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Surâme Sept

Trilogie

Par Jane Roberts

(Traduit de l’américain)

Tome II

Suite de l’éducation de
Surâme Sept

janeroberts.fr - 09-11-2019
Ce livre a été écrit dans le temps de Jeffery.
(Environ fin des années 1970 après J.-C.)
Suite de l’éducation de Surâme Sept

Table des matières

Premier prologue..................................................................................................................................... 1
Second prologue (Peu après) .................................................................................................................. 2
Chapitre premier. – Journal d’un psychologue surpris (Jeffery W. Blodgett) ......................................... 3
Chapitre II. – L’expérience de Ram-Ram ................................................................................................. 9
Chapitre III. – Un livre sorti de nulle part et une discussion dans une clinique psychiatrique ............. 16
Chapitre IV. – On recherche des dieux (ou Chapitre Un de la Suite de l’éducation de Surâme Sept
par Jeffery)............................................................................................................................................. 22
Chapitre V. – Début de la recherche – Un démon au pied de la colline ............................................... 28
Chapitre VI. – Josef a des ennuis ........................................................................................................... 34
Chapitre VII. – L’assemblée des dieux ................................................................................................... 44
Chapitre VIII. – Lydia rencontre le Christ dans de très malheureuses circonstances ........................... 50
Chapitre IX. – Will, élève de Surâme Sept, veut quitter le cours de vie ................................................ 57
Chapitre X. – Notes de Jeffery – Questions sans réponses ................................................................... 62
Chapitre XI. – Surâme Sept voyage de l’autre côté de l’univers ........................................................... 67
Chapitre XII. – Surprise de minuit pour une future maman .................................................................. 71
Chapitre XIII. – Entre les âges : Lydia rencontre Tweety et un ancien amour ...................................... 77
Chapitre XIV. – Lydia assiste à une séance, choque les participants et tient une promesse ................ 82
Chapitre XV. – Surâme Sept a des ennuis et Will essaye de lâcher ses études..................................... 90
Chapitre XVI. – Le malaise de Jeffy-boy grandit, et Ram-Ram joue les disparus .................................. 97
Chapitre XVII. – Ram-Ram le divinologue, et dossier 9871 : J. Christ ................................................. 103
Chapitre XVIII. – Sept a un entretien troublant avec le Christ, un événement multidimensionnel se
transforme en une vision folle, et Jeffy-boy devient le personnage d’un livre................................... 111
Chapitre XIX. – Le récit de la Sainte Vierge et un ego pour Bouddha ................................................. 120
Chapitre XX. – Notes de Jeffery, quelques réalisations bouleversantes ............................................. 131
Chapitre XXI. – Trac et préparatifs avant une naissance ..................................................................... 135
Chapitre XXII. – Une naissance ............................................................................................................ 139
Chapitre XXIII. – Complications après la naissance. Lydia se réveille dans une vie alternative .......... 142
Chapitre XXIV. – Apparition de la conscience de soi chez Tweety ...................................................... 151
Chapitre XXV. – Will et Jeffy-boy au bord de l’abîme ......................................................................... 154
Chapitre XXVI. – Ram-Ram prend congé et dit ce qu’il sait ................................................................ 163
Chapitre XXVII. – « Le moment est maintenant », Lydia dit au revoir et bonjour, et Sept
se souvient........................................................................................................................................... 168
Chapitre XXVIII. – Surâme Sept tient sa promesse à Lydia, et commence l’éducation de Tweety ..... 176
Postface des dieux ............................................................................................................................... 182
Notes finales de Jeffery ....................................................................................................................... 186
Épilogue ............................................................................................................................................... 190
Le Petit Livre de Sept ........................................................................................................................... 191
Premier prologue

Chypre dit : Voici comment va commencer le prochain tome :

Lydia fut appelée


Tweety
Parce que
Bianka disait
Qu’elle était
Maigre et minuscule
Comme un oisillon
Nouveau-né.

« Attends une minute, dit Surâme Sept. Je crois que tu mélanges les
temps. Même si Lydia est morte au 20e siècle pour renaître au 17e, est-ce
que tu ne devrais pas dire ‘Lydia sera appelée Tweety’, parce qu’elle n’a pas
encore vécu cette vie ? Ou alors est-ce que fut appelée est correct parce
que les gens pensent que le 17e siècle est venu avant ? Ou…
Ils éclatèrent de rire en même temps.
- Tu devras attendre pour voir, dit Chypre. C’est-à-dire que même si tous
les temps sont simultanés, il va falloir que j’attende que l’écriture du livre
ait rattrapé mon expérience. »

1
Second prologue (Peu après)

« Mais tu vas écrire ce livre, non ? demanda Surâme Sept avec quelque
inquiétude.
- On peut le dire comme ça, répondit Chypre. Je pense que la première
partie s’appellera ‘L’Odyssée de Jeffy-boy, Ram-Ram et la reine Alice’.
- Mais qui sont ces gens ? Et qu’est-ce qu’ils ont à voir avec Tweety et sa
nouvelle vie, et la suite de mon éducation ?
Chypre sourit : - C’est quelque chose que tu devras apprendre par toi-
même. La véritable éducation implique toujours des surprises. Mais fais at-
tention, maintenant. L’odyssée de Jeffy-boy, Ram-Ram et la reine Alice va
commencer. Bien sûr Jeffy-boy ne réalise pas encore ce qui est en train de
se passer. »

2
Chapitre premier. – Journal d’un psychologue surpris (Jeffery
W. Blodgett)

Ces notes sont le récit de ma… de ma quoi ? De mes activités de rêve ?


Non. Pour être exact, ce tapuscrit est une chronique de voyages entrepris,
aussi étrange que cela puisse paraître, quand mon corps physique dort. Il y a
plusieurs points à aborder, et je vais le faire ici, dans ce premier exposé
d’une certaine ampleur. En toute honnêteté, je viens d’écrire ces dernières
phrases dans la reconnaissance douloureuse de limitations générales que je
n’accepte absolument plus. Car je sais avec une absolue certitude, comme
vous allez le voir, qu’il n’existe aucun passé, présent ou avenir, dans le sens
habituel de ces mots. Ceci posé, je vais à partir de maintenant tenir ce jour-
nal aussi à jour que possible, et j’ai l’étrange sensation qu’il va arriver
quelque chose d’important avant même que j’aie le temps de résumer ce qui
s’est passé jusqu’à présent.
Théoriquement, ces notes pourraient être découvertes dans le passé,
avant que je les écrive dans le présent. Elles pourraient ainsi être mises au
jour dans une réalité dont je ne sais rien. Elles pourraient même émerger
(comme je le sais maintenant) sous la forme d’écriture automatique par l’in-
termédiaire d’un étranger quelconque, qui aurait laissé tomber les barrières
de son esprit conscient ; ce serait un genre de… phénomène psychologique
de matérialisation. Et je pourrais tout aussi bien venir me promener dans vos
rêves. Ou vous dans les miens.
J’ai l’impression d’avoir commencé à vivre seulement ces derniers mois,
mais au début, quand ces événements ont commencé, j’ai été terriblement
ébranlé. Aujourd’hui encore, parfois, je doute de ma santé mentale. Mais ce
qui arrive maintenant m’a permis de jeter un coup d’œil dans les coulisses
de la réalité, ce qui ne fait que rendre ce qui se déroule sur scène encore
plus miraculeux.
Je voudrais qu’il soit bien spécifié ici que je n’ai jamais pris aucune
drogue d’aucune sorte. Il n’y a rien dont je sois conscient qui ait déclenché
l’aventure dans laquelle je me trouve impliqué. Ces notes, écrites durant la
journée, représentent une tentative de ma part de rendre compte de mes
activités dans des dimensions dont la plupart des gens ne savent absolument
rien.
J’ai réussi jusqu’à présent à revenir à ma vie quotidienne normale, mais
je n’ai aucune garantie que ce sera toujours le cas, en particulier depuis que

3
je rencontre parfois certaines difficultés, de nature indéfinissable. Je le re-
dis, jusqu’à présent j’ai pu garder mon état de conscience normal dans une
réalité acceptée par tout le monde. Mais je suis sensible à l’aspect fragile de
cet équilibre.
Aussi longtemps que j’écrirai ces notes et que je lirai celles écrites aupa-
ravant, je saurai que je suis revenu sain et sauf de ces royaumes tout aussi
valables. Si je décide de ne pas revenir, je ferai part de ma décision ici, de
sorte que qui que ce soit d’intéressé sache que mon départ était volontaire,
et non le résultat d’une coercition quelconque, ou pire, d’une erreur ou
d’une négligence de ma part. En particulier si un jour Sarah, mon ex-épouse,
lisait ces notes, je ne voudrais pas qu’elle m’imagine essayant désespéré-
ment de me frayer un passage pour revenir d’un envers de la réalité qu’elle
serait incapable de comprendre.
Je devrais peut-être mentionner ici que je suis psychologue. Mes di-
plômes devraient suffire pour qu’on lise ces notes (B. A. à Cornell, master et
thèse en psychologie comportementale à Harvard). À ceux qui reconnaissent
encore ces ridicules marques d’érudition, je dis : « Écoutez-moi bien. En
fonction de vos critères, je mérite d’être reconnu par vous. » À ceux qui
pensent que les diplômes sont surtout les insignes d’une ignorance ritualisée,
je dis : « Je suis de votre côté. » Mais il m’a fallu des années pour obtenir ce
statut, et je peux aussi bien en tirer avantage dans ce monde académique
auquel je n’appartiens plus.
Il faut que je vous dise aussi que j’ai trente-six ans, et que j’ai pris une
certaine distance par rapport à ma vie d’après trente ans. Mon ex-femme vit
de l’autre côté du continent, virtuellement remariée, si ce n’est légalement,
et enceinte de son premier enfant. J’essayais de me décider si oui ou non
j’avais envie de faire pousser un être humain dans cet aberrant jardin d’exis-
tence. Sarah, apparemment, s’est fatiguée d’attendre, et elle est partie
avec un autre sac de graines plus disponible. Je vivais donc seul quand ces
événements ont commencé.
Je suis persuadé d’être impliqué dans un travail de la plus haute impor-
tance. J’ai aussi parfaitement conscience que mon attitude a toutes les ca-
ractéristiques de l’égomanie, ou du moins les principales. Mais je n’ai pas le
complexe du Sauveur. D’abord je suis fatigué de rechercher en moi les signes
de la schizophrénie, en particulier depuis que j’ai découvert que ce que je
considérais comme mon état normal de conscience ne représentait que les
rides de surface de ma véritable identité. Ensuite, j’utilise ma personnalité
comme rat de laboratoire psychologique dans mes aventures, et une partie
de mon travail implique la faculté de manipuler différents états d’éveil.
J’admets ainsi, pour répondre à l’avance aux critiques que mes collègues
m’adresseront, que je ne conserve aucune objectivité convenable, ni ne me
conforme à la « méthode scientifique ». Je tourne même le dos à l’élec-
troencéphalogramme et aux désormais respectables « laboratoires de

4
rêves », comme on les appelle, même s’ils ont leur utilité. Là où je vais, je
dois aller absolument seul. Personne ne peut me dire quelles méthodes sont
utiles, lesquelles sont dangereuses. Les présupposés de la vie ordinaire ne
me servent plus à rien. Mais je ne reviendrai pas. L’espoir d’un grand accom-
plissement personnel – et d’un important acquis de connaissances – dépasse
de loin les dangers, ceux que j’ai découverts et ceux qui m’attendent encore.
Et donc, après cette verbeuse introduction – les psychologues sont pro-
lixes, comme chacun sait – je vais raconter les événements qui m’ont con-
duit à rédiger cet exposé. Le premier épisode semble tellement insignifiant,
comparé à mes activités ultérieures, que mon étonnement initial paraît au-
jourd’hui plutôt comique. C’est pourtant cette nuit-là que s’ouvrit pour moi
le premier trou dans la réalité physique. La première fissure apparut dans
l’existence ordinaire que j’avais toujours connue.
Je vivais dans un de ces blocs d’appartements modernes reliés à l’univer-
sité, au nord de New York. Chaque bloc avait sa propre entrée. Les bâti-
ments venaient d’être terminés, et chaque balcon avait vue sur des tas de
pierres, des gravats, et des trous de boue. L’appartement lui-même me fai-
sait penser à une boîte de Skinner1 : un environnement totalement artificiel,
climatisation, isolation phonique, humidificateur d’air, tout pour rendre la
vie hygiénique et ennuyeuse.
Je ne pouvais pas dormir cette nuit-là ; je me suis donc levé et je suis
allé dans le salon. Je suis resté un peu sur le balcon. Il n’y avait aucun esca-
lier pour descendre directement, et j’étais au septième étage. En face, des
balcons identiques sortaient en colonnes des façades, silhouettes fragiles
s’étageant à l’aplomb des tas de gravats couverts de neige.
Il était deux heures du matin quand je suis rentré, après être resté sur le
balcon environ cinq minutes. J’ai vérifié l’heure, et me suis jeté sur le di-
van. Immédiatement je suis tombé en sommeil profond, et j’ai rêvé que
deux hommes me parlaient. Ils étaient habillés de façon ordinaire, de cos-
tumes sans style. Nous discutions de l’échec de la psychologie comportemen-
tale, qui n’avait pu révéler que les caractéristiques les plus superficielles de
la personnalité humaine. Je n’étais pas d’accord avec leurs conclusions. À
cet instant, un bruit terrible m’a réveillé. Je me suis retrouvé assis, totale-
ment réveillé – et, je dois l’avouer, en état d’alerte.
À ma grande surprise, les deux hommes étaient encore là. Je me souve-
nais parfaitement de mon rêve, et je les reconnaissais comme en étant les
personnages. Je clignai des yeux et me les frottai furieusement.
« Le vent a fait tomber le pot à géraniums vide sur le balcon. Ne vous en
faites pas », dit le premier homme.
Je ne répondis pas. En plein éveil, je regardai autour de moi. Tout était
normal. La pièce était solide, réelle, sauf que les deux hommes ne pouvaient

1
Dispositif expérimental utilisé dans les années 1930 en psychologie comportementale. (N. d. T.)

5
pas y être. Les informations sensorielles à cet égard étaient incohérentes. Il
régnait une faible lumière, et je pouvais voir les deux hommes aussi claire-
ment que je voyais le divan, le bureau, ou quoi que ce soit d’autre. J’aurais
pu penser qu’ils étaient des intrus, des voleurs, si je ne m’étais pas souvenu
qu’ils avaient été dans mon rêve.
Aussi raisonnablement que je pus, je dis : « Écoutez. Vous êtes des
images de rêve. Il est impossible que je sois en train de vous parler puisque
je suis complètement réveillé. À moins que je sois encore en train de dormir,
et que je ne m’en rende pas compte.
- Vous êtes surmené, c’est ça ? » Le premier homme souriait d’une façon
étrangement réconfortante ; et comme un idiot, j’approuvai vivement de la
tête et dis : « Oui, c’est probablement le cas. Je dors encore et je rêve. »
Mais l’autre homme se mit à rire. Il paraissait moins bien disposé à mon
égard que le premier. « Hypothèse intéressante, dit-il. Mais, et si j’affirmais
que vous êtes plutôt une image de mon rêve ? »
Cela m’irrita, mais je continuai à noter mes réactions. Le second homme
était un peu plus jeune que moi, et je n’aimais pas sa manière de com-
prendre, ou de faire semblant de comprendre la situation mieux que moi.
Pour empirer les choses, le premier dit avec un sourire indulgent : « D’un
autre côté, vous pourriez aussi bien être tous les deux des images de mon
rêve. »
À ce moment-là je savais que j’étais parfaitement réveillé. Et j’avais
peur. Pendant un moment j’ai pensé que les deux hommes étaient des fous
qui avaient réussi à trouver l’entrée – des intrus, en fait – et que je les avais
confondus avec des images de rêves antérieurs. Je me pinçai le bras. Mes ré-
flexes étaient normaux. Mes facultés critiques fonctionnaient. Mais je n’arri-
vais absolument pas à donner un sens à la situation.
Le plus jeune des deux hommes dit : « Maintenant que nous avons satis-
fait votre curiosité par des stimuli appropriés, nous allons observer avec plai-
sir vos prochaines réactions. »
Là je sautai du divan. Deux choses se produisirent en même temps. De-
vant mes yeux écarquillés, les deux intrus se mirent à disparaître, comme si
l’espace les avalait, en commençant par leurs bords. Puis ce fut l’éclate-
ment d’un grand clic à la base de mon crâne. Quand je repris conscience,
j’étais revenu sur le divan, atterri là d’une façon qui m’échappait complète-
ment. La pièce n’avait pas changé, mais les deux hommes avaient disparu.
Qui plus est, rien ne prouvait qu’ils avaient jamais été là. Autre chose : je
me souvenais avoir ouvert les yeux, alors que je n’avais aucun souvenir de
les avoir fermés. Dès que les hommes eurent disparu, je me précipitai vers la
porte-fenêtre et l’ouvris en grand. Le pot à géraniums gisait sur le sol, en
miettes.

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Les jours passant, je me suis convaincu que toute l’histoire n’avait été
qu’une espèce de rêve-dans-un-rêve. Une seule chose m’ennuyait : ma certi-
tude d’avoir sauté du canapé pendant que les deux hommes disparaissaient,
alors que la minute suivante j’étais allongé sur ce canapé, les yeux fermés.
Si cela n’avait été qu’un rêve, pourquoi avais-je remarqué que mes yeux
étaient ouverts ou fermés ? Je veux dire que généralement, dans les rêves,
on voit ce qu’on voit, et c’est tout – ou du moins c’est ce que je pensais à
l’époque. Le claquement dans ma nuque était difficile aussi à expliquer,
mais je décidai qu’il avait été causé par une espèce de spasme musculaire.
Je n’ai parlé à personne de cette expérience. En fait je suis arrivé à me
la sortir tellement bien de l’esprit que j’aurais pu l’oublier, si elle n’avait
été suivie d’un événement encore plus étrange. Cet épisode suivant, encore
plus inquiétant, se produisit une semaine plus tard, et il me fut absolument
impossible de le relier à une quelconque activité de rêve.
Pour autant que je me souvienne, voici la séquence des événements.
J’étais à mon bureau, concentré sur le devoir d’un étudiant. Il s’agissait de
discuter certaines expériences que nous avions faites sur les lobes frontaux
chez les rats. Puis, sans transition, j’ai vécu quelque chose d’une intensité
effrayante. D’abord, j’eus l’impression que mon corps s’expansait, tout en
devenant plus léger. Cela continua jusqu’à ce que je me sente incroyable-
ment léger. On aurait dit qu’il y avait des kilomètres entre mes oreilles.
De la plus étrange des façons je suis devenu conscient des cellules de
mon corps. Chacune semblait douée d’une attention, d’une mini-personna-
lité – intense, réactive, et individualisée – et par-dessus tout, elles ne se
contentaient pas de répondre aux stimuli, mais chacune prenait l’initiative
de l’action. Il me vint l’idée insensée que ma conscience s’était émiettée
jusqu’à ses composantes de base, quand soudain je me suis senti… libre, non
fixé. J’eus de nouveau cette même sensation du claquement à la base du
crâne, et à ma grande horreur, je me retrouvai littéralement suspendu dans
les airs, devant le balcon, à environ un mètre cinquante de la rambarde et à
vingt mètres du sol.
Je m’attendais à chaque instant à m’écraser sur le sol. Mais rien n’arriva.
Je hurlai au secours, alors qu’il n’y avait personne en vue. C’était la fin de
l’après-midi ; j’étais rentré plus tôt pour travailler sur l’exposé de l’étu-
diant, mais la plupart des habitants de la résidence étaient encore à leurs
cours ou réunions. Dans une incrédulité totale, je flottais là, à me dire qu’il
était impossible que je sois où j’étais, et à me demander pourquoi je ne
tombais pas. Il semblait que rien n’arriverait jamais ; personne ne me décou-
vrirait et je me retrouverais abandonné ici pour l’éternité, comme un pois-
son accroché à une ligne invisible, attendant qu’on vienne le ramener au ri-
vage. Puis, tout aussi brusquement, je me retrouvai dans le salon, mais tou-
jours flottant dans les airs.

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Puis je changeai de position et reçus la seconde plus grande frayeur de
ma vie quand je vis, sous moi, mon propre corps. Ce « moi » était assis, les
yeux clos mais le stylo à la main, comme si j’avais été pris d’une petite
sieste de chat en plein milieu de ma lecture. Je regardai le sommet de mon
crâne ; chaque cheveu se dressait joyeusement du cuir chevelu, comme de
l’herbe rouge. J’avais les épaules affaissées. Le mélange de familiarité et
d’étrangeté de la scène me sidéra. Mon corps me semblait si complètement
perdu que j’en fus submergé de pitié.
Mais comment pouvais-je me retrouver en dehors de mon corps, le regar-
dant d’en haut ? J’avais à peine commencé à me poser la question que je fus
attiré vers ma forme habituelle avec une telle vitesse que je fermai les yeux
en prévision du plus terrible des crashes à l’atterrissage. Je ne suis pas sûr
de ce qui se passa ensuite, sauf que le claquement se fit de nouveau en-
tendre, comme une sourde explosion. Dans un état au delà de la panique
j’ouvris les yeux, pour voir mes doigts entourant le stylo. Mais si je venais
d’ouvrir les yeux, quels yeux avais-je fermés juste avant d’atterrir ?
Ahuri, je regardai par la fenêtre l’endroit où je flottais quelques instants
plus tôt, dans la troublante appréhension de me voir toujours suspendu dans
les airs.
Cette nuit-là, j’ai su que je devais parler à quelqu’un. Une seule per-
sonne me vint à l’esprit – Ramrod Brail – un collègue plus âgé qui s’était pro-
mené dans des domaines comme l’hypnose et la parapsychologie. Je me de-
mande aujourd’hui ce qui serait arrivé si j’avais choisi quelqu’un d’autre
pour me confier. Il est certain qu’au cours des semaines suivantes, j’ai plus
d’une fois regretté d’avoir donné ce coup de fil.

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Chapitre II. – L’expérience de Ram-Ram

Trente-six ans peuvent sembler pas mal vieux si vous êtes encore assez
proche de vos vingt ans, ou incroyablement jeune si vous avez dépassé la
cinquantaine. Pour Ramrod Brail j’étais un poussin de l’année – même si, en
raison de mon parcours, il valait mieux me prendre au sérieux. Il arriva tout
de suite après mon appel ; j’avais piqué sa curiosité par quelques indices sur
mon expérience que je lui avais confiés au téléphone. Je l’avais appelé pour
plusieurs raisons. Tout à fait franchement, je n’étais pas seulement choqué
par l’expérience, mais aussi par ses implications.
Je voulais également discuter de toute cette affaire avec quelqu’un
d’ouvert mais ayant la tête froide, et qui n’irait pas vendre la mèche à tout
le campus.
Ram-Ram, comme l’appelaient affectueusement les étudiants et les
jeunes professeurs, était ce qu’on pourrait appeler une fleur de campus un
peu fanée ; il avait passé l’âge de la retraite, mais donnait encore quelques
cours sans rétribution. Il s’était fait un nom dans plusieurs spécialités, de la
psychologie industrielle aux recherches sur l’hypnose. C’était ce dernier in-
térêt non conventionnel qui m’avait donné l’idée qu’il pourrait m’aider.
Avant même qu’il eût frappé, sa petite toux nerveuse m’avait indiqué
qu’il était derrière la porte. D’une main il tenait une cigarette, de l’autre un
verre à moitié vide. Sans préambule il me dit : « Mmm, pas d’herbe ou
d’acide, n’est-ce pas, Jeffy-boy ? »
« Attends, je n’aime pas qu’on m’appelle Jeffy-boy, lui répondis-je avec
humeur. Et non, je n’ai rien pris. »
Il ignora ma première remarque et continua : « Non, j’imagine que tu
n’as rien pris ; ce n’est pas ton genre ; mais je veux savoir où on en est. Et
maintenant tu vas me dire, lentement, exactement ce qui s’est passé ici. Tu
n’as pas été très clair au téléphone. »
Je l’invitai à prendre un siège, et lui racontai les deux épisodes. Il sem-
blait passionné, ce qui me surprit un peu. Pendant tout le temps de mon ré-
cit il resta assis, fumant cigarette sur cigarette, ses yeux ne quittant que ra-
rement mon visage. Je faisais peu de cas de son sourire de vieux-psycho-
logue-bienveillant. Je le lui avais vu trop souvent. Il est gentil, mais beau-
coup moins qu’il ne le paraît, et il est exceptionnellement finaud, ou du
moins il l’était jusqu’à récemment.
À un moment en particulier il m’interrompit. « Oui oui oui, dit-il. Ce clic
que tu as ressenti à la base du crâne, explique-moi ça encore une fois. » Il

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parlait avec une nonchalance exagérée, ou du moins c’est l’impression que
j’en eus. Je me demandais s’il avait quelque chose en tête, j’en étais
presque sûr. Je répétai ce que je venais de lui dire, et comme il cessa de
parler, je continuai mon histoire.
Puis il se leva avec impatience, et se mit à arpenter la pièce dans une es-
pèce d’excitation contenue. « Oui oui oui, disait-il, plus pour lui-même que
pour moi. Et qu’allons-nous dire à ce jeune homme ? » En même temps qu’il
prononçait ces derniers mots, il pivota pour me faire face. « Nous avons
grand besoin d’un bon travail expérimental dans ce domaine. Ils se trompent
complètement, dit-il.
- Qui ? Quel domaine ?
- Évidemment tu ne sais pas de quoi je parle, toi le comportementaliste
pur jus. C’est bien ce que tu es, n’est-ce pas ? Qu’importe. »
Il s’assit lourdement, trop lourdement pour mon fauteuil en osier qui gé-
mit sous la charge, mais tint bon.
- Bon, nous y voilà, dit-il. J’ai une proposition à te faire. D’abord tu ne
comprends rien, de toi-même, aux expériences dont tu viens de me parler ?
- Je n’ai aucune explication, si c’est ce que tu veux dire. Une déviation
inhabituelle et passagère de la perception ? Une hallucination complète
comme réaction après coup au départ de ma femme ? Qui sait ?
- Exactement, dit Ram-Ram. Et donc ?
- Et donc ? Et donc rien. Si je n’ai pas halluciné j’étais vraiment hors de
mon corps, et ça je ne peux pas l’accepter. J’espérais qu’avec ton parcours
tu aurais quelques explications en alternative.
- Et si tu avais vraiment été hors de ton corps ? demanda-t-il. Je ne suis
pas en train de dire que tu l’étais, mais as-tu considéré sérieusement cette
possibilité ?
- Eh bien, en fait, non, répondis-je, surpris. Je suis le premier à ad-
mettre que le comportementalisme n’a pas résolu tous les problèmes, sans
même commencer à le faire, mais il a fourni suffisamment de preuves que
notre conscience est le résultat de notre mécanisme physique et de la ma-
nière dont nous l’utilisons. Et c’est ainsi qu’il n’y a aucun moi qui puisse sor-
tir de mon corps. Je n’aurais aucun organe sensoriel. »
Je marchais de long en large, assez en colère et sur la défensive. Tout
ceci était trop évident pour moi à l’époque pour faire l’objet d’une discus-
sion.
« Alors maintenant, suis bien, dit Ram-Ram. Regarde. Tu avais la sensa-
tion d’être hors de ton corps. Tu avais la sensation de flotter dans les airs,
et ensuite tu as regardé son corps en-dessous de toi. Comme tout était tota-
lement vivant et indubitable, qu’est-ce qui t’a convaincu que ça n’arrivait
pas en réalité ?
- Sur le moment bien sûr que j’ai cru que ça se passait en vrai, dis-je
plus calmement.

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- Alors qu’est-ce qui t’a convaincu ensuite que ça n’avait pas été le cas ?
Mon exaspération reprit le dessus.
- Le bon vieux bon sens, je suppose. Les gens ne planent pas dans les airs
sans support… sans tomber…
- Tu nies l’évidence de ta propre expérience, c’est ça ? »
Ram-Ram avait repris son fameux sourire de psychologue-petit-garçon-
roublard, et répondit :
« Ce serait de la pure folie, tu sais.
- Je ne nie pas avoir fait cette expérience, ou je ne t’aurais pas appelé,
hurlai-je.
- Alors écoute-moi bien. » Pour la première fois de la soirée il me sourit
franchement. « Tu es un gentil garçon. Tu as plusieurs fois descendu mes
poubelles par ces infects escaliers et tu les as portées jusqu’à ce chaos de
point de collecte là-bas. Un tel homme ne peut être entièrement mauvais.
Mais apparemment tu es toujours resté très prosaïque, raison pour laquelle
je suis plutôt surpris par ce que tu me racontes.
« Regarde. Aussi paradoxal que ça puisse être, les différentes écoles de
psychologie ne communiquent pas bien entre elles. Il est même difficile à
ma connaissance de considérer la parapsychologie comme un champ de re-
cherches légitime, alors que de nouveaux chercheurs mènent des études pro-
metteuses dans certains domaines…
- Oh arrête, dis-je. J’ai lu quelques-uns de ces comptes-rendus, la plu-
part dans des magazines pseudo-scientifiques ou dans des papiers sur la
drogue. L’engouement du public pour l’étrange a même envahi le cinéma. Et
puis il y a ces vieilles expériences de Rhine.2 Rien que des trucs à la marge.
Mais Ram-Ram continua avec obstination.
- Ils étudient les EHCs, les expériences hors du corps. Pour le moment ils
utilisent des médiums, ou d’autres cobayes qui affirment produire le phéno-
mène sur demande, ou pensent le faire. Mais au jour d’aujourd’hui, aucun
psychologue sérieux n’a travaillé le sujet des deux côtés à la fois. Ce dont on
a besoin, c’est d’un psychologue qui puisse projeter sa conscience hors de
son corps et étudier l’expérience objectivement, dans un contexte intra et
extracorporel. Pas d’un mystique allumé, non…
- Oh là… fis-je.
- Maintenant – il agita sa petite main grassouillette – je ne suis pas en
train de te proposer de jouer ce rôle.
- Parfait, dis-je. Et bonsoir, Dr. Frankenstein. »
Avec une politesse grandiloquente je m’inclinai et fis semblant de le rac-
compagner. Mais j’eus la pensée que ses meilleures années étaient derrière

2
Allusion aux recherches de Joseph Banks Rhine sur la télépathie animale et la perception extrasensorielle. (N.
d. T.)

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lui, que je n’aurais pas dû l’appeler, et que peut-être sa réputation était
surfaite.
Il parut sincèrement blessé ; alors, avec un grand sourire, je nous servis
un verre à tous les deux. Je ne suis pas en train de me trouver des excuses
pour mon attitude à cette époque ; j’étais convaincu de la justesse de mes
opinions, qui étaient d’ailleurs partagées par beaucoup de mes collègues,
quel que fût leur âge. Simplement je ne voulais pas vexer Ram-Ram.
- J’ai pensé que je voyais deux hommes, et j’ai pensé que j’étais hors de
mon corps, dis-je plus doucement. Je suis sûr qu’il y a une explication lo-
gique. Au lieu de ça, tu prends tout pour argent comptant – une réaction,
sincèrement, à laquelle je n’avais pas pensé. Je peux accepter les deux épi-
sodes comme des hallucinations, même si l’idée me met mal à l’aise, mais
pas comme des faits.
- Oui oui oui, certainement, fit Ram-Ram. Mais ne serait-ce pas paradoxal
après tout que l’on soit indépendant de son corps ? Et que la psychologie nie
la seule caractéristique de la nature humaine qui pourrait nous libérer de la
peur de l’extinction ? Quelle énergie serait libérée si on pouvait apporter la
preuve que la conscience de l’homme est vraiment séparée de son corps ! »
Je ne répondis pas immédiatement. Ce fut un moment difficile pour moi
de toute façon : à mon avis n’importe quel psychologue digne de ce nom sait
parfaitement qu’il ne faut pas mélanger la psychologie et la religion. La voix
de Ram-Ram s’éteignit lentement. Il me lançait des regards en biais.
« Le conte de fées des contes de fées, dis-je.
- Tu penses que je suis un vieux bonhomme qui arrive au bout, accroché
à n’importe quelle ficelle pour se convaincre de l’impossible. C’est correct,
la déduction est logique, dit-il. »
Poussé par la culpabilité je commençais à nier, mais il répéta : « Non,
c’est correct, à ta place je suppose que je penserais la même chose. Et
pourtant… Il se leva en me lançant un rapide regard acéré, mais dédaigneux
en même temps ; et pourtant, si j’avais vécu les expériences que tu viens de
traverser, et si j’avais ton âge, je risquerais tout, curieux comme je suis,
pour enquêter. Je ne nierais pas aussi facilement le témoignage de mes
propres sens, et je réfléchirais un peu plus sur le sens que de telles expé-
riences peuvent avoir pour moi, personnellement et en tant que psycho-
logue. »
Je m’apprêtais à l’interrompre, mais le masque de bon vieux psychologue
de Ram-Ram avait disparu de nouveau, et il continua, sur un ton plutôt tran-
chant : « J’ai tout à fait conscience de ma réputation sur le campus auprès
des jeunes professeurs. Pauvre vieux Ram-Ram, quelle sénile andouille, et
quand on pense à la carrière brillante qu’il a faite… Tu es surpris ? Bien sûr
que je connais mon surnom. Nous aussi on donnait des surnoms aux vieux
professeurs, et généralement ils étaient intuitivement bien trouvés, comme
c’est probablement le cas pour moi. Mais malgré le culte qu’on voue à la

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jeunesse, l’esprit de l’homme n’est pas obligatoirement obsolète dans ces
décennies qui n’ont pas de nom après, disons, soixante-ans. Au contraire, il
est même possible que son activité augmente de la plus étrange des façons.
« Mais le fait est que tu m’as appelé parce que tu espérais que quelque
part je confirmerais ton idée que toute cette histoire n’était qu’une halluci-
nation, une espèce d’autohypnose qui n’impliquerait aucune instabilité men-
tale. Tu voulais balayer ces deux expériences sous le tapis, parce qu’elles ne
confirmaient pas tes croyances au sujet de la réalité. Mais je refuse de jouer
à ça avec toi. Tes expériences sont valables, psychologiquement parlant, et
peut-être concrètement aussi. Alors je propose qu’on fasse quelques essais,
au lieu de tourner autour du pot.
- Ce n’est pas juste, rétorquai-je. Tu essayes de me mettre dans le rôle
du petit jeune inexpérimenté, et je suis trop vieux pour ça, et du froussard
mental, ce qui me vexe. Je suis aussi curieux et j’ai l’esprit aussi ouvert que
n’importe qui.
- Infernal, non ? Il souriait, visiblement ravi de mon malaise. Mais dis-
moi, que fais-tu quand tu viens juste de passer les trente ans et que tu dé-
couvres que le monde est à moitié fou ? Tu continues à jouer le jeu ou tu es-
sayes de trouver ce qui ne va pas ?
- Mais on est en train d’essayer de trouver ce qui ne va pas !
- En étudiant les rats au lieu des gens ? En se perdant dans les statis-
tiques de résultats d’expériences et en ignorant la réalité subjective de l’es-
prit humain ?
- Oh arrête maintenant ! Des objections au comportementalisme complè-
tement ressassées, et tu le sais. » Il me souriait franchement, alors je dis :
« D’accord. Qu’est-ce que tu as en tête ? » Je haussai les épaules et aban-
donnai provisoirement. Il était évident qu’il ne partirait pas avant d’avoir dit
ce qu’il voulait dire.
Il commença lentement et en pesant chaque mot.
« D’abord, examine objectivement les deux épisodes. Si tu décides qu’ils
comportent des éléments hallucinatoires, essaye d’en savoir plus sur les hal-
lucinations. Si tu n’es pas sûr, continue de chercher. Si tu n’es toujours pas
satisfait, je te suggère de faire quelques expériences irréfutables, et j’ai
plusieurs livres que j’aimerais que tu lises. J’attends évidemment de toi que
tu fasses des comptes-rendus complets, avec un exemplaire pour moi.
Ram-Ram s’échauffait de minute en minute. Je le fixai :
- Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ? demandai-je spontanément.
- Je l’ai fait, dit-il, il y a des années, sans résultat notable. Mais je pense
que tu es doué dans ce domaine. Appelle ça l’intuition d’un vieux psycho-
logue, si tu veux. Mais si tu pouvais aller visiter un certain endroit et revenir
raconter exactement ce que tu as vu pendant que tu étais hors de ton corps,
on aurait au moins un point de départ.

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« Il y a d’autres jeunes psychologues qui ont tenté de telles expériences,
mais ou bien ils ont quitté complètement le système, ou bien ils ont perdu
toute crédibilité en utilisant de la drogue ou par leur style de vie. Donc la
route est ouverte pour que quelqu’un comme toi, dans le système, démarre
quelques expériences sérieuses. »
Je le regardais comme s’il avait complètement perdu l’esprit.
« Écoute, si j’ai vraiment quitté mon corps, je ne sais pas comment je
l’ai fait – et je sais encore moins comment j’ai pu me déplacer, ou revenir
d’où je suis parti. »
Tout en parlant, je me souvins de la sensation que j’avais vécue en me
balançant dans les airs devant la fenêtre, et pour me débarrasser d’un sou-
dain malaise, j’éclatai de rire. « En plus, imagine que je sorte de mon corps
et que je ne puisse pas revenir ? »
La lueur dans ses yeux s’éteignit. « Oui, c’est toujours possible, mais je
ne crois pas que ce soit un réel danger.
- Mais je plaisantais, dis-je éberlué.
- Ah oui ? fit-il simplement. En fait il y a vraiment des récits de personnes
qui ont rencontré ce genre de difficulté.
- Quoi ? Mais toute cette histoire est grotesque !
J’en criais presque.
- Vraiment ? Des contes de grands-mères ? Ram-Ram secoua la tête. Peut-
être, et peut-être que non.
- Il n’y a pas de peut-être. C’est du pur non-sens. Et concernant les expé-
riences, ce que tu proposes c’est que je fasse un trip sans drogue ?
- Et sans accessoires, dit-il. Oui, j’essaye de t’enthousiasmer pour
quelque chose de complètement différent. J’essaye de te faire faire quelque
chose que j’ai essayé moi-même et que j’ai raté. Je t’explique mes motiva-
tions, c’est de bonne guerre. Il y a encore quelques petites choses que je
garde pour moi, mais si tu décides de travailler avec moi là-dessus, je te di-
rai tout. Mais si – et c’est un gros si – si tu peux sortir de ton corps avec un
taux de probabilité respectable, alors on pourrait bien être en état de prou-
ver quelque chose.
Je dis lentement : - Et tu pourrais écrire un article révolutionnaire, arrê-
ter de te reposer sur tes lauriers…
- Exactement. »
Il ne montrait aucune trace de culpabilité. En fait, il avait l’air parfaite-
ment content de lui.
Je continuai : « Je serais ton sujet de recherche tout en continuant de
travailler en tant que psychologue, puisque j’étudierais les mécanismes sub-
jectifs. Et ta réputation assurerait la publication de nos résultats. »
Il rayonnait.
Je poursuivis : « J’ai eu quelques doutes sur le comportementalisme, je
l’avoue. Mais regarde : on accepte très bien aujourd’hui les études sur les

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psychotropes. C’est presque un marronnier. Il y a de plus en plus de groupes
de partage d’expérience, et certains psychologues s’intéressent aux diffé-
rentes méthodes de ‘contrôle mental’. Mais ce que tu racontes a un goût
d’occultisme, et de Dieu sait quoi encore. Est-ce que tu crois honnêtement
qu’on peut encore en apprendre beaucoup sur la conscience humaine ? Je
dois avouer que mon opinion est déjà faite de l’autre côté : que la percep-
tion est le résultat de l’activité du cerveau, et rien d’autre.
- D’autant mieux, dit Ram-Ram. C’est une opinion qui se reflétera dans
tes notes, et ça nous servira dans la communauté scientifique. Tu n’avais au-
cune croyance d’aucune sorte, déjà. Tu ne vois pas ? C’est ce qu’on dira, et
ce sera vrai. Mais il faudra faire ce travail – si on le fait – dans le plus grand
secret. Si on essaye et si on rate, et si ça s’ébruite, on passera pour des im-
béciles. Et ta carrière ne vaudra plus un clou. D’abord, si tu es d’accord, je
veux que tu étudies les méthodes de sortie de corps.
- Les méthodes ? Tu veux dire qu’il y a des guides pratiques pour ça
aussi ? »
Pour je ne sais quelle raison, cette pensée me précipita dans une crise de
fou-rire incontrôlable ; probablement une réaction nerveuse aux événements
de la nuit, mais les images mentales que l’injonction de Ram-Ram avait fait
naître étaient irrésistibles. En même temps, l’expression de son visage pas-
sait de l’amusement à la plus extrême irritation, ce qui n’aboutit qu’à me
faire rire plus fort.
Notre discussion se termina peu après que j’aie retrouvé mon calme.
Ram-Ram retourna à son appartement et revint avec une pile de livres qu’il
laissa chez moi. Une fois seul je commençai à les feuilleter, notant au pas-
sage qu’ils avaient été empruntés à une bibliothèque une semaine plus tôt. À
ce moment-là je n’y attachais aucune importance. Pas plus qu’au choix de
mon confident. Si j’avais su ce qui allait arriver, j’aurais gardé Ram-Ram
toute la nuit et je l’aurais assailli de questions. Mais les choses étant ce
qu’elles sont, je n’ai réalisé que des mois plus tard quel sournois il avait été.

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Chapitre III. – Un livre sorti de nulle part et une discussion
dans une clinique psychiatrique

Vous pouvez imaginer ce que j’ai ressenti quand trois jours plus tard, j’ai
appris que Ram-Ram s’était fait admettre de lui-même dans une clinique
psychiatrique, où il avait été diagnostiqué schizophrène. Bizarrement j’en
fus soulagé : je n’avais plus à considérer sérieusement ce qu’il m’avait dit
cette fameuse nuit ; et alors que j’étais triste pour lui, j’avais en ce qui me
concerne un absurde sentiment de liberté.
Seulement en reconsidérant notre soirée et son étrange excitation, je me
suis demandé si ce n’était pas notre conversation et ma propre expérience
hors du commun qui l’avaient fait basculer. Même dans ce cas, je me suis dit
qu’il avait dû avoir quelque prédisposition pour cette maladie depuis un cer-
tain temps, et que j’aurais dû être suffisamment attentif pour en repérer les
symptômes. C’est donc avec un certain sentiment de culpabilité que je déci-
dai d’aller lui rendre visite dès que possible.
Il se passa une semaine avant que l’occasion ne se présente. D’abord
l’université me donnait une charge énorme de travail, et puis malgré ma ré-
solution, je n’arrêtais pas de repousser cette visite. Toutes sortes d’excuses
me venaient à l’esprit, jusqu’à ce que je me prenne en mains et que je réa-
lise que paradoxalement je me sentais aussi responsable de l’état de Ram-
Ram. C’était une réaction complètement mécanique de culpabilité non fon-
dée, telle qu’elle m’avait été inculquée tant par mon histoire personnelle
que par mon appartenance à notre société.
Le jour suivant, je m’acquittai de cette visite obligatoire et rencontrai
pour la première fois la nouvelle amie de Ram-Ram, la reine Alice, comme
on l’appelle : une vieille dame un peu loufoque, à peu près de l’âge de Ram-
Ram, et qui l’avait pris sous son aile. À moins que ce ne fût l’inverse. Mais la
rencontre fut particulière, et plutôt troublante. Je dis cela car on aurait
presque eu l’impression que c’était Ram-Ram qui contrôlait mon état d’es-
prit, au lieu que ce fût l’inverse.
« Dr Brail ? » fis-je en pénétrant d’un bon pas, positif et rassurant, espé-
rais-je, dans la salle commune.
« Ah, Jeffy-boy, viens dans mon bureau », dit-il avec le plus doux des
plus innocents sourires. Les autres patients nous firent place. Ram-Ram était
dans le rôle du gentil vieux psychologue, qu’il jouait cette fois à la perfec-
tion ; remplis de déférence, les patients l’entouraient comme des seconds
rôles derrière le joueur de flûte de Hamelin.

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Il désigna dans un coin de la pièce une vieille table de conférence en pi-
teux état, au milieu de quelques chaises dans le plus grand désordre. Après
m’avoir adressé un sourire il s’assit, comme si j’étais un patient qu’il affec-
tionnait particulièrement. Toute son attitude montrait qu’il était dans son
cabinet, ou son équivalent. Il portait ses propres vêtements au lieu d’une te-
nue réglementaire, et poussant de côté les piles de magazines à moitié dé-
chirés, il utilisa la table comme son propre bureau.
J’étais décontenancé, mais en considération de l’état de Ram-Ram j’ac-
ceptai de jouer le jeu, quand il appela du geste une femme qui s’approcha :
« Chère reine Alice, dit-il, venez vous joindre à nous. Jeffy-boy ici présent
va vous intéresser. »
Ram-Ram n’avait pas fini de parler que les autres patients commencèrent
à s’affairer de ci de là, à faire du bruit, à tousser, éternuer – ou d’autre
moyens tendant à indiquer qu’ils s’occupaient de leurs affaires et ne se mê-
leraient en aucun cas de ce qui ne les regardait pas. Ils donnaient en même
temps l’impression d’une activité vaine et sournoise. Ayant moins l’habitude
des gens que des rats de laboratoire, je ne savais pas comment réagir.
Je me repris, et dans un grand sourire jovial : « Eh bien alors, comment
va-t-on ?
- Ça va ça va, répondit Ram-Ram, comme si tout allait de soi. Je conti-
nue notre recherche depuis ici, et la reine Alice, que voici, est mon assis-
tante.
- Très heureux de faire votre connaissance », répondis-je nerveusement
en me tournant vers elle, comme l’attitude de Ram-Ram m’y incitait claire-
ment. Je ne voulais pas le froisser, mais je ne voulais pas non plus avoir af-
faire à qui que ce soit d’autre. Les cheveux blancs de la reine Alice étaient
tout ébouriffés autour de son visage. Elle portait une salopette sur un chemi-
sier, et pour Dieu sait quelle raison, cette tenue choqua mon sens de la bien-
séance – une attitude qui me parut, même à ce moment-là, injuste et ridi-
cule.
« Reine Alice ? fis-je doucement, avec juste l’ébauche d’un sourire, je
suppose.
- Encore un de ces surnoms, ou plutôt, une marque de respect, dit Ram-
Ram. Cela indique en fait qu’elle n’est pas dans son époque. Elle vit dans le
mauvais siècle.
- Terriblement gênant, ajouta la reine Alice. Et il y en a si peu qui com-
prennent. Oh, certains si, bien sûr. Mais non, je ne suis pas une reine. Je
n’ai aucune prétention à la royauté terrestre… Je suppose que vous êtes une
personne de votre siècle ?
- Oh oui, tout à fait », fit Ram-Ram apparemment ravi, dans un petit rire
de gorge presque sarcastique.

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Et là j’avais atteint mes limites. J’allais trouver une excuse pour partir
quand Ram-Ram, se penchant en avant dans une attitude de joyeux conspira-
teur, me lança rapidement : « Nous n’avons pas un temps infini, tu le sais,
alors je vais te communiquer de que j’ai appris jusqu’à présent. »
Complaisamment je repoussai mon départ et dis : « Vas-y », en espérant
juste pouvoir en apprendre assez pour juger de son degré d’aliénation. Et
j’étais terriblement curieux. C’était la première fois que je rencontrais la
schizophrénie chez un humain. Nous avions induit des symptômes similaires
chez les rats par un environnement de désorientation, mais là c’était autre
chose.
Donc tout en essayant d’afficher l’empathie et l’implication personnelle,
j’observais en même temps les réactions de Ram-Ram. Il commença à parler
dans une gesticulation fiévreuse et précipitée ; ses petits yeux marron ne
quittèrent pas mon visage pendant ce qui me parut une éternité. Il m’empê-
chait de détourner le regard, et ponctuait ses phrases d’exclamations exci-
tées : « Tu vois ? Tu vois ? »
Il me fallait donc dire : « Oui, oui » et ne pas bouger de ma chaise pen-
dant qu’il me dévisageait avec la plus grande intensité – position tout ce
qu’il y a d’inconfortable, ajouterai-je, et situation plus que curieuse.
- Tous ces gens, ici, sont à leur manière tout à fait sains d’esprit, dit-il.
C’est quelque chose dont je me suis toujours douté au sujet de ce genre de
patients. Ils ne sont pas – je répète, pas – fous. Tu vois ?
- Oui, bien sûr, répondis-je, désireux de ne pas l’exalter davantage.
- Mais au delà de ça - écoute, c’est important – la reine Alice entend des
voix. Elles lui parlent à différents moments, et lui transmettent les informa-
tions les plus étonnantes. Une fois je les ai entendues aussi, quoique pas
aussi clairement qu’elle, et je ne suis pas sûr qu’il se soit agi des mêmes
voix. Je crois que ces informations sont une espèce de discours divin
brouillé. Tu me suis ? »
Ses yeux fixaient toujours mon visage. J’essayais de cacher une sensation
d’accablement écrasant à voir un esprit raffiné tomber en poussière en si
peu de temps. Manque d’expérience pratique ou pas, j’en savais assez pour
reconnaître les symptômes classiques de sa maladie.
« Tu vois ? Tu vois ? » disait-il avec impatience. Ses vêtements ordinaires,
toute son apparence de normalité, contrastaient si fortement avec la bruta-
lité de ses manières que la désolation allait m’arracher de ma chaise quand
il m’attrapa le bras avec force. « Tu as commencé tes expériences de sortie
de corps ? me demanda-t-il dans un murmure enroué.
- Non.
- Eh bien il faut que tu t’y mettes. Tout de suite. C’est vital.
Cette fois il criait presque.
- Oui. Promis. Ce soir, dis-je d’un ton aussi apaisant que possible, sans la
moindre intention de faire quoi que ce soit dans ce sens évidemment.

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- Il ne croit pas du tout à mes voix », dit soudain la reine Alice. J’avais
totalement oublié sa présence, et me retournai brusquement vers elle. Elle
se leva, les sourcils froncés, me transperçant de ce regard à la clarté tran-
chante qu’ont parfois les enfants et les fous.
Je ne savais ni quoi dire ni quoi faire. Je ne voulais bien sûr exaspérer ni
l’un ni l’autre. C’est juste à ce moment-là qu’apparut un homme grand, à
l’allure de clown. Il marchait plié en deux, mais vite, et sur la pointe des
pieds. Il prit un magazine sur la table, et me fit un signe amical. « Ne t’en
fais pas, me dit-il, aucun d’entre nous n’entend des voix comme la reine
Alice. Peut-être qu’un jour tu en entendras, on ne peut jamais savoir. » Sur
un petit geste d’encouragement, il s’en retourna vers sa chaise.
Je le suivis des yeux. Ce… patient voulait me faire comprendre que nous
étions tous dans le même bateau – il essayait de me consoler… moi. Je me
levai pour partir. De nouveau les patients se mirent à errer dans la pièce. La
reine Alice redressa ses épaules osseuses et me demanda brusquement :
« Pour qui vous prenez-vous ? Je veux dire, qui vous imaginez-vous être ?
- Personne, dis-je.
- Dommage, répondit-elle.
Et avec le plus illuminé des sourires Ram-Ram ajouta :
- C’est ça son problème. »
Sans ajouter un mot, je sortis.
En réalité, j’étais plus secoué que je ne voulais l’admettre. Il était évi-
dent que la conversation dans mon appartement avait bien fait basculer
Ram-Ram, car il pensait désormais que nous faisions tous les deux une es-
pèce d’expérience ésotérique, dans laquelle les voix d’Alice tenaient aussi
leur rôle. Je secouai la tête. « Pauvre vieux. » Pourtant, sur le chemin de la
maison, je pouvais sentir mon humeur alterner très étrangement de l’inquié-
tude la plus claire à une passivité presque léthargique. De cette dernière
j’étais soudain propulsé vers une exubérance qui me disait que tout finirait
bien, et qu’en fait, aucun de mes problèmes ni de ceux de Ram-Ram n’avait
la moindre importance.
Je me dis que j’avais trop travaillé. Il était évident que les deux expé-
riences qui m’avaient incité à appeler Ram-Ram étaient le fruit de l’épuise-
ment. Je décidai de prendre de la vitamine C. Puis mon euphorie s’emballa.
J’eus l’idée que j’avais quelque chose à écrire immédiatement. Quasiment
sans réfléchir, j’insérai une feuille de papier dans ma vieille machine à
écrire.
Je me souviens de la surprise sans nom que je ressentis à la vue de ce
que j’avais écrit. Car là, en haut de la feuille, apparaissait, comme un titre :

19
SUITE DE L’ÉDUCATION DE SURÂME SEPT
J’écarquillai les yeux. Suite de l’éducation de quoi ? Qu’est-ce qui
m’avait pris d’écrire une telle imbécilité ? Mais avant même que je com-
mence à réfléchir à cette phrase, l’exaltation me reprit. Soudain rassuré et
totalement sûr de moi, je commençai à taper aussi vite que mes mains en
étaient capables. On aurait dit que les mots me sortaient du cerveau en ve-
nant d’ailleurs, et atterrissaient sur le papier sans que j’aie pu déterminer
leur origine. Qui plus est, une espèce d’histoire semblait prendre forme.
Je prenais conscience des mots peut-être une seconde avant que mes
doigts ne les tapent, et à ma totale sidération, le rythme s’accéléra encore.
Je n’avais même pas le temps de lire ce qui était écrit avant que la phrase
suivante n’apparaisse. Deux heures passèrent. Je m’arrêtai enfin, allumai
une cigarette, et presque immédiatement revint cette compulsion irrésis-
tible d’écrire. Était-ce vraiment une compulsion ? C’était définitivement
beaucoup plus qu’une impulsion, mais j’étais sûr de pouvoir résister si
c’était mon choix. Au lieu de cela, je décidai immédiatement de continuer
cette sorte d’expérience, pour voir ce qui allait arriver.
Ce qui est arrivé, c’était le début d’un livre portant le titre improbable
que j’ai mentionné plus haut. À part une courte pause, j’ai écrit sans inter-
ruption pendant quatre heures. Je n’avais aucune idée de la qualité de ce
qui arrivait, mais j’étais frappé par la force de cet imaginaire, complète-
ment différent de ma personnalité. À part mes publications universitaires, je
n’ai jamais rien écrit de toute ma vie d’adulte.
J’ai passé le reste de la soirée à essayer d’observer mon propre état sub-
jectif avant et pendant l’expérience. Là je ne fis pas l’erreur d’appeler qui
que ce fût, mais j’avais plus peur que la première fois. La preuve physique
se trouvait devant moi – une pile de feuilles de papier écrites par moi d’une
façon que je n’arrivais pas à comprendre. D’où cela était-il venu ? Allais-je
de nouveau être repris par cette compulsion ? Et pouvais-je vraiment résis-
ter, ou est-ce que je m’abusais moi-même ?
Mais même ces questions perdirent leur importance lorsqu’une pensée
encore plus terrifiante m’apparut : si Ram-Ram était considéré comme fou
parce qu’il entendait quelquefois des voix, dans quelle catégorie est-ce que
tout cela me mettait moi ? Était-il possible que la schizophrénie soit causée
par une espèce de virus non encore découvert, et que Ram-Ram me l’ait
transmise ? Impossible, pensai-je. Seulement cette explication placerait
toute cette aventure dans le cadre du réel et du raisonnable. Tout en me di-
sant que c’était idiot je repris un comprimé de vitamine C, car je me souve-
nais qu’à haute dose elle pouvait combattre les infections. Je me consolai
aussi en pensant que je n’avais subi aucune hallucination, visuelle ou audi-
tive.

20
Quoi qu’il en soit, cet épisode fut suivi d’un autre, et puis encore d’un
autre. Je retranscris ici ces chapitres surprenants, sans aucune modification.
Vous constaterez à la lecture de quelle façon singulière Surâme Sept a com-
mencé à s’emparer de ma vie quotidienne jusque dans les détails.

21
Chapitre IV. – On recherche des dieux (ou Chapitre Un de la
Suite de l’éducation de Surâme Sept par Jeffery)

Les entretiens avaient duré des siècles, ou quelques instants, selon le


point de vue. Surâme Sept grogna, accrocha le panneau Parti déjeuner à la
porte, et dit à son professeur Chypre : « Tout le monde veut être un dieu. Je
n’ai jamais rien vu de tel. Et je ne fais pas confiance aux candidats non
plus ; ils sont tous beaucoup trop angoissés. » À ce moment Surâme Sept
avait l’apparence d’un gourou, car c’est ce à quoi s’attendaient les candi-
dats terriens. Il s’aperçut dans le miroir qui recouvrait la table basse de la
salle d’attente, et ne put s’empêcher de sourire. « Je ressemble un peu au
Christ, non ? Tu ne crois pas ? »
Chypre pensait tellement vite qu’elle changeait de forme à toute allure.
Elle s’arrêta juste assez longtemps pour dire : « Si Lydia est vraiment prête à
renaître, alors je ne vois pas pourquoi tu fais toutes ces complications à son
sujet à un moment pareil. Ta note dépend de ta subtilité à aider Lydia à dé-
marrer une nouvelle vie, et si le sujet est vital pour elle, il constitue aussi la
partie essentielle de ton travail de ce semestre. Alors je ne vois pas ce que
cette recherche des dieux vient faire ici.
- Et comment tu crois que je me sens avec une telle digression ? Mais j’ai
vraiment un problème avec l’éducation de mes terriens, juste à cause de
leurs concepts de dieu. Les dieux de la Terre sont séniles. Hélas. Mais que
faire ? Quand tu intègres les dieux dans le temps, ils s’usent, comme tout le
monde. Sauf que ça prend – euh - plus de temps. Et même si Lydia est une
de mes personnalités, il faudra qu’elle découvre les réponses par elle-même.
- J’espère que toi tu t’en souviendras, Sept, dit Chypre. Et j’espère aussi
que tu te souviendras que ce semestre tu travailles les réalités subjectives.
Je suppose que ton Parti déjeuner a quelque chose à voir avec des habitudes
terriennes ? Et même si c’est le cas, je ne suis pas sûre d’être d’accord avec
le décor que tu as choisi pour les entretiens.
- Eh bien, c’est la réplique de la salle d’attente d’un médecin que Lydia
allait voir dans sa vie du vingtième siècle, fit Sept d’un ton morose. J’essaye
d’utiliser le plus possible le symbolisme terrestre pour lui donner un sens de
sécurité entre ses vies ; elle devient terriblement capricieuse. J’aime bien
cet environnement – ça fait un peu médecin de l’âme.
- Ce genre d’entreprise peut devenir franchement compliqué », répondit
Chypre.

22
Elle fit une pause, donnant à Sept le temps de faire ses commentaires, et
comme il restait silencieux, se contentant de rougir sous l’emprise d’un sen-
timent de culpabilité, Chypre disparut. Venant de nulle part, sa voix ré-
sonna : « Apparemment tu n’as pas vraiment de problèmes avec Lydia – du
moins rien dont tu ne puisses venir à bout – donc tu peux très bien continuer
tout seul. Fais juste en sorte que Lydia naisse au moment voulu.
- D’accord, reviens ! » hurla Sept, symboliquement parlant, parce qu’en
fait toute la conversation s’était tenue hors des sons, et des mots aussi.
« Il y a vraiment un petit problème », dit Sept, rougissant de nouveau
alors que Chypre réapparaissait, l’air cette fois très sévère. Elle s’était ma-
térialisée comme un mélange homme-femme, ou femme-homme, et sénile-
jeune ou jeune-sénile, l’un ou l’autre aspect de son image prenant le devant
selon ses réactions aux paroles de Sept.
« Euh, commença-t-il en hésitant, en fait Lydia refuse de renaître avant
de faire des recherches sur les dieux. Elle veut savoir s’ils existent ou non
avant de commencer une nouvelle vie. Pour tout dire elle est très têtue à ce
sujet. »
Chypre afficha un visage vieilli et renfrogné : « Et ? Ensuite ? »
Surâme Sept poussa un profond soupir et fit de son mieux pour n’avoir
l’air que légèrement (pas trop) inquiet. « Eh bien, comme tu le sais, la fu-
ture mère de Lydia dans sa prochaine vie est Bianka – la femme de Josef. Et
maintenant, au Danemark du dix-septième siècle, le travail vient de com-
mencer pour elle. Souviens-toi que Lydia a décidé de reculer dans le temps
pour sa prochaine vie – pour parler comme elle, bien sûr. Je veux dire, nous,
nous savons que tout est simultané, mais… » Sa voix se perdit lamentable-
ment.
Chypre était tellement désolée pour son élève qu’elle prit immédiate-
ment l’apparence d’un vieux médecin gentil, ce qui rendit momentanément
le moral à Sept.
« En réalité c’est surtout un problème concernant le temps, pour utiliser
le vocabulaire de la terre, fit-il. Je veux dire, pour continuer dans ces
termes, qu’on ne peut pas retarder indéfiniment le travail d’un accouche-
ment. Et il y a toujours une chance que j’arrive à faire changer Lydia
d’avis. »
Chypre disparut de nouveau, cette fois parce que ses réactions aux pa-
roles de Sept étaient si changeantes et contradictoires qu’elle ne put trouver
aucune image qui leur corresponde. Elle dit : « Es-tu en train de me dire que
Bianka, la future mère, est sur le point d’accoucher, et que Lydia veut
d’abord partir faire une espèce de pèlerinage complètement inapproprié
vers les dieux ?
- Euh… je ne voudrais pas être trop affirmatif, mais si j’ai bien compris
les séquences temporelles, Bianka devrait accoucher dans environ vingt-
quatre heures », fit Sept précipitamment.

23
Silence.
« Évidemment, avec les probabilités, toutes les variations sont possibles,
ajouta-t-il. N’importe quelle durée entre trois et quarante-huit heures,
j’imagine.
- Ou, étant donné les probabilités, dit Chypre, Lydia pourrait aussi bien
décider de ne pas renaître en tant que Tweey du tout ! »
Cette fois la voix de Chypre sonna, résonna, tonna. Les voyelles et les
syllabes devinrent des images fusant à travers les airs, qui attrapaient la lu-
mière du soleil et se transformaient en prismes multicolores. Mais les
prismes étaient aussi des sons, de sorte que les voyelles et les syllabes se
fragmentèrent, s’émiettèrent, et retentirent en tellement de gammes diffé-
rentes en même temps que Surâme Sept hurla en se bouchant ses oreilles de
gourou.
Quand le séisme cessa, il fit d’un air boudeur : « Tu n’avais pas besoin de
faire ça… » Et en retrouvant tardivement son quant-à-soi : « Je comprends
ton inquiétude. »
« Oh, Sept ! » dit Chypre. Elle était revenue à l’apparence qu’elle pre-
nait souvent dans ce genre de discussions avec Sept : celle d’une jeune
femme en possession d’un ancien savoir – ou d’une vieille dans un corps de
jeune femme, selon son point de vue à lui… ou à elle.
- Tu es la surâme de Lydia quand même. Comment as-tu pu la laisser
faire une chose pareille ?
- Elle m’embrouille, maugréa Sept. Dans sa dernière vie elle ne croyait
pas du tout à moi. Une fois qu’elle a réalisé qu’elle avait bien une âme –
après sa mort – elle a exigé qu’on lui apporte la vérité sur un plateau d’ar-
gent, si tu veux bien excuser mon dialecte terrien. Mais si tu me demandes
mon avis, elle pousse trop loin cette histoire de libre arbitre. Maintenant
elle n’est même plus sûre de vouloir renaître, à moins de… »
Sept s’interrompit. Dans sa consternation, il avait oublié de maintenir la
représentation du cabinet du médecin ; et sa propre image, en l’occurrence.
Lui et Chypre étaient deux points de lumière au milieu de nulle part. Vite
Sept rétablit l’environnement, en espérant que Chypre n’avait rien remar-
qué, mais elle souriait doucement. Comme elle ne faisait aucun commen-
taire, Sept continua comme si rien ne s’était passé.
« C’est difficile aussi avec le futur père. C’est vrai que j’ai eu quelques
problèmes avec Josef. D’abord il veut être un artiste, libre, sans responsabi-
lités. Ensuite il veut une femme et des enfants…
- Et maintenant, l’interrompit Chypre, avec une femme dont le travail va
bientôt commencer, il ne sait plus s’il veut être père ou non.
- Tu m’as espionné ! protesta Sept. Tu as toujours su tout ça !
- Et Lydia veut que le monde s’arrête pendant qu’elle va chercher les
dieux. C’est ça ? » demanda Chypre. Les voyelles et les syllabes se mirent à

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scintiller dans les airs, retombèrent en virevoltant vers le canapé de velours
rouge dans le coin de la pièce, atterrirent sur les chaises de cuir noir.
« Ah tu ne vas pas recommencer ! » s’écria Sept, mais il était trop tard.
Les sons pirouettaient dans tous les sens, certains clairs comme du cristal,
d’autres sombres comme le tonnerre, tombant en fragments reliés de lu-
mière-et-son. Ils s’empilèrent en tourbillonnant sur la luxuriance du tapis.
Ignorant toute cette féerie – en fait à peine consciente de l’effet – Chypre
dit : « Rechercher les dieux peut être une entreprise difficile, sérieuse et
amusante à la fois. Maintenant, écoute-moi. Rappelle-toi que Lydia et Josef
sont tous les deux tes personnalités, ils ont donc certaines de tes caractéris-
tiques. Lydia affirme qu’elle ne croit vraiment pas aux dieux, et que c’est la
raison pour laquelle elle veut absolument les trouver, évidemment. Et…
- Elle arrive ! s’écria Sept. S’il te plaît ne lui dis pas que nous étions en
train d’en discuter. Elle est exagérément sensible à protéger sa sphère pri-
vée.
- D’accord. Mais tes croyances concernant les dieux ont aussi leur impor-
tance, Sept. Ne l’oublie pas », l’avertit Chypre. Elle fit disparaître voyelles
et syllabes, et Lydia entra dans la pièce.
Elle avait une petite vingtaine d’années. D’un mouvement de tête elle
rejeta en arrière ses longs cheveux noirs, et dit : « Cabinet de médecin.
Genre médecin de l’âme, je parie.
- J’ai pensé que c’était approprié, répondit Surâme Sept en souriant.
- Effectivement. Les médecins du physique ne sont pas très compétents,
et ceux de l’âme ne le sont probablement guère plus. »
Mais elle souriait, et tira une cigarette de la poche de sa salopette. Sept
la lui alluma et dit à Chypre : « Qu’est-ce que je te disais ? Elle est… diffi-
cile. »
Lydia avait déjà rencontré Chypre à plusieurs occasions. Elle lui adressa
un grand sourire de bienvenue en redressant les épaules. Sept ignora l’im-
pertinence ; ou presque. « Quoi qu’il en soit, dit-il avec un léger froncement
de sourcils, Lydia va m’informer des conditions terrestres, au cas où nous
trouverions quelques nouveaux dieux à insérer dans le temps. »
Chypre se transforma en une jeune femme, ou à peu près. C’est-à-dire
qu’elle essaya d’être sur le même pied que Lydia en adoptant une apparence
semblable. Mais ses pensées étaient de nouveau si rapides que pour Lydia,
elle n’arrêtait pas d’apparaître et de disparaître de la façon la plus étourdis-
sante.
Lydia tirait nerveusement sur son illusion de cigarette : « Si je dois re-
naître, d’abord je veux en savoir plus sur les dieux – ou sur Dieu, ou quoi que
ce soit. Quand je vis dans le physique je me laisse distraire, alors j’en pro-
fite maintenant, pendant que je peux. Pour le reste, je ne sais pas. Les
dieux n’ont jamais fait grand-chose de bien, d’après ce que je constate – s’il
y a bien des dieux. Mais je pensais que si nous arrivions à en trouver un de

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correct, on pourrait, euh, l’insérer dans le temps. Lui ou elle. Si tu veux mon
avis, la terre pourrait bien profiter d’un dieu femme, pour changer.
Surâme Sept envoya à Chypre un sourire de triomphe en disant : « Re-
garde, les dieux pourraient être insérés juste après la dernière vie de Lydia.
C’est une période qu’elle connaît à fond. Même ses préjugés sont encore
frais dans son esprit.
- Je suppose que tu considères ça comme un atout ? demanda Chypre. Si
j’étais toi, j’oublierais toute cette histoire d’insérer des dieux nouveaux
dans le temps – au cas où tu en trouverais pour entreprendre l’aventure. Je
dois te dire, Sept, que tu as fait en sorte d’oublier un certain nombre de
choses concernant le travail de ce semestre. Sur certains sujets, des pans
entiers de ta connaissance ne te sont plus accessibles, car autrement tu se-
rais tenté de t’en servir pour diriger trop étroitement tes personnalités. »
Quelque chose dans le discours de Chypre froissa momentanément les
contours de la suffisance passagère de Surâme Sept. Il entra presque en pa-
nique, mais choisit de continuer courageusement, pensa-t-il : « Lydia sait ce
que les gens attendent des dieux. Il faudra bien sûr que nous commencions
par étudier les anciens dieux. Mais si nous en trouvons des nouveaux, ils de-
vront connaître les coutumes de la terre. Les terriens par exemple tiennent
à la séparation des sexes, comme tu sais. Dans chaque vie ils sont attachés à
un sexe ou à l’autre…
- L’autre ? Il n’y en a que deux ? »
Les mots de Chypre explosèrent dans tout le champ de conscience de Su-
râme Sept, éclaboussant des images dans toutes les directions. Les millions
de variations sexuelles de la vie planétaire des plantes, des minéraux et des
animaux étincelèrent devant les yeux de son mental ; les modes infinis, com-
pliqués et étincelants d’accouplements par lesquels la vie se multiplie et se
régénère. Il le savait. Il connaissait tout cela, mais à un certain niveau, il
avait oublié. Ou alors, pour une raison ou une autre, il faisait semblant de ne
pas savoir. Mais pour l’instant, Sept sortit de sa vision pour entrer dans une
autre incomparablement plus vaste, et il eut l’impression d’avoir un millier
de têtes, chacune tournoyant sur elle-même. Et tout à l’arrière de son men-
tal, il se demandait, avec un certain malaise, ce qu’il avait oublié à propos
des dieux.
Chypre était encore en train de dire « Seulement deux ? » quand Sept re-
vint à lui-même. Cette fois-ci il affichait son apparence de jeune garçon de
quatorze ans, et il se tenait là, tête baissée, l’air boudeur, et dit dans une
moue : « Chypre, ce n’était vraiment pas du jeu. »
À ce moment-là Chypre avait l’air d’être beaucoup plus âgée que Lydia,
bizarrement beaucoup plus âgée que qui que ce soit, alors que les traits de
son visage n’avaient pas changé de façon notable. Elle voulut sourire à Su-
râme Sept et à Lydia ; elle voulait les rassurer. Mais de les regarder à travers
toute sa connaissance les fit reculer si loin qu’elle ne pouvait plus qu’à peine

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les distinguer. Elle fouilla les temps et les espaces, parfois au bord de la fa-
tigue, jusqu’à ce qu’elle finisse par les retrouver – d’abord Surâme Sept,
dont elle avait capté l’énergie turbulente, laquelle portait à ce moment une
lourde question.
« Où étais-tu ? » demanda-t-il, en se disant qu’il devrait être le premier
à le savoir et ne pas poser la question du tout.
« Je ne sais jamais ce qui se passe », protesta Lydia. Elle était assise sur
la représentation du canapé rouge, et feuilletait nerveusement des maga-
zines. « J’ai la mauvaise impression que cette recherche des dieux va se ter-
miner tout à fait autrement que ce que nous imaginons. »
Mais en tant que jeune garçon de quatorze ans, Surâme Sept se sentit re-
venir à une certaine enfance lointaine, retomber vers un Nouveau qui fut (et
qui est) le centre de la plus minuscule étincelle d’être. Et il savait que créer
des dieux est un jeu d’enfant – mais le seul qui vaille la peine qu’on y joue.
Alors qu’il était précisément en train de penser ça, Chypre disparut, et
avec elle le cabinet du médecin et le joli canapé rouge. Lui et Lydia ne pou-
vaient plus compter que sur eux-mêmes. Sept traversa un bref instant de dé-
sarroi – il avait tant de choses à demander à Chypre – mais il était trop tard
pour les questions. Dans l’expectative, il regarda autour de lui. L’environne-
ment changeait, sans aucun doute en fonction des croyances de Lydia, et
Sept souhaita désespérément avoir une meilleure idée de ce qu’étaient vrai-
ment ces croyances à propos des dieux.

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Chapitre V. – Début de la recherche – Un démon au pied de la
colline

Lydia était de mauvaise humeur. « Je pensais qu’après la mort on est


supposé tout savoir au sujet de Dieu, appelons ça comme ça, dit-elle. Et
même si je ne croyais pas que j’avais une âme quand j’étais dans le phy-
sique, je pensais que les âmes – si elles existaient – connaîtraient au moins
les réponses. Et me voilà en train d’aider ma surâme à dénicher les dieux.
Après tout ce que j’ai traversé, je ne suis plus sûre de rien.
- Chhh… Mais vas-tu te taire ? cria Sept exaspéré. Nous sommes sur le
territoire de quelqu’un, je peux te le dire. »
Lydia attrapa une cigarette au fond de la poche d’un imperméable hâti-
vement matérialisé, et regarda nerveusement autour d’elle. « Qu’est-ce que
tu veux dire, ‘le territoire de quelqu’un’ ? » Elle cligna des yeux ; les alen-
tours se transformaient. Il y avait des murs et des murs d’ombre, qui
n’étaient pas là auparavant. Et ils avançaient. Pour tester ses perceptions,
Lydia se tint immobile. Et c’était évident, imperceptiblement, les murs se
rapprochaient.
« Sur terre on appellerait ça un pays étranger, dit Sept ; quand tu ne
connais pas les règles et que tu n’aimes pas l’allure de l’endroit. Prends ma
main et tais-toi. »
Sa voix montrait plus de confiance qu’il n’en ressentait réellement. Le
lieu était imbibé des caractéristiques d’une personnalité qu’il n’aimait pas
du tout. De façon invisible mais certaine, la peur recouvrait tout ; comme
une vigne laissée à elle-même qui étoufferait lourdement toute autre végé-
tation. Et par les minuscules crevasses qui s’ouvraient brusquement à leurs
pieds, comme des tremblements de terre miniatures, rampait la colère.
C’était une atmosphère que Sept n’aimait absolument pas. Mais les diffé-
rents éléments en étaient encore séparés. En avançant avec prudence, il
parvint, tout en guidant Lydia, à suivre le chemin des rares endroits dégagés
encore ouverts.
En même temps Surâme Sept sentait la peur et la colère se rassembler ;
elles appartenaient à quelqu’un, ou à quelque chose.
Lydia n’avait pas fait de bon mot depuis ce qui semblait un siècle. Elle
commençait à trembler. Immédiatement elle visualisa un révolver dans un
gros sac à main marron. Elle le portait en bandoulière par-dessus sa gabar-
dine.

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Sept avait essayé jusque-là sans succès de lui enseigner la visualisation
automatique d’objets. Mais elle avait tellement peur qu’elle ne s’aperçut
même pas qu’elle avait réussi.
Lentement une présence se rassemblait autour d’eux. La peur et la co-
lère prenaient littéralement forme. Avant de la voir Sept sentit comme une
épaisseur grandir ; comme une gigantesque forme démoniaque tournoyant
autour d’un centre noir. Malgré lui, il fit un pas en arrière. Le démon – si
c’en était un – était définitivement là, émergeant des murs d’ombre. Mais en
même temps il y avait aussi en lui comme une absence. Lydia ouvrit son sac
et attrapa son révolver.
Au même instant la chose commença à parler – en tout cas des mots sor-
tirent de quelque part, même si Sept savait que la langue de la créature
n’avait aucun pouvoir par elle-même. Cela parlait, comme un porc-épic
géant et maléfique cela envoyait des flèches de terreur qui vous entraient
dans – disons, la peau psychologique, cela émettait des odeurs infectes qui
rampaient dans tous les sens. Lydia laissa tomber son sac. Sous ses pieds le
sol se transforma en sables mouvants, où disparurent le sac, le révolver et
tout le reste.
« Bon, eh bien, fais quelque chose », bégaya Lydia.
Sept ferma les yeux. Il les rouvrit. Rien n’avait changé. « Nous allons visi-
ter les dieux », dit-il poliment.
Un énorme gloussement démarra quelque part, pas loin. Et grandit. Et
grandit jusqu’à ce que le bruit engloutisse les pensées de Sept, ainsi que son
calme si durement gagné. Des dents géantes apparurent dans le ciel, trop
près du sol pour inspirer confiance. Elles s’entrechoquaient avec chaque
éclat de rire, découvrant un gosier ouvrant vers des profondeurs hors d’at-
teinte même de l’imagination de Sept.
Lydia sanglotait.
Sept était terrifié, et perdait ses moyens. Il murmura à Lydia : « Je pen-
sais que tu ne croyais pas aux démons ?
- Je ne sais pas si je crois aux dieux, mais je crois aux démons », bre-
douilla Lydia, le regard fixé sur les immenses dents qui disparaissaient lente-
ment au fur et à mesure que la forme du démon se rapprochait.
« Les démons n’existent pas, fit Sept précipitamment. Il va falloir que tu
me croies.
- Alors c’est quoi ça ? cria Lydia furieuse.
- Agenouillez-vous et adorez-moi, ou soyez anéantis », commanda la voix
sortant de la créature, mais qui semblait aussi sortir du sol autant que du
ciel.
Surâme Sept finit par retrouver ses esprits. « D’accord », dit-il aimable-
ment, en empruntant une expression de Lydia.
Celle-ci lui attrapa le bras en criant : « Oh, comment peux-tu ? T’age-
nouiller devant le Mal ?

29
- Vas-tu me laisser régler ça ? Sept hurlait presque.
- Prosternez-vous, ventre à terre, insista le monstre dans un sifflement.
- Jamais ! » s’écria Lydia en tremblant. Elle s’avança, et se mit à réciter
le Notre Père qui venait de lui revenir en mémoire.
« Notre Père…
- Lydia, c’est inutile, dit Sept. Mais Lydia n’entendait plus rien.
- Prosternez-vous et adorez-moi, enrageait le monstre.
- Qui êtes aux cieux… » priait Lydia.
Cela allait devenir un combat de hurlements métaphysiques pensa Sept –
dont la colère montait. « Tu ne crois pas vraiment à Dieu le Père, rappela-t-
il à Lydia, le plus doucement et respectueusement possible étant donné les
circonstances, mais tu crois aux démons.
- Que votre nom soit sanctifié… » continua Lydia, les dents serrées. Elle
n’était plus qu’à quelques mètres de la créature, qui avançait rapidement,
en changeant constamment de forme.
- Adore-moi, ordonna-t-il, ou sois annihilée.
- Annihilée ! » s’écria Lydia, dans une telle terreur qu’elle en oublia sa
prière.
Sept n’osa pas attendre plus longtemps. Il lâcha la bride à ses propres
croyances, qui eurent tôt fait d’engloutir toute la scène. Le monstre dispa-
rut, au moment même où l’immense gueule, provisoirement matérialisée,
s’ouvrait. D’un grand coup il repoussa Lydia plus loin ; elle criait toujours le
Notre Père.
« Encore heureux que tu croies à moi, ronchonna Sept. Tout ça est de ta
faute, et il m’a fallu un bon moment avant de comprendre ce qui se passait.
Et tu crois que tu m’aurais laissé faire ? Mais non ! Pas avant d’être morte de
peur.
- Comment on en est sortis ? demanda Lydia.
- Je nous en ai sortis.
- Toi ! s’écria Lydia. Tu n’es qu’un lâche. Tu parles d’un comportement
pour une Surâme ! Tu étais prêt à faire tout ce qu’il te disait.
Sept soupira.
- C’est plutôt difficile de t’expliquer pendant qu’on est encore en pleine
action. Regarde autour de toi. Qu’est-ce que tu vois ? »
Lydia regarda, regarda… Sur terre, le paysage restait tel qu’il était. Ici,
on ne pouvait apparemment être sûr de rien. D’abord elle crut voir une ran-
gée d’arbres, des silhouettes pointues dans l’espace ; et une fois qu’elle en
fut certaine, elle sentit l’odeur des aiguilles de pin. Mais l’instant suivant,
ces mêmes formes se mirent à se tortiller et à s’épaissir d’une étrange fa-
çon, jusqu’à faire penser à des clocher et une rue moyenâgeuse. Il semblait
bien y avoir quelque chose là-bas, mais quoi que ce fût, cela changeait sans
arrêt d’apparence.

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« Ça me rappelle la peinture impressionniste, dit Lydia. On dirait des
arbres dans le vent que quelqu’un aurait juste suggérés par quelques coups
de pinceau. Mais quand on regarde bien, on voit que ce ne sont pas du tout
des arbres. »
Elle n’aimait pas particulièrement l’effet rendu. Et son esprit concret
exigeait ou un environnement ou un autre. Opinion qu’elle exprima.
Surâme Sept eut un grand sourire. Il avait adopté son apparence d’ar-
tiste, une version de lui-même plutôt surannée, aux yeux de Lydia. Il portait
une large blouse brune avec la barbe assortie, et gesticulait avec un pinceau
qui remontait bien au quatorzième siècle.
« C’est ton esprit qui peint le tableau, ou qui façonne l’environnement,
dit-il. Là je suis en train de laisser ton mental passer devant. Avant tu avais
formé le démon, parce qu’en ce qui concerne tes croyances, les dieux et les
démons vont ensemble. Cherche l’un, et tu vas automatiquement trouver
l’autre. Pire, ta croyance en Dieu le Père était beaucoup plus faible que ta
certitude au sujet des démons. Donc tes prières n’ont fait qu’agiter du vent ;
et d’une certaine façon, elles ont juste renforcé ta croyance dans le Mal. Tu
crois vraiment que le Mal est plus fort que le Bien.
- Eh bien, sur terre en tout cas c’est comme ça, répondit Lydia d’un ton
amer. Je ne vois pas comment tu peux contourner à ce point le problème.
Moi au moins j’ai fait face.
- Tu ne croiras pas vraiment à un dieu quelconque avant de rencontrer
quelques démons bien dangereux en route, c’est ça ? demanda Sept. Parce
que si c’est ça, tu pourrais en rencontrer plus que tu n’aurais voulu. Et j’ai-
merais mieux ne pas regarder.
- Regarder ? Tu veux dire que tu ne m’aiderais pas ? » Lydia avait du mal
à se concentrer. L’environnement passa d’un boulevard ombreux à une ar-
rière-cour ombreuse dans quelque ville de l’Ohio où elle se souvenait avoir
vécu à un moment ou à un autre. On aurait dit que l’espace n’arrêtait pas
d’avancer et de reculer, présentant chaque fois des images différentes ; ou
c’était comme de regarder dans une vitrine, quand les reflets de la rue de-
viennent presque vivants et existent autant que les objets exposés. Les
dieux, pensait-elle, n’étaient probablement que des reflets eux aussi…
« Arrête de regarder dans le vide comme ça, cria Sept. Les contours de
ta réalité deviennent flous, on n’est pas encore prêts !
- Prêts à quoi ? » demanda-t-elle distraitement. Elle regretta qu’il eût
parlé, car soudain les images devinrent beaucoup plus claires, et elle pouvait
presque entendre des voix.
« Lydia ! hurla Sept, ne laisse pas filer ton mental ! »
Mais il était trop tard.
Elle n’était vraiment pas prête, pensa Sept consterné. En l’occurrence, il
ne savait pas si lui l’était. Mais il ne pouvait rien faire d’autre que de la
suivre – elle et ses croyances.

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Les reflets scintillèrent, prirent de la consistance, sous la forme d’étin-
celants kaléidoscopes de cubes et de cercles, empilés les uns sur les autres,
traversés par une étrange lumière brillant sur le fond d’un ciel violet foncé.
Puis, en un instant, l’ensemble se figea, se coagula, s’installa en une solidité
si parfaite que les nouveaux châteaux et palais avaient un air d’antique élé-
gance, une robuste splendeur incrustée de joyaux qui était certainement
déjà vieille quand la terre était jeune.
« Oh, c’est le pays des dieux, exactement comme je me l’étais imaginé
une fois ! » Lydia était tellement excitée qu’elle arrivait à peine à parler.
Surâme Sept, toujours muni de son pinceau, soupira. Il savait, ou il pen-
sait savoir, où tout cela allait mener. Mais il ne pouvait pas simplement s’im-
miscer dans l’histoire et conduire Lydia – il fallait que ce soit sa quête à elle,
selon ses propres désirs et croyances. Pour ses désirs il n’y avait pas vrai-
ment d’inquiétude à avoir, pensa-t-il ; mais pour ses croyances, c’était autre
chose. Seulement l’air était tellement clair et lumineux que même Sept se
sentit euphorique.
« Et c’est la plus belle journée d’été que tu puisses imaginer », s’ex-
clama Lydia.
‘Ben voyons’, eut envie de dire Sept, mais il s’abstint.
En même temps que l’humeur de Lydia s’exaltait, sa salopette et son im-
perméable étaient remplacés par une armure argentée, telle que celle que
portait Jeanne d’Arc sur une image que Lydia enfant avait vue dans sa vie
précédente. Et elle était là, Lydia, jeune et brave, splendide de détermina-
tion, en route pour aller chercher les dieux – et plus encore. Elle allait les
trouver. Ou presque.
Sept en gémit presque : elle avait dix-huit ans quand elle avait vu l’illus-
tration de Jeanne d’Arc et avait imaginé la scène actuelle.
Qui était tout à fait réelle, évidemment.
« Bon, dit-elle. D’une façon ou d’une autre on s’est débarrassés de ce
démon, non ? Il devait être là pour garder le pays des dieux. »
Pour le moment, Sept abandonna. « Exact », fit-il l’air sombre.
La scène prenait rapidement toutes les dimensions de la réalité. Des
montagnes apparurent au loin, reliées par des routes et des chemins. Des
arbres se matérialisèrent, atteignant leur pleine taille en un clignement de
paupières. Des lacs d’eau douce débordaient presque. « Oh, c’est tellement
incroyable, dit Lydia, il faut que je m’assoie une minute pour reprendre mon
souffle.
- Ah oui ? C’est toi qui m’épuises », murmura Sept ; mais il était fier
d’elle ; le décor était réellement splendide.
Tant qu’il durerait, pensa-t-il. Sa blouse lui donnait chaud. Il la changea
pour une en soie, même s’il était sûr qu’au cours des siècles il n’y avait que
peu d’artistes qui aient porté des vêtements de soie. En tout cas il pouvait
toujours être le premier, pensa-t-il, en admirant Lydia. Personne ne pouvait

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dire qu’elle n’était pas indépendante ! C’est bien elle, mince, courageuse,
sincère, pensa-t-il avec un large sourire. Son innocence et l’intensité de son
être étaient pour lui au delà du supportable. Il voulait voir jusqu’où ces qua-
lités pouvaient la conduire.
Il y eut plus ; une partie de lui-même s’éveilla en réponse, et tous ses
commencements se mirent à émerger, surgir, grandir. Il joignit son exubé-
rance à celle de Lydia, au fur et à mesure qu’elle dégringolait vers lui, ve-
nant de tous les temps et lieux qu’il avait connus ; et la scène revêtit cette
incroyable clarté qui défie n’importe quelle réalité ; elle les transcenda
toutes en étant pourtant brillamment elle-même, et nulle autre.
Un chemin aux senteurs d’été les conduisait à un immense bâtiment qui
couronnait le sommet de la colline. Ils commencèrent la montée.

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Chapitre VI. – Josef a des ennuis

D’abord le chemin fut facile. Puis Sept remarqua que le sol devenait glis-
sant, et que la température baissait. Soudain, en fait, le vent devint si froid
que Surâme Sept s’habilla d’une blouse de laine et ajouta une écharpe.
« Tu n’as pas froid, Lydia ? » appela-t-il, mais il n’y eut pas de réponse.
Une fine neige se mit à tomber, qui le faisait cligner des yeux ; pendant un
moment il ne put rien voir du tout. « Lydia ? »
Il l’appela de nouveau quand il l’aperçut devant lui. Mais d’où venait
cette neige ? Un instant plus tard, quand il comprit, le cœur lui manqua. Car
la silhouette loin devant n’était pas celle de Lydia. C’était une de ses autres
personnalités – Josef, le futur père de Lydia. Sept avait été tellement impli-
qué dans les expériences de Lydia qu’il avait presque entièrement oublié Jo-
sef. En fait, pas vraiment. C’était exagéré, se dit-il tout de suite, rempli de
culpabilité. Mais le fait d’être détourné de Lydia l’irritait, et le souvenir
qu’il avait de sa dernière rencontre avec Josef ne l’aidait pas vraiment,
quand Josef lui avait dit avec colère de s’occuper de ses propres affaires et
de le laisser tranquille.
Il fallait bien que Sept reconnaisse ces pensées peu charitables, mais,
comme il le dirait plus tard à Chypre, c’était avant qu’il ne réalise dans
quelle détresse se trouvait Josef. Car presque tout de suite il sentit la déso-
lation de son esprit, avant même de voir son corps à moitié gelé recroque-
villé en haut de la colline, et la bouteille de vodka qui avait glissé à mi-
pente. Difficile de trouver une scène plus lamentable. En un éclair, Surâme
Sept l’absorba entièrement. Les événements impliqués dans la vie de Josef
se rassemblèrent en tourbillonnant dans son expérience immédiate - se heur-
tant, apparaissant, disparaissant, jusqu’à finalement s’ajuster chacun dans
ses propres connexions spatio-temporelles – et Sept put se concentrer claire-
ment dans le présent, en rapport avec l’expérience de Josef.
Dans la ferme, qu’on apercevait à peine au bas de la colline du dix-sep-
tième siècle, par exemple, la femme de Josef, Bianka, entrait dans le travail
de l’accouchement. Au travers de la brume de la vision mentale de Josef,
Sept voyait la scène : dans un accès aigu d’angoisse et de désespoir, des
émotions sur lesquelles il était incapable de mettre des mots, Josef s’était
rué dans tous les sens à travers la maison. Les quatre cheminées flambaient,
pour qu’il fasse bien chaud en vue de la naissance imminente, mais (parce
que Josef n’avait pas bien nettoyé les conduits) la chaleur était suffocante ;
l’air était rempli de fumée et de la vapeur de l’eau bouillant dans les pots

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en fer. Josef hurlait que la vapeur allait ruiner ses toiles – qui en fait s’en-
tassaient depuis des mois, inutiles, à ramasser la poussière, car depuis ce qui
semblait des siècles il avait été incapable de peindre quoi que ce fût ; mais
l’odeur de ses chiffons imbibés d’essence de térébenthine, mélangée à la fu-
mée et à la vapeur, le rendait malade. Toutes les femmes criaient – Bianka
surtout, dans son lit, tellement gonflée qu’il la pensait sur le point d’écla-
ter ; sa belle-mère le chassa dans la grange.
Le contact brutal de l’air glacé lui donna le vertige. Il lança vers la mai-
son un regard noir de haine et d’amour (tout mélangés), sortit sa bouteille
de vodka de sa cachette sous le foin, et chaussa ses skis.
Les premières pentes furent faciles. Il chantait pour se remonter le mo-
ral, et faisait semblant d’être un célibataire de vingt ans – un joyeux artiste
itinérant – plutôt que d’en avoir vingt-six et d’avoir été maté. Il skiait vite et
buvait plus vite encore, sans s’apercevoir (ou faisant en sorte de ne pas
s’apercevoir) que l’obscurité tombait, essayant d’oublier le regard fixe de
Bianka, déterminé à fuir ces hurlements implorants qui le terrifiaient pour
des raisons qu’il ne s’expliquait pas. Si c’était ça la naissance, eh bien au
diable les dieux, s’ils existaient ! Pas étonnant que le Christ n’ait pas eu
d’enfants ! Cette pensée lui fit peur ; elle était sacrilège. Nulle part il était
écrit que le Christ ait eu un pénis – « Oh mon Dieu », gémit-il, le regard vide
d’horreur. Et cette pensée-là, d’où venait-elle ?
Rien que de penser lui faisait peur. Pour oublier ce qui lui passait par la
tête, il essaya de concevoir un tableau mentalement. C’est là qu’il tomba,
une jambe tordue, perdit un ski, et réalisa qu’il avait perdu toute sensation
dans les deux jambes quasiment en même temps. À quelle distance était-il
de la maison ? Ses vêtements pouvaient lui tenir chaud pendant une heure
environ à travailler dehors, mais il devait être parti depuis plus longtemps,
pensa-t-il. Ou non ? Sa perception du temps était chaotique. Quand avait-il
été jeté hors de sa propre maison d’une façon aussi cavalière ?
Eh bien ils allaient le regretter. Submergé par ses émotions, il s’assit, ap-
puyé contre un arbre, et laissa son regard descendre la pente. Un crépuscule
glacé s’installait. Les collines nues et tristes étaient recouvertes d’une
croûte de neige, et l’air vous coupait la peau. Il savait qu’il n’avait pas de
temps à perdre ; il fallait qu’il se mette en route, récupère son autre ski et
entame le chemin du retour, plus vite qu’à l’aller. Il devait revigorer sa cir-
culation. Et pourtant, obstinément, il restait assis là, maugréant pour lui-
même.
C’était injuste qu’une naissance soit aussi bestiale, pensait-il. Il était in-
capable d’imaginer ce que Bianka devait endurer. Comment leurs jolis jeux
d’amour pouvaient-ils mener à une telle… terreur ? Mon Dieu ! Et à quoi pou-
vait bien servir la prière ? Qu’est-ce que Dieu connaissait à la terreur ? Lui-
même n’avait aucun intérêt pour le christianisme, qui n’en avait aucun pour

35
lui non plus. Ce qui était parfait. Mais là il aurait voulu une espèce de récon-
fort, comme un espoir… que l’accouchement ne serait pas aussi abominable
pour Bianka qu’il se le représentait (comme tout le monde se le représen-
tait).
S’il existait vraiment un Dieu, s’il y avait des dieux – mais tout ça n’était
que des contes pour enfants, pensa-t-il. À quoi pouvait bien servir le Christ
de Bianka, en ce moment ? Il imagina, juste au moment de perdre cons-
cience, que la colline était habitée par quelques anciens dieux nordiques : ils
le réveilleraient, lui souhaiteraient la bienvenue par un banquet magnifique
et de flamboyants combats à l’épée, de tonitruants et virils éclats de rire, ils
lui offriraient des tranches de viande trop cuite – de la bonne viande de co-
chons qu’ils auraient volés aux voisins ; des dieux qui seraient éternels, des
mâles qui n’auraient pas eu besoin de doux corps de femmes, qui n’auraient
pas provoqué d’accouchements sanguinolents, d’anciens dieux vikings, qui
auraient passé à ripailler la longue nuit de l’hiver.
« Il t’arrive de penser à autre chose qu’à la nourriture ? » demanda Su-
râme Sept avec une certaine irritation ; Josef avait définitivement pris
quelques tours de taille depuis la dernière fois qu’il l’avait vu.
Josef ouvrit les yeux de son mental. Ses yeux physiques étaient presque
complètement collés par la glace.
Sept prit l’apparence d’un vieux sage. « Cette fois tu y es presque arrivé,
dit-il.
- Oh, c’est toi, gémit Josef, avant d’ajouter d’un ton pathétique : il faut
que tu me sortes de là. Je suis à moitié gelé. Je n’arriverai jamais à rentrer
à la maison.
- J’espère que tu as bien conscience du sérieux de la situation dans la-
quelle tu t’es mis toi-même, fit Sept sévèrement, l’air aussi ancien que les
collines, sage et digne de confiance – et légèrement en colère.
- Ce n’est pas le moment de faire un sermon, dit Josef mentalement. Je
ne sais même pas si je te vois vraiment, mais chaque fois que je te vois, ou
je rêve, ou je suis en plein délire…
- Tu es constamment en plein délire, répondit Sept. Tiens. »
Il fit apparaître une bouteille de cognac. Josef s’assit dans son corps sub-
til – sans s’en rendre compte, en l’occurrence – et but en s’étranglant pen-
dant que Sept filait faire une courte visite mentale à la ferme pour constater
la situation. Un vrai bain de vapeur. Les nuages sortant des marmites d’eau
bouillante se collaient sur les vitres et les recouvraient d’une pellicule bril-
lante où dansait la lumière des chandelles. La fumée des cheminées s’étalait
en un plafond sombre, sous lequel les membres de la famille, pliés en deux,
s’activaient en toussant et expectorant. Bianka était dans la chambre princi-
pale du premier étage. On aurait dit une grosse poupée blonde et terrifiée.
Ses cheveux, nattés en vue de la naissance, étaient trempés de sueur et de
vapeur d’eau ; son regard bleu ciel passait alternativement du vide à une

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terreur mortelle. Sa mère, Mme Hosentauf, n’arrêtait pas de crier « On y est
presque ! » à trois cousines qui, pour des raisons inaccessibles à Sept, pous-
saient des lamentations sans fin.
Un grand tableau à moitié terminé était posé sur un lourd chevalet en
bois près de la fenêtre de la grande pièce, et les chiffons qui y étaient ac-
crochés répandaient l’odeur forte de l’essence de térébenthine dans laquelle
Josef trempait régulièrement ses pinceaux pour que Bianka pense qu’il était
en train de peindre. Tous les autres chiffons et morceaux de tissu de la mai-
son étaient empilés dans la chambre en préparation de la naissance. Invi-
sible, Sept leur donna un coup de pied pour libérer le passage et s’approcha
de Bianka.
Il avait déjà assisté à trop d’accouchements pour en connaître le
nombre, et il sut immédiatement que les douleurs de Bianka étaient causées
par la peur et l’appréhension. Elle était tout de même très proche du terme,
dut-il constater avec un net sentiment d’inquiétude : il allait devoir accélé-
rer considérablement le temps pour Lydia, car quand le bébé arriverait – eh
bien, il faudrait que Lydia soit là. Il essaya pourtant d’oublier ses préoccupa-
tions concernant la future naissance, pour pouvoir se concentrer sur le pré-
sent de Bianka.
Elle ne l’avait jamais vu. Dans un hochement de tête, un peu mécontent
d’elle et de Josef, et de Lydia aussi, Sept dit mentalement : « Bianka, ce
n’est pas encore le moment. C’est la peur qui cause tes douleurs. Respire
profondément. Détends-toi. Voilà, ce n’est rien. Tout va bien. » Il envoya
des vagues d’énergie vers son ventre, les regarda progresser vers l’utérus et
descendre le long des cuisses. Bianka commença à sommeiller. Dans un geste
plein de gentillesse Sept lui massa l’estomac, puis quand elle fut calmée, il
descendit l’escalier.
Les hommes, Elgen Hosentauf et ses frères, étaient dans la grange, au
milieu du foin et des copeaux, de l’odeur des animaux, du fumier, et – Sept
le vit – de la vodka. Les quatre hommes étaient accroupis en un groupe serré
et hilare, bien au chaud dans une des stalles à vaches ; les fourches étaient à
proximité, prêtes au cas où une des femmes serait venue les chercher, à qui
il aurait fallu expliquer qu’ils n’avaient pas arrêté de travailler.
« Josef est à moitié gelé et il a besoin de votre aide. Il a pris sa piste fa-
vorite sur la crête de la montagne. » Sept avait dit ces mots à Elgren, le
beau-père de Josef, en même temps qu’il lui implantait dans le mental
l’image la plus pitoyable de la triste situation de Josef. Elgren se mit tout à
coup à jurer, son gros estomac gargouilla ; il sauta sur ses pieds. « J’ai l’af-
freux pressentiment que Josef s’est sauvé quelque part, éructa-t-il. Mais où
est-il, mon idiot de gendre ? »
Constatant que le choc avait bien mis tout le monde en branle, après
avoir observé les hommes chercher Josef partout sans succès, puis finale-
ment seller les chevaux avec colère pour partir à sa recherche dans la nuit

37
d’hiver, loin de la chaleur de la grange, Sept revint vers Josef. Plus exacte-
ment, il rapatria la partie de lui qu’il avait envoyée en mission à la ferme.
Pour Josef, Sept ne l’avait jamais quitté.
Mais Sept était soucieux. Josef croyait qu’il était en train de mourir de
froid (ce qui était presque vrai), et Sept devait laisser libre cours à ses
croyances. « Je meurs, gémissait Josef. Je ne sens plus mes jambes. Je ne
verrai jamais mon premier-né, mon fils, qui deviendra un vrai monsieur. »
Sept était plus troublé qu’il voulait bien l’admettre. Et si les secours
n’arrivaient pas à temps ? Mais il y avait une chose qu’il pouvait faire,
croyances ou pas, pensa-t-il. « Ferme les yeux de ton mental, dit-il à Josef.
Et tu vas avoir une fille. C’est-à-dire, tu auras une fille si tout se passe
comme ça doit se passer.
- Je délire, s’écria Josef. J’ai décidé que je voulais un fils, absolument.
- Toi et Bianka vous êtes mis d’accord pour une fille. Et ce n’est pas ici,
dans la neige, que tu vas discuter. Et tu es saoûl, de toute façon.
- Je ne veux ni garçon ni fille, soupira Josef, plein de pitié pour lui-
même. Je veux être célibataire.
- Ferme les yeux de ton mental et tais-toi, ordonna Sept.
- Pas question, protesta Josef. Je ne sais toujours pas si je suis réveillé
ou si je rêve.
- Regarde, dit Sept calmement. Dès que tu tombes sur quelque chose que
tu ne comprends pas, tu t’énerves. Donc tu fermes gentiment les yeux, dans
ton propre intérêt.
Le mental de Josef avait un regard terrifié.
- Je ne sais pas si j’ai plus peur de mourir gelé ou de me faire aider par
toi, gémit-il.
- Tu n’as pas le temps de te le demander », répondit Sept. Et en un
éclair il transporta Josef – corps physique, corps mental, et tout le reste –
environ cinq kilomètres plus bas, sur un endroit dégagé où Elgren et ses
hommes, avec les chevaux et les traîneaux, pourraient le trouver plus vite et
plus facilement. Josef hurlait. « Je suis mort, oh mon Dieu ! Je vole dans les
airs, emporté par les démons ! » En même temps, presque sournoisement, il
tapait dans les côtes de son corps mental pour constater qu’il était, finale-
ment, bien vivant.
Seulement son corps mental s’était séparé de son corps physique, et sou-
dain, littéralement hors de lui, hagard, Josef fixa son enveloppe informe,
presque bleue, raide, trempée et gavée d’alcool ; les paupières collées, les
épais sourcils foncés recouverts de glace ; la fière moustache châtain imitant
les piquants blancs d’un vieux porc-épic. Il fut pris d’une nostalgie soudaine
envers son corps, avec lequel il avait fait l’amour à Bianka et planté sa
graine – ses cuisses dures et toujours vigoureuses, ses bras robustes, ses

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doigts couverts de peinture. Et il jura, si jamais il s’en sortait, de ne plus ja-
mais se plaindre ; de peindre des chefs-d’œuvre et d’être un bon mari et un
bon père, en plus d’un bon chef de famille.
Surâme Sept était toujours gêné quand Josef se laissait aller à vraiment
ressentir ses émotions plutôt que de jouer avec, comme c’était son habi-
tude. Qu’arriverait-il si Josef se permettait vraiment de – eh bien, de faire
honnêtement l’expérience de ses émotions, au lieu de jouer à l’artiste illu-
miné ou de faire le clown ? Une sentimentalité facile était une chose, et Jo-
sef se plaignait souvent, très fort, agressivement, pompeusement. Mais les
sentiments qu’il ressentait à présent étaient plus profonds. Sa compassion
soudaine pour son corps, contrastant avec son habituelle pitié pour lui-
même, engagea Sept à lui dire doucement : « Ton corps n’aura rien. Si tu me
crois, on va le retrouver à temps. Il n’aura aucune lésion sérieuse. »
Josef continuait à le fixer du regard, mais l’auto-apitoiement, si facile,
fut vite de retour. « Je vais geler, pauvre de moi… sanglota-t-il.
- Ça pourrait bien arriver ! hurla Sept exaspéré. Maintenant écoute : il
faut que je sépare tes pensées de ton corps maintenant. Alors oublie-le,
d’accord ?
- L’oublier ? s’écria Josef », complètement affolé.
Sept s’en rendit compte, rien n’arriverait à détourner l’attention de Jo-
sef de son corps aussi longtemps qu’il pourrait le voir ; et dans l’état où il se
trouvait, il était impossible à Josef d’y retourner.
« Chers dieux, vous là-haut… » s’écria Josef avec emphase.
Et Surâme Sept eut une idée : « Génial ! Ça pourrait marcher… Regarde
là-bas » dit-il à Josef. Celui-ci se retourna, et pendant les quelques instants
où son attention ne fut pas fixée sur son corps, Sept put l’expédier au loin.
Josef sentit un léger vertige ; autour de lui la neige étincelait de plus en
plus, malgré l’obscurité qui avait régné juste avant. De façon indescriptible,
le surplomb de rocher au-dessus de lui se mit à trembler et à glisser de côté
quand il le regarda – et devant lui s’ouvrit un chemin de plein été. La cha-
leur était tellement agréable par rapport à l’air glacé que Josef poussa un
cri de plaisir et de soulagement. Ainsi fit Sept, car la concentration de Josef
sur la chaleur allait protéger son corps physique du gel. Plus exactement,
tant que Sept arriverait à garder Josef occupé.
« Où est-on ? » demanda Josef. « Comment est-on arrivés ici ? » Il parlait
si vite qu’il en bégayait presque, car en baissant les yeux vers son corps
mental (qu’il prenait pour son corps physique) il voyait ses minces bras bron-
zés, des gouttes de sueur courant entre les petits poils de ses cuisses, alors
que ses jambes émergeaient alternativement de son vêtement brun. « Et re-
garde, il y a quelqu’un ! » cria-t-il.
C’était Lydia, toujours sous son apparence de Jeanne d’Arc, juste un peu
fatiguée. En apercevant Josef elle resta bouche bée. « Qu’est-ce que tu fais
ici, toi ?

39
« Je ne sais même pas ce que c’est que cet endroit, répondit Josef gaie-
ment. Et je ne vous connais pas non plus. » Puis, perplexe : « Ou alors… si ? »
Lydia envoya à Sept un regard incrédule. « Il ne sait plus qui je suis ? lui
demanda-t-elle.
- Non, et je ne te conseille pas de le lui rappeler maintenant, répondit
précipitamment Sept. Pour quelques très bonnes et importantes raisons…
- Qui sont… ? l’interrompit Lydia. Je mets la franchise au-dessus de tout.
Et en tant qu’Âme, je ne crois pas que tu aies le droit de cacher à Josef
d’importantes informations. »
Lydia était impressionnante, et Josef la dévisageait avec une admiration
non feinte. Il était désormais d’excellente humeur, complètement engagé
dans sa nouvelle aventure et ayant bien oublié ses précédentes misères et le
danger dans lequel il se trouvait. (Et Sept désirait que cet état dure encore
quelque temps.) Mais Lydia, furieuse, abaissa l’épée qui faisait partie de sa
panoplie et déclara : « Je crois vraiment que tu dois une explication à Josef.
- Exactement ! s’écria Josef. Dis-lui, toi ! Il m’intimide. Je ne le vois que
quand je suis saoûl ou quand je rêve, et là je ne sais pas trop…
Lydia fronça les sourcils. – Il y a une chose que je sais, dit-elle. J’en ai
assez d’avoir l’air de Jeanne d’Arc et je suis fatiguée de changer constam-
ment d’aspect. Je voudrais en rester à une seule apparence dans un seul en-
vironnement. On ne pourrait pas passer la nuit ici et explorer le pays des
dieux demain ? Si c’est vraiment le pays des dieux. »
Elle était fatiguée et grincheuse, et Sept soupira. Les alentours s’assom-
brirent. Le soleil se couchait ; des ombres violettes remplissaient non loin un
pré couvert de fleurs. Et à ce moment précis, au sommet de la colline, les
lumières s’allumèrent dans tous les palais et débordèrent par-dessus les bal-
cons. Josef ouvrit de grands yeux : il n’avait jamais vu autant de lumières de
toute sa vie.
Lydia éclata de rire : « L’éclairage urbain des dieux ! » Immédiatement
elle redevint sérieuse : « Les dieux ne vivent pas sur les montagnes, ni nulle
part ailleurs non plus, en fait. Je le sais. J’ai dû avoir cette idée par la my-
thologie. » Elle était dans son moi de vingt ans ; nerveusement elle fumait
une cigarette, et se montrait critique. Elle regarda Josef. « Tu es réel. Je
t’ai déjà rencontré, même si tu as oublié. Et Surâme Sept aussi est réel,
même si je pensais le contraire.
- Eh, attends ! Évidemment que je suis réel ! s’écria Josef. Et j’ai
presque l’impression de me souvenir de toi. Mais qu’est-ce qu’on fait ici ? Je
sois être en train de rêver. Tu rêves, toi ?
- Nous sommes en route pour trouver les dieux – s’ils existent », déclara
Lydia avec emphase et un peu de sarcasme, le regard fixé sur Surâme Sept,
mais incapable de réprimer le léger espoir qui vibrait dans sa voix. « En tout
cas on dirait que tu nous as rejoints, ajouta-t-elle. Et c’est tout ce que je
peux te dire.

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Josef fit la moue. - Je ne suis pas religieux, et pour moi les curés c’est
de la canaille, mais il n’y a qu’un Dieu. Parler de dieux c’est du blasphème »
fit-il, sincèrement choqué, et oubliant ce qu’il pensait auparavant du sujet.
Il lança un regard accusateur à Sept. « Je le savais, soupira-t-il. Pourquoi
est-ce que je ne peux pas avoir une âme normale, comme tout le monde,
une sur laquelle on puisse compter, au lieu d’une espèce de renégat qui vous
emmène sur des pèlerinages païens ? »
Mais à peine avait-il fini de parler qu’il s’arrêta brusquement, en pleine
réflexion. Tout ce qu’il avait entendu dire des dieux païens lui revint soudain
à l’esprit. Des orgies ! Il se souvint des divinités norvégiennes, et pouvait
presque sentir la viande rôtir sur les broches sous l’épaisse graisse brûlante.
(Mince, il avait faim !) L’extase sensorielle le submergea et étendit son aura
tentatrice jusqu’à Lydia, qui s’écria : « Mais qu’est-ce que ça sent bon !
- Du cochon grillé ! hurla Josef. Un gigantesque banquet !…
- Il délire, murmura Elgren Hosentauf. Du cochon grillé, ben voyons. »
Avec ses deux frères ils s’agenouillèrent près du corps de Josef et essayè-
rent de le charger sur le traîneau. Il gelait à pierre fendre. Les trois hommes
eux-mêmes avaient presque l’impression d’être congelés.
- Réveille-toi Josef, il faut que tu bouges. Réveille-toi ! lui cria Elgren
dans l’oreille.
Les trois hommes attrapèrent Josef sous les aisselles et se mirent à le se-
couer de haut en bas ; puis ses jambes. Elgren ouvrit sa bouche raide de gel
et lui versa à la diable du cognac dans la gorge ; Josef s’étrangla, cracha,
toussa – et ouvrit ses yeux physiques. Au lieu de la nuit d’été, il vit la neige,
et un gros plan sur le visage inquiet d’Elgren, de gros points noirs, à moitié
cachés par son écharpe de laine rouge. Mais surtout, Josef vit les yeux d’El-
gren, gonflés par le froid, furieux et effrayés en même temps. « Oh mon
Dieu », cria Elgren quand il vit s’ouvrir ses yeux vitreux, partagé entre l’en-
vie d’insulter Josef et celle de pleurer de gratitude.
« Il revient, cria Elgren. Aidez-moi ! » Ils s’unirent pour charger Josef sur
le traîneau ; Elgren s’assit à côté de lui, l’obligeant sans arrêt à remuer les
bras et les jambes – ce dont il avait le moins envie. « Laissez-moi dormir,
murmurait Josef comme un refrain, laissez-moi juste dormir. »
« De graves engelures, au minimum, murmura Elgren. Quel imbécile,
s’enfuir comme ça, avec sa femme sur le point d’accoucher… » Mais déjà lui
et les autres se sentaient meilleur moral. Cela leur avait fait du bien de
s’éloigner de la maison et des écuries. L’excitation du sauvetage et son suc-
cès ferait d’eux des héros à leur retour. Pourtant Elgren était inquiet. Il
pressait les chevaux ; Josef était resté dehors beaucoup trop longtemps. Il
grogna, jura dans sa barbe, et continua à frotter les mains de Josef, tout en
sirotant lui-même du cognac pour se tenir chaud. Il forçait Josef de temps en
temps à en prendre un peu.

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Josef se dit que ce cognac était excellent. « Où l’as-tu trouvé ? » Il levait
une grosse tasse et souriait d’une oreille à l’autre. « C’est du bon pour les
dieux », dit-il, pendant que Surâme Sept avait l’air inquiet. Josef agita les
épaules : « Je sentais un courant d’air froid, et ça m’a réchauffé. Mais com-
ment j’ai pu avoir froid ? Il fait chaud comme en été.
- Juste ton imagination, dit Sept.
- J’ai cru entendre des voix, aussi. »
Quelques gouttes de cognac perlaient à sa fine moustache châtain. Il les
essuya de la main. « Tu entends des voix ? demanda-t-il.
- C’est juste la brise », fit Sept précipitamment. Il ne voulait pas que Jo-
sef retourne à son corps avant qu’il soit complètement dégelé, mais même
lui pouvait entendre les cris rauques de Hosentauf, le galop des chevaux – les
sabots fracassant par moments la croûte de glace – un cheval avait mal à un
antérieur. Sept se rattrapa juste à temps et ferma les images avant que tous
les trois n’atterrissent ensemble sur le traîneau des Hosentauf.
Lydia, désormais en chemisier et pantalon, s’assit, l’air maussade. « Au
début j’étais tellement excitée de voir ces montagnes, je pensais au mont
Olympe. Mais il n’y a probablement rien de réel là-haut. Mais pourquoi ce
décor est-il aussi attirant ? »
Elle dévorait des yeux le spectacle : les chaudes et éclatantes lumières
éclaboussaient les collines dans la nuit d’été. « Ces collines sont vraiment
olympiennes, dit-elle, émue. Mon Dieu, que l’univers est vaste. » Elle se sen-
tait sur le point de pleurer.
« T’en fais pas, répondit Josef. Ça ne peut être qu’un rêve, de toute fa-
çon. » La brise l’enveloppa. Il se sentait rempli d’énergie, et il regardait Ly-
dia avec plus qu’une légère appréciation. « Viens, on va s’assoir sous ces
arbres », dit-il, la moustache frissonnante de joyeuse duplicité.
Lydia compris immédiatement ce qu’il avait en tête. Elle allait s’écrier :
« Tu ne peux pas faire ça ! Je vais être ta fille ! » mais Surâme Sept, menta-
lement, l’arrêta. Il ne voulait pas que Josef se souvienne de Bianka ou de son
corps avant que la situation physique ne soit stabilisée. Comme Josef, les
Hosentauf exagéraient souvent les incidents les plus simples de leur vie, et
Sept savait qu’en dépit de ses plaintes et de ses gémissements, pour Bianka,
là-bas à la ferme, le travail n’avait pas vraiment commencé – pas encore.
Examinant la situation, Sept contrôla mentalement le corps à moitié gelé de
Josef, affalé dans le traîneau, et fronça les sourcils. Il n’était pas impossible
qu’il perde une jambe.
Pendant un moment Sept se sentit véritablement perdu : il avait plus de
problèmes qu’il n’en avait besoin ; et ce dont il avait vraiment besoin,
c’était d’un bon coup de vent arrière pour le traîneau et les chevaux. Ceux-
ci fatiguaient. Ce dont il avait vraiment besoin, c’était… Sept s’interrompit.
Soudain la scène du Danemark devint d’une éblouissante clarté. Un vent

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puissant se leva derrière le traîneau, le poussant à une telle vitesse qu’El-
gren Hosentauf s’écria : « Bon sang, mais d’où sort ce vent ? »
Et dans une espèce de proche lointain, Surâme Sept entendit Chypre
dire : « Voilà l’aide dont tu avais besoin. Et n’oublie pas tes T. P. pour le
cours de rêve.
- J’avais oublié ça ! » s’écria mentalement Sept. « Je… » Mais la pré-
sence de Chypre s’était évanouie.
Josef était en train de dire : « Je sais ce que j’aimerais bien faire… »
avec un regard langoureux vers Lydia.
« Tu ne pourrais pas faire quelque chose pour lui ? » demanda-t-elle à
Sept avec impatience. Ses cheveux noirs ondulaient joliment dans le vent.
Mal à l’aise, elle en repoussait les mèches de la main, en se demandant si
elle n’éprouvait pas un certain désir pour Josef. Autour de ses yeux bruns,
sur son large front sa peau était chaude et moite ; son regard était bien sûr
tentateur, seulement elle ne pouvait pas oublier qu’elle devait être sa fille ;
peut-être, en tout cas. Mais plus que tout, ce qu’elle éprouvait envers lui
s’appuyait sur la perspective d’une vie entière, avec tous ses âges. Si elle
restait à vingt ans, Josef était un homme plus âgé, intéressant, galant, et
presque affecté. Mais mentalement, elle sauta à trente-cinq ans, et de là, il
paraissait ridiculement niais et empoté.
Elle était complètement perdue dans ses pensées, perplexe, presque op-
pressée, tandis que Josef, assis sur un affleurement de rocher, les jambes
croisées, lui envoyait ce qu’il considérait comme son regard-qui-tue.
Mentalement, Surâme Sept entendit une Chypre invisible lui dire : « Re-
garde la montagne. » Sa présence disparut de nouveau avant qu’il puisse ré-
pondre, alors comme demandé, il observa la montagne.
Elle n’avait pas changé. Ou n’y avait-il pas de vagues silhouettes derrière
une des fenêtres du château, dans le lointain ?
« Par Zeus, femme, décide-toi ! » tonna Josef en direction de Lydia.

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Chapitre VII. – L’assemblée des dieux

« Les revoilà, dit Zeus, regardant depuis le haut de la montagne. Ils ont
une énergie et une obstination incroyables.
- En vérité, répondit le Christ.
- Mais ils changent constamment les règles », maugréa Zeus. Il s’alanguit
sur son canapé de velours rouge, surveillant les mondes et les temps qui de-
hors scintillaient devant les immenses fenêtres panoramiques, but de son
vin, en caressant paresseusement le divin chlorophytum sur la table basse en
bronze installée devant le sofa.
Le Christ se contenta de sourire. Puis il dit : « Je ne sais pas de quoi tu te
plains.
- Oh, la crucifixion ? dit Zeus. J’admets que ça n’a pas dû être un plaisir.
- Pourtant l’idée générale était bonne, répondit le Christ avec nostalgie.
Il y a eu de grands moments, des moments où j’ai cru que j’avais quasiment
établi le contact. Jérusalem n’était pas l’Olympe – mais il y avait la saga,
l’excitation, les contrastes riches en enseignements. »
Les deux s’étaient assis pour un moment (qui durait depuis des siècles),
chacun perdu dans ses pensées, contemplant les nuits et les aurores cligno-
tant à travers la terre, et toutes les terres en-dessous et partout ; car autour
de la demeure des dieux, les temps et les espaces flottaient doucement de-
vant les fenêtres, et les chemins des majestueux jardins reliaient les
mondes.
Un tel endroit n’existe pas au sens normal des mots, bien sûr, mais – eh
bien, au sens supranormal, dans les palais de l’âme ; dans un monde inté-
rieur aussi distinct et personnel que vous et moi, et chacun des lecteurs de
ce livre. Dans ce sens-là, Zeus et le Christ et Mahomet et tous les dieux sont
assis ensemble à discuter. Et dans ce sens-là, Surâme Sept part chercher les
dieux.
Château ou pas, en tout cas rien ne pouvait cacher le fait qu’on était
dans une demeure d’anciens dieux. Zeus rêvassait. Le Christ de temps en
temps faisait des cauchemars de la crucifixion. Et dans une des cours, Maho-
met faisait tournoyer son épée de feu, mais aucun de ses fidèles n’essayait
plus de l’esquiver, ou ne faisait semblant d’avoir peur, de sorte que Maho-
met ne massacrait plus que les infidèles, coupant les corps en deux ou en
millions de morceaux, qui l’instant d’après étaient magiquement réparés.
Cela suffisait, cher Allah, pour vous gâcher le plaisir de tuer. Mahomet sou-
pira, et Allah, qui applaudissait mollement sur le côté de la cour, s’ennuyait.

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Il n’y avait plus personne ici, pensa Zeus, qui ait encore autre chose que
des souvenirs.
« Mais quels souvenirs ! répondit le Christ à haute voix. Et pourtant, c’est
pitoyable. Ils continuent à se battre en mon nom sur terre, encore mainte-
nant. Et ils attendent la Seconde Venue. Ce sera le jour béni. Il faudrait que
je sois complètement fou pour retourner là-bas. »
Zeus souleva ses énormes sourcils encore noirs, et dit dans un rire toni-
truant : « Arrête maintenant ! Tu adores ça. Ils pensent toujours à toi, c’est
la seule chose qui te fait avancer. Avoue ! »
Un éclair de l’ancienne flamme illumina les yeux du Christ, faisant dan-
gereusement virevolter des mondes d’électrons dans ses pupilles ; et sur des
îles oubliées du temps, de petits volcans entrèrent en éruption. « Il faudrait
que j’y retourne et que je leur donne une bonne leçon. Des hypocrites et des
voleurs ! Déformer exprès les paroles d’un dieu ! Des hypocrites et des vo-
leurs ! »
Le Christ frappa un coup de sa canne dorée sur le plancher en bois mas-
sif, ce qui projeta partout des étincelles de lumière ; et Zeus fit d’un ton
apaisant : « Oublie ça. C’est fini maintenant. Et ne nous fais pas une crise.
Tu vas faire pleuvoir et… C’était où ? Dans l’Ohio ? La dernière fois que tu
t’es énervé ils ont été inondés.
- Rien à voir avec ce que tu as fait en Grèce, et dans toute la Méditerra-
née d’ailleurs, répondit le Christ, retrouvant son sang-froid. Il secoua sa
grande tête, et des mèches grisonnantes et emmêlées descendirent en cas-
cade sur les épaules de son vêtement bleu ciel, plus très net.
- Quand même, c’est triste, dit-il. Il n’y a plus que d’anciens dieux ici. La
moitié ont oublié qui ils sont. Et plus aucune visite, à part ces pleurnichards
de pétitionnaires. Et le pire : ils m’appellent par mon prénom.
- Tu as toujours été facilement déprimé, dit Zeus. Ça va repartir. Attends
et tu verras. Il suffit qu’un seul redémarre et on suivra tous, c’est sûr. »
Dans le solarium splendidement aménagé s’avança d’un pas hésitant
l’immense et sombre silhouette voûtée d’une déesse ; la chevelure grise et
crépue brasillante d’éclairs électriques ; dans les yeux, la folie d’une extase
d’automne ; puissante, mais tellement écrasante de mélancolie que pour
quelques instants toute la pièce s’assombrit. Le Christ et Zeus se regardè-
rent avec inquiétude. Zeus toussa d’un air gêné, comme il faisait toujours
quand Héra, son épouse, sortait de ses appartements privés : elle était com-
plètement folle. Elle pensait qu’elle avait cessé d’être une déesse. Elle
croyait même qu’elle était une humaine dans ses mauvais jours (qui duraient
depuis des siècles, évidemment).
« Elle n’a plus un seul disciple, la pauvre chérie », dit Zeus.
Héra s’assit dans le fauteuil à bascule en forme de trône argenté ; son vi-
sage était plus foncé que le plus profond des crépuscules. Elle regarda un
moment par les fenêtres multidimensionnelles, puis dit : « C’est vous deux

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qui êtes fous. Nous ne sommes ni des dieux ni des déesses. Nous ne l’avons
jamais été. Nous étions tous dans l’illusion. Je suis la seule ici à être saine
d’esprit. Vous êtes obsédés : le Christ par sa crucifixion, toi, mon cher
époux, par tes illusions de pouvoir, Mahomet avec son épée magique, et tout
ça. Et le Christ continue de voir la tête de Jean-Baptiste sur un plateau, por-
tée par une danseuse. Illusions divines ! Obsessions ! Il est assez triste que
vous vous soyez trompés vous-mêmes, mais tous ces mondes, l’un après
l’autre !… Je ne supporte pas d’y penser. Si je n’avais pas la compagnie de
Pégase, je perdrais le peu d’esprit qui me reste. »
Lorsqu’elle prononça son nom Pégase apparut, ses grandes ailes élégam-
ment repliées sur son dos soyeux de cheval. Il avait galopé une bonne partie
du siècle pour garder la forme ; comme en dansant il s’approcha d’Héra,
souriant de toutes ses jolies dents de cheval. « Toujours les mêmes vieilles
discussions ? Vous avez tous besoin d’exercice. C’est ça votre problème, vous
savez : vous avez besoin d’une bonne séance d’entraînement. » Il s’étira dis-
crètement, mais gracieusement, et ajouta : « Sans vouloir me vanter, on di-
rait bien que le fait d’être un dieu et un animal présente pour moi certains
avantages. »
Rêveuse, Héra caressait le flanc de Pégase, pendant que Zeus regardait
le Christ d’un air pensif. « Et si Héra avait raison ? dit-il. Imagine que sa folie
lui ouvre certaines compréhensions ?…
- Bien sûr qu’elle a raison, et complètement tort en même temps, répon-
dit le Christ.
Zeus fit son fameux froncement de sourcils. – Tu parles comme Bouddha,
fit-il avec irritation. Incapable de dire clairement oui ou non. Il n’a même
jamais décidé s’il aimait la vie, d’abord. »
La nature animale divine de Pégase prit le dessus. Doucement il libéra sa
crinière des doigts caressants d’Héra et annonça doucement :
« Pardonnez-moi. Cette atmosphère confinée me porte vraiment sur les
nerfs. Et je me soucie comme d’une guigne que les gens se souviennent de
moi ou pas, même si ce serait plus agréable qu’ils le fassent. Je peux tou-
jours sortir galoper sous les étoiles, ou grignoter les brins d’herbe. Et je suis
réellement désolé que vous ne puissiez pas faire pareil.
- Il ne galope probablement jamais, il ouvre ses ailes dès qu’on ne le voit
plus », murmura le Christ avec amertume.
Pégase entendit la remarque, mais l’ignora. Dans ses moments de cy-
nisme, il pensait que son salut venait plus de sa nature animale que de sa na-
ture divine, car c’était la créature en lui qui se réjouissait des détails, mais
tout en s’abandonnant à une espèce d’emphase généralisée qui pouvait
prendre des proportions impressionnantes. Là par exemple, dehors, il pou-
vait apprécier le fin tremblement de la terre sous ses sabots, ressentir les
glissements du sol sous la surface – de minuscules tremblements de terre qui
modifiaient les tunnels où glissaient les vers froids – et goûter la lune d’été

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qui éclairait délicatement les racines des herbes, enfonçant ses rayons tou-
jours plus profond jusqu’à teinter d’une douce nuance argentée les vers on-
duleux.
Mais il pouvait aussi à loisir déployer ses ailes pour s’élancer à travers les
airs, et envoyer son esprit vers des royaumes magnifiques, même en termes
divins. Pour l’instant, il grignotait pensivement les brins d’herbe ; il y avait
quelque chose dans l’air – comme un changement – un parfum inhabituel. Il
dressa les oreilles. Extraordinaire ! Plus bas, sur le surplomb rocheux, il y
avait des visiteurs !
Souvent les autres dieux se sentaient seuls. À différentes occasions ils
étaient partis en pèlerinage pour trouver quelques disciples, seulement
chaque fois, des circonstances malheureuses avaient interrompu leur voyage.
Mais encore une fois, réfléchissait Pégase, être le dieu de l’inspiration lui
donnait une autre perspective, car ses pensées étaient aussi vivantes que
n’importe quelle compagnie, fût-elle mortelle ou divine. En fait, il remer-
ciait souvent ses pensées d’être des compagnes d’une telle présence. Mais
là, peut-être y aurait-il un banquet avec des hourras, d’excellentes conver-
sations, et la fin de cet éternel ennui que ressentaient les autres dieux. Non,
ennui n’était pas le bon mot, pensa Pégase. Les dieux ne s’ennuyaient ja-
mais vraiment. C’était juste qu’ils ne se sentaient plus désirés. On les avait
mis au pré, pour ainsi dire. Ils n’avaient plus aucune tâche à accomplir.
Lui non plus d’ailleurs, si l’on restait dans l’ancienne manière de voir les
choses. Mais sa robuste nature animale était à lui, et il y avait toujours
quelqu’un quelque part qui cherchait l’inspiration, même sans savoir d’où
elle venait. Tout en trottant, Pégase réfléchissait ; la plus grande partie du
temps d’une façon ou d’une autre il était appelé ici ou là, mais souvent les
gens oubliaient ses caractéristiques animales, ou pires, son côté joueur.
« Bon, on verra », hennit-il, en poursuivant sa route vers les visiteurs.
Ce fut Surâme Sept qui perçut le premier le bruit des sabots, et il arron-
dit sa main autour de son oreille pour mieux entendre. Encore loin, Pégase
lança un hennissement de bienvenue pour n’effrayer personne. Ce son le ra-
vit, car c’était la quintessence de tout hennissement de salut et de triomphe
ayant jamais résonné de par le monde. Il levait haut les pieds, ses muscles
splendides soulignant magnifiquement chacun de ses mouvements. Il hennit
de nouveau, conscient de sa forme somptueuse sous les cieux olympiens,
alors que la pleine lune inondait de lumière les pics et les cols.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Lydia bouche bée.
- Eh bien, au bruit on dirait un cheval géant, ou une centaine de che-
vaux », répondit Josef, mal à l’aise.
Lentement et majestueusement, Pégase émergea de l’ombre. Ses na-
tures animale et divine étaient si parfaitement combinées que même Surâme
Sept s’immobilisa, en contemplation. Des fournées entières de passés, de
présents et de futurs terrestres se rejoignaient dans la forme de Pégase, de

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sorte que sous les yeux de Sept, de Lydia et de Josef apparurent des images
de fermes, de pâturages, de guerres et de champs de bataille. Il y avait des
chevaux portant bravement leur cavalier, oubliant leur propre terreur au mi-
lieu des épées éblouissantes et des rugissements des canons ; des chevaux
attelés à la charrue pour labourer la terre ; et l’odeur du fumier, celle de
l’herbe et du grain, intimement mêlées. Tout ceci fut perçu d’une façon ou
d’une autre par Sept, Lydia et Josef, jusqu’à ce que pour eux la partie ani-
male de Pégase ait rejoint les proportions de sa partie divine. Mais en même
temps, et comme naissant d’elle, les attributs divins de Pégase devenaient
naturels et physiques – la nature prenant conscience d’elle-même en tant
que cheval, resplendissante de puissance et de vitesse, gorgée de l’essence
de la créature.
Lydia, qui n’avait jamais été particulièrement attirée par les chevaux,
fut d’abord terrifiée. Josef, qui aimait les chevaux, était cloué de respect,
et presque sidéré par ses propres réactions. Il s’identifiait avec le sentiment
de puissance de Pégase, s’imaginait dévalant comme le vent de sombres col-
lines, et il grelottait, dans un vertige d’extase. Surâme Sept n’était pas seu-
lement transporté. Il se sentait stabilisé et régénéré. On aurait dit que de-
puis l’arrivée de Pégase, sa nature terrestre avait poussé de nouvelles ra-
cines. Sept souriait : il comprenait soudain le besoin qu’avait Lydia d’avoir
sa propre place dans l’univers, et il se percevait lui-même comme l’âme-ra-
cine à partir de laquelle chacune de ses personnalités était née. En même
temps, il fut submergé d’une douleur presque insupportable. Elle disparut
presque aussitôt, mais elle avait duré assez longtemps pour qu’il ressente les
tranchantes réalités terrestres et personnelles au milieu desquelles vivait
chaque individu humain…
Sept cependant était si fasciné par Pégase qu’il avait retiré son attention
de Josef ; celui-ci venait de remarquer les ailes de Pégase, et il murmura,
choqué : « Je n’avais jamais vu de cheval avec des ailes ! » Et pendant un
court instant, la conscience de Josef fut à deux endroits à la fois. Anxieux,
Elgren Hosentauf demanda : « Vous entendez ça ? Il parle d’un cheval avec
des ailes. Il délire complètement. » Ils étaient en train de dételer dans la
cour de la ferme, où le crottin fumait dans l’air glacé ; puis, avec de grands
cris et des efforts énergiques, ils parvinrent à manœuvrer Josef dans la cui-
sine.
Sa belle-mère s’écria : « Vite, asseyez-le là ! » Elle ouvrit la porte du
poêle, allongea dessus les jambes de Josef avec ses pieds dans l’ouverture,
prit les briques qu’elle avait chauffées, les enveloppa de chiffons et les ins-
talla entre le corps de Josef et les accoudoirs de la chaise. Dans le poêle le
feu faisait rage. Elle rajouta du petit bois.
Pendant tout ce temps Josef ouvrait et fermait les yeux, marmonnant au
sujet du cheval avec des ailes. Pendant de longs moments il ne sentit rien.
Puis une démangeaison piquante, brûlante, démarra sous ses chaussettes ; il

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s’éleva une forte odeur de laine trempée ; quelqu’un lui attrapa les pieds et
retira ses chaussettes, auparavant collées à la peau par la glace, et Josef re-
vint à lui.
Il abaissa le regard vers ses pieds, deux choses lointaines, violettes et
gonflées, qui semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. Sa belle-mère es-
saya de faire pénétrer du chocolat chaud dans sa gorge. Un des chats de la
grange, qui s’était introduit dans la cuisine, sauta sur ses genoux, d’où il fut
chassé rageusement par une servante. « Espèce de satané imbécile ! com-
mença Elgren. Nous jouer un tel tour dans un moment pareil ! » Josef gémit,
ferma de nouveau les yeux, et fit semblant de s’évanouir pour éviter la leçon
qui s’annonçait.

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Chapitre VIII. – Lydia rencontre le Christ dans de très
malheureuses circonstances

Au moment où Josef disparaissait Lydia s’écria : « Je ne lui ai jamais dit


qu’il se pouvait que je renaisse comme sa fille. La moindre des choses aurait
été qu’il s’en souvienne.
- Il est juste distrait », murmura Sept.
Il essayait de découvrir comment Josef s’en sortait à la ferme et d’écou-
ter Lydia en même temps.
« Vous semblez avoir des problèmes, dit Pégase poliment. Puis-je vous ai-
der ?
Lydia fronça les sourcils.
- Tu n’es qu’une partie d’un mythe devenu réalité, dit-elle sèchement.
Je me souviens… Pégase, le dieu de l’inspiration…
- Oui, je t’ai aidée souvent, même si ce n’était pas sous cette forme, ré-
pondit Pégase. Tu as de la chance que je sois un des dieux auxquels tu
croyais, même si tes idées à mon sujet étaient un peu confuses.
- Tu ne vas pas t’attribuer le crédit de toute la poésie que j’ai écrite du-
rant ma dernière vie, j’espère, fit Lydia d’un ton tranchant.
- Mais à toi, peut-être ? demanda Pégase en souriant.
- Eh bien évidemment ! À qui d’autre ? » commençait à dire Lydia, quand
elle se souvint comment elle avait souvent senti que sa poésie venait en
même temps d’elle et d’en dehors d’elle.
« Tu l’as écrite, dit Pégase avec une certaine suffisance, mais c’est moi
qui t’ai élevée jusqu’aux régions éthérées où vit la poésie.
- Tout ce que je voulais faire à cette époque était d’écrire des poèmes,
dit Lydia avec une certaine irritation. Et tout ce que je veux faire mainte-
nant c’est de trouver les dieux, s’il y en a…
- Bon, eh bien tu en as trouvé un, répondit Pégase en piaffant dans
l’herbe le plus modestement possible.
Lydia essaya de ne pas avoir l’air trop déçu.
- J’ai effectivement trouvé l’inspiration, d’une façon ou d’une autre,
comme tu l’as souligné, dit-elle. Mais sans vouloir te vexer, je ne m’atten-
dais pas à ce qu’un dieu ait une forme de cheval. Divin ou pas, un cheval est
un cheval, même s’il parle aussi bien que toi. Ta prononciation est par-
faite », ajouta-t-elle, se rappelant soudain qu’elle avait aussi un jour ensei-
gné l’anglais.

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Surâme Sept, qui se tenait non loin et laissait Lydia mener l’affaire, s’im-
misça soudain brusquement : « Je te conseille de terminer cette conversa-
tion, Lydia, dit-il, ou tu pourrais le regretter. L’inspiration peut avoir des as-
pects très délicats.
- En fait je suis certaine que je reconnaîtrais un vrai dieu si j’en rencon-
trais un, disait Lydia à Pégase. Mais même un cheval avec des ailes est un
cheval. Je veux dire que des ailes ne signifient pas obligatoirement la divi-
nité. »
Venant de nulle part, Sept entendit la voix de Chypre : « Tu ferais mieux
de vite supprimer certaines des mauvaises compréhensions de Lydia. Elles
pourraient entraîner des complications inutiles.
- Tu plaisantes ? s’écria mentalement Sept. Elle est têtue jusqu’à l’aveu-
glement, et tu sais qu’on doit faire comme elle veut…
- Mais en la guidant. Et n’oublie pas les exercices de la classe de rêve ! »
Sept n’eut même pas le temps de répondre. Il sentit le temps se plisser
avant qu’il n’eût commencé à le faire, et il sut que Lydia était allée trop
loin.
Il se tourna vers elle. Elle était en train de dire : « J’ai imploré de l’aide
dans mes heures les plus sombres sur la terre, et personne n’a répondu.
- Non Lydia, non ! cria Sept, change de sujet, vite !
Mais elle regardait Pégase avec défi. - Dans mes heures les plus sombres,
répéta-t-elle. Et personne n’a répondu.
- Tu es sûre ? » demanda Pégase, et la transition se fit si vite que même
Surâme Sept en fut surpris. Il entendit le temps se craqueler, et le pèleri-
nage de Lydia se transforma tout d’un coup en cauchemar. Tout de suite il
vit (une réalisation bénie, dirait plus tard Chypre) exactement ce qui se pas-
sait : Lydia était retournée vers un des pires moments de sa dernière vie.
Proche de la mort, elle était assise dans un fauteuil roulant dans le sola-
rium de la maison de retraite où ses enfants l’avaient placée. Elle fronçait
les sourcils, regardant la colline qui descendait en pente douce devant la
grande fenêtre. On l’avait attachée à son fauteuil ; elle était droguée, mais
elle avait l’impression d’être ivre, flottante, dans un tel vertige intérieur
qu’elle aurait aussi bien pu avoir ingurgité de l’alcool pendant des jours lors
de festivités débridées. Et pourtant, elle le savait, elle n’était allée nulle
part. Elle n’avait pas quitté l’institution : cela au moins était clair. Il était
clair aussi que, fauteuil ou pas, elle était allée quelque part, qu’elle avait
vécu une espèce de voyage mental qu’elle n’arrivait pas à comprendre.
- C’est l’heure des cachets, chérie ! dit l’infirmière, Mme Seulette.
- Je t’en ficherai, des chérie ! » pensa Lydia, furieuse. Sa rage était
pleine de vie, mais son énergie ne fit pas bouger ses membres, qui autrefois
auraient suivi.
« Ouvrez la bouche, maintenant », dit Mme Seulette, avec une douceur
vaguement menaçante.

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« Compte là-dessus », fit Lydia en elle-même, mais à sa plus grande sur-
prise, elle sentit sa mâchoire tomber d’elle-même ; elle sentit le comprimé
descendre ce tunnel lisse et lointain qui apparemment n’avait rien à voir
avec elle – alors que pourtant, elle le savait, cela n’avait pas toujours été le
cas.
Elle contemplait le paysage : le crépuscule descendait devant les fe-
nêtres. En bas de la colline clignotaient les lumières d’une station-service.
Au moins, pensa-t-elle, il y avait toujours eu une station-service, et une tout
à fait normale. Mais elle commença à regarder avec une curiosité aigüe : le
cheval volant rouge sur l’enseigne de néon soulevait un antérieur, et douce-
ment, il sortit s’installer sur le premier surplomb d’air scintillant dans la
nuit. Et, ses ailes bousculant en cercles toujours plus larges les premiers
nuages de la nuit, il décolla, en hennissant. Comment se pouvait-il que per-
sonne ne semble entendre ? Elle sourit, du moins mentalement, car elle était
incapable de dire si ses lèvres bougeaient vraiment. Il y avait des fermes
dans les environs. Elle imagina le cheval volant hennissant à l’attention de
tous les chevaux de ferme en-dessous de lui, les libérant, leur donnant des
ailes à eux aussi, et des centaines de chevaux décollant des champs pendant
que les fermiers sidérés les suivaient des yeux.
Au milieu de cette vision mentale, elle secoua la tête. Les comprimés,
pensa-t-elle ; ils la rendaient folle. Pendant une minute elle tira sur ses
liens, juste pendant que le cheval magique sortait de l’enseigne de la sta-
tion-service – mais ensuite, quand tout fut terminé, elle se laissa retomber,
écrasée de désolation. La gravité de sa situation lui apparut vaguement. Non
seulement elle était attachée, légalement abrutie de sorte qu’aucun recours
l’égal n’était possible, mais le monde lui-même était en plein changement.
Plus rien n’était stable ; ou bien c’était le résultat de ces satanés médica-
ments, ou bien ils étaient au courant et ils ne voulaient pas que les anciens
informent les jeunes. Le secret, c’était que le monde changeait vraiment
tout le temps, et que quand vous en sortiez, vous voyiez la vérité.
« Oh Lydia, c’est vrai et ça ne l’est pas, s’exclama Sept. Tu n’as pas be-
soin de revivre la maison de retraite. » Mais Lydia ne l’entendit pas, parce
que quand elle vivait elle ne croyait pas qu’elle avait une âme ; alors Sept
attendit une occasion de la libérer de n’importe quelle façon.
Peut-être que quand tu meurs tout redevient clair, pensa-t-elle, mais
elle en doutait. Ses idées dévalaient la pente de la colline si vite qu’elle
n’arrivait à en attraper que quelques-unes. Le reste disparaissait. Où al-
laient-elles ? « C’est l’heure de faire miam-miam », dit Mme Seulette qui
s’approchait avec un plateau-repas.
Lydia essaya de s’installer plus confortablement.
« Attention de ne pas tout renverser, c’est chaud ! » dit Mme Seulette
d’une voix terrible.

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Lydia baissa les yeux vers le plateau sur ses genoux ; ses cuisses en per-
cevaient la chaleur comme de la vie. Mme Seulette la détacha pour qu’elle
puisse manger, mais Lydia ne voulait rien de leur fichue nourriture. Il lui fal-
lut toute sa volonté – elle se rassembla, car des parties d’elle semblaient se
cacher dans quelques recoins inconnus – mais elle se concentra avec préci-
sion et brio, attrapa l’intérieur de ses muscles, les dirigea plus volontaire-
ment qu’elle ne l’avait jamais fait, et envoya le plateau – assiette, couverts,
pot de crème, et tout le reste – valser.
Puis, satisfaite, elle s’appuya contre le dossier et essaya de dire bien
clairement : « Voilà ce que je pense de vos sales plats bourrés de médica-
ments », mais ses lèvres, sa bouche, semblaient s’être transformées en co-
ton ; les borborygmes qui en sortirent ne voulaient rien dire. « Oh mon
Dieu », s’écria Lydia intérieurement.
Mme Seulette était en train de ramasser le dîner quand Lydia s’aperçut
de quelque chose – comme un changement chez les autres patients. Ils
avaient été tout le temps à côté d’elle, dans leurs fauteuils, mais elle les
avait ignorés. Ils s’ignoraient toujours les uns les autres quand les infirmières
étaient présentes, se faisant passer pour plus bêtes qu’ils n’étaient. Elle
n’avait donc jamais prêté aucune attention à leurs jérémiades en arrière-
plan. Mais à cet instant ils ne murmuraient plus, leurs voix étaient claires,
réelles, pleines de vie. Quasiment éclatantes ; presque plus forte que tous
les coups de tonnerre qu’elle ait jamais entendus.
« Ce à quoi nous venons d’assister, c’est la véritable résurrection, dit le
Christ. Une faible lumière illuminait ses yeux.
- Mais qui êtes-vous ? s’étonna Lydia, notant qu’elle parlait normale-
ment, pour une fois.
- Jésus Christ, fit le Christ aimablement.
- Et Zeus, à ton service », dit Zeus.
Comment se faisait-il qu’elle puisse parler correctement, se demandait
Lydia, ignorant ces deux nouveaux patients. « Chacun se prend pour un dieu
ici », finit-elle par dire, en admiration devant sa propre ironie. Comment se
faisait-il aussi que tout d’un coup elle puisse penser clairement ?
« Bien sûr, répondit Zeus. Nous en sommes tous.
- Vous pensez tous que vous en êtes », annonça Héra qui venait d’entrer
dans la pièce ; elle s’assit sur le divan doré, étalant son immense jupe de ve-
lours. « Ils ont… une touche de divinité, dit Héra à Lydia. Complètement
fous, j’admets, mais c’est tout à fait charmant. Sans leurs obsessions, qui se-
raient-ils, après tout ? Ou alors sont-ils vraiment de vieux dieux séniles ? »
Lydia n’osa rien dire.
« Et tu n’as pas besoin d’avoir cette horrible apparence, n’est-ce pas ?
demanda Héra. Change-toi en quelqu’un de plus agréable. Même si le Christ
et Zeus ne sont pas de vrais dieux, ils en sont convaincus, alors j’essaye de
les traiter en conséquence. »

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Lydia baissa les yeux et vit les restes de nourriture en train de sécher sur
sa robe de chambre.
« Tiens, ma chérie », dit Héra en tendant à Lydia un miroir d’argent.
Lydia se regarda, choquée de voir son vieux visage – un visage osseux,
ridé, et pourtant satisfait, mais plein d’amertume, de colère et de conster-
nation. Au milieu de son trouble, elle réalisa qu’ici, le mécontentement
n’avait d’une certaine façon pas sa place. « Qu’attendez-vous de moi ? de-
manda-t-elle. Je suis comme ça. C’est moi.
- C’est juste une version de toi, très chère, dit Héra, avec à peine ce
qu’il fallait d’un très subtil agacement. Allez, change-toi pour le dîner.
- Des poissons de Galilée, dit le Christ.
- Les meilleures oies de Rome, dit Zeus, un banquet digne des dieux.
- Change-toi, insista Héra » ; et Lydia resta interdite, car dans le miroir
elle vit son visage, à sept ans, faisant la moue. Immédiatement elle se sou-
vint de l’incident : école primaire. Elle avait fait une crise de rage, et l’insti-
tutrice l’avait obligée à regarder dans le miroir son visage courroucé, jusqu’à
ce qu’elle fût obligée de rire. À cet instant, ce jeune regard terriblement sé-
rieux, sûr de lui, furieux, était fixé sur elle ; dans une telle innocence, une
telle naïveté outragées, que Lydia faillit pleurer. Le visage de l’enfant était
si… cosmiquement drôle, drôle d’une façon qu’elle ressentait mais n’arrivait
pas à comprendre, que soudain Lydia sourit à l’enfant dans le miroir.
« Voilà qui est beaucoup mieux », dit Héra (et l’institutrice).
Et… et Lydia fut stupéfaite, parce que d’enfant qu’elle voyait, la voyait,
elle : la vieille femme souriante, et c’est ce visage rayonnant sous ses rides
que l’enfant voyait et aimait : le visage qui l’avait fait rire et oublier sa
rage.
La surface du miroir se plissa. Le visage de l’enfant s’évanouit. Lydia
contemplait un visage digne, drôle, parfait dans sa vieillesse souriante, un
visage qui était le sien.
« Alors, ce n’était pas si difficile, non ? » dit Héra (et l’institutrice). « Tu
peux changer le fauteuil roulant aussi », suggéra doucement Héra, en réar-
rangeant sa robe, à laquelle elle ajouta un léger foulard d’été.
Lydia était tellement troublée qu’elle ne savait plus ce qu’elle faisait. En
baissant les yeux elle constata qu’elle n’était plus attachée, mais c’était
parce qu’ils l’avaient préparée pour le dîner. Ou non ?
« Aide-la, Christ », dit Héra.
Le Christ se pencha aimablement. « Sais-tu qui je suis ? » demanda-t-il.
Lydia plissa les yeux. Était-ce le vieil homme à côté d’elle dans la maison
de retraite, un vieil imbécile sénile comme elle ? Ou bien un vieux Christ,
comme on ne le voit jamais sur les images, comme on n’en parle jamais dans
la Bible ? De toute façon, décida-t-elle, il était gentil, alors pourquoi le bles-
ser ? « Vous êtes le Christ, soupira-t-elle.

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- En vérité, répondit-il. Et moi je te dis que tu es toi ; que tu sois jeune
ou vieille, homme ou femme, et à n’importe quel moment. Pour l’instant tu
n’as pas besoin d’être vieille ni malade. En tout cas pas ici. Pas là-bas non
plus, d’ailleurs. Alors deviens l’apparence que tu préfères.
- Et après on pourra peut-être dîner », murmura Zeus.
Mais Lydia ne l’entendit pas. Elle fixait le Christ. Il avait l’air si absurde-
ment certain. Ses boucles grises et blanches ondoyaient avec conviction
quand il bougeait la tête. Ses yeux marron ne cillaient pas. Ils étaient grand
ouverts, avec ce regard innocent des grands vieillards. Il avait tellement en-
vie qu’elle change d’apparence, elle aurait détesté lui faire de la peine.
« Ma fille », dit-il.
Et soudain, elle fut réellement une fille. C’est-à-dire jeune, resplendis-
sante, incroyante.
« Superbe, félicitations Christ ! dit Héra.
- Oui, je n’ai pas perdu la main », répondit le Christ. Il frottait ses mains
ridées avec une évidente satisfaction.
« Bon, on peut dîner alors », s’écria Zeus. Il tapa dans ses mains et une
table apparue, chargée de mets raffinés. « Maintenant que tout le monde est
installé, dis-nous pourquoi tu es venue », demanda-t-il en attrapant pas très
élégamment un gigot de mouton.
Lydia leva les yeux vers lui pour lui répondre, et s’interrompit, médusée.
Soudain ses yeux devinrent jeunes et chaleureux – et elle les connaissait
très, très bien. C’étaient les yeux de Surâme Sept, et au moment où Lydia
en prenait conscience, la scène disparut et tout lui revint. « Qu’est-ce qui
s’est passé ? s’écria-t-elle. Oh, c’était horrible, j’ai revécu un des pires mo-
ments de ma vie !
- Et tu as demandé de l’aide, et tu en as reçu, répondit Sept. Quelque
chose que ça t’a bien arrangée d’oublier. Ça a été loin d’être facile pour moi
aussi, avant que j’arrive à percer jusqu’à toi. Maintenant je suis épuisé. En
plus j’ai un rendez-vous qui est loin de me ravir : une classe de rêve avec un
élève particulièrement difficile. »
Il voulut ajouter « Comme toi », mais il s’abstint. D’abord les erreurs de
Lydia avaient le mérite d’être pour le moins intéressantes, et ensuite il était
trop sage pour commencer une polémique. Il se contenta donc de dire : « Il a
fallu que je me concentre tellement sur tes problèmes que j’ai complète-
ment oublié quelqu’un qui a terriblement besoin de moi. Que j’ai presque
oublié… » corrigea-t-il, au cas où Chypre aurait écouté.
Sept avait amené Lydia dans un des interminables couloirs qui reliaient
les différentes parties de la demeure des Dieux. « Tu ne fais rien d’autre que
d’attendre ici que je revienne. Je peux te faire confiance ? demanda-t-il. De
toute façon tu as besoin de rester seule un moment pour digérer tes expé-
riences. »

55
Lydia était si heureuse d’avoir retrouvé sa jeunesse et sa force qu’elle se
contenta de hocher la tête. Il y avait encore quelques petites choses que
Sept désirait lui dire, mais comme il commençait à parler, l’environnement
se mit à changer ; ou plutôt, c’était lui qui commençait à en sortir. « Lydia,
n’oublie pas que… » Mais Lydia ne l’entendit pas, évidemment.

56
Chapitre IX. – Will, élève de Surâme Sept, veut quitter le cours
de vie

« Qu’est-ce que tu dis ? » demanda Will, un élève de Sept ; les paroles


que Sept adressait à Lydia avaient été prononcées en fait dans la salle où se
tenaient les classes de rêve, là où Sept avait été transporté sans cérémonie.
« Désolé du retard, je parlais à quelqu’un d’autre », murmura Sept, re-
prenant son souffle. « Bien, récapitulons une fois de plus les problèmes du
monde. » Il essaya de ne pas regarder la représentation de la pendule accro-
chée au mur, tout aussi irréel mais très net, de la salle de la classe de rêve.
Les cours pratiques n’étaient pas sa tasse de thé, mais il était résolu à ne
pas être un de ces professeurs qui travaillent à la montre. Quand il pensa les
mots « tasse de thé », content d’utiliser un terme vernaculaire terrestre,
une tasse de thé apparut réellement sur une soucoupe en porcelaine à côté
du manuel du cours, L’univers physique en tant que construction mentale.3
« Cette tasse de thé ne devrait pas être ici, s’écria immédiatement Will,
ce n’est pas une construction primaire. » Le robuste jeune homme souriait
(du moins ce fut l’impression de Sept) avec une satisfaction infondée.
« C’était un test, répondit précipitamment Sept. Tu as tout à fait raison.
Ce thé est le résultat d’une pensée erratique à laquelle j’ai délibérément
accordé la priorité. Juste pour te montrer… à quel point des conditions ter-
restres inappropriées peuvent sembler apparaître sans aucune raison.
- Tu parles ! s’exclama le jeune homme. Pardon, mais tu t’es trompé et
là tu essayes de donner le change !
- Les erreurs n’existent pas, dit Sept, plus durement que nécessaire. Si tu
ne l’avais pas oublié tu ne serais pas toujours dans cette classe et tu n’aurais
pas besoin de moi comme directeur d’études personnel.
- Dommage que toi tu l’aies oublié, Sept ! »
La voix, que Sept fut seul à entendre, était celle de Chypre, qui surveil-
lait sa prestation avec Will. Elle était invisible, mais Sept avait adopté l’ap-
parence d’un jeune homme tout juste sorti de maîtrise. Sept dit mentale-
ment à Chypre : « Rappelle-toi que ce sont mes premiers travaux pratiques
pour la classe de rêve, tu veux bien ? ‘Vie pratique – Formations des environ-
nements personnels et collectifs’. Plutôt énorme comme sujet, à tout point
de vue. »

3
The Physical Universe as Idea construction est un livre de Jane qui à l’heure actuelle est encore à l’état de ma-
nuscrit dans les archives de Yale. On en trouve de larges passages dans Seth, Dreams and Projections of Cons-
ciousness (non traduit en français) et The Seth Material (Le matériau de Seth). (N. d. T.)

57
Chypre ne répondit pas.
« Je répète, les erreurs n’existent pas », dit Sept à Will. Sans y penser il
prit une gorgée de thé, et malgré lui fit un grand sourire : « En fait ce thé
est délicieux, dit-il. Voici un exemple de comment une erreur apparemment
banale peut résulter en une expérience positive, si tu ne contrôles pas tes
pensées trop étroitement. »
Chypre maugréa, symboliquement. « On appelle ça de l’auto-justifica-
tion, que ce que tu dis soit vrai ou non » s’exclama-t-elle.
Will ne l’entendit pas, bien sûr. Debout, il s’appuyait négligemment
contre son bureau. Il souriait d’un air supérieur (c’est l’impression qu’en eut
Sept) et dit : « Tu te justifies une fois de plus. À mon avis je pourrais faire le
cours moi-même, si je ne détestais pas autant le sujet. »
Silence.
« Quel jeune homme parfait ! » dit Chypre, mais son sourire à Sept était
plein de compassion.
Sept soupira : « Will, dit-il, c’est la troisième fois que tu répètes ce
cours, on m’a dit. Tu es incapable de le suivre, encore moins de l’enseigner.
Alors assieds-toi. »
Will haussa les épaules avec colère, et s’assit. Sept était désolé pour lui,
et il lui envoya le reste du thé. La tasse traversa délicatement les airs, et se
posa à côté de la main droite de Will. Sept projeta une tranche de citron sur
la soucoupe, comme accompagnement, et dit : « Ne le prends pas aussi mal.
La construction de la réalité physique est un cours avancé, à de nombreux
points de vue.
- Si je le rate encore cette fois-ci je m’en vais, grogna Will. Je te l’ai
déjà dit.
- Dès que tu as signé tu as besoin d’une permission pour abandonner un
cours, et je déteste la paperasse, rappelle-toi, se hâta de répondre Sept.
- Alors donne-moi ce diplôme et renvoie-moi ! » s’écria Will.
En réaction à la colère de Will, Sept changea automatiquement d’appa-
rence. Ce qu’il fallait à Will c’était une figure paternelle, pensa Sept ; et en
un éclair il en devint une – un vieil homme en manteau, sandales et bure
marron.
« En fin de compte ce n’est pas ton professeur qui t’accorde ton di-
plôme, c’est toi-même, dit Sept (en vieil homme). Bon, allez, tu es très
créatif et plein d’énergie. Arrête d’être aussi impatient envers toi-même. »
Will se calma un peu, mais finit par se relever, l’air sombre. « C’est tou-
jours la même chose dans ces cours, dit-il. Le professeur n’arrête pas de se
transformer en toi, ou l’inverse. Mais toi je t’aime mieux, je dois dire.
L’autre n’a pas assez de différence d’âge avec moi pour en savoir beaucoup
plus.
- Ah, c’est donc ça, dit Sept.

58
- En tout cas, au moins tu es assez vieux pour avoir appris quelque chose,
répondit Will. Puis, soupçonneux : Je suis réveillé ou je rêve ? Je n’en suis
jamais sûr, quand je suis ici.
- Les deux, répondit Sept. Tu devrais le savoir, depuis le temps.
- Le savoir ? Je ne sais rien, éclata Will. Et en plus, pour moi, la Réalité
Physique est un cours nul.
- Mais alors pourquoi tu t’es inscrit ?
Il faillit revenir au jeune diplômé mais se retint juste à temps.
- Pour prouver que je pouvais y arriver, voilà pourquoi ! » hurla Will.
Consterné, Sept perdit toute contenance et appela Chypre. « Tu as en-
tendu ça ? » Puis, aussi calmement que possible, à Will : « C’est exactement
ça ton problème. Tu n’as rien à prouver à quiconque, y compris à toi-
même ! »
Avant que Will ait pu répondre, Chypre se matérialisa, et pour une fois,
Will s’immobilisa en silence, les yeux fixés sur elle ; car en percevant
l’image de Chypre, c’est un indéfinissable sentiment de puissance et d’assu-
rance qui l’envahit. Soudain, il sut qu’en dépit de toutes ses difficultés, il
était en sûreté ; et pourtant, pour tout l’or du monde, jamais il n’aurait pu
dire qui se tenait en face de lui.
D’abord, Chypre lui rappelait sa mère et sa sœur, non comme elles
étaient réellement (car elles l’ennuyaient souvent), mais comme il aurait
aimé qu’elles soient. En même temps, Chypre semblait être quelqu’un
d’autre – la femme (pas la fille) qu’il avait souvent rêvé de rencontrer, et
dont il aurait aimé tomber amoureux. Toutes ces images se confondaient
dans la femme qu’il voyait devant lui, de sorte qu’il était impossible de les
distinguer. Et pour certaines raisons qu’il ne comprenait pas, Will sentait
grandir sa confiance en lui.
« Vous êtes le principe féminin ? Ou l’inspiration féminine ? Ou – il claqua
ses doigts de rêve – la Mère Divine ? J’ai beaucoup d’éducation sur terre, dit-
il, comme elle ne répondait pas. Je ne suis pas aussi stupide que j’en ai par-
fois l’air. »
Étrange, pensa Sept en regardant Will prendre un air nonchalant,
presque insolent. D’un pas chaloupé il s’avança vers Chypre. « Tu es diable-
ment attirante, qui que tu sois », dit-il. Et plus il approchait d’elle, plus il se
sentait puissant et sûr de lui.
Mais tout d’un coup il s’arrêta, incapable d’aller plus loin. En même
temps, une image apparaissait dans son esprit, qui était celle de lui-même –
bêtement arrogant, un peu vulgaire – et s’approchant de… quoi ?
Tout en grandissant l’image de la femme devint floue, et en elle il pou-
vait sentir se déplacer comme des points d’intensité. « Tu es le principe fé-
minin ! » s’écria-t-il, incapable de se contenir, même si quelque part en lui il
sut immédiatement que c’était faux. Mais même pendant son exclamation, il
s’était approché trop près. Tout d’un coup il se retrouva au milieu d’un

59
calme incroyable qui s’empara de lui – c’est-à-dire qu’il pouvait sentir les
contours du calme empoigner son mental, ou essayer de le faire. En panique,
il se dit que les rêves passaient souvent du ridicule à l’horrible, pendant
qu’en même temps il se demandait ce qu’il pouvait y avoir d’horrible à ac-
cepter… cette terrible et calme assurance ? Pourquoi en était-il effrayé ?
Parce que c’était la sienne, au delà de toutes les implications de féminin ou
de masculin, cette vaste sécurité dans laquelle reposait son être. Mais
c’était trop immense, pensa-t-il dans son désespoir, et au moment où il le
disait, ou plutôt le criait, tout fut terminé. Il était assis dans son lit, trempé
d’une sueur glacée.
La pièce baignait dans un calme étrange ; méfiant, il regarda autour de
lui. Ne flottait-il pas une bizarre brume grisâtre, au lieu de l’obscurité habi-
tuelle de la nuit ? Ou était-ce l’effet du brouillard par la fenêtre ouverte ?
Nerveusement, il se fit un joint.
« Un peu plus et il nous voyait, dit Chypre. Chaque fois qu’il s’autorise à
ressentir les dimensions entre les faits et l’imagination, il arrive à percevoir
d’autres réalités.
- Tu as été trop sévère avec lui, fit Sept avec reproche. Vraiment, il ne
pouvait pas s’identifier à sa propre vitalité. Il l’aurait traitée en ennemie.
- Ou l’aurait appelée le principe féminin, répondit Chypre en souriant.
- Je n’aime pas beaucoup les travaux pratiques de la classe de rêve non
plus, ajouta Sept de plus en plus renfrogné.
- Il y a quelqu’un ? » demanda Will. Il était à moitié réveillé, les yeux
grand ouverts dans le noir, et il parlait mentalement.
« Non, personne. Dors, répondit Sept.
- Heureusement parce que je viens d’avoir la peur de ma vie. Un vrai
cauchemar, dit Will, pensant se parler à lui-même. Il se leva et, nu, alla à la
fenêtre.
- Qu’est-ce qu’il est beau, dit Sept à Chypre. Regarde ce corps en pleine
santé, cette pose… »
Will prenait vraiment la pose, conscient de sa lassitude du monde, le
front pensif, savourant ce sentiment de jeune-homme-seul-face-au-vaste-
monde. Quelle expérience extraordinaire il venait de faire ! Il était évident
qu’il était exceptionnel, doué de facultés supranormales, pour vivre de
telles choses, même si ce n’était qu’en rêve. Il sentait pourtant que cette
posture était plutôt une imposture, comme si quoi que ce soit qu’il pût res-
sentir ne pouvait être que vaguement… artificiel. Ou peut-être était-il plus
confiant et sûr de lui qu’il n’en avait conscience ? De toute façon, pensa-t-il,
il se sentait mieux qu’avant d’aller se coucher. Il décida de sourire philoso-
phiquement, ce qu’il fit.
« Est-ce qu’il se rappellera quoi que ce soit d’important ? demanda Sept.

60
- Pas trop les détails, mais j’espère qu’il va commencer à sentir plus sa
vitalité. Mais il lui faudra du temps avant d’intégrer ce qu’il a appris, parce
que ça ne passe pas par les mots.
- Il a vraiment appris quelque chose ? demanda Sept avec une pointe de
découragement.
- As-tu appris quelque chose ? C’est plutôt cela qui est important, répon-
dit Chypre. Je t’ai aidé avec Will cette fois-ci, mais à partir de maintenant
tu devras t’occuper de lui tout seul. Souviens-toi, tu as choisi cette expé-
rience aussi toi-même, même si pour un certain temps tu dois oublier cer-
taines choses. Alors dis-toi que tu sauras aider Will, et tu sauras ! »
Sept et elle étaient devenus deux points de lumière. En les voyant, Will
pensa qu’il s’agissait de reflets venant des enseignes au néon du supermar-
ché de l’autre côté de la rue, qui était ouvert toute la nuit. Les lumières
s’allumaient et s’éteignaient au bout de ses doigts, tandis qu’il pianotait sur
le rebord de la fenêtre.

61
Chapitre X. – Notes de Jeffery – Questions sans réponses

Je n’ai pas eu le temps de continuer mes notes tellement j’ai été pris par
la Suite de l’éducation de Surâme Sept ; sauf pour mon travail universitaire,
toute ma vie dorénavant semble s’être organisée autour de ce livre. Il m’ar-
rive d’être brutalement tiré du sommeil par des extraits de chapitre, de
sorte que j’ai fini par installer un carnet à côté de mon lit. Sinon, l’« écri-
ture » me prend environ trois heures par nuit. Je m’assieds, les mots arri-
vent, avec l’excitation, une partie de moi-même est emportée par ce qui
s’écrit et je perds toute notion du temps.
Je n’ai évidemment parlé de tout cela à personne. Le fait est que
j’ignore la nature de cette étrange aventure dans laquelle je suis embarqué.
Ce n’est certainement pas moi qui écris l’Éducation dans le sens habituel du
terme. Je n’ai aucune idée de ce qui va arriver aux personnages. Qui plus
est, je n’ai aucune idée non plus de l’endroit d’où proviennent les mots eux-
mêmes. Il est quasiment impossible de prendre au sérieux les concepts pré-
sentés, même s’ils seraient acceptables dans un livre de fiction, je suppose.
De toute façon je suis amené à vivre de la plus étrange des façons, et c’est
la raison pour laquelle j’ai décidé d’étudier les événements le plus précisé-
ment possible.
Ma santé mentale ne semble pas menacée, comme je l’avais craint au
début. Rien d’autre dans ma vie n’a changé (pour l’instant, Jeffy-boy, suis-
je obligé d’ajouter). En réalité, pour être franc, rien n’a changé dans ma si-
tuation extérieure. J’ai la forte impression que mes rêves sont différents,
plus nombreux peut-être, plus colorés. Je ne me souviens d’aucun, bien que,
comme je l’ai déjà mentionné, il me soit arrivé de me réveiller avec des par-
ties de ce texte qui venaient juste d’apparaître, comme si elles venaient
d’être composées.
J’essaye de considérer le scénario objectivement, et puis je creuse en
essayant d’imaginer quelle sorte de personne pourrait écrire cette sorte de
livre ; et je suis aussi loin d’être cette personne que tous les gens que je
connais. Ou bien l’inconscient est-il à ce point joueur et créatif ? Je veux
dire : ce texte pourrait-il être le résultat de ma propre productivité incons-
ciente ? C’est une thèse que je ne peux pas vraiment accepter, car je suis
convaincu que l’inconscient ne travaille pas de cette façon. Je l’ai toujours
considéré comme le réservoir des aspects refoulés, primitifs, intouchables,
du moi, que nous avons, à juste titre, été conditionnés à réprimer. Le pro-
cessus de conditionnement : tout est là. Et quelque part dans cette matrice

62
se trouve sans aucun doute la réponse à mes expériences actuelles. Quoi
qu’il en soit – rien dans ma vie personnelle ne semble présenter une quel-
conque explication.
J’essaye une petite expérience. Quelques jours avant l’« arrivée » du
texte, j’avais commencé à prendre de la vitamine C. Je ne vois évidemment
aucun rapport. Cependant depuis aujourd’hui j’augmente la dose, pour voir
si cela ne pourrait pas entraîner quelque changement dans la production du
livre. Il est peut-être possible que d’une façon que nous ne comprenons pas,
certaines vitamines entraînent une surstimulation de certaines hormones sti-
mulant les capacités créatrices. Pour l’instant je n’y crois pas, mais je ne
veux pas non plus rejeter ce genre de théorie.
Une chose en particulier me préoccupe : pourquoi le matériau arrive-t-il
tout prêt, sans aucun travail conscient de ma part ? Et pourquoi ai-je cette
impression que « quelqu’un » me le donne ? En fait j’ai finalement dû
l’avouer : je réalise de plus en plus que derrière le texte, il y a une source
personnifiée. Cette impression n’est-elle que la surprise de l’esprit conscient
devant le produit d’un processus inconscient ? C’est évidemment l’explica-
tion la plus plausible. Et pourtant, en admettant que l’inconscient soit doué
de telles capacités – ce dont je ne suis pas du tout certain – pourquoi celles-
ci apparaissent-elles dans ma vie maintenant, tout d’un coup, sans l’avoir ja-
mais fait auparavant ?
Je ne doute pas de l’origine inconsciente de la créativité, mais je suis
presque sûr que ses activités sont contrôlées par le conditionnement.
Chaque action a sa cause, mais la cause peut n’être que la réaction à des sé-
quences acquises de schémas nerveux. Et donc mes actions doivent être, je
le suppose, le résultat d’une sorte de réponse conditionnée.
Cela ne me plaît pas. Nous avions un chat quand j’étais petit. Il venait,
sans qu’on l’appelle, quand il entendait le bruit de l’ouvre-boîte. Il était
conditionné : il savait que le bruit de l’ouvre-boîte, quand il n’était pas
l’heure pour la famille de passer à table, signifiait qu’il allait avoir à man-
ger, car nous ne lui donnions jamais rien pendant que nous mangions nous-
mêmes. Donc, qu’est-ce qui me « conditionne » à m’asseoir et à « recevoir »
ce livre, chaque soir, après toute une journée à donner des cours ? Quel élé-
ment de mon passé manipule l’ouvre-boîte ? De quels processus d’apprentis-
sage s’agit-il ?
Ridicule idiotie – le dernier paragraphe. Et pourtant, étant donné la réa-
lité du conditionnement et les aspects acquis du comportement, il n’y a pas
d’autre possibilité que de voir dans ces pistes les réponses à mon expé-
rience.
Étant par nature plus intéressé par les processus que par l’art, j’ai
jusqu’à présent ignoré le contenu du tapuscrit ; donc le processus de produc-
tion du livre me fascine, tandis que le contenu ne peut, au mieux, être jugé
que par les raconteurs d’histoires. Cependant quelques pensées troublantes

63
me sont venues concernant les lieux où se passent certains épisodes, ou les
personnages, et bien que j’essaye de les éloigner, elles n’en continuent pas
moins de m’occuper l’esprit. À fin d’information, je vais tenter d’apporter à
ces malheureuses réflexions un semblant d’ordre.
D’abord, la description de la demeure des dieux m’a immédiatement fait
penser à Ram-Ram et sa Reine Alice à l’hôpital psychiatrique. Même les
« dieux » me rappellent les résidents, qui semblaient me regarder avec la
même condescendance pénible lors de mes visites à Ram-Ram. Je ne sais
même pas pourquoi ce rapprochement me vient à l’esprit, ou pourquoi il me
met plus mal à l’aise que je ne veux bien l’admettre.
Les descriptions des dieux dans le livre ne me touchent absolument pas,
évidemment. Comment se laisser émouvoir par les actions ou les conditions
de personnages mythiques ? En l’occurrence je refuse de définir ma position
personnelle sur les « dieux » ou « Dieux » en quelque langage religieux que
ce soit. Je veux dire que le mot « athée » présuppose l’existence d’un Dieu,
ne serait-ce que dans l’esprit des autres. Je crois pour ma part à un univers
de hasards et aux principes darwiniens ; et dans cette structure, l’idée d’un
Dieu (ou de dieux) n’a pas sa place, même si certains évolutionnistes es-
sayent d’avoir le beurre et l’argent du beurre en insérant une Divinité à
l’origine de l’univers et de son évolution. Donc de toute façon, pour toutes
ces raisons, les descriptions des dieux ne me heurtent pas ; uniquement la
correspondance curieuse entre leur environnement et l’institution tout à fait
réelle de Ram-Ram.
Mais tout récemment, un nouveau problème a attiré mon attention, ou
l’a captivée, pour être plus précis. Je vais donc rapporter ici les impressions
désagréables que m’a causées le chapitre précédent ces notes. La première
fois que Will, le jeune homme, fut introduit dans la salle de la classe de
rêve, j’ai ressenti avec lui un sentiment d’identification tout à fait déplai-
sant. Il est à noter que j’ai écrit les débuts de ce chapitre, ou plutôt les ai
pris sous la dictée, tout de suite après avoir donné un cours particulier à un
étudiant particulièrement difficile. Alors que je commençais ma séance noc-
turne d’écriture, j’ai ressenti un léger choc en constatant que Surâme Sept
lui aussi donnait un cours particulier à un étudiant. Je me suis secoué et j’ai
continué d’écrire les mots qui arrivaient – comme je le fais depuis le début –
aussi vite que je suis capable de taper.
C’était une soirée étouffante. La fenêtre était ouverte, laissant pénétrer
l’air lourd de cette fin de février. Sous mes fenêtres passaient en groupes
quelques étudiants, ou des professeurs avec leurs épouses ; le bruit de leurs
pas montait vers moi avec une bizarre intensité, porté, comme je le pensais,
par l’humidité. Quelqu’un se dirigea vers le local à poubelles et en ouvrit
une. Lorsque le couvercle tomba par terre, le bruit fut si fort que j’aurais pu
aussi bien me tenir juste à côté. On aurait dit que tout le contenu de mon
esprit tombait en morceaux.

64
Si je me souviens bien, j’ai eu la chair de poule. Mais en même temps je
tapais l’épisode de la classe de rêve, et mon identification avec le person-
nage de Will se renforçait insidieusement. Je n’ai jamais remarqué une quel-
conque… transition de conscience, par exemple, mais au milieu du chapitre,
dans mon esprit en tout cas, c’est presque moi qui parlais à la place de Will.
Je parlais pour lui, ou lui parlait pour moi ; je suis incapable de l’exprimer
clairement.
Rien dans le texte ne le dit explicitement, mais d’une façon ou d’une
autre j’étais certain que la menace de Will de quitter le cours était en fait
une menace de suicide. Pourtant le personnage principal, Surâme Sept, sem-
blait à peine inquiet, alors pourquoi aurais-je dû l’être ?
Un autre lien me frappa quand Will perçut Chypre comme le principe fé-
minin – car à ce moment-là, j’ai vu mon ex-femme, Sarah, dans mon esprit,
presque aussi clairement que je la voyais physiquement avant. Il m’est ap-
paru que lui j’avais refusé un enfant – comme je l’ai dit plus haut, au-
jourd’hui elle attend l’enfant d’un autre – parce que je ne voyais aucune rai-
son de faire venir un autre être humain vulnérable dans le chaos de l’exis-
tence. Et si je ne me trompe pas au sujet de Will, lui ne voit aucune raison
de continuer sa propre existence. Je vais peut-être un peu trop loin avec
cette histoire, mais je remarque tout de même avec un certain humour que
Will était au moins suffisamment rationnel, dans son mépris d’une vie qu’il
considère comme absurde, pour ne pas ressentir le besoin saugrenu d’aller
chercher des dieux, ou autres déclinaisons divines.
En tout cas, maintenant que ma pensée devient plus profonde, il existe
bien une raison logique, même si elle est petite, à mon sentiment d’identifi-
cation avec Will. Il me fait un peu penser à moi-même dans mes premières
années d’études, même si probablement n’importe quel jeune étudiant pos-
sède certaines caractéristiques qui peuvent sembler encore familières à un
adulte. J’ai un corps plutôt trapu, pas laid, mais loin de l’élégance qui est
manifestement prêtée à Will, et je n’ai jamais eu sa nonchalance, son
charme ou sa désinvolture. J’avais trop conscience de mon côté vaniteux,
même si je ne pouvais rien y faire à l’époque. Ou aujourd’hui. Mais je me
sens presque menacé par cette identification. Je n’ai pas aimé ma participa-
tion émotionnelle dans ce chapitre. Et j’admets que je suis plutôt décon-
certé par la petite coïncidence qui m’a mené à suivre cette piste : mon nom
complet est Jeffery William Blodgett.
Le soupçon s’insinue en moi que le livre est en train de me piéger ; que
« quelqu’un » savait que cette ressemblance des noms me serait inconfor-
table. De plus, je suspecte ce « quelqu’un » d’observer mes réactions.
Donc, à part pour ces notes, j’ai refusé de réagir. J’ai écrit le chapitre
entier comme si rien ne me dérangeait ; comme si je n’anticipais pas les
scènes ; comme si les bruits sous la fenêtre ne résonnaient pas de façon in-
croyablement forte et intense ; comme si je n’avais pas été soudain frappé

65
par le sentiment effrayant que mon salon était tout aussi irréel que la salle
de classe de Surâme Sept. Et bien sûr, toutes ces pensées ont de bout en
bout été accompagnées par le bruit de mes doigts sur les touches du clavier,
mes doigts qui, comme s’ils avaient eu leur pensée propre, tapaient les mots
avec une vitesse sidérante. Il me faut beaucoup plus de temps, par exemple,
pour taper ces notes, dans la conscience douloureuse du côté maladroit de
ma prose.
Je regrette fortement l’apparition de Will dans cette histoire, car elle si-
gnifie sans aucun doute possible qu’il reviendra dans d’autres chapitres. Il
est désormais certain que le livre va continuer. Au début je me suis dit que
chaque chapitre serait le dernier, et que j’en serais quitte pour une brève et
bizarre aventure psychologique, sans plus. Au moins je ne me fais plus au-
cune illusion à cet égard. Et là, en écrivant ces lignes, je décide de terminer
ces notes pour ce soir, avec un déplaisir certain, car je me retrouve dans la
position tout à fait particulière de me faire du souci pour un personnage de
roman, en me demandant s’il va ou non se suicider.
Je n’avais pas plus tôt écrit cette dernière phrase que je « savais » qu’un
autre chapitre de l’Éducation attendait. Mais comment l’ai-je su ? Comment
le sais-je ? J’essaye de prendre un moment pour examiner mes sensations,
mais, mentalement, je me vois arracher cette feuille de la machine et y in-
sérer une feuille blanche pour commencer le prochain épisode.
Je peux évidemment décider de résister. Je sais que la résistance est
possible. Donc qu’est-ce qui

66
Chapitre XI. – Surâme Sept voyage de l’autre côté de l’univers

Sept partit voyager à travers l’univers. Il désirait s’éloigner de tout ce


qu’il savait, et comme il ne cessait d’en savoir plus, il lui fallait aller de plus
en plus loin. Pour ce faire, il largua simplement les amarres et vogua vers
n’importe quelle réalité, détachée de toute idée de lui-même. Comme tou-
jours, un étrange mouvement intérieur se mit en place, qui l’aida, le porta.
Au début il s’inquiétait toujours un peu, mais de moins en moins avec l’habi-
tude, et puis le voyage commençait vraiment. Il se sentait comme une graine
dans le vent, flottant à travers les univers, mais n’atterrissant jamais nulle
part.
Il savait qu’à un moment ses pensées aussi commenceraient à changer, et
il essaya d’attraper cet instant. D’abord, on aurait dit qu’il pensait à recu-
lons, d’une façon très troublante. Juste au moment où il allait attraper le
rythme, ses pensées changèrent de nouveau de direction, et ce fut comme
s’il pensait de côté. Il savait bien qu’il n’y avait dans l’espace ni haut ni bas,
mais là c’est la qualité « haut » ou « bas » de ses pensées qui avait disparu,
ainsi que son sens subjectif de direction. C’est-à-dire que les pensées se con-
tentaient de venir – de derrière, de côté, de dedans, de dehors – et aucune
n’était particulièrement la sienne, ni celle de quiconque.
Il essaya de naviguer dans tout cela, car il avait l’impression qu’il existait
quelque part une pensée à lui qu’il pourrait utiliser comme une espèce
d’étalon. Mais il avait déjà lâché, ou commencé le processus ; et arrivé à ce
point il ne savait pas comment renverser ce qu’il avait initié. Les pensées ve-
naient toutes en même temps, non pas l’une après l’autre, et soudain Sept
eut peur – ou la partie de lui qui s’accrochait encore eut peur – car les pen-
sées commençaient à toutes se mélanger.
Par exemple une pensée disait : « C’est le commencement ». La pensée
juste à côté d’elle disait : « C’est la fin » et les deux phrases venaient simul-
tanément. Puis les lettres d’une phrase se mélangèrent à celles de l’autre,
et une partie de l’esprit de Sept faisait la navette, essayant de ne pas perdre
le fil. Mais en même temps, toutes les autres pensées qu’il entendait se mi-
rent à faire la même chose. Et des parties de Sept le quittaient pour les
suivre, au fur et à mesure qu’elles se mélangeaient en tourbillonnant pour
former des structures toujours changeantes.
Ce n’était pas ainsi que Sept s’était imaginé ses vacances, et qui plus est
quelque chose d’autre arriva, quelque chose qui ne s’était jamais produit
auparavant. Les phrases qu’il entendait venaient en différentes langues, de

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sorte que « C’est le début » arriva dans toutes les langues à la fois, et c’était
pareil pour toutes les autres phrases. Il voyait aussi les lettres mentalement.
Avant qu’il ait pu s’y habituer – ainsi qu’à toutes ces phrases arrivant dans
toutes leurs différentes versions linguistiques – les lettres devinrent floues et
se mirent à se mélanger et à se séparer les unes des autres, devenant des
ondes et des particules de lumière. De temps en temps l’une d’elles explo-
sait, et la lumière de ce fragment transformait toutes les autres particules
en ondes. Mais le moment suivant elles redevenaient des particules, comme
des mosaïques, scintillant dans l’univers, au milieu des ténèbres.
Sept cligna des yeux : l’obscurité n’était pas statique, elle se divisait et
rejoignait toute cette activité d’ondes et de particules, jusqu’à ce que cer-
taines des lettres soient constituées d’une obscurité lumineuse et brillante.
« Il y eut la lumière, et il y eut les ténèbres », pensa Sept, ou pensa qu’il
pensait. Comment pouvait-il y avoir des ténèbres lumineuses, ou des té-
nèbres qui seraient lumière ? Cela signifierait… Mais il s’interrompit : les
fragments de lumière et les fragments aux reflets obscurs changeaient de
place, ou se transformaient les uns dans les autres. Sept poussa un cri de
terreur, et d’extrême surprise en même temps. Parce que soudain il se re-
trouvait de l’autre côté de… quoi ? Son esprit (ou ce qu’il en restait), pensa-
t-il (ou essaya de penser), était différent.
Il voyageait à une vitesse beaucoup plus élevée que celle de la lumière –
telle qu’on la comprend habituellement – mais une fois ce seuil franchi, il
découvrait là, à l’intérieur de ce mouvement inimaginable, le sentiment
d’une immobilité absolue. Il s’apaisa. Il se laissa flotter.
Quand tout allait trop vite pour que vous puissiez suivre, arrivait un nou-
veau palier de calme, dans, ou au-dessus de la vitesse – si l’on pouvait utili-
ser ce mot. Là toutes les lettres et toutes les phrases qu’il avait entendues
flottaient aussi, comme des nuages, sauf qu’elles étaient désormais de
vastes ondes, brillantes, séparées les unes des autres, et se croisant et s’en-
trecroisant dans la plus grande indifférence.
Mais qui venait de penser cette dernière phrase, se demanda Sept, et de
quel monde venait-elle ? Il ne la considérait pas comme sienne, ni comme
celle de quiconque de toute façon. Il était simplement intrigué, comme il
contemplait ce mouvement tranquille qui, il le découvrait, produisait un lé-
ger son, comme la lumière lorsqu’elle devient musique, ou comme les notes
d’où vient la musique – et il eut soudain le sentiment de faire très exacte-
ment cela.
Une minuscule partie de lui-même sauta à califourchon sur ce qui restait
de lui, qui s’écroula définitivement en mille morceaux. Non qu’il ait eu une
forme physique, ce qui n’était pas le cas, mais son être possédait une forme
immatérielle, et c’est celle-ci qui lentement se délitait, se désagrégeait en
longues ondes qui parfois se rencontraient en particules, et tout ceci se ré-

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pandait vers l’extérieur dans… ce qui y était. Et la conscience de Sept com-
prenait l’ensemble, suivait les sommets et les vallées des ondes, allait et re-
venait doucement – dans le plus grand plaisir.
Les ondes et les particules qui étaient siennes en traversaient d’autres
qui ne l’étaient pas, sans qu’il sache de qui ou de quoi elles provenaient.
Mais chaque fois un étrange sentiment s’emparait de lui. Ce n’est qu’« un
peu plus tard » qu’il réalisa que chaque fois, une partie de sa conscience se
mélangeait à ces ondes, tandis qu’une partie de ces autres courants se mê-
lait sans aucun doute à ce qui était sien. Combien d’autres était-il donc ?
Ou, combien d’autres étaient lui ?
Qui sur terre aurait pu le dire ?
Qui sur quoi ?
Cette pensée était-elle la sienne ?
Celle de qui ?
Il était arrivé de l’autre côté de l’univers, ou de l’autre côté de l’inté-
rieur de l’univers, quel qu’ait pu être le sens de cette expression, qu’impor-
tait qui ou quoi il était lui-même.
Était. C’était la pensée la plus étrange qu’il ait jamais eue. Rien, à sa
connaissance, n’était. Tout est. Mais où était-il dans ce Tout ? Et comment
quelque part pouvait-il naître de nulle part, comme il dérivait, dispersé dans
toutes ces ondes et ces particules, chacune émettant de la lumière et du
son ? Le son disparut, tout en restant présent. Et Sept s’aperçut qu’il avait
complètement disparu. Il n’était même plus sûr que Chypre puisse le retrou-
ver. Il était… éparpillé.
Il jouait à la marelle partout à la fois ; ou l’espace était partout, deve-
nant ce qu’il était ; ou partout où il était il devenait ce qu’était l’espace,
sans pouvoir dire la différence.
Qu’arriverait-il si…
Il criait « Je suis Surâme Sept », en pleine conscience ?
Et il le fit.
Immédiatement, ou plutôt, avant immédiatement, toutes les ondes et les
particules s’arrêtèrent, là où elles étaient, car quelques-unes s’étaient éva-
nouies au delà des dimensions de son savoir ou de son attention, étaient
tombées derrière des horizons d’existence qu’il ne pouvait imaginer. Mais le
coup d’arrêt fut si brutal et se fit à une telle vitesse que, comme un élas-
tique qui se rétracte, les ondes et les particules se fondirent les unes dans
les autres, se contractèrent, se ratatinèrent, implosèrent, se transformèrent
plus vite que la lumière en une autre sorte de lumière – et renvoyèrent Sept
au côté de l’univers qu’il venait de quitter.
« Dire que j’étais dans un vertige multidimensionnel est une sous-estima-
tion », dit-il plus tard à Chypre ; et il n’avait pas plus tôt dit ces mots qu’il
fut frappé par la signification de « sous-estimation ». Il était allé sous l’esti-
mation ; en-dessous. Il s’était sous-estimé lui-même, même si cela avait été

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bref, et il dit fièrement à Chypre : « Je dois m’être ré-estimé plutôt bien,
aussi, parce que je suis revenu.
- L’es-tu ? demanda doucement Chypre.
Sept hocha la tête, figurativement parlant, et dit : - J’en ai traversé suf-
fisamment pour que tu n’en rajoutes pas.
- D’accord, répondit Chypre. Je vais avoir pitié de toi et je vais t’aider.
Si au lieu de dire ‘Je suis revenu’ tu dis ‘Je suis ici’, et si tu réalises que Ici
est le synonyme de Je, alors tu as vraiment appris quelque chose. »
Sept savait que dans son aventure de l’autre côté de l’univers, il avait
appris quelque chose d’absolument vital. Il savait qu’il savait, mais il ne sa-
vait pas comment rendre cette connaissance disponible. Il essaya pourtant.
« Tu essayes de me dire que où je suis est toujours ici. Non, ce n’est pas ça.
Tu essayes de me dire qu’ici est là où je suis, peu importe où c’est – sa voix
faiblit ; peu importe ce que c’est ?…
- Non, répondit Chypre. Tu compliques tellement qu’on ne peut plus en
sortir. »
Elle fit une pause, attendit. Sept avait l’impression qu’elle tirait la con-
naissance hors de lui, comme si elle plongeait jusque dans une réserve invi-
sible de sagesse que lui-même ignorait posséder, et en ramenait cette graine
de connaissance. Il était dans un sentiment étrange, comme s’il devait y al-
ler (descendre ?) lui-même pour l’aider. Alors il le fit.
Tout ce qu’il avait vécu et ressenti dans son expérience de l’autre côté
de l’univers se répéta, à la différence que les ondes et les particules qui
s’éparpillaient vers des horizons inconnaissables formaient… sa conscience,
et ses pensées en émergeaient et grandissaient, comme faisaient ses mots à
Chypre.
« Je suis ici, cria-il à Chypre, triomphant. Où que je sois c’est toujours
ici pour moi. Ou alors : Ici et Moi sommes un.
- Donc si Will décide de se suicider, il emmène son ici avec lui, répondit
tranquillement Chypre. Il devient un nouvel ici, qui prend alors conscience
de lui-même.
- Et si Lydia décide de ne pas renaître en tant que Tweety ? Ou si elle
change d’avis ? demanda Sept. Ce qui ne veut pas dire qu’elle va le faire,
évidemment.
- Assez de questions pour aujourd’hui, répondit Chypre. À propos, si
j’étais toi, j’irais voir ce qu’elle prépare. Et Josef. Et…
- J’y vais ! » s’écria Sept.

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Chapitre XII. – Surprise de minuit pour une future maman

Abattue, Lydia arpentait les immenses salles de la demeure des dieux ;


ses pas résonnaient sur le sol de marbre. Elle laissait filer ses doigts sur les
mosaïques des murs, jetant de vagues regards sombres vers les gargouilles,
les bustes, et les statues de dieux et de déesses alignés tout au long des cou-
loirs. De toute sa vie elle n’avait jamais été aussi seule, pensa-t-elle ; en
tout cas pas dans sa dernière vie, la seule dont elle avait un souvenir clair,
et probablement dans aucune des précédentes, dont elle ne se souvenait pas
encore.
Pire, elle n’arrivait à se décider sur rien – son âge, son sexe, ses vête-
ments… Maintenant qu’elle avait appris quelques-uns des trucs de Sept, ils
étaient loin de lui offrir l’amusement qu’elle en attendait. Elle se trans-
forma en un petit page, d’après une illustration qu’elle avait vue dans un
livre d’histoire ; puis en une jeune danseuse voilée à la turque ; puis, lasse,
revint à elle-même. Mais même en tant qu’elle-même, il lui fallait affronter
tous ces âges, dont aucun ne la satisfaisait ou semblait lui aller. Par exemple
elle n’était pas une petite fille dépourvue de la connaissance d’une vieille
femme, même si elle pouvait prendre cette apparence. Et elle n’était pas
non plus une vieille femme à la jeunesse à jamais envolée. Il était évident
qu’elle était les deux, et plus elle y réfléchissait, moins elle y voyait clair.
Elle supposa que de partir ainsi à la quête des dieux l’avait fait dévier du
plan, mais d’un autre côté, elle savait qu’une fois renée, elle n’aurait plus
eu le temps de le faire. Et peut-être même pas l’envie. Mais elle était fati-
guée des pèlerinages, surtout depuis que Sept l’avait laissée seule. Elle réa-
lisa soudain à quel point elle tenait à sa compagnie. Elle n’avait rencontré
personne depuis qu’il était parti, mais elle savait qu’il y avait des gens, des
habitants, quelle que fût leur nature, invisibles un peu partout. Elle sentait
leur présence, si proche, si attirante. Parfois elle entendait presque des
rires. Une fois elle fut sur le point d’apercevoir des visages. Et pourtant elle
ressentait comme une étrange opacité psychique, qui la séparait de… qui
que ce fût.
Rêveuse, Lydia arriva à une grande fenêtre, la première qu’elle avait re-
marquée dans le long couloir. Elle s’arrêta, regarda dehors, si « dehors » est
le mot juste, et ce qu’elle aperçut la remplit de nostalgie. Là-bas, étince-
lante devant ses yeux, séparée d’elle seulement par la vitre de la fenêtre,
s’étendait une scène de neige qui lui rappela une carte postale de Noël. Une
scène de l’ancien temps, pensa-t-elle, douce à son cœur, avec des fermes et

71
des montagnes couronnées de neige ; un endroit où les gens vivaient une
époque à la fois, avec seulement une seule apparence à gérer ; joliment ni-
chée entre la nuit et l’aube, la naissance et la mort.
Elle pressa le nez contre la vitre, proche des larmes, traitant en même
temps de lâche son désir – qu’elle découvrait à l’instant – d’une nouvelle
naissance dans le temps et l’espace. Soudain elle écarquilla les yeux. Bien
sûr, pensa-t-elle, ce devait être la ferme de Josef et Bianka ! Autrement,
pourquoi se sentirait-elle à ce point attirée vers elle ?
En même temps, elle découvrait – avec la même nostalgie – qu’elle con-
naissait déjà chaque arbre, chaque buisson de la cour, chaque cheval dans
l’écurie, comme si, dans quelque passé indéfinissable, elle avait déjà vécu
cette vie qu’elle n’avait pas encore commencée. D’un autre côté elle était
remplie d’attente et de curiosité, avec un tel sentiment de trac qu’elle en
retint son souffle ; quand elle le relâcha, en un instant il se changea en un
voile de givre sur la vitre.
Et il faisait froid.
Lydia frissonna et craintivement regarda autour d’elle. Elle sut immédia-
tement qu’elle était dans la ferme. Une jeune femme était allongée sur un
lit où s’empilaient des coussins. On devait être en pleine nuit. Dans un coin
de la pièce le feu s’était éteint dans la cheminée, seules quelques étincelles
illuminaient encore de temps en temps l’obscurité. Pourtant la femme trans-
pirait. Elle murmurait dans son sommeil, balançant sa tête blonde d’un côté
et de l’autre sur l’oreiller, dérangeant son bonnet de nuit bleu couvert de
rubans.
Sur la pointe des pieds, Lydia s’approcha.
Se pouvait-il que ce fût sa future mère ? La femme était étendue sur le
dos, son ventre soulevant les couvertures. Le sol et le pied du lit étaient
couverts de petits tapis en laine. Un pichet d’eau était sur la table de nuit.
Nerveusement Lydia se manifesta une cigarette, l’alluma, et se servit un
verre d’eau. Par mégarde elle but réellement au lieu de se manifester le
verre et l’eau, mais Bianka, toujours endormie, ne s’en aperçut jamais.
« Mince ! » murmura Lydia. Bianka était jolie, mais elle se sentait plus
reliée à Josef. Elle serait la fille à son papa, donc, plutôt que celle à sa ma-
man. Elle arpentait la pièce, affûtant son regard, réfléchissant. Le vrai tra-
vail de Bianka, contrairement au faux travail précédent, n’allait pas pouvoir
être prolongé indéfiniment.
C’est à ce moment-là qu’elle perçut un mouvement. Elle sauta en ar-
rière. Le corps de rêve de Bianka s’élevait gracieusement au-dessus du lit
(enceinte, avec tous les détails), pieds nus et plein d’élégance.
« Qui est là ? » demanda Bianka en rêve.
Lydia se figea. Elle avait peu d’expérience relationnelle avec les corps de
rêve ; et de plus elle fut soudain troublée en pensant que par rapport à sa
vie du vingtième siècle, Bianka était morte depuis des siècles. Mais c’était la

72
même chose pour Josef, et leur relation était tout à fait franche et ouverte.
Et finalement, elle ne renaîtrait dans le passé que du point de vue très li-
mité des « vivants ».
Elle dit doucement : « C’est Lydia. Enfin… Tweety, plutôt. Je suis suppo-
sée renaître en tant que ta fille.
- Non non non ! cria Surâme Sept apparaissant soudain ; aie l’air plus
jeune, tu ne vas pas naître adulte ! »
Ahurie, Lydia devint une rondelette petite fille blonde de trois ans, avec
son visage rond et ses grands yeux sérieux.
« Oh ! » s’écria Bianka. Elle se pencha en souriant.
Mais soudain Lydia eut peur.
« Oh, tu es mon bébé ! s’exclama Bianka. Et moi qui jusqu’à présent
n’étais pas sûre du tout de vouloir un bébé ! Mais rien que de te voir… »
En hâte Lydia redevint elle-même. Elle se dirigea à grands pas vers Su-
râme Sept. « C’est toi qui as manigancé tout ça… D’une façon ou d’une
autre…
- Elle hésitait aussi, mais plus maintenant, dit Sept en souriant ; il dési-
gnait Bianka qui se tenait là, le regard fixe. Elle était en chemise de nuit et
portait la représentation d’une chandelle.
- Eh bien moi j’hésite toujours », fit Lydia avec colère.
« Oh, je crois que j’ai vu mon futur bébé », pleurait Bianka. Son corps de
rêve s’agita, devint flou, entra dans le corps sur le lit, et en pleurant « J’ai
vu mon bébé ! » Bianka se réveilla.
« Quoi ? Quoi ? » murmura Josef depuis le lit de fortune que sa belle-
mère lui avait installé dans le hall pour la nuit. Aux cris de Bianka derrière la
porte, il lutta pour se réveiller. Il grogna, se frotta les yeux. Les briques
qu’ils avaient installées à ses pieds étaient froides. Le hall n’avait pas de fe-
nêtres, et il détestait les pièces fermées. De nouveau Bianka appela. Il jura,
sans beaucoup de retenue, s’assis sur le bord de sa couche, et se tint la tête.
En plus du reste il avait la gueule de bois. Et son lit lui manquait. Les
femmes l’avaient mis dehors pour faire de la place aux cousins, et même sa
femme semblait leur appartenir, ou à la maison, ou au bébé qui était sup-
posé arriver – bref, à tout le monde, sauf à lui.
Il se leva, enfila sa robe de chambre par-dessus ses vêtements de nuit, et
ouvrit la porte de Bianka. Le clair de lune dessinait un chemin d’un blanc
doré, qui passait entre les rideaux de la fenêtre et se reflétait sur les pots et
les cruches qui plus tôt avaient contenu l’eau bouillante. On les avait dépo-
sés par terre devant la cheminée refroidie, où ils réfléchissaient la lumière ;
et les chiffons et autres vêtements s’empilaient bien en ordre sur la chaise.
Josef fronça les sourcils : c’est lui qui avait décoré cette chaise, lui qui avait
peint les fleurs qu’avait désirées Bianka – et elle était là, bleue et rose pour
la chambre du bébé – si jamais il devait y en avoir un. La chaise lui rappela
sa peinture, le temps qu’il avait perdu sur les boutons de roses, et les heures

73
qui viendraient s’il n’arrivait pas, d’une façon ou d’une autre, à devenir ce
qu’il se répétait être déterminé à devenir : un bon artiste.
« Josef ? » fit Bianka d’une petite voix. Elle était sur le côté du lit, loin
du rayon de lune, de sorte qu’il pouvait à peine la voir. Un marteau lui ta-
pait dans la tête et il avait mal aux pieds, mais au son de sa voix, il rougit
comme une pivoine dans le noir, honteux de sa responsabilité dans ses tour-
ments, en colère – après tout, les femmes devraient savoir mieux que per-
sonne comment gérer ce genre de situation – et, à sa grande surprise, en ré-
ponse à cette petite voix plaintive : il était sexuellement excité. Cela faisait
si longtemps qu’ils n’avaient pas fait vraiment l’amour, et avant de pouvoir
s’en empêcher, il la revit mentalement telle qu’elle était la dernière fois :
nue, et sans être mince, elle ne ressemblait pas à une vache pleine. La com-
paraison le remplit de honte. Il s’assit au bord du lit.
« Je suis là, dit-il sombrement.
- J’ai vu notre bébé en rêve, mais elle avait environ trois ans.
- Elle ? »
Josef bredouilla, d’abord parce qu’il avait toujours dit qu’il voulait un
garçon, et puis il avait froid. De plus, parler de l’enfant l’ennuyait. Il avait
l’impression permanente qu’il en savait plus sur cette histoire que ce n’était
bon pour lui. Des bribes de rencontres en rêve avec Lydia lui revenaient sans
cesse à l’esprit.
« Elle te ressemblait, dit Bianka. Sauf qu’elle était blonde, comme moi.
- Si elle me ressemble, alors bonne chance à elle, dit-il brusquement.
- C’était peut-être un rêve prémonitoire, je l’ai peut-être vraiment vue…
- Un conte de bonnes femmes. C’était juste un rêve », fit-il d’une voix
plus rude qu’il n’aurait voulu, car le rêve de Bianka le mettait dans un ma-
laise qu’il n’arrivait pas à comprendre. Sa moustache sombre était hérissée.
Il regardait autour de lui avec méfiance.
« Qu’est-ce que tu cherches ? La cigogne ? demanda Bianka. Elle gloussa :
tu as l’air si drôle, si grincheux. Et tu as peur.
- Je n’ai pas peur. Peur de quoi ?
- De devenir père, dit-elle, et elle ajouta, un peu coquette : Tu aurais pu
y penser plus tôt.
- Plus tôt que quoi ? » Il souriait, mais il était toujours mal à l’aise dans
ce grand lit où il avait dû la traiter en jeune fille plutôt qu’en épouse. Le
matelas de plumes d’oie épousait délicatement les contours de son corps. Il
les imaginait tous les deux criant et hurlant dans une extase brûlante. Il ten-
dit la main vers elle, mais il interrompit le mouvement et alluma à la place
la chandelle sur la table de nuit. « J’ai hâte qu’on puisse recommencer à le
faire, murmura-t-il.
- Le quoi ? Le faire quoi ?… » articula-t-elle lentement. Elle retombait
dans le sommeil. Elle se demanda si le bébé dormait aussi en elle. « Tout
sera bientôt terminé », dit-elle.

74
Il ne répondit pas, alors qu’il en avait envie. D’abord, pensait-il, elle ne
serait plus jamais la même. Pendant des mois elle s’occuperait du bébé.
Cette pensée le fit rougir ; mentalement il voyait la poitrine nue, rebondie,
le corset délacé. Ils allaient refaire les fous, mais plus comme ils le faisaient
avant, il en était certain : comme de jeunes chiots ivres de joie et sans au-
cun souci du monde. À vingt-six ans sa jeunesse était derrière lui, comme la
sienne était derrière elle, à vingt-trois ans. Et ils avaient une belle vie. Mais
mon Dieu, le problème était que leur jeunesse n’était pas partie. Elle s’at-
tardait, et n’abandonnerait pas. « Tu le referais tout de suite si tu pouvais,
non ? » demanda-t-il, et tout de suite il se sentit mieux. Après tout, il n’était
pas encore mort !
« Je suis née pour être putain » fit-elle à moitié endormie ; elle souriait,
parce que cette phrase le mettait toujours de bonne humeur, et le faisait se
sentir plus comme un artiste avec sa maîtresse que comme un fermier avec
sa femme. L’excitation montait en elle. La phrase lui faisait le même effet.
« Partons d’ici, je vais devenir claustrophobe », fit Lydia nerveusement.
Tout le temps elle et Sept avaient été là, silencieux et invisibles.
Josef arriva à simuler un sourire. « Ta mère m’a donné une paillasse de
paille pour dormir. Elle me traite comme un commis de cuisine.
- Pas du tout !
- En fait j’aimerais bien me faufiler sous l’édredon avec toi ! »
Josef plaisantait en pensant que c’était approprié, mais en fait il com-
mençait à sentir la fatigue.
« Je crois que je ne pourrai pas, dit Lydia.
- Pas quoi ? demanda Sept, en toute innocence.
- Tu sais bien. Renaître. Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas tout simple-
ment naître à dix ans ? Arriver comme ça, tout fini ?
- Tu ferais bien de partir, maintenant, dit Bianka. Si ma mère te surprend
ici, elle va hurler et tu hurleras aussi. Tu n’es pas supposé être ici avant que
tout soit terminé.
- Si c’est jamais terminé un jour, s’exclama Josef. Tu sens le bébé, là ? Il
donne des coups de pied ? Il fait quelque chose ?
- Je ne sais pas, mais je l’ai déjà senti. Oh mon Dieu, je l’ai déjà senti !
Maintenant il dort, je crois.
- Il va peut-être disparaître, murmura Josef.
- Tu parles d’un père, dit Lydia. On se met d’accord sur plein de choses
quand il rêve, mais il les oublie quand il est réveillé. Et quand il rêve aussi,
d’ailleurs, souvent. »
L’aube commençait à éclaircir le ciel. Une lumière grise pénétra dans la
pièce. Des bruits montèrent du rez-de-chaussée. Un coq chanta. « Tu ferais
mieux de retourner dans ton lit », gémit Bianka.
Abattue, Lydia regarda Sept, puis la vitre recouverte de givre, et au loin
les collines blanches de neige. Les activités en bas prenaient de l’ampleur,

75
et par la fenêtre Lydia vit Jonathan Hosentauf, le frère de Bianka, se diriger
vers la grange en frottant l’une contre l’autre ses mains gantées et en souf-
flant de la buée blanche. De la fumée s’élevait d’une des cheminées, et Ly-
dia réalisa soudain qu’elle contemplait toute la scène de dessus et que cette
scène s’éloignait, à moins que ce ne fût elle qui s’éloignait d’elle.
La seconde suivante elle se retrouvait dans le long couloir, debout sur le
sol de marbre, le nez appuyé contre la vitre de l’immense fenêtre resplen-
dissante, tellement distante du paysage de neige dans le lointain qu’elle
pouvait à peine le discerner.
Irritée, elle regarda autour d’elle. D’abord Surâme Sept était parti, ce
qui la mit en colère ; et puis elle se sentait encore plus indécise qu’avant.
Voulait-elle vraiment renaître ou non ? Elle ne savait pas, mais la situation
présente ne la satisfaisait pas non plus. Le simple fait d’y penser ne faisait
qu’augmenter sa colère, et en même temps elle se sentit soudain farouche-
ment, sauvagement indépendante. Elle était fatiguée d’avancer bon gré mal
gré. Elle voulait son endroit à elle, un point d’intimité sur lequel elle pour-
rait toujours compter et vers lequel elle pourrait toujours revenir, un endroit
où même Surâme Sept serait obligé de frapper avant d’entrer.
Elle voulait…
Et, hors d’haleine, folle de joie, elle vit s’accomplir la transition. Elle
avait imaginé un camping-car au bord de l’océan ; elle-même, jeune, seule,
écrivant des poèmes (pas comme dans sa vie précédente, où elle s’était ma-
riée et avait eu des enfants, et où la poésie ne venait qu’en second), et fai-
sant tout toute seule, comme – c’est drôle, pensa-t-elle – Josef regrettait
parfois de ne pas l’avoir fait.
« Oh ! » s’exclama-t-elle, car le camping-car se construisait autour
d’elle, la table en formica devant les grandes fenêtres, le faux géranium en
plastique délavé, mais tellement familier, les carnets empilés sur les ban-
quettes recouvertes de cuir. Elle regarda par la fenêtre : le camping-car
n’était qu’à quelques mètres de l’eau. « Oh mon Dieu ! » Elle se précipita
dehors, vingt ans, pieds nus, tellement heureuse qu’elle pensa qu’elle était –
eh bien, vivante, et que quelques touristes pourraient bien venir de temps
en temps visiter l’océan, juste quand elle aurait envie de compagnie. Et elle
ferait semblant de n’avoir qu’un temps et qu’un espace à sa disposition. Et
elle ne lâcherait pas, se dit-elle, avant d’être complètement et absolument
prête.

76
Chapitre XIII. – Entre les âges : Lydia rencontre Tweety et un
ancien amour

L’air sombre, Lydia ruminait dans son camping-car. Devant la porte,


l’océan scintillait au soleil. Un peu plus loin on apercevait quelques pal-
miers ; elle buvait son café, dont elle pouvait sentir l’arôme. Elle était glo-
rieusement, triomphalement jeune : après des heures d’hésitation à monter
et descendre les années, étudiant les subtiles différences entre chaque âge
entre vingt et trente ans, elle s’était arrêtée à vingt-trois ans. Elle avait suf-
fisamment d’inspiration – du moins, elle avait écrit plusieurs poèmes. La si-
tuation, son image – tout était parfait, le summum de tout ce qu’elle avait
toujours voulu. Mais elle n’était pas heureuse.
Qui lirait ses poèmes, d’abord ? Elle était seule. Entre les mondes. Elle
était mécontente d’elle-même, comme s’il lui manquait encore une certaine
sorte de compréhension ; comme si elle n’était qu’à demi consciente des ré-
alités autour d’elle. Par moments elle sentait un vaste champ d’activité tout
autour d’elle, mais hors de portée de sa perception.
Mais de renaître semblait exiger plus de courage qu’elle n’en avait, pen-
sait-elle, et son pèlerinage vers les dieux dépendait de l’aide de Sept (car
sans lui visiblement elle n’arrivait à rien), et une fois de plus Sept avait dis-
paru. Elle le soupçonnait de la laisser exprès mariner dans son jus.
Elle avait un fils et une fille encore en vie, mais c’était difficile à com-
prendre pour elle. Ils étaient comme des personnages de roman. La raison en
était qu’elle était plus connectée à la poésie et au monde naturel qu’à sa
propre famille ; elle avait toujours eu du mal à prendre les gens au sérieux.
« Tu ferais mieux de te dépêcher », dit une voix d’enfant.
« Quoi ? » Lydia regarda par la fenêtre, mais ne vit d’abord personne.
Puis elle aperçut un petit enfant à l’horizon, qui avançait vers elle à une vi-
tesse incroyable. Avant qu’elle fût revenue de sa surprise, réfléchissant com-
ment elle avait pu entendre l’enfant de si loin, elle remarqua encore autre
chose. C’était une petite fille, en vêtements chauds. Les dunes de la plage
étaient éblouissantes. Puis la petite fille fut devant elle.
« Tu ferais mieux de te dépêcher », lui dit-elle d’un ton de reproche.
Elle était rondouillette, avec de grands yeux bleu clair au regard sérieux, la
mâchoire nettement dessinée dans son visage pourtant rond.
« Je ferais mieux de me dépêcher pour quoi ? demanda Lydia.
- Tu n’es pas la seule personne dans l’univers, tu sais, répondit la petite
fille avec le même reproche.

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- Comment t’appelles-tu ? Et que veux-tu ? Et au nom du ciel, pourquoi
portes-tu des vêtements pour la neige ?
- Je veux rentrer à la maison maintenant, fit simplement la petite fille. Il
faudrait que tu rentres aussi. »
Lydia s’apprêtait à répondre, mais elle s’interrompit pour réfléchir. La
petite fille avait environ six ans, et elle lui semblait tellement familière, et
en même temps tellement… étrange, exotique, quelque chose.
« Allez », fit la petite gravement. Mais il y avait aussi une note de gaieté
dans sa petite voix pointue. « Tu viens, n’est-ce pas ? Il faut que je retourne,
et si tu ne viens pas, je ne sais pas ce qui va arriver. »
« Tweety ! Tweety ! » fit une autre voix.
« Je suis là » répondit la petite fille, et Lydia se figea. Tweety ? Son futur
moi ? À la condition qu’elle renaisse, évidemment ! Mais comment cette en-
fant pouvait-elle être Tweety alors qu’elle-même n’était pas encore re-née ?
« Mais qui es-tu ? » s’écria-t-elle, en colère. Elle fut presque tentée d’attra-
per l’enfant et de la secouer par les épaules, quand un autre enfant, un gar-
çon, dans le même attirail, apparut soudain au loin. Il avait environ huit ans
et il courait, hors d’haleine.
« On passe à table, où tu étais ? Tu vas en recevoir une si tu ne te dé-
pêches pas ! » À la vue de Lydia il s’arrêta, gêné. « Qui est-ce ? »
Il la dévisageait.
Lydia le dévisageait. C’était… Lawrence. C’était…
« Je te défends de lui dire ! » hurla Tweety.
Comme Lydia reculait, sous le coup de l’étonnement, elle aperçut pour
la première fois la ferme, et réalisa soudain que pendant leur conversation,
le sable s’était transformé lentement, grain par grain, en neige compacte ;
le soleil s’était obscurci jusqu’au crépuscule, et des ombres bleues s’éten-
daient sur le paysage d’hiver. Prise de peur elle commença à chercher son
camping-car, le soleil…
Le petit garçon demanda encore une fois : « C’est qui la dame ? », et elle
oublia tout le reste, submergée par les souvenirs de sa vie précédente. Elle
et Lawrence, jeunes, dans leur intimité – elle et Lawrence, vieux et obsti-
nés, défiant le système. Et ce petit garçon était Lawrence. Elle le savait. Et
donc, il était né de nouveau ? Comment avait-elle pu l’oublier ? Et qu’avait-
elle encore oublié d’autre ? Et pourquoi ?
« Le petit garçon est mon cousin », dit Tweey doucement à Lydia, d’un
ton beaucoup trop lourd de sens pour une enfant.
Lydia continuait à dévisager le petit garçon. Ses yeux, quand il la regar-
dait, étaient si innocents, si purs et clairs, et ils ne la connaissaient telle-
ment pas, qu’elle eut envie de pleurer. Mais l’enfant avait déjà fait demi-
tour ; tassant une boule de neige dans ses moufles recouvertes de glace, il

78
courait vers la ferme. La porte de derrière s’ouvrit, un rai de lumière tra-
versa la cour plongée dans l’ombre. « Je dois vraiment y aller, dit Tweety.
Et toi, il faut que tu viennes… » Et elle aussi se mit à courir vers la ferme.
Bouche bée, Lydia avançait comme une automate vers la ferme, attirée
par Tweety, mais, bien plus, vers le souvenir de Lawrence. Comment se fai-
sait-il que les enfants l’aient trouvée, d’abord ? Pourquoi le petit garçon ne
savait-il pas qu’il était Lawrence, et ne l’avait pas reconnue ? Pourquoi…
Les enfants avaient disparu dans la maison, et en s’approchant, Lydia
sentit son cœur s’accélérer. Mais comment avait-elle pu oublier son amour
pour Lawrence, se demanda-t-elle dans un redoublement de désespoir. Car
là, tout d’un coup et tous en même temps, tous ses souvenirs et ses émo-
tions lui revinrent à pleine puissance, plus riches que tout ce qu’elle ait pu
imaginer, plus importants que de trouver le sens de la vie ou d’aller cher-
cher les dieux. Les émotions grandissaient – lesquelles exactement ? L’appé-
tit de vivre, compris ou pas.
En même temps elle cherchait à voir par les fenêtres. Les vitres étaient
couvertes de givre à l’extérieur et de vapeur à l’intérieur, alors elle gratta
un petit espace libre, pour voir plus distinctement. Ce qu’elle vit la remplit
de la plus étrange des nostalgies. La famille était rassemblée autour de la
table de la salle à manger, éclairée par la cheminée et deux grosses bougies.
Sur l’épaisse table de bois trônait un gigantesque plat de poissons fumés, en-
touré de miches de pain brun dont Josef se coupait une tranche. Elgren Ho-
sentauf était assis au bout de la table, à côté de son fils aîné Jonathan, pen-
dant que sa femme, Avona, s’activait partout à la fois. Les deux enfants se
regardaient à la dérobée ; ils n’avaient que de la soupe, pas de poisson, et
Bianka, la mère de Tweety, qui avait développé un solide embonpoint, était
en train de dire : « Lars rentre chez lui demain. Ses parents viennent le cher-
cher, pas de discussion. » Tweety murmura quelque chose entre ses dents,
et Lars baissa la tête.
Lydia était au bord des larmes : donc Lawrence s’appellerait Lars, et il
serait son cousin – c’est-à-dire, si elle revenait en tant que Tweety. Elle
mourait d’envie de parler au petit garçon, de lui faire comprendre. Mentale-
ment elle hurla : « Mais tu ne te souviens pas ? Nous nous aimions, tu es mort
quand nous étions en route tous les deux avec le camping-car !
- Je suis un homme maintenant ! dit Lars en bombant le torse pour im-
pressionner Tweety.
- Les enfants ne parlent pas à table, tonna le vieux Hosentauf.
- Et moi aussi je suis adulte », fanfaronna Lars en gesticulant, et il ren-
versa sa soupe. Teety se recroquevilla en gloussant pour éviter le morceau
de pain que lui lançait son grand-père. Celui-ci atterrit dans la soupe de sa
mère en éclaboussant partout, et tout le monde éclata de rire.
« Tout ce que tu vas faire c’est lui attirer des ennuis. Et à Tweety aussi »
fit une voix terriblement familière.

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Lydia pivota sur elle-même. Devant elle se tenait Lawrence, exactement
tel qu’il était dans son souvenir – pas tout à fait la trentaine, comme quand
ils s’étaient rencontrés.
« Je ne pouvais pas te parler avant que tu veuilles te souvenir », dit-il.
Mais il ne la regardait pas ; il observait par la fenêtre. « C’est fascinant,
n’est-ce pas, de nous voir comme nous serons !
- Oublie-les, eux, nous sommes nous ! s’écria Lydia. Tu veux dire que tu
te souvenais ? Comment j’ai pu t’oublier, je ne le saurai jamais. »
Il portait une cape d’opéra noire et tenait à la main un bouquet de roses,
qui contrastait fortement sur la neige dans le rayon de lumière qui passait
par la fenêtre.
« Oh Lawrence – Larry… » s’écria-t-elle ; et un moment elle se sentit
comme au début de leur histoire, quand elle était encore mariée à…
« Roger. Tu étais mariée avec Roger, dit Lawrence.
- Mais je ne le suis plus, lança-t-elle, et nous sommes de nouveau
jeunes !
- Vraiment ? Ou sommes-nous seulement entre les âges ? demanda-t-il en
souriant. Il lui tendit les fleurs : - Où vas-tu les mettre ? Dans un vase dans le
salon ? Tu ne comprends pas ? Nous n’avons pas d’âge. Mais pour être vrai-
ment jeunes, nous devons retourner dans le temps. Nous devons naître de
nouveau.
- Nous pouvons rester comme nous sommes ! dit-elle.
- Ça te plairait de moins en moins, répondit-il. En fait nous n’en savons
pas encore assez pour rester ici, sans une vie physique. Mais il y a plus. Tu
vivais dans ton monde mental. Même moi je n’ai pas pu faire que tu me re-
marques plus tôt… »
Mais il s’interrompit, gêné, inquiet pour elle et très mal à l’aise lui-
même. Il connaissait trop ce regard, elle devenait de minute en minute plus
jolie et plus désirable.
« Euh, j’ai un ravissant petit camping-car au bord de la mer… » dit-elle,
jouant des épaules, ouvrant tout grand les yeux sous ses sourcils noirs, une
très drôle et très suggestive invitation.
« Lydia, au nom du Ciel, écoute, dit-il. Regarde par cette fenêtre ! Re-
garde cette enfant, Tweety. Elle existe dans une certaine réalité, qui peut
ou peut ne pas se réaliser. C’est la même chose pour Lars. Est-ce que cela
ne signifie rien pour toi ?
- Tu étais plus facile à suivre quand tu étais vivant, lui dit-elle en le per-
çant du regard. De plus, je suis née en tant que Tweety dans le passé, du
moins de notre point de vue. Donc, d’une façon ou d’une autre, Tweety est
née, quelle que soit ma décision. J’ai déjà compris ça.
- Tu as tort, lui dit Lawrence avec insistance. Tous les temps sont simul-
tanés. Il n’y a pas vraiment de passé ni de futur, donc… »

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Mais sa colère l’avait emportée là où son amour ne pouvait la rejoindre.
Elle avait disparu, avec la ferme et tout le paysage. Et Lawrence savait qu’il
allait devoir la retrouver le plus vite possible.
Pour Lydia, c’est Lawrence qui avait disparu. « Larry ? Où es-tu ? » cria-t-
elle.
Juste à côté d’elle, il lui posait la même question. Mais ni l’un ni l’autre
ne voyait ni n’entendait l’autre, et chacun se sentait perdu ; surtout Lydia,
car ses souvenirs de Lawrence continuaient à tourbillonner autour d’elle, des
scènes pleines de vie qui apparaissaient et disparaissaient sans cesse. Il était
inconcevable, pensa-t-elle pour la dixième fois, qu’elle ait pu l’oublier. Mais
il était évident qu’il était revenu à cause de leur amour, et pour l’aider.
Peut-être aussi pour l’avertir ? Mais de quoi ? Et encore une fois, si elle avait
oublié Lawrence, qu’avait-elle oublié d’autre ? Et pourquoi ?
Puis, apparemment sans aucune raison, elle se rappela les voix et les
présences qu’elle avait senties plusieurs fois autour d’elle – des images qui
s’étaient presque, mais pas tout à fait, matérialisées, des voix qui parlaient
presque.
Elle s’était souvent doutée qu’elle était entourée d’une dimension d’ac-
tualité totalement différente. Les sons étaient beaucoup trop rapides pour
qu’elle puisse les suivre, et les images qu’elle ressentait se succédaient trop
vite pour qu’elle les perçoive. Elle réalisa qu’elle avait cette même sensa-
tion en ce moment même, de s’efforcer d’entendre ou de voir quelque acti-
vité indéfinissable. Elle ressentait du mouvement, plusieurs personnes – un
monde qui d’une certaine manière existait en ce moment présent, hors d’at-
teinte, mais un monde dans lequel elle essayait de se matérialiser. Mais
quelle sorte de monde ? Et qui y avait-il ? Pourrait-elle y trouver Lawrence ?
Et dès qu’elle pensa à Lawrence, le nom de Roger lui vint à l’esprit. Et
elle pensa : Bien sûr, Roger était mon mari. Mais on aurait dit que ce n’était
pas la bonne réponse. Et pourtant ce nom ne cessait de résonner dans sa
tête, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus penser à autre chose. Et tout autour
d’elles, les images, chancelantes, oscillantes, se mirent à prendre forme.

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Chapitre XIV. – Lydia assiste à une séance, choque les
participants et tient une promesse

« C’est Roger. Roger. Tu m’entends ? »


Lydia fit un tour sur elle-même. Elle entendait la voix, mais ne voyait
personne.
« Si tu nous entends, fais-nous un signe. »
La voix, si c’en était une, venait de nulle part, d’après elle. Elle l’enten-
dait, sans l’entendre. C’est-à-dire que la voix semblait se résumer à une pe-
tite montagne de sons à quelque vague distance, et si elle dirigeait son at-
tention dans cette direction, elle pouvait sentir les sons qui y étaient entas-
sés tomber dans le silence, ou se reconstruire – elle n’aurait pu dire lequel
des deux – quand d’une façon ou d’une autre elle sentit les mots.
Elle venait de penser à Roger, son mari, d’essayer de se rappeler leur
vie, donc c’était peut-être une espèce de message de sa part, pensa-t-elle.
Mais pourtant le nom et la voix ne semblaient pas aller ensemble.
« C’est Roger junior », dit le fils vivant de Lydia pour la dixième fois, sui-
vant les instructions du medium et se sentant vraiment très bête.
La lumière de la bougie brillait sur la nappe à franges, glissait sur le por-
trait encadré du Christ sur l’étagère surchargée de bibelots, dansait sur le
gros solitaire de sa sœur Anna, et sur la petite cloche dorée posée devant les
doigts du medium. Roger la suivait des yeux d’objet en objet. Il réinstalla sa
corpulence dans la chaise inconfortable. Toute cette histoire le fatiguait ; il
n’était venu que parce qu’il l’avait promis à Anna.
« Les vibrations changent », dit le medium, Mme Toujours. Elle se balan-
çait doucement. Le timbre de sa voix s’était modifié. Roger continuait d’ob-
server les reflets miroitants. À cause d’eux le Christ louchait, pensa-t-il ner-
veusement.
« Appelle-la encore », chuchota Anna d’une voix sinistre. Elle se souve-
nait avoir joué une fois, enfant, avec un oui-ja, quand soudain le pointeur
s’était élancé à travers la pièce, apparemment de lui-même. Que tout cela
ne soit qu’une mascarade, comme disait Roger, ou pas – comment savoir.
« Comment savoir », murmura-t-elle.
« Pensez à elle. Concentrez-vous. Fermez les yeux et essayez de voir
votre mère mentalement », dit le medium.
Ce que fit Roger. Il vit les doigts osseux, la silhouette masculine d’envi-
ron soixante-dix ans, le regard intense, ironique, le tailleur sur mesures
qu’elle portait pour ses lectures de poésie. Il la vit dans la salopette qu’elle

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portait la plupart du temps, et il la vit partir avec cet homme – il s’appelait
comment ? Lawrence quelque chose – à plus de soixante-dix ans. Mon Dieu ;
il essaya d’effacer l’image de deux corps émaciés faisant l’amour dans une
cabine de camping-car. Il était encore scandalisé par cette histoire.
« Elle est ici ! Votre mère est ici. Je le sens toujours », dit Mme Tou-
jours. Elle était convaincue. Elle ne mentait jamais. Ses pensées virevol-
taient comme les rubans roses d’une petite fille, ornés à outrance des brode-
ries alambiquées de la sensiblerie. Elle croyait de tout son cœur, et avec une
détermination obstinée, à la Grande Mère d’Amour comme à la force la plus
puissante sur terre, et partout ailleurs aussi, en l’occurrence. Et à cet ins-
tant elle était convaincue qu’elle sentait cette force se matérialiser. Elle
écouta en elle. Elle transpirait ; une indignité qu’elle acceptait joyeusement
au nom d’une tâche si sublime. Et finalement, elle eut une image mentale.
Elle murmura : « Je la vois. Votre mère. Dans une jolie robe bleue. Elle est
debout là-bas, à gauche. Elle dit : ‘Transmettez tout mon amour à mon cher
fils. Roger, je suis toujours avec toi.’ »
Les yeux vides, à demi fermés, de Mme Toujours se posèrent sur le visage
de Roger ; il essaya de maintenir une expression adaptée aux circonstances.
« Votre mère dit que votre père est là aussi, continua Mme Toujours.
Vous voyez, ceux qui s’aiment se sont retrouvés.
- Elle et mon père ne se sont jamais entendus, marmonna Roger. Il était
sur le point de demander ‘Et ce vieux bandit avec qui elle s’est enfuie, à un
âge où elle aurait eu mieux à faire ? Il est là aussi ?’ »
Mais sa sœur Anna demanda d’une voix de petite fille : « Maman ? C’est
vraiment toi ? »
Le rouge de la gêne monta au visage de Roger. Sa sœur avait passé la
cinquantaine, nom d’une pipe, et elle n’avait pas appelé sa mère « Maman »
depuis qu’elle était gamine.
« C’est vraiment toi ? » demanda Anna.
Elle savait que ce n’était pas vrai ; elle se le répétait ; mais tout d’un
coup elle se sentait perdue, et toute petite – contrairement à son embon-
point et à ses cheveux teints en auburn – et la pièce était déprimante et
triste, contrastant avec le visage du medium rayonnant d’une sainte inno-
cence, qui n’était certainement pas feinte. Ou si ?…
- Votre mère dit qu’elle et votre père sont heureux, dit Mme Toujours.
Votre mère est près de moi maintenant. Elle est avec un homme. Il est de
taille moyenne, les cheveux blancs et les yeux bleus. Est-ce votre père ?
- Non, il est mort assez jeune, répondit Roger, perfide.
- Ah, bien, alors c’est peut-être le père de votre mère. Même les me-
diums ne peuvent pas toujours être certains. Il est mort d’une grave mala-
die.
Oui, c’est le cas de la plupart des gens, pensa Roger. Encore un peu et il
allait se lever et partir.

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« Il travaillait… le cuir. Oui, c’est ça », dit Mme Toujours. Roger et Anna
cessèrent de respirer. Anna enfouit son visage dans son mouchoir en den-
telle ; il était trempé de parfum, et Roger éternua violemment.
« Oh, s’il vous plaît taisez-vous, vous allez perturber les vibrations ! dit
Mme Toujours.
Roger était livide, au bord des crampes d’estomac. « Dites-en nous plus
sur cet homme », dit-il avec un regard appuyé vers Anna, horrifiée. Ce serait
doublement scandaleux, pensait-elle, que le vieil amant de sa mère s’invite
à une séance. Mais il travaillait vraiment le cuir. Elle se souvenait parfaite-
ment comment il avait retapissé leur nid d’amour avant de s’enfuir avec Ly-
dia.
« Mon Dieu, ça ne peut pas être lui ! » murmura Anna.
Mme Toujours avait compris qu’elle avait touché quelque chose, mais
elle ne savait pas quoi. Le mot « cuir » lui était arrivé venu de nulle part.
Seulement aucun des participants n’avait l’air ravi de la connexion, se dit-
elle. L’homme était écarlate, et la femme apparemment terrifiée. « Je sens
un grand amour, un amour qui perdure au delà de la tombe », fit-elle judi-
cieusement, espérait-elle.
« Oh ! pleura Anna.
- Autre chose ? demanda Roger. Il commençait à se reprendre.
- Un long voyage », dit Mme Toujours. Elle sentait arriver la fatigue. Elle
n’était jamais sûre de l'origine de ses impressions. Pour certaines, elle devi-
nait consciemment, pour d’autres… c’était définitivement une autre source.
Roger grogna. Était-ce un coup de chance, ou une vraie référence à ce
voyage à travers le pays où les deux vieux, à moitié délestés de leur saine
raison, s’étaient payé une dernière et méchante virée ?
« Elle s’en va. Tout devient flou, dit Mme Toujours. Au revoir, chère ma-
dame, vos deux enfants vous demandent de ne pas les oublier », lança-t-elle
au plafond.
Enfants. Lydia réfléchissait. C’était ça. Par curiosité elle avait suivi les
voix, qui faisaient comme des marches descendant le long de couloirs inver-
sés tapissés de miroirs à l’infini, jusqu’à ce qu’elle émerge dans cette pièce.
Avec surprise elle constata qu’elle était bien sur terre, manifestement après
sa mort, mais tout le reste de la situation lui était incompréhensible.
Deux des personnes présentes lui étaient très familières, et à en juger
par ce qu’elle avait entendu du dialogue, ce devait être ses enfants, Anna et
Roger. Mais ils étaient plus âgés que dans son souvenir. À côté d’eux, invi-
sible, elle était une primesautière petite jeune fille de vingt-cinq ans, peut-
être trente-cinq, se demandant si elle avait envie ou non de renaître comme
un bébé. Lydia observa soigneusement l’environnement et essaya de s’y
adapter plus étroitement.
« Il y a quelque chose là-bas, s’écria Anna, je le jure ! »

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« Ne bougez pas », murmura Mme Toujours. En fait la medium avait
presque sauté de sa chaise, car en un éclair elle avait très clairement vu Ly-
dia, dans l’une des rares expériences psychiques authentiques de son exis-
tence.
Donc ces séances fonctionnent, pensa Lydia, qui rattrapait le fil. Quand
elle vivait encore, pour rien au monde elle n’y aurait participé ! Mme Tou-
jours la montrait du doigt, le visage convulsé, Roger criait quelque chose, et
Anna pleurait dans son mouchoir. Leurs relations étaient si compliquées que
Lydia aurait voulu rire et pleurer à la fois. Mais elle assistait à la scène à par-
tir de son propre présent. Il lui était presque impossible de retrouver la par-
tie d’elle-même qui était si importante pour ces deux personnes entre deux
âges. Ils n’avaient jamais été vraiment proches. Avaient-ils oublié ?
« Là-bas, je vois quelque chose là-bas ! cria Anna à Roger.
- Vous avez quitté le plan physique, lança Mme Toujours, vous êtes
morte. Soyez dans la paix, chère âme.
- Je le sais que je suis morte ! hurla Lydia, mais personne ne l’entendit.
- Il n’y a rien du tout, ni personne. Ce n’est que votre imagination, dit
Roger. Je ne vois rien et je n’entends rien.
- C’est bien lui, grommela Lydia, consternée.
- Oh maman ! » cria Anna ; et là, quand Lydia entendit cette voix, la
pièce se mit à scintiller. Les murs, les tables, les gens, se transformèrent en
fragments d’images, comme des vitraux éclatés, qui se réarrangèrent en une
nouvelle configuration. Désormais Anna avait cinq ans et Roger douze ; ils
jouaient dans le salon, un soir de printemps depuis longtemps oublié. Les ri-
deaux blancs ondoyaient dans la brise. Dehors un chien hurlait, et l’odeur
douce et humide de la nuit pénétrait par la fenêtre.
- Maman, où vont les morts ? demanda Anna.
Et Lydia se vit elle-même, la jeune maman avec ses enfants à ses pieds,
et elle se sentit remplie de tendresse. « Les morts vont partout, ma chérie »,
répondit Lydia, la jeune maman.
Mais brusquement Roger sauta sur ses pieds, le visage sombre et plein de
la rage et de la passion profonde et inexplicable d’un enfant. Il s’écria :
« C’est toi qui dis ça, mais c’est pas vrai. Quand t’es mort t’es plus per-
sonne. Les morts ne reviennent pas, comme au cinéma. Ça fait peur ! »
Alors Lydia – la jeune maman – eut l’impression que la nuit elle-même at-
tendait, que tout attendait la réponse qu’elle allait faire à l’enfant, comme
si la question en soi avait des implications qu’elle ressentait, mais ne com-
prenait pas. Avec un sourire, elle dit clairement, légèrement : « Dans des
années d’ici, quand je serai morte, je reviendrai et je te dirai tout ce que je
saurai quand j’en aurai appris plus. D’accord ? »
En disant ces mots, Lydia, la jeune maman, frissonnait en regardant son
fils. N’avait-il pas un petit sourire ambigu ? L’enfant avait-il envoyé sa mère
dans le futur, là où avait peur d’aller lui-même ? Quelle pensée abominable,

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se dit-elle, en tant que jeune maman – celle dont se souvenaient ses enfants
adultes. Et alors elle pensa que c’étaient ces enfants qui perduraient dans
les adultes qui continuaient à poser la question, et que c’était pour eux
qu’elle était momentanément revenue.
« Promis ? » demanda Roger – effrayé, se mordant les lèvres, à l’écoute
de sa toute fraîche jeunesse qui grandissait dans cette nuit de banlieue.
« Promis, répondit Lydia la jeune maman.
- J’y croirai quand je le verrai », dit le jeune Roger, en même temps que
le Roger âgé disait la même chose.
Lydia écarquilla les yeux. Elle était revenue dans la pièce où se tenait la
séance. La medium offrait des petits verres de vin à Anna et Roger, qui dis-
cutaient avec passion les événements de la soirée. Plus personne ne la
voyait. Concentrée, elle reprit l’apparence de vieille femme sous laquelle
elle était morte. Elle essayait de toutes ses forces de rassembler ses souve-
nirs. On aurait dit enfiler les pensées de quelqu’un d’autre ; mais finalement
elle réussit à extraire de toutes ses autres expériences la Lydia dont ils
étaient probablement en train de parler ; et à partir de cette perspective,
elle se régla sur la conversation.
Elle les voyait maintenant comme à travers un brouillard : Roger et Anna,
buvant leur vin à petites gorgées, fixant le visage crispé de Mme Toujours,
plus troublée qu’elle voulait bien l’admettre. « Votre mère a dû être une
personne extraordinaire. Je n’ai jamais senti une telle présence. Oh, j’en
suis encore bouleversée. Je l’ai vue si clairement. » Elle s’éventait d’un
geste de la main. « J’ai vu beaucoup, beaucoup d’apparitions… » Sa voix dé-
railla ; l’estomac noué, elle réalisait que toutes les autres avaient été… des
fantasmes, à cause de son désir si désespéré de voir. « Je voudrais juste
qu’elle trouve la paix, se hâta-t-elle de dire.
- Elle ne l’a jamais vraiment cherchée quand elle était en vie, fit Roger
d’un air morose. Elle n’était pas conventionnelle, une rebelle jusqu’à la fin.
J’imagine qu’elle était ravie de nous montrer à quel point nous sommes
quelconques.
« Ce n’est pas gentil ce que tu dis », pleura Anna en regardant, inquiète,
autour d’elle.
Lydia les observait. Elle les avait aimés, elle s’en rendait compte. Mais
elle les avait jugés trop sévèrement. La poésie et, plus tard, Lawrence,
c’était ça sa vie. Et à cette pensée, le visage de Josef apparut brutalement
aux yeux de son esprit. En tant que sa fille à lui, elle allait devoir dévelop-
per une relation affective entre eux. Elle s’imagina, petite fille, au milieu de
son turbulent foyer.
« Tu penses qu’elle est encore là ? » demanda Anna, et mentalement Ly-
dia leur dit : « Au revoir chère Anna, cher Roger. J’ai tenu ma promesse.
Pardonnez-moi si je vous aimais mieux quand vous étiez enfants… » Pourquoi
Anna n’avait-elle pas un peu plus d’élégance ? Pourquoi Roger ne pouvait-il

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pas montrer ne serait-ce qu’un semblant de galanterie ? Pourquoi – elle s’in-
terrompit, frappée par une nouvelle compréhension : la conversation avec
les enfants au sujet de la vie après la mort avait eu lieu un soir de prin-
temps, après une de ses rencontres avec Lawrence. Elle était rentrée, se
sentant plutôt coupable, après l’avoir vu secrètement. Ils s’étaient rencon-
trés en ville, officiellement par hasard, mais tout avait été arrangé.
Et soudain, elle fut en ville. La pièce de la séance avait disparu. Per-
sonne ne la voyait. Il était six heures du soir à l’horloge de la ville. Il lui fal-
lut un moment pour s’orienter, et encore plus longtemps pour découvrir si
oui ou non elle était bien en train de marcher sur les rues de la terre.
Il y avait du vent - les passants étaient emmitouflés dans leurs écharpes
et leurs manteaux – et il faisait froid. Lydia frissonnait, alors qu’elle ne sen-
tait pas la morsure du vent glacé. La circulation défilait. Des morceaux de
journaux et autres déchets s’accumulaient dans le caniveau, et elle se sen-
tait très seule. Elle remarqua que sa vue était claire, mais qu’elle n’avait
pas d’odorat. Elle ne faisait qu’entendre vaguement les sons de la circula-
tion, alors que les voitures passaient à côté d’elle.
Elle ne sentait aucun contact particulier avec le sol non plus, et se rap-
pelait avec nostalgie le tac-tac-tac de ses hauts talons qui l’accompagnait
partout ; ou la douceur élastique de ses baskets, ou…
Pour la première fois depuis sa mort elle se sentait, disons, fantoma-
tique. Était-ce le moyen qu’avait trouvé Surâme Sept de lui rendre l’exis-
tence inconfortable pour qu’elle ait envie de renaître ? Même sans ressentir
sa présence, Lydia ne savait jamais combien de ses expériences provenaient
de ses propres pensées – ou combien lui étaient envoyées par Sept. Elle
poussa un soupir agacé : on lui avait interrompu sa quête des dieux, et elle
était là, bien liée à la terre.
Elle était entourée de gens occupés, totalement concentrés sur leur petit
espace-temps, avec des rendez-vous à respecter, des événements si clairs et
simples qui devaient être organisés ! Malgré elle, Lydia sourit ; sans même
s’en apercevoir, elle s’était retrouvée à la fin de la trentaine. Elle n’avait
jamais réalisé auparavant à quel point la partie de soi-même dont on dispo-
sait était petite. Pendant la vie vous n’avez jamais à vous préoccuper de
garder l’équilibre entre l’énergie et l’innocence de la jeunesse et la sagesse
et l’expérience de l’âge, parce qu’au moment où vous devenez vieux, vous
avez perdu le contact avec votre jeunesse. Là elle pouvait avancer et reculer
à volonté – une bénédiction ambigüe, pensa-t-elle, car en passant devant
une vitrine, elle constata qu’elle n’avait pas de reflet.
Et pourtant, paradoxalement, elle refusa de concentrer toute son éner-
gie là où elle était, auquel cas elle aurait été capable de vraiment sentir et
ressentir le vent, d’entendre la circulation. Cela aurait été se moquer. Se
moquer de quoi ? Entre les âges, aurait dit Lawrence. De nouveau elle sou-
pira. Et soudain elle réalisa qu’elle était suivie. Suivie ? Elle se mit à rire,

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son image invisible scintillant et changeant de couleur suivant le rythme de
sa joie. Qui pouvait bien la suivre ici ?
Elle se retourna pour voir, à quelques mètres, Lawrence, qui faisait sem-
blant d’inspecter une vitrine (on mon Dieu, cape d’opéra et tout…) et tout
aussi imperceptible aux autres qu’elle-même. Avant de le voir, elle s’était
simplement sentie seule. Là, elle réalisa qu’elle s’était sentie radicalement
mise à l’écart ; et elle ne l’eut pas plutôt aperçu qu’immédiatement toute la
scène éclata en pleine lumière, si vite qu’elle en sursauta de surprise. Les
grincements et les couinements de la circulation, le froid tranchant du vent,
et toutes les odeurs et les sons de la rue se mirent à vivre, à pleine puis-
sance, avec une présence presque agressive. Automatiquement Lydia
s’équipa d’un chapeau, d’un manteau et d’une écharpe ; et Lawrence était à
côté d’elle, tout sourire.
« Tu es infernale à suivre », dit-il ; il paraissait environ vingt-cinq ans,
comme la première fois qu’elle l’avait vu ; quinze ans de moins qu’elle, les
cheveux bruns ébouriffés, cape au vent.
Elle éclata de rire : « Larry, cette cape… » et le temps s’effondra, ou ses
bords se replièrent, et les deux étaient bien vivants, dans leur rendez-vous
secret ; il était habillé pour son rôle, en route pour la répétition, et elle –
supposément - pour la bibliothèque.
Il l’embrassa rapidement, avec passion. « Tu aimes mon costume ? C’est
celui dans lequel je suis supposé me suicider. Tu ne vois pas ma cape flot-
tant au vent pendant que je tombe ? Quel rôle. Je ferais peut-être mieux de
me concentrer sur mon artisanat et travailler le cuir, ouvrir une boutique, et
oublier toutes ces bêtises. »
« Mais qu’est-ce que tu es beau », s’écria-t-elle, ivre d’exubérance. Ils
étaient là tous les deux, chacun tellement essentiel à l’autre que plus rien
ne comptait. À ce moment, Lydia avait accès à tous ce qui avait été dans
l’esprit de la Lydia d’alors, et elle fut presque submergée par les émotions
qui se succédaient en une suite étourdissante d’images. D’abord elle ressen-
tit son amour pour Lawrence, debout là devant elle ; puis elle vit la soirée
qu’ils avaient ensuite passée ensemble – le petit restaurant, les nappes
rouges et blanches, le dîner, les bougies, le vin ; elle entendait leur bavar-
dage fiévreux et ressentait son inquiétude pour les deux enfants qu’elle
avait laissés à la maison avec une garde. Enfin une bouffée de culpabilité
monta en elle à la pensée que Roger, son mari, qui était parti pour un bref
voyage d’affaires, l’imaginait à la maison. Et avec la culpabilité, l’instant
explosa. Elle et Lawrence, deux images immatérielles, se faisaient face dans
la rue animée du crépuscule, au milieu des passants qui ne les voyaient pas.
« Oh, murmura Lydia.
- Nous allions partir ensemble après la fin des représentations. Tu peux
te souvenir de tout si tu veux.
- Et toi, tu te souviens ?

88
Il fit oui de la tête. – Je suis ici pour t’aider à revivre tes souvenirs, si tu
le veux. Tu semblais les empêcher d’approcher.
- Tu n’as jamais percé en tant qu’acteur, dit-elle lentement, et tu as fini
avec une boutique d’articles en cuir…
- Il y a autre chose, dit-il. Cette rencontre que nous venons de revivre…
c’était la dernière fois que nous nous voyions, pour environ vingt ans.
Elle écarquilla les yeux.
- Tu as même pensé une fois au suicide, dit-il sans la regarder.
- Au suicide ? Pourquoi ? Pas moi, jamais de la vie, s’exclama-t-elle. Dis-
moi, qu’est-ce que j’ai oublié ? »
Mais Lawrence était parti, et toute la scène disparaissait.

89
Chapitre XV. – Surâme Sept a des ennuis et Will essaye de
lâcher ses études

« Je n’arrête pas de te le dire, le suicide n’est pas au programme, dit


Sept. Ça n’entre pas dans ton crâne, c’est ça ? » soupira-t-il, sans même es-
sayer de cacher sa déception. Il avait l’apparence du jeune professeur com-
patissant mais sage, ainsi que du vieil homme compatissant mais sage, mais
Will était d’une telle humeur que rien ne semblait marcher. « Normalement
je suis ton âme, mais décidément nous n’avons pas grand-chose en commun.
Quelqu’un aurait-il fait une erreur quelque part ? » L’esprit absent, Sept
s’alluma un joint (de marijuana, cher lecteur) et exhala avec la nonchalance
requise.
« Et tu fais quoi, là ? demanda Will. C’est une honte. Comme si je ne le
savais pas. Tu fumes de l’herbe juste pour que je me sente confortable, ou
pour le fossé des générations, ou un truc comme ça. Et cette salle de classe
aussi est une hallucination. Et la vie éveillée, c’est pareil. Même les rêves.
Je ne suis pas stupide, qu’est-ce que tu crois ? »
Sept, en tant que vieil homme, baissa les yeux et commença à arpenter
la pièce – un plancher parfait, les rayons du soleil juste dans le bon angle…
tout ça pour rien. Il se sentit désolé pour lui-même.
« Tu es une espèce de gourou, dit Will d’un ton accusateur. Tu ne peux
rien m’apprendre, parce que tout apprentissage est vide de sens. Rien n’a de
sens. Je sais que je suis dans mon lit en train de dormir, et éveillé ici en
même temps. Et puis quoi ? Cet endroit n’a pas plus de sens que la terre. Ou
la vie. Je suis de nulle part. Et quand ta propre âme ne t’aime pas, tu ferais
aussi bien de tout laisser tomber. » Will se tut et resta là à fixer Sept d’un
air maussade, ses sourcils sombres arqués par l’arrogance ; l’image même du
mépris juvénile, nonchalant, érudit et dédaigneux. Puis il dit d’une voix
calme : « La vie n’a aucun sens, et je n’ai pas l’intention de lui en donner un
en restant ici.
- Il faut que tu restes ici, s’écria Sept en essayant de penser à une ré-
ponse. De toute façon tu ne peux pas te suicider avant d’avoir suivi le cours
de méthodologie. Si tu y tiens vraiment, fais-le au moins correctement. Et
en plus, ajouta-t-il, le suicide est très difficile. »
Alors Will s’avança vers Sept, menaçant, les poings levés, hurlant à
pleine voix : « Je ne veux rien suivre du tout ! Tu ne comprends toujours
pas, je veux que ça finisse, je veux que moi je finisse !

90
- Mais pourquoi ? demanda Sept pour la centième fois, en reculant judi-
cieusement. Tu es jeune, tu as la santé, l’argent, l’intelligence…
- Tout ça n’est pas la vie », répondit Will, avec une telle arrogance in-
consciente que Sept ne put que hocher la tête.
Mais obstinément il maintint sa position, et tout d’un coup, il fut inondé
d’une immense énergie : Will, dans son mépris de la vie, était si plein de vie
que Sept décida de réessayer, et de montrer à Will sa propre force et sa
propre valeur. Sept ordonna l’apparition de Will tel qu’il était et pouvait
être, et lorsque les formes cessèrent de défiler, Will, immobile, bouche bée,
fixait du regard – lui-même. Seulement cette personnalité était à ce point
accomplie, réalisée, bienveillante, que d’un côté Will ne pouvait en déta-
cher les yeux, alors que de l’autre il pouvait à peine en soutenir la vue. Tous
les désirs qu’il avait jamais pu nourrir dans sa vie étaient réunis dans cette
image. Être cette personne ! Si tant est qu’un être aussi merveilleux puisse
être considéré comme humain. Et cette version magnifiée de lui-même lui
souriait, et alors que Will n’entendait aucun mot, il savait que cet autre moi
émanait de ses propres racines – que ses doutes à lui, Will, ses défis, avaient
d’une façon ou d’une autre amené cette magnificence dans laquelle il exis-
tait lui-même.
Mais en même temps, et paradoxalement, lui semblait-il, Will sentait son
ressentiment grandir en proportion de son admiration. Parce que ce super
Will n’était pas juste un meilleur Will, qu’il aurait pu comprendre, mais un
moi olympien, d’une façon qu’il pouvait ressentir sans la comprendre ; un
moi géant en termes de puissance et de réalité émotionnelle. En fait ses
idées sur le bon moi ne correspondaient pas à cette version olympienne, trop
puissante pour être bonne, pensa-t-il dans un certain malaise. Pourtant il sa-
vait qu’elle n’était pas méchante non plus. Et si elle n’était ni bonne ni mau-
vaise, alors il ne savait pas quoi en faire, se dit-il avec colère.
« Tu n’existes pas vraiment non plus ! » arriva-t-il à crier. Et la version
géante de lui-même s’évanouit.
Surâme Sept se racla la gorge.
Will était trop choqué pour faire semblant de n’être pas impressionné.
Maintenant que l’image avait disparu, il ressentait sa chaleur et sa vitalité,
peut-être parce qu’il avait moins peur. Pendant un instant il sentit la réson-
nance, et pour une fraction de seconde il fut la grande version de lui-même,
qui jetait sur son moi habituel le mélange le plus fou d’amour et de sympa-
thie. Il n’y avait rien de conventionnellement pieux ou bon dans l’amour, qui
était émotionnel et personnel, mais qui comportait aussi une part gigan-
tesque de soutien objectif. Et la sympathie avait trop d’humour pour être
sainte, et elle était trop remplie d’appréciation pour être condescendante.
Will était si concentré à essayer de tout assimiler qu’il ne remarqua jamais
que les murs de la classe s’effaçaient, tandis que Surâme Sept, souriant, lui
faisait de grands signes par la fenêtre avant de disparaître.

91
Mais le sourire de Sept s’évanouit en même temps, relativement parlant,
car Will avait soulevé un problème qui le préoccupait considérablement, au
moins rétrospectivement. Aimait-il Will ? Ou, plus précisément, le détestait-
il ? Il désirait absolument un Will qui se sente bien, passionnément et défini-
tivement. Seulement il le trouvait fatigant à cause de ses plaintes conti-
nuelles, et d’un intérieur franchement rébarbatif, alors qu’il était si élégant
et attirant à l’extérieur.
« Tu ne l’aimes pas particulièrement, dit Chypre, apparue de nulle part.
Alors n’essaye pas de noyer le poisson. D’ailleurs il faut que je te parle.
- Euh… J’allais voir Bianka, dit Sept nerveusement.
- De toute façon j’irai avec toi, répondit Chypre. Maintenant, au sujet de
Will…
- Eh bien lui ne m’aime pas spécialement non plus, ni personne non plus
d’ailleurs grogna Sept. À part lui-même il n’aime personne, et il ne s’ap-
prouve pas vraiment non plus. Et il a cette rancœur contre la vie que je ne
comprends pas du tout. Lydia est parfois très centrée sur elle-même, mais
elle s’intéresse aux autres. Je veux dire qu’elle veut vraiment donner à
Tweety un héritage spirituel, et une certaine connaissance des « dieux ». Je
sais que c’est pour ça qu’elle ne s’est pas encore décidée à renaître ! Elle
veut que l’univers soit en ordre pour une nouvelle vie. Il l’est, évidemment,
toi et moi on le sait, mais… »
Surâme Sept et Chypre étaient invisibles, sans aucune forme, dans ce qui
allait devenir – c’était à espérer – la chambre de Tweety, et qui était l’an-
cien atelier de Josef. Ils se reposaient, pendant qu’une partie de leurs es-
sences suivait paresseusement les contours des piliers du lit, que Josef,
d’humeur paternelle, avait sculptés à partir de crânes d’animaux ; et du bu-
reau, très élégant, un héritage de la famille de Bianka, en bois de rose ; et
de tout ce qui sinon se trouvait là.
Sept observait les lourdes stalactites, qui ne gouttaient même pas ; il fai-
sait si froid dehors que les fenêtres étaient presque entièrement recouvertes
de givre. « Bon, je peux me brancher sur Lydia maintenant, fit-il d’un air
las. Mais Will m’énerve. »
Chypre resta très silencieuse, puis dit avec un semblant de surprise :
« Sept, j’avais pourtant bien l’impression que Lydia s’était décidée à re-
naître, et que sa quête des dieux était plutôt un dernier baroud d’honneur
avant la naissance.
- C’est ce que je voulais dire, murmura un Sept rougissant. Je suis sûr
qu’elle a vraiment décidé…
- Si je comprends bien ce que tu essayes désespérément de ne pas me
dire, fit Chypre sérieusement, Lydia, pour dire le moins, hésite encore forte-
ment. Et Will, bien installé dans une vie très confortable, a décidé qu’il dé-
testait suffisamment cette existence pour envisager le suicide ; et…

92
- Tu n’as pas besoin d’en dire plus, s’écria Sept. D’accord, je suis mort
d’inquiétude. Et j’essaye d’accepter les concepts humains sur les dieux,
même si c’est très fatigant. En plus, ton Jeffery s’identifie tellement à Will
que si Will se suicide vraiment – même si je sais qu’il ne le fera pas – je ne
sais pas ce que Jeffery fera. Et comme de toute façon il ne fait pas partie de
mes personnalités, je ne vois pas du tout ce qu’il fait là. »
Tout en adoptant l’apparence de la femme professeur avec laquelle elle
menait souvent ce genre de discussions, Chypre fit le plus beau sourire satis-
fait que Sept lui eût jamais vu. « Jeffery ne se suicidera pas maintenant, dit-
elle. Il faut qu’il finisse le livre.
- Mais après ? s’écria Sept. Et voilà, là je suis complètement retourné ! Il
est en train d’écrire cette conversation, pour le livre. Donc il sait qu’on
parle de lui. Mais je ne sais pas comment tu as pu l’amener à écrire ce livre,
déjà.
- Oh, Sept, je ne l’ai pas amené à écrire le livre », dit Chypre.
Elle se mit à rire, mais avec une telle sympathie et un tel plaisir que Sept
n’arriva pas à se mettre en colère, malgré plusieurs tentatives. « Ah, c’est
ça que tu penses ? s’écria Chypre. Eh bien rappelle-toi que tu as décidé d’ou-
blier certaines choses que tu sais pour être mieux en contact avec tes per-
sonnalités.
- Bon. Jeffery écrit ce livre, commença Sept précautionneusement.
- Et tu as raison, il ne sera pas content de ce passage quand il lira ce
qu’il a écrit, ajouta Chypre.
- Mais il sait ce qu’on dit à son sujet ! »
Sept était tellement gêné et exaspéré qu’il en leva au ciel avec conster-
nation ses bras de quatorze ans. « Il ne croit même pas qu’on existe ! cria-t-
il.
- Il en est moins sûr qu’avant, répondit Chypre dans un rire presque
olympien. En tout cas on l’a bien occupé, et tout ce qui concerne Will
l’énerve toujours, alors il va bientôt falloir lui accorder un peu de temps
pour écrire ses notes.
- Il se pourrait bien que tout ça soit trop lourd pour Jeffery, répondit
Sept sur un ton de reproche. Je n’aime pas du tout son identification avec
Will, comme je t’ai déjà dit, ou avec la question du suicide.
- Sept, le problème avec toi c’est que tu t’inquiètes trop. Tu as toujours
peur que les gens fassent le « mauvais » choix. Tu manipules Will, ou tu es-
sayes de le faire, et il t’en veut pour ça. La manipulation ne mènera nulle
part. Pour le moment, le but de Will dans la vie semble être d’y mettre un
terme.
L’air sombre, Sept approuva.
- Tu as la réponse, le moyen de l’aider, continua Chypre doucement.
Mais c’est à lui de prendre sa décision. De même que Jeffery, évidemment.
- Et qu’arrivera-t-il à Jeffery quand le livre sera terminé ?

93
- Sept, le livre ne sera jamais terminé. »
Dans la voix de Chypre se glissa une certaine intonation, et soudain Sept
vit des milliers de livres, si ce n’est plus, chaque page de chaque livre por-
tant ses propres séquences et variations possibles, chacune écrite par un Jef-
fery alternatif différent. Sept fit une grimace.
« Je parle du Jeffery qu’on connaît.
- Exactement », répondit Chypre.
Sept commençait à répondre, mais la stalactite se mit brusquement à
fondre, et les gouttes ruisselèrent par-dessus le rebord de la fenêtre, qui
était celle de Will, constata Sept, et non celle de Josef. « Will doit avoir des
ennuis, cria-t-il à Chypre. On est ici à parler et… » Sept oublia ce qu’il vou-
lait dire. La stalactite avait presque complètement fondu. Pendant quelques
instants le soleil éclaira ses derniers restes et Will, en contemplation, pensa
qu’il s’évanouirait de la vie aussi facilement que la stalactite avait fondu au
soleil. Il avalerait des somnifères.
Will possédait un chat du Cheshire en plastique, qu’il avait trouvé chez
un brocanteur. Sept aimait s’installer à l’intérieur quand Will faisait une de
ses crises, pour pouvoir observer à partir d’une relative sécurité. Il s’y trou-
vait justement, et avait une vue directe sur Will, assis, immobile, sur le bord
du lit défait, les yeux fixés sur le point où la stalactite avait disparu.
« Merde », murmura Will. Il s’était réveillé avec le souvenir d’un rêve qui
le rendait furieux, et même si le souvenir était déjà presque parti, sa colère
ne cessait de grandir. Tout ce dont il pouvait se souvenir était l’impression
d’avoir rêvé de lui-même, mais d’un Will si accompli qu’à côté de cette
image, il n’était plus rien. Ou quasiment plus rien. Une fois mort, au moins,
ce pauvre corps vide recevrait un peu d’attention. Mort, il obligerait ses
amis, et soi-disant amis, ses parents jamais là, ses professeurs collet-mon-
tés, à se poser des questions. Comment avait-t-on pu laisser mourir un jeune
homme tel que lui ? Will jura : c’était bien lui, rempli de pitié pour lui-
même, une fois de plus ! Eh bien les somnifères règleraient ce problème
aussi.
« Tu n’aimes même pas avaler une aspirine », dit Sept mentalement.
« Non, les pilules ne marcheront pas », réfléchit Will, acceptant la pen-
sée de Sept sans se demander d’où elle venait. Les drogues non plus. S’il de-
vait mourir, il voulait faire quelque chose qui marque. Il eut un large sourire,
dramatique : s’il devait le faire, il le ferait correctement.
Au moment où Will pensait très exactement cela, l’abattement véritable-
ment obscur qui rôdait aux frontières de son esprit s’empara soudainement
de lui. Il n’essaya même pas de le combattre : pour lui la vie était telle-
ment… merdique que vraiment rien n’avait d’importance. En même temps,
comme cette noirceur envahissait ses pensées, ses sentiments s’accélérèrent
et devinrent plus nettement ténébreux. Son désespoir accentua son rythme
vertigineux, et se mit à pulser avec énergie et détermination. En même

94
temps, comme pour ne pas trop se faire peur, Will pensait avec désinvolture
qu’il n’avait pas encore pris de décision. Et zut. Il allait s’en remettre au
destin. Suspens jusqu’à la dernière minute. Et tout en décidant de ne rien
décider, Will quitta la pièce, descendit l’escalier devant la maison, où dans
l’allée l’attendait sa moto. Attendait, pensa-t-il, comme un monstre noir, ou
comme le destrier qui sauverait le chevalier. Lequel des deux ?
Il se sentait libre et sauvage, indomptable, mais à l’intérieur de lui il
souriait comme la mort ; l’expression lui plut, alors il la pensa encore une
fois.
Sur la chaussée s’étalait une mince couche de neige fondue, luisante
comme de l’eau, avec des reflets presque noirs dans les rayons du soleil. Les
magasins ressemblaient à des empilements de morceaux de carton trempés,
qu’une pichenette renverserait comme des châteaux de cartes. Tout était
faux. De toute façon il pouvait faire ce qu’il voulait, il était mort. Il ne sen-
tait pas les choses, contrairement aux autres. Il n’était touché, affecté, par
rien.
Le bruit de la moto démarra comme un coup de tonnerre, dérangeant
tout le quartier, espéra-t-il, tirant chacun de sa sieste. Son accélération fu-
rieuse propulsa l’engin de mort. Le bruit était si fort et il roulait si vite qu’il
en hurlait et riait à la fois ; il ne portait pas de casque, pour que le vent
froid de mars lui fasse des trous dans la tête. Quelle image grandiose ! Pour-
quoi se sentait-il à ce point créatif à un moment pareil ? Il ressentit un désir
enragé de cesser de commenter ses propres imbéciles de pensées.
Il s’arrêta à des feux, et décida de rouler moins vite pour que la police
ne vienne pas l’arrêter à cause de stupides questions de code de la route.
Avec un sourire glacé il prit la bretelle de l’autoroute qui quittait la ville, en
oubliant de rouler lentement. Le compteur indiquait 120 km/h. Il y avait un
pont, bordé de grillage, assez dangereux par temps de pluie, et il y fonçait
tout droit. Ça n’allait pas être un suicide, mais un test. Un concours. Il allait
aborder le pont à la vitesse maximum. Si la moto partait dans le décor et
qu’il meure – eh bien il n’avait plus de problèmes. Sinon, alors il le prendrait
comme un signe que quelqu’un, ou quelque chose, voulait qu’il vive, qu’il
avait sa place dans l’univers, même s’il ne l’avait pas encore trouvée.
Merde. Sa colère perdait de sa force, et il voulait la garder.
Sur le siège arrière de la moto, Surâme Sept, invisible, pilotait les pen-
sées de Will en essayant d’évaluer exactement la dangerosité de sa course. Il
mêlait ses plus chers souvenirs au courant de ses pensées, mais Will les blo-
quait. Obstinément, il se concentrait sur le pont qui se rapprochait. Mentale-
ment, Sept en fit une inspection rapide – il était à une quinzaine de kilo-
mètres, aussi glissant que Will pouvait l’espérer, et il surplombait un préci-
pice, bien entendu, au-dessus d’une rivière loin en contre-bas. À la sortie,

95
un virage. Avec deux maisons en bord de route. Sept fit la grimace : le pro-
blème était qu’il devait laisser à Will son libre-arbitre. Et un Will libre pou-
vait être un Will mort.
La moto frôlait les 140. C’était une B.S.A., que Will appelait, par euphé-
misme, une moto de gentleman, et… « Attention ! » hurla Sept à Will, qui
évita de peu une voiture qui sortait à toute allure d’une portion cachée de la
route. Mais ni Will ni l’autre conducteur ne voulait tuer qui que ce fût,
comme le constata Sept : chacun ne voulait que vivre sa propre heure de
gloire. Sept envoya à la surâme de l’autre conducteur un soupir d’empathie,
tandis que Will, dans un frisson, venait d’apercevoir le pont.
Franchement désespéré, Sept scanna la situation et réfléchit à sa nou-
velle solution : s’il mourait Will ne voulait pas emmener qui que ce fût avec
lui. Et (Chypre lui avait-elle envoyé l’inspiration juste au bon moment ?) Sept
se souvint que Will adorait les petits chats. Quelle était la distance de frei-
nage d’une moto ? Quelle marge de sécurité ? En un éclair Sept manifesta un
chaton, un tabby, que Will semblait aimer tout particulièrement. Le chaton,
qui avait mal à une patte, était assis en miaulant en plein milieu du pont.
Alors tout fut de la responsabilité de Will, qui vit le petit chat et jura. Il
emmènerait cette andouille de minou avec lui et le libèrerait de sa misère.
Au diable tout ça. L’univers se fichait totalement d’un chaton. Il plissa les
yeux : quelque chose n’allait pas avec ce chat, qui normalement aurait dû se
sauver. Will ne voyait plus que le chaton, qui grossissait de seconde en se-
conde. C’était peut-être lui qui se suicidait ? Il pouvait se sauver, non ?
Qu’est-ce qu’il avait, cet idiot d’imbécile de chat ? Même en braquant, il ris-
quait de le toucher. Il resterait sûrement là pendant des jours, sans que per-
sonne ne s’en soucie. Qui irait enterrer un chaton crevé ?
Misérable, le chaton essaya de se mettre sur ses pattes. Flairant le
triomphe, Sept fabriqua le plus pathétique des petits chats imaginables ;
miaulant, il réussit à se lever, et s’approcha en titubant.
« Et merde et merde et merde ! » hurla Will, et hurla et hurla, submergé
par la plus brûlante et dévorante pitié ; il se sentit ralentir intérieurement,
arrêter sa propre mort, parce que dans cet univers de cruauté, il n’allait pas
encore en rajouter en tuant une idiote de créature. La moto dérapa, encore
un peu plus, comme Will essayait de l’arrêter à temps, presque aveuglé de
rage et de pitié. Il avait ralenti, mais pas assez. Il glissa, évita le chaton, et
fut éjecté de la moto juste avant que celle-ci n’aille se projeter dans la ram-
barde.
Le calme semblait irréel. Will avait atterri à quatre pattes. Il était cou-
vert d’ecchymoses et d’écorchures, mais sans aucune blessure sérieuse. Et il
était indubitablement vivant. « Imbécile de chat, c’était une de tes neuf
vies ! »
« Réfléchis à qui tu le dis », soupira Surâme Sept, épuisé.

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Chapitre XVI. – Le malaise de Jeffy-boy grandit, et Ram-Ram
joue les disparus

Lorsque j’eus terminé ce que vous venez de lire, je contemplai le tapus-


crit, horrifié au delà de toute description. Les personnages du livre parlaient
de moi, avec la plus bizarre sympathie pour ma pénible situation. Cette in-
quiétude a augmenté mon angoisse outre mesure. L’usage constant de la
troisième personne du singulier pour parler de moi, « il » ceci, « il » cela,
m’a quasiment mis en panique. Si l’analyse de mon caractère n’avait pas été
aussi précise, j’aurais peut-être été moins touché, mais plusieurs passages,
que j’ai relus, me décrivaient avec un tel… détachement bienveillant que
j’en ai été complètement déconcerté.
Tout ceci représentait un changement important du schéma d’activité
auparavant suivi ; je ne m’en suis alors rendu compte que vaguement, par
peur, je suppose, de découvrir où tout cela pouvait mener. Mais le choc s’est
aggravé quand j’ai constaté que la relation entre le récit et moi était en
train de changer. Qu’importait ce qu’ils étaient, ou la manière dont le livre
s’écrivait, Surâme Sept et Chypre étaient des personnages de fiction. Leurs
commentaires, et même la conscience qu’ils avaient de ma propre exis-
tence, ébranlaient toutes mes certitudes jusqu’à leurs fondations. Je me suis
retrouvé à dire : « Ils n’ont aucun droit de faire ceci, absolument aucun
droit », avant de réaliser les implications et l’ironie de cette remarque.
Il s’agit définitivement d’une intrusion – ce livre bizarre et la façon dont
il arrive – mais j’avais déjà commencé à me dire qu’il serait peut-être bon à
publier, sans donner évidemment aucun indice de la façon dont il est pro-
duit. Cela m’a amené à me demander combien d’autres textes avaient été
écrits de la même façon, par des « auteurs » suffisamment malins pour gar-
der le secret et supprimer tous les passages révélateurs.
Mais cette nouvelle tournure prise par le récit (que j’ai presque prise
comme une insulte) a représenté un degré supplémentaire d’intrusion, où la
non-réalité s’est permis de faire des commentaires sur ma propre vie ; où
l’art a refusé de rester à sa place (en considérant tout cela comme un art
d’une nature particulière) pour se mettre à définir un programme de péné-
tration dans la réalité normale. Les personnages devenaient réels, s’intéres-
sant à leur créateur et osant examiner ses capacités et caractéristiques.
C’est ainsi que j’ai considéré cette évolution pendant un certain temps, tout
en réalisant que ce point de vue n’était pas acceptable, puisque de toute fa-
çon ce n’était pas moi qui écrivais ce livre, que je ne faisais que le prendre

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sous la dictée. Cela signifiait-il que quel que fût l’auteur de ce livre, il se
sentait suffisamment protégé pour disséquer mon caractère comme je le fe-
rais moi pour, par exemple, étudier les caractéristiques d’un animal de labo-
ratoire ?
En ce qui concerne la course à moto de Will, qui a failli avoir une fin tra-
gique, il est évident que j’étais inquiet et pris par le suspens, comme l’au-
rait été n’importe quel lecteur lisant un passage similaire dans n’importe
quel livre. Si j’ai été soulagé à la fin, ma réaction n’a été rien de plus que
naturelle. À ce sujet, je suis certain que Chypre et Sept ont totalement exa-
géré mon « identification » à Will dans les passages où ils y font allusion. Il
est plus qu’improbable qu’ils me connaissent mieux que je ne me connais
moi-même, par exemple. Même si nous connaissons tous quelques passages
suicidaires dans nos vies, je n’y suis pas plus enclin que n’importe qui.
Quoi qu’il en soit, chaque fois que vous lisez une quelconque référence à
moi-même dans l’Éducation, vous ne devriez avoir aucun mal à imaginer mes
réactions. D’abord, pendant que j’écrivais, je n’avais aucun moyen de com-
menter un passage, d’expliquer mes pensées, bref, de répondre. Je n’avais
conscience que de ce que j’écrivais, et je n’avais même pas remarqué qu’on
parlait de moi avant de lire le texte. Il m’a été impossible d’insérer un quel-
conque commentaire, même plus tard. De la façon la plus insensée, mes ré-
actions ne correspondaient pas, n’auraient pas correspondu. Mes propres
phrases ne pouvaient littéralement pas être insérées dans le livre. On aurait
dit que deux ordres de choses étaient impliqués qui pouvaient coexister,
mais pas… se mélanger. Ce qui évidemment n’a fait qu’ajouter à ma colère.
Si eux pouvaient s’immiscer de façon aussi outrancière dans ma réalité et
faire que j’écrive leur livre, pourquoi ne pouvais-je pas au moins écrire mes
propres réactions dans le script lui-même ? Mais comme il est évident que je
ne le peux pas, ces notes constituent en fait mon témoignage personnel ;
l’autre côté, ou mon côté, de leur livre, ou monde, si vous préférez ; celui
où les animaux du laboratoire écrivent leurs comptes-rendus.
Je me fais vraiment du souci : fais-je finir par m’enorgueillir d’avoir bril-
lamment réussi à sortir de subtils labyrinthes psychologiques ? Est-ce vers
cela qu’on me mène ? Mais même les animaux de laboratoires reçoivent des
récompenses ; donc, que va-t-on m’offrir ? À quels stimuli suis-je incons-
ciemment en train de réagir ? La question m’a tout à coup tellement fasciné
que pendant un moment j’ai arrêté d’écrire, tout occupé par l’anticipation.
Si je parcours un labyrinthe différent de celui des animaux de laboratoire, un
labyrinthe « multidimensionnel », pour utiliser un terme de l’Éducation, on
me retient évidemment les récompenses, comme la carotte devant le nez de
l’âne.
Et cette constatation basique ressemble beaucoup à ma première conver-
sation agitée avec Ram-Ram au sujet de ces expériences qu’il suggérait – des
expériences, d’ailleurs, qu’il ne m’a jamais vraiment expliquées… Quoi qu’il

98
en soit, je profite indubitablement d’un extrême avantage : l’occasion
d’étudier cette expérience étrange de l’intérieur, directement, dans le labo-
ratoire le plus isolé de tous, si l’on peut dire : mon propre esprit. Visible-
ment je suis à la fois l’objet et le sujet de l’observation, et donc en position
d’étudier le conditionnement comportemental depuis un point de vue incom-
parable. Pour la première fois j’aperçois dans tout ceci une sorte de logique
compréhensible. Si je ne me trompe pas, chaque nouvelle intrusion du
« monde du livre » dans mon monde représente en fait l’insertion de nou-
veaux stimuli à la situation du laboratoire. Et l’on observe mes réactions.
Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Jeu pouvant être joué par n’importe
quel nombre de joueurs.
Donc : demain, je n’écrirai pas une ligne de ce texte infernal, et j’atten-
drai leurs réactions. Suis-je rusé, convenablement intelligent, ou bien, en
jouant à ce jeu, ai-je déjà perdu les contours de ma santé mentale ? Et là je
me demande si la santé mentale a des contours. J’aimerais tellement avoir
un collègue vraiment compétent avec qui discuter ce qui se passe. En fait,
j’ai dépassé ce stade actuellement ; je n’ai pas l’impression que qui que ce
soit puisse m’aider. En même temps j’ai peur, parfois tout du moins, de ter-
miner comme Ram-Ram, ou pire. La simple éventualité d’être considéré
comme un malade est épouvantable pour moi, habitué que je suis à considé-
rer mon état mental comme impeccable.
Toute cette accumulation de pensées doit me peser. Je me sens excep-
tionnellement fatigué, et j’arrive à peine à garder les yeux ouverts. Mes
doigts caressent le clavier, comme incertains s’ils doivent continuer ou non…
Pendant que j’écrivais cette dernière phrase, on frappa à la porte. Ravi
de l’interruption, je criai « Entrez ! », m’attendant à voir un étudiant, ou un
collègue. À la place, à ma grande surprise, je vis apparaître Ram-Ram dans
l’entrée, tout sourire, une cigarette dans une main et un verre dans l’autre.
Je sautai sur mes pieds. « Qu’est-ce que tu fais ici, hors de la clinique ? »
lançai-je, immédiatement honteux de la question. « Bon, tu es guéri, alors ?
Ils t’ont laissé partir ? » J’étais si heureux de le voir que je l’attrapai par un
bras et le fis entrer, avec l’impression qu’il était la seule personne au monde
avec laquelle je puisse parler. À supposer qu’il soit vraiment guéri, évidem-
ment.
- Je suis aussi sain d’esprit que toi, dit-il, comme s’il lisait dans mes pen-
sées. Et ça veut en dire beaucoup.
- Ah oui ? répondis-je, en pensant ‘si seulement il savait à quel point’.
- En tout cas, j’ai senti que tu avais envie de me voir, dit-il en s’instal-
lant dans le fauteuil en osier, qui gémit sous son poids. En fait je suis aussi
sain d’esprit que les médecins, ce qui ne veut pas dire grand-chose. Ou plus
exactement, je le suis plus qu’eux, ce qui me met dans une situation un peu
spéciale… »

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D’excellente humeur, il plaisantait, mais moi, mal à l’aise, je demandai :
plus sain d’esprit que sain d’esprit ? C’est suspect.
« Tu ne sais pas si c’est vrai ou pas, hein ? Ce qui te met dans une situa-
tion un peu particulière, ce pour quoi je te présente mes excuses. Mais
comme je suis ici sur ton territoire, nous allons jouer selon tes règles. Tu
peux t’assurer que je suis sain d’esprit en utilisant ta propre définition de
l’expression – nous supposons que tu sais ce qu’elle veut dire, évidemment.
Et maintenant, puisque mon verre est vide, puis-je te suggérer de m’en ser-
vir un autre ?
- Oh pardon ! Oui bien sûr !
Je nous servis tous les deux, laissant la bouteille sur la table.
- Et voilà. On m’a donné un certificat de parfaite santé mentale.
- Je suis plus soulagé que je ne peux dire, fis-je en toute sincérité.
- Je le sais », dit-il, et j’eus la curieuse impression que ses mots étaient
à double tranchant, ou qu’il en savait plus qu’il ne le laissait paraître. Mais à
quel sujet ? Ou son attitude n’était-elle qu’un petit reste de son état, la
trace subtile de la fracture mentale ?
« Comment va la reine Alice, demandai-je, en test.
- Bien. Aussi bien que possible, répondit-il, ce qui évidemment ne m’aida
pas. Mais tu écrivais un rapport, ou une thèse, une espèce de livre, non ? »
Je le fixai du regard. Il avait l’air si différent. Il ne donnait pas l’impres-
sion de réaliser qu’il parlait de quelque chose qu’il était dans l’incapacité
absolue de connaître. « C’est sur quoi ? Secret, hein ? Bon, j’entends ta ma-
chine à écrire taper durant des heures depuis ma chambre, en bas, tu com-
prends. Mais j’étais persuadé que tu travaillais sur un texte quelconque. » La
terrible nervosité qui m’avait assailli à sa première mention d’un livre dispa-
rut si vite que j’en eus presque le vertige. Évidemment, pensai-je ; il était
dans son appartement, en bas, pas à la clinique. Il aurait été étonnant qu’il
n’entende pas la machine, car dans cet immeuble on entend quelqu’un éter-
nuer à deux étages de distance. « Je commence une thèse, dis-je, sûrement
un peu vite. Je suppose qu’elle pourrait finir en livre.
- Excellent. Excellent. Oui oui oui. Notre garçon remonte la pente », dit
Ram-Ram, en frottant ses mains rondelettes.
Le fait qu’il parle de moi à la troisième personne me mit mal à l’aise,
avant que je ne me rappelle que c’était son habitude, pas seulement avec
moi mais avec tout le monde. Il était évident que j’avais surréagi, et avec un
soulagement renouvelé je me servis un autre verre, alors que Ram-Ram
n’avait pas encore terminé le sien.
« Quoi qu’il en soit, je suis ravi que tu aies reçu ton billet de sortie défi-
nitif, dis-je. Tu devras y retourner pour des contrôles ?
- Il faut que j’y retourne pour suivre la reine Alice, dit Ram-Ram en chan-
geant de position. Cette fois, le fauteuil craqua d’une façon plus menaçante
que jamais, et Ram-Ram sourit.

100
- Prends plutôt le fauteuil bleu, fis-je rapidement. Il faut que je me dé-
barrasse de celui-ci de toute façon. Vas-y, le bleu est beaucoup plus confor-
table. Je vais en profiter pour sortir le vieux pendant que j’y pense. »
Et pendant que Ram-Ram déménageait, avec verre, cigarettes et cen-
drier, j’installai le vieux fauteuil dehors devant la porte, prévoyant de le
descendre aux poubelles un peu plus tard.
Ram-Ram croisa les jambes et s’installa confortablement, sur le sofa.
« Oui, je veux garder un œil sur la reine Alice », dit-il. Puis, me regardant
d’un air pensif : « Je vois que tu ne veux pas me dire ce que tu manigances.
Parfait, c’est facile à comprendre, mais là je vais te faire une petite dé-
monstration que tu ne pourras comprendre que quand je serai parti.
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Tu es un bon psychologue, tu vas trouver, répondit-il. Mais j’ai adoré
notre petite conversation. Oui oui oui, notre garçon s’en sort très bien. »
Il se leva, se frotta les mains d’un geste rapide, nerveux, presque suffi-
sant, et afficha le grand sourire du chat du Cheshire. Puis il disparut.
Je veux dire qu’il disparut. J’étais là, à ne pas en croire mes yeux : il
était parti.
Soudain je me sentis complètement étourdi, je tourbillonnai sur moi-
même, ou j’eus cette impression, et je me retrouvai assis à mon bureau, la
tête reposant sur mes bras croisés. Il était clair que Ram-Ram n’était pas
dans la pièce. La seule conclusion rationnelle que je pus tirer fut que je
m’étais endormi après son départ, et que j’avais rêvé qu’il avait disparu.
Mais pourquoi ne me souvenais-je pas de son départ ? Je tendis la main en
direction de mon verre. Il n’y était pas ! Je parcourus la pièce du regard. Pas
de verres utilisés sur les petites tables. Aucune bouteille d’alcool non plus.
Je me précipitai dans la cuisine et à ma stupéfaction, trouvai la bouteille
dans le placard, sans aucun signe qu’elle ait été utilisée.
Quasiment à côté de moi-même, je retournai aussi calmement que pos-
sible vers le salon. Le fauteuil en osier était à sa place habituelle. Cette fois
je me versai réellement un verre, et m’assis pour retrouver mes esprits.
Ram-Ram n’était jamais venu ici. Je n’avais pas sorti le fauteuil en osier.
Toute la scène n’avait été qu’un rêve, donc, décidai-je. J’avais dû m’endor-
mir tout de suite après avoir terminé mes notes, et mon inquiétude au sujet
de Ram-Ram, ainsi que mon besoin de parler à quelqu’un, avaient dû déclen-
cher…
Mes réflexions s’arrêtèrent net. L’explication du rêve ne collait pas.
Toute la conversation avait été trop claire. Je commençais à penser que
malgré… tout… d’une certaine façon, Ram-Ram était venu ici. Avais-je dé-
placé le fauteuil de cette même mystérieuse façon ? Ram-Ram était-il tou-
jours à la clinique ? J’essayai d’éviter la question suivante, mais n’y parvins
pas. Ram-Ram était-il venu ici hors de son corps ?

101
Il n’avait pas pu entendre la machine à écrire sans être chez lui. Donc
comment avait-il eu vent de mon travail ? Ou alors, aussi impossible que cela
puisse paraître, toute cette histoire n’était-elle que ma propre création, pas
un rêve mais une totale hallucination ? Si c’était le cas, j’avais un problème.
Je recommençai à penser à ma santé mentale, mais j’étais trop en colère –
sainement en colère, dirais-je – pour penser que j’étais fou. J’avais définiti-
vement vu Ram-Ram. Je refusais absolument de douter de mes propres per-
ceptions. Et je déteste les mauvaises blagues. Donc si Ram-Ram m’avait joué
un sale tour psychologique, ou psychique, il fallait que j’en aie le cœur net.
En d’autres termes, je décidai d’aller ce même après-midi à la clinique.

102
Chapitre XVII. – Ram-Ram le divinologue, et dossier 9871 : J.
Christ

Les divinologues étaient rassemblés dans un petit coin de l’univers, mais


auparavant leur domaine avait été beaucoup plus vaste. Apparemment la di-
vinologie était un art en perte de vitesse, pensa Sept. Bien sûr ce n’était pas
tout à fait ça, car aucun art ne meurt jamais, mais dans le contexte tempo-
rel qui l’occupait, la divinologie n’était pas la quête passionnante qu’elle est
d’habitude. Sept hocha la tête avec tristesse. Les pelouses et les buissons
étaient un peu négligés ; la poussière recouvrait les tours autrefois couvertes
de lierre, et les bâtiments eux-mêmes avaient rétréci. Avant ils étaient si
grands qu’il fallait des siècles pour passer de l’un à l’autre, et aujourd’hui
on pouvait en visiter un en un clin d’œil.
Les divinologues étaient des êtres assez particuliers, car leur profession
exigeait d’eux des caractéristiques à la fois divines et humaines, un mélange
inconfortable, une espèce transgenre, ce qui les rendait… un brin excen-
triques. Mais il lui fallait des profils psychologiques de dieux pour Lydia, et
Sept pressa résolument le pas.
Sept avait donné au divinologue particulier qu’il désirait voir le surnom
affectueux de Ram-Ram, car il donnait toujours l’impression de se cogner la
tête contre des divinités qu’il ne pouvait pas comprendre. Les noms ne signi-
fient pas grand-chose pour les âmes, et ce ne fut que lorsqu’il pénétra sur
les terres du divinologue que Sept s’aperçut que celui-ci portait le même
nom que l’ami psychologue de Jeffy-boy. Certains divinologues avaient des
vies physiques en cours, d’autres non. Comme Sept ignorait le statut de
Ram-Ram à cet égard, il oublia le sujet pour se concentrer sur des problèmes
plus sérieux. Il avait promis à Lydia qu’il découvrirait tout ce qu’il pourrait
sur les dieux dans leurs relations au monde auquel elle était habituée. Dès
qu’il approcha du quartier presque déserté, Sept dirigea donc ses antennes
mentales vers Ram-Ram.
De quelque part à l’intérieur, Ram-Ram flasha un éclair mental de bien-
venue. « Ah la la. Oui oui. Qui voilà donc ? Sept ! Ravi », et il lui expédia
l’itinéraire. Sept passa très vite devant des files de cabinets de consultation
et arriva au petit module de Ram-Ram.
« Ça fait combien de temps ? demanda Ram-Ram sans préambule. Comme
le temps passe vite. De toute façon nous avons changé pas mal de choses de-
puis la dernière fois que je t’ai vu. Pas toujours pour le meilleur, évidem-
ment. Mais au moins je suis sur la piste de quelque chose d’exceptionnel. »

103
Comme Sept était une âme d’origine terrestre, Ram-Ram adopta une forme
humaine : il apparut comme un vieux divinologue futé, les boucles de ses
cheveux blancs s’emmêlant autour de son auréole argentée, signe de son
statut. Son teint rose et impeccable était beaucoup trop juvénile par rapport
au reste, se dit Sept, en se demandant si le divinologue n’était pas en train
de perdre le contact avec ses connexions terrestres. Aucun véritable humain
ne prendrait Ram-Ram pour un vieux sage, et l’effet de l’auréole était évi-
demment rédhibitoire. Sept se contenta de sourire, et ne dit rien. D’abord il
ne voulait pas vexer Ram-Ram, et ensuite il savait que les divinologues, en
tant qu’universitaires, étaient terriblement jaloux de leurs titres, et l’au-
réole indiquait que Ram-Ram avait dix doctorats en Divinité.
« Euh… Ils t’ont enlevé pas mal de surface », dit Sept. Après tout ce
temps, il ne savait pas exactement quel mode relationnel adopter avec Ram-
Ram, alors il enchaîna les apparences jusqu’à ce que Ram-Ram, dans un
grand sourire, lui dise : « Oui oui, celle-là est très bien. » Sept se stabilisa. Il
avait son apparence de jeune garçon de quatorze ans, et il portait une
simple robe de bure, comme il convient à un chercheur de vérité. Il arborait
un large sourire, et Ram-Ram lui dit : « Je n’ai pas eu de vrai étudiant depuis
des âges, alors j’espère que ça ne te dérange pas d’en avoir l’air pendant un
petit moment ? C’est un tel bonheur ne serait-ce que d’imaginer que les divi-
nologues ont de nouveau des apprentis.
- Je peux même avoir l’air plus jeune, si tu veux », proposa Sept. Puis,
pour que Ram-Ram se sente encore mieux, il ajouta : « Mais je suis vraiment
un étudiant ; je suis parti faire un pèlerinage pour trouver les dieux, pour le
compte de mes personnalités humaines. Je ne vais pas faire semblant de sa-
voir pourquoi c’est si important pour elles, et surtout pour une, Lydia. J’ai
l’impression que les concepts humains de la divinité sont si limités que…
- Exactement. Exactement, s’écria Ram-Ram tout excité. Regarde. Je
vais te montrer quelque chose de très important qui prouve très exactement
cela. »
Tout en parlant il fouillait dans son énorme armoire. « J’ai fait quelques
recherches excellentes, dit-il. Mais il y en a une qui devrait t’intéresser tout
particulièrement, puisque tu as tant de personnalités impliquées dans le
christianisme. Regarde. Le dossier du Christ. Je l’ai fait moi-même ! »
L’enthousiasme de Ram-Ram était contagieux, mais Sept secoua la tête.
« Je ne m’intéresse pas aux dossiers mais aux personnalités divines vi-
vantes, dit-il.
- Mais tu as tout là-dedans ! s’exclama Ram-Ram. C’est une investigation
complète. Tu y trouves la motivation divine, sous l’éclairage individuel et
spécifique. Tu vois la naissance d’un dieu, tu entends le cri primal quand la
divinité s’arrache à la non-existence pour émerger à la réalité divine, au sor-
tir de la matrice de l’éternité…

104
- De toutes mes vies, ni avant ni après je n’ai jamais entendu une telle
absurdité, dit Sept scandalisé. Les dieux arrivent à l’être parce qu’ils le veu-
lent.
- Oui oui oui, fit Ram-Ram avec impatience. Ça ne veut pas dire que la
naissance soit facile. Toute naissance est difficile, et la naissance d’un dieu
est… eh bien, spectaculaire, et plus difficile que la plupart. Le dossier le
prouve. Les statistiques sont claires. Des entretiens avec des personnages di-
vins confirment le fait.
- Tu n’as jamais examiné ta propre existence ? demanda Sept. Je veux
dire, d’après ce que j’ai compris tous les divinologues ont une partie divine.
Les connexions sont faibles, mais quand même. Et ta naissance ? Ou tes nais-
sances ?
- Il ne serait pas scientifique d’examiner ma propre existence, répondit
sévèrement Ram-Ram. J’ai une contrepartie sur terre, un psychologue qui
étudie l’existence d’un point de vue humain. J’avoue que je ne lui accorde
pas beaucoup d’attention, et je ne suis même pas sûr qu’il admette l’exis-
tence de l’âme, mais…
Sept se contenait difficilement. – Tu m’excuseras, mais te diviser en
deux pour étudier le tout me semble plutôt idiot. J’espère ne pas te vexer,
mais qu’est-il arrivé à l’art de la divinologie ? Il est devenu une science ?
- Il en a toujours été une. L’art est trop flou. Nous voulons être plus pré-
cis. Et tu ne peux pas vexer un scientifique, parce qu’il est trop objectif
pour avoir des sentiments qui puissent être blessés, ajouta Ram-Ram fière-
ment. Alors, ce dossier, tu veux le voir ou non ? C’est celui de Jésus de Naza-
reth, le dossier n° 9871.
- OK. Ce serait super, répondit Sept dans son terrien vernaculaire le plus
accrocheur, car scientifique ou pas, il voyait bien que Ram-Ram était vexé.
J’aimerais vraiment beaucoup, ajouta-t-il chaleureusement. »
Le visage de Ram-Ram s’éclaircit, mais il toussa, se racla la gorge, et prit
son ton professionnel.
« Toutes les informations sur la naissance sont ici, dit-il. Le Christ fut
porté dans la matrice du temps et il a dû se battre pendant des siècles pour
tracer son chemin, déplaçant des étoiles, voire des galaxies, pliant l’univers,
tombant dans des trous noirs, de Charybde en Scylla, cherchant, cherchant,
cherchant ce temps et cet espace particuliers, cette unique matrice ter-
restre, cette fente minuscule dans le sol du temps…
Sept essayait de ne pas bailler. Il se disait qu’après tout, il aimait mieux
le Ram-Ram de Jeffy-boy. Au moins il avait le sens de l’humour. Mais le divi-
nologue continuait, emporté par sa propre présentation. Encore et encore il
s’interrompait lui-même par des « Oui oui oui » ou « En effet, c’était bien
ça » pendant que son excitation grandissait, jusqu’à ce que Sept devienne
réellement inquiet. Au fond de lui, il se demandait si Ram-Ram n’était pas
complètement fou. Qui plus est il n’arrivait pas à placer un mot, et il décida

105
à plusieurs reprises de ne plus « faire la leçon » à Will dans la classe de rêve.
Pas qu’il ne l’ait jamais vraiment fait, bien sûr, mais…
Enfin Ram-Ram s’arrêta pour s’éclaircir la gorge, et Sept lança : « D’où
tiens-tu toutes ces informations ?
- Du Christ lui-même, dit Ram-Ram. Sous hypnose, tout est sorti. Il se
frottait les mains avec triomphe. J’ai tout mis dans le dossier.
- Tu pourrais peut-être me montrer le dossier directement ? Ça t’évite-
rait la peine de devoir l’expliquer. »
Ram-Ram alluma l’enregistreur éternel, en disant : « Toutes ces images
sont venues directement du mental du Christ, mais d’abord une vue exté-
rieure des conditions de l’expérience. Regarde. »
Il pointa la machine sur le mur est du bâtiment des divinologues, et le
mur disparut, à toutes fins pratiques. À sa place, le projecteur éclairait le
ciel – un peu comme dans un cinéma de plein air, pensa Sept, sauf que
c’était tout le ciel qui était l’écran. Il se demanda combien il pouvait y avoir
d’autres spectateurs.
Drapé dans des vêtements royaux violets, le Christ était étendu sur un
canapé doré, les yeux clos, ses longues boucles poivre-et-sel cachant à moi-
tié son visage, les mains croisées sur la poitrine, une couverture couvrant ses
jambes là où s’arrêtait la blouse d’hôpital. Il semblait dormir, ou rêver. Inci-
demment un orteil divin se montrait sous la couverture. À côté de lui était
assis Ram-Ram, dans ses attributions professionnelles. « Maintenant, dit-il,
compte lentement de un million à zéro.
- Ça a dû prendre un temps fou ! murmura Sept.
- Bon, tant pis alors », répondit un Ram-Ram mécontent, on va passer les
inductions et le décompte. Il actionna un levier. Je vais faire ‘Avance ra-
pide’. Ah voilà : souvenirs prénataux. »
Sept sursauta quand un gigantesque Lucifer apparut sur l’écran du ciel. Il
prenait mille formes à la fois, derrière un visage immobile à l’air vicieux.
« L’original du croque-mitaine, dit Ram-Ram avec une évidente satisfac-
tion. Très parlant, tu ne penses pas ? On pourrait dire que Lucifer était
l’ombre du Christ, représentant toutes les parties de sa personnalité qu’il
devait nier : l’amour du pouvoir, l’avidité pour la connaissance, et la vitalité
purement automatique, disons les aspects masculins en termes terrestres. La
douceur du Christ, sa compréhension, etc., s’appuyaient sur le féminin – ‘Les
doux hériteront de la terre’ et tout ça. En fait, Lucifer est l’exagération de
l’envers de cette image : la désinhibition des…
- Tu pourrais te taire une minute ? » l’interrompit Sept, mal à l’aise. Il
fixait l’image de Lucifer, tout en se dématérialisant précautionneusement. Il
n’avait jamais vu une physionomie aussi terrifiante. Même sans parler, elle
n’était que rage. Les lèvres bougeaient avec conviction, comme si elles ap-
pelaient au sang et à la vengeance dans mille langues tues.

106
Ram-Ram dit fièrement : « Cette image a été projetée directement de-
puis le mental du Christ. D’une certaine façon, elle est née avec lui. »
Sept fit encore un pas en arrière quand le Lucifer géant se changea en un
Jéhovah hurlant, terrorisant les Israélites et exigeant des sacrifices. Une
montagne apparut, et d’un terrible mais splendide nuage flamboyèrent les
mains de Dieu le Père, parfaites quoiqu’un peu effrayantes, qui tendaient les
tables des Dix Commandements à Moïse. Mais même Moïse avait l’air fou, se
dit Sept consterné : extatique, vibrant d’une intensité frénétique.
« Aussi un souvenir prénatal, dit Ram-Ram. Évidemment en fin de compte
Lucifer et Dieu le Père se comportent à peu près de la même façon, à toutes
fins utiles, de sorte qu’au final le dossier est plutôt compliqué.
- C’est déjà assez compliqué pour moi pour le moment, s’exclama Sept.
Et ça fait peur. Rien ne t’inquiète dans tout ça ?
- Tu oublies que j’ai déjà tout visionné, ronchonna Ram-Ram. Mais re-
garde, là. »
Sept voulait vraiment partir. Il se souvenait comment Lydia, enfant,
s’était sentie, un jour, en regardant un film qui l’angoissait. Elle n’osait pas
bouger de peur que si elle tournait le dos à l’écran, les personnages qui l’ef-
frayaient se mettent à la poursuivre. Il n’avait pas peur à ce point-là, se dit-
il, et de plus il ne voulait pas que Ram-Ram le prenne pour un froussard.
Alors il resta.
Puis l’écran du ciel montra une cité en pleine effervescence. Des ânes,
des chevaux et une foule de gens remplissaient les rues. Les palais et les
temples étaient entourés de vendeurs dans leurs échoppes. Le tumulte de-
vint assourdissant quand Ram-Ram zooma de façon à ce que Sept puisse en-
tendre la voix de chaque individu, et l’instant suivant, la ville entière était
détruite. Sept était incapable de dire ce qui s’était passé – un enfer de feu
et de soufre, de la fumée ; des bâtiments s’effondraient, des écuries étaient
écrasées, les chevaux et les gens hurlaient en agonie, un âne à la tête arra-
chée par des débris fusant à l’horizontale… Sept ne pouvait en détacher son
regard : on aurait dit que l’âne était encore en train de braire. Puis le son
s’éteignit, aussi vite que l’âne avait été décapité.
« Tu penses que c’est Lucifer qui a fait ça ? demanda Ram-Ram. Mais
c’était Jéhovah. Tu vois ? Avec des souvenirs prénataux de ce genre, et un
père qui exterminait des populations entières si elles l’avaient mis en colère
– eh bien même un fils divin ne pourrait éviter d’avoir des problèmes. Ajoute
à ça que la mère du Christ était humaine, pas divine. Jéhovah n’avait pas
d’épouse divine ; il avait trop mauvais caractère. Aucune déesse ne l’aurait
supporté. Donc d’une certaine façon, le Christ était à moitié orphelin, vu du
côté divin. Il était le fils d’un père fondamentalement impuissant – c’est
pour ça que c’est un ange qui est apparu à Marie – un père qui a projeté ses
frustrations sur la terre, et – ajouta Ram-Ram avec un accent de triomphe –

107
sur son fils. Pour quelle autre raison aurait-il envoyé son fils se faire cruci-
fier ? Et il pouvait faire semblant autant qu’il voulait, le Christ savait que son
père le détestait. Seulement il était incapable d’affronter cette réalité,
alors il a projeté le côté haineux de son père sur Lucifer.
- J’aimerais que tu n’interprètes pas les images à ma place », s’écria
Sept exaspéré ; les douze apôtres apparurent, Jean à côté du Christ, sa tête
appuyée contre sa poitrine, et Ram-Ram continua : « Les relations entre les
douze étaient intéressantes aussi, surtout celle entre le Christ et Jean –
cette tendresse qui aurait dû aller vers les femmes… » Ram-Ram souleva ses
blancs sourcils broussailleux d’un air lourd de sens. Son auréole vacilla légè-
rement. Il la replaça avec impatience, et s’apprêta à continuer.
« Combien d’autres regardent ces vues en ce moment ? » demanda Sept
avant que Ram-Ram ait recommencé à parler. « Ces images sont justes pro-
jetées sur le ciel, à la disposition de tout le monde. Je suppose que le Christ
pourrait te poursuivre pour atteinte à la vie privée, et je ne voudrais pas non
plus que Jéhovah ou Lucifer piquent une crise de rage ! Lucifer au moins a le
sens de l’humour, seulement je suis sûr que Jéhovah ne comprendrait pas du
tout.
- Mais au départ, Jéhovah et Lucifer sont tous les deux des projections du
mental du Christ, dit Ram-Ram.
- Alors pourquoi le ciel devient-il si noir ? murmura Sept.
- Aha ! Ça doit être les angoisses du Christ qui émergent et prennent
forme, dit Ram-Ram en connaisseur.
- Mais tu n’as même pas un petit peu peur ? demanda Sept. Le ciel s’obs-
curcit de plus en plus.
- Non. Nous les divinologues, en vrais scientifiques, nous éteignons nos
émotions pour travailler. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous impli-
quer subjectivement. » Ram-Ram parlait avec une grande gentillesse, mais
d’un ton nettement condescendant.
« Eh bien tu ferais bien de les rallumer, si tu y arrives, dit Sept, parce
que les miennes me disent qu’on va avoir des ennuis. »
Le ciel était devenu tellement noir que Sept n’arrivait presque plus à se
souvenir de la lumière du jour. Toutes les projections disparurent, mais
d’une façon étrange, elles restèrent imprimées dans la noirceur elle-même ;
d’immenses négatifs inquiétants, faits de différentes couches superposées de
noir, au milieu desquels Sept percevait un mouvement qu’il n’aimait pas du
tout.
« Les superbes profondeurs de l’activité psychologique, souffla Ram-Ram.
Le mental du Christ est en train de réagir aux projections qu’il a lui-même
crées et…
- Vas-tu te taire ? » Sept transperça le divinologue du regard ; celui-ci
haussa les épaules et continua ses réflexions, en silence. Mais désormais Sept

108
avait réellement peur. Qui pouvait savoir avec quels mécanismes psycholo-
giques divins ils étaient en train de jouer ? Et une fois mis en route, qui, à
part un dieu, pourrait les arrêter ? Sept sentait bien qu’ils jouaient. Que le
mental du Christ garde ses secrets. Que les dieux gardent leur jardin secret.
Que…
Sept interrompit ses pensées. Les ténèbres s’effondraient sur elles-
mêmes à une vitesse incroyable, et au cœur se formait une image microsco-
pique. Elle était plus petite que tout ce que Sept pouvait s’imaginer de plus
petit, et pourtant bien visible ; une image d’une intensité telle que sa vita-
lité n’avait aucun rapport avec sa taille, et Sept se demanda comment il
avait jamais pu lier dans son esprit l’importance et les dimensions. Il fixait
l’image, puisqu’apparemment il était incapable de faire autre chose, et il
découvrit qu’elle était en fait composée de lumières scintillantes, qui sem-
blaient exister… de l’autre côté des ténèbres.
« Je vais leur apprendre ce que c’est que l’hypnose, dit le Christ en riant
sous cape.
- Je pense quand même que tu vas trop loin, répondit Zeus, mal à l’aise.
- Ne dis pas de bêtises », dit le Christ.
Lui et Zeus essayaient de faire passer l’ennui de l’après-midi. Ils avaient
assisté aux projections de Ram-Ram, qui s’étaient déroulées devant les im-
menses fenêtres de la grande demeure, éclatantes dans des dimensions im-
possibles à suivre pour des yeux de mortels.
« Ça ne fait rien, c’était un sacré spectacle, tonna Zeus.
- J’ai donné à cet idiot de divinologue exactement ce qu’il voulait, dit le
Christ. En vérité, je lui ai dit exactement ce qu’il avait envie d’entendre. Ce
n’est pas ma faute s’il doit en supporter les conséquences. »
L’image minuscule sur laquelle se concentraient Ram-Ram et Sept s’éten-
dait maintenant sur tout l’univers, en ce qui les concernait, et chacun d’eux
l’interprétait à sa propre manière terrifiante.
Chacun des petits détails scintillants qu’il observait faisait sens pour
Sept, par exemple, mais une fois mis ensemble ils ne signifiaient plus rien,
alors que l’instant éternel juste avant, ils semblaient sur le point d’y parve-
nir ; et le suspens était quasiment insupportable.
« Qu’en est-il de Surâme Six ? demanda Zeus.
- Sept. C’est Surâme Sept, mais s’il ne fait pas attention, il va finir Su-
râme Cinq, murmura le Christ. En vérité, c’est lui qui a tout déclenché. Ça
lui fera du bien, et il apprendra à ne pas aller chez les divinologues s’il veut
un enseignement de valeur. Ça élargira son horizon. »
Ram-Ram se voyait éparpillé en un million de morceaux sautillants, chan-
geant constamment de place. Ses souvenirs ne cessaient de s’organiser de
différentes manières, comme des puzzles formant sans arrêt de nouveaux ta-
bleaux. Les images, sombres mais brillantes, captivaient son attention
comme si jamais rien d’autre n’avait existé, ou n’existerait jamais.

109
« Ça c’est de l’hypnose, gloussa de nouveau le Christ.
- Tout de même, c’était super la scène avec Jéhovah », dit Zeus, dégus-
tant son vin en se demandant si ce n’était pas l’heure du dîner. Secoué d’un
rire qui faisait trembler le royal plancher, il regardait le Christ à la dérobée,
tout en caressant sa barbe noire. « Je ne savais pas que tu haïssais ton père
à ce point-là !
- Ce n’est pas drôle, répondit le Christ avec irritation. La mythologie est
pleine de ce genre de non-sens, et elle déborde de meurtres divins. Les hu-
mains veulent toujours que les dieux résolvent leurs problèmes à leur place,
et commettent leurs assassinats pour eux aussi. » Il s’interrompit pour réflé-
chir. « C’est pour ça qu’Allah s’en est très bien sorti. Il n’a pas caché les
faits.
- Allez, c’est pas grave, le gronda gentiment Zeus. Tu ne ferais pas mieux
de libérer ces deux-là de cette espèce de sort dans lesquels tu les as mis ? Si-
non ils vont vraiment se perdre, tu sais. D’autant plus qu’il est l’heure de dî-
ner.
- Il faudrait que j’oblige ce divinologue à compter depuis un million
jusqu’à zéro – un million de fois. Tu as déjà entendu une idiotie pareille ? »
Le Christ essayait de prendre un ton léger, mais il était en colère. Il s’agis-
sait bien d’une violation de la sphère privée ; Surâme Sept avait raison.
« Ramène-les, dit Zeus jouant l’apaisement.
- Ils s’attendent à ce que je me venge, répondit le Christ, têtu. Je ne fais
que jouer mon rôle.
- Accorde-leur une pause, en tout cas. Tu es supposé être miséricordieux,
aussi. Au moins aie pitié de moi, à ce rythme-là on ne mangera jamais.
- Je le savais que tu ne pensais qu’à ton dîner », dit le Christ en riant,
parce que la bonne humeur de Zeus était réellement de proportions divines.
(Il est évident qu’à l’occasion sa colère également pouvait prendre la même
mesure.) Mais Zeus n’avait pas cette même tendance à ruminer que moi,
pensa le Christ. Alors il dit : « En vérité ».
Les consciences de Ram-Ram et de Sept étaient plus ou moins englouties
dans les images multidimensionnelles, scintillant dans ces ténèbres repliées
sur elles-mêmes. Avec sa bonne nature le Christ s’exclama : « Les voilà ! »,
étendit une main royale qui, magiquement, traversa les galaxies et ramena
Sept et Ram-Ram. « Comme le divin berger sauvant deux agneaux perdus,
dit-il.
« Plutôt deux pauvres petits poissons », dit Zeus.
Cette fois le Christ sourit avec indulgence. D’un regard perçant de son
esprit il détruisit le dossier n° 9871 de Ram-Ram ; d’un autre il déposa Ram-
Ram sur le sol de la résidence principale des divinologues, et du dernier il
amena un Surâme Sept médusé à sa couche dorée.

110
Chapitre XVIII. – Sept a un entretien troublant avec le Christ,
un événement multidimensionnel se transforme en une vision
folle, et Jeffy-boy devient le personnage d’un livre

Surâme Sept se retrouva devant le canapé doré du Christ, tellement dé-


concerté qu’il ne cessait de changer d’apparence, à une vitesse qu’il n’au-
rait jamais pensé pouvoir atteindre, essayant d’apaiser le regard noir du
Christ qui ne le quittait pas d’un instant divin. « Il ne cillait même pas », di-
rait-il plus tard à Chypre. Sept sentit une excuse sur le bout de sa langue
nouvellement formée : ayant compris que le Christ aimait particulièrement
les enfants, il prit l’apparence du jeune homme de quatorze ans.
« Eh bien, qu’as-tu à dire pour ta défense ? » demanda le Christ. Puis,
lorsque l’image du jeune garçon de quatorze ans se fut stabilisée : « Oh, tu
es une très jeune âme », s’exclama-t-il d’une voix plus douce. « Bien. En vé-
rité », ajouta-t-il gentiment.
« D’abord, je suis absolument désolé pour la crucifixion, répondit rapide-
ment Sept. J’espère que vous n’en voulez pas au monde. Je veux dire, euh,
je n’ai rien à voir avec tout ça. »
Quelqu’un eut un petit rire, et soudain Sept remarqua Zeus, à la droite
du Christ. Il dévorait un gigot de mouton rôti. Toujours riant, il en offrit un
morceau au Christ, qui secoua avec impatience ses boucles grises en disant :
« Non. Tout ça m’a coupé l’appétit pour le dîner. »
Rempli de compassion, Zeus regardait Sept qui commençait à reprendre
son souffle, et demanda d’une voix en même temps douce et menaçante :
« Alors, tu aimes bien les dieux, hein ? »
Sept murmura : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à
Dieu. Non, ce n’est pas ça. Rendez à Dieu ce qui… euh, bon, vous connaissez
sûrement la citation. Ce que je veux dire c’est que je laisse les dieux tran-
quilles, et je souhaite qu’ils en fassent de même pour moi. » Après une
pause, il ajouta, à l’attention du Christ : « La citation était de vous, n’est-ce
pas, euh, monsieur ? Ou devrais-je dire ‘Votre Excellence’ ?
- Aucune importance. Je vais prendre un peu de ce mouton », lança-t-il
d’un ton plutôt agressif à Zeus. Puis à Sept : « Peu m’importe comment tu
m’appelles, mais cette citation n’est pas de moi. Je n’ai jamais dit ça. Ça
m’est égal qu’elle ait du sens ou pas, le fait est que je n’ai jamais prononcé
ces mots de cette façon.
- Je n’avais pas l’intention de déformer vos paroles, répondit Sept gêné.
Si vous dites que vous ne l’avez pas dit, eh bien, c’est bon pour moi. » Sept

111
était réellement de plus en plus mal à l’aise. Un peu plus tôt il avait peur,
mais désormais la puissance du Christ diminuait à un tel point qu’il en était
presque gêné pour lui. Par exemple il mordait à même le mouton, sans cou-
teau ni fourchette – lui et Zeus arrachant d’énormes bouchées, le Christ lut-
tant contre certains morceaux plus durs. Alors que Sept essayait poliment de
détourner le regard, Zeus posa sa portion de viande sur la table basse, et dit
pensivement : « Tu sais, Christ, tu peux très bien avoir dit cette phrase de
donner à César, et puis avoir oublié ! En une vie une personne, même un
dieu, dit tellement de choses qu’il est tout à fait possible que ta divine
langue ait prononcé cette séquence verbale particulière et… »
Les yeux du Christ lancèrent un éclat dangereux. Il cracha un bout de
viande dans sa serviette et répondit, avec emphase et insistance : « Je n’ai
pas dit ces mots. Et je n’ai pas non plus maudit ce pauvre figuier. La défor-
mation est ce qui peut arriver de pire à un message divin, et ça arrive tout le
temps. Et après, évidemment, c’est répété indéfiniment. Indéfiniment. » La
voix du Christ s’emplissait de tristesse. Ses yeux divins s’égaraient. Sept ré-
fléchit que si le Christ continuait sur cette voie, il pourrait bien oublier sa
présence, ce qui lui permettrait de s’éclipser.
« Indéfiniment », répéta le Christ en fixant son regard sur Sept.
Sept réfléchissait qu’il était tout à fait possible que la mémoire du Christ
soit en train de disparaître, quand tout à coup, au même instant, le Christ
donna un coup de menton, les yeux divins s’enflammèrent, et il lança :
« Alors comme ça tu penses que je perds la mémoire ? Je me rappelle le dé-
but du monde. » De nouveau le regard s’adoucit. « Toute une époque… »
murmura-t-il.
Sept était au bord des larmes. Si c’était bien le Christ, la légende dépas-
sait de loin la réalité. Il avait presque toujours été déçu de rencontrer un au-
teur en personne, mais là !… Il baissa les yeux, en contemplation des lames
du parquet, qui se mirent à miroiter. Quelque part il pensa entendre rire
Zeus et le Christ – de massifs éclats de rires qui dérangeaient le vol des oi-
seaux dans un million de cieux – des rires qui éclaboussaient l’humour divin,
si plein de compassion, mais largement perdu pour qui n’avait pas l’oreille
divine. Petit à petit les rires changeaient de ton, mais continuaient à n’en
plus finir, au point que Sept pensa qu’ils résonneraient pour l’éternité.
Réalisant qu’il avait fermé les yeux, il les rouvrit. Et puis il se les frotta.
Sur la table basse, là où juste avant s’étalait un plat de mouton, des maga-
zines déchirés étaient éparpillés. Le canapé doré avait fait place à plusieurs
chaises branlantes, et de chaque côté de la table, au lieu du Christ et de
Zeus, étaient assis Jeffy-boy et son Ram-Ram.
À l’autre extrémité de la table, la reine Alice disait : « On se fait sur la
santé mentale des idées si limitées, vous ne pensez pas ? Voilà pourquoi ceux
qui pensent qu’ils sont sains d’esprit rencontrent tellement de problèmes

112
quand ils réalisent qu’ils sont en réalité plus grands que ce à quoi leurs con-
ceptions les autorisent.
- C’est ridicule », dit Jeffery. Il ignora la reine Alice et se tourna vers
Ram-Ram ; avec un haussement d’épaules amusé vers la reine Alice celui-ci
remarqua : « Tout ça ne rentre simplement pas dans la tête de Jeffy-boy. »
Puis, s’adressant à Jeffery : « Tu veux savoir si j’étais réellement dans ton
appartement l’autre après-midi. Est-ce que ça répond à ta question ?
- Oui et non, répondit Jeffery avec quelque irritation. Y étais-tu physi-
quement ?
- Définitivement non », dit Ram-Ram ; puis, avec le sourire du vieux psy-
chologue gentil : « Je sais, je sais. Tu as encore des questions, mais on va les
prendre une par une.
- C’est toi qui es en institution, s’écria Jeffery, alors ne me donne pas de
conseils !
- Tu as tout à fait raison, répondit Ram-Ram complaisamment.
- Si les dieux existent, ils doivent aussi être considérés comme fous », dit
la reine Alice distraitement. Elle enfonça son chemisier bleu et blanc dans sa
salopette, l’en fit ressortir, puis annonça triomphalement : « Beaucoup de
fous parlent sans arrêt pour les dieux. Depuis que je suis ici on a déjà vu ar-
river et partir trois Christ. Et personne ne les a regrettés, je peux vous le
dire. Que des fanatiques. »
Jeffery attendit stoïquement que la reine Alice ait fini de parler, puis,
désespéré, il s’adressa à Ram-Ram : « Je pensais que j’étais en pleine con-
versation avec toi dans mon appartement, et puis tu as… disparu. Et tu viens
me dire que tu y étais vraiment, mais pas physiquement. En d’autres termes,
nos données incohérentes concordent. Des faits qui ne peuvent tout simple-
ment pas être des faits.
- Ce sont des faits, des faits, Jeffy-boy ! cria Ram-Ram hors de lui. Mais
dans un système de faits différent. C’est ce que j’essaye de te faire com-
prendre. » Ram-Ram s’interrompit. Une ravissante jeune fille s’avançait de-
puis l’autre bout de la pièce, offrant à chacun de tout petits bouts de choco-
lat, qui venaient apparemment d’une tablette qu’elle avait réduite en une
myriade de morceaux minuscules. Elle fit une révérence. Ram-Ram lui
adressa un « Merci ma chère » avec un gentil sourire de grande classe, offrit
un morceau à la reine Alice, et revint à Jeffery.
« Encore un autre », murmura la reine Alice en donnant un coup de
coude à Jeffery, qui se recula en hâte. Ram-Ram s’en rendit compte, et
gloussa. Exaspéré, Jeffery demanda : « Un autre quoi ?
- Eh bien, un autre Christ. Le seul qui reste ici, et le plus gentil qu’on ait
eu jusqu’à présent », répondit la reine Alice en se levant ; et malgré lui, Jef-
fery remarqua qu’en dépit de toutes ses années, elle était souple comme
une jeune fille. Pendant un instant ses cheveux blancs eurent des reflets
blonds dans le soleil de l’après-midi, qui traversait les rideaux de plastique

113
jaune tirés derrière le téléviseur. Dans un bref moment d’égarement, Jeffery
eut presque le sentiment qu’elle était plus jeune que lui.
« Oh oui, elle pense qu’elle est le Christ, dit gaiement la reine Alice. Les
psychologues essayent de la persuader qu’elle est plutôt la Sainte Vierge,
parce que fou ou pas, il y a certaines conventions qu’il faut respecter. » En
souriant avec innocence, elle frottait son menton ridé d’un doigt pas très
propre, et ajouta : « Si tu es une femme et que tu te prends pour dieu, ils
pensent que tu es plus fou qu’un homme qui pense la même chose, parce
que lui au moins il garde son sexe. Tu vois ? »
Les yeux de Jeffery s’agrandirent de stupéfaction. En triturant nerveuse-
ment les boutons de son chandail convenablement négligé, il dit à Ram-
Ram : « Tu comprends ce qu’elle dit ?
- Oui oui oui. Et elle a tout à fait raison, s’exclama celui-ci. Il règne ici le
climat psychologique le plus riche au monde, tu sais. Cynthia, la fille au cho-
colat, ne pense pas forcément que le Christ était une femme, mais qu’elle
est une femme, et qu’elle est le Christ. Subtile différence, non ? Elle énerve
nos collègues psychologues à n’en plus finir, évidemment, mais elle ne con-
sentira jamais à être la Sainte Vierge. Attention. Regarde, maintenant. »
Ram-Ram pointa du doigt, et Jeffery se retourna pour regarder Cynthia, la
vingtaine, traverser la multitude. En tout cas, à en juger par son attitude,
c’est certainement ce qu’elle imaginait être en train de faire : offrir à
chaque résident un petit bout de chocolat ; sourire avec la plus délicieuse
générosité, au point que même Jeffery se sentit conquis, au moins pour un
moment. « Wow, incroyable, elle y croit vraiment », articula-t-il, le souffle
coupé.
Ram-Ram était de plus en plus excité. Il se mouilla les lèvres et, comme
s’adressant à une classe, dit à Jeffery : « Tu vois ? Son père lui apporte les
tablettes de chocolat. Elle les distribue pour remplacer les poissons… »
La reine Alice ajouta, l’air de rien : « Elle écrit sa propre bible dans son
temps libre. Je vais peut-être l’aider à la taper.
- Oh mon Dieu, s’écria Jeffery, vous êtes complètement fous, tous les
deux !
- Tu t’attendais à quoi ? C’est une institution psychiatrique », dit Ram-
Ram en riant ; puis, l’air futé : « Sans la folie il n’y aurait pas de santé men-
tale dans le monde. Tu n’es pas d’accord, reine Alice ? »
Jeffery n’entendit pas la réponse. Il tenait sa tête dans ses mains, écrasé
par le plus fort sentiment de désolation qu’il avait jamais vécu. « Et il faut
que je partage cette folie, dit-il simplement. Je pensais t’avoir vu physique-
ment dans mon appartement, et, physiquement du moins, tu étais ici. Il doit
exister une espèce de contagion, qui fait que le cerveau ne distingue plus les
réalités. Il perçoit probablement des morceaux qui ne vont pas ensemble.
J’ai peut-être confondu le souvenir d’une ancienne de tes visites avec la réa-
lité…

114
- Bon, allez, ne le prends pas autant au tragique, dit Ram-Ram. » Dans un
geste de réconfort il lui prit la main, avant que Jeffery ne la lui retire. La
fille, Cynthia, qui avait entendu leur échange animé, s’approcha et offrit à
Jeffery un petit bout de chocolat. « Reprends ça », fit-il avec colère. Puis il
leva la tête, et il vit ses yeux. Ce n’était pas les yeux du Christ – qui sait à
quoi ressemblaient les yeux du Christ ? Mais c’était les yeux qu’avait dû avoir
le Christ, où toutes les contradictions avaient disparu ou avaient été réso-
lues, dans lesquels il se vit soudain lui-même, une personne dans toute sa di-
gnité, en dépit de l’immensité de ses mauvaises compréhensions. Il prit le
chocolat en disant : « Merci », avec une simplicité et une grâce qu’il se dé-
couvrait.
La reine Alice s’était rassise, et observait ses mains. Ram-Ram paraissait
s’être endormi dans l’inconfort de sa chaise, ou alors il faisait semblant de
sommeiller, comme un patient à l’hôpital espérant que son visiteur s’en
aille. Avec un léger choc, Jeffery réalisa que personne ne faisait attention à
lui. Il aurait aussi bien pu être invisible. La reine Alice prit un magazine.
Quelqu’un monta le volume du téléviseur : un jeu de ballon apparut, et les
cris des spectateurs remplirent la pièce. C’était comme s’il était déjà parti,
pensa Jeffery. Il toussa, prit sa veste et se prépara à partir.
En même temps le volume des hurlements des spectateurs augmenta en-
core, et les cris et les applaudissements ramenèrent soudain Surâme Sept à
lui-même. Immédiatement il se souvint des éclats de rire des dieux, qui
l’avaient expédié là. Mais il avait vécu toute la scène par l’intermédiaire de
Jeffery. À cette découverte Surâme Sept fut bouleversé. Pourquoi Jeffery, se
demanda-t-il ? Jeffery ne faisait même pas partie de ses personnalités.
Puis, comme il pensait aux dieux et à Jeffery, entre un moment et le sui-
vant, les deux environnements – la demeure de l’Olympe et l’institution psy-
chiatrique de Ram-Ram – se rencontrèrent et ne firent plus qu’un, atteignant
une taille tellement inimaginable qu’il appela Chypre. Il n’y eut pas de ré-
ponse. À la place, les vertigineuses transformations se poursuivirent. La de-
meure des dieux, avec Zeus et le Christ et le canapé doré fut tout d’un coup
transposée dans la salle commune de l’institution. Les magazines de la table
basse s’éparpillèrent dans les airs, avant d’atterrir sur le canapé doré du
Christ. Le téléviseur, diffusant toujours son jeu de ballon, se trouvait main-
tenant dans la demeure des dieux, et Zeus ajoutait ses hurlements effrénés
à ceux des spectateurs.
Pire, Jeffery, qui était juste en train de quitter la salle commune, devint
soudain… Will, et resta. La reine Alice devint la femme de Zeus, Héra, et
Ram-Ram, comme un directeur fou, était en même temps et lui-même et le
divinologue Ram-Ram. Tout s’accélérait à l’intérieur de Sept, qui essayait de
garder la main. Mais l’instant suivant, toute la scène s’agrandit. Zeus et le
Christ, tous les résidents de l’institution et tous les dieux de la demeure
olympienne se fondirent en un seul super-dieu complètement incohérent,

115
mais si ancien, si immensément sénile, si adorablement fou, que même
l’herbe tremblait à la simple pensée de son approche.
Pour l’instant, à la scène suivante, Sept vit le monde sous la coupe de
cette spectaculaire entité, et il entendit la voix tentatrice du dieu décrépit
errer sinistrement par tous les endroits secrets de l’univers, au fin fond des
forêts, dans les plus inaccessibles grottes sous-marines, jusque dans les re-
coins invisibles de l’esprit des gens. Et malgré lui, Sept fut terrifié.
Il vit des pigeons effrayés s’envoler pour chercher un abri. Il sentit le
souffle du dieu réduire le monde en morceaux au cours d’automnes sans fin ;
il vit des feuilles en extase se suicider. (Ah ah, s’écria Will, mourant avec
chaque feuille.) Il sentit les soubresauts de chaque être vivant dans ses ef-
forts pour sauver sa vie en face de tels débordements cosmiques. Cette folie
divine murmurait fielleusement à travers les chromosomes des hommes, les
infectant d’innombrables tares. Le dieu sénile hurlait son incohérente vérité
aux multitudes, qui à leur tour tuaient leurs voisins et se lançaient dans un
triomphe amer dans des guerres aussi sauvages qu’interminables. Mahomet
le fou faisait tournoyer son épée flamboyante ; Jéhovah, dans des accès de
saintes convulsions, projetait en bas ses épidémies et ses inondations ; Jupi-
ter et Tor lançaient leurs éclairs tandis que Bouddha contemplait son divin
nombril, et que dans les rues ses gourous répandaient les cendres sacrées.
Sept hurla « Stop ! »
Le dieu fou, qui était à la fois Jéhovah, Bouddha et tous les autres, s’ar-
rêta, et sembla remarquer Surâme Sept pour la première fois. La terre que
Sept avait sous les yeux prit les traits du dieu, et il vit la cime des arbres on-
dulant dans le vent comme les ondoyantes boucles ébouriffées du Christ ; les
océans étaient les abîmes sans fond de ses délices insensés et la réalisation
insupportable de sa misère ; car ce dieu savait qu’il était un démon furieux,
s’accaparant la terre, l’accordant à sa propre vibration cosmique folle,
jusqu’à ce que sûrement un jour – aujourd’hui ou demain, ou dans un million
d’années – cette vibration devienne une telle torture que l’esprit du dieu
éclaterait ; les neurones divins s’éparpillant dans la mortalité, l’essence bé-
nie contaminée sans espoir de retour, et perdue.
C’était une vision absolument folle. Sept essaya de purifier sa cons-
cience, de la débarrasser des fils de désespoir qui menaçaient de l’envoyer
dévaler la pente de l’extinction. Impuissant, il vit soudain Lydia et Will tom-
ber le long d’innombrables jours qui remontaient à l’enfance du dieu fou.
« Je ne vivrai pas dans un monde pareil ! » criait Will. Sa voix déchirait
l’air derrière lui, pendant que ses souvenirs jaillissaient de son esprit vers
l’espace.
Et Lydia, dans une colère furieuse, s’arrêta un instant, montrant le poing
à l’univers. « Je ne renaîtrai pas dans ce monde de fous ! » Elle allait en dire
plus, mais l’œil du dieu fou cligna et Lydia tournoya, de plus en plus petite,
soufflée malgré elle par la puissance étourdissante du clin d’œil divin.

116
Sept était tellement sidéré par la scène que ses réactions en étaient ra-
lenties. Qu’est-ce que c’était que ce cauchemar ? Mais apparemment il était
incapable d’en briser l’emprise, et les implications psychologiques de cette
vision désastreuse n’étaient que trop claires. Il se devait d’en sortir, pour
Lydia et Will, et s’ils étaient perdus… Mais comment cela pourrait-il être ?
De nouveau Sept appela Chypre. Cette fois elle répondit, mais si sèchement
et si sévèrement qu’en un éclair Sept revint à lui – si vite qu’il ressentit
comme un million de chocs émerger des parties les plus vitales de sa cons-
cience.
« Sept, comment as-tu pu laisser arriver une chose pareille ? » s’exclama
Chypre, même si ‘s’exclamer’ n’est pas tout à fait le bon mot. Sept ressentit
son blâme, ou plutôt, son chagrin. Mais avant qu’il ait pu répondre, il vit
l’image de Chypre apparaître simultanément à Will et à Lydia, qui sem-
blaient être à une certaine distance en contrebas. Lydia eut l’air incrédule
et mécontent. Will parut méfiant et terrifié. Sept observa comment Chypre
formait à leurs pieds une jolie colline d’été. Puis elle leur parla doucement,
avant de revenir à Sept.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demanda Sept avec impatience. « Qu’est-
ce que j’ai raté, et Lydia et Will, de quoi vont-ils se souvenir ? Will avait pris
des drogues, des trucs comme ça ? » Lui-même était choqué, et il remarqua
que Chypre ne le consolait pas du tout. Au lieu de cela, elle dit : « Regarde
toi-même. » Et elle et Sept se retrouvèrent, invisibles, dans la « chambre »
de Will.
Will vivait dans une commune plutôt décontractée ; c’est-à-dire que les
occupants changeaient constamment. Son lit, sur lequel était peint son nom,
était installé derrière un grand caoutchouc, à côté duquel deux caisses de
couleur orange lui servaient de bureau. La plante et les caisses indiquaient
que ce coin de la grande pièce était sa propriété ; au-dessus du lit, une af-
fiche de Bouddha étendait ses bénédictions sur son oreiller. Will s’estimait
très heureux car ce coin de pièce possédait une fenêtre, dont il avait recou-
vert la moitié par une carte du monde.
À cet instant il était recroquevillé à la tête de son lit, se demandant s’il
serait assez fort pour aller jusqu’à l’évier commun pour se laver le visage, ou
même un peu plus loin, jusqu’au réfrigérateur, où ses provisions – des
oranges – étaient rangées sur la troisième tablette. Il y avait dix autres lits
disséminés dans la pièce, chacun signalé d’une façon ou d’une autre comme
propriété privée, mais pour le moment, Will était seul.
Il venait de se réveiller d’un épouvantable cauchemar, pensait-il, sauf
pour la fin, où il prenait un bain de soleil sur le flanc d’une colline ; il sup-
posa que c’était la combinaison des drogues qu’il prenait qui avait entraîné
ce sentiment particulièrement effrayant de folie dont il se souvenait vague-
ment. Mais désormais tout semblait normal, c’est-à-dire infect et lamen-
table, se dit-il. Fourrant la main sous son matelas, il chercha un peu à droite

117
à gauche jusqu’à ce que ses doigts tremblants buttent sur son assortiment de
pilules, sa cachette. Sans même regarder lesquelles il avait attrapées, il en
avala deux.
« Il le fait tout le temps », dit Surâme Sept à Chypre.
Les paupières de Will s’alourdirent. Il se mit à gémir doucement. Chypre
soupira : « Ce que tu as vécu plus tôt était un cauchemar, c’est vrai, com-
posé des pires terreurs de Will et de Lydia au sujet de dieu et de l’univers.
Et tu aurais dû les guider, au lieu de tomber dedans toi-même. »
Les gémissements de Will devinrent plus forts, pendant qu’il commençait
à se dresser dans son corps de rêve. « Tu restes avec lui maintenant, dit
Chypre. Et après j’aurai à parler sérieusement avec toi.
- Et qu’en est-il de Lydia ? s’écria Sept. Il faudrait que je retourne la
voir, non ? » Mais il n’y eut pas de réponse, et de toute façon c’était trop
tard ; Will se tenait dans son corps de rêve, observant Sept.
« Bon, je l’ai refait, dit Will timidement. Et te revoilà, l’un de mes trips
les plus exaspérants. » En fait il était plutôt content de lui. Il savait qu’il
était en plein trip, mais il avait décidé que Surâme Sept était une espèce de
symbole signifiant qu’il était en sécurité, ou à peu près. En réalité, sans au-
cune raison, il se sentait confiant et un peu vaniteux. « Si tu es une illusion
de mon imagination, je suis plutôt bon, dit-il à Sept.
- Je suis désolé de ne pas pouvoir te retourner le compliment, grogna
Sept.
- Comment ça se fait que je me sente si bien ? s’écria Will.
- Chypre t’a chargé en énergie, répondit Sept ; mais tu ne te rappelles
sûrement pas. » Lui-même était plutôt morose, et son humeur ne s’améliora
pas quand Will se mit à arpenter la pièce en clamant « Je suis sorti de mon
corps, je suis sorti de mon corps !
- Et tu es en plein dans la drogue, aussi, lui rétorqua Sept avec colère, et
sans moi, qui sait dans quels problèmes tu irais encore te fourrer !
- Et alors ? s’écria joyeusement Will. Je suis hors de mon corps et tu es
là, et pour une fois on n’est pas à l’école. Mon désir est-il ton ordre, à pro-
pos ? » Will jeta un coup d’œil interrogateur à Sept, et ajouta : « Parce que
pendant mon dernier trip j’ai vécu une chose horrible au sujet d’un dieu fou,
ou quelque chose comme ça, et je ne veux pas recommencer. Mais si tu es
une sorte de génie, eh bien je peux aller où je veux.
- Je ne suis pas une sorte de génie, dit Sept.
- Qu’importe. Dieu était pitoyable. Mais on va aller voir sa mère, déclara
Will.
- La mère de qui ? demanda Sept hésitant.
- Eh bien, du Christ. Elle doit tout savoir sur lui, non ? Après tout, qui le
connaît mieux qu’elle ? répondit Will en éclatant d’un rire nerveux.
- Oublie ça. Et à propos, pourquoi la mère du Christ ?

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- Pourquoi pas ? répondit Will l’air de rien. Si je suis en plein trip, c’est
mon trip, n’est-ce pas ? » Avec un grand sourire il ajouta : « Et de toute fa-
çon, apparemment pour une fois je t’ai là où je veux que tu sois.
- C’est ce que tu penses », murmura Sept pour lui-même, mais il était in-
dubitable qu’il devrait rester avec Will pendant un certain temps, et il n’ai-
mait pas le tour que prenaient les événements. Combien y avait-il de fuites
entre les expériences des différentes personnalités ? Sans en connaître les
détails, Will était-il d’une façon ou d’une autre conscient de la quête de Ly-
dia vers les dieux, et de ses résultats si insatisfaisants ? Probablement, réflé-
chissait Sept en fixant Will ; autrement, Lydia et Will n’auraient pas vécu
tous les deux le même terrifiant cauchemar.
« Et bien ? » demanda Will, et malgré lui, Sept fut partagé entre l’exas-
pération et l’estime : Will était là, arrogant et insolent, ressemblant lui-
même à un jeune dieu, plein d’une détermination nouvelle. Mais la détermi-
nation de faire quoi ? Parce que l’instant suivant, Will dit : « Je vais proba-
blement me suicider à la première occasion, alors il vaudrait mieux que tu
ne me refuses rien, parce que tu pourrais le regretter après. Et je veux aller
voir la Sainte Vierge. Si c’est dans tes cordes, évidemment. »
Sept soupira. La dernière remarque de Will ne manquait hélas pas de
sens. « Je ne peux pas garantir ce qui va se passer, dit Sept nerveusement.
J’aimerais que tu changes d’avis.
- Pas du tout pas du tout pas du tout ! » Will chantait en boucle, et Sept
regretta vivement que Chypre lui ait donné autant d’énergie.
« Comme tu veux », dit Sept.
Will aurait pu jurer qu’il n’y avait eu aucune transition, mais désormais
lui et Sept étaient en route.

119
Chapitre XIX. – Le récit de la Sainte Vierge et un ego pour
Bouddha

Sept et Will sont vêtus en humbles pèlerins. La rue (si c’en est une)
semble être dans l’antique Jérusalem. Les ânes braient. Les commerçants
vaquent à leurs affaires. La petite maison de Marie était un peu à l’écart des
nombreuses échoppes où les vendeurs offraient leurs marchandises. La mai-
son était en réalité la plus étrange combinaison d’une mangeoire, d’une
grange, et d’un petit salon. À l’extérieur, deux palmiers encadraient l’en-
trée. D’une façon tout à fait incongrue, au centre d’un petit gazon diffé-
rentes statuettes représentaient une crèche, avec Marie, Joseph, et le petit
Jésus. Sur la gauche une statue en plâtre figurait Jésus à douze ans, et à
droite, une immense croix à laquelle était suspendu le Christ adulte, avec du
sang d’une facture très réaliste qui coulait de ses blessures vers une petite
mare creusée dans le sol. Devant chaque palmier était la statue d’un ange
agenouillé, portant une épée.
Will ouvrait de grands yeux. « Ce n’est pas réel, tu sais, dit-il à Surâme
Sept. Et cette rue émerge de nulle part. Si tu la remontes d’un côté ou de
l’autre, c’est probable qu’elle disparaîtra. » Il haussa les épaules pour mon-
trer qu’il n’était pas impressionné, mais il y avait bien quelque chose de ter-
riblement impressionnant dans ce mélange de bondieuseries saugrenues et
de vrais ânes en train de braire ; et les anges en plâtre de Paris bon marché
rayonnaient de la plus folle intensité, comme si leur côté grotesque leur con-
férait une vie propre.
Sept se contenta de dire : « Alors maintenant laisse-moi faire. Et sois
poli, pour changer, si tu y arrives. » Il frappa à la porte.
« Je n’y crois pas, dit Will. Frapper à la porte de la Sainte Vierge. Même
pour un rêve, ou un trip, c’est juste trop. »
La porte s’ouvrit, apparemment d’elle-même. On avait d’abord une im-
pression de pénombre. Sept et Will firent quelques pas hésitants à l’inté-
rieur. Puis, cependant, une série de lumières s’allumèrent, comme des
spots, en moins brillant. L’un éclairait une mangeoire vide, un autre un
groupe de bœufs endormis, et dans la lumière du troisième la Sainte Vierge
était assise et travaillait à son crochet.
« Bienvenue, fit-elle fort galamment. Mais si vous êtes venus voir mon
fils, il n’est pas là.
- Nous le savons. C’est vous que nous sommes venu voir », répondit Sept
poliment.

120
Marie sembla inquiète. « Vous n’êtes pas des journalistes ? Je ne donne
plus d’interviews », s’exclama-t-elle.
Sept l’assura qu’ils n’étaient nullement des journalistes, et l’air soucieux
malgré tout, Marie posa son crochet.
Will n’arrêtait pas de se répéter : « C’est impossible. Ça ne peut pas être
vrai. » Il murmura à Sept : « Tout ça est complètement fou, et en plus, elle
ressemble à la mère de Whistler.4 » Mais alors même qu’il prononçait ces
mots, Will changea complètement d’avis.
Nerveuse, Marie clignait constamment des yeux. On aurait dit une pou-
pée mécanique, vêtue d’une longue robe bleue recouverte d’un surtout
brun, sa coiffure trop lisse couverte d’un voile noir. Son visage ressemblait
trop à de la porcelaine, trop travaillé, les yeux trop artificiels. Mais pour des
yeux mécaniques, ils étaient étonnants. Will eut l’impression qu’ils pleu-
raient depuis des siècles, et effectivement, les larmes se remirent à couler.
Comme elle commençait à pleurer, doucement, Marie tendit la main vers
un Kleenex en disant : « Pardonnez-moi. Mon fils a toujours été un bon gar-
çon. Ils l’ont crucifié, vous savez. Mais c’est pareil, les gens continuent de
venir ici, et d’écrire, pour que j’intercède pour eux. La vie est cruelle. Et je
n’arrive jamais à répondre à tout le courrier, alors les gens doivent penser
que me désintéresse. » D’une main elle indiquait un coin de la pièce, où
s’entassaient en désordre des piles de lettres, de tablettes de pierre, et
même de feuilles et de rouleaux de papyrus, avec des télégrammes. « Main-
tenant le courrier arrive même sans fil, dit-elle. Et j’ai dû faire retirer le té-
léphone, parce que pendant des années j’étais en communication nuit et
jour. Et aujourd’hui mon fils est dans la demeure des anciens dieux, vous sa-
vez. Je lui rends visite quand je peux, mais il n’a jamais oublié la cruci-
fixion. Depuis il n’est plus le même. Il n’avait jamais imaginé que son père
pourrait le laisser mourir de cette façon, même si c’était pour la bonne
cause. Depuis la famille s’est dispersée. Mais je suis désolée de vous ennuyer
avec mes soucis. Aimeriez-vous un verre de vin ? »
Surâme Sept secoua la tête. Debout devant la fenêtre sans vitres, Will re-
gardait le mouvement de la rue, remarquant que les bruits s’arrêtaient juste
devant la fenêtre, alors qu’ils auraient dû être très clairs. C’était comme re-
garder un film muet, pensa-t-il : il pouvait voir la bouche des marchands
bouger pendant qu’ils parlaient, les ânes tirer les charrettes, mais aucun
roulement de roues, aucun cri rauque ne pénétraient dans la pièce. « Quel
trip », pensait Will. Il espérait pouvoir s’en souvenir.
« Continuez », dit Sept à Marie. Puis il ajouta, en direction de Will : « Et
j’aimerais que tu viennes t’asseoir ici avec nous. » Will adopta une dé-
marche mi-insolente, mi-nonchalante, pour bien montrer que tout ceci était

4
[Célèbre tableau de James Whistler représentant la mère de l’artiste. Une icône de l’art américain. N. d. T.]

121
trop impossible et ridicule pour mériter une miette de son attention, mais il
alla s’asseoir.
Marie lui adressa un humble sourire, comme pour confirmer qu’elle était
bien au-dessous de la considération de qui que ce fût. Puis elle réarrangea
discrètement ses vêtements, et baissant la tête, elle continua : « J’ai essayé
d’être une bonne épouse. Joseph, mon époux, n’était qu’un pauvre charpen-
tier ; un très bon ouvrier, c’est vrai. Mais du moment où il est né, j’ai pensé
que Jésus était spécial, et j’ai voulu lui léguer quelque chose dont il pourrait
être fier, un cadeau unique… » Elle fit une pause, l’air soucieux, et regarda
Surâme Sept avec inquiétude.
« Continuez, c’est fascinant », dit Sept, sans regarder Will car il était
doublement désolé de l’avoir laissé venir. Cet entretien n’avait que peu de
chances de convaincre Will que l’univers avait un sens, pensait-il. En même
temps, devant la réalité de cette femme en face de lui, avec ses manières
hésitantes, il avait presque oublié qui Marie était supposée être… Sept inter-
rompit ses pensées. Où avait-elle pris le ton de la confession ? « Ne dites rien
que vous ne souhaitez pas dire », fit-il rapidement, mais c’était trop tard.
« Je ne suis jamais arrivée à discuter des… choses de la chair avec mon
fils. » Elle fit une nouvelle pause. « Vous comprenez ?
- Absolument, dit Surâme Sept nerveusement. Désirez-vous que nous
changions de conversation ?
- Non, il faut que cela soit dit, répondit Marie résolument.
- Bien, dites-le, alors, murmura Sept entre ses dents.
- Je lui ai dit, à mon fils, qu’il venait de Dieu… sans l’intervention d’un
homme. C’était juste la petite ruse innocente d’une mère.
- Ah, je le savais ! hurla Will en sautant sur ses pieds. De la pure idiotie.
Derrière chaque religion, chaque philosophie. Du moins les occidentales. De
la pure idiotie ! »
Mais Surâme Sept (toujours habillé en pèlerin) était du côté de Marie ;
sincèrement bouleversé. « Allons, allons, calmez-vous, la supplia-t-il.
- Mon fils m’a crue, pleura Marie, dans l’angoisse. Il a été complètement
trompé. »
On aurait dit que ses yeux étaient faits pour pleurer. Dans les pleurs ils
atteignaient un éclat étrange, mais réellement spectaculaire, comme si les
larmes magnifiaient, tout en la déformant, une vérité qui semblait irréconci-
liable avec les mots qu’elle prononçait en sanglotant. « Je savais que c’était
un mensonge », dit-elle, cette fois dans une condamnation dépassant tout
espoir de rédemption. « Et pourtant… » commença-t-elle, et comme elle
parlait, ses larmes se tarirent brusquement. Elle leva fièrement la tête,
fixant un Surâme Sept médusé, et lança le bras dans un geste de triomphe.
Elle avait une allure soudain si impérieuse que Sept recula d’un pas ; Will
écarquillait les yeux. La voix de Marie était forte, presque dure. « Et pour-
tant, le mensonge était la vérité, et je le savais aussi. Ou le mensonge est

122
devenu la réalité. Ou tout a toujours été vrai, et j’ai dû dire que c’était un
mensonge. Mais d’une façon ou d’une autre, je suis la Mère de Dieu. »
Pendant qu’elle parlait, l’air de la pièce se mit à scintiller. Sept pensa
avec un certain malaise qu’il pouvait arriver quelque chose qui bouscule les
mondes ou les détruise avant l’heure si Marie se souvenait… si Marie se sou-
venait de quoi ?
Mais elle ne se souvint pas. Elle semblait même presque avoir oublié ce
qu’elle venait de dire. De nouveau le découragement envahit ses traits de
poupée. « Nous avons donc partagé la même illusion, dit-elle tristement. Les
choses sont allées si loin que finalement Jésus a envisagé le suicide. Ils lui
ont enlevé les couteaux, les fourchettes et toute l’argenterie à la maison de
repos. On ne lui permet plus aucun objet coupant ou piquant. »
Sept fut pris d’une vague de culpabilité pour avoir pensé que le Christ et
Zeus étaient des gloutons quand il les avait vus manger sans fourchettes. Il
rougit.
« Eh bien voilà, c’est ça, dit Will, debout au milieu de la pièce. Si le
Christ a pensé au suicide, ça montre qu’il n’est pas si fou, Madame. Ça vous
fait réfléchir à deux fois, non ? si même les dieux ne supportent pas l’exis-
tence ? » Il se mit à ricaner. Il ne pouvait s’en empêcher. Il se cacha la
bouche de sa main, et s’assit par terre en se tenant les côtes.
Sept avait écouté Will avec consternation, mais c’était autre chose qui
l’inquiétait, qu’il n’arrivait pas à identifier correctement – quelque chose qui
le dérangeait beaucoup plus. Marie se remit à pleurer. Will eut la bonté de
se taire un moment, et Sept put explorer mentalement les multiples niveaux
de cet entretien avec la Vierge. L’idée lui apparut que Marie jouait un rôle.
Le Christ et Zeus aussi jouaient des rôles ; mais non, ce n’était pas tout à
fait cela non plus. Pourtant il y avait bien une pièce, réfléchissait-il, pour la-
quelle on utilisait des accessoires psychologiques, et il lui fallait découvrir
quel rôle était le sien, ainsi que ceux de Lydia et Will avant… avant quoi ?
Avant que le pèlerinage vers les dieux débouche sur tout autre chose. Ou
était-ce déjà le cas ? Dès que Sept pensa à Lydia la chaumière de Marie dis-
parut, en tout cas lui et Will se retrouvèrent dehors une fois de plus, mar-
chant dans la rue.
« Sept ! Sept ! »
Surpris de s’entendre appeler, Surâme Sept s’arrêta. Qui pouvait bien le
chercher ici ? Il scruta la rue. Aucun visage familier. Les marchands ran-
geaient leurs marchandises pour l’après-midi. On rechargeait les ânes. Des
enfants et des chiens couraient ici et là. Des chevaux buvaient à l’abreuvoir.
Des hommes et des femmes, dans leurs vêtements variés de tous les jours,
commencèrent à se hâter… peut-être vers leur simple repas. Alors, au milieu
de cette confusion, Sept remarqua une silhouette, habillée aussi en pèlerin,
qui courait vers lui. C’était Lydia.

123
Au moment même où Sept la reconnaissait, il entendit une autre voix,
celle de Chypre, qui lui disait mentalement : « Tu oublies quelqu’un, non ? »
Sept allait répondre quand Lydia, hors d’haleine, lui dit : « C’est Chypre qui
m’envoie. J’ai vécu quelque chose d’horrible. Je ne sais pas exactement ce
que c’était mais il y avait des dieux fous et Dieu sait quoi encore ! Je me suis
retrouvée sur une colline. Mais c’est qui, lui ? »
Will commençait à vraiment s’amuser, et à apprécier l’apparent désarroi
de Surâme Sept. « Qui êtes-vous ? » demanda-t-il, avec une courbette de po-
litesse moqueuse. « La sœur de la Sainte Vierge, je suppose ? »
Lydia allait répondre, plutôt vertement, quand Will continua : « Ou la
fille de Bouddha ? Ou peut-être Bouddha déguisé en fille ? Ou…
- Arrête ça ! cria Sept. Plus un mot. »
Mais Will savourait un certain sentiment de puissance. Il nota mentale-
ment de se rappeler quels comprimés il avait avalés car jamais il n’avait eu
un trip aussi brillant, enivrant, et conscient. « C’est ça ! s’exclama-t-il en
claquant des doigts. Vous devez être Bouddha. »
Il s’interrompit immédiatement. Soudain il y eut partout des fleurs de lo-
tus. Les échoppes, les gens et les ânes étaient partis. La rue avait disparu.
Le plus étrange après toute cette animation, c’était le silence. Will n’avait
jamais vécu une atmosphère aussi silencieuse. Puis lui, Lydia et Sept remar-
quèrent quelque chose d’encore plus étrange. L’espace autour d’eux formait
une gigantesque image transparente de Bouddha, et ils étaient à l’intérieur.
Sous leurs pieds s’étendait l’herbe la plus douce imaginable, et au-dessus le
plus adorable ciel bleu ; mais tout cela faisait partie de la forme de Boud-
dha. Sept écarquillait les yeux : apparemment l’image se répétait sans fin,
en miniatures transparentes, des formes kaléidoscopiques de Bouddha se mé-
langeant et se fondant les unes dans les autres pour former l’herbe et le
ciel, un million d’images de Bouddha en gélatine. Et l’air lui-même était dif-
férent, comme le plus doux des mouvements de gélatines, de différentes
nuances, se mélangeant toutes les unes avec les autres. Will, choqué, pointa
un doigt pour sentir l’air ; il put sentir une douce poussée, comme si l’air
avait une vie propre.
« Quel trip, non mais quel trip ! » cria-t-il. Sa voix envoya des cercles de
vaguelettes dans l’air en gélatine, lui impulsant une lente frénésie.
« Taisez-vous. Écoutez ! s’exclama Surâme sept.
- Je n’entends rien », dit Lydia. Elle enroula un pan de son vêtement au-
tour de sa gorge, et regarda nerveusement autour d’elle.
Will fit un saut en arrière. « J’entends quelque chose », s’écria-t-il, car
l’air s’emplissait du son le plus étrange ; et sous leurs yeux, Sept, Lydia et
Will virent l’air littéralement s’épaissir, tout en restant transparent. Une gi-
gantesque image de Bouddha, légèrement solidifiée, se formait dans les airs
au-dessus d’eux. Ses différentes parties se rejoignaient et s’assemblaient,
comme de la gélatine faite de l’espace lui-même.

124
Sept se reprit, et dit poliment : « Euh – bonjour ! »
Lydia ne dit rien. Will se prosterna par terre en disant : « Me voici,
Maître. Je n’ai plus d’ego. J’en ai fini avec les désirs. J’ai tout lu à votre su-
jet, je vous prie de me considérer comme votre serviteur.
- Relève-toi et ne fais pas l’imbécile », murmura Sept.
Will envoya à Sept un regard qui semblait de pure haine, puis se tourna
de nouveau vers le Bouddha. « Je vous le répète, je n’ai plus aucun désir.
J’en ai terminé avec les souhaits et les envies. »
Le Bouddha souleva ses beaux sourcils en gélatine, et dit à Surâme Sept :
« De quoi parle-t-il ?
- Excusez-moi, interrompit Lydia timidement. Êtes-vous un dieu hindou ?
Si oui, j’aurais quelques questions.
- J’en suis un, si c’est ce que tu souhaites, dit Bouddha. Maintenant,
qu’est-ce que ce pauvre garçon est en train de raconter ? » De son bras
fluide Bouddha désignait Will qui, assis en lotus, faisait piètre figure à cause
de ses baskets qui se prenaient dans son vêtement de pèlerin.
« Om, Om, Om », chantait Will, et Bouddha lança un tel « Vas-tu te
taire ? » qu’il sauta sur ses pieds.
« Mais qu’est-ce que c’est que cette bêtise, abandonner le désir ? » de-
manda Bouddha. Il parlait un élégant dialecte indien, que Sept, Lydia et Will
comprirent instantanément.
« C’est une partie de votre enseignement, Maître, murmura Will. Je l’ai
lu dans tous vos livres sacrés.
- Que ceux qui le souhaitent abandonnent le désir, dit Bouddha. Pour moi
c’est du pur non-sens, et si quiconque affirme que j’ai dit une chose pa-
reille, alors il s’agit d’une grossière déformation. L’abeille abandonnera-t-
elle son miel ? Le chat sa queue ? La pomme ses pépins ? La mouche ses
ailes ? La tête ses cheveux ? La vache son meuglement ? Le…
- Euh – nous avons compris, dit sept.
- Le cheval doit hennir, continua le Bouddha. Il ne peut pas meugler.
Mais quand ils me citent, les hommes mettent le miaulement du chat dans la
bouche du cheval. » En soupirant il tourna son regard béni en direction de
son nombril, mais Sept remarqua que ses yeux étaient tout à fait joyeux, lui-
sants comme de la gélatine.
« Tout ça est un peu déconcertant », dit Sept, car désormais il était clair
que la forme de Bouddha était parfois doucement gélatineuse et visible, et
parfois à peine suggérée, sauf pour le nombril qu’on pouvait toujours discer-
ner, comme un grain de raisin. Pendant un moment la forme se stabilisa de
nouveau, et la voix de Bouddha s’éleva, encore plus doucement qu’aupara-
vant, de sorte que les sons eux-mêmes semblaient scintiller à travers les in-
nombrables plis de la gelée.

125
« Le désir de ne pas désirer… dit bouddha, c’est une situation impos-
sible ! En fait, toutes les réalités et toutes les situations sont fondamentale-
ment impossibles ; c’est-à-dire qu’elles le seraient si elles arrivaient en
fonction des raisons pour lesquelles les mortels supposent qu’elles arrivent.
Lydia, par exemple… »
Sans réfléchir, Lydia s’agenouilla, s’inclina et fit un signe de croix. « Oui,
mon Père », dit-elle, reprise par un ancien conditionnement catholique
qu’elle pensait avoir oublié. Revenant à elle, elle sauta sur ses pieds, fixa du
regard Surâme Sept comme si c’était lui le responsable de l’impair, et essaya
de cacher sa gêne. « Désolée, je ne me mets plus à genoux devant personne,
dit-elle. Et… bon, de toute façon, un vrai dieu n’aurait pas besoin d’adora-
tion. »
L’image de Bouddha tremblota, gloussa, et la voix sirupeuse reprit : « Ly-
dia, une partie de toi – ton désir – est en train de se construire ailleurs, c’est
pourquoi tu es si insatisfaite en ce moment. Tu n’as pas suivi ton désir de re-
naître. Tu le combats sans arrêt et poses des conditions. Tu te sépares de
ton désir, tu l’examines, et tu exiges que les dieux assument la responsabi-
lité de ton manque de décision.
- Moi ? Mais pas du tout, éructa Lydia. Et que voudriez-vous que je fasse ?
- Va où ton désir t’appelle, commença Bouddha.
- Tu ne peux pas dire ça ! hurla Will. Les bouddhistes croient qu’on doit
s’élever au-dessus du désir. Même moi je le sais. »
Et là le Bouddha éclata de rire, toute son image s’agitant dans tous les
sens, et il s’exclama : « Ah ah, mais je ne suis pas un bouddhiste, je suis
Bouddha ! Ton désir est ta direction intérieure, et tu désires la mort unique-
ment parce que c’est le seul désir qui te reste, le seul que tu t’autorises.
- Je n’y crois absolument pas, cria Will. Et je n’ai plus d’ego. Je m’en
suis débarrassé. Je veux uniquement servir, alors tout ce que je peux suppo-
ser c’est que tes remarques ridicules font partie d’un examen que je dois
passer. Je veux être détaché de tout. Je suis détaché de tout. Je suis déta-
ché, bon sang ! »
Et il s’immobilisa, le regard fixe, trop effrayé pour bouger. Le Bouddha
gélatineux fut pris de convulsions, se mit à trembler comme une montagne
cosmique de gelée, et commença à fondre, à se transformer en une masse
frissonnante semi-liquide qui se dirigeait tout droit vers Will. Les bords se
détachèrent et de petites flaques atteignirent ses baskets. Il sauta en arrière
en criant, pendant que la masse entière, comme une lave froide, s’écoulait
de plus en plus vite dans sa direction.
« Non ! Non ! » criait Will en hurlant, les yeux levés vers la gelée mou-
vante du Bouddha qui menaçait maintenant de l’engloutir.
Au dernier moment Surâme Sept attrapa Will, et le flot de Bouddha s’ar-
rêta, hésitant. Will grelottait en gémissant, et Sept dit sévèrement au Boud-

126
dha : « Vous n’aviez vraiment pas besoin d’aller aussi loin. Nous avons com-
pris le message. » Puis, s’adressant à Will : « Ton trip est terminé, et je suis
sûr que tu as eu plus que tu n’attendais. Réveille-toi dans ton corps phy-
sique. Et si c’est le détachement que tu voulais, tu as failli y goûter, alors
j’espère que tu as compris la leçon. De toute façon tu es en sûreté mainte-
nant, tu peux te réveiller tranquillement. »
Will hocha la tête, trop secoué pour dire quoi que ce soit. Il bredouilla
quelque chose concernant le fait d’arrêter la drogue, et disparut. Les bords
du Bouddha se ratatinèrent, se ridèrent, ses différentes parties tremblo-
taient tellement de rire que Sept en oublia presque sa colère ; puis le Boud-
dha s’évanouit. Sept et Lydia restèrent là un moment, toujours dans leurs
habits de pèlerins, quand encore une fois l’air commença à s’épaissir en dé-
buts de formes, et Lydia resta bouche bée quand le paysage peu à peu fit
place aux jardins devant la maison de repos des dieux. Seulement cette fois,
Chypre les attendait.
« Ça suffit maintenant. Sept, il faut que je te parle », dit-elle. Elle prit
une forme pour ainsi dire royale, de sorte que Sept n’émit aucune objection,
alors qu’il en avait déjà une en tête. Même Lydia ne dit rien, quand Sept
avait craint qu’elle se plaigne de certains exemples particulièrement mal-
heureux de ses récentes aventures.
Le jardin baignait dans une brume gris-bleu ; un crépuscule à la fois
triste dans sa nature et d’une qualité étrangement neutre, d’une façon que
Sept percevait sans pouvoir la comprendre.
Abattue, Lydia s’assit sur un des bancs. La tête baissée, elle semblait une
figure du Moyen-âge dans son vêtement de pèlerin. Elle leva les yeux vers la
maison de repos des dieux, dont la structure de pierre se profilait dans le
lointain, indistincte, comme une sombre falaise. « De toute façon j’ai pris
une décision, au cas où ça intéresserait quelqu’un », dit-elle.
Chypre souriait très gentiment, et pourtant, nota Sept, son sourire était
de la même neutralité que le crépuscule. « Qu’as-tu décidé ? » demanda-t-
elle à Lydia.
Lydia se leva, un bras reposant sur le dossier du banc, la capuche de son
vêtement couvrant à moitié les contours de son visage. Elle semblait fati-
guée, vaincue, et triomphante en même temps. « Je suis définitivement
prête à renaître. Je vais repasser par là », dit-elle, mais il y avait une dureté
dans sa voix qui contrastait avec ses épaules affaissées. « Je veux retourner
à la vie sur terre, avoir des délimitations claires, et un cadre que je peux
comprendre. Et dieux ou pas, ma dernière vie a eu plus de sens que tous les
dieux ensemble. Qui a besoin d’un Christ sénile et d’un Bouddha en gelée ?
Je veux retourner dans la chambre de Bianka, parler avec Josef et voir com-
ment avancent les préparatifs de la naissance. Je n’arrive tout simplement
pas à gérer toute cette… » Elle s’interrompit, et, écartant les bras : « absur-
dité ! » lança-t-elle.

127
Sept piqua un fard. Chypre, toujours dans cette étrange neutralité, prit
Lydia par la main, et toutes deux disparurent. Un moment Sept resta seul,
mais il savait que Chypre n’allait pas tarder à revenir pour leur conversation.
Une conversation qu’il aurait bien aimé oublier, se dit-il. Il était évident
qu’il avait fait une erreur quelque part dans cette quête des dieux, mais il
savait pourtant qu’il devait laisser Lydia et Will chercher à leur manière. Il
avait simplement aidé du mieux qu’il avait pu.
Dans l’étrange crépuscule, Sept se détacha mentalement de ses person-
nalités, de Lydia et Will et Josef, et immédiatement il se sentit plus léger,
plus libre, et d’humeur joyeuse. L’univers n’offrait véritablement aucun dan-
ger ; il débordait d’exubérance ; et donc, d’où pouvait bien venir l’insatis-
faction de Lydia et de Will, se demanda-t-il ? D’accord, les dieux semblaient
– disons, un peu incohérents, mais tels qu’ils étaient, on pouvait malgré tout
les aimer. Alors que pouvaient bien attendre d’eux Will et Lydia ? Et pour-
quoi devaient-ils supposer – si c’était le cas – que ces dieux avaient quelque
chose à voir avec la gestion de l’univers ?
Il décida de tout oublier pour le moment. Libre de toute limite, Sept se
mit à jouer dans le crépuscule. Il devint une fleur, se délecta de la caresse
de la brise. Il s’oublia lui-même dans la transparence de son être, sans
perdre de vue qu’il se connaissait encore mieux par cette ignorance tempo-
raire.
D’abord, Chypre ne fut pour lui qu’une pensée lointaine. Puis elle appa-
rut. Tous deux se transformèrent en deux points de lumière, scintillant dans
le jardin.
« Avant que tu dises quoi que ce soit, je suis terriblement déçu, dit Sept.
Je pensais que les dieux avaient plus de bon sens. » Chypre ne répondit pas
tout de suite. Les bruits environnants devinrent plus forts. Sept entendait
dans le lointain les éclats de l’épée de Mahomet, tandis qu’il combattait les
infidèles en criant « Allah » et en bondissant de tous côtés. « C’est ce que je
veux dire, s’écria Sept désespéré.
- Leurs intentions sont bonnes, répondit Chypre. Ne sois pas si critique.
Ce sont de gigantesques projections psychiques, et les ‘enfants divins’ de
l’homme exagèrent les bons et les mauvais côtés de leurs parents.
- Tu veux dire qu’ils ne sont pas du tout réels ? s’écria Sept, sidéré. Au
début je ne croyais pas à leur existence, et je devais être au plus près de la
réalité. Après j’ai pensé que s’ils influençaient à ce point la pensée hu-
maine, ils devaient exister. Ensuite j’ai décidé qu’ils étaient réels, et je
m’attendais à ce qu’ils soient… eh bien, au moins adultes, en termes hu-
mains. Et maintenant tu me dis qu’ils n’ont jamais été réels ! »
Surâme Sept était fatigué et perplexe. Il jeta un regard circulaire au jar-
din. Des oiseaux de toutes couleurs volaient dans tous les sens. Le ciel était
d’un bleu-gris extraordinaire. Partout des fleurs affichaient des teintes au
delà de toute description. Mais rien ne le satisfaisait.

128
Chypre n’arrêtait pas de changer de place, apparaissant sur une feuille,
puis sur un brin d’herbe, puis sur la pointe de l’épée de Mahomet, et Sept
s’écria : « Chypre, arrête de faire ça !
- Oh Sept, dit Chypre, où as-tu la tête ? » Et Sept répondit : « Je sais.
Évidemment que rien ne peut te blesser. Mais je suis trop préoccupé pour
penser correctement.
- Arrête de ruminer, répondit Chypre. Les dieux ont bien réels. Ils sont
juste différents de ce à quoi tes personnalités s’attendaient. Pour le dire au-
trement, les dieux sont nés du désir de l’homme, de ses haines et de ses
amours, de ses peurs, de ses espoirs. Chaque personne contribue à la créa-
tion jusqu’à ce que tu arrives à… disons, un conglomérat, constitué d’une
partie de chaque individu.
- Ils ne sont pas réels ! cria sept.
- Oh Sept, tu n’as pas encore rencontré les vrais dieux, si c’est ce que tu
veux dire. Je pensais que tu avais compris ça ! » Chypre fixa Sept avec une
consternation sidérée, et pour cacher sa confusion, Sept prit la forme du
jeune garçon de quatorze ans. Chypre s’adapta automatiquement, avec sa
forme complémentaire de professeur. Elle dit : « Il ne m’était jamais venu à
l’esprit que tu imaginais…
- Imaginais quoi ? demanda Sept abattu. Tu pensais que j’imaginais quoi ?
- Pour moi il était évident que tu avais réalisé que tu percevais les ver-
sions des dieux de Lydia et de Will, répondit doucement Chypre ; surtout
celles de Lydia, car elles étaient les reflets de son mental et revêtaient des
connotations psychologiques. Tels que les mortels les comprennent, les dieux
sont toujours des personnifications conventionnelles. Ils sont comme des sta-
tues psychologiques religieuses, avec seulement plus de capacités et de ca-
ractéristiques. Mais de toute façon, fortement limités en termes d’excel-
lence et de moralité. Des superstars animées, c’est peut-être l’expression
qui leur convient le mieux. »
Mais Sept était horrifié. « Je n’avais pas du tout compris ça, dit-il avec
colère. Et Lydia et Will certainement pas non plus. Je ne pensais pas que les
dieux, tels que les mortels les comprennent, soient concernés en quoi que ce
soit par la gestion de l’univers, mais… je ne sais pas ce que je pensais ! »
hurla-t-il.
Il y eut une courte pause. Puis Chypre demanda doucement : « Mais tu as
bien compris que tu crées ta propre réalité ?
- Mais la réalité des dieux est autre chose, s’exclama Sept. Comment a-t-
il pu y avoir une telle incompréhension ? Et si de vrais dieux existent derrière
ceux que j’ai rencontrés, comment les trouver ? S’ils sont sans arrêt recou-
verts par les croyances des gens à leur sujet, comment quelqu’un peut-il les
trouver ? Toi et moi nous savons que l’univers est absolument sûr, et que
Tout Ce Qui Est est caché à l’intérieur de nous, et dans tout le reste aussi
d’ailleurs. Mais Lydia ne le sait pas. Et Will pense qu’il le sait, sauf qu’il a

129
cette idée folle que le désir est contraire à l’être. Et je n’aime pas que la
nouvelle naissance de Lydia soit le choix par défaut, si c’est ça qu’il y a der-
rière sa décision. Si elle renaît vraiment en tant que Tweety, il faut que je
lui donne quelque chose, des clés pour l’aider dans sa nouvelle vie ; une idée
qui la libère de… » Sept s’interrompit, sincèrement bouleversé. « Je sais à
peine quoi penser moi-même, dit-il. Et Will ? Il continue à parler de suicide.
- Ce qui me rappelle, dit Chypre, qu’il est temps de laisser Jeffery se re-
poser, pour qu’il puisse écrire ses notes. J’imagine que lui aussi doit être un
peu troublé. »

130
Chapitre XX. – Notes de Jeffery, quelques réalisations
bouleversantes

Je dois maintenant confesser mon inquiétude au sujet de cette situation


difficile, et certainement unique, car ce texte inclut dans sa narration
quelques éléments de ma vie personnelle. Imaginez mon horreur lorsque je
me suis retrouvé à écrire automatiquement (mais pas à partir de mon point
de vue) tout ce qui s’était passé lors de ma dernière visite à Ram-Ram.
J’avais en fait dépassé la moitié de la description avant de réaliser cette
étrange tournure qu’avaient prise les événements, car quand j’écris le livre,
personne ne peut dire où se trouve mon esprit. Je tombe dans une absence
psychologique. C’est la seule façon que j’ai trouvée de décrire cette situa-
tion. Ce n’est pas de l’amnésie. Je sais que mes doigts activent les touches
du clavier, et je suis conscient de mon environnement ; mais je suis perdu
pour moi-même, d’une façon difficile à décrire ou à analyser. Lorsque j’ai fi-
nalement réalisé qu’une part de ma propre vie apparaissait dans ce livre in-
trusif, j’ai été épouvanté, mais mes doigts continuaient de taper, et une
partie de moi-même demeurait étrangement neutre et non concernée. Une
situation à devenir fou.
Mon isolement actuel n’aide pas non plus. Presque tout le monde a quitté
le campus pour les vacances de printemps. Je suis resté parce que j’attends
à tout moment une lettre de Sarah : son bébé doit naître cette semaine, ou
la semaine prochaine, et ex-femme ou pas, je ne lui veux que du bien. Quoi
qu’il en soit j’étais seul ici, l’après-midi qui a suivi ma visite à Ram-Ram,
quand je me suis retrouvé plongé de nouveau dans cette expérience par le
texte lui-même.
Il n’y avait rien, jusqu’à l’air, qui ne semblât déserté. Aucune voiture sur
le parking derrière la cour. L’absence de bruit était presque gênante : aucun
bruit de pas vers le local des poubelles, rien pour me détourner de ma
tâche, de sorte qu’en écrivant les mots, il me semblait que le dialogue pro-
duisait ses propres sons, qui résonnaient loin au fond de mon esprit. Rien que
cela aurait dû me mettre en alerte, ce n’était hélas que le commencement.
Les sons devenaient de plus en plus forts, résonnant dans tout l’im-
meuble quasiment vide. Apparemment tout ici a été construit en métal ou
en béton, ce qui intensifie toujours le volume sonore. Mais c’étaient des sons
imaginaires ! Les bavardages de la reine Alice, les ricanements de Ram-Ram,
et même les cris du public du match à la télévision – tout ceci prenait de
l’ampleur et se réverbérait dans tout l’immeuble. Ce qui était impossible,

131
évidemment, puisque ces sons faisaient partie de la clinique psychiatrique
où j’étais allé la veille. C’est ce que je me disais.
Seulement comme les sons continuaient à s’intensifier, il se produisit une
autre intensification bizarre, que j’ai vraiment du mal à décrire. Il est cer-
tain que toute cette histoire jettera des doutes sur ma santé mentale si un
jour quelqu’un lit ce tapuscrit.
Exactement comme je l’ai décrit dans le chapitre précédent du livre,
l’air sembla s’épaissir pour laisser apparaître des pseudo-formes, jusqu’à ce
que, pendant que je tapais, les scènes dont j’avais été témoin la veille à la
clinique se retrouvent devant mes yeux ! C’est-à-dire qu’au fur et à mesure
que je décrivais les scènes, je les voyais. Toute la salle commune, avec tous
les patients, fut d’une façon quelconque transposée ici, par-dessus le con-
tenu de mon salon habituel ; pour le dire autrement, le livre se mit à vivre.
Et l’effet ne se termina pas avec la fin de la description, ni avec mon départ
de la scène. Au lieu de cela, le cauchemar du dieu fou – quoi que ce soit
qu’il ait été – se mit aussi à vivre pour moi. Le sentiment de désolation était
écrasant ; j’ai aussi participé au fiasco avec la Sainte Vierge, et à la scène
du Bouddha.
Quand Will reçut l’ordre de se réveiller dans son corps physique, ce fut la
fin de la dictée pour ce jour-là. Je quittai la machine à écrire avec un fort
sentiment de soulagement, et fermai les yeux. Mais je jure qu’au moment où
je les fermais, pendant un instant j’ai regardé par les yeux de Will, et j’ai vu
la pièce de la communauté qui a été décrite un peu plus haut dans le livre.
J’ai poussé un cri d’effroi, et immédiatement tout est revenu à la normale.
Mais j’en avais vu assez, apparemment par les yeux de Will, pour que
cela entraîne chez moi une réponse des plus regrettables. J’ai vu le poster
de Bouddha au-dessus du lit de Will, et, suivant son regard, un évier rempli
de vaisselle sale, un géranium en plastique graisseux fourré dans une tasse à
café. C’était tout, mais c’était suffisant. Je savais que Will commençait à
vomir, même si, tout en criant, je me retrouvais dans mon salon.
La scène disparut, mais l’état dans lequel se trouvait Will, sa répulsion
inhabituelle à la vue du poster de Bouddha, augmentèrent encore la commo-
tion émotionnelle qui me frappait de toutes ses forces. Je me répétais de
temps en temps que Will n’était qu’un personnage de roman, mais je savais
que ma propre réponse était beaucoup plus forte que ce genre d’identifica-
tion que l’on éprouve parfois envers les héros ou les antihéros de fiction. Des
souvenirs que j’avais volontairement effacés des années auparavant affluè-
rent dans ma tête avec presque un esprit de revanche, et avec eux arrivè-
rent toutes les attitudes face à la vie qui étaient les miennes à l’époque où
les événements se déroulaient – pendant mes études universitaires.
Je ne vivais certainement pas comme le fait Will, du moins dans ce la-
mentable livre, mais j’aurais aimé le faire. Comme cette vie de communauté
était romantique, du moins jusqu’à ce que j’en vienne à me représenter

132
cette intimité d’où personne ne pouvait sortir. Mais je me souvins avec acca-
blement de mon bref mais intense voyage au cœur du bouddhisme et de di-
verses religions orientales, un épisode que jusqu’à aujourd’hui j’avais
presque complètement oublié. Pire, ma propre vision du monde à l’époque
revint m’assaillir, jusqu’à ce que je réalise que je ne l’avais jamais vraiment
abandonnée, que je l’avais seulement coupée de mon niveau de conscience
de veille.
Pour moi la vie vaut à peine d’être vécue. Depuis combien de temps ai-je
cette opinion ?
J’ai refusé de rendre ma graine à la terre, parce que je ne suis pas d’ac-
cord avec les conditions dans lesquelles se déroule la vie.
Plus encore, je réalise maintenant que je vois l’univers et tout ce qu’il
contient comme la création chimique accidentelle d’éléments dépourvus de
conscience, la vie comme émergeant de la semence d’une espèce de Fran-
kenstein cosmique – des éléments chimiques devenus fous, fabriquant un
monde dépourvu de raison, et certainement de but. Et donc à ce niveau, le
dieu fou de Will et le mien ne font qu’un, même s’il a tiré son opinion de la
religion, et moi de la science.
Ce sentiment de désolation s’approcha de moi presque à me détruire,
faisant à moitié sortir de leur long oubli des idées de suicide ; de suicide
comme du seul moyen laissé à un homme rationnel de garder son honneur
dans un monde sans règles, où chaque espèce ne survit qu’en étant plus ma-
line que les autres. Ces réalisations si longtemps enfouies étaient épouvan-
tables. Avec elles vint la honte d’une condamnation à laquelle je ne pouvais
échapper, car je vis que dans mes recherches et mes expérimentations sur
les rats, je prenais ma revanche sur le monde en littéralement mutilant des
cerveaux de rongeurs ; mû par de la rage pure. Et devant cette compréhen-
sion, je m’effondrai sur le divan, enfouis mon visage dans mes mains, et je
pleurai.
Beau comportement, pour un professeur de psychologie ! J’ai donc es-
sayé d’examiner mes sentiments pour m’éclaircir l’esprit. Rien n’a marché.
Et rien n’a pu effacer mon indignation de nous voir, Ram-Ram et moi-même,
utilisés comme les personnages d’un livre – un livre écrit par mes doigts,
mais pas par mon esprit. Et je me demandais : comment tout cela peut-il
être le fruit d’un accident ? Je n’arrivais à discerner aucun but dans toute
cette histoire, alors que cette suite d’événements échevelés semblait poin-
ter vers une espèce d’ordre étrange, qui existerait complètement en dehors
du schéma habituel du but ou du dessein.
Que m’importait si Will se suicidait ou non ? Ou, pour parler de cela, si
Lydia décidait de renaître ou non ? Je réalisais soudain que cela m’importait,
profondément même, et que mon angoisse concernant ces deux sujets
n’avait cessé de grandir, alors que j’avais essayé avec la dernière énergie de

133
bannir ce genre de pensées chaque fois qu’elles se présentaient sans invita-
tion à mon esprit. Je me posai donc une autre question : Lydia, d’une façon
ou d’une autre, me rappelait-elle Sarah ? Étais-je en train de supposer, dans
mon imagination grotesque, que la naissance de l’enfant de Sarah avait un
lien quelconque avec la décision de Lydia de renaître ? L’absurdité absolue
de ce genre de réflexion n’évoque en moi que le plus profond mépris, et
pourtant, je ne peux échapper à la constatation que j’ai, en effet, nourri de
telles identifications et associations invraisemblables.
De plus, je n’ai aucune confiance dans la décision de Lydia de renaître,
telle qu’elle est présentée dans le dernier chapitre. Elle peut changer d’avis
du jour au lendemain. J’en viens à penser que toutes ces dissertations imagi-
naires de ma part ne reposent sur aucune logique, car j’imagine aussi que
Sarah et Bianka attendent toutes les deux une naissance alors que (oh, mon
Dieu) cette tête de mule de Lydia lambine à n’en plus finir. En même temps,
je suis pris d’un espoir complètement irrationnel, comme si le pèlerinage de
Lydia avait une chance de conduire à la découverte du but de la vie ; et ceci
malgré le fait que je n’admets pas l’existence de l’âme (je ne parle pas de
Surâme Sept). Et comment puis-je, à partir de ces écheveaux emmêlés d’ir-
rationalité, construire le moindre espoir ?
À part cela, je sombre dans l’épuisement. Je suis assis ici, à attendre la
dictée. Pour la première fois, presque vidé par le suspens, je sais que ce
livre doit se terminer, et qu’il faut que j’en connaisse la fin. Et de nouvelles
terreurs s’emparent de moi. Et si qui que ce soit, ou quoi que ce soit, qui me
donne ce texte, décidait soudain de le garder ?

134
Chapitre XXI. – Trac et préparatifs avant une naissance

Sept adressa un large sourire à Chypre en disant : « J’espère qu’il sera


moins difficile d’accompagner Lydia lors de sa naissance que ça l’a été lors
de sa dernière mort. Elle a refusé de croire qu’elle était morte pendant un
temps fou, en ses propres termes, bien sûr. Suppose qu’elle ne croie pas non
plus à sa nouvelle naissance en tant que Tweety ? »
Sept se matérialisa sous la forme du jeune garçon de quatorze ans, pour
faire le pendant à Chypre, jeune professeur féminin. Les deux se tenaient
dans une copie de la pièce où devait naître Lydia, et Sept regardait autour
de lui d’un air inquiet. « Ces répétitions m’embrouillent toujours un peu,
dit-il. J’espère que je ne me suis pas trompé. Là il y a le berceau, la com-
mode, complète, avec le linge dans les tiroirs. Tout pur XVIIe. Et j’ai expli-
qué plusieurs fois son rôle à Lydia. Je pense qu’elle a compris : comment
s’orienter physiquement dans le bébé, comment organiser ses percep-
tions… »
Sept comptait les points qu’il mentionnait sur ses doigts, mais Chypre
l’interrompit : « Arrête, Sept. Chaque fois que tu t’inquiètes comme ça pour
des détails, ça me rend nerveuse.
- Des détails ! s’indigna Sept, c’est facile pour toi de parler ! Tu te con-
tentes de donner les instructions, et moi je suis au front, pour ainsi dire.
Euh, oh… » Il s’interrompit, les yeux fixés sur le berceau. Il l’avait matéria-
lisé correctement. Il était là, sculpté dans un joli bois de chêne terrestre,
mais il avait oublié de le concrétiser dans l’espace, de sorte que bien que la
forme en eût été exacte, on aurait dit une planche.
« Heureusement que ce n’est encore qu’un exercice, dit Chypre, autre-
ment tu aurais des ennuis. Aucun bébé ne pourrait entrer dans un tel ber-
ceau. Du parles de détails !
- Eh bien je suis content que ce ne soit pas un examen, parce qu’à
chaque examen les détails me coûtent des points, répondit Sept. Voilà, le
berceau est parfait, maintenant. » Il ajouta avec un grand sourire : « Ma
merveilleuse ingéniosité peut servir à beaucoup de choses. »
Chypre essaya de ne pas sourire, et répondit avec juste une petite
touche de sévérité : « Eh bien, souviens-toi, tu dois t’assurer que tout est en
ordre pour la naissance de Lydia en tant que Tweety. Je présume que les
nouveaux parents sont bien préparés, et qu’ils ont toutes les informations
nécessaires ?

135
- Oui tout à fait, répondit Sept tout de go. J’ai parlé à Josef à plusieurs
reprises quand il est en état de rêve. Il comprend pourquoi lui et Lydia ont
choisi d’être père et fille ; ou plutôt, lui et Tweety.
- Et Bianka ?
- Bianka comprend qu’elle aura avec Lydia, euh, certains conflits créa-
tifs, de façon à ce que chacune puisse aider l’autre à résoudre des défis sur
lesquels elles veulent travailler. Mais cela ne gênera pas du tout leur amour
mutuel. Et… »
De nouveau Sept s’interrompit, en grognant. Josef était brusquement ap-
paru, en toge. Il traversa la pièce à grands pas furieux, et s’arrêta devant
Surâme Sept. « Te revoilà dans un de mes rêves ! dit-il, d’un ton presque
menaçant. Ou c’est moi qui suis dans un des tiens, je ne peux jamais faire la
différence. J’ai un problème terrible, et il faut que tu m’aides. »
Diplomatiquement, Chypre se dématérialisa.
« Josef, répondit Sept, tu n’arrêtes pas de venir me déranger quand ce
n’est pas le moment. Qu’est-ce qu’il y a, cette fois ? »
Josef commença à faire nerveusement les cent pas, se grattant son crâne
de rêve et lançant à Sept des regards assassins. « Je ne suis jamais sûr de ne
pas faire un de ces rêves insensés, et si c’est le cas je ne sais jamais quoi
faire. Mais je savais que de toute façon j’allais te retrouver. Là ma femme
est sur le point d’avoir un bébé. Comment est-ce que je vais pouvoir conti-
nuer ma peinture ? Elle a transformé mon atelier en chambre d’enfant, pour
que je me mette bien la situation dans la tête. » Il ne quittait pas Sept de
ses yeux furibonds. Sa moustache brune frissonnait. « Je n’étais pas fait pour
être un père, se lamenta-t-il. Je n’étais même pas fait pour être un mari. »
Il s’assit sur le lit, et Sept sourit : le lit grinçait comme un vrai ; pas mal
pour une hallucination, pensa-t-il. Mais Josef se prit la tête dans les mains,
et il semblait sur le point de pleurer.
« Allez, dit Sept, nous avons déjà revu tout ça dix fois. Tu disais que tu
voulais être père, pour comprendre la créativité corporelle aussi bien que la
créativité par l’art… pour aider à former une nouvelle vie, et étudier l’art vi-
vant.
- Eh bien j’annule tout ça, ronchonna Josef. Un peintre a suffisamment
de problèmes ; il n’a pas le droit de faire des bébés. Les tableaux ne pleu-
rent pas, ne sentent pas mauvais, et ne monopolisent pas l’attention d’une
femme.
- Quoi, tu es déjà jaloux de Tweety ? s’exclama Sept, presque scandalisé.
- Bianka lui a donné mon vieil atelier, s’écria Josef, je ne savais pas
qu’elle allait faire ça !
- Tweety sera ton plus beau modèle, répondit Sept. Elle va peut-être
même t’amener à devenir un grand artiste.
- J’aimerais mieux prendre le chat comme modèle, tonna Josef. Et tout
ça c’est de ta faute.

136
- Nous les surâmes on nous rend toujours responsables de tout, répondit
Sept en haussant ses épaules de quatorze ans. Tu m’as dit que tu voulais de-
venir père. Toi et Lydia vous vous êtes rencontrés en rêve, et vous avez dé-
cidé que l’un serait le père de l’autre. Bianka participe pour des raisons qui
lui appartiennent, mais tout ça était ton idée. »
Josef envoya à Sept un regard affûté. « On m’a dit une fois que si une
femme enceinte voyait un chat noir, elle perdait son bébé.
- C’est faux ! C’est une superstition idiote, se hâta de répondre Sept
avec force.
- D’où sais-tu autant de choses ? demanda Josef. J’oublie toujours qui tu es.
- Je suis ton âme ! s’écria Sept exaspéré, et c’est du boulot, permets-moi
de te le dire. » Il soupira et reprit l’apparence du vieil homme, qui rendait
Josef plus facile à manier.
« Oh, voilà le vieil homme que je vois dans mes rêves, Dieu merci, dit Jo-
sef visiblement soulagé. Tu as entendu ce que je viens de dire ?
- J’ai entendu », répondit Sept, l’air sage et avenant. Il avait la barbe et
les cheveux blancs, et les yeux bleus les plus saints imaginables.
Josef reprit depuis le début. « Ma femme va accoucher. Tout à l’heure ça
me rendait très heureux, mais maintenant je me pose beaucoup de ques-
tions. En plus j’ai peur, et j’ai l’impression d’être un lâche. Je devrais me
sentir comme un père, une forteresse, ou quelque chose comme ça.
- Tu peux te sentir comme tu veux, dit sept.
- Ah oui ? fit Josef, surpris.
- Il est tout à fait naturel d’être inquiet et d’avoir des sentiments parta-
gés. Mais je connais quelqu’un qui va t’aider à te sentir mieux », et mentale-
ment Sept appela Lydia. Elle se matérialisa immédiatement, comme une ra-
vissante jeune femme de plusieurs années plus jeune que Josef – fine
mouche, pensa Sept.
« Oh, c’est toi ! dit-elle. Tu as la frousse, hein ? Pas grave. Moi aussi.
C’est bizarre, quand même ! Tu m’imagines en bébé ? En train de t’appeler
Papa ? Papou ? Ou comment je vais t’appeler ?
- Oh mon Dieu ! explosa Josef en éclatant de rire. Je me souviens de
tout, maintenant.
- Voilà de quoi j’aurai l’air quand je serai grande. Je ne serai pas un su-
perbe modèle pour toi ?
- Un modèle ? dit Josef, en essayant de l’attraper avec un grand sourire.
- On ne va pas laisser les choses partir dans tous les sens, dit Sept. Josef,
te sens-tu mieux maintenant ? »
Sans cesser de sourire, Josef fit oui de la tête.
« Eh bien, il faut que vous partiez tous les deux, continua Sept. Vous êtes
sûrs que tout est calé ? »
Josef et Lydia se serrèrent la main, presque solennellement. « Je me
sens beaucoup mieux, dit Josef. » Puis il s’écria « Oh ! », et disparut.

137
« Que s’est-il passé ? demanda Lydia.
- Il a dû se réveiller, ou son corps a été bousculé par quelque chose, ré-
pondit Sept. Mais techniquement parlant, tu ne devrais pas être ici non plus.
Je suis en pleine répétition de, euh, certains mécanismes impliqués dans le
processus de la naissance. Mais c’est moi qui t’ai demandé de venir rassurer
Josef. Maintenant, toi, as-tu d’autres questions ?
- Non. Là je me sens bien. Mais comment je me sentirai quand il faudra
que j’habite dans un corps de bébé… ça pourrait être différent. » Elle sourit
avec malice, et ajouta en riant : « Ça ne pourra pas être pire qu’être vieille
et sénile, et je suis déjà passée par là. Mais quand est-ce que je vais devenir
vraiment Tweety ?
Sept revint au jeune garçon de quatorze ans. « Je te l’ai dit, le choix
t’appartient, dit-il. Tu peux devenir Tweety au moment de la naissance phy-
sique, ou juste avant, ou juste après. Les bébés ont une conscience corpo-
relle, et le moi ou l’esprit y entre quand il veut, pour ainsi dire. Mais la
conscience du corps se sent seule si tu tardes trop ; elle a besoin d’un appui.
Mais vraiment, tu sauras quand ce sera le temps. »
Lydia sourit, et prit la forme de la vieille femme qu’elle était avant sa
mort. Sa casquette était de travers sur ses cheveux blancs coupés court ;
elle portait un pantalon et un chemisier, et tenait une cigarette à la main.
« C’est bizarre, dit-elle, cette apparence tellement confortable. C’est
comme si elle accentuait le contraste, quand je pense que je vais redevenir
une enfant. D’un autre côté, elle me fait me sentir plus vieille que Josef, qui
va être mon père. J’espère que je vais arriver à bien le gérer.
- Une petite fille ne parle pas comme ça de son père », dit Sept. Il se mit
à rire, mais Lydia soudain redevint sérieuse.
Elle alla droit au but : « Rappelle-toi, tu as promis de faire quelque chose
de spécial pour moi, ou pour Tweety ; tu voulais nous donner une sorte de
connaissance en compensation de toutes les distorsions que nous avons dé-
couvertes au sujet des dieux. Et il faut que ce soit quelque chose qu’une en-
fant puisse comprendre.
- J’ai promis, et je le ferai, dit Sept. Et pour commencer ta nouvelle vie,
je te donnerai quelques directives à suivre intérieurement.
- Et tu ne m’oublieras pas ? Je veux dire, moi, Lydia ?
- Jamais. Et de toute façon ça ne fonctionne pas comme ça. Et mainte-
nant au revoir, ma chère Lydia », dit-il, et Lydia disparut.
Un peu nerveux, Surâme Sept attendit que Chypre se matérialise.
« Je vois que tu ne manques pas de travail, dit Chypre en apparaissant.
- Ah oui ? Tu peux le dire », répondit Sept en souriant de tout son visage
de quatorze ans. « Elles ne sont pas géniales, mes personnalités ? Elles ne
sont pas uniques ? J’espère vraiment qu’elles feront du bon boulot. »

138
Chapitre XXII. – Une naissance

Il était clair que Bianka était dans la dernière phase du travail ; en sueur
et morte de peur ; et pire que tout, elle n’était toujours pas sûre de vouloir
ce bébé en train de lutter pour sa délivrance. Josef entrait de temps en
temps, terrifié, équilibrant du mieux possible sa corpulence pour ne pas
faire craquer le plancher et ainsi trahir sa présence, ce qui aurait fait hurler
la mère de Bianka qui l’aurait chassé de la pièce. Il pouvait à peine voir quoi
que ce soit de toute façon, car la vapeur de l’eau bouillante avait recouvert
les fenêtres, en même temps qu’elle lui avait ouvert les sinus. Il se sentait
au bord de perdre la tête. S’il avait su que la naissance d’un enfant pouvait
être aussi… atroce, aurait-il laissé Bianka tranquille ? En plein désarroi, il
ferma très fort ses yeux bruns. Non, rien ne l’aurait séparé de ce corps vo-
luptueux. Et il se revit mentalement avec elle dans leurs étreintes folles,
pleines d’une extase qui le laissait à la fois étourdi et triomphant.
« Sors d’ici ! s’écria Mme Hosentauf. Au moins quand tu es saoûl tu n’es
pas dans nos jambes.
- Josef, appela Bianka, c’est presque fini !
- Dehors ! Dehors ! cria Mme Hosentauf.
- Aaah… » leur lança Josef, mais il se glissa hors de la chambre, avec un
regard effrayé à Bianka. Elle retrouverait sa taille après l’accouchement,
pensa-t-il avec un plaisir qui le gêna, et de nouveau elle serait à lui.
Et pendant tout ce temps, Lydia, invisible, arpentait la pièce. Bianka gé-
mit et ferma les yeux, et une partie de Lydia répondit, hésita, chercha une
sortie ; rêva d’un commencement qui lui permettrait de faire grandir son
être à partir d’un point de vue différent. Soudain, quelque chose à l’inté-
rieur de sa réalité personnelle devint aussi transparent que du verre. Elle
pouvait voir à l’intérieur d’elle – depuis sa surface subjective jusqu’au
centre – et en le faisant, elle ressentit une délicieuse acceptation eupho-
rique, en même temps qu’une poussée d’action agressive tellement forte
qu’elle semblait la propulser vers une créativité trop intense pour qu’elle
puisse la suivre.
Surâme Sept était là, et Lydia sentit sa propre expérience fusionner avec
la sienne, à moins que ce ne fût l’inverse. Et pourtant, jamais son indépen-
dance n’avait été plus limpide. En ce moment même elle pouvait accepter
ou refuser cette nouvelle naissance, et si elle la refusait, elle aurait d’autres
choix. Mais comme cette chambre lui était chère et unique, un tableau niché
à l’intérieur du temps et un enfant prêt à naître dans une maison anonyme

139
de l’histoire. Et soudain elle sut que dans cette naissance, comme dans n’im-
porte quelle naissance, l’univers inconnu se recréait par une connaissance
nouvelle.
« Vite, l’eau chaude ! » cria Mme Hosentauf.
Bianka n’était qu’à demi consciente. Elle ressentait les douleurs de l’en-
fantement comme des mondes se heurtant à l’intérieur d’elle-même, comme
s’il y avait plus d’un bébé à vouloir sortir… comme si – elle retint sa respira-
tion – comme si c’était un dieu qui voulait sortir ! Elle repéra le blasphème,
essaya de bredouiller « Pardon, Seigneur », en accord avec sa programma-
tion, mais une espèce de savoir triomphant s’exclama que oui, c’était bien
un dieu qui voulait sortir. Ce dieu était en partie elle-même en partie Josef,
mais il était surtout la terre se faisant dieu, et dieu devenant la terre, en
même temps.
Les derniers rayons du soleil frappèrent aux carreaux de la fenêtre, l’un
d’eux pénétra dans la pièce remplie de vapeur, et Lydia se sentit se ré-
pandre dans l’univers, se disperser triomphalement en un nombre infini de
particules de conscience, chacune bousculée, purifiée, resplendissante et re-
nouvelée, et toutes revenant dans une nouvelle configuration attirée par le
portail rayonnant du ventre de Bianka, duquel, en toute conscience et in-
conscience, l’enfant émergea.
Lydia sentit comme elle traversait les expériences de Bianka et de Josef ;
elle s’éveilla à l’intérieur de leurs molécules, et reçut ainsi chacune de leurs
mémoires les plus inconscientes. Traversant les réalités de Bianka et Josef,
elle tomba jusqu’aux vies de leurs parents, et plus loin encore ; dans une
suite impossible à suivre, elle toucha la conscience et la réalité de chaque
être jamais né. Elle passa à travers les chromosomes du Christ et de Maho-
met, de Marie et des dieux de l’Olympe tels que l’homme les connaît, et vit
que tous vivaient toujours, filtrés par la conscience humaine – déformés mais
recréés à chaque naissance, avec chaque pensée ou chaque vision créatrice,
avec chaque impulsion. D’une façon ou d’une autre, il fallait qu’elle trans-
mette cette connaissance à Tweety.
« Il n’y a pas de dieux à trouver, dit Sept, parce qu’ils n’ont jamais été
perdus. Ils sont tellement cachés en nous, tellement une partie de nous-
mêmes, que tout simplement, ils sont. Partout. Et nulle part.
- Ressens ta connaissance, maintenant », dit doucement Chypre.
Et Lydia, à l’intérieur de l’enfant, étendit sa conscience et sentit la
grande résilience de la terre ; et toutes les parties de la nature recevaient
cette naissance, de sorte qu’elle avait conscience d’infinis couchers et le-
vers de soleil, de saisons sans fin, qu’elle se sentait reposer sur la couche
délicate de l’existence, qui la recevait dans une telle immense sécurité
qu’elle portait le témoignage d’un amour au delà de toute condamnation –
et l’univers, par chaque enfant, et par elle-même, ouvrit de nouveau ses
yeux ; de nouveau, et pour la première fois.

140
L’enfant dormait.
Lydia commença à bouger, un peu effrayée par le sentiment de l’unité.
Elle s’agita un peu dans sa propre conscience, et son individualité lui revint
d’un coup, comme un élastique. Elle était vraiment inquiète : où était-elle
allée lorsqu’elle s’était oubliée ?

141
Chapitre XXIII. – Complications après la naissance. Lydia se
réveille dans une vie alternative

À l’intérieur du bébé, Lydia avait l’air sombre, figurativement parlant.


C’était presque incroyable, mais elle ne pouvait pas parler. Alors c’était ça
une renaissance, ou n’importe quel genre de naissance ! Il n’y avait vraiment
pas de quoi être fier, et c’était lié à toute une série de difficultés qu’elle
avait (commodément ?) oubliées quand elle avait pris sa décision de revenir.
Revenir ? Ou alors était-elle née à plusieurs époques et à plusieurs en-
droits à la fois, comme l’affirmait Sept ?
« Bien sûr, chère Lydia », dit Surâme Sept.
Lydia le vit mentalement. Ses yeux, ou plutôt ceux de Tweety, n’accom-
modaient pas correctement, mais en tout cas, Sept et Chypre étaient invi-
sibles pour Bianka ou Josef.
« Sept est ici pour t’aider à gérer la situation de façon adaptée, dit
Chypre, et moi pour voir comment il s’en sort. Mais vraiment Lydia, il n’y a
aucune raison d’être nerveuse. Absolument aucune.
- Maintenant il faudrait peut-être que nous appelions Lydia Tweety, non ?
demanda Sept. Ou est-elle encore Lydia qui apprend à être Tweety ? »
Le bébé poussa un tel hurlement que Bianka s’écria : « Josef, écoute-la.
Qu’est-ce qu’il faut faire ? Elle est toute rouge.
- Arrarh ! tonna Josef. Fais quelque chose, j’ai peur de la toucher.
- Ne crie pas, tu vas lui faire peur, cria Bianka.
- Josef n’a pas changé, je le vois bien, dit Surâme Sept. Mais tu as tenu
compte de son caractère quand tu as décidé de devenir sa fille, bien sûr.
- Je suppose qu’il est trop tard pour reculer ? demanda Lydia sèchement.
Chypre sourit : - Tu ressembles tellement à Sept quand tu parles comme
ça, mais il fallait s’y attendre. Il est ton âme, après tout. »
Le bébé se calma. Bianka et Josef sortirent sur la pointe des pieds.
« Grâce au ciel », dit Lydia. Elle se glissa en dehors du corps de Tweety et
rejoignit Sept et Chypre auprès du berceau. Lydia avait son apparence de
jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle se mit à marcher vigoureuse-
ment à travers la pièce, en tirant sur son illusion de cigarette.
« Au fait, ils n’ont pas de cigarettes comme ça, au dix-septième siècle »,
dit Chypre. Elle apparaissait comme une autre jeune femme, pour s’accorder
à Lydia. Sept ne pouvait pas se décider pour une forme quelconque, alors il
en essaya plusieurs, jusqu’à ce que Chypre lui demande de se poser.

142
« Je ne peux pas m’empêcher d’être nerveux, dit-il. Je suis supposé ai-
der Lydia, mais comment faire si elle n’arrête pas de faire les cent pas
comme ça ?
- Tu ferais les cent pas aussi si tu venais de renaître au dix-septième
siècle après être mort au vingtième, rétorqua Lydia.
- Mais c’est ce que j’ai fait ! répondit Sept. C’est un des plus gros pro-
blèmes de la situation. Tu es seulement la… partie de moi qui est la plus
proche de l’expérience. » Sept lança un regard d’espoir à Chypre, qui conti-
nua : « Tu t’en sors très bien ; explique-lui, toi.
- On dirait que je ne suis pas moi-même, mais juste une partie de toi »
dit Lydia en tirant sur sa cigarette.
Tweety se remit à crier.
« Oh, crotte ! murmura Lydia.
- Qu’est-ce que c’est que cette attitude », commença Sept, mais soudain
il perdit pied, et pour de bonnes raisons. Il essayait de se tenir debout dans
trois pièces différentes en même temps. Au vu de cette situation périlleuse,
il se dématérialisa et retrouva ainsi son équilibre. Et là il comprit ce qui n’al-
lait pas. Il voyait trop d’époques à la fois, car dans une pièce Lydia était en
train de mourir au vingtième siècle : immédiatement il reconnut la maison
de retraite où elle était morte, mais il lui fallut une minute pour reconsti-
tuer la séquence correcte des événements. Dans la deuxième pièce, super-
posée à la première, Lydia naissait au dix-septième siècle en tant que
Tweety, dans le Maintenant où elle était à sa place. Et dans la troisième
pièce, elle était de nouveau en train de mourir, mais dans la vie qu’elle ve-
nait de commencer.
« Sept, arrête de dériver comme ça », l’appela Chypre depuis la deu-
xième pièce, et, gêné, Sept revint auprès du lit de Tweety. La tête du bébé
était aussi fraîche qu’une pêche, avec deux grands yeux doux fixés sur lui,
exactement comme une pêche douée de vision ; et qui le regardait depuis
l’intérieur d’elle-même.
« Est-ce que je vais perdre tous mes souvenirs ? demanda Lydia avec in-
quiétude. Je vais les perdre, c’est ça ?
- Cesse de te faire du souci à ce sujet, répondit Chypre. Si Sept arrive à
se rappeler qui il est, tu peux évidemment le faire aussi. Il est beaucoup plus
difficile d’atteindre ta nature d’âme, mais c’est encore trop tôt pour t’en
occuper.
Sept fronça les sourcils. - J’aimerais que tu cesses de regarder ce bébé
comme ça, Lydia, dit-il. Il va falloir que tu t’identifies à elle tôt ou tard. Ça
ne sert à rien de procrastiner. Tu n’imagines tout de même pas tout aban-
donner au point où on en est ?
Lydia écarquilla les yeux. - Je n’avais jamais pensé à ça. Je n’avais pas
réalisé que je pouvais toujours changer d’avis, s’exclama-t-elle.

143
- Sept ! fit Chypre d’un air sévère, tu n’aides vraiment pas du tout. Tout
ce que tu fais c’est rendre les choses plus difficiles. »
Sept fit la grimace, prit la forme d’un jeune homme sérieux, et com-
mença à faire les cent pas. « Oui, peut-être, dit-il, mais Lydia est une de
mes personnalités, après tout. Elle a le droit de savoir qu’elle peut changer
d’avis, même si ce n’est pas très apprécié. Il faudrait que tu trouves une
remplaçante, Lydia, et quelqu’un qui serait intéressé par une vie au dix-sep-
tième siècle. Les gens sont très pointilleux en ce qui concerne le siècle de
leur naissance, et le dix-septième ne fait pas partie des favoris, si tu veux
savoir. Certains n’y toucheraient pas avec…
- Sept, ça suffit, l’interrompit Chypre. Lydia, essaye de te détendre. Ce
n’est pas parce que tu aimes le dix-septième siècle que ça doit être le cas de
Sept, évidemment. Mais il n’est pas très diplomate non plus.
Le bébé se mit à gigoter. - C’est un organisme vivant, dit doucement
Chypre. Préparé pour toi, attendant que ta conscience le rende humain.
Pour l’instant il a une conscience corporelle, mais pas de moi, comme vous
l’appelez. Vas-tu lui donner un moi, ou non ? Certains individus entrent dans
le bébé avant la naissance, et d’autres après. Mais tu traînes quand même
beaucoup.
Sept sourit.
- Comment est-ce que je pourrais ne pas traîner, après tout ça ? répondit
Lydia en riant. Bien sûr que je vais y aller. J’ai juste le trac, c’est tout. Je
sais que je ne me dis pas au-revoir, que je vais devenir un autre moi tout en
restant moi-même. Je ferai de mon mieux pour Tweety, en tant que Tweety.
Je… »
Mais là il se passa une chose des plus étranges, et Lydia découvrit devant
ses yeux une scène qui lui rappela soudain un tel délice qu’elle poussa un
cri. Elle était dans sa chambre, c’était définitivement sa chambre, avec le
papier-peint éclaboussé de soleil et les rideaux blancs bouillonnants. Elle re-
gardait le couvre-lit du point de vue de quelqu’un assis dans le lit. Elle re-
gardait son… oui, le bébé dans ses bras. Elle venait juste d’accoucher, peu
de temps auparavant ; mais de qui ?
Que je conserve cette scène, ce moment, pensa-t-elle désespérément.
Le bébé était – oh mon Dieu, réel, il sentait encore la naissance, quoi
que ce soit que cela veuille dire, et c’était le sien, le sien, le sien ! Elle
chantait, étourdie de bonheur ; dans la courbe ensoleillée de ses bras se tor-
tillait cette nouvelle chair bien ferme. Et, comme c’était étrange, les yeux
du bébé étaient si clairs, comme ceux d’un tout petit animal, qui savait, et
ne savait pas. Elle écrirait un poème à ce sujet plus tard, mais pas mainte-
nant. Mais où était Roger ? Et comment s’appelait le bébé ? Pourquoi ne se
souvenait-elle pas ? Soudain elle eut peur, et le bébé eut presque l’air d’un
inconnu, d’un étranger.
« Roger ? » appela-t-elle. « Rog ? »

144
Il se précipita dans la pièce, une serviette sur le bras. « Qu’est-ce qu’il y
a?»
Et de le voir, aussi consistant, solide, et présent, pour quelqu’un d’aussi
dégingandé et maladroit, elle se mit à rire et à pleurer en même temps.
« Oh mon Dieu, je ne sais pas. J’ai fait un petit somme, comme tu me l’avais
conseillé, et quand je me suis réveillée, je ne savais plus le nom de Rog Ju-
nior. Tiens, regarde, je l’ai retrouvé ! Mais le nom de mon propre bébé ! Et
la pièce avait une allure tellement bizarre, et j’avais l’impression d’avoir
déjà vécu tout ça.
- Petite fofolle », dit Roger en se baissant pour l’embrasser ; mais, levant
le regard vers lui, elle pensa : mais qui est-ce ? Ce visage gentil, inquiet, ai-
mant, avec ce petit strabisme amusant. Mais qui était-ce ?
« Qui est-ce ? demanda Surâme Sept à Chypre.
- Tu devrais le savoir, répondit Chypre. C’est Roger, le mari de Lydia. »
Invisibles, Chypre et Sept se tenaient près du lit, et Lydia ne les voyait
pas plus que Roger. Puis Lydia se mit à pleurer.
« Allons allons, dit Roger, tu m’as dit toi-même que les nouvelles ma-
mans étaient sujettes à tout plein d’émotions idiotes. Oublie ça. De toute
façon j’allais t’apporter un panier de pêches fraîches. Tu vois comme je suis
un gentil mari ?
- Des pêches ! s’exclama Lydia. C’est ça. J’ai rêvé de bébés et de
pêches. Quelque chose comme ça. Mon Dieu, je dois avoir une de ces têtes !
Est-ce que j’ai le nez rouge, d’avoir pleuré ? C’est sûrement ces stupides
médicaments que les médecins vous donnent pour l’accouchement. Mais ils
devraient avoir cessé d’agir maintenant, non ? » Elle fit une pause. « Je suis
tout embrouillée. Quel jour sommes-nous ? »
Roger fit : « Ta ta ta… », s’inclina par jeu et annonça : « Madame, nous
sommes le 18 octobre 1927. Y a-t-il autre chose que vous désiriez savoir ? Je
suis votre service d’information personnel.
Lydia fit de grands yeux. - Maintenant je sais, s’écria-t-elle. Je rêvais du
dix-septième siècle, pour je ne sais quelle raison, et quand je me suis réveil-
lée je ne savais absolument plus où j’en étais. » Elle frissonna, et ajouta :
« Regarde, le bébé s’est endormi. Va savoir de quoi lui peut bien rêver ! Re-
mets-le dans le berceau, tu veux bien ? Bon, en tout cas j’ai retrouvé ma
taille, je n’ai plus l’air d’un éléphant. Je vais me lever, m’habiller et…
- Ne bois pas trop ce soir, chérie. Ce n’est pas bon pour les jeunes ma-
mans » dit Roger, qui regretta immédiatement ses paroles.
« Il fallait que tu le dises, hein ? s’écria-t-elle. Il a fallu que tu gâches ce
bel après-midi !
- Quel bel après-midi ? Il y a deux minutes tu étais en train de pleurer et
je te remontais le moral, lui cria Roger en retour.
- Que se passe-t-il ? demanda Sept avec inquiétude. Lydia est dans la
mauvaise vie ! Je pensais qu’elle ne faisait que revivre un souvenir, mais elle

145
est vraiment dedans ! C’est la vie qu’elle vient de terminer, le bébé est son
fils, Roger.
- Je vois bien, répondit Chypre sèchement. Sept, toutes les vies sont pa-
rallèles, tu le sais. Autrement Lydia ne serait pas allée du vingtième au dix-
septième siècle.
- Oui, oui, je sais. En théorie ça marche. Mais en pratique, eh bien Lydia
est supposée être un bébé, Tweety, en ce moment. Elle n’est pas supposée
avoir un bébé au vingtième siècle. Comment je fais pour la ramener sur le
bon chemin ? » Sept fit une pause, avant de continuer : « Regarde-la, dit-il.
Maintenant je me rappelle ce jour spécial ! Si nous n’arrivons pas à l’arrêter,
elle va revivre toute cette vie, n’est-ce pas ? Et c’était le jour où elle est
tombée amoureuse de Lawrence, mari ou pas mari, et… »
Sept était à ce point énervé qu’il se dématérialisa même pour Chypre, et
devint un tourbillon d’air épouvanté tournoyant à l’intérieur de lui-même.
« Il faut que je l’arrête », dit-il, sans mots, bien sûr. « Je suis son âme,
après tout. Et pour Tweety ? Chypre, je ne sais plus où j’en suis. Aide-moi,
là !
Chypre soupira et dit : - Arrête de tourner comme ça. Tu vas te rendre
malade. »
Sept arrêta, et devint un petit visage humain et soucieux, invisible pour
tout le monde sauf pour Chypre. « Tu ne comprends pas ce qui pourrait arri-
ver ? demanda-t-il. Lydia a un libre-arbitre, comme tu le sais.
- Évidemment.
- Ça ne fait qu’empirer les choses, tu ne vois pas ? Je ne comprends pas
pourquoi tu n’es pas plus inquiète. Si elle tombe amoureuse de Lawrence au-
jourd’hui, elle devra revivre toute l’histoire. Mais avec le libre arbitre, sup-
pose qu’elle ne tombe pas amoureuse ?
- Je ne te suis pas, dit Chypre, en essayant de ne pas sourire.
- C’est bien ça qui m’inquiète, s’écria Sept. Tu es supposée être mon
professeur, mais en ce qui concerne les affaires terrestres, je commence à
me poser des questions. Si Lydia ne tombe pas amoureuse de Lawrence, ou si
elle utilise son libre-arbitre pour changer quoi que ce soit dans cette vie,
elle va changer tout le reste. Et peut-être qu’elle ne renaîtra même pas en
tant que Tweety !
- Sept, regarde ! » commanda Chypre. Toute la maison s’ouvrit au regard
de Sept ; sur les marches du perron se tenait un jeune homme portant une
cape d’opéra. Il tenait un bouquet de fleurs, et il avait l’air si désinvolte, si
content de lui, si conscient de sa belle allure, que Chypre se mit à rire.
Mais Surâme Sept était au bord de la panique. « C’est Lawrence ! s’écria-
t-il. Et il est seul, exactement comme la dernière fois que ça s’est passé. Il
ne faut pas qu’il entre avant que j’aie tiré Lydia de cette situation et que je
l’aie remise à sa place.

146
- Sept, reviens ! » appela Chypre. Mais il était trop tard. Sept s’était
changé en un mauvais petit vent d’octobre qui s’engouffrait sous le porche,
ébouriffait les fleurs dans la main de Lawrence, et fit virevolter sa cape si
violemment que Lawrence s’écria : « Oh, quel vent ! »
« N’entre pas » ; Sept envoya la pensée directement dans le mental de
Lawrence.
« Il ne faut pas que tu entres. » Et le vent arracha le bouquet des mains
de Lawrence et envoya les fleurs voler sous le porche, descendre l’escaler,
et longer les géraniums que Lydia avait plantés au bord de l’allée.
« Bon sang ! » s’écria Lawrence en courant après les fleurs.
Sept retourna dans la chambre de Lydia, pour y trouver Chypre, souriant
d’un sourire également serein et amusé. Elle dit : « Assieds-toi et profite de
la compagnie de Lydia. Je t’expliquerai tout plus tard. Tu te fais beaucoup
trop de soucis. Pour rien. »
Lydia était magnifique, Sept dut bien l’admettre. Elle se maquillait, en
puisant dans plusieurs petits flacons, le port de tête bien fier, penché juste
ce qu’il fallait pour produire le bon effet. Elle portait une robe très courte,
au bord volanté, et de simples bas noirs. Ses cheveux noirs étaient coupés
court et plaqués sur son crâne. Elle portait des boucles d’oreilles triangu-
laires en argent ; et soudain Sept réalisa où il les avait déjà vues.
« Ce sont les boucles d’oreilles qui ont séduit Lawrence, s’écria-t-il. Ly-
dia, tu sais ce que tu fais ? Retire ces boucles d’oreilles tout de suite. Re-
tourne à ta place. Tu es sur le point de voir Lawrence dans cette cape idiote
pour la première fois, et de tomber amoureuse de lui. Et je ne pourrai plus
jamais te sortir d’ici. Et si tu ne tombes pas amoureuse de lui, je ne sais pas
dans quels problèmes tu vas te lancer parce que tu auras tout changé ! »
Roger entra dans la chambre. « Prête, chérie ? demanda-t-il. Je viens de
voir Lawrence monter l’escalier. Mais son amie n’est pas avec lui. » Il s’ar-
rêta, avant d’ajouter, sur un ton de reproche : « Tu fumes, alors que tu sais
qu’on dit que ce n’est pas bon pour…
- … les jeunes mamans, oui, je sais » dit Lydia, en lui lançant un regard
noir. « Tu trouves que fumer n’est pas féminin, c’est juste ça. Eh bien je
fume si je veux. »
Sept hurla : « Lydia, viens avec moi immédiatement !
- Sept, c’est inutile, dit Chypre gentiment. Dans cette vie-là Lydia ne
croyait pas qu’elle avait une âme. Elle ne croyait pas non plus qu’on puisse
entendre des voix dans sa tête. Elle n’entendra pas un seul mot que tu pour-
ras lui dire.
- Mais tu ne comprends pas, s’écria Sept. Tu es trop… lointaine. Lydia est
ma personnalité, et… » Il s’interrompit en gémissant au moment où un La-
wrence tout sourire, débraillé, désarmant de diablerie dans sa cape sata-
nique, se tenait triomphant dans l’entrée devant la porte grande ouverte,
les joues rouges de la fraîcheur de l’air d’automne. Et Lydia était dans le

147
hall, et ne le quittait pas des yeux ; ferrée, pensa Sept. Il se tourna vers
Chypre, consterné.
« J’ai eu comme l’impression bizarre, dit Lawrence, que vous ne vouliez
pas que j’entre. Comme si quelque chose essayait de me retenir dehors.
- Ne soyez pas stupide. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. »
Lydia sourit et entra dans le salon, pendant que Roger refermait la porte
d’entrée. Sans savoir pourquoi, tout d’un coup il se sentit triste, et en le re-
gardant, Sept se demanda ce qu’il savait, ou se rappelait. Visiblement Lydia
ignorait tout de ce qui était réellement en train de se passer.
Lawrence était d’une bonne humeur exubérante. « Ton amie n’est pas
là ? lui demanda Roger, mal à l’aise.
- Elle n’a pas pu venir, répondit Lawrence gaiement. Il va falloir que tu
partages Lydia avec moi pour la soirée.
- Eh bien, voilà qui est plutôt cavalier », dit Lydia en riant. Elle se laissa
tomber sur le canapé.
« Il y a autre chose qui ne colle pas, dit Sept à Chypre. Je viens de me
rappeler : normalement Lawrence est beaucoup plus jeune que Lydia. Ce
sont bien les circonstances où ils sont tombés amoureux, seulement elle
était tellement plus âgée que d’abord rien que l’idée a paru ridicule. Elle
avait au moins dix ans de plus que lui, et…
- Et maintenant ? » demanda Chypre.
Elle et Sept étaient deux points de lumière voletant sous le plafond. Ob-
servant d’en haut, Sept commença : « Attends, je comprends, je crois. La
créativité ne cesse jamais, et toutes les existences ont une fin ouverte ;
donc d’une façon ou d’une autre Lydia et Lawrence rejouent la scène diffé-
remment cette fois-ci. Ils sont plus ou moins du même âge. Mais qu’en est-il
de Tweety ?
- On va aller voir, répondit Chypre. Regarde. »
Chypre et Sept tournèrent leurs regards vers le bas. Le bébé, Roger Ju-
nior, pleurait. Lydia se leva et alla le calmer.
« Quel pleurnichard ! » s’exclama-t-elle ; puis, se penchant un peu plus,
elle fut frappée par le miracle vivant de ses yeux, si clairs, si brillants, si in-
croyablement adorables…
Quelqu’un dit : « Tu vois, tes souvenirs sont vivants, et même modi-
fiables. Tu peux les vivre, dans toutes leurs dimensions, et donc tu n’as au-
cune raison d’avoir peur d’oublier tes expériences. »
Un instant Lydia ne sut plus qui elle était, ou qui parlait. Puis elle vit le
bébé dans le berceau, et réalisa qu’elle se tenait là aussi, avec Chypre et
Sept.
« Ce bébé, c’est Tweety, dit Sept avec un grand sourire. Et nous sommes
revenus au dix-septième siècle. »
Lydia examina la pièce. Elle était aussi réelle et solide que celle qu’elle
venait de quitter.

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« Assieds-toi, dit Chypre en riant, et je vais t’expliquer ce qui s’est
passé.
- Oui, j’apprécierais », répondit Sept un peu vertement.
Lydia acquiesça de la tête. Elle semblait tellement troublée que Sept
hallucina une cigarette et la lui alluma.
« Lydia, commença Chypre, quand tu participes à une naissance, par as-
sociation tu te souviens d’autres expériences de naissance à d’autres mo-
ments, quand tu es née, ou quand tu as donné naissance. Les expériences de
mort sont souvent connectées de la même manière. Sauf que tes souvenirs
sont vivants, et cette fois, tu as agi de façon créative et tu les as modifiés,
de sorte que Lawrence et toi étiez du même âge. Ton père – ton nouveau
père, Josef – ne supporte pas de copier un tableau, par exemple. Donc quand
tu as revécu ton souvenir, tu as changé les circonstances au lieu de les co-
pier. Une fois sortie de la référence strictement tridimensionnelle, tu dis-
poses d’une liberté considérable par rapport à ton expérience.
- Et tes expériences constituent la base de l’inconscient de Tweety,
ajouta triomphalement Sept.
- Ravie que tu aies compris, répondit Chypre.
- Moi aussi j’ai oublié, dit Sept à Lydia en rougissant. Et quand tout à
l’heure j’ai tout embrouillé avec les trois chambres, alors ça, ajouté à ta
propre confusion, a activé ton souvenir du vingtième siècle, et l’épisode tout
entier.
- Mais combien de vies peut-on vivre en même temps ? demanda Lydia,
avec une légère exaspération.
- Généralement tu n’es consciente que d’une seule à la fois, répondit
Chypre en souriant. Mais avant que tu ne plonges véritablement dans une
vie, tu as souvent conscience de… »
Mais Sept, avec un regard soupçonneux, l’interrompit : « J’ai comme
l’impression qu’il y a beaucoup plus en jeu que ce que tu veux bien nous
dire. Mais qu’importe : Lydia et moi on peut gérer ce qui se présente. Et
maintenant on y va, Lydia. Il faut vraiment que tu t’identifies à Tweety ! Tu
ne peux pas continuer à entrer et sortir sans arrêt comme ça.
- Quand je pense, répondit Lydia, que j’étais persuadée que quand on est
mort on est mort, et que c’est tout ! Mais là ça va trop loin. Et je me de-
mande : à quel point le Lawrence que je viens de rencontrer était réel ? Et
Roger ? Et quand Lawrence et moi on se retrouvera comme cousins, est-ce
qu’on se souviendra de quelque chose ? Et…
- Tu vois, je te l’ai déjà dit, dit Surâme Sept, à ton stade actuel de déve-
loppement tu ne peux te mettre que dans une seule vie. Autrement tu
tombes en pleine confusion.
- Comme tu l’as fait toi-même, dit Chypre. Et continues de le faire. Mais,
Lydia, en entrant complètement dans Tweety, tu voyages jusqu’à la source

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de la créativité. Et à partir de là, avec ta coopération, la conscience ré-
flexive de Tweety émergera. »
Lydia sourit et essaya de répondre, mais elle se sentit soudain tellement
attirée vers le bébé que tout le reste disparut de son attention.

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Chapitre XXIV. – Apparition de la conscience de soi chez
Tweety

« Regarde-moi, Sept, dit Chypre. Il y a une chose qu’il faut que tu fasses
pour que la nouvelle conscience de Tweety puisse émerger à partir de Lydia,
tout en étant unique et à elle seule. »
Elle parlait encore que Chypre se mit à tourner, de plus en plus vite, et
le mouvement se transforma en son. Surâme Sept se retrouva à fixer le son
de Chypre, à l’intérieur duquel, inexplicablement, elle avait disparu. Le pre-
mier son fut long, profond, traînant, et Sept ne sut pas quoi en faire. Sa fré-
quence était à ce point stable et solide qu’on aurait dit qu’il était l’expres-
sion de toute la matière physique ; la voix lourde d’une masse sur de la
masse, ou d’un poids sur un poids encore plus ancien. Il cligna des yeux.
Comment Chypre, ou une partie quelconque d’elle-même, pouvait-elle ré-
sonner d’une façon aussi… massive ?
Lui-même se sentit soudain terriblement lourd aussi, comme s’il pesait
plus que des mondes, et il commença à s’enfoncer dans quelque chose (ou à
travers quelque chose) ; mais c’était une chute sans aucune sensation de vi-
tesse, ni même de mouvement. Comment peut-on tomber sans ressentir de
mouvement ? se demanda-t-il. Mais le son le tenait sous son emprise. En lui,
il avait conscience de pensées incroyablement lentes qui prenaient des
siècles pour se formuler, qu’il fallait extraire au long des âges, de syllabes
languissantes, chacune plus lourde que le rocher le plus massif qu’on puisse
imaginer, et d’une conscience si lente, pour ses critères à lui, qu’une se-
conde de son temps suffisait à des galaxies pour naître et mourir.
Sept avait peur. Chypre venait de disparaître si totalement dans le son
qu’il désespérait de jamais la retrouver. Il se sentait lui-même congelé à
l’intérieur de ce son ; ses tons interminables transformèrent sa conscience,
de sorte que ses pensées se mirent à peser de la façon la plus étrange. Il
s’enfonçait dans un mode de perception plus profond que ce qu’il avait ja-
mais vécu.
« Chypre, où es-tu ? » appela-t-il, au bord de la panique. Mais même sa
terreur avait en elle comme quelque chose d’une lourde et lente certitude,
et les sons de ses pensées émergeaient interminablement de son esprit,
comme naissant d’un passé terriblement lointain pour éclore dans un futur
encore inimaginable. Les syllabes étaient si lentes qu’au moment où Chypre
les entendrait – si jamais elle devait les entendre – il n’aurait plus besoin de
son aide, ou toute aide serait devenue inutile.

151
En fait, le temps pour la première syllabe, chy (de Chypre), de traverser
sa conscience, il était déjà arrivé au bout de cette pensée qui était en train
de s’exprimer. Les sons longs, lourds et profonds émanaient de lui à une vi-
tesse toujours plus lente. Chaque voyelle était si pesante que Sept avait
l’impression de pouvoir s’appuyer sur elle de tout son poids.
Le son suivant, ou (où) commença, et cette fois Sept put ressentir son
étrange masse ; et sans savoir exactement comment, il s’y accrocha (par
amour de la vie, dit-il plus tard à Chypre, qui rit). Le son tombait, et il tom-
bait avec lui.
« ouououououououououououou »
Les âmes sont éternelles, pensa Sept, et donc le son ne pouvait l’empor-
ter au delà de la durée de son être, vers… Et pendant qu’il pensait, la pre-
mière voyelle le (Les) démarra, s’étendit, résonnant encore alors qu’il avait
terminé sa phrase. Pendant tout ce temps, la première pensée – l’appel vers
Chypre – n’était encore qu’à moitié formée en sons ; et la dernière syllabe,
ou (où) revenait en écho de partout autour de lui, pendant que les âmes de
la dernière pensée commençaient à peine à se former.
Finalement Sept, bombardé de tous côtés par les voyelles et les syllabes
qui arrivaient à retardement, devint incapable de penser. Il s’agrippait tou-
jours au ou (où) qui s’étendait dans l’espace, comme continuant indéfini-
ment à se construire sans jamais devenir un mot. Il s’accrochait à un pont de
son, étourdi, réalisant maintenant que les sons avaient vraiment une masse.
Et cette masse grandissait, s’épaississait. Chaque voyelle, chaque syllabe,
tombait en résonnant. Mais derrière elles se constituait le sillage d’une
masse, qui ne disparaissait pas. Au contraire, les sons formaient des struc-
tures dans l’espace, ou d’espace.
Et les structures étaient conscientes.
Elles avaient émergé du son dans lequel Chypre avait disparu.
Pour la première fois Sept s’interrogea : avait-il lui aussi disparu dans le
son ? Était-il devenu un son, ses pensées étaient-elles des variations de ce
qu’il était ? Tout cela était impossible, pensa-t-il (ou essaya de penser), et la
première syllabe de la phrase commença immédiatement son lent, lourd et
immuable voyage. Il aurait pu pleurer, mais il ne savait pas comment s’y
prendre – et qui savait quels sons cela aurait produits ?
Mais à ce moment, étrangement, ses propres pensées ralentirent aussi,
sans qu’il pût rien y faire. Sa conscience coula vers un niveau encore plus
profond, où les pensées-sons poussaient à partir de lui comme les arbres à
partir de la terre, lentement mais automatiquement, avec une immense
force et certitude.
Un curieux triomphe s’empara de lui, une exaltation consentante, le sen-
timent d’être soi-même une source ; même s’il ne comprenait pas exacte-
ment ce que cela signifiait. Il avait plongé aussi profond qu’il avait pu. Au
fond de quoi ? Des sons lourds et longs ? De la résonance ? Avait-il… gelé ? Et

152
ses pensées surgirent doucement de lui, à partir de lui, dans une lente ma-
jesté, formant des structures qui résonnaient quand les mots étaient pronon-
cés. C’était comme des bâtiments de son enfin achevés, ou des mondes de
matière et de forme émergeant de sons à l’intérieur de sons.
En lui régnait une paix tranquille et sûre. Il n’avait plus peur.
Il sentait sa massive endurance,
La force de la créativité, sûre d’elle, infinie.
Il reposait, tandis que ses pensées naissaient de lui,
Autour de lui,
Au-dessus et au-dessous de lui.
Les sons de ses pensées se changèrent en formes et en images.
Dans une danse au ralenti, les voyelles et les syllabes
S’agrégèrent, s’épaissirent,
Se congelèrent,
Jusqu’à devenir
Des fleurs et des arbres, tout autour de lui,
Avec lui au milieu,
Confiant, en paix, créant.
Un oiseau vint à la vie
Quand une voyelle en rejoignit une autre,
S’enlaçant, s’ajustant
En un mouvement mêlé.
Et de lui naquirent les mondes
Dans lesquels ses personnalités vivaient
Leur vie.
Et Sept sut
Qu’il était tombé
Au
Centre de son être.
« Et la corde fut pincée d’où tu tires ton être », dit Chypre, depuis une
autre dimension.
La première voyelle démarra. Cela prendrait des siècles avant que la sui-
vante ne l’atteigne, et Chypre souriait. Savante, sage, pleinement éveillée
et pourtant sereine, depuis le fond de son être à elle, d’où Sept avait
émergé et continuait d’émerger.
D’où Tweety avait émergé, dans un nouveau Maintenant d’être, s’éver-
tuant vers la conscience de soi, réclamant une conscience qui avait toujours
été sienne, et qui désormais se déversait dans sa connaissance.
Tweety ouvrit les yeux, et observa la chambre.

153
Chapitre XXV. – Will et Jeffy-boy au bord de l’abîme

Assise les jambes croisées, invisible, Lydia observait Tweety affronter la


neige. Elle et le chat s’amusaient ensemble. Le chat, Welheim, avançait pré-
cautionneusement sur la mince croûte de glace qui recouvrait la neige ;
quand elle cédait sous son poids il tombait tout droit ; alors il se mettait à
miauler, à gigoter frénétiquement, se faisait peur à lui-même, avant de re-
surgir à la surface pour recommencer tout le processus. Tweety regardait,
criant de joie chaque fois que le chat disparaissait et réapparaissait.
Tweety pouvait désormais s’en sortir sans que Lydia dirige tous ses mou-
vements, même si elle tombait encore souvent et ne maîtrisait pas encore
complètement la marche. Lydia laissait son regard errer sur la campagne, se
demandant si ce n’était pas déjà l’heure du dîner, mais elle se reprit, réali-
sant que ce n’était pas elle mais Tweety qui avait faim, et qui se réjouissait
du gigot que Bianka avait promis plus tôt dans la journée. D’un côté Lydia
trouvait cela absolument excitant, amusant… délicieux… d’anticiper le gigot
avec Tweety – en tant que Tweety, se corrigea-t-elle – et en même temps,
eh bien, c’était tout aussi agréable d’avoir conscience des sentiments de
Tweety sans y être constamment identifiée.
Elle était assise là, rêvassant et fumant, et elle tendait la main vers une
autre illusion de cigarette quand apparut un jeune homme, qui semblait plu-
tôt surpris. Elle le reconnut immédiatement comme celui qui avait participé
à l’aventure avec Bouddha, mais il était évident que pour lui elle était une
parfaite étrangère. À ses vêtements et à son attitude, Lydia vit qu’il venait
du vingtième siècle, et ravie, elle sauta sur ses pieds. « Que fais-tu ici ? »
demanda-t-elle.
« Je rêve et je suis probablement hors de mon corps, répondit Will avec
une certaine suffisance. Mais pour répondre à votre question, je suis en
quête de la vie ; pourquoi ici en particulier, la question dépasse mes compé-
tences. Où sommes-nous ?
- Dix-septième siècle, Danemark, dit Lydia.
- Génial. Ça ira. Je cherchais quelque chose d’exotique. Quel paysage si-
nistre ! » Les sourcils froncés, Will regardait autour de lui avec dédain.
« Mais c’est ravissant ici ! protesta Lydia. J’ai vécu au vingtième siècle
aussi. C’est de là que tu viens, je suis sûre.
- Attends un peu, l’interrompit Will. Alors tu es morte !

154
- Non, pas encore née, rectifia Lydia avec irritation. De toute façon tu as
de la chance de pouvoir me parler. Je suis en pause, si l’on peut dire. En fait
je vis ma vie en tant que cette enfant, là-bas. »
Will était horrifié. « Quoi ? C’est comme vivre à l’envers, dit-il. Je veux
dire que tu es une adulte, là, et que tu vas devoir redevenir enfant ?
- C’est ce qui se passe », dit Lydia, dans la joie de cette nouvelle compa-
gnie. Elle considérait Will comme un contemporain, lui souriait comme une
jeune femme sourit à un jeune homme.
« Fumer est mauvais pour la santé », lui dit-il avec réprobation.
Elle éclata de rire. « Je n’ai pas de santé du tout, dit-elle entre deux ho-
quets. Je veux dire que je n’ai pas de corps physique, dans l’acception cou-
rante du terme. Je prends juste cette forme. Tweety a un corps, mais elle
ne fume pas. De toute façon ils n’ont pas de vraies cigarettes comme ça au
dix-septième siècle.
- Tu es absolument et complètement folle ! lui cria Will.
- Ou alors c’est toi. C’est ton rêve. Tu es venu me voir dans ton rêve,
mais pour moi ce n’est pas un rêve… » Elle s’interrompit. Will ajouta
quelque chose et elle essaya de répondre, mais s’échappant soudain de la
maison, l’odeur enivrante du gigot rissolant arriva jusqu’à elles, tellement
irrésistible que tous les sens de Tweety explosèrent. Lydia et elle devinrent
sur le champ indivisibles. Tweety oublia le chat et se hâta en titubant vers la
maison. Will resta là. La jeune femme s’était évanouie.
Will grogna. Le rêve, si c’en était un, devenait hors contrôle. Il se sentait
très seul, là, dans ce triste paysage. Il commençait à bien s’apitoyer sur lui-
même quand Lydia réapparut.
« Ça m’arrive de plus en plus, dit-elle, gênée. Je m’oublie et je deviens
complètement Tweety. Tu vois ce petit enclos ? Ils y mettent Tweety quand
il ne fait pas trop froid, et pour elle c’est immense. Alors que pour moi…
- Je vais me suicider », l’interrompit Will, mais une partie de Lydia était
brusquement retournée vers Tweety, dans la cuisine, et elle ne réagit pas.
« Je dis que je vais me suicider, répéta Will.
- Oh pardon, je n’écoutais pas, répondit Lydia. Je crois que je ne suis ja-
mais morte de cette façon. Et toi qui me dis que fumer est mauvais pour la
santé… Le suicide n’est pas excellent non plus, tu sais. »
Silence.
« Tu es terriblement drôle », finit par dire Will. Mais sa curiosité prit le
dessus. « Tu es morte comment, et combien de fois ? Tu te moques de
moi ? »
Mais Lydia fit plus que répondre. Elle prit l’apparence de la vieille
femme qu’elle était avant sa mort : des touffes de cheveux blancs, une sil-
houette fine mais robuste, dans un pantalon et un chemisier délavé. Will fit
de grands yeux, horrifié par la transformation.

155
« Voilà à quoi je ressemblais la dernière fois que je suis morte, dit-elle
de la voix éraillée de la vieille femme. Et j’étais plutôt contente de moi,
d’une certaine façon. Je veux dire que je me considérais comme une survi-
vante. »
Mais Will était tellement choqué qu’il sentit comme il commençait à se
réveiller dans son lit, et cela, il ne le voulait pas. C’est pourtant ce qu’il fit,
trempé d’une sueur froide. Il était terrifié. Il avait pris quelques comprimés
de phénobarbital, et il imaginait, imaginait, se disait-il tout bas en grinçant
des dents, qu’il tomberait dans un sommeil sans rêve. Mais non. Au lieu de
cela, il avait fait ce cauchemar où une jolie jeune femme se transformait en
vieille sorcière. Beurk. Il essaya, sans succès, de se rappeler d’autres élé-
ments du rêve, puis d’interpréter tout l’événement sur le plan symbolique,
mais abandonna presque tout de suite.
Et de toute façon, se demanda-t-il, pourquoi, voudrait-il renaître ? Et re-
naître encore ? Et à quoi pourrait bien servir le suicide si c’est juste pour se
réveiller dans une autre vie ? Mon Dieu, grimaça-t-il. Tu peux aussi bien te
tuer sans arrêt dans une vie pour renaître dans une autre ! Si tu le fais assez
vite tu peux peut-être de donner dix ans de vie, se dit-il avec sarcasme – tu
as vie, mort, vie, mort, vie, mort, bam, bam, bam. Merde ! Il chercha sous
son matelas et avala encore quelques comprimés, sans même savoir lesquels.
Évidemment les bébés ne se souviennent pas de leurs vies antérieures,
espérons-le du moins, pensa-t-il – mais c’est pareil, il faudrait te program-
mer à l’avance pour te suicider avant de grandir et de tout recommencer. Et
ce n’était pas parce qu’il était pauvre, ignorant, ou malade – fi de telles ex-
cuses, pensa-t-il fièrement – simplement il n’aimait pas… la vie elle-même,
ou les conditions de la vie.
Il était étendu sur son lit en désordre, les bras croisés derrière la tête,
s’observant mentalement avec dégoût ; il pouvait se sentir le plus pourri du
monde, il avait probablement l’air dégagé, nonchalant, intelligent et sarcas-
tique. Parce qu’il avait toujours cet air-là. C’est ce que les gens lui disaient.
« Intelligent. » Il détestait ce mot. Et les gens. Parce que qu’importe ce
qu’il leur disait – et il avait la langue assez bien pendue pour être convain-
quant – il n’était jamais vraiment en relation avec eux. Il ne savait jamais où
ils voulaient en venir. Pour lui, ils étaient aussi impersonnels que des figures
géométriques.
Son regard passa de son coin personnel à la cuisine commune, avec le
faux géranium graisseux sur l’appui de la fenêtre, s’éloigna vers les bois à
l’extérieur, et il se souvint des falaises qui entouraient le campus, et des
cascades où ils faisaient leurs virées à la bière.
Et sans prendre aucune décision, Will s’habilla nonchalamment, fit un
pied de nez au poster de Bouddha (mais le geste était élégant, avec presque
de la classe), et se retrouva dix minutes plus tard marchant joyeusement le
long du bord glissant du rocher. Crânement, en sifflotant, il mit sa veste sur

156
son bras et détermina le point le plus haut de la falaise qu’il pouvait at-
teindre. Pas la peine de se fatiguer, même pour une occasion d’une telle im-
portance.
« Quelle occasion importante ? » se demanda-t-il.
« Qui sait ? » répondit-il.
Il sentait son esprit curieusement et joliment divisé, et son corps si léger
et transparent qu’il se sentait presque invisible, tout en sachant qu’il ne
l’était pas.
Puis, le regard bien ouvert et bien clair, méprisant et blessé, il regarda
en bas. Ce n’était pas très profond.
Mais c’était suffisamment profond.
Et il était suffisamment vaseux pour sauter. Les drogues avaient enlevé
toute netteté à l’instant.
Tout ce qu’il avait à faire c’était
Sauter par-dessus
La limite
Du moment.
« Merde. » Même là il n’arrivait pas à s’oublier, ou à arrêter de s’obser-
ver. Il avait presque l’impression d’être deux, ni l’un ni l’autre particulière-
ment attirant, l’un observant l’autre qui réfléchissait. « C’est vraiment tra-
gique, moi si jeune et si beau », et l’autre qui pensait : « C’est idiot et
d’une stupidité cosmique d’avoir de telles émotions à un moment pareil. »
Mais les deux regardèrent vers le bas.

Ici Jeffery, j’interromps la transmission du livre. Je n’ai jamais utilisé


une force de volonté aussi brutale, mais en écrivant cette dernière phrase :
« Mais les deux regardèrent vers le bas », j’ai su qu’il fallait que je cesse
d’écrire. Continuer aurait causé un désastre. Je le savais pendant que mes
doigts attendaient au-dessus du clavier, prêts pour la phrase suivante. La rai-
son viendrait plus tard ; je le savais aussi, alors que je répondais à un senti-
ment soudain, aigu et indéniable de danger personnel. La ligne suivante, ou
celle d’après, pouvait me détruire.
La sueur ruisselait de mes aisselles. D’une main, je tirai l’autre pour
l’éloigner de la machine à écrire, convaincu qu’à chaque instant mes mains
pouvaient se précipiter sur les touches de leur propre volonté et taper…
quoi ? Mon arrêt de mort ? L’ironie de la situation ne m’échappait pas quand
je m’allumai une cigarette, et m’éloignai le plus loin possible de cette ma-
chine à écrire maudite.
J’étais nerveux au début de cette session sur Will. D’abord c’était la pre-
mière que je recevais depuis deux semaines, au jour près, car après le cha-
pitre où Sept parvenait au centre de son être, il n’y avait plus rien eu. Ce re-
tour, d’après nos critères, avait-il pris deux semaines ? Puis, en commençant
ce chapitre, je constatai qu’il y avait un hiatus temporel aussi dans le livre,

157
car Tweety n’était plus un bébé. Elle devenait de plus en plus un individu ;
donc, cette période de deux semaines que j’avais vécue correspondait-elle,
d’une certaine façon, avec le voyage de Sept et avec l’évolution de la cons-
cience de Tweety ? Et qu’en était-il de Will ? Dès son apparition dans ce cha-
pitre j’ai perçu des signaux d’alarme, jusqu’à ce que, finalement, avec cette
dernière phrase, je n’ai plus pu le supporter. J’ai refusé d’écrire une ligne
de plus.
Will n’était qu’un personnage de roman, et peu développé, en plus. De
plus en plus bouleversé, je me le répétais encore et encore alors que, de-
bout devant la fenêtre du balcon, je laissais mon regard errer sur le paysage,
au delà du pot à géraniums sur la rambarde, le même qui était tombé durant
cette première rencontre de rêve que j’ai racontée au tout début de mes
notes. Me sentant littéralement possédé, je suis sorti lentement sur le bal-
con (où j’avais fait ma première expérience hors du corps). Presque sous
hypnose, je regardais les nouveaux bâtiments en ciment avec leurs apparte-
ments empilés, qui se dressaient vraiment comme des falaises ; en bas on
voyait les poubelles, les emplacements de la future pelouse et les parkings.
Mais qu’est-ce que j’étais en train de faire ? Je savais que je tremblais ;
j’avais l’impression de vaciller au bord d’une faille entre les mondes, es-
sayant de sauter de l’un vers l’autre.
Et je savais que, qui ou quoi que fût ou ne fût pas Will, il fallait que je
l’empêche de sauter. D’une façon ou d’une autre, il fallait que je parvienne
jusqu’à lui. Mais comment atteindre un personnage de roman ? Impossible,
pensai-je. En même temps, je savais qu’atteindre Will était ma mission ; et
si à ce moment quelqu’un m’avait demandé quelle était ma mission de vie,
je lui aurais répondu sans aucune hésitation : « Sauver la vie de Will. »
Au moment où m’est venue cette pensée, j’ai eu un vertige et me suis
senti décalé. J’ai eu peur de perdre l’équilibre et de plonger (corps réel et
tout) par-dessus la rambarde vers le sol tout en bas. Mais au lieu de cela, les
bâtiments en face devinrent flous, et disparurent presque dans une espèce
de réverbération blanche. Puis ils sont devenus les falaises que le livre décrit
comme le but de la course de Will… et je l’ai vu, debout sur un surplomb de
rocher, fixant le précipice.
Donc je – il – n’avais(t) pas encore sauté !
Mort de peur, horrifié, j’ai soudain réalisé que j’étais l’ « autre moi » de
Will, celui dont il est question dans la dernière partie du récit. J’étais de-
bout à côté de lui – l’observateur. Et il le savait ! Je veux dire qu’il ressen-
tait ce moi observateur, mais qu’il ait réalisé ou pas que j’étais réel, je ne
sais pas.
Je criai : « Ne saute pas !
- La roue de la vie… qui tourne, et tourne, et tourne », dit Will dans un
ricanement effrayant. Puis il écarta les bras dans un geste dramatique, et dit

158
d’une voix sombre et ostensiblement railleuse : « Et voici le salut final de
Willy-boy, youpi. »
Alors qu’il prononçait ces mots, en tant que Will, j’eus le sentiment ver-
tigineux d’une violente irresponsabilité, et d’étranges impulsions : laisser al-
ler, sauter, choisir le rien, tromper la mortalité en courtisant la mort. Reve-
nant à moi, je lui lançai précipitamment : « Tu as un avenir. Tu seras psy-
chologue. Tu oublieras tout ça, les drogues, les émotions grandiloquentes. »
Will grogna ; il était toujours là, toujours divisé, en pleine discussion
avec lui-même. Il dit : « Et la quête de l’excellence ? Quelle recherche
idiote, illusoire c’était !
- Quoi ? Tu es toujours vivant, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas te suicider
parce que je suis ton moi futur, et que j’existe » criai-je.
Will regarda directement dans la direction où j’étais, sans me voir, de
toute évidence, mais en sentant ma présence comme celle de son autre moi,
et en entendant ma voix dans sa tête.
« C’est bien moi, dit-il. Deux avis différents jusqu’à la fin. Ça suffit pour
pousser un homme au suicide ! Et toujours à faire de l’esprit. Mon Dieu
comme je me hais. »
Je hurlai : « Arrête ! Si tu sautes tu vas me tuer aussi ! » J’étais en pleine
panique. Mais c’était moi qui étais réel : lui était le personnage de roman ;
donc comment sa mort pouvait-elle m’affecter ? Je ne savais pas, mais je sa-
vais qu’elle le ferait. « Tu vas écrire un livre vraiment bizarre », criai-je, sur
une impulsion. « Je sais, je l’ai vu.
- Et alors ? répondit-il. Et de toute façon j’en ai assez de ce dialogue im-
bécile avec moi-même. D’un autre côté, je peux aussi bien parler avec moi-
même puisque je n’ai pas un seul ami au monde. Mes parents s’en fichent
complètement. » Il haussa les épaules dans un geste lourd de sens, et s’ap-
procha – beaucoup trop près – du bord de la falaise.
Je bondis pour l’arrêter, mes ses derniers mots m’avaient rendu malade
à vomir. Parce que je n’avais aucun ami non plus. Et sans aucune transition,
c’est arrivé. Les sentiments de Will n’étaient plus les siens – ils étaient les
miens, totalement, complètement. Au moment de ce transfert à la fois
étrange et terrible (parce que c’est bien de cela dont il s’agissait), je tombai
presque par-dessus le bord de la falaise, sous l’impact d’un désespoir qui
m’avait frappé en pleine force.
En même temps, la scène devant moi devint d’une clarté au delà de
toute description – les parois grises parsemées de petits rochers entre les
herbes de printemps, les arbres tourmentés remplis de bourgeons. Comme si
j’avais perdu tout sens de la distance, le fond de la gorge au-dessous de moi
ne semblait plus éloigné que de quelques pas ; à peine dangereux, et, en
plus, bizarrement attirant.
Mon désespoir et mon sentiment d’impuissance étaient tels qu’étrange-
ment ils en devenaient presque sexuels, dans une pression qui cherchait à se

159
libérer en orgasme. D’un côté je brûlais du besoin de me jeter dans cet
abîme spatial dont je savais qu’il existait, malgré l’illusion qui me le faisait
paraître tout petit. Et en plus, comme un amant, le précipice lui-même de-
venait séduisant, semblait se rapprocher de plus en plus, de sorte que je
m’imaginais qu’un seul gentil petit pas pourrait mettre un terme à la mons-
trueuse pression psychologique que je m’étais cachée depuis si longtemps.
Seulement d’un autre côté, une voix à l’intérieur de moi me murmurait
que je devais redevenir l’observateur, sinon Will et moi étions perdus ; mais
la voix était faible, et loin d’avoir la puissance de mes sentiments. Je l’écou-
tais, mais les mots semblaient n’avoir aucun sens.
Pendant tout ce temps, j’étais si absorbé par mes émotions, si hypnotisé
et paralysé par l’envie de sauter, que j’en avais presque complètement ou-
blié Will.
J’entendis sa voix. « Juste un petit pas, merde. » Les mots m’atteigni-
rent. Je sursautai. Will secouait la tête dans ce qui semblait être un étonne-
ment émerveillé. Un court instant j’ai pensé qu’il avait complètement perdu
la raison, car les implications de ses actes m’échappaient totalement. Dans
un nouvel éclat de rire, mais d’un rire cette fois de soulagement sauvage,
enfantin, presque animal, il s’assit brusquement sur le rocher, enleva ses
chaussures, ses chaussettes, et avec un gloussement de joie les jeta en bas
vers la gorge de la rivière.
Je les suivis du regard. Les chaussures… étaient-ce les siennes ou les
miennes ? Il pleurait et riait de soulagement en même temps, et ce n’est
qu’en comprenant qu’il pleurait de soulagement que j’ai réalisé ce qui
s’était passé.
Son désespoir avait d’une certaine façon toujours été le mien ! Et à l’ins-
tant où j’ai accepté cette charge psychologique quasiment insupportable, lui
s’est retrouvé libre.
Je le regardais avec envie : la forme parfaite du jeune homme, auquel un
psychisme tout juste libéré offrait maintenant un nouveau départ. Qui était-
il ? Je lui en voulais désormais, à se prélasser ainsi sur son rocher, comme
s’il n’avait pas le moindre souci au monde. Mon propre désespoir était tou-
jours à son maximum, à la différence que j’en étais conscient, que je n’étais
plus autant perdu en son pouvoir qu’auparavant.
Will s’assit, se leva, et s’avança pieds nus sur le chemin ; les brindilles et
les cailloux s’incrustaient dans la plante de ses pieds, la douleur lui faisait
monter les larmes aux yeux – et une crânerie triomphante au cœur. « J’ai
presque sauté. Presque. » Je captais ses pensées et les écoutais à l’intérieur
de lui. Il continua : « J’ai été sauvé. Quelque chose m’a arrêté au dernier
moment. Quelque chose ou quelqu’un s’est occupé de moi. Je ne sentirais
pas ces cailloux sous mes pieds si j’avais sauté. Je ne serais pas en train de
penser. Je ne serais pas… » Il continuait à chanter sa litanie de choses qu’il
serait incapable de sentir s’il avait sauté, et son exaltation me gênait.

160
Puis, arrivé au chemin à partir duquel il avait escaladé la falaise, il s’ar-
rêta. Ou plutôt… il fut arrêté. Je ressentis sa surprise. Et comme s’il avait
été tiré par magie, il revint là où je me tenais, invisible ; il tenait les yeux
fixés sur l’endroit précis, alors qu’il ne pouvait pas me voir, ce dont j’étais
certain. Encore une fois il fit demi-tour, puis encore une fois, comme s’il
était obligé de demeurer dans un certain périmètre, mystérieux et invisible.
Oubliant ma propre détresse, je l’observai répéter plusieurs fois le même
manège, pour finir par se tenir juste en face de moi, l’air irrésolu.
Pourquoi ne partait-il pas ? La désolation dans laquelle je me trouvais
moi-même m’enveloppait dans un brouillard mental, qui étouffait toute pen-
sée n’en faisant pas partie. Et pourtant j’étais aussi intrigué par le compor-
tement de Will que lui l’était, apparemment, par le petit morceau de terre
sur lequel, invisible, je me tenais. Il ne le quittait pas des yeux, manifeste-
ment perplexe. Il semblait convaincu qu’il y avait là quelque chose ou
quelqu’un, et alors qu’il ne me voyait pas, on aurait dit que par un biais in-
connu il devenait de plus en plus conscient de ma présence.
De nouveau je me demandai : « Pourquoi ne rentre-t-il pas chez lui ?
Dans sa communauté ? »
Et j’ai pensé : « Parce qu’il n’a aucun avenir tout seul. »
À mon avis cette réalisation nous est venue à tous les deux en même
temps.
Sa vie de jeune garçon ne pouvait trouver son accomplissement que dans
une vie d’adulte.
Dans ma vie !
Était-il réel ?
Plus réel que réel ?
Plus réel que je ne l’avais été depuis des années ?
Si je n’acceptais pas Will comme une partie de moi-même, il n’avait
nulle part où aller. Je regardai autour de moi. Le sol sur lequel je me tenais
était-il réel ? Les chemins menaient-ils quelque part ? Ou bien n’y en avait-il
qu’un seul, vers la communauté de Will ?
Presque désespéré, Will regardait le chemin par lequel j’étais arrivé. Il y
avait sur son visage de la peur, et de l’attente aussi.
« Je suis là », dis-je, en me demandant s’il pouvait m’entendre.
« Oh mon Dieu, par quoi je suis passé ! » répondit-il mentalement. « Et
en plus, tout à l’heure j’ai essayé de me parler à moi-même, et personne n’a
répondu… Comme s’il n’y avait eu personne. Bizarre.
- C’était sûrement au moment où j’avais trop peur moi-même, dis-je.
- En tout cas nous sommes deux. Mais qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Je suis vivant, de toute façon. » Il fit une pause. « Non ? » Demanda-t-il. « Et
tout d’un coup, maintenant que j’ai décidé de vivre, je me sens… irréel. »
Pendant qu’il parlait, je le voyais clairement. Il était moi tel que je me
voyais plusieurs années auparavant : vivant dans une communauté (alors que

161
je ne l’ai jamais fait), mais plus que ça : dans une telle solitude que je pou-
vais à peine en supporter le souvenir. Étais-je, moi, Will, en train de deman-
der de l’aide à un futur moi ? Ou étais-je, moi, le moi futur, en train de
changer le futur en revenant en arrière pour modifier le passé… depuis mon
présent ?
Alors je dis : « Tu seras moi. Mais j’apprends aussi. Et je serai différent à
cause de toi ; et à cause de ce qui vient de se passer.
- Tu veux dire que tu es réel et pas moi ? Pour moi tu n’es que le moi
avec lequel je parle.
- Aucun de nous deux n’est réel sans l’autre, dis-je. Si j’ai nié ta réalité,
je suis désolé. Et si j’ai ignoré tes questions et tes aspirations, je t’en de-
mande sincèrement pardon. Mais je ne sais pas comment t’accepter, même
si c’est que je souhaite désespérément. »
Au moment où je disais cela, je tombai dans une totale confusion ; car
soudain je fus Will, écoutant les paroles de mon dialogue intérieur, et moi-
même, qui prononçais ces paroles.
Je ne suis pas sûr de ce qui s’est passé quand les falaises ont commencé
à scintiller, de même que l’image de Will. Je sais qu’à un moment j’ai eu un
trou de mémoire, mais l’instant d’après j’étais debout sur mon balcon, re-
gardant en bas la pelouse en chantier, et une vieille paire de chaussures
d’homme que quelqu’un avait jetée à côté des poubelles.
J’étais tellement épuisé que je suis entré le salon en titubant pour m’ef-
fondrer immédiatement dans un profond sommeil. Mais juste avant que je ne
m’écroule, il m’est revenu une partie officielle de mon passé, quand j’étais
en haut d’une montagne à envisager le suicide. J’avais complètement oublié
l’épisode ; bloqué, évidemment.
À moitié endormi je me demandai : ou bien ce souvenir venait-il juste de
naître, pour être reconstruit dans le passé ? Et de façon plus urgente : Où
était Will en ce moment ? L’un de nous deux était-il encore en danger ?

162
Chapitre XXVI. – Ram-Ram prend congé et dit ce qu’il sait

« Je crois que je comprends ce que tu veux dire, mais je n’en suis pas
sûr », dit Surâme Sept à Chypre. Tous les deux étaient assis, invisibles évi-
demment, sur des chaises sur le balcon de Jeffy-boy. « Will était un ancien
moi de Jeffery ; ça, ça me paraît assez simple, j’imagine. Mais…
- Mais quoi ? » demanda doucement Chypre. Puis, nonchalamment :
« Quand la pelouse sera terminée, Jeffery aura une très jolie vue.
- Tu me caches quelque chose, s’obstina Sept. Si tu crois que tu vas
m’avoir avec ton intérêt soudain pour la pelouse de Jeffery…
- Je ne te cache rien du tout, dit Chypre, en regardant nulle part en par-
ticulier. Il y a peut-être certaines petites choses que tu t’es cachées à toi-
même, cependant. Je vais te donner un indice. Jeffery se souvenait de Will,
et Lydia va devoir donner ses souvenirs à Tweety pour un certain temps, et…
- Tais-toi ! s’écria Sept. Je vais trouver tout seul.
- Bon, dit Chypre en souriant. Je voulais juste que tu saches que tu peux
te souvenir maintenant.
- Parfois tu as l’air tellement supérieur », répondit Sept ; car qu’impor-
tait comment il recoupait ses souvenirs – par époques, personnes, événe-
ments ou probabilités – il ne pouvait rien découvrir qu’il ait réellement ou-
blié.
« Oh Sept, ce n’est pas une question de supériorité, commença Chypre.
C’est…
- Bouge pas ! l’interrompit sept.
- Ne pas bouger ? Pourquoi ?
- C’est du terrestre vernaculaire. Ça veut dire ‘Attends un peu’. Qu’im-
porte. Regarde ! » s’écria Sept frénétiquement, car en contre-bas, Ram-Ram
était en train de monter lentement le chemin. « Tu savais qu’il allait venir,
c’est ça ? » demanda-t-il d’un ton de reproche. Mais Chypre se contenta de
sourire.
« Juste regarde et écoute, dit-elle, et peut-être te rappelleras-tu
quelque chose d’important. » Elle éclata d’un tel rire qu’elle eut peur
d’avoir vexé Sept. Mais il était trop perplexe pour y faire attention.
« Il y a tellement de questions sans réponses, murmura-t-il. Je ne sais
toujours pas pourquoi Jeffery a écrit le livre à notre place, ou quel est son
lien à Lydia, ou comment le fait qu’elle accepte totalement la vie de Tweety
peut avoir une quelconque influence sur l’avenir de Jeffery. Et au fait, j’ai

163
toujours des soucis avec Lydia. Mais pourquoi cela devrait-il inquiéter Jef-
fery ?
- Chut. Écoute », dit Chypre. Elle et Sept devinrent deux points de lu-
mière au plafond du salon de Jeffery.
« Que va dire Jeffery quand il va taper ça ? demanda Sept, l’air préoc-
cupé. Il saura qu’on a écouté ses conversations privées avec Ram-Ram.
- Tu oublies que pour Jeffery, nous sommes des personnages de roman. »
Ram-Ram frappa à la porte. Il dut insister plusieurs fois avant que le
bruit ne réveille Jeffery, toujours endormi sur le canapé. Sonné, il cria :
« Va-t’en !
- C’est Ramrod Brail, répondit Ram-Ram.
- Génial. Juste celui que j’ai envie de voir », murmura Jeffery. Mais il
alla ouvrir la porte et fit entrer Ram-Ram.
« Eh bien voilà, ils m’ont laissé sortir », s’exclama celui-ci. Il avait l’air
très content de lui.
« Très bien pour toi, grinça Jeffery. C’est pour de vrai, cette fois ?
- Allons allons allons… Je suis juste passé te dire au revoir. Je vais partir
en voyage, et écrire un peu. Je dois dire qu’apparemment tu n’es pas ravi de
revoir ton complice. » Il gloussa, en regardant paresseusement le plafond.
« Tu as l’air vraiment en vrac, Jeffy-boy, si tu n’as rien contre l’expression.
- J’ai quelque chose ! Et je n’aime pas qu’on m’appelle Jeffy-boy.
- Non. Bien sûr que non. Pourtant le garçon fait partie de l’homme…
- Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Ram-Ram s’assit, avec un sourire affable.
« Seulement que tu as toujours été très coincé. Je voulais te rappeler le
jeune garçon enfoui ici quelque part. »
Jeffery se figea, le fixa du regard, et la question jaillit spontanément :
« Will ? Tu parles de Will ? » Pendant même qu’il parlait, il sentait un vide en
lui. Où était Will ?
« Will ? demanda Ram-Ram.
- Rien », répondit Jeffery, avec un soulagement tellement manifeste que
Ram-Ram fit semblant de n’avoir rien vu. Il repartit examiner le plafond.
« On ne parle évidemment plus de parutions scientifiques, dit-il. Tu ne peux
rien prouver de tout ça.
- Ram-Ram nous voit ! s’écria sept.
- Vraiment ? demanda Chypre.
- Prouver quoi ? » rétorqua Jeffery. Il se leva du divan, plus agité qu’il
n’aurait voulu.
« Eh bien… ce que tu faisais », répondit Ram-Ram innocemment. Je suis
venu ici, hors de mon corps, par exemple, mais je suppose que tu n’en parle-
ras à aucun de nos collègues. Le fait que j’aie été en psychiatrie pendant
quelque temps ne va pas t’aider non plus. Oui oui oui, je me fais une bonne
idée de tes aventures psychologiques. Mais tu n’es pas allé au bout.

164
- Que sais-tu exactement de mes activités ? répondit Jeffery aussi calme-
ment que possible. Et comment sais-tu ce que tu sais ? » Et après une pause :
« Ou penses que tu sais ? » cria-t-il presque.
Ram-Ram se leva, tourna le dos à Jeffery, les mains croisées en arrière,
et s’avança vers la porte du balcon. Il resta immobile, le regard dans le loin-
tain. « Je pourrais imaginer que tu écris quelque chose en ce moment, dit-il.
Mais ce que je sais de tes, euh, activités bizarres n’est pas aussi détaillé que
tu crois, ou que j’aurais espéré. Quand tu m’as appelé au sujet de ta ren-
contre avec les deux hommes, dans ton premier rêve, je n’ai pas du tout été
surpris. J’avais déjà rêvé de toi…
- J’ai besoin d’un verre, dit Jeffery brusquement.
- Absolument ! » répondit Ram-Ram, rayonnant comme s’il était lui-
même le maître de maison, et toujours en parlant, il se dirigea vers la cui-
sine. Jeffery entendit les glaçons tomber dans les verres, et Ram-Ram revint,
un verre dans chaque main.
« Un toast, fit-il avec grandiloquence.
- Le rêve, répondit Jeffery.
- Oh oui, le rêve. Maintenant, comment raconter un tel événement à
notre jeune homme ? C’était mon problème, bien sûr. Tu n’auras aucun mal
à le comprendre.
- Oh la la, tu accouches, oui ? hurla Jeffery.
- Qu’est-ce que Jeffery est nerveux ! dit Surâme Sept à Chypre. Tu sais,
pendant un moment j’ai presque cru que je me rappelais quelque chose de
terriblement important. Mais là je n’ai plus aucune idée de ce que c’était.
- Oh ? » fit Chypre, apparemment complètement absente.
Ram-Ram s’assit. « Je ne suis plus très sûr, mais j’ai rêvé que tu écrivais
quelque chose en écriture automatique, j’ai oublié comment exactement, et
je savais que j’étais lié au déclenchement du processus.
- Continue », l’encouragea Jeffery. Son visage était complètement immo-
bile, et d’une telle intensité que le temps aurait aussi bien pu s’être arrêté.
« Il y a des années, poursuivit Ram-Ram, je m’intéressais beaucoup aux
phénomènes comme les sorties hors du corps, l’hypnose, les états modifiés
de conscience en général. Je bricolais un peu avec tout ça, pour ainsi dire.
Mais j’étais prudent : il fallait que je fasse attention à ma réputation. La vie
a continué, et j’ai suivi le parcours académique. Et puis, quand j’ai fait ce
rêve, j’ai ouvert un œil. J’ai pensé : imagine, juste imagine, qu’il veuille
dire quelque chose. C’était plusieurs jours avant ton expérience, et pourtant
je suis sorti de ce rêve en sachant qu’il fallait que tu viennes vers moi. C’est
pour ça que je ne t’ai pas contacté. Mais au cas où, je suis allé chercher plu-
sieurs livres à la bibliothèque pour me rafraîchir la mémoire dans ces do-
maines-là, et pour te les prêter si, par hasard, mon rêve voulait bien dire
quelque chose et si tu m’appelais. Ce que, bien sûr, tu as fait.

165
- J’avais remarqué les dates sur les cartes de prêt de la bibliothèque,
s’écria Jeffery, et ça m’a étonné que tu sois allé chercher les livres avant…
- Comme c’était prévu. Pour que tu aies des raisons de me croire. Ce
n’est pas que quelque chose soit prouvé, mais, euh, c’est suggéré, du
moins. » Ram-Ram fit une pause avant de continuer : « Et bien sûr, tout
n’est pas complètement terminé.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda Jeffery, mal à l’aise. En même
temps, il se demandait si la remarque de Ram-Ram était liée à son inquié-
tude croissante, car Will n’arrêtait pas d’apparaître et de disparaître de son
champ de conscience.
« Ce que je dois me rappeler concerne le rêve de Jeffery… et ce livre…
c’est ça ? demanda Surâme Sept à Chypre.
- Chut ! » répondit-elle.
« Maintenant, Jeffy-boy, tu aimes les surprises, pas vrai ? » Ram-Ram re-
venait à son petit sourire faussement timide. « En tout cas je suis sûr d’une
chose : quoi que ce soit que tu sois en train de faire, ce n’est pas totalement
terminé. Il te reste encore quelque chose d’important à faire. Autre chose :
j’ai toujours senti qu’il y avait une partie de toi-même pas complète, mal-
heureuse, peut-être mal aimée, mais turbulente, bien cachée derrière ton
masque psychologique professionnel conscient. C’est aussi pour ça que je
t’ai appelé Jeffy-boy ; pour te taquiner, bien sûr. »
La voix de Ram-Ram avait un effet hypnotique, qui semblait remplir la
pièce en même temps que le crépuscule. Même Surâme Sept dodelinait
presque de la tête. Les petits yeux de Ram-Ram étaient à demi fermés, mais
ce qui restait de son regard semblait comme sur le qui-vive.
« Et il y a plus, continua-t-il. J’ai aussi senti que, d’une certaine façon,
tu, euh, représentais un de mes moi passés non résolus… en tant que jeune
homme… une partie qui avait besoin d’aide. J’ai voulu retourner dans le
passé pour changer certaines choses… même si, je suppose, tu as fait pareil
pour ton propre cas. Oui oui oui, c’est comme ça. » Ram-Ram souriait douce-
ment.
« Je me rappelle ! hurla Surâme Sept. Comment ai-je pu oublier ? »
Exactement en même temps, Ram-Ram continuait : « Donc, pour récapi-
tuler, deux personnes sont venues me voir en rêve, et, d’une façon ou d’une
autre, ont mis en branle tous ces événements, à la fois les épisodes que je
connais et ceux que tu ne m’as pas racontés.
- C’était moi ! hurla Surâme Sept à Ram-Ram, qui bien sûr ne l’entendit
pas.
- Et ?… demanda gentiment Chypre.
- Et toi aussi, ajouta Sept un peu confus. Mais pourquoi est-ce que je ne
me rappelle que maintenant ?
- Le pourquoi arrive.

166
- Ce que tu es en train de me dire, c’est que les deux hommes que j’ai
vus ici sont apparus avant dans un de tes rêves ? » L’effet hypnotique du ré-
cit de Ram-Ram avait disparu.
« Je n’ai aucune preuve, répondit Ram-Ram. Mais oui oui oui, c’est ce
que je dirais. La description que tu m’as faite de ces deux hommes corres-
pond à ce que j’ai vu. Je dirais que ce sont les mêmes.
- Mais, et la clinique psychiatrique ? demanda Jeffery. Comment ça a
commencé ? Tu étais vraiment, euh…
- Si tu me demandes si j’étais fou ou pas, ça dépend de tes définitions.
- Je reprends cette question à mon compte, dit Sept à Chypre. Et j’en ai
une autre : où est Will ? Et pourquoi est-ce que je me sens mal à l’aise tout à
coup en pensant à Will et à Lydia ?
- D’abord, Lydia a besoin de toi maintenant. Il faut régler certaines
choses avant que Jeffy-boy et Ram-Ram finissent leur conversation. Et ce qui
arrive à Lydia concerne Will et Jeffery, aussi.
- Mais c’est quoi ? » Sept était consterné. « Et il me reste encore beau-
coup à me rappeler, c’est ça ?
- Dépêche-toi. File voir Lydia immédiatement, répondit Chypre. D’accord
le temps n’existe pas, mais comme tu dis, il n’y en a pas à perdre. »

167
Chapitre XXVII. – « Le moment est maintenant », Lydia dit au
revoir et bonjour, et Sept se souvient

La congère était aveuglante : des étincelles blanches et jaunes explo-


saient en de minuscules bouffées que Tweety essayait de suivre des yeux.
Les étincelles voletaient au sommet de la congère, se détachant de la neige
comme des plumes ; et tout ce tourbillon l’empêchait presque de voir la
congère en-dessous, étalée là comme un gros animal tout blanc. Tweety le
surveillait, au cas où il aurait été dangereux.
Elle avait les fesses mouillées, dedans et dehors. Il y avait un fatras mou-
vant dans sa culotte, là où sortait la chose marron, chaude et odorante
qu’elle connaissait bien. Ça giclait quand elle tombait par terre, et elle la
sentait lui couler entre les jambes. Mais ses couches mouillées collaient à la
neige, et une fois assise, elle pouvait la sentir, froide et dure. Son visage
brûlait sous le soleil et le froid, et elle restait assise là, dans la neige, juste
où elle s’était affalée.
Elle n’avait pas mal, mais cela piquait quelque part. Elle commença à
examiner où exactement se situait le picotement, et s’il valait ou non la
peine de lancer les hurlements ; mais elle était toujours fascinée par les
étincelles jaunes et blanches qui s’élevaient de la congère, et étincelaient
dans le soleil. Elle les suivait des yeux, rêveuse, puis aperçut le chat, qui dis-
paraissait derrière l’appentis. Elle se rappela alors qu’elle venait juste de
tomber en poursuivant le chat.
« Lève-toi, moi », se dit-elle mentalement, car physiquement les mots ne
sortaient pas correctement alors qu’ils étaient clairs à l’intérieur. Accorder
l’intérieur et l’extérieur n’était pas facile. Le chat surgit dans le soleil,
comme un éclair d’activité. Impatiente, Tweety essaya de nouveau de se le-
ver, mais rien ne bougea. À ces moments-là « l’autre elle » lui disait de faire
quelque chose, mais quoi ?
Puis, tout arriva spontanément.
Clairement, elle se vit se lever et courir après le chat. Cette image
d’elle-même apparut devant ses yeux, et avant de réaliser ce qui se passait,
elle était debout sur ses pieds à courir derrière l’image d’elle-même. Mais
celle-ci disparut, et il ne resta plus que le chat. Un instant, juste avant
qu’elle ne disparaisse, elle devint l’image du moi qu’elle poursuivait… et elle
se vit, elle-même, dans son pantalon et son manteau marron, enveloppée de
cette horrible écharpe orange, en train de courir.

168
Mais elle ne courait pas vraiment, elle tanguait plutôt. Elle n’arrivait pas
à aller assez vite, et la neige ne cessait pas de monter vers elle et de lui
faire mal en lui tapant sur les fesses. Non, pensa-t-elle, ce n’était pas la
neige qui montait vers elle ; c’était elle qui n’arrêtait pas de tomber sur
elle. Puis elle se retrouva encore par terre, mais cette fois vraiment dure-
ment, écrasée sur son derrière qui la brûlait. Elle hurla.
Personne ne vint la relever ; personne à l’intérieur, personne dehors. Elle
eut peur.
Une bourrasque l’enveloppa. Elle voulut la chasser en agitant les bras, ce
qui n’eut aucun effet. Les rayons du soleil devinrent plus forts, les étincelles
de neige scintillaient partout, lui bouchant presque la vue. Tweety cria sa
colère contre le vent, qui lui soufflait la neige au visage. « Debout, moi », se
dit-elle.
« Fais d’abord l’image », dit ‘l’autre moi’ quelque part dans sa tête, et
le visage de Tweety s’éclaira en même temps que disparaissait son senti-
ment de solitude. Il fallait qu’elle commence par l’image. C’était le proces-
sus. Donc, plissant le front, elle réfléchit, essaya, mais sans succès.
« Je suppose qu’il va falloir que je le refasse pour toi », dit Lydia, et elle
projeta une image mentale de Tweety, pour que celle-ci puisse voir par elle-
même ce que son corps devait faire. Elle se vit se lever et entrer dans la
maison, elle se leva donc et suivit l’image ; ses bottes faisaient crisser la
neige. Le soleil se cacha derrière les nuages, et Tweety s’arrêta, surprise.
Où était partie la lumière ? Pourquoi faisait-il plus sombre ? Et plus froid ? Et
elle avait perdu une moufle. Et la neige avait changé aussi. Elle était deve-
nue bleu foncé, ou pire, comme des nuages à l’envers un jour d’orage.
Elle frissonna. Là où l’air était sombre on aurait dit qu’il piquait, comme
rempli des petites épines de buissons invisibles. Elle étendit sa petite main
ronde et se mit à rire : l’air piquait comme la langue du chat quand il lui lé-
chait les doigts.
Oh mon Dieu, pensa Lydia, comme le monde de Tweety était riche !
Combien de données sensorielles avait-elle explorées pendant les quelques
minutes où elles avaient été dans la cour ? Bianka ne laissait jamais Tweety
dehors plus d’un quart d’heure, et elle ne la quittait pas des yeux par la fe-
nêtre, un fait que Lydia gardait à l’esprit mais que Tweety oubliait générale-
ment, dans la brillance de l’expérience de l’instant. Lydia eut envie de pleu-
rer, de nostalgie et de joie : explorer tout cela en passant par Tweety était
d’une immédiateté choquante, alors qu’elle-même avait presque oublié ses
premières explorations de… eh bien, de la vie et du fait d’être une créature.
Une partie de la conscience de Lydia resta dans Tweety, et une autre se
dissocia pour observer Tweety de haut, comme elle titubait dans la neige.
Lydia savait que la maison n’était qu’à quelques pas, mais pour l’expérience
de l’enfant, elle semblait beaucoup plus loin. Et ce paysage du dix-septième
siècle, pensait Lydia, comme il lui était cher, si perdu dans le temps, et

169
pourtant jamais perdu, bien sûr, car d’une façon ou d’une autre, il n’était
qu’un autre Maintenant… le Maintenant de Tweety… qui n’en finissait pas de
s’ouvrir à ses sens. Quelle différence cela faisait-il si du point de vue du
vingtième siècle, tout cela faisait partie du passé ? Il fallait qu’elle réajuste
sa pensée, car il était évident que tout existait en même temps. Qu’impor-
tait combien elle ne comprenait pas : comme il était héroïque, à jamais
unique et porteur de sens, l’émerveillement de cet enfant dans le moment
de son Maintenant.
Alors pourquoi avait-elle envie de pleurer ?
Elle connaissait la réponse. Elle était prise entre sa propre expérience et
celle de Tweety. De plus en plus elle était attirée par ce nouveau et lumi-
neux point de concentration qu’était la vie de Tweety. Si elle s’abandonnait,
elle perdrait son identité et serait balayée vers, au minimum, un oubli tem-
poraire. Elle perdrait sa liberté, pensait-elle. Mais que signifiait pour elle
cette liberté si elle lui interdisait l’accès à cette incomparable concentration
de la créature sur un seul temps et un seul espace ? Et là, en observant
Tweety, en ressentant avec et par Tweety, Lydia réalisa qu’elle se sentait
sans foyer, entre les dimensions, et pourtant incapable d’abandonner sa li-
berté. Et elle sentait Tweety grandir avidement dans la vie, devenir de plus
en plus pleinement et magnifiquement incarnée.
Surâme Sept vivait les sentiments de Lydia et ceux de Tweety en même
temps ; il avait essayé de contacter Lydia depuis la première chute de
Tweety dans la neige, mais elle était trop distraite pour écouter. « Lydia,
dit-il, il faut que tu entres complètement dans ton expérience, qui est celle
de Tweety. Arrête de t’apitoyer sur toi-même. Regarde la cour par les yeux
de Tweety, avec émerveillement, et ton émerveillement te conduira où tu
veux aller. »
Mais Tweety était arrivée à la porte. Bianka la fit entrer. Elle était main-
tenant installée près du poêle à bois ; le souffle ardent du feu l’enveloppa
quand Bianka en ouvrit la porte pour qu’elle ait chaud pendant qu’elle lui re-
tirait ses vêtements trempés. Épuisée, Lydia, se retrouva tout aussi fascinée
et effrayée par le feu que Tweety ; elle essaya de résister, de ne pas se
perdre dans le brasier de l’intense concentration de Tweety.
Tweety se sentait lourde, massive, et d’une certaine manière, imprévi-
sible.
« Et maintenant on enlève le pantalon, dit Bianka.
- Regarde, chérie », fit Josef. Sa voix, qu’il avait forte, explosa dans les
oreilles de Tweety. Elle commença à froncer les sourcils, mais Josef lui ten-
dait une tartine de miel, et même si elle était forte, sa voix était jaune,
chaude et lourde comme le miel.
« Tu essayes de la corrompre pour qu’elle te donne un baiser, dit Bianka.
- C’est toi qui essayes de me corrompre, répondit Josef, et pas avec une
tartine de miel.

170
- Arrête avec ça. Ce n’est pas le moment », rétorqua Bianka en rougis-
sant, et avec un soupçon de colère, car parfois il était un peu plus malin
qu’elle n’aurait voulu.
Pendant que Bianka et Josef riaient, et que Tweety babillait à l’aise
maintenant qu’elle était débarrassée de ses lourds vêtements, Lydia sentit
monter la panique. De nouveau elle s’était oubliée, hypnotisée par la scène
domestique, la chaleur de la cuisine, les adultes… Les adultes ! Oh mon Dieu,
elle avait recommencé, réalisa-t-elle – elle était tombée, tout naturelle-
ment, dans le monde psychologique de Tweety.
« C’est le principe, au fond », dit Surâme Sept, qui avait enfin réussi à
établir le contact. « J’essayais de te parler. Il est temps, maintenant.
- Temps maintenant ? Pour quoi ? » demanda Lydia mentalement. Puis
elle pensa : Bien sûr. Il était vraiment temps. Tweety était nue. Bianka la
frictionnait avec une serviette qu’elle avait chauffée sur le poêle. Tweety
couinait de plaisir.
« Il est temps d’oublier, juste pour un moment, dit Sept. Temps de don-
ner sa chance à ton nouveau moi. Tu as aidé Tweety autant que tu as pu le
faire.
- La petite chérie de papa ! » s’exclama Josef s’approchant, son gros vi-
sage près du sien, la moustache en bataille.
Lydia sentit l’appel de la Vie. Le bois dans le poêle craquait comme ja-
mais auparavant aucun petit bois n’avait craqué. Josef donna la tartine à
Tweety, et sa texture, son goût, étaient radicalement nouveaux dans l’uni-
vers, une vraie merveille sensorielle. Toute vie et toute réalité semblaient
soudain se concentrer dans cette immédiateté chaude de la cuisine.
À l’intérieur d’elle-même Lydia sanglotait de nostalgie pour l’avenir et le
passé.
« Je serai avec toi », dit Surâme Sept. Il était un point de lumière sur la
vitre de la fenêtre.
Mentalement Lydia murmura : « Tu parles d’une aide. Je t’oublierai
aussi, n’est-ce pas ?
- Elle te ressemble, Bianka. » La voix de Josef tonna avec tendresse.
Tout sourire, il regardait le visage de Tweety.
Et, un instant, Lydia lui retourna son regard. Elle pensait que peut-être il
avait oublié qu’ils avaient choisi d’être père et fille ; que…
« Elle a un drôle de regard, parfois », fit Bianka, l’air inquiet.
Et Lydia regardait par les yeux de l’enfant, observant par les vitres non
encore embuées de la fenêtre de la cuisine ce paysage de neige du dix-sep-
tième siècle, le passé devenu vivant, et qui se changeait en présent.
« Mais ce n’est pas le passé, évidemment, dit Surâme Sept. Et je suis très
fier de toi.
- Le moment est maintenant, c’est ça ? dit-elle. J’aimerais que tu puisses
donner à Tweety un peu de la connaissance que j’ai rassemblée en route. Ou

171
de la connaissance que tu as rassemblée. Comme un plan de montage inclus,
ou… » Elle s’arrêta, perdue. Elle se sentait devenir de plus en plus complète-
ment Tweety. Elle avait du mal à se concentrer. « Sept, tout ira bien, n’est-
ce pas ? » appela-t-elle, car Surâme Sept semblait disparaître dans une es-
pèce de distance psychologique, pendant qu’elle, en tant que Tweety, gigo-
tait avec impatience tandis que Bianka lui enfilait des vêtements chauds.
« Tout ira bien, lui lança-t-il en retour. Je te le promets. Et je promets
que je donnerai à Tweety une sorte de ‘manuel’ pour sa nouvelle vie. Et ce
que tu as appris fera aussi partie de son héritage. » Dans sa fierté envers Ly-
dia et son désir de l’aider, Sept lança avec exubérance : « Je vais inventer
un truc génial. »
Bianka était stupéfaite. « Tweety a changé. Regarde-la. » Elle s’essuya
les mains sur son tablier et regarda attentivement le visage de sa fille. « On
dirait qu’elle est plus là ! »
Josef éclata de rire.
« Plus là ? Elle est ma gamine !
- Maintenant elle est plus là », chuchota Bianka pour elle-même. Elle sui-
vait des yeux Josef qui, en chantant, emportait sa fille sur ses épaules vers
la pièce d’à-côté.
« Tout ira bien, chère Lydia, murmura Sept.
- Hiii… » criait Tweety.
Surâme Sept avait envie de pleurer. Il avait envie de rire.
« Adieu pour un petit moment, chère Lydia. Et bonjour, chère Tweety »,
dit-il.
Mais soudain il se sentit emporté au loin ; quelque chose était en train de
se passer, un important réajustement psychologique…
Avant qu’il ait eu le temps de s’étonner, il était de retour auprès de
Chypre. Jeffery et Ram-Ram étaient toujours en pleine discussion, le verre à
la main.
« Aucun temps n’a passé, ici, dit Chypre. Mais le fait que Lydia oublie
fait que Jeffery…
Surâme Sept termina la phrase : - … se souvient, évidemment.
- Que se passe-t-il ? demanda Ram-Ram en sautant sur ses pieds. On di-
rait que tu as vu un fantôme.
- Peut-être, au sens figuré, répondit Jeffery sur un ton de mystère. Non,
tout va bien. Mais je viens de me rappeler quelque chose. Et ça me paraît
impossible que j’aie jamais pu l’oublier. » Il interpella Ram-Ram avec irrita-
tion : « Et arrête de me faire ce faux sourire du gentil-vieux-psychologue, tu
veux bien ?
- Oui oui, bien sûr, répondit Ram-Ram sans se formaliser.
- Tu sais peut-être – ou pas – que mon initiale centrale est W., pour Wil-
liam », poursuivit Jeffery. Un peu étourdi, il se leva. Il avait du mal à parler.
« Eh bien, à l’instant, imagine, je viens de me rappeler que pendant, disons,

172
plusieurs années, je m’identifiais à ce Will. Je signais même William au lieu
de Jeffery. À l’époque j’étais plutôt déprimé, à vrai dire. Et pendant des an-
nées, tout ça m’est sorti de l’esprit. Ce n’est que ce matin que je me suis
souvenu d’un… comment dire ?… presque une tentative de suicide. Un jour,
alors que j’étais dangereusement près du bord d’une falaise, je jouais avec
l’idée. Et je n’ai jamais bien su ce qui est arrivé… un trou de mémoire… mais
je n’ai pas sauté. Et là je viens juste de me rappeler qu’après ce jour-là, je
ne me suis plus jamais appelé Will. Et jusqu’à aujourd’hui j’avais totalement
oublié qu’à une période je l’avais fait.
- Tu ferais mieux de t’assoir », dit Ram-Ram, préoccupé.
Mais Jeffery arpentait la pièce en parlant à Ram-Ram par-dessus son
épaule. « C’était une espèce de suicide psychique, non ?
- Je suppose qu’on pourrait dire ça, répondit Ram-Ram prudemment.
- Tu sais très bien qu’on peut le dire », asséna Jeffery. Il était tellement
agité que Ram-Ram lui mit la main sur l’épaule, mais Jeffery la repoussa.
« Je n’ai besoin d’aucune marque de sympathie, dit-il. Et tout d’un coup,
en me rappelant cette histoire du nom, j’ai eu un sentiment tout à fait bi-
zarre. Je me suis senti plus là, plus moi, comme si j’avais ressuscité des par-
ties de moi-même.
- Là tu me fais vraiment envie, dit Ram-Ram. J’aurais pu écrire ton livre
quand j’avais ton âge, ou ma version de ton livre. Ce que je n’ai pas fait,
bien sûr.
- Je n’ai jamais parlé de livre, s’exclama Jeffery.
- La première chose à laquelle j’ai pensé, c’était une espèce de traité
scientifique, continua Ram-Ram comme s’il n’avait pas été interrompu. Mais
après j’ai réalisé qu’il devait s’agir d’un autre genre de texte. Quoi qu’il en
soit, j’ai eu ma chance, et je l’ai gâchée. Mais là c’est comme si je remon-
tais dans le temps et changeais ma version de moi-même en t’aidant toi.
- Je ne suis pas une version de toi, hurla Jeffery.
- Bien sûr que non, tu es trop rationnel, dit Ram-Ram. Mais ton futur res-
semblera plus à celui que j’aurais pu avoir… »
Surâme Sept avait du mal à suivre la conversation. Il perdait sa concen-
tration sur le temps terrestre, de sorte que les objets apparaissaient et dis-
paraissaient selon quand ils avaient existé, ou existeraient, dans un espace
donné ; et en particulier dans celui qui était le salon de Jeffery. Il entendait
la voix de Jeffery, mais parfois elle parlait hier, parfois demain, et Surâme
Sept n’arrivait pas à trouver le présent correct.
À côté de lui, Chypre attendait. « Tu es trop à gauche d’aujourd’hui »,
dit-elle.
Un peu anxieux, Sept s’exclama : « Je n’arrive pas à trouver un au-
jourd’hui, déjà !
- N’importe quel temps est un présent si tu y es. Arrête-toi là où les
choses semblent être ‘juste maintenant’, et appelle ça aujourd’hui.

173
- D’accord, si tu le dis… murmura Sept. Mais maintenant le présent n’est
pas le même que celui d’avant. J’étais perdu ; ou je suis perdu. Je veux dire
que tu es dans un présent différent du mien.
- Qu’importe, dit-elle. Je suis sur une plateforme au-dessus du temps. Ce
qui théoriquement devrait être ton cas aussi. Mais dis-moi quand tu es.
- Je suis à gauche du temps vu de ton point de vue à toi – euh, je pense,
répondit précipitamment sept.
- D’accord ; c’est le passé de Jeffery. Maintenant recule un peu. »
Sept devenait de plus en plus confus. Les chaises et les tables chan-
geaient de position selon leur emplacement dans les différents temps. La sil-
houette de Jeffery apparaissait à la fenêtre, puis à la porte. Ram-Ram dispa-
rut complètement. Le salon resplendissait de lumière puis plongeait dans le
noir dans le défilement des nuits et des jours.
« Maintenant », ordonna Chypre.
Sept s’efforça de tout stopper le plus rapidement possible. Puis il fit un
large sourire. C’était le salon de Jeffery, avant… avant quoi ? Car il se vit,
avec Chypre, sous leur apparence d’adultes, dehors sur le balcon de Jeffery.
« J’aime bien cette image », dit-il à la Chypre sur la plateforme au-des-
sus du temps.
« Chut. Écoute et regarde, répondit-elle.
- Je crois que j’ai tout rangé, dit la précédente image de Sept, celle avec
le Chypre masculin.
- Rangé quoi ? demanda le Sept ‘présent’.
- Tu pourrais te contenter d’écouter ? » fit la Chypre hors du temps, pen-
dant que la Chypre du passé, à côté du Sept du passé, disait : « Je crois que
tu as parfaitement compris. À partir de ce soir, tu oublieras complètement
que Jeffery est une de tes personnalités dans le temps. Ainsi tu pourras avoir
sur lui un regard plus objectif, parce qu’apparemment tu as du mal à établir
une relation correcte avec lui.
- Oui, c’était ça ! hurla le Sept du présent ; et soudain tout lui revint, en
même temps que le Sept du passé disait : ‘C’est bon. Je suis d’accord. Nous
lui apparaîtrons tous les deux dans un rêve, et nous le sortirons intelligem-
ment de cette dépression où il est plongé depuis que sa femme l’a quitté. Tu
parles d’un psychologue ; il ne reconnaît même pas sa propre dépression.’
Sur sa plateforme au-dessus du temps, Chypre continua : « Et Lydia et
Jeffery peuvent s’aider mutuellement, chacun cherchant un sens à l’exis-
tence… »
Et le Sept du passé, transporté : « On va stimuler les capacités créatrices
de Jeffery, qu’il a enterrées depuis si longtemps, et réactiver le jeune Will,
avec toutes ses frustrations, pour que Jeffery puisse les reconnaître et s’at-
taquer à ses problèmes…
- Exactement, répondirent les deux Chypre.

174
- Pendant que Lydia redécouvre les joies de la vie terrestre, et aide ainsi
Jeffery à faire revivre son amour de la vie.
- Exactement », répondirent les deux Chypre.
Et pendant que les deux Chypre et les deux Sept parlaient en même
temps, le temps s’épaissit ; le salon de Jeffery se trouvait simultanément à
deux niveaux temporels : dans l’un, l’ancien Chypre et l’ancien Sept sous
leurs formes masculines quittaient le balcon pour entrer dans le salon et ré-
veiller Jeffery, allongé sur le canapé. Le vent attaquait le pot à géraniums,
qui allait bientôt tomber et effrayer Jeffery.
À l’autre niveau de temps – dans leur présent – Ram-Ram et Jeffery
étaient assis, en grande conversation. « Oui oui oui, disait Ram-Ram. Un peu
plus et je prenais moi-même un manuscrit en écriture automatique ; et un
jour il faudra que tu me montres le tien.
- Tu n’as pas l’impression qu’on n’est pas seuls ? » demanda soudain Jef-
fery.
Ram-Ram sourit en haussant les épaules. « Je n’ai pas arrêté de regarder
le plafond tout le temps qu’on parlait. Ça m’attirait. Tu vois ces deux points
de lumière là-bas, au coin ? Des reflets, évidemment, mais… »
Jeffery regarda. Au même moment, alors qu’il ne voyait rien d’extraordi-
naire, il ressentit une aspiration d’une intensité extraordinaire, qui le fit
s’exclamer : « Tu crois à l’âme ? Je veux dire, en tant qu’entité psycholo-
gique ? »
(Et à l’instant où Jeffery posait la question, dans les vastes profondeurs
du temps, Tweety regardait les étoiles par la fenêtre de sa chambre d’en-
fant, et se disait que la lumière des étoiles formait une image étrange, mais
familière, comme si, en regardant dehors, elle regardait l’intérieur de son
propre esprit.)
(Et dans les vastes étendues de la conscience de Jeffery, Will montait
marche après marche un escalier mental, vers le seuil de la compréhension
grandissante de Jeffery.)
Avec un ton de profonde satisfaction, Ram-Ram demanda : « Tu pourrais
élaborer un peu ?
- Je crois en… quelque chose. Mais j’ai quelque chose à écrire, là. Je ne
voudrais pas interrompre notre conversation, mais il faut que je termine
quelque chose.
- J’en ai bien l’impression », dit Ram-Ram.
Alors Jeffery écrivit ce chapitre, et le précédent. Il écrivit toute la nuit,
pas spécialement étonné, alors que le récit se tissait de son propre vécu, re-
formulé, retourné dans tous les sens, par le début, par la fin, vu de près, de
loin, son vécu et bien plus… et celui… de Will.
Et puis, après avoir dormi un peu, il continua.

175
Chapitre XXVIII. – Surâme Sept tient sa promesse à Lydia, et
commence l’éducation de Tweety

« Je vais commencer tout de suite les cours de Sumari pour Tweety, dit
Sept, et lui donner une excellente éducation, parce que je l’ai promis à Ly-
dia. Et en plus j’ai une idée géniale.
- Il faudra d’abord que tu expliques ce qu’est le Sumari, répondit Chypre.
- Aucun problème. Je dirai à Tweety que Sumari veut dire beaucoup de
choses, mais que nous utiliserons ce mot pour désigner les paysages inté-
rieurs du moi. » Il s’arrêta, dans l’expectative… « Alors, tu n’as pas envie de
connaître ma brillante idée ?
- J’attends que tu me la dises, dit-elle, les yeux dans le vague.
- Tu la connais sûrement déjà, fit-il avec reproche.
- Non, je sais que tu aimes bien me faire des surprises…
- D’accord, alors qu’est-ce que tu penses de Le petit livre de Sept ? » de-
manda-t-il, incapable de garder le secret plus longtemps. « Ce sera un livre
pour Tweety uniquement – pas un livre physique, évidemment, mais un livre
de rêve. Je lui en lirai un passage toutes les nuits pendant qu’elle dort. Je
commencerai avec la géographie sumari ; tu sais, les paysages intérieurs du
moi, et leurs, euh, localisations subjectives. Alors, tu en penses quoi ?
- C’est vraiment inspiré », répondit Chypre. Son apparence d’enseignante
rayonnait littéralement, et la forme du jeune garçon de quatorze ans
qu’avait adoptée Sept scintillait joyeusement le long de ses contours.
« Lydia écrivait des livres, comme tu le sais. Et donc j’ai pensé que ça lui
irait vraiment bien de lui faire un livre pour elle, je veux dire pour Tweety.
Il parlera de toutes les choses importantes de la vie. Et comme ce sera un
livre de rêve, son subconscient va le… euh, lécher comme une glace. »
Chypre se mit à rire. Perdue dans son hilarité, elle oublia de maintenir
son image, et commença à alterner les apparences de femmes et d’hommes
à une telle vitesse et d’une façon si comique que Sept en eut presque le
tournis. « Arrête ça ! » s’indigna-t-il.
« Oh Sept, je riais avec toi, pas de toi, fit Chypre.
- Eh bien ça ne me fait pas rire, fit-il, boudeur. Tu viens de me rappeler
quelque chose que j’ai oublié de mettre dans le livre. Comment expliquer
que nous ne sommes vraiment ni masculins ni féminins ? Il faudra que je
fasse un livre sur le sexe sumari, mais ce serait peut-être mieux d’attendre
que Tweety grandisse.

176
- Tu vas trouver. Tu me montres le livre maintenant ? » Elle prit l’appa-
rence d’un homme, grand, peau mate, longs cheveux noirs et épais, juste
pour changer, et pour distraire Sept de ce sérieux qui semblait s’être em-
paré de lui depuis qu’il avait commencé à parler du livre.
« Belle forme. Indien », lança Sept spontanément. « Non, mais tu pourras
regarder quand je lirai le premier extrait du livre à Tweety, et vérifier com-
ment je m’en sors. Mais je ne veux pas te montrer le livre tout de suite.
C’est vrai que j’aime bien te faire des surprises. Et ce n’est qu’un petit
livre, après tout. » Avec un grand sourire, il prit l’apparence d’un gourou
hindou, et annonça avec une emphase exagérée : « Ce livre sera un livre sa-
cré, il contiendra la sagesse des âges ! » Puis il fixa Chypre d’un regard hyp-
notique, et se matérialisa un turban autour de la tête, avec une énorme
pierre précieuse en plein milieu. « Que penses-tu de ma panoplie pour les
séances de lecture ?
- Effroyable. Tweety va mourir de peur », répondit Chypre en riant. Alors
Sept se changea en un petit gourou de douze ans, enveloppé d’un dhoti cou-
leur feuille d’automne, comme le teint de son visage, juste légèrement
adouci d’une nuance dorée, et de grands yeux doux couleur écorce d’arbre.
« Voilà, c’est excellent, dit Chypre. Et ça te va bien. Tu devrais prendre
cette image plus souvent. »
Mais Sept recommençait déjà à ruminer, et son image devint légèrement
floue. « C’est ma première véritable création en art multidimensionnel en
tant que tel, et je souhaiterais pouvoir la présenter en tant que thèse dans
le cadre de mes propres études. Je tiens donc beaucoup à ce que le résultat
soit excellent. Cela va circuler pendant des âges, influencer une foule de
personnes en plus de Tweety, parce que l’art transdimensionnel transcende
énormément de réalités. » Ses yeux soudain lancèrent des éclairs. « Il y aura
peut-être des traductions pour d’autres mondes, il faudrait que je fasse par-
ticulièrement attention au titre. Le petit livre de Sept était mon premier
choix, mais il faudrait peut-être quelque chose de plus formel, comme Cours
de Sumari pour débutants ; Préparation à l’état de créature.
- N’exagère pas, dit Chypre.
- C’est juste que tu es jalouse, fit Sept avec un sourire. Bon, je suis peut-
être un peu trop enthousiaste, mais je suis vraiment excité. J’essaye de don-
ner à Tweety toutes les informations importantes dont elle a besoin pour dé-
marrer une nouvelle vie, mais il faut que ce soit assez simple pour qu’un en-
fant puisse comprendre. Et je crois que j’y suis arrivé. Alors, tu es prête ?
C’est la première lecture. »
Chypre acquiesça, et un instant plus tard, elle et Sept étaient installés
autour du lit de Tweety. L’enfant dormait profondément. Sept mit en ordre
les premières pages de son livre mental, et commença à lire.

177
Géographie sumari

Les villes sumari sont des états du mental. Elles sont aussi réelles que les
villes physiques, plus réelles même, à vrai dire ; elles ont leurs propres fron-
tières, leurs cultures, artisanats, activités commerciales. Certaines per-
sonnes, qui sont des voyageurs, visitent une ville après l’autre, et parfois
même vivent dans deux villes à la fois, car dans les villes sumari, les hu-
meurs et les pensées sont comme des rues, des allées ou de larges boule-
vards, qui existent et se croisent tous sur le même plan.
Deux villes sumari peuvent tout d’un coup se fondre en une seule sans
que cela gêne du tout les habitants, qui remarquent simplement que leur en-
vironnement est devenu plus riche, et que leur vécu prend une fraîcheur
étonnante qu’ils n’avaient jamais connue auparavant. En d’autres termes,
les frontières peuvent se déplacer et changer constamment, avec des rues et
des chemins qui apparaissent et disparaissent sans arrêt.
Une ville sumari peut aussi devenir soudain toute petite, se retrouver en-
tourée de près par de hautes montagnes sombres qui barrent la route aux
rayons du soleil et obscurcissent les maisons, jusqu’à ce que la ville n’ait
plus aucune place pour grandir.
Chaque personne vivante habite dans une ville sumari, ou dans plusieurs
à la fois, qu’importe où qu’elle vive dans le monde extérieur. Et tout ce qui
est travail ou créativité nait d’abord dans ces paysages intérieurs sumari. Les
gens y vont la nuit quand ils dorment dans le monde extérieur, mais même
quand ils sont réveillés, une partie d’eux est toujours consciente d’apparte-
nir au monde intérieur.
Bien sûr il existe toute une réalité sumari, avec ses continents, pays,
océans et déserts du plan mental, qui sont les contreparties du monde exté-
rieur. Seulement, le monde sumari est là-bas… ou ici… tout le temps. Je
veux dire que tu y vis, que tu sois vivant ou mort dans le langage du monde
extérieur. Il est donc très résistant, et forme le monde physique que tu com-
mences à connaître. Mais le monde sumari réagit beaucoup plus vite, et il
est très changeant, parce que… eh bien, tout y fonctionne par la pensée et
le sentiment. Et comme tu vas le découvrir bientôt, les sentiments des gens
changent tout le temps.
Donc, si des gens soucieux se rassemblent tous ensemble dans une ville
intérieure, ils vont faire émerger une haute montagne au-dessus d’eux,
sombre, menaçante, de sorte que tout le monde va s’arrêter pour la regar-
der, et se faire encore plus de soucis. Mais leurs soucis ne vont que faire
grandir la montagne, et la rendre encore plus sombre et menaçante. Mais
même à ce point-là, il va y avoir un enfant un peu malin, ou un homme, ou
une femme, qui va dire, tôt ou tard : « Plus on s’inquiète plus la montagne
devient effrayante. Alors on va arrêter de s’en inquiéter. Ignorons-la, et
voyons ce qui va se passer. » Et si suffisamment de personnes écoutent et

178
suivent ce conseil, en un instant la montagne va disparaître, et la ville sera
libre.
Et quand ces mêmes personnes seront réveillées dans le monde exté-
rieur, elles se souviendront de ce qu’elles ont appris, et elles réaliseront que
leurs pensées et leurs sentiments sont la cause de leur expérience physique.
Ou du moins, que le fait de se faire du souci peut créer une montagne de
problèmes. Dans le monde extérieur, bien sûr, les montagnes restent bien
plus longtemps à la même place, et il existe aussi des montagnes heureuses,
de toute façon. Mais on n’est pas obligé non plus de faire grandir les mon-
tagnes de soucis intérieures.
Les vraies aventures et les vraies explorations conduisent les gens en réa-
lité vers des paysages intérieurs où ils peuvent construire leurs propres ca-
vernes souterraines, leurs chemins dans la forêt et des océans pour faire du
bateau. Alors l’expérience des gens est vue d’en haut, pour ainsi dire. Les
gens n’arrêtent pas non plus de créer le monde physique, tu vois, en le ma-
térialisant dans le temps et l’espace, selon la richesse de ses saisons. Et de
faire ça, c’est une magnifique aventure.
La plupart des villes sumari sont les endroits les plus magnifiques, les
plus splendides qu’on puisse imaginer, et leur lumière et leur créativité
brille sur le monde extérieur, de sorte que le monde extérieur en est illu-
miné ; et chaque ville physique émet toujours un peu de joie et de vitalité,
quoi qu’il puisse s’y passer.
Chaque personne est unique. Toi aussi. Ta personnalité a tellement d’as-
pects que tu crées des vies physiques où tu peux te concentrer sur des capa-
cités particulières, pour les vivre et y prendre plaisir. En faisant cela, tu
t’aides toi-même et les autres, et tu ajoutes à la richesse de l’être. Mais
nous reviendrons sur ce sujet.

Surâme Sept fit une pause. Quelque part au loin il entendit la voix de
Chypre : « La dernière partie était beaucoup trop compliquée pour Tweety.
Et de plus personne n’a envie qu’on lui fasse la lecture toute la nuit, Sept.
Mais le plus important, c’est que tu as oublié quelque chose d’absolument vi-
tal. »
Sept fronça les sourcils. Il pensait que tout allait bien, même si, effecti-
vement, il avait été si emporté par sa lecture qu’il avait presque oublié
Tweety. Mais où était-elle ? Son corps était tranquillement couché dans le
lit, mais Tweety était partie se promener ailleurs ; son esprit n’était plus là.
Comme d’habitude, Chypre avait raison.
Un peu déçu, Sept explora mentalement la maison et les terrains envi-
ronnants, jusqu’à retrouver Tweety, hors de son corps, en train de jouer
dans la neige. Elle était probablement là depuis un certain temps, et il ne
s’en était pas aperçu. Pire, elle n’avait rien entendu de sa lecture.

179
« Te voilà », lui dit-elle avec un sourire, et agrippa son turban de sa pe-
tite main de rêve pleine de miel. Une superbe représentation d’un pot de
miel était posée à côté d’elle, et elle avait même recréé son manteau et son
pantalon marron, de sorte qu’elle avait l’air d’un petit ours à côté du pot de
miel. La neige tombait. Tweety avait un air si triomphant que Sept sut
qu’elle était sûre d’avoir joué un tour à quelqu’un.
« Pourquoi le miel ? » demanda-t-il en s’accroupissant à côté d’elle, dans
son apparence de gourou de douze ans.
Les yeux bruns de Tweety se chargèrent de colère et d’hostilité. Sept fit
danser et virevolter le pot de miel plusieurs fois dans les airs, jusqu’à ce que
Tweety se mette à rire et à applaudir. Puis il demanda : « Pourquoi le miel ?
Je le sais, mais je veux que tu me le dises. »
Un moment elle prit l’air sombre, mais il était son ami rien qu’à elle ; à
part elle, personne ne pouvait le voir, elle le savait. Alors, avec un large
sourire lumineux, elle lui ouvrit son esprit, comme il lui avait appris à le
faire. Alors Sept la vit, plus tôt dans la journée, faire une crise dans la cui-
sine pour avoir une tartine de miel. Bianka était occupée et la chassa de la
cuisine. Et donc une fois couchée et endormie, Tweety avait directement
descendu l’escalier et était sortie, toute seule – ce qui lui était interdit
quand elle était réveillée – avec le pot de miel qu’elle avait reconstruit.
(D’une pierre deux coups, devait dire Sept plus tard à Chypre.)
Mais Sept ne dit rien. Il se transforma en bonhomme de neige, et la laissa
se fatiguer à courir autour de lui. Puis elle le suivit en haut de l’escalier,
dans son lit, et il lui lut le passage sur la géographie sumari qu’elle avait
manqué. Mais cette fois il la surveilla et lut plus lentement, pour qu’elle
puisse poser des questions.
Chypre revint, sous son apparence de veille femme toujours jeune. « Tu
vas lui dire comment garder le contact avec sa vie, n’est-ce pas ? demanda-
t-elle. Et tu as certainement l’intention d’expliquer le temps magique et le
temps sumari…
- Bonjour », dit Tweety, très simplement. Elle avait déjà rencontré
Chypre dans ces mêmes circonstances.
« Bien sûr, répondit Sept à Chypre. Ne me mets pas la pression. Ces su-
jets seront abordés dans les chapitres suivants. »
Sans regarder nulle part en particulier, Chypre continua : « Sept, j’ai une
suggestion. En fait ton petit livre pourrait aider de nombreuses personnes,
pas seulement les enfants. Publions-le en appendice au livre de Jeffery. De
cette façon les gens pourront le lire quand ils seront réveillés. »
Sept fut si heureux qu’il ne put se contenir. Il prit trois apparences à la
fois, toutes les trois en train de danser : « Qu’est-ce que tu penses de ça,
Tweety ? On lira ton petit livre dans le monde entier ! »
Mais Tweety était en train de s’endormir vraiment, l’esprit et tout le
reste.

180
« Ton Petit livre pourra venir après la postface et les notes de Jeffery,
dit Chypre.
- Postface ?
- Les dieux ont encore quelques mots à dire de leur propre chef, et ils
inspirent Jeffery à écrire une postface pour eux. »

181
Postface des dieux

« Quelqu’un regarde ? demanda Zeus.


- En vérité, non, répondit le Christ.
- Tu es sûr ?
- Le Fils de Dieu pourrait-il mentir ? Ne suis-je pas tout-puissant ? Ne l’es-
tu pas toi-même ?
- Oh, Jésus ! » tonna Zeus.
Provisoirement seuls, ils étaient installés tous les deux dans des fauteuils
à bascule verts en bois sous le porche de la vieille maison de repos des
dieux. Le silence tombait doucement autour d’eux, mais un silence très par-
ticulier, tellement vivant qu’il semblait contenir tous les sons possibles,
prêts à émerger. Pourtant, même le tonnerre de la voix de Zeus ne fut en-
tendu par aucune oreille humaine, car il résonnait de l’autre côté du silence.
De la même façon, le Christ et Zeus se balançaient tranquillement dans leur
dimension divine, de l’autre côté de la lumière, là où personne, pas même
Surâme Sept, ne pouvait les trouver.
« C’est toujours tellement plus tranquille ici, quand les visiteurs sont
partis », s’exclama Héra. Elle s’avançait sous le porche, regardant dans les
divins lointains. « Je vois que notre monde est en train de revenir, grâce au
ciel. » Elle s’assit et commença à se balancer, au son – swichhh, swichhh,
swichhh - de son vêtement en taffetas orange, que personne bien sûr, à part
les dieux, ne pouvait entendre.
« Exactement comme le swichhh swichhh swichhh de l’épée de Mahomet,
dit le Christ. Sa main ridée fit le signe de la croix, puis il sauta sur ses pieds,
dans le bouillonnement de ses boucles grises. « Bon, de toute façon, la co-
médie est finie », dit-il, et d’une voix encore plus énorme que celle de Zeus,
il proclama : « La voie est libre ! Tout le monde peut sortir ! »
Il parlait encore qu’une foule de choses se passèrent en même temps.
Héra, Zeus et le Christ furent immédiatement régénérés. L’afflux d’un mil-
lier de naissances fit passer leur peau d’un vieux papier jauni à un teint par-
faitement lumineux impossible à décrire. Le Christ se présentait comme un
jeune homme dont chaque cheveu, chaque poil de barbe resplendissait d’un
beau châtain bien vivant et croustillant. Zeus, la barbe noire et les cuisses
puissantes, devait avoir entre soixante et cent ans, mais la vitalité de son
antique jeunesse atteignait des proportions divines. Héra était aussi magnifi-
quement jeune et vieille à la fois, une mère divine d’une telle stature que le
Christ s’écria : « Salut à toi, mère de Dieu.

182
- Oui, béni sois-tu, mon fils », répondit Héra en riant, et pour lui faire
plaisir elle se transforma en Vierge Marie.
« Aucune importance que la mascarade soit terminée, tonitrua Zeus.
Quel que soit le déguisement dont le peuple nous habille, il est faux, et je
suis fatigué de jouer un rôle. Où est ce pauvre Mahomet ? Quelqu’un peut-il
lui dire qu’il peut ranger cette fichue épée ? Et le pauvre Bouddha, ils vont
vraiment en faire du pudding en gelée si on y regarde bien. »
Mais le Christ s’écria, hors de lui : « Et alors ? Ça ne nous change pas,
nous ! Mais tu as raison, occupons-nous de nos affaires divines. Ces rôles sont
franchement gênants. »
Et en chœur, Héra, le Christ et Zeus s’exclamèrent ensemble : « La voie
est libre ! Tout le monde peut sortir ! »
Zeus ajouta, encore plus fort : « Que la comédie prenne fin ! », et immé-
diatement, un gigantesque éclair divin, sorti d’un ciel littéralement infini,
qu’aucun vaisseau spatial ne pourrait jamais trouver, frappa la demeure des
dieux. À cet instant s’éleva un tumulte soudain, un rugissement furieux qui
semblait contenir tous les sons possibles, même si, encore une fois, ils
étaient inaudibles, puisqu’ils venaient de l’autre côté du silence qui sépare
les mondes.
Dès l’impact, les milliers de gargouilles qui décoraient le bâtiment com-
mencèrent à s’agiter. Des têtes de pierre éclataient de rire, des membres de
pierre enlacés s’étiraient. Les ailes des anges de plâtre se mirent à battre.
Les statues, les représentations en bois des compagnons de Mahomet, le
buste de Zoroastre, et absolument chaque gargouille au-dessus des fenêtres
et en haut des piliers bougeait, remuait, prenait son élan pour bondir, voler
ou sauter dans le jardin, de sorte que le bâtiment lui-même se fondit dans
toutes les formes des dieux qui lui avaient donné naissance. Il y avait les
dieux de l’avenir et les anciens dieux, les dieux éventuels, les dieux-oncles
et les dieux-tantes, les dieux-animaux et oiseaux, chacun resplendissant et
unique dans sa propre image.
« Quel édifice c’était ! » dit le Christ, pendant que, un par un, les dieux
passaient du plâtre, du bois ou de la pierre, de frises ou de tourelles, à des
formes vivantes, qui venaient se poser à côté de lui.
« Nectar pour tout le monde ! » hurla Zeus ; et dans sa joviale bonne hu-
meur il ajouta : « Ou alors, Christ, tu préfères peut-être du vin et du pois-
son ?
- Ris autant que tu veux, répondit le Christ. La prochaine fois c’est toi
qui joueras le Christ. J’en ai assez des rôles à crucifixion. Les déesses auront
bientôt le vent en poupe avec l’humanité, et je vais en être une, pour chan-
ger.
- C’est ça le problème. Il faut qu’on change avec le temps », dit Maho-
met. Il arrivait en courant prestement depuis le jardin de derrière, et jeta

183
son épée dans l’herbe. « C’est toujours Bouddha qui est le plus malin, avec
son éternelle ambiguïté… »
Allongés sur l’herbe baignée de soleil, les dieux poursuivaient leurs di-
vines conversations ; et chaque image était de proportions spectaculaires. La
voix de la Vierge Marie se fit entendre : « C’est tout de même dommage ;
cette histoire de crucifixion a gâché toute l’affaire en ce qui me concerne.
Mais les gens insistent toujours pour que les dieux soient tués dans ces
drames, d’une façon ou d’une autre.
- Allez, c’est fini, dit le Christ, irrité. J’admets que moi aussi ça m’a
porté sur les nerfs, mais si c’est ce genre de symboles que veulent les gens,
c’est le genre qu’ils auront. Et de toute façon, ils apprennent. »
La Vierge Marie redevint Héra et rejoignit le groupe juste au moment où
Pégase atterrissait, et commençait à chipoter dans l’herbe. Relevant la tête,
il demanda avec bienveillance : « Pourquoi toutes ces discussions ? Il va bien-
tôt y avoir de nouveaux dieux, c’est dans l’air.
- Eh bien j’espère qu’ils seront meilleurs que les anciens, dit Zeus. Il n’y
a aucune créativité à jouer sans arrêt les mêmes rôles. Peut-être que les
nouveaux dieux auront plus de sens, et que nous pourrons vraiment en faire
quelque chose. Le Christ n’a pas du tout évolué, par exemple. Moi non plus,
d’ailleurs. Mais un nouveau et magnifique rôle de dieu, où on pourrait
mordre à pleines dents… ça ne serait pas génial ? »
« Pas génial ? Pas génial ? » Chaque dieu reprenait la question ; dans l’es-
pérance, la convoitise.
« Impossible, je suppose, murmura tristement Pégase.
- Nous ne pouvons pas obliger les gens à nous reconnaître tels que nous
sommes, dit Héra.
- Parfois je me dis que ça leur ferait du bien si on pouvait, ajouta Zeus
en riant. »
Rêveur, le Christ réfléchissait : « Mais s’ils pouvaient nous percevoir in-
dépendamment des rôles… Je veux dire, si nous n’avions pas à nous confor-
mer à leurs idées sur nous ? Mais si on ne s’y conforme pas, ils ne nous per-
çoivent pas du tout. Et tout compte fait, chacun de nous a d’excellentes
qualités. Le problème c’est que les gens tiennent à leurs catégories spéci-
fiques, je suppose. On peut comprendre qu’ils nous imaginent en superhéros,
selon les critères de leur espèce et à leur niveau. Mais nous définir d’après
leurs idées sur la sexualité ou la race, c’est ridicule, même d’après leurs cri-
tères.
- Ils sont vraiment incroyables », dit Bouddha, en retard comme d’habi-
tude. Il ressemblait à un gourou hindou, situation qu’il rectifia instantané-
ment en se changeant en arbre. Il ajouta avec colère : « Ils déforment tout
ce qu’un dieu peut dire. Si seulement ils pouvaient nous percevoir comme
nous sommes vraiment…

184
- Exactement ce que je disais, s’exclama le Christ, triomphant. Mais c’est
une cause perdue, j’en ai bien peur.
- Sauf pour ce qui est de la nature, répliqua Zeus. Et elle, c’est ma mani-
festation préférée.
- Moi aussi. Ne l’oublions pas, s’écria Mahomet.
- Elle est tellement créative et enrichissante, renchérit Pégase.
- Mais pourquoi ne se contentent-ils pas de la nature ? demanda Bouddha.
Ils n’arrêtent pas de déformer ce que j’ai dit en prétendant qu’elle est répu-
gnante, ou que le but de la vie sur terre c’est de s’élever au-dessus d’elle,
comme si elle était une maladie. Et ils vitupèrent contre le désir, qu’il fau-
drait annihiler, alors que je n’ai jamais dit une chose pareille.
- Je comprends probablement l’espèce humaine mieux que chacun de
vous, dit Héra redevenue la Vierge Marie ; ma conception miraculeuse veut
tout dire. Ils n’ont aucune confiance dans la nature. Ils n’aiment pas l’épi-
sode de la mort, ils n’ont jamais été capables de voir au delà ; ça les ob-
sède. Tout dans la nature crie la réalité de la renaissance, mais les humains
ont les pires difficultés à imaginer de la divinité dans la nature. Je ne com-
prends pas comment ils peuvent être comme ça, mais c’est un fait.
- Ils ne voient aucune divinité en eux-mêmes non plus, dit Zeus. Les
dieux olympiens au moins venaient de la nature, et ils ne l’ont jamais quit-
tée – y compris la nature humaine. Mais le Christ n’est né qu’une seule fois
dans la nature, et en a vite décampé.
- Bon, revenons à nous, dit le Christ. Tout le monde est parti, ce n’est
plus la peine de rester dans nos rôles.
- Et pourtant, ils pourraient accomplir de si belles choses… » fit Héra
avec nostalgie ; elle et les autres dieux se débarrassèrent de leurs appa-
rences et des personnalités qui allaient avec. Leurs consciences individuelles
se mêlèrent et s’intriquèrent les unes avec et dans les autres, virevoltèrent
et tourbillonnèrent psychologiquement à travers le mental d’univers infinis.
« C’est le moment de notre petit contrôle du soir », fit la pensée reflé-
tée en millions, non exprimée depuis l’autre-côté-du-silence. Et chaque
conscience divine tourna son attention vers la terre, l’observa dans chacune
de ses parties, jusqu’aux plus minuscules ; se fondit dans les montagnes, le
ciel, les mers ; se précipita avec gloire dans chaque être vivant, exultant
dans la confortable précision du temps de la terre.
Avec exubérance les dieux plongèrent dans la terre en images minus-
cules : ils grandirent en tant qu’arbres dans des millions d’arrière-cours,
poissons dans les océans, humains, insectes, animaux. Ils se fondirent dans le
crépuscule qui entrait par la fenêtre de Jeffery, se glissant à travers les
pages du manuscrit de ce livre qui était ouvert sur la table. Et sans arrêt les
dieux donnaient vie, forme et substance à la terre.

185
Notes finales de Jeffery

C’est avec un sentiment mêlé d’épuisement, de triomphe et de doute


que je clos ce manuscrit par ces quelques notes.
N’importe qui à la lecture de ce livre peut facilement suivre le dévelop-
pement de mon implication, jusqu’au moment où, moi, je suis devenu un
personnage de cet étrange récit. Aujourd’hui, pour moi, la division entre la
réalité et la fiction n’existe plus. C’est-à-dire que je réalise que jusqu’à un
certain point, chacun de nous a affaire à différents types de réalité. Peut-
être chacun de nous a-t-il aussi un moi moins avancé, moins évolué, aux con-
fins inexplorés de la psyché, mais en tout cas… et en dépit du côté franche-
ment insolite du parcours thérapeutique, pour la première fois depuis des
années je me sens dans l’intégrité de mon être.
Cela ne veut pas dire que j’aie accepté Surâme Sept comme mon guide
psychologique en tant que tel, mais je crois qu’il représente ces aspects plus
créatifs et plus expansifs du psychisme que la plupart d’entre nous ignorent.
Une telle portion créative, perpétuellement enthousiaste, de la psyché,
pourrait-elle accomplir quelque chose comme de livrer ce texte en écriture
automatique pour arriver à se faire percevoir par l’attention consciente ?
Dans mon cas au moins, la réponse ne peut être que oui. Qui plus est, il ne
peut exister aucun doute sur l’implication que suppose une telle mission,
quand ce niveau ordinairement inconscient du moi fait surface, et agit
comme un enseignant pour le mental conscient.
Beaucoup de questions restent encore sans réponse, certaines complète-
ment superficielles, et d’autres franchement mystérieuses. Que vais-je faire
à présent ? Je n’en ai aucune idée, sauf que je ne resterai pas dans les li-
mites de mon domaine universitaire ; je vais au contraire partir à l’aventure
pour d’autres investigations, qui, je l’espère, satisferont la curiosité de Will,
qui cherche toujours le sens de l’existence.
J’ai été surpris d’apprendre que Surâme Sept allait produire un petit
livre pour Tweety. « Oh mon Dieu, ai-je pensé, le livre écrit un livre. » J’ai
l’intention, sans rien dire sur son origine, de l’envoyer à Sarah pour son en-
fant (elle a accouché d’un garçon à peu près au moment de la naissance de
Tweety), et de le lire dans la mesure du possible à tous les enfants de mon
entourage. Il ne faut pas se fier à la simplicité du style ; si j’avais lu un tel
texte quand j’étais petit, peut-être Will aurait-il pris plus de plaisir à la vie,
et n’aurions-nous pas eu besoin de nous retrouver tous les deux au bord du
précipice d’un clivage psychique, à envisager un double suicide. Car il est

186
clair pour moi désormais que chaque suicide implique la mort de milliers
d’individus, nés ou pas encore nés ; c’est le meurtre de moi potentiels qui
autrement auraient pu émerger des points de nos vies. Et même si nous
avions continué d’exister, nous aurions changé notre relation à nous-même,
serions peut-être… qui sait ?… devenus des versions alternatives actualisées
dans d’autres mondes que ceux que nous connaissons.
Il est évident qu’avant l’écriture du livre, j’étais devenu étranger à moi-
même. J’avais isolé mon jeune moi curieux, enterré les questions, nié la
frustration qui aurait pu me mener à des solutions créatives. Si je n’avais pas
sauvé Will dans mon passé, me serais-je suicidé dans mon présent ? Ou ce
présent aurait-il existé, déjà, puisque, en tant que Will, je serais mort des
années plus tôt ? Ou bien, étant donné que mon présent existe, la conclusion
était-elle inévitable que Will ne se suiciderait pas ? Je ne le crois pas. Je
crois que j’avais duré aussi longtemps que possible sans Will, et que son dé-
couragement ne venait pas seulement des problèmes qui existaient dans le
passé, mais qu’il venait aussi du fait que je l’avais maintenu à l’écart, dans
des espèces de limbes psychologiques, sans aucun échange d’aucune sorte,
sans aucune chance d’accomplissement. Donc, pour lui, le temps s’était ar-
rêté. Et quand je suis revenu le sauver, j’ai réactivé le temps, ce qui veut
dire qu’il devait ou sauter, ou ne pas sauter.
Comme je lisais Le Petit Livre de Sept, je pouvais sentir Will le lire aussi,
et j’avais l’impression qu’un nouveau souvenir était en train de se former
pour nous deux ; le souvenir d’avoir lu le même texte quelque part en tant
qu’enfant ; et de la plus étrange des façons, en lisant le passage où Sept fait
la lecture à Tweety la nuit, j’ai vu mentalement ma propre chambre d’en-
fant se superposer à celle de Tweety. Et Surâme Sept me faisait la lecture à
moi aussi. Gênante confession !… mais comme je tapais le texte du Petit
Livre, une partie de mon mental s’est ouverte et est devenue transparente,
comme chez les enfants ; et elle a été régénérée. Le Petit Livre a été inclus
dans son entier comme appendice à ce livre, suivant le conseil que Chypre a
donné à Sept au dernier chapitre.
Pourtant le Petit Livre est bien plus qu’un appendice, et s’il contient des
formules mathématiques et scientifiques, peut-être en contient-t-il aussi
d’autres, psychologiques ou psychiques. Si c’est le cas, Le Petit Livre de
Sept représente en lui-même la formule qui permet de faire plus pleinement
l’expérience de la vie. Avant d’entrer dans ces aventures, une telle affirma-
tion m’aurait scandalisé, évidemment.
Concernant Lydia, qui pour moi est toujours restée un personnage de fic-
tion, je suis moins sûr, mis à part le fait que longtemps avant que le texte ne
me le dise, j’avais commencé à réaliser que son pèlerinage était aussi à mon
intention – et aussi bien sûr à celle de Will, qui avait rendu visite à la Vierge
Marie dans cette scène absurde avant le cauchemar qui m’avait tant effrayé.
Je sentais, sans vouloir l’admettre, que le dilemme dans lequel se trouvait

187
Lydia, de renaître ou non, reflétait ma propre situation psychologique,
même si à l’époque je me cachais ma dépression.
J’ai donc le sentiment tout à fait subjectif que, dans ce cas au moins,
des personnages de fiction et de vraies personnes se sont aidés mutuelle-
ment, ont interagi, pour former une espèce de suite multidimensionnelle
d’événements complètement impossible à décrire. Je dois donc admettre
que je suis persuadé que Chypre et Surâme Sept sont réels… fictivement ré-
els… et que leur réalité transcende probablement ce genre de définitions
simplistes.
Ram-Ram, le divinologue, pose un problème. Je ne sais absolument pas
s’il est une personnalité indépendante, de quelque nature que ce soit, un
personnage purement fictif, ou un mélange des deux. Il pourrait représenter
la futilité de la démarche consistant à appliquer les principes freudiens à la
religion, par exemple ; ou symboliser une partie de la profonde méfiance
qu’inspire la religion à Ram-Ram Brail, ainsi que certains dogmes de la psy-
chologie.
Pour ma part j’ai trouvé le matériau sur les dieux fascinant, simplement
parce qu’il pointe quelques problématiques existentielles. Partir en quête
des dieux, en termes conventionnels, n’a pas de sens, puisque le plus sou-
vent la vision que nous nous faisons des dieux disparaît dans notre représen-
tation de ce qu’ils doivent être, ou de ce à quoi ils doivent ressembler.
L’étrange chemin qu’a pris ce livre pour apparaître me donne la vague intui-
tion du genre de créativité que chaque divinité doit avoir en propre ; une
vaste Gestalt d’être, à peu près impossible à intégrer dans nos récits divins
conventionnels. Je constate aujourd’hui que par le passé, j’ai pris pour Dieu
les images que les religions organisées présentaient de Lui, et qu’en consta-
tant leur pauvreté spirituelle, j’ai rejeté toute idée de divinité.
Mais l’évolution d’un « univers de hasard » n’était pas non plus une solu-
tion à l’origine de la vie, bien que je lui eusse accordé plus de crédit qu’aux
caprices d’un dieu. Mais de nombreuses questions concernant l’existence
d’une divinité sont encore ouvertes.
La plus difficile des questions non résolues reste celle du statut de Ram-
Ram, qui, je vous l’assure, est une personne tout à fait réelle, dont on peut
retracer l’histoire. L’entretien relaté au chapitre 24 est le dernier que nous
ayons. Je ne l’ai plus jamais revu, et il n’a pas laissé d’adresse. Pour une rai-
son de pure logique, Ram-Ram ne peut être un de mes moi futurs, puisque
son histoire existe dans mon présent et remonte assez loin dans mon passé.
En toute logique je ne peux donc pas devenir ce qu’il est. Pourtant, je suis
certain que Ram-Ram est aujourd’hui différent de ce qu’il était avant le dé-
but de cette aventure – comme moi, bien sûr. Je ne serais pas surpris de me
voir à l’avenir évoluer vers le genre de personne qu’il serait devenu si, dans
sa jeunesse, il avait écrit ce livre en écriture automatique à ma place.

188
En ce qui concerne le fait de savoir si Chypre et Surâme Sept sont des en-
tités indépendantes, ou des personnifications d’éléments hautement créatifs
de ma propre psyché, je n’ai aucune réponse. Il est possible, je suppose, que
certains événements imprévisibles de l’avenir jettent une certaine lumière
sur cette question fondamentale. Peut-être serai-je encore une fois soudai-
nement poussé à écrire des mots qui ne seraient pas de moi, et à produire un
récit qui n’existe aujourd’hui qu’à l’état de probabilité. Ou peut-être ce
livre n’est-il qu’une singularité, apparue en réponse à mes problèmes ; au-
quel cas j’imagine que plus jamais je ne ressentirai cette étrange et fasci-
nante poussée de créativité. Ou alors, peut-être regarderai-je dans quelques
mois toute cette histoire avec une totale incrédulité. Et me retrouverai ainsi
bien plus pauvre qu’aujourd’hui.
Les patients de la clinique psychiatrique était tout à fait réels, bien sûr.
J’ai personnellement rencontré la reine Alice, et la fille qui pensait qu’elle
était le Christ. Je ne serais pas surpris qu’à l’avenir apparaisse un bizarre
manuscrit de la reine Alice, peut-être élaboré avec l’aide de Ram-Ram.
Et donc ce texte-ci soulève plus de questions qu’il n’apporte de ré-
ponses, ce qui était son but, j’imagine. Il est probable que je passerai le
reste de ma vie à examiner la réalité sous l’angle de ce qui y est écrit.

189
Épilogue

« Ce que je comprends, dit Sept, perplexe, c’est que Jeffery a écrit le


livre. Mais vu sous un autre angle, nous savons toi et moi que Jeffery est
aussi le personnage d’un roman.
- Exactement », répondit Chypre.
Un moment, Sept réfléchit en silence. Il n’avait pas du tout envie de dire
ce qu’il avait en tête ; mais Chypre dit : « Et ?…
- Eh bien, voilà ce qui m’ennuie : vu sous encore un autre angle, nous sa-
vons que tous les deux nous sommes aussi les personnages d’un livre.
- Précisément, répondit Chypre en souriant.
- Mais nous savons que nous existons ! s’écria Sept, au delà de l’exaspé-
ration.
- Mais alors, qu’est-ce qui t’inquiète à ce point-là ? Nous avons créé le
livre qui parle de nous. Nous nous sommes créés nous-mêmes, ainsi qu’une
réalité étourdissante qui existe vraiment. Nous créons le monde physique
dans lequel les livres signifient quelque chose. »
Et Sept s’écria : « Je n’arriverai jamais au niveau de Surâme Huit s’il faut
que je commence par comprendre tout ça ! »

190
Le Petit Livre de Sept

Appendice

Et chaque nuit, assis près du lit de Tweety, Surâme Sept lui lisait le petit
livre qu’il avait écrit spécialement pour elle. Mais il savait qu’il était écrit
aussi pour tous les enfants, ceux jeunes en années et ceux cachés à l’inté-
rieur des adultes. Il savait aussi que le livre réveillerait automatiquement les
enfants dans les adultes afin que ceux-ci soient consolés dans leur présent
des malentendus du passé.
Il dit à Chypre : « Mon petit livre est magique. C’est ce qui fait sa
beauté ! Qui comprendra vraiment ce que je veux dire vivra une vie enchan-
tée. En fait, je consacre un chapitre entier à ce sujet… »
Et c’est ainsi que Sept fit la lecture à Tweety, petit à petit…

La vie enchantée

Chaque vie est enchantée (dit Sept), la tienne et celle de tous les autres,
et tu ne dois jamais l’oublier. Dès l’instant où tu es née tu es enchantée, car
la vie elle-même est un sortilège. Chaque être arrive par magie à l’exis-
tence, quelle que soit la réalité dans laquelle il se trouve, et il reçoit tout ce
dont il a besoin pour fonctionner dans son environnement. Ton corps aussi
est enchanté : il est une partie magique de tout le reste, et naît de toutes
les choses que tu vois autour de toi. Les atomes et les molécules chantent
dans l’air miraculeux, s’assemblant en rochers, arbres, chats, chiens, et
gens, aussi. Tu es la magie. Tu enchantes l’air et il se densifie pour devenir
ton corps, où que tu sois.
Quand tu veux bouger, par la pensée tu façonnes l’air devant toi pour
qu’il devienne ton corps, pendant que l’air derrière toi cesse de l’être… tout
cela est très magique, effectivement. Tu déplaces ton bras de deux centi-
mètres vers la droite, et deux centimètres d’air à gauche de ton bras cessent
d’être ton bras. Mais cela se fait si vite, que tu attrapes l’air et en fasses ton
corps, que tu ne t’aperçois de rien, et tu ne te poses aucune question. Et
c’est la raison pour laquelle ça fonctionne si bien, tu vois.
Mais ta vie est enchantée. Et il y a un secret, très simple d’ailleurs. En
fait, ce n’est pas un secret. Mais il faut que tu te rappelles que ta vie est en-
chantée. Les gens qui oublient ne peuvent plus utiliser leur magie comme ils
le faisaient avant, et ils ont tendance à se mettre en colère contre ceux qui

191
y arrivent. Et donc, souvent, ils prétendent que la magie n’existe pas. En-
suite ils inventent de grandes philosophies pour le prouver, ce qui en soi est
magique, bien sûr. Mais ils ne s’en rendent pas compte, parce qu’ils sont
convaincus que la magie n’existe pas.
Beaucoup oublient à quel point la magie est simple et naturelle, alors ils
développent de longues théories et des méthodes supposées la faire mar-
cher, alors que toi et moi, et tout le monde, nous savons que la magie
marche toute seule, parce qu’elle est comme ça.
Mais les gens sont aussi très créatifs… et c’est encore la magie !… alors
ils inventent des dieux pour ceci et pour cela, et des royaumes, et des
sphères, et des cartes pour figurer à l’avance où la magie va les emmener,
de façon à ne pas être surpris, ce qui est idiot car la magie va où elle veut,
ce qui peut être partout. Et quand tu essayes de tout te figurer à l’avance,
tu te coupes les ailes.
Parce qu’une des caractéristiques de la magie, c’est de se transformer
automatiquement en ce que tu veux qu’elle soit. C’est avec elle que tu
crées ta réalité, donc quelles que soient les cartes que tu utilises, elles sont
toutes vraies. Et si tu oublies ce qu’est la magie, alors tu peux penser que ta
carte est la seule vraie, et que toutes les autres sont fausse. Alors tu te re-
trouves dans un piège terrible, tu te bats pour savoir quel chemin est le bon,
quelle route, quelle carte, alors que pendant tout ce temps, la magie est ce
qui fait la carte. Et une foule de cartes peuvent apparaître en un clin d’œil !
Quand tu vas grandir, beaucoup de gens te diront que la magie n’existe
pas. Si tu les crois, tu oublieras aussi, et tu agiras comme si tu n’étais pas
enchantée et tu enlèveras la magie de ta vie… ce qui est de la magie aussi,
tu vois, mais de la magie qui ne se connaît pas elle-même. Et tu créeras des
choses qui vont avec la non-magie, comme le chagrin ou la maladie, et tu
devras t’en occuper à leur niveau, jusqu’à ce que tu te souviennes que ta vie
n’est que magie.
Mais jusque-là tu auras l’impression d’être méchante, pas aimée, en co-
lère, complètement coupée de ton naturel, et tu devras t’occuper d’émo-
tions de tristesse ou de peur, alors qu’avec la magie tu saurais qu’elles ne
font qu’aller et venir, avec l’exubérance des orages d’été. Mais la colère, la
haine, le chagrin, sont aussi de la magie, et si on les laisse faire, ils peuvent
te ramener à la connaissance que ta vie est enchantée. Parce que la haine,
c’est l’amour qui se cherche lui-même partout où il n’est pas ; et l’amour,
c’est ce que tu ressens pour toi-même quand tu sais que tu es là où tu dois
être dans l’univers, et que tu es digne d’être aimée simplement parce que tu
es, et bien sûr, parce que tu es enchantée.
Et non seulement cela, mais tu es aussi celle qui crée la magie ; la partie
vivante en toi qui donne forme à ta vie. Mais tu dois le savoir consciemment,
l’accepter et le reconnaître, et laisser advenir ta magie. C’est de cette ma-
nière que tu peux agir avec elle.

192
Mais il est encore plus amusant de la laisser faire ce qu’elle veut, car elle
est ta magie à toi, et c’est de cette façon qu’elle t’en dira de plus en plus
sur ton moi magique. C’est alors que la magie coule à travers toi avec un
plaisir sans limite. Si tu n’arrêtes pas de dire : « Je veux que ça se passe
comme ça et pas autrement », tu vas sûrement limiter ton expérience dans
le physique, car il est évident que ton moi magique en sait plus que toi sur
tes potentiels. Et il te parlera clairement, si tu veux bien l’écouter.
Beaucoup d’adultes trouveront tout cela trop simple et un peu bête,
parce que, malheureusement, ils pensent que l’esprit est juste quelque
chose qui sert à dire « non », et à tenir la magie au loin. Et rien n’est moins
vrai.
Utiliser ton esprit pour dire « non » à la magie, c’est comme fermer la
porte à ta propre vie enchantée, et refuser de te servir de tout le pouvoir de
ton existence.
Tout le monde utilise la magie, consciemment ou non. Les croyances sont
aussi de la magie, tu vois. Beaucoup de gens croient en une croyance parti-
culière qui va tout arranger ; ou qui va aider la magie à intervenir. Et tant
qu’ils y croient, ils ont raison. Mais s’ils commencent à douter de cette
croyance, et s’ils n’en trouvent pas une autre pour la remplacer, alors ils
pensent qu’ils ont perdu leur magie, ou qu’il n’y en a plus dans leur vie. Au
lieu de quoi, évidemment, la magie n’a jamais cessé d’être là.
Mais les gens adorent les systèmes, alors ils utilisent toutes sortes de
croyances… quelques-unes très pratiques… comme aides. Et ils voyagent de
système de croyance en système de croyance, en traversant parfois des diffi-
cultés terribles, quand tout ce qu’ils ont à se rappeler, c’est qu’ils sont la
magie eux-mêmes, et que leur vie est enchantée sans qu’ils aient quoi que
ce soit à faire pour ça.
Et ton esprit conscient est magique, aussi. Il travaille d’une façon mysté-
rieuse et compliquée, et simple et claire à la fois, comme l’air. Ton esprit
conscient regarde dehors par tes yeux, il reconnaît certaines parties de l’air
comme étant ton corps, et il sourit par tes joues et ton visage de la même
façon que la lune brille sur le vaste visage du ciel. Tu vois comme tout cela
est clair et mystérieux ? Donc, d’une certaine façon, c’est bête de la part de
l’esprit conscient de remettre la magie en question, puisque… eh bien,
puisqu’il est lui-même complètement magique.
Mais les systèmes de magie sont bêtes, aussi, et tous reposent en fait sur
le doute. On considère que la magie est si ténue qu’il faut s’en occuper tout
le temps, faire des sorts ou payer quelqu’un d’autre pour les faire. Et les
sorts doivent être faits de la manière exacte, et les gens étudient de près la
manière de faire tel sort ou tel autre. Ça devient très compliqué, et de nom-
breux livres pour les adultes traitent de ce sujet.
Mais tout est sortilège. Tes paroles, tes pensées, sont des sortilèges. La
science n’est qu’un système particulier qui essaye de découvrir quels sorts

193
causent quels effets. D’habitude, bien sûr, les savants ne comprennent pas
plus la magie que les prêtres ; et ils se font tous attraper par leurs méthodes
compliquées.
Il n’y a pas de différence de base entre le fait de murmurer plein de
phrases spéciales, ou de tracer des cercles de protection autour de toi
contre la maladie, et le fait de prendre des poignées de pilules prescrites
par le docteur. Les deux méthodes fonctionnent si tu crois en elles, même si
les partisans de l’une ne voudront jamais admettre que l’autre fonctionne
aussi bien, évidemment. Et malheureusement, ni les uns ni les autres ne
comprennent vraiment la magie, qui se cache derrière tous les sorts, les mé-
thodes et les formules.
Les sorts fonctionnent si on y croit ; c’est juste que vous n’en avez abso-
lument pas besoin. Tout arrive de soi-même. Tu existes de toi-même, et le
monde pareil. Et le principe derrière tout ça, c’est la magie. La magie, c’est
l’être dans et derrière toute chose.

Le corps et l’état de créature

Dans ton état de créature, tu as toutes les libertés possibles. Et toute la


liberté dont tu peux profiter dans ta vie ne peut passer que par ton état de
créature. Certaines personnes perdent un temps fou à essayer d’ignorer leur
corps, ou à faire semblant d’être de purs esprits, ou font comme si seul l’es-
prit était important. Certaines essayent même d’ignorer totalement leur
corps pour être des personnes plus spirituelles, ou « meilleures » ; c’est
comme si un oiseau essayait de voler mieux que tous les oiseaux du monde…
en refusant d’utiliser ses ailes, ou en faisant semblant de ne pas en avoir. Il
ne quitterait même pas le sol. Jamais un oiseau ne penserait une telle bê-
tise, bien sûr ; souvent les autres créatures sont plus intelligentes que les
humains.
En fait, chaque fois que tu as un problème, une bonne chose est d’obser-
ver les animaux, qui se prélassent dans leur liberté sans se soucier de leurs
limitations. Tu peux apprendre beaucoup d’un chat ou d’un chien. Un chat
adore être un chat, exactement comme tu devrais toi adorer ton état de
créature. Même une mouche qui bourdonne en tournoyant sous le plafond
adore sa réalité et sa liberté. Si elle s’arrêtait pour réfléchir au fait de savoir
si oui ou non elle est capable de bien voler – eh bien, elle tomberait immé-
diatement par terre, ou elle n’arriverait jamais à voler assez vite pour
échapper à la tapette de ta maman.
Et donc, essayer d’être religieux, ou « bon » ou « meilleur », en ignorant
son corps, est tout aussi dépourvu de sens.
En fait, chaque personne possède un royaume qui lui appartient en
propre, car ton corps est cette partie de la terre qui est vraiment à toi, que

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personne ne peut te prendre durant ta vie. C’est la partie de la terre, mo-
bile et vivante, qui t’appartient à toi, et à personne d’autre. D’une certaine
façon, c’est ta part de la planète, surgie comme une statue de terre vivante
et mobile, rien que pour toi. C’est pourquoi la façon dont tu traites ton
corps est importante.
Il est faux aussi de dire que tu vis en lui. Tu vis par lui, et ce n’est pas la
même chose. Tu t’écoules à travers lui, à travers toutes ses parties. Le corps
est ton pays magique. L’esprit conscient est comme un monarque. Eh bien,
un bon roi ou une bonne reine sont bienveillants, et ils donnent au peuple la
liberté de se déplacer dans le pays. Dans cette comparaison, tes sentiments,
tes pensées, tes désirs, sont comme le peuple dans ton royaume. Tu dois
donc traiter tes sentiments avec gentillesse, et ainsi ton royaume et toi
pourrez prospérer. Certains gouvernants sont des dictateurs, qui édictent
toutes sortes de lois et d’interdits impossibles, parce qu’en fait ils ont peur
du peuple qui constitue leur royaume.
Si tu es un bon roi, ou une bonne reine, tu verras que ton royaume est
bon, et que tu n’as pas besoin d’avoir peur de ton peuple… tes pensées, tes
sentiments et tes désirs… mais tu les encourageras. Et ton corps et toi, vous
aurez toute la liberté nécessaire pour grandir et prospérer.

La puissance, et un chant sumari spécial

Voici maintenant un chant sumari, pour que tu te souviennes que ton


existence est enchantée. Un chant sumari est un chant qui parle à la fois à
ton moi ordinaire et à ton moi magique. C’est un chant magique, évidem-
ment. Mais ce n’est pas un sort, ou un signe, ni même un symbole, parce que
toutes ces choses peuvent être des pièges assez méchants. Par exemple si tu
crois que ta magie vient d’une médaille, ou d’une croix, ou d’un collier, et
que tu perds ton porte-bonheur, alors tu as un problème parce que tu penses
que ta magie est partie. Et tu peux passer ta vie à essayer de la retrouver.
Et si tu penses que la magie est faite avec des sorts, tu n’es pas en sécu-
rité non plus car tu peux oublier les paroles du sort, puisque personne n’est
infaillible. De plus les gens qui croient aux sorts les gardent jalousement, en
pensant qu’eux seuls ont la « puissance » ; et si tu veux apprendre leurs mé-
thodes, tu dois passer par des épreuves pour prouver ton courage. Et bien
sûr, tu dois promettre de suivre les règles et démontrer que tu es digne de la
« puissance ». Et encore une fois tout ceci est très bête, car les fleurs, les
oiseaux, les grenouilles, ont la même puissance, sans avoir besoin de prouver
quoi que ce soit à qui que ce soit, ou de passer des épreuves.
Donc le chant sumari est juste un moyen de se souvenir. Il a été traduit à
partir d’un langage intérieur dans un langage que tu peux comprendre, mais
il n’a rien perdu de sa magie. Il stimulera ta mémoire si tu risques d’oublier
que ta vie est enchantée. Évidemment tu peux oublier la chanson. Mais

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même là, tu perdrais un rappel important – ce qui serait dommage – mais tu
n’irais pas croire que ta magie est partie avec ta mémoire. Quoi qu’il en
soit, j’espère que tu n’oublieras jamais que ta vie est enchantée, et que la
magie, c’est toi ; et que tu n’as pas besoin de prouver quoi que ce soit à toi-
même ou à quelqu’un d’autre pour l’obtenir !
Voici le chant sumari :

Mon esprit est comme une grenouille


Sur une feuille de nénuphar,
Sachant, solitaire,
Mais jamais seul.
Mon esprit est vert
Et brillant,
Il saute sans glisser
De pensée-nénuphar
En pensée-nénuphar.
Mon esprit est assis, tout sourire,
Sur l’étang de mon être,
Le matin et le soir ;
Il sait toujours l’heure
Mais n’a pas besoin
De montre.

Le temps sumari

Certains moments spéciaux sont des canaux ouverts par lesquels dé-
bouche une espèce différente de temps ; comme un non-temps intérieur su-
mari. Et dans ce temps-là, tout est miraculeux. Une heure en vaut – disons,
des jours de minutes ordinaires. Dans le temps sumari, tu peux apprendre en
un clin d’œil quelque chose qui autrement te prendrait des années, et les in-
tuitions surgissent, luisantes comme des fruits prêts à cueillir.
Ce temps sumari est le cœur tout particulier du temps, il en est le sens
véritable. Une fois encore, c’est en fait du non-temps, toujours nouveau et
resplendissant, et il contient des secrets qui ne sont des secrets que parce
que seulement quelques personnes réalisent que ce temps resplendissant
existe, exactement au centre du temps habituel qu’ils connaissent.
Pour le temps terrestre, tant de minutes égalent tant d’heures, et quand
tu vis uniquement dans ce cadre, il te faut un temps donné pour accomplir
certaines choses. Mais avec l’inspiration, c’est complètement différent. Elle
choisit ces moments particuliers où la magie saute le plus facilement d’un
monde à l’autre.

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Et chaque personne a sa propre clé vers le temps sumari. Tout ce que tu
as à faire c’est de t’en servir. Dans une heure de temps sumari tu peux
écrire, peindre, apprendre des choses ou résoudre des problèmes, ou simple-
ment être suprêmement heureux, dix fois mieux que dans une heure de
temps normal.
Évidemment le temps sumari et le temps terrestre coïncident, ce qui est
délicat, j’admets. Et le temps terrestre naît du temps sumari, mais les gens
le divisent tellement qu’ils ne réalisent jamais que le temps est en fait un
tout.
Donc, le temps sumari est le temps dans son entier, puisque nous n’utili-
sons que le mot « temps ». Plus tard nous ne l’utiliserons plus du tout. Mais
actuellement l’astuce c’est de reconnaître le temps sumari, et de l’utiliser.
Si le temps était un fruit, le temps sumari serait son nectar et son es-
sence ; et si le temps était un jour de fête, le temps sumari serait Noël.
La plupart des gens qui tombent par hasard sur le temps sumari sont ra-
vis, mais ils ne savent pas comment le retrouver, alors qu’il est là constam-
ment.
Mais des tas et des tas de la mauvaise sorte d’heures ne te donneront
même pas une minute de bon temps sumari. Parce que, d’une étrange façon,
une heure sumari est l’autre côté d’une heure terrestre. Je veux dire par
exemple que tout d’un coup, onze heures devient transparent ; sur le dessus
il est ce qu’il est, mais en dessous il est quelque chose d’autre. Et tu peux
voir à travers… eh bien, le temps lui-même.

Le commencement

Il est trompeur de dire que quelque chose est arrivé « au commence-


ment », ou que « au commencement était le Verbe », ou n’importe quoi du
même genre, parce qu’il n’y a pas eu de Commencement officiel, quand
Dieu tout d’un coup aurait majestueusement émergé du néant, portant tous
les ingrédients des montagnes, des terres et des océans, et déployant de
grandes bannières pour proclamer l’ouverture de l’univers, ou la création de
la vie depuis un mélange de gaz variés.
Il y a un nombre incalculable de commencements. Le « Commencement »
n’est que celui après lequel tu es arrivé, pour ainsi dire ; c’est un peu
comme arriver dans un rêve au milieu de l’histoire en se demandant ce qui
s’est passé avant. En réalité dans les rêves tout arrive en même temps,
même s’il semble y avoir un commencement et une fin… le passé, le présent
et l’avenir ne font qu’un… et l’univers est un peu comme ça. Tu es obligée
de réfléchir à ce qui a pu se passer avant, ou à depuis combien de temps ça
dure, sans réaliser que d’une certaine façon, tout a commencé quand tu es
arrivée. Et vu autrement, en fait ce n’est pas là du tout.

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Si tu rêves que tu es dans la jungle, par exemple, il n’y a pas de lianes ou
de plantes grimpantes qui vont escalader les pieds du lit, ni d’animaux sau-
vages à rôder entre la fenêtre et la porte. Et pourtant la jungle paraît bien
réelle. D’où vient-elle, ou quand a-t-elle commencé ? L’univers est comme la
jungle de ton rêve. Il existe réellement, mais pour aller vraiment au fond
des choses, il est absurde de se demander quand il a commencé. Il com-
mence chaque jour, à chaque moment, partout où nous entrons en contact
avec lui. Les dieux existent de la même façon, comme une espèce géante de
conscience, parcourant de gigantesques chemins psychologiques qui n’appa-
raissent jamais vraiment physiquement dans le monde.
En réalité les dieux et l’univers commencent partout en même temps, à
chaque endroit. Notre réalité psychologique émerge à partir d’un esprit divin
intérieur et inconcevable qui nous est invisible, puisque nous sommes Lui, in-
carné, individualisé. Nous sommes les dieux sous camouflage.

Méthodes

(« Ce petit chapitre est très important, dit Surâme Sept, alors fais atten-
tion, Tweety, et quiconque est en train d’écouter. »)
Parler de techniques suppose l’idée que tu as besoin d’employer cer-
taines méthodes pour que les choses fonctionnent pour toi, alors que tout ce
que tu as à faire, c’est de les laisser tranquilles ; alors elles « travaillent »
pour toi automatiquement. Si tu oublies ça, tu n’arrêteras jamais de recher-
cher des méthodes toujours meilleures… qui ne fonctionneront jamais vrai-
ment… parce que la Nature et ta propre nature ne travaillent jamais mieux
que quand on les laisse tranquilles.
Si tu veux étudier vraiment le sujet, regarde ce que tu fais le mieux, et
tu verras que dans ces domaines tu te laisses tranquille et tu fais ce qui te
vient naturellement, parce que tu te sens poussée à aller dans cette direc-
tion.
Si tu te concentres sur ce qui ne va pas, presque toujours tu vas essayer
trop fort, ou rechercher des méthodes qui marcheront mieux que celles que
tu emploies dans l’instant… quand en réalité ce sont les méthodes elles-
mêmes qui sont les obstacles, quelles qu’elles soient. Les méthodes présup-
posent leur contraire, quel que soit le domaine qui te préoccupe. Elles prou-
vent que tu crois que la nature ne fonctionne pas bien par elle-même. La Na-
ture n’utilise aucune méthode. Elle « fonctionne » parce qu’elle est ce
qu’elle est.

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