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Surâme Sept

Trilogie

Par Jane Roberts

(Traduit de l’américain)

Tome I

L’éducation de Surâme Sept

janeroberts.fr - 10-02-2019
Dédié aux Speakers de tous les « temps » et à ceux qui reconnaissent
les chants Sumari.

Ce livre a été écrit dans le temps de Lydia.


(Traduit en anglais courant dans les années 1970 après J.-C.)
L’éducation de Surâme Sept

Table des matières

Chapitre premier. – L’examen de Surâme Sept et le rêve de Josef ............................................................. 1


Chapitre II – Première partie de l’examen. – Aperçu rapide de Lydia, Protée, Ma-ah et Josef .............. 7
Chapitre III. – Le périple de Ma-ah : Surâme Sept plonge dans la densité. – Seconde partie de
l’examen ................................................................................................................................................ 19
Chapitre IV. – La descente de Protée .................................................................................................... 27
Chapitre V. – Courtes vacances pour Surâme Sept ............................................................................... 36
Chapitre VI. – Le second rêve de Josef .................................................................................................. 43
Chapitre VII. – Suite de l’exploration terrestre de Protée et fin du rêve de Josef ................................ 50
Chapitre VIII. – Protée dans la Cuvette des Telliens, et récit d’Histoire................................................ 58
Chapitre IX. – Chypre et Surâme Sept commencent la troisième partie de l’examen .......................... 66
Chapitre X. – Lydia et Lawrence : le voyage interrompu....................................................................... 71
Chapitre XI. – Ma-ah au pays des Speakers........................................................................................... 78
Chapitre XII. – Ma-ah et les brillants blocs de son ................................................................................ 86
Chapitre XIII. – Les tableaux magiques de Josef et la vengeance de Jonathan..................................... 94
Chapitre XIV. – La décision de Protée – Fenêtre ouvre une fenêtre vers le passé (aspect un) .......... 101
Chapitre XV. – Les enfants de Lydia remontent le temps et Tweety transmet un message (aspect
deux) .................................................................................................................................................... 111
Chapitre XVI – Les inscriptions de Ma-ah dans la pierre et la surprise de Sumpter (et aspect trois) . 118
Chapitre XVII – Les boîtes de Sept dans le ciel (et aspects quatre et cinq) ......................................... 125
Chapitre XVIII – Hors du corps, hors du mental, Lydia part en voyage ............................................... 136
Chapitre XIX – Le Tribunal de Rêve des Speakers (Ma-ah).................................................................. 142
Chapitre XX – Le Tribunal de Rêve des Speakers – La nuit de l’âme (Sept et Lydia) ........................... 149
Chapitre XXI – Le Tribunal de Rêve des Speakers (Protée et Josef) .................................................... 160
Chapitre XXII – Protée reçoit quelques réponses de Fenêtre, et découvre que celui-ci
ne sait pas tout .................................................................................................................................... 167
Chapitre XXIII – Ma-ah et Sumpter, et Ma-ah parle par Protée .......................................................... 179
Chapitre XXIV – Discussions entre vies, où Lydia ne croit pas qu’elle soit morte mais où Cromwell
le sait ................................................................................................................................................... 189
Chapitre XXV – Où Lydia rencontre Tweety, discute du sens de la vie avec Surâme Sept, et surveille
ses futurs parents ................................................................................................................................ 197
Dernier chapitre – Fin de cet examen. Sept est reçu, il apprend quelque chose sur lui-même, et
découvre qui a écrit ce livre ................................................................................................................ 203
Épilogue et prologue à la Suite de l’éducation de Surâme Sept .......................................................... 210
Appendice – Informations additionnelles pour les lecteurs intéressés .............................................. 211
Chapitre premier. – L’examen de Surâme Sept et le rêve de Josef

Surâme Sept fit une grimace à Chypre et commença l’examen. « Voyons,


dit-il, en termes terrestres, pour faire une analogie, je suis un homme le
mercredi et le vendredi, une femme le dimanche et le jeudi, et j’ai le reste
du temps pour mes études indépendantes.
« En fait, à cause de leurs concepts du temps, c’est un peu plus compli-
qué. Chaque vie est vécue dans un, euh, espace de temps spécifique, qu’on
appelle de différentes façons. » Chypre sourit, et Sept continua. « En tant
que Lydia, je suis dans le vingtième siècle ; en tant que Josef dans le dix-
septième, en tant que Ma-ah je vis 35.000 ans avant J.-C., et en tant que
Protée au 23e siècle après J.-C. Et puis il y a les contextes spatiaux, euh, dif-
férents endroits qu’on appelle des pays. Et les âges des personnalités.
« J’ai un faible pour Josef et Lydia, même si je suppose que je ne devrais
pas. Mais ils ont une telle vitalité, et ils ont l’air de bien s’amuser. Ma-ah
pleure beaucoup, et Protée est sans arrêt en train de regretter le bon vieux
temps… »
Chypre, qui avait gardé le silence, prit la parole : « Tu te disperses, tu
n’organises pas tes pensées correctement. Fais comme si je ne savais rien de
tout ça, et essaye de m’expliquer. Tu viens de me dire que tu avais des per-
sonnalités dans toutes ces époques, par exemple. Alors pourquoi Protée re-
gretterait-il le bon vieux temps ?
- Ah je vois. Pardon, dit Surâme Sept. Protée n’est pas au courant. Il ne
tient rien pour acquis. Même pas moi, ou lui-même, en l’occurrence. C’est-
à-dire qu’il ne réalise pas qu’il est une âme, et encore moins que lui et moi
ne faisons qu’un. Naturellement il ne sait pas non plus que d’autres parties
de nous vivent dans d’autres temps. Parfois il me manque, mais c’est comme
ça. En fait, par moments je pense que nous les surâmes nous ne sommes pas
du tout appréciées à notre juste valeur. On travaille, on fait des efforts… »
Sept fut soudain frappé par un tel sentiment de désolation qu’il dématé-
rialisa son illusion de crayon. Il le ramena aussi vite qu’il put, mais Chypre
secoua la tête devant la maladresse et dit d’un ton sec : « Pas de ça ici. Tu
sais que de ne pas maintenir tes illusions te coûte cinq points. Imagine que
tu sois, disons, Lydia, sur Terre, et qu’elle fasse la même chose ? On ne
pourrait plus se fier à la matière physique. Il suffit d’une gaffe ! Tu aimerais
être responsable d’une réaction aussi énorme ? Il faudrait que tout le monde
recommence avec une nouvelle… Oh, Sept, tu ne dois pas commettre de
telles erreurs. Des crayons qui se volatilisent !… »

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Surâme Sept hocha la tête, puis soudain, presque malgré lui, il se mit à
rire. « En fait, Josef est presque sur le point de comprendre. Un jour, il avait
oublié de matérialiser un de ses pinceaux – sous le coup d’une impulsion
créatrice – et, bingo, le pinceau avait disparu. Josef a failli devenir fou. »
Les yeux de Surâme brillaient d’une vraie fierté parentale.
Chypre dit avec sévérité : « Aucune de tes personnalités n’est prête à
comprendre que l’esprit forme la matière, et tu le sais. J’espère que tu as
remis la situation en ordre.
– J’ai immédiatement fait réapparaître le pinceau, dit Surâme Sept. Mais
dis, tu ne trouves pas ça drôle, même un petit peu ?
– Pas du tout, dit Chypre, retenant un sourire. Mais revenons à ton exa-
men.
– Volontiers, dit Surâme Sept. Mais quand j’en serai à ton niveau, j’es-
père que j’aurai gardé mon sens de l’humour. »
Chypre rit. Elle rit tellement fort que Sept se sentit mal à l’aise. Finale-
ment elle dit : « Ton sens de l’humour n’inclut qu’une petite partie de mon
sens de l’humour. Il y a tellement de choses que tu ne vois pas. Cet examen
que tu passes, par exemple – oh mon Dieu – et le fait de devoir maintenir des
conditions terrestres pour y arriver. C’est ça qui est drôle. À propos, regarde
autour de toi. Il y a autre chose qui t’a complètement échappé. Ta visualisa-
tion est épouvantable… »
Surâme Sept balaya la pièce du regard avec attention. Sans le dire, il
avait été ravi de l’environnement qu’il avait choisi et créé. La salle de classe
était du pur vingtième siècle, comme celle qu’avait connue Lydia dans son
enfance. Il y avait des rangs de bureaux, un tableau noir, des fenêtres, tout
y était, jusqu’aux piles de cahiers – un par élève, tous neufs – et un taille-
crayon électrique.
Puis ses jolies joues toutes neuves se mirent à rougir, jusqu’en haut de
son front, à la racine de ses épais cheveux châtains.
« Bel effet, dit Chypre en le regardant. Je voulais te féliciter sur ta
forme, excellent type masculin de quatorze ans, caucasien, je suppose. Mais
en ce qui concerne…
- J’ai trouvé ! L’erreur, je l’ai trouvée ! Là ! »
La corbeille à papiers était bien dans le coin de la pièce, complète, avec
la circonférence, l’épaisseur, soixante centimètres de haut, mais il avait ou-
blié de la rendre visible. Il la fit rouge, garnie sur le pourtour d’une exubé-
rante guirlande de coquillages.
« Mais il reste encore une erreur, dit Chypre, sans regarder nulle part en
particulier. »
À ce moment précis apparut un jeune homme vêtu d’une toge. Il regarda
autour de lui, l’air effaré, puis s’écria vers Sept : « Ah, te voilà ! Je savais
que je te retrouverais. De toute façon, il faut que ça s’arrête ! » du ton de
la plus extrême indignation. Il semblait hors de lui.

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Chypre lança un regard interrogateur à Surâme Sept, qui toussota plu-
sieurs fois en essayant de regarder ailleurs.
« Eh bien ? cria le jeune homme.
– Comment es-tu arrivé ici ? » demanda Sept. Puis, à Chypre, en chucho-
tant d’un ton pressé : « C’est Josef. Il doit être en plein rêve, en train de
dormir sur terre.
– Comment je suis arrivé ici ? C’est à toi de me le dire ! cria Josef avec
colère. La prochaine fois je me souviendrai de la route. Je te vois trop sou-
vent dans mes rêves pour que ça me plaise. Normalement les rêves ne fonc-
tionnent pas comme ça.
Il s’interrompit ; puis, fronçant les sourcils : Je rêve, non ? Ça doit être
ça. C’est fou, cet endroit. Mais bon sang qu’est-ce que c’est que ça ? » Il
fixait le taille-crayon automatique.
« Ne le touche pas ! Justement, il n’est pas sur Terre », s’écria Sept.
Mais Josef était fasciné.
« C’est du pur vingtième siècle, concéda Sept. Ça marche à l’électri-
cité. »
« Je pense que Josef est ta personnalité du dix-septième siècle, gémit
Chypre. On n’y utilise pas encore l’électricité. »
Surâme Sept piqua un fard et dématérialisa le taille-crayon. « Oublie que
tu l’as vu. Oublie tout ça, dit-il à Josef.
– Où est-il parti ? Josef fixait le vide.
– Écoute, tu n’es pas supposé être ici. Surtout pas ici. Je vais avoir des
mauvais points pour ça, dit Surâme Sept. Rentre chez toi. Retourne dans ton
corps, à ta place.
– Qu’est-ce que tu veux dire, ‘retourner dans mon corps’ », demanda Jo-
sef. Il se dressa de toute sa taille et arrangea sa toge d’un geste ostenta-
toire. « C’est mon rêve, et personne ne m’en fera sortir. »
« Pourquoi es-tu en toge ? » demanda doucement Chypre.
Josef abaissa le regard, avec un certain étonnement. « Je ne sais pas. Je
ne m’en étais pas rendu compte. Mais j’aime bien peindre des modèles en
toge. On peut faire tellement de choses avec les plis… » Il s’interrompit, de
nouveau en colère. « Tu ne réponds pas du tout à mes questions. Qu’est-ce
qui se passe ? Pourquoi est-ce que je te rencontre sans arrêt dans mes
rêves ? » Il fit une pause, et hocha la tête. « Là tu ressembles à un jeune
garçon, mais la plupart du temps tu as l’air d’un vieil homme. Mais tu ne
m’auras pas. C’est toujours toi.
– Je te l’ai déjà dit, mais tu ne te rappelles jamais, dit Sept. Je suis un
peu comme ta mère et un peu comme ton père, mais ni l’un ni l’autre. Nous
sommes plus proches que frère et sœur, mère et fille, ou père et fils. C’est
tout ce que je peux te dire pour le moment. Il y a certaines choses que tu
dois apprendre par toi-même. Tu apprends vraiment vite, seulement là tu as
débarqué dans quelque chose où tu n’as pas ta place. Mais je sais que tu

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avais une bonne raison : tu ne me cherches jamais que quand tu as un pro-
blème. »
Sept perçut le reproche dans le ton de sa voix, et ajouta tout de suite :
« Tout va bien. Je comprends. Mais qu’est-ce qui t’inquiète ? » Il chercha
Chypre autour de lui pour voir si elle appréciait sa manière de gérer la situa-
tion, mais elle s’était discrètement dématérialisée.
Josef n’avait rien remarqué. D’une voix sombre, il expliqua : « J’ai vingt-
quatre ans et je n’ai aucune discipline. Je ne peux pas rester plus de deux
heures de suite à mon chevalet, et pourtant peindre est ce que je désire
faire le plus au monde. Si je n’apprends pas un peu de discipline, j’ai peur
de perdre le peu de talent que j’ai – et Dieu seul sait combien j’en ai, di-
sons-le tout de suite. Et par-dessus tout ça, je n’ai pas eu une seule inspira-
tion depuis un an. »
Sept hocha la tête. Sous ses yeux Josef se transformait en un gros ours
malheureux, sa moustache noire devenait de la fourrure et sa toge une cou-
verture. Ses yeux étaient à la fois agressifs et tristes. Hystérique, Josef
baissa le regard sur lui : « Je suis un ours de cirque, quelque chose pour faire
rire les gens. Oh, quel rêve ! Il faut que ce soit un rêve. » Et l’ours poussa un
grognement menaçant.
« Allez, va, dit Sept en lui caressant la tête. Redeviens toi-même. Dans
l’état de rêve tu prends différentes formes, selon les changements de tes
sentiments et de tes pensées. Tu te sentais comme un ours, alors tu res-
sembles à un ours.
– Vraiment ? » Josef était redevenu lui-même. Il oublia immédiatement
ce qui venait de se passer. « Si je ne fais pas quelque chose, je vais ruiner
ma vie, dit-il.
– Oh, tu ne peux pas faire ça, dit Surâme Sept. Tu n’es pas encore cons-
cient de ton véritable problème. C’est une de mes attributions de t’aider,
alors je vais bientôt revenir vers toi. En attendant, je vais faire un petit
quelque chose pour te remettre à flot. »
Tout en parlant, Surâme Sept créa dans son esprit un superbe atelier
d’artiste, correspondant aux besoins personnels de Josef. Sur le chevalet,
une toile représentait exactement la ferme dans laquelle Josef habitait sur
terre. Le tableau était signé dans un coin : Josef Landsdatter, 1615. « Voilà,
j’ai fait ce rêve pour toi, dit Sept. Regarde bien le tableau. Tu commenceras
à y travailler demain. Tu seras tellement inspiré que tu peindras toute la
journée. » Il transmit télépathiquement le rêve à Josef, et ajouta : « Quand
tu auras pris du rêve tout ce dont tu as besoin, réveille-toi dans ta
chambre. »
Josef acquiesça, puis disparut docilement.
« Que penses-tu de lui ? demanda Sept.
Chypre rit de bon cœur, puis redevint visible.
– Eh bien, je vois les ressemblances entre vous, dit-elle.

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– Arrête de plaisanter. Il a un sérieux problème.
– Il y a encore autre chose avec toi, Sept, dit Chypre. Ton sens de l’hu-
mour ne s’étend pas jusqu’à toi-même, ou jusqu’à tes personnalités. Quand
tu atteindras le niveau de Surâme Huit, tu comprendras. Ceci dit, tu as vrai-
ment bien géré la situation.
– Je me fais du souci pour Josef, dit Sept. Il est si impétueux.
– Tout comme toi, dit Chypre. Souviens-toi : tes différentes personnali-
tés, quoique indépendantes, reflètent aussi tes qualités. Tu ne peux pas
créer sans donner de toi-même.
« Seulement techniquement, tu reçois trois mauvais points. Tu aurais dû
te rendre compte que Josef approchait, et le retenir. Mais les règles sont
souples, aussi, et son évolution est remarquable, si on ne tient pas compte
des circonstances. Je vais donc le marquer dans ton dossier.
« L’environnement de l’école était aussi très réussi, bien que j’attende
toujours que tu découvres ton autre erreur. Ton apparence en jeune garçon
de quatorze ans était valable symboliquement. Tu as démontré que tu com-
prends parfaitement les conventions de la Terre. Mais nous n’allons pas en
parler maintenant ; passons aux aspects plus sérieux de ton examen. »
Pendant que Chypre parlait, la pièce disparut, ainsi que les arbres devant
la fenêtre. La dernière chose à disparaître fut la corbeille à papiers avec la
guirlande de coquillages. Une jolie idée, pourtant, pensa Sept, qui la vit
s’évanouir avec un certain regret…
Surâme Sept et Chypre étaient maintenant deux brillants points de cons-
cience, sans forme. Surâme Sept se sentait mentalement et psychiquement
expansé. Il poussa un symbolique soupir de soulagement. Lui et Chypre com-
muniquaient par télépathie, par des images mentales qui se modifiaient avec
chaque changement de signification, et étaient instantanément perçues et
comprises. En termes terrestres, l’ébullition se condensa en cette conversa-
tion :
« Se créer physiquement est vraiment fatigant, dit Sept. Mais même
maintenant que je ne suis pas concentré sur la Terre, je peux apprécier Jo-
sef et tous les autres, et je ressens la magnifique poussée de leur vitalité.
– Je sais comment tu veux t’y prendre pour cette partie de l’examen, dit
Chypre. Mais souviens-toi que tu ne peux contacter aucune de tes personnali-
tés. Si elles te contactent toi, c’est correct. Mais tu ne peux corriger aucune
de leurs erreurs. Je veux voir leurs progrès, ce qui veut dire que pour cette
partie de l’examen, tu n’es qu’un spectateur. Connaissant ton impétuosité,
laisse-moi insister sur ce point. Plus tard, évidemment, la façon dont tu
communiqueras avec tes personnalités sera un facteur important. »
Tout à coup, Surâme Sept fut inquiet. Il entendit la voix avant Chypre,
parce qu’elle s’adressait à lui.
« Tweety ! Tweety !

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– C’est une voix humaine, dit Chypre. Comment est-ce possible ? Aucun
humain ne devrait être capable de nous atteindre ici.
– Une erreur, peut-être, dit Sept faiblement.
Mais il était déjà trop tard.
– Est-ce que c’est le moment ? demanda la voix.
– Retourne d’où tu viens, dit Sept avec désespoir. Non, ce n’est pas en-
core le moment, et d’après ce que j’en sais, ça pourrait ne jamais l’être.
– Mais je suis prête, dit la voix.
– Non, tu ne l’es pas, c’est justement le problème, dit Sept. Si tu l’étais,
tu aurais plus de bon sens. Et au fait, voici ma supérieure.
– Oh, Tweety ! cria la voix, consternée.
– Tweety ? demanda Chypre.
– Euh… nous sommes de vieux amis. C’est Daga. Chaque fois qu’elle est
une femme elle m’appelle Tweety. En ce moment elle est une femme et elle
m’aide pour mes études indépendantes. Pour le moins, nous pensons qu’elle
est une femme. Quand c’est mon tour, c’est moi qui l’appelle Tweety. »
En pleine confusion, Sept reprit la forme du garçon de quatorze ans.
« Le langage terrestre n’a aucun mot pour désigner ce que nous sommes
vraiment, pas de, euh, pronoms, pour des êtres qui sont masculins et fémi-
nins en même temps, et ça rend les explications difficiles.
– Ce n’est pas encore le moment de nous occuper de tes études indépen-
dantes, dit Chypre. Mais je dois avouer que je suis curieuse. Et je suis obli-
gée de constater que tu as du mal à ne pas perdre le fil de tes différents
projets.
– Tu vois ? dit Surâme Sept. Daga, s’il te plait va-t’en.
– Si tu insistes, dit la voix. Mais ma date de naissance est planifiée, et…
– Va-t’en ! » cria Sept, catastrophé.
Chypre fit semblant de ne pas avoir entendu. Elle dit : « Je suppose que
j’aurai une bonne explication plus tard. Maintenant, si ça ne te fait rien, re-
venons aux étapes prévues de ton examen. »
Surâme Sept essaya de ne pas perdre patience. « D’accord, dit-il. Allons
voir Lydia. J’espère vraiment qu’elle passe une bonne journée. Tout
d’abord, je voudrais t’expliquer certaines choses la concernant. Elle…
– Désolée. À partir de maintenant je ferai mes propres constatations »,
fit Chypre.
Sept soupira. Il pensa à Lydia, amena avec tendresse son image dans sa
conscience jusqu’à ce qu’elle eût pris toute la place, et repoussé les autres
souvenirs de ses nombreux moi. Ensemble, lui et Chypre scintillèrent, jouè-
rent à saute-mouton sur un million de molécules – et émergèrent.

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Chapitre II – Première partie de l’examen. – Aperçu rapide de
Lydia, Protée, Ma-ah et Josef

Le présent (plus ou moins)


Lydia se sentait nerveuse, comme si quelqu’un l’observait, en plus de La-
wrence. C’était une matinée orageuse, onze heures, de grandes giclées de
pluie éclaboussaient les vitres. Elle avait soixante-treize ans, ce qui la ren-
dait en ce moment plus en colère que d’habitude les jours de mauvais
temps.
Lawrence était assis sur le sofa bleu. « Alors, qu’en dis-tu ? Je voudrais
vraiment que tu arrêtes de marcher en rond comme ça et que tu me donnes
une réponse, quelle qu’elle soit » dit-il.
Elle fronça les sourcils, reposa son cocktail. « Mes enfants ne vont pas
beaucoup apprécier, ce qui n’a d’ailleurs aucune importance. Mon Dieu, ils
approchent de la cinquantaine, et Anna surtout ne se prend pas pour rien.
Mais je vais peut-être tout simplement le faire, Larry. La vieille poétesse
dans sa dernière bordée. J’aime bien les étudiants aussi. Ils ne sont pas en-
core entrés dans le système, et nous, nous en sommes sortis, Dieu merci.
Mes enfants aimeraient l’idée d’un voyage, bien sûr. Mais toi et moi sillon-
nant le pays en camping-car, sans être mariés – enfin, tu sais à quel point ils
sont vieux jeu. Mais ils auraient du mal à te traiter de vieux cochon, vu que
je suis plus vieille que toi ! Allez, zut. Je le fais. »
Il fut tellement surpris qu’il en laissa presque tomber sa pipe. « On va
remplir le camping-car avec des livres, des provisions et des alcools.
- Et deux de mes chats. Tuckie et Greenacre doivent venir, et M. George,
mon poisson rouge.
Il grogna. - Les deux chats et M. George. »
Elle aurait voulu pleurer, mais n’y parvint pas. Le défi monta en elle, et
elle renversa la tête en arrière, dans un ancien geste qui avait un effet terri-
blement dramatique quand elle était jeune. « Je vais mettre les papiers en
ordre avant le départ ; je donnerai la maison à mes enfants. Je ne pense pas
vraiment qu’on revienne.
- On reviendra, mince alors, on reviendra ». Il se leva, mais la connais-
sant, il ne la prit pas dans ses bras. Il ne fit que répéter : « Nous reviendrons
tous les deux.
- Oh, et puis c’est bon, si tu dis qu’on reviendra, on reviendra. Après
tout, ça fait quelle différence ? Allez, oublie. Tu sais, je voulais te dire –
sans vouloir changer de sujet – que mes rêves deviennent de plus en plus

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fous. La nuit dernière, je n’en ai fait aucun qui ait du sens. Et pourtant là,
en t’en parlant, on dirait presque qu’ils voulaient dire quelque chose ; si
seulement je pouvais m’en souvenir…
– Quand tu parles comme ça, répondit Lawrence, je suis sûr que nous
nous connaissions déjà avant – avant de nous rencontrer, je veux dire. Tu as,
quoi, quinze ans de plus que moi ? Mais bizarrement j’ai toujours l’impres-
sion que c’est toi la plus jeune.
– Mon cher amour, répliqua-t-elle avec désinvolture, aux yeux du monde
nous sommes un couple complètement invraisemblable. Le fait est que ja-
mais personne n’imagine devenir vieux un jour. Ça arrive toujours par sur-
prise, et alors le monde vous hait. Vieillir, bien ou non, n’est tout simple-
ment pas poli, c’est un manque de goût. Et on ne peut pas blâmer la jeu-
nesse, parce que quand nous étions jeunes, nous pensions pareil. Dommage,
car d’une certaine façon je me sens plus libre que jamais…
– Tu fais dix ans de moins que ton âge.
– Arrête avec tes banalités. Dire à une femme qu’elle fait soixante-trois
ans au lieu de soixante-treize a peu de chances de lui faire plaisir. Tu serais
plus intelligent de ne rien dire. Pour je ne sais quelle raison que je n’ai ja-
mais comprise, qu’un homme vieillisse n’est déjà pas bien perçu, mais pour
une femme, c’est un crime impardonnable. Mais je ferais mieux de ne pas
aborder ce sujet-là.
Elle prit une autre gorgée de son cocktail. « C’est vrai, j’imagine, que
sous une bonne lumière et si je prenais la peine de me maquiller, je pourrais
faire ton âge – peut-être. Mais les choses étant ce qu’elles sont, j’ai l’air
d’un petit jeune maigrichon qui aurait vieilli d’un seul coup, les cheveux
blancs, le visage émacié, et qui n’arriverait pas à comprendre ce qui s’est
passé. Et c’est ce que je suis, bien sûr. Mais je suis ce que je suis. Je ne
peux pas imaginer me faire teindre les cheveux, par exemple. D’une cer-
taine façon c’est une sacrée chance d’avoir soixante-treize ans et de com-
mencer à blanchir.
Après un temps, Lawrence répondit : - Si les médecins ont vraiment rai-
son, et si tout d’un coup mon cœur…
– Alors je suivrai notre plan. À ce sujet, je ne sais pas combien de temps
moi je vais tenir. J’ai tout à fait conscience du fait d’avoir déjà passé les
premières étapes de mon… état. Ma mémoire devrait pourtant se maintenir
encore un certain temps. Mais on ne peut jamais savoir. Si ce n’est pas le
cas, alors c’est toi qui suivras le plan. Quand je ne pourrai plus réciter cor-
rectement mes propres poèmes, je suppose que je saurai que quelque chose
ne va pas. »
Soudain, la situation leur parut à tous les deux hautement comique, mer-
veilleusement amusante. Il dit : « On les aura, avec leurs hôpitaux, leurs
maisons de retraite et leurs mouroirs. » Un sentiment d’exubérance traversa
son corps mince et nerveux.

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Elle rit avec lui, puis s’arrêta : « Mon taille-crayon électrique, dit-elle.
Ça me revient. J’ai rêvé de mon ancienne salle de classe, quand j’étais en
sixième. Seulement il y avait mon taille-crayon électrique, ce qui est ridi-
cule, bien sûr. Ils n’existaient pas à l’époque. Et là je me demande ce que
ça veut dire ?
– Une fuite d’un état de rêve à un autre, dit Surâme Sept à Chypre. Deux
bruissantes feuilles vertes se balançant dans le vent, devant la fenêtre.
– Tu as entendu ce qu’elle a dit au sujet du taille-crayon ? C’était ça l’er-
reur que tu n’avais pas vue, dit Chypre, et Sept fit un large sourire.
– Attends, dit Lydia. J’étais un homme dans ce rêve, plutôt jeune. C’est
drôle ces morceaux qui reviennent.
Lawrence fronça brusquement les sourcils.
– Ne remets jamais en question les messages que les dieux t’envoient par
les rêves, dit-il avec emphase. Tu pourrais découvrir ce qu’ils signifient.
– Arrête de dire des choses comme ça, s’écria-t-elle. Ça me rend ner-
veuse. Et regarde ces feuilles dehors. Elles ont l’air tellement vivant…
comme si elles observaient. Mon Dieu, je voudrais vraiment que ce fichu
orage s’arrête.
– La pluie sonnera différemment sur le toit du camping-car, dit La-
wrence. »
Elle lui sourit. Il venait de fermer définitivement sa boutique d’articles
en cuir. Il avait changé tous les revêtements intérieurs du véhicule, et relié
en cuir la moitié des livres de sa bibliothèque. Elle en perdit presque le
souffle : comment pouvaient-ils être aussi amoureux et aussi vieux ? « Dans
mon rêve, il y avait quelqu’un qui passait un examen, dit-elle. Je pensais à
mes livres, et je viens de m’en souvenir. »
« C’était moi, chère Lydia. Nous passons tous les deux un examen ! » Su-
râme Sept était sur le point de transmettre ces paroles à Lydia quand Chypre
lui dit doucement : « Aucune transmission, rappelle-toi. »
Les feuilles s’agitaient follement dans la tempête. Surâme Sept se rem-
plit de l’unicité de cet instant, car déjà Chypre annonçait : « C’est bon, il
faut partir maintenant. La première partie de l’examen ne permet qu’une
rapide observation. »
Et la scène changea…

Vingt-troisième siècle après J.-C.


Protée désirait secrètement être une fille : elles étaient beaucoup plus
libres de s’exprimer. Alors que lui était coincé avec son père dans le module
d’habitation, devant se contenter de passe-temps anodins. Il mourait aussi
d’envie de voir quelque chose de naturellement vert, quelque chose qui
pousse, qui soit réel. En fait, ce désir était devenu tellement fort qu’il était
déterminé à passer à l’action.

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« On pourrait sûrement réserver un petit espace et le consacrer à une
ferme naturelle miniature, dit-il avec agacement. Disons que l’ensemble ne
prendrait qu’un seul module d’habitation. Ce serait auto-suffisant.
Quelqu’un pourrait nous donner l’autorisation… »
Mithias, son père, fronça les sourcils : « La vie grandit. Cette sorte de vie
grandit, d’une façon ou d’une autre. On ne peut pas l’arrêter. C’est sau-
vage. Nous avons mis deux siècles à développer un environnement artificiel
que nous puissions gérer. Si tu donnais la liberté de cette sorte de vie, les
gens auraient des enfants tout le temps. Tu mourrais à soixante ou soixante-
dix ans. Notre mode de vie est équilibré. Mais je ne peux pas m’attendre à
ce que tu comprennes ça à seize ans. »
Il fit une pause, puis ajouta, d’un ton rogue : « Quand nous étions dans
notre environnement ‘naturel’, on gardait les femmes occupées en ayant des
enfants. Les hommes étaient en position de pouvoir. À part ça, je ne peux
pas m’imaginer quoi que ce soit de bien à propos de cette époque. Rien que
des maladies, des guerres, des désordres sociaux…
– Tu as raison, comme toujours, répondit Protée. » Mais il n’en pouvait
plus d’être enfermé avec son père toute la journée.
Mithias observait le visage de son fils. « Allez, arrête de ruminer, dit-il. Il
va pleuvoir à midi. Pourquoi ne sortirais-tu pas pour regarder ? Ça te re-
monte toujours le moral.
– Oui, peut-être, répondit Protée », timide, prudent, et bizarrement, ar-
rogant à la fois. La suggestion avait trop l’air d’un ordre, alors il ne bougea
pas.
« Il va bientôt être midi », dit Mithias, agacé.
Renfrogné, Protée passa la porte de leur vaste module. Il se tenait de-
bout sur l’étroit trottoir en plastique, et leva les yeux vers les arbres en
plastique. Là-bas en bas, en-dessous, où était la vraie Terre, qui savait ce
qui se passait ? Vraiment ? Personne, pensa-t-il. À part les expéditions scien-
tifiques, personne n’y allait plus. Mais il arrêta de penser, et la pluie com-
mença. D’habitude, cela le revigorait. Là, il se sentit encore plus déprimé. Il
pleuvrait obligeamment pendant quinze minutes. L’eau coulerait le long des
tuyaux en plastique, serait récupérée et purifiée, pour retomber le lende-
main, ailleurs, pendant quinze minutes.
Quand il était petit, il avait un calendrier de toutes les pluies. Il savait
exactement où et quand il pleuvrait. Le quartier de son module contenait
quinze sous-zones, avec plus d’un million de personnes, et fou d’excitation,
il courait sur le trottoir en plastique, pour suivre la pluie.
Clignant des yeux, il regarda vers le ciel. Trois nuages passèrent. C’était
toujours le cas pendant la pluie. Si vous ne saviez pas que le ciel artificiel
s’arrêtait à cent trente mètres de hauteur, ou si vous essayiez de l’oublier,
comme il le faisait souvent, vous pouviez imaginer que la pluie était réelle,
et les nuages. Ils étaient suffisamment réels, pensa-t-il. Seulement ils

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étaient fabriqués et régulés par les humains. Il se rembrunit, puis sourit.
Imaginez qu’un jour il y ait quatre nuages, ou même deux, ça, ça remuerait
drôlement les gens ! Mais la pluie tombait du ciel de la ville flottante, et il
n’y aurait jamais un nuage de plus ou de moins. Il eut presque envie de pleu-
rer, mais ne le fit pas, se rappelant son âge.
À quoi ressemblerait un vrai déluge, pensa-t-il, ou une tempête ? Sous le
choc des émotions, il ferma les yeux un moment. Il avait vu des microfilms
d’anciennes catastrophes naturelles, où la puissance de la nature s’était dé-
chaînée, et il imaginait maintenant les vastes tourbillons marron d’une inon-
dation débordant de vraies rivières, des torrents de pluie tombant à toute
force, des vents disloquant un monde à coups de fouet.
Mais la Terre avait survécu. Elle était toujours là, en bas. En bas où exis-
taient encore de grands changements de climat ; de la chaleur et du froid,
tels qu’ils sont, en dépit de leurs avantages ou de leurs inconvénients pour
l’homme. Les affronter – Protée retint son souffle, presque pris de vertige à
cette simple idée – exister dans le contexte de la nature ! Quelle excitation
cela avait dû être. Rien qu’une vraie pluie d’orage, venue de nulle part –
sortie de… d’elle-même, de la nature, s’infiltrant dans un vrai sol plein de
terre, d’insectes et de racines !
Ses yeux brûlaient. La pluie avait poliment cessé. Tout n’était que comé-
die. Les arbres en plastique n’avaient pas besoin de nourriture. Ils ne pous-
saient pas. D’après les psychologues, cet environnement semblable à celui
de la terre aidait les gens à se sentir à l’abri. Protée le savait, mais il regar-
dait avec colère les rues méticuleusement tenues, et rentra.
Mithias l’attendait. « Il n’y a aucune solution pour que tu puisses installer
des conditions de vie naturelle dans un module, fils, dit-il. Tu le sais. Arrête
de te tourmenter. Il faudrait que tu ailles sur Terre.
– Eh bien, des gens y vont, répondit Protée.
Il rougit. Il baissa les yeux.
– Mais ils n’y vivent pas.
– Certains si ! Les microfilms en parlent. Les historiennes y vont, les
scientifiques. Elles doivent réparer leurs installations, parfois.
– Et alors ? dit son père. Il n’y a pas d’avenir sur la terre. Elle est complè-
tement asséchée, inutile, dépouillée de tout ce qui a de la valeur. C’est une
coquille vide. » Il fit une pause et ajouta, plus doucement : « Et, Protée, tu
es un garçon, pas une fille. Il est vrai que tes possibilités sont moins nom-
breuses qu’elles pourraient l’être, mais il y en a encore suffisamment ici
pour que tu puisses trouver ta place. Et même s’il y avait des possibilités sur
terre, ce qui n’est pas le cas, elles seraient données aux femmes. »
Protée regardait par la fenêtre. Le trottoir était déjà sec. L’installation
de pompage avait absorbé toute l’eau, pour que pas une goutte ne se perde.
Il se détourna, afin que son père ne puisse pas voir son visage. « Tout est
toujours pareil tout le temps, fit-il d’un air morne. Tu ne penses jamais à

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combien ça devait être extraordinaire ? Rien que le fait de ces gens de
toutes les couleurs. Rien que ça. Maintenant nous sommes tous homogénéi-
sés. »
Cela fit rire Mithias. « Qu’y a-t-il de mal à ce que nous ayons tous la peau
olivâtre ? demanda-t-il. Tu ergotes pour le plaisir. Toutes les variations exis-
tent, si tu veux bien regarder, depuis olive-jaune jusqu’à olive-marron, à…
– Olive-olive, dit Protée. C’est juste que tu ne comprends rien du tout. Il
y a des siècles il y avait des hommes noirs, des hommes blancs et des
hommes jaunes…
– Et ils se battaient tous les uns contre les autres, dit Mithias d’un air las.
Aujourd’hui il y a un motif de guerre en moins. Les races se sont fondues les
unes dans les autres. Qu’y a-t-il de mal à ça ? Voudrais-tu cesser d’essayer
de polémiquer avec moi, et trouver quelque chose de constructif à faire ? »
Protée hocha la tête, mais il réalisa soudain qu’il avait fini d’argumen-
ter. Son père voulait qu’il fasse quelque chose de constructif, et c’est ce
qu’il allait faire. D’une façon ou d’une autre, il irait sur terre. D’une façon
ou d’une autre, il recréerait une ferme, à l’ancienne. Au lieu de rêver et
d’être frustré, il passerait à l’action. Un jour il se tiendrait sur un vrai sol,
sous une vraie pluie, et alors c’est tout cela qui lui semblerait un rêve.
« Tu vas avoir des problèmes avec celui-là », dit Chypre à Surâme Sept.
Ils étaient en pleine conversation dans un coin éloigné du dôme en plas-
tique surplombant la pièce.
« Eh bien, il n’est pas dans mes favoris, répondit Sept. La moitié du
temps il est tellement lugubre. »
Chypre attendit. Puis elle dit : « Apparemment il y a une connexion que
tu n’as pas vue. Tu veux que je te la montre ?
– Non, donne-moi une autre chance, répondit Sept. Je ne peux plus me
permettre aucun mauvais point, même pas un seul. »
Il passa en revue toute la scène, y compris les pensées qu’il avait reçues
télépathiquement de Protée. Puis il rougit : « Ah oui, la ferme ! Protée veut
installer une ferme sur terre. Il est tout à fait possible que la nuit dernière il
ait rêvé d’une ferme, ou d’un tableau représentant une ferme…
– Exactement, dit Chypre.
– En fait, ça fait un certain temps que Protée a cette idée. Mais s’il a
participé au rêve de Josef, il peut l’utiliser à sa propre manière, bien sûr. Tu
sais, d’une certaine façon, il fait plus vieux que Lydia. Il rumine tout le
temps.
Chypre sourit.
– Tu sais pourquoi ?
– Non.
– Je suis certaine que tu en découvriras la raison par toi-même. Ce n’est
pas à moi de te la donner. Et maintenant, si nous allions voir Ma-ah ? »
Surâme Sept fut ravi de changer de sujet.

12
35.000 avant J.-C.
Les jeunes loups s’éparpillèrent sur la falaise éclairée par le clair de
lune. Ma-ah attendait, accroupie dans l’ombre. Elle avait faim, comme d’ha-
bitude, son ventre rentré presque jusqu’à la colonne vertébrale. Quand les
loups eurent disparu elle traversa la pente en courant, puis se précipita dans
la clairière où ils avaient dû abandonner leur proie. Elle les avait effrayés en
lançant des pierres. Rampa arriva par l’autre côté de la falaise. Il avait uti-
lisé son arc et ses flèches. Ils ne trouvèrent que peu de chose pour eux
deux : seulement le cadavre d’un lièvre. Mais, affamés, ils le dévorèrent im-
médiatement.
Les peaux qu’ils portaient les protégeaient un peu contre le vent, et ils
se tenaient blottis là, silencieux, pendant que les grêlons frappaient la paroi
presque en cadence, et que le vent s’insinuait dans les crevasses du rocher.
Chypre dit à Sept : « Je ne savais pas que tu aimais autant l’aventure. »
Surâme Sept haussa les épaules avec une certaine suffisance, puis il dit :
« Protée devrait vivre ça, s’il veut savoir de quoi a l’air la vraie Terre. Il sup-
plierait probablement pour une jolie petite pluie artificielle qui s’arrêterait
à l’heure dite. »
Chypre sourit, mais ne dit rien.
Ma-ah et Rampa terminèrent de manger. Ils se précipitèrent vers une ca-
verne proche qui, à leur grande satisfaction, les protégea du froid. L’odeur
humide des peaux leur monta aux narines. La nourriture leur réchauffait le
ventre. Un sentiment de paix descendit sur eux. Ils s’endormirent. Leur bien-
être atteignit Chypre et Sept, qui sentaient aussi le vent froid s’engouffrant
violemment par l’entrée de la grotte.
« Je pourrais faire que le vent diminue juste un petit peu ; je peux ? »
demanda Sept.
Chypre acquiesça.
« Oh oh ! », dit Sept. Le changement du vent avait alerté Ma-ah, même
dans son sommeil. En un instant son corps subtil fut hors de la caverne. Elle
les vit.
« Ah, c’est toi, vieil homme, dit-elle.
- Elle est très douée, dit Sept à Chypre. Mais elle me voit toujours
comme un vieil homme.
- Pourquoi pas ? Tu es toujours un vieil homme quand je te vois, dit Ma-
ah. Tu m’aideras à monter la garde, cette nuit ?
- Pas cette nuit, dit-il, ajoutant, pour Chypre : Euh, parfois je l’aide à
veiller quand elle est fatiguée, pour que les loups ne trouvent pas la grotte.
– Tu sais que tu es hors de ton corps physique ? demanda Chypre.
– Évidemment, répondit Ma-ah avec dédain. Si je ne sortais pas la nuit en
esprit, qui garderait mon corps pendant que je dors ? Seulement je n’aime

13
pas trop m’en éloigner. Rampa ne s’éveille quasiment jamais quand il dort.
Tu es l’esprit de qui ?
– Je te le dirai un jour, dit Chypre. Puis elle disparut avec Sept.
– Ma-ah me voit toujours comme un vieil homme, soupira Sept. Mais j’y
pense, elle me voit comme un Noir, parce qu’elle est noire. Josef me voit de
beaucoup de façons différentes, mais il aime bien me voir comme un vieil
homme, lui aussi. Ça lui donne confiance en moi, pour je ne sais quelle rai-
son idiote. Mais Protée ne me voit jamais.
– Ah oui ? dit Chypre.
– En fait, aucun d’eux ne me voit comme je suis, masculin et féminin,
sans âge, au delà de toute représentation. Même Lydia. Je veux dire qu’elle
ne s’autorise pas du tout à croire à son âme, en tout cas pas au niveau intel-
lectuel.
– Et alors, qui est-ce qui rumine ? demanda Chypre. Tu as l’air aussi dé-
primé que Protée.
– Protée ! Il ne me verra probablement jamais s’il continue comme ça,
répondit Sept. Mais tu as déjà rencontré Josef, donc je suppose que cette
partie de l’examen est terminée ?
– J’aimerais le voir quand il est réveillé, dans son époque, si ça ne te fait
rien », rétorqua sèchement Chypre.

1615
Au moment où Surâme Sept et Chypre arrivaient chez Josef, quelqu’un
tambourinait furieusement à la porte. Dans un gémissement, Josef sortit du
lit, passa la main dans ses cheveux ébouriffés, et faillit pleurer. Il ne s’était
jamais senti aussi piégé de sa vie.
« J’arrive ! Oui, oui ! » cria-t-il. Il espérait passer pour furieux, impa-
tient, tout sauf effrayé. Il attrapa un pinceau, le plongea dans un pot de ver-
nis, le coinça entre ses dents, et ouvrit violemment la porte. « Je travaille.
Travaille. Vous ne voyez pas ? Je suis occupé. Mais entrez, s’il le faut. »
Elgren Hosentauf se souvint que sa femme guettait sur le palier du pre-
mier étage, il entra donc à grands pas furibonds. C’était sa maison, après
tout, sa pièce à lui. La chambre était un chaos de vêtements chiffonnés, de
literie en pagaille, de pots de peinture et de toiles à différentes étapes de
composition. « Ah, tu dormais ou tu peignais ? Ma femme jure que tu étais
encore au lit.
- D’après toi ? Tu crois que je dors le pinceau dans la bouche ? » Josef
pointa le pinceau sous le nez de Hosentauf, de sorte que l’odeur du vernis
frais fit monter les larmes aux yeux du vieil homme et que son nez se mit à
couler. « Tu ne me fais pas confiance », dit Josef maintenant qu’il avait re-
pris l’avantage. « Tu ne m’as jamais fait confiance. Comment est-ce que je
peux travailler dans de telles conditions ? »

14
Hosentauf fit un pas en arrière. « D’accord. Mais ma femme me dit que
tu manges plus qu’une troupe de dix valets de ferme, et je ne me laisserai
pas plumer. On n’a pas encore vu un seul bout de ta peinture. Voilà six se-
maines que tu es ici, à manger notre bonne cuisine et à profiter de notre
meilleure chambre. Mon cousin le peintre a fait son portrait en quinze jours,
et puis il est reparti.
- Et probablement que le tableau ne durera pas beaucoup plus longtemps
que ça, répondit Josef, qui s’échauffait. Un bon artiste a besoin de temps. »
Il fit un geste théâtral vers le chevalet, recouvert d’un drap. « Ton portrait
est caché, je t’ai dit. Ça me rend nerveux de montrer une toile avant qu’elle
soit terminée. Et il m’a bien fallu deux semaines avant de pouvoir m’y
mettre ; ta femme m’a mis dans une telle humeur que je ne pouvais plus
penser, encore moins peindre.
- Chhh… » Hosentauf baissa ses yeux bleu clair. Sa figure perdit un peu
de son hostilité. Il avait pointé Josef du doigt. Maintenant il s’en servait pour
tortiller sa chemise, et le regard qu’il dirigeait vers le visage furieux de Jo-
sef était presque implorant. « Ma femme a hâte de voir le tableau. Les
femmes… elles ne savent pas attendre.
- Ah, j’en sais quelque chose, dit Joseph, comme s’ils partageaient tous
les deux quelque sombre et mystérieux secret. Mais très bientôt je vais dé-
voiler le portrait. » Dans un grand sourire, il écarta les bras d’un geste gran-
diloquent. « Tu verras ta famille immortalisée pour les âges à venir. La Fa-
mille Hosentauf. Le portrait passera de génération en génération, de père en
fils…
- C’est un poids mort, et tu devrais le mettre dehors comme le sale chien
qu’il est ! » hurla Avona Hosentauf depuis l’escalier.
Son mari sursauta, et ferma la porte.
« Ah, parfait ! cria Josef. Je brûlerai mon tableau plutôt que de le don-
ner à des gens comme vous. Aucun de vous ne mérite un véritable artiste.
Vous êtes pires que des boutiquiers. » Il fourragea dans la pièce, rassemblant
ses affaires. Puis il s’arrêta devant le chevalet voilé.
« Tu ne seras jamais terminé, jamais, gémit-il. À cause d’une idiote de
femme. Enfin, s’ils me reprochent le peu que je mange, et d’utiliser cette
pièce minuscule en échange d’une œuvre d’art… »
Hosentauf n’avait aucune imagination, du moins en général. À ce mo-
ment il ne lui vint pas à l’esprit que quelqu’un puisse simuler une telle dé-
tresse. « Allons, allons, dit-il précipitamment. Je vais arranger ça avec ma
femme. Je vais voir ce qu’elle en dit. » Il sortit de la pièce et referma la
porte.
Chypre et Surâme Sept étaient maintenant deux flocons de neige sur le
rebord de la fenêtre. Embarrassé, Sept dit : « Josef est à fleur de peau. »
Juste à ce moment-là, Josef retira le voile du chevalet, révélant non un ta-
bleau à moitié terminé, mais une toile blanche.

15
« Et franchement malhonnête, dit Chypre.
– Non, non, je suis sûr qu’il n’avait pas l’intention de l’être », répondit
Sept mal à l’aise, car il était clair que Josef n’était pas dans un de ses meil-
leurs jours.
Josef fixait la toile avec haine. « Vide. Complètement vide, murmura-t-
il. Bah ! » Écœuré, il se jeta sur le lit. Hosentauf ne reviendrait pas, il le sa-
vait, mais sa femme oui, avec son fils aîné. Ils le jetteraient dehors. Plus de
stratégies ni de prétextes. Il se retrouverait sur ses skis à arpenter la plaine,
portant ses affaires sur son dos, frigorifié et affamé, jusqu’à ce qu’il trouve
une autre famille de fermiers disposée à lui offrir le gîte et le couvert en
échange d’une toile. Et pire que tout, il était incapable de se forcer à
peindre quoi que ce soit.
Cette fois, son tourment était tout à fait réel. Il lança le pinceau chargé
de vernis à travers la pièce en se demandant quoi faire.
« Ton rêve ! dit Sept. Chypre, je peux lui rappeler son rêve ? Le tableau
que je lui ai donné en rêve ! Il a complètement oublié.
– Non, tu ne peux pas, dit-elle. On ne souffle pas pendant cette partie de
l’examen. Tu le sais. Vingt-cinq mauvais points, au cas où tu envisagerais
quelque chose de ce genre.
– Examen ou pas, il a vraiment un problème.
– Oh, à l’aide, quelqu’un… gémit Josef.
– Combien de mauvais points ? demanda Sept.
– Vingt-cinq, et tu en as déjà plusieurs, lui rappela-t-elle.
– Et tu ne veux toujours pas me dire ce qui arrivera si je rate l’examen ?
Ou si je suis reçu ?
– Ça fait aussi partie de l’examen. Tu dois le découvrir toi-même, fit-elle
doucement.
– Oh, cher Dieu, je ne mentirai et ne tricherai plus jamais si seulement tu
m’aides maintenant, priait Josef.
– Ton rêve ! Sept transmit les mots directement dans l’esprit de Josef. Le
tableau dans le rêve !
La transformation de Josef fut immédiate et extraordinaire. Il poussa un
cri, s’élança hors du lit, se prit dans ses propres bras et dansa autour de la
pièce.
Surâme Sept lui-même faillit exploser d’enthousiasme.
Chypre fit un effort déterminé pour ne manifester aucune expression, et
garder ses pensées pour elle.
« Vas-y ! » lança Sept à Josef.
Josef se tenait debout devant le chevalet, souriant d’une oreille à
l’autre. Mentalement, plus clairement qu’il n’avait jamais vu quoi que ce
soit de sa vie, il voyait une huile sur toile de la ferme des Hosentauf en été,
les champs luxuriants, la robuste bâtisse entourée de tulipes. Les prés débor-
daient de vitalité. On était au milieu de l’été ; seules quelques touches de

16
brun çà et là indiquaient une récolte en pleine maturité, inclinant vers la
moisson. Même les gris sous les jaunes et les blancs de la maison suggéraient
que la ferme, quoique solide, n’était pas à l’épreuve du temps. Et pourtant
l’effet général était plein de vie, comme si toute la scène était faite pour
durer, malgré sa vulnérabilité physique. Il n’avait encore jamais eu la vision
d’une toile aussi clairement auparavant.
La première couche était faite, la toile était prête, et alors que les pen-
sées se bousculaient dans sa tête, Josef s’occupait des deux mains à mélan-
ger les couleurs pour sa palette, combinant les pigments secs à l’huile de lin.
Sous le coup de cette inspiration soudaine et inattendue, il se sentait léger,
sûr de lui, quasiment divin. Chantant à pleine voix, il commença à peindre.
Plongé dans l’expérience de Josef, Surâme Sept avait oublié tout le
reste. À un moment, comme Josef allait prendre la mauvaise couleur, Sept
s’écria : « Non, non, tu vas tout gâcher ! Il faut des tons de terre, ici. » Une
autre fois il cria : « Mais non, idiot, ce n’est que la sous-couche ! »
Chypre attendait, sans jamais intervenir. Une seule fois elle prit la pa-
role : « Normalement, cette partie de l’examen ne prévoit qu’une observa-
tion rapide, » fit-elle d’une voix aussi neutre que possible.
« Oui, oui, je reviens vers toi tout de suite », marmonna Sept. Puis :
« Non, non, des couleurs transparentes ici, pas opaques », lança-t-il à Josef.
Cinq heures terrestres passèrent. On frappa à la porte. « Allez-vous en !
Je travaille », cria Josef.
La porte s’ouvrit avec fracas. Mme Hosentauf et son fils aîné, Jonathan,
se précipitèrent dans la pièce. « Aaah, peut-être que maintenant nous allons
pouvoir jeter un œil sur ce tableau qui n’existe pas. Je veux voir sous ce
drap. Je ne crois pas un mot de ce que tu dis… » cria Mme Hosentauf. Puis
elle et son fils s’arrêtèrent net, sans voix.
« Maintenant vous voyez. Allez-vous en, laissez-moi tranquille », mur-
mura Josef. Rien ne comptait plus pour lui que le tableau.
« C’est ma jolie maison, dit Mme Hosentauf. C’est magnifique.
– Quelle inspiration, dit Jonathan. D’homme à homme, je te présente
mes excuses.
– Excuse-toi et laisse-moi travailler. Tu ne vois pas que je suis occupé ?
Je n’ai pas fini. Je viens à peine de commencer…
– Et tu as aussi commencé le portrait ? demanda vivement Jonathan.
– Oui oui oui, cria Josef sans réfléchir.
– Menteur ! cria Sept dans l’esprit de Josef. Tu as promis de ne plus ja-
mais mentir ni tricher.
Une soudaine montée de culpabilité ne fit que mettre Josef en colère. Il
voulait continuer son tableau. « Tu auras ton portrait en temps voulu, dit-il.
Est-ce qu’il n’y a pas moyen de travailler tranquillement ? »
Mme Hosentauf et son fils se dirigèrent vers la porte, presque avec défé-
rence.

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Josef leur cria d’un ton triomphant : « La maison est un cadeau pour vous
dédommager de votre grande gentillesse.
- Oh, Josef, soupira Sept.
- Tu as évidemment conscience de ce que tu as fait, dit Chypre. Tu t’es
tellement impliqué dans les problèmes de Josef que tu as tout oublié. Même
l’examen. »
Sept revint à lui avec consternation. « Mais maintenant que j’ai com-
mencé, il faut que j’attende qu’il ait terminé la sous-couche, dit-il. Ensuite
il sera assez grand pour faire le reste tout seul.
– Alors je te parlerai quand tu auras fini », dit Chypre.
Pendant un moment, Sept se demanda pourquoi il ne pouvait plus capter
les pensées de Chypre, mais elle était déjà partie. Sept demeura avec Josef
pendant que celui-ci continuait à peindre, son pinceau faisant naître sur la
toile le reflet fidèle de l’image présente dans son esprit.

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Chapitre III. – Le périple de Ma-ah : Surâme Sept plonge dans
la densité. – Seconde partie de l’examen

Surâme Sept et Chypre, deux points de lumière


« Pour plusieurs raisons, j’ai choisi le bureau de Lydia pour notre conver-
sation, dit Chypre. D’une part, la prochaine partie de ton examen sera clai-
rement consacrée à la terre, et d’une façon que tu ne soupçonnes sûrement
pas…
– Soupçonner ? répondit Sept. Je n’aime pas ce qu’implique ce mot. Tu
es sûre que c’est ce que tu veux dire ?
– Oui je le suis, et j’ai utilisé ce mot exprès pour te donner une indica-
tion de ce qui peut arriver, dit-elle. D’autre part, nous devons prendre des
formes terrestres, invisibles évidemment, et je veux que tu vives l’environ-
nement comme les humains le font. Par exemple, quittons ce rebord de fe-
nêtre en entrons dans la pièce comme il se doit. Nous choisirons des chaises
pour nous asseoir.
« Maintenant, dis-moi exactement où et quand nous sommes », continua
Chypre. Elle se matérialisa, pour Sept tout du moins, comme une jeune
femme approchant de la maturité, ou comme une femme mûre encore
jeune. Les deux options étaient correctes. Mais en l’observant un peu plus
longtemps, vous l’auriez vue comme un jeune homme approchant de la ma-
turité, ou un homme mûr encore jeune. Elle rit : « Ça dépend de la partie de
ma personnalité sur laquelle tu te concentres. Je ne suis pas autant reliée à
la terre que toi, et je ne peux pas me mettre tout entière dans une forme
féminine ou masculine. Personne ne le peut, évidemment. C’est juste qu’à
mon niveau c’est plus apparent.
« Mais toi, quelle forme veux-tu prendre ? demanda-t-elle. Tu devras la
conserver pendant toute notre conversation, alors décide-toi. D’abord, je
veux voir comment tu t’en sors avec les détails. »
Le point de lumière qu’était Sept scintilla d’indécision. « Je ne m’atten-
dais pas à un examen sur la forme, dit-il. Mais puisque les détails sont impor-
tants, je vais choisir quelque chose qui en ait le moins possible. Que dirais-tu
d’une boule lumineuse orange ?
- Non, soupira-t-elle. Une forme humaine. »
Avec un grand sourire, Sept adopta l’apparence du jeune garçon de qua-
torze ans qu’il avait utilisée pour la première partie de l’examen. « Mainte-
nant, pour répondre à tes questions, dit-il précipitamment, c’est un jour

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d’avril de l’année 1975, dans une région au nord-est des États-Unis, qui est
un pays, et il est quatre heures.
– Oh, je vois, répondit Chypre. Quatre heures aux États-Unis, donc.
– Pas exactement – enfin, oui et non, dit Sept. Ici dans le bureau il est
quatre heures, mais ça ne veut pas dire que les quatre heures sont ici…
– Si tu ne peux pas expliquer où et quand nous sommes, et comment le
quand s’imbrique dans le où, ce n’est pas étonnant que tu aies du mal à gar-
der le fil de tes personnalités. Mais qu’importe. Il faut que je discute de
quelque chose de très sérieux avec toi. Je vais te donner des questions à
choix multiple, alors écoute bien. »
Sept se renfrogna, mais Chypre continua. « La seconde partie de l’exa-
men dépendait de tes résultats à la première, dit-elle, même si, comme tu
le sais, tout ceci se passe en réalité en même temps. Mais il est apparu plu-
sieurs choses. J’ai l’impression de connaître Lydia et Josef beaucoup mieux
que je ne connais Protée. Quand à Ma-ah, je la connais à peine…
– Hmmm… » dit Sept. Il était assis du mieux qu’il pouvait dans sa meil-
leure apparence de jeune garçon de quatorze ans, mais il commençait à res-
sentir une légère irritation.
« Se pourrait-il que tu ne te sois pas aussi bien aligné avec Protée et Ma-
ah que tu ne l’as fait pour les autres ? demanda Chypre. Tu n’avais qu’une
envie, c’était de t’éloigner de Ma-ah, j’ai eu l’impression.
– Mais c’est eux ! répondit Sept, franchement énervé. Protée déprime
une bonne partie du temps, et Ma-ah me voit toujours comme un vieil
homme, je te l’ai déjà dit, et elle n’arrête pas de vouloir que je fasse des
choses ennuyeuses, comme surveiller la caverne. Elle est vraiment exi-
geante.
– J’ai bien peur que pour ces deux-là tu ne sois une surâme bien loin-
taine, dit Chypre sévèrement. C’est un des points dont nous devrons nous oc-
cuper pendant cet examen. Tu dois apprendre à mieux communiquer avec
tes personnalités. Et pourquoi penses-tu que Ma-ah te voit toujours comme
un vieil homme ? Pas grave, ne me réponds pas maintenant. Et elle ne te voit
pas non plus comme un vieil homme rigolo, ce qui serait tout à fait diffé-
rent. Non, Sept ; ces qualités que tu vois chez Ma-ah et Protée sont aussi les
tiennes, un fait que tu es trop content d’oublier. Ces deux-là, tu ne les as
pas du tout en mains.
– Mais je ne suis pas déprimé, s’écria Surâme Sept, ni exigeant non plus !
– Tu ne peux donner à tes personnalités que tes propres qualités. Elles
sont nées de ta propre joie, vitalité, créativité, mais elles ont toutes tes ca-
ractéristiques. Tu es leur matière première, pour ainsi dire.
– Je n’aime pas beaucoup cette expression non plus, répondit Sept. Je
préfère me voir comme leur… créateur, et elles comme mes créations.
– Je m’en doutais. Oh, Sept, je ne sais pas comment tu vas pouvoir at-
teindre un jour le niveau de Surâme Huit.

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– Tu as une idée derrière la tête, et tu m’as piégé pour que je dise ça.
– Tu t’es piégé toi-même. Mais le fait est que tes relations à Protée et
Ma-ah ne sont pas bonnes du tout. Et pire que tout, tu as tes favoris. Résul-
tat, les deux manquent de quelque chose d’important que toi seul peux leur
donner. Il leur manque une partie de leur âme… »
Sept était tellement hors de lui que les contours de sa silhouette com-
mencèrent à devenir flous.
« Fais attention à ta forme, avertit Chypre. Tu recommences. Les détails
sont importants aussi. Je ne voudrais pas être trop sévère, mais imagine que
quelque chose comme ça arrive à Ma-ah ? Ou à Josef ?
– Josef trouverait le moyen de s’en sortir, répondit Sept.
– Et pas Ma-ah ?
– Tu essayes juste de m’embrouiller, pleurnicha Sept.
– Tu dois être au fond du trou, dit Chypre sèchement. Les surâmes ne
pleurent pas.
– Je ne pleure pas, je me lamente, répondit Sept. Et pourquoi ne pleure-
raient-elles pas ?
– Parce que quand elles utilisent toutes leurs capacités, elles ont une vi-
sion plus claire ; et elles savent qu’il n’existe pas d’obstacles, seulement
ceux auxquels elles croient. Mais ne t’inquiète pas, il y a encore la deuxième
partie de ton examen. C’est une vie en immersion. »
Surâme Sept retrouva tous ses moyens.
« Tu as le choix entre Ma-ah et Protée, dit Chypre. Mais tu dois te con-
centrer sur un seul des deux, et t’identifier du mieux possible avec celui que
tu auras choisi.
– Ça a l’air facile, répondit Surâme Sept, mais j’ai l’impression que tu me
caches quelque chose.
– Tu devras le découvrir toi-même, dit-elle. Lequel choisis-tu ?
– Eh bien, je suppose que je devrais choisir Ma-ah, puisque que c’est avec
elle que j’ai la plus mauvaise relation. D’accord, je prends Ma-ah.
– Rappelle-toi, tu dois essayer de t’identifier avec elle du mieux que tu
peux, dit Chypre. Et avec cette partie de toi-même d’où elle a pris son ori-
gine. Bonne chance, cher Sept.
– Chypre, attends, j’ai encore plein de questions !
– Ah, te revoilà, vieil homme », dit Ma-ah.
Sept se contenta d’une grimace. Chypre était partie. Le bureau de Lydia
avait disparu, et à sa place, Ma-ah dans son corps subtil se tenait devant
l’entrée de sa sempiternelle grotte.
« Pourquoi me vois-tu toujours comme un vieil homme ? demanda-t-il.
– Si tu n’en es pas un, pourquoi en as-tu l’air ? répliqua-t-elle.
– Je n’en ai pas l’air, tout est là !
Elle haussa les épaules. - Ça m’est égal que tu en aies l’air ou pas, tu
pourrais juste être aimable.

21
– J’essaye, dit-il, de mauvaise humeur. Et je pourrais bien rester ici un
certain temps, alors j’espère… oh, et puis rien. »
Ça commence bien, pensa-t-il.
Mais Ma-ah était déjà retournée dans son corps. Elle n’avait pas les meil-
leures dispositions du monde, pensa Sept en regardant autour de lui. Le vent
froid lui soufflait des brins de végétaux séchés au visage, et les falaises
étaient blanches de givre. Sept soupira : elle n’avait pas le meilleur environ-
nement du monde, non plus. Les parois rocheuses s’élevaient vers le ciel, et
produisaient d’étranges bruits secs, comme si les rochers toussaient.
Sept était insensible au climat, mais il trouvait la vue fascinante et
s’amusait à se dématérialiser de la vallée pour réapparaître au sommet
d’une pointe rocheuse, pour regarder en bas d’où il était parti. Puis, pe-
naud, il se souvint de ses instructions : « Identifie-toi du mieux possible avec
Ma-ah », avait dit Chypre. Il était évident, réfléchissait-il, qu’elle avait autre
chose en tête. Mal à l’aise, il entra dans la caverne de Ma-ah.
Enroulée dans une fourrure qui lui servait de manteau et de couverture,
elle dormait sur quelques peaux. Ses cheveux châtains et raides étaient em-
mêlés, toute expression avait disparu de son visage sombre, ce qui lui don-
nait un air vulnérable et la faisait paraître plus comme une enfant de douze
ans que comme la jeune fille de vingt années terrestres qu’elle était réelle-
ment. Sept soupira de nouveau. Chypre avait raison, il s’était maintenu
beaucoup trop loin d’elle. Étrangement, il se sentit soudain plus attiré vers
elle qu’il ne l’avait jamais été. En même temps, une curieuse lassitude
s’empara de lui.
Il vit le compagnon de Ma-ah, Rampa, endormi à côté d’elle, mais bruta-
lement il sentit, incroyablement proche, le souffle chaud de Rampa lui ca-
resser le visage. Sa perspective changea également. Rampa était désormais à
côté de lui ; à côté de… Ma-ah. Il sentait le souffle de Rampa depuis le corps
de Ma-ah… parce qu’il était dans le corps de Ma-ah !
Comme c’était bizarre de s’installer dans un vrai corps ! Ma-ah n’avait
pas conscience de lui, bien sûr. Étant donné qu’il était Ma-ah et qu’elle était
lui, il n’y avait pas de conflit. Mais jusqu’à présent elle ne se connaissait
elle-même que comme Ma-ah, et lui que comme le vieil homme qu’elle ren-
contrait quand elle était hors de son corps. Sept était en pleine confusion. Il
essaya de mettre ses pensées en ordre. D’une certaine façon, pensa-t-il, il
allait apprendre à mieux se connaître en se rapprochant d’elle.
Il se sentait pourtant dans un inconfortable malaise. Concrètement par-
lant, être confiné dans un seul corps… ne serait pas pareil que de changer de
forme à volonté, comme il en avait l’habitude. Faire en sorte que le même
corps fonctionne sans arrêt ! Cela impliquait des détails qui lui donnaient
franchement le vertige. Bien sûr c’était son énergie à lui qui le maintenait…
On pouvait dire qu’il était l’étincelle à partir de laquelle son corps à elle
avait grandi, son esprit avait émergé, mais…

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Il stoppa cette suite de pensées, conscient de la plus étrange ambiguïté.
Être dans un vrai corps impliquait une telle intimité ; il pouvait sentir sa
conscience se mêler à tous les atomes, à toutes les molécules. Il percevait
leurs millions de consciences séparées, et pourtant combinées ; un tumulte
comme celui du bourdonnement infini d’innombrables abeilles, chaud, trop
proche, pulsant. Un instant, il eut peur, se sentit à l’étroit.
En même temps il était fasciné, figé, hypnotisé par l’expérience corpo-
relle comme par un aimant. Il ne s’était jamais autorisé à intégrer l’expé-
rience physique complète d’une de ses personnalités. D’une part il n’y avait
jamais été invité, mais soudain, il se rendait compte que les implications
étaient bien plus immenses. Toutes les Surâmes étaient individuées, et éta-
blissaient avec leurs personnalités des relations à leurs façons. Il aimait
l’aventure, et il s’était fixé, ainsi qu’à ses personnalités, quelques défis im-
portants ; mais la vérité était qu’il refusait de trop s’impliquer. Pire, il com-
mençait à se demander si ses personnalités ne lui posaient pas, à lui aussi,
quelques défis.
Comme là, justement. Cette alliance complète avec la chair et le sang
était saisissante, agréable et désagréable, et de plus en plus désagréable. Il
se sentait… comme coagulé, épaissi, intriqué dans une dense combinaison
d’interactions. Ça suffisait !
Sept se redressa. Mais rien n’arriva. Sa conscience était intacte, entière,
elle-même, mais elle était comme dispersée dans tout le corps de Ma-ah,
bloquée dans des cellules et des organes affairés, coincée dans des recoins
labyrinthiques d’os et de sang.
L’épaule gauche du corps avait froid. C’était ça, le froid. Il connaissait la
signification du mot, mais cette sensation d’un vent rapide et vide sur la
chair nue, c’était nouveau. Sept sentit les petits poils sur le bras se soulever,
s’arcbouter, se raidir. Ils se tendaient et se dressaient si fort qu’on aurait dit
qu’ils sortaient directement de la chair. Ma-ah se retourna brusquement
dans son sommeil, enfouissant l’épaule sous elle. Immédiatement les poils
s’adoucirent.
Sept poussa un gémissement. Les yeux de Ma-ah étaient fermés, et appa-
remment il n’était pas en mesure de faire naître une vision quelconque, ou
de faire quoi que ce soit d’utile, si ce n’est vivre la réalité par l’intermé-
diaire du corps de Ma-ah. « Chypre, ça va trop loin », appela-t-il mentale-
ment, mais il n’y eut aucune réponse. Il frissonna, ou alors ce fut Ma-ah. Il
désirait réduire le vent, comme il l’avait fait précédemment, mais il était
emprisonné dans Ma-ah et à la merci du vent, comme elle l’avait été (et
l’était toujours) ! « Tu pourrais au moins réduire le vent », gémit-il à l’in-
tention de Chypre, mais là non plus il n’obtint pas de réponse.
Sa première journée fut incroyable. Il vécut la séquence du matin, milieu
de journée, soir, par la sensorialité de Ma-ah. Plus de mélanges de temps et
de saisons. Il voyait le monde depuis son point de vue à elle. C’est-à-dire

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qu’il ne voyait que ce qu’elle voyait, même s’il pouvait interpréter les évé-
nements à sa manière à lui. Il ne s’était jamais senti aussi limité. Il lui était
impossible de sortir de la journée de Ma-ah, quelle que fût la façon dont il
s’y prît.
En fin d’après-midi, il commençait déjà à faire sombre. De nouveau le
vent forcit. Une lune basse apparut à l’horizon. Ma-ah et Rampa finissaient
de manger quelques racines particulièrement amères qu’ils avaient ramas-
sées durant la journée. Ils s’attachèrent le reste autour de la taille avec une
corde faite de tiges végétales. En observation à travers les yeux de Ma-ah,
Sept réalisa qu’ils étaient trop loin de la caverne pour pouvoir rentrer avant
la nuit ; les parois des falaises ici étaient raides et lisses, et n’offraient au-
cun abri. Le corps avait très froid. Les fourrures irritaient la peau par leur
frottement régulier, et les peaux qui protégeaient les pieds étaient très abî-
mées. Sept remarqua que les pieds avaient perdu presque toute sensibilité.
Jusque-là, les sensations corporelles avaient monopolisé toute l’attention
de Sept. Il n’avait jamais été exposé à une telle profusion de stimuli conti-
nuels sans aucune possibilité d’y mettre un terme à volonté. Il entendit ce
que Ma-ah disait à Rampa, mais il était si concentré sur les sensations pro-
duites par la langue et la parole – le flot rapide de l’air dans la gorge – qu’il
ignora la conversation.
Ne savait-elle pas que les pieds étaient presque gelés ? Ne savait-elle pas
que le corps avait besoin d’aide ?
Puis, comme en réponse à ses questions, les émotions de Ma-ah envahi-
rent sa conscience, seulement elles s’éteignirent. Il sentit sa propre atten-
tion disparaître sous un afflux de peur, de colère – les mots et les sentiments
furent immédiatement traduits : « C’est la faute de Rampa. Je n’aurais pas
dû l’écouter. Je savais qu’on allait trop loin. Mes pieds ! Et lui il boite. »
Les émotions transformèrent instantanément le corps. Les épaules se
voûtèrent, la mâchoire s’abaissa. Le sang fut appelé à trop d’endroits à la
fois. Sous la pression des gaz, le ventre se mit à gonfler. Sept lui-même se
sentait oppressé, écrasé de terreur. (« Mort de peur », dirait Chypre plus
tard.)
Mais il se redressa, s’extrayant du labyrinthe ma-ah-esque. Il savait
quelque chose d’important. Qu’est-ce que c’était ? Désespérément, il essaya
de construire un petit point de silence, un appui qui lui permettrait de se
maintenir au-dessus de ce tumulte. Il savait quoi faire et où aller, si seule-
ment il pouvait se souvenir. Il se trouvait toujours dans cette confusion de
bruits corporels, de mouvements et d’émotions. Mais Sept maintint sa cons-
cience quelque part au-dessus de tout cela, comme une araignée entre les
poutres d’un haut plafond, et il réfléchit.
Ma-ah continuait à avancer péniblement. Sept distinguait sa voix désor-
mais, au milieu de la jungle des voyelles, syllabes, gargouillis, et autres sons

24
du corps, distinguant les activités qui provenaient d’elle de celles qui ve-
naient de l’extérieur. Mais il était évident que la voix de Rampa, qui venait
du dehors, affectait l’intérieur du corps de Ma-ah. Chaque fois que Rampa
parlait, toute une quantité de réponses variées apparaissait dans la cons-
cience de Ma-ah, dont chacune avait des répercussions physiques. Le rythme
de ses émotions était tellement saccadé qu’un moment, Sept le confondit
avec le battement des cuisses pendant la marche.
Mais il réussit à s’accrocher au petit nid de silence qu’il s’était fabriqué,
et il s’y cramponna aussi solidement qu’il put. De sa concentration émergè-
rent comme des filets d’énergie, qu’il ne connaissait pas. Il pouvait les sen-
tir. Ils s’avançaient dans la nuit, cherchant… Finalement, ils pointèrent clai-
rement vers le sud-est. Mais pourquoi ? Que signifiaient-ils ? Sept savait seu-
lement qu’il devait les suivre.
Leur corps s’effondra. Sans savoir comment, Sept le releva et le remit en
marche. Il ne perdait pas sa concentration. Qu’était cette chose qu’il savait
et avait oubliée ?
Les filaments de lumière continuaient d’avancer. Ils convergeaient vers
une certaine falaise dans l’environnement proche. Et soudain, le rocher de-
vint transparent pour Sept. À travers il distingua de la lumière, et de l’acti-
vité à une certaine distance. Sept se concentra sur le problème. Il savait
qu’il devait conduire Rampa et Ma-ah à cette falaise.
Il essaya de la guider mentalement. « Ma-ah, Ma-ah, par là ! » Rien. Elle
continuait de marcher lourdement, pleurant à moitié de frustration et de
froid. Sept était presque écrasé sous son sentiment d’impuissance ; il avait
peur de retomber dans le tumulte du corps et des émotions de Ma-ah. Lut-
tant pour garder le contrôle, il sentit sa conscience séparée lui échapper, et
quand il perdit son isolement durement gagné, il devint Ma-ah.
« Oh, il faut qu’on aille vers cette falaise », pensa-t-elle frénétiquement.
Elle le communiqua à Rampa. Elle s’était comportée si bizarrement toute la
journée que Rampa se contenta de hocher la tête, moitié de pur épuise-
ment, et moitié de surprise qu’elle soit aussi sûre d’elle. Ma-ah serrait les
dents de détermination. En même temps elle se demandait pourquoi cette
falaise était si importante, et pour quelle raison elle savait qu’ils devaient se
diriger vers elle.
À leur arrivée, tous deux s’écroulèrent contre le roc. Ma-ah pleurait
d’exaspération. Qu’importe ce qu’elle avait eu en tête, la falaise était lisse,
sans aucune faille. La déception lui coupa le souffle. Elle était trop épuisée
pour continuer. Ses pensées devinrent floues. De nouveau, la conscience de
Sept se retrouva suspendue quelque part à l’intérieur de Ma-ah, mais sépa-
rée. Précautionneusement il tâtonna, releva le corps, ouvrit ses yeux, et ex-
plora la falaise avec ses mains. Pour ce qu’il avait à faire, dans cette situa-
tion difficile, il avait besoin de la sensibilité des mains.

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Mais les doigts de Ma-ah trouvèrent l’endroit que Sept cherchait, et la
porte qu’il connaissait s’ouvrit. Sept y fit passer le corps. Il ne pouvait pas
activer le corps de Rampa depuis l’intérieur, et Rampa ne semblait pas vrai-
ment être en état de le faire bouger lui-même. Pire, Sept savait que la porte
se refermerait automatiquement après quelques secondes. Et sa propre
énergie n’était pas stable. Pendant un instant tout brillait de clarté, l’ins-
tant suivant sa conscience s’obscurcissait.
Sept hurla : « Rampa ! », mais les mots sortirent de la bouche de Ma-ah,
avec sa voix. Rampa releva la tête, se leva à moitié, se traîna vers elle. Dès
qu’il fut entré, la porte se referma.
Du point le plus élevé de sa conscience Sept pensa avec suffisance :
« Pour cette partie-là de l’examen je mérite 20/20 ». Puis, perplexe, il se
demanda ce qu’il voulait dire.

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Chapitre IV. – La descente de Protée

Depuis toujours Protée avait eu conscience de son attirance émotionnelle


pour la terre. Celle-ci n’était partagée par pratiquement personne. Aucun de
ses camarades d’école n’éprouvait le moindre intérêt pour la terre. Pendant
les longs après-midis où, chacun dans son habitation séparée, ils assistaient
aux cours en télédiffusion, et quand ils bavardaient par vidéo pendant les
moments de discussion, la terre n’était pratiquement jamais évoquée.
Ils parlaient du fait de sortir dehors une fois les cours terminés et les
écrans éteints, mais aucun ne semblait réaliser que dehors n’était pas vrai-
ment dehors. Bien sûr les arbres en plastique étaient des imitations des
vrais, et leur ombre était bien réelle. Mais le ciel intérieur perpétuellement
allumé sous le dôme n’était jamais très lumineux ; on n’avait pas vraiment
besoin d’ombre, c’était juste pour l’effet. Aucun oiseau ne volait de branche
en branche non plus, et quel que fût le soin qu’on leur consacrait, les arbres
lui paraissaient malgré tout artificiels. Il lui semblait parfois en savoir plus
long, que dans un passé oublié il avait connu de vrais arbres et qu’il ne pour-
rait jamais se satisfaire d’imitations. Ce qui était impossible, évidemment.
Les villes flottantes étaient maintenues en place par des moteurs ato-
miques, qui corrigeaient automatiquement toute déviation par rapport à des
points spécifiques marqués sur terre. Aucun habitant vivant ne se souvenait
de l’époque où un nombre signifiant de gens vivaient sur la terre. Et il n’y
avait jamais eu aucun arbre réel sous les dômes des complexes citadins. Mal-
gré tout cela, il lui arrivait souvent de rêver de la terre telle qu’elle était
avant. Et en pensant à elle, la colère lui venait. Ils l’avaient laissée, aban-
donnée. Il se mit à dévorer les microfilms disponibles dans l’immense vidéo-
thèque. Souvent il restait tard dans la nuit, en secret, à visionner les films,
jusqu’au matin.
Son excitation grandissait au fur et à mesure de ses découvertes. Il y
avait plusieurs postes avancés sur terre : des sites archéologiques avec des
fouilles, plusieurs installations scientifiques, et, il s’en doutait, quelques
communautés de retour à la nature qui, d’une façon ou d’une autre, arri-
vaient à éviter les satellites de surveillance. Il ne pouvait en être sûr, se di-
sait-il pour la centième fois, mais c’était une possibilité.
Des semaines avant de mettre son plan à exécution, il commença à ras-
sembler des provisions. Sa mère, employée de l’administration, ne revenait
à la maison que quelques fins de semaine tous les six mois. Ce n’était donc
pas un problème de lui cacher ses intentions. Mais c’était autre chose que de

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garder le secret dans la présence constante de son père. Or Mithias était un
père de groupe, qui avait en charge une trentaine de garçons et filles dont il
surveillait les études et les programmes d’activités par le circuit fermé de
télévision. Voir l’engagement de son père mettait toujours Protée hors de
lui : pourquoi ne pas faire les classes dans un seul grand bâtiment, comme
avant ?
Cet après-midi-là, pourtant, Protée n’avait plus qu’une seule pensée en
tête. Chaque mardi, lui et son ami Grek partaient en randonnée, une activité
volontiers pratiquée par tout le monde, pour assurer un développement sa-
tisfaisant des muscles et de l’appareil locomoteur. Mais ce mardi-là devait
être différent de tous les autres. Protée pensait que quels que soient ses ef-
forts pour la cacher, Grek sentirait son excitation dès la première minute de
leur rencontre. Mais Grek se contentait de marcher à côté de lui, bavardant
comme d’habitude sur les banalités du quotidien.
Tout ce que disait Protée lui semblait artificiel et suspect. Sans arrêt il
jetait des regards de côté vers Grek, sûr qu’il venait de se trahir, mais visi-
blement Grek ne voyait rien d’extraordinaire dans le déroulement de la jour-
née, ou dans Protée. Comme d’habitude, ils avaient emporté leur déjeuner.
Par pure nervosité, Protée suggéra de jouer à celui qui mangerait le plus
vite.
Alors ils arpentèrent les rues de plastique en criant, en riant, engouffrant
à toute vitesse leurs pilules de déjeuner (P. D.). Chacun en avait deux vita-
minées (P. V.), deux aux hydrates de carbone simples (H. C.) et un complé-
ment d’acide aminé (C. A. A.). Protée laissa Grek gagner, parce qu’il se sen-
tait coupable de lui cacher ses plans, et que sa culpabilité grandissait de mi-
nute en minute.
C’était aussi un jeu stupide, pensait-il. C’était la dernière fois qu’il ava-
lait ses P. D. avec une telle nonchalance, sûr qu’il était d’un approvisionne-
ment indéfini. En avait-il mis suffisamment de côté ? Il était certain que oui.
Quoique…
– Tu es bien silencieux, dit Grek.
– Oh, c’est toujours pareil, répondit Protée. Ça me déprime de marcher
le long de ces rues, même si je sais que ça ne m’avance à rien. Je voudrais
toujours que les garçons aient la même éducation que les filles, qui ont ac-
cès de bonne heure aux arcanes des affaires et de la politique, pour qu’elles
comprennent comment marche le monde. Si on était des filles, on étudierait
sérieusement à notre âge, au lieu de regarder sans rien faire comment nos
pères gèrent le module d’habitation, ou d’apprendre des choses banales et
superficielles.
Protée fut surpris du ton ordinaire avec lequel il exprimait son méconten-
tement ; en fait il parlait uniquement pour dire quelque chose. À dire vrai,
ce genre de problèmes ne le concernait pas. Pas lui.

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Quelques jeunes garçons les croisèrent sur leurs aéroskis. Un homme
était assis devant le porche de son module, le visage inexpressif. « Tu vois ?
dit Protée, il a l’air aussi artificiel que les arbres. En fait, pas vraiment. Mon
père le connaît. Il a autant de responsabilités que les autres hommes, ici,
mais ça ne suffit pas. Il s’occupe de la régulation des pluies, mais de toute
façon tout est automatique…
– Oh, ne recommence pas, dit Grek. Mon père dit qu’un jour tu auras de
sérieux problèmes. Tu n’es jamais content de rien.
Protée éclata de rire.
– Si seulement tu savais, dit-il. Je veux dire… à quel point c’est drôle !
Quel genre de problèmes tu veux avoir, ici ?
– Je ne sais pas, répondit Grek, mal à l’aise.
– Voilà. Aucun, continua Protée. » La conversation était destinée à occu-
per Grek pendant les dernières minutes de son plan. L’heure de passer à
l’action approchait, et il se sentait de plus en plus nerveux. Bientôt Grek al-
lait proposer de revenir. Comme d’habitude on les attendait pour le dîner,
et ils marchaient déjà depuis deux heures. Il était presque six heures du soir.
Est-ce que son père lui manquerait ? Grek ? N’y avait-il pas quelque chose
qu’il pouvait lui dire sans se trahir ? Quelque chose dont Grek pourrait se
souvenir après ?
« Grek… on est copains, non ? Je t’aime bien, tu sais… »
Grek s’arrêta et le regarda avec de grands yeux.
« Pourquoi tu dis ça ? Bien sûr qu’on est copains…
– Je ne sais pas. » Protée avait envie de rire, de pleurer… Il sentait le
poids de son secret, mais il avait envie de hurler ce secret à pleine voix pour
que tout le monde l’entende.
Il se reprit. Il avait besoin des deux heures d’avance. Il lui fallait at-
teindre la rampe qu’il avait repérée. Il dit, avec désinvolture : « On prend un
autre chemin pour rentrer. »
Il s’arrêta et regarda autour de lui, comme s’il cherchait quel chemin
prendre. En réalité, il prenait son temps pour regarder une dernière fois
l’environnement dans lequel il avait vécu depuis aussi longtemps qu’il pou-
vait se souvenir. Les modules d’habitation s’étendaient à perte de vue.
Chaque complexe était la réplique d’anciennes conditions terrestres, aussi
parfaites que l’art et la science le permettaient. Chaque ville restituait le
décor d’une époque particulière de la terre. Celle-ci correspondait au XIXe
siècle américain. Il vivait dans le secteur « Ohio ».
« On revient toujours par le chemin qu’on a pris à l’aller, dit Grek.
– Je sais, mais la course aux pilules m’a donné une idée. On retourne au
module par des chemins différents, et on voit qui arrive le premier. Je
prends par le bloc de gauche, et toi par celui de droite. C’est juste une idée.
Si tu ne veux pas… »

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Protée s’interrompit. Il savait que Grek accepterait. N’importe quel défi
était toujours bienvenu.
« D’accord. À vos marques – prêts – partez ! » cria Grek.
Il fit demi-tour sans regarder en arrière, et commença à courir aussi vite
que possible vers la droite. Sous le choc, Protée demeura un instant immo-
bile. Il n’avait pas prévu que Grek démarrerait aussi vite, qu’il n’y aurait au-
cun moment pour un geste, un au revoir de loin. Grek disparut au coin de la
rue. Protée commença à courir, de plus en plus vite, s’arrêtant seulement
pour reprendre son souffle.
Le matériau légèrement élastique du revêtement du trottoir amortissait
doucement chacune de ses foulées, ajoutant à son sentiment de vitesse,
comme s’il n’avait plus qu’à décoller pour dépasser la cime des arbres. Il
avait les pieds étrangement froids, alors que la température était maintenue
à 23° C, et c’est le cœur battant qu’il arriva au périmètre de deux kilo-
mètres d’arbres et de champs artificiels qui entourait le complexe urbain.
On avait soigneusement placé des bancs dans le paysage, chacun agré-
menté d’un petit buisson et d’un pot de fausses fleurs. C’était l’heure du dî-
ner, et tout était désert. Certaines des fleurs montraient des signes d’usure.
Les scientifiques travaillaient à un nouveau matériau qui se renouvellerait
lui-même, ou du moins se réparerait, ce qui permettrait une apparence plus
naturelle. Protée se demanda s’il reviendrait un jour, et si oui, si à ce mo-
ment-là cette nouvelle « vie » de plastique aurait remplacé l’ancienne.
Une semaine auparavant, il avait précautionneusement coupé plusieurs
poignées d’« herbe » dont il avait recouvert son kit de survie et ses provi-
sions. Il les récupéra hâtivement. La nuit tomberait à sept heures, quand les
lumières du jour diminueraient automatiquement jusqu’à leur minimum. Un
léger sentiment de panique pesait derrière son front. Sans s’en préoccuper,
il gonfla ses aéroskis, chargea son kit de survie sur son dos, et commença à
glisser dans l’air tranquille. Les skis avançaient en poussant contre l’air qui
les soutenait. C’était un matériel pour garçons, qui ne permettait pas de
monter plus haut qu’un mètre cinquante ; mais ils étaient assez rapides.
Il était trop dans l’urgence pour apprécier ce tour à skis, comme il le fai-
sait toujours, mais son amour de ce sport révéla ses avantages. Il était ex-
pert dans l’art de négocier les tranquilles tourbillons d’air pulsé qui s’éle-
vaient et s’abaissaient alternativement. Et les skis pouvaient frôler les cin-
quante kilomètres à l’heure. La lumière commença à faiblir jusqu’à amorcer
le crépuscule. Il durerait quarante-cinq minutes. Il était moins visible qu’il
l’aurait été en plein jour ; au cas où quelqu’un l’aurait vu, il ressemblait
simplement à un garçon faisant de l’aéroski… si l’on ne remarquait pas dans
quelle direction il allait. Car désormais, il s’éloignait de la ville.
Une demi-heure plus tard, il était arrivé à destination. Il atterrit, dégon-
fla les skis et se les attacha autour de la taille, au moment précis où le ciel
intérieur prenait la lumière de nuit. Il lui avait fallu des mois pour découvrir

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l’entrée de la rampe. Elle n’était qu’à dix minutes de marche. Personne ne
venait dans ces parages, sauf l’équipe d’entretien. Ici, aucun effort de déco-
ration n’avait été fait ; seuls quelques bâtiments en plastique, gris et trapus,
s’élevaient dans le silence. Il atteignit l’entrée de la rampe. Aucune n’était
gardée, puisque qu’elles n’étaient utilisées que par les équipes des femmes.
Protée s’arrêta, incertain. Grek allait bientôt se demander ce qui lui
était arrivé. Son père se ferait du souci. Fallait-il qu’il fasse demi-tour, pen-
dant qu’il le pouvait encore ? Avait-il pris la bonne décision ? Ses yeux le brû-
laient. Les garçons passaient rarement l’examen d’Histoire, car c’était une
matière réservée aux femmes – son père disait qu’elles réécrivaient l’histoire
– mais il avait essayé, et échoué. S’il avait réussi, il n’aurait probablement
jamais décidé de faire sécession, de découvrir la terre tout seul. Il se serait
contenté des archives.
À ce souvenir, sa résolution lui revint dans un chaleureux élan. La grille
était à ses pieds. Il la souleva facilement – elle était construite pour les
mains plus fragiles des femmes – et la referma de l’intérieur. Silencieuse-
ment, il se mit à descendre l’escalier faiblement éclairé.
Ses pas résonnaient dans le tunnel d’aluminium. Il avait des frissons sur
tout le cuir chevelu, et ses oreilles sifflaient. Et si, pensa-t-il juste un ins-
tant, et s’il ne pouvait pas sortir à l’autre extrémité, et si quelqu’un ait ver-
rouillé l’entrée ? « Tu joues les petits froussards », se dit-il avec colère. Il
savait que les rampes ne s’enfonçaient que de cent ou deux cents mètres,
mais il lui semblait que les marches n’en finiraient jamais.
Il y avait d’autres rampes, mais elles étaient utilisées pour le transport
de ressources spécifiques, et il ignorait leur programmation. C’était pour
cette raison qu’il avait choisi une rampe d’usage général, car on ne les visi-
tait que quelques fois dans l’année, pour inspection. Mais alors il réalisa que
si quelque chose se passait mal, on ne le découvrirait pas avant longtemps.
Ce n’était pas qu’il n’avait pas assez de provision, se dit-il rapidement, car
ce n’était pas le cas. Il était juste nerveux de ne pas y avoir pensé plus tôt.
La descente était franchement désagréable. Progressant dans cette vaste
rampe qui descendait depuis la base de la ville, il se sentait comme un de
ces insectes qu’il avait vus dans les films. Peut-être était-ce juste le fait de
savoir que chaque pas le rapprochait de la sortie qui l’inquiétait, se dit-il.
Deux fois il s’arrêta pour se reposer, s’accrochant des deux mains à la
rampe après avoir déposé son kit de survie sur les marches. En même temps
il pensait à son père, qui était désormais au courant de sa disparition… il
était sans doute en train d’interroger Grek en ce moment même.
Pour se prouver à lui-même qu’il ne se sentait pas concerné, il se mit à
dévaler l’escaler, tandis que l’écho de ses pas devenait de plus en plus fort.
Puis il atteignit la dernière marche. Sur une petite porte était inscrit : « Sor-

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tie – Surface ». Elle s’ouvrit automatiquement quand il la toucha, et se re-
ferma derrière lui. Un couloir étroit, où s’alignaient divers appareils, le con-
duisit à une seconde porte.
Protée déglutit. S’il ne se trompait pas, il se trouvait dans un de ces as-
censeurs aériens à propulsion atomique, qu’on n’utilisait que rarement, ins-
tallés sous la ville flottante, et rien ne le séparait plus de la terre qu’à peine
douze kilomètres d’espace ! Il observa le petit endroit sphérique autour de
lui. Il y était arrivé – le clavier sur la paroi lui indiqua qu’il se trouvait bien
dans un ascenseur aérien. Mais s’il n’arrivait pas à le faire marcher ?
Soudain s’éleva un vrombissement, comme un étrange bourdonnement.
Protée retint son souffle. Son entrée dans la cabine avait dû activer le méca-
nisme. Son poids et sa taille étaient probablement en train d’être téléchar-
gés dans les micro-ordinateurs chargés de gérer la descente. Une lampe
rouge s’alluma. Au même instant, trois commandes s’allumèrent : Descente
automatique, En attente d’instructions, et Pause.
La cabine commença à vibrer doucement. Protée avala sa salive, appuya
sur le bouton Descente automatique, et ferma les yeux aussi fort qu’il put.
Son estomac fit une embardée, sa tête fut projetée en arrière. L’ascenseur
aérien se détacha de son compartiment sous la ville, et commença sa des-
cente.
Protée ouvrit les yeux. L’éclairage de la cabine se mit à baisser. Un
chiffre s’illumina : 35.000 pieds. À sa vue il se sentit presque mal, réalisant
qu’il y avait une belle différence entre des plans et leur réalisation. Il était
là, à 35.000 pieds d’altitude, seul, s’éloignant inexorablement du seul
monde qu’il ait jamais connu. Un des côtés de la cabine comportait une fe-
nêtre. Il regarda vers l’extérieur, et put à peine en croire ses yeux.
Un vide lumineux s’étendait tout autour de lui, un ciel bleu infini, au tra-
vers duquel il poursuivait sa descente. Puis il abaissa son regard, horrifié, car
au-dessous s’étendaient de lourdes et menaçantes montagnes de nuages gris-
noir, comme un sol inégal en mouvement constant, sur lequel l’ascenseur ne
pouvait que s’écraser. Dans son désespoir il leva les yeux, pour voir le des-
sous sombre de la ville s’éloigner au fur et à mesure de sa descente. Pouvait-
il forcer l’ascenseur à faire demi-tour ? Il consulta les cadrans. Non, pensa-t-
il, même avec son peu de connaissances, il savait que c’était impossible.
Le compteur affichait maintenant 30.000 pieds. De nouveau il regarda en
bas, étonné, car en approchant des nuages, il vit que des trous s’ouvraient
entre eux, comme par magie. Il n’avait jamais vu de nuages auparavant – des
nuages naturels – seulement les trois artificiels qui accompagnaient le quart
d’heure de pluie, mais il en avait une connaissance théorique. Mais aucun
film, aucune description ne pouvait rendre compte de cette réalité et, mal-
gré lui, il poussa un cri de surprise quand l’ascenseur passa par un de ces
trous au milieu des nuages. Il retint son souffle – les nuages s’écartaient,
comme délibérément. Les nuages savaient. Ils sont vivants, pensa-t-il,

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comme des créatures aériennes. Il avait l’impression qu’ils accouraient de
tous les coins du ciel pour voir le spectacle.
Sidéré, Protée se tenait debout, les mains appuyées contre la vitre. Les
couches de nuages s’accumulaient les unes sur les autres. De nouveau lui
vint la pensée de créatures aériennes, en train de paître. Que pensaient-
elles, en le voyant passer ? Puis, soudain, elles devinrent moins nombreuses,
s’éloignèrent, se sauvèrent, comme effrayées. Une nouvelle fois il poussa un
cri involontaire quand apparut la courbure de la Terre, le Soleil éclaboussant
l’horizon des plus incroyables rayons de lumière qu’il avait jamais vus ou
imaginés. Il avait déjà regardé des films de couchers de soleil, mais ils ne
montraient jamais, et de loin, cette vitalité scintillante.
Il jeta un rapide regard sur le cadran, puis revint observer l’extérieur,
fasciné. 20.000 pieds. Soudain, le sol – la surface de la terre apparut. On y
voyait de grandes taches de couleur, certaines sombres, presque bleu foncé –
de vraies ombres projetées par le vrai Soleil ! – d’autres tellement brillantes
qu’il pouvait à peine les regarder. Son excitation grandissait avec la des-
cente. Les montagnes ressemblaient à des dents gigantesques émergeant
d’une bouche ouverte. Il se dirigeait vers un espace absolument plat, le
plancher de la « bouche ». Il retint son souffle quand l’ascenseur traversa les
ombres, sous l’horizon, tandis que le sol se précipitait vers lui.
Le mouvement s’arrêta. L’ascenseur avait atterri. La porte – impossible !
– s’ouvrit. Une lumière s’alluma : En attente d’instructions. Deux cadrans
brillèrent : l’un portait Pause et l’autre Retour automatique. Protée se mor-
dit les lèvres. Si seulement il osait mettre sur Pause, au cas où… Comme ce
serait rassurant de savoir qu’il pouvait revenir, s’il le désirait. Une fois l’as-
censeur reparti, il perdait tout lien avec sa base. Mais non, on ne devait pas
s’apercevoir que l’ascenseur manquait. Sa main tremblait, mais il pressa le
bouton Retour automatique. Puis il se précipita dehors aussi vite qu’il put,
effrayé que le véhicule puisse décoller alors qu’il était encore à l’intérieur.
Il courut sur la courte rampe, dévala l’escalier, et posa le pied sur le sol.
Comme il se tenait là, l’ascenseur frémit et quatre petites fusées s’allu-
mèrent, crachant leurs flammes dévoreuses. L’ascenseur décolla, oscilla lé-
gèrement, puis, lentement, commença à s’élever droit vers le ciel. Protée
eut l’impression d’avoir tout perdu. « Au revoir ! » cria-t-il. Puis, résolu, il
fit demi-tour.
À première vue, la scène qui s’offrait à lui était terrifiante. D’instinct il
leva les yeux, mais aucun dôme de plastique ne recouvrait le ciel dur. Main-
tenant que tout était au-dessus de lui, sur lui, et non plus autour de lui, il se
sentait mal à l’aise. Les derniers rayons du soleil couchant enflammaient la
plaine rocheuse, qui s’étendait jusqu’à l’horizon, où l’arrêtaient de hautes
falaises. La brillance du soleil lui faisait mal aux yeux, mais plus que tout, il
n’était pas préparé à rencontrer cette immensité spectaculaire, au milieu de

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laquelle il se sentit soudain tout petit et vulnérable. Il frissonna. Il ne s’était
jamais senti aussi fragile de toute sa vie.
De nouveau il regarda vers le ciel, mais cette fois dans la direction oppo-
sée. La sphère de l’ascenseur continuait de s’élever, devenant de minute en
minute plus petite, plus précieuse ; elle ressemblait maintenant à un ballon.
Bientôt il ne serait plus en mesure de la voir. Protée l’observait, pensant à la
ville flottante vers laquelle elle se dirigeait. Il soupira, réalisant à quel point
sa vie avait été confortable dans cette bulle de plastique. Il regrettait
presque les parois protectrices de l’ascenseur.
Il avait la chair de poule. L’air était brut ici, plus du tout calme et con-
trôlé comme avant. D’une douceur étonnante, il lui pesait sur le visage,
tourbillonnait autour de lui, le poussait, mais avec délicatesse. On aurait dit
qu’il était vivant. De même que le sol, qui semblait un composé de sable, de
cailloux et de petits végétaux. Il était tellement surpris d’avancer sur une
surface irrégulière qu’à un moment il se figea sur place, presque incapable
de faire un pas. Il chancela, puis reprit sa marche. Les pierres lui faisaient
mal aux pieds, et il réalisa très vite que ses chaussures ne tiendraient pas
longtemps. Le soleil continuait de baisser sur l’horizon.
Combien d’autres êtres humains y avait-il sur la terre ? Soudain il se sen-
tit brave, héroïque, pris dans un élan d’exaltation. Un jour sa mère l’avait
emmené avec elle pour une tournée commerciale sur la Lune, mais la Lune
était civilisée et tout à fait socialisée dans les zones habitées. La Terre était
différente. Elle était primitive, vraie. Bizarrement, il avait la sensation
d’être rentré à la maison.
Les aéroskis lui permettraient d’économiser ses chaussures et ses pieds
jusqu’à ce qu’il soit habitué à marcher sur le sol. Il les gonfla et décolla, frô-
lant les pierres et les rochers. Mais les problèmes commencèrent tout de
suite. Il s’aperçut trop tard que les skis avaient été développés pour les flux
d’air relativement réguliers de la ville. Il était impossible de glisser sans à-
coups dans cet air agité, non maîtrisé.
Essayant de se repérer, il observa ce qui défilait au-dessous de lui.
C’était donc la Section sept ! La surface entière de la terre avait été répar-
tie selon ce genre de symboles, même si les archéologues et les historiennes
pouvaient encore déchiffrer facilement les anciens noms. Mais il regrettait
de ne pas connaître le nom de son lieu d’atterrissage. Il était triste de ne
pas le savoir.
Il chercha dans sa mémoire, mais tout ce qu’il put retrouver était le nom
Chypre, qui désignait une île, pensait-il, et pas un vaste territoire de terre
ferme. Mais un nom était un nom, et valait mieux que rien. Il perdit légère-
ment le contrôle de ses skis dans un brusque courant d’air, mais il commen-
çait vraiment à bien maîtriser sa course dans ces tourbillons inhabituels pour
lui. Il monta presque sans effort sur une importante colline d’air, et regar-
dant sous lui vers la terre, il cria : « Je te baptise Chypre ! »

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Juste à cet instant il réalisa que les rayons du Soleil étaient en train de
disparaître. Même s’il n’avait pas besoin d’un abri pour installer son petit
module d’habitation, la pensée de rester dehors lui fit peur. Plein d’espoir,
il observa les collines – si seulement il pouvait les atteindre avant la nuit – la
vraie nuit, sans les douces illuminations de la ville. Il essaya de ne pas pen-
ser à la nuit de l’ancienne terre, telle qu’il l’avait trouvée décrite dans de
vieux documents. Pour la première fois il se demanda à quelle distance, en
vrais kilomètres, les collines pouvaient bien se trouver de – eh bien, de
Chypre.

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Chapitre V. – Courtes vacances pour Surâme Sept

Surâme Sept ne cessait pas de se construire des plateformes de cons-


cience pour se maintenir au-dessus du gouffre de l’expérience de Ma-ah, où
il n’arrêtait pas de retomber. Son degré de séparation par rapport à elle
était fluctuant, et dans ces moments de lucidité, il se disait que ce n’était
pas du jeu. Chypre allait trop loin. Cette partie de l’examen était trop diffi-
cile pour son niveau d’évolution. Il finirait par échouer lamentablement, s’il
ne se perdait pas définitivement dans Ma-ah, pour autant que cela soit pos-
sible.
Les seules fois où il arrivait à se reprendre étaient quand il était appelé,
consciemment ou non, par une de ses autres personnalités, ou quand Ma-ah
faisait appel à lui directement. Par exemple, il était perdu dans Ma-ah, ou
pensait l’être, quand il fut soudain conscient de la descente de Protée sur
terre. Très vite il reçut des images claires de l’atterrissage. Il aperçut même
brièvement le paysage depuis la pointe d’un des skis de Protée. Mais qu’est-
ce qu’il était en train de faire, celui-là ? pensa-t-il, irrité.
Et qu’arrivait-il à Josef et à Lydia pendant qu’il était piégé (comment le
dire autrement ?) dans le corps de Ma-ah ? Visiblement Ma-ah avait besoin de
lui à tout bout de champ. Quand il était vraiment Ma-ah, sans plus aucune
indépendance, alors il ressentait sa peur et son insécurité, sans mélange,
sans le bénéfice de sa propre connaissance supérieure. Et sa peur à elle me-
naçait de l’engloutir. Il fallait qu’il l’aide elle à s’élever au-dessus, réalisa-t-
il soudainement. Ce n’était que de la libérer elle qui les libérerait tous les
deux.
En fait, elle était plutôt agressive et indépendante de caractère, sauf
quand sa peur lui faisait oublier tout ce qu’elle savait. Comme cela s’était
passé la veille – c’était bien la veille ? – quand on les avait trouvés. Les
hommes qui les avaient capturés ne ressemblaient pas à ceux que Ma-ah et
Rampa avaient jamais vus de leur vie, et c’était cela qui les avait à ce point
effrayés.
Ma-ah poussait des hurlements tandis qu’on les menait à travers une salle
éclairée par des torches fixées dans des niches dans les murs. Sept comprit
qu’elle et Rampa étaient terrifiés par le feu, et par les ombres noires qui
rampaient le long des murs de pierre. Leurs ravisseurs – ou leurs sauveteurs ?
– faisaient environ deux mètres soixante-dix de haut, mesurés selon les cri-
tères de Lydia, comparés au mètre soixante de Ma-ah et au mètre soixante-
quinze de Rampa. Indépendamment de cela, les hommes portaient des robes

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teintes de couleurs brillantes, manifestement pas fabriquées à partir de
peaux de bêtes.
Sept savait qu’il disposait de certaines informations sur ces hommes,
mais les émotions de Ma-ah l’empêchaient d’avoir accès à sa propre cons-
cience. Ma-ah fixait le mur dans la grotte où on les avait conduits. Elle discu-
tait avec Rampa, essayant de deviner si et quand on les libérerait. Ils ve-
naient de finir les dernières racines qu’ils avaient récoltées, et gardées atta-
chées autour de leur taille.
Une torche brûlait au-dessus d’eux. Au centre du plafond une ouverture
était dégagée. Les deux avaient moins peur désormais. Depuis plusieurs
heures on les avait laissés seuls. La porte de la caverne était inébranlable,
mais sinon ils étaient libres de leurs mouvements. De nouveau et avec peine,
Surâme Sept éleva sa conscience. Comme il commençait à observer l’exté-
rieur par les yeux de Ma-ah, soudain des images apparurent sur le mur de la
grotte. Lui les voyait, mais pas Ma-ah, qui n’y faisait aucune attention. Il fut
pris d’un bref étonnement en pensant que c’était bien par ses yeux à elle
qu’il les regardait. Les images apparaissaient d’abord laiteuses, opaques,
avant de devenir claires, douces, vivantes. Pour Sept, mais pas pour Ma-ah,
le mur disparut, comme s’il n’existait pas.
Mentalement, vers personne en particulier, Lydia venait d’appeler à
l’aide. La paroi du camping-car devenait floue devant ses yeux, et elle savait
ce que cela voulait dire. C’était un de ces gros camping-cars monospaces.
Lawrence était au volant. Elle était en train de lire sur la tablette accrochée
à la cloison basse derrière le siège du conducteur. Sur le livre reposait en-
core une fine main osseuse, qui soudain se mit à trembler, sans prévenir.
Encore une petite… attaque. Tout de suite elle s’appuya contre le dos-
sier, pendant qu’elle pouvait encore le faire, s’installant fermement pour ne
pas tomber de son siège. Et elle n’appellerait pas Lawrence. Elle était déter-
minée à ne pas le faire. Qu’il continue à conduire, sans rien savoir. Les bords
de son champ visuel devenaient de plus en plus flous. Quelque chose à l’in-
térieur d’elle faiblissait. Elle se prépara pour la confusion mentale, peut-
être la perte de connaissance…
Lawrence aurait-il le cran de lui donner ses pilules ? Tu as promis, pensa-
t-elle avec force. Je ne mourrai pas gâteuse… dans un asile, enfermée. Elle
leva les yeux vers le petit placard où étaient rangées les pilules. Si elle ne
s’en sortait pas… intacte… si son mental était… parti… si elle perdait son
autonomie, Lawrence saurait quoi faire. La porte du placard fut son dernier
souvenir.
Comme toujours, quand elle émergea de « cela », elle ne savait pas ce
qui était arrivé. Lawrence était toujours au volant, et écoutait la radio. Donc
elle n’avait pas appelé, ou alors il n’avait pas entendu. Le livre était tou-
jours à côté d’elle. Elle se sentait étourdie, c’était tout. Elle… qui, elle ?

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Une explosion de panique submergea son esprit. Comment pouvait-elle ou-
blier ? Comment le corps pouvait-il oublier son nom ? Le nom du corps ? Le
corps avait-il un nom ? Oh mon Dieu. Elle ferma les yeux, avec l’impression
que de petites îles de connaissance s’éparpillaient, s’engloutissant dans d’in-
finis océans d’oubli.
Tellement vite qu’il réalisa à peine ce qu’il faisait, Sept sauta de Ma-ah
au corps de Lydia. Dans sa finesse omnisciente, il fluidifia et accéléra le
sang, ordonna à la conscience du corps d’augmenter la circulation, donna
toutes les instructions nécessaires. « Compte, Lydia. Souviens-toi. Souviens-
toi. Compte ! » commanda-t-il.
Soudain, elle se rappela l’astuce qui marchait quelquefois. Très vite elle
retrouva le nom du premier chiffre. Elle le visualisa et se concentra sur lui.
Puis vint deux. Puis trois, et elle continua dans l’ordre, jusqu’à ce que fina-
lement la panique s’éloigne, et son propre nom, Lydia, vola doucement vers
elle entre quinze et seize.
Toujours sans savoir comment, Surâme Sept revint vers Ma-ah. Triom-
phant, il pensa qu’il n’y était pas prisonnier, finalement. Il pouvait sortir,
même si ce n’était que pour peu de temps. Pourtant, la distance qui le sépa-
rait de ses personnalités diminuait. Il avait dû être d’accord. Aucune expé-
rience n’est jamais imposée à une âme – ou à une personnalité, en l’occur-
rence. Mais quand avait-il été d’accord ? Et avec quoi d’autre avait-il été
d’accord ? Sept était de mauvaise humeur. Ma-ah recommençait à s’agiter.
Qu’est-ce qui l’inquiétait ? Lydia aurait pu perdre la vie – et il savait qu’elle
n’était pas prête. Cette pensée l’intrigua. Si elle n’était pas prête, elle ne
pouvait pas perdre la vie, évidemment.
En fait, Lydia pensait la même chose. Elle était bien là. L’attaque était
terminée. Elle était vivante, et pour autant qu’elle pouvait constater, en-
core saine d’esprit. Elle se força à se concentrer sur Lawrence, et non plus
sur elle-même. Comme il était proche, et en même temps tellement loin-
tain ! Elle regardait l’arrière de sa tête… comme une grosse noix décolorée,
pensa-t-elle, les cheveux châtain mêlés de blanc, mal peignés, si vivants ;
les tendons en arrière du cou tellement sensibles. Oh, avec quelle facilité il
suivait de la tête les tournants de la route !
« C’est horrible ce que tu peux être silencieuse ! lui lança joyeusement
Lawrence.
- Ah bon ? » Les premiers mots qu’elle prononçait depuis son attaque
étaient tellement clairs, sa voix si jolie et cristalline, saine, normale, qu’elle
eut envie de crier de joie. Mon Dieu que la vie… la conscience… étaient ma-
gnifiques ! « Quelle belle journée ! C’est trop dommage de lire et de ne pas
en profiter. Je regardais par la fenêtre.
- On va s’arrêter bientôt, pour le dîner, dit-il.

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- Mmmm… » Elle ouvrit son sac à main et se regarda dans le petit miroir
compact. Son visage était… intact. Comme c’était étrange. Les yeux, pique-
tés d’orange, étaient clairs, vifs, intelligents, sardoniques, comme toujours.
Elle n’avait pas tellement de rides, pour soixante-treize ans – elle supposa
qu’elle était trop mince pour être ridée ; mais les coins de sa bouche, pe-
tite, s’affaissaient légèrement vers le bas ; l’épaisse chevelure blanche était
encore pleine de vie.
Seulement que s’était-il passé durant ces… combien ? Trois minutes ? Pas
assez de sang dans le cerveau, avait dit le docteur. Et sans faire de bruit les
petites cellules s’étaient mises à mourir, s’éteignant l’une après l’autre, em-
portant avec elles la mémoire, le désir. Quels événements avaient disparu
dont elle ne se souviendrait jamais plus ? Quelles subtiles distinctions, néces-
saires à la vie quotidienne, avaient disparu ? Combien pouvait-on en perdre
avant de s’en rendre compte ? Pauvre corps, pauvre mental, qui perdent
ainsi sans y prendre garde leurs précieux trésors.
« Crotte ! » se gronda-t-elle. Ce genre de pensées était pire que, disons,
peut-être l’attaque elle-même. Cela saignait la volonté à mort. Vivre l’ins-
tant. Elle regarda dehors, remplissant son esprit du panorama. C’était l’au-
tomne. Pourquoi l’automne lui avait-il toujours donné autant d’énergie ?
C’est pourtant ce qu’il faisait.
Ils longèrent des pelouses gris-brun, et d’autres recouvertes de l’orange
foncé des feuilles tombées ; peu après ils traversèrent une petite ville.
Toutes ces maisons, pensa-t-elle ; chacune secrète et mystérieuse, héber-
geant des dimensions de l’expérience humaine impossibles à décrire avec
des mots. Finirait-elle aussi par perdre les mots ? Probablement, se dit-elle.
Mais elle était bien là, soixante-treize ans, à traverser ces villes et ces vil-
lages, dans cet aujourd’hui-là.
Soudain elle se mit à rire. Tout d’un coup il lui semblait que les maisons
et les arbres avaient quelque chose d’artificiel qu’elle ne pouvait pas défi-
nir ; que les feuilles étaient comme… recyclées et réutilisées. Et personne
n’aurait pu dire la différence, sauf, éventuellement, quelques personnes ;
les enfants, peut-être. Elle fut prise en même temps d’une grande nostalgie,
comme si toute la ville avait déjà totalement disparu, ou comme si elle
l’avait quittée d’une façon qu’elle n’arrivait pas à comprendre.
Simultanément, elle fut submergée par une vague de pur amour pour le
monde physique. C’était la vraie Terre, après tout. Et elle en faisait encore
partie, elle y vivait toujours, rationnelle et vivante qu’elle était. Elle débor-
dait de joie. « Oh, ces adorables petites villes de l’Ohio », dit-elle…
« Ce sont les souvenirs de Protée du bloc de l’Ohio et de ses feuillages
artificiels qui viennent de frapper Lydia, comme une fuite entre deux mé-
moires. Et c’est sa surprise sincère à lui devant la Terre qui a revitalisé son
esprit à elle », expliqua Chypre à Surâme Sept. « Protée, au vingt-troisième
siècle, installe son module de survie au moment même où Lydia et Lawrence

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accrochent leur petite tente au camping-car – au vingtième siècle. Tu com-
prends ? Il y a des points d’association qui sont activés. »
Sept cligna des yeux. Apparemment cette conversation avec Chypre du-
rait déjà depuis un certain temps, mais il venait seulement d’en prendre
conscience. « Bien sûr, c’est évident », répondit-il, essayant désespérément
de donner le change.
« Mais tu sautes tellement souvent les détails, dit Chypre. Quand tu aides
une personnalité, tu aides toutes les autres. Inconsciemment, toutes en res-
sentent les effets. En fait chaque personnalité aide les autres, et quand tu es
en contact avec l’une, tu es aussi en communication avec chacune des
autres.
– Mais qui m’aide moi ? demanda Sept avec colère. Je me suis fait bala-
der dans tous les sens comme un ballon de volley.
– Une excellente description de la terre, dit Chypre en souriant. Mais
qu’est-ce qui te fait croire que tu n’as pas été aidé ?
– Ça fait combien de temps que nous parlons comme ça ? demanda sept,
ignorant la question.
– Combien de temps selon qui ?
– Selon n’importe quoi. Tu pirouettes autour de moi, et tu trouves ça
drôle. Ma-ah et Lydia ont de vrais problèmes, et peut-être Protée aussi, qui
sait ? Et moi je suis coincé dans Ma-ah, piégé là sauf maintenant – je ne peux
sortir que quand quelqu’un a besoin de moi. Ce n’est pas honnête du tout,
examen ou pas.
– Tu crées ta propre réalité, lui rappela doucement Chypre. Comme nous
tous. Chaque conscience le fait. Et donc, cher Sept, essaye de te rappeler ce
que tu as oublié. Ou, encore mieux, tiens pour acquis que tu sais vraiment ce
que tu fais, et pars de là.
– Tenir quoi pour acquis ? demanda Sept. Tu recommences.
– Ta… situation difficile.
– Ma-ah est dans une situation difficile. Et Lydia. Et Protée. Moi non, sauf
en ce qui concerne ce ridicule examen.
Chypre ne pouvait plus contenir son amusement. Elle soupira :
– Oh Sept, tu vas devoir retourner dans Ma-ah pour un bon moment. Une
fois sorti de ton présent contexte opérationnel, je suis sûre que tu seras
d’accord avec moi. Tu continues à ne pas comprendre.
– Mais je veux savoir ce qui arrive à Josef, rétorqua Sept. Et je ne veux
pas retourner dans Ma-ah. Tu n’as aucune idée à quel point ce confinement
est horrible, j’en arrive à être tellement perdu en elle que je pense que je
n’en sortirai jamais. On ne pourrait pas faire une pause ? Un petit entracte ?
Et aller voir Josef ?
Surâme Sept avait repris l’apparence du jeune de quatorze ans. Il la ju-
geait plus efficace dans ses négociations avec Chypre.
Elle sourit et répondit :

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– D’accord. Mais souviens-toi, les vacances seront courtes. Pense au ta-
bleau de Josef.
Le paysage avec la ferme au milieu des prés était sur le chevalet. Josef
était en train d’y appliquer des couches de vernis transparent. Bianka, la
fille des Hosentauf, dix-huit ans, le regardait, assise sur le lit en désordre.
(En la voyant, Sept grogna.) Les jambes largement écartées, penché en ar-
rière, fixant le tableau sous ses lourds sourcils froncés, Josef voulait visible-
ment en imposer – et il était très conscient des regards admiratifs de Bianka.
« Tu ferais mieux de sortir, dit-il. Si quelqu’un te surprend dans ma
chambre, il me jettera dehors, avec son pied où je pense. »
Elle rougit, se leva et se coula vers lui, en minaudant. Elle n’avait pas
rattaché son corset, offrant sa poitrine au regard plongeant de Josef. Elle lui
fit un grand sourire, un peu effronté, pensa-t-il ; elle fit jaillir un sein du
corset, et s’enfuit autour de la pièce en riant.
– Ils vont t’entendre, chut, tais-toi ! cria-t-il.
– Tu sais bien qu’ils ne sont pas à la maison. Tu as peur ?
Elle gloussait, hors d’haleine, ses yeux bruns pétillant d’excitation.
– Ton petit frère est là. Tu ne vas pas pouvoir éternellement lui graisser
la patte pour qu’il nous laisse seuls. Et s’il racontait tout ?
– La la la… c’est ton problème, dit-elle en riant. Moi je nierai tout.
– Eh bien moi aussi ! Moi aussi ! cria-t-il.
Il ne savait jamais comment faire avec elle quand elle était dans cette
humeur, et elle le savait. « Ah, et puis zut ! » cria-t-il, abandonnant tout es-
poir. Il l’attrapa, la jeta sur le lit, et sourit d’une oreille à l’autre pendant
qu’elle lui arrachait ses vêtements. Encore une fois.
Sept était très calme. Lui et Chypre étaient immergés dans le tableau,
scrutant la pièce depuis la toile.
– Eh bien, il ne s’en fait pas, finit par dire Sept.
– J’étais sûre que c’est pour ça que tu l’aimes tant, parce qu’il s’amuse
bien, répondit Chypre.
– Bon… c’est le cas, non ? Il y a quelque chose qui ne me plait pas dans
toute cette histoire », dit Sept avec quelque hésitation.
Lui et Chypre avaient discrètement occulté la scène pour ne pas interfé-
rer avec l’intimité de Josef dans un moment aussi personnel. Ils restaient
simplement dans le paysage, ayant interposé un écran mental entre eux et la
pièce.
Quand Sept retourna à son observation, la fille était partie. Un Josef dé-
braillé était tristement assis sur le lit, discutant avec lui-même. Il avait
perdu les meilleures heures de lumière pour peindre, et il était tellement
dégoûté de lui-même qu’il n’avait même plus envie de travailler. Et s’il ne
travaillait pas, il se sentait encore plus misérable. Pire, en regardant le ta-
bleau, il eut l’impression désagréable que quelque chose n’allait pas. Les
vernis n’étaient pas aussi clairs ni aussi brillants qu’ils auraient dû l’être. Il y

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avait comme quelque chose de trouble qui s’insinuait dans les couleurs. Il
alla au chevalet, et observa la toile d’un œil sombre.
Trois jours plus tôt, il avait trouvé le tableau magnifique. Ce matin le ta-
bleau était magnifique. Là, il avait projeté tout son dégoût de lui-même
dans ce paysage. Des défauts qu’il n’avait pas remarqués lui sautaient aux
yeux. Avait-il mis trop de gris dans ses couleurs ? Avait-il mis la couche supé-
rieure de vernis avant que celle du dessous soit sèche ? Ou le problème était-
il dans les pigments secs, quand il les avait mélangés à l’huile ?
Il grommelait. C’était complètement raté. Raté sans espoir. Sa grande
inspiration, la meilleure de sa vie – il avait tout ruiné. Au diable tout ça ; il
ne serait jamais un bon peintre. Au diable Bianka et sa fichue famille et les
trois mauvais repas qu’ils lui donnaient par jour. Il fallait même qu’il mange
avec la valetaille.
D’abord c’était la faute de Bianka de l’avoir tenté, de l’avoir distrait de
son travail. Il poussa un cri de colère, et d’un coup de pied envoya la chaise
voler à travers la pièce. Puis dans une rage soudaine, sous les yeux effarés
de Sept, il attrapa le tableau et le fracassa par terre.
D’abord Sept pensa que le paysage avait mystérieusement pris vie. Ce
qu’il voyait devant lui était bien un paysage, mais différent, un paysage tri-
dimensionnel qui se déployait tout autour de lui. Il le balaya des yeux, es-
sayant de retrouver ses esprits.
Chypre et Josef étaient partis. Il était de nouveau Ma-ah. Elle se tenait
debout, tenant Rampa par la main. Devant eux s’étendaient des hectares
d’arbres verts et de buissons fleuris, tels qu’ils n’en avaient jamais vu. L’en-
droit était entouré d’immenses falaises, apparemment impossibles à escala-
der. Ils se trouvaient dans une vallée secrète. Ma-ah et Rampa étaient con-
duits vers un groupe de personnes vêtues de robes, qui se tenaient sur une
petite butte recouverte d’herbe.
Sept se sentit de nouveau tomber la tête la première au plus profond de
l’expérience de Ma-ah. Mais étrangement, de descendre ainsi dans le corps
lui parut presque comme de rentrer à la maison.

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Chapitre VI. – Le second rêve de Josef

Josef se sentait seul, comme si son âme l’avait abandonné, ou comme si


une partie de son âme avait été dans le tableau qu’il venait de détruire. Il
n’avait plus le cœur d’y jeter les yeux. Un regard sur le vernis barbouillé lui
avait suffi. Par endroits, la peinture avait été arrachée jusqu’à la toile.
Le souvenir de l’inspiration, presque aveuglante, qui avait donné nais-
sance au tableau, lui revint à la mémoire, comme pour se moquer de lui. Il
n’avait pas été à la hauteur, évidemment. La plus grande inspiration de sa
vie, et il l’avait ruinée dans un accès de colère. Ou avait-elle été gâchée
sans retour avant même qu’il ne détruise le tableau ? Avait-il toujours su
qu’il ne serait jamais capable de peindre le chef-d’œuvre dont il avait eu
une vision si claire ?
Josef n’aimait pas analyser ses sentiments. Il n’aimait que les vivre, ou
les peindre. S’examiner lui-même le rendait nerveux. Pourtant ces pensées
tournaient en lui, alors qu’il affrontait des considérations pratiques tout à
fait désagréables. Il lui fallait partir aussi vite que possible. Jonathan allait
lui donner la raclée de sa vie, et avec la perte du tableau, il n’avait plus rien
à négocier. Il pourrait se battre avec Jonathan s’il le fallait – ils faisaient à
peu près la même taille – mais Jonathan serait dans son bon droit, furieux,
et lui serait incapable de se protéger.
On en était donc arrivés là ! Ronchonnant, il rassembla son matériel, les
pigments secs, les pots d’huiles et de vernis, les pinceaux, trois rouleaux de
toile. S’apitoyant de plus en plus sur lui-même, il entassa ses affaires près
de la porte et regarda par la fenêtre, vers la pleine couverte de neige et les
collines basses. Çà et là étaient des fermes, où il pourrait faire halte. Si seu-
lement c’était l’été, pensa-il, l’époque où il pouvait faire des croquis aux
fêtes de villages, flatter les femmes sur les marchés – là ce n’était pas un
problème de trouver un endroit où s’installer. Mais c’était l’hiver, et il avait
détruit son nid.
Il s’écroula sur le lit, les yeux sur le tas de ses affaires. Il voyait les
choses différemment maintenant. On ne l’avait pas encore mis dehors. Pour-
quoi se mettrait-il lui-même dehors en plein hiver ? Il pouvait peut-être s’en
sortir. Peut-être pouvait-il inventer une histoire suffisamment bonne. Peut-
être… Il eut la brève vision du visage d’Avona Hosentauf – elle aimait parti-
culièrement ce fichu tableau – son visage en le voyant serait bon pour une
étude sur la folie furieuse.

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Mais tout cela allait trop loin. Josef tomba dans un sommeil exténué et
agité ; à chaque instant il s’attendait à voir l’armée des Hosentauf tomber
sur lui. Quand il se réveilla il était minuit passé, et la maison était silen-
cieuse. Ayant du mal à croire à sa chance, il se leva doucement et ouvrit la
fenêtre. Les Hosentauf avaient dû rentrer tard et se coucher tout de suite,
pensa-t-il. Retenant son souffle, jubilant de sa propre roublardise, Josef jeta
ses affaires par la fenêtre, dans la neige. Il n’osait pas prendre l’escalier – il
craquait. Au lieu de cela il alla à l’autre fenêtre et, précautionneusement, il
sauta sur le toit de l’appentis.
Il gelait, mais l’air glacé l’excitait et ajoutait à son soudain sentiment
d’exaltation. Sautant sur le sol, il pensa à la rage impuissante des Hosentauf
quand ils s’apercevraient qu’il était parti, et que le tableau était détruit.
Avec un peu de chance ils ne découvriraient pas sa fuite avant le matin, ce
qui lui donnerait une bonne avance. Et pourquoi le suivraient-ils ? Ils se con-
tenteraient de hurler leur rage. Ils savaient qu’il n’avait aucun moyen de
leur payer la chambre et la nourriture, même s’ils faisaient tout pour le re-
trouver.
Il attacha ses skis, jeta son sac à dos sur ses épaules et se mit en route.
D’abord, ce fut agréable d’avancer dans cette neige silencieuse, mais il avait
oublié à quel point son équipement était lourd ; et comme il était resté en-
fermé tout l’hiver, le froid auquel il n’était plus habitué commença à l’en-
nuyer, puis à vraiment le contrarier, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus penser à
autre chose. Il ne skiait pas très bien non plus. Il se sentait plus maladroit
que d’habitude – ce qui était exact. Il avait enfilé tous ses vêtements – trois
pulls, deux pantalons et deux jeux de sous-vêtements – et son corps emmi-
touflé le démangeait et transpirait, alors que son visage était gelé jusqu’aux
os. Mais cela valait la peine, pensait-il, essayant de retrouver sa bonne hu-
meur coutumière. La fin d’une époque. Sauvé, encore une fois.
Ils le retrouvèrent au petit matin. À l’aube il s’était arrêté pour se repo-
ser, quand il vit approcher le traîneau, au son des stupides petites clo-
chettes, et sentit cet horrible nœud dur au creux ce son estomac. Ils se-
raient sur lui dans un instant. Il n’y avait aucun endroit où se cacher, et ils
l’avaient déjà vu. Le visage obstiné et les épaules tendues de Jonathan, qui
conduisait les chevaux, le lui signifiaient assez clairement.
Le Destin était après lui, à sa poursuite sous les formes d’Elgren et de Jo-
nathan, et des deux autres assis derrière – probablement les frères d’Elgren,
pensa Josef. À sa grande surprise il se sentait fasciné, incapable de bouger
ou de faire quoi que ce soit d’autre qu’observer leur arrivée. Le traîneau se
rapprochait, ses contours gris se précisaient, le rouge devenant de plus en
plus brillant, de plus en plus réel. Il avait l’impression que l’ensemble – le
traîneau, les chevaux, les passagers – sortaient d’un cauchemar de son esprit
pour le poursuivre ici dans la réalité. D’un autre côté, on aurait dit qu’ils

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avaient toujours été à sa poursuite, que la poursuite n’aurait jamais de fin,
que ce moment n’en finirait jamais.
Mais qu’est-ce qu’ils ont après moi ? se demanda-t-il, avec un léger éton-
nement qui n’effleura même pas sa panique. La vengeance ? Quoi d’autre.
Mais déjà la silhouette trapue de Jonathan prenait vie, sautait du traîneau,
suivie de près par son père, lui-même suivi par les deux autres du siège ar-
rière. Ils en avaient tous après lui. Ils portaient des cordes, qu’ils jetèrent
sur lui, lui enserrant les bras autour du corps.
« Aaaaahhh ! » criait Jonathan sans arrêt. « Brigand ! Voleur ! Aaahhh !!!!
Plus de corde ! Attachez-le bien ! »
À la vue des cordes Josef devint fou. Tout d’un coup il se mit à hurler, à
envoyer des coups de pied, à mordre. Ils le jetèrent à terre, lui retirèrent
ses skis et le lancèrent à l’arrière du traîneau. Les frères d’Elgren, tous deux
d’imposante stature, et habituellement de bon cœur, riaient. Pour eux
c’était surtout une bonne partie de rigolade. Recroquevillé entre les deux,
Josef regardait dans le vide. Sur le siège avant Jonathan n’arrêtait pas de ju-
rer, pendant que son père, Elgren, grognait en retour : « Oui, oui… »
Pendant tout le parcours, à leur grand amusement, ils firent semblant
d’évoquer la vengeance la plus sordide, tout en assurant Josef qu’il n’avait
aucun souci à se faire : son destin était scellé et la punition serait à la hau-
teur du crime. Josef faisait semblant de ne pas entendre un traître mot.
Que lui réservaient-ils ? Josef ferma les yeux en essayant de ne pas y
penser. Étaient-ils au courant pour lui et Bianka ? se demandait-il avec dé-
sespoir. Il était plus malade d’angoisse que des mouvements du traîneau,
dont étrangement il commençait seulement à s’apercevoir.
Finalement, la course arriva à son terme. Avec des cris de triomphe ils le
tirèrent hors du traîneau, en haut de l’escalier, et dans la cuisine, où se te-
naient Bianka et sa mère, ainsi que les deux plus jeunes frères qui le poin-
taient du doigt, hilares. Ils le poussèrent hors de la cuisine dans l’escalier, et
le poussèrent dans sa chambre. Jonathan le jeta sur son lit.
« On a décidé ce qu’on allait faire de toi, grand peintre », dit Jonathan,
en balançant sa tête ronde. Il se mouilla les lèvres. Ses yeux gris lançaient
des éclairs. Il mit les mains sur ses larges hanches. « N’est-ce pas, tout le
monde ?
- Oui ! » Le cri provenait du haut de l’escalier, devant la porte, là où le
reste de la famille s’était rassemblé en essayant de regarder dans la
chambre.
« On t’enferme. C’est trop compliqué de t’emmener en ville et de te
faire mettre en prison. Ça prend trop de temps pour de bons fermiers
comme nous. Et donc, ta prison, c’est ta chambre. »
Hochements de tête et cris d’approbation. Josef se tortillait dans ses
cordes, avec des regards noirs.

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« Tu vas nous faire un tableau, comme promis. Et tant que ça ne sera pas
fait, tu n’auras rien à manger. Tous les jours l’un de nous t’apportera un peu
de nourriture, et si tu ne fais pas une toile qui nous plaise, eh bien tu vas
maigrir, maigrir, mincir, rapetisser… »
Bianka donna un coup de coude à sa mère en riant.
Elgren s’avança. « Ce n’est que justice. Un contrat est un contrat. Tu ne
quittes pas cette pièce avant qu’on ait un tableau correct, et ça prendra le
temps que ça prendra. Ma femme, ici présente, veut un tableau de la ferme
exactement comme l’ancien. Elle s’en est entichée, et c’est ça qu’elle aura.
- Mais je ne peux pas copier un tableau ! s’écria Josef. On ne peut pas
faire deux fois le même tableau !
- Eh bien tu ferais bien d’apprendre », dit Avona qui s’était avancée tout
près de lui, et lui agitait son tablier sous le nez. « Tu pensais t’en tirer à bon
compte, hein ? Tu n’as jamais eu l’intention de terminer cette toile, et si
cette pauvre Bianka n’avait pas été malade hier soir elle ne serait pas restée
debout si tard parce qu’elle ne pouvait pas dormir, et elle n’aurait pas vu
tes traces dans la neige… »
Bianka baissa les yeux. Il aurait pu la tuer.
« Et on va verrouiller les fenêtres, pour que ça ait plus l’air d’une prison,
dit Jonathan. Tu travailleras plus dur pour sortir plus vite. Quand tu nous au-
ras donné un tableau qui nous dédommagera de toute la bonne nourriture
que nous t’avons donnée, nous te laisserons partir.
- Mais vous ne pouvez pas me garder prisonnier comme ça, arriva à arti-
culer Josef. Pourquoi… c’est… c’est immoral. Je serai incapable de peindre,
enfermé comme ça. Et d’abord j’ai besoin de lumière. Vous ne pouvez pas
me bloquer les fenêtres. »
Au début, il avait juste été soulagé – il était vivant, après tout. Mais il ré-
alisa qu’il ne supporterait jamais la solitude, ni l’isolement. Ils avaient choisi
exactement ce qui était capable de le rendre fou.
Il se sauverait, n’importe comment, se dit-il, en regardant leurs faces ru-
bicondes et triomphantes.
Mais l’après-midi même, ils barricadèrent les fenêtres. Il n’eut aucune
nourriture de la journée, ni de la soirée, et il fut incapable de peindre. Ils lui
avaient laissé des lanternes, mais il se contenta de rester assis dans l’obscu-
rité lugubre sans les allumer. Il n’arriva pas à dormir. Finalement il se mit à
arpenter la pièce… de plus en plus en colère… et en plein milieu de la nuit il
tambourina à la porte. Au moins il les rendrait fous avec ce bruit. Mais per-
sonne ne s’en soucia.
Il s’épuisa à se précipiter contre la porte, en hurlant, jetant des
meubles. Dégoûté, il réalisa que rien n’y ferait. « Ils sont vraiment sérieux »
dit-il tout haut, étonné. Il ne les avait pas vraiment crus. Mais pour Elgren et

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Jonathan un contrat était un contrat. C’était aussi simple que ça. S’il com-
mençait à montrer de vrais signes d’inanition, ils enverraient leurs femmes
dans de la famille pour que son état ne les fasse pas flancher.
La panique fit perler des gouttes de sueur sur son visage, qui tombaient
sur sa moustache. Il ne savait même pas s’il pourrait produire le moindre ta-
bleau, déjà. Être forcé de peindre ne faisait qu'aggraver les choses. S’il ne
pouvait pas s’obliger lui-même à peindre, comment quoi que ce soit d’exté-
rieur pourrait y parvenir ? Il lançait des regards sombres aux planches qui
obstruaient la fenêtre. Hosentauf avait vraiment l’intention de l’enfermer
pour de bon, de l’affamer, si nécessaire. La stupéfaction le saisit de nou-
veau. De toute sa vie il n’avait jamais fait de mal à personne. Mais d’abord,
comment avaient-ils pu le prendre à ce point au sérieux ?
Ses pensées vacillèrent. Tout d’un coup il se sentit mordre dans une
pomme. Avec délice il entama la peau croquante. Elle céda avec un bruit
sec. Il s’assit en jurant, et regarda autour de lui la pièce qui baignait désor-
mais dans une attente inquiétante ; il remonta les couvertures sous son men-
ton.
Le matin, Jonathan et Elgren arrivèrent ensemble. Ils jetèrent un regard
circulaire. « Pas travaillé, pas de déjeuner, dit Jonathan.
- L’atmosphère n’est pas vraiment inspirante », cria Josef depuis son lit ;
mais les deux hommes sortirent sans ajouter un mot, et refermèrent la porte
derrière eux. « Je mourrai de faim avant de toucher un seul pinceau pour
vous faire un tableau ! » hurla Josef. Personne ne répondit. Il n’avait per-
sonne à qui parler. Il but de l’eau qu’ils avaient eu la mansuétude de lui ap-
porter dans une cruche, mais le manque de nourriture lui causait des étour-
dissements.
Le jour suivant il resta au lit à ruminer, et à regarder les quelques rayons
de lumière qui passaient par les fentes des planches qui barraient les fe-
nêtres. La pièce était plongée dans la pénombre. Il se sentait léthargique.
Quand il s’abandonna à la somnolence, il avait presque réussi à se con-
vaincre que Bianka allait se glisser dans la chambre pour lui apporter de quoi
manger.
Quand il reprit conscience, il rêvait. Puis le rêve lui-même se mit à trem-
bler, se déchira. L’air chatoya. Il fixait son double, qui le regardait, la mous-
tache en désordre, le regard chaleureux et rempli d’une étonnante compré-
hension. « Qu’est-ce que tu fais là ? dit Josef. Tu es un autre moi-même ? Je
suis encore en train de rêver. Un seul de moi a suffisamment de problèmes
pour que j’en aie deux…
– Je pensais que ton image te rassurerait, répondit Surâme Sept.
– Me rassurerait ! Tu n’as aucune idée de rien… cria Josef. Il tourna la
tête vers le mur.
– D’accord, d’accord, dit Sept, blessé. Il prit l’apparence d’un vieux
sage. C’est mieux ? Tourne-toi, pour me voir.

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– Dieu merci, là au moins je peux te faire confiance. Où étais-tu ? Je ne
t’ai plus vu dans mes rêves ces derniers temps.
– J’ai été très occupé, dit Sept. En fait, je crois que je ne devrais même
pas être ici. Mais je suis toujours en relation avec toi. Tu me fais de plus en
plus penser à moi-même. Sauf que tu n’arrêtes pas de te mettre dans des
problèmes pas possibles, et toujours pour rien. Ça te serait tellement facile
de l’éviter. Cette fois-ci tu t’es surpassé. Les Hosentauf ne te laisseront pas
partir, à moins que tu ne produises quelque chose. Tu as réveillé leur sens de
l’honneur. Ils vont te donner une leçon, quitte à ce que tu meures de faim…
– Est-ce que je rêve ?
– Oui et non. Tu dors. Je suis vraiment là, si c’est ce que tu veux dire.
Mais je ne reste pas.
– Mais tu ne peux pas partir et me laisser, gémit Josef. Il y a des jours
que je n’ai eu personne à qui parler. Je vais devenir fou, si ce n’est déjà
fait. Il faut que tu m’aides.
– Je t’ai donné l’idée du tableau. Et qu’est-ce que tu en as fait ? Tu l’as
ruinée. Tu dois aimer les problèmes, dit Sept en disparaissant.
– Tu ne peux pas partir, je te l’interdis ! cria Josef. S’il faut vraiment
que tu partes, emmène-moi avec toi !
Sidéré par la suggestion, Sept se rematérialisa. Il réfléchit.
– Ce ne serait ni intelligent ni raisonnable, dit-il. Tu n’as pas les res-
sources de Ma-ah, de Protée ou de Lydia. Et je ne crois pas un mot de ce que
tu dis parce que tu changes tout le temps d’avis.
– Tu m’emmènes ? demanda Josef.
– Je t’emmène, répondit Sept en soupirant. Mais uniquement parce que
je me fais toujours du souci à cause de toi. Seulement tu devras faire ce que
je dis, et tu ne te souviendras probablement pas de grand-chose à ton réveil.
Si tu étais réveillé comme toi tu l’entends, tu n’aurais pas posé la question.
– Quelle question ?
– Qu’importe. Regarde autour de toi et dis-moi ce que tu vois.
Josef haussa les épaules.
– Une chaise, un chevalet, des fenêtres, et un petit singe jaune rigolo.
– Le singe n’est pas vraiment là. Tu l’hallucines. Fais-le disparaître, ou tu
vas être en pleine confusion.
– Le faire disparaître ? demanda Josef.
– Tu as un singe dans ta chambre, d’habitude ? demanda Sept, comme s’il
parlait à un élève lent à comprendre.
– Non.
– Alors il ne devrait pas être ici. C’est un élément du rêve. Dis-lui de dis-
paraître ou je pars sans toi.
– Va-t’en », dit Josef au singe, qui disparut. Josef ouvrit de grands yeux.
Un sentiment de puissance fit naître un large sourire sur son visage. « Et
pour toi ? Suppose que je te fasse disparaître ?…

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– Et tu feras quoi ?
– D’accord. Et maintenant ?
– Eh bien, ça ne me réjouit pas vraiment de te traîner avec moi, mais il
faut que j’aille voir quelqu’un avant de rentrer – Protée. Ne te pose pas de
questions. Contente-toi de me suivre, et ne regarde pas en arrière vers le lit.
Allez, on va faire facile. Prends ma main. »
Au moment où Josef prenait sa main, tous deux commencèrent à s’élever
dans les airs. La conscience de Josef s’éteignit un instant, comme Sept s’y
attendait. Inconscient, Josef était beaucoup plus raisonnable et facile à gé-
rer.
Chypre observait Sept manœuvrant Josef, mais elle se contenta de sou-
rire et n’essaya pas de le contacter. Sa technique, pensa-t-elle, était tout
sauf non interventionniste.

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Chapitre VII. – Suite de l’exploration terrestre de Protée et fin
du rêve de Josef

Quand il partait camper, chez lui, le petit module d’habitation de Protée


flottait si doucement qu’on oubliait qu’il reposait sur de l’air. Maintenant il
se tenait quelques dizaines de centimètres au-dessus de la surface, l’escalier
amovible descendant jusqu’au sol caillouteux. Mais ici les courants de l’air le
poussaient dans tous les sens, et quand Protée regardait par les petits hu-
blots transparents, l’obscurité opaque de la terre s’étendait partout aussi
loin qu’il pouvait voir.
Il était assis sur un coussin d’air, avalant tout ce qu’il se permettait
comme dîner, une mini-ration de pilules diluées dans de l’eau. Il avait re-
marqué qu’il pleuvait souvent et beaucoup sur la vraie terre, ce qui fournis-
sait une eau naturelle qui n’avait même pas besoin d’être recyclée. Il savait
que les pluies n’étaient pas programmées comme chez lui, mais il était sûr
qu’il pleuvait à peu près tous les jours. C’est pourquoi il n’avait pas emporté
beaucoup d’eau. Il pensait au sac de plastoïde qu’il avait accroché à l’exté-
rieur du module. S’il pleuvait il l’entendrait se remplir, et il s’arrangerait
pour qu’il ne déborde pas.
Être assis tout seul au milieu de tout cet espace sombre lui était incon-
fortable, mais ce n’était pas effrayant, se dit-il – cela faisait une différence.
En fait, il regrettait la douce lumière diffuse qui remplaçait la nuit dans la
ville flottante, même si son module de camping s’allumait automatiquement
au coucher du soleil. De plus, il se faisait du souci au sujet du module lui-
même. Il dérivait quelque peu, et il évitait de penser à ce qui pourrait arri-
ver en cas de vent violent. Pourrait-il être déchiré ? Il n’était pas fait pour
résister à des flux d’air non contrôlés.
Mais que faire s’il dérivait ? Que pouvait-il arriver de pire que de se re-
trouver emmêlé dans des arbres ? Mais il serait sans doute plus prudent de
sortir faire encore un petit tour d’observation, pensa-t-il – avec un certain
déplaisir. Il avait eu moins peur dans l’ascenseur aérien que là, à l’idée de
sortir. Avant tout il avait confiance dans l’ascenseur, mais le plancher du
module ondulait quand il se levait, ouvrait la porte, et sortait sur la petite
plateforme. Les marches volaient horizontalement, et visiblement le vent
avait décidé de lui arracher les cheveux à la racine ; il avait encore peur
d’un air non contrôlé, et ses yeux le piquaient. Je pourrais tomber et me
casser une jambe, pensa-t-il en s’agrippant.

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À ce mouvement, le module fit une brusque embardée. Protée tomba de
tout son long. Dans un effort désespéré il sauta sur ses pieds, essayant d’at-
traper l’escalier qui se dérobait dans le vent. Les marches le fuyaient,
comme exprès, pensa-t-il, jusqu’à ce que finalement il sauta plus haut qu’il
n’avait jamais sauté de sa vie, attrapa la marche la plus basse, et s’y cram-
ponna. Son poids fit descendre le module juste suffisamment pour qu’il
puisse monter à bord. À moitié en larmes, hors d’haleine, malade de soula-
gement, il pénétra à l’intérieur, tira l’escalier derrière lui, et le rangea à sa
place sous la couchette.
Le vent, qui en fait n’avait été qu’une petite brise, forcit. Le module en-
tama une course agitée à travers les airs ; dans la cabine éclairée, Protée re-
gardait par un hublot, craignant d’être poussé vers des arbres ou des buis-
sons qui pourraient abîmer le module irrémédiablement.
Depuis quelques heures, il s’était mis à parler à son module. « On va y
arriver, ne t’inquiète pas », lui dit-il. Comme il parlait, son regard tomba sur
le petit poste de télévision, mais il n’y avait pas d’émetteur ici, se dit-il –
pour la dixième fois. Il alluma pourtant le récepteur et resta simplement as-
sis devant, fixant l’écran luminescent et vide, puis finalement tomba dans
un sommeil troublé.
Tout d’un coup, il fut pleinement réveillé. Le cadran montrait qu’il avait
dormi plusieurs heures. Mais quelque chose l’avait tiré du sommeil. Qu’est-
ce que c’était ? Il eut besoin de plusieurs minutes avant de réaliser qu’une
forme essayait d’apparaître sur l’écran. Il se pencha brusquement en avant,
mais la forme avait du mal à se stabiliser. Il y avait beaucoup de parasites.
Son excitation grandit, et soudain, les parasites devinrent des mots.
« Éteignez immédiatement votre éclairage, puis quittez votre module »
disait la voix. Des formes sautaient par intermittence, mais aucune image ne
se constituait.
« Comment ? C’est à moi que vous parlez ? Qui êtes-vous ? s’écria Protée.
- Je répète. Protée, éteignez votre éclairage. Puis quittez votre module.
Des patrouilles d’éclaireuses vous recherchent. Nous ne pouvons pas prendre
le risque d’utiliser ce canal plus longtemps. Si vous recevez ce message, sui-
vez nos instructions. Attendez-nous. Nous sommes des amis. Vous n’avez rien
à craindre.
- Comment savez-vous qui je suis ? Qui êtes-vous ? Où sont les pa-
trouilles ? » Mais l’écran redevint vide. Protée essaya les autres canaux, mais
ils étaient muets. Pendant un moment il se dit qu’il avait tout imaginé. Qui
était là, dehors ? Que voulaient-ils ? Devait-il faire ce qui lui était demandé ?
L’air tourbillonnait autour du module. À tout moment désormais il pouvait
s’écraser au sol, en miettes. Rien qu’à cause de ça je vais le faire atterrir,
pour le conserver, pensa-t-il. Ensuite trouver un endroit où le cacher, et voir
ce qui allait arriver. Il ne pouvait pas éteindre les lumières tant que le mo-
dule fonctionnait ; l’éclairage était automatique.

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De nouveau il regarda à l’extérieur, cette fois pour trouver ce qu’il cher-
chait à éviter auparavant – un endroit couvert d’arbres – mais avec une clai-
rière où il pourrait atterrir. Il se passa une bonne heure avant que le module
approche de la première végétation. Et même là Protée hésita. Il était sous
surveillance ! Il ne pouvait s’empêcher d’y penser. Il n’avait vu aucun signe
d’une quelconque présence, encore moins de ces drones terrestres que les
patrouilles de chez lui utilisaient ici.
La végétation se rapprochait. Il attrapa d’un geste son kit de survie, et
appuya sur le bouton d’atterrissage d’urgence. Retenant son souffle, il sortit
sur la plateforme, descendit l’escalier mouvant vers le sol. Le module fré-
mit, se chiffonna, et s’affala à côté de lui, petit sac de plastoïde blanc de la
taille d’une valise.
Il traîna son équipement hors de la clairière et plongea sous les arbustes.
C’étaient de petits arbres trapus, des buissons d’épines et des lianes. Protée
courait aussi vite que possible, tête baissée, ses chaussures de campagne
projetant vers l’avant de petits cercles de lumière qui éclairaient le sol sous
ses pas. Elles étaient un cadeau de sa mère – un luxe – presque inutile aux
camps de vacances qu’il fréquentait, avec leur sol doucement éclairé. Mais
ici… il fit une pause ; c’était mieux de ne pas penser à ses parents. Pas main-
tenant.
Ses pieds lui faisaient déjà mal. Ses chaussures seraient vite usées sur ce
sol accidenté. Mais il sentait son excitation. Au moins il se passait quelque
chose, et il était autonome. Il avait peur, finit-il par admettre, mais même
cela était exaltant. Il se sentait très poursuivi, mais très libre. Puis une nou-
velle inquiétude l’envahit. Et si ceux qui l’avaient contacté venaient en réa-
lité de chez lui, et lui avaient tendu un piège ?
Seulement, pensa Protée, il était plus probable qu’ils aient envoyé des
femmes à sa recherche, et la voix qu’il avait entendue était celle d’un
homme. Il leva les yeux vers le ciel noir au delà des feuillages, et il pensa
qu’en dépit de tout, ils ne le rattraperaient pas et ils ne le renverraient pas
chez lui. Il ne s’était jamais senti aussi… lui-même de sa vie.
Soudain Protée s’arrêta. Ses chaussures éclairaient le commencement
d’une pente, d’une sorte de déclivité. Prudemment il fit encore quelques
pas, puis s’arrêta de nouveau, essayant de percer l’obscurité du regard. Il se
trouvait au sommet d’une étrange colline arrondie. Au moins dix mètres plus
bas se trouvaient de curieuses formes noires, comme des bâtiments. Il réa-
lisa qu’il se trouvait au bord d’une vallée circulaire. Il trouva rapidement
une pente moins raide, et commença la descente.
Il n’y avait pas de collines dans la ville flottante. Il n’avait pas l’habitude
de l’escalade. Il tomba plusieurs fois. À mi-chemin il s’arrêta, essayant de
voir malgré l’obscurité. À ce moment-là, des traînées de lumière se faufilè-
rent entre les nuages – sa première aurore. Il fixait le ciel, s’émerveillant de
la façon dont l’aube se déroulait (d’elle-même, sans aucune programmation,

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comme chez lui). Il connaissait les étapes du point de vue scientifique, mais
le phénomène lui-même était miraculeux. On aurait dit que le ciel frémis-
sait. Des groupes de nuages passaient du gris foncé au… à de délicieuses har-
monies de couleurs, qui elles-mêmes se transformaient en d’autres couleurs
au moment où elles apparaissaient.
Jusqu’à ce qu’il abaisse de nouveau le regard, il avait totalement oublié
la scène sous ses pieds. Là, dans la lumière naissance, les bâtiments se déta-
chaient clairement sur le sol. C’étaient des ruines, sur une telle étendue
qu’involontairement, Protée fit un pas en arrière. Et quelles ruines ! Des
portions d’immenses murailles, de hautes colonnes, telles qu’il en avait vu
sur certaines vidéos, et des montagnes de débris. Quelques tours blanchies
étaient encore debout, à moitié recouvertes de feuillages et de plantes
grimpantes.
Fou de joie, oubliant tout, il dévala la colline aussi vite qu’il put. Le sol
rocailleux lui faisait mal aux pieds. Ses vêtements se prenaient dans les
épines. Il s’en rendait à peine compte. Deux fois il laissa tomber son kit de
survie, le ramassa par réflexe, et continua sa course. Quel peuple avait vécu
là, et quand ? On avait travaillé à cet endroit : quelques machines étaient
disséminées, silencieuses, ici et là.
Puis, vers le côté, il vit d’autres bâtiments, des ruines en meilleur état
que les autres, et qui avaient l’air habité. Des morceaux de tissus grossiers
pendaient aux fenêtres. Peut-être des ouvriers, des archéologues, habi-
taient-ils ici. Prudemment Protée s’arrêta, puis s’engagea en faisant le
moins de bruit possible dans la direction opposée.
Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver à une vaste plateforme ro-
cheuse au milieu de la cuvette. Comme il s’en approchait, un petit chien
bondit de derrière les restes de la statue d’un homme. Même s’il n’en avait
jamais vu que dans des zoos, Protée reconnut immédiatement un chien, et il
s’élança derrière lui. Soudain il lui vint à l’esprit que le chien n’aboyait pas,
alors qu’il aurait dû le faire, et réveiller tous ceux qui dormaient là. Au lieu
de cela… était-ce possible ? Non, le chien essayait bien de le conduire
quelque part. Agitant sa petite queue, il s’élançait dans des allers-retours
précipités entre Protée et la statue.
Finalement Protée le suivit. À côté de la statue s’ouvrait un trou rond ;
le chien s’y engagea et dévala une volée de marches. Protée ne pouvait pas
juger de la profondeur du passage, car l’escalier formait un virage, mais le
chien avait déjà disparu.
Une invitation ? Un chien dressé ? Appartenait-il à l’homme qui l’avait
contacté par la télévision ? Était-ce un piège ? La discussion intérieure que
Protée tenait avec lui-même n’était que théorique, et il le savait bien. Déjà
il s’engageait sur les premières marches. Une porte secrète sous la surface
de la terre – il ne se serait jamais attendu à voir une chose pareille. Après

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avoir pris l’ascenseur aérien vers le sol, voilà qu’il avait l’occasion d’aller
encore plus loin, de descendre sous le sol !
Mais où était parti le chien ? Une fois que Protée eut descendu une di-
zaine des marches de pierre, un bruit attira son attention, en même temps
que la lumière changeait brutalement. Se retournant, il eut juste le temps
de voir au-dessus de lui un cercle noir occulter le ciel matinal, et le trou se
referma. Ce n’est qu’à ce moment qu’il s’aperçut que les marches étaient
faiblement éclairées. Il se demanda si peut-être la statue avait changé de
position, et se tenait maintenant solidement plantée à l’emplacement du
trou ?
De nouveau son excitation fut plus forte que sa peur – enfin, presque. Par
moments des frissons parcouraient son cuir chevelu, et son sang lui pulsait
dangereusement fort aux oreilles. Jamais auparavant il n’avait senti de
telles odeurs, un mélange de minéraux, d’humidité et d’une poussière com-
pacte que personne n’aurait touchée depuis des âges – une âcreté moisie et
pénétrante qui ne cessait de lui rappeler qu’il se trouvait bien de l’autre
côté de la surface de la terre.
Le passage fit un coude. De nouveau Protée se demanda où était le
chien. Des insectes surgissaient de l’obscurité dans les cercles de lumière
projetés par ses chaussures. Protée avaient des mouvements de recul, mais
ils s’enfuyaient aussitôt. Ici et là de grosses pierres encombraient les
marches, des trous dans les murs de pierre indiquaient d’où elles étaient
tombées ; à de nombreux endroits les murs étaient gluants d’humidité.
Finalement, après un dernier virage, les marches s’arrêtèrent. Le chien
était assis là, en silence, qui le regardait d’un air affectueux en remuant la
queue. Était-il muet ? se demanda Protée. À droite était une porte, qui s’ou-
vrit facilement. Protée se retrouva dans une vaste salle sans fenêtres, qui
baignait dans une douce lumière tombant du plafond. Tout l’espace était
rempli de longues tables chargées d’outils, de bustes en pierre, et de piles
de gravats.
C’était donc bien un site archéologique. Protée ne s’était pas imaginé
qu’ils travaillaient si profondément sous la terre. Peut-être lui permet-
traient-ils de rester, d’apprendre en travaillant ? Mais une autre idée lui tra-
versa l’esprit. Le chien avait traversé la pièce et l’attendait devant une
autre porte, à l’extrémité opposée de la salle. Tout allait trop bien, pensa
Protée. Et s’il y avait une récompense pour sa capture, et si les archéologues
allaient le rendre à ses parents, ou à une patrouille de recherche ?
Il était tout à fait incapable d’imaginer revoir sa mère, mais la pensée de
retrouver son père déclencha en lui des sentiments qui le surprirent. Une
bouffée de solitude lui serra le cœur, comme un afflux de tendresse, qu’il
essaya immédiatement de se dissimuler. Jouant la désinvolture, il ouvrit la
porte. Le chien se précipita dans une petite pièce, et il le suivit. C’était un
vieil ascenseur, grinçant et bringuebalant, comme autrefois ! La porte se

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ferma derrière lui, et le petit espace commença à s’élever, dans les cahots
et les craquements, comme si on ne l’avait pas utilisé depuis des siècles. Il
s’arrêta. Le chien se mit à aboyer d’impatience, comme s’il venait de re-
trouver la voix, et il courut se jeter droit dans les bras d’un homme qui at-
tendait à peine deux mètres plus loin.
« Beau travail, Hiver », dit l’homme en soulevant le chien. Il avait les
cheveux châtains, d’épais sourcils bruns, un nez busqué, et il portait une
large salopette sur une chemise à manches longues. Mais c’étaient ses ma-
nières qui attirèrent immédiatement l’attention de Protée. Jamais il n’avait
rencontré un homme ayant une telle présence, un tel air de commandement,
en même temps simple et assuré.
« Je m’appelle Fenêtre, dit l’homme. Et tu es Protée. Tu nous as causé
de drôles de soucis, sans le savoir, bien sûr. Tu aurais pu tout gâcher.
– Moi ? Gâcher quoi ? Tu es archéologue, n’est-ce pas? C’est toi qui m’as
envoyé le message ? Il y a vraiment des patrouilles qui me recherchent ? »
Protée avait tellement de questions qu’il ne savait pas par laquelle com-
mencer. En même temps il remarquait les longues tables de pierre à l’autre
extrémité de la pièce autrement vide, les tablettes d’argile alignées sur des
étagères de bois, et les fresques, à différents stades de restauration, qui or-
naient les murs. « Un homme qui s’appelle Fenêtre… Je n’ai jamais connu
personne avec un nom pareil, dit-il. Et Hiver, c’est un drôle de nom, aussi,
pour un chien ?
– Nous avons des noms qui veulent dire quelque chose pour nous. Je suis
Fenêtre, parce que parfois je peux voir à travers les choses. Et nous avons
trouvé le chien en hiver. Tu te trouves dans la Cuvette des Telliens, mais
nous aurons encore beaucoup de temps pour les explications. Pour l’instant
tu es un danger pour nous tous, parce que tu attires les patrouilles de re-
cherche dans notre direction. Normalement les Flottants nous laissent tran-
quilles.
– Les Flottants ? demanda Protée.
– Ceux de chez toi, répondit Fenêtre d’un ton sarcastique. Maintenant
viens avec moi. J’espère que tu apprécieras ce que tu verras, parce que tu
vas rester ici pas mal de temps.
Protée jeta autour de lui un regard devenu incertain.
– Tu veux dire que je suis prisonnier ?
Fenêtre haussa les épaules et sourit.
– Les définitions ont quelque chose d’amusant. Je ne définirais pas ta si-
tuation ici comme celle d’un prisonnier, non. Mais dans notre intérêt comme
dans le tien, je crois que tu seras d’accord pour limiter ton expérience à la
Cuvette des Telliens pendant un certain temps. »
Surâme Sept et Josef observaient Protée depuis qu’il s’était réveillé en
entendant la voix des Telliens dans le poste de télévision. Ils se tenaient, in-

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visibles, dans un coin de la pièce. « Que se passe-t-il ? demanda Josef, fu-
rieux. Qu’est-ce qu’ils vont faire du garçon ? Pourquoi tu ne fais rien ? Tu
peux faire quelque chose, n’est-ce pas ? Mais si tu ne l’as pas aidé quand il
est tombé de sa drôle de bulle, je suppose que tu ne vas pas l’aider mainte-
nant non plus ! » Il fit une pause et ajouta en frissonnant : « Et ce tunnel in-
fect, si c’en était un…
– Tu ne peux pas te taire ? Tu n’as rien fait d’autre que de rouspéter de-
puis le départ. Je savais qu’il ne fallait pas que je t’emmène.
– Rouspéter ? Se faire quasiment tirer par les cheveux à travers les airs !
Je n’ai jamais fait un tel rêve de ma vie. Je suppose que c’est parce que je
suis à moitié mort de faim…
– D’une certaine façon, répondit Sept. Ça clarifie l’esprit.
– Clarifie l’esprit ? Tu appelles ça clarifier l’esprit ? hurla Josef. C’est
qui, lui ? Ce soldat, ou autre chose du genre.
Sept regarda l’endroit que désignait Josef.
– Juste une autre de tes hallucinations. Pourquoi tu n’arrêtes pas de faire
ça ? Je te l’ai déjà dit : s’il disparaît, tu sauras qu’il n’était pas réel – du
moins pour personne d’autre que toi. S’il reste, alors c’est une partie de la
réalité physique, ou une hallucination de masse. Tu vas arriver à com-
prendre ? »
Pendant qu’ils parlaient, Protée et Fenêtre quittèrent la pièce.
« Tu ne les suis pas ?
– De toute façon Protée ne sait jamais quand je suis là, répondit Sept.
Mais je ne peux pas rester plus longtemps. Je pense que tout ira bien pour
lui. J’en suis sûr. Il a toujours tellement d’idées…
– Qu’y a-t-il de mal à ça ? On dirait que ce n’était pas vraiment un com-
pliment.
– Ce n’est pas à toi de me poser des questions, répondit Sept. N’essaye
pas de permuter les rôles. Viens, je te ramène.
– Mais le garçon ! À la merci de Dieu sait qui…
– C’est ça ton problème. Tu exagères toujours », dit Sept.
Il soupira, toucha le bras de Josef en pensant à sa chambre. Cette fois
Josef sentit seulement un courant d’air, comme un souffle sonore, puis une
étrange sensation d’être remis dans le bon ordre. Quand il reprit conscience
il était étendu au-dessus du lit, regardant vers le bas son corps, ou du moins
ce qu’il pouvait en voir, recroquevillé sous les couvertures.
« C’est moi ça ? demanda-t-il, je suis allé dans tous ces endroits sans
mon corps ? » Cette réalisation le terrifia. Il eut un frisson.
« Tourne-toi, dit Surâme sept. Tu as la tête aux pieds. Il faut que tu
t’alignes sur ton corps.
– Je ne peux pas. Je ne sais pas le faire. Et si je ne pouvais pas y ren-
trer ?

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– Y rentrer, c’est le plus facile. Il faut juste que tu le veuilles. Et je te
suggère d’accorder quelques pensées à la solution de tes autres problèmes.
En fait, ce que tu as vu cette nuit devrait énormément t’aider. Mais cette
fois, ça dépendra de toi. Je t’ai donné les ingrédients de quelque chose,
mais il faudra que tu les utilises. Maintenant, rentre dans ton corps. Lâche-
toi…
– Me lâcher ? » demanda Josef.
Sept soupira, puis donna à Josef une légère poussée qui l’aligna sur son
corps physique. « Vas-y. »
Josef le regarda avec méfiance, mais il essaya consciencieusement de
faire ce que lui disait Sept. Il eut la bizarre sensation de tomber. La panique
lui fit ouvrir grand les yeux. Il était dans son lit. La pièce était tout à fait
normale, sauf un petit soldat de bois dans un coin.
« Tu as oublié d’effacer ton hallucination », lui dit Sept pour l’aider. Puis
il disparut.
« Va-t’en ! » hurla Josef, et le soldat s’évanouit sous ses yeux. Il s’assit,
frissonnant, en sueur, et il alluma la lanterne. Quel cauchemar, pensa-t-il.
Demain il commencerait un tableau pour les Hosentauf, n’importe lequel. Le
manque de nourriture le rendait fou.
Soudain il sauta sur ses pieds, pleinement réveillé. Des scènes de son
« rêve » lui revenaient en foule à l’esprit. Il revit ces anciennes ruines émer-
geant dans l’aube grise. Quelle idée de tableau, pensa-t-il. Déjà l’expé-
rience avec Sept s’effaçait, d’abord dans un rêve, puis dans le souvenir d’un
rêve, puis dans la sensation d’avoir fait un rêve qu’il avait oublié. Seule
l’image des ruines demeurait. Josef alluma une seconde lanterne et com-
mença un rapide croquis du cercle de collines et des ruines dans la Cuvette
des Telliens. Au fur et à mesure que le charbon de bois esquissait les con-
tours, il avait l’étrange impression de connaître l’endroit, comme s’il y était
déjà allé, et l’avait oublié.

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Chapitre VIII. – Protée dans la Cuvette des Telliens, et récit
d’Histoire

Fenêtre observait le ciel à la tombée du crépuscule, tandis que les


ombres envahissaient la vaste coupe de terre qui enserrait les ruines. Il te-
nait la tête renversée en arrière, son long nez arqué pointant vers les hau-
teurs dangereusement vides. Celles de la patrouille de recherche n’étaient
pas revenues, contrairement à leurs affirmations. Pendant des heures il
s’était attendu au choc de l’émergence de leur drone dans le ciel ordinaire-
ment silencieux. Les Flottants évitaient les nuits de la Terre. Il trouvait
étrange qu’elles ne se soient pas manifestées plus tôt. Fenêtre réfléchit :
elles n’avaient eu aucune raison de mettre sa parole en doute quand il leur
avait affirmé n’avoir pas vu le garçon, avec la promesse de les contacter s’il
le découvrait.
Il ouvrit ses sens intérieurs aussi largement qu’il put, mais il ne put per-
cevoir aucun étranger dans les parages, sur la surface de la terre, au-dessous
ou au-dessus. Aucune pensée étrangère ne frémissait aux confins de son
mental ; aucune forme nouvelle n’émergeait des ténèbres de sa concentra-
tion profonde. Il se sourit à lui-même – ou bien la Fenêtre n’était pas ou-
verte, ou bien la région était sûre pour la nuit. Il avait malgré tout un senti-
ment de malaise. Il s’assit par terre, retournant dans ses doigts un morceau
de poterie cassée. L’image de la femme qui l’avait façonnée, des siècles au-
paravant, surgit dans son esprit. Cela datait des débuts du vingtième siècle,
une œuvre de décoration plutôt que d’usage. Irrité, Fenêtre chassa les
images qui dérangeaient sa concentration. Aucun ascenseur aérien n’avait
atterrit ni décollé de la journée, d’après les rapports de ses éclaireurs. Alors
où était la patrouille ?
La dernière chose dont ils avaient besoin c’était d’une patrouille perdue,
pensa-t-il avec inquiétude. Cela ne ferait qu’attirer plus de Flottants pour
participer aux recherches. Une telle situation serait la plus grande calamité
à laquelle ils aient jamais dû faire face. Il regarda vers le ciel qui s’obscur-
cissait. Fenêtre prit conscience d’une sensation intérieure familière de mou-
vement… une activité à l’approche… mais encore assez loin. Il ferma les
yeux. L’obscurité intérieure se mit à vibrer, elle trembla, se déchira, et une
image miniature en couleurs se forma : le drone de la patrouille.
Mentalement Fenêtre agrandit l’image, puis y introduisit sa conscience.
C’étaient les mêmes trois femmes avec lesquelles il avait parlé la veille. Im-
médiatement il capta leurs pensées et leur conversation, jusqu’à ne plus

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pouvoir faire la différence entre ce qui était dit et ce qui n’était qu’évoqué
mentalement. Il eut un large sourire : elles ne reviendraient pas, cela au
moins était certain. Avec l’arrogance typique des Flottants, elles pensaient
qu’il était impossible que lui et ses hommes aient pu trouver le garçon si
elles n’y étaient pas arrivées.
Soudain, en découvrant les raisons cachées dans leur subconscient, il
éclata de rire. Dans un dernier effort pour trouver Protée elles étaient res-
tées sur terre plus longtemps que prévu, et elles n’aimaient pas l’idée de
devoir atterrir de nuit dans la cuvette, au milieu d’hommes qu’elles ne con-
trôlaient pas. De plus, elles étaient convaincues que tout simplement le jour
de la disparition de Protée l’ascenseur aérien fonctionnait mal, qu’il s’était
déclenché tout seul, laissant dans les données la trace de ce mauvais fonc-
tionnement, une coïncidence qui avait entraîné cette recherche inutile sur la
terre.
De nouveau leurs préjugés se mêlèrent à leurs réflexions : elles auraient
dû savoir que jamais un garçon ne serait assez courageux pour tenter un tel
voyage. Elles étaient maintenant convaincues qu’il se cachait quelque part
dans la ville flottante, là où elles auraient dû concentrer leurs efforts depuis
le début.
Étrangement, pensa Fenêtre, leurs préjugés contre les hommes le déran-
geaient, même s’il en connaissait les raisons. Mais le préjugé en lui-même,
le ressenti qu’il provoquait, avait un goût amer pour les sens intérieurs. On
aurait dit un buisson épineux, dont les pointes blessaient la peau douce de
son acceptation de toute forme de vie. Assez ! Ce n’était plus la peine d’at-
tendre l’apparition du drone dans le ciel. Il ne s’arrêterait pas. Il y avait des
heures qu’elles avaient averti la ville flottante, et un ascenseur aérien vien-
drait chercher la patrouille, drone compris.
Il poussa du pied quelques débris, entra dans une des petites cabanes os-
tensiblement utilisées pour les fouilles, appuya à un endroit précis du mur en
bois, et avança jusqu’au centre du plancher. Brusquement une trappe s’ou-
vrit. Il descendit quelques marches jusqu’à l’ascenseur, qui le déposa rapi-
dement et directement à la partie intérieure des fouilles, où Protée devait
l’attendre.
Protée l’entendit approcher et sauta sur ses pieds. Il débordait de ques-
tions.
« Bon, dit Fenêtre, ta patrouille s’en va. Elles ont décidé que tu n’étais
pas sur la Terre parce que jamais un garçon n’aurait eu l’audace de faire un
coup pareil, et parce qu’étant des hommes, nous serions incapables de te re-
trouver si elles n’y arrivaient pas. » Fenêtre souriait durement. « Elles se
trompent sur de nombreux points. Il y a des hommes et des femmes ici, et
les ruines là-haut – les fouilles – ne sont qu’un camouflage. Nous vivons en-
dessous, comme tu le sais, bien sûr.

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« Combien êtes-vous ? demanda Protée. Comment faites-vous pour ne pas
être découverts ? » Il se sentait revigoré par une bonne nuit de sommeil.
Tout ce à quoi il arrivait à penser désormais était au fait que des gens vi-
vaient vraiment sous terre, sans que ceux du dessus n’en sachent rien.
« Je ne peux pas tout te dire d’un coup, répondit Fenêtre en souriant.
Officiellement nous faisons partie d’une petite société d’archéologie, fonc-
tionnant sur ses fonds propres. Nous rendons des comptes à notre société-
mère dans la ville flottante. On considère l’archéologie comme une activité
pour les hommes ne portant pas à conséquences, que plus personne ne prend
au sérieux puisque toute la population a quitté la Terre. Donc personne ne
nous dérange.
– Je crois que je ne comprends pas bien, dit Protée. Ce sont les hommes
qui dirigent, ici ?
Fenêtre hocha la tête.
– Chaque sexe a essayé de contrôler l’autre à travers l’histoire. D’une fa-
çon générale, les résultats étaient les plus désastreux quand c’étaient les
hommes qui étaient aux commandes. Ils se sont tellement éloignés d’eux-
mêmes en tant qu’individus qu’ils ne pouvaient plus réagir qu’à des activités
liées au sexe. Mais les femmes ne font guère mieux, comme ta propre his-
toire a dû te le montrer. Elles ont essayé de se venger et de renverser les
rôles, jusqu’à adopter de nombreux traits négatifs qu’elles jugeaient mascu-
lins. Je t’en dirai plus ultérieurement, mais sincèrement, je peux te dire
qu’ici, nous sommes en relations les uns avec les autres sur un pied d’indivi-
dualité. Chaque personne est respectée à la mesure de son caractère unique.
Même les noms ont un caractère individuel, ils ne sont pas basés sur le sexe.
– Mais combien êtes-vous ? demanda Protée de nouveau ; quand est-ce
que tu me feras voir la région ? Pourquoi vous appelle-t-on les Telliens ?
– En ce qui concerne notre nom, dit Fenêtre, la chose est venue comme
ça : dans l’ancien temps, les archéologues utilisaient le mot tell pour dési-
gner les collines artificielles qui recouvraient les restes des villes enfouies.
Finalement, ils se sont appelés eux-mêmes les Telliens.
Il haussa les épaules en souriant.
« En ce qui concerne tes autres questions, j’ai bien peur que les réponses
ne doivent attendre un certain temps. Tu apprendras le reste peut-être plus
tôt que prévu.
– Peut-être ? interrogea Protée.
– Peut-être, répéta Fenêtre. Nous avons de nombreuses habitudes qui
sont en contradiction directe avec ce que tu as appris dans ton éducation.
Nous devons déterminer combien tu peux accepter et assimiler. Il se peut
que nous soyons obligés de te garder en marge, pour ainsi dire. J’espère que
non…

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– Mais qu’est-ce qui pourrait me paraître si bizarre ? » demanda Protée. Il
était fatigué de rester assis à ne rien faire ; il voulait explorer l’endroit. « Je
crois que tu évites les explications, dit-il en regardant ailleurs.
– Ah bon, tu crois ça ? dit Fenêtre. Tu as raison, d’une certaine façon.
Mais je voudrais te présenter quelqu’un. »
Il pressa un bouton, et une porte s’ouvrit en coulissant.
Protée était déjà en alerte. Quelque chose dans la voix de Fenêtre
l’avertissait qu’il allait y avoir une sorte de test. S’il échouait, que feraient-
ils ? Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Avant qu’il ait eu le temps d’y
réfléchir davantage, une fille entra. Elle était un peu plus âgée que lui,
mince, vêtue comme Fenêtre d’une chemise sous une large salopette.
– Voici Histoire, dit Fenêtre.
Alors qu’elle s’avançait en souriant, soudain ses yeux s’assombrirent. Elle
recula d’un pas, frémissante, et se tourna vers Fenêtre, comme pour cher-
cher de l’aide.
– Qu’y a-t-il ? demanda Fenêtre.
– Je ne sais pas encore. Elle parlait si bas que Protée dut faire un effort
pour entendre. Je sens juste que… qu’il représente une menace plus grande
que ce que nous avions réalisé, mais dans un sens complètement différent.
Je ne sais pas pourquoi. L’histoire commence à peine à arriver…
– Tu pourrais te tromper ? demanda Fenêtre.
– Évidemment, dit-elle, irritée. Toutes mes histoires doivent être déchif-
frées. Peut-être que je l’interprète mal. Certaines sont vraies sur le coup,
mais pas après. D’autres sont vraies après coup, mais pas sur le moment…
– Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ? Et de quoi parles-tu ?
demanda Protée, blessé. On vient juste de se rencontrer. Et de quelles his-
toires parles-tu ? »
Il regardait Fenêtre d’un air noir et évitait de regarder la jeune fille en
face.
« On l’appelle Histoire parce que souvent des histoires lui viennent, qui
sont vraies. Elles sont vraiment arrivées, ou elles vont arriver.
– Rien que des superstitions, répondit Protée. Je ne voudrais pas vous
froisser, mais…
– Tu ne voudrais pas ? Ah bon ? l’interrompit Fenêtre en souriant.
– Mais s’il ne comprend rien du tout, à quoi ça sert ? s’écria Histoire,
exaspérée.
– Ne t’inquiète pas, raconte ton histoire, dit Fenêtre. Je suis sûr que Pro-
tée sera assez poli pour t’écouter, de toute façon. »
Protée fit un geste d’indifférence, moitié intimidé, moitié curieux. Il es-
sayait d’ignorer la chair de poule qui lui montait le long des bras. Après tout,
pensa-t-il, que pourrait-elle bien raconter ? Pourquoi avait-il l’impression
qu’elle pouvait tout gâcher ?

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« Je ne peux que raconter l’histoire comme elle me vient, dit Histoire.
Je lui fais confiance, qu’elle soit crédible ou non. Ne t’énerve pas si elle a
l’air bizarre…
– Je ne m’énerve pas, dit Protée, trop fort. Elle rougit.
Elle gardait les yeux ouverts, mais regardait loin sur le côté.
– Eh bien, d’abord je vois un vieil homme et une vieille femme. Elle est…
un peu incohérente, peut-être sur le point de mourir. Ou peut-être déjà
morte. Ils sont dans une espèce de véhicule comme on en utilisait sur la
Terre il y a des siècles… Il va arriver quelque chose. Ou alors ça vient d’arri-
ver. On dirait qu’elle parle à un homme qui est mort et dont le corps est à
côté. Les deux sont en lien avec Protée. »
Protée la fixait, pétrifié et scandalisé. Quelle idiotie, pensait-il, en se
demandant comment Fenêtre pouvait prendre Histoire à ce point au sérieux.
« Et puis il y a un autre homme, dit-elle. Plus vieux que Protée, mais en-
core jeune. Il est enfermé dans une pièce, tout seul. Et il y a un tableau
d’une ancienne ferme, avec des arbres tout autour. »
Protée sursauta et se pencha en avant. Il avait rêvé d’un tel tableau, ou
d’un qui lui ressemblait. Les arbres avaient enflammé son imagination et
renforcé sa détermination d’aller sur la surface de la Terre.
« Qu’y a-t-il, Protée ? demanda Fenêtre.
– Rien », répondit-il en baissant les yeux, gêné. Il ne mentait pas, se dit-
il. C’était juste une coïncidence.
Les yeux d’Histoire ne changeaient jamais de direction. Elle fixait un
point à droite sans tourner la tête, jusqu’à ce que Protée eût lui-même en-
vie de se tourner pour voir ce qu’elle regardait.
« De toute façon je n’aime pas trop cet homme, dit-elle. Celui enfermé
dans la pièce. Il n’arrête pas de se donner raison. Et puis je vois aussi une
jeune femme noire. Elle est reliée à nous, les Telliens, d’une manière bi-
zarre. Et… »
Histoire s’interrompit, le visage si grave que Protée s’abstint de prendre
la parole, comme il en avait envie. Malgré lui, il avait peur… ou un pressenti-
ment. Il hésitait entre les deux.
« Elle aussi elle a quelque chose à voir avec l’archéologie, continua His-
toire. Ou avec des ruines, ou avec un dieu ou un esprit quelconque. Je la
vois près de pyramides. Mais c’est par elle que vient la menace sur nous ! »
Histoire regardait Fenêtre, presque suppliante. « C’est tout ce que j’ai
pour l’instant, dit-elle. Protée, ça te parle, à toi ? »
Il fit non de la tête.
« À moi moins qu’à personne. Je pense que c’est juste, enfin… une his-
toire. Si tu veux y croire, ça te regarde, mais pour moi ça n’a aucun sens. Si
ça en avait, je te le dirais.
– Si tu reçois encore quoi que ce soit, Histoire, surtout dis-le moi, dit Fe-
nêtre. Et toi aussi Protée.

62
– Mais si Protée ne comprend pas, et je ne sais pas s’il comprendra un
jour…
– Attends, là, dit Fenêtre. Protée, écoute-moi un moment. Quand les
femmes ont pris le pouvoir, elles ont essayé de mettre l’accent sur l’agilité
physique, la force, l’audace, la logique – toutes les qualités qu’avant les
hommes affirmaient être les prérogatives des mâles. Elles ont réduit l’impor-
tance d’autres excellentes caractéristiques parce qu’elles les considéraient,
à tort, inférieures à leur statut, et pouvant le menacer. Elles ont essayé
d’ignorer la compréhension intuitive par exemple, qui était leur don de nais-
sance. Il existe donc beaucoup de capacités humaines tout à fait normales
contre lesquelles tu entretiens probablement des préjugés, à cause de ton
éducation…
– Mais j’ai l’esprit très ouvert, rétorqua Protée.
– Et que penses-tu de lire l’avenir, ou le passé ? Ou de lire dans le mental
des gens ? Juste avant que les femmes aient massivement pris le pouvoir, les
scientifiques en étaient arrivés à penser que ces choses étaient tout à fait
possibles. Le monde était juste avant l’âge de grandes découvertes…
– Mais tout ça ce sont les superstitions que les femmes ont réussi à éradi-
quer, répondit Protée. D’accord, elles ont fait beaucoup d’erreurs, et je
n’étais pas du tout heureux d’être un Flottant, comme vous dites, mais les
femmes sont vraiment logiques. J’ai l’esprit ouvert en ce qui concerne les
choses… disons, réelles.
– Ça va devenir insupportable avec lui, dit froidement Histoire à Fe-
nêtre. » Elle essayait de garder un ton calme, mais elle était en colère, et se
sentait personnellement insultée. « Personne n’a jamais douté de mes his-
toires avant, dit-elle. Leur signification n’est pas évidente tout de suite,
mais tout le monde a toujours considéré comme allant de soi qu’elles
avaient un sens. Ces histoires parlent de quelque chose de réel. Je m’ap-
pelle Histoire parce que mes histoires ont commencé quand j’étais petite.
Nous choisissons nos noms à sept ans, avec l’aide de nos parents, et nous les
confirmons à quatorze ans. Et là tu es en train de dire que mon nom ne veut
rien dire. Tu essayes de nier toute mon existence… »
L’éclat surprit tellement Protée qu’il ne savait plus quoi dire. Il chercha
de l’aide vers Fenêtre, qui, étonnamment, regardait ailleurs, de sorte qu’il
fut obligé de trouver ses propres arguments.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, répondit-il. Je ne dis pas que ton
nom est faux, ou que tu as tort. En fait, l’histoire que tu as racontée n’avait
aucun sens pour moi, mais c’était quand même un genre d’histoire. Donc tu
racontes vraiment des histoires, et ton nom est justifié. Seulement je ne
pense pas que ton histoire ait un quelconque rapport avec moi. »
Dans la plus totale confusion, écarlate, il ajouta : « C’est tout ce que je
peux dire. »

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« Et il n’y a rien qui te rappelle quelque chose ? » demanda-t-elle avec
obstination.
Protée secoua la tête. Puis il ajouta : « Un détail m’a semblé familier,
mais c’était juste comme une coïncidence. Tu as mentionné un tableau qui
ressemblait à un dont j’ai rêvé plusieurs fois ; ce n’est pas que je me sou-
vienne de mes rêves, ce n’est pas le cas. Mais celui-là m’est resté parce que
c’est lui qui m’a donné vraiment envie de venir sur Terre, encore plus
qu’avant. »
Protée n’avait pas réalisé avec quelle tension Histoire l’avait écouté, les
épaules levées, et à ses derniers mots, elle se mit à sourire.
Ses épaules se détendirent et une vague de plaisir illumina son visage.
« Mais ça ne veut rien dire » ajouta-t-il rapidement. Il se tourna vers Fe-
nêtre, mais celui-ci souriait à Histoire.
« Pourquoi un si petit détail vous fait vous sentir si bien ? demanda Pro-
tée, sincèrement surpris. À part ça il n’y a rien qui ait du sens pour moi.
– Le rêve est sûrement en relation avec ton arrivée ici, dit Fenêtre.
– Mais j’en avais déjà l’intention avant. »
Fenêtre se tourna vers Histoire et lui mit la main sur l’épaule. « Tout ça
devrait t’avoir appris quelque chose, dit-il. Tu dois faire confiance à tes ca-
pacités, et ne pas les mettre en doute parce que quelqu’un d’autre les con-
teste. Si nous devons mettre nos plans à exécution, il faut que tu conserves
le sens de ton intégrité en face de sceptiques comme Protée. »
Puis, se tournant vers Protée : « Sois gentil avec elle, elle n’a pas l’habi-
tude qu’on mette en doute ce qu’elle dit. Vous finirez par apprendre l’un de
l’autre. » Et il ajouta sobrement, pour Histoire : « Si tu en reçois plus au su-
jet de cette menace, fais-le moi savoir. » Puis, doucement : « Il peut y avoir
eu une distorsion ; tu pourrais inconsciemment considérer Protée comme une
menace, surtout si tu doutes de tes capacités. Mais je vais voir ce que je
peux capter moi aussi, en utilisant mes propres méthodes.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Protée, choqué. Vous ne faites
pas la même chose ?
– Fenêtre voit, dit Histoire.
– Voit quoi ? Moi aussi je vois ! lui répondit Protée.
– Ça suffit maintenant, dit Fenêtre. Protée, nous avons tous suffisam-
ment à réfléchir pour toute la journée.
– Mais si vous pensez vraiment que je puisse être une menace pour vous,
pourquoi m’avez-vous fait entrer ?
– Les menaces sont souvent des défis, répondit Fenêtre simplement. »
Protée essayait de gagner du temps. Il sentait que la conversation était
sur le point de se terminer. La rencontre avec Histoire avait-elle été une
sorte de test ? Avait-il échoué ? Aurait-il dû faire semblant d’accepter ce
qu’elle disait ? « Tu vas me montrer les environs ? » demanda-t-il, mal à

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l’aise. « J’ai l’impression que non, c’est comme si j’étais mis à l’épreuve. Et
tu ne m’as toujours pas dit combien vous êtes. »
Fenêtre se leva. « Je pense que nous te montrerons la cuvette par
étapes, Protée. Nous commencerons demain matin. Et je te trouverai
quelque chose d’intéressant à faire pendant ton séjour, mais pour certaines
de tes questions, il faudra attendre. »
Protée acquiesça, mais il se sentait très seul, et de plus en plus mécon-
tent. Une fille appelée Histoire dont les histoires étaient supposées être
vraies alors qu’apparemment elles n’étaient que du pur non-sens, et un
homme appelé Fenêtre qui pouvait voir ! Voir quoi ? Et ils ne lui montre-
raient que ce qu’ils voudraient bien qu’il voie. Il avait déjà décidé que d’une
façon ou d’une autre, seize ans ou pas, il découvrirait ce qu’ils lui cachaient.

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Chapitre IX. – Chypre et Surâme Sept commencent la troi-
sième partie de l’examen

Surâme Sept avait repris son apparence de jeune garçon de quatorze ans,
et Chypre s’adressait à lui : « On dirait que tu as négligé Lydia », remar-
quait-elle.
Surâme Sept se concentra aussi fort qu’il put, et amena sa conscience à
sa pleine focalisation. Ils étaient dans le bureau de Lydia. Les feuilles d’au-
tomne volaient devant la fenêtre tellement vite que Sept en clignait des
yeux. Puis, élargissant sa vision, il vit que la pièce était le théâtre d’une agi-
tation frénétique. Trois hommes vidaient les tiroirs, jetant leur contenu sur
le tapis bleu. « Tu aurais pu choisir un coin plus tranquille, dit Sept. Qu’est-
ce qui se passe ici ? Et est-ce que c’est encore une de ces conversations qui
se tiennent sans que j’en sois conscient ? Elles me perturbent toujours.
– La famille de Lydia a vendu la maison, répondit Chypre. Elle la leur a
donnée pour qu’ils puissent faire ce qu’ils veulent de leur héritage sans de-
voir attendre qu’elle meure.
– Tu pourrais peut-être le dire d’une façon plus délicate ? grogna Sept.
– C’est l’expression qu’a utilisée Lydia, comme tu le saurais si tu avais
gardé le contact avec elle.
– Mais je l’ai gardé ! protesta Sept. Elle a eu une nouvelle attaque. Ça
m’a littéralement catapulté hors de Ma-ah, et je l’ai aidée, Lydia, je veux
dire… En fait, jusqu’à ce moment-là, je ne pouvais pas sortir de Ma-ah,
ajouta Sept, retrouvant soudain la mémoire. Tu m’as dit de m’identifier
avec Ma-ah aussi complètement que possible, et j’étais d’accord. Mais je ne
réalisais pas à quel point j’étais capable de m’identifier avec elle, sinon je
n’aurais pas accepté si vite. » Il tremblait. « Tout ce corps autour de moi,
tout le temps…
– Eux ils ont leur corps autour d’eux tout le temps, précisa Chypre. »
Presque imperceptiblement, elle passait constamment d’une belle femme
d’un âge indéterminé à un homme de belle allure d’un âge indéterminé. De
temps en temps les deux images se rassemblaient, se fondaient, accomplis-
sant l’unité et la stabilité.
« On dirait que tu as quelques problèmes avec ton apparence physique,
dit Sept. Si je faisais la même chose, tu me donnerais trois mauvais points.
– J’en sais plus sur moi-même que tu n’en sais sur toi-même, dit-elle. En
fait c’est beaucoup plus difficile pour moi, presque impossible, de créer une
image physique qui exprime ma réalité connue. Mais je te l’ai déjà dit.

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– Tu n’es jamais en peine de réponse », dit Sept.
Tous les deux étaient tranquillement installés sur le canapé. Soudain
Sept bondit : « Regarde ça, s’écria-t-il, cet imbécile a jeté par terre toute la
collection de coquillages de Lydia ! On ne fait pas ça ! » lança-t-il au démé-
nageur. Et en un éclair, les coquillages reprirent leur place dans le tiroir.
« Sept, arrête ! » lui intima Chypre.
Le déménageur se retourna et fixa le tiroir. « J’aurais pu jurer que
j’avais tout vidé, dit-il à son collègue.
– Remets tout en place, maintenant ! » ordonna Chypre.
Les coquillages, un par un, retournèrent du tiroir sur le sol, pendant que
le déménageur avait le dos tourné. Quand il se retourna de nouveau, le tiroir
était vide. « Bon, alors, je l’ai bien fait, s’exclama-t-il, je veux dire… j’au-
rais juré…
– Voilà comment naissent les histoires de maisons hantées, dit Chypre.
– Mais ce sont les coquillages préférés de Lydia, marmonna Sept. De
toute façon je n’aime pas qu’on se retrouve ici. On ne pourrait pas aller ail-
leurs ?
– D’accord. Pense à un nuage », dit Chypre.
Tous deux partirent immédiatement. Au dernier moment, Sept dématé-
rialisa un magnifique coquillage pour Lydia. Lui et Chypre émergèrent sur un
nuage juste à la limite de l’atmosphère de la Terre.
« Je voudrais te faire un bref récapitulatif avant de t’expliquer la pro-
chaine partie de l’examen, dit Chypre. Mais d’abord, qu’as-tu appris jusqu’à
présent ?
– Eh bien, répondit Sept en fronçant les sourcils, j’ai du mal à ne rester
tout le temps qu’avec Ma-ah. Au début je n’arrivais pas à me séparer d’elle.
Maintenant je suis appelé au coup par coup par telle ou telle personnalité
quand elles ont des ennuis, et apparemment j’ai constamment quelque
chose à faire. Alors je perds mon sens de la perspective… Protée ne croit
toujours en rien d’autre qu’au bon vieux temps. Lydia ne me reconnaît pas,
et moi je l’ai toujours bien aimée, ajouta-t-il, vexé. Josef me connaît, plus
ou moins, mais il se crée des problèmes inutiles. Quant à Ma-ah, eh bien, je
l’aime beaucoup mieux aujourd’hui. Mais j’ai l’impression qu’une fois de
plus tu me caches quelque chose.
– Moi, te cacher quelque chose ? dit Chypre en souriant. Et pour ce co-
quillage ?…
Sept scintilla un peu sur les bords.
– Oh, ça… dit-il. Eh bien, j’ai regardé dans l’avenir de Lydia, et il y a un
endroit où elle pourrait vraiment en avoir besoin. Je veux dire – où le coquil-
lage pourrait l’aider.
– C’est bien ce que je pensais, soupira Chypre. Alors dis-moi, qu’y a-t-il
d’illogique dans ce que tu dis ?

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Sept explosa : - Mais il y a une différence entre des circonstances idéales
et une action pratique ! »
Chypre prit un air sévère comme Sept ne lui en avait jamais vu. Il conti-
nua : « D’accord. Je sais que je suis supposé vivre le temps comme eux, jour
après jour, et c’est ce que j’ai fait. J’ai juste jeté un coup d’œil une fois ou
deux dans l’avenir.
– Dans quoi ?
– Dans… euh… l’avenir possible, corrigea vite Sept.
– Tes personnalités ont un libre arbitre, tout comme toi, dit Chypre. Tu
ne dois jamais l’oublier. Tu as regardé dans un des avenirs possibles tels
qu’ils existent pour Lydia ; et à tout moment elle peut modifier les circons-
tances et choisir entre un avenir possible et un autre. Tu comprends ?
Sept acquiesça, douché.
– Maintenant laisse-moi t’expliquer encore plus clairement. Tu es Protée,
Lydia, Ma-ah et Josef dans tous leurs présents, passés et avenirs possibles. Et
pourtant ils sont eux-mêmes, et plus aussi que les personnalités qu’ils se re-
connaissent. Et toi, bien sûr, tu es plus que la Surâme Sept avec laquelle tu
t’identifies pour l’instant. Comme tu les aides et tu les guides quand tu le
peux, d’autres, que toi tu peux ne pas reconnaître, t’aident et te guident…
– Et je suis une partie d’eux ? demanda Surâme Sept.
– Exactement. Mais je vais te montrer comment ça fonctionne, en utili-
sant des images comme outil. »
Et sous les yeux de Sept, une surface plate infinie s’étendit dans toutes
les directions aussi loin qu’il pouvait regarder. Abaissant le regard, il vit tous
les siècles qu’on avait connus, qu’on connaissait et qu’on connaîtrait un
jour, disposés les uns à côté des autres, comme des pays. Mais il ne pouvait
pas tout voir, simplement parce que la surface miroitante n’avait apparem-
ment pas de limites.
« Maintenant, regarde aussi attentivement que tu peux, dit Chypre.
– Mais je regarde attentivement ! » appuya Sept.
Cette fois, la surface plate sans fin devint la partie supérieure d’un
cercle infini, de sorte que comme la scène remplissait tout l’espace, Sept ne
voyait qu’une portion du cercle. Et à partir de chaque siècle, d’autres spi-
rales s’élevaient constamment.
« J’ai le vertige, gémit Sept.
– Sept, fais attention à ta leçon, ordonna Chypre. Maintenant, tout cela
ne représente qu’un moment, un ‘point’ où la créativité fait la connaissance
d’elle-même. Donc, en termes terrestres, des présents possibles naissent à
chaque ‘moment ». Celui matérialisé physiquement est le seul que tes per-
sonnalités acceptent comme réel. Mais tu apprendras comment garder le
contact avec tous. »
Elle fit une pause et ajouta : « Théoriquement. »

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« Mais dans tout ça, comment me connaître moi-même ? demanda Sept,
assez raisonnablement, pensa-t-il.
– Et pourtant tu te connais, non ? Tu te connais en tout cas suffisamment
pour poser des questions. Ta connaissance de toi-même se prouve d’elle-
même (ainsi que son absence, pensa-t-elle en souriant).
– J’ai compris ! s’écria Sept.
– Ah, parfait, tu fais des progrès, donc !
– Tu voulais que je comprenne. En fait tu m’as testé tout le long, dit Sept
qui venait soudain de réaliser. Ça enlève un peu de ma victoire.
– Tu ne te connais peut-être pas entièrement, mais la découverte de soi
est un processus, c’est un devenir. Plus tu te découvres, plus tu es.
– J’arrive à peine à gérer la partie de moi que je connais, dit Sept triste-
ment. Tu pourrais me montrer plus d’images ?
– Tu n’es pas encore prêt, Sept. Et tu dois apprendre par l’expérience di-
recte. Il n’y a vraiment pas d’autre moyen. Maintenant, pour la prochaine
partie de ton examen… »
Un avion passa. Chypre et Sept atterrirent sur son toit et se laissèrent
transporter, observant par intermittence la Terre d’en-haut. « Tu dois éta-
blir le contact avec Protée et Lydia, continua Chypre sans faire de pause. Et
il faut que tu rassembles toutes tes personnalités, d’une manière ou d’une
autre, de sorte qu’elles puissent mutuellement profiter de leurs expériences
séparées.
– Ciel, mais comment je vais bien pouvoir faire ça ?
– Comment tu peux le faire, sur Terre ? demanda-t-elle en souriant. Puis
elle ajouta : Mais Sept, il faut que tu t’impliques plus dans les activités de
tes personnalités. En même temps, je sais que tu vas le faire.
– Je n’aime pas ta façon de dire ça, répondit Sept, inquiet. Et il y a une
chose que j’aimerais savoir. Depuis combien de temps durait cette conversa-
tion entre nous ? Avant que j’en prenne conscience, je veux dire ? »
Elle se contenta de le regarder. Pendant un bref instant, l’homme de
belle allure d’un âge indéterminé et la belle femme d’un âge indéterminé se
remanifestèrent et se confondirent, stabilisés, centrés, jusqu’à ce que
l’image soit si vivante et si brillante que Sept put à peine le supporter.
« Tu ne le sais pas ? Tu ne le sais pas ? »
La voix mélodieuse semblait venir de partout, de l’intérieur de Surâme
Sept, de l’extérieur, des nuages et de l’avion. Les mots paraissaient se ré-
percuter à travers le temps tel qu’il le connaissait et ne le connaissait pas,
jusqu’à ce qu’il sente que Lydia et Protée et Josef et Ma-ah chantaient tous
et posaient tous la question en même temps.
Le phénomène disparut si vite et si complètement que la conscience de
Sept perdit presque l’équilibre. « C’était quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
éructa-t-il.

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– De temps en temps tu poses une question vraiment importante, dit
Chypre. Ou disons plutôt, à l’intérieur de la question que tu viens de poser
s’en cache une autre, vraiment importante. Et après tu auras une réponse.
– Mais j’ai déjà oublié la question, et ne parlons pas de ce qu’il y avait de
caché dedans, s’écria Sept. Et pour ce qui est de la réponse, je n’en sais
rien.
– Cher Sept, dit Chypre avec une certaine compassion, tu comprends.
Une partie de toi comprend. Mais avant ton départ, je vais te donner un in-
dice : tu crées ta propre réalité, et tes personnalités créent leur propre réa-
lité aussi.
– Mais je le sais, répondit Sept, déçu ; je croyais que tu allais me donner
un vrai indice de poids…
– C’est ce que j’ai fait. Et cette fois je te conseille de commencer par Ly-
dia. Souviens-toi, tu crées ta propre réalité. »
Sept se mit à méditer : tu crées ta propre réalité… et immédiatement il
perdit contact avec la constante conversation. Comme Chypre l’avait prévu.

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Chapitre X. – Lydia et Lawrence : le voyage interrompu

« Comment va M. George ? » cria Lawrence. « Bien ! » cria Lydia en re-


tour. Normalement elle gardait M. George, le poisson rouge, dans un bocal
sur une des étagères de la bibliothèque du camping-car, bien calé avec des
livres pour qu’il ne se renverse pas. De temps en temps elle venait contrôler
si de l’eau n’avait pas débordé à cause des cahots de la route. Là c’est elle
qui conduisait. Lawrence lisait à l’arrière, et M. George était sur le siège
passager. Greenacre, le chat angora, s’était enroulé autour du bocal.
Lydia conduisait à bonne vitesse, fumant à la chaîne, écoutant la radio,
et discutant de temps en temps avec M. George ou Greenacre. Elle portait
ses lunettes de soleil et une casquette à visière sur ses cheveux blancs cou-
pés courts, et un pendentif « peace » en cuir autour du cou – un cadeau de
Lawrence. Le porter la mettait toujours d’humeur désinvolte. Quand ils se
faisaient doubler par un couple de Noirs, ou par des jeunes aux cheveux
longs, elle souriait et faisait le signe de la paix.
Mais ces derniers temps les Noirs n’étaient pas trop bien lunés envers les
libéraux, ces « bonnes âmes », pensa-t-elle. Il faudrait peut-être qu’elle ar-
rête cette habitude avec eux. Après tout, si eux n’aimaient pas ça, cela
n’avait plus tellement de sens. Une voiture les doubla, conduite par un
couple de Noirs. Lydia fit le signe de la paix. L’homme sourit et lui retourna
le geste. Sympa, pensa Lydia. Maintenant je peux continuer à le faire.
« Tu n’arrêteras donc jamais de lire ? » lança-t-elle à Lawrence. Pas de
réponse. Bon, il devait être en train de faire un somme, pensa-t-elle, lais-
sons-le dormir. « Qu’en dis-tu, Greenacre ? » Pas de réponse là non plus,
même pas le frémissement d’une oreille. Elle changea de station de radio.
Une demi-heure passa. Le crépuscule commençait à tomber sur l’Indiana.
Elle se demanda s’ils arriveraient à temps à l’université d’Iowa pour sa con-
férence et la lecture de ses poèmes. « Il faudrait s’arrêter pour dîner main-
tenant », dit-elle, les yeux sur la route. Puis : « Greenacre, va réveiller La-
wrence et dis-lui qu’il est l’heure de dîner. » Greenacre ouvrit un œil. « La-
wrence ! » appela-t-elle de nouveau. Elle éteignit la radio. Aucun son ne ve-
nait de l’arrière – aucun ronflement, aucune respiration difficile (ou râle, au
cas où il aurait fait un infarctus). C’était bête, évidemment qu’il n’avait pas
fait d’infarctus. Il avait plusieurs années de moins qu’elle, médecins ou pas,
son cœur en avait encore pour des années.

71
« Lawrence ! » Reste calme, se dit-elle. « On pourrait s’arrêter au pro-
chain parking ? Le dîner ne sera pas du quatre étoiles – hotdogs, nuggets, sa-
lade… » Tout en continuant à parler normalement, elle s’engagea sur la voie
de sortie. C’était une autoroute à quatre voies, mais les voitures étaient peu
nombreuses.
On aurait dit que le camping-car était rempli jusqu’au toit de silence,
comme bourré de coton. Elle avait l’impression de le sentir dans sa bouche.
« Debout Lawrence, c’est l’heure du dîner » dit-elle. Sa voix sonnait comme
à travers de la ouate. Elle s’avança vers lui, un sourire figé sur le visage, et
le trouva assis à sa place, les yeux ouverts, la bouche ouverte, complète-
ment mort. Dans sa tête elle l’entendait encore demander « Comment va M.
George ? » Il y avait combien de temps ? Cela devait faire… devait faire…
tout de suite après, pendant qu’elle faisait le signe de la paix en l’appelant.
Elle le fixa du regard, et essaya de lui prendre le pouls. Il n’en avait pas.
Elle lui souffla dans la bouche aussi fort qu’elle put, essayant de le remplir
assez d’air pour qu’il puisse s’envoler vers la vie comme un ballon, mais
c’était comme de gonfler un pneu avec un gros trou, ou… Elle abandonna.
« Nous avions décidé que c’est moi qui partirais la première ! dit-elle. À
cause de mon âge. Et c’était toi qui devais décider quoi faire quand je com-
mencerais à perdre la tête… » Elle essayait de rester sur le ton de la conver-
sation, de ne pas paniquer. Surtout, ils s’étaient promis tous les deux de ne
pas pleurer.
Quelques voitures passèrent. Elle avait l’impression que Lawrence était
toujours vivant, mais visiblement pas dans ce corps. Comment avait-il pu le
laisser s’échapper ? Elle lui lança un regard accusateur, se mit en colère
contre lui. Un sanglot lui monta à la gorge, qu’elle réprima. Signe de pa-
nique, pensa-t-elle, à éviter à tout prix. Lawrence était mort, et son corps
était mort. Elle ne croyait pas à une vie après la mort.
Elle fit une pause, les yeux fixés sur le corps de Lawrence, essayant de
rester aussi matérialiste que possible. Elle devait rester détachée pour éviter
la panique, pour protéger sa propre santé mentale, et demeurer le plus nor-
male possible. Que ferait-elle si rien ne s’était passé ? La réponse vint toute
seule. Elle alla chercher du lait, du pain, de la confiture dans le mini-réfrigé-
rateur, s’assit en face du corps de Lawrence et commença à manger, soi-
gneusement, en faisant attention de ne pas faire tomber des miettes par
terre. Elle faisait attention à tout. Il était assis droit sur son siège. Les gens
qui passaient dans leurs voitures voyaient un couple de personnes âgées as-
sises face à face dans leur camping-car, sous l’éclairage chaleureux d’une
lampe, derrière de fins rideaux jaunes.
Après avoir bu son lait et mangé sa tartine de confiture, Lydia rangea la
table et nourrit les chats.

72
Des plans, pensa-t-elle. Si elle perdait la tête, et elle était sûre d’être
sur le chemin, elle allait devoir être forte ; et prudente. Ils se l’étaient pro-
mis à tous les deux : pas d’enterrements, pas de fleurs, pas d’appels à la fa-
mille avant que tout soit terminé. Aucun de ces rituels écœurants réservés
aux mourants, aux morts et aux vieux.
« Lydia. »
Elle bondit, sûre d’avoir entendu quelqu’un l’appeler. Involontairement
elle dit : « Lawrence ? »
« Je suis mort ? » demanda-t-il. Mais d’où venaient les mots ? De sa tête
à elle, ou de dehors ?
« Évidemment, ne sois pas méchant. Tu sais que ma tête me joue de
drôles de tours parfois, dit-elle. Je n’entends rien, j’invente tout ça.
– Ta tête ne peut pas m’inventer. Je suis là-bas, dit Lawrence.
– Lawrence, je ne crois pas aux esprits…
– Mais moi non plus. Est-ce que mon cœur bat ?
– Non ! cria-t-elle. Tu n’as plus de pouls du tout. Et maintenant arrête.
D’où parles-tu ?
– Eh bien, de moi, je suppose. Je suis là-bas, sur le canapé. Du moins je
pense que j’y suis. J’ai fait un infarctus…
– Je sais que tu as fait un infarctus, s’écria-t-elle, exaspérée. Maintenant
tais-toi et laisse-moi réfléchir. »
Silence. Il fallait qu’elle revienne à la normalité, qu’elle attende que
cette période… d’irrationalité soit passée. Les yeux ouverts de Lawrence lui
donnaient le frisson, mais elle ne pouvait pas prendre sur elle de les fermer.
Alors elle lui mit un livre sur les genoux, et commença à nettoyer le réfrigé-
rateur. Ils avaient été suffisamment longtemps en route pour que des restes
inutiles s’y soient accumulés. Mais elle devint confuse, et se mit à jeter de la
nourriture fraîche. Soudain elle avait oublié comment ouvrir le bac à lé-
gumes, et elle dut faire une pause avant de s’en souvenir.
« Lydia, mais pourquoi nettoies-tu le réfrigérateur à une heure pareille ?
demanda Lawrence.
– Arrête ! hurla-t-elle, totalement hors d’elle.
– Tu n’es pas folle, je suis ici, lui assura-t-il avec force. Normalement tu
ne crois pas aux esprits, mais tu crois en moi, et moi je suis ici. Le fait que
tu puisses m’entendre a sûrement à voir avec ça.
– Mais Lawrence, les morts ne parlent pas, donc je dois être folle.
– Qu’est-ce que tu préfères croire ? » demanda-t-il. Et soudain elle ne
s’occupa plus du tout de savoir si elle était folle, ou de comprendre ce qui se
passait. Finalement il se pouvait qu’elle soit juste en plein cauchemar.
« D’accord, dit-elle tout haut. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » La dou-
ceur de la folie, pensa-t-elle, la liberté. Elle suivrait juste le courant. Que
pouvait-elle faire d’autre ? Lawrence était là ; d’une façon ou d’une autre il

73
l’aiderait à savoir quoi faire de son corps. C’est juste qu’elle ne pouvait pas
le transporter partout tout le temps. Il finirait par être terriblement gênant.
Il avait désiré qu’elle le laisse quelque part, dans un endroit paisible et
silencieux, pour qu’il pourrisse de lui-même. Elle remit M. George sur son
étagère, et démarra le camping-car. Mais elle sentait que Lawrence était as-
sis à côté d’elle.
« Les lecteurs n’ont jamais eu la chance de te connaître, dit-elle brus-
quement.
– Quels lecteurs ? De quoi tu parles ?
– Je ne sais pas. Ça m’est juste venu à l’esprit. Qu’est-ce qu’on fait
maintenant ?
– Laisse simplement mon corps quelque part. Ce n’est pas interdit par la
loi, je suppose. Peut-être par des lois locales sur l’hygiène. Mais après tout,
qu’est-ce qu’ils peuvent te faire ?
– Eh bien, c’est plus ou moins ce que nous avions décidé de faire en cas
de décès de l’un de nous. Au moins tu n’as pas changé d’avis, dit-elle. Si tu
es vraiment ici, et que je ne peux pas te voir, ajouta-t-elle nerveusement.
– En fait, je dois être mort, je veux dire, réellement mort, et trop bête
pour le savoir, répondit-il. Mais si j’étais vraiment mort, comment est-ce
que je pourrais parler ? Tu sais… Tu es poussière, et tu retourneras…
– Ne plaisante pas sur un sujet pareil, le coupa-t-elle durement. Franche-
ment.
– Je reste juste dans le coin pour t’aider, dit-il.
– Tu parles d’une aide », dit Surâme Sept. Il était resté tout le temps
avec eux, mais Lydia, comme toujours, n’avait pas conscience de sa pré-
sence.
« J’avais l’impression qu’il y avait quelqu’un d’autre, mais je n’étais pas
sûr, dit Lawrence. En tout cas je ne vois personne.
– C’est parce que tu ne sais pas encore comment voir, ou alors tu as
peur.
– Alors, regardez, est-ce que je suis mort, ou non ? demanda Lawrence.
Lydia et moi sommes assez perplexes à ce sujet. Et qui êtes-vous ?
– Ta transition a été une des plus faciles et des plus réussies que j’aie ja-
mais vues, dit Sept. Je dois te féliciter. La plupart des gens font beaucoup
plus de complications. Bien sûr tu n’as pas eu de longues périodes de souf-
frances, mais quand même, c’était très bien. Mais tu ne resteras pas long-
temps ici. On viendra probablement te chercher. Je suis… un ami de Lydia.
– Vraiment ? Je croyais connaître tous ses amis.
– Mais mon Dieu à qui parles-tu ? demanda Lydia.
– Tu ne l’entends pas ?
– Non, je n’entends que toi, et toi je ne devrais pas t’entendre. Voilà ! »
Elle avait son sourire figé, et elle alluma la radio, bien fort, pour couvrir
sa voix. Mais Lawrence dit : « Il y a un parc municipal là-bas, Lydia. Vas-y. »

74
Elle se sentait dans une sorte de transe, et fit ce qui lui était demandé.
Elle dut payer cinquante centimes, et passa devant deux gardiens qui lui sou-
rirent en lui disant quelque chose à propos d’une belle journée. Lydia pen-
sait que si elle était vraiment en transe, ou en train de rêver, alors pourquoi
tout avait-il l’air si vivant ?
« Finalement je ne sais pas si c’est une bonne idée, intervint Surâme
Sept.
– Un homme a le droit de faire ce qu’il veut de son corps quand il en a
fini avec lui », dit Lawrence.
Lydia fronça les sourcils : Lawrence n’avait pas l’air d’être fou, en tout
cas pas plus que d’habitude. « Là-bas. Par là. Tourne à gauche » dit-il.
Elle passa devant quelques rangées de tentes, des feux de camp et des
enfants jouant dans la campagne, maintenant plongée dans le crépuscule.
Un groupe chantait « Sur le pont d’Avignon » et l’air était rempli d’odeurs de
hot-dogs, de steaks et d’oignons. Lydia avait cessé toute tentative de com-
prendre ce qui se passait. Quelqu’un – Lawrence ? – lui disait quoi faire, ce
qui n’était pas si mal, pensait-elle, car elle était incapable de prendre une
quelconque décision.
« Continue » lui indiqua Lawrence.
La route devint plus solitaire. D’immenses pins s’élançaient dans l’obscu-
rité de la fin du jour. Ils arrivèrent à un endroit du parc couvert de gazon, où
l’on avait installé des bancs. Tout était désert. « Ici Lydia. Arrête-toi. dit La-
wrence. Je n’ai pas beaucoup de temps, chérie, je le sens. Dépêche-toi. »
Elle mena le camping-car aussi près que possible du banc le plus proche.
« Oh, celui d’après ! La vue est bien plus jolie » dit Lawrence.
Elle se gara et se dirigea vers l’arrière du véhicule. Le corps de Lawrence
était toujours là, le livre sur ses genoux. « Bon, mais toute seule, je ne peux
pas le bouger, dit-elle.
– Fais-le juste tomber de la chaise.
– Je ne peux pas ! »
Elle se tenait là, le regard fixe. J’ai besoin d’une cigarette, pensa-t-elle.
Elle sortit, alluma sa cigarette, et observa le parc, les bois, les bancs, et res-
pira l’air frais du soir. Puis, sûre d’avoir l’esprit clair, elle revint vers le vé-
hicule. Tout n’avait été qu’un rêve. Lawrence n’était pas mort, et il était à
sa place, dans son corps.
Elle entra. Le corps était toujours là. Dans quel état était son esprit à
elle ? Elle n’avait aucun moyen de le savoir. Bon, alors d’accord ! Elle fit
tomber le corps de la chaise, le traîna sur toute la longueur du camping-car,
en bas des quelques marches, jusqu’au banc. Les grillons chantaient. Elle
dut retirer un caillou de sa chaussure plateforme. Il était beaucoup plus dif-
ficile de déplacer le corps vers le haut, mais elle le fit, jusqu’à ce qu’il soit
assis correctement sur le banc vert, le regard perdu dans la campagne, vers
les bois.

75
« Admirable », dit Lawrence. Puis, à Sept : « Allez-vous rester pour l’ai-
der ? Elle va avoir besoin d’aide, vous savez. J’entends quelqu’un qui m’ap-
pelle, et j’ai l’impression… » Sur ces mots il disparut, et Sept ne le vit plus.
Lydia ne l’avait jamais vu.
Elle rentra dans le camping-car, regarda de loin le vieux corps de La-
wrence ; elle aurait voulu pleurer, mais n’y parvint pas. Elle mit le moteur
en route, quitta le parc, et continua simplement de conduire. La route sem-
blait réelle. Sinon, rien d’autre. En même temps, une partie intérieure
d’elle, silencieuse habituellement, était réveillée, et bavarde. Cette partie
d’elle-même était normalement masquée par ses pensées conscientes, mais
il y avait de grands trous dans sa conscience habituelle, qui laissaient passer
ces raisonnements intérieurs. Elle battait en retraite, et cela depuis un cer-
tain temps : au moins une chose de claire. L’excursion à travers la campagne
devait l’aider à se détacher de son environnement habituel, qui la conte-
nait… lui gardait son orientation.
Elle en avait terminé avec l’orientation. Elle ne voulait plus aucun lien.
Lawrence n’avait pas voulu avoir soixante ans (une étape dont elle ne s’était
pas souciée le moins du monde), et il était parti avant. Mais elle ne voulait
pas partir ainsi, rapidement, brusquement. Elle partirait lentement, pas à
pas, perte de mémoire après perte de mémoire ; un effacement facile, si im-
perceptible qu’elle-même oublierait ce qu’elle était en train de faire.
Comme avec des somnifères pour le mental.
Lydia n’était qu’à demi-consciente de ces pensées, même après des
heures. L’image du corps de Lawrence sur son banc n’arrêtait pas de lui re-
venir à l’esprit. Elle bloquait, et continuait de conduire. Le matin elle donna
à manger à Greenacre, Tuckie et M. George, et prit son petit déjeuner sur le
bord de la route.
Sept continuait d’essayer de lui parler, mais elle ne l’entendait pas ; elle
ne croyait pas aux esprits, sauf à celui de Lawrence, et apparemment il
l’avait quittée.
Ils la rattrapèrent finalement au bout de trois jours, après qu’ils eurent
découvert le corps de Lawrence. La police se montra très compréhensive.
Ses enfants vinrent la chercher. Elle expliqua ce qui s’était passé, et tout le
monde fit comme si tout cela n’était que très normal, de sorte qu’elle
s’aperçut qu’ils ne croyaient pas un mot de ce qu’elle disait, ce qui lui était
égal. Elle regardait sa progéniture avec un grand détachement. Ils avaient
l’air tellement… solide, dépourvu d’imagination… limité.
Sa fille, Anna, l’hébergea pendant une semaine. Elle se sauva avec les
chats et M. George, le bocal sous le bras, pendant qu’Anna était à son
bridge. Ils la retrouvèrent au bout de quelques heures. Puis ce fut au tour de
Roger, son fils, de la recevoir. Mais en regardant ce pavillon de banlieue
avec jardin, elle le trouva, avec tout son environnement, tellement fignolé,
irréel ; elle n’y avait pas sa place. Cela paraissait clair : elle n’avait de place

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nulle part. Son intérêt pour le monde disparaissait. Elle s’étonnait vague-
ment de l’avoir tant pris au sérieux.
Comme de temps en temps elle racontait comment Lawrence avait choisi
le banc où elle avait déposé son corps, alors qu’il était mort depuis des
heures, ils lui donnaient des tranquillisants. Cela la surprenait.
Un soir elle ne prit pas ses somnifères, et se glissa hors de la maison pen-
dant que tout le monde dormait. C’était le début de l’automne. Les feuilles
orange, ternes et douces, tombaient partout. Elle courut – agile pour son
âge, pensa-t-elle – à travers les arrière-cours, se faufilant sous les cordes à
linge, évitant les poubelles, courant devant les fenêtres éclairées par les
écrans de télévision.
Elle était surexcitée. Sa chemise de nuit lui battait les chevilles dans sa
course. Elle perdit ses pantoufles, et savoura la caresse de l’herbe mouillée
sur ses pieds nus. Ils déclencheraient un enfer s’ils la trouvaient. Dans un
brouillard, elle se demanda quand et pourquoi elle avait cessé de faire de
genre de choses. Quand elle était enfant ? De loin elle entendit des voix in-
quiètes – probablement Roger et sa femme qui l’appelaient – mais elle conti-
nua de courir.
Pendant tout un temps elle eut comme l’impression que quelqu’un cou-
rait avec elle, ou l’accompagnait, bizarrement ; à un moment elle trébucha
sur une vieille souche et faillit tomber, et une voix dans sa tête lui dit :
« Fais attention », ou du moins elle pensa qu’elle le disait. Mais elle n’avait
pas conscience de Surâme Sept. Il n’arrêtait pourtant pas de l’appeler, mais
cette voix intérieure se mêlait aux cris de son fils et de sa belle-fille, et de
toute façon Sept se sentait de plus en plus entraîné loin de Lydia, jusqu’à ne
plus la percevoir du tout. Une autre scène devenait réalité pour lui. Les ar-
rière-cours disparurent, et une brillante mosaïque remplaça l’herbe.

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Chapitre XI. – Ma-ah au pays des Speakers

Ma-ah n’avait encore jamais vu de mosaïque. Elle contemplait le pave-


ment spectaculaire de la cour, figée d’admiration devant les étincelants car-
reaux bleus, verts, pourpres, qui flamboyaient dans le soleil de l’après-midi.
Les innombrables dessins lui donnaient presque le vertige. On voyait
d’étranges lignes ondoyantes, des formes bizarres, des cercles, des carrés,
qui tous se fondaient les uns dans les autres.
À un endroit, une brillante pierre plate en forme de poisson bleu s’imbri-
quait dans une autre, verte, qui représentait un oiseau. Mais il était presque
impossible de discerner la ligne de séparation, de sorte que sous ses yeux, le
poisson devint oiseau. Et c’était pour tous les dessins la même chose. Les
différentes représentations étaient si lumineuses et vivantes qu’elle avait du
mal à y poser les pieds. Sumpter marchait devant, sans jamais baisser les
yeux, et elle le suivait docilement. De longues ombres se découpaient nette-
ment sur le dallage, projetées par les hautes falaises à pic qui entouraient la
cour.
« Sumtoa » dit Sumpter, qui s’était arrêté pour l’attendre. Elle s’habi-
tuait à lui ; il avait été son compagnon de tous les instants depuis les deux
jours où elle avait été séparée de Rampa. « Sumtoa », répéta-t-il.
Elle n’avait aucune idée de ce que le mot voulait dire, mais son geste en
rendait la signification évidente. Il montrait le mur de roches le plus proche
d’eux. Elle se tourna pour regarder, et fit un bond en arrière, sidérée. Un
homme était gravé sur le rocher, d’une façon telle qu’un moment elle le
crut vivant ; un de ses bras était tellement proche qu’il aurait pu toucher le
sien. Comme Sumpter il avait une taille immense, il était habillé d’une robe
violette, et comme tous ceux qu’elle avait rencontrés ici, il avait le teint
mat et les yeux bleus piquetés d’orange.
« Sum-to-a », répéta-t-il, plus lentement.
Elle secoua la tête, et dit dans sa langue : « Je ne comprends pas. »
De nouveau il montra le mur. De nouveau elle se retourna pour regarder.
La paroi entière de la falaise était recouverte de bas-reliefs et de dessins.
Elle en vint à se demander comment elle avait pu ne pas les remarquer. Ils
étaient exécutés avec une telle force qu’on aurait dit des êtres réels unis à
la roche, émergeant des crevasses.
« Crom a taum » dit Sumpter en souriant.

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Ma-ah haussa les épaules, presque en colère. Que voulait-il qu’elle
fasse ? Et où était Rampa ? Chaque fois qu’elle lui posait la question, Sump-
ter répondait par des gestes et ces mots qu’elle ne comprenait pas, mais elle
avait fini par conclure qu’il passait par les mêmes expériences qu’elle, ac-
compagné par une autre personne. « Pourquoi Rampa et moi avons-nous été
séparés ? » demanda-t-elle, mais Sumpter se contenta de sourire d’un air
protecteur. Puis il désigna du doigt ses oreilles, celles de Ma-ah, et la repré-
sentation sur le mur. Il voulait qu’elle écoute… l’homme peint ?
Sumpter bougea la tête, juste assez pour que l’ouverture de sa capuche
laisse voir ses cheveux noirs et raides qui tombaient sur sa nuque. Il prit dou-
cement la main de Ma-ah, pour ne pas l’effrayer, et fit passer ses doigts lé-
gèrement sur les parties de la peinture murale qu’elle pouvait atteindre.
D’abord elle se raidit, dans une surprise désagréable. L’étrange sensation
commença à se diffuser à la pointe de ses doigts ; un picotement. Sumpter
l’encourageait du regard.
Ma-ah hésitait entre l’étonnement et la méfiance. Les lignes de l’image
peinte émettaient… des sons… qui faisaient comme lui courir à l’intérieur
des mains. Dans une concentration totale, elle fit courir ses doigts sur les
surfaces peintes, qui produisaient une sensation différente. Les couleurs
jouaient aussi leur rôle. Le vert induisait de longues vibrations dans sa chair,
puis des sensations sonores tenues, persistantes.
La tête et les épaules de la figure étaient trop hautes pour elle. Elle pi-
vota sur elle-même, et subrepticement toucha la robe de Sumpter. Elle était
douce, mais aucun son ne traversa ses doigts. Il rit gentiment, mais elle eut
l’impression qu’il se moquait d’elle, ou alors qu’il avait anticipé son mouve-
ment, quelque chose de ce genre-là. Elle devint maussade et son regard s’as-
sombrit.
Devant sa réaction, Sumpter toucha sa robe, la robe marron qu’ils lui
avaient donnée, et secoua la tête d’un air espiègle, comme pour lui dire :
« Tu vois, la tienne non plus ne fait pas de bruit. »
Ses yeux s’éclaircirent, mais elle le regardait avec méfiance. Elle était
sous une surveillance constante, mais apparemment on ne lui interdisait
rien. Elle pouvait observer les peintures de la falaise, ou non, comme bon lui
semblait – il ne l’obligeait à rien. Aucune épreuve de force. Satisfaite, elle
fit quelques pas vers le dessin suivant, un grand oiseau bizarre posé au sol,
dont le bec ouvert – ou le ventre, elle ne savait pas – laissait sortir une foule
de gens. Les rayons du soleil faisaient briller ses ailes repliées, et la foule
semblait si vivante que c’en était inquiétant. Comment l’oiseau avait-il pu
les avaler ? Quel oiseau était assez gros pour avaler des gens entiers ?
Elle lança un regard de côté à Sumpter. C’était impossible. Elle connais-
sait les animaux, les oiseaux, même si elle n’avait jamais vu cette vallée ca-
chée. Elle hocha la tête avec une grimace, puis, avec un grand sourire, mon-
tra le dessin, pour bien manifester son incrédulité.

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De nouveau Sumpter lui prit la main et essaya de faire glisser ses doigts
le long des lignes du corps de l’oiseau, mais elle recula d’un bond, effrayée
que le bec ou le ventre de l’oiseau se ferment tout d’un coup en lui avalant
les doigts, la main et tout le reste.
Sumpter approuva sobrement de la tête, comme respectant sa peur. Puis
il parcourut lui-même le dessin du bout des doigts. Ce n’est que quand il lui
montra sa main, intacte, que Ma-ah suivit son exemple. Au début elle fut
très prudente. Ce pouvait être un piège qu’elle n’avait pas compris. Mais
soudain, son visage s’adoucit. Elle acquiesça de la tête. Les sons étaient
joyeux, remplis d’exaltation, ou de satisfaction. Elle regarda Sumpter en
riant : l’oiseau chantait.
C’était au tour de Sumpter de devenir fébrile. Comme il l’avait espéré,
elle s’oubliait elle-même dans la joie de ses nouvelles découvertes. Il avait
été désigné comme son professeur, et elle apprenait vite. Mais jusqu’où pou-
vait-elle apprendre ? Quelles étaient ses capacités ? Il était important que
ses encouragements soient bien dosés, qu’elle ne se sente pas inférieure,
confrontée ainsi à tant d’expériences nouvelles.
Sans l’attendre, il se dirigea rapidement vers un coin particulièrement
éclairé de la cour, où il s’arrêta. Elle le rejoignit volontiers, traînant juste
assez pour qu’il comprenne que c’était elle qui avait décidé de venir. D’ac-
cord. Il voulait bien encourager son indépendance, tant que ce n’était pas de
l’entêtement.
Mais quand elle examina ce coin du mur, elle oublia tout le reste. Les
couleurs y étaient particulièrement vivantes et rayonnantes. On voyait des
représentations d’animaux et d’oiseaux qu’elle connaissait pour les avoir vus
dans son monde, mais aussi d’autres qui lui étaient totalement inconnus.
Pleine d’excitation, elle montra à Sumpter ceux qui lui étaient familiers,
pleinement consciente de lui montrer quelque chose à lui, pour une fois.
Sumpter était ravi. Il attendait qu’elle découvre l’écriture, une simple des-
cription en un mot sous les dessins.
Cela ne prit pas longtemps. Elle découvrit en premier le gribouillage sous
l’oiseau, sur lequel impulsivement elle passa la main. La traduction sonore
lui fusa à travers les doigts – d’abord faible, comme le remarqua Sumpter,
mais elle avait compris. Elle n’eut besoin que de quelques secondes pour re-
lier les sons qu’elle recevait du symbole au dessin de l’oiseau juste au-des-
sus.
Il faudrait encore un certain temps avant qu’il puisse lui expliquer que
c’étaient les symboles qui avaient été chargés de sons, pas les dessins eux-
mêmes, comme c’était le cas pour les premiers qu’elle avait vus, car si
toutes les peintures s’identifiaient elles-mêmes par le son, les élèves n’au-
raient aucune raison d’étudier les mots écrits.
« Boroo », dit-elle, l’air étonné, en désignant l’oiseau.

80
« Boruu », corrigea-t-il tout de suite, d’une voix forte et souriant à la
fois de la voir apprendre si vite.
Ma-ah aimait les défis, mais n’appréciait pas de paraître inférieure. Elle
fronça les sourcils, montra le dessin d’un lièvre et sa description, et en de-
manda la traduction sonore. Sumpter fit gentiment non de la tête. Elle
bouda un peu, mais retourna au mur, toucha le symbole sous l’image, et
éclata de rire lorsqu’à son étonnement renouvelé, le symbole lui donna auto-
matiquement les sons à la simple pression de sa main.
« Zentu » dit-elle, deux fois. Elle appliqua ses doigts sur ses oreilles,
mais les sons étaient absorbés trop vite par la peau, elle ne pouvait pas les
transmettre de cette façon. Elle lança à Sumpter un regard étonné : où
étaient partis les sons ? S’était-il arrangé pour les lui prendre ? Il désigna le
symbole. Elle le toucha, reçu le signal sonore, et à partir de ce moment, rien
ne put l’arrêter.
Ils restèrent là tout l’après-midi. Ma-ah courait de symbole en symbole,
comprenant incroyablement vite le vocabulaire, demandant à Sumpter de lui
corriger les mots, esquissant parfois quelques pas de danse autour de lui
quand elle avait compris un son particulièrement difficile.
Même quand le soleil fut descendu, enfouissant la cour sous une épaisse
ombre bleue, elle n’était pas encore prête à partir. Sur le chemin du retour,
elle examina les images de pierre sur le sol, prononçant les mots dont elle se
souvenait quand elle reconnaissait la figure correspondante. Elle se mit
même à quatre pattes pour caresser de ses doigts l’un des motifs, mais ceux-
ci ne contenaient aucun son, et elle se releva, déçue.
Sumpter ne voulait pas la presser, mais le temps était venu de lui mon-
trer la ville, de la familiariser petit à petit à des coutumes et des expé-
riences qui lui feraient terriblement peur si elle n’était pas préparée. Il at-
tendait qu’elle se fatigue toute seule de bavarder dans sa langue. Il faisait
semblant de ne pas la comprendre, pour l’obliger à apprendre les nouveaux
mots. De toute façon il connaissait bon nombre de ses pensées ; télépathi-
quement elle était facile à déchiffrer, mais elle-même n’était pas prête à
utiliser cette technique. Il y avait là quelque chose d’étrange dans son men-
tal, qui le frappait par un côté incongru qu’il n’arrivait pas à préciser plus
avant.
Là par exemple, ses pensées étaient complètement transparentes, sur-
tout sa curiosité. Elle le suivait sans aucune réticence. Il la conduisit vers le
mur vivant, de l’autre côté de la cour. Deux sièges de repos avaient été ins-
tallés au fond de la pièce aménagée, suffisamment éloignés du mur pour que
les élèves ne se sentent pas enfermés, ou ne soient pas trop effrayés par ce
qu’ils voyaient. Il laissa exprès la porte vers la cour ouverte, lui offrant un
facile chemin de fuite si elle le jugeait nécessaire. Il désigna les sièges. Elle
s’assit. Puis il désigna le mur vivant, envoya mentalement le signal d’activa-
tion, et attendit.

81
Le mur opaque scintilla, devint laiteux, puis lentement les images émer-
gèrent, jusqu’à ce qu’apparaisse la vue entière de la rue d’une ville, avec
ses sons, ses odeurs, toute son activité. Ma-ah se raidit, se racla la gorge, et
fixa le portail ouvert. Sumpter la regardait avec attention, s’étonnant lui-
même que les premières réactions de cette élève continuaient de l’intéres-
ser autant. Il agrandit la vue. Ils étaient là, les chemins magnifiquement pa-
vés, ponctués d’îlots de feuillages ; les habitations individuelles étaient ou-
vertes au soleil et à l’air (toutes construites par des fréquences vibratoires,
mais à partir de matériaux disponibles sur terre) ; une de ces villes modèles
dispersées, sur toute la planète, à certains endroits propices et cachés.
Elle était perdue dans sa contemplation ; il donna le signal mental de la
3D. Instantanément la scène bondit vers l’avant, complète. Vite il observa sa
réaction. Il s’attendait à ce que cette dernière clarification la jette dans
l’inquiétude.
Au lieu de cela, le plus étrange des sourires éclaira son visage, un sourire
qui ne lui ressemblait pas du tout, une expression qui ne s’approchait d’au-
cune qu’il avait pu lui voir jusque-là.
« Évidemment ! » s’écria-t-elle en sautant sur ses pieds. Une compréhen-
sion immédiate inondait son visage, donnant à Sumpter le sentiment déran-
geant qu’elle comprenait quelque chose que lui ne comprenait pas ; que la
scène avait pour elle une signification hautement personnelle, ce qui était
impossible.
L’entrée des élèves vers la ville était sur la gauche. Il n’avait pas prévu
de l’emmener en ville avant de lui avoir fait travailler plusieurs séances
d’orientation, mais elle se précipita vers la porte et l’ouvrit avant qu’il ne
comprenne ce qui arrivait. Et pourquoi avait-elle couru vers cette entrée,
dont elle ne pouvait savoir qu’elle ouvrait sur la ville ?
C’était Surâme Sept qui par inadvertance avait crié par la bouche de Ma-
ah, et qui là, impulsivement, la précipitait par la porte de la ville. Mais la si-
dération de Ma-ah disloqua la conscience de Sept. Elle se tenait là, fascinée,
incapable de parler. Son air de pure connaissance avait disparu si complète-
ment de son visage que Sumpter se demanda s’il ne l’avait pas imaginé, tout
en sachant que ce n’était pas le cas. Ma-ah n’était plus que sonnée, et terri-
fiée (« pas étonnant », dirait plus tard Chypre à Sept).
Incrédule, Ma-ah se retrouva fixant du regard trois gigantesques objets
triangulaires pointant vers le ciel. Ils semblaient être sortis directement de
la terre, isolés, ne faisant partie d’aucune autre structure, comme de mon-
tagnes ou de falaises. Mais ils étaient faits de roc, et elle savait qu’ils
avaient été fabriqués par la main de l’homme. Larges à la base, ils se rétré-
cissaient progressivement jusqu’à former un sommet pointu, et étaient, elle
s’en rendait compte maintenant, pourvus d’escaliers. Auprès d’eux, le
peuple de géants de Sumpter avait l’air de fourmis, s’occupant à de trop
nombreuses activités pour qu’elle puisse les embrasser d’un seul coup d’œil.

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Les structures étaient entourées de différentes cours, et de terrasses de
pierre agrémentées de toutes sortes de feuillages. D’autres bâtiments de dif-
férentes tailles faisaient face à plusieurs places carrées. Clignant des yeux,
Ma-ah laissa soudain échapper un cri de panique, et d’incrédulité. En trem-
blant, elle désigna de loin près d’un bâtiment qui avait accroché son regard…
de l’eau s’élevant du sol, au lieu de tomber d’en haut, comme la pluie. De
l’eau venant de la terre, au lieu de tomber du ciel ! Cela la terrifia au delà
de tout ce qu’elle avait pu voir auparavant. C’était… faux, impossible… op-
posé à tout ce qu’elle connaissait de la nature et du monde. Médusée, elle
fixait la scène, ayant oublié tout le reste.
« Ma-ah », dit Sumpter.
Elle le regarda, les yeux remplis de la perception aigüe de son effrayante
situation, et du pouvoir de Sumpter et de son peuple. S’ils pouvaient renver-
ser la nature, faire que la pluie tombe à l’envers, alors il était clair qu’elle
était à leur merci. Sumpter lut cette prise de conscience, ce respect soup-
çonneux, sur son visage tendu alors qu’elle levait les yeux vers lui. Mais son
regard révélait aussi une intelligence immédiate, astucieuse, inventive. Mal-
gré tout, elle ne s’avouerait pas vaincue. Déjà elle se secouait, acceptant sa
situation présente, mais d’une certaine façon, la surmontant.
Elle lança à la fontaine un regard méfiant de côté, inspira profondément,
et retourna au panorama d’ensemble, comme s’il n’avait, après tout, rien
que de très naturel et banal. Sumpter cacha son grand sourire approbateur
derrière sa main, le visage tourné de côté.
Quand Ma-ah retrouva son sang-froid, la conscience de Surâme Sept se
recentra. Il reconnaissait les pyramides, mais qu’y avait-il d’autre, là, qui lui
échappait ? Quelle connaissance avait-il oubliée ? Un immense désir s’em-
para de lui. Soudain Ma-ah se mit à courir, prise par une impatience évi-
dente, les cheveux au vent, sa robe en désordre. Elle n’avait pas l’habitude
de courir avec des vêtements qui lui arrivaient aux chevilles. Plusieurs fois
elle s’emmêla, perdit presque l’équilibre, mais elle se rattrapa et continua
de courir. Décontenancé par ses réactions contradictoires, Sumpter la suivit.
Un peu vexé, il constatait qu’il n’avait pas besoin de la guider dans ce nou-
vel environnement – c’est elle qui le conduisait.
Les consciences de Ma-ah et de Sept étaient séparées, mais il y avait sans
cesse des transferts entre elles. Là Ma-ah profitait de l’étonnant sentiment
de familiarité qu’avait Sept avec le peuple et les pyramides (dont elle avait
soudain compris qu’elles étaient des pyramides), et de son excitation impa-
tiente de les examiner.
Elle acceptait ces émotions sans les remettre en question, comme étant
les siennes dans l’instant – elles étaient tellement claires, indubitables. Les
questions viendraient plus tard. Elle courait donc, éparpillant les groupes qui
s’étaient formés parmi les différents bâtiments. Les gens la regardaient avec

83
curiosité ; sa petite taille et sa peau noire la faisaient remarquer. Puis, dé-
couvrant Sumpter, ils reprenaient leurs activités. Sa robe violette indiquait
son rang élevé chez les Speakers.
Surâme Sept percevait l’enthousiasme et la joie dans le rythme de la
course de Ma-ah. Il avait une conscience aigüe et agréable de l’intégrité
libre de ses mouvements, du fonctionnement souple de ses nerfs et de ses
muscles, de leur coopération aisée dans ses foulées rapides. Pendant un ins-
tant, lui et Ma-ah se sentirent presque un tout en étant séparés, unis dans ce
but impérieux d’atteindre la pyramide du milieu.
Ma-ah fit une pause, puis attaqua les marches. Leur taille était énorme
pour elle, mais elle les gravissait facilement. Sumpter suivait, de plus en
plus sérieux et préoccupé. Ils avaient gravi une centaine de marches quand
Ma-ah s’arrêta pour retrouver son souffle ; elle se retourna et embrassa la
ville du regard. De là les différents quartiers étaient nettement visibles ; les
zones résidentielles formaient un vaste cercle extérieur, avec leurs chemins
pavés et leurs frondaisons ; puis les voies de communication et, au centre,
les pyramides, les temples et les bâtiments publics. Les impénétrables fa-
laises encerclaient le tout.
Elle était déjà venue là, mais quand ? se demanda Ma-ah. Pourquoi tout
lui était-il si familier ? Elle s’appuya pour se reposer contre le parement lisse
et brillant.
« Tu n’es jamais venue ici avant, essaya de lui communiquer Sept, mais
je crois que moi si » ; mais elle prit soudain conscience de la hauteur, et fut
prise de vertige. La course éperdue vers les pyramides lui revint vaguement
à l’esprit. Que faisait-elle là ? Avait-elle vraiment couru, ou rêvé qu’elle
courait ? Jamais de sa vie elle ne s’était retrouvée à une telle hauteur. Elle
se plaquait contre la paroi. Seuls les oiseaux pouvaient monter si haut.
Sumpter lui entoura les épaules dans un geste protecteur, mais son vi-
sage était grave : savait-elle à quel point elle était proche de… la porte ?
Évidemment non. Mais elle avait couru, comme possédée, directement vers
l’une des entrées les plus secrètes des pyramides, ignorée même de la majo-
rité du peuple. Elle se tenait là, immobile, fixant du regard la ville à ses
pieds, essayant de dominer sa peur. On aurait dit que cette peur venait sou-
dain d’émerger, pensa-t-il. L’instant d’avant, elle n’était pas là. Pourtant
elle ne jouait pas la comédie, de cela il était certain.
Sept avait réalisé trop tard que de monter si haut lui ferait peur. Bien
sûr, il aurait dû s’en douter. Il était presque aussi décontenancé qu’elle ; la
situation était périlleuse. Ma-ah était sur le point de s’évanouir. Sept essaya
précipitamment de reprendre le contrôle sur elle, mais après un dernier re-
gard terrifié vers la ville, elle s’écroula aux pieds de Sumpter.
Celui-ci la prit doucement dans ses bras, et entama la descente. Une pe-
tite foule s’était rassemblée, mais les gens s’écartèrent pour lui laisser le
passage. Une femme apporta une éponge humide, qu’il passa sur le visage de

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Ma-ah. Décidément elle avait un comportement étrange, qu’il était inca-
pable d’interpréter. Soudain des mots vinrent à son esprit : « Speaker un
jour, Speaker toujours. » La phrase lui était connue, bien sûr, mais pourquoi
cette pensée lui venait-elle maintenant, dans ces circonstances ? Cette affir-
mation célèbre semblait avoir là une signification particulière, qui lui échap-
pait.
Ma-ah revenait à elle. Alors qu’elle commençait à ouvrir les yeux, tout
d’un coup Sumpter fut certain qu’elle finirait devant le Tribunal ; pourquoi,
il ne savait pas.

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Chapitre XII. – Ma-ah et les brillants blocs de son

« Les syllabes sont les équivalents sonores des atomes, dit Sumpter, et
les atomes composent la matière. On peut bien sûr organiser les syllabes en
mots, mais on peut aussi les organiser en schémas sonores qui ne constituent
pas des mots. C’est-à-dire que les sons ne se réfèrent pas à des objets ou à
des sentiments ; ils ne désignent rien, au sens habituel du terme. À la place
ils sont simplement… une force. Ils font des choses, ils ne les représentent
pas. »
Ma-ah haussa les épaules. « Tu as dit qu’on verrait Rampa ce matin.
C’est tout ce qui m’intéresse. Je n’arrive pas à me concentrer. Comment
peux-tu croire que je puisse m’intéresse à autre chose, alors que je ne l’ai
pas vu depuis si longtemps ? »
Sumpter acquiesça. Elle avait très vite appris leur langue, mais ce matin-
là elle boudait, et faisait semblant de ne pas comprendre ce qu’il disait. Il se
sentait de plus en plus mal à l’aise. Elle apprenait étonnamment vite, et il
avait peur que cette… rencontre ne la déstabilise. « Rampa est probable-
ment déjà dans la cour, dit-il. Nous ferions mieux d’y aller maintenant. »
Elle sauta du siège en pierre et s’élança rapidement devant lui, comme
elle faisait toujours. Ouvrant impétueusement la porte qui donnait sur la
cour, elle se mit à courir sur le sol de mosaïque, sans un regard cette fois
pour les dessins resplendissants qui l’avaient si captivée au début.
Rampa était déjà là. Elle s’arrêta brusquement. Il était tellement diffé-
rent, dans la robe qu’ils lui avaient donnée ; distant, et étrangement inap-
prochable. Elle plissa les yeux. En même temps elle vit l’autre silhouette en
robe qui attendait Rampa, comme Sumpter l’attendait. Mais c’était une
jeune femme ! Ma-ah pivota sur elle-même et lança à Sumpter un regard ac-
cusateur, lui qui depuis le début lui avait laissé entendre que le professeur
de Rampa était aussi un homme. Elle s’arrêta un instant, puis reprit sa
marche en avant, plus lentement, presque avec nonchalance. Mais elle ser-
rait les dents et se forçait à un sourire crispé.
Debout, en silence, Rampa la regardait s’approcher. Il était mal à l’aise –
elle le remarqua immédiatement.
« Tu as bien changé, lui dit-elle dans leur ancien langage.
– Toi aussi, dit Rampa. Et lui, c’est ton professeur ?
– Sumpter ? J’imagine que oui. Et elle, c’est ton professeur aussi ? »
Ma-ah désignait du doigt la jeune femme qui se tenait à l’autre bout de
la cour.

86
« Mon professeur, oui », répondit-il. Mais il y avait une demande derrière
sa réponse que Ma-ah ne comprenait pas. Elle fronça les sourcils.
« Tu l’aimes bien, ton… professeur ? demanda Rampa du même ton am-
bigu.
– Oui je l’aime bien », répondit Ma-ah, irritée. Rampa semblait en pleine
confusion. Soudain son regard passa au delà de Ma-ah et s’arrêta sur Sump-
ter. Immédiatement un éclair de compréhension sembla passer entre les
deux hommes, qui, étrangement, rendit Ma-ah furieuse.
« Eh bien, pourquoi tu le regardes comme ça ? demanda-t-elle. On ne
s’est pas vus depuis des semaines et tout ce que tu fais c’est de rester là…
– J’aime beaucoup mon professeur, dit Rampa. Je regrette que tu
n’aimes pas autant le tien. »
Ma-ah regarda au loin la jeune fille qui se tenait derrière Rampa, les
yeux baissés. Elle était bien plus grande que lui, bien sûr ; et pourtant
Rampa ne semblait pas petit, par contraste, il était simplement plus robuste,
plus compact. Et il avait changé, autant qu’elle, réalisa Ma-ah. Il n’y avait
plus rien entre eux.
Surprise, elle le regarda plus attentivement. Il rit et imita son hausse-
ment d’épaules, comme il le faisait avant.
« Je ne sais pas ce qui s’est passé, dit-il. Cette vie que nous partagions –
elle est partie. Mon professeur m’a tellement appris… je suis avec elle,
maintenant. Pourquoi tu ne ressens pas la même chose pour Sumpter ?
Ma-ah ne répondit pas. Elle fixait la jeune fille.
- Elle s’appelle Orona, dit Rampa.
- Et alors ? » rétorqua Ma-ah par réflexe. Et pourtant, à sa propre sur-
prise, elle s’aperçut que cela lui était indifférent. Ils avaient uni leurs forces
dans leur ancien monde, et tout ce qui les reliait ne s’appliquait plus. Rampa
avait souri à sa réponse acérée, et elle se surprit à lui rendre son sourire.
« Tu es d’accord, alors ? demanda-t-il.
- Avec quoi ? Toi et… Orona ?
- Que toi et moi… nous nous séparions ?
Ma-ah acquiesça. Il fut visiblement soulagé, et ajouta d’une voix plus
douce :
- Ils espéraient que tu serais plus attirée par Sumpter. Ils ont des plans
pour nous, mais je ne les connais pas encore.
- Je ferai mes propres plans », répondit-elle, sur la défensive.
Rampa resta un moment silencieux. Puis il articula lentement : « Tu vien-
dras quand ils construiront une maison pour Orona et moi ? »
Toutes les implications lui traversèrent la tête - les souvenirs de leurs
étreintes sur les fourrures grossières, le clair de lune s’immisçant par les cre-
vasses du rocher. Mais elle fit oui de la tête, légèrement, de nouveau sur-
prise par sa propre réaction. D’accord, pensa-t-elle très clairement. Tous les

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liens étaient coupés. Rampa et elle, dans leurs robes, avec leur nouveau lan-
gage, leurs connaissances, n’étaient plus ceux qu’ils avaient été. D’abord ils
n’étaient plus morts de faim la moitié du temps ; ils n’avaient plus besoin de
s’accrocher l’un à l’autre pour se protéger et s’aider mutuellement, ils
n’étaient plus obligés de se cacher dans des ravins isolés et glacials. Parfait.
« Je viendrai », dit-elle sobrement. Elle fit demi-tour et s’éloigna, mais
ses yeux la piquaient et de nouveau elle lança un regard noir à Sumpter
comme ils quittaient la cour.
« Alors tout était prévu, dit-elle. Et qu’est-ce que vous avez prévu
d’autre ? Vous auriez pu me briser le cœur, toi et ton peuple, avec vos
grandes connaissances. Seulement ce n’est pas arrivé. Mais vous ne pouviez
pas savoir que ça tournerait comme ça…
– Nous espérions que tu te tournerais vers moi, comme Rampa s’est
tourné vers Orona, répondit Sumpter douloureusement.
- Je ne me tourne vers personne », dit Ma-ah. Mais comme il ne répon-
dait pas, elle eut un grand sourire intérieur : plutôt que de revenir à son an-
cien monde, elle ferait… tout, pratiquement n’importe quoi. Soudain,
quelque chose dans le comportement de Sumpter lui fit réaliser qu’il avait
espéré qu’elle se tourne vers lui… comme elle ne l’avait pas encore fait. Sa
marche s’accéléra. Cette compréhension lui communiqua un certain senti-
ment de pouvoir. Elle commençait à se sentir libre, sans entraves. Un parte-
naire n’est rien de plus qu’un partenaire, pensa-t-elle. Dans l’ancien monde
c’était important, parce que les hommes étaient plus forts que les femmes,
mais ici…
C’est à ce moment que sa relation à Sumpter changea. Il était conscient
de ses pensées, et remarqua immédiatement son changement d’attitude. Il
secoua la tête : il allait falloir du doigté pour la cadrer jusqu’à ce qu’elle ap-
prenne ce qu’elle avait à apprendre. Il avait terriblement conscience de la
rapidité de sa marche, des mouvements de sa robe, et il s’amusait de se sen-
tir illogiquement vexé par son… relatif rejet. Rampa avait immédiatement
accepté Orona. Ma-ah n’avait pas été aussi complaisante. Et si elle ne l’ac-
ceptait pas, il faudrait que quelqu’un d’autre finisse par le remplacer. Il fal-
lait qu’elle ait des enfants.
Ma-ah marchait à grands pas, en silence, mais avec une certaine arro-
gance, amusante, pensa-t-il. Elle allait l’agacer tout à fait consciemment.
« Tu es tombé amoureux de moi tout de suite ? lui demanda-t-elle en lui
faisant face brusquement.
- Évidemment », dit-il.
Cette simple constatation la désarma, et la mit en colère. Sumpter
n’avait même pas l’air gêné.
« D’accord », dit-elle sèchement.
À sa réponse il ne put s’empêcher de rire.

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Plus tard ce jour-là, il essaya de la préparer à la cérémonie de l’union, à
laquelle elle devait participer. « Contente-toi de regarder et d’écouter, dit-
il. Je ne vais pas t’expliquer maintenant ce qui va se passer. Je veux savoir
combien tu peux comprendre par toi-même. » Il se disait qu’elle s’en sorti-
rait très bien, mais une fois le jour de l’union arrivé, il était vaguement in-
quiet. Son ressentiment envers Rampa et Orona allait-il gêner le rituel ?
Ma-ah ne percevait pourtant aucun ressentiment en elle. Avec Sumpter
elle se tenait parmi d’autres groupes de personnes de son peuple. Devant
eux s’étendait un terrain nu. Tous le regardaient en souriant, de magnifiques
géants, tête nue, dans leurs robes chatoyantes et festives. « Regarde bien »,
murmura Sumpter.
« Tout est leçon », dit Ma-ah, qui ajouta « d’une certaine façon », quand
elle vit arriver Rampa et Orona, qui s’arrêtèrent ensemble au milieu du ter-
rain dégagé.
Une étrange attente silencieuse s’installa. Ma-ah, qui pourtant en savait
encore très peu sur le peuple de Sumpter, fut en alerte. Les visages sou-
riaient, mais personne ne parlait. Autour de la clairière s’entassaient des tas
de blocs de rocher, apparemment sans aucun ordre, certains très grands,
d’autres à peine plus gros que des pierres. Personne ne bougeait, mais Ma-ah
sentit un changement qu’elle ne comprenait pas. Elle avait des picotements
dans les doigts, comme quand elle touchait les dessins chargés de sons, et
pourtant elle ne touchait rien. Elle n’entendait rien, ni les bruits normaux,
ni les sons intérieurs qu’elle recevait des dessins.
L’air interrogateur, elle se tourna vers Sumpter. Que faisait-il ? Que fai-
saient-ils tous ? Sumpter avait la tête en arrière, le regard étrangement
perdu, secret, rêveur, et pourtant plein d’excitation. Ses yeux brillaient. Sa
bouche s’ouvrait presque. Les muscles de sa gorge ne bougeaient pas, pour-
tant elle avait l’impression qu’ils travaillaient. Ma-ah sentit monter une ten-
sion extrêmement étrange, étrange car tout le monde avait l’air merveilleu-
sement tranquille et détendu. Elle s’étonna : comment pouvaient-ils se tenir
tous aussi immobiles ? Et Rampa ? Elle le chercha du regard.
Orona lui tenait la main ; lui aussi se tenait sans bouger, mais son regard
était baissé. Avec Orona ils regardaient tous les deux le sol devant eux, avec
une concentration intense, comme s’ils s’attendaient à ce que quelque
chose s’y passe. Mais quoi ? Ma-ah réalisa que Rampa semblait savoir ce qui
était en train de se dérouler. Elle en fut irritée – pourquoi devait-il savoir
quelque chose qu’elle ignorait ? Elle se tourna vers Sumpter et lui toucha la
main. À ce geste apparut au-dessus de sa tête un son tendu et instable, qui
la fit sursauter de surprise. Elle avait l’impression qu’il y avait là une…
forme sonore, invisible, et pourtant lumineuse ; et que d’une certaine façon
son irritation d’avait dérangée, l’avait abîmée jusqu’à en faire… un son
connu ? Elle rougit et baissa la tête. Quoi qu’ils aient été en train de faire,
elle l’avait interrompu, et ils le savaient, elle en était certaine…

89
Avant qu’elle ait fini de penser, et sans un seul autre mouvement, Sump-
ter lui prit la main. Ma-ah eut envie de s’enfuir, mais à sa grande surprise,
elle fut prise de vertige. Elle sentit comme si une rivière avait soudain com-
mencé à la soulever et à l’emporter, et cette rivière était… l’énergie, ou la
concentration, ou l’intention de ces gens. Elle était décidément incapable
de comprendre ce qu’ils faisaient. Les picotements dans ses doigts lui indi-
quaient qu’il était question d’un son, mais c’était un son intérieur, pas exté-
rieur. Elle ne pouvait pas l’entendre. Seulement à cause de son entraîne-
ment avec les dessins sur le rocher, par moments elle pouvait le sentir ; et
parfois s’élevaient devant son regard intérieur de brillantes images de…
formes sonores. Ma-ah ne savait pas d’où elles provenaient ; elle savait juste
que la foule manipulait… quelque chose. Et Rampa et Orona l’attendaient.
Sumpter souriait-il ? Ma-ah l’imaginait, sans en être certaine.
Puis sous ses yeux, lentement, un gros bloc de rocher s’éleva dans les
airs, apparemment de lui-même. Elle fut sur le point de pousser une excla-
mation, mais n’osa pas. Ses doigts s’agitaient nerveusement, comme s’ils
avaient été remplis de… sons qui n’arrivaient pas à s’échapper, ou qu’elle ne
savait pas comment libérer. Le rocher continuait à s’élever. Soudain il se mit
à voler juste au-dessus du sol, vers Rampa et Orona. Rampa le vit arriver, et
on aurait dit qu’il hésitait à s’échapper de sa trajectoire.
Un instant Ma-ah hésita entre la peur pour lui – le rocher pouvait lui fra-
casser les genoux s’il ne changeait pas de direction – et le soulagement : elle
n’était pas la seule à avoir peur. Au moins quelque chose qu’elle partageait
avec Rampa. Rampa écarquillait les yeux, mais Orona lui tenait la main, et il
ne se sauverait pas si elle ne bougeait pas. Le rocher arriva droit sur eux,
puis à environ un mètre, il ralentit. Un instant il resta suspendu, puis se posa
doucement à leurs pieds. Sans se lâcher la main, Rampa et Orona firent
quelques pas vers la gauche, presque comme un rituel.
Ma-ah avait été trop surprise pour faire quoi que ce soit. Elle se mit à
chercher si peut-être une pente pouvait expliquer le mouvement du rocher.
Elle pouvait avoir mal vu, le rocher n’avait pas vraiment volé, c’était juste
une illusion, à cause… d’un aspect particulier du sol. Elle écarquilla les yeux
de triomphe : une pente très douce s’abaissait vers l’endroit où se tenaient
Rampa et Orona. Ma-ah se détendit un instant, puis fronça les sourcils : la
pente n’était pas assez accentuée pour expliquer ce qui s’était passé.
Elle s’était habituée à l’étrange pays de Sumpter, avec ses caractéris-
tiques particulières, comme les fontaines. Sumpter lui avait expliqué com-
ment on pouvait faire jaillir l’eau du sol. Mais… que des rochers volent au-
dessus du sol, comme de lourds oiseaux maladroits ? Une partie profonde
d’elle-même se sentait scandalisée, et menacée ; et en colère. Comment
faire quoi que ce soit si les règles changeaient constamment ?
De nouveau les pensées de Ma-ah s’interrompirent. Depuis quelques ins-
tants l’air lui-même avait pris comme une consistance étrange, dont elle

90
n’avait qu’à moitié pris conscience. Et quelques barrières venaient de lâ-
cher ; une intensité cachée, mais immense, fut brusquement libérée. Une
douzaine de blocs de rocher s’élevèrent en même temps. Ma-ah pressa ses
mains contre sa poitrine. Elle avait l’impression que des millions de voyelles
et de syllabes s’élançaient dans les airs, resplendissantes… vivantes,
comme… des animaux faits de sons, s’appuyant sous les rochers et les faisant
se mouvoir, volant avec eux, les portant. Instinctivement elle regarda
Rampa. Il avait l’air aussi incrédule qu’elle-même. Mais là encore il suivait
l’exemple d’Orona, et ne bougeait pas.
Bon, eh bien elle ne bougerait pas non plus, alors ! Les rochers s’alignè-
rent, à quelques centimètres du sol, puis s’avancèrent tranquillement vers la
clairière, où ils atterrirent en douceur. On sentait l’air saturé de sons, mais
Ma-ah n’entendait rien. Comment cela était-il possible ? Des sons silencieux ?
Les picotements reprirent dans ses doigts. Puis elle remarqua que sa main
droite, dans celle de Sumpter, était différente de la gauche… plus légère, bi-
zarrement vide, et pourtant elle bougeait. Ce fut ce qui l’effraya le plus – sa
main était impliquée ! Elle était sur le point de se sauver, quand deux choses
arrivèrent en même temps.
D’abord, deux tas de rochers se mirent en mouvement, encore plus vite
que la première fois. Sans une oscillation ils s’élancèrent dans les airs. Mais
ce qui étonna encore plus Ma-ah fut la façon dont ils se placèrent. Ils tombè-
rent sur le sol dans un ordre précis. Sous ses yeux, une haute pyramide se
forma, au centre de deux pièces en demi-cercle. Personne ne bougeait, ni ne
parlait. Les rochers s’empilaient les uns au-dessus des autres. Aucun regard
ne les suivait, sauf le sien. Et celui de Rampa. Encore quelque chose qu’ils
partageaient, pensa-t-elle – ils venaient d’ailleurs.
Puis l’atmosphère changea brusquement. Ma-ah le ressentit immédiate-
ment, avant même de comprendre ce qui se passait. Un effort colossal s’af-
faiblit. Une tension disparut. L’habitation était terminée. Non – elle regarda
de nouveau. Près de la porte, quelques emplacements restaient vides. Elle
observait la structure, et ne vit pas tout de suite le groupe d’enfants qui
s’approchaient, venant de la direction de la cour. Ils étaient tout sourire, vi-
siblement excités ; ils avaient du mal à se contenir, mais aucun de parlait.
Ils se placèrent en cercle devant les adultes, qui eux-mêmes se détendi-
rent visiblement ; leur intense concentration avait disparu. Les enfants re-
gardèrent l’habitation. Rampa et Orona se tenaient devant la porte. Trois
pierres, petites par rapport aux autres, gisaient encore sur le sol. Était-il
prévu qu’elles se placent dans les trois cavités restantes ? Ma-ah se raidit. La
tension revenait – cette fois, elle aurait pu jurer qu’elle l’entendait par la
pointe de ses doigts – sous la forme d’un gémissement aigu. Pourtant, aucun
son ne lui parvenait aux oreilles.

91
D’abord, rien ne se passa. Puis, une des plus petites pierres s’éleva len-
tement de quelques centimètres, se balança, s’éleva encore, vacilla, puis
tomba.
L’air était rempli d’une telle tension que même Ma-ah retenait son
souffle. Puis on put percevoir un soupir collectif de déception – le premier
« vrai » son depuis si longtemps que Ma-ah fut stupéfaite. Une petite fille
plaqua sa main contre sa bouche. Ceux qui l’entouraient lui lancèrent de tels
regards que Ma-ah, qui devinait exactement ce qu’elle devait ressentir, eut
presque envie de pleurer pour elle. La fillette devait avoir une dizaine d’an-
née, mais pour le même âge elle était plus petite que les autres enfants.
L’enfant baissa le bras ; la consternation disparut de son visage. Les sou-
rires revinrent, apparemment sans contrainte. Presque en même temps la
même pierre redécolla du sol, en position stable cette fois, et amorça sa
course à travers les airs. Ma-ah fit un large sourire. Il était évident que les
enfants essayaient de mettre les blocs en place. Y arriveraient-ils ?
Une légère crispation se montra sur le visage de la petite fille. Ma-ah sa-
vait que d’une façon ou d’une autre, une concentration dans l’effort n’était
pas indiquée. « Tu peux le faire. Tu peux le faire. C’est facile ! » transmit-
elle spontanément à l’enfant. Et tout d’un coup les traits de la petite se dé-
tendirent. La pierre termina sa course, et se logea exactement à l’emplace-
ment prévu. C’était au tour des enfants de se détendre.
La tension avait diminué, mais elle était encore présente. Dans un geste
gracieux et plein de gaité, Orona étendit les bras, et le second bloc de
pierre s’éleva et vola s’installer à la place. Il n’en restait plus qu’un. À qui
était-ce de… ? Soudain, Ma-ah comprit. C’était à Rampa de placer le dernier
rocher. Évidemment. L’homme et la femme plaçaient les deux derniers blocs
de leur maison.
Rampa était donc bien au courant de toute l’affaire, et elle non. Ma-ah
avait les joues en feu. Pourquoi Rampa avait-il bénéficié d’un tel entraîne-
ment et pas elle ? À cet instant il écarta les bras, dans le même geste
qu’Orona juste avant. Rien ne se passa. La dernière pierre était petite, mais
elle ne bougea pas de sa place sur le sol. Entraînement ou pas, Rampa n’y
arrivait pas. Peut-être était-ce réservé au peuple de Sumpter ? Celui-ci avait
exposé Rampa à une telle épreuve devant tout le monde… elle lui lança un
regard furieux.
Mais personne ne semblait inquiet. Il n’y avait aucune impatience.
Rampa se tenait debout, tranquille, le visage calme et attentif. Quel idiot,
pensa Ma-ah ; puis, dans un éclair de triomphe satisfait : bien fait pour toi.
Le suspens était à la limite de ses forces. Et s’il échouait ? Devant sa nou-
velle compagne, et devant tout le groupe ?
Des souvenirs affluèrent à sa mémoire : toutes les fois où il l’avait ai-
dée ; où, sans lui, tous les deux seraient morts de faim ; où sans sa force,

92
elle aurait cédé à la peur, ou à la panique. Elle aurait tellement voulu l’ai-
der… mais comment ? Soudain le picotement dans ses doigts devint si fort
qu’elle sursauta. Avec les yeux de son esprit, elle vit la pierre s’élever, et
aller se positionner à sa place. Elle y était obligée ! Soudain, la vraie pierre
s’élança, bringuebala dans une course saccadée à travers les airs, comme
poussée par une énorme force furieuse, et se rua dans la niche prévue avec
une telle violence qu’on se serait attendu à la voir se fracasser sous le choc.
Elle faillit éclater de rire. Rampa était peut-être maladroit, mais il était
efficace ! Elle le regarda, et se figea : il paraissait sidéré. Ce fut le silence,
dedans, dehors, le silence. Puis tous les yeux se tournèrent vers elle.
Pourquoi ? Interdite, elle se tourna vers Sumpter – qui se mit à rire, d’un
rire qui fut repris par les autres. Ma-ah se raidit, hautaine, agacée. Qu’est-
ce qui les faisait rire ? C’était un grand rire généreux et soulagé, presque in-
dulgent, comme si elle avait particulièrement bien réussi quelque chose,
alors que… Alors que quoi ?
Ma-ah regarda Rampa et Orona. Ils chuchotaient entre eux. Un instant
Rampa tourna les yeux vers elle, et elle vit qu’il était furieux. De quoi ?
Pourquoi était-il en colère contre elle alors que tous les autres lui sou-
riaient ? « Que se passe-t-il ? » demanda-t-elle à Sumpter, puisqu’apparem-
ment il n’était plus interdit de parler. « Pourquoi est-ce que tout le monde
se moque de moi tout d’un coup ? Et pourquoi Rampa est en colère ? Si
quelqu’un doit être en colère, c’est bien moi ! Il m’a quittée, quand même,
c’est sa nouvelle maison !… »
Sumpter baissa les yeux vers elle, avec un tel plaisir de la regarder
qu’elle en fut encore plus troublée. Elle se sentait en même temps complè-
tement mise à l’écart, ignorant quelque chose qui était évident pour tout le
monde sauf elle. « Je t’expliquerai tout dès que j’en aurai l’occasion, dit
Sumpter. Maintenant ton entraînement va vraiment commencer. Tu es
prête. Je te dirai qui nous sommes et comment nous sommes arrivés ici, et
comment tu peux t’insérer dans nos plans. » Il la regardait avec un tel plaisir
que Ma-ah ne put s’empêcher de se sentir flattée. Et pourtant elle lui lança
un regard presque venimeux : il la traitait comme une enfant exception-
nelle, pensait-elle, vexée ; heureux simplement parce qu’elle avait appris à
faire quelque chose – même si elle ne savait pas ce que c’était.
La foule s’était séparée en petits groupes. On se passait des fruits et des
boissons. Tout le monde parlait et riait en même temps. Parfois quelqu’un
croisait le regard de Ma-ah, et lui souriait. Ils faisaient tous un tel bruit que
Ma-ah avait de la peine à entendre ce que disait Sumpter. Elle balaya du re-
gard Orona et Rampa, à qui l’on portait des toasts ; la nouvelle maison ; les
enfants, qui couraient et dansaient partout. Elle fut submergée par un im-
mense sentiment de détachement. Elle le savoura, tout en le regrettant.
Sumpter l’attendait en l’observant ; le sourire avait disparu de son visage.
Ensemble, ils s’éloignèrent lentement vers la cour.

93
Chapitre XIII. – Les tableaux magiques de Josef et la ven-
geance de Jonathan

Josef observait sa toile. Il peignait une cour pavée. Quand il aurait ter-
miné, chaque carreau serait parfait, dans sa brillance et son dessin particu-
liers. Il utiliserait des tonnes de vernis ! Il en gloussait presque de plaisir – et
les parois des falaises, d’une hauteur impossible, et pourtant, d’une certaine
manière, plausible ! La scène était si vivante dans son esprit que d’essayer
de la capturer lui procurait un mélange de torture et d’exaltation.
En fait, il était sous le coup d’une telle inspiration qu’il se sentait trans-
formé. Juste quelques jours plus tôt, il n'arrivait à penser qu’à la nourriture.
Désormais, c’était la dernière chose qui l’intéressait. Deux fois par jour Jo-
nathan lui glissait un plateau sous la porte ; parfois, il le récupérait à peu
près intact. À la pensée de Jonathan, il jeta un regard noir en direction des
fenêtres. Plusieurs fois il avait insisté pour que Jonathan retire les planches,
au moins celles du haut, de façon qu’il puisse avoir assez de lumière. Les
lampes ne suffisaient pas.
D’abord la cour pavée était une scène d’extérieur, et il ne pouvait pas
rendre correctement la lumière dans ces conditions. Et que pourrait lui faire
Jonathan s’il arrachait les planches lui-même ? Il faudrait qu’il brise les car-
reaux, évidemment, puisqu’il devrait agir de l’intérieur. Josef retourna à son
tableau, oubliant tout le reste pour un moment. Puis il se recula et étudia sa
toile. C’était une évidence : ce n’était pas la peine de songer à travailler par
cette lumière.
Pris d’une rage nouvelle, il fracassa dans un hurlement les vitres supé-
rieures de la fenêtre avec une chaise, et se mit à frapper à grands coups sur
les planches pour les déclouer. Rien que le vacarme le rendait heureux.
« C’est bien fait pour eux », pensait-il, savourant l’afflux d’énergie, saluant
d’un grand sourire la lumière qui se déversait dans la pièce.
Il entendit des pas lourds et précipités dans l’escalier, et l’instant
d’après Jonathan se ruait dans la pièce, hurlant à la vue des dégâts. Des dé-
bris de vitres jonchaient le sol. Il se jeta sur Josef, vociférant des injures.
« Le verre ! Le beau verre si cher ! criait-il.
- Je te le rembourserai. C’est moi qui paye. Je ne peux pas travailler
dans cette lumière pathétique ! » hurla Josef en retour en le repoussant. Jo-
nathan était tellement choqué qu’il finit par s’immobiliser dans un coin,
fixant les morceaux de verre du regard.

94
« Je t’avais prévenu, dit-il d’une inquiétante petite voix. Cette fois, tu
es allé trop loin.
Josef retourna à son tableau. - Je paierai pour le verre, répéta-t-il d’un
ton lassé. Je t’ai dit que j’avais besoin d’une lumière convenable. Je vendrai
ces tableaux pour un bon prix avant l’hiver, et tu récupéreras tes précieuses
fenêtres. Et maintenant laisse-moi travailler.
- Tu es fou. Complètement fou. Attends que mon père revienne des
champs. On ne rachètera jamais de verre pour tes fenêtres…
- D’accord », dit Josef dans un éclat de rire. Il se remit au travail, lais-
sant Jonathan à ses insultes et à sa rage, jusqu’à ce que finalement celui-ci
quitte la pièce en claquant la porte derrière lui.
Une fois Jonathan parti, Josef quitta le chevalet et se mit à danser dans
les rayons de lumière qui pénétraient par les fenêtres ouvertes, tournoyant
lourdement comme un ours de cirque. Puis il retourna au tableau. Plus rien
ne l’intéressait que de peindre. Jamais de sa vie il n’avait eu une telle inspi-
ration. Une telle intensité de travail ! Quand tu as l’inspiration, tu n’as pas
besoin de discipline, pensa-t-il avec délectation ; ou du moins, l’inspiration
comporte sa propre part de discipline.
L’œuvre advenait comme par magie, venue de nulle part, ou d’un nulle
part de rêve ou d’imagination.
L’après-midi passa si vite que quand Jonathan revint avec son père, il eut
l’impression que seuls quelques instants s’étaient écoulés depuis son départ.
Sans y faire trop attention, Josef perçut le bruit désagréable dans l’entrée,
de nouveau les pas dans l’escalier, puis Jonathan et Elgren furent dans la
pièce. Le vieil homme s’étrangla, et Jonathan poussa un cri d’amer
triomphe.
Josef se tourna vers eux, avec toute l’aigreur dont il était capable.
« Je vous avais prévenus que j’avais besoin de lumière. J’ai expliqué, et
alors, vous avez enlevé les planches ? Non. Donc c’est de votre faute si vous
êtes aussi bêtes.
- Je te disais bien qu’il était fou, dit Jonathan, presque comme un hom-
mage. »
Elgren se tenait là, gros, gras, et sérieux.
« Il y a quelque chose qui cloche, dit-il lentement. Les gens ne se condui-
sent pas comme ça ; pas les gens normaux.
- C’est ce que je dis ! Il est… »
Pour une fois Elgren intima à son fils l’ordre de se taire. « Détruire un
verre parfait, dit-il. Il n’y a que les plus belles maisons qui aient de telles fe-
nêtres. Elles sont la fierté de… la fierté… Il s’interrompit. C’est démoniaque.
De la destruction gratuite. Je t’aimais bien. Malgré tout je t’aimais bien.
- Tu as de drôles façons de le montrer, s’écria Josef, écarlate. M’enfer-
mer…

95
- Pour ton bien. Pour t’obliger à honorer ton contrat. Ce n’était que jus-
tice ! lui lança Jonathan.
- Nous t’avons bien nourri quand tu as recommencé à peindre, même si
tu ne travaillais pas à notre tableau, dit Elgren, comme s’il avait le cœur
brisé.
- Merci. Merci. Je vous en suis très reconnaissant, c’est sûr, tonna Josef.
Le voilà, votre tableau. Le début. J’ai commencé. » Avec un geste drama-
tique, il désignait dans la pièce une toile banale, sans aucune inspiration.
« La sous-couche est terminée. J’attends qu’elle sèche. »
Jonathan se précipita vers la toile, et y posa un doigt. « Pour moi elle est
sèche, dit-il. Tu ne l’as mise de côté que pour faire ces autres tableaux dé-
biles ; pour nous narguer.
- Les vitres… soupira Elgren. On peut aussi simplement te repriver de
nourriture jusqu’à ce que tu termines notre tableau. Tu nous coûtes à man-
ger sous de faux prétextes.
- Je me fiche de la nourriture de toute façon, répondit Josef, ses yeux
sombres brillant d’impétuosité. Je peindrai ce que je veux, et je mangerai
les oreillers s’il le faut…
- Manger les oreillers ! Je te dis qu’il est fou ! s’écria Jonathan.
- Il y a encore quelque chose ici que nous ne comprenons pas, dit Elgren
à son fils. Alors tais-toi et laisse-moi réfléchir. »
Josef soupira.
Jonathan arpentait la pièce d’un pas rageur.
Elgren fixa Josef : « On pourrait aussi bien ne pas exister pour toi, finit-il
par dire. Tu ne nous vois pas tels que nous sommes. Tu ne vois que notre…
rapport à toi et à tes tableaux. Nous n’existons pas pour toi. »
Il fit une pause, frappé, presque effrayé par ses propres paroles.
« Aaahh, je veux juste travailler, peindre, dit Josef qui n’avait rien com-
pris. Vous aurez votre tableau. Je le ferai. Tu vois bien, il est commencé. Je
paierai pour les vitres. Je vendrai quelques-unes de ces toiles et je paierai…
- Il est possédé, hurla Jonathan, voilà, c’est ça !
- Possédé par des andouilles comme vous ! » cria Josef en retour. Mais un
vrai malaise s’était emparé de lui. Quelque chose sur le visage d’Elgren l’in-
quiétait ; et soudain, il réalisa qu’il avait besoin des Hosentauf. Et s’ils le
mettaient dehors, et qu’il perde son atelier ? À cet instant, il dépendait
complètement d’eux. Tout d’un coup il se sentit menacé, véritablement me-
nacé. Le plus petit choc et son inspiration pouvait disparaître – qui sait,
peut-être pour toujours ?
Il s’essaya à un sourire agréable, conscient des contractions de ses
muscles sous l’effort. « Laissez-moi juste peindre, et vous aurez tous les jolis
tableaux que vous voulez – celui de la maison, et les portraits aussi… »
Il devint pivoine ; il se sentait abject, misérable, sidéré par le retourne-
ment de la situation.

96
Il essayait de voir Elgren comme une personne, mais tout ce qu’il pouvait
voir, c’était une… caricature d’homme pompeuse, grasse et grotesque. Ce
qu’il était ! Ce qu’il était, pensait Josef avec colère. « Aaah, arrêtez de
m’importuner !, s’écria-t-il, exaspéré.
- On reviendra, dit Elgren.
- C’est sûr, c’est sûr », répondit Josef.
Il laissa son regard errer dans la pièce après leur départ. Elgren le pre-
nait au sérieux d’une manière qu’il n’arrivait pas à comprendre. À partir de
maintenant, ce qu’il désirait le plus au monde, c’était de rester là, dans
cette pièce, pour pouvoir peindre, alors que la semaine précédente, il ne
pensait qu’à en sortir. Cela donnait aux Hosentauf une prise sur lui, comme
personne n’en avait jamais eu. Était-il prisonnier de sa propre inspiration ?
Où était partie sa liberté ?
Il lui apparut soudain qu’il n’avait même pas envie d’aller dehors ; il ne
voulait que peindre, et garder le rythme de ces idées qui, pour la première
fois de sa vie, lui arrivaient à une telle vitesse. Elles le fascinaient. L’ef-
frayaient-elles aussi, venant apparemment de nulle part, comme elles le fai-
saient ? « Bah ! » dit-il tout haut. On peut devenir fou à force de réfléchir. Il
se remit au travail. Quelques minutes plus tard, à part le tableau sur le che-
valet, il avait tout oublié.
Le crépuscule commençait quand Elgren et Jonathan réapparurent, et
immédiatement Josef perçut un changement dans leurs manières. Déjà, ils
n’étaient pas en vêtements de travail ; ils étaient en habits de visite. En-
suite, ils étaient entrés d’une façon étrangement formelle, silencieusement,
sobrement, sans lui crier d’insultes. Il était encore en train de peindre, es-
sayant d’attraper la dernière lumière du jour, et il leur lança avec impa-
tience : « Ça ne peut pas attendre ? Mon premier jour de soleil. Et je ne
peux même pas en profiter complètement ?
- Nous allons attendre », dit Elgren, comme un aimable invité, ou un
acheteur potentiel entré examiner des tableaux. À côté de lui, Jonathan ac-
quiesça, souriant d’une oreille à l’autre. Josef fut alerté. Si Jonathan sou-
riait, quelque chose de sérieux n’allait pas, pensa-t-il. Il commença à net-
toyer ses pinceaux dans l’essence de térébenthine ; sa moustache se hérissa.
Il serait bientôt à cours de produits ; où se réapprovisionner ?
« Pouvons-nous nous asseoir ? » demanda Elgren.
La politesse de la question l’alarma à un tel point qu’il pivota d’un coup
et laissa tomber sa palette.
« Je l’ai », dit Jonathan en la ramassant, les mains dans la peinture.
À la vue de Jonathan se précipitant à son aide, Josef se laissa tomber sur
le bord du lit, les mains levées : « D’accord, j’abandonne. Qu’est-ce que
vous essayez de faire ? »
Elgren s’éclaircit la gorge.

97
« Nous… euh… Nous avons tenu un conseil de famille à ton sujet, com-
mença-t-il.
- Aaahh… gronda Josef.
- Non, non ! Il faut que nous discutions de certaines choses avec toi, en
toute franchise. À ton avantage… »
Josef voulut crier : À mon avantage ! Quand vous êtes-vous déjà préoccu-
pés de mon avantage ? Mais quelque chose lui dit de rester silencieux. Il re-
garda ses mains en se mordant les lèvres. Ils veulent sûrement quelque
chose, pensa-t-il avec force. Autrement ils ne seraient pas si aimables. Le
mieux c’est de ne rien dire, donc, et de les laisser parler.
« Oui, un conseil de famille », répéta Jonathan.
Silence. Josef refusait de parler. Ce fut Elgren qui commença, se pen-
chant en avant, d’un air sérieux :
« En mettant tout au mieux, tu as brisé nos vitres et tu n’as aucun moyen
de les rembourser. Tu ne pourras jamais vendre assez de tableaux pour
payer un verre aussi cher. Et tu nous dois au moins un portrait de famille et
un tableau de la maison pour ton logement et ta nourriture des derniers
mois. Au lieu de ça, tu travailles sur d’autres toiles, que tu prends très au
sérieux, elles.
- Et alors ? demanda Josef avec impatience. Ils le rendaient fou avec leur
politesse.
- Comment résoudre ça honorablement, c’était la question. Te faire
mettre en prison n’était pas une solution, même si nous y avons pensé, parce
que tu ne nous aurais jamais payés et nous n’aurions jamais eu nos tableaux
non plus. Ne pas te nourrir t’aurait tellement affaibli que tu n’aurais jamais
pu rembourser les vitres. Te jeter dehors t’aurait libéré sans punition. Et
alors nous avons pensé que toi aussi peut-être tu aimerais te sortir correcte-
ment de cette situation, et retrouver des bases solides.
- Et continuer à peindre sans te faire de soucis, ajouta précipitamment
Jonathan.
- Et donc votre proposition, quelle qu’elle soit, est celle de Jonathan ? Il
s’inquiète tellement de mon état mental ? »
Jonathan souriait avec suffisance.
Elgren ouvrit les mains : « Nous avons des problèmes, comme toutes les
familles. Tu pourrais nous aider à en résoudre un, et…
- Je ne veux que peindre, l’interrompit Josef ; vas-tu en venir au fait ?
Arrête de me torturer !
- Bianka t’aime bien », dit Elgren si vite et si directement que Josef en
eut le souffle coupé. Que savaient Elgren et Jonathan ? Le petit frère avait-il
parlé ? Josef se sentit rougir.
« Ne sois pas gêné, dit Elgren. Elle t’aime bien. Il faut prendre ça en con-
sidération. Il n’y a pas tant de jeunes garçons par ici. Les fils des fermiers

98
sont tous très bien, mais elle pense que tu es différent ; un peu romantique,
peut-être. Tu sais comment sont les femmes. »
Josef n’osait plus rien dire. Il n’aimait pas le sourire sur le visage de Jo-
nathan, ni l’air de sérieux absolu sur celui d’Elgren.
« Il est temps pour elle de trouver un mari, dit Jonathan, regardant tout
et n’importe quoi, sauf Josef.
- Elle pense que tu ferais un bon mari pour elle, ajouta Elgren. Mainte-
nant… attends… elle est assez exigeante dans ce domaine. Et les occasions
sont rares par ici. En ville ce serait différent.
- Tu me détestes ! cria Josef. Jonathan me déteste. Ta femme ne peut
pas me supporter, et tu penses que j’irais me marier dans une famille pa-
reille ? Vous êtes tous fous ! »
Il sauta sur ses pieds, furieux, déconcerté, bouillant d’indignation… mais
se surprenant lui-même. Tout au fond de lui, quelque chose pensait froide-
ment : un abri garanti pour vivre et travailler, une femme à disposition ! Il
faudrait aussi qu’ils lui achètent ses fournitures, autrement il n’accepterait
pas. Stupéfait par ces réflexions, il s’écria : « Non, non ! Je ne l’envisagerai
sous aucun prétexte. Non. Ma réponse est non !
- Ce sont des choses délicates, dit Elgren, penses-y. J’ai dit à Bianca que
ce serait ta première réaction.
- La première et la dernière des dernières, cria Josef, arpentant la pièce.
- Ou alors nous te confisquons tes tableaux et ton matériel et nous te fai-
sons jeter en prison, dit Jonathan doucement.
Josef s’arrêta sur place.
- C’est du chantage ! De toute façon je ferai un mari déplorable…
- Le matin tu devras nous aider aux champs, ou faire les corvées. Le reste
du temps tu pourras peindre, dit Elgren. Ce que tu peins pour toi m’a fait
changer d’avis à ton égard. Tu y travailles en permanence. Ça t’absorbe
complètement. C’est bien. Ça veut dire que tu finiras par vendre tes toiles.
Un bon artiste dans la famille… Il fit une pause et ajouta : Tu pourrais aussi
peindre pour ceux de ma famille. C’est joli et distingué comme travail.
- Tu ne sortirais jamais de la prison pour dettes, dit Jonathan. Mais tu
peux considérer notre point de vue. On a investi en toi. C’est la moindre des
choses que nous arrivions à un accommodement. Et cette chambre serait ton
atelier. J’ai l’impression que si ta peinture est aussi importante pour toi, tu
ferais une sacrée bonne affaire. »
Josef ouvrit de grands yeux : Jonathan était plus malin qu’il ne l’avait
imaginé.
Elgren se leva simplement, toujours avec cette politesse inhabituelle :
« Voilà comment on fait les choses. Nous t’avons fait notre proposition,
penses-y. Nous reviendrons demain chercher ta réponse. »

99
Josef ne dit rien. C’était de la faute de Bianka, cette garce, s’il s’était
fait prendre et ramener à la maison. Tout ce qu’il lui restait à faire mainte-
nant, c’était de raconter leurs frasques à son père. Josef était certain qu’El-
gren ne savait rien – Jonathan, en revanche, peut-être. Pour Elgren sa fille
était une perle. Ce n’était pas qu’elle était mauvaise, pensa Josef vivement,
seulement il n’avait envie d’épouser personne.
Les Hosentauf quittèrent la pièce. Josef regarda les fenêtres, maintenant
Dieu merci libérées de leurs planches, et il se dit que bientôt la campagne
serait libérée de la neige. Dans un mois environ les foires recommence-
raient. Il s’imagina, libre et désinvolte, faire des croquis pour un bon prix,
passant les nuits dans de fraîches granges parfumées. Mais son regard tomba
sur son tableau en cours. Il fallait qu’il le termine. Il avait besoin d’un en-
droit tranquille pour travailler. Qu’était-il arrivé à sa liberté ?
Soucieux, il retourna au chevalet. Peinture ou non, il n’épouserait pas
Bianka. Et pendant qu’il discutait vigoureusement avec lui-même, des
images mentales assiégeaient son esprit sans y être invitées : Bianka qui lui
glissait un plateau garni sous la porte pendant qu’il travaillait ; Bianka
comme modèle, dans toutes les poses imaginables ; et dans quelques an-
nées, Josef l’artiste, seigneur du château, riche et prospère, laissant sa gras-
souillette progéniture faire tout le travail dans les champs dont lui et Bianka
avaient fini par hériter.
« Tu ferais aussi bien de sauter par la fenêtre sur l’appentis et de dispa-
raître », se dit-il, inquiet de ces illusions d’indépendance qui brillaient d’une
lueur terriblement tentatrice. Venait-il de recevoir une occasion en or de
travailler en paix, ou était-il en danger mortel de perdre toute indépen-
dance ? Ou les deux ? Ou ni l’un ni l’autre ? Dans un gémissement, il jeta ses
pinceaux par terre et fixa le mur.

100
Chapitre XIV. – La décision de Protée – Fenêtre ouvre une fe-
nêtre vers le passé (aspect un)

Chypre et Surâme Sept étaient assis nonchalamment assis sur un tas de


pierres, sur une crête de la chaîne de falaises entourant la cuvette des Tel-
liens. « Je me suis perdu dans la vie de Lydia, puis dans celle de Ma-ah, et
maintenant dans celle de Josef, disait Sept. Ça fait du bien d’émerger. Je
suis inquiet pour Josef. Je veux dire qu’il crée sa propre réalité, mais il n’en
sait rien, bien sûr, et il pense que les Hosentauf veulent le piéger.
- Je suppose que Josef est toujours ton favori ? demanda Chypre.
- En fait non, pas vraiment. Simplement, c’est lui qui me ressemble le
plus. On dirait moi. D’une certaine façon, il me fait de plus en plus penser à
moi. Il est en train de se perdre dans ses tableaux comme moi je me perds
dans mes personnalités. Tu sais, avant mon examen, il ne peignait pas
comme ça ; et je n’ai pas fait plus que de passer de temps en temps aider
mes personnalités. J’ai l’impression… parfois je me dis qu’elles me possè-
dent ; et Josef a peur de perdre sa liberté. Eh bien je n’ai pas trop envie de
perdre la mienne non plus, dans leurs expériences.
- Est-ce que c’est ce qui est en train de se passer ? demanda Chypre en
souriant.
- En fait, c’est certainement ce qui semble en train de se passer, répon-
dit Sept prudemment. C’est facile pour toi de parler dans ta position… »
Sept s’interrompit, consterné. Chypre était partie.
« Chypre ? Chypre ? appela-t-il.
- Oui ? »
Sept cligna des yeux. C’était la voix de Chypre, mais ce n’était pas juste
qu’elle ait dématérialisé son image – il aurait pu sentir sa présence de toute
façon…
« Ici !… » dit-elle.
Sept fronça les sourcils de son visage masculin de quatorze ans, et fit
demi-tour. Chypre clignotait, allumée, éteinte, ici, là-bas, disparaissant
complètement dans son essence, puis revenant. Mais que faisait-elle ? Dispa-
raître de son champ d’expérience à lui, puis y réapparaître ? « D’accord. Re-
viens », dit-il.
Elle réapparut à côté de lui, l’air un peu sévère.

101
« Quand tu parles de ma position, tu ne penses pas correctement,
comme cette petite démonstration a pu te le montrer. Tu as vu que ma posi-
tion est modulable. Elle n’est pas statique. Et la tienne ne l’est pas non plus.
Ni celle de Josef, en l’occurrence.
- Je crois que je comprends, dit Sept. Mais pourquoi sommes-nous ici ?
- Fenêtre va faire une démonstration à Protée. Mais après, je veux que tu
m’expliques le sens de cette démonstration, d’après toi.
- Mais Fenêtre ne fait même pas partie de mes personnalités, s’écria
Sept. Et si c’est une démonstration pour Protée, alors c’est Protée qu’il faut
interroger, pas moi.
- C’est une partie particulièrement importante de l’examen, l’interrom-
pit Chypre. Alors arrête de contester et écoute…
- Tu es d’une nature très aventureuse, disait Fenêtre à Protée, mais
comme on t’a enseigné à réfréner ta capacité d’admiration, tu as souvent
peur de là où pourrait te mener ta curiosité. Les talents d’Histoire t’inquiè-
tent parce qu’ils t’obligent à ouvrir ton esprit, ou à rejeter Histoire – ce que
tu ne veux pas faire non plus.
- J’ai eu assez de courage pour venir ici, dit Protée.
- Exactement. Et donc j’espère que tu seras assez courageux pour accep-
ter ce que tu vas trouver.
- Eh bien, je t’accepte, toi, dit Protée avec un mouvement d’épaules. Et
je suis prêt à accepter n’importe lequel de tes talents comme, euh, réel.
- Ce n’est que le début, répondit Fenêtre. Je vais t’emmener faire un
tour…
- Histoire avait raison. Tu vas vraiment me montrer l’endroit, finale-
ment. J’avais peur que tu ne le fasses pas, que vous me cachiez quelque
chose », dit Protée avec un large sourire. Il aimait déjà Fenêtre plus que son
propre père, ce qui le frappait comme quelque chose de très étrange. « J’ai
été un peu déçu, ajouta-t-il. Cette partie de la… cuvette… est très jolie,
mais vous m’avez vraiment tenu à l’écart… »
Il s’interrompit. Il s’était sincèrement demandé s’il y avait quoi que ce
soit d’autre à voir ; et si Fenêtre ne mentait pas. Il rougit à ce souvenir.
Fenêtre se tenait là, prêt à partir, quand la porte s’ouvrit brusquement.
Histoire se précipita dans la pièce. « Il y a une autre patrouille qui arrive. Je
ne sais pas pourquoi, mais elles sont plus déterminées que la dernière fois.
C’est un de nos avant-postes qui a prévenu. Je n’ai pas voulu attendre les
détails, mais maintenant elles pensent que Protée a été enlevé.
Fenêtre se retourna, le visage blême.
- Tu l’as déjà… emmené voir ? demanda Histoire.
Fenêtre fit non de la tête.
- Non. Nous étions prêts à partir.
- Tu n’allais pas tout lui montrer ?…
- Non, répondit rapidement Fenêtre.

102
Protée ne les quittait pas des yeux.
- Vous me cachiez bien quelque chose, fit-il d’un ton accusateur. J’en
étais sûr.
- Alors il faut qu’elles le trouvent. Il faut qu’il rentre chez lui, dit His-
toire. Il ne sait pas encore ce qu’il y a ici, et il faut qu’il promette de ne pas
révéler ce qu’il sait déjà. Autrement elles n’arrêteront jamais de cher-
cher. »
En pleine confusion, Protée regardait l’un, puis l’autre. Histoire parlait
tellement vite qu’il avait du mal à suivre ce qu’elle disait. Il prit la parole de
la façon la plus convaincante possible : « Je ne reviendrai pas à la maison.
Vous ne pouvez pas m’obliger. Si je rentre, je leur dirai qu’il y a des choses
bizarres qui se passent ici, et elles reviendront faire une enquête. »
Ils ne lui accordaient que peu d’attention. Histoire fixait Fenêtre. Elle
répéta : « Il faut que Protée soit découvert.
- Ou jamais découvert », dit Fenêtre.
Histoire secoua la tête. « Ce serait encore plus difficile. Il n’est pas en
position de choisir.
Protée était furieux.
- Arrêtez de parler de moi comme si je n’étais pas là ! dit-il avec colère.
J’ai le droit de savoir ce qui se passe.
- Nous sommes juste en train d’essayer de t’éviter de devoir faire un
choix sans savoir de quoi il s’agit, lui lança-t-elle très vite. Jusqu’à présent
tu n’étais pas vraiment un danger pour nous, tu n’avais rien vu. À n’importe
quel moment tu pouvais décider de rentrer chez toi, nous t’aurions laissé là-
haut n’importe où, et personne ne nous aurait jamais trouvés. Mais mainte-
nant… Il va falloir que tu restes avec nous pour de bon – que tu ne revoies ja-
mais ta maison – ou que tu partes tout de suite avec une explication plau-
sible.
- Comme quoi ?… demanda Protée
- Eh bien, il y a la cuvette, là-haut, qu’elles connaissent. Tu pourrais dire
que tu t’y es retrouvé par hasard… Non, elles auraient des problèmes pour
ne pas avoir averti les autorités…
- Attends. » Fenêtre ferma les yeux. Il essaya de se libérer du sentiment
d’urgence et de désespoir qui s’emparaient de lui, et sa vision intérieure de-
vint claire. Cette fois il y avait trois drones. Comment un seul garçon pou-
vait-il mettre en danger un projet tout entier, se demanda-t-il avec inquié-
tude, en constatant que les enquêtrices étaient beaucoup plus obstinées
qu’auparavant. Puis il en découvrit la raison. « Ta mère fait partie de la pa-
trouille, dit-il. Elle est en position de commandement, c’est ça ?
- Ma mère ? Tu es sûr ?
- Elle s’appelle Amanda. Elle a… les cheveux bruns, les yeux bleus et le
teint olivâtre. Elle a trente-neuf ans. Elle t’appelle Proto…

103
- Quand elle pensait à moi elle m’appelait Proto, dit Protée. Générale-
ment elle ne faisait pas trop attention à moi.
- Eh bien là elle pense à toi », répondit Fenêtre simplement.
Protée fut tellement surpris qu’il ne sut ni quoi faire ni quoi dire. Fe-
nêtre avait vu – ça, c’était évident. Ce qu’il avait dit était vrai ; donc peut-
être ce que disait Histoire était vrai aussi, mais d’une façon différente. « Je
pourrais… dire que je vous ai suppliés de ne pas avertir les autorités ; ou leur
dire que votre système de communication est tombé en panne…
- Oui, il pourrait dire ça au sujet des communications, dit Histoire ; ça
pourrait marcher.
- On peut te faire confiance sur le fait de ne rien dire sur le peu que tu
sais, ou devines ? demanda Fenêtre.
- Évidemment, répondit Protée. Je vous donne ma parole.
Histoire le regarda droit dans les yeux.
- Il y a quelques minutes ce n’est pas ce que tu disais.
- Vous me mettiez en colère à parler de moi. Je n’ai jamais voulu dire
que je ferais vraiment tout pour vous causer des ennuis…
- Alors c’est à toi de choisir, dit Fenêtre. Ou bien tu rentres, et nous pre-
nons un risque, ou bien tu restes. Si tu pars, il ne nous reste plus qu’à espé-
rer que ton histoire soit convaincante. Je peux déconnecter un temps le sys-
tème de communication et les faire venir ici, où nous serons prêts…
- Les hommes se sont occupés de lui dans la cuvette jusqu’à ce que l’aide
arrive, dit Histoire. C’est une explication qui serait à notre avantage… »
Rentrer à la maison ! Protée était presque malade d’indécision. Malgré
tout son ressentiment, il avait l’image de sa mère devant les yeux : l’uni-
forme vert, la coupe sévère et élégante de ses cheveux, l’attitude presque
militaire, et pourtant…
« Non ! s’écria-t-il, ils ne me ramèneront pas à la maison, même si ça
veut dire que je n’y retournerai jamais. Je n’y reviendrai jamais, sauf si
c’est le seul moyen pour vous de vous sentir en sécurité, alors vous feriez
mieux de trouver autre chose !
- Il n’existe qu’un seul endroit où tu seras en sécurité si tu restes, et où
nous aussi nous serons en sécurité, quoi qu’il arrive. Personne ne le connaît à
part les Telliens, dit Fenêtre. Mais si tu y vas avec nous, alors il faudra que
tu restes et que tu partages notre sort. Là je n’ai pas le temps de t’expli-
quer. Si tu es vraiment décidé, tu devras nous suivre à l’aveugle. Il fit une
pause, puis ajouta rapidement : elles sont en train d’atterrir, sur le bord de
la cuvette. Je les vois, mentalement. »
De nouveau Protée réfléchit : sa mère… si proche. Un jour il avait décidé
de quitter la maison. Maintenant il devait apparemment se décider de nou-
veau depuis le début, tout en sachant que sa mère n’était qu’à quelques
pas. Jamais rien n’avait offert un tel contraste. Mais tous les sentiments
puissants qui l’avaient poussé à prendre le départ se remirent en place.

104
« Je suis prêt. Je vais avec vous, si vous m’acceptez… si ça ne vous cau-
sera pas plus d’ennui que je ne le mérite. »
Ses yeux le brûlaient. Histoire et Fenêtre avaient déjà atteint la porte.
« D’accord, dit Fenêtre, dépêche-toi. »
Ils dévalèrent le couloir qui longeait les pièces que Protée connaissait
déjà. Comme ils arrivaient au mur qui en marquait la fin, celui-ci s’ouvrit.
Protée s’étrangla de surprise. Il était déjà venu souvent, et aucune porte
n’était visible. Elle se ferma silencieusement derrière eux. « Tout est géré
en-dessous », dit Fenêtre précipitamment. Ils se trouvaient dans une toute
petite pièce aux murs de pierres. Deux gros blocs de pierre reculèrent. Pro-
tée s’engagea derrière Histoire et Fenêtre dans l’ouverture, et ils commen-
cèrent à descendre un escalier très raide, taillé dans la roche.
Cet escalier-là semblait ne pas avoir de fin ; il était faiblement éclairé,
mais Protée ne remarqua aucune lampe, aucune torche. Au bout d’un cer-
tain temps les marches devinrent moins hautes, jusqu’à se transformer pro-
gressivement en un couloir de pierre légèrement en pente. Comme ni Fe-
nêtre ni Histoire ne parlaient, Protée ne posa aucune question. Son excita-
tion grandissait en réalisant qu’ils progressaient de plus en plus sous la sur-
face. Qu’allait-il découvrir ? Quel était ce… projet secret, que Fenêtre et
Histoire tenaient pour si important ?
Le couloir s’achevait par une dernière porte de pierre, qui s’ouvrit auto-
matiquement devant eux, comme les précédentes. Ils se trouvaient manifes-
tement dans un gigantesque bâtiment en pierre, d’une antiquité et d’une ri-
chesse inimaginables. Ici aussi les murs bénéficiaient du même éclairage dif-
fus. Ils étaient remplis de dessins d’animaux, d’oiseaux, de bâtiments. Pro-
tée les examina avec stupéfaction. Ils semblaient vivants, en attente…
Fenêtre et Histoire n’avaient toujours pas dit un mot, et pourtant Protée
avait l’impression bizarre qu’ils étaient constamment dans une espèce de
dialogue intérieur. Quel genre de personnes étaient-ils, exactement, se de-
manda-t-il ? Histoire avait environ son âge, mais parfois elle se comportait
comme si elle avait été beaucoup plus âgée, tandis qu’à d’autres occasions
elle était si joueuse et innocente qu’elle aurait aussi bien pu avoir dix ans.
Et Fenêtre ? Pourquoi avait-il une telle confiance en Fenêtre ? Protée eut un
léger frisson. Dans cette étrange construction, Fenêtre et Histoire lui sem-
blaient de parfaits étrangers.
Il regarda par terre. Le sol de pierre était lisse et propre, et pourtant
l’air était rempli d’une doucereuse odeur de moisi impossible à décrire. La
propreté elle-même le dérangeait ; elle ne semblait pas récente, mais plutôt
ancienne ; une propreté comme sauvegardée depuis le passé. Fenêtre et His-
toire tournèrent dans un autre couloir, et Protée les suivit. Il s’arrêta
quelques secondes. La porte devant eux était ancienne et lourde. Pourquoi
ne fit-elle aucun bruit en s’ouvrant ? Ils montèrent une série de marches vers

105
un palier de pierre, où Protée se figea, incapable de parler, sidéré par le ta-
bleau qui se déployait devant lui.
Il était certain qu’ils étaient toujours sous terre. Et là, devant lui, s’éta-
lait une vallée luxuriante, entourée de falaises escarpées qui formaient
comme un cône très vaste, qui s’ouvrait très loin au-dessus d’eux. La vallée
était si bien entourée par les falaises que son seul accès semblait être, en
haut, le grand cercle de ciel. Par cette ouverture le soleil brillait si intensé-
ment que Protée dut en détourner ses yeux habitués au faible éclairage des
couloirs souterrains.
« Bienvenue », dit Fenêtre, et alors qu’il avait toujours paru plein de vie,
il sembla soudain devenir réellement vivant, centré comme en un claque-
ment de doigts, lui-même à un point qui prit Protée complètement par sur-
prise. Histoire se transforma de la même façon. Elle lui fit pour la première
fois un grand sourire ; tout son être exprimait une profonde satisfaction. Il
était évident qu’Histoire et Fenêtre étaient arrivés chez eux.
Protée n’eut pas le temps de s’étonner davantage sur le changement
vécu par ses compagnons. Trop de choses attiraient son attention. Partout
étaient de grands arbres verts, de l’herbe, des fleurs, des bâtiments aux
formes les plus étranges et dans toutes les variétés de couleurs. Au loin des
ruines se dessinaient clairement, à différentes étapes de leur reconstruction.
Des blocs de rocher brillaient au soleil. Une végétation éclatante se faufilait
entre eux comme autant de flammes vertes.
D’abord, Protée ne vit pas les gens. Puis il aperçut des silhouettes circu-
lant parmi les ruines, en même temps que des hommes et des femmes com-
mençaient d’émerger des bâtiments. Ils venaient, par petits groupes de deux
ou trois, des structures triangulaires et multicolores qui se déployaient en
demi-cercle autour de ce qui semblait être une grande place centrale.
Ce n’est qu’alors que Protée pensa à se retourner. Juste derrière lui était
une pyramide – dont ils venaient juste d’émerger ! « Mais à la fin nous avons
monté ! dit-il. Comment est-ce possible ? »
Fenêtre sourit : « Nous t’expliquerons plus tard. Pour l’instant, fais con-
naissance avec les Telliens.
- Depuis combien de temps cet endroit existe-t-il ? Pourquoi n’a-t-il pas
été découvert ? » Protée avait tellement de questions qu’il fut comme dans
un état second pendant les heures suivantes, au cours desquelles plusieurs
centaines de personnes les entourèrent, accueillant chaleureusement Fe-
nêtre et Histoire, et écoutant les explications de Fenêtre concernant la pré-
sence de Protée.
Protée lui-même commençait à se sentir comme « rentré à la maison ».
Tout lui paraissait nouveau et incroyable, et pourtant, familier. C’était le
crépuscule – le crépuscule de la Terre, tel qu’il ne l’avait jamais vu sauf
dans ses rêves. Combien la ville flottante était stérile et quelconque, se dit-

106
il, en se rappelant les arbres artificiels et l’herbe en plastique. Il se prome-
nait le long des constructions avec Fenêtre, qui lui désignait les points inté-
ressants à regarder.
« Cet endroit était déjà ancien du temps de Rome, expliquait Fenêtre. Et
il est en train de renaître. Tu as tellement de choses à apprendre que je ne
sais pas où commencer. Nos découvertes, déjà. Elles sont une histoire à elles
toutes seules. Nous apprenons à activer des mécanismes dont nous n’aurions
même jamais pu rêver – toutes leurs instructions sont ici, et elles datent de
l’époque de l’homme des cavernes. C’était une fantastique civilisation. Nous
ne savons pas encore comment elle a commencé, mais nous espérons le dé-
couvrir un jour. Elle était à son apogée quand la plupart des hommes sur
Terre étaient encore des sauvages. Nous en apprenons tous les jours, en dé-
couvrant de nouvelles archives. Regarde. »
Protée était bouche bée. Au-dessus d’eux quelques étoiles brillaient au-
tour d’une lune terne dans le vaste cercle de ciel délimité par les falaises.
Devant eux la vallée se rétrécissait légèrement pour devenir ce qui manifes-
tement avait été une sorte de cour. Entre les herbes luisaient des débris de
carreaux de couleur. À de nombreux endroits l’herbe avait été arrachée, ré-
vélant de larges fragments d’une mosaïque aux couleurs claires et brillantes,
dont les carreaux s’emboitaient les uns dans les autres d’une manière si fine
qu’il était impossible d’en suivre les délimitations.
Fenêtre s’arrêta et ferma les yeux. « Je vais te dire ce que je vois inté-
rieurement, dit-il. Chaque fois que je viens ici et que je regarde vers l’inté-
rieur, je vois quelque chose de différent, d’autres détails, d’autres informa-
tions, qui nous disent où chercher, qui nous font faire un pas de plus. »
La vision intérieure de Fenêtre devint translucide, se brouilla, puis
s’éclaircit. Il commença à décrire ce qu’il voyait : « C’était une cour,
comme tu t’en doutes peut-être. Les mosaïques couvraient tout l’espace,
tout le sol de la vallée. Les murs et les dessins sont très importants, mais
même si nous avons découvert certaines choses très étranges à leur sujet, il
en reste encore beaucoup que nous ignorons. Il est sûr qu’ils contiennent une
clé vitale ; nous en sommes absolument certains. Mais attends… Je vois
quelque chose de nouveau… Il y a une jeune femme dans la cour, mainte-
nant. »
Protée fronça les sourcils. Il se sentit soudain nerveux et mal à l’aise. Il
fixait Fenêtre du regard ; sa tête était renversée en arrière, le visage expri-
mant une attente pourtant passive ; son long nez busqué aux aguets comme
celui d’un animal. Protée aurait voulu l’interrompre, mais il n’osa pas.
« Elle est belle, noire. Elle regarde les dessins… » Fenêtre poussa un sou-
pir. « Elle disparaît. Je perds ma concentration.
- Je suppose qu’elle pourrait être la fille dont Histoire nous a parlé…
celle qui paraît-il menace les Telliens par mon intermédiaire ». Il y avait de
la rancune dans sa voix, il parlait avec effort. « Je regrette que tu l’aies vue.

107
Tout était tellement génial. Je continue à penser que ce que nous a raconté
Histoire était…
- Déformé ? dit Fenêtre avec un sourire. Il ouvrit les yeux. C’est possible.
La menace que nous avons vue peut avoir été la seconde patrouille. Elle a pu
percevoir la fille noire séparément, et avoir relié les deux. C’est possible.
Elle est jeune, elle apprend encore à utiliser ses dons.
- Eh bien j’aimerais juste qu’elle ne s’entraîne pas sur moi, répondit Pro-
tée. »
Il regarda autour de lui. L’ancienne cour semblait maintenant vivante,
rayonnant de façon inamicale. Il ne se sentait plus du tout rentré chez lui.
Percevant son malaise, Fenêtre le ramena vers les bâtiments et les gens.
Sept et Chypre restèrent. Ils avaient observé tout ce qui s’était passé
pendant la journée. Sept n’arrivait pas à y croire. « Fenêtre a vu Ma-ah, évi-
demment ! dit-il.
- Tu comprends, maintenant ? demanda Chypre.
- Oui je comprends ! s’écria Sept sur un ton de triomphe. Ma-ah et Pro-
tée vivent dans le même lieu physique à des époques différentes, en tout cas
c’est le cas maintenant que le voyage de Protée l’a amené ici. Quel dom-
mage qu’ils ne se connaissent pas, ou ne voient pas ce qui se passe. Je me
demande s’ils ne pourraient pas l’expliquer à… »
Sept s’interrompit. Il était pris d’un léger vertige – ou était-ce l’environ-
nement ? Il n’était pas sûr. Les objets semblaient changer de focale, ils de-
venaient flous, puis plus clairs qu’auparavant, mais bizarrement différents.
Un instant Sept fut dans la cour des Speakers, à côté de Ma-ah, 35.000 ans
avant J.-C. Les mosaïques brillaient, éblouissantes. Les falaises s’élevaient
haut dans le ciel. Mais quelque chose était différent. Qu’est-ce que
c’était ? « Ma-ah ! Ma-ah ! cria-t-il.
- Quelqu’un m’a appelée ? J’ai cru que quelqu’un m’appelait ! Ma-ah re-
gardait autour d’elle, visiblement surprise.
- C’est moi, euh… le vieil homme ! » dit Sept.
Mais le sol se remit à scintiller. Ma-ah disparut aux yeux de Sept. Les fa-
laises s’élevaient toujours comme avant, mais l’herbe recouvrait presque
toute la mosaïque, et là où l’on avait dégagé le sol, les carreaux étaient bri-
sés et noircis.
Chypre l’attendait. « Donne-moi la main, maintenant, dit-elle. Et sou-
viens-toi qu’après tu devras répondre à quelques questions au sujet de tout
ça.
- C’est maintenant que j’ai des questions, rétorqua Sept.
- Sept ! Fais attention. »
Sept affina son visage masculin de quatorze ans, le rendit aussi elfique
que possible – et fit un grand sourire.

108
En un éclair Chypre devint un autre garçon de quatorze ans, et lui re-
tourna son sourire. Puis elle revint à sa forme féminine. « Bon, dit-elle. Re-
venons à ton examen. Regarde un des carreaux. N’importe lequel. »
Sept choisit un morceau de carreau bleu et orange, dont on voyait encore
partiellement le dessin. Le reste était cassé.
- Tu le vois clairement ?
- Oui.
- Là, c’est la façon dont tu le vois dans ta présente concentration de per-
ception. Tu dois modifier ta concentration pour en voir les autres aspects.
Toi tu peux rester ici. Tu me suis ?
- J’essaye, répondit Sept.
Chypre soupira. - Ceux qui vivent au temps de Ma-ah utilisent une con-
centration spécifique pour percevoir leur réalité – et ce carreau. Tu te rap-
pelles les carreaux que tu as vus tout à l’heure quand tu as glissé dans la
cour de Ma-ah ?
- Je n’oublierai jamais… dit Sept.
- Donc déplace ta conscience millimètre par millimètre, sans quitter des
yeux le carreau, jusqu’à ce qu’il ait l’apparence des carreaux que tu as vus.
- Millimètre par millimètre ? Surâme Sept fronçait les sourcils.
- D’accord, si ça n’a pas trop de sens pour toi, fais comme ceci : imagine
que ta conscience soit un rayon de lumière – ce qu’elle est, évidemment – et
fais-le tourner dans différentes directions, mais très lentement. Dans sa ro-
tation, la lumière va saisir le carreau sous ses différents aspects. Arrête
quand tu penses que tu reconnais les carreaux de Ma-ah.
- Je crois que j’ai saisi l’idée, dit Sept. Mais ne me mets pas la pres-
sion. »
Il regarda le carreau. Il pensa à quel point il était parfait à sa façon ;
combien il était unique, même cassé et noirci, avec la queue d’un animal,
peut-être un poisson, ondulant dans la pierre.
« Cille », dit Chypre.
Sept cilla, puis retourna au carreau. Il se craquela, les coins se repliè-
rent, il se rapetissait, disparaissait rapidement.
« Tu vas trop vite dans cette direction, l’avertit Chypre. C’est l’appa-
rence qu’aura le carreau dans les prochains siècles, pour ainsi dire. Reviens
en arrière. »
Presque en panique, Sept regardait le carreau disparaître. Il essaya d’in-
verser sa concentration, mais c’était difficile car il ne comprenait pas encore
comment il faisait ce qu’il était en train de faire. « Reviens ! » cria-t-il au
carreau. Et soudain, il fut pris d’un immense amour pour lui – il était telle-
ment précieux – mais malgré ses efforts il continuait à se rayer et à rapetis-
ser. Quelque part au fond de son esprit il entendait le rire (charmant) de
Chypre. Il se demanda avec irritation ce qui la faisait rire, et c’est juste à ce

109
moment-là qu’il obtint le contact avec sa conscience, et la ramena vers la
gauche de sa vision intérieure.
Comme par miracle, le carreau se mit à briller, se stabilisa, puis com-
mença à épaissir. Des portions du dessin apparurent. Et là, Sept comprit.
Quand il verrait le dessin en entier, le carreau serait comme il était dans la
cour de Ma-ah.
Puis il reconnut le bon carreau, ou du moins il pensa qu’il l’avait re-
connu. Le dessin était complet, tous les morceaux étaient revenus – un pois-
son bleu avec une drôle de longue queue. Le carreau avait l’air neuf… trop
neuf. Avant que Sept réalise ce qui était en train d’arriver, une main brune
apparut sur le carreau ; choqué par l’intrusion, Sept vit la main mettre le
carreau en place. Il fut tenté d’accompagner le mouvement et de remonter
le « temps » du carreau. Mais il y renonça. La main disparut, et le carreau
resta en place. Quand son apparence lui parut bonne, il fixa la focale de sa
conscience et se contenta d’observer. Ma-ah était-elle dans les parages ?
« Ma-ah ? »
À la seconde il fut repris d’un vertige. En même temps il aperçut Ma-ah
tout à fait clairement, debout à quelques mètres de lui. Élargissant sa vision
intérieure, sans trop savoir comment, il vit l’ancienne cour ; mais de façon
indubitable, vivante et simultanée, il voyait aussi la cour telle qu’elle exis-
tait au vingt-troisième siècle après J.-C. Au même endroit, le carreau mon-
trait ses deux différents aspects en même temps, sans que l’un passe avant
l’autre. Et avec l’élargissement de sa vision, les deux cours se superposè-
rent.
La voix de Chypre sembla venir de très loin. « C’est juste une indication
de ce qui est possible, dit-elle. Mais la même chose est valable aussi pour
toi, Sept, et pour tes personnalités. Vous existez tous en même temps dans
tous vos aspects ; chacun est séparé et en même temps une part de l’autre…
au même endroit, qui n’est pas un endroit du tout… comme le carreau. Ly-
dia, par exemple : son expérience est la tienne, même si tu n’en es pas
conscient. Et ton expérience est la sienne, si seulement tu pouvais l’aider à
en prendre conscience… »
Chypre fit une pause, puis continua : « En ce moment même elle traduit
ton expérience à sa propre manière. »
« Oui, je vois ! » s’écria Sept, et les cours – les deux – disparurent. Il
était Lydia, mais elle était elle-même, distincte, une vieille femme attachée
à son fauteuil roulant, fixant le visage de ses enfants adultes de son regard
brouillé par les médicaments.

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Chapitre XV. – Les enfants de Lydia remontent le temps et
Tweety transmet un message (aspect deux)

L’air mauvais, Lydia regardait ses grands enfants. Elle était depuis une
semaine à Medford House. C’était dimanche, jour des visites, et elle était
calée bien droite dans son fauteuil roulant, comme une vieille poupée, pou-
drée, parfumée, et habillée d’une des rares robes qu’elle possédait. Ils
avaient jeté ses pantalons et ses salopettes. Ses yeux n’arrêtaient pas de dé-
vier vers la droite, et elle s’efforçait de les ramener à leur place.
« On l’a faite toute jolie pour les visites. Elle n’est pas mignonne ? » dit
l’infirmière. Comme les enfants de Lydia, elle était dans la cinquantaine.
« Foutaise ! » murmura Lydia.
L’infirmière, Mme Seulette, sourit avec indulgence en gloussant. « Ne
faites pas attention », dit-elle à Anna, la fille de Lydia.
« Maman, tu as bonne mine », dit Anna nerveusement. Elle était grande,
la poitrine rebondie, bien élevée, et ne savait pas quoi dire.
Lydia regardait devant elle.
« On lui a donné des calmants », dit Mme Seulette.
Roger, le fils de Lydia, sourit : « Pour une raison particulière ?
- Elle s’est énervée l’autre jour, et elle a lancé son verre de lait à travers
la pièce. Et puis elle a injurié tout le monde, elle a dévalé le couloir et elle
arrivait à l’escalier quand on l’a rattrapée.
- Je recommencerais si je pouvais », essaya de prononcer Lydia claire-
ment. Mais les mots sortirent tout embrouillés, emmêlés. C’étaient ces fi-
chus médicaments. Elle essaya de se lever du fauteuil.
« Vous voyez, elle n’arrive pas à articuler, dit Mme Seulette. Les anticoa-
gulants devraient aider le sang à arriver au cerveau, mais son état est vrai-
ment irréversible. »
Cette fois Lydia leur lança un regard assassin. Comment leur faire com-
prendre qu’elle savait parfaitement ce qui se passait ? Et qui n’essayerait
pas de s’échapper d’un endroit pareil ?
« Maman, que se passe-t-il ? » demanda Anna. Elle retira ses gants et son
chapeau, les déposa soigneusement sur une chaise vide, et s’approcha.
Dans son esprit, en pleine lucidité, Lydia forma mentalement les mots :
« Sors-moi de cet enfer. Et arrête de m’appeler Maman, comme si tu avais
dix ans. » Seulement il ne sortit qu’une bouillie inintelligible, mélangée de
quelques mots reconnaissables. Mais quelque chose de pire arriva. Sous ses
yeux écarquillés, Lydia vit Anna passer rapidement d’une solide femme au

111
début de sa cinquantaine à une femme de la… trentaine… à… Lydia s’étran-
gla, incapable de suivre le rythme de la transformation. Le moment suivant,
Anna, âgée d’environ sept ans, se tenait debout devant elle, dans une robe
jaune amidonnée. Sous le choc du souvenir, Lydia se mit à trembler. La
robe… elle venait juste de la repasser, pour l’anniversaire d’Anna.
« Maman, attache-moi mon écharpe, dit Anna.
- Dis s’il te plaît, répondit Lydia par réflexe.
- Mais j’ai dit s’il te plaît, non ? demanda Anna.
- Non, tu ne l’as pas dit. Mais viens ici et ne bouge pas.
- Elle a dit tout à fait clairement ‘Viens ici et ne bouge pas’, dit Anna
adulte à Roger et Mme Seulette.
- Bon, eh bien fais-le et vois ce qui se passe, dit Roger.
Anna adulte s’approcha du fauteuil roulant de Lydia et resta debout,
avec l’air gêné du je-ne-sais-pas-quoi-faire. Pour Lydia, les deux silhouettes
n’en firent plus qu’une. « Pas toi », dit-elle avec irritation. Il était terrible-
ment difficile de séparer Anna Jeune d’Anna Vieille, et Anna Vieille n’avait
pas du tout besoin d’elle. Alors pourquoi ne s’écartait-elle pas ?
« Approche, ma chérie, dit Lydia à Anna Jeune en prenant une voix gen-
tille.
- D’accord. »
Lydia sourit. En travaillant… quelque chose de la bonne manière, elle
pouvait bloquer Anna Vieille complètement et se consacrer à Anna Jeune.
« Tu es à croquer ma louloute. Bon anniversaire, dit-elle, heureuse à pré-
sent d’avoir fini de repasser la robe jaune. Tu sens tout bon le propre et le
frais repassé.
- Maman, c’est moi, dit Anna Vieille, au bord des larmes. Ce n’est pas
mon anniversaire. C’est ça que tu as dit ? À qui parles-tu ?
- Elle vit dans le passé. Elle doit penser que vous êtes une enfant, ou
quelque chose comme ça, dit Mme Seulette. Ça arrive avec eux. Elle peut re-
venir dans une minute. »
Roger ne savait pas où regarder. Il hocha sa tête grisonnante, ajusta ses
lunettes, se moucha, et essaya de ne pas regarder les autres patients. Il
avait l’étrange sensation que tous observaient leur petit groupe. Mais quand
il leur lança un rapide regard du coin de l’œil, il s’aperçut qu’ils ne leur ac-
cordaient pas la moindre attention.
Anna Jeune pirouetta sur elle-même : « Regarde comment ma robe va
loin quand je tourne comme ça, et encore, et encore… »
« Et encore, et encore… » riait Lydia, heureuse d’être elle-même si
jeune. Mon Dieu comme cette enfant était jolie ; et même la cuisine… les
feuilles devant la fenêtre, si vivantes dans le vent. La table à repasser était
devant elle, avec le fer, inondés de soleil. Elle se pencha, vit le reflet de son
visage dans le fer à repasser, et l’odeur des vêtements fraîchement repassés

112
lui entra dans les narines. Quelle magnifique journée… le gâteau d’anniver-
saire sur la table… les petits invités qui n’allaient pas tarder.
« Oh maman ! » Tout d’un coup Anna Vieille se pencha sur Lydia et lui
prit la main. Un instant plus tôt Lydia avait le regard flou. Là elle la fixait
d’un regard brillant d’une colère flamboyante ; Anna se sentit transpercée.
« Va-t’en ! » Les mots ne sortirent pas tout à fait correctement, mais l’in-
tention était claire.
Les mains de Lydia étaient crispées sur le fauteuil roulant. Quand elle se
concentrait sur Anna Vieille, l’enfant Anna disparaissait, ainsi que la cuisine.
Anna Vieille était dans une pièce incroyablement triste, avec un air d’hôpi-
tal ; elle était entourée de vieillards dont on ne savait pas s’ils étaient des
momies ou des morts, tous sanglés sur des chaises ; et Anna Vieille elle-
même n’était pas une beauté. Lydia essaya d’effacer la vision et de retour-
ner à la cuisine, là où au moins elle pouvait gérer la situation.
« Elle ne veut rien avoir à faire avec moi, dit Anna Vieille dans un demi-
sanglot. Roger, essaye, toi. »
Lydia fronça les sourcils. Ils en avaient encore après elle. De quelle Anna
s’agissait-il, et où était Roger ?
« Euh, maman, c’est une fête pour les filles et je ne veux pas y aller »,
disait Roger en entrant dans la cuisine. Il portait des baskets sales et un jean
déchiré.
« Ne viens pas si tu n’en as pas envie », dit Lydia calmement. Ce genre
de réponse le désarmait toujours.
« En plus elles sont petites, et moi j’ai dix ans, dit-il.
- Et un jour tu en auras onze », répondit-elle en riant. Mais quelque part
elle savait qu’elle s’aventurait sur un terrain dangereux. Un jour il aurait
onze ans, et puis vingt, et puis quarante, et puis cinquante…
« C’est moi m’man, Roger », dit Roger Vieux. Il transpirait. Il n’avait ja-
mais passé un tel après-midi de sa vie. Il ne savait pas s’il reviendrait jamais.
Mais Roger était le favori de Lydia. Déconcertée, elle regardait autour
d’elle. Roger Jeune et Roger Vieux étaient là tous les deux ; le petit garçon
dans la cuisine et l’homme dans cette abominable pièce qui ressemblait à un
hôpital. Le sang lui battait dans la tête. D’abord la cuisine disparaissait, pour
être remplacée par l’autre pièce ; puis c’était l’inverse ; puis, les deux
images floues se superposaient.
Roger Jeune était en train d’aller vers le salon où Lydia rangeait tous ses
poèmes, ses notes, ses livres et ses papiers. Il portait un verre de soda. Elle
ne voulait pas qu’il en renverse. « N’en renverse pas sur mes affaires, lui
lança-t-elle. Et n’approche pas de mon bureau. »
Lydia s’interrompit quand elle vit soudain le visage de Roger Vieux rem-
placer celui de Roger Jeune. Et Roger Vieux avait l’air blessé. Il pensait
qu’elle criait contre lui. Oh mon Dieu. Que disait-il ? Elle s’efforçait d’en-
tendre.

113
Mais Roger Jeune criait « D’accord m’man ! » en prenant le virage vers la
cuisine, avec un grand sourire ; il allait… allait… « Oh non !… »
« Qu’y a-t-il maman ? » demanda Roger Vieux, se penchant vers elle. Elle
essaya de dire : « Je ne peux pas te le dire maintenant. Tu vas renverser… »
« Oh ! » s’écria Lydia. Le soda se répandit sur les papiers. Étaient-ils per-
dus ? Il fallait qu’elle nettoie avant le début de la réception. Son bras fit un
geste, renversa le verre d’eau sur le plateau qui était attaché au fauteuil
roulant.
« Oh ! » s’écria Lydia de nouveau. Le contact de l’eau l’avait choquée.
« Regarde ce que tu as fait ! » gronda-t-elle Roger Vieux. De nouveau elle
bafouillait. Dans la pièce qui ressemblait à un hôpital elle n’arrivait pas à
contrôler sa langue, alors que dans la cuisine elle n’avait aucun problème.
Anna éclata de rire, presque hystérique. « Je crois bien qu’elle te dis-
pute d’avoir renversé l’eau… »
Et Lydia pensait : mais qu’est-ce qui se passe ici ? Elle avait déjà vu cette
pièce, sans réaliser qu’elle s’y trouvait. Et pourtant elle y était. Bien sûr,
elle la voyait par les yeux de la vieille femme assise dans le fauteuil roulant.
Mais comment cela était-il possible quand elle était en même temps une
jeune femme dans sa cuisine, préparant la réception d’anniversaire d’Anna ?
Ses pensées la firent sourire. Comment pouviez-vous mettre une cuisine
avant une réception d’anniversaire ? Ou devant une réception d’anniver-
saire ? Donc la réception avait eu lieu des années auparavant. Pourtant elle
était en train de se dérouler. Si elle arrivait à faire… ce qu’elle venait de
faire – quoi que ce soit qu’elle ait fait – alors elle pourrait rattraper la récep-
tion pendant qu’elle se déroulait.
« Tu me reconnais, maman ? » demanda Roger Vieux.
Elle le fusilla du regard. Évidemment qu’elle le reconnaissait. Quelle
question idiote. S’il pouvait n’avoir qu’un seul âge à la fois, cela simplifierait
beaucoup les choses. Elle était là à se demander ce qui se passait, et lui vou-
lait savoir si elle le connaissait. Ça lui ressemblait bien !
Si elle était en train de devenir folle, elle le faisait de la façon la plus in-
sensée possible, pensa-t-elle ; puis elle réalisa qu’elle voulait une cigarette.
« Fumer ». Le mot émergea dans un coassement, après deux essais infruc-
tueux pour dire « Pall Mall » puis « cigarette ».
Tous ils la fixaient du regard. Quels imbéciles. Avec patience, elle imita
le geste de fumer. Dieu qu’ils étaient bêtes ! Ils ne comprenaient donc rien ?
« Vous ne pouvez pas avoir de cigarette, finit par dire Mme Seulette.
Vous pourriez vous brûler.
- Même si nous la surveillons ? demanda Roger.
- Bon, alors d’accord. »
Roger – quel bon cœur – lui donna une cigarette. Seulement ses doigts re-
fusèrent de faire ce qu’on attendait d’eux pour la tenir.
« Attention, elle va se brûler ! s’écria Anna.

114
- Oh, ferme-la ! » dit Lydia exaspérée. Pour une fois, les mots sortirent
clairement. Anna se ratatina.
À côté de Lydia, quelqu’un gloussa. Elle retrouva sa vision normale. Se
retournant, elle vit à quelques pas un vieil homme sanglé dans son fauteuil
roulant ; il avait perdu la moitié de ses dents. Leurs regards se croisèrent.
« C’est M. Cromwell, murmura Mme Seulette à Anna et Roger. N’ayez pas
peur. Il ne peut pas s’empêcher de baver comme ça. Il va bien, seulement,
bon, enfin, vous comprenez…
« ’jour ! » dit Cromwell gaiement, en crachant entre ses dents. Il man-
qua de peu le gros orteil de son pied droit. Anna blêmit. Lydia essaya de
dire : « En voilà des manières ! » mais cette fois elle n’arriva même pas à
faire bouger sa langue.
« Belle journée, dit Cromwell en lorgnant Roger.
- Oh, il comprend tout ce qui se passe, dit Anna, horrifiée, à Mme Seu-
lette.
- Tais-toi, il peut t’entendre, lui murmura Roger.
- Maman, je crois qu’il est temps pour nous de partir. Nous ne voulons
pas te fatiguer, dit Anna nerveusement. Nous reviendrons dimanche pro-
chain.
- Ne vous pressez pas, dit Cromwell, à personne en particulier.
- Il est… méchant, murmura Anna.
- Oh non ! Il ne sait pas vraiment ce qu’il dit, dit Mme Seulette.
- Au revoir m’man ! » dit Roger.
Brusquement, d’un geste direct, Lydia lui tendit la main, tout à fait poli-
ment ; et Roger la prit, en se sentant très bête. Il ne reviendrait jamais – Ly-
dia le sut immédiatement, sans savoir comment. Il avait peur de devenir ce
qu’elle était devenue, ou ce qu’elle semblait être. Elle ne l’avait jamais
vraiment bien compris, même s’il était son préféré, mais elle pouvait faire
revenir Roger Jeune, si elle essayait. Il avait plein de projets formidables.
Est-ce que Roger Vieux était parti ? Et Anna ? Lydia supposa que oui.
« C’était tes enfants, hein ? » dit le vieux Cromwell.
Sa voix rocailleuse fut si intrusive qu’elle sursauta.
« Ils t’ont gavée, hein ? » dit-il avec sympathie.
Lydia l’ignora. Elle ne parlait pas aux vieux messieurs qui crachaient
entre leurs dents, d’abord ; quelle dégoûtante habitude. Ensuite, elle conti-
nuait de voir Roger et Anna comme ils avaient été, et quelque part au fond
de son esprit, des bougies scintillaient sur un gâteau d’anniversaire.
« Allez, souffle ! Fais un vœu, dit-elle gaiement. Sa voix sonnait jolie et
claire dans le salon. Comme c’était bizarre !
- Quand je serai grand je veux être médecin, ou artiste, dit Roger.
- Tu n’as pas le droit de faire un vœu. C’est mon anniversaire, dit Anna.
Et de toute façon tu n’as pas à être ici. Tu es un garçon, et c’est une fête
pour les filles.

115
- Ne sois pas comme ça, chérie », dit Lydia. Mais elle n’arrivait plus à sa-
voir si elle était la vieille femme dans le fauteuil roulant, ou la jeune femme
en train de découper le gâteau. Par exemple, quel métier avait fait Roger,
finalement ? Et elle ne savait pas qui avait pensé cela, la vieille femme ou la
jeune. Et puis la réponse arriva. Roger était devenu le directeur d’une
chaîne de magasins grande surface. Mais qui savait ça ? La jeune maman ne
pouvait pas le savoir. Et puis, miraculeusement, Lydia réalisa qu’elle était
les deux – et maintenant la jeune maman, regardant Roger, savait aussi ce
qu’il était devenu.
Mais : « quel dommage », se dit Lydia dans son fauteuil. Non qu’elle ait
eu quoi que ce soit contre les directeurs de grandes surfaces, mais à suppo-
ser qu’elle ait plus encouragé Roger à dessiner quand il était petit… Elle
l’avait fait, bien sûr. Seulement… Elle essayait désespérément de se souve-
nir. À quels jeux avaient-ils joué ce jour-là ? 1-2-3 soleil, cache-cache ? Et si
elle allait changer les choses ? Était-ce possible ? Eh bien, il n’est jamais trop
tard pour essayer.
« Roger… va faire un croquis au pastel de chacune de vous ! dit-elle très
vite. Comme un vrai artiste. Et vous pourrez les emporter chez vous. »
Roger dit : « Oh ! » et courut chercher son matériel. Comme c’était bi-
zarre qu’elle ne se souvienne que maintenant à quel point il adorait dessi-
ner. Il passait des heures à copier les illustrations des journaux humoris-
tiques.
Elle était de nouveau en pleine confusion. Était-elle en train de changer
le passé ? Et si elle était la vieille femme et la jeune maman en même
temps, avait-elle aussi changé l’avenir ? Roger serait-il différent ? Bien sûr il
pouvait aussi ne pas répondre à ses encouragements. Elle pourrait finale-
ment ne pas l’aider du tout – si cela revenait à l’aider. Et avait-elle fait suf-
fisamment, ou allait-il falloir qu’elle insiste, qu’elle insère des encourage-
ments aux endroits favorables du passé ?
Quelqu’un s’adressa à elle, dans la pièce qui ressemblait à un hôpital.
Elle essaya de voir de qui il s’agissait, mais quand elle revint vers la vieille
femme dans son fauteuil roulant, tout se brouilla de nouveau.
« C’est l’heure de nos pilules, disait Mme Seulette. Nous avons une nou-
velle infirmière pour le service de nuit. On va bien prendre tous nos médica-
ments, pour qu’elle ait bien le temps de faire tranquillement connaissance
avec tout le monde. »
Mais d’où sortait cette infirmière ? Qu’est-ce qu’elle était en train de ja-
casser ? Lydia fronçait les sourcils. Qu’est-ce qui était réel ? Qu’est-ce qui ne
l’était pas ? Pouvait-elle retourner à la fête d’anniversaire ? Elle n’allait cer-
tainement pas rester ici, avec cette… personne condescendante, qui la ren-
dait folle.
« Allons, allons », dit Mme Seulette.

116
Lydia était complètement épuisée. Elle fixait l’infirmière, ou essayait de
le faire. De nouveau ses yeux dérivaient vers la droite. Mme Seulette mit le
comprimé dans la main de Lydia et lui donna le verre d’eau. Lydia avala avec
réticence, suivit le cours de ses pensées, s’y perdit ; mais au fur et à mesure
que le comprimé faisait effet, tout devenait de plus en plus flou.
Elle rêvassait. À un moment, il se passa quelque chose de tout à fait
étrange. Elle eut l’impression de sortir d’elle-même en glissant sur le côté ;
puis son corps eut un sursaut, comme si elle était tombée dedans, mais de
haut en bas. « Complètement shootée », pensa-t-elle avec irritation. « Les
comprimés. La prochaine fois je ne les prendrai pas. »
Puis elle vit la fête d’anniversaire, mais très loin ; le déplacement fut si
rapide qu’elle fut incapable de suivre ce qui arrivait. Il y eut un bref arrêt,
et elle pensa se voir, assise dans son fauteuil roulant. Mais le mouvement re-
prit. Il était accompagné de sons étranges, des bruissements, comme si l’on
avait froissé du papier de soie près de ses oreilles, ou comme de l’électricité
statique. Elle aperçut un corps dans un cercueil… le sien ? Puis apparut une
petite fille, d’environ douze ans. Elle dit quelque chose comme « Lydia, je
suis Tweety. Tweety. » Et elle avait presque l’impression de savoir qui était
cette petite fille. Puis le mouvement, et les bruits, recommencèrent.
Quand Lydia se retrouva c’était le dîner, et sa tête plongeait dans la pu-
rée de pommes de terre.
« Je pense que nous pouvons lui diminuer la dose, disait Mme Seulette à
la nouvelle infirmière. Il faut plusieurs jours avant que nous puissions savoir
de combien ils ont besoin. Mais je ne pense pas qu’elle redevienne agressive.
Ça fait une semaine qu’elle est ici maintenant. »
Une semaine ? s’étonna Lydia. Elle essayait de maintenir ses yeux en
place. C’était quand, la fête d’anniversaire ?

117
Chapitre XVI – Les inscriptions de Ma-ah dans la pierre et la
surprise de Sumpter (et aspect trois)

Pendant que Surâme Sept percevait le carreau sous deux de ses nom-
breux aspects, et que Lydia faisait des allers-retours dans le temps, Ma-ah se
tenait dans la cour des Speakers. « Qui m’a appelée ? » demanda-t-elle en-
core une fois, sans recevoir plus de réponse. Elle haussa les épaules, et leva
le regard pour regarder Sumpter qui venait vers elle d’un pas décidé. Arrivé
près d’elle, il sourit et désigna du doigt le dessin d’un arbre sur le mur à
côté d’eux.
« Mamunsha », dit-il. Il s’accroupit souplement à côté d’elle, une habi-
tude qu’il avait prise récemment pour atténuer leur différence de taille.
« Je croyais qu’on disait sanoraja pour arbre », dit Ma-ah dans son nou-
veau langage.
Il sourit : « Parfois oui. Parfois on dit aussi arumba – c’est un arbre la
nuit, quand il n’y a pas de lune. Lidata, c’est un arbre éclaboussé de soleil.
Kadita, c’est un arbre dont les feuilles dansent dans le vent. » Il riait, mais il
était sérieux. Son rire la déconcerta. Il lui rappelait que Sumpter avait des
émotions. « Regarde ce dessin, lui dit-il, et invente un mot qui lui con-
vienne. »
Ma-ah le regarda, mal à l’aise.
« Vas-y, lui dit Sumpter.
- Brambeda.
- Eh bien c’est ce que ce dessin d’arbre est en ce moment.
- Mais je viens de l’inventer ! Malgré elle, Ma-ah riait aussi.
- Exactement. Quand tu forces certains mots spécifiques à entrer dans
des objets, tu les limites, eux et leur réalité, à toi seule. C’est vrai que nous
avons certains mots, que tu as appris, qui nous servent à la classification.
Mais nous ne faisons jamais l’erreur de confondre l’objet avec le nom que
nous lui avons donné. Tous les objets changent constamment. Aucun mot ne
pourrait jamais exprimer l’entière réalité d’une chose dans l’ensemble de
tous ses aspects. »
C’est quand il l’enseignait qu’elle le préférait, maintenant. Quand il te-
nait ce rôle, elle pouvait l’accepter sans se sentir menacée. Elle secoua la
tête, lui renvoyant son rire. « Mais tu t’appelles Sumpter, c’est un nom !
- C’est le nom que je t’ai donné comme étant le mien quand tu me l’as
demandé, dit-il simplement.
- Tu veux dire que ce n’est pas ton nom ? Ma-ah était outrée.

118
- Parfois si. Je me donne d’autres noms, aussi…
- Si tu n’as pas toujours le même nom, comment les gens savent-ils qui tu
es ?
- À mon visage, dit-il. Mes amis me donnent aussi différents noms selon
l’instant. Et moi je me donne le nom dont j’ai envie… »
Elle n’aimait pas l’étrange chaleur de son expression quand il lui parlait :
quelques airs d’indifférence s’y mêlaient aussi, mais une certaine invitation
nonchalante l’inquiétait. « Moi je t’appelle Sumpter, lui dit-elle, presque en
colère.
- Parce que tu essayes de limiter ma réalité à ton usage personnel, lui ré-
pondit-il sans lui tenir rigueur. Tu essayes aussi de limiter la perception que
tu as de moi. En ce moment par exemple je te donne deux noms : Sorana et
Marunda. Ces deux noms, ces deux mots, se réfèrent à deux parties de toi,
qui là sont en conflit, apparemment.
- Je suis Ma-ah », dit-elle, irritée. Elle sauta sur ses pieds et fit une
pause. Sumpter ne fit aucun mouvement pour la suivre. « Quels deux as-
pects ? demanda-t-elle, presque malgré elle.
- Le désir de contrôler et celui de lâcher prise. »
Ses cuisses lui donnaient une impression de chaleur, et sa tête était
fraîche. Cette remarque à son sujet était tellement vraie, de tant de façons
différentes, qu’elle se contenta de rester là, le regard baissé vers lui.
« On nous appelle les Speakers parce que nous essayons de verbaliser une
connaissance intérieure, dit Sumpter doucement. Souvent nous utilisons les
mots, pour ceux qui en ont besoin. Mais sinon nous nous en passons. Dans le
monde d’où tu viens, les peuples sont au début d’un long voyage de décou-
verte. Nous sommes venus ici les aider ; c’est notre but. »
Sumpter détourna le regard. Ma-ah le regardait, curieuse. Il avait
presque l’air gêné.
« Nous commençons à mêler notre race à la vôtre. Dans d’autres parties
de la Terre la procédure est déjà en cours. Tu en fais partie, Ma-ah. Il est
temps que tu trouves un partenaire. Comme tu habites ici maintenant, et
que tu ne veux pas retourner dans ton ancien monde, tu vas devoir choisir un
homme parmi les Speakers.
- Te choisir, toi ! dit-elle violemment. C’est ça que tu veux, ou ce que
j’étais supposée faire…
- Choisir celui que tu veux. Mais il faut que tu mêles ton patrimoine au
nôtre, ou tu devras repartir.
- Quoi ? Je ne repars pas ! » hurla-t-elle.
Il souriait, mais elle sentait une grande impatience derrière ses ma-
nières. « Tu as été une bonne élève, dit-il. Tu apprends vite. Il faudra des
siècles à ta race pour apprendre ce que nous sommes arrivés à t’enseigner.
Mais nous ne pouvons pas rester éternellement ici, pour des raisons que je

119
n’expliquerai pas maintenant. Tu dois transmettre à ton peuple ce que tu
apprends ici, et le mélange de nos sangs est très important. »
Le soleil frappait durement le sol carrelé. Ma-ah gardait les yeux baissés
en écoutant Sumpter. Bientôt les ombres de la nuit allaient descendre, et
elle frissonna. Il lui donnait un ultimatum, et elle eut la soudaine certitude
qu’elle devrait prendre une décision avant la tombée du soir.
« Une partie de notre connaissance est inscrite dans notre sang », dit
Sumpter. Ma-ah était de plus en plus frappée par son ton simple et direct.
« Elle s’est intégrée à notre être physique, continua-t-il en la regardant. Elle
sera transmise, latente, mais avec son plein potentiel. Et elle n’en finira pas
de réémerger. »
Il ne s’était pas levé, mais elle avait l’impression qu’il était debout ; der-
rière ses paroles, elle avait la vague conscience d’autres significations, au
delà des mots. Elle en frémissait de curiosité, et de peur en même temps.
« La connaissance existe sous toutes les formes possibles, dit Sumpter.
Ce que tu as appris est inscrit dans ton âme, qui est indépendante de ton
corps. Mais c’est aussi inscrit dans le corps que t’a donné la Terre, dans tes
cellules, et cette connaissance est transmise, qu’elle soit ou non reconnue
ou utilisée consciemment. » Il fit une pause, et ajouta : « Je veux que tu
aies un enfant… Avec cette hérédité… Je veux que tu joignes ton patrimoine
au mien. »
Ma-ah le regardait avec de grands yeux. Auparavant il disait toujours
« notre sang » ou « ton peuple ». Là il parlait de « son patrimoine » et il di-
sait « je veux que tu… » Soudain, elle pensa au dessin de l’étrange oiseau,
avec tous ces gens qui sortaient de son ventre. « Tu n’es pas… né ici. Tu n’es
pas né ici, n’est-ce pas ?
- Non, répondit-il, la regardant en face.
- Tu es venu de… cet oiseau du dessin. Je pensais toujours que c’était un
vrai oiseau, mais ça doit être autre chose…
- C’est autre chose. Mais je ne peux pas en discuter avec toi… pas tant
que tu ne joues pas le rôle que tu dois jouer si tu veux rester ici. »
Ma-ah fronça les sourcils. « Je ne repartirai pas. Un point c’est tout. En
tout cas pas volontairement, et j’en sais assez sur ton peuple pour savoir que
vous n’emploierez jamais la force. Mais je n’aime pas non plus faire les
choses parce que je dois les faire. Je sais comment s’accouplent les ani-
maux. Rampa et moi on l’a fait souvent, si c’est de ça dont tu parles. Tu dis
que c’est la façon de faire les enfants, mais Rampa et moi n’en avons pas. Et
si un jour j’en ai, ils seront à moi. Alors je ne sais pas trop ce que tu veux
que je fasse. Si tu veux qu’on fasse ce que je faisais avec Rampa, pourquoi
est-ce que tu ne le dis pas tout simplement ? C’est complètement naturel, et
après on se sent très bien. Mais tu dois avoir beaucoup plus de choses en
tête, des choses que je ne comprends pas, sinon tu n’en ferais pas une telle
histoire.

120
- Alors ce que vous faisiez Rampa et toi, nous le ferons tous les deux, dit
Sumpter très sérieusement.
- C’est tout ce que tu voulais ? demanda Ma-ah, surprise.
- Pourquoi Rampa et toi restiez-vous ensemble ? demanda doucement
Sumpter.
- Eh bien, on avait besoin l’un de l’autre. C’est beaucoup plus facile pour
chasser le gibier – et on se protégeait l’un l’autre. Quoi d’autre ?
- Aucune autre raison ? demanda Sumpter précautionneusement.
- Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir comme autre raison ?
- Y avait-il entre vous deux le même genre de sentiment que celui qui
semble exister aujourd’hui entre Rampa et Orona ? demanda-t-il.
Le visage de Ma-ah s’assombrit. - Non. » Elle fit une pause, puis conti-
nua, sur un ton de reproche : « Mais quelquefois c’est ce que tu ressens pour
moi, et ça me met mal à l’aise. Je pensais que tu voulais que je ressente… la
même chose, quelle qu’elle soit. Je n’avais pas compris que tu voulais juste
faire avec moi ce qu’on faisait avec Rampa, autrement j’aurais dit oui tout
de suite. Je ne l’ai pas fait depuis que je suis ici, et ça aussi ça me
manque. »
Elle s’attendait à ce que Sumpter éclate de rire, maintenant que tout
était éclairci. Au lieu de cela, ce fut comme si tout espoir disparaissait de
son visage. Il leva les yeux vers elle et dit : « Je ne menacerai jamais ton
sens de la… liberté émotionnelle. Je prendrai ce que tu me donnes. Et espé-
rons que notre rapprochement produira un enfant. Tu es en bien meilleure
santé que tu n’étais avant. »
Ma-ah regarda vers le ciel, stupéfaite que les ombres du soir soient déjà
en train de tomber. Il n’y avait donc pas eu besoin de prendre une quel-
conque décision ! Pourtant elle avait l’étrange sentiment d’avoir été trom-
pée, comme si elle avait raté une décision qu’elle n’avait pas vue, ou recon-
nue – alors qu’elle aurait dû. « Juste faire ce que je faisais avec Rampa ? de-
manda-t-elle encore une fois.
- Oui, Ma-ah, répondit Sumpter calmement.
- Bon, faisons-le maintenant, alors. Elle se coucha par terre en riant. Je
ne comprendrai jamais pourquoi tu ne t’es pas contenté de le dire. Tu en as
fait tellement que je croyais que ça impliquait beaucoup plus, quelque chose
que je ne comprenais pas. » Mais à l’expression de son visage, elle s’écria :
« Qu’est-ce qui se passe ? » Elle n’arrêtait pas de sentir qu’elle savait sans
savoir, et que lui savait. Mais savait quoi ? « Tu as encore ce drôle d’air, lui
reprocha-t-elle.
- Et toi tu es… Sorana et Marunda une fois de plus », répondit-il.
Elle sauta sur ses pieds, ramassa une pierre, et s’écria d’un air provo-
quant : « Je suis Ma-ah ! » ; puis elle grava son nom sur un carreau du sol, le
plus profondément qu’elle put. « Voilà ! s’écria-t-elle en plein triomphe.
Alors, on s’accouple, oui ou non ?

121
- La part de toi qui est prête à s’unir va le faire » dit Sumpter. Et il pen-
sait : on ne peut pas la posséder… comme le monde d’où elle vient ; inno-
cent, splendide, compliqué, et peut-être terrible, comme un orage.
Ma-ah commençait à retirer sa robe.
« Pas ici, dit-il précipitamment, les carreaux sont trop durs. On va utili-
ser un de mes divans personnels. »
Elle haussa les épaules. Au moins, elle avait maintenant l’impression de
comprendre ce dont il s’agissait. C’était quelque chose qu’elle voulait aussi.
Toute heureuse, elle courait à ses côtés. Sa façon totalement terre-à-terre
d’aborder la situation troublait profondément Sumpter. Au point où elle en
était, les sentiments étaient pour elle radicalement séparés de la sexualité.
Il s’en était douté, mais il était embarrassé de son propre désir pour cette
partie d’elle-même qu’elle n’avait pas encore découverte.
« Je marche sur le visage des carreaux, dit-elle, toute à sa joie de l’anti-
cipation.
- Oui, dit-il.
- Attends… oh ! les carreaux bougent ! » s’écria-t-elle stupéfaite, en
s’élançant devant lui.
Sumpter lui attrapa le bras.
« Évidemment que non ! Tu les vois ? Ils ne bougent pas.
- Je les ai vus. Je regardais par terre et ils ont commencé à… glisser…
mais ils restaient à la même place. Ma-ah frissonnait.
- Bon, en tout cas maintenant, ils ne bougent plus.
- Non. Mais quand ils ont bougé, j’ai eu peur. On aurait dit des choses. Si
on s’unit et que j’ai un enfant, il vivra comme il voudra et personne ne s’oc-
cupera de lui, comme un bébé loup. C’est à ça que les carreaux m’ont fait
penser quand ils se sont mis à bouger. Ou peut-être que j’ai seulement
pensé qu’ils bougeaient. Mais quelque chose se déplace et on meurt. J’ai vu
des animaux morts, je les ai mangés, et je n’avais jamais pensé à ça avant.
- Notre enfant, si nous en avons un, vivra de nombreuses années, dit
Sumpter. Il deviendra vieux. »
Mais Ma-ah se tenait là, encore sous le coup de la surprise. Ses senti-
ments avaient jailli ; des sentiments qui n’avaient rien à voir avec la faim ou
le besoin, des émotions libres, qui s’étaient soulevées en vagues, comme
elle se souvenait ne l’avoir vécu qu’une ou deux fois auparavant dans sa vie.
Interdite, elle constata :
« Les sentiments… bougent dans les gens.
- Tu as déjà eu des émotions avant…
- Mais je n’avais pas le temps de savoir ce que je ressentais, s’exclama-t-
elle. Je n’avais encore jamais eu de sentiments qui ne me forcent pas à faire
quelque chose tout de suite. Enfin, une fois, si, en regardant un orage depuis
mon abri dans une grotte. Ou d’autres fois peut-être, que j’ai oubliées. Je
ne sais pas si j’aime ces sentiments ou pas. Tu ne peux rien y faire.

122
- Il y a quelque chose qui bouge, dit Sumpter, faisant écho à sa remarque
précédente. Bizarre. »
Il refusait de lire dans ses pensées, alors que cela lui aurait été facile.
Mais il savait que quelque chose lui était arrivé. D’une façon ou d’une autre,
elle avait changé ; elle s’était ouverte. Pensive, elle marchait à côté de lui.
Sans qu’il comprenne pourquoi, il avait de la peine pour elle. La naissance
des sentiments, pensa-t-il, le reflet des sentiments.
Et Ma-ah fut assaillie de souvenirs de sa vie d’avant, dans le monde des
rochers et de la faim, de la lumière et des ténèbres totales de la nuit. Les
contrastes étaient si extrêmes et si exigeants qu’ils ne laissaient aucune
place pour la pensée. Ils étaient simplement là, et elle les avait acceptés
sans se poser de questions. Et là elle découvrait sa mémoire, claire et vi-
vante – alors qu’il n’y avait aucune raison de se souvenir. Les souvenirs se
contentaient d’arriver. « Je n’y retournerai pas, dit-elle durement.
- Tu n’auras pas besoin… » Sumpter s’interrompit, réalisant que pour la
première fois peut-être, dans sa voix, Ma-ah venait de lui faire sentir ce
qu’avait été sa vie avant son arrivée chez les Speakers. Elle la lui avait ra-
contée dans tous ses détails, mais d’une façon si terre-à-terre que jamais
elle n’avait laissé percer aucune réponse émotionnelle à son environnement.
Avec tout ce qu’elle lui racontait sur elle, elle se livrait en fait très peu.
Ils étaient presque arrivés à son habitation. C’était une humble structure
de pierre, consistant en une unité principale – la pièce centrale, ou shabia,
de forme pyramidale – avec deux pièces plus petites de chaque côté. Les sols
carrelés étaient recouverts de petits tapis de laine blanche, et les murs re-
couverts de tapisseries de couleurs vives et claires. Sumpter la mena à une
pièce latérale, aux larges fenêtres, et meublée d’une couche basse.
L’habitation ressemblait beaucoup à celle que les Speakers avaient attri-
buée à Ma-ah.
« Je ne me suis jamais accouplée dans un endroit protégé, comme ici »,
dit Ma-ah. Soudain elle se sentait timide, et mal à l’aise. « D’habitude on le
faisait quand on avait envie, là où on était. En faire toute cette histoire… »
Elle commença à arpenter la pièce.
Mais Sumpter ne voulait pas simplement la prendre ; elle semblait pour-
tant prête, et ses tentatives pour lui laisser du temps l’énervaient visible-
ment. « Assieds-toi ici une minute, dit-il. Une fois que nous nous serons unis,
j’aurai beaucoup de choses à te dire sur l’histoire des Speakers, comment
nous sommes arrivés ici, les traditions que nous espérons transmettre. Mais
nous maintenons cet endroit d’une façon que tu ne peux pas encore com-
prendre. Un jour, tout t’appartiendra ; cela appartiendra aux enfants nés
d’unions comme la nôtre. Seulement… tels que nous sommes actuellement,
nous disparaitrons de la surface de la Terre. En nous métissant, nous perdons
certaines qualités que nous conserverions si nous gardions notre patrimoine
intact… »

123
Assise, Ma-ah écoutait, en se demandant si les Speakers s’accouplaient
vraiment, ou s’ils ne faisaient jamais qu’en parler. En même temps, elle ap-
préciait le ton apaisant et hypnotique de la voix de Sumpter ; comme elle se
concentrait sur ses paroles, des vagues de sentiments fluides comme de
l’eau s’élevaient et s’abaissaient en elle. « Mais nous conserverons notre na-
ture la plus caractéristique, disait-il ; nous irons vraiment en profondeur,
nous atteindrons l’homme en rêve, là où les mots ne sont plus que des sym-
boles… »
La surprise se peignit sur ses traits.
« Oh, dit-elle, c’est comme avec le vieil homme, alors. Je le vois souvent
dans mes rêves. Ou je le voyais. Je ne me souviens pas l’avoir revu ces der-
niers temps.
- Les Speakers apparaissent souvent dans les rêves des gens, et parfois on
les voit comme des vieillards. Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé plus tôt ? »
Sumpter la fixait, stupéfait.
« C’est juste le vieil homme, dit Ma-ah. Ce n’est pas un Speaker parce
qu’il est moins grand que vous.
- Il est toujours un vieil homme ?
- Évidemment, fit-elle avec assurance.
- Tu le perçois parfois à d’autres moments ?
- Non. En fait, quelquefois j’ai des pensées qui n’ont pas l’air d’être les
miennes, alors je suppose qu’elles viennent de lui. Je ne sais pas pourquoi…
comme quand j’ai couru sur l’escalier de la pyramide. C’était comme si je
rêvais, alors que j’étais réveillée. »
Le visage de Sumpter était devenu si grave qu’elle s’interrompit.
« Qu’est-ce qui ne va pas ?
- Tout va bien.
- Bon, alors je me sens mieux. »
Ma-ah commença à retirer sa robe, cette fois avec une hâte malicieuse.
Sumpter l’observait. Elle était là, offerte sans aucune pudeur, mais il fallait
qu’il accepte les conditions telles qu’elle les imposait. Après ce qu’elle ve-
nait de lui dire, une réunion du Tribunal s’imposait. Mais pour le moment, il
devait communiquer avec la personne qu’elle croyait être, en essayant d’ou-
blier la personne qu’il la soupçonnait d’être. Elle avait raison : il se passe
quelque chose, et la réalité commence à bouger. Et le plus important : Ma-
ah avait été ce… « quelqu’un d’autre » le jour où elle avait monté en cou-
rant l’escalier de la pyramide.

124
Chapitre XVII – Les boîtes de Sept dans le ciel (et aspects
quatre et cinq)

Josef observait son tableau avec un sentiment de malaise. Il présentait


une espèce de mobilité tout à fait étrange. On aurait dit que la mosaïque
sautillait, changeait de place, glissait, comme si l’image refusait de rester
sur la toile – comme lui-même refusait de rester à un seul endroit. Pourquoi
y serait-il obligé ? S’il faisait semblant d’accepter la proposition d’Elgren, ils
lui autoriseraient une certaine liberté ; alors il lui serait facile de s’échap-
per, pensa-t-il avec force. Bianka serait furieuse. Il sourit : quel miroir aux
alouettes elle était ! et elle le savait.
Il était assis au bord du lit, détendu ; observant un tableau après l’autre,
il savourait la chaude lumière du soleil qui se déversait par la fenêtre jusque
sur le plancher. Il avait peint pendant des heures. Quelle magnifique journée
de travail, pensa-t-il. L’atelier était parfait. Que demander de plus ? Il som-
nolait presque, les muscles alanguis par la chaleur de l’été.
Mentalement, il appela l’image de l’atelier bien confortable en hiver
(sans les fenêtres barricadées, comme l’année précédente), un tapis pour ne
pas avoir froid aux pieds (il insisterait sur ce point), et un magnifique dessus
de lit (Bianka pourrait se donner la peine d’en faire un). Mais ce serait aussi
sa chambre à elle – ah ah ! leur chambre donc – pour dormir et faire des gali-
pettes. Et il en avait bien fini avec les longues errances dans la campagne, à
moitié mort de faim, à brader son talent. Cette fois il s’en était bien sorti, il
s’était surpassé, il s’était établi pour de bon.
Le soleil caressait les carreaux du sol, sur le tableau. Josef observait,
presque hypnotisé, en rêvant du confort de « la belle vie ». Puis il se ressai-
sit. Il n’avait l’intention de rien de tout cela, évidemment. Il s’amusait juste
avec l’idée de rester, avant de l’effacer une fois pour toutes ; en exagérant
les avantages, pour se sentir d’autant plus courageux (et deux fois plus fort)
une fois qu’il serait sorti de cette situation, qu’il aurait retrouvé sa liberté,
et laissé les Hosentauf à peu près dans l’état où il les avait trouvés. Il n’y
avait aucun doute dans son esprit qu’il s’en irait aussitôt qu’il en aurait l’oc-
casion.
Quelques petits coups bien féminins se firent entendre à la porte. Son vi-
sage s’illumina : « Entre ! »
Bianka entra, avec l’air timide qu’elle cultivait depuis que « l’arrange-
ment » était en discussion. Elle laissa la porte ouverte – ce qui le fit éclater
de rire.

125
Elle se rembrunit. « C’est maman qui le veut. Et papa aussi. Ça n’a rien
de drôle. Ils ne savent pas ce qu’on a fait… l’hiver dernier. »
Malgré lui Josef se rappela quand ils étaient tous les deux, rouges et en
sueur, sous les couvertures, alors qu’il faisait plutôt frais dans la pièce. Il
dit : « D’accord, mais entre. Tu as le droit d’entrer, non ? »
Elle le regardait aussi prudemment que possible, vu les circonstances. Il
fallait qu’elle lui montre qu’elle pouvait aussi bien être une épouse qu’une
compagne occasionnelle, mais elle ne pouvait pas se permettre trop d’au-
dace.
« Si tu n’arrêtes pas de jouer les grandes dames, tu vas exploser, dit-il.
- Oh, boucle-la ! lança-t-elle par réflexe.
- Là c’est mieux. Maintenant ferme la porte et on va au lit…
- Tu sais bien que je ne peux pas ! Elle était sincèrement outrée. Si nous
devons nous marier, ce n’est pas bien.
- Bon, alors on va au lit et on oublie le mariage.
- Tu penses que je veux te piéger.
- Toi ? Comment toi tu pourrais me piéger ? Je ne fais que ce que je
veux ! » s’écria-t-il.
Elle s’assit à côté de lui, le regard en biais, sans vitupérer contre lui
comme à son habitude, et cela le rendit inquiet. Elle étendit ses jambes de-
vant elle, sous ses longues jupes et ses jupons, et commença à faire de par-
faits petits cercles du bout de ses bottines. Elle gardait les mains sur ses ge-
noux. « Quel joli tableau, dit-elle, regardant la représentation de la cour.
- Dis ce que tu as derrière la tête, lui dit Josef, mal à l’aise.
- On pourrait carrément entrer dans le tableau et dans cette cour, si c’en
est une, et personne ne pourrait nous retrouver. »
Elle se tortillait gentiment. « Le tableau est assez grand. On y disparai-
trait complètement.
Il la fixa des yeux. - Je ne savais pas que tu avais une telle imagination.
Je ne savais pas non plus que tu aimais ce tableau. » Il fit une pause. « Bon,
on parle d’autre chose ! » Il ne savait pas s’il aimait l’idée que Bianka ait de
l’imagination ou non. Chaque minute qui passait lui était plus inconfortable.
On aurait dit que la pièce attendait. Elle baignait dans une clarté surnatu-
relle, extraordinaire, pensa-t-il. Si seulement il pouvait reproduire de telles
couleurs ! Les rayons du soleil avaient presque… une texture ; il y avait des
variations dans la transparence, de sorte que par moments il pouvait voir à
travers elle, et à d’autres elle devenait plus lourde, mais sans qu’on per-
çoive aucun poids… plus épaisse, comme dessinant des colonnes d’air dorées.
« Tu fais une drôle de tête », dit Bianka.
Il se tourna vers elle, et vit qu’elle aussi était prise dans les transforma-
tions de la pièce. Ses cheveux châtains formaient comme un épais réseau
compliqué autour de son visage. Dans ses yeux se superposaient les couches

126
de couleurs, pas séparées mais se fondant les unes dans les autres – les pu-
pilles, deux petits lacs plongés comme par miracle dans les orbites. Les
joues projetaient de riches ombres pourprées, appuyant la ligne ferme de la
mâchoire. Le visage était un paysage vivant – il voyait ses douces collines et
ses vallées de chair, illuminées de l’intérieur par les émois de Bianka, écla-
boussées de leurs éclats comme par le jeu du soleil qui se montre et se
cache au milieu des nuages, dans le ciel, au-dessus de la Terre.
« Ne bouge pas. Ne bouge pas d’un poil. Reste juste assise là… » lui dit-il
en se levant. Il avait l’impression que tout était en mouvement : la pièce,
les rayons du soleil… tout hésitait dans un équilibre précaire. Il devait l’at-
traper exactement maintenant, dans ce moment, avant qu’il ne change pour
ne jamais revenir. Une toile était prête. Il s’en saisit et commença à esquis-
ser le visage à grands traits. Elle ne le quittait pas des yeux, figée de res-
pect. Il lui faisait penser à un possédé. N’osant pas bouger, elle garda la
pose jusqu’à ce que ses muscles lui fassent mal.
« Non, non. Ne bouge pas, dit-il.
- Il faut que je me repose, protesta-t-elle
- Pas maintenant. Pas possible. »
Mais il vit qu’elle perdait la pose ; les muscles frissonnaient comme des
ombres sous sa peau.
« Fais une pause et reprends la même position.
- Mais je ne peux pas rester comme une statue pour que tu me peignes !
- Pourquoi pas ? Bien sûr que tu peux. Pense à autre chose.
- Fais-moi voir ce que tu as fait, dit-elle en sautant sur ses pieds.
- Non, non. Pas maintenant. Plus tard. »
Devant son insistance, elle se rassit et ils reprirent la séance. Il y en eut
trois avant que Josef repose son pinceau.
« La lumière n’est plus bonne à présent. Reviens demain à la même
heure.
- Quoi ? De toute façon maman…
- Dis-lui que je l’ordonne, nom d’un chien ! »
Elle fit un pas en arrière, et il réalisa, sidéré, qu’il lui avait fait peur.
« Bianka, je ne voulais pas le dire comme ça. Mais mon travail est telle-
ment important. Tu es un bon modèle, un grand modèle. Je ne sais pas com-
ment j’ai fait pour ne pas m’en rendre compte plus tôt.
- Je peux voir ce que tu as fait, alors ?
- Oui, oui, si ça peut te faire plaisir. »
Elle se tenait devant le chevalet. Il y avait à peine de peinture sur la
toile, et pourtant on aurait dit que le visage émergeait d’elle, les observant
comme depuis une autre dimension cachée.
« Ça fait peur de voir mon visage, comme ça, pas fini…
- Alors ça te fait peur ? » dit-il en riant, tout d’un coup d’excellente hu-
meur."

127
Bianka fixa le tableau, puis Josef. Et c’est là qu’elle fit une des choses
les plus roublardes de sa vie. S’il me voit comme ça, pensa-t-elle, je n’ai pas
à m’en faire. « Maman se repose, dit-elle. Papa et mes frères sont aux
champs. Si tu veux, tu peux partir. Je ne dirai rien, je ne préviendrai per-
sonne. Si tu quittes la maison vers l’ouest, personne ne te verra. Je ne veux
pas que tu te sentes piégé. Je pensais que je te voulais à tout prix. Mainte-
nant fais ce que tu veux. »
Josef commença par ne pas la croire. Elle le fixa de nouveau, puis se
tourna vers la porte. « Je vais descendre. Tu n’as qu’à peu près une heure
pour te préparer. Quand maman se réveillera je vais l’occuper dans la cui-
sine aussi longtemps que je pourrai. Si tu es encore ici pour le dîner, eh
bien, ce sera ton choix. » Et elle sortit.
Sacrée bonne femme, pensa Josef. Le moins qu’on puisse dire c’est
qu’elle jouait avec élégance. Il réfléchit à ce qu’il pouvait emmener et à ce
qu’il devrait laisser. Il était déjà parti avec les vêtements qu’il avait sur le
dos, et quelques affaires ; là il avait sept toiles à différents stades d’avance-
ment. Il retrouvait un sentiment d’exaltation. Il jeta quelques objets dans
son sac. Libre, de nouveau ! Parcourir les villages, les foires – l’étranger,
avec ses toiles et ses peintures ! Il se mit à fredonner, ce qui le réjouit.
Les tortures, la prison, c’était fini ! Aha ! Mais même s’il avait mal aux
joues à force de sourire, il évitait de regarder ses tableaux. Il essayait de
faire comme s’ils n’étaient pas là. Et sans arrêt il se demandait : allait-il
vraiment partir ? Quand il se retournerait une dernière fois vers eux, serait-il
encore libre de partir ? Bien sûr que oui ! Personne ne le retenait, après
tout. Il continuait de réfléchir en fredonnant, parce qu’il pouvait fredonner
aussi fort que possible, ses pensées ne s’arrêtaient pas. Si personne ne le re-
tenait, alors c’était quoi ? Quelle sorte de jeu était-il en train de jouer avec
lui-même ? Bianka avait-elle sans le vouloir – ou finement – révélé quelque
chose en lui ?
Mon Dieu, quelles bêtises pouvaient vous traverser l’esprit, par mo-
ments ! Évidemment qu’il partait. Il avait déjà empaqueté la moitié de ses
affaires.
Et il se retourna. Ses tableaux étaient là, comme des êtres vivants maté-
rialisés en toiles et en peinture. Les ombres et la lumière en eux avaient
l’air plus réel que celles de la pièce. Il ne pouvait pas les quitter. Et il ne
pouvait pas les emporter. Certains n’étaient pas secs ; il n’oserait pas les
rouler, au risque qu’ils se craquèlent et soient perdus. Un moment il eut
vraiment peur ; il se sentit plus emprisonné que jamais.
Mais ce dallage… quel travail il avait fait ! Il se pencha pour voir de plus
près le tableau de la cour. Comme il avait bien appliqué les couches de cou-
leur, pour qu’elles se superposent nettement, sans se mélanger…
Et soudain ce fut comme si ces différentes couches de couleurs représen-
taient ses propres émotions. Mentalement, il eut l’impression de tomber à

128
travers elles, mais en passant en réalité d’une émotion à une autre. Ses
émotions avaient toujours été opaques. Là elles avaient une telle transpa-
rence qu’il les voyait avec la brillance de l’enfance ; la sensation physique
d’une chute vertigineuse à travers ces couches de couleurs perdurait, alors
qu’il avait conscience d’être campé bien solidement sur ses pieds.
C’étaient ses émotions ! D’abord, il y avait son désir de partir. Il le res-
sentait avec une telle force que son estomac lui en brûlait. Mais sous ce sen-
timent, il en sentit un autre. C’était un mélange si serré de soulagement et
de honte, presque collés, qu’ils formaient comme un tissu, et il s’enfonça
dans les plis soyeux d’une honte inattendue.
Ses véritables émotions, enterrées, niées, le rattrapaient. Il était dans un
tel bonheur d’avoir « une place à lui », si ravi de ne pas devoir errer dans la
campagne, à moitié mort de faim, qu’il en avait honte. Un homme doit être
libre, pas attaché à une famille, à une pièce, à une femme. Le visage inondé
de larmes, il traversa la honte et atterrit dans l’émotion qui se cachait des-
sous.
La colère faisait comme un filet rouge et épais qui l’enserrait ferme-
ment. Il arpenta la pièce de grands pas rageurs, alors que le filet s’accro-
chait à lui, retenant ses jambes dans une prise de fer. Mais lui aussi céda, et
il tomba encore plus bas, dans la peur qui donnait toute sa force à la colère.
Il lança une chaise à travers l’atelier, et catapulta son sac contre le mur.
Sous tous les autres déguisements, c’était cela qui le harcelait. La peur –
il avait essayé de l’éviter – mais il était trop tard, évidemment. L’inspira-
tion, qu’il avait si désespérément appelée, était venue – et d’une certaine
façon, elle l’avait trahi. Elle le forçait à s’intéresser, à ressentir, à s’atta-
cher. Même si elle donnait l’impression de venir d’un autre monde, elle
l’obligeait à entrer en relation avec celui-ci – et c’est ce qu’il ne voulait pas.
Même les Hosentauf devenaient réels. Ils n’étaient plus ces caricatures qu’il
pouvait ridiculiser, ou ignorer.
La lumière surnaturelle inondait la pièce. Ou était-ce son imagination ? Il
se retourna… et Bianka se tenait sur le pas de la porte ; elle le regardait. Il
ne l’avait même pas entendu monter l’escalier. Elle était différente désor-
mais, remarqua-t-il – mal à l’aise. Ce n’était plus quelqu’un avec qui faire
des galipettes, ou le modèle de son prochain tableau. Elle était… elle, quelle
que fût la signification de ce mot ; elle avait sa propre réalité, différente de
la sienne… Elle vivait cette même complexité d’émotions bouleversantes
qu’il venait de traverser, et qu’il avait toujours essayé de cacher.
- Tu n’es pas parti, dit-elle. Et cette fois, elle ferma la porte.
Elle était absolument splendide – elle aurait aussi bien pu émerger à
l’instant d’une de ses toiles, pensa-t-il. Avec un grand sourire elle alla l’at-
tendre près du lit, prête à certains compromis puisqu’apparemment l’affaire
était réglée. Ils arrachèrent leurs vêtements, se lançant des obscénités en

129
riant. Mentalement, Josef se voyait avec elle sur le dallage chaud de la cour,
observant l’atelier depuis l’intérieur du tableau.

En fait, à cet endroit précis de la vraie cour se tenait Protée, à côté de


Fenêtre. Et Fenêtre aurait pu voir l’atelier de Josef – il regardait dans la
bonne direction – s’il ne s’était agi que d’espace. Mais il se concentrait sur
ce que venait de découvrir Protée.
« J’en suis sûr, dit Protée. Nous étions exactement ici, en train de par-
ler, tout à l’heure. Tu te rappelles ? Ensuite on est retournés discuter avec
d’autres de ton peuple. J’étais énervé parce que tu avais ‘vu’ cette fille
noire, et je pensais que tu essayais de m’éloigner du sujet. Après on est re-
venus tranquillement ici. Mais ce carreau, là ! C’est lui que tu regardais
avant, quand tu me disais que tu ‘voyais’, et il n’y avait pas ce signe, ou ce
symbole, dessus. J’en suis certain.
- C’était sûrement un autre carreau, dit Fenêtre.
- Ce n’était pas un autre carreau. Je sais que c’est le même. Je n’arrê-
tais pas de le regarder, parce que c’est lui que tu fixais des yeux. Et il n’y
avait pas cette marque dessus.
- Si c’est vrai, c’est que quelqu’un est venu la faire pendant que nous
étions partis.
- Mais regarde ! s’écria Protée avec colère. Penche-toi et regarde toi-
même ! C’est ça qui est incroyable. La marque n’est pas récente, elle est
ancienne. Elle est là depuis très longtemps, et il y a quelques minutes elle
n’était pas là ! »
Fenêtre s’agenouilla et se mit à examiner le carreau. Le poisson bleu, ce-
lui dont la queue était cassée, brillait même dans la faible lumière du cré-
puscule ; on voyait clairement un petit symbole gravé juste au-dessus de
l’œil.
« Tu as raison. Donc ça devait être là avant, et on ne l’a pas vu, dit Fe-
nêtre.
- Mais il fait presque nuit maintenant. Ça aurait été plus facile à voir
avant, fit Protée avec impatience. C’est toi qui as tous ces dons, trouve d’où
vient cette marque…
Fenêtre se releva en souriant.
- Tout d’un coup tu ressembles à Histoire, quand elle se défend contre
ton scepticisme. Je ne me souviens pas non plus avoir vu cette marque plus
tôt. Mais dans ce cas, le simple bon sens veut que pour une raison ou une
autre, nous ne l’ayons tout simplement pas vue.
- Maintenant je sais vraiment comment Histoire se sent, dit Protée. Et ce
n’est pas agréable. Il n’y a peut-être aucune explication, mais je sais que tu
as tort et que ce symbole a quelque chose d’important.
- Ou bien cette marque était là avant et nous ne l’avons pas vue, ou bien
elle a été faite pendant que nous étions partis, et de telle façon qu’elle

130
semble ancienne. L’explication la plus raisonnable est certainement la pre-
mière.
- Ça m’est égal ; ça me met mal à l’aise, dit Protée. Ça m’intrigue plus
que n’importe quelle… démonstration de tes talents, ou de ceux d’Histoire,
probablement parce que c’est à moi que c’est arrivé. Tu peux me dire ce
que tu veux, je sais que la marque n’y était pas. Et je découvrirai d’où elle
vient, d’une façon ou d’une autre. »
Protée s’était redressé, il avait parlé avec une telle intensité que Fe-
nêtre ne put s’empêcher de le taquiner :
« C’est ça, notre pragmatique Protée ? »

« Tu vois, dit Chypre à Surâme Sept, chacune de tes personnalités a in-


terprété ton expérience avec les aspects du carreau à sa manière propre. Ly-
dia s’en est servie pour ressentir son identité au milieu de glissements tem-
porels ; Ma-ah et Josef s’en sont aussi servis de manière émotionnelle, en
percevant dans une certaine mesure les nombreux aspects de leur propre ré-
alité subjective ; et Protée lui permet d’ouvrir son esprit pour d’autres pos-
sibilités… »
Mais Surâme Sept fixait le symbole indiscutablement gravé dans le car-
reau. Il revint vers Protée et Fenêtre, qui s’éloignaient, puis, hochant sa
tête de jeune garçon de quatorze ans :
« Protée a raison. Ce symbole ne devrait pas être là ; pour le moins, Pro-
tée ne devrait pas être en mesure de le voir. Quand je suis parti voir
l’époque de Ma-ah, la marque n’était pas dans le carreau de sa cour à elle.
C’est sa signature, le signe qu’elle vient de graver dans le carreau, par pro-
vocation, quand elle s’est mise en colère contre Sumpter.
- Oui, mais…
- Et cette époque n’a pas de fin prédéterminée…
- Oui, mais… »
Surâme Sept se sentait sur le bord d’une découverte immense, qu’il n’ar-
rivait pas à attraper. La situation lui était d’évidence si insupportable (pour
Chypre, elle était amusante) qu’elle se mit à rire.
« Arrête, dit Sept. Je suis assez distrait comme ça. Voyons voir. Tout se
passe en même temps ; donc pendant que je vivais cette expérience avec les
carreaux, comment ils existent dans le ‘temps’… chacune de mes personnali-
tés vivait la même chose, mais chacune à sa manière. Jusque-là, je com-
prends. En termes terrestres, mon expérience a fait des vagues dans toutes
les directions…
- Excellente analogie, dit Chypre.
- Oui, mais… il y a eu de nouvelles choses qui sont arrivées. Je vois ce
que Lydia a fait, ou a essayé de faire… Elle a reculé dans le temps, et elle a
réalisé que le passé et le présent sont simultanés ; donc elle a essayé de mo-
difier le présent en modifiant le passé. Mais la différence est énorme avec

131
l’autre chose qui est arrivée : Ma-ah a signé le carreau, seulement Protée l’a
vu dans son présent, là où ce n’était pas quelques minutes auparavant. Et
dans mon auparavant à moi ce n’était pas là non plus…
- Bien sûr ! Continue, dit Chypre.
- Continuer ? Je ne peux pas. C’est là où je suis perdu, répondit Sept,
abattu. Quelque chose m’échappe.
- Certainement, dit Chypre en souriant. »
Elle passait constamment d’une forme masculine à une forme féminine, à
une telle vitesse que Sept finit par dire :
« Je ne voudrais pas être mal élevé, mais tu ne pourrais pas arrêter,
juste pour l’instant ?
- Normalement ça devrait te rappeler quelque chose, dit Chypre. Mais là
tu es trop concentré sur ce problème particulier pour y faire attention. »
Et elle se stabilisa sur la forme féminine qu’elle utilisait habituellement
pour la conversation.
« Tu n’as pas besoin de prendre des airs supérieurs non plus, dit Sept
avec colère. Je n’ai jamais passé un tel examen de toutes mes vies, dans au-
cune, et j’espère bien que je n’en aurai plus jamais un seul à passer à l’ave-
nir, si tu veux bien excuser l’expression.
- Oh mon cher Sept, calme-toi et essaye de comprendre. Ce qu’on ap-
pelle le passé est la source de nouvelles actions et d’une créativité cons-
tante, tout comme le futur ou le présent…
- Ça je le sais, ce n’est pas ça qui m’ennuie…
- Donc Ma-ah a signé le carreau maintenant et a influencé le présent de
Protée. Quelques instants plus tôt, elle ne l’avait pas fait dans le passé, et
donc cela ne pouvait pas apparaître – cela n’était pas arrivé.
- Ah je t’y prends ! s’écria Sept. J’ai toujours eu peur que ça arrive un
jour, mais je le voulais, en même temps. Maintenant que c’est arrivé, je
voudrais que ça ne soit jamais arrivé. Je t’ai prise sur le fait dans la pire des
contradictions !
- Ne fais pas cette tête d’âme », dit doucement Chypre.
Sept ne daigna même pas sourire. Avec un regard plein de reproche, il
répondit :
« Tu as dit que Ma-ah n’avait pas encore signé le carreau, et que donc la
marque ne pouvait pas apparaître au vingt-troisième siècle de Protée. Mais
Chypre, ça n’a aucun sens ! Pas si tout arrive en même temps !
- Tu peux froncer les sourcils comme Lydia, dit Chypre.
- D’accord, prenons Lydia. Elle est revenue en arrière, et elle a fait
quelque chose dans son passé, dit Sept en fronçant encore plus les sourcils.
Ça, je pense que je le comprends. Oui, je suis sûr que je comprends. »
Soudain, Sept devint si excité qu’il se mit à clignoter jusqu’à ce que
Chypre elle-même en ait le vertige.

132
« Je l’ai ! Je l’ai, je pense. De nouvelles choses peuvent arriver dans le
passé, c’est ça ? Pendant que le présent se passe, se déroule, le passé se dé-
roule et des événements nouveaux peuvent y avoir lieu. Oh non, ce n’est pas
tout à fait ce que je veux dire…
- Mais tu brûles, dit Chypre, qui elle-même devenait tendue. Prends une
analogie si ça t’aide.
- Une analogie ! Tout cet examen est une analogie, si tu veux mon
avis ! » explosa Sept.
Mais immédiatement il eut une analogie, si réelle, si vivante, qu’il en fut
abasourdi.
« Il faut que je le fasse en grand, pour bien voir », s’excusa-t-il en sou-
riant.
Alors apparut dans tout l’espace du ciel, en immenses lettres de lumière,
le message suivant :

Temps passé = Papa + Papr + Pafu


Temps présent = Prpa + Prpr + Prfu
Temps futur = Fupa + Fupr + Fufu

« Comme c’est un examen, j’ai pris le ciel pour faire un tableau, dit Sept
avec fierté. Un petit plus qui devrait me rapporter des points, j’espère. J’ai
fait simple pour que ce soit plus clair. Regarde. »
Il s’était vraiment surpassé. Les lettres resplendissantes s’étalaient sur
tout le ciel, d’un horizon à l’autre. Après réflexion, Sept ajouta aux lettres
des ombres, qui recouvraient maintenant le dallage de la cour de Protée au
vingt-troisième siècle ; les carreaux et l’herbe se retrouvèrent briller d’un
contraste accru. « Tu aimes ? demanda-t-il, triomphant. Personne ne pourra
jamais oublier ce paysage, ni ce ciel.
- À couper le souffle, dit Chypre. Cela te dérangerait-il de me donner ton
interprétation de ces lettres ?
- Est-ce que quelqu’un d’autre peut les voir ? demanda Sept. C’est dom-
mage de créer quelque chose d’aussi spectaculaire et de le jeter, pour ainsi
dire.
- Sept… dit Chypre, avec au moins un petit air sévère.
- D’accord. J’ai fait une analogie pour pouvoir comprendre, et j’ai in-
venté une formule à moi pour l’exprimer. Tous les temps sont simultanés. Il
n’y a aucune contradiction, grâce au ciel. Mais comme nous sommes tous at-
tachés à des idées sur le temps, ou à des gens qui y croient, il semble exister
certaines contradictions. En fait, elles ne sont nulle part. Elles ne sont que
le résultat d’une perception limitée. Alors j’ai inventé cette formule pour
expliquer une contradiction qui n’est pas là.
- Il faut que tu parles autant ?

133
- Bon. C’est comme s’il y avait trois sortes de temps, vu par la percep-
tion : le temps passé, le temps présent, et le temps futur. Regarde… »
Tout en parlant, Sept faisait la démonstration ; dans le ciel, au-dessus
des lettres, apparurent trois boîtes, ainsi :

TEMPS TEMPS TEMPS


PASSÉ PRÉSENT FUTUR

« Excellent, dit Chypre, concédant un sourire. Tu es vraiment très créa-


tif.
- Maintenant écoute, dit Sept avec impatience. J’ai mis ces sortes de
temps en majuscules pour bien montrer que ce sont les divisions principales.
Mais il y a un passé, un présent et un futur dans le TEMPS PASSÉ ; et un
passé, un présent et un futur dans le TEMPS PRÉSENT ; et un passé, un pré-
sent et un futur dans le TEMPS FUTUR.
- Je vois où tu veux en venir, dit Chypre.
- Et donc, le PASSÉ a son propre présent, passé et futur, en minuscules,
comme ça… » dit Sept.
Et il ajouta les lettres dans les boîtes dans le ciel, ainsi :

TEMPS PASSÉ TEMPS PRÉSENT TEMPS FUTUR

passé, présent, passé, présent, passé, présent,


futur futur futur

Sept était tellement fasciné par sa création qu’il considérait avec sidéra-
tion les gigantesques boîtes avec les énormes lettres resplendissantes. « Il
me reste encore tant de choses à comprendre, dit-il. Mais j’y arrive. Ce qui
m’intrigue, déjà, c’est la boîte du milieu, celle où il y a marqué TEMPS PRÉ-
SENT…
- Sept, tu t’approches de quelque chose de très important, dit Chypre.
Quoi qu’il puisse arriver, rappelle-toi : Tu crées ta propre réalité. Tu peux
tout à fait te perdre dans ton analogie. Sois prudent, Sept. Certaines impli-
cations…
- Prudent ? Pourquoi ? Ça me fascine ! s’écria Sept.
- Ne sois pas trop impulsif ! dit-elle.

134
Mais Sept marmonnait :
- Cette boîte du milieu. C’est là qu’est le présent de Lydia, avec son
propre présent, son passé, son futur. Mais c’est aussi valable pour Protée,
n’est-ce pas ? Et pour Josef et Ma-ah ? Ça dépend de… Mais non, Lydia pense
certainement que c’est son présent à elle…
- Mon cher Sept, s’il te plaît. Il faut que tu te rappelles. Tu crées ta
propre réalité. »
Mais il était trop tard. Analogie ou pas, Sept se sentit attiré vers la boîte
du milieu, et sa structure en mosaïque. C’étaient des boîtes dans des boîtes
dans des boîtes, à l’infini, apparemment. Et dans l’une d’elles, Lydia atten-
dait.

135
Chapitre XVIII – Hors du corps, hors du mental, Lydia part en
voyage

Mignonne Petite Jeunette, c’est ainsi que les patients appelaient la nou-
velle infirmière. Elle était là depuis trois jours. Elle tendait à Lydia son ca-
chet en disant : « Voilà ; on ouvre juste la bouche et on avale ça, et puis on
se sentira tellement mieux. »
La langue épaisse de Lydia poussa consciencieusement vers l’avant, les
lèvres gercées s’entrouvrirent ; mais habilement, oh combien habilement,
Lydia effectua les mouvements de la déglutition, tout en maintenant le ca-
chet à l’intérieur de sa joue. Une fois l’infirmière partie, Lydia le recracha,
et attendit.
Dans son fauteuil roulant, à côté d’elle, le vieux Cromwell lui jeta un re-
gard approbateur, mais garda le silence.
Rassurée, Lydia avait un peu plus de mal que d’habitude à rester concen-
trée, mais elle savait désormais qu’en faisant les efforts appropriés, elle
pouvait faire ce qu’elle voulait. Deux fois déjà elle était « sortie », selon
l’expression qu’elle utilisait pour elle-même. Elle marmonnait dans le vide ;
elle s’ennuyait à mourir. Et puis zut, pensa-t-elle. Elle ferma les yeux et
s’imagina hors de son corps, debout juste à côté de lui. Au début elle fit
toutes sortes d’erreurs, utilisant ses muscles physiques au lieu de cette ten-
sion intérieure spécifique qu’elle n’avait découverte que quelques jours au-
paravant. Elle émit quelques jurons à mi-voix. Si son corps bougeait trop
fort, un indésirable pouvait arriver en pensant qu’elle essayait de quitter son
fauteuil. Et alors ils lui ajouteraient d’autres liens, ou la sangleraient plus
serré.
« Dehors, dehors, dehors », se répétait-elle.
« Et voilà la pauvre Mamy Lydia qui parle encore toute seule », dit Mi-
gnonne Petite Jeunette en passant.
« Je t’en ficherai des pauvres Mamy Lydia », pensa Lydia avec colère, et
au même instant, elle se retrouva dehors. En un claquement de doigts, vrai-
ment un claquement de doigts, elle sentit comme des élastiques qu’on aurait
tirés trop fort se rompre, et hop, elle était libre. Oh mon Dieu. Incrédule,
elle regardait ce vieux corps décharné jeté là en désordre, ce visage sournois
aux paupières fermées, qui cachaient tant de lourds secrets – son corps, dans
cette idiote petite robe, avec ces pantoufles roses, et cette stupide barrette
de petite fille qu’ils lui avaient mise par charité dans les cheveux. Et les
autres, tous les autres, là, dans cette pièce nue, ces corps attachés, à moitié

136
vides. Le choc qu’elle ressentit à la vue de son corps faillit la rendre hysté-
rique, mais à entendre son premier gloussement nerveux, elle se contint.
Elle ne savait pas encore combien de temps elle pouvait rester hors de son
corps, ni ce qu’elle pouvait entreprendre. Pouvait-elle, par exemple, simple-
ment se faufiler dehors et ne plus revenir ? Et qu’arriverait-il si elle le fai-
sait ?
« En voilà une coquine ! » dit une voix. Elle pivota sur elle-même. Le
vieux Cromwell flottait à environ un mètre du sol, l’allure un peu déhan-
chée, et lui souriait. Surprise, presque effrayée, Lydia jeta un coup d’œil à
son fauteuil. Son corps y était installé, aussi tranquille que possible, gras-
souillet et comique dans son pyjama de flanelle et ses chaussettes dépareil-
lées.
« Tu te croyais toute seule, et libre de faire ce que tu voulais, hein ? »
demanda Cromwell. Elle était bouche bée. Il ressemblait à une grosse pou-
pée en déséquilibre, à flotter comme ça. « Posez-vous par terre », lui or-
donna Lydia. Elle avait retrouvé ses esprits. Elle n’allait certainement pas se
laisser intimider par un vieux Cromwell édenté. « Descendez immédiate-
ment, lui dit-elle.
- Je n’ai pas encore tout sous contrôle, répondit-il. Mais j’en sais plus
que toi. Tu débutes. Je t’ai observée. Je peux sortir d’ici, et toi tu n’as pas
encore trouvé comment. »
Lydia levait les yeux vers lui. « Sortir d’où ? » En fait, elle était presque
déçue. Elle avait tellement apprécié d’être toute seule. Le fait que Crom-
well puisse lui aussi sortir de son corps gâchait pour ainsi dire tout.
« Tu me suis et tu fais comme moi. Ça fera pas mal à personne.
- Cela ne fera de mal à personne, corrigea-t-elle automatiquement. Prise
d’une bouffée de désespoir : Oh Cromwell, pourquoi vous ? demanda-t-elle,
moitié riant, moitié presque en larmes.
- Tu veux passer tout ton temps à jacasser ?
- Non, non ! Vous voulez dire qu’on peut sortir de cette… infirmerie ? »
Le ton d’urgence de sa voix la gêna ; mais parlait-elle vraiment ? Elle se
toucha les lèvres, et s’étonna. Oui, elles bougeaient.
Cromwell sautillait de-ci de-là, les mains sur ses flancs rebondis.
« Sûr qu’elles fonctionnent. Tes lèvres fonctionnent, tes bras fonction-
nent, tout fonctionne.
- Espèce de vieux fou, arrête de te moquer de moi ! hurla Lydia. Crom-
well n’en rit que plus fort.
- Désolé, dit-il, mais tu dépasses tout. Regarde-toi, tu me trouves sorti
de mon corps, moi aussi, et tout ce que tu trouves à faire c’est me donner
des leçons de français et vérifier si ta bouche travaille correctement. Bon,
allez, suis-moi maintenant. »
Elle essaya, mais elle avait du mal à manœuvrer. Elle voulait avancer di-
gnement le long du couloir, mais elle n’arrêtait pas de s’élever dans les airs,

137
de rebondir par-ci par-là ; une fois elle partit même sur le côté. Ils passèrent
devant Mignonne Petite Jeunette dans le hall. Les rayons du soleil qui en-
traient par la fenêtre tombaient sur ses cheveux. La lumière était à couper
le souffle ; pendant un moment, Lydia en oublia tout le reste. « Avance ! »
lui lança Cromwell en se tournant vers elle.
Il entra dans une des chambres de visite vides qui donnaient sur le hall,
se dirigea vers la fenêtre, et passa à travers. Et le voilà qui se met à rebon-
dir, comme un ballon, mais dans les airs, à trois étages du sol. « C’est l’es-
prit que j’ai dû perdre, pas mon corps, pensa Lydia dans un accès de pa-
nique. Ils ont raison, je suis sénile ; complètement folle. » De voir Cromwell
gambader ainsi la rendait enragée.
« Qu’est-ce qu’il y a encore ? » demanda-t-il, tout d’un coup et inexpli-
cablement à côté d’elle.
Lydia s’efforça de revenir à un semblant de dignité. « Les vieux mes-
sieurs ne se baladent pas dans les airs en plein après-midi, commença-t-elle.
- T’aimerais mieux que je sois un p’tit jeune ? demanda-t-il d’un ton
pointu. Qu’est-ce qui t’embête le plus : faire des trucs bizarres, te rendre ri-
dicule, ou est-ce que tu es juste morte de peur ?
Elle l’avait vexé.
- Je suis désolée. Vraiment, et en fait je crois que j’ai peur. Je ne peux
pas faire ça, sortir simplement, comme ça, par la fenêtre, au troisième
étage.
- D’accord. Retourne dans ton corps. Je pensais que tu avais plus de
cran. Ils racontent que tu as fait un beau scandale il n’y a pas longtemps,
mais apparemment il ne te reste plus grand-chose de tout ça. Sois comme
eux si tu préfères, qui ont peur de sortir même quand ils savent qu’ils peu-
vent.
- À part être un vieux fou, tu es méchant aussi.
- Et toi une vieille tête de pioche, dit-il avec un grand sourire. »
Elle regarda dehors, dubitative. Et si elle allait tomber, et mourir ? Puis
le comique de la situation la frappa. Tout cela était d’une telle extrava-
gance que le mot mort ne voulait plus dire grand-chose. Comment parler de
mort quand son corps était tout ratatiné là-bas dans l’autre pièce, alors
qu’elle était ici ? À son âge, que pouvait-elle avoir encore à perdre ?
Lydia adressa à Cromwell un sourire presque coquet. « Je peux aussi bien
mourir en essayant de voler, c’est mieux que d’être drogué à mort.
- Allez ! » cria-t-il. Il s’éleva dans les airs et, tout simplement, passa à
travers la fenêtre ; on aurait dit que la vitre s’écartait pour le laisser passer,
alors que Lydia s’attendait à chaque seconde à la voir exploser. Sans le quit-
ter des yeux, elle s’éleva, s’approcha de la fenêtre, tendit les mains, ferma
les yeux et… passa à travers ! Sidérée, elle se retrouva en train de contem-
pler la cour, en bas. D’autres personnes âgées y étaient assises, celles qui
n’étaient pas encore complètement séniles et qui avaient le droit de profiter

138
de l’extérieur. Comme elle les avait enviées, avant ! « Cromwell, j’y arrive !
J’y arrive ! » s’écria-t-elle. Elle se sentait littéralement libre comme l’air.
Déjà ils s’éloignaient tous les deux, et le bâtiment devenait flou.
« Oh mon Dieu, qu’est-ce que j’aimerais être assise à mon bureau pour
écrire tout ça ! » pensa Lydia. Soudain, sans avoir eu conscience d’aucune
transition, elle se retrouva dans son bureau. Un carnet et un stylo étaient
posés devant elle. De ses doigts tremblants, elle explora le bois. Le bureau
était-il réel ? Oui. Ou non ? Il avait clairement l’air solide. Mais elle savait
que ses meubles avaient été vendus.
Et pourtant, chaque objet dans la pièce se détachait dans l’éclat le plus
intense. L’air lui-même semblait briller. Un bouquet de violettes était sur la
table basse. Ses fleurs favorites. Alors c’était le printemps ? Mais oui ! Le
parfum des lilas lui arrivait depuis le jardin en contre-bas. Puis elle baissa
les yeux sur elle-même, moitié terrifiée, moitié transportée d’enthousiasme.
Elle avait le corps d’une jeune femme ; elle en jeune femme. Elle portait
une jolie robe bleue à fleurs, qu’elle avait depuis longtemps oubliée.
Que lui arrivait-il ? C’était l’automne, pas le printemps, en tout cas la
dernière fois c’était l’automne. « Ça suffit ce délire ! déclara-t-elle, soudain
furieuse. Je suis une vieille femme dans une maison de retraite », ajouta-t-
elle sévèrement, déterminée à s’accrocher au seul petit bout de réalité qui
lui restait.
Et c’est ce qu’elle fit. Lydia ouvrit les yeux, dans son fauteuil roulant.
Elle avait mal dans les os. Sa main crispée était douloureuse. Elle l’ouvrit. Le
petit comprimé de tranquillisant tomba par terre. L’infirmière allait le trou-
ver. Désespérément elle essaya de l’attraper du bout de son chausson, pour
le glisser sous son fauteuil.
Comme toujours, quand elle essayait de faire bouger son corps physique,
ses bras se mettaient à flotter comme deux poissons écailleux dont ses mains
auraient été la bouche. Fascinée, elle bougea ses doigts, ou ce qui lui don-
nait l’impression d’être des doigts, et regarda les poissons « ouvrir la
bouche ». Un napperon était sur la table. Si un poisson avalait le napperon,
et si sa main était sa bouche, est-ce que son bras pourrait digérer le nappe-
ron ? Merveilleux ! Délicieux ! Elle pouvait sentir ses mains comme des
mains, ou comme des poissons. La réalité était fluctuante.
Mais son regard retomba sur le comprimé, et elle revint à elle. S’ils
s’apercevaient qu’elle n’avait pas pris celui-là, ils lui enfonceraient le pro-
chain de force dans la gorge. Elle les avait déjà vu faire ça à d’autres, et
avait décidé, s’ils s’avisaient de s’en prendre à elle, de mordre de toutes ses
forces. De penser à des dents, à mordre, lui rappela Cromwell, le presque
édenté, et tout ce qu’ils venaient de vivre ensemble lui revint à la mémoire.
Aussi loin que ses liens le lui permettaient, elle se retourna vers lui et re-
garda son visage.

139
C’est alors que deux choses arrivèrent, presque mais pas tout à fait en
même temps. D’abord, la voix de Mignonne Petite Jeunette arriva du hall ;
apparemment, elle approchait. Le regard de Lydia revint au comprimé, bien
exposé là, en pleine vue. Ensuite, Cromwell fit… quelque chose, qu’elle n’ar-
riva pas à déterminer. Elle eut juste comme l’impression fugitive, presque
aérienne, d’une espèce de communication entre lui et Mariah, dont le fau-
teur n’était pas fixé au mur comme les leurs. Quasiment au même moment,
sans qu’une parole n’ait été prononcée, Mariah roula vers le milieu de la
pièce. La roue de son fauteuil passa sur le petit comprimé, et l’écrasa en
une myriade de minuscules morceaux.
« La la la la » chantait Mariah en faisant des allers-retours sur place, sans
jamais regarder par terre. Le comprimé était devenu une poussière blanche,
étalée jusqu’à l’invisibilité. « La la la », continuait Maria en claquant de la
langue. Elle se tourna vers Lydia et lui envoya un clin d’œil appuyé. Crom-
well se mit à rire, oui, d’un rire plutôt finaud, réalisa Lydia. Puis Maria
frappa un bon coup sur son fauteuil, d’un son provoquant, satisfait.
« Oh là là, quelle jolie chanson », dit Mignonne Petite Jeunette en en-
trant. Le cœur de Lydia fit un bond, mais l’infirmière ne jeta pas un regard
vers le sol. Mariah continuait de chanter, « La la la », tout à fait dans le rôle
de la vieille femme sénile qu’elle était supposée être.
« Et maintenant, je vous pousse près de la fenêtre, pour dégager le
centre de la pièce et que les autres puissent passer, dit Mignonne Petite Jeu-
nette. Voilà ! J’allume la télévision pour que vous puissiez la regarder avant
le dîner. » Puis elle quitta la pièce.
« Tu t’es perdue, hein ? » dit Cromwell. Il bafouillait, comme d’habitude.
On lui avait attaché son vieux bavoir blanc autour du cou, au cas où il aurait
encore trop bavé. Ses mains dansaient l’une autour de l’autre, comme si
elles avaient eu leur propre vie. Mais son regard était droit, amusé, et étran-
gement candide.
« Toi aussi t’as un bavoir, tu sais ? » lui dit-il, comme s’il lisait dans ses
pensées. « Hein ? Quoi ? » Sa voix était dure. C’est à peine si elle arrivait à
comprendre ce qu’il disait, à cause de la télévision.
« Quand on faisait notre petit tour, t’as disparu. Ça t’a emportée ail-
leurs, quelque part. » Les mots étaient confus, mais l’ensemble avait un
sens.
« Chhhh… chhhh… souffla-t-elle. Ils vont t’entendre ! » Inquiète, elle re-
gardait autour d’elle. « Des fois j’ai vraiment l’impression que je suis zin-
zin », s’exclama-t-elle.
Mariah et Cromwell en éclatèrent de rire. Mariah roula son fauteuil vers
Lydia et lui chuchota : « Vole, vole, comme un petit oiseau. Cui, cui, tweet,
tweet, tweety ! » Elle balançait les bras dans les airs en faisant des grimaces
et en gloussant de rire.
Puis elle s’effondra dans son fauteuil, épuisée.

140
Mignonne Petite Jeunette entra précipitamment. « Bon, on arrête de
faire autant de bruit. Qui est-ce qui fait tout ce vacarme ? » Cette fois, il y
avait une nette irritation dans sa voix. Lydia la regardait, elle se disait
qu’elle était jeune et saine d’esprit, pour le moins, et qu’on pouvait lui faire
confiance. « Inf… inf… infi… rmière… » bredouilla-t-elle, furieuse contre elle-
même ; le plus souvent c’est quand elle voulait le plus dire quelque chose
qu’elle y arrivait le moins bien. Et pire que tout, l’infirmière ne l’entendit
même pas. Elle tendit le bras droit, qui cette fois, tout mou, refusa de bou-
ger. Mais… un bras se tendit. Brièvement Lydia le vit… le sentit… puis il ren-
tra dans son corps et disparut.
Elle était presque en état de choc. Mignonne Petite Jeunette se re-
tourna, aperçut son visage, et lui dit : « Qu’y a-t-il, Lydia ? Vous essayez de
dire quelque chose ? Vous désirez quelque chose ? »
Lydia voulut dire : « Je sais que ça va paraître complètement fou, mais
je jure que cet après-midi j’ai pu voler. » Au lieu de cela, tout ce que sa
voix rauque put articuler fut : « Les gens volent. »
« Bien sûr bien sûr », répondit l’infirmière joyeusement.
Cromwell fut pris d’une quinte de toux. « Qu’est-ce qu’il y a encore ? »
demanda l’infirmière en partant lui chercher un verre d’eau.
Dans la pièce, tout le monde regardait Lydia.
« Ne peur », dit Cromwell, au lieu de « N’aie pas peur ».
« Ils savent de rien » ajouta Mariah, avec le grand sourire d’une petite
fille de trois ans et en roulant des yeux.
Pendant un instant Lydia fut elle-même. « Ils ne savent rien », corrigea-
t-elle. Mais quand elle voulut parler, les mots n’avaient aucun sens.
Seulement ses pensées en avaient. Ce qui lui apparaissait très claire-
ment, c’est que bien qu’elle fût incapable de parler correctement, elle pou-
vait tout à fait se concentrer. Et en même temps qu’elle commençait à se
familiariser avec ces étranges mouvements dans son… corps intérieur… elle
devenait de plus en plus consciente d’une tension en elle, comme si les mots
de l’extérieur essayaient de se former à l’intérieur de son esprit.

141
Chapitre XIX – Le Tribunal de Rêve des Speakers (Ma-ah)

Souplement Sumpter se glissa hors de son corps et se mit debout. Chaque


fois qu’il quittait son corps physique il se sentait plus vivant, agile, léger et
heureux. Non que la forme terrestre ne soit merveilleuse, pensait-il, parce
qu’elle l’était vraiment et qu’on ne pouvait vivre dans cet environnement
sans elle. Seulement dès qu’il pouvait en sortir, il se sentait plus dans son
élément naturel.
Ma-ah était étendue sur la couche. Il entra silencieusement, dans le clair
de lune qui inondait la pièce par la fenêtre. Son corps dormait mais il était
évident qu’elle était sortie ; son corps montrait cette absence particulière
qui dénotait le départ de la conscience personnelle. Il avait beaucoup de
temps devant lui, et une idée assez précise de l’endroit où elle pouvait se
trouver. Il se rappela avec un sourire les nuits où il l’avait suivie vers la cour,
pour la trouver en train d’étudier les dessins et les inscriptions sur le mur. Le
matin elle ne se souvenait jamais de leurs rencontres, alors que sa mémoire
de rêve s’améliorait constamment.
Pourtant, en quittant son logement, il se demanda comment elle réagi-
rait au Tribunal de Rêve, et ce qu’ils allaient apprendre. Il se sentait étran-
gement nerveux – elle en savait tellement, et en même temps si peu. Il avait
l’impression que le Tribunal allait découvrir des informations d’une grande
importance, qui les concernaient tous. Mais comme il avançait, sa sensibilité
naturelle fit disparaître ses réflexions. La nuit était si parfaite qu’il se sentit
honoré d’en faire partie.
Il fit une pause dans le quartier des logements privés. Les corps des Spea-
kers, hommes, femmes, enfants, étaient tous plongés dans le sommeil. Mais
les Speakers, eux, étaient debout et en pleine activité. Les adultes, qui ve-
naient de terminer l’entraînement onirique des enfants, allaient bientôt par-
tir pour le Tribunal de Rêve, et les enfants jouaient. Ils couraient en groupes
ici et là, en jouant à chat. Sumpter leur sourit avec indulgence.
Criant, riant, les enfants couraient dans leur corps de rêve – en passant
droit à travers les arbres, de préférence les plus gros qu’ils pouvaient trou-
ver ; ils étaient fous de joie en émergeant de l’autre côté du tronc. Leurs
jeux lui rappelaient les débuts de son entraînement, la joie d’apprendre à
utiliser le corps de rêve, la grande liberté de pouvoir laisser derrière soi le
corps physique. Et puis bien sûr, il y avait le contraste, tout aussi délicieux,
de se reglisser dans la forme physique. Quand il était enfants, ils s’amu-
saient à passer d’un corps à l’autre pendant des heures, et à les comparer.

142
Il trouva Ma-ah dans la cour, comme toujours. Il s’approcha lentement,
et l’appela alors qu’il se trouvait encore à bonne distance. Elle avait encore
du mal à contrôler sa conscience quand elle avait quitté son corps physique,
et il ne voulait pas la surprendre.
« Qui est-ce ? dit-elle en se retournant.
- Sumpter.
- Oh. C’est drôle, je pensais que ce serait le vieil homme.
- Il se pourrait que tu le voies avant la fin de la nuit.
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Tu sais quelque chose que je ne sais pas ?
demanda-t-elle. À part ça, c’est encore un rêve, non ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Il serait peut-être mieux qu’elle pense
que tout cela n’était qu’un rêve, en tout cas pour un certain temps. « Tu
peux le dire comme ça, dit-il. Mais je voudrais t’emmener quelque part. Je
t’ai déjà dit que le véritable travail des Speakers se passait surtout la nuit,
et cette nuit, c’est la tenue du Tribunal. Je veux que tu viennes avec moi, et
s’il te plaît, essaye de te souvenir de ce qui va se passer. »
Elle haussa les épaules. « Un rêve n’est qu’un rêve. Je garderai celui-ci
tant qu’il sera agréable. » En riant elle prit son bras, chose qu’elle ne faisait
jamais pendant la journée, et ensemble, ils descendirent le sentier.
En tout cas, Sumpter, lui, descendait le sentier. Ma-ah bondissait de-ci
de-là. Parfois ses pieds touchaient le sol, parfois elle flottait doucement au-
dessus de lui. Quelques enfants passèrent en courant, et elle fronça les sour-
cils. « Regarde-les. Ils s’en sortent mieux que moi. J’ai l’impression de réap-
prendre à marcher depuis le début.
- Il te suffit de te dire que tu veux rester sur le sol, et d’oublier, dit
Sumpter.
- C’est peut-être efficace pour toi, mais je n’arrête pas de rebondir.
- Tu essayes trop fort. Oublie. Tu sais, si tu étais dans ton corps phy-
sique, tu n’aurais même pas vu ces enfants. Il n’y aurait personne ici.
- Est-ce que je me souviendrai de tout ça demain matin ? demanda-t-
elle. Toi, tu crois que je m’en souviendrai ? Je fais des progrès. Il y a des
morceaux de nos activités de rêve qui me reviennent pendant la journée.
- J’espère que tu te souviendras, dit Sumpter. Le Tribunal de cette nuit
est très important, et j’ai essayé de t’y préparer. »
Ils étaient presque arrivés à destination. Revêtus de leurs robes, les
Speakers se rassemblaient dans une petite dépression naturelle de la vallée.
En les apercevant, Ma-ah demanda : « Ils font partie de mon rêve, n’est-ce
pas ?
- Ce qui se passe en ce moment est un événement. Un événement de
rêve est aussi réel qu’un événement dans ce qu’on appelle l’état de veille.
Tu le sais. »

143
Ma-ah approuva de la tête ; mais les vêtements colorés des Speakers se
fondaient dans le paysage, et parfois une des silhouettes disparaissait, avant
de réapparaître. Elle secoua la tête, cligna des yeux.
« Ta conscience n’est pas stable, l’avertit Sumpter. Souviens-toi de ce
que tu as appris il y a quelques nuits. Retrouve le contact avec ta cons-
cience. Ajuste-la mentalement jusqu’à ce que toute la scène devienne
claire. Et alors fixe-la. »
Elle fit comme il lui indiquait, et lui adressa un grand sourire, car ses ins-
tructions fonctionnaient merveilleusement – quand elle se souvenait de les
suivre. Elle pouvait maintenant discerner les visages des hommes et des
femmes assis sur les pentes recouvertes d’herbe de la colline qui s’arrondis-
saient en un cercle. Sumpter s’avança vers le centre de cette arène natu-
relle, et s’y arrêta. Ma-ah s’assit à sa gauche. L’assistance se tut, et Sump-
ter commença à parler :
« Il est écrit que tous les événements sont simultanés, et nous, les Spea-
kers, nous le savons. Pourtant, le passé, le présent et l’avenir semblent avoir
leur existence propre. C’est ainsi que dans nos annales, une prophétie s’est
transmise à travers les âges d’une femme venue d’ailleurs qui s’établirait
parmi nous. Elle apprendrait nos coutumes avec une grande rapidité, et
constituerait un point pivot d’énergie d’une façon qu’elle-même ne com-
prendrait pas. Ses actes auraient une influence profonde sur notre travail, en
faisant émerger de nouvelles probabilités qui s’ouvriraient dans le temps de
la Terre, tel qu’il est vécu, faisant ainsi se rejoindre le futur et le passé. Elle
est ici, en ce moment, parmi nous. J’en suis absolument certain. »
Il fit une pause. Les Speakers se détendirent en attendant la suite. Sump-
ter continua, d’une voix dépourvue d’émotion : « Elle s’est unie à l’un
d’entre nous. Notre patrimoine se révélera par l’intermédiaire du sien. Bien
qu’elle soit apparue dans ce présent, comme il a été prédit dans un soi-di-
sant passé, nous savons qu’exprimé autrement, tout ceci a déjà eu lieu – et
doit encore arriver. Ce que nous découvrons ici va affecter toutes les autres
réalités et temporalités dans lesquelles, d’une façon ou d’une autre, nous
sommes impliqués. »
Il s’arrêta de nouveau, fixant les visages de ceux de son peuple. « Beau-
coup d’entre vous ont déjà rencontré Ma-ah, pendant la journée ou au cours
de leurs périodes d’entraînement onirique. Elle apprend notre mode de vie
très rapidement, comme c’était prévu, et avant d’arriver ici elle avait déjà
accumulé une compréhension basique de la conscience hors du corps, ce qui
est exceptionnel si l’on tient compte de son parcours. Mais de nombreuses
questions restent sans réponses, un état de fait qui, je l’espère, pourra être
résolu avant la fin de ce Tribunal. »
Sumpter se tourna vers Ma-ah : « Peux-tu leur dire comment tu es arrivée
ici ? Dis-leur comment tu as trouvé la caverne – cette partie de l’histoire que

144
tu ne comprenais pas toi-même, et dont tu ne t’es souvenue que tout récem-
ment. »
Elle se leva lentement, soupçonneuse, stupéfaite. « Tu veux dire que
c’était prévu que j’arrive ici ? Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?
- Jusqu’à hier je n’en étais pas sûr, dit-il simplement. Et d’après la pré-
diction, tu ne devais rien savoir jusqu’à la réunion du Tribunal. »
Ma-ah regarda les Speakers. Ils semblaient se confondre avec les arbres
qui parsemaient les pentes de la colline ; par endroits ils disparaissaient
même dans l’herbe. Elle essaya d’ajuster la focale de sa conscience. Tout
redevint clair dans son champ visuel, et elle commença à parler.
« Je ne me souviens pas de grand-chose, dit-elle. Rampa et moi nous
étions morts de froid. Nous nous étions trop éloignés ce jour-là, et je savais
que nous devions trouver un abri quelconque. Et puis ce fut comme dans un
rêve. Je n’arrêtais pas d’entendre le vieil homme parler dans ma tête, me
donner des instructions, me dire dans quelle direction aller. Je l’ai raconté à
Sumpter. J’avais l’habitude de le voir quand j’étais sortie de mon corps ; il
m’aidait à monter la garde avant que j’arrive ici. Je ne sais pas pourquoi je
ne l’ai plus revu depuis, à moins qu’il ne sache qu’ici mon corps est en sécu-
rité quand j’en sors. D’une façon ou d’une autre c’est par lui que j’ai su
qu’il y avait un refuge dans les environs. Quand nous sommes arrivés à la ca-
verne je me suis endormie, ou évanouie, et quand je suis revenue à moi,
Rampa et moi nous étions à l’intérieur.
- La porte à deux faces. » Comme un chœur les mots s’élevèrent de l’as-
semblée des Speakers.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle.
- C’est symbolique, mais avec un côté pratique aussi, répondit Sumpter.
La porte qui conduit vers l’intérieur, ou vers l’extérieur. Il y a plusieurs en-
trées – ou sorties – secrètes à notre territoire. Il est quasiment impossible de
les trouver par hasard. Mais je te l’expliquerai plus tard. Raconte ce qui
t’est arrivé quand tu as couru en haut de l’escalier de la troisième pyramide.
- Tout ce que je me rappelle… » Ma-ah s’interrompit. Une partie des
arbres se mit à se désagréger, à s’éparpiller. Elle avait le vertige. L’image
des Speakers commença à s’estomper dans les coins, son champ visuel se mit
à rétrécir, jusqu’à ce qu’elle ne voie plus qu’un cercle de lumière entouré
de ténèbres. Involontairement, elle poussa un cri.
« Tout va bien. N’aie pas peur. » Elle entendait Sumpter parler, mais
n’arrivait pas à le trouver. « Je suis juste en face de toi, dit-il. Tu as encore
perdu ta concentration, c’est tout. Détends-toi. Ne t’en fais pas. »
Sa voix la rassura. Un moment elle se sentit comme dans une ombre de
douceur. Sumpter continua : « Tu sais quoi faire. Étends ta conscience au-
tour de toi, jusqu’à ce que tu commences à nous voir. »

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Elle chercha de l’air. La scène s’éclaircit immédiatement. Les Speakers
souriaient, se donnaient de petits coups de coude. « Elle a encore à ap-
prendre, dit Sumpter.
- Je suis revenue dans le rêve, dit-elle, étonnée.
- Souviens-toi, les rêves sont des événements aussi réels que ceux qui ar-
rivent à l’état de veille. Et maintenant, la pyramide…
- La pyramide ? Elle avait oublié.
- Raconte comment tu as monté l’escalier de la pyramide, fit-il douce-
ment.
- On ne pourrait pas faire tout ça pendant la journée, quand j’ai ma
conscience normale ? demanda-t-elle, soudain irritée.
- N’importe quelle forme de conscience est aussi normale que les autres,
dit Sumpter. Et de cette façon-là nous allons pouvoir découvrir beaucoup
plus de choses, comme tu le verras toi-même. Maintenant vas-y.
- J’étais avec Sumpter et j’ai vu les trois pyramides, seulement à ce mo-
ment-là je ne savais pas ce que c’était. Une fois de plus je suis tombée dans
un rêve, ou quelque chose d’approchant. Quand je suis revenue, j’étais tout
en haut de l’escalier qui mène en haut de la pyramide du milieu, et j’étais
terrorisée parce jamais je n’étais montée aussi haut. Et alors j’ai réalisé que
c’était le vieil homme qui avait tout fait, d’une façon ou d’une autre… Il
connaissait les pyramides, mais pas moi. Mais même ça je l’avais oublié,
jusqu’à il y a quelques jours, quand tout d’un coup je m’en suis souvenue. »
Quand elle se tut, le silence était tel qu’elle en fut effrayée. Alors
qu’elle pouvait toujours voir les Speakers, elle eut l’étrange impression
qu’ils s’étaient éloignés d’une manière qu’elle ne pouvait pas concevoir, ou
qu’ils étaient entrés dans une sorte de dimension intérieure où elle ne pou-
vait pas les suivre. Déconcertée, elle se tourna vers Sumpter – et resta
bouche bée. La même chose était en train de lui arriver, à moins qu’il n’ait
fait en sorte qu’elle lui arrive. Tous ces gens, là, pleinement visibles, et elle
qui se sentait tellement… seule.
« Nous avons juste transféré notre attention sur un autre niveau pour un
moment, dit Sumpter. Pardonne-nous. Ce n’est pas très poli, mais il le fal-
lait. Nous avons décidé de t’en dire plus au sujet de la prédiction, et de voir
si tu pouvais nous aider.
Ma-ah fronça les sourcils. - Alors ce n’était pas mon imagination ? Eh bien
ça m’a fait peur. Je vais rentrer dans mon corps et oublier tout ça. Pourquoi
est-ce que je maintiendrais ma conscience au bon niveau si vous allez ail-
leurs ? »
Certains des Speakers souriaient. Elle leur lança un regard noir. « Ce
n’est pas très agréable d’être avec des gens qui en savent sans arrêt plus
que toi.

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- Personne ici n’essaye de te faire sentir inférieure, dit doucement Sump-
ter. Tu ne l’es pas. Tu es plus importante – et ta présence est plus impor-
tante que tu ne t’en doutes. Essaye de comprendre. Tu n’es pas venue ici
par hasard. Ce n’est probablement même pas un hasard si tu étais dans la
région. Tu as été conduite ici. Par qui ? Tu es allée sans te tromper à la troi-
sième pyramide, et tu t’es arrêtée juste en face de la troisième porte invi-
sible. Seuls quelques Speakers savent ce qu’elle signifie.
« Mais il y a plus. Il est aussi écrit dans nos archives que la femme aurait
un jumeau, sur le plan subtil, un jumeau de l’autre sexe. Nous ne pensons
pas que ce soit le vieil homme. Après avoir parlé avec Rampa, nous ne pen-
sons pas non plus que ce soit lui. Donc nous avons deux questions. As-tu une
quelconque idée de qui pourrait être ce jumeau ? Et que sais-tu du vieil
homme ? »
Elle le regardait de côté, avec un sourire. « Tu ne m’as pas dit que vous
en aviez parlé à Rampa. Et de toute façon, je n’ai la réponse à aucune des
deux questions. Je sais que c’est un événement de rêve important, et je suis
décidée à m’en souvenir. Mais je ne vois pas de lien dans tout ça.
- Nous non plus… pas encore. Ma-ah, est-ce que tu peux retrouver le vieil
homme ? Il t’est déjà arrivé de l’appeler ?
- Je ne l’ai jamais cherché. Je ne saurais pas où chercher, ni comment
faire. Mais pourquoi est-ce aussi important ?
- L’importance de cette question est dans sa réponse. »
Soudain ses yeux s’agrandirent. Elle avait peur de nouveau, mais sentait
l’excitation : « Attends, s’écria-t-elle. Je me rappelle autre chose. L’autre
jour, dans la cour, j’ai cru entendre quelqu’un m’appeler par mon nom. Il
n’y avait personne. Pendant un moment j’ai eu l’impression que c’était la
voix du vieil homme. Ça peut t’aider ?
- Peut-être. Il est possible que la cour soit un point de concentration. »
Il lui toucha la main, et imagina la cour. Ils y furent immédiatement. Ma-
ah ne perçut qu’un tourbillon de son, comme une bourrasque à travers les
herbes sèches. Ils avaient déjà voyagé de cette manière, hors de leur corps,
mais elle n’arrivait pas à s’y habituer.
Elle se frotta les yeux et regarda autour d’elle. Les Speakers se tenaient
sur les côtés de la cour, de sorte que leurs silhouettes semblaient se fondre
dans les dessins gravés sur la falaise ; on aurait dit que les gens n’arrêtaient
pas de sortir du rocher pour y disparaître à nouveau.
« Pense au vieil homme. Garde-le bien à l’esprit », dit Sumpter.
Elle essaya de faire ce qu’il lui disait, mais il n’y eut aucune réponse, et
soudain, elle fut reprise par la peur. « Il est peut-être parti, ou alors il a des
problèmes, dit-elle.
- N’arrête pas de penser à lui, fais-toi une image de lui », répondit Sump-
ter. Les Speakers ne faisaient aucun bruit. Ma-ah eut l’impression que le

147
monde entier attendait. Puis, calmement, elle dit : « Lydia est en train de
mourir. »
Le son de sa voix la fit sursauter. « Qu’est-ce que j’ai dit ? Qu’est-ce que
j’ai dit ? C’est qui Lydia ? Sumpter, j’ai peur. Qu’est-ce qu’on essaye de
faire ? Que se passe-t-il ? Qu’est-ce que tu espères trouver ? » Puis elle se
sentit tomber dans un abîme. La dernière chose dont elle eut conscience, ce
fut de la voix de Sumpter qui lui disait : « N’aie pas peur. Je te suis, si je
peux. »
Puis toute la scène disparut. Impuissante, elle dégringola dans les té-
nèbres.

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Chapitre XX – Le Tribunal de Rêve des Speakers – La nuit de
l’âme (Sept et Lydia)

Tête la première, Sept bascula dans… lui-même, ou ses personnalités…


ou autre chose, mais en même temps il se perdait lui-même, en pleine dis-
persion. Dans quoi ? Désespérément il essayait de se rappeler les derniers
mots de Chypre, mais ils lui échappaient. Il continuait à sentir les essences
séparées de Lydia, Protée, Ma-ah et Josef. Ils étaient en train d’acquérir une
âme, et lui se perdait – c’était ça ? Non, pensa-t-il, c’était impossible. Je
suis chacun d’eux, et encore plus, pensa-t-il. Je suis la partie qui les fait
être ce qu’ils sont – pas le produit de ce qu’ils sont. « Pas vrai, Chypre ? »
appela-t-il. Mais il n’y eut aucune réponse.
Même ses pensées se mirent à se disperser, de la façon la plus insidieuse.
Il sentit sa conscience se fragmenter en bribes d’énergie, dans chacune des-
quelles il percevait l’entièreté de son être – alors même qu’elles s’éloi-
gnaient les unes des autres. « Revenez ! Revenez ! » criait-il aux innom-
brables parties de lui-même. Pendant un instant il y eut juste… rien, puis
même sa terreur se perdit. Il était au milieu d’un incroyable silence. Il n’y
avait aucun point de référence à l’intérieur de lui. Il se sentait également
partout, sans être nulle part en particulier.
Il était dans l’incapacité de dire « Je suis ici », ou « C’est ici que je
suis », car d’une façon incroyable, Je et Ici étaient devenus synonymes.
Peut-être aurait-il pu dire : « Il n’y a ni Ici ni Je », mais… qui aurait pensé
cela ?
Puis, même ses pensées s’arrêtèrent ; ou s’il pensait, il n’en avait pas
conscience. Au contraire, il se sentait tiré vers le bas, anesthésié. Même le
je qui s’était occupé de la pensée s’était perdu, jusqu’à ce qu’il ne restât
plus que de l’émotion non verbale. Sept luttait contre la chute. Il se battait
contre cette grande force qui apparemment le poussait vers le bas, vers ces
indéfinissables ténèbres.
« Les âmes ne meurent pas. » À un moment, de quelque part à l’intérieur
de lui, la pensée émergea. Il essaya de s’y ancrer, mais s’enfonça dans le
non-sens. Il n’arrêtait pas de tomber ; et de lutter contre la chute ; et plus il
se battait, plus rapide était la chute, plus profonde la plongée, et plus il se
sentait faiblir. Une fois encore il arriva à appeler Chypre. Au moins il put en-
tendre son appel mental, mais une fois encore il n’y eut aucune réponse.
Rien ne semblait plus exister que cette terrifiante descente dans les abysses.

149
En même temps, il sentit que Lydia tombait aussi, lâchait prise ; et d’une
façon différente, Protée, Ma-ah, Josef, tous tombaient en même temps.
Soudain, en arrière-plan de sa conscience évanescente, il pensa entendre
quelqu’un appeler : « Vieil homme, vieil homme ! » Il avait l’impression que
les mots voulaient dire quelque chose, alors qu’à cet instant ils n’avaient au-
cun sens. Il ne pouvait pas dire d’où ils provenaient. De toute façon, il n’y
avait rien pour lui plus qui ressemblât à un où.
Un instant le mot Chypre s’accrocha à sa vision mentale ; il savait seule-
ment que Chypre représentait quelqu’un qu’il avait désespérément besoin
de contacter. Et au même moment, il réalisa que quelqu’un d’autre avait
besoin de lui. Il lui fallait aider quelqu’un, et ce n’était qu’en aidant… ce
quelqu’un qu’il pourrait se récupérer. Il tombait avec quelqu’un, pour
quelqu’un, à cause de quelqu’un… qui était aussi en grand danger. La dé-
tresse de cette autre conscience devint la sienne, était la sienne : il s’identi-
fia à elle, regarda par ses yeux – par les yeux abrutis de médicaments de Ly-
dia.
Les yeux ne percevaient rien d’autre que la noirceur qui avalait tous les
objets. Puis la chute s’intensifia. Mais Sept savait qu’il regardait par l’inter-
médiaire de Lydia ; que c’était Lydia ; il avait un point de référence, autour
duquel il essaya de se rassembler pour les sauver tous les deux. C’était sa
peur à elle de la mort et de mourir qui l’avait pris au piège, une peur qui
avait dû s’emparer d’elle très brusquement – ou bien est-ce qu’il venait d’en
prendre conscience parce qu’elle-même en avait pris conscience ? C’était
impossible à dire.
« Lydia. Lydia. » Sans arrêt il répétait son nom, aussi calmement que
possible, alors même que les ténèbres défilaient autour d’eux, les précipi-
tant dans le gouffre de sa panique. « Lydia. » Il réalisa que cela ne servait à
rien. Elle ne croyait pas à une vie après la mort, ou à l’âme, encore moins à
son âme à elle – il n’arriverait jamais à l’atteindre par ce moyen.
« Lydia », répéta-t-il. Cette fois, il imita parfaitement la voix de La-
wrence.
La descente ralentit. Dans les ténèbres il fit apparaître une image de La-
wrence, dans laquelle, quelque part, il put sentir la surprise de Lydia – son
espoir ; et un tout petit point de lumière apparut. Sept sentit la force lui re-
venir. Il inséra l’image de Lawrence dans l’esprit de Lydia, et dit : « Lydia,
ma chérie, n’aie pas peur. Tout va bien… »
« Larry ? » Même mentalement, elle arrivait à peine à former des mots.
« Tu fais un terrible cauchemar, dit-il. C’est tout. Concentre-toi sur ma
voix et tout ira bien. »
« Larry ? » Cette fois, ses lèvres bougeaient.
« C’est le nom d’un… ami à elle, qui est décédé », dit Anna, la fille de
Lydia, à Mme Seulette, l’infirmière.

150
La terreur de Lydia la libéra suffisamment pour qu’un clair cercle de
conscience puisse de former.
« Détends-toi, dit Sept en tant que Lawrence. C’est ta propre peur qui
cause ce cauchemar, et elle m’empêche de t’aider.
- Mais je meurs ! » Les mots de Lydia résonnèrent dans sa propre cons-
cience, puis tombèrent en morceaux dans la pièce.
« Mais non, mais non, dit Anna. Ne dis pas des choses pareilles.
- Elle sait », dit Mme Seulette.
Lydia entendait. Frénétiquement, Surâme Sept essayait de la calmer. Où
était le vrai Lawrence ? Pourquoi n’était-il pas là ? Sept essaya de l’appeler,
mais il n’y eut aucune réponse. Où étaient les parents de Lydia, ou son
mari ? Pourquoi n’y avait-il personne pour l’aider ? Mais Sept n’avait pas le
temps d’attendre des réponses. La peur de Lydia repartait de nouveau, et
elle allait avoir du mal à s’ajuster si elle mourait en croyant que sa cons-
cience était vraiment en train d’être anéantie. Il devait continuer à lutter
contre sa panique, mais il concentra toutes ses forces pour attirer son atten-
tion. Il lui fallait un véhicule correct…
Soudain, il sut quoi faire – si c’était possible. Lentement, et en minia-
ture, pour commencer, il assembla dans l’esprit de Lydia l’image du vieux
camping-car. Elle commença à se concentrer sur elle ; cela éveillait son inté-
rêt et sa curiosité. Sept construisit l’image, l’agrandit, régla la focale – puis
la projeta à l’extérieur de façon à ce qu’elle les englobe tous les deux. Puis
il adopta l’apparence de Lawrence.
« Lydia…
- Quoi ? » Elle regarda autour d’elle, d’un côté, de l’autre. Elle était
dans le camping-car, sur le siège avant. Lawrence conduisait. Greenacre, le
chat, était sur ses genoux et M. George était dans son bocal à poisson rouge,
sur la large plage avant sous le pare-brise. Elle ferma résolument les yeux,
puis les rouvrit : tout était encore là. Le soleil dardait ses rayons à travers le
sommet vert des arbres le long de la route, l’air était doux et chaud. C’était
le début de l’automne. Son bras droit reposait sur la portière, par la fenêtre
ouverte, et le vent faisait bouger les petits poils sur sa peau. Tout était très
réel.
« Ce n’est plus loin », dit Lawrence.
Elle le regarda. Il avait une mine superbe, comme ces photos qu’elle
avait vues de William Saroyan : drôle, intellectuel, la moustache sombre en
bataille, le regard grave et amusé à la fois.
Sa peau la picotait à la base du crâne ; elle avait comme une étrange ap-
préhension, mais il y avait des lustres qu’elle ne s’était pas sentie aussi vi-
vante. Pourtant… « Larry, j’ai fait un cauchemar épouvantable, dit-elle. J’ai
rêvé que tu étais mort et que j’étais en train de mourir, et qu’on m’avait
mise dans une maison de retraite ». Elle tremblait. « Tout était si réel… Et
pourtant nous voilà, notre voyage continue, comme si rien ne s’était passé.

151
- Tu dormais vraiment, et tu ronflais, aussi, mais je ne voulais pas te dé-
ranger, dit Lawrence. Si j’avais su que tu faisais un cauchemar… C’est peut-
être quelque chose que tu as mangé.
- Mmmm… fit-elle. Mais quelle journée bizarrement adorable. Je veux
dire, elle a quelque chose d’irréel. Même toi tu sembles différent, plus sûr
de toi, peut-être ; décidé, quelque chose comme ça ; plus sage.
- Ce n’est que ma supériorité naturelle. Je ne savais pas qu’on pouvait la
voir.
- Sérieux ! » dit-elle. Mais elle était mal à l’aise. Son regard errait çà et
là. Elle se retourna pour regarder l’arrière du camping-car.
Dans son double de Lawrence, Sept aussi était nerveux. Le camping-car
était une réplique du vrai. Il avait tout installé aussi soigneusement que pos-
sible, mais il était évident qu’il avait oublié quelque chose. Personne n’était
parfait. Il fallait que la ruse dure jusqu’à ce qu’elle soit en sécurité dans la
mort, protégée de cette panique – et si elle découvrait un seul objet pas à sa
place, ou manquant, elle pourrait remettre toute la situation en question.
Mais pas obligatoirement, pensa-t-il précipitamment. Il pourrait toujours in-
venter une bonne explication. Il aurait pourtant voulu qu’elle cesse de regar-
der partout de cette façon.
« Pourquoi ne me lirais-tu pas quelques-uns de tes poèmes, en prépara-
tion de ta conférence ? demanda-t-il. Nous serons bientôt là.
- J’ai laissé mon carnet à l’arrière.
- Non, il est derrière moi », dit Lawrence. Il alla chercher derrière le
siège et ramena le carnet, tout juste matérialisé.
Le visage de Lydia s’éclaircit. Le soulagement de Surâme Sept était tel
que l’image de Lawrence sourit d’une oreille à l’autre. Il se sentait redevenu
beaucoup plus lui-même, et loin vers l’avant, il lui semblait entendre Ma-ah
qui l’appelait.
Lydia se mit à rire, et rabattit sa casquette sur son front pour se protéger
les yeux du soleil. « C’est un de mes poèmes pour les enfants. Il est venu si
facilement que j’ai du mal à dire qu’il est de moi. » Et elle lut :
L’avenir fait une bosse
Comme le dos d’un chameau,
Une partie de la bête
Comme ses oreilles, ou ses pattes.
Qui est assis sur le présent,
Sage ou fou,
Chevauche avenir et passé,
Aha, en même temps.
- Un grand petit poème, dit Lawrence. Et vrai, aussi.

152
- Ah bon ? Oui, je suppose qu’il l’est. J’ai fait toute une série de poèmes
pour les enfants que j’ai appelés Chants sumari pour les enfants. Je ne sais
même pas pourquoi je les ai appelés comme ça. J’ai juste reçu le titre.
D’une certaine façon ils m’ont toujours paru étranges. Le livre s’est éton-
namment bien vendu, aussi. Mes enfants étaient jeunes quand je les ai
écrits. C’est drôle, en disant ça, j’ai l’impression que ça énerve Anna. Main-
tenant, je veux dire. J’ai entendu sa voix, loin dans ma tête.
- Je suis sûr qu’elle va très bien, dit Lawrence.
- Mmmm… je suppose. » Elle regardait aux alentours. « C’est bizarre qu’il
y ait aussi peu de circulation. On dirait qu’on a la route pour nous tout seuls.
- Elle s’enfonce », dit Mme Seulette à Anna.
Elle n’avait plus que quelques minutes. « On arrive à un tunnel, dit La-
wrence. De l’autre côté il y a un endroit génial que je voudrais te montrer.
- Oh ? »
Vite Sept matérialisa le tunnel, puisque les sens physiques de Lydia al-
laient vivre leur obscurcissement final. Elle ne devait pas s’en rendre
compte, car la séparation finale pouvait ramener son attention sur la situa-
tion physique, et faire repartir sa panique.
« Oh, comme il fait noir ! s’écria-t-elle, surprise.
- C’est comme ça avec les tunnels, dit Lawrence.
- M. George ne va même plus pouvoir repérer les bords de son bocal. »
Sans qu’il sache pourquoi cela rappela à Sept qu’il avait oublié de maté-
rialiser le second chat. En un instant il le fit apparaître et l’installa à l’ar-
rière du camping-car.
« Cet endroit dont je te parlais… dit-il, je sais que les gens seraient ravis
que tu leur fasses une lecture de tes poèmes. Ce sont des poètes aussi, dans
leur genre.
- Continue de parler. Ce tunnel me rend nerveuse. Je pense que je vais
enlever mes lunettes de soleil.
- On arrive au bout. Il y a la lumière là-bas. Tu vois ?
- Dieu merci. Pauvre M. George, il doit penser qu’il est devenu aveugle.
Greenacre s’en moque, bien sûr. Les chats voient dans le noir…
Elle s’interrompit. « Oh, Larry, comme c’est joli !
- Elle est partie », dit Mme Seulette à Anna, qui se mit à pleurer en se
mouchant et à chercher ses gouttes pour le nez et ses mouchoirs en papier,
tout en même temps.
« Le paysage a changé, regarde ! » s’écria Lydia, ravie.
À l’intérieur de l’image de Lawrence, Sept sourit : il avait fait du bon
travail avec le paysage, il fallait l’admettre – de douces collines, début du
crépuscule – mais là il allait falloir le faire coïncider avec le paysage réel,
parce que désormais il savait où ils étaient, et ce qu’il avait à faire.

153
« Il va falloir que je te laisse une minute une fois que je t’aurais présen-
tée à ces personnes, dit Lawrence. Mais je reviendrai vite. C’est une sorte
de surprise.
- Une surprise ?
- Yep. »
Il arrêta le véhicule, descendit, fringant et désinvolte, et lui ouvrit la
portière. Elle descendit, se retourna. Lawrence n’était plus là. À sa place se
tenait un vieil homme. Il lui sembla vaguement le connaître, mais elle était
incapable de dire de qui il s’agissait ; il portait un long vêtement brun qui
ressemblait à un froc de moine, ou à une tenue universitaire peu convention-
nelle.
« Lawrence a dû s’absenter pour quelques instants. Il va revenir. Il vous a
confiée à moi, je dois vous conduire au groupe de lecture de poèmes. Je
suis… Surâme Sept.
- Quel drôle de nom, dit-elle. Mais bon, si vous êtes un ami de Lawrence,
alors tout va bien. »
Après tout, pensa-t-elle, Larry connaissait toute une quantité de gens un
peu à la marge ; il avait sillonné longtemps tout le pays pour vendre ses ar-
ticles de cuir hors saison. Elle regarda autour d’elle.
« Est-ce que c’est… une communauté, quelque chose comme ça ? La-
wrence vous vendait des objets en cuir ? Je veux dire, vous le connaissez
bien ?
- Je vous connais beaucoup mieux », répondit Sept avec un grand sourire.
À partir d’un souvenir dans son mental, elle le reliait à un professeur de
collège d’un certain âge un peu maniéré, une espèce philosophe à la petite
semaine, pince-sans-rire mais gentil et bienveillant, vers lequel elle s’était
sentie attirée autrefois.
« Mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? demanda-t-elle. Je suis cer-
taine de ne pas vous connaître, même si vous me rappelez quelqu’un. Du
moins, c’est ce qu’il me semble.
- Vous vous souviendrez, répondit Sept. Mais voici votre public. La lec-
ture des poèmes va bientôt pouvoir commencer. »
Lydia cligna des yeux. Au loin, quelques groupes de personnes semblaient
attendre. D’où étaient-elles venues ? Elle ne les avait pas remarquées aupa-
ravant. Elle ne savait pas non plus comment elle en était venue à se tenir
tout d’un coup devant elles, à côté du vieil homme. Poliment Sept lui maté-
rialisa une chaise, et elle s’assit. Au même instant son cahier de poésie ap-
parut sur ses genoux. Que se passait-il ? D’abord tout était logique, et le mo-
ment suivant, plus rien n’avait de sens. Elle allait dire quelque chose quand
une jolie jeune Noire en robe longue sortit du public et monta sur l’estrade.
Lydia lui fit le signe de la paix, mais la fille d’ignora.
« Ah, enfin te voilà ! » lança-t-elle à Sept. Elle le voyait selon sa version
du vieil homme, avec une barbe blanche, la peau noire et un regard clair et

154
perçant. « Je ne sais pas ce qui se passe, mais c’est très important. Et j’ai
eu un mal fou à te trouver. J’ai fait un cauchemar horrible, je n’arrêtais pas
de tomber, et il a fallu que Sumpter me sorte de là. Tout ça pour arriver
jusqu’à toi, ajouta-t-elle d’un ton accusateur. »
Sumpter fit quelques pas et s’arrêta, plein de déférence. Il s’inclina de-
vant Surâme Sept, qu’il percevait comme un Speaker à la taille de géant et à
l’attitude supérieure, portant les vêtements sacrés violets. « Nous sommes
honorés de votre présence, dit-il.
- C’est moi qui vous rends hommage, dit Sept. Dis-moi, me vois-tu aussi
comme un vieil homme ?
- Comme un prophète, un Speaker sacré de l’ancien temps, dit Sumpter.
Sept haussa les épaules : - Je suis Surâme Sept, un étudiant et un pèle-
rin. Je n’ai rien de physique, mais si tu préfères me voir comme un vieil
homme, c’est ton affaire.
- Arrête avec ça, tu es un vieil homme ! dit Ma-ha avec colère. Et les
Speakers veulent savoir comment je suis arrivée ici. Tu y es pour quelque
chose, ça j’en suis sûre. J’ai bien l’impression que tu en sais plus que tu ne
dis.
Sumpter fronça les sourcils : « Ma-ah, c’est une personnalité Une De Plu-
sieurs, comme disent nos annales. Sois plus polie.
- Tout le temps elle me parle comme ça », dit Sept. Ils avaient tous un
air tellement grave qu’il se mit à sourire, et continua : « Bon, je vais y aller.
Vous êtes tous si sérieux que je ne me sens pas à ma place.
- Mais vous ne pouvez pas faire ça ! cria Lydia depuis l’estrade. Où est
Lawrence ?
Sept soupira. - Qu’est-ce que vous faites tous comme histoires », dit-il.
Mais soudain, il sut que l’examen était pratiquement terminé. Des souvenirs
délibérément refoulés affluèrent à sa mémoire. Il avait quelque chose à
faire.
« Un jour tu me verras comme je suis, dit-il à Ma-ah. Mais d’abord il fau-
dra que tu te voies toi-même comme tu es. En attendant, les réponses né-
cessaires devront venir de toi et de Lydia. Le tout doit découvrir ses parties,
et les parties doivent découvrir leur tout… »
Sumpter se tenait en arrière, tout sourire. « Oui, je comprends mainte-
nant pourquoi je vous vois de cette façon. Mes interprétations, bien sûr. Mais
vous êtes vraiment celui que je vous savais être.
- Ah oui ? demanda Sept. Mais je voudrais vous présenter quelqu’un. De-
mande à ton peuple de garder le silence, et de juste observer. »
Et Sept appela Lydia. Elle abaissa le regard sur elle-même, surprise. Elle
portait une jolie robe d’intérieur élégamment drapée, qu’elle se souvenait
avoir portée des années auparavant, quand elle était jeune. Troublée, elle
demanda poliment à Ma-ah : « Comment allez-vous ? » À peine avait-elle

155
commencé à parler qu’un mouvement agita les rangs des Speakers, comme
une soudaine compréhension.
« Je vous ai déjà vue quelque part, dit Ma-ah. Mais comment ce serait
possible ? - Elle fronça les sourcils - Peut-être dans mes rêves ? Mais je suis
sûre de vous connaître. »
Elles se faisaient face, stupéfaites de la chaleur qu’elles sentaient entre
elles ; puis soudain Lydia s’étrangla : elle… rajeunissait, cela ne faisait au-
cun doute. « Quelque chose de bizarre est en train de m’arriver, murmura-t-
elle. Et en plus, il me vient les idées les plus incroyables. Ce sont des images
de votre vie. Je le sais. Ce sont… vos souvenirs. Certainement pas les
miens. »
Ma-ah vivait la même chose. Elle voyait Lydia enfant, mère… Vite Ma-ah
ferma les yeux, car les images dans son esprit lui montraient autre chose – la
mort de Lydia. Et en un éclair, elle comprit que Lydia ne savait pas. Un im-
mense amour, presque insupportable, pour cette… femme la submergea,
pour cette fille, pour cette vieille femme morte ? Complètement désempa-
rée, Ma-ah se tourna vers Sept.
« Lydia va lire quelques-uns de ses poèmes, dit-il.
- Oh oui ! » s’écria Ma-ah précipitamment, car qui allait dire à Lydia
qu’elle était morte ? Et qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? Un
rêve pouvait-il être aussi long, s’il s’agissait d’un rêve ? Mais, et si ce n’en
était pas un ?
« Sumpter ? » dit-elle. Mais Sumpter lui prit la main et lui fit signe de se
taire.
Le silence tomba sur les Speakers. Lydia ouvrit son cahier. « C’est extrait
de mes Chants sumari pour les enfants, dit-elle. Et elle commença à lire :
Le vent se rappelle demain.
Enfants, écoutez sa voix.
Il parle dans le chant de la feuille
Qui se balance dans un coin du temps.
Tout est toujours maintenant.
La feuille dans l’instant sait
Que maintenant est le présent, le passé et demain,
Et même une feuille est sage.
Le visage de Sumpter exprimait une telle surprise que Lydia s’interrom-
pit. « Qu’y a-t-il ? » demanda-t-elle. Les Speakers murmuraient. L’attente
était sur chaque visage.
« S’il vous plaît, lisez un autre poème », dit Sumpter. Ma-ah n’en croyait
pas ses oreilles. Elle fixait Sumpter, attendant une explication.

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De nouveau Lydia regarda autour d’elle. Elle était plus troublée que ja-
mais, mais absolument pas inquiète. Jamais sa poésie n’avait eu un tel im-
pact sur le public, et elle sentait son enthousiasme grandir. Elle reprit sa
lecture.
Personne n’arrive au pays du temps
Sans traverser les champs
Des heures,
Cueillant les minutes qui poussent
L’une à côté de l’autre,
Et grimpant sur les arbres des mois
Très haut.
Lydia n’alla pas plus loin. Ma-ah se précipita. Elle récita la suite si vite
que les mots se heurtaient :
De li a ne bo,
Fra se igna mambra.
Sor ju anda
See far barde nee um
Lar breatum tes mu
Ze to.
“Pas encore, ne le dis pas maintenant”, dit précipitamment Sumpter.
Sept se tenait simplement là, dans le sentiment d’une liberté croissante ;
il commençait à comprendre la suite des événements.
« Je ne comprends pas, dit Lydia à Ma-ah, comme un appel à l’aide.
- Écrivez-vous des poèmes pour les adultes ? demanda Sumpter.
- Eh bien, oui, mais je ne crois pas pouvoir me souvenir d’un seul en en-
tier, et je ne crois pas avoir le bon cahier.
- Tu peux te souvenir, Lydia », fit Sept doucement. Elle chercha l’air ;
c’était comme si ses yeux démêlaient sa mémoire.
« Comme c’est bizarre. Oui, je me souviens vraiment. Oui. »
Et elle récita :
Le chant de la pensée-oiseau
Les oiseaux devant ma fenêtre
Sont tes pensées vers moi.
Depuis le nid de ton cerveau
Elles arrivent sur leurs ailes toutes neuves.
Je leur donne des miettes de pain
Pour qu’elles n’aient pas faim.
Puis elles se posent sur la branche
Et de leurs petits becs ouverts elles chantent :

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« Nous arrivons du nid
D’hier et de demain.
Dieu bénisse notre voyage.
Nous volons de l’intérieur
Vers le monde extérieur de ta
connaissance.
La cage est grande ouverte.
Nous nous élançons, et nos chants
Emplissent les sommets des arbres.
« Étincelants et merveilleux
Comme de minuscules clochettes sylvestres
Nous dansons sans trêve sur les branches
Du jour et de la nuit.
Écoute-nous. Nourris-nous.
Nous sommes tes pensées s’envolant
À tire d’ailes du nid
De la cage de la naissance
Vers l’été et vers l’hiver.
« Notre chant est celui de ton cœur.
Ton pouls est notre envol.
Tu nous envoies,
Brillantes petites perfections,
Chacune vivante et différente,
Peupler ton royaume.
Nous chantons devant ta fenêtre
Et bordons les arêtes des toits. »
Lorsque Lydia s’arrêta, tous les Speakers se levèrent. Excités, ils se mi-
rent à discuter les uns avec les autres. Beaucoup s’élancèrent vers Sumpter.
Il leva les bras pour imposer le silence, et comme il commençait à parler,
chacun se tut.
« Les poèmes de Lydia, comme vous le savez maintenant, sont des tra-
ductions, légèrement faussées, des poèmes sumari que nous enseignons à nos
enfants, et par lesquels des vérités, telles que nous les comprenons, sont
transmises de génération en génération. Ma-ah a appris très précisément ces
vers-là, ce qui faisait partie de son entraînement. »
Sumpter fit une pause, puis continua : « Je suppose que notre traduction
télépathique des poèmes était correcte, mais j’ai été étonné que Ma-ah ait
été la première à comprendre. Puis je me suis rappelé la relation entre elle
et Lydia, qui est devenue évidente quand elles se sont rencontrées.
- Mais quelle relation ? demanda Ma-ah. Et c’était quoi ce dernier, long
poème ? Je ne l’ai pas compris.

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- Le dernier poème provenait aussi de nos archives sumari, dit Sumpter.
Mais ton entraînement n’en est pas encore arrivé là. Ce poème aussi fait par-
tie des nombreux poèmes par lesquels nous transmettons les vérités de
l’existence, du mieux que nous pouvons. C’est une des raisons pour les-
quelles nous nous appelons les Speakers – nous essayons de faire passer la
connaissance intérieure sumari en langage verbal, pour ceux qui ont besoin
des mots. Le mot Sumari est la traduction qu’a faite Lydia d’un autre mot,
faisant référence à une ‘famille’ particulière de conscience. Par exemple
nous tous, ici, nous sommes des Sumari.
- Mais d’où est-ce que j’ai eu ces poèmes, alors ? s’écria Lydia. Et qui
sont tous ces gens ? Je n’ai jamais fait un rêve pareil de toute ma vie. Et je
commence à douter que ce soit un rêve. Mais si ça n’en est pas un, qu’est-ce
que c’est ? »
Elle se tourna vers Surâme Sept et dit, d’un ton impatient : « Et où est
Lawrence ? Vous m’avez dit qu’il allait revenir tout de suite, il y a de ça une
éternité. Oh je suis tellement nerveuse, j’ai besoin d’une cigarette.
- Voici », dit Sept obligeamment. D’un pli de son vêtement il matérialisa
une cigarette de sa marque favorite, et la lui alluma. Elle tira dessus avec vi-
gueur, tout en le regardant d’un air soupçonneux. « Et maintenant, je ne
vais plus rien faire du tout, ni bouger d’un centimètre, avant que vous me
disiez où est Larry », dit-elle.
Sept soupira. Il allait falloir qu’il lui dise rapidement qu’elle était morte.

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Chapitre XXI – Le Tribunal de Rêve des Speakers (Protée et
Josef)

Qui était Lawrence ?


Protée était au beau milieu d’un rêve complètement extravagant. Rien
n’y correspondait à rien. Mais par moments il savait qu’il rêvait, comme à
cet instant même. Toute l’histoire avait un lien avec ce symbole qu’il avait
repéré sur l’ancien carreau – ça au moins il en était sûr. Hébété, il se de-
manda ce qu’il avait bien pu manger pour faire un tel rêve. Puis il retomba
dedans. Cette fois il rêvait qu’il remontait le temps vers cette civilisation
première qu’étudiaient les Telliens ; exactement au même endroit ; et les
carreaux étaient neufs, ou à peu près.
Protée pouvait presque sentir le contact de ses pieds sur le sol de la
cour. Il regarda autour de lui. Comme c’était bizarre ! L’endroit était rempli
de silhouettes en longues robes, et tout le monde écoutait une personne qui
parlait sur une espèce d’estrade. La nuit était claire. Jamais il n’avait fait
un rêve pareil. Il semblait tellement réel. Protée se secoua de la tête et des
épaules, et commença à avancer pour entendre ce qui se passait.
Soudain il se figea sur place, comme frappé par l’éclair, en reconnaissant
une jeune fille en particulier. Il était certain que c’était celle que Fenêtre
avait « vue » et qu’il lui avait décrite, celle dont Histoire avait affirmé
qu’elle était en lien avec lui d’une façon qu’elle ne comprenait pas. En tout
cas elle était noire, et belle. Protée resta là une minute, à essayer de déci-
der quoi faire. Si c’était un rêve – et il fallait que c’en soit un, évidemment –
ce qu’il ferait n’avait aucune importance.
Mais à supposer que ce ne soit pas un rêve ? La fille avait plusieurs an-
nées de plus que lui, aussi. Il ne voulait pas se rendre ridicule. Alors qu’il se
tenait là, essayant de prendre une décision, Protée aperçut Fenêtre – ou il
eut cette impression. Fenêtre ? Protée se renfrogna : mais qu’est-ce que
c’était que ce rêve, enfin ? Il se pinça, ce qui lui fit mal. Qu’est-ce que cela
signifiait ? Qu’il était réveillé, ce qui était impossible ? Ou qu’il rêvait qu’il
se pinçait et qu’il se faisait mal ? Il décida qu’il préférait se rendre ridicule
devant un homme plutôt que devant une femme, et il s’avança vers l’homme
qui ressemblait à Fenêtre.
« Fenêtre ? demanda-t-il.
- Oui ? répondit Sumpter.

160
- Oh, je suis content que ce soit toi. Tu n’as toujours pas trouvé com-
ment le symbole a pu atterrir sur le carreau avec le poisson bleu, n’est-ce
pas ? Ça ne me sort pas de la tête. »
Protée aurait voulu demander s’ils étaient tous les deux en train de rê-
ver, mais il n’osa pas.
« Eh bien, c’est Ma-ah qui l’a fait, mais comment êtes-vous au courant ?
Qui êtes-vous ? demanda Sumpter.
- Comment ? Vous ne savez pas qui je suis ? Mais vous êtes bien Fenêtre,
non ? – Protée commença à rougir. – Vous lui ressemblez beaucoup… mais
non, vous êtes beaucoup plus grand. Bien sûr que vous n’êtes pas lui ! Je ne
comprends pas. Êtes-vous un Tellien ?
- Non, je suis un Speaker, c’est ce que vous vouliez dire ? demanda
Sumpter. Mais comment êtes-vous au courant pour le carreau ? Il n’y avait
personne d’autre que Ma-ah et moi quand elle l’a fait. »
Protée ferma les yeux, puis les ouvrit de nouveau. Sumpter était toujours
là, avec tous les autres. Protée essaya encore une fois : « Je l’ai vu hier. Ce
qui n’a aucun sens puisque juste l’instant d’avant ce n’était pas là. Et pour-
quoi avez-vous répondu quand je vous ai appelé Fenêtre, si ce n’est pas
votre nom ?
- Les noms ne sont que des désignations. Je réponds à tous ceux que me
donnent ceux qui veulent me parler, dit Sumpter.
- Te voilà enfin », dit Surâme Sept en approchant. Protée le vit aussi
comme un vieil homme. Il s’efforça de se réveiller. Tout commença à deve-
nir flou, mais Sept lui toucha le bras et la scène redevint nette. « Qui êtes-
vous ? » demanda Protée. Rêve ou pas, il était maintenant déterminé à trou-
ver ce qui était en train de se passer.
« Tu ne me connais pas du tout ? demanda Sept, déçu. Tant pis. Au point
où nous en sommes, je suppose que ça n’a aucune importance. Tu es revenu
au bon vieux temps, dont tu n’arrêtais pas de rêver. Tu en es heureux ?
- Ce n’est qu’un immense rêve ! hurla Protée de toute la force de ses
poumons.
- Bon, alors fais-en un rêve moins bruyant, arrête de hurler, dit Sept. J’ai
beaucoup de choses à t’expliquer. Viens avec moi. »
Puis il appela Ma-ah et Lydia. Les Speakers passèrent au second plan,
jusqu’à ressembler à des ombres projetées par la lune sur son déclin.
« Protée, en quelle année sommes-nous ? demanda Sept.
- Que voulez-vous dire ? Nous sommes en 2254 », bredouilla Protée, tan-
dis que Lydia et Ma-ah rejoignaient Sept.
« Et qui sont les Telliens ?
- Eh bien, ce sont… comme des archéologues, qui vivent sur les ruines
d’une ancienne civilisation…
- Oh, celui-là ! s’écria Ma-ah. Les Telliens sont… le…

161
- Il faut qu’il trouve tout seul, l’interrompit Sept. Mais tu t’en sors très
bien. Tu vas chercher des portions de ma connaissance. »
Malgré elle, Lydia se mêla à la discussion. Elle était de plus en plus exci-
tée. Même l’absence de Lawrence n’avait plus d’importance devant ce qui se
passait, ou semblait se passer. « Et mes poèmes ? demanda-t-elle, ils sont
venus d’ici. C’est Ma-ah qui me les a donnés ? » Son mental travaillait dans
une totale clarté. Elle se tourna vers Ma-ah, en qui elle voyait désormais une
chère amie de longue date, sauf qu’elle se sentait trop jeune pour éprouver
un tel sentiment envers qui que ce fût.
« D’une certaine façon, je ne sais pas trop, dit Ma-ah en lui rendant son
sourire.
- Tu es devenue consciente de ces poèmes par l’intermédiaire de Ma-ah,
dit Sept.
- J’ai horreur de l’admettre, mais ça fait peur, dit Protée à Ma-ah. Si je
pense correctement, toi et moi vivons au même endroit, moi dans l’avenir et
toi dans le passé…
- Eh bien, tu ne penses pas correctement, répondit Ma-ah. Je ne vis pas
dans le passé, qu’est-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle, en le regardant
droit dans les yeux. »
Amusé, Sumpter regardait Sept. Montrant Protée, il dit : « Le jumeau…
Le jumeau de Ma-ah… dans nos registres…
- Je suppose que ce n’est pas important, mais j’aimerais vraiment que
Lawrence soit là », dit Lydia, à personne en particulier. Vite Ma-ah lui saisit
le bras en disant : « Je suis sûre qu’il va venir. Mais d’abord je voudrais te
montrer quelque chose. Regarde ce mur de roche. Voilà à quoi ressemblent
tes poèmes dans le langage des Speakers. Tu vois ces symboles ? Et les des-
sins ? »
Surâme Sept était ravi de l’attention que Ma-ah consacrait à Lydia. Il lui
adressa un vigoureux signe de tête, puis ajouta, s’adressant à Lydia : « Si ton
intérêt avait été dirigé plus vers la peinture que vers la poésie, tu te serais
plus intéressée aux dessins, comme Josef.
- Qui est Josef ? demandèrent-ils tous en même temps.
- Oh, j’étais tellement occupé, j’ai oublié, s’excusa Sept. Il doit aussi
vous rencontrer tous. »
Sept lui-même paraissait de plus en plus jeune et dynamique au fur et à
mesure que pour lui les morceaux du puzzle s’agençaient les uns avec les
autres, et soudain, il lui apparut que… ils le voyaient comme un vieil homme
quand lui-même… se voyait comme tel, d’après leurs critères. Qu’est-ce que
Chypre lui avait dit de se rappeler ?… Ses derniers mots ? « Bon, tant pis, dit-
il. Regardez. »
Mentalement il lança le nom de Josef si clairement et directement que
celui-ci le reçut en plein milieu de son sommeil. « Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

162
Oh, c’est encore toi », dit Josef. Il s’assit, hors de son corps, sans s’en aper-
cevoir. Bianka dormait à côté de lui.
« Suis ma voix. On… fait une fête, dit Surâme Sept.
- Elle peut venir aussi ? demanda Josef.
- Non, on est déjà trop nombreux, répondit Sept.
- Alors je ne sais pas. Je n’aimerais pas du tout qu’elle se réveille et me
trouve parti.
- Ton corps restera là, dit Sept, plutôt logiquement, trouva-t-il.
- Mon corps ?! s’écria Josef.
- Dépêche-toi, on n’a pas toute la nuit, dit Sept, avec une petite touche
de sévérité. Et l’instant suivant, Josef clignotait au milieu de l’assemblée.
« Quoi ? Quoi ? Comment je suis arrivé là ? » demanda-t-il. Puis il reconnut la
cour. « C’est mon tableau… Que font ces gens dans mon tableau ?
- C’est Josef ? demanda Ma-ah.
- Oh, c’est lui qu’on a suivi le long du tunnel, l’autre nuit, cria Josef en
désignant Protée. Et il y avait un homme aussi, avec un drôle de nom…
Protée blêmit. - Fenêtre ? Il s’appelait Fenêtre ?
- Oui, oui, c’était Fenêtre, dit Josef. Est-ce qu’il apparaît dans tes rêves
aussi ? demanda-t-il, en désignant Sept du doigt.
- Pas dans les miens, dit Lydia. Mais enfin, j’ai l’impression de vous con-
naître. Je suis sûre de vous avoir déjà rencontré. Si seulement je pouvais me
rappeler… Êtes-vous un artiste ? J’ai eu un fils à un moment, quelque part…
il aurait pu être un artiste. Je me demande comment il… »
Lydia s’interrompit. Elle se retrouvait soudain dans la chambre de Roger,
et savait pertinemment qui il était. Elle fut submergée de souvenirs de sa
vie, mais pas de sa mort. Roger avait un grand sourire ; il avait l’air très dé-
contracté, très juvénile pour un homme de cinquante ans. Il peignait à un
chevalet installé près de son lit. Le chevalet était plutôt incongru et totale-
ment déplacé par rapport au bouillonnement des rideaux blancs devant les
fenêtres. Apparemment il était très tôt le matin. Par la porte ouverte, il par-
lait à quelqu’un dans la pièce à côté. Lydia était stupéfaite. Roger, en train
de peindre avant d’aller au travail ? Roger, qui avait laissé ses talents artis-
tiques disparaître avec les années ?
« C’est drôle, disait Roger, depuis que maman… enfin, je ne sais pas
comment mais je me souviens de choses que j’avais oubliées depuis des an-
nées ; comment elle encourageait ma peinture quand j’étais enfant, par
exemple. Et je viens juste de me rappeler quelque chose à quoi je n’avais
plus pensé depuis une éternité. C’est tellement clair maintenant que je me
demande comment j’avais pu l’oublier. »
Il s’arrêta, jeta un regard aigu à la toile, puis se remit à peindre. Il était
encore en pyjama, et Lydia sourit : son pyjama était une catastrophe. Roger
avait n’avait jamais eu aucun goût pour choisir ses vêtements.

163
« Il y avait une fête d’anniversaire, pour Anna, je pense, et maman
m’avait demandé de faire des pastels pour les enfants. Ils les ont trouvés su-
perbes. Peut-être que c’est ce souvenir, que j’avais oublié, qui m’a fait re-
prendre la peinture, qui sait ? J’ai l’impression d’avoir retrouvé quelque
chose que j’avais perdu. Je peux même me rappeler ce que portait Anna :
une robe-tablier jaune empesée. »
Roger se tut et se tourna vers sa femme comme celle-ci pénétrait dans la
pièce. Tout d’un coup elle éclata de rire.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas. Mais tu as eu l’air tellement drôle pendant une minute,
debout, là, dans ce pyjama hallucinant… »
La scène disparut.
« Lydia, qu’y a-t-il ? s’écria Ma-ah. On dirait que tu as vu un fantôme.
- Je ne sais pas vraiment. Je viens de voir mon fils comme s’il était ici,
dit Lydia. Mais… - elle écarquillait les yeux – il avait cinquante ans, et je ne
suis pas assez vieille pour ça ! Regarde-moi, je suis loin d’avoir un tel âge !
Et il y avait autre chose ; je ne suis pas sûre ; il a commencé à dire quelque
chose au sujet de maman qui… et il s’est interrompu. Mais ça m’a donné la
chair de poule.
- Pourquoi ne lui dis-tu pas ? demanda Ma-ah à Sept.
- Quelqu’un d’autre voudrait le faire, mais c’est moi qui le ferai s’il n’ar-
rive pas.
- Me voici », dit Lawrence, apparaissant soudain. Il portait M. George
dans son bocal, et un panier de pique-nique. « Je t’ai promis un pique-nique
et nous allons en faire un. Le jour arrive, on va regarder le soleil se lever.
- Il était peut-être temps que tu arrives, dit Sept, entre la colère et le
soulagement. Qu’est-ce que tu faisais ?
- Je t’expliquerai quand on se reverra », fit Lawrence gaiement. Il prit la
main de Lydia. Nous allons avoir une longue discussion. Viens. Je t’ai apporté
un paquet de cigarettes, au cas où tu serais à court.
- Eh bien, je suis drôlement contente de te voir, fit-elle. J’ai pensé que
tu ne reviendrais jamais. »
Elle s’arrêta. Puis elle fit à Ma-ah le signe de la paix, et elle et Lawrence
disparurent.
À côté l’un de l’autre, Protée et Josef ne perdaient aucun détail.
Sumpter s’avança. Les Speakers sortirent doucement de l’ombre. « Je ne
voudrais pas vous interrompre, dit-il à Surâme Sept, et il est certain que
vous nous avez donné beaucoup d’informations en peu de temps. Mais il
reste encore tant de questions importantes pour nous. Pourquoi avez-vous
amené Ma-ah ici ? Comment connaissiez-vous la porte secrète de la troisième
pyramide ? Et les Telliens sont-ils en fait les Speakers ? Je veux dire, ces

164
noms signifient-ils la même chose ? » Il fit une pause, puis ajouta précipitam-
ment : « Mais le plus important – les ruines sont-elles les restes futurs de
notre culture ? »
Sept voulut commencer à répondre, mais n’y arriva pas. D’abord, il ne
connaissait pas toutes les réponses. Et puis en lui et autour de lui, il sembla
y avoir comme une accélération. On aurait dit que sa conscience travaillait
de plus en plus vite – elle s’élançait vers les hauteurs aussi vite qu’avant elle
l’avait entraîné dans les profondeurs ; pourtant, là aussi, haut et bas ne vou-
laient plus rien dire. Un instant Sept se sentit en suspens au-dessus de la
foule, avançant sur place à une telle vitesse que par contraste les autres
semblaient immobiles, surpris en pleine action, presque congelés sur place.
Puis à la seconde suivante tout disparut.
Chypre était là.
Sept était là.
Ils se tenaient dans la cour du vingt-troisième siècle après J.-C. Au-des-
sus d’eux, les immenses lettres que Sept avait dessinées illuminaient le ciel,
dans leurs cases soigneusement tracées.
« Tu vois ? Tu t’es fait prendre par ta propre analogie, dit Chypre. Tu as
plongé la tête la première dans la case du milieu, celle où tu as écrit Temps
présent, et tu as vécu quelques-unes de ses ramifications.
- Mais…
- Le Tribunal de Rêve est terminé, dit Chypre. Du moins, en ce qui con-
cerne ton expérience.
- Tu recommences ! s’écria Sept. Tu qualifies. Et juste quand j’ai
quelque chose de vraiment important à te dire. Lydia est morte. Lawrence
vient d’aller la chercher. Qu’est-ce qui l’a retardé ? Et il n’y avait personne
pour l’accueillir – il a fallu que je le fasse moi-même…
- Lydia ne s’attendait pas à voir qui que ce soit. Tu crées ta propre réa-
lité, dit Chypre. C’est la dernière chose dont je t’ai demandé de te souvenir.
Tu as oublié d’examiner tes croyances.
Sept explosa.
- Mes croyances ? C’est Lydia qui ne croyait pas qu’elle avait une âme…
- Et tu t’es laissé submerger par sa croyance, répondit Chypre. Tu l’as ac-
ceptée, et cette croyance a diminué drastiquement ton énergie et ton effi-
cacité ; et elle a t’a vidé de ta vitalité. Tu n’as plus été capable de t’en ser-
vir parce que tu as fait de la croyance de Lydia la tienne. Une des tâches les
plus importantes d’une Surâme est d’enseigner ses personnalités – pas de de-
venir la proie de leurs croyances inférieures ; c’est de prendre part à leur
expérience, pas de perdre sa propre nature de vue. »
Chypre s’interrompit, puis ajouta, avec une douce sévérité :
« Sept, pendant une fraction de seconde, tu as cessé de croire en toi.
- Mais qu’est-ce qui m’a sauvé ?

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- Moi je croyais en toi, dit-elle. Mais l’examen n’est pas terminé. Protée,
Ma-ah et Josef sont dans la réalité physique, comme tu sais. Tu dois décou-
vrir la réponse à quelques questions très importantes ; et puis je veux voir
comment tes personnalités mettent en application ce qu’elles ont appris – ou
presque appris. »
Mais Sept était dévasté, déçu par lui-même. Le regard sombre, il effaça
les lettres dans le ciel.
« N’importe quelle Surâme peut faire des erreurs, dit Chypre. Et parfois
nous en faisons exprès, pour nous enseigner à nous-mêmes des choses impor-
tantes… Oh, Sept, arrête… »
Il avait remplacé son image par celle d’un petit vieux en colère, et se mit
à faire les cent pas. « Normalement les Surâmes sont nobles et… eh bien Fe-
nêtre ou Sumpter ont plus l’air d’âmes que moi, dit-il avec irritation. Physi-
quement, en tout cas. Et ils me regardaient avec un tel respect, et moi qui
essayais d’aider Lydia, et pendant tout ce temps-là je faisais une énorme er-
reur et je ne m’en rendais même pas compte. »
Immédiatement Chypre se transforma en clown, et se mit à rire. « Re-
garde, examine tes croyances encore une fois, dit-elle. Les âmes sont
pleines de vitalité et d’énergie, et si les gens ont envie de les voir comme
des êtres compassés aux longues figures, libre à toi de changer leurs
croyances, de ne pas les accepter. » Et Chypre s’enroula en une balle bon-
dissant sur les carreaux de la mosaïque.
Sept fut sidéré. Toujours sous son apparence de vieil homme, il se mit à
courir après elle en essayant de la rattraper. Quand elle s’arrêta : « Je n’au-
rais jamais pensé te voir un jour faire une chose pareille, dit-il, pour quelque
raison que ce soit. Je suis… scandalisé… Je veux dire, eh bien, tu ne devrais
pas te conduire comme ça.
- Pourquoi pas ? répondit Chypre, revenant à sa forme féminine plus con-
ventionnelle.
- Eh bien, parce que… commença Sept. Puis il comprit, et rougit.
- Tu apprends », lui répondit Chypre sèchement.

166
Chapitre XXII – Protée reçoit quelques réponses de Fenêtre, et
découvre que celui-ci ne sait pas tout

Protée se réveilla. Il se sentait seul, ce qui était idiot, pensa-t-il. Et


pourtant il venait de faire ce rêve complètement fou avec tous ces gens, et
il regrettait vraiment la présence de certains d’entre eux, Ma-ah par
exemple. Il sourit, se frotta les yeux pour en extraire les derniers restes de
sommeil. Elle était tellement magnifique… insolente, quelque part ; en fait,
peut-être pas insolente, mais… En réalité, plus il essayait de se rappeler le
rêve, plus celui-ci s’éloignait. Attends. Il s’assit, dans le sentiment qu’il
était sur le point de se souvenir de quelque chose de très important. Mais il
le perdit. De toute façon, pensa-t-il, ce qui comptait, c’était la réalité, et il
avait un million de questions à poser à Fenêtre.
Les Telliens, par exemple : comme il était étrange que cette seconde cu-
vette n’ait pas été découverte en vue plongeante. Elle était relativement
protégée par les falaises, mais elle n’était pas sous terre. Et Fenêtre n’avait
rien dit sur le reste de la planète. Y avait-il des habitants ? Et pourquoi Fe-
nêtre était-il aussi certain qu’aucune patrouille de recherche ne le découvri-
rait jamais à cet endroit ? Par quoi étaient-elles arrêtées ?
Quelque chose du rêve lui-même le poussa à aller chercher quelques ré-
ponses définitives. Il se leva et partit pieds nus à la recherche de Fenêtre.
Comme il était mort de faim, il se dirigea d’abord vers la salle à manger. (Il
continuait à l’appeler le module d’alimentation.) Fenêtre était là, et Protée
s’assit à côté de lui.
« Tu grossis, lui dit Fenêtre ; ça doit tenir au soleil et à la nourriture
qu’il y a ici. »
Protée fit un large sourire.
« Mon estomac s’habitue aux matières premières, au lieu des matières
synthétiques. Fenêtre, où ton peuple a-t-il appris à fabriquer toute cette
nourriture ? Tous ces aliments ?
- C’est donné, dit Fenêtre, avec un demi-sourire.
- Donné ?
- Tout est déjà là. C’est la Terre qui le produit. Nous le récoltons et nous
plantons les graines que donne la Terre ; et nous cultivons le sol…
- Et le reste de la planète ?
- C’est en triste état. Tout a été dévasté, mais ça récupère maintenant
que la plupart des gens sont partis. Même les animaux reviennent. Mais il est
évident que cette région est exceptionnellement productive. »

167
Fenêtre parlait lentement, et Protée eut l’impression qu’il se retenait de
dire quelque chose. Il fut tenté de creuser le sujet, mais il avait trop
d’autres questions en tête.
« Pourquoi les Flottants ne connaissent-ils pas cette cuvette ? demanda
Protée. Ils connaissent la première.
Fenêtre se leva. - Nous ne savons pas, répondit-il. À toi de me le dire.
- Vous ne savez pas ? Tu plaisantes, là ? Avec toute votre connaissance,
vous ne savez pas ?
- Tu ne peux même pas entrer ici, sauf par le chemin que nous avons
pris, en passant par la pyramide. Nous suspectons l’existence d’autres en-
trées secrètes, mais nous n’en avons trouvé aucune. Aucun animal non plus
ne peut entrer, sauf si nous les amenons. Les falaises forment bien sûr une
barrière naturelle, et les animaux ne sont pas si nombreux ici, mais… - Il
baissa la voix, presque gêné. - Nous avons vu quelquefois des engins volants
passer au-dessus de nous. Nous étions sûrs d’avoir été découverts, mais rien
n’est arrivé. La vérité est que cet endroit devrait facilement être repéré vu
de l’espace, mais qu’il échappe aux caméras d’observation qui sont constam-
ment pointées vers la Terre depuis les villes flottantes. Et nous ne savons pas
pourquoi.
- Peut-être que les Flottants savent, mais qu’ils laissent faire ? dit Pro-
tée.
Fenêtre secoua la tête.
- Nous sommes certains qu’ils ne savent pas.
- Bon, alors peut-être que tu ne pourras pas répondre non plus à mon
autre question. Je n’y avais jamais pensé, mais apparemment, dans une cer-
taine mesure tous ceux de ton peuple possèdent les mêmes capacités que
toi. D’où vous sont-elles venues ?
- Nous les avons développées. D’abord le fait de vivre en contact avec la
Terre a visiblement activé des tendances en nous qui étaient oubliées depuis
longtemps. Nous avons essayé de ramener la Terre à la vie. Quand tout le
monde a été parti, nous avons exploré le pays du mieux que nous avons pu.
Cette région était la moins abîmée, et la plus fertile. Je suis de la deuxième
génération. Quelques-uns, comme Histoire, sont de la troisième. Ce sont nos
pères qui ont commencé le travail. Mais pour vraiment répondre à ta ques-
tion, il faut que je te montre quelque chose. Viens avec moi. »
Fenêtre emmena Protée vers un bâtiment où il n’était pas encore allé.
« Voici un enregistrement vidéo du jour où les Telliens ont découvert cet en-
droit, lui dit-il. Le narrateur est Joel Bradwick. Il était le frère de mon père.
À l’époque il avait cinquante-sept ans. Quand il est mort c’était un chaleu-
reux vieillard de quatre-vingt-quatre ans. Derrière la caméra il y a le grand-
père d’Histoire – une des raisons pour lesquelles je m’intéresse tant à son
évolution. On y va. » Il fit l’obscurité dans la pièce, et lui et Protée s’instal-
lèrent.

168
« En fait, dit Fenêtre, après avoir découvert la vallée, ils sont repartis
chercher les caméras et tout le matériel. Bradwick attendait ici. Quand la vi-
déo commence, les autres membres du groupe venaient de rentrer. »
L’écran scintilla.
« Incroyable », dit Bradwick. Protée retint son souffle ; il se sentait
comme un intrus. Il était gêné pour Bradwick, un homme mort depuis long-
temps, pensait-il. Mais visiblement Bradwick était sidéré. Il parlait face ca-
méra : « Je n’ai jamais rien vu de tel », disait-il. Il était tellement boule-
versé qu’il en était hagard. Son front était en sueur. Ses lèvres épaisses sem-
blaient hors de son contrôle.
« C’est vraiment le hasard si nous avons découvert cet endroit, dit-il.
Dieu sait depuis combien de temps il existe. » Il fit une pause. « Je vais
m’asseoir sur ce rocher pour raconter, pendant que la caméra filme l’envi-
ronnement. Je suis resté tout seul ici pendant que le reste de l’équipe repar-
tait chercher du matériel, et j’ai découvert des choses étonnantes. » Cette
fois la caméra le filmait en pied, et Protée vit qu’il boitait, et qu’il était
plus grand que ne le laissaient supposer les premières images.
Bradwick reprit avec exaltation la description de la vidéo. « Toute cette
vallée est entourée par ces hautes falaises. Vous ne pouvez pas les escalader
– c’est impossible – et nous avons donc dû passer par en-dessous, par la porte
que nous avons découverte dans la première cuvette. Et nous pensions que
nous avions trouvé là-bas quelque chose d’exceptionnel ! Des ruines du ving-
tième et vingt-et-unième siècle. Mais ça ! C’est la plus grande découverte
archéologique du siècle. De tous les siècles ! » La vidéo balayait la vastitude
du ciel, puis se concentra sur les falaises.
« Les falaises s’inclinent comme par un fait exprès, pour protéger la val-
lée et la garder cachée, dit Bradwick. Qui plus est, les anciens signes et des-
sins sont en excellente condition, ce qui est surprenant quand on réalise que
ce lieu est à ciel ouvert. Les ruines plus récentes de l’autre cuvette sont en
bien plus mauvaise condition. J’ai trouvé ici, dans des chambres intérieures,
des archives conservées sur des blocs de pierre. Qui peut savoir ce qu’elles
racontent, ou si nous serons un jour en mesure de les déchiffrer. »
La caméra se rapprocha d’une partie de la falaise, et malgré lui Protée
poussa un cri.
« Qu’y a-t-il ? demanda Fenêtre.
- Je ne sais pas. Tu peux mettre sur pause ?
- Bien sûr ! »
Protée écarquillait les yeux. Il était comme hypnotisé par une petite sur-
face du mur, sur laquelle on pouvait voir :

169
Fenêtre répéta : « Protée, qu’y a-t-il ?
- Mais je ne sais pas ! répondit Protée. Mon cœur bat à toute allure, je
suis tellement excité ! Mais je ne peux pas t’en dire plus, parce que je ne
sais pas. Mais la nuit dernière j’ai fait le rêve le plus fou de ma vie, et ce
rêve est en lien avec ces symboles. Je ne me souviens pas de grand-chose. Il
y avait une fille, une Noire. Ça m’a marqué parce qu’Histoire avait parlé
d’une fille noire, et qu’ensuite tu avais ‘vu’ une belle fille à la peau noire, le
jour où le symbole était apparu sur le carreau. Et dans le rêve quelqu’un tra-
duisait de très anciens poèmes. Là, quand j’ai vu ces symboles, j’ai pensé
que… » Protée s’interrompit, gêné. Puis il reprit, presque malgré lui : « Eh
bien, j’ai pensé que je savais ce que ces symboles voulaient dire ; ou plutôt,
j’ai pensé que je les voyais traduits en mots, mais dans une autre langue.
Pourtant j’ai déjà vu ce genre de symboles sur les murs de la falaise, ici, et
je n’ai jamais ressenti une chose pareille.
- Il est possible que dans ton rêve tu te sois branché sur une espèce de
connaissance inconsciente. C’est possible, tu sais.
- Non. Je pense vraiment que j’ai fait ce rêve parce que j’étais obsédé
par cet idiot de symbole sur le carreau de la mosaïque. Le rêve a dû être une
solution de l’imagination aux questions que je me posais, quelque chose
comme ça…
- Tu veux continuer à regarder l’enregistrement ? demanda Fenêtre.
Protée fit oui de la tête. - Oui, vas-y. »
« On ne peut pas décrire cet endroit avec des mots, dit Bradwick. » La
caméra montrait l’entrée de la cour et jouait sur le sol carrelé. « Comment
il a pu rester caché pendant des siècles… Je n’y comprends rien. » Bradwick
secoua la tête. « Jusqu’à la fin du vingt-et-unième siècle, cette planète était
littéralement couverte de gens. Et aucune archive ne le mentionne. Les
ruines sont de toute évidence anciennes, mais elles sont là – en pleine vue –
sans avoir été recouvertes par d’autres plus récentes. Ça n’a aucun sens. »
La stupéfaction de Bradwick était telle que sa voix en tremblait.
« Il est terriblement difficile de retrouver le sentiment d’émerveillement
de ces hommes quand ils ont découvert cet endroit, dit Fenêtre. C’est pour-
quoi ces films sont si précieux, pour que nous nous souvenions. Nous nous
sommes trop habitués…
- Je ne comprends pas, dit Protée. Aucune ruine plus récente ? Je sup-
pose que personne n’a excavé celles-ci de sous des couches ultérieures ?

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- Il aurait fallu qu’ils les fassent disparaître complètement, répondit Fe-
nêtre. Et il n’y a aucune preuve que quoi que ce soit d’autre ait jamais été
ici.
- Les Flottants ont des archives complètes sur l’ensemble de la Terre. Tu
es sûr que…
Fenêtre l’interrompit en souriant.
- Nos hommes ont examiné ces archives. Il y avait plusieurs villes dans
cette région, des grandes et des petites, surtout dans les derniers siècles
d’occupation de la Terre – mais ici à cet endroit on n’en trouve aucune
trace. La première fouille le montre parfaitement. Il y aurait quelques expli-
cations, mais elles ne tiennent pas longtemps.
« Rappelle-toi d’une chose, continua-t-il, dans les derniers siècles, les
bâtiments n’étaient pas construits pour durer. La civilisation se renouvelait
elle-même, elle se détruisait et se reconstruisait de plus en plus vite. Ils dé-
truisaient beaucoup de preuves de leur passé, dont il ne restait plus que des
archives ou des images. Toute cette période qu’on appelle l’Ère du Renou-
veau Urbain a commencé petitement, mais elle a abouti au fait que très peu
de villes ont atteint un état décent, sans parler d’être jamais terminées. Ils
ont abattu les anciens bâtiments pour en construire de nouveaux à la place,
pour loger le nombre croissant des habitants. Mais ces nouveaux bâtiments
duraient rarement plus de dix ans. Les matériaux sont devenus rares, finale-
ment c’était l’impasse. Ils ont partis pour les villes flottantes, qui ont de-
mandé presque un siècle pour être terminées.
- Mais pendant tout ce temps-là la Terre était sous observation, dit Pro-
tée.
- Oui, mais la race a concentré toute son attention et toute son énergie
sur la survie hors de la Terre. En réalité, depuis qu’ils sont partis il n’y a pas
eu de véritables explorations systématiques englobant toute la planète. Ils
l’avaient tellement dévastée, pendant tellement longtemps, qu’il fallait la
laisser reposer. Certaines régions portent encore les marques des conflits nu-
cléaires des débuts du vingtième siècle, et ce peut-être pour toujours. Beau-
coup des anciennes ruines célèbres ont été détruites. Les bâtiments grecs et
romains, par exemple, ont complètement disparu. Mais regarde, je relance
la vidéo… »
L’image devint nette. Bradwick dit : « Ce qu’il y a, c’est que ces ruines
n’ont aucune raison d’être ici. Vous avez la sensation complètement folle
qu’elles sont… neuves. Évidemment qu’elles sont anciennes, mais vous avez
l’impression… d’un âge fabriqué récemment, quelque chose comme ça. Et
elles sont trop complètes… »
Pendant que Bradwick parlait, la caméra refaisait le tour de l’endroit.
Les trois pyramides apparurent.
« C’est par la pyramide du milieu que nous sommes arrivés ici, dit Fe-
nêtre. »

171
Bradwick contrôlait mieux sa voix désormais. On y percevait de la résolu-
tion. « Il nous est venu l’idée que peut-être nous pourrions garder ce lieu se-
cret, dit-il. Nous avons déclaré le premier petit chantier de fouilles, mais à
notre connaissance, personne n’est au courant de cet endroit. C’est une oc-
casion unique pour moi et toute mon équipe. Nous pourrions passer toute
notre vie ici, à déchiffrer nos découvertes. »
Il eut un petit sourire triste. « Je n’ai aucune idée de la façon dont nous
pouvons nous en tirer, mais l’idée vaut la peine d’être étudiée. Aujourd’hui
les femmes dirigent les villes flottantes d’une main de fer. Les hommes ont
les emplois les moins importants. Personne ne nous inquiète uniquement
parce que ce genre d’explorations est tout en bas des listes de priorités.
Elles pensent qu’on ne peut rien trouver de valable. Si elles découvrent l’im-
portance de nos fouilles, elles vont nous prendre tout le chantier. »
Bradwick détourna les yeux de la caméra, comme s’il voulait éviter le re-
gard d’un éventuel spectateur ultérieur. « C’est peut-être une rationalisa-
tion, dit-il, mais la race a besoin d’un endroit sur terre où elle pourrait re-
partir de zéro – un endroit où l’on pourrait être des Terriens, pas des
hommes ou des femmes de la Terre, mais des Terriens. Cet endroit pourrait
être pour nous l’occasion de commencer une petite expérience de vie auto-
nome juste pour nous. »
Sa voix de nouveau avait perdu de son assurance. « C’est presque comme
si nous avions été conduits ici », dit-il.
Fenêtre coupa le son. « Et c’est ce qu’ils ont fini par faire, continua-t-il.
Il a fallu utiliser tous les camouflages possibles, même si quasiment plus per-
sonne ne descendait à la surface. Même si quelques-uns sont stockés sur
terre, les avions sont obsolètes, ils ne conviennent plus aux conditions des
Flottants, au-dessus de l’atmosphère ; en cas de besoin ils font descendre les
drones par les ascenseurs aériens. En tout cas – les deux, avions et drones,
ont survolé cet endroit, et il est resté secret. »
Il ajouta sans fioritures : « C’est pourquoi tu nous mets dans une situa-
tion tellement difficile. Nous ne voulions absolument pas attirer la plus pe-
tite attention sur cet endroit – et surtout pas une patrouille à la recherche
d’un habitant d’une ville flottante. Elles doivent penser que tu es mort,
maintenant. »
Protée écoutait, en se tortillant inconfortablement sur sa chaise. Des
fragments de son rêve lui revenaient à l’esprit, surtout l’image de Ma-ah.
Elle était si vivante qu’il rougit et détourna la tête. Il réalisa qu’il avait en-
vie de la revoir, ce qui était évidemment impossible, pensa-t-il, puisque ça
n’avait été qu’un rêve. Il était si troublé par certaines de ses pensées qu’il
essayait de les tenir éloignées de son esprit.
Il avait toujours désiré être une fille parce que c’est elles qui avaient les
positions de pouvoir, et celle du rêve était exactement le genre de fille qu’il
aurait voulu être, par exemple. En même temps, il la désirait de la façon

172
dont un homme normalement désire une femme – et de la façon dont il ne
désirait pas Histoire, alors que peut-être c’est ce qu’on attendait de lui.
Ces pensées à moitié refoulées en firent émerger une autre, qui apparut
soudain dans une explosion d’émotion et de vie. « Je viens de me rappeler
quelque chose, dit-il. Dans le rêve il y avait la fille qui a fait le symbole sur
le carreau. Et apparemment elle vivait… ici même, dans cet endroit spécial…
mais loin dans le passé, quand tout était neuf. » Ce souvenir lui donna
presque le vertige – car si c’était vrai, alors la fille du rêve n’était qu’imagi-
nation, sans aucune question, et il ne la reverrait jamais. C’était ou ça, ou
bien elle était morte depuis des siècles. Comment avait-elle pu paraître
aussi vivante ? Comment le rêve avait-il pu sembler aussi réel ? « Je n’y com-
prends rien du tout », dit-il.
Fenêtre souriait avec sympathie.
« Ton rêve t’a expliqué quelque chose qui te préoccupait, dit-il. Rien de
plus naturel. Et à ton âge, c’est comme ça qu’on voit les filles en rêve. Et
c’est la description que j’ai faite d’elle qui t’a donné l’idée de celle que tu
as vue.
- Je sais. Mais suppose que j’aie vu une fille réelle, et que c’était la
même que la tienne ? Évidemment ce n’est pas vraiment possible parce
qu’elle devrait être morte, mais si tu peux voir des choses dans tes visions,
pourquoi est-ce que je ne pourrais pas en voir dans un rêve ? Je n’y crois
pas, mais…
Protée fronçait les sourcils.
- Bien sûr que tu pourrais, dit Fenêtre, mais comme tu n’as pas terminé
notre entraînement, l’idée ne m’en est pas venue.
- Nous y revoilà. Quel entraînement ? Tu m’as caché tellement de choses,
parce que tu avais peur qu’elles me trouvent et que je raconte tout. Mais tu
ne sais même pas comment cet endroit a pu rester secret, alors je ne te le
reproche pas. Mais il y a quelque chose que je sais, et dont je suis sûr : ce
symbole sur le carreau est une clé. C’est logique. Il y a un lien.
- De quelle façon ?
Fenêtre avait l’air troublé. Il éteignit la vidéo et se tourna vers Protée.
- Peut-être les intuitions d’Histoire n’étaient-elles pas aussi déformées
que je le pensais, et tu es bien en lien avec tout ça. Dis-moi ce que tu en
penses. »
Pendant un instant complètement fou, Protée eut envie de tout laisser
tomber ; il eut l’impression d’entrer dans une zone dangereuse, que cet ins-
tant signifiait quelque chose qui allait bien au delà de tout ce qu’il pouvait
imaginer.
« Eh bien ? demanda Fenêtre, et Protée détourna le regard.
- Je t’ai toujours bien aimé, Fenêtre, mais là je me sens plus proche de
toi que jamais. Je crois que je suis gêné. J’ai l’impression bizarre que ce que
je vais dire va changer nos vies – pas juste la tienne et la mienne, et celle

173
d’Histoire – mais celle des Telliens, en tant que groupe. Mais je ne sais pas
pourquoi j’ai ce sentiment.
- Fais confiance à ton ressenti, et dis-le, dit Fenêtre.
- C’est ça, justement, répondit Protée. Ce que j’ai à dire n’a pas l’air
d’être important du tout. Écoute : c’est tout simple. Le symbole sur le car-
reau est apparu tout d’un coup. On peut se dire ce qu’on veut, il n’était pas
là, et dix minutes après, il était là – tout frais, tout nouveau, et pourtant an-
cien. Et en regardant Bradwick sur la vidéo, j’ai réalisé qu’à une échelle plus
large, c’est ce qui est arrivé à toute cette cuvette de fouilles. Il a trouvé cet
endroit – apparemment ancien, alors qu’il n’était pas là auparavant, ou du
moins qu’il n’y avait aucune archive à son sujet. Même chose que pour le
symbole ancien-nouveau sur le carreau, mais à une plus grande échelle.
Protée baissa la voix. « Mais l’important, c’est que le symbole sur le car-
reau est apparu il y a juste quelques jours. Et donc, que ce qui se passe, de
quelque nature que ce soit, continue de se passer. Même si ça a l’air fou,
cette même chose vient de se passer, et un peu plus nous pouvions la voir. Si
nous avions été là au moment précis où c’est arrivé, qu’aurions-nous vu ? »
Fenêtre ne quittait pas Protée des yeux, et ne répondit pas.
Sur un ton précipité Protée continua, poussé par l’intensité qu’il sentait
en lui. « Il y a tellement longtemps que tu es ici, Fenêtre, que beaucoup de
choses te paraissent naturelles. Ce n’est pas mon cas. Si tu m’en disais un
peu plus au sujet de cet entraînement, ça pourrait peut-être m’aider. Je
pourrais peut-être voir des choses que tu ne vois plus, simplement en raison
de ma perspective différente. Et tu m’as caché beaucoup. D’où tirez-vous
vos ressources en eau ? Où avez-vous pris le modèle de votre civilisation, si
petite soit-elle ?
Fenêtre répondit : - J’ai bien peur d’avoir fait confiance à mes percep-
tions intérieures sans prendre en compte certains éléments que j’avais juste
sous mes yeux physiques. Pardonne-moi, Protée. Peut-être toi peux-tu aider.
« Pas seulement ça, dit Protée, mais j’ai vu beaucoup de choses sur la vi-
déo. Ces hommes ont mis en place le genre d’expérience dont j’ai rêvé pen-
dant des années quand j’étais petit : commencer à zéro une vie naturelle sur
la terre. Mais en fait vous avez arrêté de vous poser les questions qu’ils se
sont posées. Vous avez même arrêté de vous demander pourquoi cet endroit
n’avait jamais été découvert. Ce n’est que quand j’ai posé la question que le
sujet a refait surface. Mais il est important de trouver la réponse.
Fenêtre se leva. - Tu as raison, bien sûr. D’une certaine façon, nous
avions peut-être peur de trop en apprendre, dit-il lentement. Une grande
partie de tout ça est en lien avec l’entraînement. Cela nous amène à faire
beaucoup de choses que nous ne comprenons pas. Je suppose que nous nous
contentions de les faire sans trop réfléchir. Nous avons commencé l’entraî-
nement – ou plutôt, c’est lui qui a commencé – environ trois ans après l’arri-
vée de la première équipe, et ceci d’une façon très spéciale.

174
« Attends un peu, ajouta-t-il. Je vais te montrer une autre bande où tu
trouveras plus d’informations. Après une pause, il continua : Protée, ton at-
titude a beaucoup contribué à notre silence, aussi. Tu étais évidemment très
préoccupé par ta propre situation : ta fuite, les recherches, le nouvel envi-
ronnement. Mais plus que tout, tu as été choqué par le peu de choses que
nous t’avons montrées. Ta réaction aux révélations d’Histoire en est un bon
exemple. Nous savions que nos capacités te mettaient mal à l’aise, et j’ai
‘vu’ que tu n’étais pas prêt.
- Je suis désolé d’avoir été aussi sceptique, dit Protée. Je ne voulais pas
vexer Histoire.
- Ça c’est encore autre chose. Il fallait que je pense à elle. Elle en est au
milieu de son entraînement, et elle n’avait jamais été confrontée à de tels
doutes auparavant. Ils peuvent être vraiment dévastateurs. Mais attends –
voilà une autre bande. Trois ans plus tard. »
Le son et les images réapparurent. Cette fois-ci, Bradwick se tenait dans
une pièce tapissée de tablettes de pierre empilées sur des étagères taillées
dans le roc. Il avait visiblement pris de l’âge, mais il semblait plus vigoureux.
Sa voix avait gagné en assurance. Un petit enfant d’environ deux ans était
assis sur le sol en pierre. Au moment où la caméra s’arrêtait sur Bradwick,
l’enfant se leva et commença à aller et venir.
« Aujourd’hui est le 17 juin 2211, dit Bradwick. Nous sommes tous au
courant – ça m’étonnerait qu’on oublie – mais nos descendants pourraient
être intéressés. Pour économiser les bandes nous n’enregistrons que les oc-
casions les plus importantes, et celle-ci en fait partie. Plutôt que de vous ra-
conter ce qui est arrivé, je vais laisser le fils de mon frère faire spontané-
ment la démonstration. Espérons du moins qu’il refera ce qu’il a fait tout à
l’heure. Regardez bien. La caméra va le suivre. Juste un indice : nous avons
laissé quelques-unes de ces tablettes en vrac par terre. Nous espérons que le
petit ira vers elles, comme il a fait il y a environ une heure. »
Avec quelque impatience Protée s’installa dans l’attente ; tout sourire,
Fenêtre était assis en silence, ne laissant passer aucune information. Le
bébé se déplaçait de ci de là, tombait, se remettait sur ses pieds, riait, re-
partait… « Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Protée. Dis-moi juste ça pour que
je sache quoi regarder. »
« Là. C’est bon. Regarde bien maintenant », dit Fenêtre. L’enfant aper-
çut les tablettes de pierre, alla vers elles, s’assit, et posa ses petites mains
potelées sur l’une d’elles. La caméra s’approcha, et Protée put discerner
clairement les symboles sur la pierre. Le petit semblait déçu. Il appuya ses
mains à plat sur les symboles, et fronça les sourcils. Hors champs, Bradwick
lui envoya quelques petits sons d’encouragement. Protée faillit lui lancer
« Tais-toi ! » Dans sa concentration, il avait complètement oublié sa pré-
sence.

175
L’enfant se retourna en criant « Da ! » avec un grand sourire, apparem-
ment à l’attention de Bradwick.
« Mais qu’est-ce qu’il fait ? » demanda Protée ; puis, se mordant les
lèvres, il fixa de nouveau son attention. Pendant qu’il était tourné vers Fe-
nêtre, l’enfant était revenu aux tablettes de pierre. La caméra zooma sur
lui. Les petits doigts suivaient maladroitement les contours des symboles.
Protée nota que les signes eux-mêmes étaient plus grands et plus marqués
que ceux qu’il avait déjà pu observer. Le bébé riait de plaisir. Quand ses
doigts sortaient des symboles, il s’arrêtait, l’air déçu, et prêt à pleurer. Cela
se produisit deux fois. Puis, que ses doigts aient retrouvé par hasard le sym-
bole, ou autre chose, l’enfant paraissait…
Sidéré, Protée se tourna vers Fenêtre : « Qu’est-ce qui se passe ? On di-
rait qu’il… écoute par les doigts ? Ou qu’il perçoit quelque chose par eux ? »
Mais avant même que Protée ait fini de parler, le petit s’était remis debout,
d’une façon mal assurée, avant de se réinstaller sur le sol en appliquant
l’oreille sur une tablette. Rien ne se passa. L’enfant était visiblement mé-
content. Quelqu’un éclata de rire – Bradwick. « Exactement ce qu’il a fait
tout à l’heure », dit-il.
« Chut ! » fit Protée, ce qui fit rire Fenêtre.
L’enfant de nouveau fit passer ses doigts sur les symboles, et commença
à bafouiller avec ravissement, comme s’il essayait de… répéter des sons qu’il
entendait par ses doigts depuis les pierres ? « Il parle bébé ? » demanda Pro-
tée, sans quitter l’écran des yeux.
« C’est ce que pensait Bradwick aussi, au début. Mais regarde… »
Bradwick s’agenouilla à côté de l’enfant. « Mon neveu vient de nous faire
une belle démonstration de sa performance de tout à l’heure, dit-il avec un
plaisir évident. D’abord je ne savais pas quoi en penser. Il est souvent ici
pendant que je travaille. J’ai examiné la tablette, par curiosité, et j’ai failli
faire l’impasse sur toute cette histoire, mais il y avait quelque chose – sa
surprise évidente d’une découverte, peut-être – qui ne me lâchait pas. Par
quoi était-il à ce point fasciné ? Puis m’est venue l’idée d’imiter ses mouve-
ments. »
Bradwick fit une pause lourde de sens, puis plongea ses yeux dans la ca-
méra. « Quand on y passe les doigts correctement, ces symboles produisent
des sons qui sont transmis par l’extrémité des doigts. Dans ce cas précis les
symboles eux-mêmes émettent les vibrations, mais il existe d’autres va-
riantes, comme nous l’avons découvert il y a une heure environ. »
Fenêtre coupa le son. « Je peux te raconter le reste, dit-il. Ils étaient
tellement excités que tout le monde a essayé de lire les symboles, bien sûr.
Après plusieurs semaines il est devenu évident que les tablettes étaient ran-
gées dans un certain ordre. Dans la première série, par exemple, des images

176
simples rendaient un ‘mot’ audible décrivant l’objet représenté. Sur des ta-
blettes ultérieures s’ajoutaient le symbole, de sorte qu’on avait la version
écrite… Protée, qu’est-ce qu’il y a ? »
Livide, Protée fixait l’écran silencieux. « Mets le son, vite ! » dit-il.
Fenêtre augmenta le volume. Sur l’écran s’affichait :

Bradwick faisait courir ses doigts sur les symboles. « En sons, ces sym-
boles donnent : ‘sa or ne ba tu om’. »
- Mais c’est impossible ! s’écria Protée.
- Quoi, Protée ?
- Ne dis rien, répondit Protée, les yeux rivés sur l’écran. Contente-toi de
m’écouter avant que je perde le fil de mes idées, ou que je me ravise et dé-
cide que tout ça est trop ridicule. Avant que tu m’en dises plus sur votre en-
traînement, laisse-moi t’en dire plus sur mon rêve – et ton peuple. Et puis tu
me diras si j’ai raison ou pas. Ton peuple a aussi découvert des poèmes, sup-
posés… transmettre des vérités de génération en génération. Certains
étaient pour les enfants, d’autres pour les adultes. Et c’est aussi en lien
avec les gravures de la falaise. Je ne serais pas surpris si elles émettaient
des sons, de la même façon…
- Tout cela est vrai, Protée, dit Fenêtre en fixant son visage. Que sais-tu
encore ?
- C’est justement ça, je ne sais pas. Je ne savais pas que je le savais, ré-
pondit Protée bouleversé. Je pensais que ce n’était qu’un rêve. Mais ces
symboles ressemblent tellement à ceux que j’ai vus la nuit dernière, c’est ça
qui m’a choqué sur la première bande que tu m’as montrée. Mais dans mon
rêve, quelqu’un m’a dit ce que je viens de te dire – ou je l’ai vu, un truc
comme ça. Mais là je viens vraiment de reconnaître les sons, ou les mots, ou
la langue, quoi que ça puisse être.
Protée fit une pause, essayant de se rappeler plus d’éléments du rêve.
- Il y a autre chose qui est important, mais je n’en suis pas tout à fait
sûr. Quelque chose au sujet des sons, qui auraient le pouvoir de… faire des
choses ; ça n’aurait rien à voir avec leur signification… Mais je ne me sou-
viens plus.
- Crois que tu t’en souviens, et tu t’en souviendras, dit Fenêtre.
Protée fronça les sourcils : - Je l’ai perdu. Mais c’est la première fois de
ma vie que je suis aussi excité. Il faut que tu me laisses faire cet entraîne-
ment. On va peut-être découvrir pourquoi cet endroit est resté caché – va
savoir… Mais tu devras envoyer des expéditions ailleurs sur la planète. Il faut
qu’on le fasse. Imagine qu’il y ait d’autres endroits comme celui-ci dont on
ne sache rien. Ils seraient cachés aussi pour nous. À moins de découvrir ce
qui protège cette cuvette, nous ne saurons jamais s’il y en a d’autres comme

177
elle ou pas. Il y en a peut-être plusieurs, et plein de gens qui attendent de
pouvoir démarrer une nouvelle vie à la surface de la Terre.
- Peut-être, dit Fenêtre. Mais Protée, ne t’emballe pas trop. On est peut-
être tout seuls, tu sais. Qu’est-ce qui te fait penser qu’il pourrait y en avoir
d’autres ? C’est extrêmement complexe comme…
- Je ne sais pas, l’interrompit Protée. Mais je suis sûr qu’il y en a
d’autres. Et je ne sais pas comment je le sais. »

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Chapitre XXIII – Ma-ah et Sumpter, et Ma-ah parle par Protée

« Ma-ah, de quoi te souviens-tu au sujet du Tribunal de Rêve ? demanda


Sumpter.
- De quoi te souviens-tu toi ? lui rétorqua Ma-ah avec un grand sourire.
J’ai l’impression qu’il s’est passé plus de choses que ce à quoi tu t’attendais.
- Ma-ah, sois sérieuse !
- Arrête de me parler comme à une petite fille, ou je ne mélangerai pas
mon sang au tien. Quel bébé complètement confus je vais avoir ! Il ne saura
même pas s’il est réveillé ou s’il rêve.
- Il ? Mais de toute façon tu as déjà…
- Mais il ne s’est encore rien passé. »
Elle envoya un grand sourire séducteur à Sumpter. « Je pense qu’on de-
vrait le refaire tout de suite, juste pour être sûrs. » Puis elle éclata de rire,
gênée, en secouant la tête. « Je me souviens de la vieille femme qui avait
rajeuni. Je vais te raconter. Elle était morte, et elle ne le savait pas. Je sup-
pose que je me souviens de ça mieux que de tout le reste parce que bizarre-
ment, j’ai eu comme l’impression que j’étais elle – ou une version d’elle. Je
ne peux pas expliquer…
- Tu t’en sors très bien, dit Sumpter. Ton souvenir n’est pas déformé ; je
veux dire que tu n’y as pas ajouté de tes propres fantasmagories. Apparem-
ment tu les contrôles très bien.
- Est-ce que c’est ce qui arrive quand je perds la bonne concentration de
conscience ?
Il fit oui de la tête. - De quoi te souviens-tu encore ? »
Elle ferma les yeux pour réfléchir.
« Un garçon, quelques années plus jeune que moi. Mais il disait que je vi-
vais dans le passé et lui dans le présent, et on s’est presque disputés à cause
de ça. C’était un beau prétentieux. Je disais que je ne vivais dans le passé
de personne. Je vis maintenant. »
Sans comprendre, Ma-ah sentait sa colère grandir. « Pourquoi disait-il
que je vivais dans son passé ?
- Il vit dans ton futur, Ma-ah, dit Sumpter doucement.
- Tu le connais ?
- Non. Je ne l’ai jamais rencontré, mais il est en lien avec toi, et un jour
tu comprendras de quelle manière. Je ne peux pas te le dire.
Ses yeux lancèrent des éclairs.

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- Et pourquoi pas ? C’est toujours moi qui dois en savoir moins que toi.
Pourquoi est-ce que tu ne peux tout simplement pas me le dire ?
- Parce que je te priverais de quelque chose d’important.
- Pas si tu as ma permission, fit-elle en riant.
- Ma-ah, comment pourrais-tu me la donner alors que tu ne connais pas la
valeur de ce à quoi tu es prête à renoncer ?
- Bon, d’accord, dit-elle à moitié convaincue. Mais dis-moi une chose.
Est-ce que ce garçon vit vraiment dans le futur ? D’une certaine façon c’est
impossible, puisqu’alors il ne serait pas encore né. » Elle fronça les sourcils.
« Quand j’étais dehors, avant que tu me trouves, jamais je n’aurais pensé
que tout ça soit possible. Je veux dire que tout était Maintenant. Si j’en
avais envie je pouvais me rappeler des maintenant passés, mais je n’ai ja-
mais imaginé un maintenant futur. » Ses yeux s’élargirent. « Mince alors, ça
voudrait dire qu’il y a un maintenant futur où je pourrai me rappeler moi, et
toi, et tout ça ? Rien que de le dire je me sens toute drôle.
- C’est quand tu parles du maintenant présent que tu es le plus dans le
vrai, dit Sumpter. Mais il faut encore que tu arrives à penser le passé et le
futur pour bien le comprendre.
- En fait, c’est quelque chose d’autre qui me tracasse. Si je dois porter
ton enfant, j’ai le droit d’en savoir plus sur ton peuple ; je veux dire si c’est
vrai ce que tu dis, qu’un enfant doit naître de nous deux.
- C’est vrai, répondit Sumpter gravement. Mais, et ton propre peuple ?
Qu’est-ce que tu te rappelles de lui ? C’est tellement… mystérieux, quelque
part, que biologiquement vous soyez venus de la terre, comme les arbres,
que vous ayez littéralement émergé de sa matrice ; tout, les hommes et les
animaux, qui sort du sol fertile de la planète, et qui finit par y retourner,
physiquement… C’est un concept qui m’est encore complètement étrange ! »
Il avait les yeux à demi fermés, et son ton grave lui fit peur. Elle dit len-
tement :
« Sumpter, quelqu’un t’a-t-il… enseigné comment entrer dans un corps ?
Je veux dire, vivre dans un corps, comme tu me montres comment vivre hors
de lui, et se souvenir ?
Il écarquilla les yeux.
- Ma-ah, parfois c’est toi qui me fais peur. Après avoir fait preuve de la
plus grande ignorance du fonctionnement de ton propre corps et de la nais-
sance des enfants, tu perçois quelque chose que… j’essayais de te cacher, du
moins un certain temps. Je n’aurais pas dû dire ce que je viens de dire. J’ai
été emporté par ta beauté, comme souvent. Mais de penser que cette pla-
nète produit d’elle-même de tels canaux d’expression de la conscience… »
Il s’interrompit. « Nous n’avons toujours pas découvert comment tu as
trouvé le chemin jusqu’ici.

180
- Le vieil homme, je me souviens maintenant ! s’écria Ma-ah. Et je sais
qu’il n’est pas comme je pensais. C’est encore autre chose. C’est lui qui m’a
conduite ici, j’en suis sûre.
- Et qui connaissait l’entrée secrète de la pyramide, continua Sumpter.
Les liens sont importants, ils impliquent l’avenir de ce campement. Et d’une
certaine façon tu es une clé de cette connaissance.
- Arrête de me regarder comme ça. Tout ce que je sais, je te l’ai dit.
Mais le vieil homme sait, lui.
- Tu veux qu’on essaye quelque chose ? demanda Sumpter. J’ai une idée.
- Non. Je suis nerveuse, tout d’un coup… Rampa et Orona auront un en-
fant aussi, n’est-ce pas ? Né de ton peuple et du mien. Ma-ah lui lança un re-
gard en coin. Il y a d’autres enfants comme ça ?
Il attendit avant de répondre.
- Non. Pour plusieurs raisons je ne peux pas approfondir le sujet mainte-
nant ; ce n’est… encore jamais arrivé. »
Sidérée par les implications de ce qu’il venait de dire, elle ne savait pas
quoi répondre.
« Tu veux dire que notre enfant serait le premier ? Ou celui de Rampa,
selon qui devient enceinte en premier, Orona ou moi ? »
Sumpter fit oui de la tête.
Ma-ah continua lentement :
« Notre enfant ne saura même pas ce qu’était la vie avant, dehors dans
mon ancien monde, n’est-ce pas ? Je l’ai presque oublié moi-même. J’essaye
de me le sortir de la tête, je suppose. C’était tellement effrayant. Mais
avant d’arriver ici je ne pouvais comparer mon expérience avec rien d’autre.
Je me contentais de l’accepter.
Après une pause elle poursuivit :
« Il faudrait peut-être que j’y retourne un jour. Aujourd’hui j’aurais
peur, alors que ce n’était pas le cas avant. Mais peut-être que je devrais le
faire. »
Sumpter ne la quittait pas des yeux :
« Tu as dit un jour que tu ferais n’importe quoi pour rester ici.
- Mais j’y pense : je ne sais même pas d’où je viens. J’appelle les gens
dehors ‘mon peuple’. Ils vivent en bandes, en tribus. Rampa et moi on les a
parfois rencontrés, mais ils se méfiaient de nous, parfois ils nous chassaient.
Mais leurs enfants connaissent ce monde. Tellement effrayant, dans un sens.
Aujourd’hui ça me fait presque peur d’être dans une telle sécurité, et iso-
lée. Mon peuple va continuer son chemin, et moi j’en prendrai un autre…
Elle évitait de le regarder.
- Tu ne penses pas vraiment à partir ?
- Je n’en aurais sûrement même pas le courage. Mais j’aimerais bien le
revoir encore une fois.
- Si tu pars, tu vas tout changer, dit-il.

181
- Oh, pourquoi est-ce que j’ai eu une telle idée ? Ça gâche tout, fit-elle
avec colère.
- C’est à cause de ce que j’ai dit au sujet de mon admiration pour la
Terre, j’en ai peur, dit Sumpter. J’ai souligné certaines différences… »
Mais soudain elle eut une idée, une issue, un compromis.
« Il faut que je fasse quelque chose cette nuit, dit-elle. Ne me demande
pas quoi. Il faut que je le fasse seule et je ne veux pas que tu me suives,
même pour m’aider. Il se peut que tout ça concerne le Tribunal de Rêve. Il
m’a fait comprendre à quel point nous sommes différents, toi et moi ; com-
ment tu jongles facilement avec des choses… que je trouve difficiles. Je suis
encore une étrangère dans ton monde.
- Mais notre monde est sur terre. Il est la terre. Il n’en est pas séparé, dit
Sumpter. Regarde : les arbres, les herbes, les fleurs… tout ce qui est ici est
aussi à l’extérieur.
- Mais il fallait peut-être que je passe… par tout ce par quoi mon peuple
doit passer avant d’en arriver là : des bâtiments, des pyramides, des terres
cultivées. Même si ça paraît fou, j’étais peut-être plus proche de moi-même
quand j’étais à moitié morte de faim. Il faut que je fasse ce que je dois
faire, ou alors le fait de rester ici ne fonctionnerait pas.
- Tu ne peux pas sortir d’ici toute seule. Tu ne sais pas comment faire.
- Je le sais », dit-elle.
Il lui était facile de lire dans ses pensées et de voir ce qu’elle avait dé-
cidé, mais elle savait qu’il ne le ferait pas.
Sumpter la regarda calmement pendant un moment.
« Je suppose que tu veux que je te laisse seule, maintenant ?
Elle acquiesça.
- Je veux réfléchir. Je veux m’asseoir ici et rester à regarder la cour. »
Il n’y avait plus rien qu’il puisse dire ou faire. Il lui fit un bref signe de
tête et s’éloigna.
Ma-ah attendit le coucher du soleil. Elle voulait dans la mesure du pos-
sible être revenue avant minuit, quand les Speakers seraient un peu partout
dans leurs corps de rêve. Elle avait peur maintenant, mais elle était détermi-
née. Pourrait-elle se souvenir suffisamment clairement des étapes du voyage
hors du corps pour faire ce qu’elle avait décidé de faire ? Pourrait-elle les
exécuter sans avoir besoin de l’aide de Sumpter ? Pourrait-elle déterminer sa
destination, y parvenir sans encombre, et revenir ?
Il ne viendrait pas à l’idée de Sumpter qu’elle essaierait de retourner
sans son corps à son ancien monde, car il ne lui avait pas encore enseigné
comment s’éloigner à ce point de sa forme physique, ou comment fixer une
destination. Ma-ah espérait qu’elle se rappellerait juste assez à partir des
quelques fois où elle l’avait entendu aborder le sujet. Ses traits se rembruni-

182
rent : concrètement elle ne savait même pas comment sortir, mais incons-
ciemment elle le savait sûrement. Et Sumpter avait dit une fois qu’on pou-
vait utiliser la connaissance inconsciente pour atteindre un but inconnu.
Toujours perdue dans ses pensées, elle revint à leur habitation privée.
Quand on « sort » spontanément, généralement les choses s’arrangent
d’elles-mêmes – réfléchissait-elle – seulement on peut aussi être la proie de
toutes sortes d’hallucinations pendant que le corps est endormi. Mais pour
prendre consciemment le contrôle, comme elle avait l’intention de le faire,
et diriger les opérations, il faut faire soi-même ce qui se fait automatique-
ment lors d’une projection astrale spontanée.
Ma-ah s’allongea sur sa couche et ferma les yeux. La volonté seule ne
l’emmènerait nulle part, mais elle ne voulait pas non plus s’endormir et par-
tir dans un rêve. Au lieu de cela, elle commença à dire mentalement : « Je
veux sortir, aller à l’endroit précis où j’ai pénétré dans ce lieu. » Rien ne se
passa. Ce n’était pas assez précis, pensa-t-elle. Elle essaya à la place : « Je
veux être dehors, de l’autre côté de la porte secrète. » En même temps elle
essaya de visualiser aussi nettement que possible l’endroit, dont elle n’avait
qu’un vague souvenir.
Soudain, elle eut l’impression que son corps basculait d’un côté et de
l’autre. Puis elle se sentit s’agiter à l’intérieur de son corps. Il y eut
d’étranges bruissements, comme des mots bredouillés, ou dits à l’envers,
des soufflements de vent… « Reste calme. Il faut que tu restes calme », se
dit-elle, alors que le bruit augmentait. D’où venait-il ? Elle demanderait plus
tard à Sumpter. Le vent devint rugissement, les mouvements s’accélérèrent.
Quelque chose claqua dans sa nuque, avec un bruit sourd presque nauséeux…
Ses yeux s’ouvrirent tout seuls. Tout était tranquille. Elle était dehors.
Ça avait marché. D’abord elle se tint simplement là, à regarder. Tout ça
pour pas grand-chose. Le sol était couvert de buissons épineux et de hautes
herbes sèches. Il n’y avait pas de grands arbres, juste des falaises derrière
elle, et des montagnes dans le lointain. Celles-ci cachaient des grottes – elle
et Rampa s’en étaient servis souvent comme abris.
Ses yeux la brûlaient – les yeux de son corps de rêve, se rappela-t-elle.
Son corps physique était sur sa couche, à la maison. Elle avait souvent
voyagé avec Rampa d’une pleine lune à l’autre sans rencontrer un seul de
leur espèce. Pourquoi ne faisaient-ils pas partie d’une de ces tribus
d’hommes, de femmes et d’enfants ? D’aussi loin que remontaient leurs sou-
venirs, ils avaient toujours été seuls tous les deux. Et puis tout d’un coup, au
moment où les Speakers les découvrent, ils sont séparés ! Pourquoi ? Quelle
tristesse dans tout ça, pensa-t-elle.
Elle fit quelques pas hésitants. Elle découvrit qu’en se disant simplement
qu’elle en était capable, elle pouvait rester facilement en contact avec le
sol. Mais dès qu’elle oubliait, elle se mettait à flotter. Seulement elle vou-
lait marcher, sentir la Terre sous ses pieds. Elle s’arrêta : il y avait quelque

183
chose qu’elle ne faisait pas correctement, car alors qu’elle pouvait voir et
entendre, elle ne sentait rien : ni l’air contre son visage, ou l’herbe sous ses
pieds. Elle se concentra sur l’utilisation de tous ses sens. Presque immédia-
tement, tout s’intensifia. On aurait dit qu’elle était dans son corps physique.
Elle était à la maison ! Mais l’air avait un autre goût, se dit-elle, plein
d’odeurs de racines et de buissons sauvages – mais comme c’était étrange…
il y avait dans l’air lui-même comme une solitude, quelque chose d’une at-
tente… quelque chose en suspens. Elle secoua la tête, incapable de mettre
des mots sur ce qu’elle ressentait. On aurait dit que l’air attendait… des
gens. Pendant un instant elle se sentit proche d’hommes et de femmes, qui
viendraient là, à cet endroit précis. Des voix qu’elle percevait sans en voir
l’origine semblaient murmurer autour d’elle, comme si à son insu elle avait
été entourée de gens d’un autre temps, proches d’elle à la toucher, mais sé-
parés par une espèce de barrière invisible.
C’était comme si… ici, dehors… elle pouvait percevoir des gens qui vi-
vaient là, mais n’avaient pas de forme là, dans ce degré spécial de concen-
tration. Mais il y avait de l’activité partout – comme il y avait eu de l’activité
et des groupes de gens partout autour d’elle et de Rampa, alors que jamais…
jamais… ils ne s’en étaient approchés suffisamment. Ma-ha se sentait sur le
bord d’une révélation personnelle, et de nouveau, bouleversée, elle eut
peur. Mais une autre partie d’elle-même était très calme ; elle attendait
tranquillement que les parties encore dans l’ignorance comprennent.
Elle réfléchissait : elle était dehors. Quand elle vivait ici, avant, avec
Rampa, comme ils avaient été seuls ! Ils ne s’étaient jamais interrogés sur
leur isolement, ils l’avaient simplement accepté. Aujourd’hui, elle en trem-
blait : où était son peuple ? D’où venaient-ils, elle et Rampa ? Pourquoi ne se
souvenaient-ils pas ? Et ce Dehors, jusqu’où allait-il ? Ils n’avaient jamais fait
que le parcourir. L’installation des Speakers avait des frontières précises.
Comment se faisait-il que Rampa et elle ne s’étaient jamais posé de ques-
tions à ce sujet ? Ou bien s’en étaient-ils posé ? Avaient-ils su, avant d’ou-
blier ?
Comme elle se tenait là, le vent le leva. C’était une petite brise, mais en
elle aussi il y avait des odeurs qu’elle n’arrivait pas à déterminer. Comme
c’était étrange, pensa-t-elle. Elle leva les yeux, et resta bouche bée. Elle
venait du ciel ! Elle le savait, elle pouvait sentir les contractions de son
ventre pendant qu’elle descendait de là-haut, à travers les nuages.
C’était impossible, évidemment : les gens ne viennent pas du ciel.
D’abord Ma-ah pensa qu’elle était en pleine confusion, mais ses pensées
étaient claires et nettes et sa raison fonctionnait correctement. L’étrange
sentiment continuait :
Elle descendait…
Dans quelque chose qui ressemblait à un oiseau rond, avec des yeux ou-
verts tout autour, depuis… une vaste installation… loin au-dessus des

184
nuages ; elle descendait dans un oiseau de métal qui s’était détaché de
quelque chose d’autre…
Et cet endroit-là, où elle se tenait, était différent… pourtant c’était le
même. Elle le savait – mais soudain Ma-ah se mit à flotter et sa conscience
devint floue. Elle vit, par éclairs, le sol… puis un tunnel souterrain… Il y avait
un petit chien qui courait devant, dévalant un escalier sombre aux marches
ébréchées par endroits. Elle avait le vertige ; où était-elle, et où était son
corps ? Puis elle vit quelqu’un, qui ressemblait à Sumpter. Elle l’appela men-
talement, mais ce n’était pas Sumpter du tout.
Il fallait que ça s’arrête. Cela n’avait aucun sens. Elle se retrouva sortant
de la porte cachée de la pyramide, mais celle-ci n’était plus aussi haute
qu’auparavant ; la colline en-dessous avait disparu. Elle était revenue à la
ville des Speakers. Elle en pleura presque de soulagement ; puis elle retint
son souffle. Rien ne correspondait. La moitié des bâtiments n’étaient plus là,
ou étaient en ruine, ou… n’étaient tout simplement pas justes.
Ma-ah se redressa sur son séant.
Se redressa ?
Qui se redressa ?
Tout était complètement flou. Protée était terrifié. Il était en train
d’examiner les dessins encodés de sons dans la cour ; pendant une minute il
avait été pris de vertige, ou de somnolence, il ne savait pas exactement, et
puis il s’était redressé. Et tout avait eu l’air faux. Il essaya de se remettre
sur ses pieds, sans y parvenir. Que s’était-il passé ? La ville des Speakers
était en ruines. Écrasé d’un indicible sentiment de regret et de tristesse, il
se sentit presque malade.
Mais en même temps il pensa : qu’est-ce qui m’arrive ? Je sais que ce
sont des ruines. Et pourquoi est-ce que j’ai dit Speakers au lieu de Telliens ?
Mais qu’importait ce qu’il pouvait se dire – ou dire à cette autre partie de
lui-même qui était si abasourdie par la vue des ruines – il restait terrassé par
la sidération et la plus profonde désolation.
Et la partie qui était à ce point sidérée disait : mais bien sûr, ce sont les
Speakers qui m’ont dit comment venir ici quand je suis descendue du ciel.
C’est comme ça que j’ai su !
Et Protée se dit : mais qu’est-ce que je raconte ? Ce sont les Telliens qui
m’ont guidé jusqu’ici quand j’ai quitté l’ascenseur aérien, et puis quoi ? Et
pourquoi est-ce que j’ai encore dit Speakers au lieu de Telliens ?
Je discute avec moi-même, dit-il à haute voix.
Ma-ah ferma ses pensées. Elle était de retour dans son corps, mais là il y
avait aussi quelqu’un d’autre – ou du moins, il y avait certaines pensées qui
n’étaient pas les siennes. C’était un sentiment des plus étranges. Ou est-ce
que quelqu’un avait déplacé son corps ? Parce ce qu’elle voyait par ses yeux
n’était pas du tout comme cela aurait dû être. Ou était-ce sa conscience qui
était confuse ? Elle regarda mieux – les ruines étaient toujours là. Y avait-il

185
eu une catastrophe pendant qu’elle était hors de son corps ? Mais non – ces
ruines étaient anciennes, pas neuves…
Évidemment que ce sont d’anciennes ruines, pensa Protée avec colère ;
c’était ça qui était bizarre : les ruines anciennes et le symbole sur le car-
reau…
Le carreau, pensa Ma-ah, où était le carreau où elle avait gravé son sym-
bole ?
Protée secoua la tête. Pourquoi avait-il tellement envie de revoir ce stu-
pide carreau ? Cela le rendait à moitié fou.
Le voilà. Donc c’est bien le bon endroit, pensa Ma-ah. Mais elle avait
laissé son corps sur…
« Fenêtre ! Fenêtre ! » cria Protée.
Fenêtre n’était pas loin, en train de travailler. Entendant les appels de
Protée, il arriva en courant.
« Il est arrivé quelque chose. Je ne sais pas quoi… Je ne sais pas si je
peux faire la différence entre moi et ce que je reçois… »
Fenêtre s’accroupit en acquiesçant de la tête, mais il était inquiet. Il y
avait dans les yeux de Protée une expression étrange, comme s’ils reflé-
taient une tout autre personnalité. « Protée… »
« Écoute, dit Protée. J’essaye de faire quelque chose… mais c’est telle-
ment dur… écoute, on va voir si je peux y arriver. » Il fit une pause, suffi-
samment longue pour alarmer Fenêtre encore plus, puis il dit : « Telliens est
l’autre nom des Speakers. C’était leur… installation. Cet endroit est à l’inté-
rieur, d’une façon… que je ne comprends pas… Il y a un chemin intérieur
pour venir ici, en plus de celui que j’ai pris… pas un chemin physique, mais
un vrai chemin… Oh, je ne sais pas si je vais y arriver… Le carreau a été mar-
qué dans un passé lointain… Non, c’était il y a trois jours », dit Protée d’une
voix différente, féminine. Fenêtre se pencha vers lui : « Protée ? » demanda-
t-il.
« Je suis Ma-ah, dit la voix. Où suis-je ? J’ai marqué ce carreau il y a
quelques jours. Qui êtes-vous ? Vous ressemblez à Fenêtre… »
À Fenêtre ? pensa Protée, quelque part loin, loin derrière. Dans son rêve
il y avait un homme qui ressemblait à Sumpter. Et le nom de Fenêtre lui di-
sait quelque chose. Il essaya de parler, mais la voix étrange continuait de
dire d’autres choses à la place, et apparemment il était incapable de contrô-
ler ses propres cordes vocales.
« Reste calme, dit Fenêtre. Parle lentement. »
Protée finit par reprendre le contrôle. « Qui a dit ça ? » demanda-t-il,
éberlué. « C’était moi ? » Puis l’autre voix s’écria : « Tout est en ruines !
Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Tout va bien », dit Fenêtre. Il se pencha plus près, et put sentir très
distinctement la présence de Ma-ah à l’intérieur de Protée. « Détendez-vous
tous les deux, dit-il. Reprenez chacun vos pensées. Ne vous inquiétez pas. »

186
Protée prit une profonde inspiration, ses yeux à lui, à elle, rivés sur le vi-
sage de Fenêtre.
- En quelle année sommes-nous ? demanda Fenêtre.
- Octobre 2254, répondit Protée.
- C’est toi le garçon dans mes rêves, s’écria Ma-ah par les lèvres de Pro-
tée. Où es-tu ? Je n’arrive pas à te voir.
- Fenêtre, qu’est-ce qui se passe ? demanda Protée.
- C’est Sumpter », cria Ma-ah ; puis, tristement : « Vous lui ressemblez,
mais vous n’êtes pas la bonne version ». La voix semblait en panique.
Fenêtre ajouta précipitamment : « Écoutez, tout ira bien. Vous pouvez
retourner là où est votre place. Vous n’êtes pas au bon endroit. Maintenant
attendez, et écoutez. »
Sa voix, comme celle de Sumpter, capta l’attention de Ma-ah. Du mieux
qu’elle put elle essaya de ranger ses pensées et ses perceptions.
« Protée, tais-toi pendant un moment pour que je puisse aider, dit Fe-
nêtre. On m’appelle Fenêtre parce que je peux voir des choses se passer
dans d’autres temps ou d’autres lieux. Mais toi Protée, tu dois être un genre
de fenêtre psychologique. Ou vu dans l’autre sens, c’est Ma-ah qui en est
une. Protée, cette fois tais-toi et laisse parler Ma-ah si je pose des ques-
tions. Tu veux bien essayer ? »
Dépassé, Protée acquiesça.
« Ma-ah, d’une façon ou d’une autre, vous êtes entrée dans une autre ré-
alité, dit Fenêtre. J’aimerais vraiment beaucoup en savoir plus sur vos condi-
tions de vie, mais je suis aussi inquiet pour mon ami ici présent ; la situation
est délicate. Je voudrais que vous pensiez fortement à l’endroit qui est le
vôtre. Représentez-vous-le clairement, et vous y retournerez sans danger.
Contentez-vous de suivre mes suggestions. Voyez l’endroit où vous voulez al-
ler.
- Je suis tout bizarre… s’écria Protée. Oh… c’est parti ! ou elle est par-
tie !
- Tout va bien ?
- J’imagine que oui. Il y avait vraiment quelqu’un ?
- Nous en reparlerons plus tard. Tu es sûr que tu te sens bien mainte-
nant ?
- Je tremble un petit peu…
- Moi aussi, dit Fenêtre. En fin de compte tu semblais bien être deux per-
sonnes différentes, et la fille a donné quelques réponses extraordinaires – ou
alors c’était toi, en parlant pour elle.
- Elle habite ici, dans le passé – dans cet endroit tel qu’il était, dit Pro-
tée, sidéré.
- Ou peut-être c’est… une personnification, dit Fenêtre. Non, c’est l’ex-
plication logique, mais pas la vraie réponse. Mais il doit y avoir un lien. Pas
étonnant qu’Histoire ait pensé qu’elle était une menace.

187
- Bizarrement il me semble que je pourrais la suivre, dit Protée. Du
moins je sens que je pourrais, mais j’ai trop peur pour le faire, je pense. J’ai
l’impression qu’elle est sur un divan, qu’elle ouvre les yeux… »
La pièce était autour d’elle. Ma-ah en fit le tour des yeux. Elle était dans
son corps. Elle grelottait de soulagement. Son vrai, son adorable corps phy-
sique ! Pleurant de joie, elle se prit elle-même dans ses bras. Quelques mi-
nutes plus tard, elle sombra dans un sommeil épuisé.

188
Chapitre XXIV – Discussions entre vies, où Lydia ne croit pas
qu’elle soit morte mais où Cromwell le sait

Lydia et Lawrence roulaient. D’un air de profonde satisfaction, Lydia net-


toya ses lunettes de soleil, les remit sur son nez, s’alluma une cigarette.
« Il faut me croire, dit Lawrence d’un ton désespéré. J’ai essayé de te le
dire pendant le pique-nique. Nous sommes morts tous les deux. Tout ça – la
route, le paysage, le camping-car – tout ça n’est qu’une construction men-
tale. Dit d’une façon plus, euh, générale, ça n’existe pas. Ce n’est tout sim-
plement pas réel. »
Lydia caressait Greenacre.
« Et Greenacre ? Il est mort aussi, je suppose ?
Elle adorait l’asticoter.
- Non ; Greenacre, le vrai chat, n’est pas mort. Ou je ne sais pas. Peut-
être qu’il est mort. Je n’en sais pas assez pour affirmer le statut mortel de
ce chat en particulier.
- Eh bien je suis heureuse que tu le reconnaisses. Mais qu’est-ce que
c’est que ça, une nouvelle philosophie que tu as récupérée quelque part ?
Elle a de l’allure, j’admets. Je n’ai jamais rien entendu de…
- Lydia, il faut que tu me croies.
- Si le camping-car est une hallucination, comment se fait-il que tu ne
quittes pas la route des yeux ?
- L’habitude. Juste l’habitude.
- D’accord. Pour le plaisir de la discussion, je continue. Mais si ce n’est
pas réel et si tu le sais, alors tu devrais ne pas y croire et tout disparaîtrait.
C’est comme ça que fonctionnent les hallucinations, non ?
- Je n’y crois pas !
- Aïe ! Arrête de me crier dessus, Larry. Je ne t’ai jamais entendu discu-
ter comme ça, ou prendre un tel ton de toute ta vie, et encore moins sur un
détail ésotérique de philosophie.
- Mais c’est toi qui y crois ! cria-t-il. Et tant que tu y croiras, ça conti-
nuera d’arriver. En plus ce vieil homme, Surâme Sept, le maintient aussi,
pour toi…
- Ouh, comme c’est gentil ! »
Lawrence se tut et se concentra sur la conduite. Au bout d’un moment il
dit : « Tu sais que tu as rajeuni. Regarde dans la glace. Tu as l’air d’avoir
trente ans. Ça au moins devrait te convaincre !

189
- Ah, là c’est autre chose. Qu’est-ce qui te fait penser que je pourrais
être vivante et rajeunir si j’étais morte ? Si j’étais morte je serais un ca-
davre, et je ne deviendrais rien du tout. Je ne rêverais pas non plus, si c’est
ce que tu comptes dire maintenant.
- Non, tu ne rêves pas.
- Évidemment que non.
Il poussa un grognement.
- Seulement je ne comprends pas ce qui se passe, dit Lydia. Je le recon-
nais. Et comment se fait-il que tu aies toujours l’air d’avoir à peine soixante
ans ?
- Pour que tu puisses me reconnaître.
- Honnêtement, Larry, c’est totalement stupide. Tu n’es pas malade, au
moins ?
- Si je ne le suis pas, je me demande bien pourquoi. Lydia, je ne suis pas
malade. Je suis mort. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi têtu de
toute ma vie.
- Sincèrement, je commence à en avoir assez, Lawrence. Je ne te com-
prends pas du tout. Si nous sommes morts, prouve-le.
- D’accord, j’y vais. »
Il pensa qu’il redevenait jeune, essaya de toutes ses forces de se rappe-
ler son apparence d’alors. À côté de lui, Lydia poussa un cri d’étonnement.
« Tu l’as fait, comme moi ! Tu es superbe. Oh, Larry, mais sur quoi on est
tombés ? Si les scientifiques mettent le doigt dessus, on va devenir cé-
lèbres ! »
Le ton de sa voix le prit au dépourvu, puis il réalisa que sa conscience
n’était pas encore complètement… rassemblée. Elle n’avait pas toutes ses
facultés de raisonnement. Il se douta qu’en fait elle avait peur de découvrir
la vérité. Et la vérité allait contre ce qu’elle croyait de la nature de la réa-
lité. Pour Lawrence aussi tout cela était complètement nouveau. Il essayait
de comprendre.
« Qu’est-ce qu’on a pour déjeuner ? demanda-t-elle.
- Tout ce dont nous avons envie se trouve dans le réfrigérateur, je sup-
pose, répondit-il sèchement.
- Bon ; si c’est comme ça que les hallucinations fonctionnent, je suis
pour, dit Lydia. Oh Larry, je ne voudrais pas te vexer, mais se faire conduire
par un homme qui est convaincu qu’il est mort, c’est nouveau pour moi. Tu
as déjà eu des idées bizarres dans le passé, mais…
- Nous sommes vivants, mais morts.
- Alors ça c’est beaucoup plus joli comme concept, je dirais… » Elle fit
une pause en caressant le chat. « Greenacre, tu ronronnes aussi fort que
deux chats, morts ou vifs.
- Tu sais ce que ça représente de rouler au milieu d’un paysage fantas-
magorique, en essayant de convaincre sa chérie qu’elle est morte ?

190
- Larry, tu admettras que c’est assez déjanté comme affirmation. Mais ça
ferait une nouvelle géniale… Tu plaisantes, n’est-ce pas ?
- Lydia, que crois-tu qu’il arriverait si tu, euh, te retrouvais dans cette
maison de retraite ? Dis la vérité.
- C’était un épouvantable cauchemar. Quelle idée horrible. »
Mais Lawrence se rappelait comment les choses fonctionnaient, ou sem-
blaient fonctionner. Si le fait de penser qu’on est jeune vous fait redevenir
jeune, alors le fait de penser à… Il se concentra sur la vieille Lydia dans la
maison de retraite, et sur ce que cela avait dû signifier pour elle. Il essaya
d’imaginer les circonstances…
Ils marchaient le long du couloir.
« Lawrence ! Lydia lui agrippa la main. Qu’est-ce qui se passe ? »
Il regarda autour d’eux. Bon, au moins il s’était débarrassé du camping-
car. Peut-être les souvenirs de la maison de retraite l’expulseraient-ils juste-
ment hors de ce lieu et la confronteraient à la réalité, pensait-t-il.
« C’est l’hospice où tu étais quand tu étais vieille. N’aie pas peur. C’est
fini maintenant.
- Je n’ai pas peur, je suis folle. Où est le camping-car ? Elle se figea sur
place. Mais – je connais ces infirmières ! C’est Mme Seulette qui parle à Mi-
gnonne Petite Jeunette.
- Tu vois, tout est en train de te revenir, lui dit-il.
- Et si je ne voulais pas ? répondit-elle avec défi. Je suis jeune mainte-
nant, et je le resterai.
- Tu peux. Tu l’es.
- Ne me parle pas sur ce ton Larry, et surtout pas en public. Qu’est-ce
que tu mijotes ? » Elle fit une pause. « Oh, je viens de me rappeler autre
chose. Un vieil homme. Il s’appelle Cromwell. J’ai bien envie d’aller le voir.
Ne marche pas si vite. Il faudrait peut-être que je demande aux infirmières ?
Elles ne vont pas me reconnaître, évidemment. Je suis tellement jeune. »
Lawrence secoua la tête. Visiblement ce n’était pas la peine de dire quoi
que ce soit. Les deux femmes discutaient entre elles ; elles ne prêtèrent au-
cune attention à Lydia et Lawrence lorsqu’ils passèrent auprès d’elles. « Eh
bien, elles n’ont même pas fait un signe de tête. Comme si elles ne nous
avaient pas vus.
- Elles ne nous ont pas vus, dit Lawrence. Chérie, nous sommes des fan-
tômes. »
Lydia le transperça du regard. Son âge s’était stabilisé, il paraissait avoir
environ vingt-huit ans. Elle se sentait tellement bien, heureuse d’être avec
lui, et le voilà qui recommençait avec ses idioties.
« Je suis là en train d’essayer de comprendre ce qui se passe, lui dit-elle,
et tout ce que tu trouves à faire c’est de dire des imbécilités, du genre ‘nous

191
sommes morts’. Alors ou tu arrêtes, ou tu ne viens pas avec moi. Tu vas per-
turber Cromwell. La dernière fois que je l’ai vu, il n’avait déjà plus toute sa
tête.
- Je ne dirai rien, répondit-il.
- Bon, c’est mieux. »
Avec un grand sourire, elle chaloupa gracieusement dans la salle com-
mune.
Elle se figea, bouche bée. Le vieil édenté Cromwell était dans un état
épouvantable. « Oh, Larry ! » lâcha-t-elle. Lawrence resserra sa main sur son
bras, mais ne dit rien. Dans leurs fauteuils roulants, les résidents étaient ali-
gnés le long des murs. Certains, comme Cromwell, étaient attachés sur leur
siège. Crowmell avait la tête baissée. Il avait enlevé ses chaussons et ses
chaussettes, et il n’avait plus aucune dent. La télévision était allumée : on
jouait au ballon, le cadrage était mauvais.
Le journaliste commentait le jeu. Une vieille femme ronflait bruyam-
ment. Elle se tenait bien droite dans son fauteuil, un petit gâteau au choco-
lat fondait dans sa main.
« Cette vieille dame me rappelle quelqu’un, dit Lydia. J’ai déjà fait ce
rêve.
- Ah oui ? » Lawrence retint un sourire. Il arriverait peut-être à la con-
vaincre maintenant. Il se pourrait qu’elle le croie, ne serait-ce que pour sor-
tir de cet endroit.
« Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? demanda Lydia. On ne s’entend
même plus penser. »
Il écouta. « Une batterie, des chants, un mauvais orchestre…
- Oh, dit-elle, l’office du dimanche de la Société des Missions ! Je ne suis
jamais allée à ce truc, merci bien, folle ou pas…
- Quand n’y es-tu pas allée ?
- Eh bien le dimanche, quand ils célébraient…
- Ce n’est pas ce que je veux dire, et tu le sais très bien.
- Oh, tais-toi ! On s’en fiche de ce que tu veux dire. »
Lydia s’interrompit. Assis sur le rebord de la fenêtre, un jeune homme li-
sait. Il était roux et portait un feutre vert ; c’était un peu bête, mais joli,
pensa-t-elle. Elle donna un coup de coude à Lawrence : « Je me demande
qui c’est. Il n’a pas l’air d’un visiteur, et ce n’est certainement pas un soi-
gnant. »
Au même instant, une jeune femme apparut. Elle semblait agitée,
presque furieuse, et avant que Lawrence et Lydia aient pu dire ou faire quoi
que ce soit, elle se dirigea à grands pas vers la porte et sortit dans le hall. Ils
la suivirent. La « musique » mal accordée était plus forte ; elle provenait ap-
paremment d’une pièce ouverte à l’autre extrémité du hall. La jeune femme
s’arrêta sur le seuil, se pencha vers l’intérieur. Presque avec insolence. Puis
elle lança avec colère : « C’est pas fini ce boucan ? Au nom du ciel, vous ne

192
pourriez pas arrêter et rentrer chez vous ? Ces pauvres gens – vous allez les
rendre fous, au cas où ils ne le seraient pas déjà… » La musique continua.
« Imbéciles ! » cria la femme en revenant sur ses pas. « C’est un comble,
non ? fit-elle à Lydia. Et vous êtes qui, vous ? Ce n’est pas votre place, ici.
- Je suis Lydia.
- Lydia ! Mais qu’est-ce que vous faites ici ? Vous êtes revenue ?
- Euh, je ne sais pas bien, en fait. Je ne me souviens pas vous avoir déjà
rencontrée.
- Vous n’avez pas vu Tweety ?
- Tweety ? »
La jeune femme se tourna vers Lawrence. « Écoutez, elle ne devrait pas
être ici. Et je ne sais pas ce que vous faites ici non plus, d’ailleurs.
- C’est un peu difficile à expliquer, dit Lawrence.
- Cromwell ! appela la femme. Viens ici ! »
Lydia se tourna vers le corps de Cromwell, bien assis à sa place. Le jeune
homme leva les yeux de son livre. « Qu’est-ce qu’il y a ? Je lis. » Il s’appro-
cha, souleva son chapeau à la vue de Lydia.
« C’est ta vieille amie Lydia, crois-le ou pas, dit la femme. Du moins je
pense. Et elle n’a pas la moindre idée de ce qui se passe. Trouve quelque
chose. »
Le visage de Cromwell s’illumina en la reconnaissant. « Bien sûr ! J’étais
tellement absorbé que je n’ai pas fait attention ; j’ai juste remarqué que
quelques personnes étaient entrées ; notre genre de personnes, je veux
dire. » Il observa Lydia. « Mais tu étais déjà devenue ton moi plus jeune une
fois, quand tu étais sortie de ton corps avec moi. Désolé, je ne t’avais pas
reconnue.
- Mais je… »
Il l’interrompit en souriant : « Génial de te retrouver. Ce monsieur est un
de tes amis ? On est les derniers de, euh, la vieille équipe !
- La vieille équipe ? demanda Lydia.
- Elle ne sait pas, dit Lawrence d’un air appuyé. Elle ne me croit pas.
- Oh, elle ne sait pas ? » Le jeune homme avait un large sourire. « Alors
tu ne veux pas te souvenir, c’est ça ? dit-il à Lydia en riant.
- Me souvenir de quoi ? lui rétorqua Lydia. Vous êtes peut-être le petit-
fils de Cromwell ? Ce n’est pas très aimable à vous de vous conduire de la
sorte alors qu’il est dans un tel état.
- C’est bien vrai, répondit-il ravi. Il n’est même plus capable de cracher
entre ses dents. »
Lydia fut choquée. Et tout d’un coup, elle se sentit très fatiguée.
« Tu vas refuser encore combien de temps de voir la réalité ? dit le jeune
homme. Regarde. »
Il lui adressa un dernier sourire, se dirigea vers le vieux corps de Crom-
well… et disparut à l’intérieur. Cromwell ouvrit les yeux.

193
Il n’en fallut pas plus. En larmes, Lydia se précipita vers la fenêtre. Et là,
elle se revit avec Cromwell, deux vieillards planant au-dessus du sol, regar-
dant d’en haut les promeneurs et les bancs. Et tout lui revint.
« Quelle mauvaise blague, parvint-elle enfin à articuler. J’aurais pu com-
prendre moi-même. Mais c’est tellement incroyable…
- Tu es tellement têtue », lui dit Lawrence.
Cromwell, le jeune, s’approchait, l’air dégagé. « Au moins tu es morte
correctement, dit-il. On étudie, on apprend, mais il faut encore quand
même qu’on passe par ce truc de la mort.
- Et tous ces idiots dehors qui se gargarisent du ciel et de la béatitude
éternelle, dit la jeune femme. Au fait Lydia, tu te souviens de moi ? Je suis
Mariah – là-bas – la vieille au petit gâteau.
- Oh, s’écria Lydia, mais mon corps, alors, où est-il ? Il doit être enterré ?
- Non. Incinéré, dit Lawrence. Le mien aussi. Nous en avions décidé à
l’avance.
- Normalement il faut attendre de ne vraiment plus pouvoir supporter son
corps, dit Mariah. Je veux dire, jusqu’au point où il ne peut plus du tout
fonctionner. Tu vois mon corps là-bas ? Il aime encore bien manger. Il le veut
vraiment… et jusqu’à un certain point, un corps a des droits.
- Le mien se défend », dit Cromwell. Il se tenait là, élégant, coquet
même, et fixait son corps. « J’ai essayé de filer deux fois déjà, mais il a mo-
bilisé toutes ses forces et il s’en est sorti. Il faut lui reconnaître ça, d’une
certaine manière. Le moment venu je n’aurai qu’à m’en aller ; et il aura été
un corps formidable.
- Moi je suis parti d’un seul coup, dit Lawrence. Je croyais que c’était
pour tout le monde pareil, mais non, bien sûr. Lydia n’a même pas su qu’elle
était en train de mourir. Moi je le savais. J’ai dû ressenti une pointe de re-
gret, je suppose, quand j’ai quitté mon corps sur le banc du parc – avec
l’aide de Lydia. Je savais que je ne voulais pas vieillir dedans, ou ne voulais
pas que lui vieillisse. Mais maintenant je m’étonne : il y avait encore beau-
coup de vitalité en lui. Seulement je l’avais décidé, à moitié sans le savoir.
C’est probablement ça qui a fait la différence.
- Meurs et apprends, dit Mariah avec un sourire. Mais sérieusement, Ly-
dia, Tweety te cherchait. »
Cromwell l’interrompit : « J’ai essayé de t’aider quand tu es morte, Ly-
dia, mais tu ne m’as pas laissé…
- C’est bon, dit Lydia. Mais qui est Tweety ?
- Je ne sais pas, dit Mariah. Elle est peut-être en lien avec les… cours
qu’on doit suivre. On comprend assez bien ce qui se passe ici, et on aide les
autres quand ils commencent à fonctionner indépendamment de leur corps,
comme Cromwell qui a essayé de t’aider. On est à peu près certains que
d’une certaine façon les classes sont hallucinatoires, et réelles d’une autre
façon. Les matières enseignées sont vraiment réelles. Mais nous pensons que

194
la pièce, les professeurs, tout ça, ce sont juste des images, ou des projec-
tions, pour nous aider à comprendre…
- Mais le fait est que c’est nous qui décidons si nous voulons renaître, et
si oui, dans quelles circonstances, dit Cromwell. Et on apprend qu’on ne
peut pas tout intellectualiser.
- Il est certain que tu t’exprimes d’une manière plus châtiée qu’autre-
fois, dit Lydia. Tu n’arrêtais pas de faire des fautes.
- Tu étais drôlement snob, dans ton genre.
Lydia soupira : - Je suppose, oui.
- Bon, il faudrait que tu trouves Tweety, dit Mariah. Elle est venue quand
tu étais encore ici. J’ai essayé de te le dire une fois.
- Je me souviens bien d’une voix… » Lydia s’interrompit. Puis : « Mais,
Cromwell, si tu veux… mourir, pourquoi ton corps ne te laisse-t-il pas partir ?
- Oh, il le ferait si j’insistais. Mais les cellules sont encore vivantes, et
certaines parties de lui fonctionnent encore très bien. Et pour dire la vérité,
je pense que mon corps est content et soulagé quand je ne suis pas dedans à
le bousculer sans arrêt. Tant que je suis heureux et que j’ai à faire, je ne
vais pas le lui reprocher.
- Et le corps change, aussi, dit Mariah. Grâce au ciel. Les cellules et la
conscience qui est en elles ; le corps veut son propre accomplissement. C’est
bizarre, c’est pareil avec le mien, qui n’arrête pas de manger ces infects bis-
cuits au chocolat. Je l’ai senti, son désir de retourner à la Terre, complète-
ment désorganisé, pour changer, libre d’être n’importe quoi. Je veux dire,
juste se répandre… Étonnant, cette vitalité dans les corps. Ceux qu’on a
maintenant sont géniaux, bien sûr ; ils ne vieillissent pas – mais ils vous ai-
dent aussi à apprécier encore plus votre corps physique, avec tous les stress
qu’il doit supporter.
- Je crois que je vais me mettre à pleurer, dit Lydia. Je ne sais même pas
où est le mien.
Lawrence sourit : - Roger a mis les cendres dans un pot à mayonnaise. Je
ne sais pas comment il a pu y arriver.
- Larry, quelle horreur. Avant de faire quoi que ce soit je vais ouvrir ce
pot et libérer les cendres, les disperser quelque part où elles puissent être
libres. Mon Dieu, je n’ai jamais aimé la mayonnaise. » Brusquement elle s’in-
terrompit : « Mais… Si je suis vivante alors que je suis morte, alors je dois
avoir une âme ! J’ai toujours pensé que tout ça n’était qu’un tissu d’idio-
ties…
- Écoutez-moi ce boucan ! » s’écria Mariah.
Le service du dimanche se terminait. Alors que Lydia finissait de parler,
au moment où Mariah l’interrompait, l’orchestre entama à pleine force une
version discordante de Plus près de toi mon Dieu.
Lydia se renfrogna et dis : « C’est de ça dont je parle. Ce… truc ! » Mais
entretemps, à l’instant précis où Lydia disait « … je dois avoir une âme »,

195
Surâme Sept était apparu. Alors Lydia se retourna, et le vit. Dans ses yeux
elle vit tous ses souvenirs, depuis le jour de sa naissance en tant que Lydia.
Elle sut qui elle était, et qui était Sept. Elle vit l’amour et l’harmonie qui
avaient toujours sous-tendu ses jours. Et la maison de retraite, et Lawrence,
et Mariah, et Cromwell, disparurent.

196
Chapitre XXV – Où Lydia rencontre Tweety, discute du sens de
la vie avec Surâme Sept, et surveille ses futurs parents

Avec tendresse, avec même une tendresse d’expert, Josef contemplait


Bianka qui lui tournait le dos, allongée contre lui. Un peu plus tôt son corps
avait été une plantureuse friandise (mmmmm… il souriait…) et puis à un mo-
ment donné, il était devenu son corps, une expression naturelle, joyeuse de
sa… Biankité, de sorte qu’à certains moments il était réellement gêné (lui !)
de la toucher.
Elle dormait. Il venait de se réveiller d’un de ses rêves autour du vieil
homme, encore un rêve tellement prégnant, où une foule de gens étaient
dans la cour que représentait son tableau. Il fit courir ses doigts le long du
dos nu et si doux de Bianka. Comme la chair en était vivante, les veines
juste sous la surface, comme des rivières enterrées – ah, le corps en tant que
paysage, un paysage de chair. Il pourrait essayer de le peindre sous cet
angle.
« Mmmmmmm… dit Bianka.
- Tu devrais retourner dans ta chambre, dit-il. Après tout c’est au-
jourd’hui le mariage. On n’aura plus besoin de se cacher.
- Mmmmmmm… »
Elle se retourna dans un langoureux abandon, sans l’ombre d’un souci. En
fait elle aurait voulu éclater de rire, mais elle n’osait pas. « Plus aucun pro-
blème à partir d’aujourd’hui, dit-elle. Tu imagines la tête de Jonathan s’il
nous surprenait maintenant ?
- Aïe ! Allez allez ! Lève-toi, file vite dans ta chambre ! »
Elle se leva lentement, s’étira, le corps renversé dans cette pose particu-
lière qui le mettait toujours dans une belle excitation. « Je suppose que je
devrais, oui, je me dépêche. »
Mon Dieu, elle était superbe. Sa chair s’embrasa. Dans son membre nais-
sait une enivrante douleur. Être surpris maintenant, affronter la famille à la
dernière minute, après toutes ces cachoteries humiliantes… « Ahh, ils vont
bien te laisser faire la grasse matinée le jour de ton mariage, non ? Ils ne
vont pas t’appeler déjà ? »
Elle se tourna vers lui. « Oh non, je dois vraiment y aller. Il faut qu’on
me coiffe, et puis j’ai maman à aider. Il reste du beurre à battre, mais là je
vais peut-être pouvoir y échapper. En plus si jamais Jonathan nous surprend
maintenant… »

197
Dans un grognement de joie il lui attrapa le bras et la fit basculer sur le
lit, tentée et soumise, mais troublée et réticente tout à la fois.
Elle ferma les yeux, gémissante. Elle l’aimait, et elle aimait jouer à ce
jeu. Oh, Josef ! De nouveau elle eut envie de rire, parce que toute la famille
savait ce qu’ils étaient en train de faire. Comment pouvait-il penser une mi-
nute qu’ils pouvaient se cacher – ses petits pas pressés tout le long du cou-
loir depuis sa chambre pour le retrouver dans la sienne – lui courant pieds
nus coller son oreille à la porte, dans la peur d’un espion ? « Qu’est-ce qu’on
ferait ? » avait-il l’habitude de dire. « Je me cacherais sous le lit », répon-
dait-elle.
Tout cela pour pimenter l’aventure ; pour qu’il ait sa dose d’excitation.
Et après le mariage, quand tout serait devenu normal, elle imaginerait autre
chose. Un amant imaginaire ? Il serait capable de tuer n’importe quel sus-
pect. Elle arrêta de penser, s’abandonnant aux vastes rythmes émotionnels
de sa chair – de leur chair à tous les deux.
« Ah ! » Il poussa un cri, s’effondrant en elle. Même si ce délicieux tunnel
était mortel, même s’il se terminait sur des os, il avait l’impression de voya-
ger à travers et au delà de la chair, sa semence se ruant et l’emmenant avec
elle vers des endroits qu’il ne pouvait même pas imaginer. Il le ressentait
physiquement. Il n’y avait aucune pensée, juste une voluptueuse, joyeuse et
délicieusement douloureuse acceptation. Ici, maintenant, vous aviez le droit
de pousser, presser, écraser, crier, rire, hurler…
« Ow ! Oh ! » cria Bianka partageant son vertige.
Son cri le ramena à lui. Il avait terminé, triomphant, mais inquiet. Rem-
pli d’une crainte respectueuse, comme toujours. C’est à se perdre dans ce
tunnel. On s’y perd vraiment. Bon, et alors ?…
Ainsi fut plantée la graine ; et créée une ouverture dans le tunnel vers
d’autres réalités.
Dans une de celles-ci, Surâme Sept discutait avec Lydia. « Est-ce que tu
te sens mieux, maintenant ? demandait-il.
- Vous me pardonnerez de vous dévisager ainsi, dit-elle, mais je n’ai en-
core jamais lu de mode d’emploi pour parler à son âme, et je suis un peu dé-
concertée. Comment suis-je supposée vous appeler ? De plus je ne savais pas
que les âmes ressemblaient aux gens.
- Je suis une âme pour des gens, répondit Sept. À quoi aurais-tu aimé que
je ressemble ?
- Vous vous moquez de moi, ce n’est pas gentil.
- Je suis ton âme, dit Sept avec bon sens. Et toi tu as un très bon sens de
l’humour. En fait, je ne fais que me constituer en une image pour que tu
puisses entrer en relation avec moi, ou pour que nous puissions interagir tous
les deux. Venant de là d’où tu viens, le fait de parler avec quelqu’un d’invi-
sible serait beaucoup plus déconcertant pour toi. J’aimerais bien avoir l’air
d’un fantôme, mais je ne préfère pas. C’est trop conventionnel.

198
- Et cet endroit ? demanda Lydia. C’est tellement beau. Les arbres sur le
flanc de la colline. Je peux sentir l’herbe sous mes pieds. Est-ce que tout est
réel ?
- Tu as besoin d’un endroit. Tu ne supporterais pas de te sentir nulle
part. Il te faut toujours un où où t’installer, du moins à ce stade de ton évo-
lution. » Il toussa, sans oublier de mettre la main devant sa bouche car Lydia
tenait toujours beaucoup à la politesse. « Apparemment je me trouve aussi
dans un état intermédiaire, c’est pour ça que je comprends bien ta situa-
tion, dit-il.
- Et cette conversation ? »
Lydia se leva, rêveuse, très consciente de son corps, agile et souple, de
ses mouvements (mais en quels termes ?) « Il me faut des mots aussi. Est-ce
que c’est ce que vous allez me donner maintenant ?
Il sourit.
- Et je suppose que si je crois au Ciel…
- Alors tu vas le vivre pendant un certain temps, dit Sept, jusqu’à ce que
tu t’ennuies, ou jusqu’à ce que tu commences à écouter. Les choses peuvent
devenir assez compliquées.
- Ah oui ? Elles le sont déjà, dit-elle, toujours songeuse. Comme c’est
étrange. Oh mon Dieu – Anna et Roger, là-bas en bas, qui sont encore en-
glués dans tout ça, et je ne peux rien leur dire. Mais évidemment ce n’est
pas en bas, n’est-ce pas ?
- Non, c’est ici, dit Sept. Une autre focale.
- Je n’ai pas besoin de renaître, non ?
- Eh bien, il faut que tu fasses quelque chose, répondit Sept. Et il te faut
un cadre dès à présent, ou alors… En fait, tu dois apprendre à utiliser ta
conscience à l’intérieur d’un cadre, ou alors tu peux tomber dans la plus to-
tale confusion.
- Et Dieu ? demanda Lydia.
- Qui ?
- Vous êtes une âme, oui ou non ?
- Je pensais que tu ne croyais pas en Dieu.
- Mais vous êtes une âme, mon âme d’après ce que vous m’avez dit, et ce
que je ressens. Normalement vous croyez en Dieu, sinon qui y croira ? À quoi
pourraient servir les âmes et tout ça si Dieu est mort ? »
Sept se retint de rire pour ne pas vexer Lydia. En réalité, il ne savait pas
du tout gérer la situation. « Je vais demander à Chypre, dit-il.
- À qui ?
- Ne m’embrouille pas. Si tu n’es pas vraiment morte, comment Dieu
pourrait-il être mort ? Je n’ai pas dit qu’il n’existait pas, et j’ai mes propres
idées sur la question de Qui Il est, ou de Ce qu’Il est. Tu vois, quand j’utilise
ton vocabulaire, je mélange tout.
- Bon, utilise tes mots à toi, alors, fit-elle avec impatience.

199
Sept soupira : - Je suis une âme encore largement liée à la terre, autre-
ment tu n’aurais pas déjà décidé de renaître.
- Je n’ai rien décidé de tel, rétorqua Lydia.
- Oh que si.
- Pas que je sache. Je me suis toujours doutée – et en voilà la preuve –
que le libre arbitre n’existait pas. »
Sept ferma ses yeux, qu’il avait choisis en version Sainteté, et appela
mentalement Chypre. Elle apparut, féminine et charmante, mais avec le re-
gard le plus brillant et le plus intelligent que Sept ait jamais vu. Il sourit
avec reconnaissante : une petite attention pour Lydia qui faisait tellement
confiance à l’intellect, supposa-t-il.
« Pourrais-tu s’il te plaît expliquer à Lydia le libre arbitre ? demanda-t-il.
Elle est pire que Josef – question argumentation, je veux dire.
- Comme quelqu’un que je connais », dit Chypre, si gentiment et avec
une telle sympathie que Sept n’arriva pas à lui en vouloir, malgré l’envie
qu’il en avait.
« Qui êtes-vous ? demanda Lydia, qui l’avait appréciée dès le premier re-
gard.
- Une amie. »
On aurait vraiment dit deux jeunes amies se promenant bras dessus bras
dessous, ce qui était précisément ce qu’elles étaient en train de faire. Sept
se sentit sur la touche, ou presque, car une partie de lui-même comprenait
ce que Chypre avait en vue.
« Ça me rappelle mes années de lycée, quand j’essayais d’apprendre
plein de choses en même temps », dit Lydia à Chypre. Et Sept sourit – pour-
quoi n’y avait-il pas pensé ?
« Regarde là-bas », dit Chypre.
Elles se tenaient sur le sommet d’une colline. Chypre pointait vers la
pente. En contre-bas, à travers des nuages, une scène apparut. Une jolie
femme – non, attends, une enfant - jeune d’abord, puis âgée.
« Oh mon Dieu, s’écria Lydia. Ce sont mes souvenirs ? Ou est-ce que ce
n’est pas encore arrivé ? On dirait le 17e siècle, non ? Et cette petite… »
Alors que Lydia était encore en train de parler, la jeune fille se détacha
de la scène et se mit à monter une échelle lumineuse vers le sommet de la
colline. « Elle en fait un peu beaucoup », pensa Sept, mais Lydia paraissait
en transe. Puis il regarda mieux.
« C’est Tweety, mon étude indépendante ! s’écria-t-il.
- Pas si indépendante que ça », dit Chypre.
Sidérée, Lydia s’assit par terre. « Ça me coupe le souffle ! » et Sept
éclata de rire.
« Oh, je me souviens maintenant, dit Lydia. Je me souviens avoir décidé,
tout à fait volontairement, de renaître. Mais c’était quand ?

200
- En rêve, répondit Tweety. Dans la maison de retraite. Mais tu as oublié,
et j’avais peur que tu ne te rappelles plus, ajouta-t-elle tristement. Mon vrai
nom est Daga, mais j’ai pris cette forme pour que tu puisses voir à quoi tu
ressembleras.
- Daga, je t’avais bien dit que ce n’était qu’une question de temps, dit
Sept.
- De quoi ? demanda Chypre.
- Bon, je n’ai plus besoin de conserver cette apparence maintenant, fit
Daga. Tu ne l’utiliseras pas avant longtemps…
- Pour ainsi dire », ajouta Sept précipitamment ; et Daga disparut.
Lydia fronça les sourcils.
« Je ne comprends toujours pas très bien.
- Tu as décidé de renaître, comme tu t’en souviens maintenant, expliqua
Chypre. Tweety, ou plutôt Daga, t’a adapté l’image pour que tu puisses voir
de quoi tu auras l’air. Sept appelle toujours Daga ‘Tweety’. Une sorte de
surnom. Il t’a plu, et tu as décidé de l’utiliser aussi. Sept t’a beaucoup ai-
dée, de sa propre initiative. C’était comme une surprise qu’il me faisait,
pour que je puisse voir qu’il pouvait agir de manière indépendante. » Elle
ajouta, le regard dans le vague : « Il voulait garder une longueur d’avance,
pour le dire autrement. »
Sept baissa les yeux.
« Mais tu es totalement libre de te rappeler tout ce que tu as oublié, Ly-
dia, continua Chypre. Je vais te donner un indice : tu te souviens du jeune
artiste que tu as rencontré la nuit où tu es morte, à la réunion de lecture de
tes poèmes ?
- Bien sûr ! Maintenant je me rappelle. Il sera mon père ! Je suis terrible-
ment fixée sur les mots, mais j’aimerais faire des expériences dans la cou-
leur, la richesse des émotions, pour changer, tout en continuant à rester re-
liée aux arts d’une façon ou d’une autre. Et j’aimerais bien avoir des parents
qui soient dans l’émotion, pour une fois. J’ai été très intellectuelle, à plein
d’égards, et c’est bien ; j’ai beaucoup aimé. Mais souvent je plongeais telle-
ment profond dans les idées que j’avais du mal à ressentir vraiment les
choses. Et là j’ai pas mal de capacités que je n’ai pas encore commencé à
développer…
- Josef est terriblement émotionnel, pour dire le moins, dit Sept.
- Je l’ai rencontré souvent dans mes rêves avant, je me souviens. Quand
on est… vivants ? On dit comme ça ? Mais quand on se réveille on ne se sou-
vient plus de ce qu’on fait quand on dort.
Sept rayonnait : - Tu t’en sors très bien.
- Je me suis tout de suite sentie attirée par lui, dit Lydia. Et lui et Bianka
ont aussi besoin de quelqu’un qui les… équilibre intellectuellement. Et – oh
oui – je me rappelle autre chose aussi. Je poserai pour plusieurs de ses ta-
bleaux. » Elle se tourna vers Chypre : « Mais comment puis-je renaître au 17e

201
siècle si je suis morte au 20e ? C’est drôle, j’ai toujours été attirée par la lit-
térature du 17e siècle aussi. C’est sans doute parce que je savais que j’allais
renaître à cette époque.
- Sept t’expliquera, dit Chypre avec un sourire. Mais tu vois, il y a un
libre arbitre. Simplement nous savions ce que tu avais décidé, alors que tu
avais fait exprès d’oublier.
Et Chypre disparut.
- Tweety. Tweety Landsdatter, fit Lydia rêveusement. Ce sera mon nom.
Tweety, fille de Bianka et Josef.
Josef se tortillait : « Je me sens bizarre, grogna-t-il. Comme s’il y avait
quelqu’un d’autre dans la pièce.
- Tu es juste nerveux, après toutes ces festivités, dit Bianka. Tu es gêné
de te retrouver avec ta fiancé vierge, gloussa-t-elle.
- Je devrais », dit-il en riant, mais il était épuisé. « Mon Dieu, il y a un
fantôme ici, ou quelque chose comme ça ! tonna-t-il.
- Dors ! » lui cria-t-elle.
Lydia souriait, contemplant les chaussures en pagaille sur le sol, les piles
de vêtements à côté du lit, dans une odeur de sueur et d’amour. Comme
c’est bizarre, pensa-t-elle. Elle arpentait la pièce, tirant sur la reproduction
d’une cigarette – elle paraissait vingt-cinq ans. Mais autrement, ils avaient
tous le même âge – aucun âge. Seigneur ! comme leurs vies allaient s’entre-
mêler.

202
Dernier chapitre – Fin de cet examen. Sept est reçu, il apprend
quelque chose sur lui-même, et découvre qui a écrit ce livre

Sept fit une grimace et se mit à la partie finale de son examen. Elle por-
tait pour titre Compréhension.
« Lydia comprend beaucoup de choses, dit-il. Protée apprend, de même
que Ma-ah. Josef a fait de grands progrès. Je veux dire qu’il peint vraiment,
et ses relations avec les gens sont meilleures que jamais. Mais il aura du fil à
retordre avec Lydia – Tweety, pardon. Elle va lui montrer une ou deux pe-
tites choses, ça lui fera du bien.
- Ce n’est pas très gentil, dit Chypre. J’imagine que Tweety aussi peut en
apprendre beaucoup de lui, et de Bianka.
- Mais il y a plusieurs choses qui m’inquiètent, admit Sept. Ma-ah ignore
son origine, et – il baissa les yeux – j’ai bien l’impression de l’avoir oubliée
moi-même. Protée ne comprend pas comment la cuvette des Telliens est
restée cachée pendant tous ces siècles, et encore moins pourquoi les Flot-
tants ne l’ont pas trouvée…
- Oui ? fit Chypre.
- Eh bien pour commencer, je ne comprends pas comment j’ai pu en sa-
voir assez pour conduire Ma-ah et Rampa aux Speakers…
- Continue, dit Chypre.
- Je n’y arrive pas. Il y a autre chose qui cloche, dit Sept d’un air
sombre. Cette mise en scène que j’ai choisie, la classe, les bancs : au début
c’était drôle, mais plus maintenant. Je n’aime même plus la corbeille à pa-
pier. Pire, j’ai été tellement occupé que je suis probablement passé à côté
de plusieurs problèmes importants. Et jusqu’ici tu ne m’as pas aidé du
tout. »
D’un mouvement d’impatience de la main, Sept fit tout disparaître. Il se
tenait maintenant avec Chypre, invisibles, dans la cour de Ma-ah, 35.000
avant J.-C.
« J’ai l’impression qu’il y a ici quelque chose que je n’ai toujours pas
compris, dit-il.
- Tu as réglé plusieurs points par ce mouvement de la main, dit Chypre.
Très finaud.
- Moi ? Mmmm… Ça me rappelle autre chose. Tu n’as rien contre si je re-
commence ma comparaison ?
- Pas du tout, répondit Chypre. C’est une excellente idée, mais ne dispa-
rais pas avec elle cette fois. »
Sept eut un petit sourire confus. De nouveau les lettres de lumière appa-
rurent dans le ciel :

203
Temps passé = Papa + Papr + Pafu
Temps présent = Prpa + Prpr + Prfu
Temps futur = Fupa + Fupr + Fufu

« Tu te souviens de ce que veulent dire les lettres ? demanda-t-il.


- Bien sûr, se hâta de répondre Chypre ? et j’ose espérer que toi aussi.
- Il y a juste un problème, dit Sept. Mais attends. »
Et au-dessus des lettres, Sept projeta ses trois boîtes représentant les
trois sortes de temps, avec leurs subdivisions.

TEMPS PASSÉ TEMPS PRÉSENT TEMPS FUTUR

passé, présent, passé, présent, passé, présent,


futur futur futur

« Donne-moi un moment maintenant, dit Sept.


- Un quoi ? dit Chypre, feignant le choc.
- En fait, dans mon présent stade de développement, j’ai besoin de
temps pour comprendre la nature du temps.
- Dans ton quoi stade de développement ? Mais tu ne vois pas, Sept ? »
Ses mots résonnaient dans l’esprit de Sept, et d’une façon impossible à
décrire, son esprit se mit à grandir. Des barrières, l’une après l’autre, aupa-
ravant invisibles et non perçues, s’effacèrent, jusqu’à ce que la compréhen-
sion de Sept s’étende à tout ce qu’il voyait, savait, ou percevait. Sa cons-
cience entoura la comparaison dans le ciel – et il passa à travers elle, décou-
vrant que tous ces temps n’étaient que différentes apparences d’une unique
et ineffable expérience où tout ce qui arrive naît, éternellement nouveau, à
partir de soi-même.

Toutes ses boîtes


Se fondirent en une seule.
Elles se transformèrent
En cercles
Desquels d’autres cercles
(et « temps »)
Ne cessaient d’émerger.
Et les cercles
Se transformaient en formes
De son

204
De l’autre côté du silence
Jusqu’au souffle même
Du
Rien
Perlant en gouttes de temps
Gouttes de lumière
Pour finir en
Gouttes de choses.
Et hors des gouttes de choses
Apparurent ses boîtes –
Et hors des boîtes
Apparut
Le temps de Lydia
Et celui de Josef
Et celui de Ma-ah et de Protée
Et les carreaux
Dans la cour.

Et Sept s’écria : « Ça y est j’ai compris ! Les ruines des Speakers n’ont
jamais été découvertes avant l’époque de Fenêtre parce que… » Il était tel-
lement excité qu’il projetait ses paroles et que les lettres semblaient tomber
des boîtes, une par une, comme des minutes.

« Les ruines des Speakers


Ne sont pas apparues avant le 23e siècle
Parce que
Parce qu’elles n’étaient pas là avant
Parce que
Elles étaient une action nouvelle
Arrivant dans… le futur du
Passé
Et uniquement là
Émergeant dans le passé du Temps
Présent.
C’étaient des ruines toutes neuves !

- Tu pourrais développer ? demanda Chypre en souriant.


- Bien sûr, volontiers ! dit Sept. Les ruines du 19e ou 20e siècle se trou-
vent sous les nouvelles ruines de 35.000 avant J.-C., parce que celles-ci sont
apparues « plus tard » depuis le futur du Passé, où il se passe sans arrêt des

205
actions et des choses nouvelles. Voilà pourquoi Fenêtre ne pouvait pas trou-
ver. Dans la structure du temps tel qu’il le comprend c’est impossible à ré-
soudre.
- Sept, fit doucement Chypre, rappelle-toi, tu crées ta propre réalité.
Comme tout le monde.
- Je sais. Tu n’arrêtes pas de me le dire, répondit Sept avec une légère
impatience. Qu’est-ce que ça vient faire ici ?
- Ça vient concerner d’autres questions auxquelles tu n’as pas encore ré-
pondu, et tout s’emboîte. Et c’est un indice.
- Oh, bon, alors voyons…
- Tu crées ta propre réalité », répéta Chypre de la façon la plus étrange.
Et soudain les mots résonnèrent dans l’esprit de Sept, depuis l’intérieur
de sa conscience, pas depuis l’extérieur.
Et là-dessus, Chypre disparut.
Mais en une nanoseconde, qui aurait aussi bien pu être un siècle, Sept
vécu une richesse d’être au delà de tout ce qu’il avait jamais imaginé, dans
laquelle il fut lui-même, ou plutôt, soi-même.
Et lui et Chypre participaient tous les deux à une multiplicité de moi ;
des existences multiples dont les ondulations s’étendaient vers l’intérieur et
l’extérieur, comme des constellations. Chaque moi était unique. Sept savait
qui il était, mais en faisant l’expérience de Chypre il savait qu’il ne faisait
qu’entrevoir une partie de sa propre réalité. Sa conscience s’emballa. Il ne
la contenait plus en entier. Quelque part en lui, Chypre riait de la plus lumi-
neuse et délicieuse compréhension. Et des images apparurent, parfois en lui,
parfois en dehors de lui, jusqu’à ce qu’il devînt incapable de les suivre.
Et la conscience de Sept se divisa en quatre
Dans une des parties il était Protée, dans la cour de la cuvette des Tel-
liens. À côté de lui était Fenêtre. Et même si Sept était Protée, Protée était
lui-même, dans son entièreté, et Sept, loin au-dessus, embrassait toute la
scène. Le visage de Protée était grave mais rempli d’excitation ; Fenêtre le
regardait avec les yeux du père qu’aucun petit garçon n’a jamais eu.
« Je sais que je touche quelque chose d’important, dit Protée. À partir
de maintenant, je suis aussi un Tellien. Il y a dans cette cuvette des secrets
que personne n’a jamais découverts, et je vais les trouver. Parfois, comme
en ce moment, je me sens tellement près de tout comprendre. Je vais tra-
vailler sur ces tablettes gravées de sons jusqu’à les connaître par cœur. Je
pense que l’importance des sons eux-mêmes est beaucoup plus énorme que
ce que nous pouvons imaginer. »
Protée leva les yeux. Il se sentait sur le point de basculer dans une nou-
velle compréhension, encore hors d’atteinte. C’était le crépuscule. À côté
de lui Fenêtre semblait absorber le bleu de ce début de soirée, de sorte que
Protée le voyait bleu-vert, d’une teinte presque liquide où se rejoignaient le

206
ciel et le sol ; sa silhouette se découpait sur le ciel comme celle d’un arbre
où il aurait pu grimper. Quelle idée bizarre, pensa Protée.
Un instant il fut presque pris de vertige, car il voyait « à travers » Fe-
nêtre, comme il se l’expliqua à lui-même plus tard. Puis Fenêtre sembla tel-
lement physique que Protée en eut des crampes d’estomac en pensant : on
grandit, on se développe par le sang et la chair, comme les arbres émergent
de la chair de la Terre.
Et donc en quittant la Terre, l’homme avait abandonné son propre ter-
rain de culture ; et Protée sut à cet instant qu’il devait aider l’homme à re-
venir sur terre, même si cela impliquait pour lui, à un moment ou un autre,
de retourner à la ville flottante. Une fois la Terre admise, l’homme pouvait
voyager et vivre où il voulait. En la niant, il niait cet héritage qui éveillait en
lui de telles nostalgies.
En vivant les pensées de Protée, Sept sut qu’il ne cesserait jamais de
descendre dans la chair, car il n’y avait ni descente ni remontée, il n’y avait
que l’être sous toutes ses formes. Protée et Fenêtre disparurent, et à leur
place se tenaient Ma-ah et Sumpter.
« Je ne sais pas d’où je viens, tout est là, disait Ma-ah. Je ne me sou-
viens pas de mes parents, juste de m’être retrouvée dehors avec Rampa, il y
a très longtemps. Je ne sais pas comment nous y sommes arrivés. Je suppose
que nous y sommes nés.
- D’une certaine façon, aucun de nous ne s’en souvient, dit Sumpter.
- Mais je veux me rappeler, je le veux absolument ! s’écria Ma-ah avec
défi (ce qui fit rire Sept.) Si j’ai un enfant je ne saurai pas vraiment d’où il
vient. (Et Sept rit encore plus fort. Chère, chère Ma-ah, pensa-t-il.) J’ai cru
que j’entendais le vieil homme, dit Ma-ah.
- Tout va bien », lui dit Sept, sachant qu’il rassurait aussi une partie de
lui-même.
Mais Ma-ah répondit : « Qu’est-ce qui va bien ? », exactement comme
Sept avait si souvent interrogé Chypre. « Et comment nous as-tu amenés ici,
Rampa et moi ? »
Avant que Sept ait pu répondre « je ne me rappelle pas », il était re-
tombé dans Ma-ah, perdu en elle, luttant pour marcher au rythme de
Rampa, dans un corps en détresse. Et un murmure, qui était à la fois sa
propre voix et celle de Chypre, émergea pendant un bref instant pour lui
dire où aller et par quel chemin. Seulement à cette époque-là, il n’avait pas
pris conscience de cette voix, perdu qu’il était dans les difficultés de Ma-ah.
Mais comment avait-il su ? Lui ou Chypre ?
Avec la question déferla une autre avalanche d’images. Encore une fois il
ne put en attraper que quelques-unes.
Chypre : libre d’être homme ou femme, étant les deux, écrivant les pre-
mières archives des Speakers, les « écrivant » en sons avant la naissance des
mots en termes de temps – mais dans une réalité se déroulant toujours.

207
Des images qu’il ne pouvait déchiffrer.
Des sons qui agissaient directement sur la matière… Bien sûr ! Un champ
de force, protégeant le pays des Speakers, activé par… Sumpter, qui était
Fenêtre – mais en tant que Fenêtre il avait oublié qu’il savait, et ce serait
Protée qui l’aiderait à se souvenir…
Et Josef…
Sept le vit en sueur à son chevalet, rugissant, désespérant – hurlant vers
le bébé, Tweety, qui lui retournait avec fougue ses hurlements. Sept tomba
pour un court instant dans Josef, regarda par ses yeux marron foncé, ressen-
tit l’intimité de la chair frémissante, vit les formes rebondies de Bianka, où
dans ce maintenant Tweety n’était pas encore entrée.
« On héritera de tout ça, disait Josef avec une joyeuse jubilation ; la
maison, les terres…
- Et tu deviendras gros et riche, je suppose, et tu abandonneras la pein-
ture, fit Bianka avec un sourire.
- Non, non, jamais ! » tonna-t-il.
Mais Sept, en tant que Josef, sentait les divisions, les conflits, voyait…
Mais Josef en tant que Josef disparut, remplacé par Josef le Speaker, gra-
vant soigneusement dans la pierre les images sumari qui seraient décou-
vertes par Ma-ah et Protée à leurs époques.
Et Lydia…
Était Histoire ! Et lui, Sept, avait oublié qui il était et ce qu’il savait. Ou-
blié de telle sorte que les différentes parties de lui-même pouvaient grandir
et apprendre par elles-mêmes. Mais constamment, sans le savoir, il les nour-
rissait de ce qu’il était…
Nourri par Chypre, qui avait appris à se souvenir, à enseigner d’une main
légère, et à apprendre volontiers et avec grâce. Et les sons des Speakers
étaient des indices importants, que Chypre l’aiderait à déchiffrer.
La conscience de Sept se rassembla, puis éclata sept fois, où il aperçut
Ma-ah, Josef, Lydia, Protée ; et, avec surprise et émerveillement – Histoire,
qui aurait son évolution indépendante, tout comme Tweety allait la vivre, et
Lydia l’avait vécue ; et Sumpter, qui était Fenêtre – chacun séparé tout en
étant entier, sachant et ignorant…
Et la conscience de Chypre éclata – en une telle myriade de miroitantes
réalités d’être que Sept fut incapable de suivre, et il s’écria : « Chypre ! »
Elle était assise à côté de lui près des carreaux, changeant de forme si
rapidement qu’il lui dit : « Arrête ça. J’ai appris tellement que j’ai le ver-
tige. J’imagine que tu n’aurais pas pu simplement me le dire ?
- Oh, Sept… dire ?
- Oublie ce que j’ai dit, se hâta-t-il de répondre.
- Bien. Cet examen est terminé, dit-elle. Je suppose que tu aimerais sa-
voir ? » Chypre fit une pause, le regard dans le vide, puis continua : « Tu as
réussi, tu sais.

208
- Je suis trop perdu pour penser, dit-il. Et qu’en est-il de l’origine de Ma-
ah ? Je n’ai pas encore répondu à cette question.
- C’est pour la prochaine fois, dit-elle. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas
répondre à certaines questions dans le contexte de la question. Il te faudra
trouver un nouveau contexte. Bien évidemment, la question elle-même a un
profond sens symbolique… »
Sept s’étonna : « La prochaine fois ?
- Dans tes propres termes d’expérience. En d’autres termes, évidem-
ment…
- Pas grave. Et si je ne me trompe pas, tu es pour moi ce que je suis pour
Ma-ah, et Josef, et…
- Précisément, dit-elle.
- Mais toi, qu’est-ce que tu as fait pour cet examen ? demanda-t-il. C’est
moi qui ai fait tout le travail.
Chypre sourit : - J’ai écrit ce livre, dit-elle.
Il s’écria : - Mais Chypre, tu n’es pas physique !
Et Chypre soupira : - Sept, il te reste encore beaucoup à apprendre ! »

209
Épilogue et prologue à la Suite de l’éducation de Surâme Sept

Chypre dit : Voici comment va commencer le prochain tome :

Lydia fut appelée


Tweety
Parce que
Bianka disait
Qu’elle était
Maigre et minuscule
Comme un oisillon
Nouveau-né.

« Attends une minute, dit Surâme Sept. Je crois que tu mélanges les
temps. Même si Lydia est morte au 20e siècle pour renaître au 17e, est-ce
que tu ne devrais pas dire « Lydia sera appelée Tweety », parce qu’elle n’a
pas encore vécu cette vie ? Ou alors est-ce que fut appelée est correct parce
que les gens pensent que le 17e siècle est venu avant ? Ou…
Ils éclatèrent de rire en même temps.
- Tu devras attendre pour voir, dit Chypre. C’est-à-dire que même si tous
les temps sont simultanés, il va falloir que j’attende que l’écriture du livre
ait rattrapé mon expérience. »

210
Appendice – Informations additionnelles
pour les lecteurs intéressés

Même si tous les Speakers de l’époque de Ma-ah étaient des Sumari, le


terme fait référence à un certain type de conscience, généralement parlant
une famille de consciences ayant certaines caractéristiques. Les Sumari sont
des initiateurs, extrêmement créatifs, enjoués, aimant bien la création de
systèmes de réalité puis passant à autre chose. Comme l’a dit une fois un
ami de Sept : « Ils ne restent pas pour tondre le gazon. » Un Sumari est un
Sumari, dans la chair ou en dehors.
Sept et Chypre sont des Sumari, de même que les personnages principaux
de ce livre.
Il faut relire attentivement les explications que donne Sumpter au cha-
pitre 12 concernant l’usage des mots. La langue sumari n’est pas une langue
au sens usuel du terme. L’important est dans les sons, pas dans les mots ou
les phrases écrits. Les sons font les choses. Le sens est séparé du pouvoir des
sons, et il est véhiculé par lui, comme le poisson nage dans l’eau.
Le sens émerge des sons, donc ; et les sons constituent les canaux par
lesquels le sens arrive. Les sons peuvent sembler avoir des sens différents à
différents moments, et pourtant ils expriment toujours des aspects de la
même réalité. Parfois un son donne plusieurs mots, parfois un seul émerge.
Cela devient évident quand vous étudiez le même chant en Sumari et dans la
traduction écrite par Lydia. Les exemples suivants expliqueront mieux :

Premier chant, pour les débutants

(Sumari étudié par Ma-ah) (Chants sumari par Lydia)


Angella pur tito
Angella to panito. C’est une partie de la vérité.
Angella pe toto panto C’est l’envers de la colère.
B a o eto
Rameta. Les étoiles chantent.
Écoute.
Ando andolato
Me do repen rabelli D’est en ouest
Me no latillo Arrivent les messages.
comme des feuilles

211
Angelo le peju lacol qui tombent.
Mendo. Rendo be woopta Tu ne peux pas les retenir.
Des secrets silencieux
Has a vendelli chevauchent le vent.
Indo lato Émergeant à jamais du silence.
Angell ella Réjouis-toi
Suri la mari Dans ta connaissance ignorante.
So la pinto
Contella. Sous la lumière des étoiles
La Terre frémit et s’ouvre.
Indo rito La Terre frémit et s’ouvre
Angella gondula À notre toucher.
Pito. miro. Elle se déploie.
Angella peto torello
Soli in do. Le clair de lune s’extasie
Quand il touche
Angella pindo Le sol de la forêt.
Pindu and tito Les fleurs de la forêt sont pleines
Pungula vito de la
Deto. lumière émergeant des ténèbres.
Ando capeto C’est le début
Angella peto La fin et le centre
Ingol. angol. Se déversant sans fin
El lo go. Vers dehors.
Des cieux illuminés
Les dieux viennent et flânent
Dedans et dehors
Dessus et dessous.
Leurs traces sont les étoiles,
Leurs voix sont les échos
Au delà des frontières du silence
Jamais effacées par hier
Ni demain.

Le chant du rêve des animaux

(Sumari appris par Ma-ah (Des Chants sumari de Lydia)


au pays des Speakers.)
Frea tumba, tul j leta Regardez-nous, regardez-nous
Greenaje odaro Dans notre monde voisin.
Deleta umbarge Nous sommes vos rêves vêtus

212
Sel var denoto De sang et de fourrure.
De na evisa Nous sommes les animaux
To marro insida Saints et bénis,
De ne r o. Durs et sauvages,
Projetés par vous
Gramaje netaro Dans le monde.
Denita visa
Flo marro ontoa Nous chantons vos louanges.
Deneta demari. Ce n’est que du bon sens,
O ne demari. Car nous savons que nous venons
On a es par. Des côtes de votre sommeil,
Ma ne o de vista Nés, arrachés et prêtés
De magna on to o Par le feu et la rage
Grem age an to a tum De vos désirs.
De es splen ato
Gr ene a torum
Ineago.
Silva vista ne ta
Gre en ad e bus
Tumba.
O nea umba À la minuit de vos sens
O framage tu a Nous nous dressons, splendides.
Oh le e on to
A de um timbi. Parfaits et agiles
Gravi timbo taru Nous bondissons dans les forêts
Sev r ant a to bum Nous parcourons les paysages
Grim age endeo À l’ombre du clair de lune.
De midge a a tu um Nous sommes vos rêves échappés
Mari on umber Pour toujours de leur cage.
Grey e a on obus. La porte est grande ouverte.

Nous rêvons nos rêves.


Souvenez-vous,
Priant et menaçant.
Nos entrailles dansent
D’une avidité splendide.
Jusqu’à demain
Votre magie nous fait vivre.
Mais nos rêves s’élèvent
Comme les vôtres, et nous défient.
Il faut nourrir et soigner
Les animaux des animaux.
Les rêves des rêves ne sont pas

213
Des orphelins à jeter aux ténèbres.

Nous venons devant vous


Pour obtenir votre attention.
Nous sommes le sang et la peau
De vos rêves caracolant
En plein soleil.
Nous traversons les forêts
Et les flancs des collines,
Sculptés par votre inconscience.
Sachez qui nous sommes, pèlerins
Sous la lune de votre cerveau.

Fragments d’un chant sumari des origines

(De tablettes de pierre déchiffrées par Fenêtre au pays des Telliens.)

O shel u a stare Des ténèbres conscientes


Le munde tu am De l’ignorance
Del an o resplendi Nous nous sommes élevés
Tel mal del o Sur la toile de nos pensées.
Fram mondi . Nous nous sommes balancés au-dessus
De na resplendi De la chaleur du nid vide,
O terum nesta Escaladant les images
Far bundu. Tarra Émergées de votre désir,
Ne o responde Attrapant les syllabes
La dum. La day dum Qui entouraient
Framba. Notre mutisme comme des étoiles.

Ce chant ne faisait pas partie de ceux « écrits » par Lydia au 20e siècle.
Le reste du chant se trouve dans les archives des Speakers au « temps » de
Ma-ah.)

Fenêtre continue de traduire des extraits des chants sumari, des frag-
ments de ce qui semble être des documents mathématiques, ainsi que
d’autres pièces. Un de ces documents en particulier semble mener vers une
explication de la connexion entre le son et la matière, suggérant une rela-
tion entre les valeurs numériques, les atomes et les syllabes. Plusieurs
chants sumari font allusion à cette relation. Jusqu’à présent cet énoncé
« mathématique » n’a été déchiffré que par fragments, et Fenêtre est cer-
tain que d’autres restent encore à découvrir. Nous en donnons ici une partie,

214
en raison de ses implications concernant la méthode employée par les Spea-
kers pour construire leurs bâtiments en utilisant les sons.
La première section, qui concerne un tout autre sujet, semble s’adresser
d’une manière générale aux étudiants. Elle constitue un préambule au corps
du matériel, et présente les idées fondamentales sur lesquelles les Speakers
construisirent leur civilisation. C’est pour cette raison qu’elle a été incluse
ici. Ce qui suit est la traduction de Fenêtre :

(Tiré du texte sacré de l’Alliance)

Honore ton corps, c’est lui qui te représente dans cet univers. Sa
magnificence n’est pas un hasard. Il est la structure par laquelle s’ef-
fectue ton œuvre ; par laquelle parle l’esprit, et l’esprit dans l’esprit.
La chair et l’esprit sont deux phases de ton actualité dans l’espace et le
temps. Celui qui ignore l’un des deux tombe en poussière. Ainsi est-il
écrit.
Le mariage de l’âme et de la chair est un ancien contrat qui doit
être honoré.
Qu’aucune âme dans la chair n’ignore sa contrepartie terrestre, ou
soit sévère à l’égard de son partenaire dans le temps.
L’esprit ne peut pas danser au-dessus de la chair, ou sur la chair. Il
ne peut pas nier la chair, sous peine de se transformer en un démon exi-
geant l’allégeance. Alors la voix de la chair à tous ses niveaux hurle de
manque ; l’ancien contrat n’est pas respecté. Et l’âme et la chair par-
tent mendier, chacun dans sa solitude.
Qui nourrit le corps d’amour, ne l’affame pas plus qu’il ne le gave,
nourrit l’âme. Qui nie le corps nie l’âme. Qui le trahit, trahit l’âme. Le
corps est le corps de l’âme, l’image corporelle de la connaissance.
Comme l’homme et la femme se sont épousés, chaque moi a épousé son
corps.
Ceux qui n’aiment pas le corps ou ne lui font pas confiance n’aiment
pas l’âme, ou ne lui font pas confiance. Les innombrables voix des dieux
s’expriment par toutes les parties du corps. Même les petites molécules
dorées ne sont pas muettes. Qui musèle le corps, ou le met en laisse,
musèle l’âme et la met en laisse. Le corps de chacun est la demeure de
la forme personnelle de Dieu. Faites-lui honneur. Que personne ne
s’élève au-dessus du corps, que personne ne le traite de sale, sinon
pour lui la splendeur du moi restera cachée. Que personne ne conduise
le corps comme un cheval captif, sinon il sera piétiné.
Le corps est l’âme en ses vêtements terrestres. C’est le visage de
l’âme tourné vers les saisons, l’image de l’âme reflétée dans les eaux
de la Terre. Le corps est l’âme qui se tourne vers l’extérieur. L’âme et

215
le corps sont unis au pays des saisons. Tel est l’ancien contrat par le-
quel la Terre fut formée.
La connaissance de l’âme est inscrite dans le corps. Le corps et
l’âme sont l’extérieur et l’intérieur du moi. L’esprit d’où émerge l’âme
forme les deux – l’âme et le corps. En temps terrestre, l’âme et le corps
apprennent ensemble. Les gènes sont l’alphabet par lequel l’âme arti-
cule le corps – qui est la parole de l’âme dans la chair.
Alors laissez l’âme s’exprimer librement dans la chair.
Le corps est aussi éternel. L’âme le sort de l’espace-temps. Le corps
est l’expression de l’âme, et son expression est infinie. L’esprit a de
nombreuses âmes, et chacune a un corps. Le corps est dans le temps et
hors du temps, tout comme l’âme. Laissez l’âme couler librement à tra-
vers le corps, et souffler la vie dans chacune de ses parties. La première
naissance fut un cadeau, volontiers donné. Maintenant vous devez ac-
cepter, et bénir la vie en vous. Faites confiance à la spontanéité et à la
santé du corps, qui sont la spontanéité et la santé de l’âme. Car chaque
matin vous émergez de nouveau, vivant et sain, du chaos…
(Un autre fragment, déchiffré par Fenêtre, provient du même docu-
ment ; c’est un morceau de poème qui relie le texte ci-dessus aux affirma-
tions qui vont suivre sur les atomes, le son et les valeurs numériques.)
L’univers est le corps de
l’âme de Dieu,
la chair de sa parole.
Au début l’homme a reçu
deux patries,
Son corps et sa planète.
Les formules sont écrites
partout,
Inscrites sur chaque objet.
Le corps est un langage
Où les atomes remplacent les mots.
Le corps est le plus ancien
des alphabets,
Et les atomes parlaient avant que la Terre
connût le son…
(Les fragments suivants proviennent de la partie principale du texte.
D’autres parties, en cours de déchiffrement, semblent parler d’un système
mathématique multidimensionnel.)

216
Concernant le corps… le corps est donc construit selon des principes
en rapport avec le son, le son devenant ce que vous appelez matière à
certaines fréquences.
En réalité, les nombres sont élevés en puissance dans toutes les di-
rections. Ils représentent des points d’émergence de l’énergie quand
elle apparaît dans la troisième dimension…
Les nombres entiers sont des points pivots d’activité radiante, à par-
tir desquels l’énergie émerge en termes de lumière et de son. Ces quali-
tés – lumière et son, par exemple – existent à la fois sur le côté positif
et négatif de chaque équation et sur tous les côtés de l’élévation.
La plus grande partie du document dépasse l’intérêt d’un lectorat ordi-
naire. La démonstration suggère pourtant une propriété ou une valeur in-
terne existant dans toute matière physique. Comme les Speakers semblent
avoir utilisé une telle connaissance, et comme les Telliens essayent de la dé-
crypter, les trois paragraphes suivants ont été inclus simplement comme
exemple de la manière dont le sujet est traité :
Ces valeurs cachées (de nombres) n’émergent que sous certaines
conditions, même si elles sont perpétuellement actives et doivent être
considérées comme faisant partie des caractéristiques des nombres en-
tiers. Ces valeurs cachées ou invisibles sont souvent la cause d’instabili-
tés qui semblent apparaître sans raison pour perturber le résultat d’une
équation. Elles sont aussi responsables de phénomènes qui apparem-
ment défient l’équation.
C’est elles qui font que le tout est plus que l’ensemble des parties.
Elles existent du côté négatif sur tous les côtés de l’élévation. Elles af-
fectent les réactions positives, ou le comportement des nombres entiers
sur le côté positif, et sous certaines conditions peuvent saper leur éner-
gie. Mais habituellement elles élèvent toutes les propriétés existantes,
et franchissent la frontière du positif vers des régions où les propriétés
des nombre entiers sont largement modifiées – comparées à leur com-
portement dans un système tridimensionnel. Ces valeurs invisibles an-
crent solidement les nombres entiers dans une dynamique dépassant
largement votre continuum spatio-temporel.
Certains nombres entiers sont plus sensibles que d’autres à leur na-
ture profonde. Ils s’appuient sur leurs valeurs invisibles. Ce sont eux qui
peuvent vous réserver des surprises, même s’ils ont moins de stabilité à
l’intérieur d’une relation numérique. Leur nature est explosive ; ils peu-
vent être facilement combinés mais sont plus faibles en termes de liens.
De tels nombres entiers peuvent passer par des phases d’effondrement,
un anéantissement physique momentané résultant en un trou par où
passent toutes les valeurs (trou noir). Les valeurs invisibles atteignent

217
alors leur maximum, affectent le comportement d’autres valeurs numé-
riques reliées au nombre entier…
Ce court exemple montre la nature complexe du document. Pendant que
Fenêtre, avec l’aide de Protée, essaye de déchiffrer le reste, les Telliens es-
pèrent percer les secrets de la civilisation des Speakers.
C’est la même idée que l’on retrouve dans le chant sumari suivant, dé-
couvert parmi les papiers de Lydia après sa mort. D’après une note en
marge, il est évident qu’elle n’avait aucune idée de la signification du
poème ; elle ne l’a pas inclus dans l’édition des Chants des Sumari.

Chant du choix

Avant qu’apparût la lumière de la Terre


Nous errions
Semant des alphabets dans le silence
Et les récoltant en voyelles
Éclaboussées du silence
Jusqu’à ce que le silence parle
De la voix
D’un million de mondes.

La langue de l’univers
A choisi le silence
Et le silence a choisi le son
Et la
Terre est apparue
Parole
Congelée en forme.

Les atomes sont des syllabes


À jamais tues, parlant pourtant.
Le silence est son
À jamais tournoyant et rassemblant.
Le roc est muet
Aux oreilles attentives,
Mais les yeux sourds observant les nuages
Entendent des montagnes de voyelles
À jamais dansant.

Le temps du choix
Ouvre la faille

218
Dans le roc,
Et les voix cachées
De la Terre
S’élèvent.

Ce qui suit est un extrait de l’alphabet simple, ou « cordella » - les sym-


boles gravés dans la falaise au temps des Speakers et redécouverts à
l’époque des Telliens. Passer les doigts sur les contours de ces symboles res-
tituait les valeurs sonores correspondantes. L’ordre indiqué ici est celui de
leur découverte. Il en existe d’autres, groupés différemment ; le peuple de
Fenêtre ne les a pas encore tous découverts.

D’après un autre texte sumari, partiellement déchiffré, le mot cordella


est utilisé de préférence au mot alphabet pour briser les conceptions habi-
tuellement associées à ce dernier mot ; en même temps le mot cordella im-
plique l’idée de symboles étroitement liés, comme ceux qui font la base de
l’alphabet. Vu sous cette perspective, il y aurait des cordellas sous les per-
ceptions auditives, olfactives, visuelles, etc. D’après ce fragment, la peau
aurait son propre alphabet.
Étant donné que les Telliens n’ont traduit qu’une infime partie des ma-
nuscrits et des archives des Speakers, nous ne pouvons donner ici que
quelques aperçus de leur signification. Le processus de découverte et traduc-
tion continue, bien sûr, et d’autres chants et archives seront publiés au fur
et à mesure de l’avancement du travail.
La philosophie sumari offrant un mélange très riche de théorie et de
compréhensions pratiques, cet appendice se terminera par la traduction d’un
des premiers chants appris par Ma-ah au début de ses études. L’injonction
est valable pour tous les « temps ».

Les cadeaux des dieux

Ceux qui ont reçu des cadeaux des dieux doivent les utiliser.
Fais-les briller le matin,
Illumine-les de ton désir,

219
Cueille-les de l’arbre frémissant de la création.
Couche-les tendrement dans le panier de tes soins bienveillants.
Utilise-les, ou les fruits se transformeront en pierres, qui seront lourdes.

Les fruits des dieux sont juteux et nourrissants.


Ignore-les, et ils se transformeront en crocs qui te mordront.

Les cadeaux des dieux valent plus que la nuit ou le matin.


Ignore-les et la nuit et le matin disparaîtront.
Le noyau de ta connaissance est celui des fruits des dieux en toi,
Crache-le et tu seras perdu.

Les cadeaux des dieux sont la moelle jaune qui relie entre elles
Les fibres de ton savoir.
Utilise-les, ou tu tomberas en morceaux.

Utilisés, les cadeaux ces dieux sont abondants et ils se multiplient.


Secoue les branches de la création,
Et les cadeaux des dieux tomberont sur tes genoux, resplendissants.
Tourne-leur le dos, et l’arbre meurt,
Et le vent emporte au loin les graines.

Utilise ainsi les cadeaux des dieux à profusion.


Ils sont ta nourriture.
Ils sont les fruits qui s’ouvrent dans les ténèbres des rêves.
Ils sont la lumière qui émerge du chaos.
Ils sont le fruit de l’arbre inconnu
Mais toujours présent.

Ils sont les fruits à jamais croissant sur les branches de l’ignoré
Devenu visible.
Ils sont plus doux que l’évidence de l’amour dans le corps.
Qu’aucun homme ne tourne le dos quand tombent les fruits,
Mais qu’il les ramasse.
Ils sont votre abondance et votre subsistance.

220
Surâme Sept
Trilogie

Par Jane Roberts

(Traduit de l’américain)

Tome II

Suite de l’éducation de
Surâme Sept

janeroberts.fr - 09-11-2019
Ce livre a été écrit dans le temps de Jeffery.
(Environ fin des années 1970 après J.-C.)
Suite de l’éducation de Surâme Sept

Table des matières

Premier prologue..................................................................................................................................... 1
Second prologue (Peu après) .................................................................................................................. 2
Chapitre premier. – Journal d’un psychologue surpris (Jeffery W. Blodgett) ......................................... 3
Chapitre II. – L’expérience de Ram-Ram ................................................................................................. 9
Chapitre III. – Un livre sorti de nulle part et une discussion dans une clinique psychiatrique ............. 16
Chapitre IV. – On recherche des dieux (ou Chapitre Un de la Suite de l’éducation de Surâme Sept
par Jeffery)............................................................................................................................................. 22
Chapitre V. – Début de la recherche – Un démon au pied de la colline ............................................... 28
Chapitre VI. – Josef a des ennuis ........................................................................................................... 34
Chapitre VII. – L’assemblée des dieux ................................................................................................... 44
Chapitre VIII. – Lydia rencontre le Christ dans de très malheureuses circonstances ........................... 50
Chapitre IX. – Will, élève de Surâme Sept, veut quitter le cours de vie ................................................ 57
Chapitre X. – Notes de Jeffery – Questions sans réponses ................................................................... 62
Chapitre XI. – Surâme Sept voyage de l’autre côté de l’univers ........................................................... 67
Chapitre XII. – Surprise de minuit pour une future maman .................................................................. 71
Chapitre XIII. – Entre les âges : Lydia rencontre Tweety et un ancien amour ...................................... 77
Chapitre XIV. – Lydia assiste à une séance, choque les participants et tient une promesse ................ 82
Chapitre XV. – Surâme Sept a des ennuis et Will essaye de lâcher ses études..................................... 90
Chapitre XVI. – Le malaise de Jeffy-boy grandit, et Ram-Ram joue les disparus .................................. 97
Chapitre XVII. – Ram-Ram le divinologue, et dossier 9871 : J. Christ ................................................. 103
Chapitre XVIII. – Sept a un entretien troublant avec le Christ, un événement multidimensionnel se
transforme en une vision folle, et Jeffy-boy devient le personnage d’un livre................................... 111
Chapitre XIX. – Le récit de la Sainte Vierge et un ego pour Bouddha ................................................. 120
Chapitre XX. – Notes de Jeffery, quelques réalisations bouleversantes ............................................. 131
Chapitre XXI. – Trac et préparatifs avant une naissance ..................................................................... 135
Chapitre XXII. – Une naissance ............................................................................................................ 139
Chapitre XXIII. – Complications après la naissance. Lydia se réveille dans une vie alternative .......... 142
Chapitre XXIV. – Apparition de la conscience de soi chez Tweety ...................................................... 151
Chapitre XXV. – Will et Jeffy-boy au bord de l’abîme ......................................................................... 154
Chapitre XXVI. – Ram-Ram prend congé et dit ce qu’il sait ................................................................ 163
Chapitre XXVII. – « Le moment est maintenant », Lydia dit au revoir et bonjour, et Sept
se souvient........................................................................................................................................... 168
Chapitre XXVIII. – Surâme Sept tient sa promesse à Lydia, et commence l’éducation de Tweety ..... 176
Postface des dieux ............................................................................................................................... 182
Notes finales de Jeffery ....................................................................................................................... 186
Épilogue ............................................................................................................................................... 190
Le Petit Livre de Sept ........................................................................................................................... 191
Premier prologue

Chypre dit : Voici comment va commencer le prochain tome :

Lydia fut appelée


Tweety
Parce que
Bianka disait
Qu’elle était
Maigre et minuscule
Comme un oisillon
Nouveau-né.

« Attends une minute, dit Surâme Sept. Je crois que tu mélanges les
temps. Même si Lydia est morte au 20e siècle pour renaître au 17e, est-ce
que tu ne devrais pas dire ‘Lydia sera appelée Tweety’, parce qu’elle n’a pas
encore vécu cette vie ? Ou alors est-ce que fut appelée est correct parce
que les gens pensent que le 17e siècle est venu avant ? Ou…
Ils éclatèrent de rire en même temps.
- Tu devras attendre pour voir, dit Chypre. C’est-à-dire que même si tous
les temps sont simultanés, il va falloir que j’attende que l’écriture du livre
ait rattrapé mon expérience. »

1
Second prologue (Peu après)

« Mais tu vas écrire ce livre, non ? demanda Surâme Sept avec quelque
inquiétude.
- On peut le dire comme ça, répondit Chypre. Je pense que la première
partie s’appellera ‘L’Odyssée de Jeffy-boy, Ram-Ram et la reine Alice’.
- Mais qui sont ces gens ? Et qu’est-ce qu’ils ont à voir avec Tweety et sa
nouvelle vie, et la suite de mon éducation ?
Chypre sourit : - C’est quelque chose que tu devras apprendre par toi-
même. La véritable éducation implique toujours des surprises. Mais fais at-
tention, maintenant. L’odyssée de Jeffy-boy, Ram-Ram et la reine Alice va
commencer. Bien sûr Jeffy-boy ne réalise pas encore ce qui est en train de
se passer. »

2
Chapitre premier. – Journal d’un psychologue surpris (Jeffery
W. Blodgett)

Ces notes sont le récit de ma… de ma quoi ? De mes activités de rêve ?


Non. Pour être exact, ce tapuscrit est une chronique de voyages entrepris,
aussi étrange que cela puisse paraître, quand mon corps physique dort. Il y a
plusieurs points à aborder, et je vais le faire ici, dans ce premier exposé
d’une certaine ampleur. En toute honnêteté, je viens d’écrire ces dernières
phrases dans la reconnaissance douloureuse de limitations générales que je
n’accepte absolument plus. Car je sais avec une absolue certitude, comme
vous allez le voir, qu’il n’existe aucun passé, présent ou avenir, dans le sens
habituel de ces mots. Ceci posé, je vais à partir de maintenant tenir ce jour-
nal aussi à jour que possible, et j’ai l’étrange sensation qu’il va arriver
quelque chose d’important avant même que j’aie le temps de résumer ce qui
s’est passé jusqu’à présent.
Théoriquement, ces notes pourraient être découvertes dans le passé,
avant que je les écrive dans le présent. Elles pourraient ainsi être mises au
jour dans une réalité dont je ne sais rien. Elles pourraient même émerger
(comme je le sais maintenant) sous la forme d’écriture automatique par l’in-
termédiaire d’un étranger quelconque, qui aurait laissé tomber les barrières
de son esprit conscient ; ce serait un genre de… phénomène psychologique
de matérialisation. Et je pourrais tout aussi bien venir me promener dans vos
rêves. Ou vous dans les miens.
J’ai l’impression d’avoir commencé à vivre seulement ces derniers mois,
mais au début, quand ces événements ont commencé, j’ai été terriblement
ébranlé. Aujourd’hui encore, parfois, je doute de ma santé mentale. Mais ce
qui arrive maintenant m’a permis de jeter un coup d’œil dans les coulisses
de la réalité, ce qui ne fait que rendre ce qui se déroule sur scène encore
plus miraculeux.
Je voudrais qu’il soit bien spécifié ici que je n’ai jamais pris aucune
drogue d’aucune sorte. Il n’y a rien dont je sois conscient qui ait déclenché
l’aventure dans laquelle je me trouve impliqué. Ces notes, écrites durant la
journée, représentent une tentative de ma part de rendre compte de mes
activités dans des dimensions dont la plupart des gens ne savent absolument
rien.
J’ai réussi jusqu’à présent à revenir à ma vie quotidienne normale, mais
je n’ai aucune garantie que ce sera toujours le cas, en particulier depuis que

3
je rencontre parfois certaines difficultés, de nature indéfinissable. Je le re-
dis, jusqu’à présent j’ai pu garder mon état de conscience normal dans une
réalité acceptée par tout le monde. Mais je suis sensible à l’aspect fragile de
cet équilibre.
Aussi longtemps que j’écrirai ces notes et que je lirai celles écrites aupa-
ravant, je saurai que je suis revenu sain et sauf de ces royaumes tout aussi
valables. Si je décide de ne pas revenir, je ferai part de ma décision ici, de
sorte que qui que ce soit d’intéressé sache que mon départ était volontaire,
et non le résultat d’une coercition quelconque, ou pire, d’une erreur ou
d’une négligence de ma part. En particulier si un jour Sarah, mon ex-épouse,
lisait ces notes, je ne voudrais pas qu’elle m’imagine essayant désespéré-
ment de me frayer un passage pour revenir d’un envers de la réalité qu’elle
serait incapable de comprendre.
Je devrais peut-être mentionner ici que je suis psychologue. Mes di-
plômes devraient suffire pour qu’on lise ces notes (B. A. à Cornell, master et
thèse en psychologie comportementale à Harvard). À ceux qui reconnaissent
encore ces ridicules marques d’érudition, je dis : « Écoutez-moi bien. En
fonction de vos critères, je mérite d’être reconnu par vous. » À ceux qui
pensent que les diplômes sont surtout les insignes d’une ignorance ritualisée,
je dis : « Je suis de votre côté. » Mais il m’a fallu des années pour obtenir ce
statut, et je peux aussi bien en tirer avantage dans ce monde académique
auquel je n’appartiens plus.
Il faut que je vous dise aussi que j’ai trente-six ans, et que j’ai pris une
certaine distance par rapport à ma vie d’après trente ans. Mon ex-femme vit
de l’autre côté du continent, virtuellement remariée, si ce n’est légalement,
et enceinte de son premier enfant. J’essayais de me décider si oui ou non
j’avais envie de faire pousser un être humain dans cet aberrant jardin d’exis-
tence. Sarah, apparemment, s’est fatiguée d’attendre, et elle est partie
avec un autre sac de graines plus disponible. Je vivais donc seul quand ces
événements ont commencé.
Je suis persuadé d’être impliqué dans un travail de la plus haute impor-
tance. J’ai aussi parfaitement conscience que mon attitude a toutes les ca-
ractéristiques de l’égomanie, ou du moins les principales. Mais je n’ai pas le
complexe du Sauveur. D’abord je suis fatigué de rechercher en moi les signes
de la schizophrénie, en particulier depuis que j’ai découvert que ce que je
considérais comme mon état normal de conscience ne représentait que les
rides de surface de ma véritable identité. Ensuite, j’utilise ma personnalité
comme rat de laboratoire psychologique dans mes aventures, et une partie
de mon travail implique la faculté de manipuler différents états d’éveil.
J’admets ainsi, pour répondre à l’avance aux critiques que mes collègues
m’adresseront, que je ne conserve aucune objectivité convenable, ni ne me
conforme à la « méthode scientifique ». Je tourne même le dos à l’élec-
troencéphalogramme et aux désormais respectables « laboratoires de

4
rêves », comme on les appelle, même s’ils ont leur utilité. Là où je vais, je
dois aller absolument seul. Personne ne peut me dire quelles méthodes sont
utiles, lesquelles sont dangereuses. Les présupposés de la vie ordinaire ne
me servent plus à rien. Mais je ne reviendrai pas. L’espoir d’un grand accom-
plissement personnel – et d’un important acquis de connaissances – dépasse
de loin les dangers, ceux que j’ai découverts et ceux qui m’attendent encore.
Et donc, après cette verbeuse introduction – les psychologues sont pro-
lixes, comme chacun sait – je vais raconter les événements qui m’ont con-
duit à rédiger cet exposé. Le premier épisode semble tellement insignifiant,
comparé à mes activités ultérieures, que mon étonnement initial paraît au-
jourd’hui plutôt comique. C’est pourtant cette nuit-là que s’ouvrit pour moi
le premier trou dans la réalité physique. La première fissure apparut dans
l’existence ordinaire que j’avais toujours connue.
Je vivais dans un de ces blocs d’appartements modernes reliés à l’univer-
sité, au nord de New York. Chaque bloc avait sa propre entrée. Les bâti-
ments venaient d’être terminés, et chaque balcon avait vue sur des tas de
pierres, des gravats, et des trous de boue. L’appartement lui-même me fai-
sait penser à une boîte de Skinner1 : un environnement totalement artificiel,
climatisation, isolation phonique, humidificateur d’air, tout pour rendre la
vie hygiénique et ennuyeuse.
Je ne pouvais pas dormir cette nuit-là ; je me suis donc levé et je suis
allé dans le salon. Je suis resté un peu sur le balcon. Il n’y avait aucun esca-
lier pour descendre directement, et j’étais au septième étage. En face, des
balcons identiques sortaient en colonnes des façades, silhouettes fragiles
s’étageant à l’aplomb des tas de gravats couverts de neige.
Il était deux heures du matin quand je suis rentré, après être resté sur le
balcon environ cinq minutes. J’ai vérifié l’heure, et me suis jeté sur le di-
van. Immédiatement je suis tombé en sommeil profond, et j’ai rêvé que
deux hommes me parlaient. Ils étaient habillés de façon ordinaire, de cos-
tumes sans style. Nous discutions de l’échec de la psychologie comportemen-
tale, qui n’avait pu révéler que les caractéristiques les plus superficielles de
la personnalité humaine. Je n’étais pas d’accord avec leurs conclusions. À
cet instant, un bruit terrible m’a réveillé. Je me suis retrouvé assis, totale-
ment réveillé – et, je dois l’avouer, en état d’alerte.
À ma grande surprise, les deux hommes étaient encore là. Je me souve-
nais parfaitement de mon rêve, et je les reconnaissais comme en étant les
personnages. Je clignai des yeux et me les frottai furieusement.
« Le vent a fait tomber le pot à géraniums vide sur le balcon. Ne vous en
faites pas », dit le premier homme.
Je ne répondis pas. En plein éveil, je regardai autour de moi. Tout était
normal. La pièce était solide, réelle, sauf que les deux hommes ne pouvaient

1
Dispositif expérimental utilisé dans les années 1930 en psychologie comportementale. (N. d. T.)

5
pas y être. Les informations sensorielles à cet égard étaient incohérentes. Il
régnait une faible lumière, et je pouvais voir les deux hommes aussi claire-
ment que je voyais le divan, le bureau, ou quoi que ce soit d’autre. J’aurais
pu penser qu’ils étaient des intrus, des voleurs, si je ne m’étais pas souvenu
qu’ils avaient été dans mon rêve.
Aussi raisonnablement que je pus, je dis : « Écoutez. Vous êtes des
images de rêve. Il est impossible que je sois en train de vous parler puisque
je suis complètement réveillé. À moins que je sois encore en train de dormir,
et que je ne m’en rende pas compte.
- Vous êtes surmené, c’est ça ? » Le premier homme souriait d’une façon
étrangement réconfortante ; et comme un idiot, j’approuvai vivement de la
tête et dis : « Oui, c’est probablement le cas. Je dors encore et je rêve. »
Mais l’autre homme se mit à rire. Il paraissait moins bien disposé à mon
égard que le premier. « Hypothèse intéressante, dit-il. Mais, et si j’affirmais
que vous êtes plutôt une image de mon rêve ? »
Cela m’irrita, mais je continuai à noter mes réactions. Le second homme
était un peu plus jeune que moi, et je n’aimais pas sa manière de com-
prendre, ou de faire semblant de comprendre la situation mieux que moi.
Pour empirer les choses, le premier dit avec un sourire indulgent : « D’un
autre côté, vous pourriez aussi bien être tous les deux des images de mon
rêve. »
À ce moment-là je savais que j’étais parfaitement réveillé. Et j’avais
peur. Pendant un moment j’ai pensé que les deux hommes étaient des fous
qui avaient réussi à trouver l’entrée – des intrus, en fait – et que je les avais
confondus avec des images de rêves antérieurs. Je me pinçai le bras. Mes ré-
flexes étaient normaux. Mes facultés critiques fonctionnaient. Mais je n’arri-
vais absolument pas à donner un sens à la situation.
Le plus jeune des deux hommes dit : « Maintenant que nous avons satis-
fait votre curiosité par des stimuli appropriés, nous allons observer avec plai-
sir vos prochaines réactions. »
Là je sautai du divan. Deux choses se produisirent en même temps. De-
vant mes yeux écarquillés, les deux intrus se mirent à disparaître, comme si
l’espace les avalait, en commençant par leurs bords. Puis ce fut l’éclate-
ment d’un grand clic à la base de mon crâne. Quand je repris conscience,
j’étais revenu sur le divan, atterri là d’une façon qui m’échappait complète-
ment. La pièce n’avait pas changé, mais les deux hommes avaient disparu.
Qui plus est, rien ne prouvait qu’ils avaient jamais été là. Autre chose : je
me souvenais avoir ouvert les yeux, alors que je n’avais aucun souvenir de
les avoir fermés. Dès que les hommes eurent disparu, je me précipitai vers la
porte-fenêtre et l’ouvris en grand. Le pot à géraniums gisait sur le sol, en
miettes.

6
Les jours passant, je me suis convaincu que toute l’histoire n’avait été
qu’une espèce de rêve-dans-un-rêve. Une seule chose m’ennuyait : ma certi-
tude d’avoir sauté du canapé pendant que les deux hommes disparaissaient,
alors que la minute suivante j’étais allongé sur ce canapé, les yeux fermés.
Si cela n’avait été qu’un rêve, pourquoi avais-je remarqué que mes yeux
étaient ouverts ou fermés ? Je veux dire que généralement, dans les rêves,
on voit ce qu’on voit, et c’est tout – ou du moins c’est ce que je pensais à
l’époque. Le claquement dans ma nuque était difficile aussi à expliquer,
mais je décidai qu’il avait été causé par une espèce de spasme musculaire.
Je n’ai parlé à personne de cette expérience. En fait je suis arrivé à me
la sortir tellement bien de l’esprit que j’aurais pu l’oublier, si elle n’avait
été suivie d’un événement encore plus étrange. Cet épisode suivant, encore
plus inquiétant, se produisit une semaine plus tard, et il me fut absolument
impossible de le relier à une quelconque activité de rêve.
Pour autant que je me souvienne, voici la séquence des événements.
J’étais à mon bureau, concentré sur le devoir d’un étudiant. Il s’agissait de
discuter certaines expériences que nous avions faites sur les lobes frontaux
chez les rats. Puis, sans transition, j’ai vécu quelque chose d’une intensité
effrayante. D’abord, j’eus l’impression que mon corps s’expansait, tout en
devenant plus léger. Cela continua jusqu’à ce que je me sente incroyable-
ment léger. On aurait dit qu’il y avait des kilomètres entre mes oreilles.
De la plus étrange des façons je suis devenu conscient des cellules de
mon corps. Chacune semblait douée d’une attention, d’une mini-personna-
lité – intense, réactive, et individualisée – et par-dessus tout, elles ne se
contentaient pas de répondre aux stimuli, mais chacune prenait l’initiative
de l’action. Il me vint l’idée insensée que ma conscience s’était émiettée
jusqu’à ses composantes de base, quand soudain je me suis senti… libre, non
fixé. J’eus de nouveau cette même sensation du claquement à la base du
crâne, et à ma grande horreur, je me retrouvai littéralement suspendu dans
les airs, devant le balcon, à environ un mètre cinquante de la rambarde et à
vingt mètres du sol.
Je m’attendais à chaque instant à m’écraser sur le sol. Mais rien n’arriva.
Je hurlai au secours, alors qu’il n’y avait personne en vue. C’était la fin de
l’après-midi ; j’étais rentré plus tôt pour travailler sur l’exposé de l’étu-
diant, mais la plupart des habitants de la résidence étaient encore à leurs
cours ou réunions. Dans une incrédulité totale, je flottais là, à me dire qu’il
était impossible que je sois où j’étais, et à me demander pourquoi je ne
tombais pas. Il semblait que rien n’arriverait jamais ; personne ne me décou-
vrirait et je me retrouverais abandonné ici pour l’éternité, comme un pois-
son accroché à une ligne invisible, attendant qu’on vienne le ramener au ri-
vage. Puis, tout aussi brusquement, je me retrouvai dans le salon, mais tou-
jours flottant dans les airs.

7
Puis je changeai de position et reçus la seconde plus grande frayeur de
ma vie quand je vis, sous moi, mon propre corps. Ce « moi » était assis, les
yeux clos mais le stylo à la main, comme si j’avais été pris d’une petite
sieste de chat en plein milieu de ma lecture. Je regardai le sommet de mon
crâne ; chaque cheveu se dressait joyeusement du cuir chevelu, comme de
l’herbe rouge. J’avais les épaules affaissées. Le mélange de familiarité et
d’étrangeté de la scène me sidéra. Mon corps me semblait si complètement
perdu que j’en fus submergé de pitié.
Mais comment pouvais-je me retrouver en dehors de mon corps, le regar-
dant d’en haut ? J’avais à peine commencé à me poser la question que je fus
attiré vers ma forme habituelle avec une telle vitesse que je fermai les yeux
en prévision du plus terrible des crashes à l’atterrissage. Je ne suis pas sûr
de ce qui se passa ensuite, sauf que le claquement se fit de nouveau en-
tendre, comme une sourde explosion. Dans un état au delà de la panique
j’ouvris les yeux, pour voir mes doigts entourant le stylo. Mais si je venais
d’ouvrir les yeux, quels yeux avais-je fermés juste avant d’atterrir ?
Ahuri, je regardai par la fenêtre l’endroit où je flottais quelques instants
plus tôt, dans la troublante appréhension de me voir toujours suspendu dans
les airs.
Cette nuit-là, j’ai su que je devais parler à quelqu’un. Une seule per-
sonne me vint à l’esprit – Ramrod Brail – un collègue plus âgé qui s’était pro-
mené dans des domaines comme l’hypnose et la parapsychologie. Je me de-
mande aujourd’hui ce qui serait arrivé si j’avais choisi quelqu’un d’autre
pour me confier. Il est certain qu’au cours des semaines suivantes, j’ai plus
d’une fois regretté d’avoir donné ce coup de fil.

8
Chapitre II. – L’expérience de Ram-Ram

Trente-six ans peuvent sembler pas mal vieux si vous êtes encore assez
proche de vos vingt ans, ou incroyablement jeune si vous avez dépassé la
cinquantaine. Pour Ramrod Brail j’étais un poussin de l’année – même si, en
raison de mon parcours, il valait mieux me prendre au sérieux. Il arriva tout
de suite après mon appel ; j’avais piqué sa curiosité par quelques indices sur
mon expérience que je lui avais confiés au téléphone. Je l’avais appelé pour
plusieurs raisons. Tout à fait franchement, je n’étais pas seulement choqué
par l’expérience, mais aussi par ses implications.
Je voulais également discuter de toute cette affaire avec quelqu’un
d’ouvert mais ayant la tête froide, et qui n’irait pas vendre la mèche à tout
le campus.
Ram-Ram, comme l’appelaient affectueusement les étudiants et les
jeunes professeurs, était ce qu’on pourrait appeler une fleur de campus un
peu fanée ; il avait passé l’âge de la retraite, mais donnait encore quelques
cours sans rétribution. Il s’était fait un nom dans plusieurs spécialités, de la
psychologie industrielle aux recherches sur l’hypnose. C’était ce dernier in-
térêt non conventionnel qui m’avait donné l’idée qu’il pourrait m’aider.
Avant même qu’il eût frappé, sa petite toux nerveuse m’avait indiqué
qu’il était derrière la porte. D’une main il tenait une cigarette, de l’autre un
verre à moitié vide. Sans préambule il me dit : « Mmm, pas d’herbe ou
d’acide, n’est-ce pas, Jeffy-boy ? »
« Attends, je n’aime pas qu’on m’appelle Jeffy-boy, lui répondis-je avec
humeur. Et non, je n’ai rien pris. »
Il ignora ma première remarque et continua : « Non, j’imagine que tu
n’as rien pris ; ce n’est pas ton genre ; mais je veux savoir où on en est. Et
maintenant tu vas me dire, lentement, exactement ce qui s’est passé ici. Tu
n’as pas été très clair au téléphone. »
Je l’invitai à prendre un siège, et lui racontai les deux épisodes. Il sem-
blait passionné, ce qui me surprit un peu. Pendant tout le temps de mon ré-
cit il resta assis, fumant cigarette sur cigarette, ses yeux ne quittant que ra-
rement mon visage. Je faisais peu de cas de son sourire de vieux-psycho-
logue-bienveillant. Je le lui avais vu trop souvent. Il est gentil, mais beau-
coup moins qu’il ne le paraît, et il est exceptionnellement finaud, ou du
moins il l’était jusqu’à récemment.
À un moment en particulier il m’interrompit. « Oui oui oui, dit-il. Ce clic
que tu as ressenti à la base du crâne, explique-moi ça encore une fois. » Il

9
parlait avec une nonchalance exagérée, ou du moins c’est l’impression que
j’en eus. Je me demandais s’il avait quelque chose en tête, j’en étais
presque sûr. Je répétai ce que je venais de lui dire, et comme il cessa de
parler, je continuai mon histoire.
Puis il se leva avec impatience, et se mit à arpenter la pièce dans une es-
pèce d’excitation contenue. « Oui oui oui, disait-il, plus pour lui-même que
pour moi. Et qu’allons-nous dire à ce jeune homme ? » En même temps qu’il
prononçait ces derniers mots, il pivota pour me faire face. « Nous avons
grand besoin d’un bon travail expérimental dans ce domaine. Ils se trompent
complètement, dit-il.
- Qui ? Quel domaine ?
- Évidemment tu ne sais pas de quoi je parle, toi le comportementaliste
pur jus. C’est bien ce que tu es, n’est-ce pas ? Qu’importe. »
Il s’assit lourdement, trop lourdement pour mon fauteuil en osier qui gé-
mit sous la charge, mais tint bon.
- Bon, nous y voilà, dit-il. J’ai une proposition à te faire. D’abord tu ne
comprends rien, de toi-même, aux expériences dont tu viens de me parler ?
- Je n’ai aucune explication, si c’est ce que tu veux dire. Une déviation
inhabituelle et passagère de la perception ? Une hallucination complète
comme réaction après coup au départ de ma femme ? Qui sait ?
- Exactement, dit Ram-Ram. Et donc ?
- Et donc ? Et donc rien. Si je n’ai pas halluciné j’étais vraiment hors de
mon corps, et ça je ne peux pas l’accepter. J’espérais qu’avec ton parcours
tu aurais quelques explications en alternative.
- Et si tu avais vraiment été hors de ton corps ? demanda-t-il. Je ne suis
pas en train de dire que tu l’étais, mais as-tu considéré sérieusement cette
possibilité ?
- Eh bien, en fait, non, répondis-je, surpris. Je suis le premier à ad-
mettre que le comportementalisme n’a pas résolu tous les problèmes, sans
même commencer à le faire, mais il a fourni suffisamment de preuves que
notre conscience est le résultat de notre mécanisme physique et de la ma-
nière dont nous l’utilisons. Et c’est ainsi qu’il n’y a aucun moi qui puisse sor-
tir de mon corps. Je n’aurais aucun organe sensoriel. »
Je marchais de long en large, assez en colère et sur la défensive. Tout
ceci était trop évident pour moi à l’époque pour faire l’objet d’une discus-
sion.
« Alors maintenant, suis bien, dit Ram-Ram. Regarde. Tu avais la sensa-
tion d’être hors de ton corps. Tu avais la sensation de flotter dans les airs,
et ensuite tu as regardé son corps en-dessous de toi. Comme tout était tota-
lement vivant et indubitable, qu’est-ce qui t’a convaincu que ça n’arrivait
pas en réalité ?
- Sur le moment bien sûr que j’ai cru que ça se passait en vrai, dis-je
plus calmement.

10
- Alors qu’est-ce qui t’a convaincu ensuite que ça n’avait pas été le cas ?
Mon exaspération reprit le dessus.
- Le bon vieux bon sens, je suppose. Les gens ne planent pas dans les airs
sans support… sans tomber…
- Tu nies l’évidence de ta propre expérience, c’est ça ? »
Ram-Ram avait repris son fameux sourire de psychologue-petit-garçon-
roublard, et répondit :
« Ce serait de la pure folie, tu sais.
- Je ne nie pas avoir fait cette expérience, ou je ne t’aurais pas appelé,
hurlai-je.
- Alors écoute-moi bien. » Pour la première fois de la soirée il me sourit
franchement. « Tu es un gentil garçon. Tu as plusieurs fois descendu mes
poubelles par ces infects escaliers et tu les as portées jusqu’à ce chaos de
point de collecte là-bas. Un tel homme ne peut être entièrement mauvais.
Mais apparemment tu es toujours resté très prosaïque, raison pour laquelle
je suis plutôt surpris par ce que tu me racontes.
« Regarde. Aussi paradoxal que ça puisse être, les différentes écoles de
psychologie ne communiquent pas bien entre elles. Il est même difficile à
ma connaissance de considérer la parapsychologie comme un champ de re-
cherches légitime, alors que de nouveaux chercheurs mènent des études pro-
metteuses dans certains domaines…
- Oh arrête, dis-je. J’ai lu quelques-uns de ces comptes-rendus, la plu-
part dans des magazines pseudo-scientifiques ou dans des papiers sur la
drogue. L’engouement du public pour l’étrange a même envahi le cinéma. Et
puis il y a ces vieilles expériences de Rhine.2 Rien que des trucs à la marge.
Mais Ram-Ram continua avec obstination.
- Ils étudient les EHCs, les expériences hors du corps. Pour le moment ils
utilisent des médiums, ou d’autres cobayes qui affirment produire le phéno-
mène sur demande, ou pensent le faire. Mais au jour d’aujourd’hui, aucun
psychologue sérieux n’a travaillé le sujet des deux côtés à la fois. Ce dont on
a besoin, c’est d’un psychologue qui puisse projeter sa conscience hors de
son corps et étudier l’expérience objectivement, dans un contexte intra et
extracorporel. Pas d’un mystique allumé, non…
- Oh là… fis-je.
- Maintenant – il agita sa petite main grassouillette – je ne suis pas en
train de te proposer de jouer ce rôle.
- Parfait, dis-je. Et bonsoir, Dr. Frankenstein. »
Avec une politesse grandiloquente je m’inclinai et fis semblant de le rac-
compagner. Mais j’eus la pensée que ses meilleures années étaient derrière

2
Allusion aux recherches de Joseph Banks Rhine sur la télépathie animale et la perception extrasensorielle. (N.
d. T.)

11
lui, que je n’aurais pas dû l’appeler, et que peut-être sa réputation était
surfaite.
Il parut sincèrement blessé ; alors, avec un grand sourire, je nous servis
un verre à tous les deux. Je ne suis pas en train de me trouver des excuses
pour mon attitude à cette époque ; j’étais convaincu de la justesse de mes
opinions, qui étaient d’ailleurs partagées par beaucoup de mes collègues,
quel que fût leur âge. Simplement je ne voulais pas vexer Ram-Ram.
- J’ai pensé que je voyais deux hommes, et j’ai pensé que j’étais hors de
mon corps, dis-je plus doucement. Je suis sûr qu’il y a une explication lo-
gique. Au lieu de ça, tu prends tout pour argent comptant – une réaction,
sincèrement, à laquelle je n’avais pas pensé. Je peux accepter les deux épi-
sodes comme des hallucinations, même si l’idée me met mal à l’aise, mais
pas comme des faits.
- Oui oui oui, certainement, fit Ram-Ram. Mais ne serait-ce pas paradoxal
après tout que l’on soit indépendant de son corps ? Et que la psychologie nie
la seule caractéristique de la nature humaine qui pourrait nous libérer de la
peur de l’extinction ? Quelle énergie serait libérée si on pouvait apporter la
preuve que la conscience de l’homme est vraiment séparée de son corps ! »
Je ne répondis pas immédiatement. Ce fut un moment difficile pour moi
de toute façon : à mon avis n’importe quel psychologue digne de ce nom sait
parfaitement qu’il ne faut pas mélanger la psychologie et la religion. La voix
de Ram-Ram s’éteignit lentement. Il me lançait des regards en biais.
« Le conte de fées des contes de fées, dis-je.
- Tu penses que je suis un vieux bonhomme qui arrive au bout, accroché
à n’importe quelle ficelle pour se convaincre de l’impossible. C’est correct,
la déduction est logique, dit-il. »
Poussé par la culpabilité je commençais à nier, mais il répéta : « Non,
c’est correct, à ta place je suppose que je penserais la même chose. Et
pourtant… Il se leva en me lançant un rapide regard acéré, mais dédaigneux
en même temps ; et pourtant, si j’avais vécu les expériences que tu viens de
traverser, et si j’avais ton âge, je risquerais tout, curieux comme je suis,
pour enquêter. Je ne nierais pas aussi facilement le témoignage de mes
propres sens, et je réfléchirais un peu plus sur le sens que de telles expé-
riences peuvent avoir pour moi, personnellement et en tant que psycho-
logue. »
Je m’apprêtais à l’interrompre, mais le masque de bon vieux psychologue
de Ram-Ram avait disparu de nouveau, et il continua, sur un ton plutôt tran-
chant : « J’ai tout à fait conscience de ma réputation sur le campus auprès
des jeunes professeurs. Pauvre vieux Ram-Ram, quelle sénile andouille, et
quand on pense à la carrière brillante qu’il a faite… Tu es surpris ? Bien sûr
que je connais mon surnom. Nous aussi on donnait des surnoms aux vieux
professeurs, et généralement ils étaient intuitivement bien trouvés, comme
c’est probablement le cas pour moi. Mais malgré le culte qu’on voue à la

12
jeunesse, l’esprit de l’homme n’est pas obligatoirement obsolète dans ces
décennies qui n’ont pas de nom après, disons, soixante-ans. Au contraire, il
est même possible que son activité augmente de la plus étrange des façons.
« Mais le fait est que tu m’as appelé parce que tu espérais que quelque
part je confirmerais ton idée que toute cette histoire n’était qu’une halluci-
nation, une espèce d’autohypnose qui n’impliquerait aucune instabilité men-
tale. Tu voulais balayer ces deux expériences sous le tapis, parce qu’elles ne
confirmaient pas tes croyances au sujet de la réalité. Mais je refuse de jouer
à ça avec toi. Tes expériences sont valables, psychologiquement parlant, et
peut-être concrètement aussi. Alors je propose qu’on fasse quelques essais,
au lieu de tourner autour du pot.
- Ce n’est pas juste, rétorquai-je. Tu essayes de me mettre dans le rôle
du petit jeune inexpérimenté, et je suis trop vieux pour ça, et du froussard
mental, ce qui me vexe. Je suis aussi curieux et j’ai l’esprit aussi ouvert que
n’importe qui.
- Infernal, non ? Il souriait, visiblement ravi de mon malaise. Mais dis-
moi, que fais-tu quand tu viens juste de passer les trente ans et que tu dé-
couvres que le monde est à moitié fou ? Tu continues à jouer le jeu ou tu es-
sayes de trouver ce qui ne va pas ?
- Mais on est en train d’essayer de trouver ce qui ne va pas !
- En étudiant les rats au lieu des gens ? En se perdant dans les statis-
tiques de résultats d’expériences et en ignorant la réalité subjective de l’es-
prit humain ?
- Oh arrête maintenant ! Des objections au comportementalisme complè-
tement ressassées, et tu le sais. » Il me souriait franchement, alors je dis :
« D’accord. Qu’est-ce que tu as en tête ? » Je haussai les épaules et aban-
donnai provisoirement. Il était évident qu’il ne partirait pas avant d’avoir dit
ce qu’il voulait dire.
Il commença lentement et en pesant chaque mot.
« D’abord, examine objectivement les deux épisodes. Si tu décides qu’ils
comportent des éléments hallucinatoires, essaye d’en savoir plus sur les hal-
lucinations. Si tu n’es pas sûr, continue de chercher. Si tu n’es toujours pas
satisfait, je te suggère de faire quelques expériences irréfutables, et j’ai
plusieurs livres que j’aimerais que tu lises. J’attends évidemment de toi que
tu fasses des comptes-rendus complets, avec un exemplaire pour moi.
Ram-Ram s’échauffait de minute en minute. Je le fixai :
- Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ? demandai-je spontanément.
- Je l’ai fait, dit-il, il y a des années, sans résultat notable. Mais je pense
que tu es doué dans ce domaine. Appelle ça l’intuition d’un vieux psycho-
logue, si tu veux. Mais si tu pouvais aller visiter un certain endroit et revenir
raconter exactement ce que tu as vu pendant que tu étais hors de ton corps,
on aurait au moins un point de départ.

13
« Il y a d’autres jeunes psychologues qui ont tenté de telles expériences,
mais ou bien ils ont quitté complètement le système, ou bien ils ont perdu
toute crédibilité en utilisant de la drogue ou par leur style de vie. Donc la
route est ouverte pour que quelqu’un comme toi, dans le système, démarre
quelques expériences sérieuses. »
Je le regardais comme s’il avait complètement perdu l’esprit.
« Écoute, si j’ai vraiment quitté mon corps, je ne sais pas comment je
l’ai fait – et je sais encore moins comment j’ai pu me déplacer, ou revenir
d’où je suis parti. »
Tout en parlant, je me souvins de la sensation que j’avais vécue en me
balançant dans les airs devant la fenêtre, et pour me débarrasser d’un sou-
dain malaise, j’éclatai de rire. « En plus, imagine que je sorte de mon corps
et que je ne puisse pas revenir ? »
La lueur dans ses yeux s’éteignit. « Oui, c’est toujours possible, mais je
ne crois pas que ce soit un réel danger.
- Mais je plaisantais, dis-je éberlué.
- Ah oui ? fit-il simplement. En fait il y a vraiment des récits de personnes
qui ont rencontré ce genre de difficulté.
- Quoi ? Mais toute cette histoire est grotesque !
J’en criais presque.
- Vraiment ? Des contes de grands-mères ? Ram-Ram secoua la tête. Peut-
être, et peut-être que non.
- Il n’y a pas de peut-être. C’est du pur non-sens. Et concernant les expé-
riences, ce que tu proposes c’est que je fasse un trip sans drogue ?
- Et sans accessoires, dit-il. Oui, j’essaye de t’enthousiasmer pour
quelque chose de complètement différent. J’essaye de te faire faire quelque
chose que j’ai essayé moi-même et que j’ai raté. Je t’explique mes motiva-
tions, c’est de bonne guerre. Il y a encore quelques petites choses que je
garde pour moi, mais si tu décides de travailler avec moi là-dessus, je te di-
rai tout. Mais si – et c’est un gros si – si tu peux sortir de ton corps avec un
taux de probabilité respectable, alors on pourrait bien être en état de prou-
ver quelque chose.
Je dis lentement : - Et tu pourrais écrire un article révolutionnaire, arrê-
ter de te reposer sur tes lauriers…
- Exactement. »
Il ne montrait aucune trace de culpabilité. En fait, il avait l’air parfaite-
ment content de lui.
Je continuai : « Je serais ton sujet de recherche tout en continuant de
travailler en tant que psychologue, puisque j’étudierais les mécanismes sub-
jectifs. Et ta réputation assurerait la publication de nos résultats. »
Il rayonnait.
Je poursuivis : « J’ai eu quelques doutes sur le comportementalisme, je
l’avoue. Mais regarde : on accepte très bien aujourd’hui les études sur les

14
psychotropes. C’est presque un marronnier. Il y a de plus en plus de groupes
de partage d’expérience, et certains psychologues s’intéressent aux diffé-
rentes méthodes de ‘contrôle mental’. Mais ce que tu racontes a un goût
d’occultisme, et de Dieu sait quoi encore. Est-ce que tu crois honnêtement
qu’on peut encore en apprendre beaucoup sur la conscience humaine ? Je
dois avouer que mon opinion est déjà faite de l’autre côté : que la percep-
tion est le résultat de l’activité du cerveau, et rien d’autre.
- D’autant mieux, dit Ram-Ram. C’est une opinion qui se reflétera dans
tes notes, et ça nous servira dans la communauté scientifique. Tu n’avais au-
cune croyance d’aucune sorte, déjà. Tu ne vois pas ? C’est ce qu’on dira, et
ce sera vrai. Mais il faudra faire ce travail – si on le fait – dans le plus grand
secret. Si on essaye et si on rate, et si ça s’ébruite, on passera pour des im-
béciles. Et ta carrière ne vaudra plus un clou. D’abord, si tu es d’accord, je
veux que tu étudies les méthodes de sortie de corps.
- Les méthodes ? Tu veux dire qu’il y a des guides pratiques pour ça
aussi ? »
Pour je ne sais quelle raison, cette pensée me précipita dans une crise de
fou-rire incontrôlable ; probablement une réaction nerveuse aux événements
de la nuit, mais les images mentales que l’injonction de Ram-Ram avait fait
naître étaient irrésistibles. En même temps, l’expression de son visage pas-
sait de l’amusement à la plus extrême irritation, ce qui n’aboutit qu’à me
faire rire plus fort.
Notre discussion se termina peu après que j’aie retrouvé mon calme.
Ram-Ram retourna à son appartement et revint avec une pile de livres qu’il
laissa chez moi. Une fois seul je commençai à les feuilleter, notant au pas-
sage qu’ils avaient été empruntés à une bibliothèque une semaine plus tôt. À
ce moment-là je n’y attachais aucune importance. Pas plus qu’au choix de
mon confident. Si j’avais su ce qui allait arriver, j’aurais gardé Ram-Ram
toute la nuit et je l’aurais assailli de questions. Mais les choses étant ce
qu’elles sont, je n’ai réalisé que des mois plus tard quel sournois il avait été.

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Chapitre III. – Un livre sorti de nulle part et une discussion
dans une clinique psychiatrique

Vous pouvez imaginer ce que j’ai ressenti quand trois jours plus tard, j’ai
appris que Ram-Ram s’était fait admettre de lui-même dans une clinique
psychiatrique, où il avait été diagnostiqué schizophrène. Bizarrement j’en
fus soulagé : je n’avais plus à considérer sérieusement ce qu’il m’avait dit
cette fameuse nuit ; et alors que j’étais triste pour lui, j’avais en ce qui me
concerne un absurde sentiment de liberté.
Seulement en reconsidérant notre soirée et son étrange excitation, je me
suis demandé si ce n’était pas notre conversation et ma propre expérience
hors du commun qui l’avaient fait basculer. Même dans ce cas, je me suis dit
qu’il avait dû avoir quelque prédisposition pour cette maladie depuis un cer-
tain temps, et que j’aurais dû être suffisamment attentif pour en repérer les
symptômes. C’est donc avec un certain sentiment de culpabilité que je déci-
dai d’aller lui rendre visite dès que possible.
Il se passa une semaine avant que l’occasion ne se présente. D’abord
l’université me donnait une charge énorme de travail, et puis malgré ma ré-
solution, je n’arrêtais pas de repousser cette visite. Toutes sortes d’excuses
me venaient à l’esprit, jusqu’à ce que je me prenne en mains et que je réa-
lise que paradoxalement je me sentais aussi responsable de l’état de Ram-
Ram. C’était une réaction complètement mécanique de culpabilité non fon-
dée, telle qu’elle m’avait été inculquée tant par mon histoire personnelle
que par mon appartenance à notre société.
Le jour suivant, je m’acquittai de cette visite obligatoire et rencontrai
pour la première fois la nouvelle amie de Ram-Ram, la reine Alice, comme
on l’appelle : une vieille dame un peu loufoque, à peu près de l’âge de Ram-
Ram, et qui l’avait pris sous son aile. À moins que ce ne fût l’inverse. Mais la
rencontre fut particulière, et plutôt troublante. Je dis cela car on aurait
presque eu l’impression que c’était Ram-Ram qui contrôlait mon état d’es-
prit, au lieu que ce fût l’inverse.
« Dr Brail ? » fis-je en pénétrant d’un bon pas, positif et rassurant, espé-
rais-je, dans la salle commune.
« Ah, Jeffy-boy, viens dans mon bureau », dit-il avec le plus doux des
plus innocents sourires. Les autres patients nous firent place. Ram-Ram était
dans le rôle du gentil vieux psychologue, qu’il jouait cette fois à la perfec-
tion ; remplis de déférence, les patients l’entouraient comme des seconds
rôles derrière le joueur de flûte de Hamelin.

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Il désigna dans un coin de la pièce une vieille table de conférence en pi-
teux état, au milieu de quelques chaises dans le plus grand désordre. Après
m’avoir adressé un sourire il s’assit, comme si j’étais un patient qu’il affec-
tionnait particulièrement. Toute son attitude montrait qu’il était dans son
cabinet, ou son équivalent. Il portait ses propres vêtements au lieu d’une te-
nue réglementaire, et poussant de côté les piles de magazines à moitié dé-
chirés, il utilisa la table comme son propre bureau.
J’étais décontenancé, mais en considération de l’état de Ram-Ram j’ac-
ceptai de jouer le jeu, quand il appela du geste une femme qui s’approcha :
« Chère reine Alice, dit-il, venez vous joindre à nous. Jeffy-boy ici présent
va vous intéresser. »
Ram-Ram n’avait pas fini de parler que les autres patients commencèrent
à s’affairer de ci de là, à faire du bruit, à tousser, éternuer – ou d’autre
moyens tendant à indiquer qu’ils s’occupaient de leurs affaires et ne se mê-
leraient en aucun cas de ce qui ne les regardait pas. Ils donnaient en même
temps l’impression d’une activité vaine et sournoise. Ayant moins l’habitude
des gens que des rats de laboratoire, je ne savais pas comment réagir.
Je me repris, et dans un grand sourire jovial : « Eh bien alors, comment
va-t-on ?
- Ça va ça va, répondit Ram-Ram, comme si tout allait de soi. Je conti-
nue notre recherche depuis ici, et la reine Alice, que voici, est mon assis-
tante.
- Très heureux de faire votre connaissance », répondis-je nerveusement
en me tournant vers elle, comme l’attitude de Ram-Ram m’y incitait claire-
ment. Je ne voulais pas le froisser, mais je ne voulais pas non plus avoir af-
faire à qui que ce soit d’autre. Les cheveux blancs de la reine Alice étaient
tout ébouriffés autour de son visage. Elle portait une salopette sur un chemi-
sier, et pour Dieu sait quelle raison, cette tenue choqua mon sens de la bien-
séance – une attitude qui me parut, même à ce moment-là, injuste et ridi-
cule.
« Reine Alice ? fis-je doucement, avec juste l’ébauche d’un sourire, je
suppose.
- Encore un de ces surnoms, ou plutôt, une marque de respect, dit Ram-
Ram. Cela indique en fait qu’elle n’est pas dans son époque. Elle vit dans le
mauvais siècle.
- Terriblement gênant, ajouta la reine Alice. Et il y en a si peu qui com-
prennent. Oh, certains si, bien sûr. Mais non, je ne suis pas une reine. Je
n’ai aucune prétention à la royauté terrestre… Je suppose que vous êtes une
personne de votre siècle ?
- Oh oui, tout à fait », fit Ram-Ram apparemment ravi, dans un petit rire
de gorge presque sarcastique.

17
Et là j’avais atteint mes limites. J’allais trouver une excuse pour partir
quand Ram-Ram, se penchant en avant dans une attitude de joyeux conspira-
teur, me lança rapidement : « Nous n’avons pas un temps infini, tu le sais,
alors je vais te communiquer de que j’ai appris jusqu’à présent. »
Complaisamment je repoussai mon départ et dis : « Vas-y », en espérant
juste pouvoir en apprendre assez pour juger de son degré d’aliénation. Et
j’étais terriblement curieux. C’était la première fois que je rencontrais la
schizophrénie chez un humain. Nous avions induit des symptômes similaires
chez les rats par un environnement de désorientation, mais là c’était autre
chose.
Donc tout en essayant d’afficher l’empathie et l’implication personnelle,
j’observais en même temps les réactions de Ram-Ram. Il commença à parler
dans une gesticulation fiévreuse et précipitée ; ses petits yeux marron ne
quittèrent pas mon visage pendant ce qui me parut une éternité. Il m’empê-
chait de détourner le regard, et ponctuait ses phrases d’exclamations exci-
tées : « Tu vois ? Tu vois ? »
Il me fallait donc dire : « Oui, oui » et ne pas bouger de ma chaise pen-
dant qu’il me dévisageait avec la plus grande intensité – position tout ce
qu’il y a d’inconfortable, ajouterai-je, et situation plus que curieuse.
- Tous ces gens, ici, sont à leur manière tout à fait sains d’esprit, dit-il.
C’est quelque chose dont je me suis toujours douté au sujet de ce genre de
patients. Ils ne sont pas – je répète, pas – fous. Tu vois ?
- Oui, bien sûr, répondis-je, désireux de ne pas l’exalter davantage.
- Mais au delà de ça - écoute, c’est important – la reine Alice entend des
voix. Elles lui parlent à différents moments, et lui transmettent les informa-
tions les plus étonnantes. Une fois je les ai entendues aussi, quoique pas
aussi clairement qu’elle, et je ne suis pas sûr qu’il se soit agi des mêmes
voix. Je crois que ces informations sont une espèce de discours divin
brouillé. Tu me suis ? »
Ses yeux fixaient toujours mon visage. J’essayais de cacher une sensation
d’accablement écrasant à voir un esprit raffiné tomber en poussière en si
peu de temps. Manque d’expérience pratique ou pas, j’en savais assez pour
reconnaître les symptômes classiques de sa maladie.
« Tu vois ? Tu vois ? » disait-il avec impatience. Ses vêtements ordinaires,
toute son apparence de normalité, contrastaient si fortement avec la bruta-
lité de ses manières que la désolation allait m’arracher de ma chaise quand
il m’attrapa le bras avec force. « Tu as commencé tes expériences de sortie
de corps ? me demanda-t-il dans un murmure enroué.
- Non.
- Eh bien il faut que tu t’y mettes. Tout de suite. C’est vital.
Cette fois il criait presque.
- Oui. Promis. Ce soir, dis-je d’un ton aussi apaisant que possible, sans la
moindre intention de faire quoi que ce soit dans ce sens évidemment.

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- Il ne croit pas du tout à mes voix », dit soudain la reine Alice. J’avais
totalement oublié sa présence, et me retournai brusquement vers elle. Elle
se leva, les sourcils froncés, me transperçant de ce regard à la clarté tran-
chante qu’ont parfois les enfants et les fous.
Je ne savais ni quoi dire ni quoi faire. Je ne voulais bien sûr exaspérer ni
l’un ni l’autre. C’est juste à ce moment-là qu’apparut un homme grand, à
l’allure de clown. Il marchait plié en deux, mais vite, et sur la pointe des
pieds. Il prit un magazine sur la table, et me fit un signe amical. « Ne t’en
fais pas, me dit-il, aucun d’entre nous n’entend des voix comme la reine
Alice. Peut-être qu’un jour tu en entendras, on ne peut jamais savoir. » Sur
un petit geste d’encouragement, il s’en retourna vers sa chaise.
Je le suivis des yeux. Ce… patient voulait me faire comprendre que nous
étions tous dans le même bateau – il essayait de me consoler… moi. Je me
levai pour partir. De nouveau les patients se mirent à errer dans la pièce. La
reine Alice redressa ses épaules osseuses et me demanda brusquement :
« Pour qui vous prenez-vous ? Je veux dire, qui vous imaginez-vous être ?
- Personne, dis-je.
- Dommage, répondit-elle.
Et avec le plus illuminé des sourires Ram-Ram ajouta :
- C’est ça son problème. »
Sans ajouter un mot, je sortis.
En réalité, j’étais plus secoué que je ne voulais l’admettre. Il était évi-
dent que la conversation dans mon appartement avait bien fait basculer
Ram-Ram, car il pensait désormais que nous faisions tous les deux une es-
pèce d’expérience ésotérique, dans laquelle les voix d’Alice tenaient aussi
leur rôle. Je secouai la tête. « Pauvre vieux. » Pourtant, sur le chemin de la
maison, je pouvais sentir mon humeur alterner très étrangement de l’inquié-
tude la plus claire à une passivité presque léthargique. De cette dernière
j’étais soudain propulsé vers une exubérance qui me disait que tout finirait
bien, et qu’en fait, aucun de mes problèmes ni de ceux de Ram-Ram n’avait
la moindre importance.
Je me dis que j’avais trop travaillé. Il était évident que les deux expé-
riences qui m’avaient incité à appeler Ram-Ram étaient le fruit de l’épuise-
ment. Je décidai de prendre de la vitamine C. Puis mon euphorie s’emballa.
J’eus l’idée que j’avais quelque chose à écrire immédiatement. Quasiment
sans réfléchir, j’insérai une feuille de papier dans ma vieille machine à
écrire.
Je me souviens de la surprise sans nom que je ressentis à la vue de ce
que j’avais écrit. Car là, en haut de la feuille, apparaissait, comme un titre :

19
SUITE DE L’ÉDUCATION DE SURÂME SEPT
J’écarquillai les yeux. Suite de l’éducation de quoi ? Qu’est-ce qui
m’avait pris d’écrire une telle imbécilité ? Mais avant même que je com-
mence à réfléchir à cette phrase, l’exaltation me reprit. Soudain rassuré et
totalement sûr de moi, je commençai à taper aussi vite que mes mains en
étaient capables. On aurait dit que les mots me sortaient du cerveau en ve-
nant d’ailleurs, et atterrissaient sur le papier sans que j’aie pu déterminer
leur origine. Qui plus est, une espèce d’histoire semblait prendre forme.
Je prenais conscience des mots peut-être une seconde avant que mes
doigts ne les tapent, et à ma totale sidération, le rythme s’accéléra encore.
Je n’avais même pas le temps de lire ce qui était écrit avant que la phrase
suivante n’apparaisse. Deux heures passèrent. Je m’arrêtai enfin, allumai
une cigarette, et presque immédiatement revint cette compulsion irrésis-
tible d’écrire. Était-ce vraiment une compulsion ? C’était définitivement
beaucoup plus qu’une impulsion, mais j’étais sûr de pouvoir résister si
c’était mon choix. Au lieu de cela, je décidai immédiatement de continuer
cette sorte d’expérience, pour voir ce qui allait arriver.
Ce qui est arrivé, c’était le début d’un livre portant le titre improbable
que j’ai mentionné plus haut. À part une courte pause, j’ai écrit sans inter-
ruption pendant quatre heures. Je n’avais aucune idée de la qualité de ce
qui arrivait, mais j’étais frappé par la force de cet imaginaire, complète-
ment différent de ma personnalité. À part mes publications universitaires, je
n’ai jamais rien écrit de toute ma vie d’adulte.
J’ai passé le reste de la soirée à essayer d’observer mon propre état sub-
jectif avant et pendant l’expérience. Là je ne fis pas l’erreur d’appeler qui
que ce fût, mais j’avais plus peur que la première fois. La preuve physique
se trouvait devant moi – une pile de feuilles de papier écrites par moi d’une
façon que je n’arrivais pas à comprendre. D’où cela était-il venu ? Allais-je
de nouveau être repris par cette compulsion ? Et pouvais-je vraiment résis-
ter, ou est-ce que je m’abusais moi-même ?
Mais même ces questions perdirent leur importance lorsqu’une pensée
encore plus terrifiante m’apparut : si Ram-Ram était considéré comme fou
parce qu’il entendait quelquefois des voix, dans quelle catégorie est-ce que
tout cela me mettait moi ? Était-il possible que la schizophrénie soit causée
par une espèce de virus non encore découvert, et que Ram-Ram me l’ait
transmise ? Impossible, pensai-je. Seulement cette explication placerait
toute cette aventure dans le cadre du réel et du raisonnable. Tout en me di-
sant que c’était idiot je repris un comprimé de vitamine C, car je me souve-
nais qu’à haute dose elle pouvait combattre les infections. Je me consolai
aussi en pensant que je n’avais subi aucune hallucination, visuelle ou audi-
tive.

20
Quoi qu’il en soit, cet épisode fut suivi d’un autre, et puis encore d’un
autre. Je retranscris ici ces chapitres surprenants, sans aucune modification.
Vous constaterez à la lecture de quelle façon singulière Surâme Sept a com-
mencé à s’emparer de ma vie quotidienne jusque dans les détails.

21
Chapitre IV. – On recherche des dieux (ou Chapitre Un de la
Suite de l’éducation de Surâme Sept par Jeffery)

Les entretiens avaient duré des siècles, ou quelques instants, selon le


point de vue. Surâme Sept grogna, accrocha le panneau Parti déjeuner à la
porte, et dit à son professeur Chypre : « Tout le monde veut être un dieu. Je
n’ai jamais rien vu de tel. Et je ne fais pas confiance aux candidats non
plus ; ils sont tous beaucoup trop angoissés. » À ce moment Surâme Sept
avait l’apparence d’un gourou, car c’est ce à quoi s’attendaient les candi-
dats terriens. Il s’aperçut dans le miroir qui recouvrait la table basse de la
salle d’attente, et ne put s’empêcher de sourire. « Je ressemble un peu au
Christ, non ? Tu ne crois pas ? »
Chypre pensait tellement vite qu’elle changeait de forme à toute allure.
Elle s’arrêta juste assez longtemps pour dire : « Si Lydia est vraiment prête à
renaître, alors je ne vois pas pourquoi tu fais toutes ces complications à son
sujet à un moment pareil. Ta note dépend de ta subtilité à aider Lydia à dé-
marrer une nouvelle vie, et si le sujet est vital pour elle, il constitue aussi la
partie essentielle de ton travail de ce semestre. Alors je ne vois pas ce que
cette recherche des dieux vient faire ici.
- Et comment tu crois que je me sens avec une telle digression ? Mais j’ai
vraiment un problème avec l’éducation de mes terriens, juste à cause de
leurs concepts de dieu. Les dieux de la Terre sont séniles. Hélas. Mais que
faire ? Quand tu intègres les dieux dans le temps, ils s’usent, comme tout le
monde. Sauf que ça prend – euh - plus de temps. Et même si Lydia est une
de mes personnalités, il faudra qu’elle découvre les réponses par elle-même.
- J’espère que toi tu t’en souviendras, Sept, dit Chypre. Et j’espère aussi
que tu te souviendras que ce semestre tu travailles les réalités subjectives.
Je suppose que ton Parti déjeuner a quelque chose à voir avec des habitudes
terriennes ? Et même si c’est le cas, je ne suis pas sûre d’être d’accord avec
le décor que tu as choisi pour les entretiens.
- Eh bien, c’est la réplique de la salle d’attente d’un médecin que Lydia
allait voir dans sa vie du vingtième siècle, fit Sept d’un ton morose. J’essaye
d’utiliser le plus possible le symbolisme terrestre pour lui donner un sens de
sécurité entre ses vies ; elle devient terriblement capricieuse. J’aime bien
cet environnement – ça fait un peu médecin de l’âme.
- Ce genre d’entreprise peut devenir franchement compliqué », répondit
Chypre.

22
Elle fit une pause, donnant à Sept le temps de faire ses commentaires, et
comme il restait silencieux, se contentant de rougir sous l’emprise d’un sen-
timent de culpabilité, Chypre disparut. Venant de nulle part, sa voix ré-
sonna : « Apparemment tu n’as pas vraiment de problèmes avec Lydia – du
moins rien dont tu ne puisses venir à bout – donc tu peux très bien continuer
tout seul. Fais juste en sorte que Lydia naisse au moment voulu.
- D’accord, reviens ! » hurla Sept, symboliquement parlant, parce qu’en
fait toute la conversation s’était tenue hors des sons, et des mots aussi.
« Il y a vraiment un petit problème », dit Sept, rougissant de nouveau
alors que Chypre réapparaissait, l’air cette fois très sévère. Elle s’était ma-
térialisée comme un mélange homme-femme, ou femme-homme, et sénile-
jeune ou jeune-sénile, l’un ou l’autre aspect de son image prenant le devant
selon ses réactions aux paroles de Sept.
« Euh, commença-t-il en hésitant, en fait Lydia refuse de renaître avant
de faire des recherches sur les dieux. Elle veut savoir s’ils existent ou non
avant de commencer une nouvelle vie. Pour tout dire elle est très têtue à ce
sujet. »
Chypre afficha un visage vieilli et renfrogné : « Et ? Ensuite ? »
Surâme Sept poussa un profond soupir et fit de son mieux pour n’avoir
l’air que légèrement (pas trop) inquiet. « Eh bien, comme tu le sais, la fu-
ture mère de Lydia dans sa prochaine vie est Bianka – la femme de Josef. Et
maintenant, au Danemark du dix-septième siècle, le travail vient de com-
mencer pour elle. Souviens-toi que Lydia a décidé de reculer dans le temps
pour sa prochaine vie – pour parler comme elle, bien sûr. Je veux dire, nous,
nous savons que tout est simultané, mais… » Sa voix se perdit lamentable-
ment.
Chypre était tellement désolée pour son élève qu’elle prit immédiate-
ment l’apparence d’un vieux médecin gentil, ce qui rendit momentanément
le moral à Sept.
« En réalité c’est surtout un problème concernant le temps, pour utiliser
le vocabulaire de la terre, fit-il. Je veux dire, pour continuer dans ces
termes, qu’on ne peut pas retarder indéfiniment le travail d’un accouche-
ment. Et il y a toujours une chance que j’arrive à faire changer Lydia
d’avis. »
Chypre disparut de nouveau, cette fois parce que ses réactions aux pa-
roles de Sept étaient si changeantes et contradictoires qu’elle ne put trouver
aucune image qui leur corresponde. Elle dit : « Es-tu en train de me dire que
Bianka, la future mère, est sur le point d’accoucher, et que Lydia veut
d’abord partir faire une espèce de pèlerinage complètement inapproprié
vers les dieux ?
- Euh… je ne voudrais pas être trop affirmatif, mais si j’ai bien compris
les séquences temporelles, Bianka devrait accoucher dans environ vingt-
quatre heures », fit Sept précipitamment.

23
Silence.
« Évidemment, avec les probabilités, toutes les variations sont possibles,
ajouta-t-il. N’importe quelle durée entre trois et quarante-huit heures,
j’imagine.
- Ou, étant donné les probabilités, dit Chypre, Lydia pourrait aussi bien
décider de ne pas renaître en tant que Tweey du tout ! »
Cette fois la voix de Chypre sonna, résonna, tonna. Les voyelles et les
syllabes devinrent des images fusant à travers les airs, qui attrapaient la lu-
mière du soleil et se transformaient en prismes multicolores. Mais les
prismes étaient aussi des sons, de sorte que les voyelles et les syllabes se
fragmentèrent, s’émiettèrent, et retentirent en tellement de gammes diffé-
rentes en même temps que Surâme Sept hurla en se bouchant ses oreilles de
gourou.
Quand le séisme cessa, il fit d’un air boudeur : « Tu n’avais pas besoin de
faire ça… » Et en retrouvant tardivement son quant-à-soi : « Je comprends
ton inquiétude. »
« Oh, Sept ! » dit Chypre. Elle était revenue à l’apparence qu’elle pre-
nait souvent dans ce genre de discussions avec Sept : celle d’une jeune
femme en possession d’un ancien savoir – ou d’une vieille dans un corps de
jeune femme, selon son point de vue à lui… ou à elle.
- Tu es la surâme de Lydia quand même. Comment as-tu pu la laisser
faire une chose pareille ?
- Elle m’embrouille, maugréa Sept. Dans sa dernière vie elle ne croyait
pas du tout à moi. Une fois qu’elle a réalisé qu’elle avait bien une âme –
après sa mort – elle a exigé qu’on lui apporte la vérité sur un plateau d’ar-
gent, si tu veux bien excuser mon dialecte terrien. Mais si tu me demandes
mon avis, elle pousse trop loin cette histoire de libre arbitre. Maintenant
elle n’est même plus sûre de vouloir renaître, à moins de… »
Sept s’interrompit. Dans sa consternation, il avait oublié de maintenir la
représentation du cabinet du médecin ; et sa propre image, en l’occurrence.
Lui et Chypre étaient deux points de lumière au milieu de nulle part. Vite
Sept rétablit l’environnement, en espérant que Chypre n’avait rien remar-
qué, mais elle souriait doucement. Comme elle ne faisait aucun commen-
taire, Sept continua comme si rien ne s’était passé.
« C’est difficile aussi avec le futur père. C’est vrai que j’ai eu quelques
problèmes avec Josef. D’abord il veut être un artiste, libre, sans responsabi-
lités. Ensuite il veut une femme et des enfants…
- Et maintenant, l’interrompit Chypre, avec une femme dont le travail va
bientôt commencer, il ne sait plus s’il veut être père ou non.
- Tu m’as espionné ! protesta Sept. Tu as toujours su tout ça !
- Et Lydia veut que le monde s’arrête pendant qu’elle va chercher les
dieux. C’est ça ? » demanda Chypre. Les voyelles et les syllabes se mirent à

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scintiller dans les airs, retombèrent en virevoltant vers le canapé de velours
rouge dans le coin de la pièce, atterrirent sur les chaises de cuir noir.
« Ah tu ne vas pas recommencer ! » s’écria Sept, mais il était trop tard.
Les sons pirouettaient dans tous les sens, certains clairs comme du cristal,
d’autres sombres comme le tonnerre, tombant en fragments reliés de lu-
mière-et-son. Ils s’empilèrent en tourbillonnant sur la luxuriance du tapis.
Ignorant toute cette féerie – en fait à peine consciente de l’effet – Chypre
dit : « Rechercher les dieux peut être une entreprise difficile, sérieuse et
amusante à la fois. Maintenant, écoute-moi. Rappelle-toi que Lydia et Josef
sont tous les deux tes personnalités, ils ont donc certaines de tes caractéris-
tiques. Lydia affirme qu’elle ne croit vraiment pas aux dieux, et que c’est la
raison pour laquelle elle veut absolument les trouver, évidemment. Et…
- Elle arrive ! s’écria Sept. S’il te plaît ne lui dis pas que nous étions en
train d’en discuter. Elle est exagérément sensible à protéger sa sphère pri-
vée.
- D’accord. Mais tes croyances concernant les dieux ont aussi leur impor-
tance, Sept. Ne l’oublie pas », l’avertit Chypre. Elle fit disparaître voyelles
et syllabes, et Lydia entra dans la pièce.
Elle avait une petite vingtaine d’années. D’un mouvement de tête elle
rejeta en arrière ses longs cheveux noirs, et dit : « Cabinet de médecin.
Genre médecin de l’âme, je parie.
- J’ai pensé que c’était approprié, répondit Surâme Sept en souriant.
- Effectivement. Les médecins du physique ne sont pas très compétents,
et ceux de l’âme ne le sont probablement guère plus. »
Mais elle souriait, et tira une cigarette de la poche de sa salopette. Sept
la lui alluma et dit à Chypre : « Qu’est-ce que je te disais ? Elle est… diffi-
cile. »
Lydia avait déjà rencontré Chypre à plusieurs occasions. Elle lui adressa
un grand sourire de bienvenue en redressant les épaules. Sept ignora l’im-
pertinence ; ou presque. « Quoi qu’il en soit, dit-il avec un léger froncement
de sourcils, Lydia va m’informer des conditions terrestres, au cas où nous
trouverions quelques nouveaux dieux à insérer dans le temps. »
Chypre se transforma en une jeune femme, ou à peu près. C’est-à-dire
qu’elle essaya d’être sur le même pied que Lydia en adoptant une apparence
semblable. Mais ses pensées étaient de nouveau si rapides que pour Lydia,
elle n’arrêtait pas d’apparaître et de disparaître de la façon la plus étourdis-
sante.
Lydia tirait nerveusement sur son illusion de cigarette : « Si je dois re-
naître, d’abord je veux en savoir plus sur les dieux – ou sur Dieu, ou quoi que
ce soit. Quand je vis dans le physique je me laisse distraire, alors j’en pro-
fite maintenant, pendant que je peux. Pour le reste, je ne sais pas. Les
dieux n’ont jamais fait grand-chose de bien, d’après ce que je constate – s’il
y a bien des dieux. Mais je pensais que si nous arrivions à en trouver un de

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correct, on pourrait, euh, l’insérer dans le temps. Lui ou elle. Si tu veux mon
avis, la terre pourrait bien profiter d’un dieu femme, pour changer.
Surâme Sept envoya à Chypre un sourire de triomphe en disant : « Re-
garde, les dieux pourraient être insérés juste après la dernière vie de Lydia.
C’est une période qu’elle connaît à fond. Même ses préjugés sont encore
frais dans son esprit.
- Je suppose que tu considères ça comme un atout ? demanda Chypre. Si
j’étais toi, j’oublierais toute cette histoire d’insérer des dieux nouveaux
dans le temps – au cas où tu en trouverais pour entreprendre l’aventure. Je
dois te dire, Sept, que tu as fait en sorte d’oublier un certain nombre de
choses concernant le travail de ce semestre. Sur certains sujets, des pans
entiers de ta connaissance ne te sont plus accessibles, car autrement tu se-
rais tenté de t’en servir pour diriger trop étroitement tes personnalités. »
Quelque chose dans le discours de Chypre froissa momentanément les
contours de la suffisance passagère de Surâme Sept. Il entra presque en pa-
nique, mais choisit de continuer courageusement, pensa-t-il : « Lydia sait ce
que les gens attendent des dieux. Il faudra bien sûr que nous commencions
par étudier les anciens dieux. Mais si nous en trouvons des nouveaux, ils de-
vront connaître les coutumes de la terre. Les terriens par exemple tiennent
à la séparation des sexes, comme tu sais. Dans chaque vie ils sont attachés à
un sexe ou à l’autre…
- L’autre ? Il n’y en a que deux ? »
Les mots de Chypre explosèrent dans tout le champ de conscience de Su-
râme Sept, éclaboussant des images dans toutes les directions. Les millions
de variations sexuelles de la vie planétaire des plantes, des minéraux et des
animaux étincelèrent devant les yeux de son mental ; les modes infinis, com-
pliqués et étincelants d’accouplements par lesquels la vie se multiplie et se
régénère. Il le savait. Il connaissait tout cela, mais à un certain niveau, il
avait oublié. Ou alors, pour une raison ou une autre, il faisait semblant de ne
pas savoir. Mais pour l’instant, Sept sortit de sa vision pour entrer dans une
autre incomparablement plus vaste, et il eut l’impression d’avoir un millier
de têtes, chacune tournoyant sur elle-même. Et tout à l’arrière de son men-
tal, il se demandait, avec un certain malaise, ce qu’il avait oublié à propos
des dieux.
Chypre était encore en train de dire « Seulement deux ? » quand Sept re-
vint à lui-même. Cette fois-ci il affichait son apparence de jeune garçon de
quatorze ans, et il se tenait là, tête baissée, l’air boudeur, et dit dans une
moue : « Chypre, ce n’était vraiment pas du jeu. »
À ce moment-là Chypre avait l’air d’être beaucoup plus âgée que Lydia,
bizarrement beaucoup plus âgée que qui que ce soit, alors que les traits de
son visage n’avaient pas changé de façon notable. Elle voulut sourire à Su-
râme Sept et à Lydia ; elle voulait les rassurer. Mais de les regarder à travers
toute sa connaissance les fit reculer si loin qu’elle ne pouvait plus qu’à peine

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les distinguer. Elle fouilla les temps et les espaces, parfois au bord de la fa-
tigue, jusqu’à ce qu’elle finisse par les retrouver – d’abord Surâme Sept,
dont elle avait capté l’énergie turbulente, laquelle portait à ce moment une
lourde question.
« Où étais-tu ? » demanda-t-il, en se disant qu’il devrait être le premier
à le savoir et ne pas poser la question du tout.
« Je ne sais jamais ce qui se passe », protesta Lydia. Elle était assise sur
la représentation du canapé rouge, et feuilletait nerveusement des maga-
zines. « J’ai la mauvaise impression que cette recherche des dieux va se ter-
miner tout à fait autrement que ce que nous imaginons. »
Mais en tant que jeune garçon de quatorze ans, Surâme Sept se sentit re-
venir à une certaine enfance lointaine, retomber vers un Nouveau qui fut (et
qui est) le centre de la plus minuscule étincelle d’être. Et il savait que créer
des dieux est un jeu d’enfant – mais le seul qui vaille la peine qu’on y joue.
Alors qu’il était précisément en train de penser ça, Chypre disparut, et
avec elle le cabinet du médecin et le joli canapé rouge. Lui et Lydia ne pou-
vaient plus compter que sur eux-mêmes. Sept traversa un bref instant de dé-
sarroi – il avait tant de choses à demander à Chypre – mais il était trop tard
pour les questions. Dans l’expectative, il regarda autour de lui. L’environne-
ment changeait, sans aucun doute en fonction des croyances de Lydia, et
Sept souhaita désespérément avoir une meilleure idée de ce qu’étaient vrai-
ment ces croyances à propos des dieux.

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Chapitre V. – Début de la recherche – Un démon au pied de la
colline

Lydia était de mauvaise humeur. « Je pensais qu’après la mort on est


supposé tout savoir au sujet de Dieu, appelons ça comme ça, dit-elle. Et
même si je ne croyais pas que j’avais une âme quand j’étais dans le phy-
sique, je pensais que les âmes – si elles existaient – connaîtraient au moins
les réponses. Et me voilà en train d’aider ma surâme à dénicher les dieux.
Après tout ce que j’ai traversé, je ne suis plus sûre de rien.
- Chhh… Mais vas-tu te taire ? cria Sept exaspéré. Nous sommes sur le
territoire de quelqu’un, je peux te le dire. »
Lydia attrapa une cigarette au fond de la poche d’un imperméable hâti-
vement matérialisé, et regarda nerveusement autour d’elle. « Qu’est-ce que
tu veux dire, ‘le territoire de quelqu’un’ ? » Elle cligna des yeux ; les alen-
tours se transformaient. Il y avait des murs et des murs d’ombre, qui
n’étaient pas là auparavant. Et ils avançaient. Pour tester ses perceptions,
Lydia se tint immobile. Et c’était évident, imperceptiblement, les murs se
rapprochaient.
« Sur terre on appellerait ça un pays étranger, dit Sept ; quand tu ne
connais pas les règles et que tu n’aimes pas l’allure de l’endroit. Prends ma
main et tais-toi. »
Sa voix montrait plus de confiance qu’il n’en ressentait réellement. Le
lieu était imbibé des caractéristiques d’une personnalité qu’il n’aimait pas
du tout. De façon invisible mais certaine, la peur recouvrait tout ; comme
une vigne laissée à elle-même qui étoufferait lourdement toute autre végé-
tation. Et par les minuscules crevasses qui s’ouvraient brusquement à leurs
pieds, comme des tremblements de terre miniatures, rampait la colère.
C’était une atmosphère que Sept n’aimait absolument pas. Mais les diffé-
rents éléments en étaient encore séparés. En avançant avec prudence, il
parvint, tout en guidant Lydia, à suivre le chemin des rares endroits dégagés
encore ouverts.
En même temps Surâme Sept sentait la peur et la colère se rassembler ;
elles appartenaient à quelqu’un, ou à quelque chose.
Lydia n’avait pas fait de bon mot depuis ce qui semblait un siècle. Elle
commençait à trembler. Immédiatement elle visualisa un révolver dans un
gros sac à main marron. Elle le portait en bandoulière par-dessus sa gabar-
dine.

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Sept avait essayé jusque-là sans succès de lui enseigner la visualisation
automatique d’objets. Mais elle avait tellement peur qu’elle ne s’aperçut
même pas qu’elle avait réussi.
Lentement une présence se rassemblait autour d’eux. La peur et la co-
lère prenaient littéralement forme. Avant de la voir Sept sentit comme une
épaisseur grandir ; comme une gigantesque forme démoniaque tournoyant
autour d’un centre noir. Malgré lui, il fit un pas en arrière. Le démon – si
c’en était un – était définitivement là, émergeant des murs d’ombre. Mais en
même temps il y avait aussi en lui comme une absence. Lydia ouvrit son sac
et attrapa son révolver.
Au même instant la chose commença à parler – en tout cas des mots sor-
tirent de quelque part, même si Sept savait que la langue de la créature
n’avait aucun pouvoir par elle-même. Cela parlait, comme un porc-épic
géant et maléfique cela envoyait des flèches de terreur qui vous entraient
dans – disons, la peau psychologique, cela émettait des odeurs infectes qui
rampaient dans tous les sens. Lydia laissa tomber son sac. Sous ses pieds le
sol se transforma en sables mouvants, où disparurent le sac, le révolver et
tout le reste.
« Bon, eh bien, fais quelque chose », bégaya Lydia.
Sept ferma les yeux. Il les rouvrit. Rien n’avait changé. « Nous allons visi-
ter les dieux », dit-il poliment.
Un énorme gloussement démarra quelque part, pas loin. Et grandit. Et
grandit jusqu’à ce que le bruit engloutisse les pensées de Sept, ainsi que son
calme si durement gagné. Des dents géantes apparurent dans le ciel, trop
près du sol pour inspirer confiance. Elles s’entrechoquaient avec chaque
éclat de rire, découvrant un gosier ouvrant vers des profondeurs hors d’at-
teinte même de l’imagination de Sept.
Lydia sanglotait.
Sept était terrifié, et perdait ses moyens. Il murmura à Lydia : « Je pen-
sais que tu ne croyais pas aux démons ?
- Je ne sais pas si je crois aux dieux, mais je crois aux démons », bre-
douilla Lydia, le regard fixé sur les immenses dents qui disparaissaient lente-
ment au fur et à mesure que la forme du démon se rapprochait.
« Les démons n’existent pas, fit Sept précipitamment. Il va falloir que tu
me croies.
- Alors c’est quoi ça ? cria Lydia furieuse.
- Agenouillez-vous et adorez-moi, ou soyez anéantis », commanda la voix
sortant de la créature, mais qui semblait aussi sortir du sol autant que du
ciel.
Surâme Sept finit par retrouver ses esprits. « D’accord », dit-il aimable-
ment, en empruntant une expression de Lydia.
Celle-ci lui attrapa le bras en criant : « Oh, comment peux-tu ? T’age-
nouiller devant le Mal ?

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- Vas-tu me laisser régler ça ? Sept hurlait presque.
- Prosternez-vous, ventre à terre, insista le monstre dans un sifflement.
- Jamais ! » s’écria Lydia en tremblant. Elle s’avança, et se mit à réciter
le Notre Père qui venait de lui revenir en mémoire.
« Notre Père…
- Lydia, c’est inutile, dit Sept. Mais Lydia n’entendait plus rien.
- Prosternez-vous et adorez-moi, enrageait le monstre.
- Qui êtes aux cieux… » priait Lydia.
Cela allait devenir un combat de hurlements métaphysiques pensa Sept –
dont la colère montait. « Tu ne crois pas vraiment à Dieu le Père, rappela-t-
il à Lydia, le plus doucement et respectueusement possible étant donné les
circonstances, mais tu crois aux démons.
- Que votre nom soit sanctifié… » continua Lydia, les dents serrées. Elle
n’était plus qu’à quelques mètres de la créature, qui avançait rapidement,
en changeant constamment de forme.
- Adore-moi, ordonna-t-il, ou sois annihilée.
- Annihilée ! » s’écria Lydia, dans une telle terreur qu’elle en oublia sa
prière.
Sept n’osa pas attendre plus longtemps. Il lâcha la bride à ses propres
croyances, qui eurent tôt fait d’engloutir toute la scène. Le monstre dispa-
rut, au moment même où l’immense gueule, provisoirement matérialisée,
s’ouvrait. D’un grand coup il repoussa Lydia plus loin ; elle criait toujours le
Notre Père.
« Encore heureux que tu croies à moi, ronchonna Sept. Tout ça est de ta
faute, et il m’a fallu un bon moment avant de comprendre ce qui se passait.
Et tu crois que tu m’aurais laissé faire ? Mais non ! Pas avant d’être morte de
peur.
- Comment on en est sortis ? demanda Lydia.
- Je nous en ai sortis.
- Toi ! s’écria Lydia. Tu n’es qu’un lâche. Tu parles d’un comportement
pour une Surâme ! Tu étais prêt à faire tout ce qu’il te disait.
Sept soupira.
- C’est plutôt difficile de t’expliquer pendant qu’on est encore en pleine
action. Regarde autour de toi. Qu’est-ce que tu vois ? »
Lydia regarda, regarda… Sur terre, le paysage restait tel qu’il était. Ici,
on ne pouvait apparemment être sûr de rien. D’abord elle crut voir une ran-
gée d’arbres, des silhouettes pointues dans l’espace ; et une fois qu’elle en
fut certaine, elle sentit l’odeur des aiguilles de pin. Mais l’instant suivant,
ces mêmes formes se mirent à se tortiller et à s’épaissir d’une étrange fa-
çon, jusqu’à faire penser à des clocher et une rue moyenâgeuse. Il semblait
bien y avoir quelque chose là-bas, mais quoi que ce fût, cela changeait sans
arrêt d’apparence.

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« Ça me rappelle la peinture impressionniste, dit Lydia. On dirait des
arbres dans le vent que quelqu’un aurait juste suggérés par quelques coups
de pinceau. Mais quand on regarde bien, on voit que ce ne sont pas du tout
des arbres. »
Elle n’aimait pas particulièrement l’effet rendu. Et son esprit concret
exigeait ou un environnement ou un autre. Opinion qu’elle exprima.
Surâme Sept eut un grand sourire. Il avait adopté son apparence d’ar-
tiste, une version de lui-même plutôt surannée, aux yeux de Lydia. Il portait
une large blouse brune avec la barbe assortie, et gesticulait avec un pinceau
qui remontait bien au quatorzième siècle.
« C’est ton esprit qui peint le tableau, ou qui façonne l’environnement,
dit-il. Là je suis en train de laisser ton mental passer devant. Avant tu avais
formé le démon, parce qu’en ce qui concerne tes croyances, les dieux et les
démons vont ensemble. Cherche l’un, et tu vas automatiquement trouver
l’autre. Pire, ta croyance en Dieu le Père était beaucoup plus faible que ta
certitude au sujet des démons. Donc tes prières n’ont fait qu’agiter du vent ;
et d’une certaine façon, elles ont juste renforcé ta croyance dans le Mal. Tu
crois vraiment que le Mal est plus fort que le Bien.
- Eh bien, sur terre en tout cas c’est comme ça, répondit Lydia d’un ton
amer. Je ne vois pas comment tu peux contourner à ce point le problème.
Moi au moins j’ai fait face.
- Tu ne croiras pas vraiment à un dieu quelconque avant de rencontrer
quelques démons bien dangereux en route, c’est ça ? demanda Sept. Parce
que si c’est ça, tu pourrais en rencontrer plus que tu n’aurais voulu. Et j’ai-
merais mieux ne pas regarder.
- Regarder ? Tu veux dire que tu ne m’aiderais pas ? » Lydia avait du mal
à se concentrer. L’environnement passa d’un boulevard ombreux à une ar-
rière-cour ombreuse dans quelque ville de l’Ohio où elle se souvenait avoir
vécu à un moment ou à un autre. On aurait dit que l’espace n’arrêtait pas
d’avancer et de reculer, présentant chaque fois des images différentes ; ou
c’était comme de regarder dans une vitrine, quand les reflets de la rue de-
viennent presque vivants et existent autant que les objets exposés. Les
dieux, pensait-elle, n’étaient probablement que des reflets eux aussi…
« Arrête de regarder dans le vide comme ça, cria Sept. Les contours de
ta réalité deviennent flous, on n’est pas encore prêts !
- Prêts à quoi ? » demanda-t-elle distraitement. Elle regretta qu’il eût
parlé, car soudain les images devinrent beaucoup plus claires, et elle pouvait
presque entendre des voix.
« Lydia ! hurla Sept, ne laisse pas filer ton mental ! »
Mais il était trop tard.
Elle n’était vraiment pas prête, pensa Sept consterné. En l’occurrence, il
ne savait pas si lui l’était. Mais il ne pouvait rien faire d’autre que de la
suivre – elle et ses croyances.

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Les reflets scintillèrent, prirent de la consistance, sous la forme d’étin-
celants kaléidoscopes de cubes et de cercles, empilés les uns sur les autres,
traversés par une étrange lumière brillant sur le fond d’un ciel violet foncé.
Puis, en un instant, l’ensemble se figea, se coagula, s’installa en une solidité
si parfaite que les nouveaux châteaux et palais avaient un air d’antique élé-
gance, une robuste splendeur incrustée de joyaux qui était certainement
déjà vieille quand la terre était jeune.
« Oh, c’est le pays des dieux, exactement comme je me l’étais imaginé
une fois ! » Lydia était tellement excitée qu’elle arrivait à peine à parler.
Surâme Sept, toujours muni de son pinceau, soupira. Il savait, ou il pen-
sait savoir, où tout cela allait mener. Mais il ne pouvait pas simplement s’im-
miscer dans l’histoire et conduire Lydia – il fallait que ce soit sa quête à elle,
selon ses propres désirs et croyances. Pour ses désirs il n’y avait pas vrai-
ment d’inquiétude à avoir, pensa-t-il ; mais pour ses croyances, c’était autre
chose. Seulement l’air était tellement clair et lumineux que même Sept se
sentit euphorique.
« Et c’est la plus belle journée d’été que tu puisses imaginer », s’ex-
clama Lydia.
‘Ben voyons’, eut envie de dire Sept, mais il s’abstint.
En même temps que l’humeur de Lydia s’exaltait, sa salopette et son im-
perméable étaient remplacés par une armure argentée, telle que celle que
portait Jeanne d’Arc sur une image que Lydia enfant avait vue dans sa vie
précédente. Et elle était là, Lydia, jeune et brave, splendide de détermina-
tion, en route pour aller chercher les dieux – et plus encore. Elle allait les
trouver. Ou presque.
Sept en gémit presque : elle avait dix-huit ans quand elle avait vu l’illus-
tration de Jeanne d’Arc et avait imaginé la scène actuelle.
Qui était tout à fait réelle, évidemment.
« Bon, dit-elle. D’une façon ou d’une autre on s’est débarrassés de ce
démon, non ? Il devait être là pour garder le pays des dieux. »
Pour le moment, Sept abandonna. « Exact », fit-il l’air sombre.
La scène prenait rapidement toutes les dimensions de la réalité. Des
montagnes apparurent au loin, reliées par des routes et des chemins. Des
arbres se matérialisèrent, atteignant leur pleine taille en un clignement de
paupières. Des lacs d’eau douce débordaient presque. « Oh, c’est tellement
incroyable, dit Lydia, il faut que je m’assoie une minute pour reprendre mon
souffle.
- Ah oui ? C’est toi qui m’épuises », murmura Sept ; mais il était fier
d’elle ; le décor était réellement splendide.
Tant qu’il durerait, pensa-t-il. Sa blouse lui donnait chaud. Il la changea
pour une en soie, même s’il était sûr qu’au cours des siècles il n’y avait que
peu d’artistes qui aient porté des vêtements de soie. En tout cas il pouvait
toujours être le premier, pensa-t-il, en admirant Lydia. Personne ne pouvait

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dire qu’elle n’était pas indépendante ! C’est bien elle, mince, courageuse,
sincère, pensa-t-il avec un large sourire. Son innocence et l’intensité de son
être étaient pour lui au delà du supportable. Il voulait voir jusqu’où ces qua-
lités pouvaient la conduire.
Il y eut plus ; une partie de lui-même s’éveilla en réponse, et tous ses
commencements se mirent à émerger, surgir, grandir. Il joignit son exubé-
rance à celle de Lydia, au fur et à mesure qu’elle dégringolait vers lui, ve-
nant de tous les temps et lieux qu’il avait connus ; et la scène revêtit cette
incroyable clarté qui défie n’importe quelle réalité ; elle les transcenda
toutes en étant pourtant brillamment elle-même, et nulle autre.
Un chemin aux senteurs d’été les conduisait à un immense bâtiment qui
couronnait le sommet de la colline. Ils commencèrent la montée.

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Chapitre VI. – Josef a des ennuis

D’abord le chemin fut facile. Puis Sept remarqua que le sol devenait glis-
sant, et que la température baissait. Soudain, en fait, le vent devint si froid
que Surâme Sept s’habilla d’une blouse de laine et ajouta une écharpe.
« Tu n’as pas froid, Lydia ? » appela-t-il, mais il n’y eut pas de réponse.
Une fine neige se mit à tomber, qui le faisait cligner des yeux ; pendant un
moment il ne put rien voir du tout. « Lydia ? »
Il l’appela de nouveau quand il l’aperçut devant lui. Mais d’où venait
cette neige ? Un instant plus tard, quand il comprit, le cœur lui manqua. Car
la silhouette loin devant n’était pas celle de Lydia. C’était une de ses autres
personnalités – Josef, le futur père de Lydia. Sept avait été tellement impli-
qué dans les expériences de Lydia qu’il avait presque entièrement oublié Jo-
sef. En fait, pas vraiment. C’était exagéré, se dit-il tout de suite, rempli de
culpabilité. Mais le fait d’être détourné de Lydia l’irritait, et le souvenir
qu’il avait de sa dernière rencontre avec Josef ne l’aidait pas vraiment,
quand Josef lui avait dit avec colère de s’occuper de ses propres affaires et
de le laisser tranquille.
Il fallait bien que Sept reconnaisse ces pensées peu charitables, mais,
comme il le dirait plus tard à Chypre, c’était avant qu’il ne réalise dans
quelle détresse se trouvait Josef. Car presque tout de suite il sentit la déso-
lation de son esprit, avant même de voir son corps à moitié gelé recroque-
villé en haut de la colline, et la bouteille de vodka qui avait glissé à mi-
pente. Difficile de trouver une scène plus lamentable. En un éclair, Surâme
Sept l’absorba entièrement. Les événements impliqués dans la vie de Josef
se rassemblèrent en tourbillonnant dans son expérience immédiate - se heur-
tant, apparaissant, disparaissant, jusqu’à finalement s’ajuster chacun dans
ses propres connexions spatio-temporelles – et Sept put se concentrer claire-
ment dans le présent, en rapport avec l’expérience de Josef.
Dans la ferme, qu’on apercevait à peine au bas de la colline du dix-sep-
tième siècle, par exemple, la femme de Josef, Bianka, entrait dans le travail
de l’accouchement. Au travers de la brume de la vision mentale de Josef,
Sept voyait la scène : dans un accès aigu d’angoisse et de désespoir, des
émotions sur lesquelles il était incapable de mettre des mots, Josef s’était
rué dans tous les sens à travers la maison. Les quatre cheminées flambaient,
pour qu’il fasse bien chaud en vue de la naissance imminente, mais (parce
que Josef n’avait pas bien nettoyé les conduits) la chaleur était suffocante ;
l’air était rempli de fumée et de la vapeur de l’eau bouillant dans les pots

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en fer. Josef hurlait que la vapeur allait ruiner ses toiles – qui en fait s’en-
tassaient depuis des mois, inutiles, à ramasser la poussière, car depuis ce qui
semblait des siècles il avait été incapable de peindre quoi que ce fût ; mais
l’odeur de ses chiffons imbibés d’essence de térébenthine, mélangée à la fu-
mée et à la vapeur, le rendait malade. Toutes les femmes criaient – Bianka
surtout, dans son lit, tellement gonflée qu’il la pensait sur le point d’écla-
ter ; sa belle-mère le chassa dans la grange.
Le contact brutal de l’air glacé lui donna le vertige. Il lança vers la mai-
son un regard noir de haine et d’amour (tout mélangés), sortit sa bouteille
de vodka de sa cachette sous le foin, et chaussa ses skis.
Les premières pentes furent faciles. Il chantait pour se remonter le mo-
ral, et faisait semblant d’être un célibataire de vingt ans – un joyeux artiste
itinérant – plutôt que d’en avoir vingt-six et d’avoir été maté. Il skiait vite et
buvait plus vite encore, sans s’apercevoir (ou faisant en sorte de ne pas
s’apercevoir) que l’obscurité tombait, essayant d’oublier le regard fixe de
Bianka, déterminé à fuir ces hurlements implorants qui le terrifiaient pour
des raisons qu’il ne s’expliquait pas. Si c’était ça la naissance, eh bien au
diable les dieux, s’ils existaient ! Pas étonnant que le Christ n’ait pas eu
d’enfants ! Cette pensée lui fit peur ; elle était sacrilège. Nulle part il était
écrit que le Christ ait eu un pénis – « Oh mon Dieu », gémit-il, le regard vide
d’horreur. Et cette pensée-là, d’où venait-elle ?
Rien que de penser lui faisait peur. Pour oublier ce qui lui passait par la
tête, il essaya de concevoir un tableau mentalement. C’est là qu’il tomba,
une jambe tordue, perdit un ski, et réalisa qu’il avait perdu toute sensation
dans les deux jambes quasiment en même temps. À quelle distance était-il
de la maison ? Ses vêtements pouvaient lui tenir chaud pendant une heure
environ à travailler dehors, mais il devait être parti depuis plus longtemps,
pensa-t-il. Ou non ? Sa perception du temps était chaotique. Quand avait-il
été jeté hors de sa propre maison d’une façon aussi cavalière ?
Eh bien ils allaient le regretter. Submergé par ses émotions, il s’assit, ap-
puyé contre un arbre, et laissa son regard descendre la pente. Un crépuscule
glacé s’installait. Les collines nues et tristes étaient recouvertes d’une
croûte de neige, et l’air vous coupait la peau. Il savait qu’il n’avait pas de
temps à perdre ; il fallait qu’il se mette en route, récupère son autre ski et
entame le chemin du retour, plus vite qu’à l’aller. Il devait revigorer sa cir-
culation. Et pourtant, obstinément, il restait assis là, maugréant pour lui-
même.
C’était injuste qu’une naissance soit aussi bestiale, pensait-il. Il était in-
capable d’imaginer ce que Bianka devait endurer. Comment leurs jolis jeux
d’amour pouvaient-ils mener à une telle… terreur ? Mon Dieu ! Et à quoi pou-
vait bien servir la prière ? Qu’est-ce que Dieu connaissait à la terreur ? Lui-
même n’avait aucun intérêt pour le christianisme, qui n’en avait aucun pour

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lui non plus. Ce qui était parfait. Mais là il aurait voulu une espèce de récon-
fort, comme un espoir… que l’accouchement ne serait pas aussi abominable
pour Bianka qu’il se le représentait (comme tout le monde se le représen-
tait).
S’il existait vraiment un Dieu, s’il y avait des dieux – mais tout ça n’était
que des contes pour enfants, pensa-t-il. À quoi pouvait bien servir le Christ
de Bianka, en ce moment ? Il imagina, juste au moment de perdre cons-
cience, que la colline était habitée par quelques anciens dieux nordiques : ils
le réveilleraient, lui souhaiteraient la bienvenue par un banquet magnifique
et de flamboyants combats à l’épée, de tonitruants et virils éclats de rire, ils
lui offriraient des tranches de viande trop cuite – de la bonne viande de co-
chons qu’ils auraient volés aux voisins ; des dieux qui seraient éternels, des
mâles qui n’auraient pas eu besoin de doux corps de femmes, qui n’auraient
pas provoqué d’accouchements sanguinolents, d’anciens dieux vikings, qui
auraient passé à ripailler la longue nuit de l’hiver.
« Il t’arrive de penser à autre chose qu’à la nourriture ? » demanda Su-
râme Sept avec une certaine irritation ; Josef avait définitivement pris
quelques tours de taille depuis la dernière fois qu’il l’avait vu.
Josef ouvrit les yeux de son mental. Ses yeux physiques étaient presque
complètement collés par la glace.
Sept prit l’apparence d’un vieux sage. « Cette fois tu y es presque arrivé,
dit-il.
- Oh, c’est toi, gémit Josef, avant d’ajouter d’un ton pathétique : il faut
que tu me sortes de là. Je suis à moitié gelé. Je n’arriverai jamais à rentrer
à la maison.
- J’espère que tu as bien conscience du sérieux de la situation dans la-
quelle tu t’es mis toi-même, fit Sept sévèrement, l’air aussi ancien que les
collines, sage et digne de confiance – et légèrement en colère.
- Ce n’est pas le moment de faire un sermon, dit Josef mentalement. Je
ne sais même pas si je te vois vraiment, mais chaque fois que je te vois, ou
je rêve, ou je suis en plein délire…
- Tu es constamment en plein délire, répondit Sept. Tiens. »
Il fit apparaître une bouteille de cognac. Josef s’assit dans son corps sub-
til – sans s’en rendre compte, en l’occurrence – et but en s’étranglant pen-
dant que Sept filait faire une courte visite mentale à la ferme pour constater
la situation. Un vrai bain de vapeur. Les nuages sortant des marmites d’eau
bouillante se collaient sur les vitres et les recouvraient d’une pellicule bril-
lante où dansait la lumière des chandelles. La fumée des cheminées s’étalait
en un plafond sombre, sous lequel les membres de la famille, pliés en deux,
s’activaient en toussant et expectorant. Bianka était dans la chambre princi-
pale du premier étage. On aurait dit une grosse poupée blonde et terrifiée.
Ses cheveux, nattés en vue de la naissance, étaient trempés de sueur et de
vapeur d’eau ; son regard bleu ciel passait alternativement du vide à une

36
terreur mortelle. Sa mère, Mme Hosentauf, n’arrêtait pas de crier « On y est
presque ! » à trois cousines qui, pour des raisons inaccessibles à Sept, pous-
saient des lamentations sans fin.
Un grand tableau à moitié terminé était posé sur un lourd chevalet en
bois près de la fenêtre de la grande pièce, et les chiffons qui y étaient ac-
crochés répandaient l’odeur forte de l’essence de térébenthine dans laquelle
Josef trempait régulièrement ses pinceaux pour que Bianka pense qu’il était
en train de peindre. Tous les autres chiffons et morceaux de tissu de la mai-
son étaient empilés dans la chambre en préparation de la naissance. Invi-
sible, Sept leur donna un coup de pied pour libérer le passage et s’approcha
de Bianka.
Il avait déjà assisté à trop d’accouchements pour en connaître le
nombre, et il sut immédiatement que les douleurs de Bianka étaient causées
par la peur et l’appréhension. Elle était tout de même très proche du terme,
dut-il constater avec un net sentiment d’inquiétude : il allait devoir accélé-
rer considérablement le temps pour Lydia, car quand le bébé arriverait – eh
bien, il faudrait que Lydia soit là. Il essaya pourtant d’oublier ses préoccupa-
tions concernant la future naissance, pour pouvoir se concentrer sur le pré-
sent de Bianka.
Elle ne l’avait jamais vu. Dans un hochement de tête, un peu mécontent
d’elle et de Josef, et de Lydia aussi, Sept dit mentalement : « Bianka, ce
n’est pas encore le moment. C’est la peur qui cause tes douleurs. Respire
profondément. Détends-toi. Voilà, ce n’est rien. Tout va bien. » Il envoya
des vagues d’énergie vers son ventre, les regarda progresser vers l’utérus et
descendre le long des cuisses. Bianka commença à sommeiller. Dans un geste
plein de gentillesse Sept lui massa l’estomac, puis quand elle fut calmée, il
descendit l’escalier.
Les hommes, Elgen Hosentauf et ses frères, étaient dans la grange, au
milieu du foin et des copeaux, de l’odeur des animaux, du fumier, et – Sept
le vit – de la vodka. Les quatre hommes étaient accroupis en un groupe serré
et hilare, bien au chaud dans une des stalles à vaches ; les fourches étaient à
proximité, prêtes au cas où une des femmes serait venue les chercher, à qui
il aurait fallu expliquer qu’ils n’avaient pas arrêté de travailler.
« Josef est à moitié gelé et il a besoin de votre aide. Il a pris sa piste fa-
vorite sur la crête de la montagne. » Sept avait dit ces mots à Elgren, le
beau-père de Josef, en même temps qu’il lui implantait dans le mental
l’image la plus pitoyable de la triste situation de Josef. Elgren se mit tout à
coup à jurer, son gros estomac gargouilla ; il sauta sur ses pieds. « J’ai l’af-
freux pressentiment que Josef s’est sauvé quelque part, éructa-t-il. Mais où
est-il, mon idiot de gendre ? »
Constatant que le choc avait bien mis tout le monde en branle, après
avoir observé les hommes chercher Josef partout sans succès, puis finale-
ment seller les chevaux avec colère pour partir à sa recherche dans la nuit

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d’hiver, loin de la chaleur de la grange, Sept revint vers Josef. Plus exacte-
ment, il rapatria la partie de lui qu’il avait envoyée en mission à la ferme.
Pour Josef, Sept ne l’avait jamais quitté.
Mais Sept était soucieux. Josef croyait qu’il était en train de mourir de
froid (ce qui était presque vrai), et Sept devait laisser libre cours à ses
croyances. « Je meurs, gémissait Josef. Je ne sens plus mes jambes. Je ne
verrai jamais mon premier-né, mon fils, qui deviendra un vrai monsieur. »
Sept était plus troublé qu’il voulait bien l’admettre. Et si les secours
n’arrivaient pas à temps ? Mais il y avait une chose qu’il pouvait faire,
croyances ou pas, pensa-t-il. « Ferme les yeux de ton mental, dit-il à Josef.
Et tu vas avoir une fille. C’est-à-dire, tu auras une fille si tout se passe
comme ça doit se passer.
- Je délire, s’écria Josef. J’ai décidé que je voulais un fils, absolument.
- Toi et Bianka vous êtes mis d’accord pour une fille. Et ce n’est pas ici,
dans la neige, que tu vas discuter. Et tu es saoûl, de toute façon.
- Je ne veux ni garçon ni fille, soupira Josef, plein de pitié pour lui-
même. Je veux être célibataire.
- Ferme les yeux de ton mental et tais-toi, ordonna Sept.
- Pas question, protesta Josef. Je ne sais toujours pas si je suis réveillé
ou si je rêve.
- Regarde, dit Sept calmement. Dès que tu tombes sur quelque chose que
tu ne comprends pas, tu t’énerves. Donc tu fermes gentiment les yeux, dans
ton propre intérêt.
Le mental de Josef avait un regard terrifié.
- Je ne sais pas si j’ai plus peur de mourir gelé ou de me faire aider par
toi, gémit-il.
- Tu n’as pas le temps de te le demander », répondit Sept. Et en un
éclair il transporta Josef – corps physique, corps mental, et tout le reste –
environ cinq kilomètres plus bas, sur un endroit dégagé où Elgren et ses
hommes, avec les chevaux et les traîneaux, pourraient le trouver plus vite et
plus facilement. Josef hurlait. « Je suis mort, oh mon Dieu ! Je vole dans les
airs, emporté par les démons ! » En même temps, presque sournoisement, il
tapait dans les côtes de son corps mental pour constater qu’il était, finale-
ment, bien vivant.
Seulement son corps mental s’était séparé de son corps physique, et sou-
dain, littéralement hors de lui, hagard, Josef fixa son enveloppe informe,
presque bleue, raide, trempée et gavée d’alcool ; les paupières collées, les
épais sourcils foncés recouverts de glace ; la fière moustache châtain imitant
les piquants blancs d’un vieux porc-épic. Il fut pris d’une nostalgie soudaine
envers son corps, avec lequel il avait fait l’amour à Bianka et planté sa
graine – ses cuisses dures et toujours vigoureuses, ses bras robustes, ses

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doigts couverts de peinture. Et il jura, si jamais il s’en sortait, de ne plus ja-
mais se plaindre ; de peindre des chefs-d’œuvre et d’être un bon mari et un
bon père, en plus d’un bon chef de famille.
Surâme Sept était toujours gêné quand Josef se laissait aller à vraiment
ressentir ses émotions plutôt que de jouer avec, comme c’était son habi-
tude. Qu’arriverait-il si Josef se permettait vraiment de – eh bien, de faire
honnêtement l’expérience de ses émotions, au lieu de jouer à l’artiste illu-
miné ou de faire le clown ? Une sentimentalité facile était une chose, et Jo-
sef se plaignait souvent, très fort, agressivement, pompeusement. Mais les
sentiments qu’il ressentait à présent étaient plus profonds. Sa compassion
soudaine pour son corps, contrastant avec son habituelle pitié pour lui-
même, engagea Sept à lui dire doucement : « Ton corps n’aura rien. Si tu me
crois, on va le retrouver à temps. Il n’aura aucune lésion sérieuse. »
Josef continuait à le fixer du regard, mais l’auto-apitoiement, si facile,
fut vite de retour. « Je vais geler, pauvre de moi… sanglota-t-il.
- Ça pourrait bien arriver ! hurla Sept exaspéré. Maintenant écoute : il
faut que je sépare tes pensées de ton corps maintenant. Alors oublie-le,
d’accord ?
- L’oublier ? s’écria Josef », complètement affolé.
Sept s’en rendit compte, rien n’arriverait à détourner l’attention de Jo-
sef de son corps aussi longtemps qu’il pourrait le voir ; et dans l’état où il se
trouvait, il était impossible à Josef d’y retourner.
« Chers dieux, vous là-haut… » s’écria Josef avec emphase.
Et Surâme Sept eut une idée : « Génial ! Ça pourrait marcher… Regarde
là-bas » dit-il à Josef. Celui-ci se retourna, et pendant les quelques instants
où son attention ne fut pas fixée sur son corps, Sept put l’expédier au loin.
Josef sentit un léger vertige ; autour de lui la neige étincelait de plus en
plus, malgré l’obscurité qui avait régné juste avant. De façon indescriptible,
le surplomb de rocher au-dessus de lui se mit à trembler et à glisser de côté
quand il le regarda – et devant lui s’ouvrit un chemin de plein été. La cha-
leur était tellement agréable par rapport à l’air glacé que Josef poussa un
cri de plaisir et de soulagement. Ainsi fit Sept, car la concentration de Josef
sur la chaleur allait protéger son corps physique du gel. Plus exactement,
tant que Sept arriverait à garder Josef occupé.
« Où est-on ? » demanda Josef. « Comment est-on arrivés ici ? » Il parlait
si vite qu’il en bégayait presque, car en baissant les yeux vers son corps
mental (qu’il prenait pour son corps physique) il voyait ses minces bras bron-
zés, des gouttes de sueur courant entre les petits poils de ses cuisses, alors
que ses jambes émergeaient alternativement de son vêtement brun. « Et re-
garde, il y a quelqu’un ! » cria-t-il.
C’était Lydia, toujours sous son apparence de Jeanne d’Arc, juste un peu
fatiguée. En apercevant Josef elle resta bouche bée. « Qu’est-ce que tu fais
ici, toi ?

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« Je ne sais même pas ce que c’est que cet endroit, répondit Josef gaie-
ment. Et je ne vous connais pas non plus. » Puis, perplexe : « Ou alors… si ? »
Lydia envoya à Sept un regard incrédule. « Il ne sait plus qui je suis ? lui
demanda-t-elle.
- Non, et je ne te conseille pas de le lui rappeler maintenant, répondit
précipitamment Sept. Pour quelques très bonnes et importantes raisons…
- Qui sont… ? l’interrompit Lydia. Je mets la franchise au-dessus de tout.
Et en tant qu’Âme, je ne crois pas que tu aies le droit de cacher à Josef
d’importantes informations. »
Lydia était impressionnante, et Josef la dévisageait avec une admiration
non feinte. Il était désormais d’excellente humeur, complètement engagé
dans sa nouvelle aventure et ayant bien oublié ses précédentes misères et le
danger dans lequel il se trouvait. (Et Sept désirait que cet état dure encore
quelque temps.) Mais Lydia, furieuse, abaissa l’épée qui faisait partie de sa
panoplie et déclara : « Je crois vraiment que tu dois une explication à Josef.
- Exactement ! s’écria Josef. Dis-lui, toi ! Il m’intimide. Je ne le vois que
quand je suis saoûl ou quand je rêve, et là je ne sais pas trop…
Lydia fronça les sourcils. – Il y a une chose que je sais, dit-elle. J’en ai
assez d’avoir l’air de Jeanne d’Arc et je suis fatiguée de changer constam-
ment d’aspect. Je voudrais en rester à une seule apparence dans un seul en-
vironnement. On ne pourrait pas passer la nuit ici et explorer le pays des
dieux demain ? Si c’est vraiment le pays des dieux. »
Elle était fatiguée et grincheuse, et Sept soupira. Les alentours s’assom-
brirent. Le soleil se couchait ; des ombres violettes remplissaient non loin un
pré couvert de fleurs. Et à ce moment précis, au sommet de la colline, les
lumières s’allumèrent dans tous les palais et débordèrent par-dessus les bal-
cons. Josef ouvrit de grands yeux : il n’avait jamais vu autant de lumières de
toute sa vie.
Lydia éclata de rire : « L’éclairage urbain des dieux ! » Immédiatement
elle redevint sérieuse : « Les dieux ne vivent pas sur les montagnes, ni nulle
part ailleurs non plus, en fait. Je le sais. J’ai dû avoir cette idée par la my-
thologie. » Elle était dans son moi de vingt ans ; nerveusement elle fumait
une cigarette, et se montrait critique. Elle regarda Josef. « Tu es réel. Je
t’ai déjà rencontré, même si tu as oublié. Et Surâme Sept aussi est réel,
même si je pensais le contraire.
- Eh, attends ! Évidemment que je suis réel ! s’écria Josef. Et j’ai
presque l’impression de me souvenir de toi. Mais qu’est-ce qu’on fait ici ? Je
sois être en train de rêver. Tu rêves, toi ?
- Nous sommes en route pour trouver les dieux – s’ils existent », déclara
Lydia avec emphase et un peu de sarcasme, le regard fixé sur Surâme Sept,
mais incapable de réprimer le léger espoir qui vibrait dans sa voix. « En tout
cas on dirait que tu nous as rejoints, ajouta-t-elle. Et c’est tout ce que je
peux te dire.

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Josef fit la moue. - Je ne suis pas religieux, et pour moi les curés c’est
de la canaille, mais il n’y a qu’un Dieu. Parler de dieux c’est du blasphème »
fit-il, sincèrement choqué, et oubliant ce qu’il pensait auparavant du sujet.
Il lança un regard accusateur à Sept. « Je le savais, soupira-t-il. Pourquoi
est-ce que je ne peux pas avoir une âme normale, comme tout le monde,
une sur laquelle on puisse compter, au lieu d’une espèce de renégat qui vous
emmène sur des pèlerinages païens ? »
Mais à peine avait-il fini de parler qu’il s’arrêta brusquement, en pleine
réflexion. Tout ce qu’il avait entendu dire des dieux païens lui revint soudain
à l’esprit. Des orgies ! Il se souvint des divinités norvégiennes, et pouvait
presque sentir la viande rôtir sur les broches sous l’épaisse graisse brûlante.
(Mince, il avait faim !) L’extase sensorielle le submergea et étendit son aura
tentatrice jusqu’à Lydia, qui s’écria : « Mais qu’est-ce que ça sent bon !
- Du cochon grillé ! hurla Josef. Un gigantesque banquet !…
- Il délire, murmura Elgren Hosentauf. Du cochon grillé, ben voyons. »
Avec ses deux frères ils s’agenouillèrent près du corps de Josef et essayè-
rent de le charger sur le traîneau. Il gelait à pierre fendre. Les trois hommes
eux-mêmes avaient presque l’impression d’être congelés.
- Réveille-toi Josef, il faut que tu bouges. Réveille-toi ! lui cria Elgren
dans l’oreille.
Les trois hommes attrapèrent Josef sous les aisselles et se mirent à le se-
couer de haut en bas ; puis ses jambes. Elgren ouvrit sa bouche raide de gel
et lui versa à la diable du cognac dans la gorge ; Josef s’étrangla, cracha,
toussa – et ouvrit ses yeux physiques. Au lieu de la nuit d’été, il vit la neige,
et un gros plan sur le visage inquiet d’Elgren, de gros points noirs, à moitié
cachés par son écharpe de laine rouge. Mais surtout, Josef vit les yeux d’El-
gren, gonflés par le froid, furieux et effrayés en même temps. « Oh mon
Dieu », cria Elgren quand il vit s’ouvrir ses yeux vitreux, partagé entre l’en-
vie d’insulter Josef et celle de pleurer de gratitude.
« Il revient, cria Elgren. Aidez-moi ! » Ils s’unirent pour charger Josef sur
le traîneau ; Elgren s’assit à côté de lui, l’obligeant sans arrêt à remuer les
bras et les jambes – ce dont il avait le moins envie. « Laissez-moi dormir,
murmurait Josef comme un refrain, laissez-moi juste dormir. »
« De graves engelures, au minimum, murmura Elgren. Quel imbécile,
s’enfuir comme ça, avec sa femme sur le point d’accoucher… » Mais déjà lui
et les autres se sentaient meilleur moral. Cela leur avait fait du bien de
s’éloigner de la maison et des écuries. L’excitation du sauvetage et son suc-
cès ferait d’eux des héros à leur retour. Pourtant Elgren était inquiet. Il
pressait les chevaux ; Josef était resté dehors beaucoup trop longtemps. Il
grogna, jura dans sa barbe, et continua à frotter les mains de Josef, tout en
sirotant lui-même du cognac pour se tenir chaud. Il forçait Josef de temps en
temps à en prendre un peu.

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Josef se dit que ce cognac était excellent. « Où l’as-tu trouvé ? » Il levait
une grosse tasse et souriait d’une oreille à l’autre. « C’est du bon pour les
dieux », dit-il, pendant que Surâme Sept avait l’air inquiet. Josef agita les
épaules : « Je sentais un courant d’air froid, et ça m’a réchauffé. Mais com-
ment j’ai pu avoir froid ? Il fait chaud comme en été.
- Juste ton imagination, dit Sept.
- J’ai cru entendre des voix, aussi. »
Quelques gouttes de cognac perlaient à sa fine moustache châtain. Il les
essuya de la main. « Tu entends des voix ? demanda-t-il.
- C’est juste la brise », fit Sept précipitamment. Il ne voulait pas que Jo-
sef retourne à son corps avant qu’il soit complètement dégelé, mais même
lui pouvait entendre les cris rauques de Hosentauf, le galop des chevaux – les
sabots fracassant par moments la croûte de glace – un cheval avait mal à un
antérieur. Sept se rattrapa juste à temps et ferma les images avant que tous
les trois n’atterrissent ensemble sur le traîneau des Hosentauf.
Lydia, désormais en chemisier et pantalon, s’assit, l’air maussade. « Au
début j’étais tellement excitée de voir ces montagnes, je pensais au mont
Olympe. Mais il n’y a probablement rien de réel là-haut. Mais pourquoi ce
décor est-il aussi attirant ? »
Elle dévorait des yeux le spectacle : les chaudes et éclatantes lumières
éclaboussaient les collines dans la nuit d’été. « Ces collines sont vraiment
olympiennes, dit-elle, émue. Mon Dieu, que l’univers est vaste. » Elle se sen-
tait sur le point de pleurer.
« T’en fais pas, répondit Josef. Ça ne peut être qu’un rêve, de toute fa-
çon. » La brise l’enveloppa. Il se sentait rempli d’énergie, et il regardait Ly-
dia avec plus qu’une légère appréciation. « Viens, on va s’assoir sous ces
arbres », dit-il, la moustache frissonnante de joyeuse duplicité.
Lydia compris immédiatement ce qu’il avait en tête. Elle allait s’écrier :
« Tu ne peux pas faire ça ! Je vais être ta fille ! » mais Surâme Sept, menta-
lement, l’arrêta. Il ne voulait pas que Josef se souvienne de Bianka ou de son
corps avant que la situation physique ne soit stabilisée. Comme Josef, les
Hosentauf exagéraient souvent les incidents les plus simples de leur vie, et
Sept savait qu’en dépit de ses plaintes et de ses gémissements, pour Bianka,
là-bas à la ferme, le travail n’avait pas vraiment commencé – pas encore.
Examinant la situation, Sept contrôla mentalement le corps à moitié gelé de
Josef, affalé dans le traîneau, et fronça les sourcils. Il n’était pas impossible
qu’il perde une jambe.
Pendant un moment Sept se sentit véritablement perdu : il avait plus de
problèmes qu’il n’en avait besoin ; et ce dont il avait vraiment besoin,
c’était d’un bon coup de vent arrière pour le traîneau et les chevaux. Ceux-
ci fatiguaient. Ce dont il avait vraiment besoin, c’était… Sept s’interrompit.
Soudain la scène du Danemark devint d’une éblouissante clarté. Un vent

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puissant se leva derrière le traîneau, le poussant à une telle vitesse qu’El-
gren Hosentauf s’écria : « Bon sang, mais d’où sort ce vent ? »
Et dans une espèce de proche lointain, Surâme Sept entendit Chypre
dire : « Voilà l’aide dont tu avais besoin. Et n’oublie pas tes T. P. pour le
cours de rêve.
- J’avais oublié ça ! » s’écria mentalement Sept. « Je… » Mais la pré-
sence de Chypre s’était évanouie.
Josef était en train de dire : « Je sais ce que j’aimerais bien faire… »
avec un regard langoureux vers Lydia.
« Tu ne pourrais pas faire quelque chose pour lui ? » demanda-t-elle à
Sept avec impatience. Ses cheveux noirs ondulaient joliment dans le vent.
Mal à l’aise, elle en repoussait les mèches de la main, en se demandant si
elle n’éprouvait pas un certain désir pour Josef. Autour de ses yeux bruns,
sur son large front sa peau était chaude et moite ; son regard était bien sûr
tentateur, seulement elle ne pouvait pas oublier qu’elle devait être sa fille ;
peut-être, en tout cas. Mais plus que tout, ce qu’elle éprouvait envers lui
s’appuyait sur la perspective d’une vie entière, avec tous ses âges. Si elle
restait à vingt ans, Josef était un homme plus âgé, intéressant, galant, et
presque affecté. Mais mentalement, elle sauta à trente-cinq ans, et de là, il
paraissait ridiculement niais et empoté.
Elle était complètement perdue dans ses pensées, perplexe, presque op-
pressée, tandis que Josef, assis sur un affleurement de rocher, les jambes
croisées, lui envoyait ce qu’il considérait comme son regard-qui-tue.
Mentalement, Surâme Sept entendit une Chypre invisible lui dire : « Re-
garde la montagne. » Sa présence disparut de nouveau avant qu’il puisse ré-
pondre, alors comme demandé, il observa la montagne.
Elle n’avait pas changé. Ou n’y avait-il pas de vagues silhouettes derrière
une des fenêtres du château, dans le lointain ?
« Par Zeus, femme, décide-toi ! » tonna Josef en direction de Lydia.

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Chapitre VII. – L’assemblée des dieux

« Les revoilà, dit Zeus, regardant depuis le haut de la montagne. Ils ont
une énergie et une obstination incroyables.
- En vérité, répondit le Christ.
- Mais ils changent constamment les règles », maugréa Zeus. Il s’alanguit
sur son canapé de velours rouge, surveillant les mondes et les temps qui de-
hors scintillaient devant les immenses fenêtres panoramiques, but de son
vin, en caressant paresseusement le divin chlorophytum sur la table basse en
bronze installée devant le sofa.
Le Christ se contenta de sourire. Puis il dit : « Je ne sais pas de quoi tu te
plains.
- Oh, la crucifixion ? dit Zeus. J’admets que ça n’a pas dû être un plaisir.
- Pourtant l’idée générale était bonne, répondit le Christ avec nostalgie.
Il y a eu de grands moments, des moments où j’ai cru que j’avais quasiment
établi le contact. Jérusalem n’était pas l’Olympe – mais il y avait la saga,
l’excitation, les contrastes riches en enseignements. »
Les deux s’étaient assis pour un moment (qui durait depuis des siècles),
chacun perdu dans ses pensées, contemplant les nuits et les aurores cligno-
tant à travers la terre, et toutes les terres en-dessous et partout ; car autour
de la demeure des dieux, les temps et les espaces flottaient doucement de-
vant les fenêtres, et les chemins des majestueux jardins reliaient les
mondes.
Un tel endroit n’existe pas au sens normal des mots, bien sûr, mais – eh
bien, au sens supranormal, dans les palais de l’âme ; dans un monde inté-
rieur aussi distinct et personnel que vous et moi, et chacun des lecteurs de
ce livre. Dans ce sens-là, Zeus et le Christ et Mahomet et tous les dieux sont
assis ensemble à discuter. Et dans ce sens-là, Surâme Sept part chercher les
dieux.
Château ou pas, en tout cas rien ne pouvait cacher le fait qu’on était
dans une demeure d’anciens dieux. Zeus rêvassait. Le Christ de temps en
temps faisait des cauchemars de la crucifixion. Et dans une des cours, Maho-
met faisait tournoyer son épée de feu, mais aucun de ses fidèles n’essayait
plus de l’esquiver, ou ne faisait semblant d’avoir peur, de sorte que Maho-
met ne massacrait plus que les infidèles, coupant les corps en deux ou en
millions de morceaux, qui l’instant d’après étaient magiquement réparés.
Cela suffisait, cher Allah, pour vous gâcher le plaisir de tuer. Mahomet sou-
pira, et Allah, qui applaudissait mollement sur le côté de la cour, s’ennuyait.

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Il n’y avait plus personne ici, pensa Zeus, qui ait encore autre chose que
des souvenirs.
« Mais quels souvenirs ! répondit le Christ à haute voix. Et pourtant, c’est
pitoyable. Ils continuent à se battre en mon nom sur terre, encore mainte-
nant. Et ils attendent la Seconde Venue. Ce sera le jour béni. Il faudrait que
je sois complètement fou pour retourner là-bas. »
Zeus souleva ses énormes sourcils encore noirs, et dit dans un rire toni-
truant : « Arrête maintenant ! Tu adores ça. Ils pensent toujours à toi, c’est
la seule chose qui te fait avancer. Avoue ! »
Un éclair de l’ancienne flamme illumina les yeux du Christ, faisant dan-
gereusement virevolter des mondes d’électrons dans ses pupilles ; et sur des
îles oubliées du temps, de petits volcans entrèrent en éruption. « Il faudrait
que j’y retourne et que je leur donne une bonne leçon. Des hypocrites et des
voleurs ! Déformer exprès les paroles d’un dieu ! Des hypocrites et des vo-
leurs ! »
Le Christ frappa un coup de sa canne dorée sur le plancher en bois mas-
sif, ce qui projeta partout des étincelles de lumière ; et Zeus fit d’un ton
apaisant : « Oublie ça. C’est fini maintenant. Et ne nous fais pas une crise.
Tu vas faire pleuvoir et… C’était où ? Dans l’Ohio ? La dernière fois que tu
t’es énervé ils ont été inondés.
- Rien à voir avec ce que tu as fait en Grèce, et dans toute la Méditerra-
née d’ailleurs, répondit le Christ, retrouvant son sang-froid. Il secoua sa
grande tête, et des mèches grisonnantes et emmêlées descendirent en cas-
cade sur les épaules de son vêtement bleu ciel, plus très net.
- Quand même, c’est triste, dit-il. Il n’y a plus que d’anciens dieux ici. La
moitié ont oublié qui ils sont. Et plus aucune visite, à part ces pleurnichards
de pétitionnaires. Et le pire : ils m’appellent par mon prénom.
- Tu as toujours été facilement déprimé, dit Zeus. Ça va repartir. Attends
et tu verras. Il suffit qu’un seul redémarre et on suivra tous, c’est sûr. »
Dans le solarium splendidement aménagé s’avança d’un pas hésitant
l’immense et sombre silhouette voûtée d’une déesse ; la chevelure grise et
crépue brasillante d’éclairs électriques ; dans les yeux, la folie d’une extase
d’automne ; puissante, mais tellement écrasante de mélancolie que pour
quelques instants toute la pièce s’assombrit. Le Christ et Zeus se regardè-
rent avec inquiétude. Zeus toussa d’un air gêné, comme il faisait toujours
quand Héra, son épouse, sortait de ses appartements privés : elle était com-
plètement folle. Elle pensait qu’elle avait cessé d’être une déesse. Elle
croyait même qu’elle était une humaine dans ses mauvais jours (qui duraient
depuis des siècles, évidemment).
« Elle n’a plus un seul disciple, la pauvre chérie », dit Zeus.
Héra s’assit dans le fauteuil à bascule en forme de trône argenté ; son vi-
sage était plus foncé que le plus profond des crépuscules. Elle regarda un
moment par les fenêtres multidimensionnelles, puis dit : « C’est vous deux

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qui êtes fous. Nous ne sommes ni des dieux ni des déesses. Nous ne l’avons
jamais été. Nous étions tous dans l’illusion. Je suis la seule ici à être saine
d’esprit. Vous êtes obsédés : le Christ par sa crucifixion, toi, mon cher
époux, par tes illusions de pouvoir, Mahomet avec son épée magique, et tout
ça. Et le Christ continue de voir la tête de Jean-Baptiste sur un plateau, por-
tée par une danseuse. Illusions divines ! Obsessions ! Il est assez triste que
vous vous soyez trompés vous-mêmes, mais tous ces mondes, l’un après
l’autre !… Je ne supporte pas d’y penser. Si je n’avais pas la compagnie de
Pégase, je perdrais le peu d’esprit qui me reste. »
Lorsqu’elle prononça son nom Pégase apparut, ses grandes ailes élégam-
ment repliées sur son dos soyeux de cheval. Il avait galopé une bonne partie
du siècle pour garder la forme ; comme en dansant il s’approcha d’Héra,
souriant de toutes ses jolies dents de cheval. « Toujours les mêmes vieilles
discussions ? Vous avez tous besoin d’exercice. C’est ça votre problème, vous
savez : vous avez besoin d’une bonne séance d’entraînement. » Il s’étira dis-
crètement, mais gracieusement, et ajouta : « Sans vouloir me vanter, on di-
rait bien que le fait d’être un dieu et un animal présente pour moi certains
avantages. »
Rêveuse, Héra caressait le flanc de Pégase, pendant que Zeus regardait
le Christ d’un air pensif. « Et si Héra avait raison ? dit-il. Imagine que sa folie
lui ouvre certaines compréhensions ?…
- Bien sûr qu’elle a raison, et complètement tort en même temps, répon-
dit le Christ.
Zeus fit son fameux froncement de sourcils. – Tu parles comme Bouddha,
fit-il avec irritation. Incapable de dire clairement oui ou non. Il n’a même
jamais décidé s’il aimait la vie, d’abord. »
La nature animale divine de Pégase prit le dessus. Doucement il libéra sa
crinière des doigts caressants d’Héra et annonça doucement :
« Pardonnez-moi. Cette atmosphère confinée me porte vraiment sur les
nerfs. Et je me soucie comme d’une guigne que les gens se souviennent de
moi ou pas, même si ce serait plus agréable qu’ils le fassent. Je peux tou-
jours sortir galoper sous les étoiles, ou grignoter les brins d’herbe. Et je suis
réellement désolé que vous ne puissiez pas faire pareil.
- Il ne galope probablement jamais, il ouvre ses ailes dès qu’on ne le voit
plus », murmura le Christ avec amertume.
Pégase entendit la remarque, mais l’ignora. Dans ses moments de cy-
nisme, il pensait que son salut venait plus de sa nature animale que de sa na-
ture divine, car c’était la créature en lui qui se réjouissait des détails, mais
tout en s’abandonnant à une espèce d’emphase généralisée qui pouvait
prendre des proportions impressionnantes. Là par exemple, dehors, il pou-
vait apprécier le fin tremblement de la terre sous ses sabots, ressentir les
glissements du sol sous la surface – de minuscules tremblements de terre qui
modifiaient les tunnels où glissaient les vers froids – et goûter la lune d’été

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qui éclairait délicatement les racines des herbes, enfonçant ses rayons tou-
jours plus profond jusqu’à teinter d’une douce nuance argentée les vers on-
duleux.
Mais il pouvait aussi à loisir déployer ses ailes pour s’élancer à travers les
airs, et envoyer son esprit vers des royaumes magnifiques, même en termes
divins. Pour l’instant, il grignotait pensivement les brins d’herbe ; il y avait
quelque chose dans l’air – comme un changement – un parfum inhabituel. Il
dressa les oreilles. Extraordinaire ! Plus bas, sur le surplomb rocheux, il y
avait des visiteurs !
Souvent les autres dieux se sentaient seuls. À différentes occasions ils
étaient partis en pèlerinage pour trouver quelques disciples, seulement
chaque fois, des circonstances malheureuses avaient interrompu leur voyage.
Mais encore une fois, réfléchissait Pégase, être le dieu de l’inspiration lui
donnait une autre perspective, car ses pensées étaient aussi vivantes que
n’importe quelle compagnie, fût-elle mortelle ou divine. En fait, il remer-
ciait souvent ses pensées d’être des compagnes d’une telle présence. Mais
là, peut-être y aurait-il un banquet avec des hourras, d’excellentes conver-
sations, et la fin de cet éternel ennui que ressentaient les autres dieux. Non,
ennui n’était pas le bon mot, pensa Pégase. Les dieux ne s’ennuyaient ja-
mais vraiment. C’était juste qu’ils ne se sentaient plus désirés. On les avait
mis au pré, pour ainsi dire. Ils n’avaient plus aucune tâche à accomplir.
Lui non plus d’ailleurs, si l’on restait dans l’ancienne manière de voir les
choses. Mais sa robuste nature animale était à lui, et il y avait toujours
quelqu’un quelque part qui cherchait l’inspiration, même sans savoir d’où
elle venait. Tout en trottant, Pégase réfléchissait ; la plus grande partie du
temps d’une façon ou d’une autre il était appelé ici ou là, mais souvent les
gens oubliaient ses caractéristiques animales, ou pires, son côté joueur.
« Bon, on verra », hennit-il, en poursuivant sa route vers les visiteurs.
Ce fut Surâme Sept qui perçut le premier le bruit des sabots, et il arron-
dit sa main autour de son oreille pour mieux entendre. Encore loin, Pégase
lança un hennissement de bienvenue pour n’effrayer personne. Ce son le ra-
vit, car c’était la quintessence de tout hennissement de salut et de triomphe
ayant jamais résonné de par le monde. Il levait haut les pieds, ses muscles
splendides soulignant magnifiquement chacun de ses mouvements. Il hennit
de nouveau, conscient de sa forme somptueuse sous les cieux olympiens,
alors que la pleine lune inondait de lumière les pics et les cols.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Lydia bouche bée.
- Eh bien, au bruit on dirait un cheval géant, ou une centaine de che-
vaux », répondit Josef, mal à l’aise.
Lentement et majestueusement, Pégase émergea de l’ombre. Ses na-
tures animale et divine étaient si parfaitement combinées que même Surâme
Sept s’immobilisa, en contemplation. Des fournées entières de passés, de
présents et de futurs terrestres se rejoignaient dans la forme de Pégase, de

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sorte que sous les yeux de Sept, de Lydia et de Josef apparurent des images
de fermes, de pâturages, de guerres et de champs de bataille. Il y avait des
chevaux portant bravement leur cavalier, oubliant leur propre terreur au mi-
lieu des épées éblouissantes et des rugissements des canons ; des chevaux
attelés à la charrue pour labourer la terre ; et l’odeur du fumier, celle de
l’herbe et du grain, intimement mêlées. Tout ceci fut perçu d’une façon ou
d’une autre par Sept, Lydia et Josef, jusqu’à ce que pour eux la partie ani-
male de Pégase ait rejoint les proportions de sa partie divine. Mais en même
temps, et comme naissant d’elle, les attributs divins de Pégase devenaient
naturels et physiques – la nature prenant conscience d’elle-même en tant
que cheval, resplendissante de puissance et de vitesse, gorgée de l’essence
de la créature.
Lydia, qui n’avait jamais été particulièrement attirée par les chevaux,
fut d’abord terrifiée. Josef, qui aimait les chevaux, était cloué de respect,
et presque sidéré par ses propres réactions. Il s’identifiait avec le sentiment
de puissance de Pégase, s’imaginait dévalant comme le vent de sombres col-
lines, et il grelottait, dans un vertige d’extase. Surâme Sept n’était pas seu-
lement transporté. Il se sentait stabilisé et régénéré. On aurait dit que de-
puis l’arrivée de Pégase, sa nature terrestre avait poussé de nouvelles ra-
cines. Sept souriait : il comprenait soudain le besoin qu’avait Lydia d’avoir
sa propre place dans l’univers, et il se percevait lui-même comme l’âme-ra-
cine à partir de laquelle chacune de ses personnalités était née. En même
temps, il fut submergé d’une douleur presque insupportable. Elle disparut
presque aussitôt, mais elle avait duré assez longtemps pour qu’il ressente les
tranchantes réalités terrestres et personnelles au milieu desquelles vivait
chaque individu humain…
Sept cependant était si fasciné par Pégase qu’il avait retiré son attention
de Josef ; celui-ci venait de remarquer les ailes de Pégase, et il murmura,
choqué : « Je n’avais jamais vu de cheval avec des ailes ! » Et pendant un
court instant, la conscience de Josef fut à deux endroits à la fois. Anxieux,
Elgren Hosentauf demanda : « Vous entendez ça ? Il parle d’un cheval avec
des ailes. Il délire complètement. » Ils étaient en train de dételer dans la
cour de la ferme, où le crottin fumait dans l’air glacé ; puis, avec de grands
cris et des efforts énergiques, ils parvinrent à manœuvrer Josef dans la cui-
sine.
Sa belle-mère s’écria : « Vite, asseyez-le là ! » Elle ouvrit la porte du
poêle, allongea dessus les jambes de Josef avec ses pieds dans l’ouverture,
prit les briques qu’elle avait chauffées, les enveloppa de chiffons et les ins-
talla entre le corps de Josef et les accoudoirs de la chaise. Dans le poêle le
feu faisait rage. Elle rajouta du petit bois.
Pendant tout ce temps Josef ouvrait et fermait les yeux, marmonnant au
sujet du cheval avec des ailes. Pendant de longs moments il ne sentit rien.
Puis une démangeaison piquante, brûlante, démarra sous ses chaussettes ; il

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s’éleva une forte odeur de laine trempée ; quelqu’un lui attrapa les pieds et
retira ses chaussettes, auparavant collées à la peau par la glace, et Josef re-
vint à lui.
Il abaissa le regard vers ses pieds, deux choses lointaines, violettes et
gonflées, qui semblaient appartenir à quelqu’un d’autre. Sa belle-mère es-
saya de faire pénétrer du chocolat chaud dans sa gorge. Un des chats de la
grange, qui s’était introduit dans la cuisine, sauta sur ses genoux, d’où il fut
chassé rageusement par une servante. « Espèce de satané imbécile ! com-
mença Elgren. Nous jouer un tel tour dans un moment pareil ! » Josef gémit,
ferma de nouveau les yeux, et fit semblant de s’évanouir pour éviter la leçon
qui s’annonçait.

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Chapitre VIII. – Lydia rencontre le Christ dans de très
malheureuses circonstances

Au moment où Josef disparaissait Lydia s’écria : « Je ne lui ai jamais dit


qu’il se pouvait que je renaisse comme sa fille. La moindre des choses aurait
été qu’il s’en souvienne.
- Il est juste distrait », murmura Sept.
Il essayait de découvrir comment Josef s’en sortait à la ferme et d’écou-
ter Lydia en même temps.
« Vous semblez avoir des problèmes, dit Pégase poliment. Puis-je vous ai-
der ?
Lydia fronça les sourcils.
- Tu n’es qu’une partie d’un mythe devenu réalité, dit-elle sèchement.
Je me souviens… Pégase, le dieu de l’inspiration…
- Oui, je t’ai aidée souvent, même si ce n’était pas sous cette forme, ré-
pondit Pégase. Tu as de la chance que je sois un des dieux auxquels tu
croyais, même si tes idées à mon sujet étaient un peu confuses.
- Tu ne vas pas t’attribuer le crédit de toute la poésie que j’ai écrite du-
rant ma dernière vie, j’espère, fit Lydia d’un ton tranchant.
- Mais à toi, peut-être ? demanda Pégase en souriant.
- Eh bien évidemment ! À qui d’autre ? » commençait à dire Lydia, quand
elle se souvint comment elle avait souvent senti que sa poésie venait en
même temps d’elle et d’en dehors d’elle.
« Tu l’as écrite, dit Pégase avec une certaine suffisance, mais c’est moi
qui t’ai élevée jusqu’aux régions éthérées où vit la poésie.
- Tout ce que je voulais faire à cette époque était d’écrire des poèmes,
dit Lydia avec une certaine irritation. Et tout ce que je veux faire mainte-
nant c’est de trouver les dieux, s’il y en a…
- Bon, eh bien tu en as trouvé un, répondit Pégase en piaffant dans
l’herbe le plus modestement possible.
Lydia essaya de ne pas avoir l’air trop déçu.
- J’ai effectivement trouvé l’inspiration, d’une façon ou d’une autre,
comme tu l’as souligné, dit-elle. Mais sans vouloir te vexer, je ne m’atten-
dais pas à ce qu’un dieu ait une forme de cheval. Divin ou pas, un cheval est
un cheval, même s’il parle aussi bien que toi. Ta prononciation est par-
faite », ajouta-t-elle, se rappelant soudain qu’elle avait aussi un jour ensei-
gné l’anglais.

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Surâme Sept, qui se tenait non loin et laissait Lydia mener l’affaire, s’im-
misça soudain brusquement : « Je te conseille de terminer cette conversa-
tion, Lydia, dit-il, ou tu pourrais le regretter. L’inspiration peut avoir des as-
pects très délicats.
- En fait je suis certaine que je reconnaîtrais un vrai dieu si j’en rencon-
trais un, disait Lydia à Pégase. Mais même un cheval avec des ailes est un
cheval. Je veux dire que des ailes ne signifient pas obligatoirement la divi-
nité. »
Venant de nulle part, Sept entendit la voix de Chypre : « Tu ferais mieux
de vite supprimer certaines des mauvaises compréhensions de Lydia. Elles
pourraient entraîner des complications inutiles.
- Tu plaisantes ? s’écria mentalement Sept. Elle est têtue jusqu’à l’aveu-
glement, et tu sais qu’on doit faire comme elle veut…
- Mais en la guidant. Et n’oublie pas les exercices de la classe de rêve ! »
Sept n’eut même pas le temps de répondre. Il sentit le temps se plisser
avant qu’il n’eût commencé à le faire, et il sut que Lydia était allée trop
loin.
Il se tourna vers elle. Elle était en train de dire : « J’ai imploré de l’aide
dans mes heures les plus sombres sur la terre, et personne n’a répondu.
- Non Lydia, non ! cria Sept, change de sujet, vite !
Mais elle regardait Pégase avec défi. - Dans mes heures les plus sombres,
répéta-t-elle. Et personne n’a répondu.
- Tu es sûre ? » demanda Pégase, et la transition se fit si vite que même
Surâme Sept en fut surpris. Il entendit le temps se craqueler, et le pèleri-
nage de Lydia se transforma tout d’un coup en cauchemar. Tout de suite il
vit (une réalisation bénie, dirait plus tard Chypre) exactement ce qui se pas-
sait : Lydia était retournée vers un des pires moments de sa dernière vie.
Proche de la mort, elle était assise dans un fauteuil roulant dans le sola-
rium de la maison de retraite où ses enfants l’avaient placée. Elle fronçait
les sourcils, regardant la colline qui descendait en pente douce devant la
grande fenêtre. On l’avait attachée à son fauteuil ; elle était droguée, mais
elle avait l’impression d’être ivre, flottante, dans un tel vertige intérieur
qu’elle aurait aussi bien pu avoir ingurgité de l’alcool pendant des jours lors
de festivités débridées. Et pourtant, elle le savait, elle n’était allée nulle
part. Elle n’avait pas quitté l’institution : cela au moins était clair. Il était
clair aussi que, fauteuil ou pas, elle était allée quelque part, qu’elle avait
vécu une espèce de voyage mental qu’elle n’arrivait pas à comprendre.
- C’est l’heure des cachets, chérie ! dit l’infirmière, Mme Seulette.
- Je t’en ficherai, des chérie ! » pensa Lydia, furieuse. Sa rage était
pleine de vie, mais son énergie ne fit pas bouger ses membres, qui autrefois
auraient suivi.
« Ouvrez la bouche, maintenant », dit Mme Seulette, avec une douceur
vaguement menaçante.

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« Compte là-dessus », fit Lydia en elle-même, mais à sa plus grande sur-
prise, elle sentit sa mâchoire tomber d’elle-même ; elle sentit le comprimé
descendre ce tunnel lisse et lointain qui apparemment n’avait rien à voir
avec elle – alors que pourtant, elle le savait, cela n’avait pas toujours été le
cas.
Elle contemplait le paysage : le crépuscule descendait devant les fe-
nêtres. En bas de la colline clignotaient les lumières d’une station-service.
Au moins, pensa-t-elle, il y avait toujours eu une station-service, et une tout
à fait normale. Mais elle commença à regarder avec une curiosité aigüe : le
cheval volant rouge sur l’enseigne de néon soulevait un antérieur, et douce-
ment, il sortit s’installer sur le premier surplomb d’air scintillant dans la
nuit. Et, ses ailes bousculant en cercles toujours plus larges les premiers
nuages de la nuit, il décolla, en hennissant. Comment se pouvait-il que per-
sonne ne semble entendre ? Elle sourit, du moins mentalement, car elle était
incapable de dire si ses lèvres bougeaient vraiment. Il y avait des fermes
dans les environs. Elle imagina le cheval volant hennissant à l’attention de
tous les chevaux de ferme en-dessous de lui, les libérant, leur donnant des
ailes à eux aussi, et des centaines de chevaux décollant des champs pendant
que les fermiers sidérés les suivaient des yeux.
Au milieu de cette vision mentale, elle secoua la tête. Les comprimés,
pensa-t-elle ; ils la rendaient folle. Pendant une minute elle tira sur ses
liens, juste pendant que le cheval magique sortait de l’enseigne de la sta-
tion-service – mais ensuite, quand tout fut terminé, elle se laissa retomber,
écrasée de désolation. La gravité de sa situation lui apparut vaguement. Non
seulement elle était attachée, légalement abrutie de sorte qu’aucun recours
l’égal n’était possible, mais le monde lui-même était en plein changement.
Plus rien n’était stable ; ou bien c’était le résultat de ces satanés médica-
ments, ou bien ils étaient au courant et ils ne voulaient pas que les anciens
informent les jeunes. Le secret, c’était que le monde changeait vraiment
tout le temps, et que quand vous en sortiez, vous voyiez la vérité.
« Oh Lydia, c’est vrai et ça ne l’est pas, s’exclama Sept. Tu n’as pas be-
soin de revivre la maison de retraite. » Mais Lydia ne l’entendit pas, parce
que quand elle vivait elle ne croyait pas qu’elle avait une âme ; alors Sept
attendit une occasion de la libérer de n’importe quelle façon.
Peut-être que quand tu meurs tout redevient clair, pensa-t-elle, mais
elle en doutait. Ses idées dévalaient la pente de la colline si vite qu’elle
n’arrivait à en attraper que quelques-unes. Le reste disparaissait. Où al-
laient-elles ? « C’est l’heure de faire miam-miam », dit Mme Seulette qui
s’approchait avec un plateau-repas.
Lydia essaya de s’installer plus confortablement.
« Attention de ne pas tout renverser, c’est chaud ! » dit Mme Seulette
d’une voix terrible.

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Lydia baissa les yeux vers le plateau sur ses genoux ; ses cuisses en per-
cevaient la chaleur comme de la vie. Mme Seulette la détacha pour qu’elle
puisse manger, mais Lydia ne voulait rien de leur fichue nourriture. Il lui fal-
lut toute sa volonté – elle se rassembla, car des parties d’elle semblaient se
cacher dans quelques recoins inconnus – mais elle se concentra avec préci-
sion et brio, attrapa l’intérieur de ses muscles, les dirigea plus volontaire-
ment qu’elle ne l’avait jamais fait, et envoya le plateau – assiette, couverts,
pot de crème, et tout le reste – valser.
Puis, satisfaite, elle s’appuya contre le dossier et essaya de dire bien
clairement : « Voilà ce que je pense de vos sales plats bourrés de médica-
ments », mais ses lèvres, sa bouche, semblaient s’être transformées en co-
ton ; les borborygmes qui en sortirent ne voulaient rien dire. « Oh mon
Dieu », s’écria Lydia intérieurement.
Mme Seulette était en train de ramasser le dîner quand Lydia s’aperçut
de quelque chose – comme un changement chez les autres patients. Ils
avaient été tout le temps à côté d’elle, dans leurs fauteuils, mais elle les
avait ignorés. Ils s’ignoraient toujours les uns les autres quand les infirmières
étaient présentes, se faisant passer pour plus bêtes qu’ils n’étaient. Elle
n’avait donc jamais prêté aucune attention à leurs jérémiades en arrière-
plan. Mais à cet instant ils ne murmuraient plus, leurs voix étaient claires,
réelles, pleines de vie. Quasiment éclatantes ; presque plus forte que tous
les coups de tonnerre qu’elle ait jamais entendus.
« Ce à quoi nous venons d’assister, c’est la véritable résurrection, dit le
Christ. Une faible lumière illuminait ses yeux.
- Mais qui êtes-vous ? s’étonna Lydia, notant qu’elle parlait normale-
ment, pour une fois.
- Jésus Christ, fit le Christ aimablement.
- Et Zeus, à ton service », dit Zeus.
Comment se faisait-il qu’elle puisse parler correctement, se demandait
Lydia, ignorant ces deux nouveaux patients. « Chacun se prend pour un dieu
ici », finit-elle par dire, en admiration devant sa propre ironie. Comment se
faisait-il aussi que tout d’un coup elle puisse penser clairement ?
« Bien sûr, répondit Zeus. Nous en sommes tous.
- Vous pensez tous que vous en êtes », annonça Héra qui venait d’entrer
dans la pièce ; elle s’assit sur le divan doré, étalant son immense jupe de ve-
lours. « Ils ont… une touche de divinité, dit Héra à Lydia. Complètement
fous, j’admets, mais c’est tout à fait charmant. Sans leurs obsessions, qui se-
raient-ils, après tout ? Ou alors sont-ils vraiment de vieux dieux séniles ? »
Lydia n’osa rien dire.
« Et tu n’as pas besoin d’avoir cette horrible apparence, n’est-ce pas ?
demanda Héra. Change-toi en quelqu’un de plus agréable. Même si le Christ
et Zeus ne sont pas de vrais dieux, ils en sont convaincus, alors j’essaye de
les traiter en conséquence. »

53
Lydia baissa les yeux et vit les restes de nourriture en train de sécher sur
sa robe de chambre.
« Tiens, ma chérie », dit Héra en tendant à Lydia un miroir d’argent.
Lydia se regarda, choquée de voir son vieux visage – un visage osseux,
ridé, et pourtant satisfait, mais plein d’amertume, de colère et de conster-
nation. Au milieu de son trouble, elle réalisa qu’ici, le mécontentement
n’avait d’une certaine façon pas sa place. « Qu’attendez-vous de moi ? de-
manda-t-elle. Je suis comme ça. C’est moi.
- C’est juste une version de toi, très chère, dit Héra, avec à peine ce
qu’il fallait d’un très subtil agacement. Allez, change-toi pour le dîner.
- Des poissons de Galilée, dit le Christ.
- Les meilleures oies de Rome, dit Zeus, un banquet digne des dieux.
- Change-toi, insista Héra » ; et Lydia resta interdite, car dans le miroir
elle vit son visage, à sept ans, faisant la moue. Immédiatement elle se sou-
vint de l’incident : école primaire. Elle avait fait une crise de rage, et l’insti-
tutrice l’avait obligée à regarder dans le miroir son visage courroucé, jusqu’à
ce qu’elle fût obligée de rire. À cet instant, ce jeune regard terriblement sé-
rieux, sûr de lui, furieux, était fixé sur elle ; dans une telle innocence, une
telle naïveté outragées, que Lydia faillit pleurer. Le visage de l’enfant était
si… cosmiquement drôle, drôle d’une façon qu’elle ressentait mais n’arrivait
pas à comprendre, que soudain Lydia sourit à l’enfant dans le miroir.
« Voilà qui est beaucoup mieux », dit Héra (et l’institutrice).
Et… et Lydia fut stupéfaite, parce que d’enfant qu’elle voyait, la voyait,
elle : la vieille femme souriante, et c’est ce visage rayonnant sous ses rides
que l’enfant voyait et aimait : le visage qui l’avait fait rire et oublier sa
rage.
La surface du miroir se plissa. Le visage de l’enfant s’évanouit. Lydia
contemplait un visage digne, drôle, parfait dans sa vieillesse souriante, un
visage qui était le sien.
« Alors, ce n’était pas si difficile, non ? » dit Héra (et l’institutrice). « Tu
peux changer le fauteuil roulant aussi », suggéra doucement Héra, en réar-
rangeant sa robe, à laquelle elle ajouta un léger foulard d’été.
Lydia était tellement troublée qu’elle ne savait plus ce qu’elle faisait. En
baissant les yeux elle constata qu’elle n’était plus attachée, mais c’était
parce qu’ils l’avaient préparée pour le dîner. Ou non ?
« Aide-la, Christ », dit Héra.
Le Christ se pencha aimablement. « Sais-tu qui je suis ? » demanda-t-il.
Lydia plissa les yeux. Était-ce le vieil homme à côté d’elle dans la maison
de retraite, un vieil imbécile sénile comme elle ? Ou bien un vieux Christ,
comme on ne le voit jamais sur les images, comme on n’en parle jamais dans
la Bible ? De toute façon, décida-t-elle, il était gentil, alors pourquoi le bles-
ser ? « Vous êtes le Christ, soupira-t-elle.

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- En vérité, répondit-il. Et moi je te dis que tu es toi ; que tu sois jeune
ou vieille, homme ou femme, et à n’importe quel moment. Pour l’instant tu
n’as pas besoin d’être vieille ni malade. En tout cas pas ici. Pas là-bas non
plus, d’ailleurs. Alors deviens l’apparence que tu préfères.
- Et après on pourra peut-être dîner », murmura Zeus.
Mais Lydia ne l’entendit pas. Elle fixait le Christ. Il avait l’air si absurde-
ment certain. Ses boucles grises et blanches ondoyaient avec conviction
quand il bougeait la tête. Ses yeux marron ne cillaient pas. Ils étaient grand
ouverts, avec ce regard innocent des grands vieillards. Il avait tellement en-
vie qu’elle change d’apparence, elle aurait détesté lui faire de la peine.
« Ma fille », dit-il.
Et soudain, elle fut réellement une fille. C’est-à-dire jeune, resplendis-
sante, incroyante.
« Superbe, félicitations Christ ! dit Héra.
- Oui, je n’ai pas perdu la main », répondit le Christ. Il frottait ses mains
ridées avec une évidente satisfaction.
« Bon, on peut dîner alors », s’écria Zeus. Il tapa dans ses mains et une
table apparue, chargée de mets raffinés. « Maintenant que tout le monde est
installé, dis-nous pourquoi tu es venue », demanda-t-il en attrapant pas très
élégamment un gigot de mouton.
Lydia leva les yeux vers lui pour lui répondre, et s’interrompit, médusée.
Soudain ses yeux devinrent jeunes et chaleureux – et elle les connaissait
très, très bien. C’étaient les yeux de Surâme Sept, et au moment où Lydia
en prenait conscience, la scène disparut et tout lui revint. « Qu’est-ce qui
s’est passé ? s’écria-t-elle. Oh, c’était horrible, j’ai revécu un des pires mo-
ments de ma vie !
- Et tu as demandé de l’aide, et tu en as reçu, répondit Sept. Quelque
chose que ça t’a bien arrangée d’oublier. Ça a été loin d’être facile pour moi
aussi, avant que j’arrive à percer jusqu’à toi. Maintenant je suis épuisé. En
plus j’ai un rendez-vous qui est loin de me ravir : une classe de rêve avec un
élève particulièrement difficile. »
Il voulut ajouter « Comme toi », mais il s’abstint. D’abord les erreurs de
Lydia avaient le mérite d’être pour le moins intéressantes, et ensuite il était
trop sage pour commencer une polémique. Il se contenta donc de dire : « Il a
fallu que je me concentre tellement sur tes problèmes que j’ai complète-
ment oublié quelqu’un qui a terriblement besoin de moi. Que j’ai presque
oublié… » corrigea-t-il, au cas où Chypre aurait écouté.
Sept avait amené Lydia dans un des interminables couloirs qui reliaient
les différentes parties de la demeure des Dieux. « Tu ne fais rien d’autre que
d’attendre ici que je revienne. Je peux te faire confiance ? demanda-t-il. De
toute façon tu as besoin de rester seule un moment pour digérer tes expé-
riences. »

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Lydia était si heureuse d’avoir retrouvé sa jeunesse et sa force qu’elle se
contenta de hocher la tête. Il y avait encore quelques petites choses que
Sept désirait lui dire, mais comme il commençait à parler, l’environnement
se mit à changer ; ou plutôt, c’était lui qui commençait à en sortir. « Lydia,
n’oublie pas que… » Mais Lydia ne l’entendit pas, évidemment.

56
Chapitre IX. – Will, élève de Surâme Sept, veut quitter le cours
de vie

« Qu’est-ce que tu dis ? » demanda Will, un élève de Sept ; les paroles


que Sept adressait à Lydia avaient été prononcées en fait dans la salle où se
tenaient les classes de rêve, là où Sept avait été transporté sans cérémonie.
« Désolé du retard, je parlais à quelqu’un d’autre », murmura Sept, re-
prenant son souffle. « Bien, récapitulons une fois de plus les problèmes du
monde. » Il essaya de ne pas regarder la représentation de la pendule accro-
chée au mur, tout aussi irréel mais très net, de la salle de la classe de rêve.
Les cours pratiques n’étaient pas sa tasse de thé, mais il était résolu à ne
pas être un de ces professeurs qui travaillent à la montre. Quand il pensa les
mots « tasse de thé », content d’utiliser un terme vernaculaire terrestre,
une tasse de thé apparut réellement sur une soucoupe en porcelaine à côté
du manuel du cours, L’univers physique en tant que construction mentale.3
« Cette tasse de thé ne devrait pas être ici, s’écria immédiatement Will,
ce n’est pas une construction primaire. » Le robuste jeune homme souriait
(du moins ce fut l’impression de Sept) avec une satisfaction infondée.
« C’était un test, répondit précipitamment Sept. Tu as tout à fait raison.
Ce thé est le résultat d’une pensée erratique à laquelle j’ai délibérément
accordé la priorité. Juste pour te montrer… à quel point des conditions ter-
restres inappropriées peuvent sembler apparaître sans aucune raison.
- Tu parles ! s’exclama le jeune homme. Pardon, mais tu t’es trompé et
là tu essayes de donner le change !
- Les erreurs n’existent pas, dit Sept, plus durement que nécessaire. Si tu
ne l’avais pas oublié tu ne serais pas toujours dans cette classe et tu n’aurais
pas besoin de moi comme directeur d’études personnel.
- Dommage que toi tu l’aies oublié, Sept ! »
La voix, que Sept fut seul à entendre, était celle de Chypre, qui surveil-
lait sa prestation avec Will. Elle était invisible, mais Sept avait adopté l’ap-
parence d’un jeune homme tout juste sorti de maîtrise. Sept dit mentale-
ment à Chypre : « Rappelle-toi que ce sont mes premiers travaux pratiques
pour la classe de rêve, tu veux bien ? ‘Vie pratique – Formations des environ-
nements personnels et collectifs’. Plutôt énorme comme sujet, à tout point
de vue. »

3
The Physical Universe as Idea construction est un livre de Jane qui à l’heure actuelle est encore à l’état de ma-
nuscrit dans les archives de Yale. On en trouve de larges passages dans Seth, Dreams and Projections of Cons-
ciousness (non traduit en français) et The Seth Material (Le matériau de Seth). (N. d. T.)

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Chypre ne répondit pas.
« Je répète, les erreurs n’existent pas », dit Sept à Will. Sans y penser il
prit une gorgée de thé, et malgré lui fit un grand sourire : « En fait ce thé
est délicieux, dit-il. Voici un exemple de comment une erreur apparemment
banale peut résulter en une expérience positive, si tu ne contrôles pas tes
pensées trop étroitement. »
Chypre maugréa, symboliquement. « On appelle ça de l’auto-justifica-
tion, que ce que tu dis soit vrai ou non » s’exclama-t-elle.
Will ne l’entendit pas, bien sûr. Debout, il s’appuyait négligemment
contre son bureau. Il souriait d’un air supérieur (c’est l’impression qu’en eut
Sept) et dit : « Tu te justifies une fois de plus. À mon avis je pourrais faire le
cours moi-même, si je ne détestais pas autant le sujet. »
Silence.
« Quel jeune homme parfait ! » dit Chypre, mais son sourire à Sept était
plein de compassion.
Sept soupira : « Will, dit-il, c’est la troisième fois que tu répètes ce
cours, on m’a dit. Tu es incapable de le suivre, encore moins de l’enseigner.
Alors assieds-toi. »
Will haussa les épaules avec colère, et s’assit. Sept était désolé pour lui,
et il lui envoya le reste du thé. La tasse traversa délicatement les airs, et se
posa à côté de la main droite de Will. Sept projeta une tranche de citron sur
la soucoupe, comme accompagnement, et dit : « Ne le prends pas aussi mal.
La construction de la réalité physique est un cours avancé, à de nombreux
points de vue.
- Si je le rate encore cette fois-ci je m’en vais, grogna Will. Je te l’ai
déjà dit.
- Dès que tu as signé tu as besoin d’une permission pour abandonner un
cours, et je déteste la paperasse, rappelle-toi, se hâta de répondre Sept.
- Alors donne-moi ce diplôme et renvoie-moi ! » s’écria Will.
En réaction à la colère de Will, Sept changea automatiquement d’appa-
rence. Ce qu’il fallait à Will c’était une figure paternelle, pensa Sept ; et en
un éclair il en devint une – un vieil homme en manteau, sandales et bure
marron.
« En fin de compte ce n’est pas ton professeur qui t’accorde ton di-
plôme, c’est toi-même, dit Sept (en vieil homme). Bon, allez, tu es très
créatif et plein d’énergie. Arrête d’être aussi impatient envers toi-même. »
Will se calma un peu, mais finit par se relever, l’air sombre. « C’est tou-
jours la même chose dans ces cours, dit-il. Le professeur n’arrête pas de se
transformer en toi, ou l’inverse. Mais toi je t’aime mieux, je dois dire.
L’autre n’a pas assez de différence d’âge avec moi pour en savoir beaucoup
plus.
- Ah, c’est donc ça, dit Sept.

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- En tout cas, au moins tu es assez vieux pour avoir appris quelque chose,
répondit Will. Puis, soupçonneux : Je suis réveillé ou je rêve ? Je n’en suis
jamais sûr, quand je suis ici.
- Les deux, répondit Sept. Tu devrais le savoir, depuis le temps.
- Le savoir ? Je ne sais rien, éclata Will. Et en plus, pour moi, la Réalité
Physique est un cours nul.
- Mais alors pourquoi tu t’es inscrit ?
Il faillit revenir au jeune diplômé mais se retint juste à temps.
- Pour prouver que je pouvais y arriver, voilà pourquoi ! » hurla Will.
Consterné, Sept perdit toute contenance et appela Chypre. « Tu as en-
tendu ça ? » Puis, aussi calmement que possible, à Will : « C’est exactement
ça ton problème. Tu n’as rien à prouver à quiconque, y compris à toi-
même ! »
Avant que Will ait pu répondre, Chypre se matérialisa, et pour une fois,
Will s’immobilisa en silence, les yeux fixés sur elle ; car en percevant
l’image de Chypre, c’est un indéfinissable sentiment de puissance et d’assu-
rance qui l’envahit. Soudain, il sut qu’en dépit de toutes ses difficultés, il
était en sûreté ; et pourtant, pour tout l’or du monde, jamais il n’aurait pu
dire qui se tenait en face de lui.
D’abord, Chypre lui rappelait sa mère et sa sœur, non comme elles
étaient réellement (car elles l’ennuyaient souvent), mais comme il aurait
aimé qu’elles soient. En même temps, Chypre semblait être quelqu’un
d’autre – la femme (pas la fille) qu’il avait souvent rêvé de rencontrer, et
dont il aurait aimé tomber amoureux. Toutes ces images se confondaient
dans la femme qu’il voyait devant lui, de sorte qu’il était impossible de les
distinguer. Et pour certaines raisons qu’il ne comprenait pas, Will sentait
grandir sa confiance en lui.
« Vous êtes le principe féminin ? Ou l’inspiration féminine ? Ou – il claqua
ses doigts de rêve – la Mère Divine ? J’ai beaucoup d’éducation sur terre, dit-
il, comme elle ne répondait pas. Je ne suis pas aussi stupide que j’en ai par-
fois l’air. »
Étrange, pensa Sept en regardant Will prendre un air nonchalant,
presque insolent. D’un pas chaloupé il s’avança vers Chypre. « Tu es diable-
ment attirante, qui que tu sois », dit-il. Et plus il approchait d’elle, plus il se
sentait puissant et sûr de lui.
Mais tout d’un coup il s’arrêta, incapable d’aller plus loin. En même
temps, une image apparaissait dans son esprit, qui était celle de lui-même –
bêtement arrogant, un peu vulgaire – et s’approchant de… quoi ?
Tout en grandissant l’image de la femme devint floue, et en elle il pou-
vait sentir se déplacer comme des points d’intensité. « Tu es le principe fé-
minin ! » s’écria-t-il, incapable de se contenir, même si quelque part en lui il
sut immédiatement que c’était faux. Mais même pendant son exclamation, il
s’était approché trop près. Tout d’un coup il se retrouva au milieu d’un

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calme incroyable qui s’empara de lui – c’est-à-dire qu’il pouvait sentir les
contours du calme empoigner son mental, ou essayer de le faire. En panique,
il se dit que les rêves passaient souvent du ridicule à l’horrible, pendant
qu’en même temps il se demandait ce qu’il pouvait y avoir d’horrible à ac-
cepter… cette terrible et calme assurance ? Pourquoi en était-il effrayé ?
Parce que c’était la sienne, au delà de toutes les implications de féminin ou
de masculin, cette vaste sécurité dans laquelle reposait son être. Mais
c’était trop immense, pensa-t-il dans son désespoir, et au moment où il le
disait, ou plutôt le criait, tout fut terminé. Il était assis dans son lit, trempé
d’une sueur glacée.
La pièce baignait dans un calme étrange ; méfiant, il regarda autour de
lui. Ne flottait-il pas une bizarre brume grisâtre, au lieu de l’obscurité habi-
tuelle de la nuit ? Ou était-ce l’effet du brouillard par la fenêtre ouverte ?
Nerveusement, il se fit un joint.
« Un peu plus et il nous voyait, dit Chypre. Chaque fois qu’il s’autorise à
ressentir les dimensions entre les faits et l’imagination, il arrive à percevoir
d’autres réalités.
- Tu as été trop sévère avec lui, fit Sept avec reproche. Vraiment, il ne
pouvait pas s’identifier à sa propre vitalité. Il l’aurait traitée en ennemie.
- Ou l’aurait appelée le principe féminin, répondit Chypre en souriant.
- Je n’aime pas beaucoup les travaux pratiques de la classe de rêve non
plus, ajouta Sept de plus en plus renfrogné.
- Il y a quelqu’un ? » demanda Will. Il était à moitié réveillé, les yeux
grand ouverts dans le noir, et il parlait mentalement.
« Non, personne. Dors, répondit Sept.
- Heureusement parce que je viens d’avoir la peur de ma vie. Un vrai
cauchemar, dit Will, pensant se parler à lui-même. Il se leva et, nu, alla à la
fenêtre.
- Qu’est-ce qu’il est beau, dit Sept à Chypre. Regarde ce corps en pleine
santé, cette pose… »
Will prenait vraiment la pose, conscient de sa lassitude du monde, le
front pensif, savourant ce sentiment de jeune-homme-seul-face-au-vaste-
monde. Quelle expérience extraordinaire il venait de faire ! Il était évident
qu’il était exceptionnel, doué de facultés supranormales, pour vivre de
telles choses, même si ce n’était qu’en rêve. Il sentait pourtant que cette
posture était plutôt une imposture, comme si quoi que ce soit qu’il pût res-
sentir ne pouvait être que vaguement… artificiel. Ou peut-être était-il plus
confiant et sûr de lui qu’il n’en avait conscience ? De toute façon, pensa-t-il,
il se sentait mieux qu’avant d’aller se coucher. Il décida de sourire philoso-
phiquement, ce qu’il fit.
« Est-ce qu’il se rappellera quoi que ce soit d’important ? demanda Sept.

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- Pas trop les détails, mais j’espère qu’il va commencer à sentir plus sa
vitalité. Mais il lui faudra du temps avant d’intégrer ce qu’il a appris, parce
que ça ne passe pas par les mots.
- Il a vraiment appris quelque chose ? demanda Sept avec une pointe de
découragement.
- As-tu appris quelque chose ? C’est plutôt cela qui est important, répon-
dit Chypre. Je t’ai aidé avec Will cette fois-ci, mais à partir de maintenant
tu devras t’occuper de lui tout seul. Souviens-toi, tu as choisi cette expé-
rience aussi toi-même, même si pour un certain temps tu dois oublier cer-
taines choses. Alors dis-toi que tu sauras aider Will, et tu sauras ! »
Sept et elle étaient devenus deux points de lumière. En les voyant, Will
pensa qu’il s’agissait de reflets venant des enseignes au néon du supermar-
ché de l’autre côté de la rue, qui était ouvert toute la nuit. Les lumières
s’allumaient et s’éteignaient au bout de ses doigts, tandis qu’il pianotait sur
le rebord de la fenêtre.

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Chapitre X. – Notes de Jeffery – Questions sans réponses

Je n’ai pas eu le temps de continuer mes notes tellement j’ai été pris par
la Suite de l’éducation de Surâme Sept ; sauf pour mon travail universitaire,
toute ma vie dorénavant semble s’être organisée autour de ce livre. Il m’ar-
rive d’être brutalement tiré du sommeil par des extraits de chapitre, de
sorte que j’ai fini par installer un carnet à côté de mon lit. Sinon, l’« écri-
ture » me prend environ trois heures par nuit. Je m’assieds, les mots arri-
vent, avec l’excitation, une partie de moi-même est emportée par ce qui
s’écrit et je perds toute notion du temps.
Je n’ai évidemment parlé de tout cela à personne. Le fait est que
j’ignore la nature de cette étrange aventure dans laquelle je suis embarqué.
Ce n’est certainement pas moi qui écris l’Éducation dans le sens habituel du
terme. Je n’ai aucune idée de ce qui va arriver aux personnages. Qui plus
est, je n’ai aucune idée non plus de l’endroit d’où proviennent les mots eux-
mêmes. Il est quasiment impossible de prendre au sérieux les concepts pré-
sentés, même s’ils seraient acceptables dans un livre de fiction, je suppose.
De toute façon je suis amené à vivre de la plus étrange des façons, et c’est
la raison pour laquelle j’ai décidé d’étudier les événements le plus précisé-
ment possible.
Ma santé mentale ne semble pas menacée, comme je l’avais craint au
début. Rien d’autre dans ma vie n’a changé (pour l’instant, Jeffy-boy, suis-
je obligé d’ajouter). En réalité, pour être franc, rien n’a changé dans ma si-
tuation extérieure. J’ai la forte impression que mes rêves sont différents,
plus nombreux peut-être, plus colorés. Je ne me souviens d’aucun, bien que,
comme je l’ai déjà mentionné, il me soit arrivé de me réveiller avec des par-
ties de ce texte qui venaient juste d’apparaître, comme si elles venaient
d’être composées.
J’essaye de considérer le scénario objectivement, et puis je creuse en
essayant d’imaginer quelle sorte de personne pourrait écrire cette sorte de
livre ; et je suis aussi loin d’être cette personne que tous les gens que je
connais. Ou bien l’inconscient est-il à ce point joueur et créatif ? Je veux
dire : ce texte pourrait-il être le résultat de ma propre productivité incons-
ciente ? C’est une thèse que je ne peux pas vraiment accepter, car je suis
convaincu que l’inconscient ne travaille pas de cette façon. Je l’ai toujours
considéré comme le réservoir des aspects refoulés, primitifs, intouchables,
du moi, que nous avons, à juste titre, été conditionnés à réprimer. Le pro-
cessus de conditionnement : tout est là. Et quelque part dans cette matrice

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se trouve sans aucun doute la réponse à mes expériences actuelles. Quoi
qu’il en soit – rien dans ma vie personnelle ne semble présenter une quel-
conque explication.
J’essaye une petite expérience. Quelques jours avant l’« arrivée » du
texte, j’avais commencé à prendre de la vitamine C. Je ne vois évidemment
aucun rapport. Cependant depuis aujourd’hui j’augmente la dose, pour voir
si cela ne pourrait pas entraîner quelque changement dans la production du
livre. Il est peut-être possible que d’une façon que nous ne comprenons pas,
certaines vitamines entraînent une surstimulation de certaines hormones sti-
mulant les capacités créatrices. Pour l’instant je n’y crois pas, mais je ne
veux pas non plus rejeter ce genre de théorie.
Une chose en particulier me préoccupe : pourquoi le matériau arrive-t-il
tout prêt, sans aucun travail conscient de ma part ? Et pourquoi ai-je cette
impression que « quelqu’un » me le donne ? En fait j’ai finalement dû
l’avouer : je réalise de plus en plus que derrière le texte, il y a une source
personnifiée. Cette impression n’est-elle que la surprise de l’esprit conscient
devant le produit d’un processus inconscient ? C’est évidemment l’explica-
tion la plus plausible. Et pourtant, en admettant que l’inconscient soit doué
de telles capacités – ce dont je ne suis pas du tout certain – pourquoi celles-
ci apparaissent-elles dans ma vie maintenant, tout d’un coup, sans l’avoir ja-
mais fait auparavant ?
Je ne doute pas de l’origine inconsciente de la créativité, mais je suis
presque sûr que ses activités sont contrôlées par le conditionnement.
Chaque action a sa cause, mais la cause peut n’être que la réaction à des sé-
quences acquises de schémas nerveux. Et donc mes actions doivent être, je
le suppose, le résultat d’une sorte de réponse conditionnée.
Cela ne me plaît pas. Nous avions un chat quand j’étais petit. Il venait,
sans qu’on l’appelle, quand il entendait le bruit de l’ouvre-boîte. Il était
conditionné : il savait que le bruit de l’ouvre-boîte, quand il n’était pas
l’heure pour la famille de passer à table, signifiait qu’il allait avoir à man-
ger, car nous ne lui donnions jamais rien pendant que nous mangions nous-
mêmes. Donc, qu’est-ce qui me « conditionne » à m’asseoir et à « recevoir »
ce livre, chaque soir, après toute une journée à donner des cours ? Quel élé-
ment de mon passé manipule l’ouvre-boîte ? De quels processus d’apprentis-
sage s’agit-il ?
Ridicule idiotie – le dernier paragraphe. Et pourtant, étant donné la réa-
lité du conditionnement et les aspects acquis du comportement, il n’y a pas
d’autre possibilité que de voir dans ces pistes les réponses à mon expé-
rience.
Étant par nature plus intéressé par les processus que par l’art, j’ai
jusqu’à présent ignoré le contenu du tapuscrit ; donc le processus de produc-
tion du livre me fascine, tandis que le contenu ne peut, au mieux, être jugé
que par les raconteurs d’histoires. Cependant quelques pensées troublantes

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me sont venues concernant les lieux où se passent certains épisodes, ou les
personnages, et bien que j’essaye de les éloigner, elles n’en continuent pas
moins de m’occuper l’esprit. À fin d’information, je vais tenter d’apporter à
ces malheureuses réflexions un semblant d’ordre.
D’abord, la description de la demeure des dieux m’a immédiatement fait
penser à Ram-Ram et sa Reine Alice à l’hôpital psychiatrique. Même les
« dieux » me rappellent les résidents, qui semblaient me regarder avec la
même condescendance pénible lors de mes visites à Ram-Ram. Je ne sais
même pas pourquoi ce rapprochement me vient à l’esprit, ou pourquoi il me
met plus mal à l’aise que je ne veux bien l’admettre.
Les descriptions des dieux dans le livre ne me touchent absolument pas,
évidemment. Comment se laisser émouvoir par les actions ou les conditions
de personnages mythiques ? En l’occurrence je refuse de définir ma position
personnelle sur les « dieux » ou « Dieux » en quelque langage religieux que
ce soit. Je veux dire que le mot « athée » présuppose l’existence d’un Dieu,
ne serait-ce que dans l’esprit des autres. Je crois pour ma part à un univers
de hasards et aux principes darwiniens ; et dans cette structure, l’idée d’un
Dieu (ou de dieux) n’a pas sa place, même si certains évolutionnistes es-
sayent d’avoir le beurre et l’argent du beurre en insérant une Divinité à
l’origine de l’univers et de son évolution. Donc de toute façon, pour toutes
ces raisons, les descriptions des dieux ne me heurtent pas ; uniquement la
correspondance curieuse entre leur environnement et l’institution tout à fait
réelle de Ram-Ram.
Mais tout récemment, un nouveau problème a attiré mon attention, ou
l’a captivée, pour être plus précis. Je vais donc rapporter ici les impressions
désagréables que m’a causées le chapitre précédent ces notes. La première
fois que Will, le jeune homme, fut introduit dans la salle de la classe de
rêve, j’ai ressenti avec lui un sentiment d’identification tout à fait déplai-
sant. Il est à noter que j’ai écrit les débuts de ce chapitre, ou plutôt les ai
pris sous la dictée, tout de suite après avoir donné un cours particulier à un
étudiant particulièrement difficile. Alors que je commençais ma séance noc-
turne d’écriture, j’ai ressenti un léger choc en constatant que Surâme Sept
lui aussi donnait un cours particulier à un étudiant. Je me suis secoué et j’ai
continué d’écrire les mots qui arrivaient – comme je le fais depuis le début –
aussi vite que je suis capable de taper.
C’était une soirée étouffante. La fenêtre était ouverte, laissant pénétrer
l’air lourd de cette fin de février. Sous mes fenêtres passaient en groupes
quelques étudiants, ou des professeurs avec leurs épouses ; le bruit de leurs
pas montait vers moi avec une bizarre intensité, porté, comme je le pensais,
par l’humidité. Quelqu’un se dirigea vers le local à poubelles et en ouvrit
une. Lorsque le couvercle tomba par terre, le bruit fut si fort que j’aurais pu
aussi bien me tenir juste à côté. On aurait dit que tout le contenu de mon
esprit tombait en morceaux.

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Si je me souviens bien, j’ai eu la chair de poule. Mais en même temps je
tapais l’épisode de la classe de rêve, et mon identification avec le person-
nage de Will se renforçait insidieusement. Je n’ai jamais remarqué une quel-
conque… transition de conscience, par exemple, mais au milieu du chapitre,
dans mon esprit en tout cas, c’est presque moi qui parlais à la place de Will.
Je parlais pour lui, ou lui parlait pour moi ; je suis incapable de l’exprimer
clairement.
Rien dans le texte ne le dit explicitement, mais d’une façon ou d’une
autre j’étais certain que la menace de Will de quitter le cours était en fait
une menace de suicide. Pourtant le personnage principal, Surâme Sept, sem-
blait à peine inquiet, alors pourquoi aurais-je dû l’être ?
Un autre lien me frappa quand Will perçut Chypre comme le principe fé-
minin – car à ce moment-là, j’ai vu mon ex-femme, Sarah, dans mon esprit,
presque aussi clairement que je la voyais physiquement avant. Il m’est ap-
paru que lui j’avais refusé un enfant – comme je l’ai dit plus haut, au-
jourd’hui elle attend l’enfant d’un autre – parce que je ne voyais aucune rai-
son de faire venir un autre être humain vulnérable dans le chaos de l’exis-
tence. Et si je ne me trompe pas au sujet de Will, lui ne voit aucune raison
de continuer sa propre existence. Je vais peut-être un peu trop loin avec
cette histoire, mais je remarque tout de même avec un certain humour que
Will était au moins suffisamment rationnel, dans son mépris d’une vie qu’il
considère comme absurde, pour ne pas ressentir le besoin saugrenu d’aller
chercher des dieux, ou autres déclinaisons divines.
En tout cas, maintenant que ma pensée devient plus profonde, il existe
bien une raison logique, même si elle est petite, à mon sentiment d’identifi-
cation avec Will. Il me fait un peu penser à moi-même dans mes premières
années d’études, même si probablement n’importe quel jeune étudiant pos-
sède certaines caractéristiques qui peuvent sembler encore familières à un
adulte. J’ai un corps plutôt trapu, pas laid, mais loin de l’élégance qui est
manifestement prêtée à Will, et je n’ai jamais eu sa nonchalance, son
charme ou sa désinvolture. J’avais trop conscience de mon côté vaniteux,
même si je ne pouvais rien y faire à l’époque. Ou aujourd’hui. Mais je me
sens presque menacé par cette identification. Je n’ai pas aimé ma participa-
tion émotionnelle dans ce chapitre. Et j’admets que je suis plutôt décon-
certé par la petite coïncidence qui m’a mené à suivre cette piste : mon nom
complet est Jeffery William Blodgett.
Le soupçon s’insinue en moi que le livre est en train de me piéger ; que
« quelqu’un » savait que cette ressemblance des noms me serait inconfor-
table. De plus, je suspecte ce « quelqu’un » d’observer mes réactions.
Donc, à part pour ces notes, j’ai refusé de réagir. J’ai écrit le chapitre
entier comme si rien ne me dérangeait ; comme si je n’anticipais pas les
scènes ; comme si les bruits sous la fenêtre ne résonnaient pas de façon in-
croyablement forte et intense ; comme si je n’avais pas été soudain frappé

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par le sentiment effrayant que mon salon était tout aussi irréel que la salle
de classe de Surâme Sept. Et bien sûr, toutes ces pensées ont de bout en
bout été accompagnées par le bruit de mes doigts sur les touches du clavier,
mes doigts qui, comme s’ils avaient eu leur pensée propre, tapaient les mots
avec une vitesse sidérante. Il me faut beaucoup plus de temps, par exemple,
pour taper ces notes, dans la conscience douloureuse du côté maladroit de
ma prose.
Je regrette fortement l’apparition de Will dans cette histoire, car elle si-
gnifie sans aucun doute possible qu’il reviendra dans d’autres chapitres. Il
est désormais certain que le livre va continuer. Au début je me suis dit que
chaque chapitre serait le dernier, et que j’en serais quitte pour une brève et
bizarre aventure psychologique, sans plus. Au moins je ne me fais plus au-
cune illusion à cet égard. Et là, en écrivant ces lignes, je décide de terminer
ces notes pour ce soir, avec un déplaisir certain, car je me retrouve dans la
position tout à fait particulière de me faire du souci pour un personnage de
roman, en me demandant s’il va ou non se suicider.
Je n’avais pas plus tôt écrit cette dernière phrase que je « savais » qu’un
autre chapitre de l’Éducation attendait. Mais comment l’ai-je su ? Comment
le sais-je ? J’essaye de prendre un moment pour examiner mes sensations,
mais, mentalement, je me vois arracher cette feuille de la machine et y in-
sérer une feuille blanche pour commencer le prochain épisode.
Je peux évidemment décider de résister. Je sais que la résistance est
possible. Donc qu’est-ce qui

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Chapitre XI. – Surâme Sept voyage de l’autre côté de l’univers

Sept partit voyager à travers l’univers. Il désirait s’éloigner de tout ce


qu’il savait, et comme il ne cessait d’en savoir plus, il lui fallait aller de plus
en plus loin. Pour ce faire, il largua simplement les amarres et vogua vers
n’importe quelle réalité, détachée de toute idée de lui-même. Comme tou-
jours, un étrange mouvement intérieur se mit en place, qui l’aida, le porta.
Au début il s’inquiétait toujours un peu, mais de moins en moins avec l’habi-
tude, et puis le voyage commençait vraiment. Il se sentait comme une graine
dans le vent, flottant à travers les univers, mais n’atterrissant jamais nulle
part.
Il savait qu’à un moment ses pensées aussi commenceraient à changer, et
il essaya d’attraper cet instant. D’abord, on aurait dit qu’il pensait à recu-
lons, d’une façon très troublante. Juste au moment où il allait attraper le
rythme, ses pensées changèrent de nouveau de direction, et ce fut comme
s’il pensait de côté. Il savait bien qu’il n’y avait dans l’espace ni haut ni bas,
mais là c’est la qualité « haut » ou « bas » de ses pensées qui avait disparu,
ainsi que son sens subjectif de direction. C’est-à-dire que les pensées se con-
tentaient de venir – de derrière, de côté, de dedans, de dehors – et aucune
n’était particulièrement la sienne, ni celle de quiconque.
Il essaya de naviguer dans tout cela, car il avait l’impression qu’il existait
quelque part une pensée à lui qu’il pourrait utiliser comme une espèce
d’étalon. Mais il avait déjà lâché, ou commencé le processus ; et arrivé à ce
point il ne savait pas comment renverser ce qu’il avait initié. Les pensées ve-
naient toutes en même temps, non pas l’une après l’autre, et soudain Sept
eut peur – ou la partie de lui qui s’accrochait encore eut peur – car les pen-
sées commençaient à toutes se mélanger.
Par exemple une pensée disait : « C’est le commencement ». La pensée
juste à côté d’elle disait : « C’est la fin » et les deux phrases venaient simul-
tanément. Puis les lettres d’une phrase se mélangèrent à celles de l’autre,
et une partie de l’esprit de Sept faisait la navette, essayant de ne pas perdre
le fil. Mais en même temps, toutes les autres pensées qu’il entendait se mi-
rent à faire la même chose. Et des parties de Sept le quittaient pour les
suivre, au fur et à mesure qu’elles se mélangeaient en tourbillonnant pour
former des structures toujours changeantes.
Ce n’était pas ainsi que Sept s’était imaginé ses vacances, et qui plus est
quelque chose d’autre arriva, quelque chose qui ne s’était jamais produit
auparavant. Les phrases qu’il entendait venaient en différentes langues, de

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sorte que « C’est le début » arriva dans toutes les langues à la fois, et c’était
pareil pour toutes les autres phrases. Il voyait aussi les lettres mentalement.
Avant qu’il ait pu s’y habituer – ainsi qu’à toutes ces phrases arrivant dans
toutes leurs différentes versions linguistiques – les lettres devinrent floues et
se mirent à se mélanger et à se séparer les unes des autres, devenant des
ondes et des particules de lumière. De temps en temps l’une d’elles explo-
sait, et la lumière de ce fragment transformait toutes les autres particules
en ondes. Mais le moment suivant elles redevenaient des particules, comme
des mosaïques, scintillant dans l’univers, au milieu des ténèbres.
Sept cligna des yeux : l’obscurité n’était pas statique, elle se divisait et
rejoignait toute cette activité d’ondes et de particules, jusqu’à ce que cer-
taines des lettres soient constituées d’une obscurité lumineuse et brillante.
« Il y eut la lumière, et il y eut les ténèbres », pensa Sept, ou pensa qu’il
pensait. Comment pouvait-il y avoir des ténèbres lumineuses, ou des té-
nèbres qui seraient lumière ? Cela signifierait… Mais il s’interrompit : les
fragments de lumière et les fragments aux reflets obscurs changeaient de
place, ou se transformaient les uns dans les autres. Sept poussa un cri de
terreur, et d’extrême surprise en même temps. Parce que soudain il se re-
trouvait de l’autre côté de… quoi ? Son esprit (ou ce qu’il en restait), pensa-
t-il (ou essaya de penser), était différent.
Il voyageait à une vitesse beaucoup plus élevée que celle de la lumière –
telle qu’on la comprend habituellement – mais une fois ce seuil franchi, il
découvrait là, à l’intérieur de ce mouvement inimaginable, le sentiment
d’une immobilité absolue. Il s’apaisa. Il se laissa flotter.
Quand tout allait trop vite pour que vous puissiez suivre, arrivait un nou-
veau palier de calme, dans, ou au-dessus de la vitesse – si l’on pouvait utili-
ser ce mot. Là toutes les lettres et toutes les phrases qu’il avait entendues
flottaient aussi, comme des nuages, sauf qu’elles étaient désormais de
vastes ondes, brillantes, séparées les unes des autres, et se croisant et s’en-
trecroisant dans la plus grande indifférence.
Mais qui venait de penser cette dernière phrase, se demanda Sept, et de
quel monde venait-elle ? Il ne la considérait pas comme sienne, ni comme
celle de quiconque de toute façon. Il était simplement intrigué, comme il
contemplait ce mouvement tranquille qui, il le découvrait, produisait un lé-
ger son, comme la lumière lorsqu’elle devient musique, ou comme les notes
d’où vient la musique – et il eut soudain le sentiment de faire très exacte-
ment cela.
Une minuscule partie de lui-même sauta à califourchon sur ce qui restait
de lui, qui s’écroula définitivement en mille morceaux. Non qu’il ait eu une
forme physique, ce qui n’était pas le cas, mais son être possédait une forme
immatérielle, et c’est celle-ci qui lentement se délitait, se désagrégeait en
longues ondes qui parfois se rencontraient en particules, et tout ceci se ré-

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pandait vers l’extérieur dans… ce qui y était. Et la conscience de Sept com-
prenait l’ensemble, suivait les sommets et les vallées des ondes, allait et re-
venait doucement – dans le plus grand plaisir.
Les ondes et les particules qui étaient siennes en traversaient d’autres
qui ne l’étaient pas, sans qu’il sache de qui ou de quoi elles provenaient.
Mais chaque fois un étrange sentiment s’emparait de lui. Ce n’est qu’« un
peu plus tard » qu’il réalisa que chaque fois, une partie de sa conscience se
mélangeait à ces ondes, tandis qu’une partie de ces autres courants se mê-
lait sans aucun doute à ce qui était sien. Combien d’autres était-il donc ?
Ou, combien d’autres étaient lui ?
Qui sur terre aurait pu le dire ?
Qui sur quoi ?
Cette pensée était-elle la sienne ?
Celle de qui ?
Il était arrivé de l’autre côté de l’univers, ou de l’autre côté de l’inté-
rieur de l’univers, quel qu’ait pu être le sens de cette expression, qu’impor-
tait qui ou quoi il était lui-même.
Était. C’était la pensée la plus étrange qu’il ait jamais eue. Rien, à sa
connaissance, n’était. Tout est. Mais où était-il dans ce Tout ? Et comment
quelque part pouvait-il naître de nulle part, comme il dérivait, dispersé dans
toutes ces ondes et ces particules, chacune émettant de la lumière et du
son ? Le son disparut, tout en restant présent. Et Sept s’aperçut qu’il avait
complètement disparu. Il n’était même plus sûr que Chypre puisse le retrou-
ver. Il était… éparpillé.
Il jouait à la marelle partout à la fois ; ou l’espace était partout, deve-
nant ce qu’il était ; ou partout où il était il devenait ce qu’était l’espace,
sans pouvoir dire la différence.
Qu’arriverait-il si…
Il criait « Je suis Surâme Sept », en pleine conscience ?
Et il le fit.
Immédiatement, ou plutôt, avant immédiatement, toutes les ondes et les
particules s’arrêtèrent, là où elles étaient, car quelques-unes s’étaient éva-
nouies au delà des dimensions de son savoir ou de son attention, étaient
tombées derrière des horizons d’existence qu’il ne pouvait imaginer. Mais le
coup d’arrêt fut si brutal et se fit à une telle vitesse que, comme un élas-
tique qui se rétracte, les ondes et les particules se fondirent les unes dans
les autres, se contractèrent, se ratatinèrent, implosèrent, se transformèrent
plus vite que la lumière en une autre sorte de lumière – et renvoyèrent Sept
au côté de l’univers qu’il venait de quitter.
« Dire que j’étais dans un vertige multidimensionnel est une sous-estima-
tion », dit-il plus tard à Chypre ; et il n’avait pas plus tôt dit ces mots qu’il
fut frappé par la signification de « sous-estimation ». Il était allé sous l’esti-
mation ; en-dessous. Il s’était sous-estimé lui-même, même si cela avait été

69
bref, et il dit fièrement à Chypre : « Je dois m’être ré-estimé plutôt bien,
aussi, parce que je suis revenu.
- L’es-tu ? demanda doucement Chypre.
Sept hocha la tête, figurativement parlant, et dit : - J’en ai traversé suf-
fisamment pour que tu n’en rajoutes pas.
- D’accord, répondit Chypre. Je vais avoir pitié de toi et je vais t’aider.
Si au lieu de dire ‘Je suis revenu’ tu dis ‘Je suis ici’, et si tu réalises que Ici
est le synonyme de Je, alors tu as vraiment appris quelque chose. »
Sept savait que dans son aventure de l’autre côté de l’univers, il avait
appris quelque chose d’absolument vital. Il savait qu’il savait, mais il ne sa-
vait pas comment rendre cette connaissance disponible. Il essaya pourtant.
« Tu essayes de me dire que où je suis est toujours ici. Non, ce n’est pas ça.
Tu essayes de me dire qu’ici est là où je suis, peu importe où c’est – sa voix
faiblit ; peu importe ce que c’est ?…
- Non, répondit Chypre. Tu compliques tellement qu’on ne peut plus en
sortir. »
Elle fit une pause, attendit. Sept avait l’impression qu’elle tirait la con-
naissance hors de lui, comme si elle plongeait jusque dans une réserve invi-
sible de sagesse que lui-même ignorait posséder, et en ramenait cette graine
de connaissance. Il était dans un sentiment étrange, comme s’il devait y al-
ler (descendre ?) lui-même pour l’aider. Alors il le fit.
Tout ce qu’il avait vécu et ressenti dans son expérience de l’autre côté
de l’univers se répéta, à la différence que les ondes et les particules qui
s’éparpillaient vers des horizons inconnaissables formaient… sa conscience,
et ses pensées en émergeaient et grandissaient, comme faisaient ses mots à
Chypre.
« Je suis ici, cria-il à Chypre, triomphant. Où que je sois c’est toujours
ici pour moi. Ou alors : Ici et Moi sommes un.
- Donc si Will décide de se suicider, il emmène son ici avec lui, répondit
tranquillement Chypre. Il devient un nouvel ici, qui prend alors conscience
de lui-même.
- Et si Lydia décide de ne pas renaître en tant que Tweety ? Ou si elle
change d’avis ? demanda Sept. Ce qui ne veut pas dire qu’elle va le faire,
évidemment.
- Assez de questions pour aujourd’hui, répondit Chypre. À propos, si
j’étais toi, j’irais voir ce qu’elle prépare. Et Josef. Et…
- J’y vais ! » s’écria Sept.

70
Chapitre XII. – Surprise de minuit pour une future maman

Abattue, Lydia arpentait les immenses salles de la demeure des dieux ;


ses pas résonnaient sur le sol de marbre. Elle laissait filer ses doigts sur les
mosaïques des murs, jetant de vagues regards sombres vers les gargouilles,
les bustes, et les statues de dieux et de déesses alignés tout au long des cou-
loirs. De toute sa vie elle n’avait jamais été aussi seule, pensa-t-elle ; en
tout cas pas dans sa dernière vie, la seule dont elle avait un souvenir clair,
et probablement dans aucune des précédentes, dont elle ne se souvenait pas
encore.
Pire, elle n’arrivait à se décider sur rien – son âge, son sexe, ses vête-
ments… Maintenant qu’elle avait appris quelques-uns des trucs de Sept, ils
étaient loin de lui offrir l’amusement qu’elle en attendait. Elle se trans-
forma en un petit page, d’après une illustration qu’elle avait vue dans un
livre d’histoire ; puis en une jeune danseuse voilée à la turque ; puis, lasse,
revint à elle-même. Mais même en tant qu’elle-même, il lui fallait affronter
tous ces âges, dont aucun ne la satisfaisait ou semblait lui aller. Par exemple
elle n’était pas une petite fille dépourvue de la connaissance d’une vieille
femme, même si elle pouvait prendre cette apparence. Et elle n’était pas
non plus une vieille femme à la jeunesse à jamais envolée. Il était évident
qu’elle était les deux, et plus elle y réfléchissait, moins elle y voyait clair.
Elle supposa que de partir ainsi à la quête des dieux l’avait fait dévier du
plan, mais d’un autre côté, elle savait qu’une fois renée, elle n’aurait plus
eu le temps de le faire. Et peut-être même pas l’envie. Mais elle était fati-
guée des pèlerinages, surtout depuis que Sept l’avait laissée seule. Elle réa-
lisa soudain à quel point elle tenait à sa compagnie. Elle n’avait rencontré
personne depuis qu’il était parti, mais elle savait qu’il y avait des gens, des
habitants, quelle que fût leur nature, invisibles un peu partout. Elle sentait
leur présence, si proche, si attirante. Parfois elle entendait presque des
rires. Une fois elle fut sur le point d’apercevoir des visages. Et pourtant elle
ressentait comme une étrange opacité psychique, qui la séparait de… qui
que ce fût.
Rêveuse, Lydia arriva à une grande fenêtre, la première qu’elle avait re-
marquée dans le long couloir. Elle s’arrêta, regarda dehors, si « dehors » est
le mot juste, et ce qu’elle aperçut la remplit de nostalgie. Là-bas, étince-
lante devant ses yeux, séparée d’elle seulement par la vitre de la fenêtre,
s’étendait une scène de neige qui lui rappela une carte postale de Noël. Une
scène de l’ancien temps, pensa-t-elle, douce à son cœur, avec des fermes et

71
des montagnes couronnées de neige ; un endroit où les gens vivaient une
époque à la fois, avec seulement une seule apparence à gérer ; joliment ni-
chée entre la nuit et l’aube, la naissance et la mort.
Elle pressa le nez contre la vitre, proche des larmes, traitant en même
temps de lâche son désir – qu’elle découvrait à l’instant – d’une nouvelle
naissance dans le temps et l’espace. Soudain elle écarquilla les yeux. Bien
sûr, pensa-t-elle, ce devait être la ferme de Josef et Bianka ! Autrement,
pourquoi se sentirait-elle à ce point attirée vers elle ?
En même temps, elle découvrait – avec la même nostalgie – qu’elle con-
naissait déjà chaque arbre, chaque buisson de la cour, chaque cheval dans
l’écurie, comme si, dans quelque passé indéfinissable, elle avait déjà vécu
cette vie qu’elle n’avait pas encore commencée. D’un autre côté elle était
remplie d’attente et de curiosité, avec un tel sentiment de trac qu’elle en
retint son souffle ; quand elle le relâcha, en un instant il se changea en un
voile de givre sur la vitre.
Et il faisait froid.
Lydia frissonna et craintivement regarda autour d’elle. Elle sut immédia-
tement qu’elle était dans la ferme. Une jeune femme était allongée sur un
lit où s’empilaient des coussins. On devait être en pleine nuit. Dans un coin
de la pièce le feu s’était éteint dans la cheminée, seules quelques étincelles
illuminaient encore de temps en temps l’obscurité. Pourtant la femme trans-
pirait. Elle murmurait dans son sommeil, balançant sa tête blonde d’un côté
et de l’autre sur l’oreiller, dérangeant son bonnet de nuit bleu couvert de
rubans.
Sur la pointe des pieds, Lydia s’approcha.
Se pouvait-il que ce fût sa future mère ? La femme était étendue sur le
dos, son ventre soulevant les couvertures. Le sol et le pied du lit étaient
couverts de petits tapis en laine. Un pichet d’eau était sur la table de nuit.
Nerveusement Lydia se manifesta une cigarette, l’alluma, et se servit un
verre d’eau. Par mégarde elle but réellement au lieu de se manifester le
verre et l’eau, mais Bianka, toujours endormie, ne s’en aperçut jamais.
« Mince ! » murmura Lydia. Bianka était jolie, mais elle se sentait plus
reliée à Josef. Elle serait la fille à son papa, donc, plutôt que celle à sa ma-
man. Elle arpentait la pièce, affûtant son regard, réfléchissant. Le vrai tra-
vail de Bianka, contrairement au faux travail précédent, n’allait pas pouvoir
être prolongé indéfiniment.
C’est à ce moment-là qu’elle perçut un mouvement. Elle sauta en ar-
rière. Le corps de rêve de Bianka s’élevait gracieusement au-dessus du lit
(enceinte, avec tous les détails), pieds nus et plein d’élégance.
« Qui est là ? » demanda Bianka en rêve.
Lydia se figea. Elle avait peu d’expérience relationnelle avec les corps de
rêve ; et de plus elle fut soudain troublée en pensant que par rapport à sa
vie du vingtième siècle, Bianka était morte depuis des siècles. Mais c’était la

72
même chose pour Josef, et leur relation était tout à fait franche et ouverte.
Et finalement, elle ne renaîtrait dans le passé que du point de vue très li-
mité des « vivants ».
Elle dit doucement : « C’est Lydia. Enfin… Tweety, plutôt. Je suis suppo-
sée renaître en tant que ta fille.
- Non non non ! cria Surâme Sept apparaissant soudain ; aie l’air plus
jeune, tu ne vas pas naître adulte ! »
Ahurie, Lydia devint une rondelette petite fille blonde de trois ans, avec
son visage rond et ses grands yeux sérieux.
« Oh ! » s’écria Bianka. Elle se pencha en souriant.
Mais soudain Lydia eut peur.
« Oh, tu es mon bébé ! s’exclama Bianka. Et moi qui jusqu’à présent
n’étais pas sûre du tout de vouloir un bébé ! Mais rien que de te voir… »
En hâte Lydia redevint elle-même. Elle se dirigea à grands pas vers Su-
râme Sept. « C’est toi qui as manigancé tout ça… D’une façon ou d’une
autre…
- Elle hésitait aussi, mais plus maintenant, dit Sept en souriant ; il dési-
gnait Bianka qui se tenait là, le regard fixe. Elle était en chemise de nuit et
portait la représentation d’une chandelle.
- Eh bien moi j’hésite toujours », fit Lydia avec colère.
« Oh, je crois que j’ai vu mon futur bébé », pleurait Bianka. Son corps de
rêve s’agita, devint flou, entra dans le corps sur le lit, et en pleurant « J’ai
vu mon bébé ! » Bianka se réveilla.
« Quoi ? Quoi ? » murmura Josef depuis le lit de fortune que sa belle-
mère lui avait installé dans le hall pour la nuit. Aux cris de Bianka derrière la
porte, il lutta pour se réveiller. Il grogna, se frotta les yeux. Les briques
qu’ils avaient installées à ses pieds étaient froides. Le hall n’avait pas de fe-
nêtres, et il détestait les pièces fermées. De nouveau Bianka appela. Il jura,
sans beaucoup de retenue, s’assis sur le bord de sa couche, et se tint la tête.
En plus du reste il avait la gueule de bois. Et son lit lui manquait. Les
femmes l’avaient mis dehors pour faire de la place aux cousins, et même sa
femme semblait leur appartenir, ou à la maison, ou au bébé qui était sup-
posé arriver – bref, à tout le monde, sauf à lui.
Il se leva, enfila sa robe de chambre par-dessus ses vêtements de nuit, et
ouvrit la porte de Bianka. Le clair de lune dessinait un chemin d’un blanc
doré, qui passait entre les rideaux de la fenêtre et se reflétait sur les pots et
les cruches qui plus tôt avaient contenu l’eau bouillante. On les avait dépo-
sés par terre devant la cheminée refroidie, où ils réfléchissaient la lumière ;
et les chiffons et autres vêtements s’empilaient bien en ordre sur la chaise.
Josef fronça les sourcils : c’est lui qui avait décoré cette chaise, lui qui avait
peint les fleurs qu’avait désirées Bianka – et elle était là, bleue et rose pour
la chambre du bébé – si jamais il devait y en avoir un. La chaise lui rappela
sa peinture, le temps qu’il avait perdu sur les boutons de roses, et les heures

73
qui viendraient s’il n’arrivait pas, d’une façon ou d’une autre, à devenir ce
qu’il se répétait être déterminé à devenir : un bon artiste.
« Josef ? » fit Bianka d’une petite voix. Elle était sur le côté du lit, loin
du rayon de lune, de sorte qu’il pouvait à peine la voir. Un marteau lui ta-
pait dans la tête et il avait mal aux pieds, mais au son de sa voix, il rougit
comme une pivoine dans le noir, honteux de sa responsabilité dans ses tour-
ments, en colère – après tout, les femmes devraient savoir mieux que per-
sonne comment gérer ce genre de situation – et, à sa grande surprise, en ré-
ponse à cette petite voix plaintive : il était sexuellement excité. Cela faisait
si longtemps qu’ils n’avaient pas fait vraiment l’amour, et avant de pouvoir
s’en empêcher, il la revit mentalement telle qu’elle était la dernière fois :
nue, et sans être mince, elle ne ressemblait pas à une vache pleine. La com-
paraison le remplit de honte. Il s’assit au bord du lit.
« Je suis là, dit-il sombrement.
- J’ai vu notre bébé en rêve, mais elle avait environ trois ans.
- Elle ? »
Josef bredouilla, d’abord parce qu’il avait toujours dit qu’il voulait un
garçon, et puis il avait froid. De plus, parler de l’enfant l’ennuyait. Il avait
l’impression permanente qu’il en savait plus sur cette histoire que ce n’était
bon pour lui. Des bribes de rencontres en rêve avec Lydia lui revenaient sans
cesse à l’esprit.
« Elle te ressemblait, dit Bianka. Sauf qu’elle était blonde, comme moi.
- Si elle me ressemble, alors bonne chance à elle, dit-il brusquement.
- C’était peut-être un rêve prémonitoire, je l’ai peut-être vraiment vue…
- Un conte de bonnes femmes. C’était juste un rêve », fit-il d’une voix
plus rude qu’il n’aurait voulu, car le rêve de Bianka le mettait dans un ma-
laise qu’il n’arrivait pas à comprendre. Sa moustache sombre était hérissée.
Il regardait autour de lui avec méfiance.
« Qu’est-ce que tu cherches ? La cigogne ? demanda Bianka. Elle gloussa :
tu as l’air si drôle, si grincheux. Et tu as peur.
- Je n’ai pas peur. Peur de quoi ?
- De devenir père, dit-elle, et elle ajouta, un peu coquette : Tu aurais pu
y penser plus tôt.
- Plus tôt que quoi ? » Il souriait, mais il était toujours mal à l’aise dans
ce grand lit où il avait dû la traiter en jeune fille plutôt qu’en épouse. Le
matelas de plumes d’oie épousait délicatement les contours de son corps. Il
les imaginait tous les deux criant et hurlant dans une extase brûlante. Il ten-
dit la main vers elle, mais il interrompit le mouvement et alluma à la place
la chandelle sur la table de nuit. « J’ai hâte qu’on puisse recommencer à le
faire, murmura-t-il.
- Le quoi ? Le faire quoi ?… » articula-t-elle lentement. Elle retombait
dans le sommeil. Elle se demanda si le bébé dormait aussi en elle. « Tout
sera bientôt terminé », dit-elle.

74
Il ne répondit pas, alors qu’il en avait envie. D’abord, pensait-il, elle ne
serait plus jamais la même. Pendant des mois elle s’occuperait du bébé.
Cette pensée le fit rougir ; mentalement il voyait la poitrine nue, rebondie,
le corset délacé. Ils allaient refaire les fous, mais plus comme ils le faisaient
avant, il en était certain : comme de jeunes chiots ivres de joie et sans au-
cun souci du monde. À vingt-six ans sa jeunesse était derrière lui, comme la
sienne était derrière elle, à vingt-trois ans. Et ils avaient une belle vie. Mais
mon Dieu, le problème était que leur jeunesse n’était pas partie. Elle s’at-
tardait, et n’abandonnerait pas. « Tu le referais tout de suite si tu pouvais,
non ? » demanda-t-il, et tout de suite il se sentit mieux. Après tout, il n’était
pas encore mort !
« Je suis née pour être putain » fit-elle à moitié endormie ; elle souriait,
parce que cette phrase le mettait toujours de bonne humeur, et le faisait se
sentir plus comme un artiste avec sa maîtresse que comme un fermier avec
sa femme. L’excitation montait en elle. La phrase lui faisait le même effet.
« Partons d’ici, je vais devenir claustrophobe », fit Lydia nerveusement.
Tout le temps elle et Sept avaient été là, silencieux et invisibles.
Josef arriva à simuler un sourire. « Ta mère m’a donné une paillasse de
paille pour dormir. Elle me traite comme un commis de cuisine.
- Pas du tout !
- En fait j’aimerais bien me faufiler sous l’édredon avec toi ! »
Josef plaisantait en pensant que c’était approprié, mais en fait il com-
mençait à sentir la fatigue.
« Je crois que je ne pourrai pas, dit Lydia.
- Pas quoi ? demanda Sept, en toute innocence.
- Tu sais bien. Renaître. Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas tout simple-
ment naître à dix ans ? Arriver comme ça, tout fini ?
- Tu ferais bien de partir, maintenant, dit Bianka. Si ma mère te surprend
ici, elle va hurler et tu hurleras aussi. Tu n’es pas supposé être ici avant que
tout soit terminé.
- Si c’est jamais terminé un jour, s’exclama Josef. Tu sens le bébé, là ? Il
donne des coups de pied ? Il fait quelque chose ?
- Je ne sais pas, mais je l’ai déjà senti. Oh mon Dieu, je l’ai déjà senti !
Maintenant il dort, je crois.
- Il va peut-être disparaître, murmura Josef.
- Tu parles d’un père, dit Lydia. On se met d’accord sur plein de choses
quand il rêve, mais il les oublie quand il est réveillé. Et quand il rêve aussi,
d’ailleurs, souvent. »
L’aube commençait à éclaircir le ciel. Une lumière grise pénétra dans la
pièce. Des bruits montèrent du rez-de-chaussée. Un coq chanta. « Tu ferais
mieux de retourner dans ton lit », gémit Bianka.
Abattue, Lydia regarda Sept, puis la vitre recouverte de givre, et au loin
les collines blanches de neige. Les activités en bas prenaient de l’ampleur,

75
et par la fenêtre Lydia vit Jonathan Hosentauf, le frère de Bianka, se diriger
vers la grange en frottant l’une contre l’autre ses mains gantées et en souf-
flant de la buée blanche. De la fumée s’élevait d’une des cheminées, et Ly-
dia réalisa soudain qu’elle contemplait toute la scène de dessus et que cette
scène s’éloignait, à moins que ce ne fût elle qui s’éloignait d’elle.
La seconde suivante elle se retrouvait dans le long couloir, debout sur le
sol de marbre, le nez appuyé contre la vitre de l’immense fenêtre resplen-
dissante, tellement distante du paysage de neige dans le lointain qu’elle
pouvait à peine le discerner.
Irritée, elle regarda autour d’elle. D’abord Surâme Sept était parti, ce
qui la mit en colère ; et puis elle se sentait encore plus indécise qu’avant.
Voulait-elle vraiment renaître ou non ? Elle ne savait pas, mais la situation
présente ne la satisfaisait pas non plus. Le simple fait d’y penser ne faisait
qu’augmenter sa colère, et en même temps elle se sentit soudain farouche-
ment, sauvagement indépendante. Elle était fatiguée d’avancer bon gré mal
gré. Elle voulait son endroit à elle, un point d’intimité sur lequel elle pour-
rait toujours compter et vers lequel elle pourrait toujours revenir, un endroit
où même Surâme Sept serait obligé de frapper avant d’entrer.
Elle voulait…
Et, hors d’haleine, folle de joie, elle vit s’accomplir la transition. Elle
avait imaginé un camping-car au bord de l’océan ; elle-même, jeune, seule,
écrivant des poèmes (pas comme dans sa vie précédente, où elle s’était ma-
riée et avait eu des enfants, et où la poésie ne venait qu’en second), et fai-
sant tout toute seule, comme – c’est drôle, pensa-t-elle – Josef regrettait
parfois de ne pas l’avoir fait.
« Oh ! » s’exclama-t-elle, car le camping-car se construisait autour
d’elle, la table en formica devant les grandes fenêtres, le faux géranium en
plastique délavé, mais tellement familier, les carnets empilés sur les ban-
quettes recouvertes de cuir. Elle regarda par la fenêtre : le camping-car
n’était qu’à quelques mètres de l’eau. « Oh mon Dieu ! » Elle se précipita
dehors, vingt ans, pieds nus, tellement heureuse qu’elle pensa qu’elle était –
eh bien, vivante, et que quelques touristes pourraient bien venir de temps
en temps visiter l’océan, juste quand elle aurait envie de compagnie. Et elle
ferait semblant de n’avoir qu’un temps et qu’un espace à sa disposition. Et
elle ne lâcherait pas, se dit-elle, avant d’être complètement et absolument
prête.

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Chapitre XIII. – Entre les âges : Lydia rencontre Tweety et un
ancien amour

L’air sombre, Lydia ruminait dans son camping-car. Devant la porte,


l’océan scintillait au soleil. Un peu plus loin on apercevait quelques pal-
miers ; elle buvait son café, dont elle pouvait sentir l’arôme. Elle était glo-
rieusement, triomphalement jeune : après des heures d’hésitation à monter
et descendre les années, étudiant les subtiles différences entre chaque âge
entre vingt et trente ans, elle s’était arrêtée à vingt-trois ans. Elle avait suf-
fisamment d’inspiration – du moins, elle avait écrit plusieurs poèmes. La si-
tuation, son image – tout était parfait, le summum de tout ce qu’elle avait
toujours voulu. Mais elle n’était pas heureuse.
Qui lirait ses poèmes, d’abord ? Elle était seule. Entre les mondes. Elle
était mécontente d’elle-même, comme s’il lui manquait encore une certaine
sorte de compréhension ; comme si elle n’était qu’à demi consciente des ré-
alités autour d’elle. Par moments elle sentait un vaste champ d’activité tout
autour d’elle, mais hors de portée de sa perception.
Mais de renaître semblait exiger plus de courage qu’elle n’en avait, pen-
sait-elle, et son pèlerinage vers les dieux dépendait de l’aide de Sept (car
sans lui visiblement elle n’arrivait à rien), et une fois de plus Sept avait dis-
paru. Elle le soupçonnait de la laisser exprès mariner dans son jus.
Elle avait un fils et une fille encore en vie, mais c’était difficile à com-
prendre pour elle. Ils étaient comme des personnages de roman. La raison en
était qu’elle était plus connectée à la poésie et au monde naturel qu’à sa
propre famille ; elle avait toujours eu du mal à prendre les gens au sérieux.
« Tu ferais mieux de te dépêcher », dit une voix d’enfant.
« Quoi ? » Lydia regarda par la fenêtre, mais ne vit d’abord personne.
Puis elle aperçut un petit enfant à l’horizon, qui avançait vers elle à une vi-
tesse incroyable. Avant qu’elle fût revenue de sa surprise, réfléchissant com-
ment elle avait pu entendre l’enfant de si loin, elle remarqua encore autre
chose. C’était une petite fille, en vêtements chauds. Les dunes de la plage
étaient éblouissantes. Puis la petite fille fut devant elle.
« Tu ferais mieux de te dépêcher », lui dit-elle d’un ton de reproche.
Elle était rondouillette, avec de grands yeux bleu clair au regard sérieux, la
mâchoire nettement dessinée dans son visage pourtant rond.
« Je ferais mieux de me dépêcher pour quoi ? demanda Lydia.
- Tu n’es pas la seule personne dans l’univers, tu sais, répondit la petite
fille avec le même reproche.

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- Comment t’appelles-tu ? Et que veux-tu ? Et au nom du ciel, pourquoi
portes-tu des vêtements pour la neige ?
- Je veux rentrer à la maison maintenant, fit simplement la petite fille. Il
faudrait que tu rentres aussi. »
Lydia s’apprêtait à répondre, mais elle s’interrompit pour réfléchir. La
petite fille avait environ six ans, et elle lui semblait tellement familière, et
en même temps tellement… étrange, exotique, quelque chose.
« Allez », fit la petite gravement. Mais il y avait aussi une note de gaieté
dans sa petite voix pointue. « Tu viens, n’est-ce pas ? Il faut que je retourne,
et si tu ne viens pas, je ne sais pas ce qui va arriver. »
« Tweety ! Tweety ! » fit une autre voix.
« Je suis là » répondit la petite fille, et Lydia se figea. Tweety ? Son futur
moi ? À la condition qu’elle renaisse, évidemment ! Mais comment cette en-
fant pouvait-elle être Tweety alors qu’elle-même n’était pas encore re-née ?
« Mais qui es-tu ? » s’écria-t-elle, en colère. Elle fut presque tentée d’attra-
per l’enfant et de la secouer par les épaules, quand un autre enfant, un gar-
çon, dans le même attirail, apparut soudain au loin. Il avait environ huit ans
et il courait, hors d’haleine.
« On passe à table, où tu étais ? Tu vas en recevoir une si tu ne te dé-
pêches pas ! » À la vue de Lydia il s’arrêta, gêné. « Qui est-ce ? »
Il la dévisageait.
Lydia le dévisageait. C’était… Lawrence. C’était…
« Je te défends de lui dire ! » hurla Tweety.
Comme Lydia reculait, sous le coup de l’étonnement, elle aperçut pour
la première fois la ferme, et réalisa soudain que pendant leur conversation,
le sable s’était transformé lentement, grain par grain, en neige compacte ;
le soleil s’était obscurci jusqu’au crépuscule, et des ombres bleues s’éten-
daient sur le paysage d’hiver. Prise de peur elle commença à chercher son
camping-car, le soleil…
Le petit garçon demanda encore une fois : « C’est qui la dame ? », et elle
oublia tout le reste, submergée par les souvenirs de sa vie précédente. Elle
et Lawrence, jeunes, dans leur intimité – elle et Lawrence, vieux et obsti-
nés, défiant le système. Et ce petit garçon était Lawrence. Elle le savait. Et
donc, il était né de nouveau ? Comment avait-elle pu l’oublier ? Et qu’avait-
elle encore oublié d’autre ? Et pourquoi ?
« Le petit garçon est mon cousin », dit Tweey doucement à Lydia, d’un
ton beaucoup trop lourd de sens pour une enfant.
Lydia continuait à dévisager le petit garçon. Ses yeux, quand il la regar-
dait, étaient si innocents, si purs et clairs, et ils ne la connaissaient telle-
ment pas, qu’elle eut envie de pleurer. Mais l’enfant avait déjà fait demi-
tour ; tassant une boule de neige dans ses moufles recouvertes de glace, il

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courait vers la ferme. La porte de derrière s’ouvrit, un rai de lumière tra-
versa la cour plongée dans l’ombre. « Je dois vraiment y aller, dit Tweety.
Et toi, il faut que tu viennes… » Et elle aussi se mit à courir vers la ferme.
Bouche bée, Lydia avançait comme une automate vers la ferme, attirée
par Tweety, mais, bien plus, vers le souvenir de Lawrence. Comment se fai-
sait-il que les enfants l’aient trouvée, d’abord ? Pourquoi le petit garçon ne
savait-il pas qu’il était Lawrence, et ne l’avait pas reconnue ? Pourquoi…
Les enfants avaient disparu dans la maison, et en s’approchant, Lydia
sentit son cœur s’accélérer. Mais comment avait-elle pu oublier son amour
pour Lawrence, se demanda-t-elle dans un redoublement de désespoir. Car
là, tout d’un coup et tous en même temps, tous ses souvenirs et ses émo-
tions lui revinrent à pleine puissance, plus riches que tout ce qu’elle ait pu
imaginer, plus importants que de trouver le sens de la vie ou d’aller cher-
cher les dieux. Les émotions grandissaient – lesquelles exactement ? L’appé-
tit de vivre, compris ou pas.
En même temps elle cherchait à voir par les fenêtres. Les vitres étaient
couvertes de givre à l’extérieur et de vapeur à l’intérieur, alors elle gratta
un petit espace libre, pour voir plus distinctement. Ce qu’elle vit la remplit
de la plus étrange des nostalgies. La famille était rassemblée autour de la
table de la salle à manger, éclairée par la cheminée et deux grosses bougies.
Sur l’épaisse table de bois trônait un gigantesque plat de poissons fumés, en-
touré de miches de pain brun dont Josef se coupait une tranche. Elgren Ho-
sentauf était assis au bout de la table, à côté de son fils aîné Jonathan, pen-
dant que sa femme, Avona, s’activait partout à la fois. Les deux enfants se
regardaient à la dérobée ; ils n’avaient que de la soupe, pas de poisson, et
Bianka, la mère de Tweety, qui avait développé un solide embonpoint, était
en train de dire : « Lars rentre chez lui demain. Ses parents viennent le cher-
cher, pas de discussion. » Tweety murmura quelque chose entre ses dents,
et Lars baissa la tête.
Lydia était au bord des larmes : donc Lawrence s’appellerait Lars, et il
serait son cousin – c’est-à-dire, si elle revenait en tant que Tweety. Elle
mourait d’envie de parler au petit garçon, de lui faire comprendre. Mentale-
ment elle hurla : « Mais tu ne te souviens pas ? Nous nous aimions, tu es mort
quand nous étions en route tous les deux avec le camping-car !
- Je suis un homme maintenant ! dit Lars en bombant le torse pour im-
pressionner Tweety.
- Les enfants ne parlent pas à table, tonna le vieux Hosentauf.
- Et moi aussi je suis adulte », fanfaronna Lars en gesticulant, et il ren-
versa sa soupe. Teety se recroquevilla en gloussant pour éviter le morceau
de pain que lui lançait son grand-père. Celui-ci atterrit dans la soupe de sa
mère en éclaboussant partout, et tout le monde éclata de rire.
« Tout ce que tu vas faire c’est lui attirer des ennuis. Et à Tweety aussi »
fit une voix terriblement familière.

79
Lydia pivota sur elle-même. Devant elle se tenait Lawrence, exactement
tel qu’il était dans son souvenir – pas tout à fait la trentaine, comme quand
ils s’étaient rencontrés.
« Je ne pouvais pas te parler avant que tu veuilles te souvenir », dit-il.
Mais il ne la regardait pas ; il observait par la fenêtre. « C’est fascinant,
n’est-ce pas, de nous voir comme nous serons !
- Oublie-les, eux, nous sommes nous ! s’écria Lydia. Tu veux dire que tu
te souvenais ? Comment j’ai pu t’oublier, je ne le saurai jamais. »
Il portait une cape d’opéra noire et tenait à la main un bouquet de roses,
qui contrastait fortement sur la neige dans le rayon de lumière qui passait
par la fenêtre.
« Oh Lawrence – Larry… » s’écria-t-elle ; et un moment elle se sentit
comme au début de leur histoire, quand elle était encore mariée à…
« Roger. Tu étais mariée avec Roger, dit Lawrence.
- Mais je ne le suis plus, lança-t-elle, et nous sommes de nouveau
jeunes !
- Vraiment ? Ou sommes-nous seulement entre les âges ? demanda-t-il en
souriant. Il lui tendit les fleurs : - Où vas-tu les mettre ? Dans un vase dans le
salon ? Tu ne comprends pas ? Nous n’avons pas d’âge. Mais pour être vrai-
ment jeunes, nous devons retourner dans le temps. Nous devons naître de
nouveau.
- Nous pouvons rester comme nous sommes ! dit-elle.
- Ça te plairait de moins en moins, répondit-il. En fait nous n’en savons
pas encore assez pour rester ici, sans une vie physique. Mais il y a plus. Tu
vivais dans ton monde mental. Même moi je n’ai pas pu faire que tu me re-
marques plus tôt… »
Mais il s’interrompit, gêné, inquiet pour elle et très mal à l’aise lui-
même. Il connaissait trop ce regard, elle devenait de minute en minute plus
jolie et plus désirable.
« Euh, j’ai un ravissant petit camping-car au bord de la mer… » dit-elle,
jouant des épaules, ouvrant tout grand les yeux sous ses sourcils noirs, une
très drôle et très suggestive invitation.
« Lydia, au nom du Ciel, écoute, dit-il. Regarde par cette fenêtre ! Re-
garde cette enfant, Tweety. Elle existe dans une certaine réalité, qui peut
ou peut ne pas se réaliser. C’est la même chose pour Lars. Est-ce que cela
ne signifie rien pour toi ?
- Tu étais plus facile à suivre quand tu étais vivant, lui dit-elle en le per-
çant du regard. De plus, je suis née en tant que Tweety dans le passé, du
moins de notre point de vue. Donc, d’une façon ou d’une autre, Tweety est
née, quelle que soit ma décision. J’ai déjà compris ça.
- Tu as tort, lui dit Lawrence avec insistance. Tous les temps sont simul-
tanés. Il n’y a pas vraiment de passé ni de futur, donc… »

80
Mais sa colère l’avait emportée là où son amour ne pouvait la rejoindre.
Elle avait disparu, avec la ferme et tout le paysage. Et Lawrence savait qu’il
allait devoir la retrouver le plus vite possible.
Pour Lydia, c’est Lawrence qui avait disparu. « Larry ? Où es-tu ? » cria-t-
elle.
Juste à côté d’elle, il lui posait la même question. Mais ni l’un ni l’autre
ne voyait ni n’entendait l’autre, et chacun se sentait perdu ; surtout Lydia,
car ses souvenirs de Lawrence continuaient à tourbillonner autour d’elle, des
scènes pleines de vie qui apparaissaient et disparaissaient sans cesse. Il était
inconcevable, pensa-t-elle pour la dixième fois, qu’elle ait pu l’oublier. Mais
il était évident qu’il était revenu à cause de leur amour, et pour l’aider.
Peut-être aussi pour l’avertir ? Mais de quoi ? Et encore une fois, si elle avait
oublié Lawrence, qu’avait-elle oublié d’autre ? Et pourquoi ?
Puis, apparemment sans aucune raison, elle se rappela les voix et les
présences qu’elle avait senties plusieurs fois autour d’elle – des images qui
s’étaient presque, mais pas tout à fait, matérialisées, des voix qui parlaient
presque.
Elle s’était souvent doutée qu’elle était entourée d’une dimension d’ac-
tualité totalement différente. Les sons étaient beaucoup trop rapides pour
qu’elle puisse les suivre, et les images qu’elle ressentait se succédaient trop
vite pour qu’elle les perçoive. Elle réalisa qu’elle avait cette même sensa-
tion en ce moment même, de s’efforcer d’entendre ou de voir quelque acti-
vité indéfinissable. Elle ressentait du mouvement, plusieurs personnes – un
monde qui d’une certaine manière existait en ce moment présent, hors d’at-
teinte, mais un monde dans lequel elle essayait de se matérialiser. Mais
quelle sorte de monde ? Et qui y avait-il ? Pourrait-elle y trouver Lawrence ?
Et dès qu’elle pensa à Lawrence, le nom de Roger lui vint à l’esprit. Et
elle pensa : Bien sûr, Roger était mon mari. Mais on aurait dit que ce n’était
pas la bonne réponse. Et pourtant ce nom ne cessait de résonner dans sa
tête, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus penser à autre chose. Et tout autour
d’elles, les images, chancelantes, oscillantes, se mirent à prendre forme.

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Chapitre XIV. – Lydia assiste à une séance, choque les
participants et tient une promesse

« C’est Roger. Roger. Tu m’entends ? »


Lydia fit un tour sur elle-même. Elle entendait la voix, mais ne voyait
personne.
« Si tu nous entends, fais-nous un signe. »
La voix, si c’en était une, venait de nulle part, d’après elle. Elle l’enten-
dait, sans l’entendre. C’est-à-dire que la voix semblait se résumer à une pe-
tite montagne de sons à quelque vague distance, et si elle dirigeait son at-
tention dans cette direction, elle pouvait sentir les sons qui y étaient entas-
sés tomber dans le silence, ou se reconstruire – elle n’aurait pu dire lequel
des deux – quand d’une façon ou d’une autre elle sentit les mots.
Elle venait de penser à Roger, son mari, d’essayer de se rappeler leur
vie, donc c’était peut-être une espèce de message de sa part, pensa-t-elle.
Mais pourtant le nom et la voix ne semblaient pas aller ensemble.
« C’est Roger junior », dit le fils vivant de Lydia pour la dixième fois, sui-
vant les instructions du medium et se sentant vraiment très bête.
La lumière de la bougie brillait sur la nappe à franges, glissait sur le por-
trait encadré du Christ sur l’étagère surchargée de bibelots, dansait sur le
gros solitaire de sa sœur Anna, et sur la petite cloche dorée posée devant les
doigts du medium. Roger la suivait des yeux d’objet en objet. Il réinstalla sa
corpulence dans la chaise inconfortable. Toute cette histoire le fatiguait ; il
n’était venu que parce qu’il l’avait promis à Anna.
« Les vibrations changent », dit le medium, Mme Toujours. Elle se balan-
çait doucement. Le timbre de sa voix s’était modifié. Roger continuait d’ob-
server les reflets miroitants. À cause d’eux le Christ louchait, pensa-t-il ner-
veusement.
« Appelle-la encore », chuchota Anna d’une voix sinistre. Elle se souve-
nait avoir joué une fois, enfant, avec un oui-ja, quand soudain le pointeur
s’était élancé à travers la pièce, apparemment de lui-même. Que tout cela
ne soit qu’une mascarade, comme disait Roger, ou pas – comment savoir.
« Comment savoir », murmura-t-elle.
« Pensez à elle. Concentrez-vous. Fermez les yeux et essayez de voir
votre mère mentalement », dit le medium.
Ce que fit Roger. Il vit les doigts osseux, la silhouette masculine d’envi-
ron soixante-dix ans, le regard intense, ironique, le tailleur sur mesures
qu’elle portait pour ses lectures de poésie. Il la vit dans la salopette qu’elle

82
portait la plupart du temps, et il la vit partir avec cet homme – il s’appelait
comment ? Lawrence quelque chose – à plus de soixante-dix ans. Mon Dieu ;
il essaya d’effacer l’image de deux corps émaciés faisant l’amour dans une
cabine de camping-car. Il était encore scandalisé par cette histoire.
« Elle est ici ! Votre mère est ici. Je le sens toujours », dit Mme Tou-
jours. Elle était convaincue. Elle ne mentait jamais. Ses pensées virevol-
taient comme les rubans roses d’une petite fille, ornés à outrance des brode-
ries alambiquées de la sensiblerie. Elle croyait de tout son cœur, et avec une
détermination obstinée, à la Grande Mère d’Amour comme à la force la plus
puissante sur terre, et partout ailleurs aussi, en l’occurrence. Et à cet ins-
tant elle était convaincue qu’elle sentait cette force se matérialiser. Elle
écouta en elle. Elle transpirait ; une indignité qu’elle acceptait joyeusement
au nom d’une tâche si sublime. Et finalement, elle eut une image mentale.
Elle murmura : « Je la vois. Votre mère. Dans une jolie robe bleue. Elle est
debout là-bas, à gauche. Elle dit : ‘Transmettez tout mon amour à mon cher
fils. Roger, je suis toujours avec toi.’ »
Les yeux vides, à demi fermés, de Mme Toujours se posèrent sur le visage
de Roger ; il essaya de maintenir une expression adaptée aux circonstances.
« Votre mère dit que votre père est là aussi, continua Mme Toujours.
Vous voyez, ceux qui s’aiment se sont retrouvés.
- Elle et mon père ne se sont jamais entendus, marmonna Roger. Il était
sur le point de demander ‘Et ce vieux bandit avec qui elle s’est enfuie, à un
âge où elle aurait eu mieux à faire ? Il est là aussi ?’ »
Mais sa sœur Anna demanda d’une voix de petite fille : « Maman ? C’est
vraiment toi ? »
Le rouge de la gêne monta au visage de Roger. Sa sœur avait passé la
cinquantaine, nom d’une pipe, et elle n’avait pas appelé sa mère « Maman »
depuis qu’elle était gamine.
« C’est vraiment toi ? » demanda Anna.
Elle savait que ce n’était pas vrai ; elle se le répétait ; mais tout d’un
coup elle se sentait perdue, et toute petite – contrairement à son embon-
point et à ses cheveux teints en auburn – et la pièce était déprimante et
triste, contrastant avec le visage du medium rayonnant d’une sainte inno-
cence, qui n’était certainement pas feinte. Ou si ?…
- Votre mère dit qu’elle et votre père sont heureux, dit Mme Toujours.
Votre mère est près de moi maintenant. Elle est avec un homme. Il est de
taille moyenne, les cheveux blancs et les yeux bleus. Est-ce votre père ?
- Non, il est mort assez jeune, répondit Roger, perfide.
- Ah, bien, alors c’est peut-être le père de votre mère. Même les me-
diums ne peuvent pas toujours être certains. Il est mort d’une grave mala-
die.
Oui, c’est le cas de la plupart des gens, pensa Roger. Encore un peu et il
allait se lever et partir.

83
« Il travaillait… le cuir. Oui, c’est ça », dit Mme Toujours. Roger et Anna
cessèrent de respirer. Anna enfouit son visage dans son mouchoir en den-
telle ; il était trempé de parfum, et Roger éternua violemment.
« Oh, s’il vous plaît taisez-vous, vous allez perturber les vibrations ! dit
Mme Toujours.
Roger était livide, au bord des crampes d’estomac. « Dites-en nous plus
sur cet homme », dit-il avec un regard appuyé vers Anna, horrifiée. Ce serait
doublement scandaleux, pensait-elle, que le vieil amant de sa mère s’invite
à une séance. Mais il travaillait vraiment le cuir. Elle se souvenait parfaite-
ment comment il avait retapissé leur nid d’amour avant de s’enfuir avec Ly-
dia.
« Mon Dieu, ça ne peut pas être lui ! » murmura Anna.
Mme Toujours avait compris qu’elle avait touché quelque chose, mais
elle ne savait pas quoi. Le mot « cuir » lui était arrivé venu de nulle part.
Seulement aucun des participants n’avait l’air ravi de la connexion, se dit-
elle. L’homme était écarlate, et la femme apparemment terrifiée. « Je sens
un grand amour, un amour qui perdure au delà de la tombe », fit-elle judi-
cieusement, espérait-elle.
« Oh ! pleura Anna.
- Autre chose ? demanda Roger. Il commençait à se reprendre.
- Un long voyage », dit Mme Toujours. Elle sentait arriver la fatigue. Elle
n’était jamais sûre de l'origine de ses impressions. Pour certaines, elle devi-
nait consciemment, pour d’autres… c’était définitivement une autre source.
Roger grogna. Était-ce un coup de chance, ou une vraie référence à ce
voyage à travers le pays où les deux vieux, à moitié délestés de leur saine
raison, s’étaient payé une dernière et méchante virée ?
« Elle s’en va. Tout devient flou, dit Mme Toujours. Au revoir, chère ma-
dame, vos deux enfants vous demandent de ne pas les oublier », lança-t-elle
au plafond.
Enfants. Lydia réfléchissait. C’était ça. Par curiosité elle avait suivi les
voix, qui faisaient comme des marches descendant le long de couloirs inver-
sés tapissés de miroirs à l’infini, jusqu’à ce qu’elle émerge dans cette pièce.
Avec surprise elle constata qu’elle était bien sur terre, manifestement après
sa mort, mais tout le reste de la situation lui était incompréhensible.
Deux des personnes présentes lui étaient très familières, et à en juger
par ce qu’elle avait entendu du dialogue, ce devait être ses enfants, Anna et
Roger. Mais ils étaient plus âgés que dans son souvenir. À côté d’eux, invi-
sible, elle était une primesautière petite jeune fille de vingt-cinq ans, peut-
être trente-cinq, se demandant si elle avait envie ou non de renaître comme
un bébé. Lydia observa soigneusement l’environnement et essaya de s’y
adapter plus étroitement.
« Il y a quelque chose là-bas, s’écria Anna, je le jure ! »

84
« Ne bougez pas », murmura Mme Toujours. En fait la medium avait
presque sauté de sa chaise, car en un éclair elle avait très clairement vu Ly-
dia, dans l’une des rares expériences psychiques authentiques de son exis-
tence.
Donc ces séances fonctionnent, pensa Lydia, qui rattrapait le fil. Quand
elle vivait encore, pour rien au monde elle n’y aurait participé ! Mme Tou-
jours la montrait du doigt, le visage convulsé, Roger criait quelque chose, et
Anna pleurait dans son mouchoir. Leurs relations étaient si compliquées que
Lydia aurait voulu rire et pleurer à la fois. Mais elle assistait à la scène à par-
tir de son propre présent. Il lui était presque impossible de retrouver la par-
tie d’elle-même qui était si importante pour ces deux personnes entre deux
âges. Ils n’avaient jamais été vraiment proches. Avaient-ils oublié ?
« Là-bas, je vois quelque chose là-bas ! cria Anna à Roger.
- Vous avez quitté le plan physique, lança Mme Toujours, vous êtes
morte. Soyez dans la paix, chère âme.
- Je le sais que je suis morte ! hurla Lydia, mais personne ne l’entendit.
- Il n’y a rien du tout, ni personne. Ce n’est que votre imagination, dit
Roger. Je ne vois rien et je n’entends rien.
- C’est bien lui, grommela Lydia, consternée.
- Oh maman ! » cria Anna ; et là, quand Lydia entendit cette voix, la
pièce se mit à scintiller. Les murs, les tables, les gens, se transformèrent en
fragments d’images, comme des vitraux éclatés, qui se réarrangèrent en une
nouvelle configuration. Désormais Anna avait cinq ans et Roger douze ; ils
jouaient dans le salon, un soir de printemps depuis longtemps oublié. Les ri-
deaux blancs ondoyaient dans la brise. Dehors un chien hurlait, et l’odeur
douce et humide de la nuit pénétrait par la fenêtre.
- Maman, où vont les morts ? demanda Anna.
Et Lydia se vit elle-même, la jeune maman avec ses enfants à ses pieds,
et elle se sentit remplie de tendresse. « Les morts vont partout, ma chérie »,
répondit Lydia, la jeune maman.
Mais brusquement Roger sauta sur ses pieds, le visage sombre et plein de
la rage et de la passion profonde et inexplicable d’un enfant. Il s’écria :
« C’est toi qui dis ça, mais c’est pas vrai. Quand t’es mort t’es plus per-
sonne. Les morts ne reviennent pas, comme au cinéma. Ça fait peur ! »
Alors Lydia – la jeune maman – eut l’impression que la nuit elle-même at-
tendait, que tout attendait la réponse qu’elle allait faire à l’enfant, comme
si la question en soi avait des implications qu’elle ressentait, mais ne com-
prenait pas. Avec un sourire, elle dit clairement, légèrement : « Dans des
années d’ici, quand je serai morte, je reviendrai et je te dirai tout ce que je
saurai quand j’en aurai appris plus. D’accord ? »
En disant ces mots, Lydia, la jeune maman, frissonnait en regardant son
fils. N’avait-il pas un petit sourire ambigu ? L’enfant avait-il envoyé sa mère
dans le futur, là où avait peur d’aller lui-même ? Quelle pensée abominable,

85
se dit-elle, en tant que jeune maman – celle dont se souvenaient ses enfants
adultes. Et alors elle pensa que c’étaient ces enfants qui perduraient dans
les adultes qui continuaient à poser la question, et que c’était pour eux
qu’elle était momentanément revenue.
« Promis ? » demanda Roger – effrayé, se mordant les lèvres, à l’écoute
de sa toute fraîche jeunesse qui grandissait dans cette nuit de banlieue.
« Promis, répondit Lydia la jeune maman.
- J’y croirai quand je le verrai », dit le jeune Roger, en même temps que
le Roger âgé disait la même chose.
Lydia écarquilla les yeux. Elle était revenue dans la pièce où se tenait la
séance. La medium offrait des petits verres de vin à Anna et Roger, qui dis-
cutaient avec passion les événements de la soirée. Plus personne ne la
voyait. Concentrée, elle reprit l’apparence de vieille femme sous laquelle
elle était morte. Elle essayait de toutes ses forces de rassembler ses souve-
nirs. On aurait dit enfiler les pensées de quelqu’un d’autre ; mais finalement
elle réussit à extraire de toutes ses autres expériences la Lydia dont ils
étaient probablement en train de parler ; et à partir de cette perspective,
elle se régla sur la conversation.
Elle les voyait maintenant comme à travers un brouillard : Roger et Anna,
buvant leur vin à petites gorgées, fixant le visage crispé de Mme Toujours,
plus troublée qu’elle voulait bien l’admettre. « Votre mère a dû être une
personne extraordinaire. Je n’ai jamais senti une telle présence. Oh, j’en
suis encore bouleversée. Je l’ai vue si clairement. » Elle s’éventait d’un
geste de la main. « J’ai vu beaucoup, beaucoup d’apparitions… » Sa voix dé-
railla ; l’estomac noué, elle réalisait que toutes les autres avaient été… des
fantasmes, à cause de son désir si désespéré de voir. « Je voudrais juste
qu’elle trouve la paix, se hâta-t-elle de dire.
- Elle ne l’a jamais vraiment cherchée quand elle était en vie, fit Roger
d’un air morose. Elle n’était pas conventionnelle, une rebelle jusqu’à la fin.
J’imagine qu’elle était ravie de nous montrer à quel point nous sommes
quelconques.
« Ce n’est pas gentil ce que tu dis », pleura Anna en regardant, inquiète,
autour d’elle.
Lydia les observait. Elle les avait aimés, elle s’en rendait compte. Mais
elle les avait jugés trop sévèrement. La poésie et, plus tard, Lawrence,
c’était ça sa vie. Et à cette pensée, le visage de Josef apparut brutalement
aux yeux de son esprit. En tant que sa fille à lui, elle allait devoir dévelop-
per une relation affective entre eux. Elle s’imagina, petite fille, au milieu de
son turbulent foyer.
« Tu penses qu’elle est encore là ? » demanda Anna, et mentalement Ly-
dia leur dit : « Au revoir chère Anna, cher Roger. J’ai tenu ma promesse.
Pardonnez-moi si je vous aimais mieux quand vous étiez enfants… » Pourquoi
Anna n’avait-elle pas un peu plus d’élégance ? Pourquoi Roger ne pouvait-il

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pas montrer ne serait-ce qu’un semblant de galanterie ? Pourquoi – elle s’in-
terrompit, frappée par une nouvelle compréhension : la conversation avec
les enfants au sujet de la vie après la mort avait eu lieu un soir de prin-
temps, après une de ses rencontres avec Lawrence. Elle était rentrée, se
sentant plutôt coupable, après l’avoir vu secrètement. Ils s’étaient rencon-
trés en ville, officiellement par hasard, mais tout avait été arrangé.
Et soudain, elle fut en ville. La pièce de la séance avait disparu. Per-
sonne ne la voyait. Il était six heures du soir à l’horloge de la ville. Il lui fal-
lut un moment pour s’orienter, et encore plus longtemps pour découvrir si
oui ou non elle était bien en train de marcher sur les rues de la terre.
Il y avait du vent - les passants étaient emmitouflés dans leurs écharpes
et leurs manteaux – et il faisait froid. Lydia frissonnait, alors qu’elle ne sen-
tait pas la morsure du vent glacé. La circulation défilait. Des morceaux de
journaux et autres déchets s’accumulaient dans le caniveau, et elle se sen-
tait très seule. Elle remarqua que sa vue était claire, mais qu’elle n’avait
pas d’odorat. Elle ne faisait qu’entendre vaguement les sons de la circula-
tion, alors que les voitures passaient à côté d’elle.
Elle ne sentait aucun contact particulier avec le sol non plus, et se rap-
pelait avec nostalgie le tac-tac-tac de ses hauts talons qui l’accompagnait
partout ; ou la douceur élastique de ses baskets, ou…
Pour la première fois depuis sa mort elle se sentait, disons, fantoma-
tique. Était-ce le moyen qu’avait trouvé Surâme Sept de lui rendre l’exis-
tence inconfortable pour qu’elle ait envie de renaître ? Même sans ressentir
sa présence, Lydia ne savait jamais combien de ses expériences provenaient
de ses propres pensées – ou combien lui étaient envoyées par Sept. Elle
poussa un soupir agacé : on lui avait interrompu sa quête des dieux, et elle
était là, bien liée à la terre.
Elle était entourée de gens occupés, totalement concentrés sur leur petit
espace-temps, avec des rendez-vous à respecter, des événements si clairs et
simples qui devaient être organisés ! Malgré elle, Lydia sourit ; sans même
s’en apercevoir, elle s’était retrouvée à la fin de la trentaine. Elle n’avait
jamais réalisé auparavant à quel point la partie de soi-même dont on dispo-
sait était petite. Pendant la vie vous n’avez jamais à vous préoccuper de
garder l’équilibre entre l’énergie et l’innocence de la jeunesse et la sagesse
et l’expérience de l’âge, parce qu’au moment où vous devenez vieux, vous
avez perdu le contact avec votre jeunesse. Là elle pouvait avancer et reculer
à volonté – une bénédiction ambigüe, pensa-t-elle, car en passant devant
une vitrine, elle constata qu’elle n’avait pas de reflet.
Et pourtant, paradoxalement, elle refusa de concentrer toute son éner-
gie là où elle était, auquel cas elle aurait été capable de vraiment sentir et
ressentir le vent, d’entendre la circulation. Cela aurait été se moquer. Se
moquer de quoi ? Entre les âges, aurait dit Lawrence. De nouveau elle sou-
pira. Et soudain elle réalisa qu’elle était suivie. Suivie ? Elle se mit à rire,

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son image invisible scintillant et changeant de couleur suivant le rythme de
sa joie. Qui pouvait bien la suivre ici ?
Elle se retourna pour voir, à quelques mètres, Lawrence, qui faisait sem-
blant d’inspecter une vitrine (on mon Dieu, cape d’opéra et tout…) et tout
aussi imperceptible aux autres qu’elle-même. Avant de le voir, elle s’était
simplement sentie seule. Là, elle réalisa qu’elle s’était sentie radicalement
mise à l’écart ; et elle ne l’eut pas plutôt aperçu qu’immédiatement toute la
scène éclata en pleine lumière, si vite qu’elle en sursauta de surprise. Les
grincements et les couinements de la circulation, le froid tranchant du vent,
et toutes les odeurs et les sons de la rue se mirent à vivre, à pleine puis-
sance, avec une présence presque agressive. Automatiquement Lydia
s’équipa d’un chapeau, d’un manteau et d’une écharpe ; et Lawrence était à
côté d’elle, tout sourire.
« Tu es infernale à suivre », dit-il ; il paraissait environ vingt-cinq ans,
comme la première fois qu’elle l’avait vu ; quinze ans de moins qu’elle, les
cheveux bruns ébouriffés, cape au vent.
Elle éclata de rire : « Larry, cette cape… » et le temps s’effondra, ou ses
bords se replièrent, et les deux étaient bien vivants, dans leur rendez-vous
secret ; il était habillé pour son rôle, en route pour la répétition, et elle –
supposément - pour la bibliothèque.
Il l’embrassa rapidement, avec passion. « Tu aimes mon costume ? C’est
celui dans lequel je suis supposé me suicider. Tu ne vois pas ma cape flot-
tant au vent pendant que je tombe ? Quel rôle. Je ferais peut-être mieux de
me concentrer sur mon artisanat et travailler le cuir, ouvrir une boutique, et
oublier toutes ces bêtises. »
« Mais qu’est-ce que tu es beau », s’écria-t-elle, ivre d’exubérance. Ils
étaient là tous les deux, chacun tellement essentiel à l’autre que plus rien
ne comptait. À ce moment, Lydia avait accès à tous ce qui avait été dans
l’esprit de la Lydia d’alors, et elle fut presque submergée par les émotions
qui se succédaient en une suite étourdissante d’images. D’abord elle ressen-
tit son amour pour Lawrence, debout là devant elle ; puis elle vit la soirée
qu’ils avaient ensuite passée ensemble – le petit restaurant, les nappes
rouges et blanches, le dîner, les bougies, le vin ; elle entendait leur bavar-
dage fiévreux et ressentait son inquiétude pour les deux enfants qu’elle
avait laissés à la maison avec une garde. Enfin une bouffée de culpabilité
monta en elle à la pensée que Roger, son mari, qui était parti pour un bref
voyage d’affaires, l’imaginait à la maison. Et avec la culpabilité, l’instant
explosa. Elle et Lawrence, deux images immatérielles, se faisaient face dans
la rue animée du crépuscule, au milieu des passants qui ne les voyaient pas.
« Oh, murmura Lydia.
- Nous allions partir ensemble après la fin des représentations. Tu peux
te souvenir de tout si tu veux.
- Et toi, tu te souviens ?

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Il fit oui de la tête. – Je suis ici pour t’aider à revivre tes souvenirs, si tu
le veux. Tu semblais les empêcher d’approcher.
- Tu n’as jamais percé en tant qu’acteur, dit-elle lentement, et tu as fini
avec une boutique d’articles en cuir…
- Il y a autre chose, dit-il. Cette rencontre que nous venons de revivre…
c’était la dernière fois que nous nous voyions, pour environ vingt ans.
Elle écarquilla les yeux.
- Tu as même pensé une fois au suicide, dit-il sans la regarder.
- Au suicide ? Pourquoi ? Pas moi, jamais de la vie, s’exclama-t-elle. Dis-
moi, qu’est-ce que j’ai oublié ? »
Mais Lawrence était parti, et toute la scène disparaissait.

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Chapitre XV. – Surâme Sept a des ennuis et Will essaye de
lâcher ses études

« Je n’arrête pas de te le dire, le suicide n’est pas au programme, dit


Sept. Ça n’entre pas dans ton crâne, c’est ça ? » soupira-t-il, sans même es-
sayer de cacher sa déception. Il avait l’apparence du jeune professeur com-
patissant mais sage, ainsi que du vieil homme compatissant mais sage, mais
Will était d’une telle humeur que rien ne semblait marcher. « Normalement
je suis ton âme, mais décidément nous n’avons pas grand-chose en commun.
Quelqu’un aurait-il fait une erreur quelque part ? » L’esprit absent, Sept
s’alluma un joint (de marijuana, cher lecteur) et exhala avec la nonchalance
requise.
« Et tu fais quoi, là ? demanda Will. C’est une honte. Comme si je ne le
savais pas. Tu fumes de l’herbe juste pour que je me sente confortable, ou
pour le fossé des générations, ou un truc comme ça. Et cette salle de classe
aussi est une hallucination. Et la vie éveillée, c’est pareil. Même les rêves.
Je ne suis pas stupide, qu’est-ce que tu crois ? »
Sept, en tant que vieil homme, baissa les yeux et commença à arpenter
la pièce – un plancher parfait, les rayons du soleil juste dans le bon angle…
tout ça pour rien. Il se sentit désolé pour lui-même.
« Tu es une espèce de gourou, dit Will d’un ton accusateur. Tu ne peux
rien m’apprendre, parce que tout apprentissage est vide de sens. Rien n’a de
sens. Je sais que je suis dans mon lit en train de dormir, et éveillé ici en
même temps. Et puis quoi ? Cet endroit n’a pas plus de sens que la terre. Ou
la vie. Je suis de nulle part. Et quand ta propre âme ne t’aime pas, tu ferais
aussi bien de tout laisser tomber. » Will se tut et resta là à fixer Sept d’un
air maussade, ses sourcils sombres arqués par l’arrogance ; l’image même du
mépris juvénile, nonchalant, érudit et dédaigneux. Puis il dit d’une voix
calme : « La vie n’a aucun sens, et je n’ai pas l’intention de lui en donner un
en restant ici.
- Il faut que tu restes ici, s’écria Sept en essayant de penser à une ré-
ponse. De toute façon tu ne peux pas te suicider avant d’avoir suivi le cours
de méthodologie. Si tu y tiens vraiment, fais-le au moins correctement. Et
en plus, ajouta-t-il, le suicide est très difficile. »
Alors Will s’avança vers Sept, menaçant, les poings levés, hurlant à
pleine voix : « Je ne veux rien suivre du tout ! Tu ne comprends toujours
pas, je veux que ça finisse, je veux que moi je finisse !

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- Mais pourquoi ? demanda Sept pour la centième fois, en reculant judi-
cieusement. Tu es jeune, tu as la santé, l’argent, l’intelligence…
- Tout ça n’est pas la vie », répondit Will, avec une telle arrogance in-
consciente que Sept ne put que hocher la tête.
Mais obstinément il maintint sa position, et tout d’un coup, il fut inondé
d’une immense énergie : Will, dans son mépris de la vie, était si plein de vie
que Sept décida de réessayer, et de montrer à Will sa propre force et sa
propre valeur. Sept ordonna l’apparition de Will tel qu’il était et pouvait
être, et lorsque les formes cessèrent de défiler, Will, immobile, bouche bée,
fixait du regard – lui-même. Seulement cette personnalité était à ce point
accomplie, réalisée, bienveillante, que d’un côté Will ne pouvait en déta-
cher les yeux, alors que de l’autre il pouvait à peine en soutenir la vue. Tous
les désirs qu’il avait jamais pu nourrir dans sa vie étaient réunis dans cette
image. Être cette personne ! Si tant est qu’un être aussi merveilleux puisse
être considéré comme humain. Et cette version magnifiée de lui-même lui
souriait, et alors que Will n’entendait aucun mot, il savait que cet autre moi
émanait de ses propres racines – que ses doutes à lui, Will, ses défis, avaient
d’une façon ou d’une autre amené cette magnificence dans laquelle il exis-
tait lui-même.
Mais en même temps, et paradoxalement, lui semblait-il, Will sentait son
ressentiment grandir en proportion de son admiration. Parce que ce super
Will n’était pas juste un meilleur Will, qu’il aurait pu comprendre, mais un
moi olympien, d’une façon qu’il pouvait ressentir sans la comprendre ; un
moi géant en termes de puissance et de réalité émotionnelle. En fait ses
idées sur le bon moi ne correspondaient pas à cette version olympienne, trop
puissante pour être bonne, pensa-t-il dans un certain malaise. Pourtant il sa-
vait qu’elle n’était pas méchante non plus. Et si elle n’était ni bonne ni mau-
vaise, alors il ne savait pas quoi en faire, se dit-il avec colère.
« Tu n’existes pas vraiment non plus ! » arriva-t-il à crier. Et la version
géante de lui-même s’évanouit.
Surâme Sept se racla la gorge.
Will était trop choqué pour faire semblant de n’être pas impressionné.
Maintenant que l’image avait disparu, il ressentait sa chaleur et sa vitalité,
peut-être parce qu’il avait moins peur. Pendant un instant il sentit la réson-
nance, et pour une fraction de seconde il fut la grande version de lui-même,
qui jetait sur son moi habituel le mélange le plus fou d’amour et de sympa-
thie. Il n’y avait rien de conventionnellement pieux ou bon dans l’amour, qui
était émotionnel et personnel, mais qui comportait aussi une part gigan-
tesque de soutien objectif. Et la sympathie avait trop d’humour pour être
sainte, et elle était trop remplie d’appréciation pour être condescendante.
Will était si concentré à essayer de tout assimiler qu’il ne remarqua jamais
que les murs de la classe s’effaçaient, tandis que Surâme Sept, souriant, lui
faisait de grands signes par la fenêtre avant de disparaître.

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Mais le sourire de Sept s’évanouit en même temps, relativement parlant,
car Will avait soulevé un problème qui le préoccupait considérablement, au
moins rétrospectivement. Aimait-il Will ? Ou, plus précisément, le détestait-
il ? Il désirait absolument un Will qui se sente bien, passionnément et défini-
tivement. Seulement il le trouvait fatigant à cause de ses plaintes conti-
nuelles, et d’un intérieur franchement rébarbatif, alors qu’il était si élégant
et attirant à l’extérieur.
« Tu ne l’aimes pas particulièrement, dit Chypre, apparue de nulle part.
Alors n’essaye pas de noyer le poisson. D’ailleurs il faut que je te parle.
- Euh… J’allais voir Bianka, dit Sept nerveusement.
- De toute façon j’irai avec toi, répondit Chypre. Maintenant, au sujet de
Will…
- Eh bien lui ne m’aime pas spécialement non plus, ni personne non plus
d’ailleurs grogna Sept. À part lui-même il n’aime personne, et il ne s’ap-
prouve pas vraiment non plus. Et il a cette rancœur contre la vie que je ne
comprends pas du tout. Lydia est parfois très centrée sur elle-même, mais
elle s’intéresse aux autres. Je veux dire qu’elle veut vraiment donner à
Tweety un héritage spirituel, et une certaine connaissance des « dieux ». Je
sais que c’est pour ça qu’elle ne s’est pas encore décidée à renaître ! Elle
veut que l’univers soit en ordre pour une nouvelle vie. Il l’est, évidemment,
toi et moi on le sait, mais… »
Surâme Sept et Chypre étaient invisibles, sans aucune forme, dans ce qui
allait devenir – c’était à espérer – la chambre de Tweety, et qui était l’an-
cien atelier de Josef. Ils se reposaient, pendant qu’une partie de leurs es-
sences suivait paresseusement les contours des piliers du lit, que Josef,
d’humeur paternelle, avait sculptés à partir de crânes d’animaux ; et du bu-
reau, très élégant, un héritage de la famille de Bianka, en bois de rose ; et
de tout ce qui sinon se trouvait là.
Sept observait les lourdes stalactites, qui ne gouttaient même pas ; il fai-
sait si froid dehors que les fenêtres étaient presque entièrement recouvertes
de givre. « Bon, je peux me brancher sur Lydia maintenant, fit-il d’un air
las. Mais Will m’énerve. »
Chypre resta très silencieuse, puis dit avec un semblant de surprise :
« Sept, j’avais pourtant bien l’impression que Lydia s’était décidée à re-
naître, et que sa quête des dieux était plutôt un dernier baroud d’honneur
avant la naissance.
- C’est ce que je voulais dire, murmura un Sept rougissant. Je suis sûr
qu’elle a vraiment décidé…
- Si je comprends bien ce que tu essayes désespérément de ne pas me
dire, fit Chypre sérieusement, Lydia, pour dire le moins, hésite encore forte-
ment. Et Will, bien installé dans une vie très confortable, a décidé qu’il dé-
testait suffisamment cette existence pour envisager le suicide ; et…

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- Tu n’as pas besoin d’en dire plus, s’écria Sept. D’accord, je suis mort
d’inquiétude. Et j’essaye d’accepter les concepts humains sur les dieux,
même si c’est très fatigant. En plus, ton Jeffery s’identifie tellement à Will
que si Will se suicide vraiment – même si je sais qu’il ne le fera pas – je ne
sais pas ce que