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LES MÉTHODES DE LA PASTORALE

DU X I I I e AU XV e SIÈCLE
P a r P I E R R E MICHAUD-QUANTIN

Nous commencerons, si vous le voulez bien, pax définir le terrain où


nous nous engageons : Dans le christianisme occidental au moyen-âge,
la pastorale est l'ensemble des moyens par lesquels les membres du
clergé qui en ont la charge s'efforcent de diriger les fidèles qui leur
sont confiés, en règle générale les habitants d'un territoire donné,
en vue d'assurer le salut éternel de leurs âmes. Il s'agit là d'un «art»,
et même de l'«ars artium», selon la formule, souvent reprise, de
Grégoire le Grand, qui est soumis à des règles, dispose de méthodes
précises, que les auteurs s'efforcent de formuler de leur mieux. Quant
au choix la période, du X I I I e au X V e siècle, si le terme en est évident
avec l'éclosion de la réforme, le début correspond à un mouvement
non moins réel s'il est moins voyant : une transformation profonde s'est
opérée dans la conception et la pratique de l'action des pasteurs
d'âmes aux alentours de l'année 1200, approximativement durant la
seconde moitié du X I I e et le premier quart du X I I I e siècle; on peut
prendre comme date pivot l'année 1215, celle du IV e concile du
Latran.
Pour comprendre cette transformation, il faut jeter un coup d'oeil
sur la pastorale du haut moyen-âge : elle présente un caractère statique,
peut-être vaudrait-il mieux dire «passif», encore que le terme soit
équivoque. On demande au pasteur de mener une vie honnête et
digne, d'assurer correctement les services divins auxquels doivent
assister les fidèles, de faire respecter les règles juridiques qui encadrent
la vie chrétienne de leur paroisse. Mais dans ce cadre, les rapports
personnels avec les paroissiens sont rares, les plus importants sont
peut-être l'assistance aux mourants, les autres sont essentiellement
d'ordre canonique: vérifier la condition des futurs époux s'assurer
qu'il n'y a pas d'empêchement à leur mariage; quand un désordre
grave se produit, —- portant tort à l'ordre public autant qu'à la vie
chrétienne du délinquant, — appliquer au coupable les sanctions
prévues par les conciles ou les recueils pénitentiels. La prédication
reste basée sur les homéliaires, qui contiennent de magnifiques textes
patristiques, dont l'adaptation reste cependant problématique; nous
ignorons en général sa fréquence et sa régularité. Presque tous les
grands recueils de sermons jusqu'au X I I e siècle sont destinés à des
Les méthodes de la pastorale du XIII e au XV e siècle 77

auditoires monastiques et canoniaux ; il nous reste des traces très peu


importantes de la prédication populaire. On pourrait ici objecter le
cas des grands orateurs dont font mention l'hagiographie ou les
chroniques, mais il s'agit d'un phénomène qui ne rentre guère dans
le cadre de la pastorale normale: Norbert de Xanthen ou Robert
d'Arbrissel ont une éloquence qui s'approche davantage de celle des
«revivais»: il s'agit d'entraîner des foules imposantes, de leur proposer
quelques notions élémentaires, surtout de faire naître en elles des
émotions simples mais efficaces, qui amèneront des «conversions»
massives. Il est difficile de considérer cette action de personnalités
exceptionnelles comme un acte du ministère pastoral ; il en va de même
des cérémonies occasionnelles, ainsi les ostensions ou translations de
reliques, et encore plus des prédications de croisade. Le ministère
paroissial ne s'y trouve pas engagé et les considère même parfois
sans aucune sympathie, restant dans le cadre quotidien et assez fermé
de ses préoccupations. Sans méconnaître l'opposition du clerc et du
moine quant à leurs fonctions respectives dans l'Église, l'idéal de vie
reste profondément marqué, pour l'un comme pour l'autre, par les
conceptions monastiques; les nouvelles formes de vie canoniale qui
apparaissent avec la fin du XI e siècle ne représentent pas une voie
profondément différente, au moins en ce qui concerne l'attitude
pastorale.
Un tel tableau n'est nullement une condamnation du clergé de cette
époque du premier âge féodal ; il s'inspire d'une idéologie parfaitement
valable aux yeux des contemporains, celle d'une chrétienté où le
temporel et le spirituel ont tendance à se confondre: le souverain
temporel est consacré comme le prêtre, la société qu'il gouverne a un
caractère sacral et sanctifiant, le clerc y exerce souvent des fonctions
profanes et même dans son ministère se trouve placé sous l'autorité
de supérieurs laïcs. Le rôle du pasteur est de maintenir cet ordre
établi grâce auquel la stabilité de la société est assurée; en s'y con-
formant de son mieux, le fidèle se trouvera dans les meilleures conditions
pour faire son salut.
* *
*

La seconde moitié du X I I e siècle voit se lézarder ce bel édifice:


l'Église elle-même y a contribué en revendiquant l'autonomie — et la
primauté — du spirituel dans la réforme grégorienne. Maintenant la
hiérarchie, «ordo sacer», qui maintenait en sa place chacun des
fidèles se trouve ébranlée, et l'individu s'en trouve plus ou moins
affranchi. Le processus est violent par endroits mais dans l'ensemble
c'est une évolution progressive aux étapes et aux réussites très inégales
78 Pierre Michaud-Quantin

selon les lieux et les circonstances, qui modifie en profondeur la


condition humaine ; on ne peut plus désormais se reposer entièrement
sur le cadre social pour assurer le salut du fidèle, il faut que l'on
trouve le moyen de l'aborder, lui, directement sur un plan personnel
qui se dégage. Simultanément la spéculation a redécouvert la notion
de nature humaine et aussi la valeur de l'intention dans le domaine
de la morale, autres motifs de se préoccuper de l'individu en lui-même
et d'entrer en communication avec lui. C'est pour répondre à cette
situation nouvelle que va se développer la pastorale dont nous voudrions
maintenant envisager les règles et les instruments: Elle devra être
active, ne plus se borner à placer le fidèle au milieu d'un ordre social,
mais chercher à l'atteindre personnellement pour le sanctifier, sans
se contenter de préserver des structures auxquelles il échappe et qui
perdent ainsi leur efficacité.
Les deux premiers problèmes à résoudre seront ceux de sa foi et
de sa conduite morale; elles ne sont plus assurées par la conformité
de son attitude intellectuelle et de son comportement avec les cadres
sociaux, il faudra qu'il les assume lui-même. D'où l'apparition de
deux instruments caractéristiques de la nouvelle pastorale: le recueil
de sermons adapté aux besoins de l'instruction religieuse et le manuel
de confession pour la pénitence privée. Passant sur leur proto-histoire,
nous nous bornerons à citer à la fin du XII e siècle deux oeuvres déjà
achevées et bien mises au point : le manuel de prédication de Maurice
de Sully et le Liber poenitentialis d'Alain de Lille1.
Dans la décennie suivante, ce ne sont pas seulement des «magistri »
isolés particulièrement sensibles aux besoins des fidèles qui prennent
conscience des nécessités nouvelles, les prélats se sensibilisent à leur
tour et nous avons avec les statuts synodaux de Paris et de Londres2
les premiers textes législatifs, encore locaux, qui tracent les lignes de
ce que doit devenir la pastorale. Simultanément apparaissent les
ordres mendiants: pour remédier aux insuffisances du clergé local,
ils se dégagent par leur pauvreté des soucis d'administration temporelle
et des structures féodales qui paralysent trop souvent les pasteurs et
dispensent à leurs membres la formation intellectuelle et pratique qui
permettra de remplir avec compétence le double ministère d'une
prédication adaptée au nouveau milieu social et de l'audition des
confessions privées. L'autorité suprême de l'Église, qui ne leur ménage
pas les encouragements, se saisit elle-même de la question avec une
rapidité qui montre l'urgence du besoin: Le IVe concile du Latran

1
Ed. J. Longère: Dans: Analecta mediaevalia namurcensia 17—18. Louvain-Paris
1963. L'oeuvre de Maurice de Sully est restée inédite ; cf. Lecoy de la Marche : La Chaire
française au Moyen-âge. 2 e éd. Paris. 1886. p. 320 et ff.
2
Cf. voir plus loin note 5.
Les méthodes de la pastorèlle du XIII e au XV e siècle 79

légifère en ce sens3. La prédication fait l'objet du canon 10, la con-


fession annuelle obligatoire et la communion pascale celui du canon 21.
Sur un plan plus général, les Pères rassemblés par Innocent III
rappellent et précisent les prescriptions sur la vie des clercs, adaptent
les règles d'administration des sacrements aux progrès de la théologie ;
les canons 11 et 27 édictent les mesures qui devront procurer aux
pasteurs la formation intellectuelle et pratique suffisante en vue
d'exercer le « regimen animarum», pour lequel ils reprennent la formule
de Grégoire le Grand «ars artium»; ils insistent aussi (canon 22) sur
le ministère auprès des malades.
Au lendemain du IV e concile du Latran, le pasteur voit donc son
rôle transformé; il n'est plus l'administrateur d'un sacré qui pénètre
la société et dont il n'a qu'à assurer la protection. Il est devenu un
ministre agissant, il doit assurer le gouvernement actif des âmes qui
lui sont confiées, instruire de la foi et de la morale, sanctifier par
l'administration des sacrements qu'il confère. Dans ce but, il doit
lui-même posséder la formation nécessaire pour remplir convenable-
ment ce rôle. Le concile n'a pu que définir les grandes orientations,
donner les points de repère essentiels, il reste à préciser les modalités
de leur mise en oeuvre, à dispenser au prêtre les connaissances théoriques
et pratiques nécessaires; c'est l'oeuvre qui va s'accomplir de façon
continue au cours des trois siècles suivants grâce aux sommes, manuels,
traités et autres textes que nous allons essayer de passer en revue.
Dès le milieu du XIII e siècle, la pastorale devient aussi matière
d'enseignement, d'abord chez les mendiants — chaque couvent de
formation doit posséder son «lector casuum» —, on s'y préoccupe
essentiellement de morale appliquée.
* *

Nous ne ferons toutefois que mentionner, et cela à cause de son


importance même, le groupe le plus important de textes, celui qui
concerne l'homilétique. Les recueils de sermons sont innombrables, il
suffit de se reporter aux travaux du Prof. J. B. Schneyer pour en
avoir une idée4; il faut y ajouter les collections de matériaux spécialisés,
listes alphabétiques de mots-clefs pour la prédication («distinctiones»),
série d'anecdotes édifiantes («exempla»); nous retrouverons plus loin
les explications du Pater, de l'Ave, du Credo, des Dix commandements,
3
Cf. R. Foreville: Histoire des Conciles (sous la direction de G. Dumeige). t. VI
Paris 1965. p. 279—342.
4
Outre son «Wegweiser», J. B. Schneyer a écrit de nombreux articles mono-
graphiques; Cf. Table des Auteurs du Bulletin Signalétique du C.N.R.S. (fase. 19) ou
de la Bibliographie de la Revue d'Histoire écclésiastique surtout depuis 1965.
80 Pierre Michaud-Quantin

qui forment l'instruction élémentaire de base ; il y a encore les ouvrages


de rhétorique sacrée («artes praedicandi»), qui représentent des
manuels de degré supérieur pour les orateurs capables de composer
eux-mêmes les sermons qu'ils prononcent. Contrairement aux homé-
liaires du haut moyen-âge, ces ouvrages divers ont été écrits par et
pour des médiévaux, en fonction du mileu socio-culturel de leur
époque. Ils supposent une prédication hebdomadaire régulière, pour
le dimanche, et en outre des prédications de circonstances pour les
grandes fêtes ou des cérémonies spéciales rassemblant soit un auditoire
spécialisé, soit au contraire une foule indifférenciée dans laquelle se
mélangent toutes les catégories sociales. Les sermons se faisaient plus
nombreux à l'époque du Carême. Tous les moralistes considèrent
l'assistance — attentive, précisent certains — à la prédication comme
un élément essentiel de la vie chrétienne, indispensable à tout vrai fidèle.
Les premiers des «manuels de pastorale» proprement dits sont
formés par des textes législatifs locaux, les statuts des synodes. Nous
ne savons à peu près rien sur ce type de réunion à l'époque précédente,
mais, depuis le tout premier début du X I I I e siècle, ils deviennent
l'occasion pour l'évêque de donner ou de faire donner aux prêtres
rassemblés les instructions nécessaires au bon accomplissement de
leurs fonctions pastorales ; les statuts qui y sont promulgués contiennent
les directives et les prescriptions précises dans ce but. Les séries les
plus remarquables, ou du moins les mieux dépouillées dans l'état actuel
des recherches, sont celles des diocèses français, surtout au Nord de la
Loire, et des diocèses anglais 6 ; ils forment souvent des familles: les
diocèses s'empruntant l'un à l'autre des textes dont on a reconnu
l'utilité et la valeur; de ce fait leur intérêt dépasse parfois de beaucoup
les territoires pour lesquels ils furent primitivement promulgués,
l'influence directe des statuts parisiens se fait sentir à Würzburg.
Quel est l'objet de leur enseignement? En ce qui concerne notre
recherche, il se répartit schématiquement entre trois éléments: Des
prescriptions pour la vie personnelle des clercs et la dignité dont elle
doit faire preuve. Ensuite des instructions détaillées sur l'exercice
du ministère pastoral, spécifiquement l'administration des sacrements ;
le traitement de ceux-ci est d'ailleurs très inégal: la majeure partie de
la section est consacrée à l'Eucharistie et à la Pénitence: Comment
célébrer la Messe et qui admettre à la sainte communion, comment

5
F. M. Powicke, C. R. Cheney: Councils and Synods with other documents relating
to English Church, t. II 1205—1313. Oxford 1964; Une introduction à ces textes par
C. R. Cheney: English Synodalia of the 13 th Century a été réimprimée en 1968; A. Ar-
tonne, L. Guizard, O. Pontal: Répertoire des statuts synodaux de l'ancienne France.
Paris 1963; O. Pontal: Les plus anciens statuts synodaux de l'église d'Angers et leur
expansion dans les diocèses de l'Ouest de la France. Dans : Revue d'Histoire de l'Eglise
de France 46 (1960) 54—66.
Les méthodes de la pastorale du XIII e au XV e siècle 81

accueillir, interroger et absoudre le pécheur qui vient solliciter son


pardon. Enfin est traité le problème de l'instruction religieuse des
fidèles, et ausis de celle des prêtres qui ont à la dispenser. C'est déjà
le schéma des statuts d'Eudes de Sully, il est encore, trois quarts de
siècle plus tard, à la base de ceux de Jean Peckham et de leur annexe
YIgnorantia sacerdotum. A partir des années 1280, l'apport créateur
et fécond des législations locales en matière de pastorale cesse à peu
près complètement: les dispositions édictées au XIV e siècle ne font
que reprendre celles du XIII e ou encore renvoient les prêtres aux
ouvrages spécialisés composés par des auteurs privés.
Quand nous abordons l'oeuvre de ceux-ci, nous nous sentons quelque
peu écrasés par le nombre et la variété des textes. Dans l'ensemble
leur contenu îecouvre partiellement celui des statuts synodaux: ils
n'en reprennent guère, sauf par des allusions, la partie qui visait la vie
personnelle; au contraire ils développent largement les éléments qui
constituent des directoires pratiques. Il existe peu de manuels complets
de pastorale, visant à couvrir l'ensemble du domaine. Le plus répandu
est celui de Guy de Montrocher, le Manipulus curatorum, composé à
Teruel (Espagne) en 1333. Son plan comporte trois parties: les sacre-
ments, sauf la Pénitence — l'Eucharistie occupe plus de la moitié
de cette section —; la Pénitence; un commentaire du Pater, du Credo
et des Dix commandements. Sa diffusion fut considérable jusqu'au
XVI e siècle. Un peu antérieur, YOculus sacerdotis du canoniste anglais
Guillaume de Pagula fut remanié en 1384 par le chancelier Jean de
Burgh sous le titre de Pupilla oculi; sous ces deux formes il connut une
diffusion très large mais seulement en Angleterre, on ne le rencontre
guère dans les manuscrits d'origine continentale. Ce manuel adopte
l'ordre: Pénitence, Instruction religieuse, les six autres sacrements,
un peu obscurci par le fait qu'un même sujet revient dans plusieurs
sections différentes en y recevant, il est vrai, un traitement chaque
fois différent®.
Les traités de pastorale sacramentelle sont assez nombreux, il
semble que les plus répandus soient la Summula en vers attribuée à
Raymond de Penyafort et due à la plume du cistercien Adam de
Adelsbach, que l'on rencontre souvent munie d'une glose continue;
le Sacramentale de Guillaume de Montlauzun (G. de Monte Lauduno) ;
le manuel de Jean de Auerbach dont le titre demeure incertain (De
Septem sacramentis ?) connut une très large diffusion dans tous les
territoires germaniques, il comprend deux parties, la première sur la
Pénitence, la seconde, dont la moitié est consacrée à l'Eucharistie, sur
6
Le Manipulus curatorum a fait l'objet de nombreuses éditions incunables et du
X V I e siècle; sur l'Oculus sacerdotis, resté inédit, cf. L. E. Boyle: The Oculus sacerdotis
and some other works of William of Pagula. Dans : Transactions of the Royal historical
Society 5 (1955) 81ff.
Med. VII 6
82 Pierre Michaud-Quantin

les autres sacrements; le Sacramentale de Nicolas de Blonie est une


oeuvre semi-officielle, publiée sur l'ordre de l'évêque Stanislas de
Poznan après consultation du chapitre cathédral, il se rencontre dans
bon nombre de bibliothèques d'Europe centrale et orientale7.
Nous avons essayé de présenter individuellement quelques ouvrages
de caractère plus général, il serait bien difficile de le faire, sauf
quelques exceptions que nous relèverons, pour les traités dont le sujet
se limite à un sacrement ou à un point de doctrine chrétienne ; ils sont
si nombreux qu'il est à peine possible d'en donner un essai de typolo-
gie. C'est d'ailleurs là un fait qu'il faut souligner, le nombre de ces
petits manuels, quelques feuillets de parchemin, plus souvent de
papier, dont la protection et la conservation dans une sacristie ou un
presbytère semblent bien mal assurées ; il est probable que le plus grand
nombre d'exemplaires a disparu dans le cours des siècles, leur chance
de survie paraît minime en dehors d'une bibliothèque monastique ou
capitulaire. Or nous en trouvons des centaines, des milliers mêmes,
dans les dépôts actuels de manuscrits. Nous citerons ici un «auteur
célèbre» mais si vous avez jeté un coup d'oeil à la thèse du Professeur
Madre sur Nicolas de Dinkelsbühl8, vous avez pu voir l'interminable
liste des manuscrits que nous ont transmis ses Tradatus odo, dont six
sont manifestement des opuscules à intention pastorale. Une telle
survivance suppose qu'il y eut un nombre vraiment très élevé de ces
livrets dans les paroisses médiévales; même s'ils n'ont pas une valeur
intrinsèque bien haute, ils représentent des documents importants
par leur masse sur la vie religieuse, le milieu socio-culturel et la civilisa-
tion de leur époque.
Les traités sur l'Eucharistie se divisent en deux genres bien différen-
ciés, l'un traite de la piété dont le prêtre doit en entourer la célébration ;
il s'agit souvent de textes spirituels patristiques ou d'auteurs du haut
moyen-âge, Bonaventure y figure aussi. L'autre concerne la célébration
elle-même, en vue d'en assurer la correction; il s'agit de directoires
liturgiques, parfois d'une explication du canon où se mêlent rubriques
et exhortations pieuses; on trouve encore fréquemment des listes des

7
Restés pour la plus part inédits. Sacramentels et manuels de confession sont
souvent mentionnés par J. F. Schulte : Die Geschichte der Quellen und Literatur des Ca-
nonischen Rechts. 3 Bde. Straßburg 1876, t. II; P. Michaud-Quantin: Sommes de casui-
stique et manuels de confession au Moyen-âge. Dans: Analecta mediaevalia namur-
censia 13. Louvain-Lille-Montréal 1962; La Summa confessorum de Thomas de Chob-
ham qui vient d'être éditée par F. Bloomfield (dans : Analecta mediaevalia namurcensia
26. Louvain-Paris 1968) est un type très précoce (1216) de sacramentel, environ 1/6 de
l'ouvrage est consacré aux six autres sacrements; il connut une importante diffusion en
Angleterre et en Europe centrale jusqu'au X V e siècle, souvent sous le nom du «pape
Innocent».
8
A. Madre: Nikolaus von Dinkelsbühl, Leben und Schriften. In: Beiträge zur Ge-
schichte der Philos, und Theol. des Mittelalters. XL, 4. Münster 1966.
Les méthodes de la pastorale du XIII e au XV e siècle 83

déficiences, erreurs et maladresses pouvant survenir au cours du


sacrifice, du moyen de les éviter ou de les réparer. On notera l'absence
d'ouvrages sur la communion, et même, hors les commentaires du
canon Omnis utriusque sexus, de directives à son sujet, sauf pour en
écarter les fidèles indignes. Les discussions qui naissent au XV e siècle
au sujet de la communion fréquente ne trouvent pas d'écho immédiat
au niveau des prêtres de paroisse. Les autres sacrements ne donnent
pas lieu à une littérature spéciale. Dans les sacrementels ou les sommes
morales on insiste sur l'unicité du baptême, sur l'obligation de recevoir
la confirmation et sur les règles de parrainage dans l'un et l'autre
sacrement. Ces ouvrages soulignent aussi la nécessité de recevoir
l'Extrême Onction. On y trouve peu de choses sur le mariage, les règles
purement juridiques des empêchements sont expliquées par les
canonistes. Quant à l'Ordre, outre quelques conseils personnels, échos
des canons De vita et honestate clericorum, le prêtre trouve dans cette
section des indications assez minces.
Nous en venons aux ouvrages destinés à aider le pasteur dans l'ad-
ministration de la pénitence. Ils sont les plus nombreux, et en ce qui
concerne l'existence des textes (nous en avons recueilli plus de 700
incipits) et en ce qui concerne leur multiplication; leur genre est des
plus divers, on peut en gros y reconnaître trois types que distinguent
à la fois leur taille et leur style. Les sommes de casuistique depuis
Conrad de Hoexter et Raymond de Penyafort jusqu'à Sylvestre de
Prierio sont des ouvrages monumentaux, écrasants même pour certains,
qui transmettent toutes les connaissances canoniques dont aura jamais
besoin le prêtre, et même bien d'autres. A partir de Jean de Fribourg,
à la fin du XIII e siècle, s'y ajoute un enseignement de théologie
morale. La plus répandue, la Pisana, composée, en utilisant celle de
Jean, par le dominicain Barthélémy de San Concordio de Pise vers
1338, est rédigée par ordre alphabétique des sujets traités. Constituent-
elles vraiment des ouvrages de pastorale ? Je ne le crois pas ou alors
nous dirons des ouvrages pour professeurs de pastorale, car la somme
encyclopédique de renseignements qu'elles contiennent et leur volume
dépassent les besoins, les possibilités intellectuelles et financières aussi,
du clergé paroissial. Il est possible qu'elles aient servi de source aux
auteurs de manuels moins importants, un lien de filiation est cependant
jusqu'ici très aléatoire à établir.
A côté d'elles, on trouve des traités bien composés comprenant de
20 à 50 folios et donnant un enseignement ordonné et complet sur
l'administration de la Pénitence; un certain nombre d'entre eux ont
été écrits dans des milieux religieux, souvent monastiques, et à leur
intention9.
9
C'est le cas du mieux représenté à l'heure actuelle dans les bibliothèques, le De
confessione et puritate conscientiae de Mathieu de Cracovie (ps. Thomas d'Aquin, ps.


84 Pierre M i c h a u d - Q u a n t i n

Enfin l'on rencontre des ouvrages de moindre importance, 2 à 10


folios, qui contiennent, parfois sans grand ordre logique, des directives,
des notations diverses, des interrogatoires et des listes de péchés pour
l'examen de conscience, des indications pour l'injonction de la satisfac-
tion, etc.10. Ces ouvrages se présentent sous une forme normative ou
indicative — Beichtbüchlein — ou encore paradigmatique — Beicht-
spiegel —.
Le temps nous manque pour faire plus que mentionner certains
types particuliers d'ouvrages destinés aux confesseurs: commentaires
du canon Omnis utriusque sexus, généralement importants et d'un
niveau intellectuel assez élevé, tarifs pénitentiels pour les fautes graves,
inspirés d'auteurs du X I I I e siècle et non plus de ceux du haut moyen-
âge11, toujours donnés à titre indicatif et non comme une règle fixe,
manuels en vers souvent munis d'une glose . . . La variété est trop
grande pour que nous puissions entrer dans le détail12. Autre élément
étroitement lié à la Pénitence : les listes des cas réservés qui, insérées
dans les manuels ou jointes aux ouvrages moindres, peuvent faire
l'objet d'opuscules indépendants; les petits traités sur l'assistance aux
malades sont dans le même cas, ils forment une section d'un ouvrage
plus important ou se présentent à l'état isolé.
A part les sommes, toute cette littérature est le plus souvent anonyme
sauf au XV e siècle, à cette époque des personnages connus s'intéressent
à la pastorale pénitentielle et donnent des ouvrages de valeur: André
Diaz de Escobar, canoniste, pénitencier pontifical et évêque, surtout des
maîtres universitaires de renom: Jean Gerson en France, Henri de
Langenstein de Hesse, Nicolas de Dinkelsbühl, Mathieu de Cracovie,
Jean Nyder en Europe centrale. Sauf chez ces derniers, qui retrouvent
l'inspiration théologique de leurs prédécesseurs du X I I I e siècle,
d'Alain de Lille à Robert de Sorbon, il y a lieu de souligner le caractère
très juridique de cette littérature: les ouvrages sont rédigés par des
canonistes ou s'inspirent étroitement d'eux. Pécher est essentiellement
Bonaventura etc.). Il est probable que les ouvrages pour religieux sont sur-représentés
dans les manuscrits conservés, leur conservation ayant toujours été mieux assurée
dans les couvents que celle des ouvrages «séculiers » dispersés dans les paroisses.
10
Le fait que certains auteurs (Nicolas de Dinkelsbühl, le canoniste Antoine de
Butrio etc.) aient écrit deux manuels l'un du type 2, l'autre du type 3, montre que les
contemporains leur reconnaissaient une destination et une utilité distinctes.
11
La plus reproduite est une liste de 46 cas, des fautes sexuelles du prêtre à la
réitération illicite du baptême, empruntée à Jean de Fribourg.
12
II faut aussi signaler le cas des gloses du: Poeniteas cito, poème publié sous le
nom de Pierre de Blois dans: PL 207, 1153—6, nous en avons relevé une quinzaine,
généralement munies d'un prologue. Certaines contiennent des séries de questions sans
rapport avec la confession, en particulier sur des problèmes liturgiques. Ces apparats
présentent toutes les caractéristiques des commentaires d'un ouvrage scolaire exposé
par le professeur. Nous y voyons la trace matérielle d'un enseignement systématique
de la pastorale donné à l'aide de ce poème.
Les méthodes de la pastorale du XIII e au XV e siècle 85

transgresser une loi précise, parfois donnée en référence; de même


bien célébrer la messe, bien administrer les sacrements, c'est se con-
former aux rubriques avec précision et exactitude; je ne dis pas qu'il
soit exceptionnel, mais il reste rare de sentir l'expression d'un élan de
charité ou d'une autre vertu proposé à l'utilisateur de ces divers
manuels, tout au plus y trouve-t-on des encouragements à la contrition.
Les ouvrages destinés à l'instruction religieuse des fidèles, il vaudrait
mieux dire des prêtres et à travers eux des fidèles, car beaucoup
mentionnent le besoin qu'avaient les pasteurs de s'instruire eux-
mêmes avant d'enseigner, ces ouvrages consistent principalement,
nous y avons fait allusion, en commentaires des trois textes fondamen-
taux pour la foi et la morale, le Pater, le Credo, les Dix commande-
ments. Si l'on essaye de porter à leur égard un jugement, on note que
les ouvrages sur le Credo, ou De articulis fidei, sont en général d'un
plus faible niveau doctrinal, les vérités doctrinales étaient difficiles à
expliquer; les exposés du Pater sont souvent d'une bonne tenue,
beaucoup s'inspirent plus ou moins de celui qu'avait rédigé Thomas
d'Aquin. Quant à ceux du Décalogue, il y a échange constant entre
eux et la partie des interrogatoires des manuels de confession portant
sur le même sujet, ils semblent bien adaptés à la situation morale des
destinataires. Pour ces ouvrages, comme pour ceux dont il va être
question, il est parfois difficile de distinguer si l'on a sous les yeux
un texte originairement conçu comme destiné à la lecture ou composé
pour la prédication.
A côté de ces trois éléments de base, l'instruction chrétienne avait
aussi à faire connaître aux fidèles les vices qu'ils devaient éviter et
les vertus qu'ils devaient pratiquer. Pour juger du volume de cette
littérature, nous disposons de la longue liste dressée par le Professeur
M. W. Bloomfield, et l'auteur prévient qu'elle est simplement
«préliminaire»13. Comme pour les commentaires du décalogue, il y a
souvent compénétration entre les traités sur les vertus, encore plus
ceux sur les vices, la littérature pénitentielle et l'homilétique. Il faut
aussi noter qu'un certain nombre d'oeuvres, surtout des De virtutibus,
visent davantage la formation spirituelle que l'instruction religieuse
élémentaire. Plus rarement on rencontre des traités sur les oeuvres
de miséricorde, les béatitudes, les dons du Saint-Esprit, des sujets plus
particuliers, tels que les péchés de complicité («peccata aliena»).
Une caractéristique générale de ces éléments d'instruction religieuse
est le souci que l'on a de les enfermer dans des cadres mnémotechniques :
13
M. W. Bloomfield : A preliminary List of Incipits of Latin writings on the Virtues
and Vices, mainly of the 13 th , 14 th , 15 th Century. Dans: Traditio 11 (1955) 269—379.
Une édition très augmentée est dans un état de préparation avancée. Le R. P. B.
Guyot nous a informé qu'elle comporterait les incipits des commentaires sur le Pater
qu'il a patiemment accumulés.
86 Pierre Michaud-Quantin

Ils sont d'abord soigneusement dénombrés, il y a 12 ou 14 articles de


foi dans le Credo, 7 demandes dans le Pater, 7 vices, «peccata
capitalia», 7 vertus, «tres theologicae» «et quatuor cardinales»,
7 sacrements, 7 dons de l'Esprit, 8 béatitudes, 2 fois 6 oeuvres de
miséricorde, «corporales et spirituales », 9 péchés de complicité etc.
Ce souci mnémotechnique conduit à condenser les énumérations sous
forme de vers ; on les rencontre isolés, munis ou non d'un commentaire,
sur un blanc laissé dans un folio de manuscrit, ou réunis en groupe
pour former un bref ensemble. Parfois ils sont obscurs, il faut savoir
que l'on est devant une liste de sacrements pour comprendre «Lotio,
crisma, caro, dolor, unctio, lectus et ordo»; ils peuvent réduire les
mots à leur syllabe initiale, ainsi les dons du Saint Esprit dans la
formule «Sap, Intell, Con, For, Sci, Pi, Ti, collige dona». On est même
allé jusqu'à forger des mots composés des premières lettres des noms
constituant l'un des groupes, le plus célèbre est «saligia», qui rappelle
les 7 péchés capitaux commençant par la «Superbia» et se terminant
par 1'«Acidia», «Ut tibi sit vita, semper saligia vita». Il est facile de
sourire devant certains résultats de cette ingéniosité dont les exemples
sont très nombreux, elle n'en montre pas moins un souci constant de
maintenir disponible dans la mémoire l'essentiel de ce que doit
connaître le fidèle.
Tels sont les principaux instruments dont disposaient les prêtres
médiévaux pour exercer leur ministère pastoral. En quelle langue les
rédigeait-on? Depuis la fin du XII e siècle, il est admis que les fidèles
ne comprennent pas le latin, peut-être faut-il dire: En passant à la
pastorale active, on tient compte du fait qu'ils ne le comprennent pas.
Le premier trait officiel que nous enregistrons de ce point de vue est
au IV e Concile du Latran l'explication que le primat des Espagnes
donne des textes latins dans leur langue pour les romans, les allemands,
les français, les anglais, les navarrais et les espagnols14. Jusqu'au XV e
siècle la plupart des textes pastoraux sont rédigés en latin, mais à
de nombreux indices on voit qu'ils étaient utilisés en langue vulgaire,
ainsi ils contiennent la traduction de formules difficiles ou délicates.
Dès le XIII e siècle apparaissent divers textes en langue vulgaire, au
XIV e nous avons des traductions d'ouvrages importants, la Pisana
en italien, en allemand l'adaptation bien connue de Jean de Fribourg
par son successeur Berthold, le Ioannes teutsch. Au XV e siècle les
textes des diverses langues vernaculaires se multiplient, mais ils ne
sont que rarement originaux. Il semble que le processus le plus courant
soit de transmettre le texte en latin à l'intention des clercs, en invitant
ceux-ci à faire l'adaptation; une petite Regula mercatorum du XIV e
siècle décrit cette façon de faire en précisant que son but est d'éviter la

11
R. Foreville : op. cit. (note 3), p. 304.
Les méthodes de la pastorale du XIII e au XV e siècle 87

déformation de la doctrine par des traductions successives accumulant


les fautes. Le cas des doubles rédactions exécutées par l'auteur, Jean
Gerson en est un exemple notable, reste rare et témoigne d'un souci
pastoral d'adaptation; en général, on se borne à traduire, quand le
besoin s'en présente, le texte souhaité.
Tel est le panorama, bien rapide, que nous pouvons tracer des
ouvrages où le clergé du moyen-âge apprenait les règles de l'«ars
artium» qu'est la pastorale. Nous essaierons maintenant de tirer
quelques conclusions plus synthétiques au sujet des méthodes qui y
sont décrites et conseillées.
* *

D'abord une remarque chronologique : il y a eu deux grandes périodes


de production des ouvrages que nous étudions et elles correspondent
à deux centres différents au point de vue géographique. La première
est le X I I I e siècle et elle s'organise en gros autour d'un axe Paris-
Lincoln, Nord de la France et Angleterre. Puis après une période de
productivité très diminuée, la rénovation pastorale de la chrétienté à
la fin et au lendemain du Grand Schisme donne lieu à une nouvelle
floraison de textes, dont le lieu géographique est l'Allemagne du
Sud et les territoires autrichiens. Les grandes sommes de casuistique
apparaissent avec un certain retard 1225—1340 d'une part, autour de
l'année 1500 de l'autre; leur répartition géographique est beaucoup
plus sporadique, encore que les oeuvres de la seconde période soient
presque toutes d'origine italienne.
Pour en venir à leur contenu, on constate qu'il s'agit d'une pastorale
paroissiale: Sauf rares cas d'exemption, chaque fidèle dépend de
l'autorité de son «sacerdos proprius», déterminé par la localisation
de son domicile dans une paroisse. On objectera les constantes disputes
Ordres mendiants-Clergé séculier; elles sont possibles grâce à la dualité
de juridiction reconnue par le droit: l'ordinaire dont jouit le clergé
local, la déléguée que le pape confère à qui il veut en n'importe quel
point de la chrétienté ; il l'a en fait confiée aux ordres mendiants dans
une mesure qui sera posée, remise en question, discutée . . . inutile
d'insister sur cette situation que nous connaissons tous. Retenons
cependant qu'en tout état de cause et aussi réduite que soit son
activité personnelle, le curé reste chargé du contrôle de son territoire
personnel et en a la responsabilité. On ne peut parler de la pastorale
médiévale sans évoquer cette sorte de «quadrillage», excusez le terme
militaire ou policier, permanent de la chrétienté qu'a confirmé et
renforcé le IV e Concile du Latran. Mais la division retse administrative,
88 Pierre Michaud-Quantin

l'action pastorale ne considère pas comme telle la communauté réunie


sur le territoire où elle s'exerce, elle se préoccupe individuellement du
salut de l'âme de chacun de ses membres.
La charge de la pastorale revient exclusivement au clergé ; il n'est
pas encouragé à se faire aider par des laïcs, au contraire il est mis en
garde contre leurs initiatives. Si l'un d'eux intervient dans le domaine
religieux, pour l'administration de biens ecclésiastiques ou la direction
d'une confrérie par exemple, il est automatiquement suspect, dès
l'instant où il ne suit pas strictement la ligne de conduite prescrite.
Les détenteurs du pouvoir civil n'échappent pas, loin de là, à cette
règle. Ils ne doivent en aucune manière porter atteinte à l'action
pastorale et administrative du clergé, dils oivent même positivement
l'aider et la favoriser, éventuellement la soutenir à l'aide des moyens
de pression et de répression dont ils disposent ; cette obligation s'étend
à quiconque dispose d'une autorité publique ou simplement privée:
le chef de famille, le maître, l'employeur, le propriétaire foncier sont
dans ce cas. L'aide ainsi exigée par le clergé doit être apportée dans
une stricte soumission à ses directives. Est également suspect tout
membre du clergé qui n'est pas «missus », mandaté en bonne et due
forme par l'autorité écclésiastique compétente. Le ministère est à la
charge du seul «curatus», celui qui a reçu la «cura animarum». Les
ouvrages de pastorale ne prévoient ou ne mentionnent jamais les
auxiliaires éventuels; s'il y en a, leur rôle et leur responsabilité
s'effacent complètement derrière l'autorité du chef de la paroisse. On
retrouve ici le caractère juridique dont nous parlions tout à l'heure à
propos des sacrements, étendu à l'ensemble du ministère : Le pasteur
est chargé de faire connaître la foi et respecter la morale, on ne l'invite
pas à promouvoir la profondeur ou l'élan de la vie chrétienne des
fidèles, leur dévotion; qu'ils accomplissent leur devoir et tout sera
pour le mieux. La pastorale reste donc très conservatrice, préservatrice
pour éviter l'apparence d'un jugement de valeur, et défensive; un
autre aspect de cette attitude générale est que l'activité du pasteur
sera surtout répressive. On rencontre ici de nouveau cette idéologie
de l'ordre, qui marquait déjà la période antérieure, dans lequel on
cherche à maintenir les individus en voie d'affranchissement et les
collectivités nouvellement formées. Puisque les structures de la
société ne protègent plus les membres de celle-ci, on s'efforce d'y
remédier en renforçant les barrières religieuses et morales qui les
maintiendront et les préserveront.
Une méthode nouvelle apparaît cependant qui tient compte des
transformations sociales, c'est la pastorale des «status», pour atteindre
par une action différenciée les diverses catégories de chrétiens. Essen-
tiellement les «status» sont des catégories assez proches des socio-
professionnelles, mais que nous avons proposé d'appeler socio-fonc-
Les méthodes de la pastorale du X I I I e au X V e siècle 89

tionnelles. Ce qu'elles envisagent en effet en premier lieu c'est le rôle,


la fonction que l'individu exerce dans la société et doit ordonner au
bien commun. Si la profession en est souvent l'élément essentiel, il
peut y avoir aussi lieu de prendre en considération l'autorité ou la
dignité dont sont revêtus les sujets et diverses autres déterminations,
âge, status familial ou socio-économique etc. Cette orientation se
manifeste dès le dédut du X I I I e siècle mais disparaît assez vite des
préoccupations des prédicateurs, le rassemdlement d'auditoires homo-
gènes présente des problèmes; au contraire elle se maintient avec
continuité dans le ministère de la pénitence. L'élément caractéristique
de cette méthode est le suivant: pour retrouver, saisir le fidèle dans
le concret, le prêtre cherche à le définir par le cadre où il s'insère et
les activités qu'il exerce dans ce cadre. Un problème connexe se pose
ici, que nous indiquons sans pouvoir en indiquer la solution: c'est
celui des caractéristiques ethniques et géographiques; elles ne sont
pas expressément mentionnées, sinon par quelques stéréotypes: le
français jure sans cesse, le flamand est glouton etc. Il semble que
la pastorale repose sur la notion d'une nature humaine universelle et
identique chez tous, en fonction de laquelle elle est organisée15. Cette
impression d'ensemble, conforme à l'idéologie de l'époque, aurait
cependant besoin d'être confirmée ou rejetée par l'examen de textes
composés ou utilisés dans des territoires bien définis.
Notons enfin un problème de mise en oeuvre plus que de méthode :
tous les ouvrages, sauf les grandes sommes, supposent des pasteurs
qui n'ont reçu aucune formation ou préparation à leur tâche. De
nombreux titres ou préfaces l'expriment «sacerdotibus super hoc
notitiam non habentibus » dit Bérenger Frédol et Guy de Montrocher
l'explicite: il adresse son Manipulus curatorum aux «novellisacerdotes»
qui possèdent uniquement quelques connaissances grammaticales, ils
savent lire et écrire, et ont tout à apprendre de leur ministère.
Après ces conclusions générales, nous envisagerons les trois principales
activités pastorales distinguées dans les ouvrages étudiés.
L'administration des six sacrements autres que la Pénitence pose
très peu de questions, en dehors des règles que formulent les rubriques.
Le sujet y est envisagé comme purement passif, même dans le mariage ;
il reçoit la grâce dont le prêtre est le ministre. Les seuls problèmes qui

16 Les auteurs doctrinaux admettent des variations individuelles de la nature

humaine, c'est la théorie des tempéraments «complexiones» élaborée par les médecins
et reçue par les moralistes. Des catégories sociales élémentaires comme la classe d'âge
sont interprétées en fonction d'elle, l'enfance est de «complexio» «humide et chaude»;
lorsque le pasteur se préoccupe d'elle (sermons «ad pueros et puellas», questionnaires
sur les «puerilia»), elle est considérée comme un statut ayant ses devoirs propres et ses
dangers particuliers mais ses membres restent des «hommes», comme le montre J. Le
Goff: La civilisation de l'Occident médiéval. Paris 1964. p. 356 et ff.
90 Pierre M i c h a u d - Q u a n t i n

se posent sont ceux du respect des règles canoniques qui doivent présider
à cette administration.
L'instruction religieuse se donne essentiellement du haut de la chaire
et, nous y reviendrons, à l'occasion du sacrement de Pénitence. En
outre le curé compte sur les parents pour apprendre à leurs enfants les
prières essentielles et la pratique des vertus, parfois sur les maîtres ou
patrons pour remplir un office analogue adapté aux circonstances
auprès de leurs subordonnés ou dépendants. Chacun est tenu selon
ses possibilités intellectuelles de perfectionner ses connaissances
religieuses, mais on ne rencontre pas d'indications précises sur la
manière de le faire, tout au plus des conseils assez vagues, «lire la
vie des saints» par exemple, et leur réalisation ne semble pas être
une tâche ou une préoccupation qui rentre dans l'exercice du
ministère.
Reste le problème très complexe de la Pénitence. Très complexe
parce que ce sacrement représente le seul cas où la pastorale du moyen-
âge suppose expressément des rapports interpersonnels entre le pasteur
et le fidèle. Tout manuel un peu étendu commence pax un dialogue
d'accueil où ils font connaissance l'un avec l'autre ; notons au passage
que ce fait en dit long sur le reste de leurs relations, même si l'un est
le paroissien de l'autre. Pour définir ce rapport entre eux, les auteurs
emploient la métaphore du «médecin des âmes», qui doit connaître
son malade et lui inspirer confiance, celle du juge spirituel est parfois
utilisée mais beaucoup plus rare. La méthode pastorale exige ici du
ministre un ensemble de qualités humaines, énumérées dans de nom-
breuses formules versifiées, dont la principale est d'être «discretus»;
cet adjectif vise à la fois les connaissances théoriques qu'il possède
pour reconnaître le péché et l'art pratique d'en apprécier la gravité
et la nature précise en fonction du contexte dans lequel il a été commis,
ainsi que pour prescrire la satisfaction nécessaire et les précautions à
prendre afin d'éviter les rechutes. Cette qualité est si indispensable
que son absence chez la «proprius sacerdos» est une raison suffisante
pour déroger à la loi de la territorialité. De même le pénitent n'est
pas un homme quelconque mais cet homme, bien individualisé par
son caractère, parfois sa santé, son passé, ses cadres sociaux. Ce
personnalisme de la confession est accentué par le fait que le prêtre
doit atteindre son interlocuteur sur le plan affectif et même psycho-
physiologique : il doit obtenir une contrition profonde et si possible
des larmes. En plus de l'administration du sacrement, le confesseur
profite de ce contact individuel pour vérifier l'instruction religieuse du
pénitent et, s'il en a le temps, la compléter en cas de déficience, toutes
les formules d'accueil le prévoient; on trouve aussi, vers la fin de la
confession, des données qui paraissent plus destinées à parfaire les
connaissances chrétiennes qu'à obtenir l'aveu du péché. On est ainsi
Les méthodes de la pastorale du XIII e au XV e siècle 91

conduit à reconnaître que, sur le plan humain, la confession est l'acte


essentiel du ministère pastoral pour les médiévaux, celui qui doit le
plus les influencer16.
* *
*

Telles nous apparaissent, à travers les ouvrages qui les formulent,


les méthodes de la pastorale médiévale. Je voudrais conclure en
indiquant les limites de notre recherche de cet après-midi. Il est
d'abord évident qu'elle ne pouvait prétendre à examiner les applica-
tions et la mise en oeuvre de ces méthodes dans le concret; ce serait
un travail d'une envergure qui dépasserait de beaucoup les limites
d'un exposé comme celui-ci. Ensuite le cadre même tracé par les
médiévaux au ministère pastoral dans ces ouvrages laisse de côté de
vastes secteurs de l'activité religieuse des chrétiens de l'époque, secteurs
dont la vitalité attire l'attention des historiens modernes; pour ne
prendre que deux exemples les pèlerinages et les confréries; ni pour
les uns ni pour les autres nous n'avons pu jusqu'ici rencontrer soit
une mention dans les manuels ordinaires, soit des ouvrages spéciaux
indiquant ce que le clergé peut y faire d'utile, comment il peut s'en
servir pour promouvoir la vie chrétienne. Cette limite même est
intéressante à retenir pour l'orientation de la pastorale, elle n'envisage
qu'une forme de pratique religieuse : celle qui s'effectue sous l'autorité
du clergé local dans le cadre de la paroisse territoriale. Mais en
reconnaissant ses limites, on constate en même temps l'importance
de cette pastorale: Le ministère quotidien est en quelque sorte la
toile de fond, peut-être un peu grise et monotone, sur laquelle se
détache avec plus d'éclat telle ou telle scène spectaculaire. Elle lui
sert de support et sa connaissance est nécessaire pour avoir une vue
exacte et compréhensive de la mentalité ou de la vie religieuse de
l'homme et de la société au moyen-âge.
16
L'influence de la confession sur les mentalités a été récemment notée par des
spécialistes de l'histoire littéraire; J. Cl. Payen: Le motif du repentir dans la littérature
française médiévale (des origines à 1230). Genève 1967. Voir aussi; A. Burrow: A
reading of Sir Gawain and the Green Knight. New York 1966. p. 184, et la recension de
cet ouvrage par Β. R. Howard: Dans: Speculum 42 (1967) 518—521.

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