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No 7 – juin 2006

Études lefebvriennes - Réseau mondial

Lefebvre et la géographie, Lefebvre et Sartre


Dans ce numéro 7 de La Somme et le Reste : d’abord un texte de Jean-Yves Martin sur « Géographie et
pensée d’Henri Lefebvre ». La géographie, la géographie urbaine sont des domaines où Lefebvre a eu, et a
toujours, une importance certaine. Dans un numéro de février 2004 (No 3) consacré à l’école brésilienne de la
géographie urbaine, Amélia Luisa Damiani et Odette Carvalho de Lima Seabra écrivaient :
« Henri Lefebvre, sans aucun doute, est l’un des philosophes qui ont influencé et influencent, encore, la pensée géogra-
phique de cette fin de siècle. Ses ouvrages sont lus depuis longtemps. Déjà dans les années 60, Pierre George, géographe
français, en coopération avec l'Institut de Sociologie Urbaine, dirigé à l'époque par Lefebvre, suggérait d'étudier la ques-
tion urbaine, en considérant l'espace vécu et sa place pour la compréhension du processus de l'urbanisation ». Dans ce
même numéro 3, Ana Fani Alessandri Carlos soulignait :
« L'urbain apparaît, dans l'œuvre de Lefebvre, comme une réalité réelle et concrète,
en même temps qu'une virtualité, c'est à dire une réalité en formation dont le projet est une tentative de penser les
transformations du présent et les multiples facteurs du possible ». Jorge hajime Oseki, lui, constatait :
« Henri Lefebvre aura sans doute été le seul grand penseur à prévoir la possibilité de l’émancipation de l’homme à travers
l’espace. La raison en est qu’il a été celui qui le mieux a analysé et critiqué la misère quotidienne de l’homme qui se sou-
met à l’espace moderne ».
Dans ce No 7, toujours, un texte de Pierre Lantz qui, à propos de praxis et nature vivante, relie les pen-
sées de Lefebvre et Sartre. Là encore, cet article rejoint celui d’Alessandra Dall’Ara qui avait été publié en juin
2005 dans le No 4. Celle-ci soulignait que les deux philosophes, existentialistes, qui bien qu’ils aient analysé
l’existence humaine de manière différente, aboutissaient ensemble « à l'affirmation de l'Homme total, l'individu
libre qui, en réalisant socialement ses projets et ses objectifs, dépasse le déterminisme matériel de la vie sociale et devient
maître de son existence ». Des numéros 3 et 4 à relire donc.
Il faut préciser que les textes de Jean-Yves Martin et Pierre Lantz sont de 2000, écrits à la faveur d’un
colloque tenu alors à Espaces-Marx. Les textes cités ici leurs sont donc postérieurs.
Armand Ajzenberg

Sommaire
- Jean-Yves Martin : Géographie et
pensée d’Henri Lefebnvre : pour une
géographie dialéctique de la nouvelle
radicalité socio-territoriale 1 Revue éditée avec le soutien d’Espaces Marx
Diffusée par courrier électronique
- Pierre Lantz : Praxis et nature vivante : Tél. : 01 60 02 16 38
Henri Lefebvre et Jean-Paul Sartre 9 E mail : Pensee lefebvre@aol.com
Site Internet : http://www.espaces-marx.org/
- L’Eclipse 18
Aller à Publications, puis à La Somme et le Reste

Animateur de la revue : Armand Ajzenberg


Rédacteurs(trices) – correspondants(antes) :
Ajzenberg Armand (F), Andrade Margarita Maria de (Brésil), Anselin Alain (Martinique), Beaurain Nicole (F), Be-
nyounes Bellagnesch (F), Bihr Alain (F), Carlos Ana Fani Alessandri (Brésil), Damiani Amélia Luisa (Brésil), Devisme
Laurent (F), Gromark Sten (Suède), Guigou Jacques (F), Hess Rémi (F), Joly Robert (F), Kofman Éléonore (Royaume
Uni), Labica Georges (F), Lantz Pierre (F), Lenaerts Johny (Belgique), Lufti Eulina Pacheco (Brésil), Magniadas Jean
(F), Martins José de Souza (Brésil), Matamoros Fernando (Mex.), Montferran Jean-Paul (F), Müller-Schöll Ulrich (Al-
lemagne), Nasser Ana Cristina (Brésil), Öhlund Jacques (Suède), Oseki J.H. (Brésil), Péaud Jean (F), Querrien Anne
(F), Rafatdjou Makan (F), Sangla Sylvain (F), Seabra Odette Carvalho de Lima (Brésil), Spire Arnaud (F), Sposito Ma-
rilia Pontes (Brésil), Tosel André (F).
No 7 – juin 2006

1 - Des discours et des postures théori-


GÉOGRAPHIE ET PENSÉE ques en géographie
D'HENRI LEFEBVRE Or ceci implique une critique attentive
Pour une géographie dialectique de la et permanente du discours géographique
nouvelle radicalité socio-territoriale académique lui-même. Selon Marcelo Esco-
lar qui préconise une telle « Critique du dis-
Jean-Yves Martin* cours géographique », la géographie devrait
être considérée sous au moins quatre formes
"On sent que la dialectique est quelque chose de spécifiques distinctes (3) : la « géographie
très ardu, de très difficile, dans la mesure ou penser académique » ou scientifique, la « géographie
dialectiquement, c'est aller contre le sens commun enseignée », la « géographie professionnelle »
vulgaire, qui est dogmatique, avide de certitudes pé- et la « géographie quotidienne »
remptoires et qui dispose de la logique formelle comme
expression". La première s'enracine dans les chaires uni-
Antonio Gramsci (1929-1935), in GRAMSCI, tex- versitaires et se compose des activités de re-
tes, 1983, Éditions Sociales, Coll. Essentiel, p.180. cherche et d'enseignement à ce niveau. Cette
géographie académique est formée des dis-

O n sait qu'une sorte de tradition


voudrait qu'on distingue désor-
mais ainsi les écoles géographiques françaises
cours, des pratiques et des interventions en-
globés dans un ensemble qui fait référence,
qui remplit les exigences et qui se circonscrit
: la géographie « systémique » (F.Auriac), la au milieu social académique, c'est-à-dire les
géographie « chorématique » (R.Brunet, universités, instituts, académies, etc. Tout le
R.Ferras, H.Théry), la géogra- « discours dur » de la communauté est pro-
phie « humaniste », à caractère culturel ( A-L duit à ce niveau. On peut dire qu'épistémolo-
Sanguin, P.Claval) ou à caractère social giquement, ce niveau géographique est celui
(A.Frémont) et la géographie « radicale » qui produit le discours et donne sa légitimité
avec ses différentes composantes. à la discipline (4).
Une telle classification, qui est plus à La géographie enseignée s'impose,
visée didactique que de portée véritablement quant à elle, dans les salles de classes ou elle
épistémologique, ne peut guère être ici d'un vise essentiellement à donner du sens au(x)
grand secours. Si quelques noms peuvent être territoire(s). Elle ne produit donc pas mais se
attachés à certaines écoles géographiques, en contente seulement de reproduire le discours
fait, aucun géographe n'accepterait d'être académique, même si c'est au prix d'une in-
exclusivement associé à une seule d'entre dispensable « transposition didactique » (5).
elles. Cette classification repose d'ailleurs Son discours ne produit donc l'espace que
plus sur des types d'approches méthodologi- dans la perspective de sa conceptualisation et
ques des réalités géographiques que l'on étu- de sa légitimation. En outre, elle contribue le
die, que sur des orientations et des choix plus souvent, par son penchant conformiste,
épistémologiques fondamentaux, exclusifs et à "rendre naturelles les différences sociales"
auto-suffisants. Comme le reconnaît d'ail- et apporte ainsi sa caution au consensus so-
leurs volontiers, par exemple, Roger Brunet, cio-spatial ambiant.
le chef de file de l'une de ces écoles : « La géo- La géographie professionnelle, de son
graphie n'est pas une science plus complexe que côté, produit concrètement l'espace en lui
les autres. Elle a seulement affaire, comme toutes donnant sa configuration matérielle. Ses pra-
les sciences humaines, à des phénomènes com- tiques n'énoncent ou ne reproduisent pas
plexes. Aussi le géographe doit-il savoir utiliser seulement le discours, mais en justifiant des
toute une gamme d'approches et de méthodes" limites, en déterminant des espaces et en dé-
(1).Ainsi, précise-t-il : « certains de mes ouvra- limitant des actions, le concrétisent et en ob-
ges recourent d'ailleurs aux représentations cho- jectivent la carte. Les géographes
rématiques, d'autres non..." »(2). professionnels construisent ainsi une
« géographie active », en dessinant les cartes

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des professeurs et en confortant le consensus politique des pratiques du sujet. Autrement dit,
anonyme des salles de classes. ou la théorie est une théorie dont la scientificité
est conditionnée par l'action sociale et politique
La géographie quotidienne est, en ce
elle-même du sujet de la connaissance. J'ai l'im-
qui la concerne, "celle qui est produite au
pression que seule une liaison adéquate des trois
jour le jour, celle qui est conçue dans la rue,
permettrait de produire des connaissances socia-
décidée dans le quartier, celle qui se construit
lement utiles dans le cadre des sciences sociales »
sur et à partir des choses". Or, il devrait y
(7).
avoir une relation plus intime entre la géo-
graphie enseignée et la géographie quoti- Autrement dit une théorisation de la
dienne. La première nous conduit à accepter recherche en géographie ne doit pas écarter
un contexte territorial déjà légitimé, et la se- trop unilatéralement l'une ou l'autre de ces
conde offre des différences à l'action des par- trois modalités envisageables qui sont, fina-
ticuliers. Le producteur du quotidien est ainsi lement, complémentaires. Elle devrait donc,
conditionné à et par son lieu, et il y vit en au contraire, s'efforcer d'être tout à la fois : 1 -
transformant sa géographie acquise. historique, 2 - synchronico-fonctionnelle et 3 -
prospective.
Ainsi, pour M. Escolar, dans les rela-
tions entre ces quatre types d'activités géo- Marcelo Escolar estime d'ailleurs lui-
graphiques spécifiques, il faudrait surtout même qu'une critique conséquente du dis-
souligner que « la géographie quotidienne, dans cours géographique académique devrait
son déploiement, contredit les canons du discours conduire les géographes à une réorientation
académique disciplinaire, et entre continuellement scientifique plus résolue en direction de la
en crise avec la géographie enseignée, par le sim- conflictualité socio-spatiale des couches po-
ple fait que cette dernière est, en grande partie, un pulaires. Pour lui, « certains aspects épistémo-
produit idéologique imposé » (6). logiques de la production intellectuelle en
géographie, peuvent justifier, comme je crois que
Dans une approche nécessairement cri-
c'est possible, une pratique géographique engagée
tique du discours géographique académique
dans la réalité sociale » (8). Il précise ainsi cette
il faudrait donc finalement envisager trois
préoccupation actuelle : « je pense que les
modalités possibles de théorisation qu'on
conditions sont posées pour repenser des alterna-
peut distinguer de la manière suivante :
tives originales dans l'investigation empirique sur
« En premier lieu les théories historiques; la territorialité nationale, sur ses relations avec les
par celles-ci nous entendons les pratiques d'inves- nouvelles modalités d'organisation Étatique et
tigation dans lesquelles on tente de prendre en avec les mouvements populaires de contestation
compte, interprétativement, certains phénomènes des avancées du néolibéralisme Économique et
au moyen de leur diachronie particulière. Le pro- social » (9). Si les géographes s'engageaient
cessus cohérent du développement historique est davantage dans une telle direction , estime-t-
découvert par leur intermédiaire; les lois hypothé- il, « non seulement nous en serions à reconstruire
tiques du cas peuvent seulement être corroborées notre discipline comme science sociale, mais, dans
heuristiquement par l'histoire de son objet. En ce cas, à reconquérir la "Géographie" à des ni-
second lieu, les théories synchronico- veaux plus populaires et conflictuels de ses attri-
fonctionnelles; ce sont celles auxquelles se réfé- buts traditionnels » (10).
rent, selon mon opinion, l'ensemble des énoncés
Ainsi un tel effort de théorisation, plus
réels limités aux caractéristiques empiriques ac-
soucieux d'équilibre et de cohérence épisté-
tuelles des processus sociaux; des théories qui
mologique que d'appartenance de telle ou
expliquent les formes de disposition synchronique
telle école académique, visant le triple objectif
et contigu comme des variables descriptibles choi-
de la diachronie historique, de la synchronie
sies. Dans ce cas, la possibilité d'expérimentation
fonctionnelle et de la radicalité socio-spatiale,
est donnée par l'inférence statistique et la repro-
loin de conduire à trop d'abstraction et à plus
duction de situations observables et technique-
d'éloignement des réalités, serait de nature,
ment contrôlées de la réalité sociale. Pour finir, on
au contraire, à ramener la géographie à des
trouve les théories prospectives, c'est-à-dire, l'en-
préoccupations très actuelles et plus utiles
semble des essais interprétatifs de la réalité sociale
socialement.
dans lesquels la corroboration empirique des
énoncés dépend de la pertinence historico-

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2 - Le choix : formalisme ou dialectique ? tion. L'analyse dialectique ne fait que les


assembler et leur redonner vie : elle retrouve des
A cette étape de la théorisation il appa- significations frappées d'interdits et elle apparaît
raît donc que l'explicitation des options théo- ainsi comme un retour, ou plutôt comme une libé-
riques ait, pour l'instant, beaucoup moins à ration consciente, de ce qui avait été refoulé. Puis-
porter sur un choix entre écoles géographi- que l'univers régnant du discours est celui d'un
ques, d'ailleurs elles-mêmes souvent moins monde non libre, la pensée dialectique est néces-
définies par leur théorie que par leur métho- sairement destructrice » (15). Autrement dit
dologie, que sur une alternative qui risque encore, la logique dialectique n'a pas préala-
de s'avérer bien plus fondamentale : celle qui blement à réinventer totalement de nouveaux
se présente entre logique formelle ou logique contenus, à partir de zéro : en se nourrissant
dialectique (11). Il faut en effet prendre toute des contenus et des acquis hérités de la logi-
la mesure de l'intérêt qu'il y aurait pour la que formelle, elle peut et doit surtout se les
géographie, de passer de l'un à l'autre de ces réapproprier, mais de manière critique, en
deux types de logiques, de la logique classi- revalorisant-réhabilitant ainsi tout ce que la
que, "formelle", qui est plus une logique logique formelle avait si soigneusement igno-
d'exposition, de formulation, à une autre lo- ré ou refoulé, c'est-à-dire le paradoxal, le
gique, celle de la complexité, de l'investiga- contradictoire, le dialectique, et le conflictuel.
tion des réalités contradictoires, qui est, par Elle est donc bien la logique d'une pensée
définition, la logique dialectique. véritablement critique.
Comme le soulignait Herbert Marcuse Mais il y a plus : « la négation que la dia-
(12), dans « Raison et révolution », à la date lectique applique à ces notions n'est pas seulement
charnière de 1968, et pour bien marquer la diffé- la critique d'une logique conformiste, qui nie la
rence entre ces deux logiques : « la logique for- réalité des contradictions; c'est aussi une critique
melle accepte le monde sous sa forme existante et de l'état de choses existant menée sur son propre
elle fournit un certain nombre de règles générales terrain, une critique du système de vie établi qui
pour s'y orienter théoriquement. La logique dia- renie ses propres promesses et ses propres possibi-
lectique, elle, répudie toute canonisation du donné lités » (16). La logique dialectique n'est pas
et ébranle le conformisme de ceux qui se placent seulement à la base d'une critique des insuffi-
sous son autorité » (13) . En tout premier lieu, sances des travaux inspirés de la logique
selon lui, « la fonction de la pensée dialectique formelle. Elle est également, par exemple,
consiste à briser l'assurance et le contentement de pour la géographie au principe d'une dénon-
soi du sens commun » (14). Mais l'intérêt de la ciation des manquements des sociétés elles-
logique dialectique va évidemment plus loin. mêmes quant à la "justice spatiale", et de
Elle reconnaît, en ce qui la concerne, que toute science qui couvrirait ces manquements
lorsque « le monde se contredit (...) le sens com- de sa caution, fut-elle aveugle ou ingénue.
mun et la science [formelle] se débarrassent de
cette contradiction ». Ni l'un, ni l'autre ne sem- Ainsi un tel « retour de la dialectique »
blent donc habilités, ni même armés, pour (17) semble-t-il s'imposer. Critiquant la logi-
tenir et rendre compte de telles réalités que formelle, répétons que la logique dialec-
contradictoires. tique n'aspire cependant pas, et n'a d'ailleurs
pas vocation, ni même l'ambition, de s'y
Au contraire : « la logique dialectique est substituer totalement. Elle est une logique
une logique critique : elle révèle des modes et des différente qui peut et qui doit prévaloir dans
contenus de pensée qui transcendent le modèle certaines conditions et dans certaines limites
codifié de l'usage et de la validation », c'est-à- seulement. S'il en est ainsi, comme le précise
dire qui vont au-delà de ce que peuvent ap- le philosophe Lucien Séve, c'est précisément
préhender et le sens commun et la science parce que « la dialectique n'est pas toute la logi-
classique, fonctionnant sur la base de la seule que, mais une logique supérieure, indispensable
logique formelle-formalisante. De plus, tous lorsque l'étude de l'objet s'approfondit et s'élargit
les contenus concrets que la science forma- au point ou deviennent décisifs le développement
liste a d'ores et déjà établis, il doit cependant et les connexions. Car, en deçà de ce point il y a
être bien clair que « la pensée dialectique ne les toujours place pour une logique des configura-
invente pas : ils s'attachent à des notions élabo- tions et des constructions, des systèmes stables et
rées par une longue tradition de pensée et d'ac-

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de leur autorégulation » (18), le synchronico- tiques contemporains ». Cela donnerait ainsi


fonctionnel. C'est ainsi, que se réclamer de la naissance à une géographie interprétative qui
logique dialectique en géographie, n'impli- aurait la particularité de reconnaître « la spa-
que cependant pas, par exemple, que l'on tialité comme étant simultanément un produit (ou
refuse pour autant, mais sous certaines un résultat) social et une force (ou un moyen) qui
conditions, toute validité à l'approche "sys- modèle la vie sociale ». Cette distinction est cru-
témique", à la démarche "chorématique", ni ciale, indique-t-il, tant pour la dialectique
non plus à la géographie dite "humaniste". socio-spatiale que pour un matérialisme his-
torico-géographique refondé.
On peut, pour finir, s'étonner malgré
tout de la faible place accordée à la dialecti- Il s'agirait, dans ce but, de mettre en
que dans la recherche scientifique géographi- oeuvre une "méthode dialectique" appuyée
que. Il n'en est cependant, pour autant qu'on sur un matérialisme qui devrait donc être
puisse en juger, guère autrement ailleurs, non plus seulement historique, mais égale-
dans les autres sciences sociales. Nous res- ment géographique. Ce dont il est ainsi ques-
tons donc ainsi actuellement dans "une tion, c'est essentiellement d'introduire le
conjoncture culturelle hautement paradoxale point de vue de la contradiction dans la pra-
: une pratique dialectique muette avance un tique scientifique de la géographie (20). Ce
peu partout dans le travail réel du savoir, qui veut dire non seulement rechercher le jeu
mais la conscience de la dialectique est ré- des contradictions dans les réalités étudiées,
duite à un point extrême dans la commu- mais admettre que la contradiction puisse
nauté scientifique française. Si le également se situer, par une approche délibé-
structuralisme, dans ses moutures géogra- rément critique, au sein même du mouve-
phiques que sont, par exemple, le ment de la pensée scientifique.
« systémisme » et la « chorématique », a su Cette approche dialectique semble, en
capter une partie des aspirations à la théori- effet, la mieux adaptée pour affronter les
sation qui pouvaient légitimement s'exprimer contradictions foisonnantes du réel socio-
dans une géographie très en retard à cet spatial d'aujourd'hui. Comme l'indique pour
égard, il ne faut cependant pas oublier que sa part Guy Di Méo, « la méthode dialectique
c'est au prix d'un maintien dans le cadre pousse très loin l'analyse des éléments et des sup-
d'une logique formelle qui est loin d'égaler, ports qu'elle étudie ». Parce qu'elle vise « un
dans ses capacités critiques et ses potentiali- haut niveau de synthèse », elle peut efficace-
tés problématiques, celles d'une géographie ment contribuer à « dévoiler la globalité fonc-
qui reposerait plus résolument sur la logique tionnelle et symbolique, historique, sociale et
dialectique. géographique des faits qu'elle prend en considéra-
3 - Spatialité et dialectique socio- tion » (21). Avec la méthode dialectique, il
spatiale. devient davantage possible de penser la
complexité nouvelle du réel socio-spatial
Pour tenter de sortir de l'impasse théo- d'aujourd'hui.
rique ou se trouverait la géographie, il fau-
drait , selon Edward Soja (19), procéder à « la Penser dialectiquement cela ne signifie
réaffirmation d'une perspective spatiale critique surtout pas vouloir faire entrer de force les
dans la théorie et dans l'analyse spatiales contem- réalités dans des cadres et des lois établies
poraines », moyennant, dit-il, « la spatialisation par avance, comme a pu prétendre le faire,
de certains des concepts et des méthodes d'analyse sans grand succès, feu le "matérialisme dia-
marxiste fondamentaux ». lectique". Penser dialectiquement, cela veut
essentiellement dire que tout objet doit être
Dans cet objectif il est impératif, selon considéré comme s'inscrivant dans une ré-
ses propres termes, de développer les catégo- alité complexe, mouvante, non-unilatérale,
ries et les concepts d'une véritable "dialectique réversible, hautement imprévisible. C'est ne
socio-spatiale". Une telle "tentative de spatialisa- pas s'obnubiler sur ce qui semble stable, du-
tion" viserait ainsi au développement d'une rable, intangible, mais être attentif à tout ce
"nouvelle géographie humaine critique", et d'un qui bouge, tout ce qui évolue. C'est chercher à
« matérialisme à la fois historique et géographique repérer et à évaluer, au mieux, tous les effets
qui soit en accord avec les défis théoriques et poli- des décalages, retards, rétroactions, tensions

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et antagonismes, latents ou déclarés, qui : ils entrent en relation les uns avec les autres au
émergent au sein même de la structure com- point de se modifier réciproquement » (27).
plexe et entre les différentes « instances » de En conséquence, l'espace ne saurait
toute formation socio-spatiale, à quelque donc se situer à tel ou tel des "niveaux", ou
échelle qu'on la considère. Penser dialecti- "instances", habituellement distingués et em-
quement c'est enfin chercher à comprendre piles dans la topique de l'édifice de toute
pourquoi et comment une contradiction jus- formation économique et sociale. En réalité,
qu'alors non antagonique, devient un beau comme le suggère H. Lefebvre, « l'espace ap-
jour antagonique (22), autrement dit c'est se paraît, se forme, intervient tantôt à l'un des "ni-
mettre en situation de mieux penser, par veaux" , tantôt à l'autre. Parfois dans le travail et
exemple, l'émergence et l'éclatement des les rapports de domination, ou encore dans le
conflits socio-spatiaux. fonctionnement des superstructures. Donc inéga-
Le cadre conceptuel général de la mise lement partout. La production de l'espace ne se-
en oeuvre d'une telle méthode dialectique, rait donc pas "dominante" dans le mode de
hérité du matérialisme historique, est celui de production, mais relierait pourtant entre eux les
la formation économique et sociale (FES). divers et multiples aspects de la pratique sociale,
Mais, dans la mesure ou le matérialisme dont en les coordonnant, en les réunissant dans une
la géographie a besoin ne peut être seulement "pratique" précisément". C'est de cette façon que
historique mais doit être à la fois historique et "le concept de l'espace (social), et l'espace lui-
géographique, la prise en compte de la di- même, échappent ainsi au traditionnel classement
mension spatiale de toute F.E.S. conduit plu- base-structure-superstructure » (28).
tôt à faire l'effort de définir les catégories Il ne nous semble donc pas utile d'in-
révisées du concept de Formation Socio- venter, même si c'est pour les besoins de la
Spatiale (FSS). Cet effort est d'autant plus bonne cause géographique, et de glisser une
indispensable que la recherche géographique nouvelle instance dite « géographique », ou
a elle-même, lorsqu'elle l'a utilisé, trop sou- même « géo-économique » dans l'édifice de la
vent simplifié à l’excès ce concept-clé de formation économique et sociale, puisqu'au
F.E.S. : « elle l'a trop souvent réduit à sa seule fond, l'espace est d'emblée présent - comme
instance géographique, la plus matérielle et la plus jadis le gaz dans les immeubles - "à tous les
concrète, résultat de l'articulation des modes de étages". Ce serait d'ailleurs abonder bien im-
production qui s'affrontent et se hiérarchisent prudemment dans le sens d'un néo-
tout en assurant la reproduction évolutive de déterminisme économique, fut-il rebaptisé
l'édifice social » (23). "géo-économique". La géographie a déjà bien
Dans ce cadre, la dialectique socio- assez de mal à rompre avec ses vieux démons
spatiale ne peut, on le voit, se réduire à un du déterminisme naturaliste, pour (re)tomber
simple face à face entre espace, d'une part, et tout aussitôt dans un autre déterminisme,
société, d'autre part, qui existeraient indé- celui de l'économisme, déjà suffisamment
pendamment l'un et l'une de l'autre. En fait, il dominateur dans les sciences sociales.
y a véritablement « intrastructuralité de l'es- Il est ainsi très nécessaire et utile d'ad-
pace social vis-à-vis de la société » (24). Dans mettre qu'aujourd'hui, les transformations
le qualificatif souvent utilisé ici de « socio- scientifiques et technologiques du monde
spatial » il ne faut donc voir ni « pléonasme » moderne rendent inévitable une certaine re-
(25), ni « redondance » (26). Il exprime sim- considération de la pensée marxiste. Mais, au
plement l'affirmation d'un positionnement sein même de cette indispensable révision, ce
épistémologique très clair. Celui qui veut que ne peut précisément être qu' "en tenant
la dialectique complexe et structurelle es- compte de l'espace" que "la reprise des
pace/société se traduit et se résout à tout concepts marxistes se développe(ra) de façon
moment dans la territorialité de la société. optimale" (29). Les concepts marxistes ont en
Comme le souligne également à sa manière effet, estimons-nous, gardé beaucoup de leur
Yves Barel : « parler d'un territoire comme d'un pertinence et de leur utilité. Guy Di Méo af-
système signifie que les éléments territoriaux dont firme qu’à ses yeux la « méthode dialecti-
il se compose ne se contentent pas de se juxtaposer que » et le « matérialisme historique »
constituent toujours des instruments "irrem-

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plaçables" pour prendre en compte « les qui fait « qu'il puisse être à la fois l'ensemble des
contradictions spécifiquement spatiales ou territo- lieux ou naissent les contradictions, le milieu ou
riales, en éclairant les relations causales qui nais- elles se déploient et qu'elles déchirent, et, en même
sent dans les contradictions entre la vie matérielle temps, l'instrument (...) qui permet de les étouffer
et le monde idéel - conscience individuelle et idéo- en leur substituant une apparente cohérence »
logies collectives -, la superstructure politico- (33). C'est de cette façon que l'espace « vécu »
idéologique et la base géo-économique des forma- semble souvent faire lui-même obstacle à
tions sociales" » (30). Mais, et c'est bien évi- l'éclosion des conflits. Pourtant c'est bien
dent, il ne s'agit là nullement de chercher « à spatialement que les contradictions socio-
fonder ou à remettre sur pied une quelconque politiques se réalisent, et « les contradictions de
géographie marxiste", ni même "de régénérer le l'espace rendent effectives les contradictions des
marxisme en le dotant d'une dimension spatiale rapports sociaux. Autrement dit, les contradic-
qu'il a trop longtemps ignorée ». Il souligne tions de l'espace "expriment" les conflits des inté-
d'ailleurs aussi que de nombreux travaux rêts et des forces socio-politiques; mais ces conflits
s'appuyant sur ces concepts ont, d'ores et n'ont d'effet et lieu que dans l'espace, en devenant
déjà, porté sur la nature de l'espace - espace des contradictions de l'espace » (34).
produit -, le modèle centre/périphérie, Car, si l'espace fonctionne, à l'évidence,
l'échange inégal et l'accumulation capitaliste, de façon toujours complexe et contradictoire,
les injustices et les ségrégations socio- il implique pourtant, en effet et toujours, une
spatiales. Mais, estime-t-il, une telle démar- sorte d'accord tacite, un quasi contrat de non-
che d'inspiration marxiste, presque toujours violence. Ce consensus spatial fait même
attachée à une lecture et à une interprétation partie intégrante des formes les plus couran-
des phénomènes macro-géographiques, se tes de la civilité et de la sociabilité. En règle
serait selon lui montrée, jusqu'à présent, trop générale, il parait même opposer en perma-
rarement soucieuse d'une approche locale nence à la « lutte des classes », comme à toute
(31). Aborder le Rio Grande do Norte sous cet forme de violence, une fin de non-recevoir.
angle c'est, aussi, tenter de relever un tel défi. Pour autant, dans cet espace, la violence ne
4 - Du consensus spatial aux conflits so- reste pas toujours latente et cachée. C'est
cio-territoriaux même l'une des contradictions de l'espace :
celle qui réside toujours entre la sécurisation
Il n'y a là , pourtant, dans une telle apparente et la violence qui menace sans
sous-estimation du local, aucune fatalité de cesse d'éclater et parfois, effectivement, éclate
principe. Une approche marxiste de l'espace (35).
géographique, comme le soulignait encore
Henri Lefebvre, loin de privilégier unique- Selon l'interprétation qu'en donne
ment les petites échelles et les grands espaces, d'ailleurs Edward Soja, en s'exprimant
« laisse place à des études locales, aux diverses comme nous le rapportons ici, Henri Lefeb-
échelles, en les insérant dans l'analyse générale, vre définit une possible problématique spa-
dans la théorie globale ». Car son champ d'in- tiale du capitalisme et l’élève à une position
vestigation « n'exclut pas ( au contraire ) les centrale à l'intérieur de la lutte des classes,
conflits, les luttes, les contradictions. Ni inverse- insérant les relations de classes dans les
ment les accords, les ententes, les alliances. Si le contradictions structurant l'espace tel qu'il est
local, le régional, le national, le mondial, s'impli- socialement produit. Mais il ne prétend pas
quent et s'imbriquent, ce qui s'incorpore dans pour autant que la problématique spatiale ait
l'espace, les conflits actuels et virtuels, n'en sont toujours eu cette centralité . Il ne présente pas
ni absents, ni éliminés » (32). On peut se de- non plus la lutte pour l'espace comme un
mander, alors, pourquoi les géographes les substitut, ou même une alternative à la lutte
ont si complètement négliges. des classes. En réalité, il affirme seulement,
mais c'est évidemment très important, que
Concernant les contradictions socio- dans ces conditions « aucune révolution sociale
spatiales et face à ces tensions et conflits po- ne peut réussir sans être, en même temps, une
tentiels ou ouvertement déclarés, peut-être révolution consciemment spatiale » (36). Et,
ont-ils été eux-mêmes les victimes, faute ajouterons-nous, aucun mouvement socio-
d'avoir été suffisamment critiques, de l'un spatial ne peut prétendre au succès sans se
des plus curieux paradoxes de l'espace, celui

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No 7 – juin 2006

préoccuper explicitement de son insertion De sorte également, selon H. Lefebvre,


territoriale, et agir en conséquence. qu'aujourd'hui tout ce qui provient de l'his-
toire et du temps, héritages, patrimoines,
Ce n'est, pour Soja, qu'une telle indis- territoires doit être considéré comme subis-
pensable « démystification de la spatialité » sant une épreuve, une sorte « d'ordalie » mo-
qui pourra révéler les potentialités de ce qu'il derne à laquelle rien ni personne ne saurait
appelle une "conscience spatiale révolution- échapper : l'épreuve de l'espace, l'épreuve
naire" et établir les fondements matériels et par l'espace. A travers cette épreuve « les
théoriques d'une véritable praxis spatiale cultures, les connaissances des peuples, des grou-
populaire radicale, qui soit délibérément et pes et même des individus, n'évitent pas la perte
consciemment orientée vers "l'expropriation d'identité, qui s'ajoute aux autres terreurs. Réfé-
du contrôle de la production de l'espace" rence et référentiels venus du passé se dissol-
monopolisée par les élites de la fortune et du vent ». Mais, concernant le risque de perte
pouvoir. d'identité et, par conséquent aussi, la quête
d'une identité nouvelle, il souligne encore
C'est aussi pourquoi, selon lui, la dite
ceci : « un groupe, une classe ou fraction de
"lutte des classes" devrait davantage chercher
classe, ne se constituent et ne se reconnaissent
à embrasser et se concentrer sur quelques
comme "sujets" qu'en engendrant (produisant)
points névralgiques : la production de l'es-
un espace », en s'appropriant un territoire. Il
pace, la structure territoriale d'exploitation et
établit ainsi un lien fondamental entre iden-
de domination, et la reproduction spatiale-
tité et espace. Aucune entité sociale ne peut
ment contrôlée du système comme un tout.
prétendre à l'identité, si elle s’avère impuis-
En conséquence, c'est pourquoi également,
sante à produire son propre espace. Par
dépassant les discriminations et les ségréga-
conséquent, « les idées, représentations, valeurs,
tions, elle devrait surtout concrètement
qui ne parviennent pas à s'inscrire dans l'espace
« s'efforcer d'inclure tous ceux qui sont exploités,
(...) se dessèchent en signes, en récits abstraits, se
dominés et "périphérisés", par l'organisation spa-
changent en fantasmes », et « ce qui ne s'investit
tiale dominatrice du capitalisme tardif : les
pas en un espace approprié reflue en signes vains
paysans sans terre, la petite bourgeoisie prolétari-
et (sans) signification ». Face à cette exigence
sée, les femmes, les étudiants, les minorités socia-
« l'investissement spatial, la production d'espace,
les et, bien entendu, la classe ouvrière elle-même »
ce n'est pas un incident de parcours, mais c'est
(37). Ainsi, conclut-il, « la spatialité concrète - la
une question de vie ou de mort » (40), non seu-
géographie humaine effective - est le terrain des
lement pour les idées, les représentations et
luttes pour la production et la reproduction so-
les valeurs, mais pour les classes socio-
ciales qui visent soit au maintien et au renforce-
spatiales elles-mêmes qui en sont ou qui s'en
ment de la spatialité existante, soit à une
font les porteuses.
restructuration significative et/ou à une trans-
formation radicale » (38). Cela ne peut passer Dans l'ordalie moderne de l'épreuve de
que par une réelle prise en considération des l'espace, le critère le plus pertinent de l'éva-
classes populaires. luation de l'efficacité d'un mouvement socio-
spatial pourrait donc bien être aussi, au-delà
C'est bien en prenant pleinement en
même de sa volonté d'intervenir consciem-
compte tous ces enjeux sociaux, comme le
ment dans les enjeux de l'espace, sa capacité à
soulignait d'ailleurs lui-même Henri Lefeb-
spatialiser effectivement ses pratiques, à ter-
vre, que d'une manière très générale et en-
ritorialiser efficacement ses luttes.
globante « l'espace devient l'enjeu principal des
luttes et des actions visant un objectif », quel Conclusion
qu'il soit. S'il n'a jamais cessé d'être le milieu
L'explicitation des orientations et des
ou se déploient les stratégies, l'espace géo-
catégories théoriques fondamentales de notre
graphique devient alors quelque chose d'au-
recherche nous conduit ainsi au résultat sui-
tre que le simple cadre, le réceptacle
vant : les interpellations de notre fin de siècle
indifférent des actes. Un "milieu" certes , mais
qui provoquent la mise à l'épreuve de l'es-
de moins en moins neutre, de plus en plus
pace de tout et de tous, nous amènent à
actif, à la fois comme instrument et comme
(re)considérer les vertus d'une approche dia-
objectif, comme moyen et comme but (39).
lectique et à envisager son intérêt dans une

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démarche géographique. Par son dévelop- (5) Cf. A. LE ROUX, 1995, Enseigner la gé o-
pement il s'agit d'abord de passer d'une criti- graphie..., PUF.
que de la géographie à la pratique d'une (6) Ibidem, p.15.
géographie critique (41). A partir de la logi- (7) Ibidem, p. 27
que et de la méthode dialectiques, qui intro- (8) Ibidem, p.21-22
duisent et revendiquent le point de vue de la (9) Ibidem, p. 121
contradiction dans l'analyse socio-spatiale, il (10) Ibidem, p.39.
s'agit aussi de mettre en oeuvre un matéria-
lisme qui soit non seulement historique, mais (11) Cf. H. LEFEBVRE, 1982, Logique for-
qui affirme également sa dimension géogra- melle, Logique dialectique, Terrains/Éditions
phique. Sociales.
La géographie ainsi conçue serait donc (12) Sur H. MARCUSE, cf. : G. CHATELET,
finalement l'analyse de la différenciation et 1998, "Relire Marcuse pour ne pas vivre
de l'organisation de l'espace, ainsi que du comme des porcs", "Le Monde Diplomati-
fonctionnement du territoire, aux différentes que", Août 1998.
échelles. Cette analyse géographique doit (13) H. MARCUSE, 1968, Raison et Révolu-
s'attacher non seulement à une approche tion, p.174-175
formalisante de la structuration matérielle de (14) Idem , p.44
l'espace (selon une combinatoire toujours
spécifique à chaque objet : en termes d'aires, (15) H. MARCUSE, 1968, ouvrage cité, p.46-
de pôles et d'axes), mais elle doit aussi bien 47
porter, dialectiquement, sur les modalités (16) Idem, p.41.
contradictoires, et même parfois antagoni- (17) H. LEFEBVRE, 1986, Le retour de la dia-
ques, de l'appropriation identitaire qu'en lectique, Messidor/Éditions Sociales; H. LE-
font, par leurs pratiques matérielles et sym- FEBVRE, 1946, réédition 1982, Logique
boliques, et à toutes les échelles, les différen- formelle, logique dialectique, Coll.Terrains,
tes entités socio-spatiales (individus, groupes, Éditions sociales. Cf. Également au Brésil :
collectivités) qui forment par là même une MARTINS, José de SOUZA (Org.), 1996,
société territorialisée. Henri Lefebvre e o retorno a dialética [Henri
* Docteur en géographie de l'Université Mi- Lefebvre et le retour à la dialectique], Sao
chel de Montaigne Bordeaux III. Voir: "Iden- Paulo, HUCITEC; P.P. GEIGER, 1994, "Des-
tités et territorialité dans le Nordeste territorializaçao e espacializaçao" (Déterrito-
brésilien", Ed. Septentrion Lille, 2000, 504 rialisation et spatialisation), in : M. SANTOS
pages. et ali. (Org.), TerritÛrio, Globalizacio e Frag-
mentacio [Territoire, globalisation et frag-
Notes mentation], HUCITEC/ANPUR, p.233-246.
(1) R. BRUNET, Entretien : "L'organisation de (18) L. SÉVE, 1984, Structuralisme et dialec-
l'espace a ses lois", Sciences Humaines, No tique, Coll. Essentiel No 28, Éditions Socia-
54, Octobre 1995, p. 30-33. les, p.141
(2) Idem. D'où, au passage, la confirmation (19) E.W. SOJA, 1993, Geografias PÛs-
que la dite chorématique est plus une métho- Modernas (A reafirmaÇ„o do espaço na teo-
dologie, un type d'approche, que la théorisa- ria social critica ), Jorge Zahar Ed., Rio de
tion globale de la géographie que d'aucuns se Janeiro.
plaisent à y voir (Cf. pour la critique de la (20)GEOPOINT, 1980.
chorématique : "Les géographes, la science et
l'illusion. Chorématique Stop !...", Hérodote, (21) G. DI MÉO, 1991, L'homme, la société,
No 76, 1995 ). L'Espace , Anthropos, Paris, p.15.
(3) M. ESCOLAR, 1996 "Critica do discurso (22) L. SÉVE, Une introduction à la philoso-
geografico" [Critique du discours géographi- phie marxiste, Terrains/Éditions Sociales, 716
que] HUCITEC, Sao Paulo, p. 14-15. p.
(4) Idem, note 9 p.82. (23) G. DI MÉO, ouv. cité.

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(24) J. LEVY, "Un nouveau départ pour la Praxis et nature vivante :


géographie", La Pensée, mai-juin 1984, p.30-
45.
Henri Lefebvre et Jean-Paul Sartre
(25) R. BRUNET: « socio-spatial = autre nom Pierre Lantz
pour "géographique", quand on n'ose pas em-
ployer cet adjectif, mais que l'on est plein de bon-
nes intentions; catégorie pléonastique qui a eu un
moment de notoriété dans les années 1980 (...) le
P eut-on parler de "la pensée" d'Hen-
ri Lefebvre sans présupposer chez
lui, comme chez d'autres philosophes, une
terme spatial bien compris se suffit à lui-même et attitude de retrait supérieur de la pensée par
rend inutile tout préfixe », in : Les mots de la rapport à l'action ? Ce qui lui a toujours paru
géographie, dictionnaire critique, p. 414. mystificateur : manières d'agir et orienta-
tions de la pensée sont trop intriquées pour
(26) J. SCHEIBLING, « L'idée [de classe socio- qu'il ne soit pas indispensable de s'interroger
spatiale] est riche mais l'expression est discutable sur les diverses modalités de ce que l'on ap-
(...) il y a une certaine redondance », Qu'est-ce pelle trop vaguement l'action. Encore faut-il
que la géographie? , p. 147. avoir l'expérience de ces activités pour les
(27) Y. BAREL, 1986, "L'espace du social", in : réfléchir.
Espaces, jeux et enjeux, p.134. Philosophe, Henri Lefebvre a toujours
(28) H. LEFEBVRE, 1985, La production de refusé le formalisme, le retrait ou le mépris
l'espace, Introduction, p.V et VI. du monde ; ce qui l'a conduit, après la se-
(29) Idem, p. 395-396 conde guerre mondiale, à se tourner vers la
sociologie, non pour illustrer la vérité d'une
(30) G. DI MÉO, ouv. cité, p.15.
soi-disant science des sociétés qu'il préten-
(31) Idem.
drait révéler dans sa version "marxiste" (dé-
(32) H. LEFEBVRE, ouv. cité, p. VIII, intro- termination des superstructures sociales par
duction. les infrastructures économiques) mais pour
(33) Idem , p.419 tenter d'aller dans la voie qui était "la seule
(34) Ibidem, p. 421. ouverte" pour résoudre véritablement les
(35) H. LEFEBVRE, p.69-70. problèmes : la saisie du contenu total. "Cet
effort définira la vie philosophique" annonce
(36) E. SOJA, Geografias pÛs-Modernas, la dernière page du "Matérialisme dialectique"
p.116. date de Paris, 1938 (1).
(37) Idem, p.115.
La pluralité des déterminismes contre la
(38) E. SOJA, 1989, ouv. cité, p.158. nécessité
(39) H. LEFEBVRE, ouv. cité, p. 471-472. Henri Lefebvre a poursuivi ce pro-
(40) Idem, p.478-479. gramme consistant à mener une vie philoso-
(41) M. SANTOS, 1984, « Pour une géogra- phique qui ne soit pas un refuge, une fuite
phie nouvelle, de la critique de la géographie devant les dangers du monde extérieur,
à une géographie critique », Publisud. physiques et surtout intellectuels. Il n'a cer-
tes pas pratiqué le regard lointain de l'eth-
nologue hautain qui se détourne de ce qui,
dans la société, vous incite à être "de mèche"
avec les acteurs dominants. Il a participé aux
Tous les numéros de La Somme et le Reste mouvements politiques et sociaux de son
sont consultables et téléchargeables temps pour autant (ce qui indique les limites
Aller à : http://www.espaces-marx.org/ de son engagement partisan) qu'ils lui per-
mettaient d'échapper à cet autre danger
Puis à Publications, commun à la philosophie, aux sciences hu-
Puis à La Somme et le Reste maines et aussi à l'idéologie politique, se
contenter d'une "démarche qui saisit un conte-
nu partiel, se limite à cet élément du réel, l'érige
nécessairement en un absolu". "Ainsi le nationa-

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No 7 – juin 2006

lisme devient l'ennemi des réalités nationales ; que ce retrait privait les sciences humaines
[...] le "totalitarisme" s'oppose à la réalisation de tout ce qu'elle avait apporté.
totale de l'homme" ("totalitarisme" mis entre A mesure que les sciences humaines,
guillemets par HL). Ainsi s'explique le souci chacune à leur manière, précisent leurs mé-
qui a présidé à sa démarche : ne pas se lais- thodes et circonscrivent, chacune pour son
ser enfermer sur un terrain préalablement compte, un terrain, il devient plus urgent
circonscrit. N'appréhender qu'un "contenu pour le philosophe d'inventer des idées et, si
formé" transforme en esprits bornés les phi- possible, de forger des concepts sur les
losophes ou les sociologues les plus ouverts grands courants, les forces qui transforment
; c'est pire encore dans l'action politique : "le le monde. Dans une perspective qui reste
contenu borné et transposé en forme devient op- finalement proche de celle de Kant, Henri
pressif et destructeur de sa propre réalité" (2). Lefebvre a étudié, comme philosophe et
Formaliser en assujettissant n'importe comme sociologue, l'émergence de la vie
quel donné à un même ensemble de règles quotidienne et de l'urbain à l'échelle mon-
opératoires et arrêter l'investigation dans le diale. Mais le philosophe du XXème siècle ne
monde extérieur lorsqu'on a appréhendé pouvait partager complètement l'optimisme
seulement un aspect des relations humaines teinté de providentialisme prudent de
reposent sur une même conception de la l'"Aufklärer". Pourtant, comme ce dernier, il
science : on croit que le monde extérieur, doit retrouver la source commune de ce qui
physique ou social, est soumis à un ordre resplendit et de ce qui accable, dans le
analogue à celui qui préside aux règles de monde de la marchandise par exemple, ou
fonctionnement de l'esprit humain (version opposer l'urbain et ses exigences à l'urba-
logico-mathématique (3)) ou, plus modeste- nisme pratiqué et à ses démissions.
ment mais de façon parfaitement dogmati- On peut expliquer ainsi une démarche
que, on assure, par exemple, que Marx a qui consiste à ne jamais s'arrêter sur une
fondé une science de l'histoire (mode de idée, sur un moment, constamment en mou-
production, formation sociale comme arti- vement, et qui ne peut éviter la dissociation
culation des modes de production, relations ou la dislocation qu'en recherchant dans
économiques comme dominantes -MPC- ou l'unité de la Praxis humaine "l'origine des dé-
seulement déterminantes en dernière ins- terminations inventées par les différentes scien-
tance). Dans les deux cas l'esprit humain ces, techniques et spécialisations de la
s'arroge le privilège de découvrir l'ordre du connaissance. L'homme réel et actif est donc le
monde : en fin de compte l'ordre et la lien des déterminismes". (4)
connexion des idées sont analogues à l'ordre
et la connexion des choses. Henri Lefebvre Science poiètique et création produc-
n'a jamais succombé à cette outrecuidance ni trice de l'art
à cette mégalomanie qui, de façon prékan-
La notion de Praxis humaine permet
tienne, croient surmonter la différence entre
de ne pas ériger en explication définitive les
l'objet réel et l'objet connu et finissent par
déterminations découvertes par les diverses
réduire, au besoin par la force, l'objet réel à
activités scientifiques transformées en "cau-
l'objet connu.
ses objectives des phénomènes"; sans pour
Comme Hegel, Marx, Sartre, Henri Le- autant succomber au danger inverse, refuser
febvre est de ces philosophes qui, ayant as- toute tentative d'explication ordonnée au
similé la critique kantienne, n'en tirent pas la nom de la pluralité des points de vue. Expli-
conclusion scientifique que, toute connais- citement Henri Lefebvre se pose en conti-
sance rigoureuse devant procéder selon les nuateur de Kant. En recourant au concept de
règles de constitution de l'objet des sciences Praxis, il entend rendre efficace la Critique
physiques, la philosophie devrait se limiter à qui était restée inopérante lorsqu'elle se
la théorie de la connaissance. Il ne partageait cantonnait à la Raison pure. Le chapitre III,
ni la présomption des uns ni l'humilité et la LE MARXISME COMME CONNAISSANCE
vénération des autres qui ont tellement res- CRITIQUE DE LA VIE QUOTIDIENNE, du
treint le champ de la philosophie au point premier tome INTRODUCTION (écrit en
1945) de la "Critique de la vie quotidienne" re-

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produit toute la fin d'une note de la préface colonies" encore dans la première moitié du
de la première édition (1781) de la "Critique XIXème siècle, au suffrage censitaire et au
de la raison pure" : "Notre siècle est le vrai siècle monopole masculin sur le droit de vote); pas
de la critique : rien ne doit y échapper ... " plus que l'activité la plus élevée et, partant,
réservée à une élite, n'est la contemplation.
Selon HL si la critique de Kant a
Ce renversement des hiérarchies tradition-
échoué, "c'est parce qu'il n'a pas atteint le fon-
nelles dans les types d'action s'accompagne
dement humain des aberrations spéculatives qu'il
de la différenciation entre la pratique sociale
visait". Il faut donc hisser la critique à la
qui crée des oeuvres et celle qui produit des
hauteur de l'homme: "une critique de
choses (9). Distinction qui ne désigne pas
l'homme". (5) Le terme paraîtrait bien géné-
deux catégories d'activités mais deux direc-
ral et bien indéterminé si pendant toute la
tions opposées, par exemple dans la produc-
période qui va de 1945 à 1975 le travail d'HL
tion de l'espace, Venise opposée aux Francs-
n'avait été de forger des catégories qui dési-
Moisins de Saint-Denis ou à l'ex Stalin Allee
gnent l'activité créatrice de l'homme, en par-
de l'ex Berlin-Est. La création des oeuvres
ticulier la "Praxis" et la "Poièsis". Elles ne
émerge de la production des choses mais ne
sont séparables qu'analytiquement puisque
la surplombe pas. Dans la terminologie de la
l'activité explicitement créatrice, productrice
philosophie traditionnelle on dirait qu'Henri
d’œuvres, qui recourt à l'imagination créa-
Lefebvre évite les images qui en séparant ce
trice productrice de symbolisme, se situe
qui est "élevé" et ce qui est "bas" risquent de
"dans la Praxis", ce dernier terme désignant
faire revenir frauduleusement les vieilles
l'activité proprement sociale, c'est-à-dire les
idées théologiques : selon un lieu commun
rapports entre les êtres humains. (6)
édifiant, l’œuvre d'art nous ferait accéder à
Il ne faut donc pas entendre praxis et un mode supérieur auquel les simples pro-
poièsis comme des catégories désignant ducteurs n'auraient pas accès. Au contraire ,
deux moments séparés mais comme des in- "l'espace social se produit et se reproduit en
dicateurs d'orientation de l'activité humaine. connexion avec les forces productives (et les rap-
La praxis se caractérise par le déploiement ports de production) [...]. Il n'y a aucune raison
de l'activité, le réel humain est "le lieu et de séparer l’œuvre d'art du produit jusqu'à poser
l'origine des concepts" (7); la praxis est activité la transcendance des oeuvres. S'il en est ainsi,
productive; et la philosophie, pour autant tout espoir n'est pas perdu de retrouver un mou-
qu'elle utilise des concepts, appartient à la vement dialectique tel que l’œuvre traverse le
praxis. Finalement la praxis recouvre le do- produit et que le produit n'engloutisse pas
maine des relations Économiques, sociales et l’œuvre dans la répétitif". (10)
politiques. Mais Henri Lefebvre affirme aus-
La création d’œuvres n'est pas l'activité
si que la poièsis est "au dessus de la praxis"
qui nous permet d'échapper aux contraintes
puisqu'elle se rapporte à l'activité humaine
économiques et sociales, aux conditions his-
pour autant qu'elle "approprie la nature"
toriques; l'invention de forme n'utilise pas la
(physis) autour de l'être humain et en lui (sa
matière (pâte du peintre, marbre du sculp-
propre nature, sensibilité et sensorialité, be-
teur, son du musicien) pour lui échapper,
soins et désirs, etc.). La poièsis est donc
pour accéder à un autre monde; elle révèle
créatrice d’œuvres". (8)
seulement la capacité d'échapper au répétitif
Ce texte est remarquable, d'abord de la production en série, de faire advenir au
parce qu'il reprend, tout en en bouleversant monde des objets inédits, inouïs, extraordi-
la hiérarchie, les notions aristotéliciennes. naires, dont la singularité est irréductible
Pour Lefebvre, contrairement aux concep- aux explications selon un "schéma causal".
tions philosophiques habituelles, l'activité la (11)
plus humaine n'est pas celle qui se fait entre
Le "sociologue" dans son oeuvre de
hommes, hommes adultes, libres, de sexe
1974 réalise une partie du programme es-
masculin, ni domestiques, ni esclaves, l'acti-
quissé par le philosophe de 1938: montrer,
vité politique, paradigme de la praxis aris-
tout en s'interdisant "de présenter un idéal
totélicienne (conception qui s'est prolongée
transcendant" que "chaque déterminisme est un
au fond jusqu'à une date très récente si l'on
produit: non pas une construction abstraite de
songe à la persistance de l'esclavage "aux

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l'intelligence pure, mais un produit de la praxis". minisme, c'est-à-dire le caractère nécessaire,


(12) Le sens commun suggère que nous " dé- inexorable (si nous n'intervenons pas) des
couvrons" les déterminations comme si elles effets que les causes ne peuvent pas ne pas
existaient avant nous, de toute éternité, produire, ne peut être attribué à "l'indéfinie
comme un ordre naturel qui s'imposerait aux réalité de la nature" mais en est "soustrait par
choses: le sens commun rationaliste est pro- une opération pratique". (14)
fondément marqué par la science du Le rapprochement entre l'activité ar-
XVIIème siècle qui voyait dans les lois ma- tistique et l'activité scientifique nous protège
thématiques la volonté de Dieu inscrite dans de toute interprétation utilitariste ou prag-
le mouvement ordonné de l'univers. Le mar- matiste de l'activité scientifique ainsi conçue:
xisme, dans la perspective de Lefebvre, pro- pas plus qu'une oeuvre produite délibéré-
cure les outils conceptuels pour éviter de ment, créée ou à tout le moins signée, par
transposer dans la prétendue infrastructure des individus, ou bien création lente, issue
économique la sujétion à une réalité à la- des pratiques individuelles et collectives
quelle, à moins de l'éradiquer, nous devons comme la ville, la production scientifique ne
nous soumettre: d'où l'oscillation du mar- devrait se réduire aux retombées valorisan-
xisme ordinaire entre un réalisme amer, ré- tes de la recherche (pour s'exprimer en jar-
signé et finalement complaisant jusqu'à la gon CNRS).
fascination devant la société bourgeoise et,
inversement, une perception quasiment Rencontre de Sartre et Lefebvre: dialec-
hallucinatoire du rapport de forces selon le- tique critique et singularité
quel le capitalisme est en train de succomber,
En cela proche de Sartre, son contem-
incapable de résoudre ses propres contra-
porain, sur lequel il a écrit et qui a écrit sur
dictions, poussé vers la tombe par l'avant-
lui, Henri Lefebvre tente de tirer les consé-
garde de la classe ouvrière qu'il exploite. Le
quences philosophiques d'un athéisme radi-
marxisme vulgaire - qui trouve sa caution
cal qui refuse de remplacer l'espérance en la
dans certains écrits de Marx lui-même - at-
vie éternelle par la croyance en la science ou
tribue à la nature sociale une capacité pro-
encore en un sens de l'histoire qui amènerait
ductive et destructive analogue à celle de la
la résolution définitive des contradictions
nature animale: le capitalisme produit lui-
sociales caractéristiques de la "préhistoire" et
même les forces qui le remplaceront et le
l'advenue d'une "histoire" enfin consciente
pousseront dans la tombe. Devenu incarna-
(15). Dans une perspective nietzschéenne,
tion de "la puissance sociale générale" le ca-
Lefebvre dénonce toute pratique philosophi-
pital s'oppose au "pouvoir privé du
que et politique qui ignore la capacité d'agir
capitaliste individuel". Cet antagonisme im-
des hommes, sauf s'ils s'en remettent à des
plique "la dissolution de ce rapport en même
spécialistes autoproclamés de la lutte des
temps que l'enfantement de conditions générales
classes et de l'émancipation des peuples. Ces
en vue d'une production communautaire sociale.
spécialistes de la libération et de l'émancipa-
Cet enfantement est inscrit dans le développe-
tion ne se préoccupent pas de ce qui pour
ment des forces productives au sein du système
nous fait problème et devrait "s'élever au
capitaliste et dans la manière dont cette évolution
concept", la relation entre le temps indivi-
s'accomplit". (13)
duel et le temps collectif (16).
Au contraire, en s'interdisant d'attri-
Cette formule implique un boulever-
buer à la réalité elle-même les schémas d'en-
sement de notre appréhension progressiste
chaînement des causes et des effets que nous
de la temporalité historique qui nous incite
inventons pour la comprendre, Henri Lefeb-
à nous projeter dans un avenir plus ou
vre rapproche la connaissance des sciences et
moins lointain où les temporalité indivi-
l'activité artistique, non en modelant celle-ci
duelles convergent pour aboutir à la cons-
sur celle-là, mais, à l'inverse, en affaiblissant
truction d'une cité nouvelle. Le présupposé
la spécificité des sciences de la nature par
d'une telle conception est que l'"humanité",
rapport aux autres activités humaines: "Ce
et chacun de nous en tant que nous lui ap-
qui est vrai de tout produit est également vrai de
partenons, seront plus mûrs dans l'avenir
tout déterminisme: il est une création - ce qui ne
que dans le passé. Or, rétorque Lefebvre,
signifie pas une création arbitraire". Le déter-

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cette idée d'achèvement est pernicieuse. déférente devant les puissances scientifiques,
Inutile de jouer sur les mots: il ne peut y politiques, religieuses) la création de
avoir de fin de l'histoire (même si, pour ré- concepts qui apportent une meilleure com-
pondre verbalement à l'objection, on décide préhension des expériences de la vie quoti-
d'appeler "préhistoire" l'histoire antérieure à dienne, des singularités biographiques, des
l'avènement de la société sans classe). Le re- expériences vécues individuellement et qui
cours à l'histoire comme deux ex machina de renvoient en même temps à des réalités col-
toutes les souffrances dans les relations hu- lectives comme celles du symbolisme. La
maines n'est, comme l'avait montré Nietz- première recommandation de la "méfiance
sche, que le refuge du besoin religieux de philosophique" est de ne pas confondre la
croire à une réconciliation de l'Homme avec notion qui nous vient à l'esprit parce qu'elle
lui-même par un progrès global qui serait à est d'usage simple et courant, par exemple
la fois celui de la science, de la technique et "la population", ou parce qu'elle a été serinée
de la raison dont le triomphe amènerait le par l'étiquetage habituel des idéologues qui
bonheur sur terre. (17) Lefebvre se réfère qualifient une oeuvre littéraire d'"idéaliste",
ainsi à Nietzsche pour nous mettre en garde et la réalité concrète. Pour la pensée,
contre toute confusion entre une approche comme y insistait Marx, le concept est
religieuse et une pensée philosophique qui "concret parce qu'il est la synthèse de multiples
ne peut procéder que par concepts: "Seul le déterminations". (22)
concept a la dignité du connaître". (18) L'abstraction n'est qu'un moment dans
Je puis témoigner que dans toute dis- la formation des concepts parce que ceux-ci
cussion philosophique, Henri Lefebvre en ne prennent de sens et ne peuvent donc être
venait à interroger son interlocuteur qui lui inventés que s'ils forment entre eux un fais-
rapportait des "faits", des lectures ou lui ra- ceau ou un réseau. Par exemple la dialecti-
contait des anecdotes en lui posant la ques- que a été complètement discréditée - alors
tion abrupte: où est le concept? En cela aussi qu'elle est pourtant un concept indispensa-
il ne faisait que suivre l'enseignement de ble en histoire et en anthropologie parce
Nietzsche: "Les philosophes ne doivent plus se qu'elle a été ramenée à une simple mécani-
contenter d'accepter les concepts qu'on leur que : les contradictions entre les classes sont
donne pour seulement les nettoyer et les faire re- résolues par une synthèse, une unité à un
luire, mais il faut qu'ils commencent par les fa- niveau supérieur. Cette scolastique n'était
briquer, les créer, les poser et persuader les pas innocente puisqu'elle a justifié n'importe
hommes d'y recourir". (19) quelle violence arbitraire; les contradictions
ne sont-elles pas plus aiguës juste avant le
C'est grâce à la pratique de cette "mé-
moment de leur résolution?
fiance philosophique" qui ne recourt à l'abs-
traction dans la formation des concepts que Pour échapper à cette routine où l'ar-
pour forger les réseaux de relations qui don- bitraire de l'État veut faire croire qu'il est le
nent une appréhension plus précise et plus mouvement de la négativité, Sartre oppose la
riche des événements singuliers du monde, dialectique critique à la dialectique dogma-
que Lefebvre a pu proposer une méthode tique. La dialectique critique part de la
d'articulation des complexités horizontales et praxis individuelle que Lefebvre aborde
verticales (par exemple dans un article de d'une autre manière: "L’œuvre [à la diffé-
1953 pour expliquer la réalité paysanne rence du produit] à quelque chose irremplaçable
d'alors (20)). Dans la "Critique de la raison et d'unique". (23) Dans la formation des
dialectique" Sartre a insisté sur l'importance concepts l'abstraction n'est pas un but mais
que cette méthode "avec sa phase de descrip- un instrument pour analyser ce qui se donne
tion phénoménologique et son double mouvement de prime abord dans la confusion ou encore
de régression puis de progrès" a eue sur lui. (21) comme un enchevêtrement d'abord perçu
comme inextricable; les relations mises en
Lefebvre et Sartre s'accordent pour lumière par l'analyse ne procurent une
exiger des philosophes et des anthropolo- connaissance utilisable dans une approche
gues (pour autant que ceux-ci auront com- anthropologique que si elles nous permet-
pris l'apport d'une philosophie moins tent de mieux comprendre une réalité singu-

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lière, la commune de Paris, la vallée de verte capitale que l'individu est comme
Campan ou cet espace de terre et d'eau, avec "homme du besoin", "un être matériel" qui ne
ses industries, ses constructions militaires, peut trouver son être qu'en dehors de lui; de
ses inventions, où l'Europe occidentale "a même que dans "L'être et le néant" "la cons-
déployé ses puissances contradictoires, destruc- cience n'est que d'être [en]dehors [d'elle-même]".
trices et créatrices". (24) L'observateur informé (30)
qui est aussi un promeneur à l'imagination
vagabonde, précise et inventive tout à la fois,
Lefebvre contre l'antinaturalisme radi-
aime ces hauteurs qui, comme celles qui sé- cal de Sartre
parent le Béarn du pays basque, donnent La dialectique ne peut être irrécusable
une vue panoramique sur des paysages dif- que si on la découvre dans l'expérience pre-
férenciés non seulement par le sol mais aus- mière d'une pratique qui est une donnée
si par leur Histoire propre. immédiate de la conscience ou, plus exacte-
Le philosophe anthropologue (Sartre) ment, d'une pratique qui ne peut pas ne pas
tout autant que le métaphilosophe qui ras- être consciente; c'est ici que la notion de né-
semble "des résidus déposés par les systèmes cessité prend sens, en dehors de la causalité:
qui s'acharnent sans y parvenir à se consti- comme expérience première.
tuer en totalité, à se "mondialiser", ne recourt La phénoménologie révèle ainsi que, si
pas au concept pour se contenter de généra- on décrit l'expérience quotidienne, immé-
lités mais comme un moyen pour en sortir diate et irréfléchie, la conscience éclate vers
(25). Le concept philosophique a l'ambition le monde: "Nous sommes à chaque instant lan-
de faire échapper l'anthropologie aux no- cés dans le monde et engagés". (31) Pourtant on
tions vagues ou importées trop facilement de rencontre une difficulté si on déduit de
l'économie. "toute conscience est conscience de quelque
Contre la plupart de leurs contempo- chose" sa réciproque. Le monde extérieur ne
rains, Lefebvre et Sartre ont opposé à la fas- pourrait alors être conçu et vécu que comme
cination de la logique mathématique corrélât de la conscience, d'abord irréfléchie,
(structuralisme), au fatalisme (sous couvert que j'en aurais.
de déterminisme), au cantonnement de l'af- En contrepartie de cette dialectique,
fectivité individuelle dans le discours que l'extériorité, corrélât de cette conscience,
tient sur elle la psychanalyse et surtout à la perd toute autonomie par rapport au besoin:
totale incompréhension du rôle de la dialec- il "dévoile l'environnement matériel, à l'infini,
tique dans la pensée critique (sous prétexte comme champ total des possibilités d'asservisse-
qu'elle avait été l'instrument des justifica- ment". (32) La définition de la conscience et
tions politiques staliniennes), une oeuvre de la praxis individuelle interdit non seule-
philosophique et anthropologique considé- ment l'autonomie d'un sujet mais aussi une
rable où "les questions relatives à l'individu" expérience de la nature où elle se présente-
occupent une place centrale. (26) rait autrement que comme contrainte puis-
Malgré le ton quelque peu réticent des qu'elle est l'objet d'affrontement de l'homme;
pages que la "Métaphilosophie" accorde à la celui-ci doit se faire système mécanique pour
"Critique de la Raison dialectique" (27), Lefeb- la soumettre. La nature n'est saisie que
vre souscrit sans réserves au programme de comme force; dans le cas le plus favorable,
Sartre et il reprend à son compte le constat force d'inertie; et, en fin de compte on la re-
de carence: "Entre le niveau de la vie indivi- trouvera comme force dangereuse lorsqu'elle
duelle et la totalité de la praxis, entre le vécu et se retournera contre les hommes qui ont
l'histoire, la pensée marxiste a laissé un abîme voulu s'en servir (33). Pour Sartre la richesse
que J-P. Sartre veut combler en restituant les de la nature n'apparaît que comme une
médiations (notamment les groupes intermédiai- virtualité dont la réalisation dépend de l'ef-
res). (28) fort conquérant de chaque homme. Non
point que l'homme puisse se passer des for-
Encore faut-il distinguer entre la "fausse in- ces de la nature. Mais, comme la colombe de
dividualité" qui envisage le Moi comme un Kant qui croyait pouvoir voler toujours plus
"petit Dieu qui m'habiterait" (29) et celle que haut dans le ciel sans savoir que l'air est in-
découvre "l'expérience dialectique", "décou-

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dispensable pour planer, l'homme de la core en termes de systématisation philosophique".


praxis individuelle ignore les éléments de la (35)
nature qui le font vivre. La violence de la Henri Lefebvre reproche à Sartre une
nature se retournera contre les paysans qui attitude qui ignore que les relations entre les
ne l'ont pas ménagée et l'alternance des sé- hommes et la nature ne sont pas seulement
cheresses ou des inondations dévastera les d'affrontement: les arbres que l'homme
campagnes. En ne voyant dans la praxis in- "cultive" donneront des fruits plus juteux; ils
dividuelle que l'instrumentalisation de la sont oeuvre humaine tout aussi bien que "les
réalité matérielle, Sartre ne peut rencontrer actes poétiques qui ont fondé la cité". Pour
la nature que dans sa violence meurtrière. Sartre au contraire, l'arbre n'est que du bois
La contradiction indépassable et in- que l'on abat, scie, façonne et "la ville n'est
surmontable est inhérente à la praxis: elle que le cadre inerte dans lequel se produisent, lors
tend à dévitaliser les forces naturelles, à les de conjonctures favorables, des effervescences,
rendre inertes, c'est-à-dire à détruire l'orga- émeutes, révolutions". (36)
nisation inhérente à la vie. L'eau qui se dé- Antinaturaliste, non parce qu'il nie
chaîne sur un sol dont les arbres ont été l'existence de la nature mais parce qu'il re-
abattus et les forêts détruites, est autrement fuse tout englobement de la liberté humaine
plus redoutable que celle des ruissellements dans une nature qui en limiterait les condi-
retenus par les herbes, les branchages, les tions d'exercice - cette limitation n'apparaît,
sols spongieux; les inondations détruisent les comme on l'a vu, que dans ses effets catas-
communautés humaines. Par la conjugaison trophiques, comme fatalité - Sartre, pourtant
d'une prédisposition de la matière (disposi- créateur s'il en fût, ne considère pas la nature
tion géologique et hydrographique) et d'une autrement que la matière, comme contin-
praxis humaine devenue fatalité, absorbée gence, comme un donné que la liberté
par l'inertie, "le travailleur devient sa propre s'exerce à nier en se faisant choix.
fatalité matérielle; il produit les inondations qui
le ruinent". (34) Dans cet exemple tiré de Quand, au jardin public, Roquentin a
l'histoire de la Chine, la nature n'est consi- la révélation qu'il a à être un être au milieu
dérée que comme objet passif du travail hu- du monde, expérience de la facticité comme
main ou comme force aveugle, destructrice. surgissement du désir sexuel, corrélative de
Tout se passe comme si les hommes - dont le la perception des plantes et des arbres, il
paysan chinois est le paradigme - n'étaient perçoit d'emblée toute existence comme
libres que pour s'activer sans aucune consi- inexplicable et injustifiable. "L'homme est une
dération de leur environnement, comme des passion inutile". L'efflorescence la plus in-
êtres bornés et imprévoyants. Mais alors, à tense, la plus forte, la plus vive ne peut être
quoi bon l'affirmation de la liberté si elle ne que la manifestation la plus évidente de l'ab-
peut se manifester que comme fatalité, vio- sence de toute raison d'être de l'existence.
lence destructrice non seulement contre au- Devant cette absence de toute consistance du
trui mais contre soi-même, toujours mort en monde, la liberté qui "s'intériorise comme né-
sursis, sinon victime? gation interne du donné" se manifeste d'em-
blée comme violence irrépressible qui,
Or, comme on sait, les sociétés humai- comme on l'a vu, se retourne contre ceux qui
nes ont souvent ménagé la nature; ainsi de l'ont exercée: la violence est inhérente à un
certaines sociétés indiennes par exemple être au milieu du monde dont "la liberté a à
(même si c'est douteux pour les grands em- être sous forme de n'être pas (c'est-à-dire de la
pires du Mexique précolombien). Finalement néantisation" (37).
la conception sartrienne prend pour une
constante anthropologique l'idée que Des- Tel est le prix à payer pour le radical
cartes se faisait de la nature: il faut "s'en ren- antinaturalisme de Sartre. En cela il néglige
dre maître et possesseur". On comprend alors un apport fondamental de l'analyse de Marx
le jugement d'Henri Lefebvre: "J-P. Sartre en pour lequel, dans toute production qui n'est
vient à rayer l'existence de la nature purement et pas soumise aux rapports de production ca-
simplement. Elle n'a pas de place dans sa philo- pitaliste, le sujet qui travaille est "individu
sophie". L'erreur de Sartre est de penser "en- naturel, existence naturelle"; la nature lui ap-
paraît "comme terre, comme un corps inorgani-

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No 7 – juin 2006

que" et Marx ajoute un peu plus loin que classiques de la matière comme hasard :
"comme la terre dans les rapports d'esclavage et Clément Rosset (40) ou comme esprit ins-
de servage [...] le travail lui-même, tant sous la tantané (Leibniz), un matérialisme qui
forme de l'esclave que du serf, est placé au rang prenne comme point de départ l'hétérogé-
des autres êtres naturels en tant que condition néité des organismes et la singularité des in-
inorganique de la production, à coté du bétail ou dividus qui se révèlent dans le symbolisme
comme appendice de la terre". Si donc, chez et s'expriment dans leurs créations; mais
Marx, en cela diffèrent de ses prédécesseurs, sans aucune justification transcendante: une
on ne peut parler de production naturelle, il activité poiètiques individuelle et collective
n'en reste pas moins que pour lui c'est seu- qui ne trouve sa raison d'être que dans sa
lement dans "le rapport du travail salarié et du propre réalisation; non pas "une passion
capital" qu'est devenue totale la "séparation inutile" mais une activité qui ne serve au-
entre les conditions inorganiques de cette exis- cune cause: Nietzsche avec Marx ou, si l'on
tence humaine et cette existence active". (38) préfère, contre ce qu'il y a d'édifiant chez
C'est donc prendre le point de vue capitaliste Marx.
que dissocier la praxis humaine de son envi-
ronnement indispensable et naturel; d'autant Notes
plus que l'exploitation du travail humain
1. Henri LEFEBVRE, "Le matérialisme dia-
repose sur la réduction d'un travail intelli-
lectique", Paris, PUF, 3ème édition revue,
gent, capable de s'assigner un but, d'être di-
1949. La première édition chez Alcan, est
rigé par des objectifs, à son caractère
datée de 1939, mais le dépôt légal est du
purement animal. Or, comme cette réduction
2ème trimestre 1940.
est impossible mais que la classe dirigeante
peut faire comme s'il en était ainsi, s'en per- 2. LEFEBVRE, op. cit., pp. 152 et 153.
suader et en persuader les autres, le travail 3. Cf. par exemple Claude LEVI-STRAUSS,
asservi ou salarié produit une survaleur qui "Anthropologie structurale I", Paris, Plon,
sera confisquée par elle. 1958, p. 345.
Un matérialisme de l'hétérogène 4. LEFEBVRE, "Le matérialisme dialectique",
p. 129.
Henri Lefebvre avait profondément 5. "Une critique de l'homme", souligné par
conscience que l'idée de nature était un HL. Henri LEFEBVRE, "Critique de la quoti-
thème fondamental d'une réflexion qui dis- dienne, I, Introduction", L'Arche éditeur Pa-
tingue les concepts de production et de ris, 2ème édition, 1958, p. 151. Le texte cité
création pour mieux faire comprendre leur de KANT, "Critique de la raison pure", tra-
nécessaire association dans la pratique, du duction Barni ARCHAMBAUT, Paris,
moins si, par exemple, l'on ne veut pas pro- Flammarion, 1944, p. 11.
duire un espace morne, terne qui ne peut 6. Henri LEFEBVRE, "Métaphilosophie", Pa-
susciter que des envies de destruction. A cet ris, Les Éditions de Minuit, 1965, pp. 71 et 72.
égard Lefebvre prolonge la réflexion de Cf Pierre LANTZ, "La poièsis de la Praxis:
Marx sur la différence entre le travail du Henri LEFEBVRE", "L'Homme et la société",
plus mauvais architecte et celui de l'abeille No 104, 1992/2, pp. 111-120.
qui secrète ses alvéoles: le résultat auquel
aboutit le procès de travail était déjà au 7. "Métaphilosophie", p. 13.
commencement dans l'imagination du tra- 8. Ib., pp. 71 et 14.
vailleur, existait déjà en idée. Le caractère 9. Henri LEFEBVRE, "La production de l'es-
finalisé du travail humain rend possible la pace", Paris, Éditions Anthropos, 1974, p.86.
création d’œuvres. (39) Or toute activité 10. "La production de l'espace", p. 93.
poursuivant une fin suppose un commen- 11. Ibidem.
cement de maîtrise de la durée, de mémoire,
12. "Le matérialisme dialectique", p. 147.
de subjectivité, à condition qu'on n'entende
pas par là une intériorité, une identité, un 13. Karl MARX, "Le capital, livre III", troi-
sujet moral ou collectif. La difficulté est alors sième section, "Oeuvres" Pléiade, Paris, Gal-
d'inventer un matérialisme qui ne succombe limard, 1968, tome II, p.1044.
pas aux contradictions des définitions trop

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14. LEFEBVRE, "Le matérialisme dialecti- 35. LEFEBVRE, "Métaphilosophie", p.83.


que", pp. 119 et 119-120. 36. Ibidem, p.85.
15. Cf. Pierre LANTZ, "La fin et l'Histoire: 37. Jean-Paul SARTRE, "La nausée", Paris,
Nietzsche et Lefebvre", "Futur antérieur", No Gallimard, 1938, pp.179 et suivantes; "L'être
18, 1993/4, Paris, L'Harmattan. et le néant", p.567.
16. Henri LEFEBVRE, "La fin de l'histoire", 38. Karl MARX, "Manuscrits de 1857-1858
Paris, Les Éditions de Minuit, 1970, p.121. ("Grundrisse")", Paris, Edition sociales, 1980,
17. Cf. Pierre LANTZ, article cité, p.22. tome I, pp.425-426. Voir aussi Pierre LANTZ,
18. Henri LEFEBVRE, "Critique de la vie "Valeur et richesse", Paris, Éditions Anthro-
quotidienne, II, Fondements d'une sociologie pos, 1977, à partir de la page 379.
de la quotidienneté", l'Arche Éditeur Paris, 39. Karl MARX, "Le capital, livre I", traduc-
1961, p.181. tion Jean-Pierre LEFEBVRE, Paris, PUF,
19. NIETZSCHE, "Posthumes 1884-1885, 1993, 3ème section, chapitre V, p.200.
œuvres philosophiques IX, Gallimard", p. 40. Par exemple, Clément ROSSET, "L'anti-
215-216 (sur "l'art de la méfiance"), cité par nature", Paris, PUF,1973.
Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI,
"Qu'est-ce que la philosophie? ",Paris, Les
Éditions de Minuit, 1991, p.11.
20. Henri LEFEBVRE, "Perspectives de so-
ciologie rurale", Cahiers Internationaux de
sociologie, 1953.
21. Jean-Paul SARTRE, "Critique de la raison
dialectique", Paris, Gallimard, 1960, p.41-2
note 1.
Sommaire du No 4
22. Karl MARX, "Introduction à la critique de
- Alessandra Dell’Ara : Henri Lefebvre – La vie quoti-
l'économie politique" (1957) in "Contribution dienne, « mère-terre » de la Société moderne
à la critique de l'économie politique", Paris, -

Éditions Sociales, 1957, p. 164; SARTRE, -Alessandra Dall’Ara : L’existentialisme et le mar-


xisme – Les parcours divers de Jean-Paul Sartre et
texte cité, p.41 et MARX, ibidem, p.165. Henri Lefebvre
23. LEFEBVRE, "La production de l'espace",
- Alessandra Dall’Ara : table des matières de la thèse
p.85.
24. Ibidem, p.319. Sommaire du No 3
25. SARTRE, "Critique de la raison dialecti- - A.L. Damiani, O.C de Carvalho Lima Seabra : Une
que", la fin de la note p.42 et Henri LEFEB- pensée métaphilosophique sur la révolution urbaine
VRE, "Métaphilosophie", p.311. - A.F. Alessandri Carlos : Les défis à la construction de
26. "Métaphilosophie", p.79. la problématique urbaine
27. "Métaphilosophie", pp.77 à 90. - J. Hajime Oseki : L’unique et l’homogène dans la
production de l’espace
28. Ibidem, p.79.
29. Jean-Paul SARTRE, "Critique de la raison
dialectique", p.43 et "L'être et le néant", Paris,
Gallimard, 6ème édition, 1943, p.80.
30. "Critique de la raison dialectique", pp. Tous les numéros de La Somme et le Reste
165-166. Cf. Michel KAIL, "La conscience sont consultables et téléchargeables
n'est pas sujet: pour un matérialisme au- Aller à : http://www.espaces-marx.org/
thentique", "Revue philosophique", No
3/1996,p.349. Puis à Publications,
31. SARTRE, "L'être et le néant", p.75. Puis à La Somme et le Reste
32. "Critique de la raison dialectique", p.167.
33. Ibidem, p.233.
34. Ibidem, p.231,233 et 234.

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No 7 – juin 2006

Courrier reçu De bénéficiaires du Secours Populaire,


Je connais la revue par Pierre Assante, elles sont devenues aujourd’hui, responsables
je vous en félicite et vous encourage. La pen- de l’Association, portent le quartier à bout de
sée de Lefebvre, je mets en œuvre et en actes bras.
dans ce livre. C’est la vie quotidienne de la Ce n’était pas le but avoué, pourtant,
Cité de la Savine à Marseille, la cité où l’on chaque Mardi durant deux ans, je montais les
vit, où l’on meurt, où l’on aime. étages du bâtiment E3, je savais le réel, je le
Jacques Broda vivais, le sentais. Je pressentais déjà
l’émancipation par l’écriture.
*
L’Eclipse
C’est fait. Je sais que rien n’est jamais ac-
Paroles et écrits de femmes et d’hommes quis à l’homme, ni sa force, je sais l’Eclipse,
du quartier de la Savine pour l’avoir vécu tant et tant de fois. Je sais
Avec la participation du sociologue Jacques Broda aussi que le retour à la vie se fait par
Éditions « Le temps des cerises » l’écriture. Fraternelle.
Parfois, souvent, les lecteurs du livres

L ’Eclipse n’est pas un livre comme


les autres. À l’intersection de la so-
ciologie, de la poésie, de la politique, il est
sont choqué, voire agacés par le style
d’écriture. On ne sait pas qui parle ! C’est
trop métaphorique, voire allégorique.
une caisse de résonance des savoirs et des Je revendique le mélange des voix, le
vécus populaires. Résolument anti-populiste, métissage des dires, ce qui importe ici, c’est
il fait du travail d’écritures un travail de pen- ce qui est dit, et non qui le dit. Là aussi, ici
sée. encore je fais rupture. La parole donnée est
Son originalité c’est l’acharnement à un pré-texte à la parole écrite qui est elle est
ne jamais céder sur le mot, la phrase, un condensé, un précipité, une reprise du
l’expression, la métaphore. Le réel social, le sens dans la direction. Les locuteurs ne sont
réel de la langue sont creusés simultanément, pas ex-propriés, tout au contraire
le sociologue ici se fait passeur. l’appropriation du sens se fait dans la tra-
S’émancipant des catégories de pensée duction universelle du dit. Univers-cité.
dominantes, réifiantes : l’exclusion, les jeunes Cette démarche, je l’impulse depuis
issus de …, l’identité, le livre est un lieu vingt ans, attentif, fidèle, interprète du sens
d’émancipation. Il produit un concept, une donné. Chaque page, chaque ligne de
catégorie de pensée majeure : la désexclu- l’Eclipse a été lue, relue, re-re-lue par chaque
sion. auteur. Tout ce qui a signé la trahison,
Il invite à réfléchir, agir, intervenir l’impudeur, l’indélicatesse a été effacé. Il peut
dans le monde symbolique, il crée le symbo- en rester des éclats. A la fin du livre figurent
lique, il est symbolique d’une démarche de les récits des auteurs.
co-écriture absolument inédite. C’est le Chœur de la Savine. Un cri à plu-
Les témoignages n’illustrent pas, ne sieurs voix. Le sociologue est à la fois inter-
décrivent pas le réel, ils en sont l’expression. prète, auteur-compositeur, passeur. Il file la
Ils parlent d’eux-mêmes parce qu’ils métaphore, invente une nouvelle langue pour
s’écrivent. Ici, l’Eclipse fait rupture avec énoncer toute l’épaisseur du social aux carre-
l’écriture sociale, sociologique, voire politi- fours des langues.
que : elle ne dit pas, elle n’illustre pas, elle L’Eclipse est le troisième livre, d’une
est. série inaugurée il y a quinze à Martigues, elle
se prolonge aujourd’hui à Marseille-
*
quartiers-nords.
Tout change. Les témoins deviennent
auteurs, de leurs récits et à terme acteurs.
Tous les numéros de La Somme et le Reste
La plus grande réussite du livre c’est d’avoir
sont consultables et téléchargeables
participé à un déplacement des femmes, dans
l’espace de la cité, elles ont conquis un droit Aller à : http://www.espaces-marx.org/
de cité, irréversible. Puis à Publications,
Puis à La Somme et le Reste

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