Vous êtes sur la page 1sur 16

Revue d'histoire et de philosophie

religieuses

« La métaphore vive » de Paul Ricœur


Paul Ricœur, « La métaphore vive », Editions du Seuil, Paris, 1975
Gilbert Vincent

Citer ce document / Cite this document :

Vincent Gilbert. « La métaphore vive » de Paul Ricœur. In: Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 56e année n°4,1976.
Rendre compte de Dieu. pp. 567-581;

doi : https://doi.org/10.3406/rhpr.1976.4354

https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1976_num_56_4_4354

Fichier pdf généré le 23/11/2019


«LA METAPHORE VIVE»*

DE P. RICŒUR

La fréquence d'emploi de la qualification « vive » est l'indice


de la portée polémique des huit études de l'ouvrage. Certes, le
premier front oppose une théorie de la métaphore à une conception
pré-linguistique du travail poétique ; la possibilité d'une conceptua¬
lisation de la métaphore a pour condition préalable le refus d'une
pseudo-explication par le génie, et par conséquent le refus d'une
distinction séculaire, entre poésie et langage ordinaire. Que la méta¬
phore se dise en termes de « procès » ou de production de sens
présuppose que l'on a renoncé à loger la métaphore dans l'excep¬
tionnel, dans la poésie consacrée.

Du même coup, parler de « procès métaphorique » conduit à


soutenir des thèses polémiques sur le front de la linguistique. Car si,
à l'encontre d'une théorie romantique de la poésie, comme œuvre
du génie, on tente de surprendre le fonctionnement de la métaphore
dans le langage ordinaire, on est conduit à mettre en doute la perti¬
nence d'une opposition qui a pu prendre l'allure d'un dogme dans
certaines écoles linguistiques issues de F. de Saussure : il s'agit de
l'opposition entre langue et parole. Selon cette opposition dont le
premier terme seul était considéré comme l'objet propre de la lin¬
guistique, le « parler » désignerait l'usage effectif de la langue ;
mais cet usage serait soustrait d'une étude linguistique scientifique
à un double titre : d'une part en tant que tout usage est individuel ;
d'autre part en tant que l'usage est le « lieu » du changement linguis¬
tique. L'exclusion de la parole hors du champ de la linguistique a
568 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSES

pertinente, c'est par rapport à une étude structurale des significations,


et par rapport à un primat du mot.
La critique préalable du romantisme a donc pour fonction d'em¬
pêcher une régression pré-linguistique. De même, le choix de la
métaphore, plutôt que de la parole, interdit qu'on ne développe une
critique de telle linguistique sur la base de la conscience égologique
du sujet parlant. Bien plus, le choix de la métaphore se révèle straté¬
gique dans la mesure où s'avère inadéquate la théorie que l'on peut
en faire dans le cadre d'une linguistique du mot. Dès lors, cette inadé¬
quation, ou insuffisance, en appelle à une linguistique vraiment géné¬
rale dont les études de P. Ricœur contribuent à dégager les niveaux.
Le mot, la phrase, le discours : autant d'unités linguistiques aux¬
quelles —
théorie correspondent
structurale en
des l'occurrence
propriétés différentes,
— oublieuse quedeméconnaît
la corrélation
une

nécessaire entre l'objet dont elle fait la théorie et les concepts ou


méthodes qu'elle construit pour rendre compte de son objet.
Mais on n'aura pas assez souligné l'intérêt de ces études tant
que l'on n'aura pas souligné que la critique de la linguistique effec¬
tuée au long de ces pages a pour contrepartie une promotion théo¬
rique de l'herméneutique. On peut en effet tenir ces études pour
autant de preuves que l'herméneutique n'est pas l'idéologie de l'inef¬
fable à laquelle l'assimilent parfois ses adversaires et à laquelle se
condamnent tels de ses champions faute de voir que s'il y a hermé¬
neutique, c'est avant tout qu'il y a un niveau discursif du langage.
Une théorie du procès métaphorique interdit la naïveté herméneu¬
tique : entendons par là la naïveté avec laquelle on risque de répéter
l'idéologie du romantisme, en se donnant des textes exceptionnels
dont l'herméneutique serait le mode exceptionnel de déchiffrage.
Ce qui fonde l'herméneutique, c'est le fonctionnement discursif de
tout langage, dont la métaphore est l'irremplaçable révélateur. L'her¬
méneutique commence là où s'arrête la linguistique structurale : là
où la clôture des significations, connue dans l'après-coup théorique,
fait place à l'ouverture du sens reconnue dans la familiarité d'une
tradition et connue comme phénomène discursif de non-saturation du
sens.

Un des pivots majeurs de l'argumentation développée par


P. Ricœur consiste en un passage d'une « sémantique du mot » à une
« sémantique du discours », pour laquelle Benvéniste a fait œuvre
de pionnier
celui d'un code
danset son
à situer
insistance
cette différence
à distinguer
dans
l'usage
la fonction
du langage
métalin-
de

guistique du langage (le langage est en effet ce par quoi il est


toujours possible de définir les propriétés d'un code, tandis que l'in¬
verse est impossible).
Par rapport à la théorie de la métaphore, le passage consiste
« LA MÉTAPHORE VIVE » DE PAUL RICŒUR 569

à renoncer à une rhétorique du mot, selon laquelle la métaphore


consisterait principalement en un phénomène ornemental. Dans les
approches récentes inspirées de la sémantique structurale de Grei-
mas, la métaphore reste une figure de mot, même si l'on est plus
soucieux d'en expliquer le mécanisme que l'effet ornemental ; la
métaphore serait le nom du produit de l'opération complexe (sélec¬
tion, puis addition ou soustraction) effectuée sur l'ensemble des
sèmes, ou noyaux de signification, constitutifs du mot ; un autre
nom de cet effet serait le fameux « sens figuré ». P. Ricœur, à la
suite des auteurs anglo-saxons qu'il étudie, n'a pas de peine à montrer
la continuité entre théories structurales et rhétorique de la métaphore
et à situer cette continuité dans le présupposé, voire la « superstition
de la signification propre » (Richards, citation p. 101), dont le nom
serait le porteur. Plus exactement, ayant identifié signification et
sens, ces théories comme la rhétorique ancienne, méconnaissent que
« c'est le discours pris comme un tout qui porte le sens de manière
indivise ». La raison de cette identification tient, selon Ricœur, à
ce que rhétoriciens anciens et modernes ne traitent que de métaphores
mortes, c'est-à-dire de métaphores lexicalisées. Mais a-t-on le droit
de faire abstraction du moment où la métaphore fut « vive », au
moment de ses premiers emplois en rupture avec le code lexical ?
La rhétorique a simultanément raison et tort : raison en ce sens que le
produit métaphorique consiste bien en une modification de l'identité
sémantique d'un mot ; tort en ce qu'elle ne traite la métaphore qu'en
termes de produit, et non de production.

Dès lors il ne s'agit pas de simplement renverser les propo¬


sitions de l'adversaire pour obtenir une théorie plus adéquate. Ce
qu'il faut, c'est rendre compte de la complémentarité des descriptions
en termes de produit et de production. La rhétorique traite de la
métaphore qui a réussi et dont la réussite — ■ mesurée à son degré
de lexicalisation, qui la rend identifiable pour le linguiste — se paye
de la difficulté à reconnaître, non pas les conditions de réussite (il y
faudrait une approche sociologique dont le lieu n'est que très
rapidement esquissé, p. 163 : « le langage est à la merci... de causes
non linguistiques de changement qui empêchent... la lexicologie de
s'établir sur la base d'une entière autonomie... Le langage... est à la
merci de forces sociales dont l'efficacité souligne le caractère non
systématique du système ») mais les conditions de possibilité purement
linguistiques.

L'herméneutique n'est pas une anti-linguistique ; pas même une


anti-linguistique du mot, en dépit du poids des critiques qu'elle
570 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSES

de la production — à l'aide d'une théorie de l'énoncé comme lieu


du sens — et du produit — en rendant justice à l'approche rhétorique.
Une manière d'entrer dans la complémentarité des théories lin¬
guistiques consiste à dégager la corrélation qu'une théorie établit
entre ce qu'elle cherche à expliquer, et le facteur explicatif qu'elle
se donne. Dans les théories rhétoriques de la métaphore, l'explication
de la métaphore est conduite à partir de la « polysémie ». Dans le
cadre d'une théorie de la métaphore lexicalisée, la polysémie est
donnée ; que le mot ait plusieurs significations, c'est un fait de syn¬
chronie. Or, si l'on s'engage dans une théorie du procès métaphorique,
la polysémie devient ce que l'on peut expliquer, et qui autorise une
linguistique diachronique : la métaphore « vive », comme innovation
sémantique, est à l'origine de la polysémie, comme propriété lexicale.
La ipolysémie est donc l'envers de l'ouverture du mot liée à la possi¬
bilité, pour un locuteur, d'obliger un mot à porter, comme oblique¬
ment, une signification nouvelle suscitée par l'écart entre les valeurs
sémantiques usuelles du mot et la valeur sémantique globale de
l'énoncé.

Β faut ainsi parler de dispositif métaphorique complexe dans


lequel, du fait de l'impossibilité pour un mot, dans un énoncé donné,
de se voir crédité de telle de ses valeurs usuelles, le récepteur est
contraint à l'innovation sémantique sous peine de construire un
énoncé simplement absurde. Le dispositif métaphorique exige par
conséquent la prise en compte du mot et de son contexte, car c'est
la rupture de l'isotopie de l'énoncé par l'emploi d'un mot appartenant
à créditer
une autrele isotopie
mot d'une
qui,valeur
perçuenouvelle
par le récepteur,
en vue de conduit
donner àcel'énoncé
dernier

une « nouvelle pertinence » (p. 194). Cette nouvelle pertinence ne


sera jamais que probable, possible, non fixée, sauf à traiter d'une
métaphore morte — et nous retrouvons alors la question de l'inter¬
prétation rarement problématique d'un énoncé comportant des termes
polysémiques — ou à faire intervenir un garant idéologique disposant
de la force d'imposer telle signification donnée.
La description du dispositif métaphorique permettrait sans doute
de réexaminer ce que, dans des ouvrages antérieurs, P. Ricœur écri¬
vait de caractère inépuisable du symbole : la « richesse » sémantique
du symbole pourrait n'être que l'effet d'une illusion rétrospective
amenant à rétro-jeter, sous forme de noyau symbolique, les « valeurs
sémantiques produites par l'ensemble des lectures d'un texte. Peut-
on en effet réserver le cas du symbole, et le soustraire à une théorie
de la métaphore « vive » ?
Peut-on restreindre l'audace théorique de ces études, au fil
desquelles P. Ricœur (cf. p. 125) critique les auteurs (Beardsley,
Max Black) qui ont atténué l'état construit de la métaphore en sug-
LA MÉTAPHORE VIVE » DE PAUL RICŒUR 571

gérant, par exemple, que le lecteur disposait d'une « gamme poten¬


tielle de connotations » dont il choisirait seulement l'actualisation ?
Si la métaphore peut mourir, le symbole le peut aussi, en devenant
signe (de croix par exemple). Inversement (cas non envisagé expli¬
citement par Ricœur), si la métaphore peut être réactivée, le symbole
le peut aussi : il suffirait, pour en affirmer la possibilité, de tirer tout
le parti de l'analyse du dispositif-métaphorique, en tant qu'il met en
jeu valeurs sémantiques et contexte discursif ; il suffirait, par exem¬
ple, d'élargir ce contexte en contexte culturel (sorte de macro-con¬
texte discursif) pour que, par suite d'une mutation culturelle, un
récepteur soit devant un symbole mort comme devant une métaphore
vive, dans la situation de se résigner à l'insignifiance ou à l'absurdité
ou de riposter en prenant de risque d'interpréter comme à nouveau.
(Une belle démonstration de cette situation et de la possibilité de
l'interprétation retrouvée par perte de familiarité, est donnée dans un
livre récent de M. Serres : « Zola », où tel symbole biblique, du
déluge par exemple, est ré-interprété dans un contexte culturel
informé par des théories thermodynamiques...)

Ce n'est pas une des moindres particularités, encore moins un


des moindres mérites de ces études, que le recours fréquent à des
auteurs représentatifs de la philosophie du langage anglo-saxonne,
injustement méconnue en France. D'emblée ces auteurs ont considéré
l'énoncé comme unité sémantique fondamentale. Une place particu¬
lière revient à Max Black ; qui a élaboré une théorie de Vinter-action
entrefocal),
lieu les niveaux
et « frame
qu'il désigne
» (= cadre).
par les termes de « focus » (= foyer,

De plus, ces auteurs ont montré moins de circonspection que


les linguistes français dans l'examen de la portée référentielle du
discours, qui constitue le second pivot des études de P. Ricœur.
Jakobson est le témoin privilégié de ce qui n'est pas simplement
prudence méthodologique, mais peut-être effet résiduel d'une certaine
intempérance structurale. Il semblerait en effet qu'avec Jakobson la
voie soit ouverte d'une théorie de la métaphore qui ne soit pas
restreinte à ce qui est conventionnellement reçu comme poésie. Jakob¬
son a pris soin de ne pas réduire la fonction poétique de tout langage
au fait poésie et de situer le langage dans un contexte global de-
communication. Dans son article célèbre « Linguistique et poétique »,
il a été bien près d'appréhender la dimension référentielle du discours,
lorsqu'il écrivait : « La suprématie de la fonction poétique... n'obli¬
tère pas la référence... mais la rend ambiguë ».
Cependant, P. Ricœur n'a pas de peine à montrer en quoi, res¬
572 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSES

sélection sur l'axe syntagmatique de combinaison, c'est en effet


accorder la place majeure à une linguistique du mot, puisque c'est
tenter d'expliquer l'ordre du discours par combinaison d'unités lexi¬
cales. Du coup, on assiste à l'escamotage de la référence ; la linguis¬
tique du mot, avec le couple théorique qu'elle propose : dénotation -
connotation, ne laisse que la possibilité de dire de l'énoncé poétique
— auquel la théorie du sens figuré a ôté la possibilité d'avoir une
lui-même.
dénotation — qu'il n'a pour connotation... que le fait poétique

L'échec de Jakobson conduit Ricœur à proposer un second


changement de niveau, après le passage d'une sémantique du mot à
une sémantique de l'énoncé. A ce changement de niveau correspon¬
dent d'une part l'introduction du logique et de la référence (la phrase
considération
est considérée du
comme
discours.
proposition) d'autre part la prise en pleine

Quant au premier point, la démarche de Ricœur consiste en


une investigation logique. La tradition anglo-saxonne s'avère ici un
auxiliaire remarquable, dans la mesure où elle offre de quoi penser
le dispositif métaphorique à partir de l'emploi de modèles scienti¬
fiques et de penser le type de référence effectué par un énoncé
métaphorique à partir du rôle heuristique de la « fiction ». Ce nou¬
vel éclairage permet d'enrichir la description du fonctionnement de la
métaphore comprise comme phénomène de prédication impertinente.
Mais tout d'abord, il permet d'assurer la théorie de la métaphore
contre la pression de la rhétorique qui, en installant la fausse symétrie
métaphore-métonymie, appauvrit le procès métaphorique jusqu'à
n'en faire qu'une des modalités de la dénomination. « La métaphore...
(diffère de la métonymie)... par le fait qu'elle joue sur deux registres ;
celui de la prédication et celui de la dénomination... C'est ce que les
auteurs anglo-saxons ont parfaitement aperçu ; les mots ne changent
de sens que parce que le discours doit faire face à la menace d'une
inconsistance au niveau proprement prédicatif et ne rétablit son
intelligibilité qu'au prix de ce qui apparaît, dans le cadre d'une
sémantique du mot, comme une innovation sémantique » (p. 170).
Aborder la métaphore par le biais de la fiction et de son rôle
scientifique permet ensuite de répudier la distinction entre dénotation
et connotation tenue le plus souvent pour équivalente à la distinction
entre langage scientifique et langage poétique, comme si seul le pre¬
mier parlait des choses, tandis que le second ne ferait que renvoyer
au sentiment (cf. la critique de la théorie émotionnaliste de la poésie,
p. 199).
Le détour par la fiction conduit P. Ricœur à redonner sens à
certaines propositions aristotéliciennes concernant la métaphore,
définie comme « saisie du semblable ». Certes, le risque est alors
« LA MÉTAPHORE VIVE » DE PAUL RICŒUR 573

grand d'immerger la métaphore dans le genre trop vaste de la ressem¬


blance, dans le monde des images, entendus comme reflets ou copies.
Mais déjà chez Aristote, l'on peut trouver de quoi prévenir cette
interprétation ; la métaphore, peut-on lire dans la Poétique, enseigne ;
c'est ce qui fait sa supériorité sur l'histoire conçue comme compte
rendu de ce qui s'est passé. Les propos d' Aristote doivent être référés
à une analyse de la nature de la copule : le « être-comme » implicite
dans la métaphore ne va pas sans un « n'est pas comme ». La méta¬
phore n'est dès lors plus apréhendée dans sa dimension lexicale, mais
au plus près de son originalité conceptuelle : dans l'oscillation du
être-n'être pas de la prédication métaphorique, l'énoncé met en jeu
des rapports de dissimilation et d'assimilation : « Dans l'énoncé méta¬
phorique, le « semblable » est aperçu en dépit de la différence, malgré
la contradiction » (249) ; disons : malgré le caractère auto-contra¬
dictoire de l'énoncé pris littéralement. Le moment du « ne... pas »
n'est que l'envers d'une nouvelle attribution étrange.
La catégorie de l'étrange est une catégorie non réductible au
vrai et au faux ; elle préserve assez bien l'originalité du dire méta¬
phorique, méconnu dès qu'on mesure ce dire à un idéal positiviste
de scientificité. Mais il importe de ne pas trop insister sur le « ne-
pas » ; car on risquerait alors d'exténuer la dimension référentielle
du dire poétique et de donner du crédit aux théories selon lesquelles
l'énoncé poétique n'aurait plus pour portée que de connoter la poésie.
L'herméneutique, avons-nous dit, n'est pas une anti-linguistique.
Avec la question de la référence, nous avons de quoi mieux situer
l'herméneutique par rapport à la linguistique. Car cette question ne
s'épuise pas dans l'examen de la copule propositionnelle. La question
de la référence trouve à se déployer dans son amplitude maximale
lorsque, ayant enrichi la description de l'énoncé par celle de la
proposition, on enrichit encore l'univers propositionnel par celui du
discours : « Le répondant exact du modèle, du côté poétique, n'est
pas exactement ce que nous avons appelé énoncé métaphorique,
c'est-à-dire un discours bref réduit le plus souvent à une phrase ;
le modèle consiste plutôt en un réseau complexe d'énoncés ; son
vis-à-vis exact serait donc la métaphore continuée... un réseau méta¬
phorique » (p. 308 ; dans ce réseau, Ricœur voit l'équivalent du
tote).
« mythos », ou milieu proprement dit de la métaphore selon Aris¬

Si donc l'herméneutique entre dans un rapport critique avec la


linguistique, c'est pour autant que certains présupposés linguistiques

empêchent
monde de l'œuvre.
de faire
Ladroit
mise à
entre
l'objet
parenthèses
propre de
du problème
l'herméneutique,
de la réfé¬
au

rence, légitime en linguistique du mot, voire de la phrase, n'est plus


574 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSES

de dire que la question de la référence, en poétique, exige que l'on


considère et le mot et l'énoncé : au niveau de la proposition, le « ne...
pas » de l'attribution métaphorique l'emporte sur le « est » ; mais au
niveau du texte, le rapport s'inverse, et le retrait des références ordi¬
naires est condition de la proposition, ou de l'offre, toujours à quel¬
que degré surprenante, d'un monde. Ce que la métaphore enseigne
n'est pas de même niveau que ce qu'elle abolit. Si la métaphore
instruit, dans
d'entrer c'est dans
une autre
la mesure
relation
où elle
aux propose
choses ; de
relation
voir « de
autrement
non-usten-
»,

silité, si l'on veut garder le bénéfice des analyses de Heidegger.


L'enseignement dont il s'agit peut être caractérisé, de façon non
contradictoire, comme le mode d'enseignement propre au sentiment ,
non plus compris conformément au savoir psychologique, à savoir
comme réaction d'un individu aux choses ou à sa propre histoire,
mais comme sentiment d'appartenance au monde : « Le sentiment est
ontologique d'une autre manière que le rapport à distance : il fait
participer à la chose ». (p. 309). Lorsqu'il s'agit du sentiment, l'oppo¬
sition de l'intérieur et de l'extérieur, du subjectif et de l'objectif n'est
donc plus pertinente. La métaphore n'apprend pas à voir quoi que ce
soit ; pas plus que le modèle scientifique ne démontre ; car c'est
un instrument de recherche, et non de preuve.
Reste sans doute, entre métaphore et modèle, une différence sur
laquelle P. Ricœur n'insiste peut-être pas assez. En effet, du modèle,
on peut dire qu'il est « un instrument heuristique qui vise, par le
moyen de la fiction, à briser une interprétation inadéquate et à frayer
la voie à une interprétation nouvelle plus adéquate ». Parler de plus
grande adéquation, c'est rappeler que la distance du modèle à la
preuve n'abolit pas ce rapport, et donc la dépendance du modèle
par rapport aux procédures de vérification admises dans une région
du savoir. Or, peut-on encore parler d'adéquation en dehors des jeux
de langage scientifiques, qui ne sont « scientifiques » qu'à accepter
le code du démontrable et les procédures du vérifiable (du moins
tels qu'ils s'imposent dans un état donné du savoir) ? On pourrait
être tenté de renforcer l'analogie entre métaphore et modèle, en
soulignant que le modèle n'est pas jugé sur son adéquation directe,
puisqu'il est ce qui rend possible une redescription théorique dont
seulement on peut parler en termes d'adéquation. On insisterait ainsi
sur leur caractéristique commune d'être une heureuse découverte,
un événement gracieux. Mais on ne peut oublier tout à fait que le
modèle finit toujours par se mesurer à l'efficacité de la redescription
qu'il permet. Au contraire, la métaphore « vive », appelée parfois
« authentique », se mesure peut-être principalement à la résistance
qu'elle offre à sa réinscription lexicale.
Grâce au concept et à une théorie de l'imagination, il semble
plus aisé de placer le modèle dans le voisinage de la métaphore que
« LA MÉTAPHORE VIVE » DE PAUL RICŒUR 575

de déchiffrer la portée de la métaphore à partir de l'efficacité du


modèle.

Ε est vrai que P. Ricœur s'est attaché à montrer que l'on ne


saurait en toute rigueur parler de métaphore isolée ; le critère d'au¬
thenticité (désignant l'improbabilité à priori de telle émergence de
sens) devrait être complété par conséquent par l'équivalent d'un cri¬
tère de fécondité, désignant le tissu, ou réseau métaphorique produit
dans un texte. Mais que devient alors la référence ? On voit bien le
bénéfice d'un détour par le modèle pour une théorie de la métaphore ;
car ce détour délivre définitivement d'une conception rhétorique trai¬
tant de la métaphore en termes d'ornement ou d'une conception
pragmatique selon laquelle la métaphore est conçue comme moyen de
persuation, ce que déjà refusait Aristote, ainsi que l'établit Ricœur.
Mais le bénéfice peut-il être tel qu'on puisse dire de la méta¬
phore ce que l'on dit du modèle, que par lui la réalité est redécrite ?
P. Ricœur écrit en effet : « quand le poète dit : la nature est un temple
où de vivants piliers..., le verbe être ne se borne pas à relier le
prédicat « temple » au sujet « nature »... la copule n'est pas seule¬
ment relationnelle ; elle implique en outre que, par la relation prédi-
cative, est redécrit ce qui est ; elle dit qu'il en est bien ainsi... »
(p. 311).
Le texte de Ricœur se heurte ici à ce qu'il nomme lui-même
« un paradoxe indépassable qui s'attache à un concept métaphysique
de vérité » (p. 320). Le paradoxe consiste en ce que, d'une part on
est contraint de parler de « foi métaphorique » (p. 319) (cf. p. 311 :
«... prétention de l'énoncé métaphorique à atteindre d'une certaine
façon la réalité ») ; et que, d'autre part, on est conduit à répondre
affirmativement à la question de « savoir si le poète ne fait pas une
percée à un niveau pré-scientifique, antéprédicatif, où les notions
mêmes de fait, d'objet, de réalité, de vérité, telles que l'épistémologie
les délimite,
référence littérale
sont mises
». en question à la faveur du vacillement de la

Le paradoxe n'est pas gommé par Ricœur, et c'est l'analyse


de son origine, liée à la tension dans la copule de l'énoncé métapho¬
rique, qui le conduit à critiquer la proposition de synthèse de Tur-
bayne, pour qui le « est » et le « n'est pas » se fondraient dans une
conscience d'hypothèse, dans la conscience du « comme si ». Un
énoncé métaphorique n'est pas un énoncé hypothétique, sous peine de
continuer à le mesurer à un concept de vérité - adéquation.
Nous ne prétendrons pas effacer le paradoxe auquel aboutit le
discours sur le statut de la référence de l'énoncé poétique. Plutôt
576 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSES

cette démarche puisque Ton peut considérer que, au terme de l'étude


de la métaphore proprement dite, deux questions sont abordées ; la
première serait : quel est le statut d'une pensée par métaphore ;
surtout : est-ce encore une pensée ? La seconde : quel est le statut
d'un discours sur la métaphore ? plus crucialement : quel est le
statut de la philosophie ?
La réponse aux deux questions n'est pas indépendante, s'il est
vrai, comme on l'a vu, qu'une réponse positive à la première question
implique une surévaluation de la parenté entre modèle et métaphore
et que, tenter de la corriger risque du même coup d'entraîner une
sous-évaluation de la distance instaurée par la reprise réflexive, de
l'herméneutique comme de toute philosophie peut-être, entre réseau
métaphorique et cohérence propre au discours philosophique. Sur
cette voie, il importe que l'herméneutique défende la condition de
possibilité de son propre discours par rapport aux entreprises de
déconstruction conduites sous le patronage de J. Derrida.
La discussion revient à se demander quel est le rapport entre
une herméneutique des symboles et la confrontation avec Lévi-
Strauss, caractéristiques du projet herméneutique des années soixante,
et confrontée
l'actuelle herméneutique,
à l'iconoclasmecentrée
de Derrida.
sur leLa
problème
confrontation
de la métaphore
avec Lévi-

Strauss correspondait au style encore phénoménologique du projet ;


l'enjeu était de justifier la possibilité de l'interprétation par rapport
aux prétentions de l'explication. Dans la discussion organisée par la
revue « Esprit » en 1963, Ricceur mettait en avant une double raison
de la limite de l'approche structurale des mythes. La première était
liée à la nature de l'objet de cette approche : il était affirmé que
l'explication est d'autant plus exhaustive — et laisse d'autant moins
de place à une reprise interprétative fondée en raison — qu'elle
porte sur les mythes d'une aire culturelle à faible historicité, dont
les mythes peuvent donner lieu à répétition, mais peu à reprise inter¬
prétative dans le cadre d'une tradition, et qui sont caractérisées par
l'absence d'un symbolisme eschatologique (lequel peut être considéré
comme l'équivalent, quant au contenu, d'un principe d'ouverture
quasi discursif qui signifie, formellement, l'impossibilité d'une satu¬
ration des valeurs symboliques, et donc la possibilité d'une tradition
historicisante).
L'autre raison tenait à la méthode : celle-ci, disait-on, peut
d'autant moins se prévaloir d'universalité qu'elle assume, à son
niveau, les présupposés atomistes de la phonologie et de sa descen¬
dance lexicologique ; du phonème au mythème, en passant par le
sémantème, on aurait toujours affaire à un primat du signe et à
la dangereuse proximité du signe au signal ; dangereuse car le lan¬
gage, appréhendé à travers sa dimension expressive, est traversé,
« LA MÉTAPHORE VIVE » DE PAUL RICŒUR 577

comme un ensemble d'indices, en direction d'une source expressive


(individu ou société), et méconnu dans sa capacité d'être producteur
de sens : appréhendé comme signe, le langage est méconnu comme
discours, comme instance d'universalisation de significations débor¬
dant
au discours.
l'être-là du sujet émetteur ou du milieu (social ou non) associé

Le moment « symbolique » de l'herméneutique correspondait


à la nécessité de reconnaître la discursivité émergeant à travers une
constellation de mythes tels ceux de l'aire sémitique. L'herméneutique
justifiait la possibilité de l'interprétation sur le terrain de ce qui
paraissait constituer un défi majeur à la réappropriation du sens : le
mythe, et contre ce qui paraissait l'exclure : l'analyse structurale, pré¬
tendant épuiser la possibilité d'un discours rationnel sur le mythe.
Ainsi l'herméneutique se défendait-elle de n'être que ce que Lévi-
Strauss disait du rapport de la psychanalyse au mythe d'Œdipe : une
nouvelle version du mythe.
En choissisant désormais une confrontation avec Derrida, il
semble que P. Ricceur s'avise du soupçon qui pèse sur l'herméneutique
du fait du primat méthodologique qu'elle a accordé à l'examen du
mythe. Pour avoir établi que la quasi discursivité mythique autorisait
un commerce interprétatif rationnel, l'herméneutique ne nourrissait-
elle pas elle-même le soupçon radicalisé par Derrida, à savoir que le
discours philosophique tout entier ne serait qu'un rejeton de méta¬
phores enfouies mais non pas inertes ?
Tout se passe alors comme si le terrain revendiqué par l'hermé¬
neutique : l'interprétation du mythe comme d'un discours étranger,
se voyait d'emblée accordé : il y aurait, de fait, une herméneutique
des mythes, parce que la « pensée » herméneutique aurait toujours
déjà été chez elle dans la « pensée » mythique. La philosophie n'aurait
jamais été que gloses sur des métaphores.
Avec le structuralisme, l'adversaire était devant ; il disputait le
droit d'occuper un terrain. Avec Derrida et les déconstructeurs il

droit
est derrière
chez vous,
et vous
car pousse
à déconstruire
sur le terrain
votre :discours
vous y on
seriez
retrouverait
de plein

l'attraction des métaphores. A parcourir le réseau conceptuel des


philosophies, on pourrait en effet retrouver les traces d'un réseau

métaphorique.
« soleil ». De «Là
êtreoù» àle « philosophe
soleil », ondit
retrouverait
« être » au
il reste
faudrait
le jalon
lire

théologique « Dieu » ; on montrerait ainsi la solidarité de la philo¬


sophie et de la théologie et l'on serait autorisé à employer le terme
générique d'onto-théologique.
L'herméneutique n'a plus à lutter pour la dignité philosophique
578 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSES

Sur fond de cette question, le changement d'objet, du symbole


à la métaphore, ne correspond pas simplement à un affinement théo¬
rique (Ricœur dit bien, p. 314, les risques d'une interprétation sym¬
bolique de la poésie — on pourrait ici songer au « Poétique » de
M. Dufrenne — lorsqu'il parle de « réintroduction de la philosophie
de la nature dans la philosophie de l'esprit »). Ce bénéfice est certes
loin d'être négligeable, ne serait-ce que parce qu'il soustrait définiti¬
vement l'herméneutique à l'espace de gravitation para-philosophique
de l'archétype. Mais, plus radicalement, au changement d'objet
correspond une fondation plus explicite du projet herméneutique
lui-même. La radicalité du soupçon qui pèse sur elle (auparavant
l'herméneute ne rencontrait le soupçon que dans la manière dont
certaines théories — Nietzsche, Freud... — prétendaient réduire sans
reste l'autonomie de l'objet auxquelles elles s'appliquent) l'oblige à
soutenir la prétention du discours philosophique ; il la contraint par
conséquent à se fonder comme herméneutique vraiment générale.
P. Ricœur exprime cette prétention dans la thèse suivante :
«... Le concept ne trouve pas sa genèse intégrale dans le processus
par lequel la métaphore s'est lexicalisée » (p. 371). Cette thèse prend
le contrepied de la thèse de Nietzsche concernant la nature du lan¬
gage philosophique (cf. « Le livre du philosophe »).
L'ensemble des analyses consacrées dans cet ouvrage à l'étude
de la métaphore rend certes la thèse plausible : une métaphore morte
fait retour à la langue en augmentant la polysémie ; de sorte que,
entre la métaphore et le concept, la distance est aussi grande qu'entre
la langue et le discours.
Mais P. Ricœur ne se contente pas de fonder linguistiquement
la prétention de droit du discours philosophique. Dans deux études
très minutieuses, il entreprend de démontrer toute l'ampleur du
travail de pensée qui sépare un philosophème ctune métaphore.
Dans la première étude, la réfutation de la thèse de Derrida est
indirecte, puisqu'il s'agit en fait de réfuter la thèse de E. Benvéniste
selon laquelle, dans la philosophie aristotélicienne, les catégories de
pensée ne seraient que des catégories de langue déguisées (cf. la
critique nietzschéenne de la substantiation des catégories gramma¬
ticales comme source de l'illusion philosophique). Le problème est
le suivant : lorsque ristote a recours à Y analogie pour traiter des
significations de l'être, n'oblige-t-il pas le discours philosophique à
emprunter les ressources du discours poétique dont il a lui-même
ébauché la théorie en conduisant l'analyse de la métaphore en
termes d'analogie ?
D'une certaine façon, l'objection de principe contre le discours
philosophique avancée sous la thèse apparemment limitée de Benvé¬
niste tombe si l'on restitue son ampleur à la discursivité philoso-
α LA MÉTAPHORE VIVE » DE PAUL RICŒUR 579

phique : la pluralité des systèmes philosophiques infirme toute thèse


réductrice comme l'est celle de Benvéniste (d'autant plus surprenante
d'ailleurs, venant d'un auteur qui a insisté sur la dimension méta-lin-
guistique de tout langage et sur la distinction entre signification
et sens), tout comme la pluralité des genres et œuvres poétiques
infirme l'analyse du fait poétique en termes de connoté global (cf.
Jakobson).

Mais P. Ricœur montre, sur l'exemple d'Aristote, en quoi une


genèse est irréductible à une relation de cause à effet ; elle l'est
en tant qu'elle implique des discontinuités. Or une des discontinuités
majeures de la philosophie d'Aristote tient au fait que sa pensée,
pas plus qu'aucune autre, ne dérive immédiatement du langage ; sa
pensée, comme toute pensée, se constitue à partir de discursivités
promues comme sources dans l'acte même de décider de penser à
partir d'elles. Nous ne pensons pas à partir du langage, mais dans
le langage, à partir de discursivités auxquelles correspondent des
« visées sémantiques spécifiques ». Ricœur montre comment le travail
de pensée aristotélicien naît de « la rencontre entre deux ordres de
discours » (337) : un discours théologique sur le Dieu séparé, et
un discours logique sur l'attribution. C'est dans ce contexte que le
recours à l'analogie prend son sens ; car l'analogie n'est pas une
méthode ; elle désigne l'urgent» d'une tâche : « penser ensemble
l'unité horizontale des significations de l'être et l'unité verticale
des êtres »... Le point où les deux problématiques se croisent, c'est

l'ousia
tote résulte
» (337-338).
d'une intersection
Si le problème
de discours,
majeur deil laenphilosophie
va de mêmed'Aris¬
du

concept appelé pour l'élucidation de ce problème, puisque l'analogie


provient du discours mathématique, où elle a déjà cristallisé en elle
tout un travail de pensée (cf. p. 340).

Au terme de cette première étude, on peut se demander quelle


pertinence garde le concept d'onto-théologie. On peut se demander en
particulier si ce concept n'est pas le produit d'une illusion rétrospec¬
tive qui méconnaît la complexité des intersections de discours (signa¬
lons en passant que P. Ricœur, en usant d'expressions de ce type,
côtoie plus d'une fois la problématique chère à M. Foucault — ce
qui rend d'autant plus surprenant le silence fait sur cette œuvre ;
anticipant sur quelques notations ultérieures, nous nous demandons
si l'herméneutique en tant que radicalisation du projet critique kan¬

tien
à unede
confrontation
fondation duavec
discours
une science
philosophique,
des discours
n'aqu'à
pas une
plus
fascination
à gagner

par l'ontologie heideggerienne. Pour garder la modestie qui sied à


580 REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSES

lui-même situé à Intersection des projets philosophiques kantien et


hégélien, critique et spéculatif). Π se pourrait que le « concept »
d'onto-théologie présuppose l'assomption d'une linéarité de l'histoire
de la philosophie ; dans la déconstruction des philosophies, la philo¬
sophie continuerait une existence souterraine, à travers le jeu des
négations
donné. affectant toute prétention à la suffisance d'un système

La seconde étude de critique philosophique conduite par


P. Ricœur prolonge la première ; elle démontre que la genèse d'un
concept — celui d'analogie — est irréductible à un développement
germinal, sans remaniement. Si le discours de St Thomas use de
l'analogie, le lieu de cette reprise n'est plus le même que chez Ans-
tote. L'analogie elle-même s'est transformée sous la pression des
sphères de discours dont elle assure par ailleurs l'intersection. D'où,
chez St Thomas, la distinction entre proportion et proportionnalité,
et l'utilisation de ce second type d'analogie pour caractériser la
relation entre Dieu et les créatures. D'où également de nombreux
autres remaniements du fait de la mise en rapport de la charge
conceptuelle différente des concepts de causalité et d'analogie.
En conclusion, note Ricœur, « la bataille pour un concept tou¬
jours plus adéquat d'analogie reste exemplaire sur un point : son
refus de tout compromis avec le discours poétique. Ce refus s'ex¬
prime par le souci de toujours marquer la différence entre l'analogie
et la métaphore » (353).
P. Ricœur écrit encore : « La coupure ne passe donc pas (en ce
qui concerne l'attribution des noms à Dieu) entre la poésie et le
langage biblique, mais entre ces deux modes de discours pris ensemble
et le discours théologique » (p. 354). Cette indication, pensons-nous
autoriserait le vœu d'une topologie des sphères de discours. S'il est
vrai que la notion même de « sphère de discours » n'est pas sans
évoquer celle de « jeu de langage » chère à Wittgenstein (cf. étude
de J. Poulain : « Logique et Religion »), du moins, parlant d'inter¬
sections de discours, et suggérant des déplacements historiques de
ces intersections, P. Ricœur paraît congédier toute quête spéculative.
Chez Hegel, la possibilité d'un discours absolu repose sur l'idée
d'une stratification des types de discours ordonnés selon leur degré
d'aptitude à dire la Chose que tente de dire le philosophe ; l'après
coup philosophique n'est jamais que le contrepoint faussement
humble d'une prétention au par-dessus tout (autre discours). Si le
pluralisme des jeux de langage signifie une dispersion inconciliable
des visées sémantiques, ou conceptuelles, certes la prétention au
savoir absolu est congédiée ; mais ce pluralisme peut toujours être
réinscrit dans un projet phénoménologique qui n'est pas fondamenta¬
lement différent du projet aristotélicien de découvrir un pluralisme
« LA MÉTAPHORE VIVE » DE PAUL RICŒUR 581

réglé des significations de l'être. Si nous ne majorons pas indûment


telle remarque de P. Ricœur, il nous faut reconnaître que l'histoire
des intersections de discours est telle qu'elle implique une historicité
radicale de tout référentiel ; le pluralisme est alors une vision trop
tranquille de ce qui est à affronter et que nous désignerons par une
allégorie : tout se passe comme si toute pensée, prise dans un lacis
labyrinthique, contribuait, dans son propre parcours, à accroître la
complexité de ce labyrinthe.

tellement
Quelle
radicale
ontologie
? serait contemporaine d'une herméneutique

P. Ricœur, on l'a dit, évoque souvent Yontologie heideggerienne.


Mais cette ontologie n'est-elle pas trop étroitement circonscrite par
le projet d'une critique du langage scientifique et d'une écoute du
langage poétique ? Contre l'idéal de vérité-efficacité érigé par le
discours de science, on peut certes, ainsi que l'a fait Ricœur au cours
de son analyse de la métaphore, revendiquer les droits d'une vérité
métaphorique ; d'une vérité qui ne soit pas l'anticipation d'une maî¬
trise violente — ce qu'on appelle souvent « adéquation ». Mais
l'esquisse d'une ontologie du langage poétique ne restreint-elle pas
l'imprévisible amplitude d'un à-dire, dont Ricœur a commencé à
montrer, dans ses études sur l'analogie, qu'il se ressource à chaque
intersection de sphères de discours, prises dans un espace non homo¬
gène et non fini ? Il est vrai que le dernier mot n'est peut-être jamais
à une ontologie de l'ouverture, non seulement du langage poétique,
mais encore de tous les discours — actuels et à naître ; tout au plus
l'ontologie pourrait-elle prétendre à l'avant-dernier mot ; le dernier
mot, nous en avons été souvent instruits, serait à une politique des
discours. P. Ricœur, dans un article portant sur l'idéologie («
Sciences
et Idéologie » in Revue philosophique de Louvain, 1974), a dénoncé
avec raison certains abus liés au vocable d'idéologie ; néanmoins, ne
devient-il pas urgent que l'herméneutique situe sa visée : faire la théo¬
rie de l'appropriation du sens, par rapport à son mime diabolique,
l'endoctrinement ? (cf. étude à paraître de O. Reboul).