue. Ces différentes approches
s’influencent et se complètent.

1.2.1 les approches de type psychologique/psychiatrique

A partir des années cinquante, des psychiatres et des psychologues aux USA
et en GB mettent en évidence que certains comportements pathologiques ont
un lien avec le dysfonctionnement du milieu social de l’individu. Leurs
analyses vont dégager des notions qui seront utiles et reprises pour étudier
aussi certains aspects de la communication « normale ». On leur doit en
particulier :
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a) La notion de « double bind » (« double contrainte ») : c’est lorsqu’on


reçoit deux consignes contradictoires, comme par exemple « il faut obéir » et
en même temps « il faut faire preuve d’initiative ». Dans les cas extrêmes,
l’individu peut être poussé dans la folie. Mais cette notion, à un degré
moindre, permet de rendre compte de certains aspects de la communication
ordinaire : par exemple, le conflit latent entre deux injonctions du
comportement social qui peuvent se résumer à « soyez francs » et « faites
preuve de tact ». Un domaine de l’analyse des interactions verbales, celui de
l’analyse de la politesse linguistique, s’emploie à montrer que ce que nous
appelons la politesse est en fait un ensemble de stratégies qui servent souvent
à réconcilier l’inconciliable — ce qui, au passage, explique pourquoi les
formes de politesse sont si souvent indirectes et compliquées.

b) La notion de « multicanalité » : des messages contradictoires peuvent


exprimés par des canaux différents, l’un verbal, l’autre non verbal. Au niveau
de la pathologie, cela peut être par exemple la situation d’un enfant à qui on
dit qu’on l’aime mais qu’on n’embrasse pas, qu’on ne prend jamais dans ses
bras etc… or dans ces cas-là, c’est l’impression laissée par les signaux non
verbaux qui sera l’impression dominante. Cette notion est reprise dans
l’analyse des rapports ordinaires, qui met l’accent sur l’importance du non
verbal, des postures en particulier et du rôle qu’elles jouent dans la
confirmation ou le déni implicites de ce qui est dit.

c) La distinction entre « contenu » et « relation » : les premières théories de


l’information étaient centrées sur le message et son contenu, sur le passage
d’une information entre un émetteur et un récepteur. Les approches
psychologiques montrent qu’en même temps, toute communication établit
une relation. Par exemple, dans le cas de la critique, ce n’est pas
nécessairement le contenu (sur quoi elle porte, si elle est justifiée ou non) qui
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est le plus important, ce peut aussi bien être ce qu’elle révèle sur une relation
de compétition, de supériorité que l’un cherche à maintenir aux dépends de
l’autre.
L’analyse des interactions ordinaires reprend cette idée et met en évidence
tous les éléments du langage qui servent à indiquer la nature de la relation
entre deux personnes : comment on s’adresse l’un à l’autre, quels termes
d’adresse on choisit, quel niveau de langue, comment sont formulés les actes
de langage… De plus, elle montre que certains messages ont pour finalité
principale de maintenir une relation harmonieuse, comme le coup de fil pour
prendre des nouvelles ou le brin de causette chez les commerçants.

1.2.2 Les approches de type sociologiques/ethnographiques/


anthropologiques
Plusieurs courants se complètent. Nous retiendrons quelques-unes des
notions-clefs qu’ils ont apportées.

a) L’ethnométhodologie : c’est une branche de la sociologie et de


l’ethnographie. Le terme « ethno » renvoie aux membres d’une société
donnée tandis que « méthodo » met l’accent sur les méthodes c’est à dire les
procédures et les savoir-faire utilisés par ses membres pour gérer la
communication au sein de leur communauté. La description de ces
procédures a permis de mettre en évidence certaines caractéristiques, en
particulier :
- la notion de routine. Beaucoup de comportements dans les échanges
quotidiens suivent des normes implicites que les interactants appliquent
sans même sans rendre compte. Elles leur semblent évidentes, pourtant
elles peuvent varier considérablement d’une culture à l’autre. Par
exemple, si on nous offre un cadeau en France, il va de soi que nous
allons l’ouvrir devant le donateur et que, s’il s’agit de quelque chose qui
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se mange ou se boit dans un contexte de visite, on va le partager. Ce n’est


pas le cas partout : il y a des cultures dans lesquelles le cadeau est mis de
côté. L’existence des routines et leur analyse permet d’anticiper le
déroulement d’un grand nombre d’échanges.
- Le fait que les normes pré-existantes sont confirmées et renforcées par
les participants au cours de leurs échanges. C’est parce que chacun joue
le rôle qui lui revient de façon répétitive que nous savons comment nous
comporter dans les diverses situations de la vie sociale. C’est ainsi
également que l’individu construit son identité sociale. Dès l’école
maternelle, les enfants sont conscients de leur rôle d’élève face à la
maîtresse d’école, de ce qu’elle attend d’eux et du rôle qu’elle doit jouer
en retour. C’est également à travers les échanges que les normes peuvent
petit à petit être modifiées : le rapport parent-enfant par exemple a petit à
petit évolué d’une relation très hiérarchisée vers une relation plus
égalitaire avec l’abandon progressif du vouvoiement de la part des
enfants au profit du tutoiement et aujourd’hui, dans certaines familles,
par l’usage des prénoms au lieu des termes de parenté « papa » et
« maman ».
Au sein de l’ethnométhodologie, un courant plus spécifiquement centré
sur les échanges langagiers s’est développé : c’est l’analyse
conversationnelle. Dans le prolongement des préoccupations de
l’ethnométhodologie, il s’est attaché à montrer en particulier quelles
procédures récurrentes les interactants utilisent pour gérer différentes
phases de la conversation, quels sont les éléments attendus et leur ordre
d’apparition. Il a également mis en évidence les règles d’alternance des
tours de paroles et les stratégies utilisées pour réparer les ratés de la
communication à ce niveau.
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b) L’ethnographie de la communication : Ce courant proche du précédent


s’inspire au départ davantage de l’anthropologie. Il s’élève contre les
conceptions étroites du langage et de la linguistique et oppose compétence
linguistique et compétence communicative. Parler une langue, ce n’est pas
seulement en connaître le système (la compétence linguistique), c’est
aussi une question d’usages et d’adéquation au contexte (la compétence
communicative). Ce courant insiste donc sur :
- L’importance qu’il faut accorder au contexte social et à la description des
situations. Hymes développe le modèle « SPEAKING » qui doit servir à
analyser tous les aspects de n’importe quelle situation de communication.
Le modèle SPEAKING de Hymes

– Setting : le cadre physique – soit le temps et le site – et psychologique de


l’interaction.
– Participants : ensemble des individus présents et qui sont plus ou moins impliqués
dans le déroulement de l’action, qu’ils prennent effectivement part ou non
aux échanges verbaux.
– Ends : les finalités de l’activité communicative se décomposent, selon Hymes, en
but (ou en intention) et en résultat, qui ne sont pas nécessairement
concordants.
– Acts : cette notion assez générale englobe en fait deux aspects de la réalité du
message : les thèmes abordés au cours de l’échange en forment le
contenu ; la forme procède de la dimension stylistique du fait discursif
(référentielle, expressive, ludique, etc., de façon absolue ou mixte). Cette
catégorie s’avère en fait assez délicate à distinguer de la composante qui
suit.
– Key : la tonalité est donnée dans l’activité linguistique et paralinguistique. Elle
permet de rendre compte de la façon dont on peut transiter d’une attitude
ou d’un ton à l’autre.
– Instrumentalities : les instruments de la communication regroupent l’ensemble des
canaux (comme la gestuelle, le langage tambouriné, etc.) qu’il soient
linguistiques (langage parlé, écriture) ou paralinguistiques (kinésiques,
proxémiques, etc.), et les codes qui leur sont associés (linguistiques,
vestimentaires, etc.).
– Norms : les normes (ou plus exactement les conventions, voire les habitudes) sont
de deux types. Les normes d’interaction en premier lieu, concernent le
système conversationnel (tour de parole, interruptions, chevauchements,
silences, etc.). Celles d’interprétation nécessitent de la part des
participants, une connaissance préalable des présupposés sociaux et
culturels du milieu dans lequel le message est émis. Elles permettent ainsi
de lever l’ambiguïté du contenu communicatif parfois produit de façon
indirecte.
– Genre : cette composante correspond au type d’activité du langage. Cette catégorie
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(héritée des études sur les manifestations folkloriques) permet d’affiner la


connaissance de la situation de communication.

- L’importance des phénomènes de variation codique entre sociétés et à


l’intérieur d’une même société : il existe de styles communicatifs
différents selon les groupes sociaux, les générations, les régions, et ceux-
ci sont importants comme marqueurs d’identité du locuteur et pour la
construction de la relation interpersonnelle. Par exemple, garder son
accent du Midi si on vit à Paris peut être une forme de revendication de
son identité de « méridional ».
- L’importance de travailler sur des situations réelles de la vie quotidienne
pour ne pas décontextualiser le langage. Ces travaux ont développé en
particulier la notion de face (Goffman) qui sera reprise plus tard dans les
théories de la politesse. C’est l’idée que, tout au long de l’interaction, les
participants s’attachent à ce que personne ne perde la face. Cette
préoccupation sous-jacente explique une bonne partie de ce qui se dit. Ils
ont également développé la notion de représentation de soi : la rencontre
sociale est envisagée comme une espèce de scène de théâtre où chacun
essaye de jouer le rôle attendu de lui.
- L’importance de s’intéresser aux différences interculturelles. Il s’agit de
comprendre comment et pourquoi une même situation est gérée
différemment dans des cultures différentes. Les travaux de Gumperz en
Angleterre sur les entretiens d’embauche avec des immigrés Indiens sont
particulièrement révélateurs.

1.2.3 Les approches linguistiques

On peut considérer que, petit à petit, la linguistique a élargi son champ d’intérêt
au-delà du mot et de la phrase pour s’intéresser au discours et aux interactions et
cela l’a amenée à s’intéresser aux usages du langage et donc à prendre en
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considération des problèmes extralinguistiques d’ordre psychologique,


sociologique, etc…

On peut donc dire que les approches linguistiques des interactions sont celles qui
se concentrent plus spécifiquement sur le contenu verbal (davantage que les
autres approches) mais en intégrant les éléments extérieurs indispensables pour
comprendre et analyser ce matériel. En particulier :
- Les notions d’usage et de contexte : les pratiques langagières dépendent
en grande partie de conventions sociales implicites qui sont respectées par
les participants et celles-ci varient selon le contexte de situation
(participants, lieu, temps, objectif) sur lequel nous reviendrons plus en détail
dans l’analyse des conversations. Le contexte de situation ou situation de
départ (au moment où commence une interaction entre des participants)
permet d’anticiper dans une certaine mesure une partie des choix qui seront
faits par les locuteurs (choix des appellatifs - tu ou vous -, choix de
vocabulaire et de niveau de langue, éléments attendus dans la conversation,
séquentialisation). Inversement, l’analyse des indices de contextualisation
dans une conversation enregistrée peut permettre au linguiste de reconstituer
des éléments du contexte dont il ne disposait pas au départ (nature de la
relation entre les participants, lieu ou circonstances, etc.).

- Le développement de la pragmatique : il s’agit d’un ensemble d’outils


théoriques déjà évoqués sur lesquels nous reviendrons plus tard et qui
permettent d’analyser ce qui se passe au niveau verbal entre les
interactants. Par exemple, la notion d’énonciation, d’argumentation
(Maingueneau),d’actes de langage (Austin, Searle) ou de structuration
globale de la conversation sous forme de niveaux hiérarchisés (Roulet).
- 18 -

Conclusion :
L’interactionnisme est donc ce qu’on peut appeler une mouvance : ce n’est pas
un domaine très bien délimité avec une seule approche homogène. Au contraire,
la réflexion prend diverses formes, des approches variées peuvent se rejoindre et
s’influencer. Il y a pourtant certaines caractéristiques communes à toutes ces
approches. Ces principales caractéristiques, déjà mentionnées plus haut,
constituent le « noyau dur » de l’interactionnisme. Elles ont des conséquences
sur le plan méthodologique car elles amènent les chercheurs à s’intéresser à des
aspects de la communication qui étaient auparavant considérés comme non
pertinents. Ainsi :
- Le postulat de base de l’influence mutuelle des interactants .
L’interaction verbale est une construction collective. Le langage est fait pour
être adressé et tout énoncé appelle une réponse, une réaction. Ce point de vue a
amené les chercheurs à étudier les moyens utilisés par l’émetteur pour maintenir
l’attention du récepteur (coups d’œil, captateurs – petits mots tels que « hein »,
« tu sais »-) ainsi que les signaux utilisés par l’émetteur pour montrer qu’il
écoute (hochements de tête, postures, régulateurs verbaux). On s’est aperçu que
ces signaux obéissaient à certaines règles et que leur absence crée de sérieuses
perturbations dans la communication. Cela a également permis de montrer que
des éléments du langage qui étaient considérés comme des « défauts » ou des
« parasites » de l’oral tant que l’on appliquait les critères de l’écrit à la
conversation, remplissent en réalité des fonctions communicatives importantes.
- L’approche multicanale et pluricodique
multi-canale = par quels moyens passe l’information : par les mots, mais aussi
par d’autres caractéristiques de la voix, par les postures, le regard, etc…
On distingue généralement le canal verbal, paraverbal (rhythme, intonation,
débit, accent…) et non verbal (regard, postures, mimiques…).
Pluricodique = à chaque canal correspond un code, c’est-à-dire des règles
spécifiques à ce code. Par exemple, pour le canal verbal, ce sont les règles du
- 19 -

langage (les 4 sous-systèmes décrits en début de cours), pour le regard, des


règles qui ont à voir avec la fréquence et la durée du contact oculaire entre les
participants en relation avec les tours de parole.
Les approches interactionistes ont ainsi mis en évidence le rôle du regard dans la
gestion de la parole entre les participants, mais aussi celui des postures, par
exemple, dans la gestion des séquences de clôture.
- L’ouverture sur des considérations d’ordre extra-linguistique, en particulier
d’ordre psycho-sociologique. Toutes ces approches envisagent le langage
comme une pratique sociale et pas seulement comme un phénomène mental,
comme un instrument de communication et pas seulement comme un objet
formel à analyser. Ces travaux ont permis de montrer l’importance du langage et
surtout du dialogue (dans la famille, à l’école, avec les pairs) dans la
socialisation de l’individu.
- Les préoccupations pratiques ou même thérapeutiques.
Les approches interactionnistes sont motivées par un souci de trouver des
applications à l’étude des pratiques langagières. Ces applications peuvent être
très variées : par exemple, expliquer l’acquisition du langage chez les jeunes
enfants, trouver des solutions à certains types de problèmes dans les relations
internationales, améliorer la communication entre personnel soignant et malades
dans les hôpitaux, etc…

1.3 Méthodologie de la recherche en analyse des interactions

Pour toutes les raisons évoquées plus haut, les méthodes de travail en analyse
des interactions sont donc très sensiblement différentes de celles utilisées en
linguistique pour analyser le système de la langue. La démarche adoptée part des
données et cherche à identifier des comportements interactionnels récurrents. A
partir de ces observations, elle propose des catégorisations (ex : des types
d’interaction) et des généralisations (ex : toute interaction peut se découper en
- 20 -

séquences). Cette démarche est donc également descriptive. Ces caractéristiques


ont à leur tour des conséquences sur le plan méthodologique (= comment on s’y
prend pour travailler dans ce domaine).

Les principales caractéristiques de la démarche interactionnelle sont :


- matériel authentique
On travaille sur du matériel authentique, c’est à dire des situations réelles qui ont
été enregistrées, ou mieux encore, filmées. On peut aussi utiliser dans une
moindre mesure les exemples attestés, c’est à dire des exemples observés en
situation et rapportés. Ceci n’est possible que pour des échanges très courts, car
il est impossible de se souvenir exactement de toute une conversation. On ne
peut donc pas travailler sur des exemples fabriqués intuitivement, car,
contrairement aux règles de grammaire que l’on connaît bien, on a en général
des idées fausses sur les règles conversationnelles (ce que l’on imagine que l’on
dit n’est pas ce qu’on dit dans la réalité). De plus, ces règles ne sont pas
systématiques, ce sont des tendances récurrentes.

- démarche empirique et inductive


Une démarche empirique est une démarche fondée sur l’observation et
l’expérience. On part de l’observation des situations et de l’analyse des données,
puis on en tire des conclusions et des généralisations, et l’on essaye d’apporter
des explications à ce que l’on a constaté. C’est le contraire d’une démarche dite
déductive, dans laquelle on construit une théorie abstraite, puis on essaye de
trouver des exemples qui en confirment l’exactitude.

- priorité à l’oral et renouvellement des modèles descriptifs


On travaille essentiellement sur l’oral parce que c’est à l’oral que l’on voit le
mieux que la communication forme un tout intégré, multicanal et pluricodique
- 21 -

alors que l’écrit constitue une forme plus restreinte et spécifique de la


communication.
L’oral est également la forme la plus fréquente et normale de la communication.
Or les grammaires traditionnelles considèrent l’écrit comme la norme. Par
exemple, toutes les descriptions syntaxiques renvoient à l’écrit, alors qu’on ne
construit pas du tout les phrases de la même façon quand on parle. Dans la
perspective linguistique traditionnelle, l’oral a longtemps fait figure d’un sous-
produit du langage. L’oral apparaissait comme chaotique, l’écrit comme la
forme ordonnée du langage, l’oral était plein de fautes et d’incorrections, l’écrit
était correct, l’oral était incohérent, un ramassis de ratés et d’hésitations, l’écrit
était logique et bien formé.
En réalité, l’écrit est un produit fini, le résultat d’une construction (on fait un
brouillon, on corrige, on « améliore ») alors que l’oral est un processus
dynamique, observé en train de se faire. Ce sont deux choses bien différentes, et
le travail sur les interactions montre la nécessité de proposer d’autres modèles
descriptifs pour l’oral. Par exemple, beaucoup de « ratés » sont fonctionnels
d’un point de vue interactif. Cela veut dire qu’il ne s’agit pas d’une erreur ou
d’un langage incorrect, mais d’une stratégie (même si elle est subconsciente) qui
remplit une fonction, un rôle dans la conversation. Par exemple, on a observé
que si l’interlocuteur semble manifester une baisse d’attention (son regard
vagabonde, il ne réagit pas beaucoup à ce qui est dit…), le locuteur en place
aura tendance à s’auto-interrompre, voire à bafouiller : ces « ratés » vont alerter
l’auditeur et récupérer son attention . Le langage oral fonctionne avec une autre
logique que le langage écrit.

- Travail sur l’interaction : dialogue, trilogue, polylogue


L’analyse du discours, quand elle s’est intéressée à l’oral, s’est en général
arrêtée au monologue, et a considéré que le dialogue était une forme plus
complexe du monologue.
- 22 -

L’approche interactionniste prend le contre-pied de cette position : elle


considère au contraire que le dialogue est la forme normale de la
communication, et le monologue une forme particulière (et relativement rare) de
dialogue. Elle s’intéresse également aux conversations à trois (trilogue) ou à
plusieurs (polylogue) et cherche à analyser la dynamique entre les participants.

- Deux approches méthodologiques complémentaires : l’approche


transversale et l’approche longitudinale.

Lorsqu’on dispose d’un gros corpus d’interactions enregistrées à analyser, on


peut utiliser deux types d’approche qui peuvent d’ailleurs se combiner pour
obtenir les meilleurs résultats :
- Dans l’analyse transversale, on part d’un phénomène déjà défini au départ, pré-
identifié que l’on souhaite étudier de plus près pour mieux le comprendre. Il
peut s’agir d’un type d’échange routinisé comme par exemple l’excuse ou le
compliment, mais cela peut également porter sur d’autres aspects de la
communication, comme par exemple les interruptions. Traverso cite également
les procédures comme par exemple la procédure dite d’amadouage que l’on
retrouve dans les visites. Il s’agit d’un ensemble d’échanges verbaux et de
comportements liés au fait de pénétrer sur le territoire d’autrui : on va alors
étudier à travers les exemples du corpus tous les cas de figure que l’on trouve
dans ce genre de situation avec les différentes formulations possibles et
réactions des uns et des autres.
- Dans l’analyse longitudinale au contraire, on va choisir une interaction (un
morceau d’enregistrement qui forme un tout) et essayer de rendre compte au
mieux de son déroulement en l’analysant en quelque sorte « sous toutes les
coutures », c’est à dire de tous les points de vue possibles : aspects rituels,
séquences, gestion des tours de parole etc…C’est une approche qui tient
davantage compte de la spécificité d’une interaction donnée (alors que l’analyse
- 23 -

transversale cherche davantage à repérer des procédures récurrentes et


réutilisables) et de la dynamique des échanges.

LECTURES COMPLÉMENTAIRES :
Chap 2 Les différents courants en analyse des interactions dans La conversation
(Kerbrat-Orecchioni)
Chap 1.1 Le champ disciplinaire dans L’analyse des Interactions (Traverso)

Chap 4 Le matériau dans La conversation (Kerbrat-Orecchioni)


Chap 1.2 L’objet d’analyse et 1.3 La pratique de l’analyse des interactions :
corpus et démarche inductive dans L’analyse des Interactions (Traverso).
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Lectures et exercices pour la première partie :


L’APPROCHE INTERACTIONNISTE DANS LES SCIENCES DU LANGAGE

Lecture et questions
“ Identité et communication”, extrait de La communication interculturelle, J. R. Ladmiral
et E. M Lipianski, Paris, A. Colin, 1989, 144-149.

La communication s’inscrit dans la tension entre l’Autre et le Même, dans un espace


qui se situe entre les deux pôles de l'identification totale ou de l'altérité radicale. Avec le
semblable, l'identique, la communication cède la place à la communion, communion des
regards, des sourires, des repas partagés, des chants et rituels collectifs. Avec le totalement
autre, l'étranger, la communication est impossible : il n'a pas le même langage, les mêmes
valeurs, les mêmes habitudes ; on n'a rien à partager, rien à se dire (cette limite est atteinte
beaucoup plus vite qu'on ne pourrait le croire ; combien de fois dans les groupes l'émergence
d'une différence de perception, d'appréciation ou de jugement semble devoir rompre
complètement la communication : « Si tu penses ça, si tu peux affirmer des choses pareilles,
alors ce n'est vraiment plus la peine de discuter, je n'ai plus rien à te dire »). D’un côté, l'alter
ego, le double qui réf1échit ma propre image ; de l'autre, l'adversaire pour qui l'on ne ressent
qu'aversion et qui devient vite l'ennemi à rejeter ou à éliminer. Cette tension entre deux
interlocuteurs suffisamment proches pour que « le courant passe » sans se confondre
complètement, fournit son énergie à la communication ; elle explique la position paradoxale
de l'identité d'ètre à la fois ce qui permet et favorise la communication et ce qui y fait
obstacle.

L'identité, fondement de la communication

Il n'y a pas de communication en effet sans identité et identification des personnes en


présence ; les premiers contacts échappent difficilement à cette déclinaison d'identité (qui
suis-je ? qui es-tu ? ... ) qui est à la fois une façon d'engager le contact et de le refuser ou du
moins de le circonscrire. Je ne peux communiquer si je ne sais pas à qui je m'adresse et à quel
titre. li s'agit de cerner à la fois l'identité de l'interlocuteur et ce qui de ma propre identité
(sexuelle, sociale, professionnelle, nationale, idéologique...) va être convoqué par notre
échange.

L'identité est ici un élément de sécurisation, une façon de parer à l'angoisse de


l'inconnu, de la contenir par des repères et des limites. Elle trouve une correspondance au
niveau du discours dans « le lieu commun » qui déploie un domaine familier de rencontre ; les
figures stéréotypées et rituelles de la conversation (le temps, le paysage, les voyages, la
nourriture, les nouvelles...) établissent un terrain relativement neutre et partagé où l'interaction
peut se nouer sans trop de risques. C'est la face positive du banal - notion antagoniste de
l'étrange - qui constitue l'un des socles de l'identité. Notre sentiment d'identité tient en effet
pour une part à ces rituels, à ces gestes coutumiers, à ces lieux communs reconnus dans leur
rassurante familiarité; il y puise une impression d'invariance où chacun conforte la conscience
de son unité et de sa contintuté au sein de milieux et de moments changeants. Le banal
constitue, comme l'identité, une limite et même un enfermement mais aussi le fond sur lequel
peut ressortir l’extra-ordinaire et la communication s’ouvrir à l’échange et à l’étrange. Ainsi
appparaît-il comme « le point d’ancrage des « dérives » réelles ou imaginaires dont le projet
ou l'obligation (l’ « appel ») traverse l'individu dans les lieux où il se sent le plus identique à
- 25 -

lui-même. Si l'on hésite souvent à s'aventurer hors de cette coquille, à la fois dure et fragile,
malgré l'appel et la fascination de l'inconnu, c'est en partie « par refus d'être entraîné loin du
lieu où se forgent les significations principales et récurrentes de sa vie ». Cest lorsque je suis
suffisamment assuré dans mon identité que je peux prendre le risque de l'exposer dans la
communication où elle peut être remise en cause, ébranlée ou modifiée. Si l'identité permet de
donner une figure aux interlocuteurs et de conjurer l'inconnu par le familier, elle est aussi une
façon d'harmoniser les attentes, les échanges et les comportements. Le rapport qui relie les
interactants dans leurs identités respectives définit un canal, une sorte de « longueur d'onde »
et des schèmes relationnels qui facilitent l'ajustement mutuel. Ainsi la « galanterie » a
constitué pendant longtemps un modèle d'interaction privilégié entre hommes et femmes ; il
fournissait à la fois une définition de rôles (où l'empressement conquérant et séducteur de l'un
trouvait une réponse dans la coquetterie et la réceptivité flattée de l’autre), un scénario (avec
son but - la séduction - ses étapes obligées, ses intrigues et ses stratagèmes) et une rhétorique
(le marivaudage).
Une fonction importante de la communication qui se joue à travers une part non
négligeable des échanges, est de confirmer implicitement (ou d'infirmer) l'identité des
interlocuteurs. Par leurs propos ou leur comportement, ceux-ci se donnent mutuellement une
définition d'eux-mêmes (qui se traduirait en clair par : « Voilà comme je vous vois et comme
je me vois ; comme je souhaiterais que vous me voyiez et que vous vous situiez par rapport à
moi et moi par rapport à vous »). L’autre peut alors accepter, refuser ou corriger cette
définition; il y a dans ce mouvement de confirmation, de rejet ou de déni de l'identité, la base
de la plupart des émotions que les gens ressentent les uns vis-à-vis des autres et qui va de
l'angoisse au plaisir, de la joie à la colère, de l'amour à la haine.
Cette relation identitaire sert de soubassement à la communication et en influence le
contenu ; ainsi, bien des conflits d'idées, d'opinions, d'interprétation, renvoient en fait à des
conflits identitaires comme le note justement Jeanne Krauss, dans une discussion, « il est
patent qu'une intervention indiquant que l'on n'a rien compris est plus courante en tant que
marque de désapprobation que de réelle incompréhension ».
Le mouvement d'identification est donc à la fois la condition et la visée même de toute
une part de la communication.

L'identité comme limite

Cependant l'identité peut apparaître aussi comme faisant obstacle à la communication.


Elle y apporte d'abord une limitation. En fonction de l'identité de mon interlocuteur, un certain
mode d'échange, un certain registre de discours, certains thèmes vont me paraître
« convenables » et d'autres non ; l'identité des interlocuteurs définit ainsi pour l'un et l'autre
un territoire de parole et d'échange bien délimité et plus ou moins restreint.
Elle tend aussi à maintenir les échanges à un niveau relativement préformé, et souvent
stéréotypé (ainsi l'adulte face à l'enfant va très sou.vent l'interroger sur l'école et sa réussite
scolaire ; entre nationalités différentes, la conversation portera sur des souvenirs touristiques
ou des informations concernant la culture étrangère, etc.). C'est dire que l'identité renvoie le
plus souvent à un rôle et que ce rôle implique, en interaction avec celui de l'interlocuteur, un
registre de communication préétabli et ritualisé. L'expérience montre qu'il faut en général
traverser et dépasser ce registre pour établir une véritable communication où les personnes
sont réellement impliquées.
D'autre part, lorsque des groupes interagissent à partir de leur identité sociale, c'est
souvent une situation de confrontation qui s'instaure où il s'agit moins de s'ouvrir à l'autre que
de renforcer l'identité de son groupe face à l’« adversaire » (celui qui est en face) qui
représente toujours un danger potentiel de remise en cause de l'unité du groupe ou qui joue le
- 26 -

rôle d’« identité négative » sur lequel peuvent se projeter et s'évacuer les tensions internes du
groupe, les éléments inquiétants ou indésirables. Dans ce sens, la diversité des identités
nationales, qui peut apparaître dans un premier temps comme un stimulant à la rencontre et un
facteur d'enrichissement, se révèle très vite comme un obstacle à une communication
authentique. En tant qu'il est nié, cet obstacle favorise des attitudes idéalisantes qui renforcent
les rôles sociaux et les relations factices. On peut remarquer d'ailleurs qu'en dehors des
situations qui formalisent et contraignent la communication interculturelle, la loi d'homophilie
reprend ses droits ; pendant les pauses, les repas, dans les relations interpersonnelles, très
souvent les stagiaires se regroupent par nationalités ; si, dans les premiers temps, un « effort »
est fait pour « mélanger » les nationalités, au bout de quelques jours on se retrouve entre soi, à
rnoins que des liens affinitaires individuels se soient créés qui permettent de lever le poids des
identités nationales.
L'identité culturelle a donc dans la rencontre une fonction ambivalente; comme toute
identité sociale, elle permet de situer l'autre, de s'en faire une certaine image, d'anticiper ses
comportements et ses attitudes; elle facilite donc la communication et suscite un mouvement
de curiosité (d'où l'illusion qu'à l'étranger les gens sont plus communicatifs, plus liants). Mais
très vite elle révèle sa valeur défensive. Rencontrer l'autre en tant qu'objet de curiosité, c'est
éviter de le rencontrer en tant que sujet, en tant qu'« alter ego » avec qui la confrontation et le
conflit sont possibles ; c'est éviter d'une certaine façon la relation de personne à personne.
Comme le note subtilernent J. Kristeva : « Reconnaissance réciproque, la rencontre doit son
bonheur au provisoire, et les conflits la déchireraient si elle devait se prolonger»
C'est pourquoi l'identité culturelle a un rôle sécurisant; elle permet de cadrer, de
limiter la communication et de fournir des explications rationalisantes aux incompréhensions
et aux difficultés de l'échange (« les Allemands n'ont pas le sens de l’humour », « les Français
se perdent toujours dans des débats théoriques », « les Arnéricains sont de grands enfants »,
etc.). A un moment ou l'autre, ce genre de rationalisation fait presque toujours résurgence.

Questions
1) En quoi ce texte montre-t-il bien l’importance de la compétence communicative (par
opposition à la compétence linguistique) pour pouvoir communiquer avec succès dans la
rencontre interculturelle?

2) Après avoir lu ce texte et le cours d’introduction à l’analyse des interactions, en quoi


l’identité vous semble-t-elle être une question individuelle d’ordre psychologique et en
quoi est-elle un produit “social”?

Exercice 1
En vous appuyant sur ce que vous avez appris dans le cours d'introduction à quels
domaines d'études du langage ou de la langue appartiennent les analyses des faits suivants ?

I - La liste des synonymes du mot «enfant».

2- Les désinences -a, -a, -am, -ae, -ae, -a des différents cas de la première déclinaison en latin.

3- L'analyse de la façon dont les journalistes utilisent «on» et «nous» dans des articles de
presse et qui exactement représentent ce «on» et ce «nous».

4- Une règle du type : pour produire une voyelle nasale, il faut expirer l'air par le nez au lieu
de par la bouche uniquement.
- 27 -

5- Les règles d'accord du participe passé.

6- L'étude du choix des termes d'adresse qu'utilisent des interlocuteurs les uns à l'égard des
autres et ce que cela révèle sur la nature de leur relation

7- La règle du type : en français quand un mot se termine par une voyelle prononcée, cette
voyelle est toujours courte, jamais allongée. ex : bon, beau, joue, plat.

8- Les éléments linguistiques qui permettent de différencier un récit d’une description

9- L'analyse des différentes façons de faire un compliment et des différentes réactions


possibles.

10- Les moyens utilisés pour exprimer la fonction des mots dans l'énoncé : “Il a raté son train
à cause des travaux de construction du tramway”

11 - L'ensemble de tous les mots qui peuvent servir à désigner une habitation.

12- L'analyse des différentes stratégies de politesse que l'on peut utiliser pour faire une
requête

13- La mise en évidence des variantes de signifiant al- («nous allons»), v-, («je vais»), ir-
(«elle ira») du verbe aller.

14- Les conditions d'emploi de l'imparfait, du passé simple et du passé composé dans un récit.

15- L'étude le la cohérence interne d'un texte.

Exercice 2
Récit, rapporté par C. Kerbrat-Orecchioni (Les Actes de Langage dans le Discours), d’une
jeune fille d’origine coréenne, adoptée à l’âge de dix ans, et se remémorant ce douloureux
épisode qui se situe peu de temps après son arrivée en France :

« Un jour, Maman m’a fait une faveur. Elle attendait, comme le font tous les autres Français,
le remerciement de ma part. A cette époque, je ne le savais pas. Je me disais : " Pourquoi ? On
dit merci à Maman ? " Je n’ai rien dit. J’avais l’impression qu’elle était un peu fâchée. Elle
m’a pressée de répondre. Je n’ai toujours rien dit. Comment aurais-je pu prononcer le mot
" merci " à Maman ? Ça ne m’était jamais arrivé avant. Enfin elle s’est mise en colère. J’avais
vraiment peur. Mais je ne savais pas pourquoi elle était si nerveuse. J’ai baissé la tête parce
que je n’avais pas le courage de la regarder en face. Elle m’a dit de lever la tête et de la
regarder. J’ai fini par fondre en larmes. Je sentais qu’elle me considérait comme une "enfant
terrible" ».

S’agit-il dans ce récit d’un problème de compétence linguistique ou de compétence


communicative et pourquoi ?