Vous êtes sur la page 1sur 5

LA RÉALITÉ EST SIMPLEMENT UNE ILLUSION, QUOIQUE TRÈS

PERSISTANTE. INTRODUCTION AU NUMÉRO SPÉCIAL SUR LA MESURE


DE LA PERFORMANCE

Wouter Van Dooren, Steven Van de Walle

I.I.S.A. | « Revue Internationale des Sciences Administratives »

2008/4 Vol. 74 | pages 559 à 562


ISSN 0303-965X
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-
administratives-2008-4-page-559.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour I.I.S.A..


© I.I.S.A.. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)

© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)


l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Revue
Internationale
des Sciences
Administratives
La réalité est simplement une illusion, quoique très persistante.
Introduction au numéro spécial sur la mesure de la performance
Wouter Van Dooren et Steven Van de Walle

La littérature sur la performance établit souvent la distinction entre les mesures


« objectives » et les mesures « subjectives » (OCDE 2006). Par exemple, on dit
de la peur de la criminalité chez les citoyens qu’elle est « subjective » car elle se
fonde sur l’expression d’opinions individuelles, alors que les statistiques sur les taux
de criminalité sont considérées comme objectives. L’utilité relative des approches
objective et subjective est en réalité un débat classique dans le cadre de l’évaluation
des variables sociales. Dans les années 1970, il existait un clivage marqué entre
les écoles scandinave et anglo-américaine en ce qui concerne le mouvement des
indicateurs sociaux (Cobb et Rixford 1998). Dans la perspective nordique, la qualité
de vie devait se mesurer au moyen d’évaluations de la privation réelle, comme
les revenus, la qualité du logement, la scolarité, etc. Les Américains, en revanche,
définissaient la qualité de vie sur la base des expériences des citoyens. Depuis les
© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)

© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)


années 1970, le débat a évolué à deux égards.
Premièrement, les positions ne semblent plus attribuables à des zones géogra-
phiques. Le débat intervient aujourd’hui entre des positions scientifiques. D’une
part, il y a la tradition poppérienne, qui suppose une vérité objective indépendante
du sujet savant. Cela implique que la performance est une réalité qui peut être
découverte par le biais d’évaluations. D’autre part, la tradition kuhnienne part du
principe que la vérité dans les sciences est un paradigme défini par la société. La
performance, selon cette tradition, est davantage intersubjectif qu’objectif, et l’éva-
luation fait partie intégrante de la définition de la performance.
D’une manière générale, il semble que la tradition poppérienne soit plus répan-
due dans les sciences économiques, alors que l’approche kuhnienne a plus de
partisans dans l’administration publique et les sciences politiques. Nous ne pensons
toutefois pas qu’il s’agisse fondamentalement d’une différence entre des disciplines.
On peut associer des concepts économiques tels que l’offre, la demande, le coût

Wouter Van Dooren est professeur associé à l’université d’Anvers et à la KULeuven, en Belgique,
et Steven Van de Walle est professeur agrégé (UHD) au département d’administration publique, à
l’université Erasmus de Rotterdam, aux Pays-Bas.
Copyright © 2008 IISA - Vol 74(4): 559-562
560 Revue Internationale des Sciences Administratives 74(4)

et les avantages de l’évaluation à des concepts tels que le pouvoir, le symbolisme et


la construction sociale. En revanche, la différence réside dans la question de savoir
si les évaluations au sein de l’État sont considérées comme un dispositif techni-
que permettant de mesurer la performance ou comme un véritable phénomène
bureaucratique. Nous avons tendance à nous rallier à cette seconde position.
La deuxième évolution, connexe, concerne la baisse d’intérêt pour le niveau
des évaluations au profit du contexte politico-administratif et sociétal dans lequel
elles opèrent. Le débat sur la subjectivité/objectivité dans les années 1970 portait
essentiellement sur la base des mesures: des faits ou des opinions. Aujourd’hui, on
se demande si les évaluations objectives existent seulement. On peut avancer que
la mesure de la performance est foncièrement subjective car sa conception est une
construction sociale – d’où la citation d’Einstein dans le titre. Il convient d’identifier
les hypothèses en matière de moment et de lieu et de démêler les mécanismes
sociaux et les institutions qui déterminent les initiatives concrètes d’évaluation et
les résultats (Pollitt 2008).
L’intérêt grandissant pour l’usage d’informations sur la performance s’in-
sère dans le même programme. Il faut comprendre la façon dont les informations
« fonctionnent » dans un domaine politico-administratif (Van Dooren et Van de
Walle 2008). L’usage d’informations sur la performance est probablement moins
systématisé que ne le laisse supposer l’existence de rapports sur la performance
et autres classements. Le dialogue autour des informations sur la performance
est probablement plus important (Moynihan 2008). Les décideurs se livrent à une
« quête problémiste » et cherchent à multiplier les sources d’information plutôt que
de simplement se fonder sur un ensemble prédéfini d’informations (Cyert et March
1963). Dans cette quête, cependant, la mesure de la performance joue un rôle de
plus en plus important. On peut avancer que le recours à des indicateurs de per-
formance est une caractéristique de la société contemporaine, caractérisée par une
situation de grande modernité (Van de Walle et Roberts 2008).
© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)

© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)


Ce numéro spécial sur la performance rassemble quatre articles qui ont tous un
rapport avec le débat évoqué plus haut.
Malley et Netten abordent le problème de la mesure de la qualité dans les soins
sociaux. La méthodologie développée se base sur les principes de l’analyse d’At-
kinson, qui s’insère clairement dans la tradition poppérienne de l’évaluation sociale
(Atkinson 2005). Malley et Netten décrivent et expérimentent une méthodologie
qui objective la nature subjective de la qualité. Premièrement, ils déterminent la
notion de « capacity for benefit » (CfB) des bénéficiaires de soins sociaux. Ils défi-
nissent ensuite la qualité comme la mesure dans laquelle ce potentiel se réalise. Les
auteurs évaluent aussi les mesures proposées de façon critique. Le caractère vague
de l’indicateur de la satisfaction, mais aussi sa vulnérabilité au jeu, semblent problé-
matiques. Le contexte politico-administratif revient ainsi de façon détournée.
Calzada et del Pino montrent comment les évaluations peuvent induire les déci-
deurs en erreur dans leur recherche de problèmes et de solutions. Ils se demandent
si les citoyens espagnols sont davantage enclins à accepter les réductions des
dépenses sociales ou les privatisations dans le domaine social lorsqu’ils considèrent
les programmes comme inefficaces. Contrairement à une croyance politique très
répandue, cette corrélation ne semble pas exister. En revanche, il existe une rela-
tion étroite entre l’inefficacité perçue et la perception de ressources insuffisantes.
Van Dooren et Van de Walle Introduction 561

L’étude démontre que les hypothèses des politiciens et des praticiens en ce qui
concerne la performance (insuffisante) ne s’alignent pas forcément sur les croyan-
ces des citoyens. Leur étude fait apparaître l’importance du dialogue sociétal autour
de ces informations sur la performance perçue.
Le débat sur la subjectivité/objectivité serait relativement inoffensif si les deux
méthodes d’évaluation produisaient les mêmes résultats. Cela n’est cependant pas
toujours le cas. Van Ryzin compare les perceptions des citoyens en ce qui concerne
le lissé des routes à New York avec des données factuelles obtenues par le biais
d’un dispositif technique (le profilographe). Contrairement aux résultats d’une
récente étude menée à New York sur la propreté des rues, il ne constate aucune
corrélation entre les évaluations subjective et objective. Van Ryzin relève que l’une
des principales variables explicatives de la satisfaction des citoyens à l’égard du lissé
des routes est la confiance dans l’État, alors qu’en ce qui concerne la propreté des
rues, la confiance n’est pas une variable explicative importante. Il laisse entendre
que lorsque le service est moins bien connu ou moins visible (beaucoup de New-
Yorkais ne conduisent pas en voiture), les citoyens se fondent plus facilement sur
leurs stéréotypes généraux au sujet de l’État lorsqu’on leur demande d’émettre un
jugement sur sa performance. Le caractère familier et la visibilité du service contri-
buent à la conception de la performance.
Van Stolk et Wegrich étudient les facteurs à l’origine du choix des indicateurs
dans six pays (Australie, Canada, Pays-Bas, Suède, Royaume-Uni et États-Unis) et
deux domaines stratégiques : la sécurité sociale et l’administration fiscale. Ils relè-
vent que le champ d’intervention organisationnelle et les paradigmes intergouver-
nementaux (comme la « qualité du service ») ont une forte influence, tandis que les
pressions isomorphes internationales semblent avoir une influence moindre que
prévu. Ces observations sont au cœur de la perspective politico-administrative sur
la performance. Le choix des indicateurs n’est pas une décision technique neutre,
mais quelque chose qui s’intègre dans un contexte paradigmatique et qui passe par
© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)

© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)


des contraintes institutionnelles.
Les articles contenus dans ce numéro spécial ont été présentés par le groupe
d’étude permanent sur la performance dans le secteur public du Groupe européen
d’administration publique (GEAP), réuni à l’Instituto Nacional de Administración
Pública à Madrid (2007). Ce groupe d’étude s’intéresse à différents aspects de la
performance du secteur public. Parmi les thèmes abordés dans ce domaine par le
passé, citons les indicateurs de la confiance et de la satisfaction, la mesure et la ges-
tion de la performance et l’usage d’informations sur la performance (http://www.
publicsectorperformance.eu/).
Lors de ses prochaines réunions, le groupe d’étude souhaite étudier de plus près
la performance du secteur public en tant que construction sociale. Cette notion
devrait permettre l’application d’un vaste éventail de théories dans les domaines
de l’administration publique et des sciences politiques en ce qui concerne la perfor-
mance du secteur public. Que peuvent, par exemple, nous apprendre les théories
sur les institutions et l’institutionnalisation, le pouvoir, le professionnalisme, la tech-
nocratie, la théorie culturelle à propos de la performance et de ses déterminants ?
Le groupe d’étude estime qu’une meilleure compréhension théorique de la perfor-
mance est une condition préalable indispensable à une meilleure compréhension
empirique.
562 Revue Internationale des Sciences Administratives 74(4)

Références bibliographiques
Atkinson, A. B. 2005, Atkinson Review: Final Report: Measurement of Government Output and
Productivity for the National Accounts Palgrave Macmillan, London.
Cobb, C. W. et Rixford, C. 1998, Lessons Learned from the History of Social Indicators, Redefining
Progress.
Cyert, R. M. et March, J. G. 1963, A behavioral theory of the firm. NJ: Prentice-Hall, Englewood
Cliffs.
Moynihan, D. P. 2008, The Dynamics of Performance Management: Constructing Information and
Reform Georgetown University Press, Washington D.C.
OCDE 2006, Mesure des résultats de l’administration pour la série « Regards sur l’administration »,
OCDE, Paris.
Pollitt, C. 2008, Time, policy, management: governing with the past Oxford University Press, Oxford.
Van de Walle, S. et Roberts, A. 2008, «Publishing performance information: an illusion of control?,» in
Performance information in the public sector. How it is used., W. Van Dooren & S. Van de Walle,
eds., Palgrave McMillan, Basingstoke. pp. 211-26.
Van Dooren, W. et Van de Walle, S. 2008, Performance information in the Public Sector: How it is
used. Palgrave Mc Millan, Basingstoke.
© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)

© I.I.S.A. | Téléchargé le 20/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 105.71.147.37)