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Crépuscule de la
liberté d’expression
Enquête sur une liberté en voie
d’extinction

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Table des matières

Introduction 6

Liberté menacée, liberté menaçante


La liberté d’expression,
un Frankenstein des Lumières ? 15
La liberté de parole, une prison dorée 16
L’impossible liberté 17
Dis-moi où tu vis, je te dirais ce que tu dis 20
Une menace permanente 22
Repenser le « vivre-ensemble » 23
Un cadeau (presque) empoisonné 26
Le (conflit) Créateur 27
Une liberté amputée 30
Le politiquement correct :
la liberté est une oppression
Une route de l’enfer pavée de bonnes intentions 33
Épargner certains pour en assassiner d’autres 34
Le cirque médiatique 35
Permettez-moi de vous offenser 36
Le blasphème : retour vers le futur 38
Je suis Charlie qui ne dessine pas de caricatures 40
Et surtout, pas de vagues ! 42
Les adieux d’un homme blanc cisgenre 44
Les nouveaux Don Quichotte 45

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Cancel culture :
les annulés de tous les pays, unissez-vous !
Du passé, faisons table rase 49
Faiblesse de la vertu 50
De #Metoo à #TousVictimes 51
Accusé, taisez-vous ! 53
Museler les incorrects 54
La dictature de l’opinion publique 56
Réconquerir notre liberté d’expression

Entre les « Droogies » et les « Care bears » 59


Le courage de la nuance 60
L’ensauvagement des masses 62
Se taire : le nouveau luxe des « opprimés » 63
Les forts et les faibles 64
S’exprimer : un privilège méritocratique ? 66
Faire face au communautarisme galopant 69
Une vraie liberté : le droit à l’erreur 70

Conclusion 72

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Introduction
Une liberté qui n’a jamais existé

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Les attentats de Charlie Hebdo en 2015 ont sans doute été
le catalyseur d’une question désormais lancinante : peut-
on tout dire au nom de la liberté d’expression ? Ces ca-
ricatures n’ont-elles pas franchi la ligne rouge ? Depuis
lors, les débats autour de cette question ne cessent de ga-
gner du terrain. Or s’il fut une époque où il était encore
possible, comme l’écrivait Mark Twain, de « décamper à
l’Ouest » pour échapper à une certaine orthodoxie, ce sont
désormais les démocraties occidentales elles-mêmes qui
sont en proie à une remise en question d’un de leurs prin-
cipes fondateurs.

Autrement dit, « décamper à l’Ouest » ne suffit plus. Je


suis né et ai vécu en URSS et ce phénomène est, pour moi,
particulièrement déroutant tant il est paradoxal. Le but
de mon propos ne sera pas ici de faire aux démocraties oc-
cidentales un mauvais procès. Après tout, je ne suis pas un
homme politique et encore moins un Père la Morale. Mais
force m’est de constater une chose. Les débats et contro-
verses que suscite la liberté d’expression m’imposent une
cure de jouvence dont je me serais finalement bien passé,
tant est prégnante l’impression d’être de retour dans
l’Union Soviétique de mes jeunes années.

En réalité, plus que l’effarement, l’affadissement de la


liberté d’expression suscite davantage encore de l’indi-
gnation. La raison en est, à mon sens, assez évidente et
émane d’une confusion coriace. On oublie que c’est parce
que la liberté de parole a été conquise qu’elle n’est jamais
un droit acquis.

Non, vous n’avez pas mal lu. Ce qui fait figure d’évidence,
à savoir la liberté d’expression, porte en elle-même le
germe essentiel d’une perpétuelle remise en question.
Les conquêtes n’ont, en effet, jamais rien de définitif et
l’erreur réside, selon moi, dans la certitude que la liberté

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d’expression doit nécessairement triompher.

Or il semblerait, à l’inverse, que la libre parole agisse dé-


sormais comme une menace de délitement de nos socié-
tés, suscitant indignation et incompréhension. Si la liberté
d’expression génère paradoxes et conflictualité, c’est pré-
cisément parce qu’elle n’est pas naturelle, qu’elle n’est pas
immanente à chaque être humain. Pensez-vous vraiment
que le chasseur-cueilleur du Paléolithique s’interrogeait
sur ce qui lui était permis de dire ou non ? La liberté de
parole n’était en rien un droit ni une valeur. Il a donc bien
fallu que les hommes se domestiquent et s’organisent en
véritable société pour que le problème de la liberté de pa-
role se pose. Autrement dit, la liberté d’expression néces-
site des codes, requiert un certain savoir-vivre et même
un certain savoir-faire, et impose tolérance et responsa-
bilité. En somme, la liberté d’expression s’apprend, s’ap-
privoise et s’entretient toujours et encore, car plus que
naturelle, elle est avant tout un fait de société qu’il nous
a fallu conquérir et qu’il nous incombe, précisément, de
pérenniser.

Il n’y a jamais eu, en effet, de liberté d’expression absolue


et universelle. Qu’il s’agisse de son émergence et du sens
qui lui a été conféré, la liberté d’expression n’est que re-
lative et parfois encore tâtonnante. À tout le moins selon
deux points de vue. D’un côté, la liberté d’expression est
d’abord le fruit d’une révolution des esprits menée dès le
XVIIIe siècle par les Lumières. Il a d’abord fallu s’éman-
ciper de l’obscurantisme religieux pour apprendre à pen-
ser en dehors du cadre jusqu’alors établi, et par suite, à
exprimer son opinion. D’Alembert de déclarer dans son «
Discours préliminaire » à L’Encyclopédie : « Il faut tout exa-
miner, tout remuer sans exception et sans ménagement. »

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De plus, dès son origine, la liberté d’expression revêt un
aspect agonistique : elle est aussi et avant tout une lutte
pour elle-même et par elle-même. De l’autre côté, la liber-
té d’expression n’a jamais eu de sens absolument uniforme
selon les cultures, les mœurs et les civilisations. Originai-
rement, et même après les Lumières, la libre parole n’était
encore que l’apanage de quelques-uns, lesquels étaient
souvent bien-nés. Ou, pour prendre un autre exemple : au-
jourd’hui, aux États-Unis, les « hate speech » sont consa-
crés constitutionnellement et ne peuvent, dès lors, être
considérés comme illégaux. À l’inverse, en France, les
discours haineux constituent plutôt les garde-fous de la
libre expression, et sont ainsi sanctionnés par la loi. Mais
dans tous les cas, la liberté d’expression a été l’objet d’une
conquête, d’un droit que des esprits éclairés ont arraché à
la religion et à la morale.

Liberté paradoxale, disais-je. J’en veux pour preuve :


chacun exige de pouvoir exprimer librement son opi-
nion, mais partant, chacun s’arroge également le droit
de se dresser vent debout contre toute forme d’offense.
C’est parce que nous sommes libres de tout dire que nous
sommes, par suite, responsables de ce que nous disons.
Jusqu’alors, c’est un précepte que je ne réfute pas. Oui,
sauf que. À mesure que les Occidentaux affirment leur
liberté d’expression, ils contribuent simultanément à la
remettre en question, au risque de la vider de sa subs-
tance, donc de l’anéantir. Tout se passe comme si le choc
frontal était inéluctable entre d’un côté, la soif de liberté ;
et de l’autre, la posture victimaire fermement accrochée au
néo-moralisme.

Rien n’est plus déroutant, pour le Russe que je suis, que la


frilosité avec laquelle la liberté d’expression est préten-
dument sanctifiée aujourd’hui. Lorsque je vivais encore
en URSS, la liberté d’expression m’était tour à tour im-

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possible et enviable. L’Union Soviétique des années 70
et 80 était encore cramponnée à ses vieilles rengaines et
n’hésitait pas à ostraciser les « déviants ». Les idées, pour
dissidentes qu’elles étaient, ne devaient jamais quitter
le vase-clos des arrière-cuisines et ne pouvaient, par
conséquent, déboucher que sur des révolutions de sa-
lon. Pis encore, l’uniformisation des mentalités et des
idées avaient achevé de conforter les Russes dans une
autocensure dévastatrice, annihilant l’idée même de li-
berté jusqu’au fond des consciences. Fait anecdotique,
mais non moins révélateur : jamais mes parents n’ont pu
comprendre que je veuille « faire des affaires », puisque
je faisais dès lors le choix de ne pas m’inscrire dans le
moule de la morale du prêt-à-penser.

Pour les pays occidentaux, c’est à l’issue de la Seconde


Guerre mondiale que les choses ont basculé. L’effondre-
ment des hiérarchies sociales qui prévalaient jusqu’alors
devait bientôt céder le pas à l’émergence d’une classe
moyenne, à une standardisation des conditions de vie, et
avec elles à une convergence de luttes nouvelles. Tel était
le pari de la « société ouverte » de Karl Popper, c’est-à-
dire une société qui défend la liberté contre les idées
totalitaires et les idéaux sociaux. Un modèle de société
qui entend faire tabula rasa et tourner définitivement la
page des atrocités du XXe siècle. Or défendre une socié-
té libre, c’est avant tout défendre la libre expression des
opinions et des convictions de chacun, principe démocra-
tique par excellence. Bref, la parole doit désormais être
tour à tour libérée et libératrice. Et les réseaux sociaux,
bientôt, d’en être l’adjuvant. Nous devrions donc être ras-
surés puisque leur nom est sanctifié, et leur règne advenu.

Certes, nous aurions pu nous réjouir de cette libération


de la parole, si celle-ci n’avait pas viré au combat de ceste.
Car pour les redresseurs de torts, la fin justifie les moyens.

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À présent, c’est bel et bien sur les réseaux sociaux que
les éveilleurs de conscience officient. Le mouvement
« woke » – dont les instigateurs ne semblent avoir
d’éveillé que le nom – est, à ce titre, emblématique.
Après avoir pris racine aux États-Unis, le mouvement
s’est étendu avec une férocité alarmante au-delà des pays
anglo-saxons. Les réseaux sociaux sont devenus le théâtre
d’une haine grandissante, dont les méthodes orwelliennes
de lynchage et d’annulation font froid dans le dos. Après
tout, pourquoi vouloir encore décamper à l’Ouest quand le
monde est devenu tout entier un Disneyland ? Mais per-
sonne encore n’a les pouvoirs de la Fée Clochette dans ce
monde de Peter Pan.

Le hold up des réseaux sociaux agit comme un révélateur : la


liberté d’expression ne se serait-elle pas retournée contre la
libre parole elle-même ? Et si, au fond, la liberté d’expres-
sion était devenue ce pot aux roses justifiant la violence ?
On ne compte plus désormais les polémiques délétères et
ravageuses qui agitent Twitter. Les réseaux sociaux ne
seraient-ils pas devenus le royaume de ces Torquemada
du néo-moralisme « militantiste » qui, au nom du Bien
et du politiquement correct, sont comme le snipper sur le
toit ? Ils traquent puis débusquent le contradicteur arbi-
trairement considéré comme « immoral », qui bientôt sera
« annulé » après avoir été lynché. C’est ainsi désormais que
vont les procès devant le tribunal numérique. Mais, dès
lors, peut-on réellement parler de liberté d’expression
et de débat démocratique ? La société est-elle réelle-
ment « ouverte » comme Popper l’appelait de ses vœux ?

Face à ce phénomène, me revient en mémoire le fameux


« la société, ça n’existe pas » de Margaret Thatcher dans un
entretien donné en 1987 pour le magazine Woman’s Own.
Puisque les loups chassent toujours en meute, les luttes ne
peuvent être que communes. De celles, par exemple, qui

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se dressent contre le soi-disant patriarcat blanc, contre cet
homme dominant tout droit sorti d’un film de Truffaut,
c’est-à-dire un homme d’une époque que l’on ne sau-
rait plus voir, ou encore contre les violences policières ou
contre le prétendu racisme d’État. Mais, au fond, derrière
toutes ces luttes prétendument communes, n’y aurait-il
pas qu’un agrégat épars d’ayant-droits à la parole ? Ces
luttes, s’il en est, ne sont-elles pas finalement qu’un pré-
texte en vertu duquel chaque victime demande son droit
à réparation ? Pourtant encore que luttes et individu ne
font pas bon ménage. Aussi, le « pouvoir » n’est-il pas de-
venu ce lieu vide, tour à tour réceptacle et catalyseur des
polémiques parfois aussi enflammées qu’éphémères ?

Derrière tous les questionnements inhérents à la liberté


d’expression, et la place centrale que cette question oc-
cupe de plus en plus dans les débats publics, se cache, à
mon sens, la question même du « faire société ». Ma liber-
té d’expression doit-elle s’arrêter là où commence celle
de l’Autre ? Que puis-je dire ? Puis-je tout dire ? Dois-je
tout entendre ? Pour trancher la question, il est toujours
possible de pratiquer la politique du « deux poids deux
mesures », à l’instar des « éveillés ». Pareils aux tourne-
sols, ils se tournent et se retournent sans cesse, cherchant,
vaille que vaille, la seule lumière de la morale. Dès lors, ils
sont prêts à entendre que les caricatures peuvent froisser,
mais dénient aux sceptiques toute possibilité de remise
en question de ce qu’ils appellent « racisme systémique ».

L’absurdité de cette partialité pourrait prêter à sourire s’il


n’en allait pas de la cohésion même de nos sociétés. C’est,
en effet, la libre expression qui fait que nos sociétés dé-
mocratiques ne sont pas assimilables à de simples armées
de Robinson. Cicéron écrivait dans le Traité des devoirs :
« C’est en s’instruisant les uns les autres, en se communiquant leurs
pensées, en discutant, en portant des jugements, que les hommes

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se rapprochent et forment une certaine société naturelle. » Autre-
ment dit, le « commerce de la raison et de la parole » serait
ce droit naturel permettant de faire naturellement société.
Soit. Mais n’est-il pas révolu le temps où la libre commu-
nication des opinions permettait encore de faire société ?

La frontière est ténue et la confusion tenace entre droit


conquis et droit acquis. À mon sens, les Occidentaux sont
dans l’illusion. Ils feignent de croire que les Lumières
brillent encore et brilleront pour toujours avec la même
vigueur. C’est que le mirage de ce triomphe définitif pos-
tule que le cadre juridique et légal définit parfaitement
bien ce qui est permis de ce qui est interdit. Or je pense
que nous courrons aujourd’hui le risque que la flamme se
consume alors même que l’obligation se fait toujours plus
pressante d’en transmettre le flambeau intact. La liberté
encore doit guider le peuple. Mais les circonstances ac-
tuelles et les récents événements portent le témoignage
frappant que la liberté d’expression, si fondamentale à
nos démocraties, pose problème. Mais pour y répondre,
encore faut-il poser les bonnes questions. C’est ce que, en
toute humilité, je tenterai ici de faire. Face à la menace
qui pèse sur notre droit à la libre expression, la première
tâche qui nous incombe est celle de redéfinir la notion,
d’en tracer précisément ses contours pour, espérons-le, la
reconquérir. C’est que liberté d’expression à l’occidentale
doit continuer d’être enviable.

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Partie I
Liberté menacée, liberté menaçante

Quiconque se met au défi de définir précisément la liberté


et d’en tracer ses contours se retrouve bien vite en peine.
Force m’est de constater que j’en fais partie.
Pourquoi ? Sans doute parce que, comme l’écrivait Henri
Bergson dans Les données immédiates de la conscience, « la
liberté est un fait » et que, par suite, elle ne peut recevoir ni
preuve ni explication. Bref la liberté, tout au plus se vit,
s’éprouve mais ne s’explique pas.

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La liberté d’expression,
un Frankenstein des Lumières ?
La liberté comme sentiment relève du domaine de l’émi-
nemment singulier, mais chacun est en mesure de la vivre
au même titre que sa boulangère, son frère ou son col-
lègue. Oui, vous sentez, comme moi, venir la principale
difficulté… La liberté est contradictoire, ou à tout le moins
paradoxale.

Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un acquis à pré-


server ne l’a réellement été qu’à partir du XVIIIe siècle.
L’homo erectus quant à lui, luttait pour sa survie, non
pour ses idées. Sauf à s’entretenir avec une fougère – et il
ne courait à l’évidence aucun risque – la liberté d’expres-
sion était, pour nos ancêtres préhistoriques, un non-sujet.

La liberté de parole est apparue comme telle sous la plume


de Kant, de Voltaire, ou encore de Locke. L’objectif des
Lumières réside tout entier dans cette maxime chère à
Kant : « Sapere aude ! » (littéralement : « Aie le courage
de te servir de ton propre entendement. ») En somme, il
convient de guider les consciences. La liberté de se forger
sa propre opinion, et par suite de l’exprimer, apparaît
ainsi comme la première et la plus fondamentale des li-
bertés. Toujours est-il que longtemps encore la liberté de
s’exprimer était strictement corrélée à la position sociale.
Même si, bientôt, un véritable espace public apparaît qui
ne cantonne plus aux salons aristocratiques du XVIIe
siècle alors propices à la « discutio » (conversation), et par
suite, à la critique. Le processus de démocratisation opère,
dès le XVIIIe siècle, un transfert des salons à la rue, alors
permis par l’éclosion des cafés et la généralisation de l’en-
seignement. C’est pourquoi le pouvoir jusqu’alors ouver-

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tement incontestable – bien que déjà contesté – est peu à
peu désacralisé par les invectives et le rire. En témoigne la
sarcastique voltairienne qui aura bien souvent coûté à son
auteur l’exil ou la Bastille.

En somme, la liberté d’expression est avant tout le fruit


d’une interprétation. Ce principe si fondamental n’est
en rien une construction ex nihilo, éthérée et fantasma-
gorique. La liberté d’expression n’est pas une œuvre de
charité d’une âme bienfaitrice, mais avant tout le produit
d’une histoire, d’une philosophie propre à une culture ;
en somme, d’une interprétation. Ou pour le dire autre-
ment, la liberté de s’exprimer s’ancre toujours déjà dans
un contexte qui lui préexiste. À y regarder de plus près,
l’espace du débat public est implicitement bien délimité,
et s’installe dans un arrière-fond normatif qui a tôt fait
d’établir la frontière entre le permis et l’interdit.

La liberté de parole, une prison dorée ?


Si la liberté d’expression a très vite semblé à la fois pré-
cieuse et menaçante, c’est qu’elle pose d’emblée trois
questions épineuses.

D’abord, une question anthropologique, celle de la conci-


liation paradoxale entre d’un côté la liberté comme phé-
nomène singulier et intime et de l’autre, une liberté uni-
versellement partagée car universellement éprouvée. Pour
le dire autrement, s’il est vrai que je suis un être essen-
tiellement libre, rien alors ne fait obstacle à ce que mes
semblables le soient également.

À la première, vient se greffer une seconde question


d’ordre éthique : la libre parole reconnue à chacun en-
traîne-t-elle nécessairement la guerre de tous contre

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tous ? Il me semble, à voir l’état de notre liberté d’ex-
pression aujourd’hui, que les Lumières n’ont créé qu’une
illusion de libération. Nous avons oublié que nous sommes
en réalité toujours enfermés dans une geôle : en rentrant
dans la société, l’être humain n’est d’emblée plus vérita-
blement libre. Par ailleurs, aujourd’hui, certains sujets, en
eux-mêmes, emportent beaucoup de crispations, à l’instar
des débats sur l’immigration, sur l’égalité des chances ou
sur la place des femmes dans nos sociétés. Et tout dépas-
sement des barrières de cette prison nous fait courir la
menace d’une mort, aujourd’hui sociale. Comme tout ca-
deau, la liberté de parole ne se refuse pas, mais le cadeau
peut vite se révéler être empoisonné à qui « dérape ».

Par conséquent, la dernière question qui en découle et à


laquelle nous sommes confrontés est politique, et c’est
celle qui occupera largement le propos de ce petit livre.
L’interrogation est donc la suivante : consacrer la liber-
té d’expression comme un droit inaliénable à chaque être
humain ne risque-t-il pas de faire peser une menace pour
la cohésion des sociétés ? Ou, à l’inverse, est-ce la société
qui fait peser sa menace sur la liberté d’expression ? Face
à la véhémence avec laquelle le moralisme fait son re-
tour – que l’on appelle avec beaucoup de précaution le
« politiquement correct » – la question se pose d’autant
plus vigoureusement.

L’impossible liberté
Je reprends donc le premier de ces trois questionnements,
c’est-à-dire la question anthropologique à laquelle la li-
berté d’expression nous confronte. Il nous faut d’abord
reconnaître que le sentiment intime que l’homme éprouve
en lui de sa liberté n’est pas qu’une illusion. Au contraire,
ce sentiment renvoie à une réalité. Pour intime et profond

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qu’il soit, il est important d’en remarquer son universalité.

Si je suis libre de penser ce que je pense, et par suite de


l’exprimer, je ne peux dénier à mon interlocuteur cette
même propension à la liberté, au risque d’anéantir jusqu’à
l’existence même d’une liberté de parole. Mais alors, je ne
peux pas non plus imposer ma tristesse, ma révolte ou
mon ravissement à celui qui, légitimement, pourrait res-
ter de marbre face à telle ou telle chose. Pour parodier
la maxime cartésienne, on pourrait dire : je suis, donc je
suis libre. Tout cela semble fort enthousiasmant, mais… À
quoi bon s’exprimer si personne ne nous écoute ?

La libre parole implique donc nécessairement la présence


d’un Autre en face de moi. Par suite, cette liberté se ré-
vèle inconciliable avec l’état de nature qui était le point
de départ du raisonnement et en vertu duquel la vie de
l’homme était réduite à la satisfaction de ses besoins
physiologiques. Nul besoin donc de s’exprimer et encore
moins de débattre !

À l’état de nature, l’homme est certes libre, au sens où


il ne dépend de personne et ne doit rendre de comptes
à personne, mais il ne peut jamais réellement s’exprimer
puisqu’il est isolé, reclus en lui-même. Au fond, on parle
tout seul toujours un peu par accident. Autrement dit,
seul le passage d’un état de nature à un état social – c’est-
à-dire dès lors que la vie des hommes s’organise au sein
d’une société, d’une collectivité – permet à l’individu de
s’exprimer, d’actualiser cette liberté essentielle.

Or la possibilité de chacun de dire haut et fort ce qu’il


pense, sans ménagement pour son interlocuteur, ne
risque-t-il pas de venir rompre la cohésion nécessaire
à la société ? Comme disait Rousseau : « L’ordre social ne
vient pas de la nature, il est fondé sur des conventions. » La li-

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berté d’expression ne peut donc être totale et entière que
dans l’hypothèse de l’état de nature, en ceci qu’étant seul,
l’homme ne prend nullement le risque de blesser qui que
ce soit par ses propos. J’ai beau hurler qu’untel est un con,
si je suis seul, au fond, mes propos n’engagent toujours
que moi.

Pourtant, cet Autre, qui se révèle nécessaire, vient du


même coup marquer un cran d’arrêt à cette liberté initia-
lement totale, et que l’on veut obstinément absolue. Tout
le monde, je crois, a déjà entendu ce dicton : ma liberté
s’arrête là où commence celle des autres…

Bref, vous l’aurez compris, la liberté de parole implique


des conventions qui agissent, pourrait-on dire, comme
des codes délimitant les bonnes des mauvaises conduites.
Mais, dès lors, une liberté restreinte est-elle encore une
liberté ? Quoi qu’il en soit, c’est en se confrontant à l’Autre
que l’homme deviendrait réellement lui-même, c’est-à-
dire un homme libre. Comme l’écrivait Hannah Arendt,
« Pour être confirmé dans mon identité, je dépends entièrement
des autres. »

C’est en tout cas la conception issue de la Révolution fran-


çaise et consacrée à l’article 11 de la Déclaration des Droits
de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « La libre communication
des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de
l’Homme. » Il s’agit donc de reconnaître la nature humaine
en elle-même en reconnaissant à l’homme ce droit de
s’exprimer comme il l’entend et de dire tout ce qu’il pense.
Au fond, lui reconnaître ce droit, c’est consacrer l’homme
en tant qu’homme ; et réduire un homme au silence c’est
déjà l’empêcher d’exister.

Consacrer l’humanité de l’homme et, pour employer l’ex-


pression de Pierre Hadot, faire la part belle à cette « ci-

19
tadelle intérieure », reconduire ainsi la nature elle-même
en société, tel est le projet des Lumières. Soit. On peut le
réfuter ou l’admettre. Quoi qu’il en soit, le sens donné à
cette notion de liberté d’expression prête déjà lui-même à
débat.

Dis-moi où tu vis,
je te dirais ce que tu dis
Loin de revêtir une acception uniforme et définitive, la
liberté d’expression se voit conférer une étendue et une
dimension différentes selon les cultures et l’histoire du
pays dans lequel elle trouve à s’appliquer. Certaines ci-
vilisations ne la reconnaissent ni ne la consacrent (c’est
notamment le cas des pays de confession musulmane) ;
d’autres estiment qu’il s’agit là d’un droit naturel inalié-
nable (le cas de la France) ; d’autres enfin considèrent que
la liberté d’expression est un droit qui a été conquis avant
d’être acquis (les États-Unis). La constitution américaine
pose la défense du peuple et la liberté d’expression de tout
individu comme un préalable que le congrès doit recon-
naître. L’enjeu étant d’empêcher le Parlement de voter des
lois qui viseraient à restreindre la liberté d’expression.

C’est pourquoi sans doute, et à la différence de la France,


la liberté d’expression ne connaît, aux États-Unis, aucune
restriction. Les « hate speech » – que l’on appelle en France
« discours de haine » – sont protégés par la constitution
et ne peuvent a priori être censurés. Autrement dit, les
discours racistes, antisémites ou homophobes sont abso-
lument légaux. À ce titre, en 1977, la Cour suprême amé-
ricaine n’a pu interdire le parti national-socialiste améri-
cain de traverser une banlieue de Chicago à prédominance
juive en uniforme nazi et avec des croix gammées. La Cour

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a, en effet, jugé que ce type de discours était « protégé par
le Premier Amendement de la Constitution ».

À l’inverse, en France, quand Jean-Marie Le Pen déclare


que « les chambres à gaz sont un point de détail de l’his-
toire », il est condamné pénalement pour négationnisme
et révisionnisme et sommé de verser des dommages et in-
térêts aux onze associations qui avaient porté plainte. Or
ni le négationnisme ni le révisionnisme n’ont leur pendant
dans le droit pénal américain. En réalité, seuls les actes
de violence physique sont exclus de l’acception donnée à
la liberté d’expression par la norme suprême américaine.
En revanche, ce qui relève de la parole stricto sensu est
constitutionnellement protégé.

Les Américains promeuvent une liberté d’expression arti-


culée autour de trois grands principes. D’abord, il y a l’idée
que la vérité ne peut advenir que par le concours de tous,
par l’échange et l’émulation intellectuelle (marketplace of
ideas). Ensuite, la liberté d’expression pose la question de
l’épanouissement personnel des individus, et chacun est
libre de prêter allégeance aux croyances qu’il veut (self-rea-
lization theory). Par exemple, dans les écoles américaines,
l’enseignement du créationnisme est non seulement pos-
sible mais aussi constitutionnellement protégé. La Cour
suprême, dans un arrêt de 1968, a jugé qu’une loi qui
interdirait à un maître d’école d’enseigner la théorie de
l’évolution violerait l’Establishment Clause, c’est-à-dire
la clause incorporée à la constitution interdisant l’État
de promouvoir une religion ou une croyance en particu-
lier. Enfin, le dernier principe selon lequel cette liberté
ne semble être admise qu’en vertu de la citoyenneté de
l’individu (self-government theory).

Si aux États-Unis les individus ont en effet le droit de tout


dire, la distinction à faire entre les discours ne revient

21
donc pas à l’État mais à chacun, donc à tous. En France,
en revanche, c’est à l’autorité publique qu’incombe de po-
ser des distinctions et des limites, non sur ce qu’il s’agit
de croire mais plutôt sur ce qui relève du savoir par oppo-
sition à ce qui relève de la croyance. Ou pour le dire avec
Spinoza : « La sauvegarde de la liberté de penser – et donc de
s’exprimer – exige une complète laïcité de l’État. »

En réalité, la question qui se pose est moins celle du choix


d’opter pour telle ou telle conception de la liberté d’ex-
pression que de penser et de poser des bases légales qui
permettent de préserver la liberté de l’individu tout en le
mettant face à ses responsabilités. Puisque, en effet, dans
l’un ou l’autre des cas, c’est toujours, au fond, de respon-
sabilité dont il s’agit.

Une menace permanente


Une liberté d’expression institutionnalisée et encadrée par
la loi revient à encadrer, par là même, les rapports que les
individus entretiennent entre eux. La limite de ce qu’il
est acceptable de dire, en effet, est la même qui détermine
ce qu’il est acceptable d’entendre. Cependant, qu’une loi
vienne tracer les contours de la liberté d’expression n’em-
pêche pas que la substance même de cette liberté réside
tout entière dans l’acceptation d’un risque.

Sans doute même, un double risque. D’abord, la loi, mal-


gré la sanction qu’elle prévoit, peut être transgressée. En-
suite, l’institutionnalisation, et avec elle la judiciarisation
possible du principe essentiel de liberté d’expression, fait
courir à la société le péril de son délitement. Paradoxal ?
Je trouve aussi, et pourtant… Il est vrai que, intuitivement,
l’on pourrait penser que plus la liberté d’expression est

22
précisément encadrée, plus le risque de conflits s’ame-
nuise. Chacun sachant, dès lors, jusqu’où il peut aller dans
l’expression de ses idées.

Or je pense qu’il nous revient d’appréhender cette question


sous la perspective mise en exergue par Hannah Arendt.
En effet, toute la teneur du risque dont il est question ici
réside en réalité dans la ligne de crête, dans cette tension
permanente qu’impose la liberté d’expression. Autrement
dit, pour sa pérennité, la libre parole est l’histoire, sans
cesse renouvelée, de la menace qu’elle fait peser sur elle-
même.

Avec Arendt, il nous faut comprendre la liberté d’expres-


sion comme une séparation qui nous rapproche. Et c’est
précisément – et paradoxalement – cette nécessaire et
inévitable séparation qui permet d’éviter la rupture. La
liberté d’expression est donc tour à tour ce qui relie les
hommes entre eux tout en les séparant.

Autrement dit, c’est seulement parce que la liberté d’ex-


pression sépare les individus que, par suite, elle les ras-
semble. Pour Hannah Arendt, le monde n’est pas commun
parce que nous partageons tous les mêmes principes ou
parce qu’il serait le produit de similitudes de pensée chez
tous les êtres, mais parce qu’il y a chez chacun, un dé-
sir commun d’un monde moins unifié, c’est-à-dire d’un
monde pluriel.

Repenser le « vivre-ensemble »
On nous rebat sans arrêt les oreilles de la sempiternelle
question du « vivre-ensemble ». Rengaine qui revient au-
jourd’hui dans tous les débats publics. En réalité, la ques-
tion du « vivre-ensemble » n’est ni plus ni moins que cette

23
idée d’un faire-société déjà présente et théorisée dans les
écrits de Hannah Arendt au cours du XXe siècle. Au fond,
ce qui permet de faire du monde un monde commun, c’est
précisément le refus d’une pensée unique à laquelle la li-
berté d’expression serait soumise.

La pensée d’Arendt est d’une incroyable actualité. En dé-


finitive, ce qu’elle nous enseigne c’est l’idée qu’au fond,
l’uniformité des opinions est dangereuse et sans aucun
doute encore le propre du despotisme. La pluralité est, à ce
titre, une condition absolument nécessaire à la possibilité
donnée à chaque être humain de s’exprimer librement.

Kant, avant Arendt, avait posé la question suivante :


qu’est-ce que penser par soi-même ? A priori différente,
cette question n’en demeure pas moins intimement liée
à celle de la liberté de parole. Penser par soi-même, écrit
Kant, c’est d’abord s’aventurer sur des sentiers qui n’ont
pas encore été balisés et se confronter à soi-même, à la
propre limite de ses certitudes ou, à tout le moins, de ses
opinions. Toutefois, le chemin qu’emprunte la pensée libre
n’est ni totalement arbitraire ni tout à fait fortuit. Autre-
ment dit, la pensée a ses principes. Que serait, en effet, une
pensée sans la possibilité d’être communiquée ? Une erreur,
répondrait Kant. « Faire un usage libre et public de sa raison »,
voilà la réponse apportée par le philosophe du Königsberg
à la question de savoir ce qu’est la libre pensée. Partant,
penser par soi-même et être libre de s’exprimer ne font
qu’un.

C’est de s’arracher à ses convictions, à ses certitudes,


en bref, c’est dans l’arrachement à soi-même et dans le
consentement à son propre doute que l’homme par-
vient à entrer en société. Faire-société, c’est donc avant
tout échanger des opinions, quand bien même je n’em-
porte pas toujours l’assentiment de mes interlocuteurs, ni

24
eux le mien. C’est en cherchant à convaincre l’Autre que
l’homme, après être entré en société, participe de cette so-
ciété et de sa cohésion.

Dans Les Origines du totalitarisme, Arendt écrivait à ce propos


que « la principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas
la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de
rapports sociaux ». C’est d’ailleurs là tout le paradoxe d’un
mouvement comme les Gilets jaunes. Les grandes luttes
de classes étant une époque révolue, chacun a pu légiti-
mement croire qu’il était le seul grand oublié de la socié-
té, le seul abandonné à sa précarité et relégué aux zones
rurales désertes. Il fallait donc bien que l’union fasse la
force. C’est donc sur cette anomie et sur la douloureuse
prise de conscience d’un hyper-individualisme délétère
que le mouvement a pu se constituer puis prospérer.

Pourquoi, dans ce cas, la liberté d’expression fait-elle au-


tant débat aujourd’hui ? Pourquoi entend-on partout que
la liberté d’expression serait menacée alors même que
ce monde globalisé n’a jamais permis autant d’échanges
entre les hommes ? N’a-t-on pas compris ce qu’Arendt
avait à nous dire ? Ou est-ce sa théorie qui ne trouve plus
à s’appliquer dans nos démocraties aujourd’hui ?

La question de la liberté d’expression se pose, contre toute


attente, de manière toujours plus prégnante face au péril
du « monde Globe ». En réalité, le « monde commun »
proposé par Hannah Arendt est aux antipodes du monde
globalisé dont il est question aujourd’hui. La globalisation
est, tout au contraire, cette machine à produire du même,
du semblable. Les mentalités devenant standardisées – au
même titre que la sacro-sainte marchandise d’un monde
d’abord capitaliste avant d’être global – l’échange devient,
par suite, lui-même difficile, si ce n’est impossible.

25
En effet, quand tout le monde en vient à penser de la
même manière, et a fortiori à penser la même chose, les
échanges se tarissent et, avec eux, la cohésion même des
sociétés démocratiques. Le politique est, pour l’homme – ce
zoon politikon, l’ « animal politique » d’Aristote –, sa maison.

Pour autant que la mondialisation standardise les mo-


des de vie, et par suite, les modes de pensée, des diver-
gences subsistent. Bien qu’ils aient tous les deux compte
Facebook et smartphone, le cadre diplômé travaillant à
la Défense n’a, a priori, rien en commun avec l’ouvrier
de Bridgestone à Béthune. Autrement dit, il est toujours
possible de communiquer sans nécessairement se com-
prendre.

Un cadeau (presque) empoisonné


C’est aussi pourquoi, a priori bienfaitrice, la liberté d’ex-
pression n’en demeure pas moins une éminente source de
conflictualités. La frontière est mince, en effet, du ca-
deau au fardeau. Dire ce que je pense, c’est aussi courir le
risque du désaccord avec mon interlocuteur et celui d’un
bannissement teinté de moralisme. Et vous conviendrez,
je pense, que de nos jours, cela n’a jamais été aussi vrai.

En réalité, la liberté d’expression, pour grand principe


qu’elle soit, consiste davantage dans l’agir que dans le
vouloir. La libre expression n’est pas réductible, en ef-
fet, à la seule volonté d’une bonne conscience de laquelle
émaneraient de belles formules. Elle est plutôt ce pouvoir
d’investir le champ du politique, celui du débat public, là
où les hommes, par l’échange, se rassemblent. C’est dans
l’agora que tout se joue. Dès lors, rien ne saurait avilir la
libre parole sous peine de l’anéantir totalement. Et Albert
Camus d’écrire : « La liberté doit être pour tous ou pour personne.

26
C’est la seule formule de la démocratie qui vaille le sacrifice. »

En sus de ne pouvoir être déniée à personne, la liberté


d’expression ne peut pas non plus se voir réprimée par
la morale ou étroitement circonscrite par elle. La liberté
encore est absolue ou n’est pas. Le sacrifice qu’évoquait
Camus réside en ceci que la liberté, et avec elle la poten-
tielle blessure issue du désaccord, est la rançon que nos
sociétés ont à payer pour préserver la démocratie. À ce
titre, il nous revient de faire des choix qui, dans l’idéal,
ne doivent plus souffrir aucune ambiguïté. Que doit-on
privilégier dans le rapport que les individus entretiennent
entre eux au sein de la société ? Dire ce qu’ils pensent ou
dire ce que les autres veulent entendre ? Sommes-nous
véritablement capables d’occulter nos susceptibilités et
nos peines pour préserver nos acquis démocratiques ?

Le (conflit) Créateur
Ces questions se posent plus durement encore aujourd’hui
que les sociétés démocratiques sont en proie à une re-
crudescence forcenée du règne de la moralité. Pour des
propos considérés comme inconvenants, n’importe qui
peut se voir ostracisé par un tribunal populaire certain
de détenir la vérité, c’est-à-dire certain de faire le bien.
Autrement dit, ce n’est plus seulement dans les rapports
entre citoyens que le bât blesse, mais plus encore – et sans
doute est-ce plus dangereux – dans ce qu’il convient d’en-
tendre par « sphère publique », c’est-à-dire par « politique ».

Pour preuve : les débats que suscite la question de la li-


berté d’expression et de ses frontières. Ce n’est plus tant
dans les paroles échangées librement que la conflictualité
naît, mais précisément dans le cadre délimité et investi

27
par le débat.

Car justement, on ne peut plus tout dire. Le politique a


désormais adopté son propre code de conduite, indépen-
damment de la liberté d’expression et sans doute encore
à son détriment. Il existe aujourd’hui une norme, toute
arbitraire, que l’on appelle le « politiquement correct ».
C’est elle qui délimite le cadre de la sphère publique et des
débats et qui détermine, d’une main de maître, ce qu’il est
permis de dire de ce qui ne l’est pas. Je reviendrai en détail
sur ce point dans la suite de mon propos.

La liberté d’expression n’est plus ni ce droit ni ce moyen


en vertu duquel il était encore permis à l’individu de pen-
ser contre lui-même, c’est-à-dire de s’élever, de progres-
ser, de s’ouvrir. Voici sans doute le comble des sociétés
ouvertes et mondialisées ! Pour le dire autrement, la vio-
lence inhérente à la liberté d’expression, aux désaccords et
à la douleur que ces derniers peuvent susciter, est absolu-
ment nécessaire au politique.

La liberté d’expression fonctionne dialectiquement, peut-


être pourrait-on dire, avec l’économiste Joseph Schumpe-
ter, qu’elle est le moteur d’une « destruction créatrice ».
C’est parce que chacun échange ses opinions, se confronte
à autrui et par conséquent à soi-même que le débat de-
meure constructif. Autrement dit, sans doute faut-il
anéantir en soi ses certitudes pour apprendre à penser
et pour être réellement libre. La liberté d’expression doit
donc être défendue pour la pérennité de la démocratie
elle-même.

L’exemple russe de la Perestroïka de la fin des années 80


est, à ce titre, particulièrement révélateur. L’émulation in-
tellectuelle et culturelle est née directement de la place
de plus en plus grande laissée à la liberté de parole. Elle a

28
généré un élan d’optimisme dans toutes les couches de la
société russe. Dès lors, l’on voit des intellectuels et scienti-
fiques participer aux débats politiques, à l’image du phy-
sicien Sakharov ; les samizdat jusqu’alors inconnus sont
désormais publiés, les revues littéraires ou politiques se
multiplient et surtout se démocratisent.

Au fond, c’est dans la libre parole que tiennent les forces


créatrices de la société. Il n’est dès lors jamais question
d’ostraciser, comme par un réflexe pavlovien, ceux que
l’on pourrait hâtivement accusés d’être des subversifs.
Ceux que l’on appelle aujourd’hui les « social justice war-
riors » optent finalement pour une parole qui se veut libre
parce qu’indépendante du cadre politiquement établi, à sa
marge. Et s’ils agissent ainsi, c’est précisément parce qu’ils
ont la certitude que le cadre institutionnel et étatique n’est
pas à même d’apporter une solution aux injustices et iné-
galités. De plus, les lanceurs d’alerte ne parlent finalement
jamais d’une seule et même voix, mais demeurent pour
autant capables d’insuffler un mouvement.

L’époque des « SJW » est avant tout une époque au sein de


laquelle même les plus puissants sont invités à porter une
attention particulière aux préoccupations contemporaines.
Que ce soit en matière de bien-être animal, de lutte contre
le gaspillage comme conséquence d’une surconsommation
délirante, ou contre toutes formes d’oppression, chacun
est amené à revoir sans cesse ses positions, les amender,
les infléchir à l’aune des scrutations de ces sentinelles 2.0.
Et ce sont là autant d’opportunités à l’échange, au débat,
à la confrontation nécessaire. En somme, ces nouveaux
justiciers, malgré les critiques qu’il serait possible de leur
formuler, sans doute nous invitent tous à réfléchir. Même
si, parfois, leur souci d’équité et de justice peut avoir bon
dos…

29
Une liberté amputée
J’exclus donc de considérer, comme un épilogue irréfra-
gable, que les éveilleurs de conscience, ces « social justice
warriors » aient tous opté pour la sédition bigote et vaine.
Certains, il me semble, entendent ouvrir la voie à d’autres
considérations par un mécanisme sans doute profitable au
débat démocratique. Une fois encore, l’on peut ne pas être
d’accord avec leur discours, mais on ne peut leur refuser
le droit à la parole. Il me semble intelligent de dire avec
Laure Murat que « le revisionnage n’est pas un révisionnisme ».
Porter un regard critique sur son époque, exhorter au chan-
gement, n’implique pas nécessairement, et aux yeux même
de ses instigateurs, de faire table rase du passé et de ba-
layer d’un revers de main condescendant une culture et
une civilisation millénaires. Une fois encore, je demeure
fidèle au précepte camusien selon lequel la liberté de pa-
role doit être pour tous ou bien pour personne.

Par ailleurs, il me semble qu’à l’ère de la certitude forcenée


pour les théories du complot, le besoin est toujours plus
pressant de réaffirmer la liberté d’expression. Je veux dire,
la libre parole tient lieu de rempart contre les autorités
politiques ou religieuses, desquelles, il me semble, pro-
cède de plus en plus de suspicion. Je rapporte ici encore les
propos tenus par Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? : « Il
est sans danger d’autoriser ses sujets à faire publiquement usage de
leur propre raison et à exposer publiquement au monde leurs idées
sur une meilleure rédaction de ladite législation, même si elles sont
assorties d’une franche critique de celle qui est en vigueur. »

Nous savons désormais qu’une liberté annexée ou réduite


à la portion congrue n’est déjà plus une liberté. C’est pour-
tant tout le problème qu’impose le passage d’un état de
nature à un état social dans lequel l’individu est contraint

30
de composer avec ses pairs. C’est que la liberté d’expres-
sion comporte en tant que telle les germes de la conflic-
tualité et tend, par définition, à diviser. En témoignent les
caricatures jugées subversives et menaçant la paix sociale.

Peut-il, malgré tout, y avoir une conciliation possible


entre les deux ? L’homme est-il contraint de choisir entre
la marginalité pour préserver sa liberté, ou la censure au
profit de la cohésion sociale ? En somme, la liberté d’ex-
pression peut-elle être absolue ?

31
Partie II
Politiquement correct :

la liberté, c’est l’oppression

Jusqu’alors le sens de mon propos a été de démontrer


le caractère imprécis et flottant de la notion de liberté
d’expression. Au fond, c’est pourtant précisément ce que
l’époque actuelle nous commande de faire. Cela peut pa-
raître a priori contradictoire, mais la liberté d’expression
telle qu’elle s’exerce aujourd’hui dans les démocraties mo-
dernes, impose d’en tracer son périmètre.

32
Une route de l’enfer est pavée de bonnes
intentions
Tout se passe comme si la pérennité de la liberté d’ex-
pression, principe fondateur de notre République, résidait
dans cet enclos protecteur en dehors duquel la vertu liber-
té deviendrait abus et même offense.

Mais que serait une démocratie qui déjà choisit les sujets
autorisés et les propos admis tout en écartant les sujets
annexes décrétés interdits ? C’est pourtant la mission que
se donne le politiquement correct : mettre trois couches
du vernis de l’acceptabilité serait donc le prix à payer pour
discuter. Sauf qu’on est loin de l’objectif initial revendi-
qué du politiquement correct de permettre le consensus
entre des opinions divergentes pour éviter la guerre de
tous contre tous. Le politiquement correct, conçu a priori
comme étant au moins une tentative, au mieux un garant
de la paix sociale, s’est transformé en machine à exclure.

J’ai donc plutôt le sentiment qu’en plus de ne pas relever


son défi, le politiquement correct nous mène à cet « abê-
tissement grégaire » dont parlait déjà Nietzsche dans Le
Crépuscule des idoles : pensez comme tous, ou ne pensez plus.

Je note d’emblée un énième paradoxe. D’une part, tous, il


me semble, avons le sentiment d’être broyés dans un cor-
set mental qui étouffe la pensée par une déformation et
une perversion du langage. D’autre part, j’ajouterais que,
pour autant, nous assistons aujourd’hui à une véritable
libération des voix, notamment via les réseaux sociaux.
Chacun est, a priori, à même de pouvoir dire ce qu’il
pense, quand il le pense, comme il le pense. Je crois même
que, sur internet, la tempérance semble avoir définitive-

33
ment déserté.

Toutefois, je me refuse de succomber aux sirènes du sim-


plisme consistant à dire que tout cela n’est que de la faute
des réseaux sociaux. Ce n’est évidemment pas le cas, ou
plutôt, il me semble que ce soit un peu plus compliqué
que cela.

Épargner certains pour en assassiner


d’autres
Tout le problème de la liberté d’expression se joue pré-
cisément dans la simultanéité entre tarissement et pro-
fusion. Comment comprendre que les réseaux sociaux
organisent parfois de véritables échauffourées virtuelles
par lesquelles chacun est amené à assouvir sa soif de ven-
geance alors même que, dans le même temps, le règne du
politiquement correct étend toujours plus son emprise ?
Quelle logique préside au fait que l’on en épargne certains
pour en assassiner d’autres ? Comment entendre le fait
que le politiquement correct, lui-même sensible à toutes
les sensibilités, soient devenus plus intolérants encore que
ceux et ce qu’il prétend combattre ? J’ai aujourd’hui la dé-
sagréable sensation qu’à force de rechercher la mesure,
la liberté d’expression est plutôt devenue un prétexte à la
dérive de l’hubris populaire.

Originellement, la liberté d’expression est le moyen ci-


vilisé de mettre sur la table les opinions, c’est-à-dire les
contradictions, pour faire advenir la vérité. Or désormais,
ce n’est plus pour la recherche de la vérité que je peux
m’exprimer, mais par une vérité arbitraire, irréfutable
et sévère, posée là en amont. Je remarque, en définitive,
que la liberté de s’exprimer se couple inévitablement d’un

34
devoir de conformité, c’est-à-dire d’acceptabilité qui est
toujours déjà liberticide.

Je disais donc que la liberté d’expression est devenue un


prétexte à la dérive. En son nom, c’est-à-dire au nom de
la tolérance, l’intolérance est désormais admise. Plus en-
core, j’ai le sentiment que l’intolérance est désormais re-
quise. Entre désir de justice et soif de vengeance, en effet,
la frontière tend à devenir de plus en plus ténue.

Entre ces deux extrêmes, évidemment, il n’y a ni zone


grise ni voie médiane. Tout se passe, en réalité, comme si
les uns et les autres étaient contraints soit de ne rien dire,
soit de tout dire, tant et si bien que cette force libératrice
semble se transmuer définitivement en fléau babillard et
stérile. Sans doute est-ce une douce utopie, dès lors, de
croire que la libre expression puisse encore permettre le
débat et l’échange des opinions.

Le cirque médiatique
En effet, à ce titre, il est à mentionner également que la
prolifération des discours s’accompagne, de manière si-
multanée, d’un foisonnement de chaînes d’informations
en continu qui réalisent leurs plus fortes audiences grâce
aux débats télévisés. Des médias comme les chaînes télé-
visées FoxNews ou MSNBC, ou encore le journal français
Mediapart participent de ces toquades, ou plutôt devrais-je
dire, de ces estocades. Ils sont le lieu par excellence de
cette logorrhée délirante où tout doit être dit sans réserve,
et souvent sans réflexion… et qui me donne parfois le sen-
timent d’être face à un épisode des « Marseillais versus le
Reste du monde » !

Mais d’autres médias encore, qui pourtant peuvent être

35
regardés avec plus de sérieux, ont largement succombé à
la tentation du débat. La chaîne CNews, par exemple, par-
vient certains soirs à rassembler un million de Français
autour de son émission Face à l’Info.

Je me pose donc sincèrement la question : l’abondance des


débats d’idées n’est-elle pas, tout compte fait, une menace
pour le débat public lui-même et par conséquent pour la
liberté d’expression ?

Tout cela m’amène à penser que, plus que de permettre


des débats en bonne intelligence, l’extension de l’espace
public et son ouverture aux médias hystérisés et aux ré-
seaux sociaux finit par anéantir la libre expression au
profit d’une rengaine moraliste et moralisatrice. Et tout
cela au nom même de la morale. Et parlant de rengaine,
le phénomène infuse jusqu’au plus haut niveau où règne
une véritable morale dominante. Il me semble, en effet,
que nos dirigeants préfèrent souvent opter pour le confort
et choisissent alors de s’ancrer dans le sillon tracé par les
nouveaux idéologues. La rengaine aurait donc un nom :
« ne pas faire de vagues »…

À ce propos, je me souviens d’une phrase écrite par Jo-


nathan Turley dans le Washington Post qui, je dois bien
l’avouer, m’avait arraché un rictus : « Ce qui menace la liberté
d’expression en France, ce n’est pas le terrorisme, ce sont les Fran-
çais. »

Permettez-moi de vous offenser...


Néanmoins, et comme beaucoup, je m’interroge. Si la li-
berté d’expression est ce droit absolu dont les démocraties
s’enorgueillissent, peut-elle souffrir les restrictions ? Ou
pour le dire plus directement encore, une liberté amputée

36
est-elle toujours une liberté ? Ce qu’on appelle « société »,
c’est d’abord et avant tout une somme d’individus qui la
composent. Peut-on, au nom d’un principe aussi fonda-
mental soit-il, faire fi des individus et de l’humanité en
l’homme, de sa sensibilité ? Pour ma part et en toute hu-
milité, je ne conteste pas le fait que la paix et la cohésion
sociales nécessitent certaines concessions. Quand l’on sait
que les soldats du djihad trouvent à se convertir sur des
sites internet faisant l’apologie du terrorisme… cela pose
de vraies questions.

Mais une fois cette première question posée, en surgit une


autre, plus colossale encore : dès lors, quelles limites as-
signer à la liberté d’expression ? Jusqu’où peuvent aller
les compromis sans prendre le risque de verser dans la
compromission ?

Sur ce point, il me semble que la position de Ruwen Ogien


est éclairante. Dans son ouvrage La liberté d’offenser, le phi-
losophe propose de distinguer le préjudice de l’offense. Le
préjudice renvoie à l’intégrité physique des individus et
plus largement, à leurs droits fondamentaux, tandis que
l’offense constitue l’atteinte portée à des choses abstraites
ou symboliques. Bref, le premier s’attaque à l’homme,
quand la deuxième dénonce des idées. Dès lors, je pense
comme Ruwen Ogien que seul le préjudice, c’est-à-dire
l’attaque qui porte atteinte dans la chair, doit constituer
un garde-fou à la liberté de parole.

L’attaque contre des symboles, des divinités ou des


croyances, bien qu’elle puisse heurter certaines sensibi-
lités, ne doit pas pour autant faire l’objet d’interdictions.
Une liberté d’expression totale est alors défensable et pos-
sible si et seulement si elle ne provoque aucune conséquence
négative concrète, réelle et matérielle, c’est-à-dire phy-
sique sur des personnes. On retrouve là le sempiternel

37
débat de savoir s’il nous revient de privilégier la sécu-
rité au détriment de la liberté ou l’inverse. À mon sens,
la liberté de s’exprimer ne peut tout de même pas se faire
à n’importe quel prix, et certainement pas au détriment
de vies humaines.

Le blasphème : retour vers le futur


De ce point de vue-là, la liberté d’expression est un vé-
ritable défi pour le droit, et l’encadrement légal est non
seulement une nécessité mais également un garde-fou.

À mes yeux, c’est précisément parce que la démarcation


est de moins en moins nette entre les idées et les per-
sonnes que la liberté d’expression est balancée entre deux
extrêmes : sacralisation ou piétinement. Par exemple, le
droit français protège les pratiquants contre tout discours
de haine en raison de leur croyance alors que les idées,
quant à elles, ne sont pas protégées. Autrement dit, il est
tout à fait permis et donc légal de haïr une religion, une
idée ou une opinion. La notion de liberté d’expression est
toujours située sur cette ligne de crête.

Je prendrais ici un exemple à mon sens particulièrement


évocateur : l’affaire Mila. J’ai été stupéfiant de voir que la
notion même de blasphème ait refait surface, moi qui la
pensais poussiéreuse et à tout jamais ensevelie. Pourtant,
la question a été sérieusement posée : Mila pouvait-elle,
au nom de son droit à la liberté d’expression, « insulter »
le prophète ?

En réalité, la loi n’est pas la seule à venir restreindre la li-


berté d’expression. Certaines « règles », ou plutôt certains
codes informels contribuent aussi de la limite à la libre pa-

38
role. On retrouve ici de manière flagrante la contradiction,
à tout le moins le problème, que pose l’interprétation toujours
relative d’un droit que l’on estime par ailleurs absolu. Dans
le cas de la religion musulmane, par exemple, le sacré est
proprement intouchable et ne supporterait aucun blas-
phème. Si les caricatures deviennent le porte-étendard
de la liberté d’expression, c’est-à-dire la figure de la pro-
vocation suprême, c’est précisément parce qu’elles sont
perçues, pour les islamistes, comme pouvant justifier une
atteinte à l’intégrité physique du blasphémateur.

En dehors de l’encadrement législatif, la libre parole est


donc déjà confrontée au religieux mais aussi à la morale.
J’entends par là qu’on a entrepris de répondre aux restric-
tions imposées par la morale par la morale elle-même.
De nombreuses fois invité à s’exprimer sur le sujet de la
liberté d’expression, Salman Rushdie, l’auteur des polé-
miques Versets sataniques, s’est dressé contre les critiques
faites contre le slogan « Je suis Charlie ».

Le vrai problème, selon l’auteur, réside certes dans l’obs-


curantisme religieux, mais en l’espèce, il tient aussi et
surtout en ceci que même les non religieux préfèrent par-
fois renoncer à leur liberté fondamentale de s’exprimer.
Grosso modo, ils achètent la paix sociale. Une chose est
de ne pas aimer l’esprit de Charlie Hebdo, une autre est de
leur reconnaître le droit de s’exprimer. Au fond, il n’y a
pas de liberté absolue qui soit en même temps à géométrie
variable. La liberté d’expression doit pouvoir s’appliquer
dans les faits aussi à ceux que l’on n’aime pas, à ce qui
heurte notre sensibilité et nos valeurs, à ce qui nous blesse
ou nous révolte.

39
Je suis Charlie qui ne dessine pas de
caricatures
À ce titre, la polémique autour des caricatures n’a pas
fini de jeter le trouble. En effet, d’aucuns affirment que
sous aucun prétexte la liberté de s’exprimer ne doit être
bafouée ; alors que d’autres estiment que, quand même,
peut-être, la ligne rouge aurait été franchie. Je pose donc
frontalement la question : doit-on opter pour le confort
du silence ? En réalité, j’ai la conviction, à l’inverse, qu’il
nous incombe d’assumer la liberté de parole, quitte à en
supporter la charge.

Oui, je répète ce que j’écrivais déjà dans mon essai La Marche


à rebours. La laïcité au fond du gouffre : faisons comme
les Lumières en leur temps, moquons-nous des religions,
banalisons-les et débarrassons-nous de toute l’indulgence
que nous pourrions avoir à leur égard. Le vrai problème, à
mes yeux, est la frilosité avec laquelle nos principes laïcs
font face au retour du religieux. Nous faisons, en effet, le
choix de privilégier le « respect » des religions au détri-
ment de la liberté pour tous.

C’est justement la raison pour laquelle je prône une laïcité


forte et la liberté d’expression républicaine ne peut se per-
mettre d’être obnubilée par l’islam. On ne peut en effet se
permettre de brocarder un principe qui voudrait essentiel
mais qui fonctionnerait en réalité à deux vitesses. Jouer ce
jeu, c’est perdre d’avance. L’omniprésence de la question
religieuse comme lame de fond au problème de la liberté
d’expression, c’est faire le choix de bannir l’humour et la
dérision de nos sociétés. Ou plutôt, c’est laisser penser que
l’humour est une menace.

40
Aussi, les jours qui ont suivi l’assassinat barbare du pro-
fesseur d’histoire-géographie, Samuel Paty, le philosophe
Edgar Morin a donné un entretien au journal Le Monde
dans lequel il a affirmé que « les caricatures danoises sont
devenues patrimoine national français ». Je ne peux, de
bonne foi, lui donner tort. La réduction d’un problème
à une image ne fait-il pas courir un risque majeur aux
démocraties laïques ? Et notamment celui d’entraîner la
focalisation forcenée autour de la religion ? Si les carica-
tures sont avant tout là pour faire rire, on ne peut leur
donner une place qu’elles n’auraient pas à prendre, c’est-
à-dire celle de représenter à elles seules toute l’étendue
des problématiques liées à la liberté d’expression.

Il reste encore à placer le curseur : sommes-nous prêts à


aller jusqu’à la guerre civile ? Sommes-nous prêts à as-
sumer la responsabilité qui vient avec cette offense faite à la
communauté musulmane ? Rappelons-le, l’oumma – c’est-à-
dire l’ensemble des musulmans d’où qu’ils viennent – y voit
une offense personnelle, une ultime provocation. A titre
personnel, il me semble possible d’adhérer à la liberté
mise en exergue par le journal Charlie Hebdo et la position
qu’il incarne, sans pour autant faire de caricatures une
idole à défendre à tout prix. Ces caricatures sont-elles ab-
solument nécessaires pour prôner la liberté d’expression
qui est la nôtre ?

Au fond, ce qui sourd en filigrane dès qu’il s’agit de liberté


de parole, c’est aussi et surtout l’éventualité de faire naître
un conflit insoluble. Et c’est celui-là même qui pétrifie.
C’est donc en amont que l’on juge bon d’opérer désormais.
Les démocraties semblent avoir pris leur parti : mieux
vaut prévenir que guérir.

41
Et surtout, pas de vagues !
Atténuer les conflits, c’est de prime abord le rôle que s’as-
signent les sectateurs du politiquement correct. Ne peut
pas offenser est leur mot d’ordre, ou devrais-je dire, leur
impératif catégorique. En témoigne l’émersion toute ré-
cente des sensitivity reader chargés de traquer, dans les
textes, le moindre écart de langage potentiellement mal-
séant.

Il me semble pourtant que ce que l’on appelle « politi-


quement correct » n’est qu’un subterfuge en réalité assez
hypocrite qui prétend parvenir à la conciliation. Mais la
conciliation encore n’est pas la réconciliation. Je ne pense
pas pour autant que les partisans du politiquement cor-
rect soient tous d’horribles hypocrites dont le seul but est
de se tresser une couronne de lauriers. Dans le fond, l’in-
tention initiale est plus que louable : atténuer les conflits
ouverts et menaçants que des propos trop peu mesurés
pourraient faire courir à la paix sociale et, avec elle, à la
cohésion même de la société.

Mais, pour louable que soit l’objectif premier, les effets


concrets me semblent largement critiquables et contraires
à l’intention. Je constate donc, et à regret, que dans les
faits, le politiquement correct ne cherche en rien à arron-
dir les angles du discours pour laisser à chacun la liber-
té de s’exprimer sans prendre le risque de blesser l’autre.
Non ! Je pense au contraire que le politiquement correct
distribue les cartes. Telles personnes sont encouragées à
s’exprimer quand telles autres sont condamnées au si-
lence. Le politiquement correct circonscrit le périmètre
plus sévèrement encore que ne le fait le droit lui-même.

En France, Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement

42
Supérieur du gouvernement Castex, en a récemment fait
les frais. Elle a, en effet, eu l’impudence d’évoquer la me-
nace « islamo-gauchiste » qui pèse sur les universités
françaises. Après avoir provoqué la polémique, elle a été
sommée de s’expliquer. Propos qui, vous en conviendrez,
ne sont absolument pas condamnables du point de vue du
droit, mais encore que pour la morale…

Autrement dit, un axiome a été posé qu’il ne s’agit, sous


aucun prétexte, de transgresser. Les vérités sont déjà ad-
venues, à nous désormais de les confirmer. C’est ainsi que
fonctionnent les sociétés sous l’égide du politiquement
correct. C’est curieux comme la liberté d’expression est
tombée de Charybde en Scylla. Je veux dire : c’est au nom
de la préservation du principe démocratique de liberté
d’expression, que celui-ci s’en trouve confisqué.

Me revient en mémoire le formidable roman d’Ayn Rand,


Hymne, dans lequel les collectivistes parviennent à instau-
rer une sorte de société centralisée et parfaitement homo-
gène. Pour ce faire, ils choisissent d’anéantir tout ce qui,
éventuellement, pourrait faire barrage à leur entreprise
d’uniformisation ; livres, villes, tout y passe. Leur velléité
d’égalisation des conditions est certes atteinte mais tous
désormais se trouvent limités quant à ce qu’ils peuvent
dire, faire ou penser. Le narrateur intitulé Égalité 7-2521
de déclamer : « C’est un péché de penser des mots que personne
d’autre ne pense » ; ou encore : « Et nous savons bien qu’il n’y a
pas de plus noire transgression que de faire ou de penser seul. »

Un autre principe démocratique, en effet, est de faire


triompher la majorité. Mais c’est toujours aussi la loi des
nombres qui tend à biaiser les données. Autrement dit, ce
qui est dominant n’est pas toujours ce qui est majoritaire.
Et de cela, la liberté d’expression en offre un exemple si-
gnificatif. En réalité, la profusion des prises de position et

43
de parole n’a pas entraîné un partage des idées mais plutôt
une idée partagée : la croyance tenace en une orthodoxie,
une fidélité intellectuelle à un noyau idéologique com-
mun. La grande majorité qui s’exprime abonde souvent
dans la même sens au détriment d’une vraie pluralité des
débats. Désormais, le ménagement des susceptibilités et le
soin pris au choix des mots confinent souvent au ridicule.

À mon sens, la fabrique à consensus est en réalité un en-


gin de formatage massif. C’est alors tout le rapport à la
vérité issu de la liberté d’expression, c’est-à-dire l’édifice
même des Lumières, qui se trouve mis à mal. Comment,
en effet, se comporter face à un discours qui, parce qu’il
prétend à la « vérité morale », refuse d’entendre l’opinion
d’en face, qui reviendrait alors à cautionner le « mal » ?
Peut-on, en démocratie, faire l’économie du doute parce
qu’on croit défendre le bien ?

Les adieux d’un homme blanc cisgenre


D’un côté, le métalangage des « éveillés » ; de l’autre, les
propos ultra-violents des pseudos gladiateurs qui voient
une arène dans chaque salon.

J’emploie donc l’expression « Bisounours » à dessein. À


défaut de cautionner une montée de la violence – quand
bien même ne soit-elle que verbale – l’autre alternative
proposée se cantonne au débat par euphémismes ou péri-
phrases. Ce qui ne signifie d’ailleurs pas que les échanges
soient pour autant pacifiques ou placides.

Comme toutes les idéologies, le mouvement woke opère,


en effet, une restructuration du langage et dispose même,
de manière revendiquée, de sa propre vie. Vous n’enten-
drez donc jamais un « social justice warrior » parler de « cancel

44
culture », terme jugé trop péjoratif. À l’empathie, le woke lui
préférera le terme de « othering » ; il parlera de « mansplai-
ning », « sizesplaining » ou encore « cisplaining » pour qua-
lifier la prétendue condescendance dont ferait preuve
le « privilégié » selon qu’il soit un homme, qu’il ait un
corps « normé », ou qu’il se sente appartenir à son as-
signation biologique à l’un ou l’autre des sexes.

Tout récemment, la monomanie des pharisiens du pro-


gressisme a encore frappé ! Voilà qu’ils se sont sentis in-
vestis de la mission de rebaptiser des œuvres littéraires
plus vieilles qu’eux, mais dont les titres ont été jugés trop
avilissants. Et en un tournemain, Dix petits nègres d’Aga-
tha Christie est devenu Ils étaient dix. Exit le mot nègre.
Les mêmes qui piétinent d’impatience de voir leur sa-
cro-sainte écriture inclusive consacrée. Puisque le mascu-
lin ne doit plus, en effet, l’emporter sur le féminin.

Les nouveaux Don Quichotte


Comme l’écrivait Robert Hughes dans Culture of Complaint
en 1993 : la gauche n’a pas le monopole de l’euphémisme
pudique.

Et la certitude de détenir la vérité, d’être dans le camp de


Bien, tout cela n’est pas l’apanage d’une gauche résolu-
ment moralisatrice. C’est que la vanité humaine n’a pas
de territoire qui lui soit propre. Il existe bien, je crois, un
politiquement correct que l’on pourrait dire ancré à droite
et si dominant que le qualifier de politiquement correct en
devient politiquement incorrect. Nous voilà enserrés dans
les binarités d’un débat devenu stérile où le camp du Bien
embrasse tour à tour les progressistes et les conservateurs.

Je suis toujours très dubitatif face à cet appauvrissement

45
du débat public. En réalité, tout se passe comme si les
citoyens n’avaient d’autres choix que de souscrire à telle
version ou à telle autre. La nuance et la mesure sont im-
médiatement taxées de « faire le jeu » d’un tel ou un tel.
L’euphémisation du langage ne contribue, selon moi, qu’à
durcir davantage les positions opposées qui n’ont plus de
sens qu’à vertu de ces termes : l’illusion face à la carica-
ture.

Le titre donné à la tribune dite des « 150 intellectuels »


est, en ce sens, particulièrement évocatrice. Publiée le 7
juillet 2020 dans Harper’s Magazine, ses instigateurs ont dé-
cidé de l’intituler : « Notre résistance à Donald Trump ne doit
pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. » Tout est dit.

Mais là encore il y a paradoxe. Le débat est à la fois em-


preint d’une binarité radicale, tout en étant irrigué d’un
relativisme absurde ayant succombé aux sirènes du « tout
se vaut ». Dans Le Village introuvable, Leszek Kolakowki
écrit : « Au point de méconnaître la différence entre universa-
lisme et exclusivisme, entre tolérance et intolérance, entre soi-
même et la barbarie. »

Paroxysme d’un nihilisme aux conséquences dévastatrices


pour la tâche qui incombe à la liberté de parole. Toujours,
en effet, dans la radicalisation comme dans le relativisme,
la nuance étant devenue inaccessible, la recherche du vrai
et du juste est mort-née.

Atténuer les conflits, déradicaliser les débats… Investie par


le politiquement correct, cette noble mission n’a jamais été
aussi proche d’une défaite. On peut donc affirmer, cette fois
avec certitude, que la restriction de la liberté d’expression,
au moins celle ressentie, est provient de la volonté de gom-
mer la conflictualité ouverte et menaçant les rapports de
force établis dans l’espace public.

46
47
Partie III
Cancel culture :

les « annulés » de tous les pays, unissez-vous !

Que le discours public soit formaté, cela me semble ne plus


faire l’ombre d’un doute. Le plus grave encore consiste en
ceci que le formatage du discours procède en réalité d’un
formatage de l’esprit.

Le politiquement correct a définitivement agi comme le


prisme revendiqué à partir duquel il conviendrait désor-
mais de voir toute la réalité. Celui qui sort du rang court
désormais le risque de se voir « annulé » sans rédemption
possible.

48
Du passé, faisons table rase !
Pour relativistes qu’ils soient, les adorateurs de discours
aseptisés ne prennent pas de gants néanmoins pour mar-
teler ce qu’ils considèrent comme une absolue vérité : nos
sociétés sont les répugnantes héritières d’un monde pa-
triarcale, colonialiste, impérialiste, raciste… rien que ça !
Bref, tout est à revoir, tout est à refaire ; autrement dit, il
nous faut tout déconstruire.

Dans son ouvrage French Theory : Foucault, Deleuze, Der-


rida & Cie. Les mutations de la vie intellectuelle aux
États-Unis, François Cusset rend compte de la réception
du mouvement déconstructiviste importé de France outre
Atlantique. Initialement cantonné au monde univer-
sitaire, le concept de « déconstruction » mis en lumière
par le philosophe Jacques Derrida a en réalité excédé ses
propres frontières. Ses épigones les plus zélés y ont vu
la possibilité d’une transformation structurelle de nos so-
ciétés démocratiques. Très vite, il s’agissait de prétendre
pouvoir se départir d’un prêt-à-penser considéré comme
stérile et mortifère, celui de la politique à l’œuvre dans les
années 70 et 80.

La théorie derridienne est apparue alors comme cette


promesse faite à tout citoyen de pouvoir penser par lui-
même, en dehors du cadre établi, et par suite de pouvoir
exprimer sa propre opinion. Comment ? En postulant
que derrière chaque texte ou chaque discours planait un
doute qu’il incombait de tirer au clair. Advient alors une
véritable culture du soupçon englobant la logique occi-
dentale dans son ensemble, c’est-à-dire cette culture pré-
tendument raciste et patriarcale. Comme un moyen pour
les extra-lucides d’affirmer : « Ça, à nous, on ne la fait
pas. » Mais les bien-pensants, comme le Cyclope, sont des

49
borgnes qui pensent avoir tout compris après avoir tout
vu. Mais ceux-là encore ne voient que d’un œil. En effet,
malgré tous les aspects « problématiques » de leurs per-
sonnalités, Foucault et Derrida ne seront jamais « annu-
lés ».

Faiblesse de la vertu
En soi, je ne nie pas qu’une telle transformation des mo-
des de pensée aurait pu permettre de faire un pas de côté
et de sortir des vieux carcans. Mais les adeptes du décon-
structivisme n’avaient sans doute pas prévu qu’une telle
méthode serait bientôt reprise par le pouvoir politique
lui-même. En somme, un agrégat d’électrons libres, sans
doute déjà est-ce une idéologie. La mode démocratique
n’est plus guère à la majorité mais à la minorité militante,
c’est-à-dire bruyante.

Très vite, les universités américaines se sont emparées de


la révolution culturelle naissante pour la consacrer. Dé-
sormais il est possible de suivre des cours contre l’impéria-
lisme occidental, l’ethnocentrisme européen, le sexisme,
le machisme… Tout un joli et vaste programme !

Et le coup est revenu comme un boomerang. Les univer-


sités européennes, par un mimétisme que je peine à com-
prendre, en sont elles aussi imprégnées. Et l’on ne compte
plus les « Coleman Silk » dépeints par Philip Roth dans
son roman La Tache, de ceux que l’on ne saurait plus voir.
Stéphane Dorin, chercheur en sociologie, a été évincé de
son groupe de travail à la faculté de Limoges pour s’être
opposé aux théories décoloniales. Philippe Soual, ensei-
gnant en philosophie depuis plus de trente ans à l’univer-
sité de Toulouse a été contraint d’abandonner son cours
d’agrégation sur Hegel au motif qu’il ait participé, en tant

50
que chercheur, à une université d’été de la Manif pour
tous. Le professeur de biologie de l’université d’Evergreen,
Bret Weinstein, a été sommé de quitter son poste après
avoir dénoncé le « racisme antiblanc » à l’œuvre sur le
campus. En cause : sa dénonciation de la mise en place
d’un Day of Absence, en vertu duquel les étudiants blancs
doivent rester à l’extérieur du campus pendant une jour-
née. Vous vous en doutez certainement, la liste n’est évi-
demment pas exhaustive.

De #Metoo à #TousVictimes
Et le renversement devait s’opérer vaille que vaille, même
au prix de contradictoires frappantes. François Cusset
d’écrire : « ce glissement (…) devient, dans les murs de l’universi-
té, un point central au point que les minorités sont encouragées à
s’affirmer comme telle par divers moyens, et à cultiver pieusement
ce que Freud appelait “le narcissisme des différences mineures”. »
C’est qu’au nom des autres, il s’agit de plaider sa propre
cause. Partant, chacun doit être regardé comme la puta-
tive victime d’une potentielle agression. La liberté d’ex-
pression dès lors n’est plus la liberté de dire, mais l’obliga-
tion de dénoncer et de condamner. La sphère publique, le
prétoire de la morale devant lequel est rendue la justice.

Au fond, avec le politiquement correct, c’est un change-


ment complet de paradigme qui est à l’œuvre. Du soin
porté à ne pas blesser autrui, l’importance est désormais
donnée au fait de ne pas être soi-même blessé. Mais le
politiquement correct agit comme une assignation à ré-
sidence en emprisonnant l’individu dans son vase-clos
victimaire, le faisant simultanément veuve et orphelin.
Et puisque le politiquement correct doit défendre le Bien,
il se situe toujours du côté de la victime. Autrement dit,
pour qu’il puisse régner en maître, il lui faut désigner

51
des bourreaux. En étant tous victimes, l’on est certain au
moins d’être tous égaux…

Dans sa Généalogie de la morale, Nietzsche nous avait pour-


tant déjà mis en garde contre la transfiguration de la fai-
blesse en vertu en démocratie. « Les valeurs des faibles sont
prépondérantes parce que les chefs les ont adoptées et s’en servent
pour conduire les autres. » Il est, en effet, plus aisé de tabler
sur les bons sentiments des masses pour impétrer leur as-
sentiment. C’est que le cœur n’a jamais tort…

Gare à ceux qui s’aventureraient à objecter le caractère


subjectif et personnel de la souffrance face à l’absoluité
du droit à la libre parole. En effet, et c’est là, selon moi,
un important danger : la souffrance est devenue un di-
plôme, un certificat d’objectivité garantissant sa sacra-
lisation. Nos sociétés démocratiques accordent une im-
portance capitale, et je pense démesurée, au ressenti des
« concernés » qui, dès lors, constitue un motif légitime
suffisant pour restreindre la portée de la liberté d’ex-
pression.

Les campus américains nous offrent, là encore, un


exemple tout à fait frappant. Ceux-ci sont devenus de
véritables laboratoires au « politically correct » dès les an-
nées 90 où des speech codes viennent encadrer la liberté
d’expression. Tout un arsenal de mesures sémantiques et
proto-conceptuelles a donc été mis en œuvre par ces nou-
veaux herméneutes. Il me semble d’ailleurs que la langue
française en est la première victime…

On parle tantôt de « micro-agressions », c’est-à-dire du


fait d’offenser quelqu’un, tantôt de « trigger warning » en
vertu de quoi il convient de prévenir les étudiants de l’uti-
lisation de propos ou documents pouvant potentiellement
heurter leur sensibilité, ou encore de « safe spaces » au

52
sein desquels telle ou telle minorité est invitée à se re-
trouver.

Dans La Tentation de l’innocence, le philosophe Pascal Bruc-


kner estime, en effet, que l’homme occidental se conçoit
de nos jours comme un éternel enfant, c’est-à-dire un
être immuablement vulnérable, conjuguant, comme une
condamnation consentie, « le puérilisme et la jérémiade ».
Et comme toutes les victimes, il exige toujours son droit
à réparation.

Accusé, taisez-vous !
Au nom de la tolérance donc, l’affront est devenu résolu-
ment intolérable. D’abord au nom de la morale ; ensuite,
parce qu’il est la raison d’être de l’esprit bien-pensant en
vertu de duquel la liberté d’expression doit se rabougrir.
Et toute résistance devient kamikaze. Comme l’explique
le linguiste John McWhorther : « Tout anthropologue qui se
promènerait à travers l’Amérique de 2020 découvrirait qu’être woke
est la religion des blancs diplômés. » Woke… Ces individus tour
à tour éclairés et éclaireurs, dispensateur de lucidité, de
justice et de clairvoyance… En réalité, la course au certifi-
cat de bonne conscience est loin d’être l’apanage des seuls
« minoritaires », et opère de manière particulièrement fé-
roce chez les jeunes générations, notamment de celles qui
ont été formatées sur les campus.

Comme le rappelle la chroniqueuse du New York Times, Ja-


melle Bouie : « Les calls-out ont commencé comme un idéal uto-
pique, une façon d’extraire la justice et d’opérer le changement sans
les flics ou les tribunaux. Mais ensuite est venu l’internet. » L’enfer
est pavé de bonnes intentions et, en leur nom, la twit-
tosphère est devenue impitoyable. Si les interpellations
publiques (ou calls-out) permettaient encore à l’accusé de

53
faire valoir son droit de parole, la culture de l’annulation
(« cancel culture »), quant à elle, entend faire tomber les
couperets après des procès sans défense. La cancel culture
sanctionne, mais plus encore, muselle.

L’affaire dite de la « Ligue du LOL » en porte le témoi-


gnage. David Doucet, ex-rédacteur en chef des Inrockuptibles,
auteur de La Haine en ligne, explique avoir vu sa vie anéan-
tie en l’espace d’un week-end en raison de sa participa-
tion malencontreuse – même si je doute qu’elle était en
soi répréhensible – à un groupe privé Facebook présenté
comme un « boys club » jubilant à humilier. Or pour les
« social justice warriors », la bonne justice, c’est la loi du
Talion, si tant est encore qu’un œil vaille une dent.
Le bourreau, désormais victime, explique que « d’un seul
coup, les gens se sont détournés de [lui] » et qu’il était
devenu « radioactif ». Bref, le tribunal numérique ne
laisse aucune possibilité de rédemption. La condamna-
tion est toujours la même : l’annulation, c’est-à-dire la
mort sociale.

Museler les incorrects


La terreur suscitée par la « cancellation », comme je le di-
sais plus haut, provoque un véritable musellement de
l’opinion. Il vaut mieux, en effet, se taire que de courir
le risque de voir sa réputation broyée et sa vie ruinée. Il
ne suffit pas de grand-chose pour qu’une meute de loups
affamés aient raison de leur proie. La justice est rendue à
coup de clash, et le jugement bien souvent sans appel. Le
philosophe et académicien Alain Finkielkraut, invité sur
LCI à s’exprimer sur l’affaire Duhamel, en a récemment
fait les frais.

Ce dernier d’expliquer qu’en plus d’avoir été cloué au pi-

54
lori en raison d’un extrait de son intervention, décontex-
tualisé et jeté en pâtures sur Twitter, n’a pas même eu
l’opportunité de s’expliquer dans les journaux. Tous, ou
presque – le philosophe a finalement pu s’exprimer dans
les colonnes du Point – ont refusé de publier son droit de
réponse. Sans parler du nombre de téméraires, défenseurs
prétendument acharnés de la liberté d’expression mais
qui, pour autant, ne se sont pas bousculés au portillon
quand il s’agissait d’accepter de débattre avec Éric Zem-
mour après la polémique appelant à l’évincer des plateaux
de télé… Quel oxymore encore qu’une justice inique !

J’ai presque l’impression que les journalistes s’arrangent


toujours pour inviter celui qui saura faire le « buzz ».
Sacro-saints dérapages ! Mais ironie du sort : il n’est fi-
nalement pas dans leur avantage d’appeler au boycott,
je pense notamment à des personnalités comme Alain
Finkielkraut ou Éric Zemmour. On ne pourrait honnê-
tement vouloir leur peau sans renoncer à la proliféra-
tion de mots dièses. La morale doit alors céder sa place
au spectacle. Il semblerait d’ailleurs que je ne sois pas
le seul à le penser. Selon un sondage Opinionway, 87%
des Français ont également le sentiment que les médias
privilégient davantage le combat de coqs au le débat ci-
toyen.

Le cas Twitter est, plus qu’aucun autre, éloquent sur cette


forme contemporaine de censure. Marylin Maeso explique
dans son ouvrage, Les Conspirateurs du silence, comment les
méthodes de la cancel culture qui président sur la toile,
empêchent la contradiction démocratique d’exister plei-
nement.

À la lecture de ce livre, j’ai immédiatement pensé à l’ar-


ticle écrit en 1948 par Albert Camus intitulé « Le siècle
de la peur ». Cet article a aujourd’hui plus de soixante-

55
dix ans et n’a pourtant pas pris une ride. Camus y évoque
l’impossibilité de débattre ou de dire certaines vérités. À
son époque, il s’agissait de fermer les yeux sur la censure
à l’œuvre en URSS pour ne pas compromettre l’idéologie
communiste. Aujourd’hui le communisme n’est plus, mais
la censure demeure. Sur Twitter, en effet, il n’est jamais
plus question de dialoguer, mais de polémiquer, c’est-à-
dire de substituer à la logique de la contradiction celle du
procès.

La dictature de l’opinion publique


C’est que la politique de l’instance est un puissant galvani-
seur de foules qui, tablant sur la surenchère, en oublierait
presque que ce que la liberté d’expression permet de dé-
noncer, n’est pas l’idée que l’on se fait de tel individu, mais
bien les idées de cet individu. « J’accuse cet homme d’avoir
enterré sa mère avec un cœur de criminel. » Autrement dit, cer-
tains sont, comme Meursault dans L’Étranger de Camus,
déjà condamnés parce qu’ils disent ce qu’ils pensent, et
non pour ce qu’ils pensent.

Mais que vaut un débat démocratique sans contradictions


radicales, et même encore sans possibilité de prendre po-
sition ? Que vaut un débat démocratique où la majorité
endort les esprits, fait intérioriser la crainte de sortir du
camp du Bien dont les frontières, par ailleurs, s’apetissent
toujours davantage ?

Le fait est que la cancel culture ne se cantonne plus uni-


quement à la sphère numérique, mais envahit plus large-
ment le champ politique et médiatique dans son ensemble.
À ce titre, les propos tenus par le philosophe Geoffroy de
Lagasnerie sur France Inter m’ont en réalité terrifié. Ce
dernier de déclarer : « Il faut savoir qu’il y a des paradigmes

56
irréconciliables. Moi je suis contre le paradigme du débat, contre le
paradigme de la discussion. » Comprendre : il entend bannir
et excommunier tous ceux qui, par malheur, ne seraient
pas d’accord avec lui.

Partant, et c’est sans doute là ce qui constitue une diffé-


rence entre le « siècle de la peur » camusien et notre siècle
de la terreur : la censure a changé de visage. Ce n’est plus
tant le pouvoir politique qui est liberticide que les paran-
gons de ce tribunal populaire entièrement soumis à l’opi-
nion publique. Alexis de Tocqueville, dès le XIXe siècle,
estimait que l’opinion publique représentait une menace
redoutable contre la liberté d’expression.

Il écrivait alors que « dès que la majorité s’est irrémé-


diablement prononcée, chacun se tait ». La promesse
démocratique, et avec elle la liberté d’expression, a été
largement dévoyé de son ambitieux première.

Tocqueville d’écrire encore dans De la démocratie en Amé-


rique : « Les peuples démocratiques ont un goût naturel pour
l’égalité. Ils la veulent dans la liberté et, s’ils ne peuvent l’obtenir,
ils la veulent encore dans l’esclavage. » Mais bientôt, lui aussi,
sans doute, sera déboulonné.

57
Partie IV
Réconquerir notre liberté d’expression

Dans De la Liberté, John Stuart Mill mène la même ré-


flexion que Tocqueville à propos de la liberté d’expression.
Elle doit être absolue, car la liberté de parole est une li-
berté individuelle qui, partant, est inaliénable. Pour au-
tant, Stuart Mill, tout comme Tocqueville, estiment que
l’opinion publique est, à l’âge démocratique, une menace
redoutable pour la liberté d’expression. Jadis soumis au
pouvoir absolu, l’individu n’est pas pour autant libéré de
toute emprise. Au contraire, il est désormais confronté au
conformisme et à la médiocrité du plus grand nombre.

Stuart Mill d’écrire : « Il existe une différence extrême entre


présumer vraie une opinion qui a survécu à toutes les réfutations
et présumer sa vérité afin de ne pas en permettre la réfutation. »
On le voit, le risque est celui de l’opinion posée comme
un axiome irréfutable, une vision selon laquelle tout ce
qui s’écarterait du dogme arbitrairement admis serait vue
comme une erreur, ou pis encore, comme une faute.

58
Entre les « Droogies » et les « Care
Bears »
Pour vaincre l’idéologie et ses évidences de principe, il
s’agirait donc plutôt de laisser s’exprimer toutes les opi-
nions, c’est-à-dire également celles qui sortiraient du
cadre péremptoire. Quelle injure encore faite à la raison de
l’homme que de le contraindre de faire l’économie d’une
réflexion. Aussi, une opinion n’est pas d’emblée fausse
parce qu’elle est minoritaire. Car même devant l’Inqui-
sition le condamnant au bûcher, Galilée murmura : « Et
pourtant, elle tourne ! » Et pourtant encore, seul contre tous,
il avait raison.

En somme, la liberté d’expression implique toujours un


combat, un retour inéluctable à la conflictualité. Pour au-
tant que la confrontation des opinions soit nécessaire, la
véhémence des expressions n’en demeure pas moins un
arsenic.

À ce titre, on ne compte plus désormais le nombre de


comptes Twitter suspendus en raison de propos jugés trop
violents ou juridiquement répréhensibles. La « Team Pa-
triote », groupe privé de presque deux cents internautes,
désormais réuni sur Telegram – après avoir été censuré
sur WhatsApp – ne se payent pas de mots pour évoquer
les problèmes que nos sociétés rencontrent. C’est « à coup
d’État militaire pour en finir avec les bobos progressistes »
que ses membres prétendent vouloir venir à bout des diffi-
cultés. L’un deux d’écrire encore : « Avoir une arme à feu,
déjà. » Rien que ça…

Ce qui m’horrifie dans le fond, c’est qu’aujourd’hui tout


se passe comme si le choix n’était plus possible qu’entre

59
les « Droogies » d’Orange Mécanique ou le monde des Bi-
sounours. Comprendre dans ce dernier cas : ceux qui s’ar-
rogent impérieusement une supériorité morale. Au cas où
nous oublierions que seuls eux font le Bien…

Le courage de la nuance

Pourtant, je ne pense pas que l’on puisse combattre le po-


litiquement correct par le politiquement incorrect. On ne
peut, de bonne foi, opposer l’invective et l’injure à la bien-
pensance. Et permettez-moi ici de jouer sur les mots, mais
l’adversaire n’est pas un ennemi. Or tout laisse à penser
que si l’on n’est pas du côté de Génération Identitaire, on
est forcément du côté de Place Publique. Comment sortir
de ce manichéisme ruineux ? N’est-il donc plus possible
de dialoguer sans se voir coller catégoriquement une éti-
quette sur le front et courir le risque, pour sa défense, de
ranger soi-même l’autre dans une petite case ?

Tous, je pense, avons déjà fait l’expérience de ce fameux


dîner de famille au cours duquel, bien que l’on se fasse à
soi-même la promesse de ne pas lancer de débat qui fâche,
quelqu’un s’en est chargé pour nous. Pour autant, malgré
les désaccords (il y a toujours des désaccords politiques
dans les dîners de famille !), personne n’en viendrait à
quitter brusquement la table en jetant des anathèmes à
son contradicteur.

Pourtant, je ne pense pas qu’il faille se retrancher derrière


les remparts de la microsociété familiale pour pouvoir
mener un échange à bien. Au risque d’être taxé d’utopiste
béat, je veux croire que la sagacité soit encore possible.
Comme l’affirmait Roland Barthes : « Je veux vivre selon la
nuance. » L’auteur de Mythologies, plus qu’un autre sans

60
doute, de mettre en exergue l’importance du langage dans
la discussion.

À ce titre, il prônera cette catégorie qu’il nomme concep-


tuellement le « Neutre ». Le neutre, c’est-à-dire le lieu où
l’on se défend de choisir un terme contre un autre, où l’on
se refuse à la posture arrogante. Barthes écrit encore : «
Je réunis sous le nom d’arrogance tous les “gestes” (de parole) qui
constituent des discours d’intimidation, de sujétion, de domination,
d’assertion, de superbe. » Pour combattre l’arrogance, encore
faut-il, avec Barthes, apprendre à se considérer soi-même
comme un « sujet incertain ».

Cette polarité du débat public est d’autant plus stérile et


délétère que, tout bien considéré, l’on a tôt fait de s’aper-
cevoir qu’à l’extrémité des deux pôles, c’est la même ob-
session qui finit par sourdre. La ligne de crête sur laquelle
se situent les woke est, au fond, peu ou prou la même que
celle des identitaires.

Le sketch de l’humoriste Ryan Long est, à ce propos, aussi


drôle que relevant. Pour l’histoire : deux amis, Brad et
Chad, l’un « woke », l’autre « raciste », rompent des lances
sur des sujets politiques mais se rendent bien vite compte
qu’en dépit de leur position a priori radicalement anta-
gonistes, ils finissent toujours par se mettre d’accord. Et
de scander à l’unisson : « Ton identité raciale est la chose la
plus importante, tout doit être appréhendé à travers le prisme de
la race. »

Le mouvement « Boogaloo », par exemple, très présent


dans les manifestations antiracistes aux États-Unis réunit à
la fois libertariens et néonazis. Leur point commun : tous les
« Boogaloo boys » prônent émeutes et révolution, et défendent
bec et ongles le droit au port d’armes à feu. Sans doute
doit-on y voir là une sorte de « black blocks » à l’américaine

61
qui, sous couvert de se faire les justiciers d’un monde jugé
profondément inique, n’ont de motivation que la subver-
sion pour elle-même.

L’ensauvagement des masses


Les « Boogaloo Boys », au même titre que les « black blocks »
ou les milices d’extrême-gauche, répondent en réalité à une
émulation collective. Et ce sont précisément ces mouve-
ments de foule qui endorment la conscience et avilissent
la capacité de discernement des individus préalables à la
liberté de parole. Dès lors, la liberté d’expression est iné-
luctablement amenée à mourir si elle ne fait plus que ré-
pondre à des agitations grégaires.

Or c’est bien là tout l’enjeu. Comme le scandaient les com-


battants dès 1792, c’est « la liberté ou la mort ». C’est bien
de cela dont il s’agit au fond, et qui constitue l’objet de ma
crainte : pourra-t-on continuer à nous exprimer, c’est-à-
dire continuer à affirmer ce que nous sommes, à savoir des
êtres libres ? En l’état actuel des choses, rien n’est en mesure
de me rassurer. D’autant qu’à la – grande – différence des
combattants de 1792, les nouveaux va-t-en-guerre n’ont
plus à mettre leur vie en péril pour s’exprimer librement.
Autrement dit, plus aucun garde-fou n’est à même de re-
freiner leurs élans bellicistes.

Phénomène d’autant moins rassérénant que, comme le


démontre Gustave Le Bon dans sa Psychologie des foules,
l’effet de masse annihile tout sentiment de responsabi-
lité d’individus se sentant désormais complètement dé-
sinhibés et invincibles. Le psychologue écrit aussi: « Ce
nivellement émotionnel et intellectuel anesthésie toute volonté per-
sonne et annule toutes les aptitudes individuelles qui distinguent,
naturellement, des éléments hétérogènes : un philosophe dans une
foule n’est pas plus intelligent qu’un illettré » (mais là encore, à

62
« illettré », sans doute aurait-il dû lui substituer « individu
que les mots ont fâché » !)

À l’aune de ce qu’écrit Eric Hoffer dans The True Believer,


« Toute grande cause débute en un mouvement, devient un bu-
siness et dégénère finalement en racket », ne serait-il pas plus
sage et constructif de s’en remettre à l’intelligence de
quelques-uns pour sortir la masse de son état d’hébétude ?
Il faut croire que non. « La foule est de ce fait hermétique à toute
forme d’argumentation intelligente et ne connaît ni le doute ni l’in-
certitude. » Roland Barthes ne serait donc qu’un utopiste…

Mais pour dangereux qu’il soit, je refuse de croire que


l’enfoulement des masses soit un phénomène irrépres-
sible. Dès lors, la question n’est plus tant celle de savoir
ce qu’il est possible de dire, mais plutôt qui peut le dire ?

Se taire :
le nouveau luxe des « opprimés »
Je ne peux m’empêcher de trouver risible, au fond, cette
idée que le peuple, autrement dit la masse des opprimés,
serait définitivement mis à l’écart de la sphère publique.
Risible, en effet, parce qu’elle est en réalité un bon pré-
texte aux suppôts du progressisme pour justifier leurs
revendications spécieuses. Bref, le pauvre peuple a bon
dos ! C’est en effet au nom de la défense des opprimés
que la véritable discrimination opère.

Où est-elle réellement cette « violence symbolique » contre


laquelle il faudrait lutter pour rendre au peuple souve-
rain son pouvoir ? Je ne suis pas certain que le retraité
ou le travailleur à la chaîne des confins de la campagne
française ou anglaise ne puissent comprendre un traître
mot des néologismes conceptuels dont se piquent les woke.

63
J’ai comme l’impression de les prendre en flagrant délit
de condesplaining, d’econosplaining et peut-être même de
whitesplaining. Et ça commence déjà à faire beaucoup…

De toute évidence, je pense qu’il est urgent de se défaire de


cette vision démagogique de la démocratie selon laquelle
toutes les opinions se valent. Face à la maladie, l’avis de
votre voisin de palier ou de votre boulangère compte-t-il
autant que celui de votre médecin ? La réponse semble
évidente tant elle relève du bon sens.

Et pourtant, pendant cette période de pandémie liée à la


crise du COVID-19, l’on a vu des professeurs de méde-
cine et épidémiologistes émérites se faire critiquer par des
milliers de profanes de la santé sur les réseaux sociaux
et voyant dans la campagne pour la vaccination un gi-
gantesque complot. Au-delà même de la teneur de ce que
certains disent, je conteste même jusqu’à la pertinence du
simple fait de s’exprimer. Le principe de responsabilité ré-
side aussi parfois dans l’abstention.

Au fond, ne peut-on pas avoir l’humilité d’admettre que


la reconquête de notre liberté d’expression ne pourra se
faire que par le concours des individus les mieux armés
intellectuellement ?

Les forts et les faibles


Une fois encore, il semblerait qu’il y ait une contradiction
à estimer que la liberté d’expression doit être totale tout
en déniant le crédit aux opinions de certains. Autrement
dit, ce paradoxe nous amène à repenser en profondeur
la notion même de liberté d’expression et sa portée. La
question qui se pose ici est au fond celle de savoir si nos
démocraties modernes sont réellement compatibles avec

64
l’exercice d’une liberté d’expression qui soit, comme la
plupart l’appellent de leurs vœux, absolue ?

Cette légitimité accordée aux opinions de certains tout en


la refusant à d’autres revient à poser la libre parole non
plus comme une liberté à proprement parler, mais plutôt
comme un droit. A priori cette idée ne devrait pas déplaire
aux plus fervents défenseurs de la démocratie. Or dire cela
nous engage, par conséquent, sur un plan moral. Conférer
à certains le pouvoir de prendre les décisions nous amène
inévitablement à appréhender et questionner leurs moti-
vations profondes ? Et c’est précisément sur ce point que
le bât blesse. Au fond, il est légitime de se demander :
pourquoi ces hommes au détriment des autres ?

Sur ce point, il me semble que la vision d’un philosophe


comme Nietzsche est éclairante. L’on a tôt fait de consi-
dérer la morale nietzschéenne – que d’aucuns considèrent
d’ailleurs comme parfaitement immorale – comme une
idée vague enserrée dans un manichéisme stérile. Pour-
tant, c’est précisément dans la subtilité que réside toute
la pertinence de cette conception. Qu’il y ait les forts d’un
côté et les faibles de l’autre ne signifie absolument pas qu’il
y ait les oppresseurs d’un côté et les opprimés de l’autre.

Au contraire, Nietzche estime que les « faibles » sont en


réalité plus intelligents que les forts eux-mêmes en ceci
qu’étant plus aptes à s’organiser savent, par suite, plus
subtilement mener une « guerre de l’esprit » pour re-
prendre les mots de Patrick Wotling. Nietzsche d’affirmer
alors : « Aussi curieux que cela paraisse : il faut toujours armer les
forts contre les faibles », c’est-à-dire épargner les plus forts
du déchaînement des plus faibles. Et la faiblesse de rési-
der précisément dans ce déchaînement, comme un écho
de notre époque…

65
Ce que Nietzsche appelle les « faibles », ce n’est au fond
rien d’autre que l’enfoulement d’une masse qui se défoule.
Les exemples sont légion : la haine à l’œuvre sur les ré-
seaux sociaux, des mouvements comme Black Lives Mat-
ter, les Black Blocks, et j’en passe. Face à cela, il me semble
à la fois plus sage et plus constructif de considérer que
seuls les individus capables d’une maîtrise d’eux-mêmes
et donc de réprimer leurs propres pulsions soient aussi
les mêmes à qui l’on confère la légitimité de s’exprimer.
Autrement dit, être capable de suspendre sa réaction, c’est
être capable de réflexion. Et seule de la dernière, nous
avons besoin.

S’exprimer :
un privilège méritocratique ?

En réalité, cette vision d’une liberté d’expression comme


d’un privilège réservé à une élite intellectuelle heurte pro-
fondément l’homo democraticus biberonné à l’égalité plus
qu’à la liberté. En témoignent les phénomènes de foule
que je viens d’évoquer. Puisqu’au fond, les individus pré-
fèrent troquer leur liberté pour se ranger du côté de la
majorité, là où ils sont certains de s’épargner l’ostracisme
pour exister dans la masse.

Au risque d’en faire bondir certains, je pense que la re-


conquête de notre liberté d’expression n’est possible que si
l’on accepte l’idée que, précisément, les hommes ne sont
pas tous égaux. D’autant qu’à force d’un entêtement béat
pour l’égalitarisme – qui s’apparente toujours plus à un
culte –, il me semble que nous perdons et l’égalité et la li-
berté. Pour autant, je crois possible de concilier les deux :
partir du postulat que l’égalité parfaite n’existe pas a prio-

66
ri, ce n’est pas encore réfuter l’égalité comme objectif à
atteindre ou penser qu’il y a là une douce utopie.

Je suis plutôt un fervent partisan de la méritocratie, et c’est


précisément parce que j’ai abandonné l’idée qu’il y avait a
priori une égalité pure et parfaite entre les hommes, que
cette idée de méritocratie revêt à mon sens toute sa perti-
nence. C’est bien parce que l’on sait que nous ne sommes
pas tous égaux que l’on cherche obstinément à réduire les
différences de départ. Les enquêtes sociologiques sont for-
melles et l’on ne compte plus les mesures mises en œuvre
pour combler les écarts. Je pense notamment à tous ces
programmes mis en place dans les lycées des zones d’édu-
cation prioritaire pour permettre à des jeunes de milieux
défavorisés d’entrer dans de prestigieuses écoles (que les
Français adorent !). Sciences Po de se targuer d’avoir, en
son sein, 30% de boursiers (comprendre : 30% d’anomalie
sociologique).

Fait que d’aucuns considéreront comme anecdotique,


mais pourtant non moins révélateur. À peine élu, les mé-
dias n’ont pas manqué de rappeler que si le Président Sar-
kozy avait fait un tour par « Sciences Po », il n’en était
pourtant pas sorti diplômé. Ce qui ne signifie pas encore
que Nicolas Sarkozy soit idiot, mais que, dans l’imaginaire
collectif, un président – et même, en amont, un présiden-
tiable – se doit de collecter tous les agréments que la fonc-
tion exige. Autrement dit, l’on veut un surdiplômé à la
tête de l’État, parce qu’il serait sans doute dangereux dans
l’esprit de chacun, que le citoyen lambda puisse en être.
Et les médias railleurs de rapporter cette anecdote : alors
qu’il recevait la chancelière Angela Merkel à l’Élysée, le
Président Sarkozy, voulant s’excuser du temps exécrable
qu’il faisait ce jour-là, lui aurait lancé : « Sorry for the time. »

À l’inverse, lors de l’élection d’Emmanuel Macron, les gros

67
titres de la presse ont tôt fait de l’affubler du sobriquet de
« philosophe-roi ». C’est que dans nos démocraties mo-
dernes, fondées sur le transfert de souveraineté du peuple
à ses représentants, la légitimité se cherche désormais du
côté de la science. Seule l’expertise du savant emporte les
suffrages. On ne compte plus en effet les comités et com-
missions spécialisées dans tel ou tel domaine et sommés
de rendre des avis sur telle ou telle question.

Cette « République des savants » pose une vraie question


pour les démocraties. On peut en effet se demander lequel
du savant ou du politique est le réel dépositaire de la lé-
gitimité démocratique ? La question se pose de manière
d’autant plus prégnante dans le cas de sujets sociétaux.
Qui doit être regardé comme expert et donc comme légi-
time à s’exprimer dans le cas de débats autour de l’eutha-
nasie, des enfants transgenres, ou encore de l’islamo-gau-
chisme à l’œuvre dans les universités ?

Plus encore, c’est précisément parce que ces sujets


concernent potentiellement chacun de nous que la fron-
tière entre expert et néophyte demeure floue. C’est la
raison pour laquelle aussi le recours à l’expertise de cer-
tains rencontre quelques limites, puisqu’il se fonde sur la
soustraction à la consultation démocratique, c’est-à-dire
qu’il s’agit d’ignorer purement et simplement l’avis du
plus grand nombre. Autrement dit, c’est encore apporter
de l’eau au moulin des plus « faibles » selon Nietzsche. En
effet, méconnaître délibérément l’avis de la masse, c’est
leur donner toutes les raisons non plus de parler pour
s’exprimer, mais de vociférer.

Bref, c’est ne jamais pouvoir se départir du potentiel sub-


versif et donc délétère que la liberté d’expression fait peser
sur la société. Pour le dire prosaïquement : hurler, c’est
déjà ne plus s’exprimer. Par suite, c’est consentir à rester

68
dans les catégories de bourreaux et de victimes, d’oppres-
seurs et d’opprimés, d’une élite méprisant le demos.

Or une fois encore, s’exprimer n’est pas un droit et par-


tant, si l’on veut reconquérir une liberté d’expression
authentique, il me semble nécessaire de considérer qu’il
faille savoir ignorer l’opinion des plus « faibles » et plu-
tôt considérer qu’il revient aux démocraties de donner à
ces derniers les moyens de pouvoir se forger une opinion
éclairée pour pouvoir l’exprimer. C’est un préalable indis-
pensable.

Faire face au communautarisme


galopant
Par ailleurs, il nous revient justement d’appréhender la
réalité même du demos. Au fond, une authentique liberté
d’expression est-elle réellement possible dans des socié-
tés multiculturelles toujours plus communautarisées ? Il
est révolu, me semble-t-il, le temps de la nation telle que
Renan l’envisageait, c’est-à-dire comme ayant « fait en-
semble de grandes choses dans le passé et de vouloir en
faire encore dans l’avenir ».

Et justement, je me pose la question : les citoyens veulent-


ils encore, pour l’avenir, de cette liberté d’expression qui,
tout bien considéré, semble finalement plutôt embarras-
sante ? Le problème ne réside pas tant dans les divergences
d’opinions et de valeurs, mais bien plutôt dans l’idée du
rôle même que la liberté d’expression aurait à jouer dans
nos sociétés. Certains y voient, en effet, un principe es-
sentiel quand d’autres y voient une espèce de badinerie
avec laquelle il serait possible de transiger.

Selon un sondage IFOP réalisé en 2020, 74% des Français

69
musulmans de moins de 25 ans affirment faire paser leurs
convictions religieuses avant les lois de la République, 61%
d’entre eux estiment que l’islam est « la seule vraie reli-
gion » et 45% considèrent que « l’islam est incompatible
avec les valeurs de la société française ».

La liberté d’expression balayée d’un revers de main ? Je


ne l’espère pas, mais j’ai le désagréable sentiment que nos
aînés y étaient plus attachés que nous-mêmes et les gé-
nérations à venir ! D’un côté, nous avons une jeune gé-
nération au sein de laquelle une minorité toujours plus
nombreuse considère que la liberté d’expression est
un obstacle ; de l’autre, des individus qui, par confort,
semblent prêts à renoncer à une liberté de parole devenue
danger.

Une vraie liberté : le droit à l’erreur


Si l’expression de toutes les opinions est la condition né-
cessaire à un débat public constructif, et si par elle seule
nous pouvons prétendre faire advenir des vérités, il n’en
demeure pas moins que la vérité s’est largement corrom-
pue avec la morale. Ce qui est vrai est désormais ce qui est
majoritaire, mais peut-être avons-nous franchi un seuil
désormais inexorable.

Selon moi, la vérité n’est plus tant du côté de la majorité


que du côté des mugissements d’individus jamais las de
s’écouter parler et surtout, de parler le même langage. Or
les plus bruyants ne sont pas toujours majoritaires.

Au fond, il s’agirait pour chacun de comprendre une bonne


fois pour toutes qu’avoir une opinion n’est pas encore sa-
voir. Nul n’est détenteur d’une vérité absolue et n’est, de
fait, jamais pleinement légitime à imposer son opinion.

70
De même, aux prêcheurs de bonnes paroles, je leur répon-
drais qu’avoir le droit de s’exprimer, ce n’est pas non plus
avoir le devoir de tout dire et surtout de dire des choses
moralement acceptables.

La cancel culture me laisse un goût particulièrement


amer, parce qu’il me semble bien que ce mouvement ait
prospéré sur un dévoiement de notre liberté de parole. La
liberté d’expression n’a pas pour but de n’établir que du
« vrai », du « juste » ou du « bon ». Être libre de s’expri-
mer, c’est aussi être libre de se tromper ou de dire des
choses vaines. C’est d’ailleurs là toute sa force. Comme le
disait l’écrivain de l’absurde, Samuel Beckett : « Ever try,
ever fail, no matter. Try again, fail again, fail better. »

71
Conclusion

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Reconquérir la liberté d’expression nécessite, à mon sens,
d’abandonner cette candeur naïve avec laquelle on oscille
entre morale et idéal. Oui, la liberté d’expression est, par
essence, une guerre permanente de tous contre tous et
seule cette guerre encore peut assurer le progrès social et
permettre l’exaltation intellectuelle. Et sans doute l’égalité
doit-elle être vue comme une condition rendant possible
la liberté et non comme un « Bien » en soi. Hélas, aucun
compromis relevant du « respect » ou des « valeurs mo-
rales » ne saurait être efficace.

Peut-on prôner à la fois une liberté d’expression absolue


tout en considérant que tout ne peut être dit ? Peut-on
réellement admettre que l’opinion de chacun a la même
pertinence et la même légitimité ? Bien que paradoxale,
la liberté de parole ne peut pour autant être l’objet d’un
deux poids deux mesures. Acceptons-nous vraiment de
faire allégeance à la religion de la « cancellation » et aux
déferlements de haine sur les réseaux sociaux au nom du
« on a le droit de tout dire » ? S’exprimer est une liberté,
non un droit ! Et si je fais le choix de m’exprimer, je me
dois d’endosser la responsabilité qui en découle. Au fond,
on a le droit d’être raciste, d’être politiquement correct, de
haïr ou d’aimer. Ou rien de tout cela. On peut aussi vou-
loir dormir paisiblement et vivre sa vie tranquillement…

Mais c’est toujours en assumant la rançon de sa liberté,


c’est-à-dire sa responsabilité, que l’on peut prôner cette
liberté de parole qui nous est si chère et délier véritable-
ment les langues. Sinon, tous ces débats ne sont que du
verbiage. Autrement dit, à ceux qui prétendent faire de la
liberté d’expression un totem ou un idéal, je leur oppose
que cette liberté n’est pas un dogme, mais un chemin de
traverse. Et que, partant, il est admis aussi que la liberté
d’expression soit un chemin qui ne mène nulle part.

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