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No 8– novembre 2006

Études lefebvriennes - Réseau mondial

LEFEBVRE UTILE
Henri Lefebvre n’est pas seulement un objet d’études académiques, il est encore - et pour longtemps –
d’une utilité pratique dans/pour notre vie quotidienne. C’est ce que veulent montrer les auteurs de ce numé-
ro.
Un communisme du 21e siècle ? Thème gênant, voire provocateur, qui n’est pas de moi. Le commu-
nisme ? Certains l’assurent mort, d’autres le voudrait inchangé et absolument identique à celui du 20e. L’objet
de l’article en question est de dire qu’il faut faire retour à celui du 19e, celui de Marx, et l’actualiser. Par exem-
ple, s’agissant de projet de société et de Révolution, en remplaçant la catégorie « prolétaire » par celle de
« citoyen ». Peut-être cet article aura-t-il une suite, collective ? Si les lecteurs le veulent. Peut-être pas ?
Alain Anselin, dans son Carnet de bal, est apparemment très loin des thèmes lefebvriens. Faux. Quoi
de plus continuateur d’Henri Lefebvre que la fête, le bal ? Même dits en termes savants. « La disparition de la
danse comme forme culturelle authentique du sacré (…) finit peut-être par nourrir en dernière instance le préjugé des
sociétés occidentales sur des cultures accordant tant de place à la danse… ». Là encore, Alain Anselin fait œuvre
créatrice dans la continuation d’un Lefebvre toujours actuel.
William Rolle traite de la question urbaine en Martinique. Il relate le déplacement d’habitants d’un
quartier du Lamentin – Vieux-Pont (cloaque urbain et espace géographique d’exclusion) – vers un autre
quartier : Bois-d’Inde. Un constat s’impose : ce déplacement qui se voulait réhabilitation urbaine, et l’ensemble
des paramètres révélés, fait de cette population déplacée des immigrés dans leur propre ville. Adieu Texaco,
est là aussi, un article qui continue les analyses d’Henri Lefebvre sur la production de l’espace.
Armand Ajzenberg

Sommaire
- Armand Ajzenberg :
Vers un communisme du 21e siècle 1
Revue éditée avec le soutien d’Espaces Marx
- Alain Anselin : L’histoire à inventer 1 Diffusée par courrier électronique
Tél. : 01 60 02 16 38
- Alain Anselin : Carnet de bal 10 E mail : Pensee lefebvre@aol.com
Site Internet : http://www.espaces-marx.org/
- William Rolle : Adieu Texaco 14
Aller à Publications, puis à La Somme et le Reste

Animateur de la revue : Armand Ajzenberg


Rédacteurs(trices) – correspondants(antes) :
Ajzenberg Armand (F), Andrade Margarita Maria de (Brésil), Anselin Alain (Martinique), Beaurain Nicole (F), Be-
nyounes Bellagnesch (F), Bihr Alain (F), Carlos Ana Fani Alessandri (Brésil), Damiani Amélia Luisa (Brésil), De-
visme Laurent (F), Gromark Sten (Suède), Guigou Jacques (F), Hess Rémi (F), Joly Robert (F), Kofman Éléonore
(Royaume Uni), Labica Georges (F), Lantz Pierre (F), Lenaerts Johny (Belgique), Lufti Eulina Pacheco (Brésil), Ma-
gniadas Jean (F), Martins José de Souza (Brésil), Matamoros Fernando (Mex.), Montferran Jean-Paul (F), Müller-
Schöll Ulrich (Allemagne), Nasser Ana Cristina (Brésil), Öhlund Jacques (Suède), Oseki J.H. (Brésil), Péaud Jean (F),
Querrien Anne (F), Rafatdjou Makan (F), Sangla Sylvain (F), Seabra Odette Carvalho de Lima (Brésil), Spire Arnaud
(F), Sposito Marilia Pontes (Brésil), Tosel André (F).
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No 8– novembre 2006

Armand Ajzenberg Alain Anselin

Vers un communisme du 21e siècle


La méthode et la théorie H enri Lefebvre ? Je l'avais rencontré
longuement chez Serge Jonas en
juillet 1977 à Méjannes près d'Alès. J'ai gardé
A vec la chute du Mur de Berlin, le
communisme serait mort. Non,
c’est un certain capitalisme, celui d’État des
un grand souvenir de ces moments très
conviviaux, très « carbet » et très arbre à «
pays de l’Est de l’Europe, qui n’ayant plus palabre » (sic), où Serge et Henri avaient en-
rien à offrir à ses peuples, a implosé. La seigné à mon fils, alors âgé de 7 ans, une belle
collection de jurons dans toutes les langues
meilleure illustration contemporaine de ce
qu'ils connaissaient... lui donnant une impé-
capitalisme d’État subsistant encore est la
Chine. Là où il a disparu, il a été remplacé rissable image vivante de la philosophie.
Il ne devait hélas jamais plus retrouver
par celui existant dans les pays dits occiden-
pareille expression de l'art de penser chez
taux : le capitalisme des firmes transnationa-
ceux qui l'enseignent otages de carcans sco-
les, pas plus humain et ayant de moins en
moins à offrir, lui aussi, à ses populations. Le laires sinistres/allègres (rayer la mention
communisme a donc un avenir. inutile) - sauf le jour où son prof de termi-
nale, par ailleurs l'un de nos meilleurs chan-
Il faut rappeler que le communisme ne
teurs de bèlè, décida d'enseigner Marx et
relève pas de modes passagères. C’est un
courant de pensée qui poursuit son errance à Fanon en s'accompagnant au tambour, ce qui
la manière d’une vieille taupe, pas si aveugle impliquait que la classe fasse les chœurs - les
qu’on veut bien le prétendre. L’idée commu- répondè.
niste existait déjà chez Platon (La République) ; L'Histoire à inventer1
elle s’est poursuivie à la Renaissance avec
Thomas Morus (Utopie) et Campanella (La
Cité du soleil) ; elle a continué avec Graccus C inq siècles ont passé depuis le cy-
clone Christophe qui ravagea tout
l’Amérique à partir de 1492. Colbert recons-
Babeuf (1760-1797) qui prônait une Républi-
que des égaux ; elle a eu enfin un retentisse- truisit bien les îles sous le vent – mais son
ment immense avec Marx et Engels. Le Plan Marshal avait des odeurs de crime
défaut majeur de ces excavations de la vieille contre l’humanité, de génocide des uns, amé-
taupe est de n’être pas conforme à l’image et ricains, de traite et d’esclavage des autres,
aux intérêts des « révolutions conservatrices » africains.
ou « sociales libérales » d’hier et Aujourd’hui, les villages caraïbes et les
d’aujourd’hui. Le communisme a donc un plantations ont laissé la place aux zones in-
avenir, tant qu’il y aura des hommes. Le dustrielles, aux grandes surfaces, aux auto-
communisme, comme courant de pensée, routes. Nous voilà devenus pays
n’est bien sur pas l’apanage de celles et ceux d'entreprises qui prolongeraient l'Europe
qui ont une « carte » quelconque en poche. Ce dans la Caraïbe après avoir été terres d'habi-
courant – de justes, d’égaux, de citoyens es- tation et d'usines, et royaumes du chômage
timant que la pensée de Marx est toujours après avoir été gisements de main-d'œuvre et
actuelle – est heureusement bien plus large, d’émigration. Et voilà l'archipel du sucre
réellement et potentiellement. transformé en îles de colloques et de festivals.

(suite page 2) (suite page 8)

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(Armand Ajzenberg (suite) (Marx, Grundrisse, tome 2). « Avec son dévelop-
pement (celui du temps libre) s’étend également
Qu’est-ce qu’un communisme le domaine de la nécessité naturelle, parce que les
du 21e siècle ? besoins augmentent ; mais en même temps
L’expression a été avancé, avec des hé- s’élargissent les forces productives pour les satis-
sitations et des interrogations, au cours de la faire » (Marx, Capital, livre III).
préparation de journées d’études qui se sont Ainsi, « Le communisme n’est plus pro-
tenues les 20 et 21 mai 2006. On peut consul- duction pour les besoins mais pratique de trans-
ter à ce propos les textes produits à cette oc- formation des besoins, production du producteur
casion sur le site d’Espaces Marx. Le par lui-même. Tel est le travail libre, considéré
capitalisme est un mode de production qui comme surtravail. Il n’est plus question d’une
comme ceux l’ayant précédé, et ceux qui le abondance infinie dans laquelle chacun pourrait «
suivront, reflète l’état de civilisation d’une recevoir, sans contrôle de son travail, autant qu’il
société. En créant les classes sociales moder- voudra de truffes, d’automobiles, de pianos » selon
nes, le capitalisme a fondé l’accumulation des les railleries de Lénine qui récuse cette utopie (o.,
richesses sur l’exploitation de l’homme par 25, 507). Les producteurs, par la production d’un
l’homme. Ce qui était quand même un pro- excédent sur les besoins immédiats essaient de
grès sur les modes de production antérieures transformer ces besoins mêmes et de transformer
: esclavagiste, féodal. Le communisme – celui l’économie en fonction de cette transformation des
de 1870 – ou mode communiste de produc- besoins. Le communisme, c’est la « coïncidence du
tion visait à la disparition des classes sociales, changement des circonstances et de l’activité hu-
et donc à la fin de l’exploitation de l’homme maine ou autochangement » qui selon la 3e thèse
par l’homme, comme état de civilisation su- sur Feuerbach se définit comme activité révolu-
périeur à celui capitaliste. S’agissant d’un tionnaire – la révolution en permanence ». (J.
communisme du 21è siècle : rien de changé. Robelin, Dictionnaire critique du marxisme).
Un mode communiste de production ne sup-
primera pas pour autant la nécessité d’une Du possible au présent
accumulation de richesses fondées sur le Ainsi le communisme n’est pas la pour-
surtravail : « Le surtravail pour autant qu’il est suite du mouvement du capital par d’autres
un travail excédant le niveau des besoins donnés chemins (un dépassement ?) mais sa totale
devra toujours subsister. Dans le système capita- négation. Il n’a d’utilité que comme concept
liste, comme dans le système esclavagiste, il revêt limite, possible idéal d’une alternative sociale
seulement une forme antagonique et se complète à la logique du capitalisme. Les finalités du
par l’oisiveté pure d’une partie de la société ; le communisme – tels que les voyaient Marx et
besoin de s’assurer contre les hasards de la pro- Engels – sont donc peu différentes de celles
duction et l’extension progressive du procès de d’un communisme du 21e siècle. Ce qui
reproduction qu’entraînent inévitablement le dé- change, et qui change tout, c’est la tempola-
veloppement des besoins et l’accroissement de la rité de ce communisme. Il ne se situe pas
population nécessitent une certaine quantité de dans des lendemains qui chantent, il se situe
surtravail, ce qui, du point de vue capitaliste, à l’infini. C’est dire si le communisme du 21e
s’appelle accumulation » (Marx, Capital – livre siècle est une ligne d’horizon, une perspec-
III). tive (un idéal inatteignable ?). Il a pourtant ce
Avec la fin des classes sociales, la fonction de mérite, à propos de transformation sociale, de
développement matériel et intellectuel in- projet de société : il permet, partant de cette
combera alors au travail libre. Ainsi, perspective, d’appréhender un présent possi-
l’opposition entre travail libre et surtravail ble, le réel et non l’apparent.
devient, dans un mode communiste de pro- C’est un renversement du penser tradi-
duction, la mesure de la richesse. « Ce n’est tionnel, de la logique formelle, un complé-
plus alors le temps de travail mais le temps dispo- ment à la logique dialectique. Il a pour lui cet
nible qui est la mesure de la richesse. Le temps de argument : « N’adhère fortement au présent que
travail comme mesure de la richesse pose la ri- celui qui aperçoit le devenir, c’est-à-dire le virtuel
chesse comme étant elle-même fondée sur la pau- et le possible » (Henri Lefebvre, La Somme et le
vreté et le temps disponible comme existant dans Reste). Autre renversement proposé par Hen-
et par l’opposition au temps de surtravail… » ri Lefebvre et lié au précédent : la réintroduc-

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tion dans la pensée de l’infini. « Le "monde" cennie auront quelque chance d’y parvenir et
ne se comprend qu'à partir de l'infinitude (plus une telle échéance, pour eux, se situe bien à
exactement d'un triple infini : Temps-Espace- l’infini. Pour les autres, ceux qui
Énergie) entrant dans le Devenir (...) Si je pose n’atteindrons pas l’an 2101, cette date repré-
d'abord le fini, comme le font les sciences et les sente aussi l’infini, au ciel ou en enfer.
savants (qui partent de finitude comme telle : le ooooo
commencement, le zéro et l'unité, la segmentation
et la mesure), l'infini fait problème. Mais si je Quelle méthode pour penser un com-
pars de l'infini, soit intuition, soit concept c'est le munisme du 21e siècle ? la question est
fini qui fait problème! L'introduction de l'infini, d’importance. La tendance majoritaire est en
aujourd'hui, dans la compréhension (la connais- effet aujourd’hui, dans le mouvement social,
sance ? la représentation ?) du monde va de pair de partir du présent pour appréhender le
avec l'affirmation de sa complexité infinie. La futur. Ce dernier, dans cette configuration,
triple dimension du devenir (espace-temps- réalisme oblige, se situant dans une tempora-
énergie) n'épuise pas cette complexité. Elle la pose lité courte (5 années par exemple : temps
et l'implique (Le retour de la dialectique) ». d’exercice d’un – ou d’une – Président(e) de
Faire l’inverse : partir du présent, du fi- la République). D’où un possible mélange
ni, pour envisager un possible conduit néces- des genres entre projet de société et projet de
sairement à un praticisme, à un empirisme se rassemblement politique en vue d’une élec-
contentant de peu, prenant l’apparent pour le tion présidentielle. Un projet de société se
réel, tuant le rêve. Pour Henri Lefebvre, le « réfère à une philosophie, à une idéologie et
réel, c'est un possible effectué ou actualisé. D'une décrit les perspectives d’un courant de pen-
façon ou d'une autre, et quelle que soit notre ma- sée : le communisme, puisqu’il s’agit de lui
nière de nous représenter le lien, nous devons ici. Un projet de rassemblement politique, qui
concevoir une connexion entre l'actuel d'une part, réunit des courants de pensée différents, ou
et d'autre part le virtuel, le potentiel, le possible. de philosophies différentes, doit se contenter
L'actuel et le virtuel ont une relation dialectique, de compromis à court terme. Utopie dans le
même quand il s'agit de phénomènes naturels, à premier cas, réalisme dans le second ? Voire.
bien plus forte raison quand il s'agit de phénomè- C’est bien d’une question de méthode
nes humains où toujours intervient une cons- qu’il s’agit. L’une, partir du présent et ne plus
cience du possible. L'acte humain se définit promettre de lendemains qui chantent, a
toujours comme un choix - ouverture au possible - pour elle cet avantage : c’est du sérieux. Sauf
, que l'acte soit individuel ou collectif. Sans possi- que l’être humain, pour vivre, a certes besoin
bilité, pas d'activité, pas de réalité, sinon morte à de pain… mais aussi de roses. Le sérieux (le
l'imitation de la chose isolée, qui n'a qu'une pos- pain), partir du présent donc, conduit au-
sibilité : se maintenir » (Critique de la vie quoti- jourd’hui, par exemple, à rêver, au mieux,
dienne, tome II). pour ses enfants et petits-enfants à un avenir
Avec la prédominance du « fini » sur « qui ne soit pire que le sien. Ce qui est bien le
l’infini » - sa fétichisation -, l’histoire est ter- cas actuellement pour la grande majorité de
minée et l’apparent – le capitalisme – l’est la population. L’autre, l’utopique (les roses),
pour l’éternité. Inversement donc, partir de « c’est vouloir pour ses descendants non pas
l’infini » pour revenir vers le « fini », c’est une stagnation mais une ascension sociale. Ce
considérer l’histoire comme non-close. C’est qui a fonctionné pendant les « trente glorieu-
considérer qu’un mode communiste de pro- ses » et qui n’existe plus, sauf pour ceux qui
duction du 21e siècle, comme « infini », exige se proclament « élites ».
un réel : c’est-à-dire un choix et un acte, in- Partir du présent sans aboutir à des
vite à choisir stratégie et tactique. lendemains qui chantent a au cœur cette
Il peut paraître paradoxale, ici, de dire contradiction : si l’être humain a besoin de
que le communisme sera réalisé dans un pain, il a aussi besoin de rêves. Le pain sans
temps infini et d’annoncer dans un même les roses conduit l’être humain à ne pouvoir
mouvement un communisme du 21e siècle. résoudre cette contradiction. Il la résolve ce-
Ce n’est que manière de parler. Plus de 90 pendant souvent, en cherchant un bouc émis-
années nous séparent de la fin de ce siècle. saire à son aliénation. Et des fournisseurs de
Seuls celles et ceux naissant dans cette dé- cette variété animale, il y en a. Depuis
l’abandon d’une promesse de « lendemains

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qui chantent » (la chute du communisme di- nance, liées à chaque mode de production.
sent certains), l’extrême-droite monte, monte, Celui féodal n’avait pas besoin de démocra-
monte. tie, celui capitaliste l’a réinventé (à la suite
Partir du possible, même si à la limite il des grecs). Avaient droit de vote, au départ,
se situe dans l’infini (il s’agit alors les détenteurs de biens fonciers et de moyens
d’impossible), pour revenir à un présent à de production. Les salariés l’ont acquis plus
venir inverse le mode de raisonnement : l’être tard à la faveur d’un argument imparable : ils
humain a besoin de roses… et de pain. C’est étaient propriétaires de leur force de travail.
une méthode qui se réfère à une pensée phi- C’était un progrès imposé par l’état des
losophique et qui donc, pour se réaliser exige connaissances scientifiques et de la nécessité
un effort théorique. À l’inverse, partir du économique. Le capitalisme, pour fonction-
présent n’a pas besoin de théorie. Le prati- ner efficacement, avait besoin de la démocra-
cisme, l’empirisme se suffisent à eux-même. tie.
On aborde chaque « problème » au cas par Un nouveau mode de production –
cas et on peut alors se passer de Marx… et communiste par exemple – aura besoin d’une
d’autres. Ce qui n’est pas toujours si facile nouvelle démocratie pour pouvoir fonction-
que ça à faire admettre. ner également efficacement, l’objectif étant
On peut ainsi être tenté par un abandon toujours : l’accumulation élargie de capital.
de la recherche théorique et par la mise en Le communisme, au plan économique, avec
avant de la (des) méthode(s) appliquées à comme rapports de production une propriété
chaque « cas ». Par exemple en utilisant celles collective (sociale) des grands moyens de
employées dans les sciences exactes. Mais, à production devrait alors, en matière de gou-
propos de recherche en science politique et vernance économique, fonctionner avec une
sociale, il est toujours risqué de vouloir leur nouvelle organisation du travail : fondée sur
appliquer les méthodes utilisées dans ces une démocratie permettant de prendre en
sciences. Il suffit pour s’en convaincre de voir compte cette propriété sociale des salarié(e)s.
l’utilisation faite par certains dans le passé L’autogestion peut-être ? Ce qui n’est pas
(Alexis Carrel, par exemple) de la théorie de forcément un objectif à court terme.
la sélection naturelle de Darwin appliquée On peut cependant en imaginer un plus
aux sociétés humaines. Socio-darwinisme proche – passer du possible à un présent à-
(que Darwin a condamné) et qui a toujours venir – où, dans chaque grande entreprise, la
ses partisans. Exemple extrême bien sûr, mais propriété, pour chaque salarié, de sa force de
ceci est pour souligner qu’utiliser une mé- travail serait l’argument de droit pour être
thode sans se référer à une théorie peut considéré, avec les autres salariés, à égalité
conduire à des fausses routes. La méthode (de droits) avec les propriétaires des moyens
d’Henri Lefebvre, partir du possible pour de production. Cela conduirait à une nou-
revenir au présent, s’appuyant sur une philo- velle forme de démocratie économique, di-
sophie humaniste (Marxisme), ne comporte recte ou autogestionnaire, et à de nouvelles
pas, semble-t-il de tels risques. formes de gouvernance des grandes entrepri-
ooooo ses. Par exemple, des postes de responsabilité
et de pouvoir, à la direction des entreprises et
Pour illustrer ce qui précède, on peut des services, duales où les représentants des
prendre un exemple – qui n’est qu’un exem- actionnaires et ceux des salariés siègeraient à
ple parmi d’autres, mais quand même im- égalité de droits dans les conseils
portant : la pratique de la démocratie dans d’administration.
l’entreprise. La démocratie n’est pas en effet
un vecteur de la transformation isolé du La théorie
mode de production existant ou de celui à Pour penser l’à-venir, une ou des mé-
venir. Sa forme correspond toujours à une thodes ne suffisent pas. À quoi aurait servi la
nécessité, politique certes, mais surtout éco- dialectique utilisée par Marx si elle n’avait eu
nomique. À savoir, sur ce dernier plan, faci- comme objet l’analyse du mode de produc-
liter l’accumulation élargie de capital1, seul tion capitaliste de son temps ? À quoi servi-
facteur du progrès économique et social. La rait la théorie du possible préconisée par
démocratie, ou son absence, sont essentielle- Henri Lefebvre si elle n’était utilisée à penser
ment des pratiques, ou systèmes de gouver-

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un mode de production succédant au capita- l’opprime (la bourgeoisie), sans libérer en même
lisme, ici un communisme du 21e siècle et, en temps et à tout jamais, la société entière de
retour, un quotidien à venir appréhendable ? l’exploitation, de l’oppression et des luttes de clas-
Le mode de production actuel – « notre ses » ne s’est pas réalisée. Des opportunités
» capitalisme – et celui le remplaçant – un ont peut-être existés. Le possible n'a pas été
communisme du 21e siècle – sont dans leurs saisi, ou mal, ce qui est pire. En tout cas, le
nécessaires analyses au cœur de l’élaboration moment de sa réalisation a été manqué. Les
d’un projet de société. Pour y parvenir, nous objectifs restent cependant toujours actuels –
pouvons, par exemple, repartir du Manifeste libérer la société entière et parvenir à une
communiste écrit par Karl Marx et Friedrich société sans classes - , les moyens ont, à
Engels en 1848, non pour le considérer l’évidence, échoué et ne sont plus opération-
comme une bible mais comme un texte poli- nels. Par ailleurs le terme prolétariat n’est
tique fondamental à revisiter et à actualiser plus guère utilisé. Faut-il le remplacer et, si
car il recèle quelques fondamentaux. Le Ma- oui, par quel terme ou expression ? À remar-
nifeste communiste n’est pas vraiment un texte quer que le mot bourgeoisie, lui, a survécu.
théorique, c’est un écrit politique qui se fon- Le raisonnement de Marx avait été le
dait sur des acquis théoriques réalisés ailleurs suivant : « Les besoins théoriques seront-ils des
dans l’œuvre de Marx et Engels. Il est évident besoins directement pratiques ? Il ne suffit pas
qu’ils n’ont pu connaître le capitalisme de que la pensée recherche la réalisation, il faut en-
notre temps et en voir toutes les problémati- core que la réalité recherche la pensée » s'interro-
ques, ils ont même pu ne pas voir, ou négli- geait Karl à propos de la réalité allemande de
ger, certains aspects du capitalisme de leur son époque. « Où est donc la possibilité positive
temps, ils ont pu emprunter des fausses pis- de l'émancipation allemande ? Voici notre ré-
tes et n’avoir pas eu le temps de faire marche ponse. Il faut former une classe avec des chaînes
arrière. Il reste que leurs analyses et leur vi- radicales, une classe de la société bourgeoise qui
sion ont largement anticipés sur le devenir de ne soit pas une classe de la société bourgeoise, une
leur siècle et que leurs questionnements classe qui soit la dissolution de toutes les classes,
d’alors sont toujours valides. Plus nécessai- une sphère qui ait un caractère universel par ses
rement leurs réponses. souffrances universelles et ne revendique pas de
« L’idée fondamentale et directrice du Ma- droit particulier parce qu'on ne lui a pas fait un
nifeste, - à savoir que la production économique tort particulier, mais un tort en soi, une sphère
et la structure sociale qui en résulte nécessaire- qui ne puisse plus s'en rapporter à un titre histo-
ment forment, à chaque époque historique, la base rique, mais simplement au titre humain, une
de l’histoire politique et intellectuelle de cette épo- sphère qui ne soit pas dans une opposition parti-
que ; que, par suite (depuis la dissolution de la culière avec les conséquences mais dans une oppo-
propriété commune du sol des temps primitifs), sition générale avec toutes les présuppositions du
toute l’histoire a été une histoire de luttes de clas- système politique allemand, une sphère enfin qui
ses, de luttes entre classes exploitées et classes ne puisse s'émanciper sans s'émanciper de toutes
exploitantes, entre classes dominées et classes les autres sphères de la société et sans, par consé-
dominantes, aux différentes étapes de leur déve- quent, les émanciper toutes, qui soit en un mot, la
loppement social ; mais que cette lutte a actuelle- perte complète de l'homme et ne puisse donc se
ment atteint une étape où la classe exploitée et reconquérir elle-même que par le regain complet
opprimée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de de l'homme. Cette décomposition de la société en
la classe qui l’exploite et l’opprime (la bourgeoi- tant que classe particulière, c'est le prolétariat »
sie), sans libérer en même temps et à tout jamais, (L'idéologie allemande").
la société entière de l’exploitation, de l’oppression Quelle est donc aujourd'hui la catégorie
et des luttes de classes – cette idée maîtresse ap- sociale à inventer, « qui ait un caractère univer-
partient uniquement et exclusivement à Marx » sel » par son aliénation universelle, « qui ne
écrivait Friedrich Engels dans une préface au soit pas dans une opposition particulière » mais «
Manifeste du 28 juin 1883. dans une opposition générale avec toutes les pré-
Cette idée fondamentale et directrice suppositions du système politique », qui « ne
du Manifeste, et prédiction, : une « classe ex- puisse se reconquérir... que par le regain complet
ploitée et opprimée (le prolétariat), ne (pouvant) de l'homme » ?
plus se libérer de la classe qui l’exploite et

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On peut faire l'hypothèse suivante : in- taire : « la misère consciente de sa misère morale
verser le pari de Marx. Ce ne sera plus, ou et physique, l'abrutissement conscient de son
plus seulement, une classe particulière qui en abrutissement et, pour cette raison, essayant de se
s'émancipant émancipera la société, le supprimer soi-même » où la catégorie citoyen
monde. C'est la société entière, l'ensemble des viendrait en lieu et place de la catégorie pro-
citoyens "réels" qui, étant « dans une opposition létaire. Ainsi, c’est la citoyenneté qui devien-
générale avec toutes les présuppositions du sys- drait, en quelque sorte, le sujet historique
tème politique », s'émancipera, émancipant déjà constitué capable de libérer le monde
ainsi aussi le prolétariat. C'est donc bien alors d’un certain nombre d’aliénations inhérentes
un citoyen réel qui est à inventer. au capitalisme.
Il convient, pour que l’analyse soit ex- Est-on si éloigné que cela aujourd'hui
haustive intégrer au concept de mode de dans les pays industrialisés (ailleurs c'est
production – des forces productives et des pire) de cette définition du prolétaire... ou du
rapports de production – des « choses » que citoyen ? N'y a-t-il pas misère morale et phy-
Marx a négligé ou qui n’existaient pas de son sique, consciente, s'étendant à l'ensemble de
temps : Marx n’a pu connaître, par exemple, la société, ou presque ? Ceux qui naissent
la prodigieuse croissance des villes dans la chômeurs, ceux qui le deviennent, ceux qui
deuxième moitié du 20e siècle. On ne peut craignent de la devenir ? Les déclassés, les
exclure aujourd’hui l’urbain de l’analyse du laissés pour compte, qui perdent le sens
mode de production. Plus généralement, cela même de leur existence et qui s'en rendent
conduit à faire entrer dans l’analyse tous les compte ? Ceux qui se tuent, concurrence
aspects négligés jusque-là : architecture, ur- oblige, moralement et physiquement au tra-
banisme et, plus largement, espaces et temps vail et qui en sont conscients ? Un seul mot
sociaux, mais aussi écologie, qui sont deve- résume cette situation : précarité. La quasi-
nus des marchandises autour desquelles se totalité de la société vit sous le régime de
livrent de grandes luttes tout en restant le l'échange salarial. La quasi-totalité de la so-
fondement de la valeur d’usage, bien que ou ciété participe au système productif de biens,
parce qu’ils sont entrés dans les valeurs qui ne sont pas que matériels, sans prise ré-
d’échange. Il faut aussi tenir compte, dans elle sur les choix et les décisions majeurs,
l’analyse des forces productives, les trans- sans possibilités de prendre en main ses
ports, les loisirs, la vie privée et familiale et conditions de vie ou de survie. Reste cepen-
toutes les modifications qui ont affecté au dant des petits espaces de subjectivité, et
cours de l’époque moderne les différents as- donc de citoyenneté, pour les individus, non
pects de la vie et de la pratique sociale. Ce prévus par les technocraties : Ils s'y engouf-
qui n’exclut en rien mais implique et com- frent, par détournements de l'affectation des
plète dans l’analyse celui de travail productif. lieux, par détournements des règlements,
Cette lutte, à l’échelle mondiale, pour le etc., chaque fois qu'ils le peuvent.
temps et l’espace – c’est-à-dire pour leur em- ooooo
ploi et leur usage – est devenu une forme
moderne de la lutte de classe n’impliquant Le Manifeste communiste commençait
plus uniquement un sujet historique déjà par cette phrase célèbre : « Un spectre hante
constitué : la classe ouvrière. Forme moderne l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les
de la lutte de classes que n’avait pas prévu puissances de la vieille Europe se sont unies en
Marx, puisqu’elle n’existait pas à son époque. une Sainte-Alliance ». Aujourd’hui, plus de
Après cette parenthèse, où certains au- spectre de cette nature, mais la Sainte-
ront reconnu l’ajout du concept de vie quoti- Alliance existe toujours. Aujourd’hui, si Marx
dienne d’Henri Lefebvre dans l’analyse d’un et Engels avaient à écrire un nouveau Mani-
mode de production, et pour revenir à la no- feste peut-être commenceraient-ils ainsi : «
tion de prolétariat, on peut encore poser la Un spectre hante le monde : l’implosion du
question de manière différente, mais non capitalisme ».
contradictoire avec l'hypothèse précédente : Faisant le bilan du Capital, à l’occasion
la prolétarisation ne s'est-elle pas étendue à la du centenaire de sa publication, Henri Lefeb-
quasi-totalité de la société ? Et cela à partir vre rappelait cette analyse de Marx :
même de cette définition par Marx du prolé- « Il convient de distinguer la croissance
économique et le développement social. La crois-

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No 8– novembre 2006

sance est quantitative et le développement qualita- Pas grand chose à redire à cette fin.
tif. La croissance s’évalue en chiffres ; le dévelop- Sauf à remplacer :
pement implique des rapports sociaux de plus en « la question de propriété » par la « ques-
plus complexes et riches. Il peut y avoir croissance tion de propriété des grands moyens de pro-
sans développement et développement sans crois- duction »
sance, mais seulement dans certaines limites. La « le renversement violent de tout l’ordre so-
société capitaliste peut donc, à travers crises et cial passé » par « le renversement de tout
convulsions, connaître une croissance et même l’ordre social passé »
bouleverser les techniques de production. Tant le mot « prolétaires » par celui de « citoyens »
que la bourgeoisie peut jouer ce rôle, elle garde le
pouvoir. Un mode de production disparaît seule- CITOYENS DE TOUS LES PAYS,
UNISSEZ-VOUS !
ment lorsqu’il a mis au jour ce qu’il recelait :
connaissances, techniques, forces productives. Les ooooo
limites du capitalisme lui sont assignées par lui- Ce qui précède se veut ébauche, pré-
même, et non pas du dehors. Toutefois, il a des misse, contribution à une réflexion. Si on ad-
limites. Les bornes de la croissance sont posées par met l’hypothèse d’Henri Lefebvre : que c’est
le développement. Et inversement : un dévelop- le possible, l’infini qui doivent déterminer le
pement accéléré des rapports sociaux et politiques présent à venir ; si on admet encore que
exigera une croissance qui rattrape le retard des l’infini tracé par Karl et Friedrich est toujours
forces productives, ou bien trouvera son frein et un horizon permettant de rêver, alors c’est à
ses bornes dans l’état des forces productives. VOUS, à NOUS qu’il revient peut-être de
L’ouvrage de Marx se termine donc sur cette proposer et d’écrire cet avenir de demain.
perspective : un mouvement dialectique nouveau Comment ? En s’inspirant un peu de la ma-
dans une certaine mesure passe au premier plan, nière dont fonctionne l’encyclopédie en ligne
celui des rapports entre croissance et dévelop- : VIKIPÉDIA. C’est-à-dire de manière totale-
pement » (in En partant du Capital, Anthropos, ment libre, l’animation de LA SOMME ET LE
1968) RESTE n’intervenant que pour réaliser la
Le Manifeste communiste se terminait synthèse de textes similaires et s’assurant de
ainsi : la cohérence des textes reçus avec les princi-
« …les communistes appuient en tous pays pes énoncés dans tout ce qui précède. Ce qui
tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre est nécessaire mais non limitatif.
social et politique existant. Il est évident que ce texte est hors de
Dans tous ces mouvements, ils mettent en l’idéologie dominante actuelle, même dans la
avant la question de propriété, à quelque degré gauche, voire à l’extrême gauche. Avec un
d’évolution qu’elle ait pu arriver, comme la ques- langage d’il y a quelques années on pourrait
tion fondamentale du mouvement. rétorquer à ce texte qu’il n’est pas dans « la
Enfin, les communistes travaillent à l’union et à ligne » et qu’il n’y rien à discuter. Silence et
l’entente des partis démocratiques de tous les circulez ! Peut-être que si cependant : « Pes-
pays. simisme de la raison, optimisme de la volonté »
Les communistes ne s’abaissent pas à dis- aurait dit Gramsci, reprenant Romain Rol-
simuler leurs opinions et leurs projets. Ils procla- land.
ment ouvertement que leurs buts ne peuvent être
atteints que par le renversement violent de tout 1 – On peut, à ce propos, consulter utilement
l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes la contribution intitulée « Transformer le
tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! monde » (Armand Ajzenberg) sur le site
Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs d’Espaces-Marx :
chaînes. Ils ont un monde à y gagner. (www.espaces-marx.org/plan.php3). Aller au
PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS, « Plan du site », puis à « toutes les contribu-
UNISSEZ-VOUS ! tions » et enfin à la troisième série de textes.

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No 8– novembre 2006

ALAIN ANSELIN (SUITE) tons un monde que nous n'avons pas bâti, qui
s'est bâti sur nous. Un univers dont l'heuris-
Dans les hôtels, l'Antillais est le specta- tique nous a échappé, et auquel nous com-
cle de l'Européen et du Nord-Américain. Sa mençons seulement de proposer des
culture, réduite évidemment à la cuisine, à la herméneutiques libres et fécondes.
danse et à quelques lieux communs littérai- Nous y sommes encore « ceux qui n'y
res, est consommée par l'Europe de passage. ont rien inventé », mais nous ne sommes plus
Dans les colloques, c'est l'inverse, l'Antillais « ceux qui n'ont rien inventé ».
assiste passivement ou symboliquement au Depuis, nous avons appris que l'Hu-
déploiement intellectuel des sommités de manité nous devait le bœuf, il y a dix mille
l'Occident, du moins à ce que lui en assènent ans et une mathématique il y a cinq mille ans
les médias jusque dans les foyers des mornes en Afrique, et le cabri et l'astronomie en Inde.
les plus reculés. Et nous ne sommes plus très surs d'avoir à
Même si rien n'est jamais aussi tran- nous féliciter qu'il y ait eu, ici, un conquista-
ché, on vient voir les uns danser, on regarde dor Noir, là, que Champlain recourût au ser-
les autres penser. vice d'un interprète brésilien noir pour
Et rien n'est plus insidieusement colo- dialoguer avec les Mic-Mac du Québec. C'est
nial derrière la convivialité partout affichée bien le même rôle d'interprète de l'Europe
du dialogue des deux Mondes, qui n'ont ja- dans les Amériques que les Douze pourraient
mais été autant nommés de la sorte que de- nous confier et nous rémunérer cinq siècles
puis qu'ils ne font qu'un. Je dis cela l'un dans après l'ouverture du dialogue.
l'autre, ça va de soi. Il y cinq siècles, nous sommes montés,
en marche, à la station caraïbe dans un train
Sans doute tout cela reflète-t-il jusque que nous ne conduisons toujours pas, et dont
dans les îles la division sociale de l'Europe nous n'avons encore jamais construit les
elle même : ce ne sont pas les mêmes occi- voies.
dentaux qui pratiquent le tourisme hôtelier et Parler de rencontres des deux Mon-
le congrès. des, à laquelle furent conviés de force et par
Et le tourisme, ce sont aussi les retours marchandage deux ou trois autres univers,
périodiques des congés, bonifiés ou non, parler de dialogue devient malaisé dans ces
tandis que les socio-professionnels et les conditions. Il faut bien nous le concéder. Du
scientifiques de la Caraïbe ne sont pas inter- moins, si on tient absolument au dialogue des
dits de colloques où actualiser et promouvoir civilisations; et on aura compris que c'est no-
leurs compétences. tre cas. Nous ne pouvons plus nous contenter
Pays de dialogue, de rencontre peut de danser pour l'Occident, et de le regarder
être. Pays mêlés, sûrement. Pour paraphraser penser. Que peut apporter un spectateur au
Sony Labou Tansi, je dirai que nous jouons et dialogue, à part des rafraîchissements? Et que
mendions l'Histoire quand il nous reste à peut en espérer le danseur, en dehors des
l'inventer. pourboires de l'imprésario? La clientélisation
Nous rejouons l'Histoire qu’on nous a des corps et des pensées doit prendre fin
donnée à jouer. Un jour pas si lointain, quand pour que commence véritablement le dialo-
quelque ecclésiastique, en mal de charité gue des cultures partout revendiqué.
s'étonna que le dialogue à peine noué des Car aujourd'hui, après des siècles
deux Mondes tournât au génocide du moins d'exploitation, nous sommes davantage do-
bavard, s'inquiéta de lui trouver un joker qui minés qu'exploités. Bien sûr, nos sociétés
tint les quinze rounds de la plantation... Et continuent de connaître ce que nous pour-
depuis, nous jouons et nous rejouons Man- rions appeler les rapports sociaux d'exploita-
dingo, certains d'avoir avancé dans le mou- tion du travail sur lesquels elles furent
vement de l'Histoire qu'on nous propose. fondées. Les rapports sociaux perdurent et se
Acteurs, enfin, de la pièce écrite ailleurs. redéploient à travers la société civile et le
Nous assurons même la mise en scène. long de la société politique, l'exploitation
Mais le scénario et les dialogues nous demeure, sectorialisée sur les dernières po-
échappent, nous avons juste beaucoup mar- ches d'économie productive, et cristallisée
ché depuis Christophe Colomb. Nous habi- dans les comportements. Pour le reste,

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« quelques feuillets, par jour ouvrable, de sortait de l'île, une automobile y entrait.
papiers frappés de lettres et de mots vous Avant 1848, nous ne valions pas une mule.
paraissent-ils vraiment valoir plus (que nous Aujourd'hui, nous valons à peine une voi-
ne recevons) en aliments, en vêtements, en ture…
logements, en voyages, en soins médicaux, Nous enchaînons de l'être contre de
sans oublier la création et l'entretien des vil- l'avoir, sans même y prendre garde, au fil du
les et de routes ? » quotidien et des stratégies de survie, à me-
Ne demandons-nous pas, à la façon sure de notre transformation en marché mo-
des Français que ce texte d'un économiste derne, sous perfusion publique, des grandes
français apostrophe, « à l'Etat, comme une enti- entreprises, privées, de distribution euro-
té métaphysique et par des pouvoirs qui ne pour- péennes qui poursuivent ainsi la réalisation
raient être que magiques, de leur permettre de de l'accumulation du capital.
continuer à imiter les plus riches ? », à vivre Vous m'acquitterez, j'espère, d'avoir
comme dans « Côte Ouest » et à constituer dit tout cela aussi crûment. Mais il fallait en
une vitrine présentable des Douze dans la passer par là pour mieux saisir ce qu'il en est
Caraïbe ? des projets et des intentions de rencontres
Au risque de choquer, la réalité mo- des cultures : en matière de dialogue, quand
derne a du mal à rentrer dans les schémas il y a domination, les cultures dominées ne
tout faits des prêts-à-penser et des prêts-à- vont pas plus loin que les caravelles du
croire qui se disputent le marché de nos show-bizz, et que fournir leur spectacle aux
consciences, et il ne convient plus de parler voyagistes occidentaux : que proposer du
d'exploitation de nos pays quand nous re- passé sous cellophane, retraité par le marke-
gardons de plus prés la réalité des chiffres : ting mix, à l'univers en visite. Les étrusques
quand nous avouons 10 francs de P.I.B., ces sont morts de ce dialogue là, qui en fit les
produits intérieurs bruts qui font miroiter chanteurs, les zoukeurs, les boxeurs et les
l'Europe à nos voisins, nous n'en produisons coureurs à pied des Romains. La souverai-
qu'un seul, les neuf autres ont les transferts neté ne se sponsorise pas.
publics pour origine. Vivre passe par de grandes remises en
Avouons-le honnêtement : nous avons question. Nous remettre en question. Remet-
appris à exploiter notre propre domination, tre en question nos relations à l'Autre, aux
nous en vivons fort bien encore que dans une Autres. L'un ne va pas sans l'autre.
société à deux vitesses, enchaînée ici aux 40%, À l'autre bout du dialogue, faisons un
là au R.M.I, où un actif sur trois est chômeur, rêve : l'Autre se remettait en question.
et un salarié sur deux, smicard ! Nous fonc- Condition préalable.
tionnons à la « demande d'Etat », comme on Je voudrais retenir comme illustration
dit dans le jargon des sciences humaines. le mot du philosophe français Henri Lefeb-
Nous avons fonctionnarisé notre dépen- vre, un jour de 1977 où nous discutions avec
dance. Notre principal problème est devenu Serge Jonas, fils d'un ancien commissaire du
notre matière première, notre ressource prin- peuple pendant les années Lénine, qu'enfant,
cipale. Pourquoi voulez-vous que nous cher- il avait approché. C'était à deux pas des mi-
chions une solution? De quoi vivrions-nous nes fatiguées du bassin cévenol… C'était aus-
demain? Nous n'avons plus rien à mon- si trois ans après la répression sanglante de
nayer, à négocier. Les habitations et les usines Chalvet en Martinique, dix ans après les mas-
ont fermé, les gisements de main-d’œuvre sacres de Pointe-à-Pitre. Les îles du sucre
sont taris. Et c'est comme si nous avions pleuraient encore leurs morts. Comme je les
échangé notre niveau de vie relatif tout neuf invitais à poursuivre nos discussions en
contre tous ceux qui sont partis et ne revien- Guadeloupe, en Martinique, Henri Lefebvre
dront plus. m'opposa un refus sans ambiguïté partagé
Je le soulignais dans une conférence par Serge Jonas : « J'ai toujours refusé de des-
au Marin, en Martinique en avril 1991, pen- cendre de l'avion aux escales antillaises », me dit-
dant les dix plus fortes années de l'émigra- il, « j'ai toujours refusé de mettre les pieds sur un
tion organisée par une économie française sol qui n'était pas libre ».
alors dévoreuse d'hommes, de bras et de
ventres, à chaque fois qu'un martiniquais

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Refuser d'être Colomb, voilà qui ferait 13, D.Meeks, 1978,2,25) : beja : bol, jouer, cou-
de l'Europe un partenaire fraternel au ban- chitique : afar : abal, ba-, jouer, burji : belèl,
quet universel des cultures. danse, tchadique occidental : sura : b l, danse,
Car c'est bien la nécessité du dialogue vulum : bol, danse d’hommes, masa : bòl, bòlá,
qui est à l'ordre du jour! Nous faisons tous danser, mokilko : bérè, danse. Comparanda nilo-
partie de la même tribu, l'Humanité, et nous sahariens: nubien: kenuzi, dilling, mahas : bal-e,
vivons sur la terre étroite de la même pla- mariage, fête, kenuzi, mahas : bán, danser, bán-ti,
nète, qui prend au fil du temps les dimen- danse, dinka: a-bal, dancing girl, kadu : talasa :
sions d'une île perdue dans l'espace. Dans ces
abála, danse, krongo : ábalà, jeu, danse, deiga :
lieux, aujourd'hui, quand nous congédions
l'Europe comme jury de la Caraïbe en matière abalá, jouer, lotuxo : bal-a, jouer, dese : bilá,
de pensée du monde et de l'homme, nous ne jouer, danser. Comparanda du phylum niger-
faisons rien d'autre que lui offrir une place congo : kru : neyo : bli, chant, senufo : vele,
dans le dialogue des cultures. Celui qui reste danse, kwa : baule : âblê, danse, benue-congo :
perché au-dessus du filet ne peut pas prendre degema : b n , mambila : bene, danse, bantu :
part au match de tennis. *bin, danse, bubi : o.bila, danse etc…
Il ne s'agit pas d'une mission sacrée, le Dans une étude remarquable, Frédérique
dialogue n'est pas un fardeau dont nous pré- Biville a démontré avec une érudition minutieuse
tendrions ravager à notre tour l'univers, mais doublée de la plus grande rigueur, la formation
une simple règle qui devrait prévaloir au de la constellation des noms romans de la danse à
banquet humain d'une planète menacée et l’époque de l’Empire romain. «Ballare et ses dé-
mettre fin au dialogue de celui qui parle et de rivés n’apparaissent que tardivement dans la la-
ceux qui écoutent, depuis Christophe, depuis tinité chrétienne1 (….) et présentent le sens de
Colomb, depuis la Croix et la Bannière. «faire la fête». Ils sont formés sur un mot grec,
, lancer (un projectile), atteindre (quel-
1 - Communication initialement prévue pour qu’un), traditionnellement employé dans des
le Colloque de Praia (Cap Vert, 4-8 Mai 1992) contextes festifs pour nommer un rite de lapida-
sur le thème de la Rencontre des Deux Mon-
tion et de bombardement. «Le lancer de pierres
des le rôle de l’Afrique et ses répercussions à
de l’institution grecque du s a évolué en
l’occasion du Cinqcentenaire (sic).
celui de «faire la fête, faire la noce», ce qui ex-
________________________________________ plique le sens de danser que le verbe ballare a
pris en roman» (F.Biville,1999,62). Pourtant,
«Quel Grec a jamais employé ce mot s
Alain Anselin quand le verbe correct est ou »
explose Athénée cité par F.Biville ! En fait on
Carnet de bal bombardait la maison devant laquelle on organi-
Petite suite à une Archéologie linguistique sait un charivari ; une fête d’Eleusis prit même le
de la danse en Afrique nom de son lancer de pierres, s. Les
Romains étendirent aussi l’emploi du mot à
L e bal des langues indo-européennes,
particulièrement le bal français, la
ballada, chanson à danser provençale, le bailar
d’autres domaines, résolument militaires, ceux
d’une balistique impériale conquérante. La bal-
portugais, la ballerina italienne, des langues ro- lista est d’ailleurs littéralement un lance-pierres,
manes, et le *b-V-l des langues africaines sont une baliste (F.Biville,1999,70-71 et 73).
sans rapport aucun. Aucune des deux grandes La racine grecque connut un plein succès
familles de langues ne saurait être tenue pour être en latin. Ballatio y devint aussi dans les gloses de
à l’origine du mot dans l’autre. l’époque, un équivalent accepté de chorea, la
Dans un article paru dans le dernier numéro danse, et les prêtres de dieux et déesses, leurs
de Pan African Review of Innovation (A. Anse- danseurs, frénétiques, les ballatores tels les bal-
lin,PAARI n°5,2006), nous avions établi latores Cybelae, les prêtres danseurs de Cybèle.
l’inventaire des comparanda africains de
l’égyptien : jb3 < *ybl < *byl, danser (Wb
I,62,8), mais aussi la danse, la joie (Wb I 62,12- 1
Au 4° siècle après J.Ch.

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«Ista consuetudo balandi de paganorum copte bai,égyptien ka = copte khoi (B) »


consuetudine remansit (balationes et saltatio- (W.Vycichl,1983,247) … Le bâ était dans la
nes, Ps.Aug Serm.265,4) - cette habitude de dan- culture égyptienne la « partie de la personnalité
ser issue des traditions païennes s’est conservée» humaine revenant sous forme d’oiseau après la
dans les sociétés christianisées par l’Empire, mort sur terre (Wb I 411,6-412,10) »
violemment condamnée par les Pères de (W.Vycichl,1983,25,33,247), aspect très bien
l’Eglise : «ballare, saltare diabolico more ». «Il décrit par Oum Ndigi (1999,390-395).
n’est pas décent que des chrétiens dansent (bal- Comme âkh.ou, bâ fut lui aussi « employé pour
lare) et chantent quand ils se rendent à des ma- désigner des démons en copte » : exemple, « le
démon bai nkhôkh (O) » (…) « probablement un
riages»! (F. Biville, 1999,75)
« esprit de l’obscurité » (W.Vycichl, idem).
Les peuples de l’Europe, pas moins
dionysiaques que d’autres, dansaient leurs Il en alla de la conception égyptienne du
dieux et les grands moments rythmant leur divin comme de celle de l’âme. Les Eaux Pri-
vie sociale. L’Eglise y mit fin, diabolisant des mordiales, nww, des cosmogonies égyptiennes,
cultures entières en Europe comme elle allait nnw, nwnw, das Urwasser, démotique : nwn
le faire quelques siècles plus tard en Afrique. ((Wb II,214,18-215,12) d’où « prov(enai)ent les
dieux » égyptiens, à la contrepartie féminine di-
L’Egypte aussi, comme toute l’Afrique, vine, Nw.t, « le ciel de l’au-delà » (D.Meeks,
dansait ses dieux, dansait la vie. Près de deux 1978,2,186), subirent le même sort pour désigner
mille ans plus tôt, à la fin de l’Ancien Empire,
le pharaon Pepy II avait demandé à un haut en copte : noun (SBO) la « profondeur de
fonctionnaire de l’Etat pharaonique, Hark- l’Enfer, (l’)Enfer » (W.Vycichl,1983,143). De
houf, envoyé en mission au pays de Yam, de même, le « séjour des rois défunts », pyrdw3.t,
pyr
lui ramener un dng ib3.w ntr (Wb I 62,17), d3.t, l’Unterwelt des Textes des Pyramides,
un nain des danses du dieu, un nain pour les dan- « région à l’est du ciel où le soleil et les étoiles se
ses du dieu. Ainsi se trouve attesté le nom lèvent, s’étendant au-dessous de la terre», vérita-
égyptien de la danse, ib3, dans une relation au ble au-dessous stellaire parfois pourvu du dé-
sacré, au divin, ntr, dès l’Ancien Empire, terminatif de l’étoile, devint en copte : tê, têi (O),
aussi étroite que celle liant les prêtres de Cy- « l’au-delà, les enfers » (Wb V 415,3-416,10,
bèle, ses ballatores, à leur propre divinité. W.Vycichl, 1983,208). Le mot pyrntr, dieu (Wb
Nous avions conclu notre article sur la II 358,1-360,12), était, en égyptien, pluralisable,
danse en Afrique ainsi : « Le lien à la concep- et cela aussi bien dès ses premières attestations
tion égyptienne du divin semble avoir été assez sur un tesson nagadéen du site Hk6 de Hiérakon-
étroit pour que le mot ib3 disparaisse de la culture polis (Edwin van den Brink,1992,265) que dans
égyptienne avec sa christianisation, et ne puisse les textes du Livre des Morts : ntr.w. Il conserva
être attesté en copte - dans le même temps que ce sens en copte : noute (S), mais son féminin
âkh, esprit lumineux des défunts (Wb I 15- ntôre (L) désigna « une diablesse dans les textes
17), y devenait le démon : ik (B), ih (L) démon < manichéens » (W.Vycichl,1983,145), et fut associé
âkh.ou, partie de la personnalité humaine, esprit,
à une péjoration du corps et du désir étrangère à la
âme bienheureuse, le divin dans l’homme » (W.
culture égyptienne : tepitumia tntôre mpsôma (L)
Vycichl,1983,69) et se trouvait employé pour
nommer « nih mn nsatanas, les démons et les « le désir » (en copte féminin, avec l’article féminin
satans…. ». t-) « diablesse du corps » (W.Vycichl, idem).
Un démon évidemment adoré, du point «« Dieu » (dans le sens du Judaïsme et du Chris-
de vue du christianisme, par des ref shamshe tianisme) » prit « toujours » l’article masculin, p- «
ik, « idolâtres » (B), et bien sûr exorcisable, par pnoute (S) (…) = s », le Dieu, par opposi-
des shasher-ik, « exorciste(s)» (B). En fait tion à la notion égyptienne, indéfinie, d’un indéfi-
« aucun des mots égyptiens désignant l’âme nissable qui n’en admettait pas la nécessité
(âkh.ou, bâ, kâ) ne correspondait à la notion (W.Vycichl, idem).
chrétienne. C’est pourquoi les Coptes ont adopté le La disparition de la danse comme forme
terme grec psukhê ( ), pluriel pskhkhooue culturelle authentique du sacré accompagna
(S)». psukhê (SB), âme, « désignation adoptée par dans le même mouvement de changement
les Coptes pour remplacer les désignations païen- culturel systématique « celle du divin égyptien
nes héritées de l’ancienne Egypte (égyptien bâ = et la péjoration des esprits lumineux dans la vision

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du monde, la mort d’une pensée toute africaine qui Mbot y fut donc élevé et éduqué. Puis, il y a
ne séparant pas le corps de l’âme, n’en disqualifiait moins de cinquante ans, dans le cadre de
pas le corps - cognitive point of reference d’une l’aggiornamento papal, l’Eglise entreprit de
pensée du monde et de l’homme. procéder à « l’indigénisation de la Foi », à
Tout cela finit peut-être par nourrir en « l’africanisation de la liturgie »
dernière instance le préjugé des sociétés occiden- (J.E.Mbot,1972,25) – et d’organiser elle-même
tales sur des cultures accordant tant de place à la les syncrétismes en leur fournissant les for-
danse, rejaillissant sur la vision moderne de mes qui encadrent l’acculturation.
l’Afrique elle-même » (A.Anselin,2006). L’Archevêque de Libreville envoya alors un
jeune séminariste promis à un bel avenir en
Cette mise au point lexicographique est
aussi l’occasion de rappeler ce fait historique pourpre, le même Jean-Emile Mbot, recueillir
danses, chants, légendes, contes et traditions
oublié, lourd de conséquences, que la
condamnation d’une conception dansante du Fang, dans sa région natale de Minvoul.
« J’étais socialement considéré par celui qui
sacré, et son aliénation au sens fanonien du
mot, toucha d’abord l’Europe. Les cultures de m’envoyait et par les communautés que je devais
rencontrer comme agent de l’Eglise catholique et
ce continent s’adaptèrent au christianisme
constantinien, à sa religion d’Etat2, totalitaire, romaine » confesse le jeune apprenti-
en multipliant les syncrétismes, et en lui missionnaire (J.E.Mbot,1972,24). Mais Jean-
Emile Mbot est aussi un «fils du pays» par
fournissant simultanément les agents les plus
zélés de sa longue, longue expansion. les lignages de son père et de sa mère. Au
Vint le tour de l’Afrique. Et « …de même cours d’une veillée, un Aîné, Ella Ngbwa, qui
«ne fréquentait pas les missionnaires»
que Jésus et son père se sont imposés dans les
(J.E.Mbot,1972, 30), exécute un chant de bila-
colonies romaines grâce à la colonisation romaine,
ba, danse d’échange organisatrice de la repro-
de même Jésus par la colonisation européenne du
monde non-européen, s’est introduit en Afrique, duction sociale chez les Fang, qui ritualise
et en milieu Fang et s’y est imposé grâce à la colo- l’enlèvement des femmes.
Les Pères de l’Eglise diabolisaient le balla-
nisation française » (J.E.Mbot,1972,165).
Il y a plus d’un siècle, le R.P. Trilles, la tio des mariages de la société gréco-latine de la
Croix et la Bannière, convertissait le pays Basse Epoque romaine ? Quinze siècles plus
Fang à coups de fusil. La Mission recueillait tard, au Gabon, les missionnaires pourchassent
les danseurs de bilaba, qui seront souvent jetés
les orphelins de la grande conversion. Le
père de l’anthropologue gabonais Jean-Emile en prison par l’administration coloniale, et
s’attachent à réorganiser une société où le ma-
2
riage catholique remplacera l’enlèvement rituel
En fait, «Jésus, qui a vécu pendant la colonisation de des femmes et les alliances lignagères classi-
la Judée par les Romains, s’est imposé après sa mort ques.
comme dieu grâce à la même colonisation romaine » de Un autre Aîné, Bengone, raconte à Jean-
la Méditerranée et de l’Europe (J.E.Mbot,1972,165).
Emile Mbot l’esis, épreuve de peur imposée
Un peu comme si Rome avait adopté et répandu pour
aux jeunes gens lors de l’initiation (J.E.Mbot,
religion d’Etat, dominatrice et coloniale, un kiban-
1972,32). Le jeune séminariste demande en
guisme, et son discours de valeurs d’égalité et de jus-
tice, né dans l’une de ses colonies – ce que connote quoi cette épreuve peut faire de quelqu’un un
parfaitement la traduction du qualificatif du héros homme mûr, et s’entend répondre : « bi zesy bi
culturel qui donne son nom à tout l’appareil religieux, ne zà minlàm ?, nous et Jésus nous être seuil
l’Oint, masîah, par s, c'est-à-dire la transforma- villages ? », est-ce que Jésus et nous sommes
tion d’un «messianisme» né dans une situation colo- voisins ? Voilà Jean-Emile Mbot renvoyé à
niale en équipement du pouvoir impérial, le son appartenance sociale : il n’est pas un
«christianisme» homme mûr chez les Fang, juste un envoyé des
(« Missionnaires – et ce, par la seule évocation
s, nous avons trouvé le Messie, ce qui se traduit proverbiale de la légende d’Eyangha Nkuna,
par Oint » c-à-d, « ce qui signifie Christ » (Evangile de une vieille femme autrefois partie demander
Jean,I,41) in Mark Janse Les besoins de la Cause. le baptême à la mission d’Alep, après avoir
Causatifs hébraïques-causatifs grecs in Langues en passé plusieurs années à travailler comme
contacts dans l’Antiquité. Aspects lexicaux, sous la catéchumène dans les plantations des prêtres
direction d’Alain Blanc et Alain Christol, Paris, 1999, (J.E.Mbot, 1972,160). « Le jour de l’examen de
132).

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No 8– novembre 2006

catéchisme arriva enfin. Le tour d’Eyangha Nku- . Mark Janse : Les besoins de la Cause. Causatifs
na se présenta. Et Eyangha Nkuna avança toute hébraïques-causatifs grecs, in Langues en
tremblante à l’appel de son nom. Le prêtre lui posa contacts dans l’Antiquité. Aspects lexicaux, sous
une question et une seule. Où est né Jésus ? ». la direction d’Alain Blanc et Alain Christol,
Eyangha, outrée, lui lança : « N’as-tu pas honte A.D.R.A Nancy, De Boccard, Paris, 1999,131-
de poser une pareille question à une vieille femme 149
comme moi ? ye bi zesy (Jesus) bi ne nzang . Jean-Emile Mbot : Ebughi bifia « Démonter les
minlam ? nous et Jésus nous être seuil villages, expressions ». Enonciation et situations sociales
mon village et celui de Jésus sont-ils liserains ? chez les Fang du Gabon, Musée de l’Homme,
Mon village et celui de Jésus ont-ils une fron-
Paris, 1972.
tière commune ? Sur ce, Eyangha chargea son
panier et retourna à Angonamke sans avoir reçu . Oum Ndigi : Les Basa du Cameroun et l'Anti-
le baptême ». (J.E.Mbot, 1972, 155,160 et 166). quité pharaonique égypto-nubienne : recherche
historique et linguistique comparative sur leurs
Un autre demi-siècle a passé. La mon- rapports culturels à la lumière de l'égyptologie
dialisation bat son plein, creusant le fossé des Presses Universitaires du Septentrion, 1999,
discriminations, poussant aux retranche- 495+108 pages
ments, voire aux camps retranchés, identitai- . Edwin van den Brink: Corpus and Numerical
res - où les derniers convertis vs les derniers Evaluation of the Thinites Potmarks in The Fol-
colonisés, ultimes zélotes et nouveaux Croi-
lowers of Horus. Studies dedicated to Michael
sés d’un appareil idéologique désormais
Allen Hoffman, edited by Renée Friedman &
deux fois millénaire, vont aujourd’hui jusqu’à
en revendiquer l’invention ! Ou comment se Barbara Adams, ESAP n°2, Oxbow 20, 1992,
faire maître dans le système qui vous asser- 265-296
vit, stratégie de résolution certes, . Werner Vycichl : Dictionnaire étymologique de
d’intégration assurément - grosses de bûchers la langue copte Peeters, Louvain, 1983.
futurs ?
Pourtant déjà, « … aux environs de 1957, ________________________________________
un homme de Minvoul se prétendant parfois Jé-
sus, parfois son envoyé, s’est noyé dans le Ntem
en voulant traverser cette rivière à pied, à
l’imitation de son homonyme »
(J.E.Mbot,1972,164). Poul suiv kan-nà, i mò
néyé.
Hier, à l’Ouest, rien de nouveau. Au Sud
non plus, aujourd’hui.
Mais, partout, cependant, on continua,
et on continue de fleurir les tombes des morts
et de danser aux mariages des vivants.

Bibliographie
. Alain Anselin : Archéologie linguistique de la
danse en Afrique PAARI n°5,2006
William Rolle
. Alain Anselin : Iconographie des rupestres Les recherches de William Rolle sont
sahariens et écriture hiéroglyphique –Signes et consacrées à l’alimentation, la famille,
Sens Hommages sahariens à Alfred Muzzolini, l’anthropologie urbaine. Il a travaillé sur le
Cahiers de l’AARS n°10, 2006 quartier de Texaco (1984-1985), première
. Frédérique Biville : Emprunts et productivité : opération de réhabilitation de l’habitat insalu-
la branche latine du grec , in Langues en bre en Martinique. Il mène aujourd’hui une
contacts dans l’Antiquité. Aspects lexicaux, sous réflexion sur l’anthropologie visuelle en utili-
la direction d’Alain Blanc et Alain Christol, sant la photographie des intérieurs comme
A.D.R.A Nancy, De Boccard, Paris, 1999,57-80
méthode d'investigation associée à l'enquête
W.E.Crum Coptic Dictionary , Oxford, 1939,
953 pages
sociologique.

13
No 8– novembre 2006

Ses analyses sur la mutation de la f a- ponible pour extrapoler des solutions


mille antillaise et l’évolution de l’espace ur- d’aménagement est lourd de conséquence
bain se poursuivent par des études sur le pour l'avenir de la Martinique.
crack et la prostitution, l’élaboration d’études La question urbaine en Martinique se
avant la réhabilitation de quartiers populaires pose à partir de trois exigences : la politique
(Canal Alaric pour Fort-de-France, Vieux urbaine élaborée en France, avec ses multi-
Pont pour la commune du Lamentin) . ples remaniements ; la question de l'urba-
Membre de la Revue de Sciences Hu- nisme dans des villes du tiers-monde et,
maines et de Littérature “ Carbet ” - 1985- enfin, une problématique antillaise de l'es-
1996 - (coordination du numéro 6 consacré à pace.
la famille antillaise), il anime la Revue Certains problèmes que la Martinique ne
d’Anthropologie Tyanaba (coordination du parvient que partiellement à résoudre dépas-
numéro 4 “ Urbanités Martiniquaises ” sent le cadre strictement économique : parce
(2000). qu'il s'agit de questions de dépendance,
concernant la Martinique et son ancienne
Adieu Texaco tutelle colonisatrice, la métropole France. Le
cadre de l’habitat reflète cette contradiction
Vieux-Pont : épilogue d'une réhabilita- du statut, en ce sens qu’en début du XXI siè-
tion urbaine à la Martinique cle on trouve encore dans l’île des habitats
dégradés, des poches d’insalubrité qu’il faut
S i l’expression “ mangrove urbaine ”
a pu voir le jour c’est en réaction aux
discours d’exclusions qui longtemps ne frap-
débusquer. Ce qu’on y voit qui font songer
au Nanterre des années cinquante, les bidon-
pèrent que les quartiers insalubres. Cette villes d’avant les grands ensembles, mais
métaphore signifiait que la population des également à ce qui est le lot de n’importe
quartiers était une potentialité pour la Marti- pays en voie de développement.
nique, que ses forces avaient constitué les
résistances culturelles du pays. Nous avions Pour situer ce quartier nous repren-
avec une étude3 sur le quartier de Texaco drons quelques phrases d’un article paru
montré toute la richesse d'un quartier d'ha- dans le journal « Le Monde », pour situer les
bitation spontané. Aujourd'hui, avec cette peurs, les rumeurs ; “ Le soir, à la Mangrove,
étude sur Vieux-Pont nous ne pouvons qu'in- brillent d’étranges lucioles. Dans les terrains va-
firmer ce discours. Vieux Pont zone butoir, gues, entrelacs de hautes herbes et de racines
cloaque urbain, terrain de prédilection pour aquatiques, courent d’étranges bruissements. Sur
migrants en rupture sociale, espace géogra- les perrons des cases en bois, résidus agricoles
phique d’exclusion. Ce triste constat peut éparpillés en bordure de ville, les habitués - dea-
surprendre et sembler exagéré ; c'est une des lers, drogues, vieux habitants enchaînés à leur
réalités de la société martiniquaise contempo- chez-soi ou squatters victimes du cyclone Klaus -
raine. observent le manège des fantômes humains. La
Nous relatons ici le déplacement des Mangrove fait peur ”4
habitants de Vieux-Pont vers un autre quar- Initialement, à l’orée des années 1950,
tier du Lamentin, Bois-d’Inde. En délaissant le phénomène de squatérisation des espaces
l'option selon laquelle un quartier en position urbains est un mouvement dans lequel beau-
marginale peut redevenir vital à la ville à coup de membres de la même fratrie, de la
l'issue d'une réhabilitation sur site la rénova- même parenté sont inclus. C'est en quelque
tion urbaine à la Martinique entre dans une sorte un type de décohabitation qui entraîne
phase de rupture. Le déplacement des rési- dans son sillage les plus jeunes d'un milieu
dents, légaux ou squatters, s'avère être l'uni- essentiellement rural à vivre l'expérience de
que solution pour ne pas accentuer la l'urbain. On connaît les raisons de ce mou-
marginalité. Ce constat d'une mémoire indis- vement qui sont à rattacher à l'effondrement
de la société d’habitation, à l’évolution des
activités de productions agricoles tradition-
3
Etude de faisabilité du Contrat Famille sur la ville de
Fort de France. 1985. Ministère des Affaires Sociales
et de la Solidarité Nationale- Mairie de Fort-de-France-
4
Lariamep. Véronique Mortaigne - Le Monde--, 21 mars 1996.

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No 8– novembre 2006

nelles plus performantes, plus spéculatives dans cette circonstance le levain d’une mobi-
également. lité interne, au sein du quartier.
L’analyse des itinéraires des squatters Mais cette mobilité, qui passe par une
de Vieux-Pont indique une forme de semi- consommation excessive des biens d'équipe-
exclusion, inédite dans le contexte antillais et ment non productifs, est hors norme, anar-
corroboré par ce fait : les squatters de cette chique par rapport aux modèles connus.
zone sont isolés de leur famille dans leur Cette consommation qui entre dans le champ
prise de possession de ce nouveau lieu. Déjà, des loisirs ne bénéficie pourtant ni du temps
territorialement, ils ne peuvent aller plus loin, nécessaire aux loisirs, ni du travail qui per-
investir Fort-de-France ou tenter franchement met de l’acquérir régulièrement. La pratique
l’émigration définitive en France métropoli- du crédit est alors une anticipation sur un
taine faute, sans doute, de suffisamment de temps de travail hypothétique.
points d’appui dans le contexte antillais. Ce Nous empruntons le terme de mobi-
qui pour d'autres est un premier pas vers la lité, qui appartient au vocabulaire de la géo-
liberté est pour eux une marche infranchissa- graphie, de l'économie, de la sociologie et qui
ble. Ainsi l'origine des gens de Vieux Pont habituellement mesure les écarts spatiaux,
n'est pas extrêmement éloignée de la com- financiers, sociaux pour l'appliquer à un ter-
mune du Lamentin. On parlera plus de mo- rain où les gens ne bougent pas, sinon dans
bilité locale que de mobilité régionale. leur psychologie. Cette forme originale de
Lorsqu'il ne s'agit pas de quartiers du mobilité s’opère en acquérant des objets
Lamentin, les migrants sont issus de commu- symboliques, fétiches, qui modifient l'aspect
nes, de quartiers de communes jouxtant le intérieur de l'habitat pour l'amener à ressem-
Lamentin. L'effet attractif de Fort-de-France bler à une maison classique conforme au mo-
n'est pas une alternative plausible pour cette dèle qui s'est imposé dans les années
population, où alors, même si elle y a songé, soixante-dix en Martinique.
elle n'est pas en mesure de supporter la com- Cette mobilité ne change pas le statut
pétitivité nécessaire dans le chef-lieu, caracté- des acquéreurs dans leur confrontation avec
risée par des occupations plus anciennes la ville du Lamentin, “ frontalière ”, à la bor-
dans ses quartiers d'habitats spontanés, des dure du territoire des exclus ; elle n'éloigne
solidarités différentes et déjà installées dans pas les fils des pères, les filles des mères dans
la durée. la logique qui sied aux trajectoires promo-
Il faut considérer les changements d'espaces tionnelles des catégories sociales laborieuses
comme des trajectoires sociales. Ne pas envi- et dont la société antillaise, par le biais de
sager tel ou tel espace résulte de plusieurs l'école laïque notamment, s'est faite le cham-
choix, d'une capacité à se projeter pion.
D’autre part la maîtrise des anciennes moda-
lités martiniquaises de conquêtes des espaces Le discours de la fondation surgit
squattérisés est indispensable pour compren- lorsque l’identité s’est déjà constituée, c’est
dre, évaluer, ce qui ne se passe pas pour Vieux- une narration a posteriori, avec des phéno-
Pont et ses habitants déplacés. mènes d’énonciation linguistique assez com-
plexes qui s’orientent tous vers la défense
L'enquête que nous avons réalisé, croi- d’un patrimoine. Le discours vient après la
sée avec d'autres résultats 5 donne une image fondation, non dans le temps de l’action.
très figée des activités professionnelles et de Nous pourrions définir cette fondation mar-
la mobilité potentielle. Pour beaucoup l'hori- tiniquaise comme l’aptitude à rendre les lieux
zon, longtemps, se confine à la mangrove. On aptes à vivre par un effort individuel qui
comprend que les activités illicites ont été progressivement s’agglomère au collectif.
Celui-ci transite par les mouvements collec-
tifs, les “ koudmen6”. Il s’agit de suppléer à
l’absence d’une instance officielle gestion-
5
A.D.U.AM - Etude diagnostic du quartier Vieux- naire de l’espace. Cette pratique doit norma-
Pont, Septembre 1990, Fort-De-France
C.R.E.P.A.H - Commune du Lamentin, programme
6
local de l’habitat; Diagnostic, orientations , Novembre coup de main, système d’entraide pour réaliser une
1922, Paris. tâche comme construire une maison

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No 8– novembre 2006

lement donner naissance à des normes endo- dans l'apparence. En revanche l'ensemble des
gènes qui sont progressivement établies entre acquisitions de ce qui meuble une maison est
les utilisateurs du lieu et dont les applications souvent présent à l'intérieur. Bien entendu,
peuvent concerner des domaines aussi divers on ne peut dissocier l'intégration de Vieux
que les remblais des accès, la voirie, les do- Pont d’un marché plus vaste, qui dépasse le
maines publics. A cette occasion, les solida- stade de la débrouille, et dont nous avons
rités s’organisent autour de l’échange de donné les indicateurs.
savoir-faire. Ces savoir-faire peuvent Même prises en situation de déména-
d’ailleurs contribuer à une autre évaluation gement les photographies sont révélatrices :
des individus, gommant les origines sociales, Vieux-Pont est un accéléré de la consomma-
ethniques (il y a des étrangers, des étrangères tion de l'île en bien d'équipement. Le tableau
à Vieux-Pont, qui ont contracté des unions statistique des possessions en matière d'équi-
avec des martiniquais, des martiniquaises). pement (rappelons qu'il s'agit de familles) est
Ceci peut éventuellement générer un senti- éloquent. L'observation directe révélait sou-
ment de liberté auquel les habitants peuvent vent le “ double usage ”. Le trafic facilite
ensuite se référer, notamment dans les dis- quelquefois l'intégration en termes de fonc-
cours de la fondation. Aussi en cas de conflits tions. Car si on s'attachait à la symbolique qui
avec les instances administratives, politiques s'attache à la “ griffe ”, il faudrait signaler que
ceci peut s’avérer déterminant. “ Nous avons la machine à laver est souvent du type
fait ce quartier tout seul ” est le discours domi- “ Calor ”, que les multiples télévisions du
nant pour rationaliser le refus d’être dupes à foyer sont des sous-marques.
l’égard de la mairie, principal gestionnaire ou Le côté dérisoire provient alors de cette
interlocuteur, le droit qu’instaure la fonda- impression que ces équipements, et ces meu-
tion serait antérieur à la loi municipale. bles, ne devraient pas être déjà là. Autrement
Les données analysées nous éloignent dit, leurs propriétaires ne les ont pas acquis
de la notion de groupe de pression que pour- lors d’un lent processus d'intégration mais
raient constituer les habitants de Vieux-Pont. dans la précipitation.
Au contraire on pourrait avancer que Vieux- La caractéristique de la mangrove, du rejet et
Pont crée sa propre ségrégation - le quartier la proximité urbaine pour ces derniers
ne parvient pas à cohabiter avec lui-même, ce squatters d'une autre époque, rend l'exclu-
qui aurait dû être sa priorité-- et renforce ain- sion encore plus lisible. Le marché illicite7 qui
si celle de l'espace naturel, qui s'ajoute à celle procure à vil prix ces signes est une manière
qui résulte d'une implication indolente de la d’y remédier
première politique municipale.
Que transportent les habitants de
L'arrivée de la drogue, après d'autres Vieux-Pont avec eux ? Ils ne transportent pas
trafics, conforte ce raisonnement. De plus le sentiment d'appartenir à un même groupe.
cette ségrégation ne permet aucune perspec- Si l'on pouvait craindre le transfert ce n'était
tive si l'espace ne se modifie pas pour mon- certainement pas de l'effet de bande dont il
trer les voies d'une consolidation possible. fallait se prémunir mais plutôt toute de cette
Cette modification de l’espace doit être en- culture qui constituait la culture d'exclusion
tendu comme l’établissement de règles col- et que beaucoup partageaient sans que cela
lectives concernant l’espace commun. La soit analysable autrement que par le mode de
drogue a pu entrer à Vieux-Pont en raison de vie.
cette maîtrise insuffisante due à une fonda- Quelle importance faut-il accorder à
tion escamotée. un nouvel espace lorsque celui-ci est destiné
Si les habitants se signalent par quel- à accueillir une population originaire d'un
ques singularités (la famille, l'espace) ils n'en espace déprécié ?
demeurent pas moins dans une société glo- L’espace de Bois d'Inde attribué ne s’intégrait
bale qui fonctionne beaucoup sur l'acquisi- pas dans le choix des individus qui furent
tion de biens de consommation à haute
valeur symbolique.
Toutes les maisons ne sont pas de- 7
" dans un lieu ou finissent les objets volés " dit un
meurées dans la vétusté du début, au moins policier en poste à l'époque au commissariat du La-
mentin.

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No 8– novembre 2006

l'objet du déplacement, ce déménagement ne elle s’avère incapable de répondre à


s’insérait pas dans un projet personnel. Il “ l’attente ” traditionnelle : remplacer les ins-
s'agissait d'un espace subi. Inclut dans un titutions défaillantes, éviter que chômage ne
projet personnel, il aurait eu l’avantage de rime avec exclusion, accueillir les enfants nés
répondre à des contraintes sociologiques qui hors du mariage.
par ailleurs déterminent l'affiliation à l'es- - B) L’emploi occupé par cette population ne
pace. Autrement dit, l'histoire de vie favori- lui permet plus d'accéder à une promotion
serait le choix d'habitat, de l'habitat dégradé sociale classiquement obtenue par l'intégra-
vers la location, ou encore vers l'acquisition tion professionnelle.
de la propriété, autant d'étapes de socialisa- - C) L’espace de squatérisation sur lequel
tion mais aussi couperet sociologique lorsque évolue cette population ne subit pas une
l'échec réapparaît. Ces étapes intermédiaires transfiguration physique et symbolique suffi-
sont niées ; elles ne sont pas indispensables, sante pour accéder au statut d'espace de fon-
mais doivent au moins être présentes dans les dation. Il n'est pas assimilable à la cité.
souhaits des individus.
D'autre part cet espace que l'on attri- L’immigration ne désigne pas obliga-
bue a également sa propre histoire. Dans le toirement une population étrangère ; celle-ci
cas de Bois d'Inde, cette histoire est rapide : peut venir des campagnes lointaines. C'est un
cette partie du quartier Bois d'Inde appartient mouvement qui peut être interne et la notion
plus à la nouvelle conurbation du Lamentin peut être employé avant celui de migration
qu’à à la partie campagne, rurale, autrefois rurale, les cultures rurales pouvant être très
désignée par ce toponyme odoriférant. Un différentes de celles de la ville, si l'on place
habitat collectif y existe, il y a la proximité de celle-ci dans la modernité. Ceci n'interdit pas
lycées, une circulation de type urbain, un l'existence de passerelles, de traits culturels
habitat pavillonnaire de luxe à proximité. communs. Ce sont d'ailleurs ceux-ci qui peu-
Contrairement à ce que l'on pouvait craindre vent donner l'illusion de la proximité.
cet espace ne possédait pas un potentiel L’immigration enrichit la ville en
d'histoire annihilant l'intégration, l'ensemble terme démographique. Le fait-elle culturel-
de la population habitant le lieu-dit étant lement ? Cela dépend du niveau de
également transplanté. “ recrutement ” de la population immigré.
La modification concernait la durée L'intégration réussie d'une vague migratoire
d'implantation, les conditions d'arrivée dans ne peut être qu'un supplément, ne serait - ce
le lieu. Les histoires sont différentes, les aspi- que parce que cette intégration révèle des
rations également. Les résidents en location potentialités dynamiques dans la nouvelle
collective projettent des déménagements en- population, et le jeu de transformations so-
core plus valorisants que les cités de Bois ciales aidant, les nouvelles élites seront en
D’inde. partie issues de ce mouvement. On peut dire
Aujourd'hui, concernant cette étude que la ville de Fort-de-France doit son ascen-
un constat s'impose : l'ensemble des paramè- dance à ce phénomène et que la disparition
tres révélés par l'enquête rapproche les an- de Saint-Pierre n'est pas suffisante en elle-
ciens habitants d'une population immigrée. même dans l'explication de cette prépondé-
L'exclusion qui concerne cette population est rance. Il faut y adjoindre les flux migratoires
totalement différente de l'exclusion des clas- qui suivirent.
ses sociales populaires qui a pu exister dans Cette immigration se développe dans un es-
les années cinquante. Le statut social d'ori- pace insalubre, squattérisé. Cela en fait-il
gine, les phénotypes ne sont pas des éléments pour autant un ghetto lorsque l'on sait que
de cette nouvelle exclusion dont nous tentons l’habitat insalubre peut s’améliorer et
de saisir les modalités. s’intégrer à la ville. La marginalité de l’espace
n’entraîne pas inéluctablement celle des
Cette assertion que la population de hommes et ici, à la Martinique, il serait diffi-
Vieux-Pont est proche d’une population im- cile de justifier d'un “ marqueur ” ethnique
migrée est motivée par différents constats : justifiant le terme. A moins que l'on justifie,
- A) la famille martiniquaise doit être redéfini comme c'est le cas aux Etats-Unis, que ce soit
en dehors des “ schémas ” traditionnels, car le regard et le comportement des autres -

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No 8– novembre 2006

notamment par le déménagement loin de la C’est pour ces raisons que nous évo-
zone incriminée - qui définit le ghetto. quons la problématique de l’immigration,
Les hommes et les femmes de Vieux- mais une immigration aux effets décalés.
Pont ont-ils des caractères qui les rendent Ainsi, le problème de l’assimilation culturelle
marginaux par rapport à l’ensemble Lamen- ne devrait pas se poser dans notre cas de fi-
tinois ? gure sauf si l’on met dans cette notion l’échec
A Vieux-Pont, la famille ne se situe pas dans scolaire, le chômage, la petite délinquance et
la transmission et le premier effet de cette la violence. Ces martiniquais inventent une
absence est cette véritable solidarité collective sous-culture, consécutive à une première ac-
dans l’enclave ; en effet les liens familiaux culturation. Nous l’avons déjà dit,
traditionnels vont, d’une certaine manière, se l’aménagement des intérieurs auquel elle
refléter dans les relations globales. s’adonne est en décalage, en déphasage tem-
porel avec ce qui se fait actuellement. Autre-
Il est important que la mobilité soit ment dit, l’intégration que propose le
familiale pour que l’interprétation du bidon- transfert à Vieux Pont s’organise sur une ten-
ville comme lieu pour se régénérer soit plau- dance déficitaire de valeurs culturelles puis-
sible. Des immigrés peuvent recréer, par des que l’enclave n’a pas produit de valeurs
phénomènes complexes, une parenté locale. communautaires, que l’on ne réclame pas
Cette parenté locale est du type de celle que nécessairement collectives. Les mutations de
nous avons connu dans les communes où la société martiniquaise ont créé, comme
chacun pouvait intervenir sur les comporte- partout ailleurs, des multiplicités de groupes
ments des plus jeunes, sans être un parent sociaux, d’intérêts divergents, de cultures
direct. diverses dont les revendications proprement
A partir de ce moment, on peut envisager les ethniques (indiannité, créolité, arabe) sont
processus de promotion sociale, économique des révélateurs parmi d’autres. Cependant
de l’ensemble. L’examen des données statis- cette enclave que nous avons vue largement
tiques n’offre pas cette vision ascendante du favorisée par la toponymie est dans le bourg.
quartier. L’échec n’était cependant pas obli- Des activités commerciales, artisanales bor-
gatoire ; dans d’autres circonstances des mi- dent la route départementale et les habitants
grations rurales ont permis à des originaires de Vieux-Pont organisent l’essentiel de leurs
de communes de s’insérer dans le fait urbain, déplacements dans la ville du Lamentin.
en étant d’ailleurs des acteurs incontourna- L’enclave est paradoxale au sens ou ces cir-
bles ( Texaco, Volga-Plage, Canal Alaric, ) et culations infra urbaines n’ont qu’une in-
dans certains quartiers d’innover une nou- fluence partielle sur l’espace d’habitation,
velle citoyenneté qui n’est pas le privilège de sinon par le biais de l’accès facilité aux biens
l’ensemble des quartiers foyalais. Mais cette de consommation que vendent les boutiques
citoyenneté s’alimente aux réseaux de voisi- de la ville.
nage, aux maintiens des liens familiaux.
Apparemment, les trajectoires fami- L’autre approche que nous entrepre-
liales ont eu des difficultés à se reconstituer nons pour mettre à jour les identités de ce
pour ces exclus, et le recours au groupe fami- quartier est l’analyse des espaces
lial d’origine est marginal. A partir de ces “ appropriés ”, au sens de s’en rendre pro-
brèches dans l’organisation sociale les élé- priétaire. Il s’agit précisément des espaces de
ments de référence ne peuvent que l'aménagement de la maison. Cet espace inté-
s’appauvrir. Les propos qui nous furent tenus rieur s'oppose vraisemblablement par sa
lors de l’enquête, le peu de recours à l’aide symbolique à la mise en scène extérieure
du réseau de voisinage laissent perplexe sur proposée par une opération de rénovation
l’avenir. Nous sommes en effet face à une urbaine conçue selon les canons officiels.
situation exemplaire de mobilité collective L'analyse de l'intérieur des maisons est
dans un lieu identique pour un ensemble de une voie exemplaire pour saisir les individus
populations et nous ne sommes pas certain des sociétés proches de celui de l'observateur
que ceci puisse produire le partage d’une avec les techniques des sociétés “ exotiques ”.
expérience commune pour investir Bois On reprendra, pour situer l'ensemble des
d’Inde. enjeux, ce que disent Martine Segalem et

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No 8– novembre 2006

Béatrix le Wita dans leur éditorial du numéro les photographies des membres de la famille
de la revue “ Autrement” consacré aux créa- étaient épinglées, avant d’être mises dans un
tions familiales : “ Ces intérieurs nous disent cadre, sur un meuble, et, enfin, les posters de
quelque chose de ceux qui y habitent. Certes, ces groupes musicaux divers. La tendance ac-
descriptions évoquent d'abord les transformations tuelle est à la raréfaction des signes familiaux
socio-économiques, les différences sociales entre sur les murs et à leur remplacement par des
les groupes, les conditions techniques de la pro- reproductions dont le thème est souvent la
duction de ces décors. Mais ils disent bien davan- Martinique, la société antillaise dans le passé,
tage : ils disent comment la famille se met en avec des scènes de vie typique. Mais quelle
scène pour elle-même et pour les autres. Ils par- que soit la période les images religieuses
lent de culture : culture de la représentation et de étaient toujours présentes.
l'intimité chez les bourgeois du XIX° siècle, La famille n’est plus affichée sur les
culture du familialisme dans les HLM de Nan- murs, l’usage de l’album de famille et du
terre. Pénétrer dans l'espace habité c'est accéder à camescope étant plus courant. Rencontrer ces
un lieu technique qui remplit des fonctions comme signes dans un foyer situe assez rapidement
abriter, se nourrir, etc., mais aussi à un espace le trajet des occupants des lieux dans la dis-
social et culturel chargé de signes distinctifs à crimination entre le” visible ”, le public et le
découvrir et décrire. Observer avec les habitants privé. La taille des choses dans les milieux
des lieux les objets qui les entourent et compren- populaires martiniquais est un indicateur de
dre ce qu'ils signifient pour eux-mêmes et ce l’image de soi, de sa maîtrise. De trop gran-
qu'en les disposant autour d'eux ils veulent si- des images sont une manifestation d’une de-
gnifier au monde : c'est dans ce sens que l'on mande immense face à des évènements que
conçoit l'idée de créations familiales, comme au- l’on ne maîtrise pas. Dans une société
tant de gestes qui révèlent la famille (ou son ab- d’abondance les signes d’acquisition n’ont
sence) dans son espace de vie. ” 8 pas nécessairement besoin d’être grandilo-
Notre contexte étant celui d'une so- quent. Les miniatures par exemples pou-
ciété coloniale ayant connu l'esclavage, la vaient avoir comme significations un désir de
société d'habitation, variante antillaise de la contrôle face à des phénomènes importants,
société de plantation, avec son apogée et son des objets gigantesques qui peuvent déso-
déclin, de l'exode rural. Il faut remarquer rienter l’individu, usager de ces objets, non
cette histoire parallèle d’une mobilité sociale leur producteur.
qui se confond quelquefois avec une dimen- Une des choses surprenantes sur
sion raciale. Puis l’étape de la transformation Vieux-Pont et Bois d’Inde est la présence
en département français d'outre-mer et les d’images religieuses, de crucifix, dans des
difficultés, inachevées, de l'intégration à l'Eu- formats qui sont souvent peu discrets, alors
rope. Il est primordial de comprendre toutes que la tendance générale est de masquer sa
ces composantes dans l’analyse d’un espace religion, de l’intégrer dans l’espace privé de
d'habitation spontanée, par ailleurs l'un des la chambre et de laisser le salon neutre. A
poumons de la dimension urbaine foyalaise. Vieux-Pont la pression, la charge quotidienne
que véhiculait le quartier a donné des com-
Les photographies d'aménagement portements de compensation. Que “ l’Esprit ”
des intérieurs des maisons saisissent la mé- ne puisse être tranquille à Vieux-Pont est
moire à un moment donné. Les illustrations l’impression dominante. Les icônes religieu-
murales martiniquaises ont une histoire : il y ses dans les maisons en sont une des mani-
a un passage des murs nus aux murs recou- festations. Nous avons été frappés de voir
verts de journaux, puis succèdent les murs qu’à Bois d’Inde, le premier geste des nou-
peints, ceux qui sont décorés avec des photo- veaux occupants fut d’accrocher une image
graphies de personnages officiels, dont De pieuse. Cette présence du religieux est une
Gaulle. Ensuite vinrent les murs sur lesquels des particularités de l’endroit alors que cette
dimension religieuse devient une affaire de
plus en plus personnelle dont les signes se
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SEGALEM Martine ; LE WITA Béatrix. - Editorial - font discrets, même en Martinique, où les
"Chez-Soi" - Revue Autrement, N°137,Mai 1993 - prosélytismes protestants sont nombreux.
Paris -ed. Autrement, p.11- 23

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No 8– novembre 2006

Nous proposons une analyse globale de qu’il est possible d’avoir une pièce à soi dans
ce que nous avons remarqué sur Vieux-Pont un appartement, éventuellement deux salles
et des dysfonctions qui peuvent apparaître de bain dans le même appartement, luxe au-
concernant la représentation que les gens paravant réservé aux propriétaires de villa,
proposent. De l’ensemble des photographies, bref que l’on peut demeurer dans un loge-
on remarque une confusion des espaces. ment la journée, qu’il n’est plus obligatoire
La première confusion serait celle des géné- d'être à l’extérieur. Cette différenciation de
rations. Souvent, les objets décoratifs des l’espace va permettre une évolution du statut
parents voisinent avec ceux des enfants, les de l’enfant, de l’adolescent, du couple, met-
images pieuses avec les posters de groupes tant fin à une sorte d’agglomération des rôles,
de musiques, raga ou zouk. Si l’espace est sans espace transitoire. Cette impossibilité
réduit, il n’en demeure pas moins que la pré- matérielle à Vieux-Pont sclérose cette muta-
sence des signes des enfants dans un espace tion.
qui par ailleurs est souvent différencié en Dans ces maisons, les seuils ne sont pas
salon, salle à manger, même de manière respectés, les modes d’accès sont brutaux.
sommaire, est quelque part témoignage Cependant le “ rattrapage ” suit les chemi-
d’une absence d’emprise des parents. nements de toute la communauté de Vieux
Ceci n’est alors compréhensible que si Pont, ne se différenciant pas en fonction des
l’on songe à l’enquête qui nous donne une convictions idéologiques ; il s’agit d’un
idée des relations parents - enfants où le mot “ rattrapage ” hors saison. Au moment où les
complicité prend tout son sens dans cette aire classes moyennes supérieures commencent à
de trafic. Si d’un côté les parents ont fait mettre en place une stratégie du dénuement
beaucoup pour empêcher les enfants d’être dans l’aménagement intérieur, pour se dis-
confronté à la violence latente qui s’empara tinguer des catégories populaires et éven-
progressivement de Vieux-Pont, si les parents tuellement de l’environnement de leur
ont donné comme objectif à leurs enfants enfance - tout ceci est fortement tributaire de
l’amélioration du logement par contre, lors- la mémoire d’enfance, avec des blessures
que le trafic devient l’un des objectifs de d’amour propre dans une société hiérarchisée
Vieux-Pont ceci impose des “ droits ” aux en- par le phénotype, minorant les réussites sco-
fants face aux parents. laires - Les gens de Vieux-Pont accèdent à ce
La seconde confusion concerne le reli- désir d’équipement standard avec ce handi-
gieux. Il peut y avoir absence du religieux, ce cap dû à l’exclusion, à leur culture qui ne leur
que nous ne trouvons pas dans la majorité a pas permis de jouer d’une mobilité tradi-
des logements. L’interprétation du religieux tionnelle. Les meubles qu’ils acquièrent sont
comme magico-religieux, phénomène que des imitations d’une habilité moyenne de
nous avons retrouvé dans d’autres études mobilier valorisé dans une conception dé-
concernant le crack, la prostitution masculine suète du patrimoine : meuble en bois ordi-
est sollicitée Cette mise en évidence est la naire contrefaisant les essences précieuses,
volonté d’un message public. Même les com- berceuses industrielles qui concourent à une
portements délinquants s’affublent d’un appropriation d’objets censés représenter une
support religieux, ce qui n’est pas le moins réussite sociale. Le “ complexe béké ” resurgit
surprenant. ici de manière plus saisissante que chez les
La troisième confusion est celle du classes moyennes.
public, du privé : cette confusion était difficile La réalité de la réussite sociale et du “
à éviter, les logements ne s’y prêtant guère. Il bon goût ” socialement synchrone avec
faut alors envisager ses conséquences compte l’époque serait le dépouillement, des meubles
tenu de ce qui se faisait ailleurs, dans le épurés dont le catalogue “ Habitat ” était à
même temps, à la Martinique et les moyens son époque une illustration intéressante.
d’y remédier : le seul recours pour délimiter Si le changement est étonnant, il ne faut
les espaces trop petits, incommodes, à moin- pas s’y méprendre ; il demeure quelque part
dres frais est le rideau, pour distinguer les escamoté puisqu’il ne suit pas logiquement ce
activités nocturnes que la mémoire aurait dû transporter. Et c’est
Au milieu des années quatre-vingt, avec ainsi pour beaucoup d’autres aménagements
l’extension de l’habitat social, chacun sait intérieurs : nous avons toujours cet effet de

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No 8– novembre 2006

décalage avec le temps de la fondation du signifiait plus la coexistence d’unités fami-


reste de la Martinique. liales entremêlées de voisinage, de parenté
fictive ou imaginaire que nous avions pu
Finalement, ce que nous analysons faire des propositions pour revitaliser le
par l’investigation de l’anthropologie visuelle quartier.
corrobore ce que nous avons pu mettre en Les mutations des solidarités familia-
relief . les dans l’ensemble de la société martini-
- Une relation difficile au rural. quaise indiquent cette crise des modèles qui
- Un mode d’accès à l’urbain qui révèle des ne peuvent s’établir désormais que sur des
handicaps dans les choix des objets de mémoires escamotées, asynchrones. Le “
consommation alors qu’il y a un véritable problème ” de Vieux-Pont sera sans doute,
besoin d’intégration à l’urbanité. dans les prochaines années, diffus mais dan-
- Une identité qui se constitue sur le retard gereusement présent dans la société martini-
chronologique par rapport à la Martinique. quaise, obligeant à redéfinir nos approches
- Une perception plutôt négative de l’espace de l’urbanité martiniquaise et à faire
environnant qui explique un usage particu- l’inventaire des disponibilités ,réduites, de
lier du spirituel. l’aménagement - symbolique et réel - de
- Une confusion des espaces et des rôles entre l’espace pour recréer du lien.
parents et enfants.
- La volonté d’oublier, en changeant aussi
vite que possible le décor, les meubles, ce que Bibliographie indicative :
fut la pérégrination précédente. . “ Des mémoires pour la réhabilitation de
l'espace urbain ” Tyanaba N°4,Fort-de-
Ce qui s’est passé à Vieux-Pont préfi- France.Mars 2000,p.107-135
gure l’état de la Martinique dans les prochai- . “ Nouvelles familles martiniquaises ” in Au
nes années. Le problème de la drogue a visiteur lumineux, des îles créoles aux socié-
dissimulé les raisons sociologiques, économi- tés plurielles. p.363-373.Ibis Rouge Editions,
ques, voire politiques. La Martinique a ter- 2000
miné ses “ trente glorieuses ” après la France. . “ Gens des mornes, gens des villes ” Revue
Des catégories sociales ont pu se différencier Autrement, Octobre 1989, H.S. N°41, Ed.
et les dirigeants, les intellectuels Autrement. Paris. p.133-136
d’aujourd’hui ont pleinement bénéficié de cet . “ Système et catégories alimentaires marti-
essor, grâce notamment à un système éduca- niquais ” Revue Présence Africaine, 4° Tri-
tif performant et intégrateur. La crise écono- mestre 1987, N°144. Ed. Présence Africaine.
mique, mondiale, a brisé cet élan. Vieux-Pont Paris. p.118-132
a pu se produire dans un système économi-
que en transformation mais aussi dépendant
des transferts, des aides de la métropole.
Nous avons vu l’insertion de la drogue dans
ce système économique défaillant.
La potentialité du rattrapage que peut
permettre un transfert de population dépend Sommaire du No A.1
d’éléments qui sont déjà mis en place en pré- Armand Ajzenberg : classes et formes
alables au changement d’espace : le transfert modernes de lutte de classe
ne les crée pas.
Les procédures de réhabilitation urbaine qui - Les forces sociales en présence 2
furent expérimentées sur Texaco et d’autres - Psychologie collective des classes 3
quartiers sont désormais de l’ordre de la réfé- - Les classes dans une société globale 4
rence classique. C’est pourtant après constat - Ce qui a changé depuis 1963 10
que les réseaux apparaissaient déjà disloqués, - Production et extraction de plus-value 15
que “ l’accélération ” des modèles de solida- - Formes prises par la lutte de classe 16
rités familiales et de voisinage dans l’espace
- Les coordinations 21
rural de la plantation et des mornes étaient
entamées et enfin que la notion de quartier ne

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