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Aníbal Malvar

Lucero ou la vie fulgurante


traduit de l’espagnol par Hélène Serrano

ASPHALTE
L’historien collecte des faits pour peindre la réalité. Le poète et les sinsombrero{1} les déforment pour
mieux les comprendre. La vie des poètes maudits est soumise au caprice de qui voudra l’interpréter.
Lucero n’est pas une nouvelle biographie de Federico García Lorca. Quel intérêt.
ACM

Ce qu’il ne savait pas il l’inventait, et il coïncidait toujours avec la vérité.


Dámaso Alonso à propos de FGL

Le mot pédé, en espagnol, a une force terrible. La haine envers les homosexuels en Espagne est
terrible. Et si en plus d’être un rouge vous êtes un pédé de merde – parce que c’est ainsi que parlent
ces gens-là, qu’ils continuent à parler –, alors là c’est épouvantable.
Ian Gibson
SEUIL
Asquerosa, 1906
Lucero clopine le long de la rue de l’Église, à Asquerosa, province de
Grenade, vers la maison de sa tante Aurelia. Lucero est un brin boiteux. Les
étoiles aussi ont leurs défauts, comme tout ce qui donne de la lumière. Il a
écopé, de naissance, d’une jambe plus courte que l’autre, c’est pourquoi il
marche les bras un peu écartés, comme un funambule.
Arrivé chez tante Aurelia, maison basse, chaulée et croulant sous les
plantes de balcon, Lucero s’immobilise. Droit comme un soldat de plomb.
Presque ridicule dans ses culottes courtes en tergal noir et sa blouse de lin
blanc, avec ce nœud papillon gris de gosse de riche. La poussière soulevée
par le vent de la Vega{2} grenadine brouille l’air d’Asquerosa, Pinos Puente,
Pulianas et Viznar, et houspille les yeux de l’enfant.
Tante Aurelia parle comme elle chante, auréolée de trilles, à croire
qu’étant petite elle a avalé un oiseau de rire.
« Mais Lucerito, que fais-tu planté là ? Veux-tu que le vent t’emporte tout
là-haut dans les airs ?
– C’est à cause du péril, dit l’enfant.
– Eh bien quoi ? Regarde, ça ne me fait rien ! répond tante Aurelia,
sautant par-dessus le seuil, deux fois, trois fois, en retroussant ses jupes.
– Bon. Mais alors, pourquoi l’appelle-t-on le péril ? »
On raconte que Lucero a toujours eu une sainte frousse du péril, cette
marche qui protège de la poussière le seuil des maisons de village. Qu’il lui
a toujours fallu l’aide d’une main adulte pour l’affronter. Les historiens eux-
mêmes le signalent, eux qui prêtent si peu d’attention à ce genre de
broutilles. Et si les historiens le signalent, c’est signe que le péril a une
certaine importance dans cette histoire.

***
C’était vers 1906. Ma terre, terre de paysans, avait toujours été labourée
par de vieilles charrues en bois qui griffaient à peine la surface. Or, cette
année-là, certains agriculteurs firent l’acquisition de ces nouvelles
charrues Brabant – ce nom est resté gravé à jamais dans ma mémoire –
primées pour leur efficacité à l’Exposition universelle de 1901 à Paris. En
enfant curieux, je suivais pas à pas dans les labours la vigoureuse charrue
de chez nous. J’aimais voir l’énorme soc d’acier ouvrir une entaille dans la
terre, entaille d’où jaillissaient des racines au lieu de sang. Un jour, la
charrue s’arrêta. Elle avait buté sur un obstacle. Une seconde plus tard, la
lame d’acier brillant sortait de la terre un fragment de mosaïque romaine.
Il portait une inscription que j’ai oubliée depuis, bien que, je ne sais
pourquoi, les noms des bergers Daphnis et Chloé me viennent à l’esprit.
Ainsi, ma première émotion artistique est liée à la terre. Les noms de
Daphnis et Chloé ont gardé eux aussi un goût de terre et d’amour.
FGL
ACTE I
NO-DO{3}
« Je peux être un roi qui se couvrira de gloire en régénérant la patrie, dont le
nom restera gravé dans l’Histoire en souvenir impérissable de son règne,
comme je peux être un roi qui ne gouvernera pas mais sera gouverné par ses
ministres, et que l’on conduira finalement à la frontière. » Voilà ce
qu’écrivait Alfonso XIII le jour de ses seize ans, en 1902. Quatorze ans plus
tard, en 1916, il était gouverné par ses ministres et en bonne voie de gagner
son ticket pour la frontière. Il faut reconnaître qu’adolescent, le Bourbon
n’était pas si bête : au moins, il avait prédit quel serait son destin.
Élu président du gouvernement en avril de cette même année 1916, le
comte de Romanones, un libéral, s’efforçait de développer un double plan
d’œuvres publiques et d’éducation en vue de tirer l’Espagne de sa crasse
paresse ecclésiale et latifundiste. Romanones s’y employait sans trop de
conviction ni grand succès. Il faut dire qu’un comte libéral, même s’il a
d’abord l’air d’un pétard monté sur un alezan, se fatigue toujours très vite.
Cela dit, l’Histoire ne rendait pas la tâche facile à Romanones dans ses
tièdes efforts pour moderniser l’Espagne. La restauration de la monarchie
espagnole, en cette déjà lointaine année 1874, n’aurait pas été possible sans
l’appui de l’Église aux Bourbons. En contrepartie, les évêques exigèrent de
Cánovas{4} qu’il mette un terme à la liberté de l’enseignement. L’Église
reprit le contrôle du système éducatif et l’inculture put à nouveau se
propager selon la volonté de Dieu. Dès 1875, les meilleurs cerveaux du
pays étaient expulsés des universités. Certains se révoltèrent. Comme
Francisco Giner de los Ríos, qui fonda l’Institution libre d’enseignement,
ouvrant un petit interstice de rationalité parmi tant d’ascientifique ferveur
soutanière. Quarante ans plus tard, Romanones se rendait à l’évidence :
l’Espagne ne serait pas dégrossie tant qu’on ne mettrait pas un certain frein
à l’éducation frelatée et sans méthode dispensée par de petits curés peu
instruits ou du moins, très avares de leur savoir.
Dans la confusion de la Grande Guerre, les chefs d’entreprise, industriels
et propriétaires terriens de notre neutre pays s’employèrent à vendre et à
trafiquer matières premières et denrées à destination du front, de n’importe
quel front, au plus offrant. Tandis qu’ils s’enrichissaient à outrance, il en
résulta en Espagne une pénurie de produits de base qui provoqua d’énormes
hausses de prix, celui du pain augmentant de quarante pour cent alors que
les salaires stagnaient. En conséquence de quoi, mourant de faim et la rage
au ventre, ouvriers et paysans se mirent à protester sans penser un instant
que leurs estomacs vides nourrissaient les ventres de l’Histoire. Peut-être le
fait que soixante pour cent de la population était analphabète explique-t-il
en partie son manque de considération pour les exigences toujours
pressantes du progrès. Toujours est-il que ceux que le besoin de manger
quelque chose obsède sont inévitablement détruits par ceux qui n’ont que le
souci de mieux s’habiller.

***
Asquerosa, 3 septembre 1916
Tout dépend de la rivière Genil. Si la Genil descend de la Sierra Nevada
pressée de voir l’hiver, le Corpus Chico{5} est fichu. Tout n’est que
brouillard cotonneux et glaçons flottants, et la durée du bal est tributaire de
la frilosité des femmes. En revanche, les années où la Genil charrie une
nostalgie de plaine, une langueur d’été finissant, le Corpus Chico
d’Asquerosa est la fête la plus court vêtue de toute la Vega grenadine. Les
décolletés sont de sortie, les danseurs ont des paupières bizarrement
tombantes et les danseuses montrent leurs dents à la lune en faisant les
idiotes.
Celles qui ont des dents.
Les femmes qui ont des dents rient dans la moitié droite de la place, où
sont les riches. Celles qui n’ont pas de dents rient dans la moitié gauche. Un
cordon les sépare, que surveillent des gardes civils bourrés. Il est de règle,
dans nombre de villages d’Espagne, qu’un cordon sépare durant les fêtes
certains Espagnols des autres. Dans la moitié gauche de la place, les gitans
et les affaneurs{6} ont monté trois feux de joie. Dans la moitié droite, comme
les gens sont mieux couverts, nul besoin de faire du feu.
Une Ford T noire débouche de la rue de l’Église dans un nuage de fumée
et le petit orchestre se désaccorde, dérouté par les pistons assourdissants du
moteur. Frasquito{7} s’approche de don Federico García, cinquante-six ans,
grand et fort, élégant, patricien.
« Papa, pourquoi ne pas t’acheter une voiture comme celle-ci ?
– Parce qu’on ne passe pas notre temps à faire du bruit, nous. »
Sitôt que le chauffeur a éteint le moteur, le petit orchestre retrouve la
justesse d’un tango. Les étoiles sont si énormes qu’elles vous aplatiraient si
elles venaient à tomber et la lune est ronde comme un ventre indéchiffrable.
Le village sent le village et le vent mal élevé, qui traîne dans son sillage une
fragrance d’étables et de celliers, de cochons et de poules, de myrte et de
troène. Mais Lucero, à cet instant, ne sent plus rien.
« C’est Horacio !
– Regarde qui est là, dit Vicenta Lorca en pressant le bras musculeux de
son mari. Mais qu’il est beau, ce gamin, ajoute-t-elle en minaudant, on ne
dirait jamais que c’est le fils d’Alejandro.
– Chut, tu es folle. » Federico García tord la bouche pour n’être entendu
que de sa femme, aidé en cela par le brouhaha discordant du baluche, les
voix avinées, les cris des enfants. La nuit se voûte peu à peu, même si
personne ne s’en aperçoit.
Horacio Roldán sort gauchement de la Ford T, bien qu’il en soit le
propriétaire. Ou plutôt le fils du propriétaire. De l’arrière s’extirpe avec
raideur – il craint de froisser son costume – le conseiller général
conservateur Juan Luis Trescastro, un type costaud qui empeste le parfum.
Marranero, un domestique des Roldán, reste assis au volant à mastiquer une
paille. Trescastro et Horacio sourient en apercevant dans la foule la famille
García Lorca. Lucero sourit lui aussi. Les rides de don Federico ébauchent
une cartographie d’ironie libérale. Et doña Vicenta, pressentant qu’elle a
pondu un fils homo, évite de regarder Horacio Roldán et détourne son
sourire.
« Comment va ton père, Horacio ? »
Federico García n’est pas du genre à s’encombrer de formalités.
« En colère après vous, comme toujours.
– Et pourquoi, cette fois ? » demande-t-il en riant.
Horacio hausse une épaule comique sans répondre. Le conseiller
Trescastro s’approche de Vicenta et lui baise la main. Puis il tourne un
sourire plein de dents vers son époux.
« Il faut qu’on parle, don Federico.
– Eh bien je suis à toi, conseiller. »
Horacio et Lucero, tout sourire, se donnent l’accolade presque
violemment, comme s’ils se voulaient déjà adultes.
« Salut, cousin.
– Salut, Horacio.
– Pourquoi ne m’appelles-tu jamais cousin ?
– Parce que des cousins, j’en ai deux ou trois cents. Si je t’appelais
cousin, je ne saurais jamais à quel Horacio je parle. »
Le chauffeur crache sa paille par la vitre ouverte en les voyant
s’étreindre. Bien qu’il n’ait que quinze ans, il n’y a pas meilleur éleveur de
porcs dans toute la Vega, d’où son surnom de Marranero, « porcher ». Ses
bêtes raflent tous les prix agricoles de la région de Grenade. Tous. On
raconte qu’il connaît le langage des cochons. Qu’il chuchote des choses
salaces aux truies avant de les livrer au verrat. Marranero, c’est un peu le
Cyrano des porcheries, amadouant la dame de ses vers afin de lubrifier les
assauts du beau Christian. Pour s’assurer de la pureté généalogique des
portées et éviter tout risque de consanguinité, il donne à ses porcs noms et
prénoms. Il connaît par cœur ceux de douzaines de bêtes : étant
analphabète, il ne peut pas les noter. Hors du cheptel, il lui suffit de saisir
succinctement les ordres qu’a l’habitude de lui gueuler le conseiller
Trescastro. Et pour s’accoupler lui-même, il va au plus facile, à ce qui ne
demande pas de grandes phrases, même si cela lui coûte quelques reales{8}.
Marranero n’aime pas que le señorito Horacio passe sa main sur l’épaule
de Lucero pendant qu’ils rient de leurs sottises. Don Federico est libéral, et
l’on sait la tendance des libéraux à engendrer des petits pédés. Lucero a les
hanches larges et on ne l’a jamais vu tirer un lapin ou une perdrix, ni monter
à cheval. « Plant tordu ne donne pas d’arbre droit », grommelle Marranero.
Il tire une nouvelle paille de sa poche et se la coince entre les dents.
Federico García observe aussi du coin de l’œil les retrouvailles des deux
garçons. Mais il est distrait par Trescastro qui le mène à l’écart, esquivant
comme il peut couples de danseurs, chiens et enfants. Les gardes civils qui
surveillent le cordon sanitaire commencent à bâiller, cela dit la lutte des
classes bâille elle aussi, du moins c’est ce qu’affirment certains intellectuels
dans les journaux ces derniers temps.
« Quand ? chuchote Trescastro, si peu discrètement que tout le monde
l’entend.
– Il paraît que l’Oncle Page{9} est sur le point d’arriver. »
Le conseiller ouvre des yeux comme des soucoupes.
« Sa Majesté reviendrait à la Vega ?
– À Láchar. À la ferme du comte de Benalúa. Chasser.
– Ça risque de nous compliquer la tâche.
– Au contraire, conseiller. Les chemins seront dégagés. Ils ont peur, à la
cour. Tous les gardes civils du canton seront collés à l’Oncle Page.
– Dieu protège le Roi de tout mal, énonce Trescastro, haussant sa voix
virile d’orateur.
– Tu parles comme les notables chez Calderón, le reprend García.
Attention, Juan Luis, tu n’es que conseiller général, ajoute-t-il avec un clin
d’œil.
– Quand et où ?
– Sur le chemin de Casa Real, en arrivant à la rivière. Livraison à la
ferme de Fanega ; elle est vide. Il est prévenu et payé. Le train n’attendra
qu’un quart d’heure, il ne faudra pas traîner.
– Ça ne laisse pas beaucoup de temps.
– On n’a pas le choix. Les chemins sont en bon état ?
– S’il ne pleut pas, ça ira.
– Demain, j’irai à Grenade payer les cheminots. Trois cents pesetas. Dis
ça à ton patron et qu’il prévienne les Alba.
– Mille deux cents reales, ils sont fous ou quoi ? »
De l’autre côté de la place, plus près du bastringue, Horacio et Lucero
sont rejoints par Frasquito. Lui et Lucero n’ont pas l’air d’être frères.
Frasquito, à quatorze ans, se permet d’inviter des filles de dix-huit ans et
plus. Il est sec et nerveux tandis que Lucero est mou. Lucero a une grosse
tête, Frasquito un petit crâne sommaire. Dans la famille, Frasquito est le
seul à n’avoir appris ni la guitare ni le piano, ce qui fait craindre à Vicenta
qu’il ne tourne conservateur.
Lucero a rougi quand son frère leur a présenté trois filles choisies parmi
les danseuses. Celle au nez en bec d’aigle s’appelle María, celle aux gros
seins Matilde, et la femme parfaite Adelaida, un nom très long pour elle et
qui lui va très bien. Frasquito invite à danser María, et Horacio, Matilde.
« Tu ne danses pas ? demande Adelaida.
– Non, dit Lucero.
– Tu n’aimes pas la musique ?
– Non. Ce n’est qu’une pauvre façon de tromper le silence.
– En voilà une ânerie de snob. Tu es un peu beau, mais un peu bizarre
aussi.
– Toi aussi tu es un peu belle.
– Merci bien, dit Adelaida en riant. Juste un peu ? »
Revoilà Matilde et Horacio qui tournoient en trébuchant.
« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? braille Matilde.
– Que je ne suis qu’un petit peu belle, se plaint Adelaida avec une moue.
– Je n’ai jamais dit ça !
– Et que la musique sert à tromper le silence, ou quelque chose comme
ça.
– Mon frère a dit ça ? intervient Frasquito, s’arrêtant en plein pasodoble.
– Il a dit ça », assène Horacio, solennel.
Ils se figent parmi les couples qui gravitent autour d’eux en soulevant la
poussière de la place. Frasquito regarde son frère dans les yeux.
« Non, supplie Lucero.
– Si, réplique Horacio.
– Allons-y, tranche Frasquito.
– Où allez-vous ? Et nous alors ? crie María avec son nez en hameçon.
– Attachez bien vos jupons, ils pourraient glisser, lui glisse Horacio. On
revient tout de suite.
– Goujat ! » proteste María.
Mais elle reste. Avec son nez-hameçon à pêcher les maris. Elle observe
Lucero, le seul resté à portée de main. Frasquito et Horacio ont replongé
dans la foule, ils semblent proposer à d’autres jeunes un mauvais tour
quelconque.
« C’est toi qu’on appelle Lucero. Tu es le fils de don Federico.
– Oui, fait Lucero, le visage comme une tomate blette.
– Tu viens danser ?
– Je ne sais pas danser.
– Oh, adorable. Et si bête.
– Adelaida dit qu’il est beau, dit Marta.
– Ce n’est pas vrai, proteste Adelaida. J’ai seulement dit qu’il était un peu
beau.
– Je suis un peu beau ? fait Lucero, retranché entre ses épaules levées.
– Oui, rit Marta
– Oui, rit María.
– Non », dit Adelaida, très sérieuse, avant de s’esclaffer elle aussi.
Frasquito et Horacio ont rassemblé six ou sept garçons de leur âge.
« Vous, vous nous attendez là, dit Frasquito aux demoiselles.
– Non », implore Lucero, mais les garçons le soulèvent déjà et
l’emportent vers la rue de l’Église. Sans toucher terre.
Pendant ce temps, Federico García s’est lassé de la logorrhée du
conseiller Trescastro.
« Vous faites trop confiance à Pétain, pérore ce dernier.
– La guerre va se prolonger, malgré Pétain et malgré Verdun.
– Bénie soit la guerre.
– Conseiller Trescastro, tu n’es qu’un imbécile. »
Le conseiller fait celui qui n’a pas compris, comme chaque fois qu’il se
fait insulter par plus puissant que lui : il éclate de rire et détourne la
conversation.
« Je ne vois pas ce que vous avez contre cette guerre. Combien avez-vous
gagné depuis qu’on a assassiné ce pauvre petit archiduc François, qu’il
repose en paix ? Vous sous-estimez le Reich, comme tous les libéraux.
– La différence entre libéraux et conservateurs, c’est que nous sous-
estimons nos adversaires, alors que vous les méprisez.
– Je me demande ce qui est le mieux, biaise Trescastro, l’air de ne pas
comprendre.
– Oh, le mieux c’est votre façon de faire, qui vous évite des problèmes de
conscience.
– La conscience, c’est pour les faibles.
– Et le manque de conscience ?
– Seuls les riches peuvent se le permettre. Comme vous.
– Et toi conseiller, que peux-tu te permettre, mon ami ?
– La volonté. Cela vous fait peur ? »
Le cacique García se détourne, préférant ignorer l’expression ironique et
intelligente de Trescastro. Doña Vicenta lui rend son regard depuis la cohue
des danseurs. Leur petite Concha a passé la soirée à côté d’elle, les bras
croisés parce qu’il lui est poussé d’un coup deux petits nichons inattendus.
Certaines nuits, Vicenta réveille son mari et ils longent furtivement le
couloir jusqu’à la porte de leur fille aînée pour l’écouter pleurer.
« Pourquoi pleure-t-elle tout le temps, notre Conchita ?
– Que ferais-tu, toi, Federico, si tout à coup on te disait que tu dois
devenir une femme ? Pleurer, pleurer et pleurer. Surtout à Grenade. Et plus
encore à Asquerosa.
– Plus encore à Asquerosa, et pourquoi donc ?
– Enfin, mon mari. Comment appelle-t-on les jeunes filles
d’Asquerosa{10} ? »
Federico, vaincu, répond d’un grognement. Vicenta a été institutrice
avant leur mariage, elle aura toujours le dernier mot. À présent, elle fait la
classe à des enfants d’affaneurs pour les désanalphabétiser un peu avant
qu’on les envoie au sillon. Les jeunes filles d’Asquerosa, on les appelle des
dégoûtantes, bien sûr, et ça leur fait bien honte. Vicenta sait que le village, à
l’origine, s’appelait Aquæ Rosæ, eau de rose. Acquerosa. Asquerosa. Les
étymologies sont comme des miroirs à la Valle-Inclán : elles déforment tout.
« Tu danses ? »
C’est un des fils Alba, assez laid, qui a entrepris Conchita.
« Non merci, répond-elle, les bras noués contre ses seins.
– Moi oui, je danse », intervient Isabelita, la petite dernière des García
Lorca.
Isabelita a sept ans, des cheveux châtains façon petit page, une robe
blanche à rubans d’organdi et un culot incroyable. L’an passé, ils ont voulu
l’inscrire dans la même école que Conchita, mais elle a fait une telle scène
que – conforté sans doute dans son penchant anticlérical – leur père s’est
exclamé, au grand dam de la très catholique Vicenta : « Fini les bonnes
sœurs. Vous ne mettrez plus les pieds dans une école où on risquerait de
vous torturer. » Et il a engagé une institutrice à domicile. Depuis, Isabelita
s’imagine que la liberté est une chose relativement facile à obtenir. Qu’il
suffit de pleurer, crier et trépigner.
« Moi oui, je danse !
– Tu es trop petite, Isabelita. Laisse-moi faire », s’interpose doña Vicenta.
Et elle propulse le jeune Alba au milieu de la piste au rythme du tout
nouveau pasodoble « El gato montés », du maestro Penella.

Mets-y plus d’ardeur,


cherche-le sans peur.
Allez, fais confiance à ton sort,
oublie que la mort
à chaque instant te guette.

Penses-y et dresse-toi, là.


Tue-le en une pirouette.
Allez, tu vois, il se soumet déjà,
envoie-le rouler sans donner l’estocade.
Un « Olé ! » retentit et l’arène entière
n’est plus qu’une clameur debout.
Pris au dépourvu, le mol adolescent se laisse traîner sur la piste, cramoisi
et les lèvres serrées. Vicenta a quarante-six ans et c’est l’épouse de
l’homme le plus puissant de la Vega. Ceux qui la connaissent mal disent
qu’elle est à moitié folle depuis qu’une mauvaise fièvre m’a emporté, il y a
quinze ans. D’autres, qui en savent encore moins, murmurent qu’en 1894,
don Federico a empoisonné sa première femme Matilde, riche et stérile,
pour disposer de son argent et convoler avec la séduisante institutrice
arrivée à Fuente Vaqueros un an plus tôt. Matilde n’avait jamais été malade.
Une occlusion intestinale, facilement imputable à une ingestion de rhubarbe
ou de citronnelle – deux plantes qui prolifèrent dans la Vega grenadine –, l’a
emportée brutalement à l’âge de trente-trois ans. Avec de tels antécédents,
rien d’étonnant à ce que le garçon danse le dos raide comme une planche à
pain, de peur que don Federico lui explose le cœur d’un coup de couteau en
le voyant étreindre son écervelée d’épouse.
« Sais-tu qui je suis ?
– Oui, madame, bien sûr.
– Et sais-tu que moi aussi, je sais qui tu es ?
– Non, madame.
– Penses-y et dresse-toi, là. Tue-le en une pirouette. Allez, tu vois, il se
soumet déjà », chante Vicenta avec l’orchestre.
Le jeune Alejandro Alba en frémit. Décidément, la femme de Federico
García est complètement folle.
« Tu as… dix-sept ans. Pas vrai, Alejandro ?
– Oui…
– Comment va ta tante Frasquita ?
– Bien…
– Elle te plaît, ma petite Concha ? »
Le garçon ne sait pas quoi dire. Ces choses-là, ça ne se demande pas.

Noir charbon de toril,


comme un cyclone,
ce taureau-là prend pied sur la piste
et c’est un lion.

La chanson se termine, mais Vicenta Lorca continue à danser. Maman est


cyclothymique. Voire pire. Parfois elle s’enfonce dans un puits de tristesse
brumeuse. Et parfois on dirait un pinson échappé de sa cage. Lucero dit
qu’elle est comme Grenade : ténébreuse ou flamboyante, sans demi-mesure.
Aujourd’hui, Vicenta s’est réveillée d’une humeur de pinson, et c’est au
jeune Alejandro Alba, des Alba de Romilla, d’en faire les frais sur la piste
de danse.

Heureux, il fonce à perdre haleine,


il rêve : « À moi l’arène »,
et le matador, méfiant,
s’avance bravement en disant :
« Je te tuerai sans pitié. »

« Houlà. Conchita, ce qu’il lui faut, ce n’est pas un prétendant, c’est un


dompteur de cirque sans fouet, comprends-tu ?
– Non, doña Vicenta. À vrai dire, je ne comprends rien. »
Le conseiller Trescastro est le premier à jeter de l’huile sur le feu
lorsqu’il s’agit des García Lorca, mais ça ne l’empêche pas de se frayer un
chemin vers le bar pour rapporter un petit verre d’anisette à don Federico.
Pour l’homme de confiance d’Alejandro Roldán père, grand adepte de la
Cabale, les dates collent avec l’hypothèse d’une conspiration criminelle. Le
père de Matilde, le très riche Manuel Palacios, meurt en 1891. Dès l’année
suivante, Vicenta obtient le poste d’institutrice à Fuente Vaqueros, mutation
à laquelle l’influence politique du libéral Federico García n’est sans doute
pas étrangère. À peine deux ans plus tard, Matilde, dotée d’une santé de fer
malgré sa stérilité, décède subitement. Elle a rédigé l’avant-veille de sa
mort un testament accordant tous ses biens à son époux. Du jour au
lendemain, don Federico se retrouve veuf et riche, suite à quoi il s’accorde
trente mois de deuil avant de convoler en justes noces avec Vicenta, humble
maîtresse d’école certes, mais douée d’une propension quasi lapinesque à la
reproduction. Avec le temps, la rumeur s’étoffe et s’enrichit, certaines
versions atteignant des sommets de poésie populaire.
Federico García connaît les ragots, mais ils ne lui font ni chaud ni froid. Il
a bien d’autres choses en tête.
« Un de ces jours, il faudra changer le nom de ce village, dit-il en
regardant de l’autre côté de la place, où gitans et affaneurs dansent autour
des feux de joie.
– Changer le nom d’Asquerosa, comment ça ? demande Trescastro, un
verre de brandy tiède à la main, une moue incrédule à la moustache.
– Ma fille Concha me l’a demandé. Elle dit qu’à Grenade on la traite de
dégoûtante.
– Ma foi, comme toutes les habitantes. Auriez-vous bu, patron ?
– Je ne bois pas, affirme García en s’envoyant une gorgée d’anisette. Une
adolescente ne peut pas habiter un village du nom d’Asquerosa. Et je n’ai
pas l’intention de vendre l’exploitation, ni la maison. Il faudra donc que le
village de ma fille cesse de s’appeler Asquerosa.
– Et comment allez-vous l’appeler ?
– Villarrubio{11}. Je vais planter tant de tabac blond à Asquerosa qu’on
n’aura pas le choix. Villarrubio, c’est joli et original. D’ailleurs, ajoute le
cacique en lissant d’un doigt sa longue moustache, ça fait un certain temps
que j’y réfléchis. Bon sang, nos jeunes filles ne peuvent pas grandir dans un
village qui s’appelle Asquerosa. »
Il y a un moment que, depuis le côté pauvre de la place, le journalier José
Daza tente d’attirer l’attention de don Federico, mais celui-ci est trop pris
par sa rébellion toponymique pour voir autre chose que les feux de joie.
Flanqué d’un camarade plus jeune, grand et costaud, qui traîne un gosse
accroché à sa jambe de pantalon, le frêle Daza s’approche du cordon
élitiste.
« Eh, vous deux. Tenez-vous peinards », hennit un des gardes civils.
Olmo, l’acolyte de Daza, renvoie au tricornu un regard assassin de ses
grands yeux profonds et liquides de gitan. Alerté par l’éclat de voix,
Federico García les remarque enfin.
« Excuse-moi. Je dois saluer un ami.
– Ne vous mêlez pas aux affaneurs, don Federico. Dans votre intérêt.
– Serais-tu en train de me donner un conseil, conseiller ?
– Désolé si je vous ai offensé, s’incline Trescastro sans cesser de sourire.
– Il n’y a pas offense, dit García en lui tapant sur l’épaule. Quant à ce que
tu venais vérifier, tu peux dire à Roldán que oui, je me présenterai en
novembre aux municipales de Grenade. Avec les libéraux, bien entendu.
– Bien entendu. Don Alejandro va être fou de joie », ironise Trescastro.
Alejandro Roldán, le patron de Trescastro, est un conservateur
récalcitrant ; il sera fou de rage en apprenant la décision de Federico García.
On peut dire qu’après don Federico, don Alejandro est le cacique le plus
puissant de la Vega. Les García et les Roldán sont de lointains cousins.
Mais il y a beau temps que les litiges de terrain, les affaires et surtout la
politique ont mis à mal la belle harmonie familiale. Un échelon plus bas, on
trouve les Alba, des propriétaires terriens de la plaine enclins aux tendances
conservatrices de Roldán. Jamais Alejandro Roldán ne s’abaisserait, comme
le fait maintenant Federico García, à aller saluer deux affaneurs comme
Daza et Olmo.
« Eh là, Daza, n’agite pas les bras comme ça, tu vas finir par décoller. »
Le journalier s’essuie la main sur son pantalon avant de serrer celle que
lui tend don Federico.
« C’est qu’il faut que je vous parle, patron. Si c’est possible.
– Bien sûr que oui, venez par ici. »
Sous l’œil stupéfait du brigadier de la Guardia Civil, le cacique soulève le
cordon frontalier pour faciliter le passage de Daza et son compère Olmo,
dont le gamin agrippe toujours la jambe de pantalon.
« S’il vous plaît, don Federico. Ils ne peuvent pas passer.
– Détrompez-vous, brigadier. Ce cordon a été installé pour que nos jeunes
écervelés n’aillent pas molester mes manœuvres. Je me fais comprendre ?
– À vos ordres », capitule l’autre de mauvaise grâce.
Daza entre timidement. Olmo, dont la stature est aussi imposante que
celle du cacique, le suit l’air aux aguets mais sans crainte. Le petit ne l’a pas
lâché. Il a le bras gauche atrophié. Trente centimètres à peine séparent
l’épaule d’une petite main anémiée. Sans lui laisser le temps de réagir, don
Federico se penche et le soulève dans ses bras.
« Et toi, qui es-tu, gitanillo ?
– Il n’est pas gitan, intervient Olmo avec arrogance.
– Ici, nous sommes tous gitans. Ma grand-mère Paula l’était. Et on dit
qu’elle était très belle. Et mon grand-père Antonio était un Vargas par sa
mère. Et toi, qui es-tu ?
– Moi, c’est Olmo.
– Enchanté. Choque-m’en une. Et toi, gitanillo ?
– Je ne suis pas gitan, on vous dit. Je m’appelle Ricardo Rodríguez
Jiménez.
– Ricardo Rodríguez Jiménez, rien que ça ! Et que veux-tu faire quand tu
seras grand ?
– Violoniste du Corpus Chico, dans la fanfare.
– Tiens donc !
– Toi, tu es le papa de Lucero.
– Tu connais Lucero ?
– Oui. Il dit qu’il va me fabriquer un violon pour mon bras malade. Il dit
que, puisque mon bras ne grandit pas, il faudra bien que les violons
raccourcissent.
– C’est une grande vérité qu’il t’a dite là, Lucero ! Allez descends, tu es
déjà grand et tu pèses lourd. Qu’est-ce qu’il y a de si urgent, Daza ?
– Ma femme est tombée malade, et…
– Très malade ?
– Bon, non, pas très malade, elle va mieux, mais…
– Content qu’elle aille mieux. Donne-lui le bonjour. Bien, tu n’as pas les
soixante perras{12} du loyer, c’est ça. Ni les quarante que tu devais déjà. »
José Daza ne répond pas. Federico García observe le gamin, qui fixe un
regard halluciné sur les balançoires installées du côté riche de la place.
« Allez, Daza, ne t’en fais pas. Qui se soucie de l’argent aujourd’hui ?
– Ceux qui n’en ont pas, faites excuse, intervient Olmo.
– Bon, Ricardo Rodríguez Jiménez ! fait le cacique avec entrain,
soulevant à nouveau le petit garçon dans ses bras. Allons jouer. »
Et tournant le dos aux deux journaliers, il se dirige d’un pas irrévocable
vers les tape-culs, les mâts de cocagne, les toboggans et la piste de pétanque
où s’amusent les enfants sans peur. Daza et Olmo n’ont pas le choix, ils
suivent le patron à travers les danseurs qui s’écartent instinctivement à la
vue des affaneurs engoncés dans leurs habits du dimanche usés et rapiécés.
García n’a pas plus tôt posé le petit Ricardo au milieu des attractions que
des mères accourent vers leurs rejetons ; il les salue d’un hochement de tête
respectueux. Sans chercher à dissimuler un sourire goguenard. « Bonsoir,
doña Amparo… Comment va votre époux, doña Josefa ? Vous êtes très en
beauté ce soir, doña Abundia… Vous rentrez déjà, Ausencita… ? »
Le petit infirme reste seul, un peu perdu au milieu du square improvisé,
mais bien vite le voilà assis sur un tape-cul en équilibre sur un tronc
d’arbre. Il monte et il descend, un enfant invisible faisant contrepoids à
l’autre bout. Comme Olmo fait mine d’aller le chercher, don Federico
l’arrête d’une main posée sur sa poitrine.
« S’il te plaît, Olmo, laisse-lui encore un instant.
– Laisse faire le patron, mon gars », appuie Daza.
Mais Olmo écarte posément la main du cacique.
« Sans offense. J’apprécie vraiment ce que fait doña Vicenta, patron.
Grâce à elle, le petit est le premier de ma caste à savoir lire et écrire. Mais il
n’a pas sa place ici, et je vais l’emmener.
– Comme tu voudras, Olmo. Je ne savais pas que ton fils venait à la
maison.
– Ça va faire deux ans. Doña Vicenta, c’est quelqu’un de bien. Vous
permettez ?
– Comme tu voudras. On se reverra, Olmo. J’espère. »
García libère le passage et Olmo soulève son fils, qui ne bronche pas bien
qu’il ait les larmes aux yeux. Tous deux rejoignent le côté des pauvres,
longeant la place pour éviter tout contact avec patrons et gardes civils. José
Daza les regarde s’éloigner.
« Désolé pour Olmo. Il est un peu bolchévique.
– Toi, tu as autre chose à me demander. Pas vrai, Daza, mon ami ?
– Le Roi arrive demain.
– Sac à poisse !
– Vous ne pourriez pas… ?
– Encore ? Tous les ans, alors. Tu n’es pas fatigué, Daza ?
– J’aime mieux ça qu’être emmené de force. Un de ces jours, je vais
m’énerver après tous ces salauds et il va y avoir un malheur.
– Bon. Mais ne viens pas avant dix heures. Ce soir, j’ai l’intention de me
soûler jusqu’à ce que Vicenta m’envoie dormir aux écuries.
– Je vous remercie, don Federico, vraiment. Je peux y aller, moi aussi ?
– Comme tu voudras. À demain, alors. »
C’est chaque année la même chose. Au moment où Alfonso XIII, « le
Treize », arrive à la Vega pour la chasse, José Daza s’empresse de se faire
arrêter par la Guardia Civil : de cette façon, en cas de désordre, on ne
pourra pas lui faire porter le chapeau, comme on l’a fait si souvent par le
passé. C’est que Daza, comme chacun sait, est un bolchévique.
Allez savoir pourquoi, la Vega est anticléricale et antimonarchique depuis
des lustres, et les journaliers y sont beaucoup mieux organisés que dans
d’autres cantons de Grenade et d’Espagne. Un malicieux gène libertaire doit
prospérer en eux depuis des générations, je ne vois pas d’autre explication.
À moins d’un héritage du non moins malicieux don Julián qui, au
VIIIe siècle, ouvrit les portes de derrière de l’Espagne aux musulmans. Sa
belle offensée de fille, Florinda la Cava, habita le hameau voisin de
Romilla ; qui sait si elle ne dispersa pas dans l’atmosphère le pollen de
l’insurrection, l’autan se chargeant ensuite de le propager dans toute la
Vega. Qui sait.
Federico García est resté seul. Parfois il tourne la tête pour regarder
Vicenta et Isabelita sautiller sur la piste ou observer de loin la quiète et
timide Conchita, qui n’a pas décroisé les bras de toute la soirée. L’orchestre
s’est lancé dans une reprise plutôt miteuse d’un succès de Raquel Meller.
Mais venant du fond de la rue de l’Église, voilà que des sons bizarres se
font entendre.
« Nom d’un chien, Federico, ne me dis pas… » laisse-t-il échapper.
Il vient de rallier le comptoir de la buvette ambulante lorsqu’il aperçoit
son fils jouant du piano sur la carriole familiale tirée par deux de ses rosses.
Horacio Roldán et Frasquito, aidés des cinq ou six garçons qui ont porté le
piano, bondissent autour de Lucero comme des bouffons. L’orchestre
s’interrompt, subjugué par le spectacle et par le bruit. L’anguleuse María,
l’opulente Marta et la belle Adelaida plaquent leurs mains sur leur bouche,
stupéfiées par l’audace de leurs prétendants et la virtuosité cabotine du
pianiste. Doña Vicenta et Isabelita se précipitent pour grimper à leur tour
sur la carriole. Horacio et Frasquito ont soulevé de force la réticente Concha
et l’envoient rejoindre les autres. Le nez dans son verre de chinchón,
Federico García, qui a tout vu du coin de l’œil, a un demi-
sourire absent. Lucero introduit les accords bien connus d’une chanson. Les
García Lorca gonflent leur poitrine à l’unisson et se mettent à chanter à tue-
tête.

On dit que très bientôt,


si Dieu ne s’en mêle pas,
nous les femmes on devra
partir au front.
Aussi j’ai décidé
par précaution
de rassembler d’ores et déjà
mon bataillon.
Pin-pon.
Un bataillon de midinettes
le plus joli, joli, joli
et le plus guilleret
qu’on ait vu par ici…

L’assistance éberluée s’est tournée vers eux, toutes classes confondues.


Puis le bal reprend où il s’est arrêté. Federico García commande un autre
verre. Puis un autre. Puis un autre. C’est un homme de parole.
***
Quatre heures du matin ont sonné et les seuls encore dehors sont Horacio
et Lucero. Assis sur le péril de la maison des García Lorca, ils fument des
cigarettes volées à Roldán père en comptant les étoiles filantes.
« Je hais Grenade, Horacio. Je n’en peux plus d’être ici.
– Cette fille. Tu l’avais dans le ciboulot.
– Je ne peux même plus écrire, c’est comme si Grenade me desséchait
l’encre et le sang.
– En plus, j’adore ce nom. Adelaida. Un nom de fleur. Adelaida comme
alhucema… euh… ou lavandula, ou… myosotis, ne m’oublie pas.
– Je me barbe, Grenade me barbe. Tous ces provinciaux qui me traitent de
péquenaud…
– Et si tu te mariais avec Adelaida ?
– Et puis mon père est devenu insupportable. Toute la journée à parler
politique : et les libéraux ceci, et les conservateurs cela… Tout ça, à cause
de Grenade. Quoi ?
– Je dis : si tu te mariais avec Adelaida, cousin ?
– Avec Adelaida ? Si mon père me donne la Huerta de San Vicente en
cadeau de mariage, je me marie avec Adelaida. Et avec celle qui a un nez en
bec d’aigle, aussi.
– C’est ça. Et je vous rendrai visite à la Huerta tous les jours, même si je
dois me marier avec Marta pour qu’elles me laissent entrer. Tu as
remarqué ? C’est dingue !
– Si j’ai remarqué quoi ? »
Horacio dessine sur sa poitrine une double parabole, imitation exagérée
des seins de Marta.
« Non, je n’ai pas remarqué, répond Lucero, indifférent et lointain.
– Tu ne fais pas attention à elles et elles sont dingues de toi. Comment
fais-tu pour avoir autant de succès avec les filles, cousin ? »
Pour le coup, Lucero simule enfin un peu d’intérêt pour la conversation.
La diction soignée, la main cabotine et les pupilles braquées sur celles
d’Horacio, il pontifie :
« Parce que les femmes raffolent des problèmes. Et qu’elles devinent
qu’avec moi, elles n’auraient que ça. »
La nuit a rafraîchi, les étoiles n’en finissent pas de trembler.

***
Le Corpus Chico a pris fin. Sur la place d’Asquerosa, les forains
remballent leur matériel. L’une après l’autre, les charrettes s’éloignent vers
Zujaira ou Pinos Puente, certaines vers Obeilar, d’autres plus rares vers La
Loma. De la fête, il ne reste que le cordon ségrégationniste entre riches et
pauvres. José Daza traverse la place, l’air harassé. Il a troqué ses habits du
dimanche contre une chemise sale en serge et un pantalon reprisé en toile à
sac qui se désaccorde à chaque pas, comme s’il refusait de servir ce corps
émacié.
Dans la cuisine des García Lorca, il y a un remue-ménage inattendu à
pareille heure. Vicenta se démène fébrilement et bombarde les servantes
d’indications : « Petra, le fromage, pas dans du journal, la croûte va se
fissurer. Un linge humide en coton fin. En coton. Et les jambonneaux, dans
des torchons, hein ? Non, pas comme ça. Comme ça. Arrête les œufs,
Rosina, ça fait une minute que l’eau rit. »
Ça a toujours ravi Lucero, cette eau qui rit. Comme dit sa mère : toutes
ces sottises amusent beaucoup Lucero, il les note même dans ses carnets.
Au salon, Federico García pince sa guitare avec adresse, poussant la
seguidilla en attendant que le coucou mural sonne dix heures. Il
accompagne alors l’oiseau artificiel d’un chapelet de notes, l’oreille tendue
vers le heurtoir de la porte d’entrée. Qui retombe par trois fois.
« Daza ! Ponctuel comme un sbire de Wellington, crie-t-il en direction de
la cuisine. Allez ouvrir. »
Isabelita court vers l’entrée et glapit en bondissant sur place :
« Le voleur ! C’est le voleur ! Le voleur est là ! »
Haussée sur la pointe des pieds, la petite se bat avec la clenche. Daza, une
fois entré, doit l’aider à repousser le lourd vantail de chêne.
« Bonjour, Isabelita. Ton père est là ?
– Donne ta main, je vais te conduire. Pourquoi dois-tu venir tous les ans
nous cambrioler ?
– Parce que le Roi vient tous les ans chasser à la Vega. Et que j’aime
mieux aller en prison pour une petite bêtise qu’être tenté d’en faire une plus
grosse.
– Ah, je comprends », approuve la petite, circonspecte.
Le cacique se sent fondre en voyant débarquer dans son salon, main dans
la main, l’affaneur loqueteux et la demoiselle de sept ans dans sa chemise
de nuit d’un blanc immaculé avec ses rubans angéliques ; une image mi-
comique, mi-poignante.
« Je vais prévenir maman. Toi, tu attends ici avec papa, hein ? » dit
Isabelita avant de s’élancer vers la cuisine en criant : « Le voleur est là,
maman ! Le voleur est arrivé ! Vite, vite, il est arrivé !
– Les cris que pousse cette enfant. Avec le mal de crâne que j’ai ce matin.
– Vous avez dormi dans l’étable ? demande Daza en acceptant la poignée
de main de don Federico.
– Tout comme. Assieds-toi.
– Ça va, merci.
– Assieds-toi, te dis-je. Tu as déjeuné ? »
Daza s’assied, le cul au ras du siège, mal à l’aise une fois de plus dans ce
salon avec ses rideaux, son piano, ses lustres massifs qui finiront par tomber
sur la tête de quelqu’un un jour ou l’autre, ses fauteuils rebrodés de faux or
aux accoudoirs incurvés et ses tapis qui lui font comme de l’herbe aplatie
sous les espadrilles.
Entre la maîtresse de maison, chargée d’une lourde gibecière.
« Bonjour, José. Tu as déjeuné ?
– Oui, madame. Merci. »
Doña Vicenta lui fourre la gibecière dans les bras.
« Tiens, de quoi voir venir quelques jours. La cochonnaille, ne la sors pas
du sac, ni des torchons : ça la dessèche. Le fromage, le pain, même chose :
ils se conserveront mieux. Les truites, fais-leur prendre l’air et mange-les
demain au plus tard, ne joue pas avec ça, tu m’entends ?
– Oui, doña Vicenta. Mais il ne fallait pas…
– Laisse, bêta. Je préfère que ce soit toi qui te régales, et non le Roi qui
s’empiffre.
– Sac à poisse ! Cesse de mentionner l’Oncle Page dans cette maison,
Vicenta, ou je te répudie.
– Tais-toi donc, espèce de Baldomero ! Tu nous as assez assommés cette
nuit. »
Chez les García Lorca, chaque fois que quelqu’un se soûle, il se voit
affublé du nom de Baldomero tant qu’il n’a pas cuvé. Le Baldomero en
question, un oncle paternel de don Federico, est passé de vie à trépas un
jour de novembre 1911 après avoir, soixante-dix ans durant, bien bu, bien
vécu, bien fainéanté et surtout bien chanté. Poète, musicien, excentrique,
roublard, catholique, noceur, séducteur et poivrot notoire, il a laissé œuvre
écrite et tradition orale, que les foires de la Vega ne sont pas près d’oublier :
La fiancée que j’ai
Purita elle a pour nom
bien que de pur elle n’ait
ni les paroles ni les actions.

Naturellement, l’oncle Baldomero est l’idole indétrônable de Lucero.


Personne d’ailleurs n’a pleuré à son enterrement : toute la famille est allée
au cimetière comme à une dernière fête avec le brave homme, qui n’a
jamais encaissé les tristes mines. D’ailleurs, le soir même, on a joué ses
chansons au piano.
« Pourquoi vous appelle-t-elle Baldomero, patron ?
– Pour rien. Bon, Daza, allons-y. Je dois aller à Grenade et il se fait
tard. »
Deux jeunes juments, Zaína et Zoraida, les attendent toutes sellées. Le
patron et le journalier partent au trot vers Pinos Puente. Quelques minutes
plus tard, ils traversent le Cubillas et regardent en silence les châtaigniers,
chênes verts, peupliers, rouvres et saules esquisser, chacun à sa manière,
une aquarelle de l’automne imminent. L’épervier lance son trille bref dans
les feuillages. Bientôt, son poitrail orangé se fondra dans les feuilles
mordorées. Ils aperçoivent aussi le plumage multicolore d’un monticole qui
a fui la froidure des montagnes pour se pavaner dans les semis de tabac et
les touffes de camomille.
Aux abords du chemin, des affaneurs attendent par petits groupes le
contremaître qui viendra leur offrir une journée de travail. Les temps sont
durs. Les patrons de la Vega préfèrent ramener des crève-la-faim
d’Estrémadure, de Galice et du Portugal : ils viennent d’une misère plus
noire, sont moins ombrageux et n’ont pas les exigences de ceux de la
plaine. Les journaliers affamés dévisagent fixement la haute figure de
Federico García lorsque la Zaína les dépasse. Le patron ne détourne pas les
yeux, il salue même certains d’entre eux d’un geste de la main, assez vague
et distant pour ne pas provoquer d’expectative.
À Pinos Puente, les deux hommes mettent pied à terre aux portes de la
caserne de la Guardia Civil, à quarante mètres à peine de la mairie. García
s’abstient d’ôter son pardessus noir qui lui confère de l’autorité. Cela dit, il
n’a pas besoin de ça. Depuis sa fondation en 1904, il est le principal
actionnaire de la raffinerie sucrière Nueva Rosario. Ici, la plupart des
hommes capables de rapporter du pain chez eux tous les jours travaillent
pour lui. Pas un habitant qui n’incline la tête sur son passage.
Le vestibule de la Guardia Civil est frais et aéré, malgré un léger parfum
de poudre et d’humanité. Cigarette au bec, un agent, le cul sur une chaise et
les pieds sur une autre, s’ennuie derrière un comptoir en bois qui serait
mieux à sa place dans une taverne. Il n’a pas vingt ans, une brève
moustache ombre sa lèvre fine, ses joues imberbes sont d’une pâleur
maladive. Il se lève d’un bond lorsque la trogne de Federico García vient se
pencher sur sa désinvolture.
« Appelle-moi le sergent Biescas. Au trot, je n’ai pas que ça à faire »,
indique posément le cacique.
Le perdreau disparaît en direction des cellules. Presque aussitôt, un
homme courtaud d’une trentaine d’années s’encadre dans la porte, débraillé,
une joue barbouillée de mousse et le rasoir levé. Le sergent Biescas se
reprend hâtivement à la vue de Federico García ; tout en le saluant, il
abandonne le rasoir couvert de savon sur le comptoir vide et s’essuie
sommairement la figure. Son sourire se fige en découvrant le contour fluet
de Daza dans l’ombre du cacique.
« Le bonjour, Biescas.
– Mais enfin, don Federico ! Encore ?
– J’ai surpris cet homme chez moi, en train de me voler. Son nom est José
Daza.
– Je le sais bien, que c’est Pepe{13} Daza. Mais ce n’est plus possible. On
a déjà assez à faire avec l’arrivée de Sa Majesté à la Vega, vous n’allez pas
remettre ça.
– Tu n’as qu’à accomplir ton devoir, sergent : rédiger ma plainte et arrêter
cet homme. Dans le cas contraire, je me verrais obligé de signaler ta
conduite à Grenade.
– Fait chier, excusez, grommelle le sergent en se penchant derrière le
comptoir à la recherche du registre.
– Il faudrait savoir. Avant, l’Oncle Page n’était pas plus tôt arrivé à la
Vega que tu embarquais le bonhomme. Et maintenant que je te l’amène, tu
te plains.
– Bah, il y avait de quoi, don Federico. Tout le monde sait que Daza est
un bolchévique.
– Eh bien il l’est toujours. Et maintenant il vole, en plus. Tu es toujours
bolchévique, au moins, Daza ?
– Ce n’est pas tout à fait exact. Internationaliste, je suis inter-
nationaliste…
– Bon, peu importe. C’est toujours un délit, tranche le cacique.
– Très bien, allons-y, soupire le sergent. Nom, prénom, âge… »
García répond brièvement aux questions rituelles, Daza approuvant
chaque fois d’un hochement de tête.
« Bon, et qu’a-t-il volé, cette fois ?
– Eh bien, disons… deux cents reales.
– Je ne vous volerais jamais autant, enfin, don Federico ! proteste d’un
ton vertueux le journalier internationaliste.
– Ah. Alors disons cinquante. Cinquante reales, ça va ?
– C’est mieux, concède Daza. Merci.
– Je t’en prie. »
Le sergent Biescas fait signer la plainte au cacique et la contresigne. Puis
il lance un ordre vers le couloir menant aux cellules.
« Eh, petiot ! Mets-moi ce gars-là dans la trois. Vas-y, Daza, tu connais…
– Je veux d’abord voir la cellule, le coupe García, péremptoire.
– Comme vous voudrez, don Federico », capitule Biescas, l’air las.
Le couloir de pierre dessert deux rangées de cellules. Les portes en bois
ne sont pas très solides. Don Federico les ouvre l’une après l’autre sur des
cachots cubiques, crasseux et sombres, pourvus d’un soupirail trop étroit
pour ventiler les remugles de pisse, d’étrons et de vomi.
« Il n’y a personne ?
– On a relâché tout le monde. Même les gitans. Au cas où ça chaufferait,
précise le sergent.
– Mets-le dans celle du fond. La grande, avec la petite fenêtre à barreaux.
– Je ne peux pas faire ça, patron. Celle-là est pour les cas spéciaux, on en
met quatre ou cinq dedans.
– Daza est un cas spécial. Bolchévique et voleur. Et internationaliste, en
plus.
– À vos ordres. »
García, qui s’apprête à franchir le seuil de la gendarmerie, se retourne en
entendant Biescas le héler.
« Une dernière chose, don Federico.
– Vite fait alors, sergent. On m’attend à Grenade.
– C’est-à-dire… quand pensez-vous retirer votre plainte, si ce n’est pas
trop demander ?
– Relâche-le dès qu’Oncle Page sera rentré à Madrid. Je repasserai signer
ce qu’il faudra quand j’aurai un moment. D’ici là, tu sais que tu es le
bienvenu à la Huerta.
– Le bonjour à doña Vicenta.
– Ce sera fait. »
Après avoir attaché les rênes de Zoraida à sa propre selle, don Federico
enfourche Zaína et, pressé à présent, éperonne sa jument. Il savoure la
violence de l’air froid sur son visage. Cette fois, il n’a pas un regard pour
les journaliers postés au bord du chemin lorsqu’ils lèvent les yeux sur son
passage.

***
Il y a toujours une agitation considérable à la gare de Grenade. Des
pommes de terre, du sucre, du tabac et du bois partent chaque jour vers
Madrid, Séville, Valence et Barcelone. Déchargeurs, portefaix et autres
manœuvres, commissionnaires, coursiers et convoyeurs, leur chemise
trempée de sueur ou torse nu, s’affairent en un va-et-vient faussement
anarchique entre les quais, les hangars, les plates-formes de triage et les
baraques. Federico García s’attarde près des voies en fumant un cigare, le
temps que son contact le repère. Le courtier, un homme menu à la face de
rongeur qu’on surnomme Ratón, allume à son tour un cigare en le
rejoignant.
« Bonsoir, don Federico. Je commençais à m’inquiéter.
– La hausse des prix fait grincer des dents, Ratón.
– Mais avec la venue du Roi, la garde sera partout. Aucun risque
d’émeute. »
D’un geste vif, García extrait discrètement de sa poche trois cents pesetas
que Ratón escamote sans les compter. Trois cents pesetas. L’équivalent du
salaire journalier de cent manœuvres.
« L’ancien dépôt d’El Trébol, lâche le courtier entre ses dents. J’envoie la
loco à midi et quart avec six fourgons, vides et ouverts. Pas question de
prendre du retard. À moins cinq, le machiniste a ordre de redémarrer, quoi
qu’il arrive. Prenez suffisamment d’hommes. Et faites en sorte qu’ils ne
soient pas d’ici : les rumeurs vont vite et les affaneurs sont nerveux. »
Le cacique acquiesce en silence, le regard perdu vers les lointains
contours montagneux de Huétor, le cigare éteint au coin des lèvres. Puis il
se détourne et s’éloigne sans un mot. En traversant les voies, il aperçoit
Olmo trimant parmi d’autres manœuvres. Les deux hommes échangent un
regard entendu sans s’interrompre.

***
Je crois que le fait d’être de Grenade m’invite à l’empathie avec les
persécutés. Le gitan, le noir, le juif… Le maure que nous portons tous en
nous. Grenade sent le mystère, la chose qui ne peut être et qui est,
cependant. Qui n’existe pas, mais qui influence. Ou qui influence justement
parce qu’elle ne peut exister et qui, en l’absence de matière, voit son arôme
multiplié.
FGL

***
On rejouait ce soir au théâtre Cervantès la zarzuela L’Art d’être belle, du
maestro Giménez y Bellido. Le spectacle est terminé depuis bientôt deux
heures. Lucero se tient sous les arcades, face à l’entrée du théâtre, avec à la
main un papier déplié qu’il lit et relit sans arrêt en remuant les lèvres et en
gesticulant. De temps à autre, il rature un mot et écrit quelque chose, puis
recommence à remuer les lèvres et à gesticuler.
Tout en méditant ses rimes et recomptant ses vers, il observe, de l’autre
côté de la place du Campillo, les messieurs élégamment vêtus qui
s’apprêtent à pousser plus ou moins discrètement les portes du théâtre.
Rôdant autour. Fumant et rôdant encore. Consultant leur montre à gousset et
rôdant toujours. Les moins timides, feignant d’étudier l’affiche de la
zarzuela où Marisa Riquelme, l’actrice du moment, est censée incarner l’art
d’être belle, lourde tâche s’il en est. Inévitablement, ils finissent par enfler
la poitrine et franchir la porte du théâtre en deux enjambées viriles. C’est la
face cachée du Cervantès. Chaque nuit, après la séance familiale de
zarzuela, un voile pudique est jeté sur L’Art d’être belle et un spectacle
pornographique prend le relais. C’est le grand secret de polichinelle de la
ville.
Lucero regarde l’heure lui aussi. Il s’est mis sur son trente et un. Costume
noir, chemise blanche, nœud papillon bleu, cheveux huilés savamment
emmêlés, une boucle faussement rebelle retombant sur son front. Il replie
son papier, le fourre dans son veston et clopine vers un bouquet de lumières
prometteur. Comme chaque soir, il s’attarde sur le panneau à l’entrée du
café Alameda.
Lucero ouvre la porte et jette un coup d’œil à l’intérieur. Il est onze
heures passées, mais la vingtaine de tables en marbre blanc ne sont pas
toutes désertées. Et malgré le volume du local et ses quatre mètres de
hauteur sous plafond, la densité de fumée de cigarette en suspension indique
qu’il y a un instant, le café était encore plein à craquer. Deux filles attablées
devant un chocolat chaud, l’une moche et l’autre belle, à coup sûr
étudiantes en Philosophie et Lettres, le dévisagent dans le reflet des grands
miroirs qui couvrent tout le mur de droite de l’Alameda. Des hommes très
moustachus s’ennuient, avachis sur leurs chaises capitonnées de cuir,
buvant des alcools forts et fumant d’éternels cigares, indifférents au
quintette avec piano indissociable des veillées de l’Alameda. Leurs femmes
roucoulent entre elles. Ou seules. Ou avec le cadavre anticipé de leurs
riches, bouffies et sourdes moitiés. De jeunes étudiants fortunés, les deux
coudes sur la table, agitant d’une main une cigarette et de l’autre un
cocktail, évaluent l’opportunité d’une grève qui leur permettrait de retarder
la reprise des cours. C’est vers l’estrade où officie le quintette que se dirige
Lucero. Il met lui aussi à profit les grands miroirs pour vérifier la parfaite
soumission de la boucle rebelle à sa place assignée.
À mesure qu’il approche de l’estrade, le vacarme s’amplifie.
« Musicien !!! l’interpelle José Mari Carrillo, dit La Loca, en brandissant
son martini piqué d’une olive. Bienvenue dans ma tour d’ivoire, jeune
acoustique, malgré ton costume de cacique plutôt rustique ce soir !
– Jeune prince », le salue à son tour Paquito Soriano, en levant de son
siège son mètre quatre-vingt-dix et ses cent trente kilos avec la grâce d’une
danseuse – cela signifie qu’il est soûl. « Le poète et la femme en retard sont
les seuls qu’on se doit d’accueillir avec les honneurs. Et comme tu n’es ni
poète ni femme, eh bien, c’est ta tournée ou la porte.
– C’est très mauvais, Paquito, réplique Lucero en tapotant
affectueusement l’énorme visage du colosse. Si Wilde relevait la tête…
– Il te la sucerait ! crie Carrillo La Loca, renversant son martini et
s’étranglant de sa propre boutade*{14}.
– Que sais-tu de Wilde, musicien ? brame Paquito, faussement offensé.
Tu n’as jamais rien lu de Wilde. Tu ne sais même pas l’anglais, tu ne sais
rien.
– Mais tu me l’as récité en entier.
– Ah non. Pas en entier. Tu aurais trop aimé. »
Ils sont douze, ce soir, à l’Alameda. Treize, avec Lucero. Parfois, ils sont
plus de vingt, et au pire, ils sont trois. Et ils occupent toujours les trois
mêmes tables, au fond à gauche, à moitié cachés derrière l’estrade du
quintette.
« On ne se cache pas des gens : on cache les gens à notre vue », lui a
expliqué l’éminent fondateur Paquito Soriano, le soir – il y a déjà trois ans –
où ils lui ont permis de s’asseoir avec eux.
Ils se sont autoproclamés cercle intellectuel. Le cercle du Rinconcillo,
déjà célèbre à Grenade, et dont la mission sacrée est d’ébranler férocement
les fondements culturels, politiques et sociologiques de Grenade la caduque,
la corrompue – ou, comme ils disent, la putréfiée. Les Grenadins, toutefois,
ne sont pas entièrement d’accord avec cette description. Pour les libéraux,
le Rinconcillo est une simple bande de fêtards. Pour les conservateurs,
toujours plus enclins à nuancer, c’est une bande de fêtards et un ramassis de
pédales.
Paquito Soriano se dresse à nouveau, énorme, ivre et penché comme la
tour de Pise, et lève son verre. Chacun se tait. Paquito Soriano est, au
Rinconcillo, l’autorité. Toujours vêtu d’un queue-de-pie noir avec plastron
– il en a plus de vingt identiques –, à vingt-quatre ans il pratique six langues
avec aisance et entretient une bibliothèque de plus de quatre mille volumes,
tous lus, qui ont étréci ses yeux de batracien au point de bientôt les effacer
du fond de ses énormes lunettes de myope. Sa collection de littérature
pornographique est mythique parmi les libertins. Les bonnes âmes du
Seigneur, entre messes et messes basses, font savoir dans tout Grenade que
sa maison, héritage millionnaire, est le lieu d’innombrables orgies aux
multiples tendances sexuelles. De plus, il est socialiste. De ceux de Pablo
Iglesias{15}. Ce qui, dans les vertueux cénacles grenadins, est décidément
impardonnable.
« Silence, silence, brame-t-il bien que tous se taisent déjà. Musicien,
musicien. »
Ici, une pause pleine d’emphase.

Soulève de ta chaise ton architecture,


et prends l’air sympathique, comme un bedeau.
Affûte ton verbe riche et ta procédure
pour accueillir le petit nouveau : Manolo !

Et Paquito de pointer du doigt, tel Christophe Colomb, un jeune homme


en bout de tablée. L’aspirant se lève et s’approche de Lucero, en évitant
soigneusement de déranger ses voisins. Il est jeune, seize ans, vêtu avec une
correction qui jure avec l’extravagance vestimentaire des confrères du
Rinconcillo. Mais son regard et son sourire sont fermes, et il n’a pas l’air
incommodé par l’atmosphère peu fréquentable qui s’empare chaque soir de
l’Alameda.
« Je suis Manuel Fernández Montesinos. Et je n’aime pas qu’on
m’appelle Manolo.
– Excuse-le, répond Lucero, pure allégeance au dictat de la rime.
Federico García Lorca. Enchanté. Tu veux boire quelque chose ?
– Une manzanilla, merci.
– Manzanilla La Guita / Fameuses cuites / Tu te prendras », braille
Carrillo La Loca à la table voisine.
Lucero lève une main pour attirer l’attention d’un serveur d’âge mûr, sec
comme une trique, l’œil vif et la bouche dédaigneuse. Dont le rictus dévoile
une dentition chaotique lorsqu’il rapplique.
« Bonsoir, Navarrico.
– Bonsoir à vous, señor Lucero. Qu’est-ce que ce sera ?
– Une manzanilla et…
– Deux ! crie quelqu’un.
– Trois ! crie un autre.
– Messieurs, messieurs, les reprend le serveur.
– Quatre ! crie Carrillo La Loca.
– Adjugé ! applaudit le journaliste Constantino Ruiz Carnero.
– Voilà, conclut Lucero. Quatre manzanillas et pour moi, une vodka-
olive.
– C’est parti. »
Raide comme la justice, Navarrico tourne les talons et s’en repart d’un
pas électrique.
« Quel personnage, ce serveur, commente Manuel Fernández Montesinos.
– Tu es encore capable d’être surpris, après avoir tâté de cette faune-là ?
Tiens, viens par ici. »
Lucero entraîne Montesinos à un bout de la salle, face à un mur couvert
de portraits de toreros, de chanteurs, d’actrices de vaudeville et d’aviateurs
coiffés de leur casque. Il lui désigne une reproduction à l’huile du Don
Sebastián de Morra.
« Bon sang, mais c’est Navarrico, le serveur.
– N’est-ce pas ?
– Velázquez ?
– Bien vu. »

Du coin de l’œil, Lucero voit Navarrico traverser la salle avec les


consommations, livrer trois manzanillas aux soiffards et s’approcher d’eux
en rééquilibrant sur son plateau la vodka-olive et le dernier vin blanc.
« N’est-ce pas que c’est toi, Navarrico ? dit Lucero, mi-moqueur, mi-
affectueux, en lui indiquant le tableau.
– C’est moi tout craché. Mais le malotru qui m’a tiré le portrait aurait pu
m’épargner ces nippes de clown.
– Velázquez, il s’appelait.
– Un malotru, quel que soit son foutu nom. Velázquez de mes couilles,
grommelle le serveur en s’éloignant.
– Tel que tu le vois, Manuel, il a travaillé des années pour la Compagnie
transatlantique.
– Visiblement, il aura plus voyagé que lu.
– Salaud. S’il t’entendait. Remarque, il prétend que tout ce qu’il a appris
sur les bateaux, c’est à dire fils de pute en cinquante langues. Un jour,
Paquito Soriano l’a pris au mot et c’était vrai. Du moins, il a su dire fils de
pute dans toutes les langues que connaît Paquito, et il y en a une
palanquée. »
Navarrico est le seul loufiat à oser affronter la horde d’hédonistes. C’est
pourquoi le patron Paco Gadea l’a gardé, alors qu’il a trouvé du dernier chic
de remplacer les autres par une escouade de serveurs bien mis, jeunes et
instruits, pour attirer les gens de bien et se défaire de la racaille.
Malheureusement, c’est justement la racaille, en l’occurrence celle du
Rinconcillo, qui remplit le mieux sa caisse. Il y a des nuits où ce dilemme
empêche Gadea de dormir.
Comme tous les soirs, le cercle consacre quelques minutes à débattre
pour savoir si la poésie de Villaespesa est ou n’est pas de la cochonnerie.
« Mon cher Maroto, je te rappelle que Juan Ramón l’a défini comme le
“boxeur du modernisme”, pérore Paquito Soriano.
– Normal : il malmène la poésie à coups de poing », rétorque José María
Guarnido, dit Maroto, un écrivain beau et véhément qui rêve de pendre à un
arbre ceux qu’il appelle « les poètes de l’Alhambra ».
Il se lève et déclame, parodiant sa bête noire du moment :

Ô jardin blanc de lune, mystérieux


jardin à toute indiscrétion fermé,
quelle fragrance de mots a parfumé
de doux jasmins ton repos délicieux ?

Tes perles s’égrènent sur le marbre ovale


d’une fontaine classique, prodigieux
et doux déluge : soupir silencieux…
tendre berceuse à la voix de pétale…
Maroto se rassied en martelant la table du plat de la main – son verre se
brise en tombant et lui entaille un doigt – et en braillant :
« Une merde ! Une merde ! Une merde ! Une merde ! Villaespesa a été,
est et restera u-ne-meeeer-de ! »
Une partie du cercle applaudit chaudement, l’autre hue le poète et lui
lance menue monnaie, serviettes sales et épluchures de cacahuètes. Le
quintette, blasé, attaque sans s’émouvoir l’Opus 667 pour piano et cordes
en la majeur de Franz Schubert.
« Silence ! Silence ! Silence ! »
Lucero s’est levé, bras grands ouverts, tel le messie. Un monstre
pluricéphale tourne vers lui ses yeux vitreux et le silence se fait.
« Parle, musicien », lui concède Paquito, solennel.
Les gros yeux noirs de Lucero passent en revue la triple tablée. Il attend
que le silence gagne en profondeur.
« Il me vient une révélation. Il me vient une épiphanie, annonce-t-il en
exhumant de la poche intérieure de son veston la feuille pliée qu’il a noircie
de ses pattes de mouche une heure plus tôt, devant le théâtre.
– Pas possible ! » s’extasie, simulant la transe, le journaliste Constantino
Carnero.
Doyen du Rinconcillo du haut de ses vingt-neuf ans, Carnero est devenu,
grâce à son quotidien El Defensor de Granada, une référence intellectuelle
de la gauche grenadine. Ce qui ne l’empêche pas, à cette heure avancée, de
faire l’imbécile comme tout un chacun. Franc-maçon, gros, myope,
prématurément chauve, laid, dentu, brillant et follement cultivé, il incarne
magnifiquement la réputation que les conservateurs ont taillée aux
rinconcillistes.
« Pas possible !
– Si, très possible, réplique Lucero. Et ne le redis surtout pas.
– C’est que je suis ivre. Ivre d’impatience.
– Et de gin, précise Maroto qui presse un mouchoir sur sa main blessée.
Je t’en ai compté six. Et comme je suis ivre moi aussi, j’ai pu en rater un.
– Allez-vous vous taire ! » articule Lucero comme un prédicateur fou.
Toute l’assemblée sait ce qui va se produire. Une chose d’une importance
vitale pour sa noble croisade : la récitation d’un nouveau poème d’Isidoro
Capdepón. De l’avis de tous, le plus noble poète de Grenade. Il y est peu
connu, son étoile n’étant pas locale mais transatlantique, puisqu’elle l’a
mené au Guatemala.
Quitte à tourner en dérision les rances milieux culturels de Grenade
enlisés dans l’affectation pseudo-mauresque et les poncifs larmoyants de
l’Alhambra, Soriano, Carnero et consorts ont inventé un poète grenadin
affligé de toutes les caractéristiques qu’ils abhorrent. Ils ont poussé si loin le
canular que les chantres de la culture officielle se font un devoir de célébrer
dans la presse l’œuvre de ce concitoyen aussi illustre que fictif.
C’est ainsi qu’il y a peu, El Defensor de Granada relayait l’arrivée
imminente du poète chimérique et désormais chenu.

El Defensor de Granada
Le poète Isidoro Capdepón de retour dans sa ville natale

Ces lignes maladroites se veulent l’expression de notre admiration la plus sincère à l’heure de saluer
l’illustre poète qui nous revient du Guatemala couvert de lauriers et de gloire. Grenadin amoureux de sa cité,
Isidoro Capdepón, comme nous le savons tous, n’a eu de cesse de célébrer Grenade en de brillantes
strophes emplies de l’impétueuse inspiration qui l’a placé au sommet des poètes de son temps.
À l’âge de vingt ans, une situation économique des plus dramatiques le forçait à partir pour la féconde
Amérique. Bien que la vie ne l’ait pas épargné, la dure réalité n’a pas étiolé l’exquise inspiration dont déborde
en particulier son nouveau recueil Auras guatémaltèques, où s’affirme un style inimitable, connu désormais
sous le nom de capdeponisme.
Car Isidoro Capdepón a influencé toute la poésie américaine contemporaine ainsi qu’un important noyau
de poètes espagnols.
Sa vie est admirablement relatée dans différents livres et articles de José Mora Guarnido, Melchor
Fernández Almagro, Antonio Espina García et Eugenio d’Ors. En 1919, si notre mémoire est bonne, il était
proclamé à l’unanimité membre de la Real Academia de la Lengua, succédant ainsi à l’insigne et tendre
poète José Selga dont le siège était vacant depuis 1882, car personne ne s’en était encore montré digne.

Lucero fait durer l’expectative : un poème de Capdepón mérite de se faire


désirer et se déguste lentement. Enfin, il s’éclaircit la gorge d’un long trait
de vodka-olive, remet en place sa boucle rebelle au millimètre près et
entonne, d’une voix vibrante d’émotion :

Sur la douce colline de Chumbera soumise


à la masse que dresse austère et colossale
la Sierra Nevada au manteau d’argent pâle
se dresse une paisible et avenante église.

Son bon saint Nicolas commémore en ce lieu


la sublime piété de la mienne Grenade
et l’y vont adorer en dévote manade
l’humble bergère autant que le riche au sang bleu.

Ô bon saint Nicolas, jusqu’au sommet lointain


de Guatmozín résonne l’écho mélodieux
de l’éden grenadin qui te chante et te prie.

Il parvient jusqu’ici à l’Espagnol chrétien


qui de Guatémaltèques entouré pense à Dieu,
gémit, soupire, prie et pleure sa patrie.

Seul Schubert trouble encore le silence qui s’ensuit. Paquito Soriano


opine du chef, pensif et plissant de plus belle ses petits yeux de myope.
Carrillo La Loca essuie d’authentiques larmes sur la manche de
Montesinos. Constantino Ruiz Carnero s’affaire à prendre des notes, sans
doute en vue d’une chronique dans le très sérieux Defensor de Granada, qui
a déjà publié plusieurs odes de l’éminent trouvère.
« Profond, émet Paquito, rompant enfin le silence.
– Alhambriqué, renchérit Lucero.
– Nasridien en diable, ajoute Montesinos.
– Albaïcinant, opine Carnero.
– Généralifique », conclut Maroto.
Ils se dressent tous, levant leurs verres, solennels. Les vident cul sec et
sans se rasseoir, ferment dévotement les yeux et s’abandonnent à l’instant
spiritueux autant que spirituel.
« Manolo ! »
L’éclat de voix, bien qu’autoritaire et exagérément viril, reste absolument
sans effet. La confrérie demeure confite en son extase, mentons hauts et
paupières baissées, dans le halo d’une lampe inutile.
« Manuel Fernández-Montesinos Lustau ! »
Le jeune Montesinos, cette fois, ouvre les yeux. Il découvre son père et
son frère cadet à quatre mètres de lui, raides comme deux soldats de plomb,
en plus féroces. Les autres s’éveillent à leur tour de leur transe pour
visualiser ces mâles représentants de la vertu bourgeoise.
« Quel honneur de te voir ici, banquier Montesinos, bafouille Carnero,
dont l’élocution pâtit des huit gins éclusés.
– Nous rentrons, Manolo, dit le banquier sans relever. Ta place n’est pas
ici, parmi cette racaille.
– Je suis avec le plus grenadin des Grenadins, père », réplique
l’adolescent avec aplomb.
Lucero, le premier, part d’un rire nerveux et éthylique qui dérange enfin
la boucle savamment rebelle sur son front. Paquito, à sa façon énorme, est
le deuxième. En un instant, tous les admirateurs de Capdepón se tordent sur
leurs chaises, riant comme des possédés. Carrillo La Loca en tombe par
terre et Maroto se coupe à nouveau avec son verre brisé.
Manuel Montesinos est le seul encore debout. Un vague sourire aux
lèvres, il défie calmement son père du regard.
« Si vous le souhaitez, je peux vous présenter mes amis et vous prendrez
un verre avec nous. Nous pouvons même vous lire le nouveau poème du
grand barde Isidoro Capdepón. Un poème profond, alhambriqué,
albaïcinant, généralifique et j’en passe. Vous ne le regretterez pas. »
Le fou rire collectif atteint son paroxysme. Paquito Soriano s’étouffe et il
se pourrait qu’il meure, mais personne n’y fait attention. Le banquier fait
volte-face et, suivi de son fils cadet, regagne dignement la sortie. Soriano
n’est pas mort finalement, il parvient à hoqueter quelques mots :
« Laissez-moi parler. Il faut que je vous dise… j’ai quelque chose à
dire ! »
Les autres, maîtrisant peu à peu leur hilarité, font à Montesinos de
silencieuses offrandes. Manuel Pizarros le décore de la fleur de lys qui
ornait sa boutonnière. Lucero déplie le poème d’Isidoro Capdepón,
l’effleure d’un baiser et le lui tend. Miguel Pizarro dénoue le foulard de soie
à motif oriental qu’il porte au cou et lui en fait un turban. Carrillo La Loca
se coupe une mèche de cheveux qu’il lui offre dans une serviette. Le
journaliste Carnero détache sa montre en or et la lui remet. Maroto presse
les coupures qu’il a aux mains et, goutte à goutte, il dessine sur la table un
impeccable cœur de sang.
« Je propose un concile extraordinaire de la fraternité putréfactrice du
Rinconcillo, déclare Paquito du haut de ses deux mètres de carcasse. Qui est
pour ? »
Tous lèvent la main.
« Adjugé. Cela dit, en ma qualité de président fondateur, j’étais en droit
de vous l’imposer.
– Vive la démocratie ! crie Carnero.
– Vive le libre arbitre démocratique, renchérit Maroto.
– Merci, merci. » Le dandy humecte ses grosses lèvres sensuelles, signe
qu’il se prépare à faire un discours. « Nous avons multiplié les salves pour
accueillir notre nouvel ami. Déposé à ses pieds des offrandes d’or, de soie et
de sang en hommage à son courage, à son intégrité. Ah, doux ami. Les têtes
tôt ceintes de laurier seront les premières à tomber, mais ton armée ici
présente tombera avant toi sur le champ de bataille. Arrogant face aux
puissants, délicat avec les poètes, affectueux avec les bouffons et faisant rire
les dames : ainsi es-tu. Oui, sans te connaître, déjà je te devine, comme la
lune devina le soleil la première fois qu’elle vit sa lumière. »
Applaudissements, que Paquito fait taire d’une main seigneuriale. « En tant
qu’officiant saturnien de notre sainte fraternité, je propose de nommer
Manuel Fernández-Montesinos Lustau centurion de nos armées lyriques.
Votons-nous ?
– Un instant, sénateur, un bref instant, l’interrompt le journaliste Carnero
dans un gargouillis de gin.
– Pléonasme ! l’apostrophe Lucero.
– Tu as raison, musicien, excuse la maladresse de mon verbe. Mais si
Rome déchut en Empire, insultant le délicat héritage démocratique
hellénique et salissant les mers des Cyclades au Dodécanèse, la faute en
incombe à l’avarice et à la mesquinerie de ses centurions. » Carnero reprend
son souffle et éponge sur son front le gin qu’exsude son brillant cerveau.
« Manuel n’est pas un centurion, c’est un enfant-poète. Et c’est d’enfants-
poètes que naîtra l’avenir de l’Espagne et Grenade. En tant que démocrate,
je propose donc la nomination de Manuel Fernández-Montesinos… euh…
– Lustau.
– De Manuel Fernández-Montesinos Lustau comme… » Ici, une pause
emphatique. « … futur maire de Grenade !
– Brillant, camarade Carnero. Brillant, tonne Paquito sous les vivats.
Debout, mon sage éphèbe. »
Montesinos obéit, chapeauté du turban oriental, la fleur de lys agonisant
au revers de son veston.
« En vertu de l’autorité que m’octroient mes connaissances cabalistiques
du futur, la fréquentation de ce ramassis d’ivrognes et de gitans géniaux,
mon ample culture génitale et notre incorruptible ardeur à transformer
l’Alhambra tout entière en un vaste Valhalla lascif où hommes, femmes et
autres sexes forniqueront en toute lubricité, je te nomme solennellement
futur maire de Grenade. »
Applaudissements et vivats, qu’apaise Montesinos d’une main
pontificale.
« J’accepte cette nomination qui m’honore. Ainsi que les hautes
responsabilités qui me sont conférées. Grenade est morte, vive Grenade, et
gloire éternelle à Isodoro Capdepón !
– Grenade est morte, vive Grenade, et gloire éternelle à Isodoro
Capdepón ! répètent en chœur les conjurés.
– Navarricoooo ! Champagne ! Douze bouteilles de champagne ! »
Les cloches de Grenade tintamarrent une heure du matin. La nuit a fraîchi
et seuls les pas des rinconcillistes regagnant leurs pénates résonnent sur la
place du Campillo. L’obèse Paquito Soriano soutient d’un bras Carnero et
de l’autre La Loca, tous deux au bord de la catalepsie. Montesinos a voulu
rendre à Carrillo sa montre en or, mais le journaliste a refusé : « La liberté a
besoin de temps. Et ne m’insulte plus jamais, veux-tu ? Mon temps est à
toi. » Maroto et Almagro débattent en titubant : les vers de Zorrilla, « Dieu
vous accorde autant de joie / qu’avec eux vous m’en donnez ! / Si un jour
Espagne quittez / qu’il vous ramène comme moi », sont-ils tristement
ringards ou furieusement kitsch ? Barrios et Mariscal vomissent au même
coin de rue, chacun maculant en toute camaraderie le bas de pantalon de
l’autre. Ceux qui se maintiennent raisonnablement verticaux divaguent vers
la Manigua, le quartier des putes. Lucero et Manuel – toujours coiffé de son
turban – descendent la rue sans les attendre.
« Et tout ça se passe à Grenade. Je n’en reviens pas, dit Montesinos.
– Chaque soir, ou presque.
– Je ne savais pas que les poètes vivants existaient, tu sais ? Je croyais
que tous les poètes étaient comme Manolo de Góngora{16}.
– Les poètes vivants ! Attention, Paquito Soriano est en train de te
contaminer.
– De quoi donc, me contaminer ?
– De son génie involontaire.
– Eh bien, merci. »
Montesino dérape et manque de tomber.
« Je suis soûl, dit-il.
– Et moi donc. Tu vas te pointer chez toi dans cet état, après ce que tu as
infligé à ton père ?
– Bien obligé.
– Viens chez moi. Un moment. Je ferai du café, tu pourras te reprendre un
peu.
– Je ne veux pas déranger.
– Personne ne nous entendra. La maison est grande.
– Alors allons-y. Du café. J’ai besoin d’un café. Tu sais que c’est ma
première cuite ?
– Tu l’as parfaitement réussie. Nous habitons sur la Gran Vía, c’est tout
près. »
Le 34, Gran Vía est une grande maison en pierre sur trois étages avec de
hauts balcons, une dépendance, des grilles en fer forgé et des bas-reliefs qui
ont dû demander autant de soin que de sous. Il n’y a pas de lumière. Les
deux garçons montent lentement l’escalier extérieur, en étouffant les
gémissements sensuels des marches en bois sous leurs pieds et sans lâcher
la rampe en bronze qui les guide dans l’obscurité. Lucero ouvre la lourde
porte, éclaire le vestibule et ils entrent. Le silence retient son souffle. Ils
avancent avec précaution jusqu’au petit salon et soudain la lumière jaillit.
Lucero en a poussé un petit cri et Montesinos a pâli sous son turban.
Assises dans de gros fauteuils, doña Vicenta et Conchita, en chemise de
nuit, les regardent d’un air amusé. Manuel lève la main vers son couvre-
chef mais la voix de Vicenta l’arrête.
« Non, ne l’enlève pas. Je t’interdis d’ôter ce turban.
– Que faites-vous là à pareille heure ? » s’indigne Lucero, espérant
retourner la situation.
Conchita, qui se retient de rire, ne quitte pas des yeux Manuel
Montesinos. Elle en oublie de cacher ses seins inopportuns.
« Une mère et sa fille ont parfois des choses à se dire, répond Vicenta.
– Dans le noir ?
– À quoi bon lire sur nos lèvres ce que nous entendons parfaitement ?
Allons, Baldomeros, asseyez-vous un moment. Tu ne nous présentes pas
Lord Byron ?
– Manuel Fernández-Montesinos Lustau, madame, pour me servir.
Pardon. Pour vous servir. »
Conchita n’y tient plus : elle éclate de rire, une main sur la bouche.
Vicenta se lève, accepte le baisemain du jeune homme et le fait asseoir à
côté d’elle.
« Ma fille Concha.
– Enchanté. » Ils se regardent et Conchita se remet à rire. « Puis-je ôter
ceci, madame ?
– Non. Avez-vous mangé quelque chose ? Que vous ayez bu, je le vois.
– Oui, maman. Nous avons dîné. »
Vicenta prend sur la console une bouteille de brandy, deux verres, et sert
généreusement les deux noceurs.
« Bien, racontez-nous. Qu’avez-vous fait ce soir ?
– Nous avons nommé Manuel futur maire de Grenade.
– Avec ceux du Rinconcillo ? Alors c’est comme si c’était fait, mon
garçon. Tous les fous sont des voyants. Qu’en penses-tu, Concha ?
– Je ne sais pas, dit-elle d’un air dégagé, tu ne serais pas un peu jeune
pour être maire de Grenade ? »
Lucero ouvre des yeux comme des soucoupes : c’est bien la première fois
que sa sœur ne rougit pas devant un homme. Montesinos avale son coñá cul
sec pour se donner du courage et, soudain conscient de son geste, s’embrase
comme la lampe d’un lupanar.
« Futur maire. Pour être futur maire, pas besoin d’être si vieux. »
Vicenta le ressert et Conchita poursuit l’interrogatoire.
« Quand, alors ?
– J’attendrai que les femmes puissent voter. Sans ton vote, ça ne
m’intéresse pas d’être maire de Grenade, répond-il en rougissant de plus
belle. Et sans le vôtre, madame.
– Que tu es galant.
– Pourrais-je enlever ceci à présent ? Je me sens ridicule.
– Tu l’as bien mérité. »
Montesinos est rentré chez lui et Conchita est montée se coucher. Lucero
tient compagnie à sa mère dans la cuisine pendant qu’elle lave les verres en
un tournemain.
« Veux-tu que je te dise ? J’ai l’impression que ton ami n’a pas été élu
que futur maire de Grenade, ce soir.
– C’est ce qu’il m’a semblé. »
Ils échangent un regard pétillant. Une horloge au loin sonne trois heures
du matin.

***
Les cinq affaneurs sont assis à l’ombre des frênes qui bordent la Genil. Ils
parlent peu. Préférant écouter le chant de la bergeronnette et le cri des
busards, contempler le patinage artistique de l’eau vers son aval. Au vrai, ils
n’ont pas grand-chose à se dire. Il est dix heures et aucun contremaître n’est
venu en quête de bras. Faute d’argent pour du tabac, les hommes mastiquent
de la paille ou des herbes. Et font durer les deux outres de vin qu’ils
partagent. L’une apportée par Ramiro, dit Miro, parce qu’il a une
coquetterie dans l’œil. L’autre, par Juanes. C’était pour fêter leur
embauche : Marranero avait promis de passer les prendre sans faute au lever
du jour. Mais il n’est pas venu. Une urgence, ou un oubli. S’il n’a pas
préféré faire venir des Galiciens ou autres Portugais, en échange d’une
soupe et d’une vague promesse.
Olmo, qui revient à dos de mule de la gare de Grenade, les repère de loin
et s’approche.
« Ey, salue-t-il en sautant à terre.
– Ea, répondent-ils.
– Quoi, il y avait pas de trains aujourd’hui ? demande Miro méchamment.
– Si, mais ils m’ont regardé de travers. »
Ils se mettent à cinq pour égrener un rire las. Olmo s’assied à son tour.
« Ici non plus, pas de boulot, hein ?
– Comme tu vois. »
Olmo a un peu de tabac et ils se mettent tous à rouler en silence. Lui en a,
du travail, en général. Les chefs d’équipe de la gare apprécient ses muscles
et sa carrure. Trois pesetas et deux reales pour quatorze heures de boulot.
Pas si mal. Une demi-peseta de plus que dans les champs.
« Alors, ton fils, il pousse, ce bras ? le pique Donato à la première
bouffée.
– Eh non, toujours pareil », répond Olmo sans s’émouvoir.
Chacun sait que Donato est un peu simplet et qu’il vit dans son monde.
C’est le seul à rire presque tous les jours, avec Olmo.
« Hier, il y en a vingt de Badajoz qui ont débarqué, l’air de crever la
dalle, indique celui-ci.
– Les salauds, siffle Manuel.
– Les voilà, ses recrues du jour, à ton Marranero, crache Miro à
l’attention de Juanes.
– Non, le corrige Olmo. J’ai demandé. Ils venaient pour García.
– Le salaud, siffle Manuel.
– Il était encore à la gare hier.
– Qui ? demande Donato.
– García. Il causait avec Ratón.
– Recommence pas avec ça, Olmo, proteste Miro. On est chargés de
famille, merde.
– Reste à savoir jusqu’à quand elle va tenir, la famille.
– Arrête, c’est bon, s’énerve l’autre.
– Et jusqu’à quand on va tenir, nous, continue Olmo en fixant les arbres
sans les voir. Soixante quintaux de patates. Pour les Allemands.
– Un sacré paquet de patates, calcule Donato.
– Il est seul sur le coup, García ?
– Non, moitié avec Roldán.
– Les salauds », siffle Manuel.
Le soleil de septembre commence à taper. Mais à l’ombre, on est bien.
Un char à bœufs chargé de paille traîne sa torpeur sur le chemin. Les
hommes le regardent passer. Un long moment. Tant que la butte ne l’a pas
avalé, les affaneurs ne le quittent pas des yeux.
« Ils chargent dimanche à l’ancien dépôt d’El Trébol, reprend Olmo
comme s’il n’y avait pas eu d’interruption.
– Tu vas la fermer, s’énerve encore Miro.
– Si t’y vas, j’en suis, se décide Manuel.
– Au moins foutre le bordel, dit Olmo.
– Si c’est ça, je viens aussi », fait Donato. Et il rit.
De derrière la butte surgit une calèche découverte. Les hommes la
regardent approcher. Elle va bon train. Plissant les yeux, Olmo reconnaît
Vicenta et Lucero. Il lève une main pour saluer la maîtresse de son fils, mais
elle est absorbée par sa conversation et ne le remarque pas.
« Salauds », siffle Manuel tout bas.
C’est une calèche en bois brut, massive, aux roues robustes. Lucero mène
l’attelage, les traits crispés. Il ne s’est jamais entendu avec les chevaux et
cherche en vain à les faire ralentir pour atténuer les cahots dus aux nids-de-
poule. Cramponnée au siège, Vicenta ballotte et rebondit sans perdre sa
bonne humeur : la matinée limpide et fraîche la rend un peu volubile, et
puis l’été tardif de la Vega ramène cette mélancolie chopinienne qui console
si bien les cyclothymiques comme maman.
À grand-peine, Lucero fait bifurquer les chevaux et s’engage dans un bois
de chênes et de caroubiers. Il a enfin réussi à les ramener au petit trot. L’air
est presque froid à l’ombre épaisse des arbres. Lucero arrête la calèche au
pied d’une colline ensoleillée et couverte d’armoise.
Ramón le gitan habite là, dans une grotte aux abords de Chauchina qu’il
éclaire à la lampe à pétrole.
« Mais comment connais-tu cet endroit, toi, dis-moi ? s’étonne Vicenta.
– L’oncle Baldomero m’a emmené ici quand j’avais trois ans. En
grandissant, j’y suis revenu souvent. C’est le meilleur luthier de Grenade.
Même s’il ne sait pas ce que c’est qu’un luthier.
– Bah, il est au-dessus de tout ça. »
Lucero tire le rideau à l’entrée de la grotte.
« Ramón.
– Entre donc.
– Je suis venu avec ma mère. Ramón, voici Vicenta. »
La grotte sent la fumée de bois et le fioul, et aussi le frêne, et le thym et la
sciure, et la soupe et d’autres odeurs plus mystérieuses. Une sorte d’établi
de menuisier, en plus vaste, supporte la sieste d’une guitare à moitié
terminée. Il y a des guitares inachevées ici et là, des flûtes d’ébène et de
buis, des tambourins en peau de veau et de cochon, entre autres merveilles.
Lucero est fasciné. Il s’empare d’un tambourin et danse gauchement autour
de sa mère en chantant :

Habillée de vert satin


de bas en haut,
elle jouait du tambourin
en disant belles romances.

« Ce garçon ! » s’amuse Ramón.


Ramón le gitan a dans les quatre-vingts ans et de tout petits yeux en
amande qui lui font comme deux rides de plus. Les ailes de son grand nez
ballottent comme les babines d’un mâtin espagnol quand il soupire.
« Et voilà, Lucero. Sur mesure, dit-il en lui montrant fièrement un violon
minuscule, d’à peine quarante centimètres.
– Quelle merveille ! s’écrie Vicenta.
– Attends, que je le fasse sonner », ordonne le luthier.
Et il se lance dans une mélodie enlevée et allègre qui emplit la grotte
enfumée. Au dernier coup d’archet, les guitares exhalent un profond et
tremblant soupir boisé. Ramón range le violon dans une housse en peau de
chèvre et le remet à Vicenta.
« C’est plus prudent. Votre fils et moi devons ajuster nos comptes et ça
pourrait mal tourner.
– Combien ? demande Lucero.
– Deux cents reales au bas mot.
– Même un grand violon ne vaut pas ça.
– Les petits sont plus compliqués à faire. Pour qu’ils sonnent juste.
– Cent.
– Cent cinquante.
– Cette somme-là ne rime à rien. Disons cent quarante, soit sept duros.
– Ah, tu veux payer en duros ? fait le gitan, soudain pensif. Eh bien dix
duros, alors.
– Mais ça revient à deux cents reales ! »
Vicenta, fascinée, les observe bouche bée.
« Bon, Lucero, dis ton prix alors. »
Lucero sort huit duros et les donne au gitan, qui lui retourne un sourire
éclatant aux dents inexplicablement parfaites.
« Bien, et maintenant tu vas me dire ce que c’est que le duende, exige
Lucero.
– Allons bon, tu remets ça ! Le duende te vient ou ne te vient pas. Il ne
s’explique pas. Toi, il te viendra un jour, j’en suis sûr. »
Tandis qu’ils tressautent de retour vers Asquerosa par les chemins
terreux, Vicenta, qui jusque-là n’a pas pipé mot, demande :
« Ce duende… de quoi s’agit-il exactement ?
– Autant vouloir expliquer le printemps à un esquimau. L’oncle
Baldomero non plus n’a jamais su me dire.
– Dans ce cas, oublie le duende et mets-toi au travail, ou sinon tu
deviendras le pire avocat de Grenade. L’avocat des causes perdues.
– Si seulement », réplique Lucero, tout souriant.
Dans le salon, après la sieste, Federico García nettoie et graisse ses fusils.
Lucero et Vicenta s’efforcent de lire en dépit du remue-ménage, d’autant
qu’il ne cesse de bavarder avec Frasquito. C’est l’heure de la palombe
haute, la tombée du soir. L’heure de s’asseoir sous un peuplier ou un frêne,
le fusil entre les jambes, et de boire la lumière. Une casquette à courte
visière, pour que le soleil décline sans t’éblouir. Les yeux au ciel, dans
l’attente du battement d’ailes rectiligne, parfois solitaire et parfois en
couple, de la palombe haute et ingénue.
« Allez, Lucero, bon sang. Viens tuer quelques oiseaux, tonne son père.
– Non.
– Viens voir, au moins, insiste Frasquito.
– Mais partez donc une bonne fois ! explose Vicenta. Et fichez-nous la
paix, il n’y a pas moyen de lire avec vous. Quelle barbance !
– Très joli, barbance, marmonne Lucero sans lever le nez de son livre.
– Et moi, je peux ?
– Tu ne vas pas t’y mettre, Isabelita ! » Vicenta en laisse son livre
s’affaler sur ses genoux. « Nous avons écopé d’une fille bolchévique,
Federico. Elle ne fait que révolutionner.
– Eh bien cours te confesser, ma chère, parce qu’en ce cas elle n’est pas
de moi. Allons-y Frasquito, avant que la nuit tombe.
– Oh oui, partez, partez. Et emmenez Isabelita. Et prenez tout votre
temps, et ramenez-nous un dahu ; tante Aurelia m’a donné une recette du
tonnerre. »
Lucero rit à nouveau entre ses dents, sans lever les yeux de sa page. Les
heures passent, la lumière décroît. Vicenta s’est endormie, son recueil de
poésie sur les genoux. C’est l’exemplaire de Soledades que Machado a
offert à Lucero en juin, quand ils se sont rencontrés à Baeza. Il referme son
propre livre, se lève sans bruit, ouvre le piano et joue muettement la
partition de Debussy restée ouverte, parcourant l’épiderme des touches sans
les enfoncer. Pris par la musique qui résonne dans sa tête, il agite
inconsciemment les épaules en mesure.
« Que fais-tu, espèce de fou ? s’enquiert Vicenta à moitié endormie.
– Je m’abstiens de te réveiller », dit Lucero en poursuivant sa pantomime.
Et il enchaîne en martelant magnifiquement la première des Arabesques.
Tout Asquerosa s’emplit de la douce arabesque un peu hystérique de
Debussy.
Paquita Alba, leur voisine, prend le frais sur le trottoir. Elle prête l’oreille,
inspire à fond en fermant les yeux et lâche : « Encore ce foutu feignant,
avec son boucan. » D’une humeur de chien, elle soulève sa chaise bleue à
assise de paille et rentre en claquant la porte.

***
Ce que j’appelle « duende », dans l’art, c’est ce fluide insaisissable qui
en est la saveur et la racine, quelque chose comme un tire-bouchon qui
l’introduirait dans la sensibilité des gens.
FGL

***
La chambre de Lucero à Asquerosa est la plus petite et modeste de la
maison, mais sa fenêtre donne sur l’arc de la lune qui, lorsqu’elle est pleine,
s’y inscrit presque toute la nuit. Il est minuit passé, l’air n’est chargé que du
chant des cigales et des grenouilles, et d’un peu de froid humide. Lucero est
au lit, tout habillé mais pieds nus. Une lampe à huile sur la table de nuit
éclaire son cahier vierge. Il tient son crayon appuyé sur le papier, immobile
et penché comme le mât d’un voilier envasé.
On entend un doux tapotement de sabots approcher dans la nuit. Lucero
ne bouge pas, ne lève pas les yeux. C’est à peine s’il respire. Un mannequin
de cire. La lune n’entre pas encore par la fenêtre. Un papillon de nuit volette
autour de la lampe, s’y brûle et meurt. Deux salamandres aussi pétrifiées
que Lucero guettent les moustiques, collées au mur blanc où s’appuie la tête
de lit.
« Tu vas finir par te faire assassiner, à toujours laisser ta fenêtre
ouverte. »
De frayeur, Lucero envoie valser crayon et cahier. En appui sur ses avant-
bras, Horacio Roldán pointe sa tête dans l’embrasure de la fenêtre, riant tout
bas pour ne pas réveiller le reste de la maisonnée.
« Tu mériterais de tomber et t’escrabouiller, sale petit pédé », chuchote
Lucero.
Horacio se rétablit en souplesse, pénètre dans la chambre et l’emplit tout
entière, touchant à tout, examinant tout, comme s’il n’était pas déjà venu un
million de fois. Puis ayant parcouru l’entière géométrie de la pièce, il bondit
et retombe assis sur le lit à côté de son cousin.
« Et enlève tes chaussures ! Il n’y a que les morts qu’on couche tout
chaussés ! »
Horacio obéit en riant. Son rire espiègle a quelque chose de
délicieusement diabolique. Il n’a que seize ans mais ses épaules emplissent
sa chemise de lin blanc. Tout heureux, son cousin le regarde en souriant. Ils
se parlent tout bas. De temps en temps, Lucero jette un coup d’œil nerveux
vers la porte.
« Tu m’as mis une sainte frousse, mais merci d’être venu. C’est un jour
très important pour moi. »
Horacio ouvre grand ses yeux d’un brun-vert un peu méphitique :
« Sans blague ! Avec Adelaida ?
– Qu’est-ce que tu racontes ? Qui est Adelaida ?
– La fille du Corpus Chico, la plus jolie. Tu l’as fait ?
– Irrécupérable. Va donc voir à la Manigua si j’y suis.
– Justement, j’y suis allé, moi. Trois fois. » Horacio prend son cousin par
le cou et l’attire contre lui en singeant une sensualité grotesque. « Je dis ça
pour toi.
– Lâche-moi ! Quoi, tu y es allé ?
– Que voulais-tu que je fasse ? M’envoyer Nez-en-Hameçon ? Je préfère
encore payer.
– Tu n’es qu’un dépravé. »
Ignorant les protestations de Lucero, Horacio allume un cigare et se sert
de son verre d’eau comme cendrier. La lune s’encadre dans la fenêtre.
Lucero éteint la lampe à huile.
« Bon alors, en quoi est-ce un jour si important pour toi, si tu n’as pas
baisé ?
– J’ai mon métier, ça y est.
– Non ! Tu vas tenir les comptes de ton père ?
– Tu veux rire ! Je vais être poète. »
Horacio ne cache pas sa déception. Il tire longuement sur son cigare,
transformant la petite chambre en tripot londonien.
« Bon, après tout tu es riche. Tu peux te permettre de ne rien faire.
– Être poète ne veut pas dire ne rien faire, proteste Lucero.
– Ah non ? Voyons ça. » Horacio se penche et ramasse le cahier
abandonné sur le lit. Il tourne les pages à la volée : « Blanc, blanc, blanc,
blanc… Tu parles d’un métier !
– Va te faire foutre ! chuchote Lucero en lui arrachant le cahier des mains
pour le projeter à l’autre bout de la pièce.
– Bon sang, cousin, ne traite pas comme ça tes œuvres complètes. »
Un tremblement à la commissure des lèvres gagne le visage crispé de
colère du poète naissant et ils partent ensemble d’un éclat de rire. Le bruit
d’une porte au fond du couloir stoppe net leur hilarité : Horacio saute du lit,
enfile ses chaussures, court vers la porte, fait volte-face, embrasse son
cousin sur le front et s’enfuit par la fenêtre comme un Rocambole de
village.
« Lucero, fait la voix de Vicenta derrière la porte. Tout va bien ?
– Oui, pourquoi ? répond-il en escamotant à la hâte verre et mégot dans la
table de nuit.
– J’ai cru entendre rire.
– J’étais en train de lire les frères Quintero{17}, maman.
– Les frères Quintero, toi ? »
Lucero bâillonne d’une main un dernier hoquet de rire. Le galop d’un
cheval s’éloigne en direction des marais.

***
Un vent matinal balaie la place d’Asquerosa où Olmo, Manuel et Donato
l’attardé font cercle avec cinq autres journaliers. Ils discutent à voix basse,
les yeux plissés dans les tourbillons de poussière.
« En tout cas, nous on y va, annonce Olmo.
– Désolé mais, en prison, le salaire est encore plus bas, se défend un des
journaliers. Et j’ai trois mômes.
– Et moi deux, dit un autre.
– En prison, tu serais une bouche de moins à nourrir », réplique Olmo.
Un bruit de galopade à l’approche les fait se tourner vers la Calle Mayor,
d’où ils voient surgir le gris pommelé du cacique Alejandro Roldán flanqué
des alezans de ses fils Horacio et Miguel, dit le Petit Marquis. La place est
déserte, car c’est dimanche, et ceux qui ne sont pas aux champs sont à
l’église, pourtant les trois cavaliers se dirigent droit sur le petit groupe,
forçant les hommes à s’écarter en toute hâte.
« Saletés d’affaneurs, crache le Petit Marquis.
– S’ils mouillaient leur chemise au lieu de faire la révolution…
grommelle don Alejandro sans un regard.
– Salauds », chuchote Manuel dès qu’ils sont passés.
Les cinq journaliers se retirent tête basse. Olmo, Manuel et Donato
restent seuls sur la place. De là, ils peuvent voir les Roldán mettre pied à
terre devant la maison des García et la porte s’ouvrir sur la silhouette d’une
servante.
Les trois hommes s’engouffrent à l’intérieur et montent jusqu’au bureau
de Federico García. L’estancia n’est pas très grande et les seuls signes
d’opulence sont la table, la bibliothèque et l’armoire en noyer, avec ses six
fusils pointant vers le plafond. Les fauteuils sont râpés, les fenêtres
dépourvues de rideaux et l’humidité de la Vega a taché les murs et bombé
par endroits le parquet décoloré. Alejandro Roldán entre comme un furieux
et referme la porte si violemment qu’il manque d’écraser un bras au Petit
Marquis.
« Tu es un fils de pute, Federico.
– Quelle bonne surprise, si agréable, si inattendue, rétorque Federico
García, affable. Asseyez-vous, asseyez-vous. »
Roldán le toise de ses yeux opaques en soufflant par les naseaux. Il finit
par s’asseoir et frappe le sol d’un coup de canne rageur. Silence.
« Comment va Vicenta ? fait-il enfin, d’une voix de stentor.
– Bien, bien. Moi aussi, formidablement bien. Et toi, comment te sens-
tu ?
– À bout. À bout, par ta faute.
– Calme-toi mon vieux, tu vas faire une syncope. Coñá ?
– Bon, mais deux petits doigts, pas plus. »
Alejandro Roldán a quarante-sept ans, soit dix de moins que son lointain
cousin Federico García. Pourtant, à les voir, on dirait l’inverse. Plus petit et
de constitution plus frêle, Roldán paie les effets d’une goutte difficile à
soigner dans la région et d’un caractère de chien totalement incurable où
que ce soit.
Sur un geste de García, les deux frères s’asseyent à leur tour. Roldán
hume son brandy avec satisfaction avant d’y goûter.
« Bien, qu’est-ce qui me vaut l’honneur ?
– Nom d’un chien, Federico. Comment as-tu pu me faire ça ? Nos fils ont
grandi ensemble, merde. Nous avons grandi ensemble.
– Les affaires, cousin. Rien de personnel. »
Avec ses deux frères comme prête-noms et quasiment sous le manteau,
Federico García vient d’acquérir la quasi-totalité des terrains de Zujaira sur
lesquels les Roldán font construire une nouvelle sucrière, la San Pascual{18}.
« Tu veux rire !
– J’ai acheté une terre qui allait prendre de la valeur, c’est tout.
– Sur le dos de la San Pascual, qui est à moi.
– Enfin, à toi… Disons que tu en es le principal actionnaire.
– Bah ! lâche Roldán en finissant son verre d’un trait. Comment as-tu
su ?
– S’informer, c’est le nerf de la guerre. Le premier informé fait une
affaire ; le deuxième fait un investissement ; le suivant assume un risque ; et
le dernier court à sa ruine.
– Même les actionnaires ne connaissaient pas le lieu exact. Comment as-
tu su ? » insiste-t-il.
García soutient son regard sans mot dire. Les secondes s’égrènent, le duel
visuel s’éternise. Enfin, il se détourne et remet une tournée de brandy.
« Ne te fâche pas, cousin. Je n’interférerai pas dans la San Pascual.
– Vraiment ? Même si ta raffinerie de Nueva Rosario en prend un coup ?
le pique Roldán en s’avançant dans son fauteuil.
– Ça n’arrivera pas. Au contraire. Plus la Vega produira de sucre et plus
les acheteurs se bousculeront. Les affaires, Alejandro. Comme cette
discussion. Certaines affaires, nous les faisons ensemble, et d’autres, chacun
de son côté. »
Roldán regarde fixement le sol et, soudain, le frappe à nouveau de sa
canne.
« Tu devrais changer ce parquet, dit-il.
– J’aime bien ses creux et bosses, j’ai l’impression de marcher dans les
champs.
– Écoute, je ne serai pas des vôtres ce soir. »
Pour le coup, un pli d’inquiétude marque le front de García.
« Que veux-tu dire ?
– Non, non, ce n’est pas ce que tu crois. Tiens, voilà l’argent, dit Roldán
en déposant une liasse de billets sur la table. Je veux dire que je n’irai pas
en personne. Je n’ai plus l’âge de trotter la nuit par monts et par vaux.
– Allons, cousin, n’agonise pas si vite. Tu vieillis avant l’heure à force de
te croire vieux.
– Ma décision est prise. Et toi, y seras-tu ?
– C’est la pleine lune, Alejandro. J’adore chevaucher sous la lune. Qui
envoies-tu alors, pour commander l’opération ?
– Trescastro.
– Tiens donc, ce cher député provincial. Je vais devoir m’abstenir de tout
propos intelligent pendant deux heures.
– Ça ne devrait pas t’être difficile, mon sal… » Roldán s’interrompt, le
regard rivé sur l’armoire et sa rangée de fusils. Il se lève lentement et
s’approche des armes. Se saisit de l’une d’elles et se retourne, admiratif :
« Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Un Browning à chargement automatique. Il vient d’Albion.
– Du douze ?
– Oui. Il existe aussi en dix.
– C’est… C’est une merveille, bredouille Roldán comme un gamin
devant sa première femme nue. Combien l’as-tu payé ?
– Je te l’offre, cousin.
– Va au diable.
– Mais si, voyons. Puisque je te le dis. »
Ils bataillent quelques minutes, chacun insistant pour que l’autre garde le
magnifique Browning. Les deux frères observent la scène, le Petit Marquis
très sérieux et Horacio très détendu. Finalement, García l’emporte et Roldán
accepte l’arme.
« Il est chargé ?
– Non.
– Tu es sûr ?
– Je ne l’ai pas encore essayé et personne ne peut entrer sans ma clef. »
Avec un rictus pervers, Roldán appuie le canon du fusil sur l’estomac de
son cousin :
« Mais je ne te pardonne pas pour autant, salopard.
– Je sais, mon vieux, je sais bien, rit García.
– Je te rendrai la monnaie de ta pièce.
– Je n’en doute pas, cousin. »
Ils s’esclaffent ensemble et se tapent sur l’épaule. Avant de sortir avec ses
fils, Roldán se retourne, le fusil à la main.
« Tu me le paieras, c’est clair ? Bon, je ne sais pas ce qui me fait rire mais
c’est égal, ça me fait rire. Adieu. Le bonjour à Vicenta et aux enfants.
– Et toi, cesse de te faire de la bile. Un bon coñá, il n’y a que ça de vrai. »
Resté seul, Federico García se rassied et pose ses pieds sur la table. Un
sourire s’attarde sur ses lèvres tandis qu’il allume un long cigare et
s’absorbe dans la contemplation du ciel nuageux de ce dimanche matin.

***
Vicenta pose son livre et regarde la pendulette sur sa table de nuit ; onze
heures et quart. Elle guette les bruits de la maison avec attention, retenant
son souffle, mais il semblerait que même les moustiques aient fait place
nette. Elle sourit. Profitant de ce que les enfants partaient randonner à
bicyclette au lac de Cubillas, elle a passé l’après-midi à faire l’amour avec
son mari. Elle s’étire, jette son livre sur un fauteuil et un châle sur ses
épaules, et descend au salon. Elle y trouve Federico, en tenue de cheval.
« Tiens, que fais-tu habillé comme ça ?
– Excuse-moi, je pensais que tu dormais.
– Eh bien non. Je ne dormais pas. »
Il s’approche d’elle et l’embrasse sur les lèvres.
« Tu n’es pas fatiguée ?
– Non, pourquoi le serais-je ? » fait-elle, malicieuse.
Il la toise, faussement réprobateur, puis l’embrasse à nouveau. Plus
lentement.
« Tu sors ?
– Regarde-moi cette lune, dit-il en la menant par la taille vers la fenêtre.
Ça m’a donné envie de sortir un moment avec la Zaína.
– Tu m’abandonnes pour un cheval.
– Une jument, corrige-t-il.
– Bon, capitule Vicenta avec grâce. Mais reviens vite.
– Allons, monte te coucher. »
Ils s’embrassent encore et García attend pour sortir d’avoir entendu la
porte de la chambre se refermer. Après avoir sellé la Zaína, il se ravise et
revient sur ses pas. Charge un fusil, empoche quelques cartouches. Puis il se
met en selle et part au trot vers la métairie de Fanega.
Il n’a pas vu Vicenta postée à la fenêtre. Ne sait pas qu’elle s’efforce de
distinguer si c’est bien un fusil que son homme porte à l’épaule pour se
promener au clair de lune. Il est déjà ailleurs. Elle, songeuse, le suit des
yeux jusqu’à ce que monture et cavalier se fondent dans la pénombre du
chemin.
Federico García trotte sourire aux lèvres dans la nuit fraîche et humide. À
cette heure-ci, l’arôme des magnolias, du thym sylvestre, des
bougainvilliers et du chimonanthe se fait plus intense. Un régal pour le
cacique, si amoureux de sa terre que même la puanteur des porcheries flatte
son odorat.
Il trotte, attentif aux bruits nocturnes : la venue du monarque (sac à
poisse !) pourrait bien inciter la garde royale à envoyer ses sbires surveiller
les parages. La lune découpe les contours des collines et la Voie lactée est si
dense qu’on jurerait que Dieu vient d’éjaculer.
Des lumières ténues filtrent de la métairie abandonnée. Il éperonne la
Zaína et distingue bientôt une dizaine de chariots autour desquels s’affairent
des journaliers. Une minute plus tard, le cacique met pied à terre. La
pomme de terre est déjà mise en sacs, prête à partir pour El Trébol, et le
chargement va bon train. García aperçoit l’homme de confiance de Roldán
et le rejoint.
« Quelle nuit, hein, député.
– Nous avons un peu de retard », dit Trescastro, visiblement tendu.
Mais en entrant dans le bâtiment désaffecté, García constate qu’une
bonne partie de la livraison a été chargée et qu’au contraire, ils sont
largement dans les temps. À l’écart du va-et-vient des journaliers, quatre
types armés, en gilets de cuir et casquettes à visière, sont assis sans rien
faire.
« D’où viennent les affaneurs ?
– De Jaén. Je les ramènerai demain avec leur paie. Ceux-là au moins,
aucun risque qu’ils foutent la pagaille.
– Et ces quatre-là ?
– Même chose. Bons tireurs. Rapides. Deux d’entre eux ont été briseurs
de grève.
– Vous n’êtes donc jamais tranquilles si vous n’êtes pas entourés de
pistoleros, vous autres ?
– Mieux vaut prévenir… »
Les bœufs s’ébranlent, tirant leur pesant chargement qui fait gémir les
essieux. On a doublé les attelages pour accélérer l’allure. Les journaliers
poussent à la roue lorsque les rigoles creusées par la pluie menacent
d’embourber les chariots. Federico García et Juan Luis Trescastro ont pris
la tête du convoi, laissant aux pistoleros du député, qui trottent deux par
deux sur le talus, le soin d’en surveiller les côtés. Personne ne parle. On
n’entend que la plainte des châssis, le halètement des hommes quand une
roue s’enlise dans une ornière, un mugissement isolé çà et là, les fers des
chevaux sur la pierre du chemin et, dès qu’une levée de terrain fournit un
poste d’observation, le court galop d’un mercenaire. Soudain une roue se
détache de son essieu dans un fracas de bois prêt à se rompre, suivi des cris
des journaliers qui s’efforcent d’empêcher le chariot de verser. Trescastro et
García reviennent au galop et d’un bond sautent à terre. Le cacique prête
main-forte aux hommes : se glissant sous le chariot, il aide des épaules ceux
qui s’arc-boutent contre son flanc pendant que deux affaneurs tentent de
remboîter la roue sur son axe.
« Continuez, dit-il, le souffle court. Si on peut réparer, on vous rattrape.
Si ça prend trop de temps, je laisserai le chariot sur place et vous rejoindrai
à El Trébol. »
Trescastro acquiesce et part reprendre la tête de la caravane. Un bon
kilomètre plus loin, il tente d’allumer une cigarette ; ses mains tremblent un
peu mais il finit par y arriver. Immédiatement, un pistolero le rattrape au
galop : « Vous devriez éteindre ça, m’sieur. Ça ne paraît pas, mais la braise
se voit de très loin. »
Trescastro jette sa cigarette avec humeur et le renvoie d’un signe du
menton. Un peu en avant, une tache blanche dans l’ombre du chemin lui fait
plisser les yeux. Il lève une main et siffle. En un instant, les cinq cavaliers
font front, étrier contre étrier. Les silhouettes de trois hommes postés en
travers du chemin se précisent peu à peu. Encore quelques mètres et ils
distinguent les canons de trois fusils pointés dans leur direction. Les crans
de sécurité de ceux des pistoleros claquent dans le silence.
« Écartez-vous, ordonne Trescastro.
– Ces pommes de terre n’iront pas en Allemagne, député, crie Olmo. Ces
pommes de terre iront à nos femmes et nos enfants.
– Salauds, siffle Manuel.
– Je suis pressé, les gars. Je compte jusqu’à trois.
– Encore faudrait-il que tu saches compter, fils de pute, sourit Olmo.
– Nous allons passer. Baissez vos armes. Je ne le répéterai pas. »
Olmo sourit toujours. Manuel tourne brièvement la tête vers son ami et
sourit aussi. Quant à Donato, il n’a cessé de sourire depuis le début.
« Va te faire foutre, député, crie Olmo.
– Salauds ! » crie Manuel.
Le signal de Trescastro est imperceptible. En une seconde, les fusils de
Jaén se vident de leurs balles.
L’écho des détonations, répercuté le long de la sierra de Huétor, a figé
Federico García. Abandonnant chariot et journaliers, il a bondi à cheval, a
franchi au galop les deux kilomètres qui le séparent de la caravane et
découvre à présent un proscenium inversé : cinq cavaliers de dos et,
quelques pas plus loin, trois miséreux à terre. Poussant sur Trescastro sa
jument qui se cabre, il lui cingle la face d’un revers de cravache. Aussitôt,
l’un des pistoleros le jette à terre d’un coup de crosse dans les côtes. Le
temps de se relever d’un bond, quatre fusils sont pointés sur lui. Trescastro
les fait abaisser d’un geste.
« Nous n’avions pas le choix, don Federico.
– Fils de pute ! »
García va pour se jeter sur lui, mais les chevaux des mercenaires lui
barrent la route. Avec un sanglot sec, il se penche sur les corps des trois
affaneurs. Donato est mort, un sourire un peu idiot en travers du visage.
Manuel n’a plus ni visage ni sourire. Seul Olmo respire encore, sa chemise
blanche fleurie de triple écarlate.
« Je suis pas crevé, salopard, articule-t-il dans un spasme qui lui fait
monter le sang aux lèvres.
– Du calme, Olmo, du calme…
– Achève-moi. Achève-moi, bon Dieu, sur tes fils. »
Le convoi qui s’ébranle empêche García d’entendre son dernier soupir. Il
reste là un long moment, fixant le visage pétrifié comme s’il allait y lire le
sens caché des guerres. Puis il arme à nouveau son fusil, enfourche la Zaína
et suit les traces de la caravane jusqu’au dépôt ferroviaire. Les hommes ont
presque fini de transférer les sacs des chariots dans les wagons qu’a
envoyés Ratón. Lentement, le train s’éloigne, inspirant et soufflant,
inspirant et soufflant, de plus en plus vite, comme un être de chair et de
sang. Les pistoleros ne quittent pas le cacique des yeux. Trescastro est
occupé à compter de l’argent. Beaucoup d’argent. Il pousse son cheval vers
la jument Zaína et en tend une liasse à García, qui le regarde fixement dans
les yeux et prend l’argent sans dire un mot.
« Il vaudrait mieux que doña Vicenta ne vous voie pas comme ça, vous
savez », dit Trescastro. Le cacique baisse son regard sur ses mains, sa veste
de chasse. Il est couvert de sang. « Nous repartons, reprend l’homme des
Roldán. La Guardia Civil a dû entendre les coups de feu, elle sera là d’un
moment à l’autre. »
Du haut de sa jument, García regarde la caravane se reformer puis
repartir en sens inverse. Il décroche le fusil de son épaule. Ôte le cran de
sûreté. Lève l’arme et vise le dos de Trescastro. Il garde la position jusqu’à
ce que le convoi disparaisse derrière une colline. Alors seulement il abaisse
son fusil, vaincu. Dans le ciel limpide, la lune est pleine et rouge. Bien qu’il
résiste de toutes ses forces, Federico García se met à pleurer.

***
Autant Lucero déteste les chevaux, autant il aime les bicyclettes. « C’est
parce que la vitesse me fait peur. À bicyclette, ce n’est pas moi qui file,
c’est le vent », a-t-il écrit un jour, dans un cahier égaré depuis. Pour l’heure,
il pédale sous les frênes, le minuscule violon à l’épaule dans sa housse de
peau de chèvre. Il se dépêche. Le ciel de la Vega a mis son manteau de
tempête et si elle se déchaîne, Lucero n’aura plus qu’à rentrer à pied. En
apercevant la bicoque dans la clairière, au bout d’un sentier qui sinue entre
les chênes, il ralentit l’allure. La minuscule construction, digne d’un peón
caminero{19}, est chaulée de frais et ses abords sont soignés. Olmo a fait
d’une planche sur deux rondins un banc contre la façade, pour s’asseoir à la
fraîche avec sa famille, comme les nantis. Le petit Ricardo, assis sur le
péril, lève les yeux en percevant le chuintement des roues de bicyclette sur
les feuilles détrempées du sentier.
« Lucero ! Maman, c’est Lucero ! »
Dans la clairière, Lucero fait le clown sur sa bicyclette. Il tournoie
comme un fou en chantant un air de cirque, levant un pied, puis l’autre,
pédalant les mains en l’air, feignant de tomber et se recroquevillant sur sa
selle. Aurora a rejoint le petit sur le seuil et observe le spectacle avec un
sourire sceptique. Lucero saute à terre et, avant d’aller vers eux, salue en
s’inclinant jusqu’au sol.
« Le bonjour, Aurora. Suis-je le bienvenu, don Ricardo ?
– Vous êtes le bienvenu ! s’empresse de crier l’enfant, à qui Lucero vient
de rappeler les leçons d’urbanité de doña Vicenta.
– Voyons voir. Ce bras a-t-il poussé ? »
Ricardo remonte sa manche gauche et tend son bras atrophié vers le
visage inquisiteur qui se penche sur lui.
« Eh non, dis donc. Bon, peu importe : justement, cette nuit, tous les
violons ont rétréci et désormais, seuls les violonistes à petit bras pourront
jouer au Corpus Chico. Regarde. »
Lucero a sorti de sa housse le petit instrument ; il le tend des deux mains
à l’enfant qui le contemple, fasciné, sans oser s’en emparer.
« Allons, prends-le.
– Et ça, qu’est-ce que c’est ?
– C’est l’archet. Il te plaît ? »
Le petit infirme emporte l’instrument sur le banc, s’assied et l’examine,
très concentré.
« Vous n’auriez pas dû faire ça, dit Aurora. La musique, c’est fait pour
vous, señorito, pas pour nous autres. »
Aurora est menue et jolie. Pas très jolie, mais d’une joliesse qu’embellit
une aura de tristesse. D’épais sourcils teintent d’une sensualité excessive et
presque perverse ses yeux gris très doux, comme en un perpétuel combat
entre l’ange et le diable.
Lucero a montré à Ricardo comment tenir le violon, et l’horrible
grincement de l’archet sur les cordes offense les oiseaux de la clairière, qui
s’enfuient tous à tire-d’aile par-dessus les chênes.
« Et ton homme ?
– Il n’est pas rentré hier soir. Quand il part retrouver ses amis
révolutionnaires, ils finissent toujours par s’écrouler sur place, l’outre de
vin en guise d’oreiller et les étoiles pour plafond. »
De retour à Asquerosa, Lucero trouve Frasquito, Concha et Isabelita
attablés au petit-déjeuner tandis que Vicenta organise la journée des
domestiques.
« Et père ? s’étonne Lucero.
– Il dort encore, dit sa mère en souriant.
– Pas possible !
– Se ferait-il enfin vieux ? plaisante Frasquito.
– Je voudrais bien voir ça », déclare Vicenta en partant d’un bon pas.
Federico García est allongé sur le lit, ses yeux grands ouverts fixant le
plafond. Il s’empresse de les fermer en entendant sa femme dans le couloir
et fait semblant de dormir. Vicenta s’assied au bord du lit et lui baise le
front, les joues, les lèvres. Il ouvre les yeux et lui sourit. On frappe à la
porte. C’est Lucero.
« Père. La Guardia Civil est là, je ne sais pas pourquoi. »
Il se lève et s’habille rapidement. Vicenta ouvre les fenêtres de la
chambre pour aérer et fait un ballot des draps.
« Que veulent-ils, à ton avis ? fait-elle d’un ton léger.
– Aucune idée. »
Les deux gardes civils sont plantés dans un coin du salon, ayant refusé
l’invitation à prendre un siège : pas facile d’ordonner quelque chose à
Federico García lorsqu’on est assis.
« Je suis à vous.
– Bonjour, don Federico. Excusez le dérangement, mais nous avons
l’ordre royal d’inspecter toutes les armes des environs. Il y a eu une tuerie à
La Granja cette nuit. »
Federico García attend la suite en silence. Sa femme porte une main à sa
bouche et tourne vers lui un regard interrogateur.
« Qui sont les victimes ? bredouille-t-elle.
– Manuel Fajín Reyes, de Chauchina, Donato Ruiz Formentor, d’Alfaje,
et Olmo Jesús Romero Vargas, d’Alfaje, récite l’un des agents. Vous les
connaissiez ?
– Le dernier, oui, répond fermement le cacique. Suivez-moi, les armes
sont dans mon bureau. »
À l’étage, les gardes civils se contentent de renifler les fusils et d’en
admirer la qualité. Ils prennent congé en précisant que la suite royale est
repartie pour Madrid de crainte que la tuerie ne provoque des émeutes. La
porte à peine refermée sur eux, Vicenta se laisse tomber dans un fauteuil et,
en silence, laisse couler ses larmes. Elle ne quitte pas des yeux son mari, qui
fait les cent pas dans le salon en fuyant son regard. Lucero se tient debout
derrière sa mère, les mains sur ses épaules.
« Le Treize n’est qu’un pleutre, dit-il. Et nous vivons dans un pays de
porcs et d’assassins. »
Federico García se tourne brusquement vers lui puis, s’approchant d’une
console, décale un petit vase qui était parfaitement à sa place.

***
Rigoureusement vêtu de deuil, le clan des García Lorca s’avance parmi la
petite foule rassemblée devant la gendarmerie de Pinos Puente, où sont
exposés les cadavres. Par-dessus les murmures des hommes et les sanglots
étouffés des femmes s’élève le son discordant du violon de l’enfant infirme
qui, à l’autre bout de la place, s’absorbe dans son premier concert.
« Attendez-moi ici, ordonne Federico García.
– Je veux entrer, réplique Lucero dont les lèvres tremblent.
– Moi aussi », dit Vicenta.
À l’intérieur, le sergent Biescas les salue en silence avant de les conduire
dans une pièce trop exiguë pour les trois corps étendus sur des planches,
flanqués de deux gardes civils et veillés par trois femmes en deuil. La
femme de Manuel sanglote, lâchant parfois un petit cri sourd et bref. La
mère de Donato se tient assise, la bouche entrouverte, le regard dans le vide.
Debout au chevet d’Olmo, la belle Aurora a les yeux secs. Vicenta fait mine
de l’approcher et, comme son mari la retient par le bras, elle lui retourne un
regard haineux. Quant à Lucero, il tremble de tout son corps. La petite pièce
sent la mort, et c’est tout.
« Voulez-vous les examiner ? demande le sergent Biescas au cacique.
– Comment osez-vous ? crache Vicenta.
– Non », répond García.
Il s’approche de la femme de Manuel et lui remet un rouleau de billets.
« Tiens. Pour que tes enfants et toi ne manquiez de rien. » La femme
prend l’argent et, se jetant dans ses bras, fond en larmes. « Viens nous voir
quand tout ça sera fini. Nous te trouverons de quoi… »
Il s’interrompt, ne sachant comment poursuivre, tapote le dos de la
femme et se dégage doucement. Puis il se penche sur la mère de Donato et
glisse aussi de l’argent entre les mains de la vieille femme qui ne réagit pas.
Enfin, il se tourne vers Aurora et la regarde dans les yeux. Elle lui renvoie
un regard atone, prend les billets qu’il lui tend et, soulevant le drap qui
recouvre son homme, les frotte sur sa poitrine ensanglantée et les lui jette au
visage sans un mot. Aussitôt, Vicenta se précipite dehors et s’éloigne de la
caserne, traversant la place à grands pas. Lucero et son père la rattrapent,
mais elle repousse celui-ci lorsqu’il tente de lui prendre le bras. Conchita et
Frasquito, qui ont suivi la scène depuis le seuil, échangent un regard
perplexe.
La famille au complet fend à nouveau la petite foule vers la calèche
qu’elle a laissée dans la rue du Cigüeñal. Ils y sont presque lorsque Lucero
s’écarte brusquement et se précipite derrière un figuier. Il vomit. Il vomit
longuement. Ses genoux fléchissent et il est secoué de haut-le-cœur,
longtemps après qu’il n’a plus rien dans l’estomac. De la place leur
parviennent encore les stridulations du violon miniature qui font trembler la
paix froide des vitres.
ACTE II
NO-DO
En 1917, le monde change beaucoup et l’Espagne très peu. Black & Decker
invente la perceuse électrique. En Russie, la révolution d’octobre a donné le
pouvoir aux bolchéviques. Pour ce qui est de la guerre européenne, les jeux
sont faits : les États-Unis décident d’intervenir et le Reich commence à
s’effondrer. Triste paradoxe, la paix imminente en Europe est une mauvaise
nouvelle pour l’Espagne, car elle signifie la fin des exportations
frauduleuses vers le front de guerre et, partant, d’une prospérité économique
qui ne profite qu’aux puissants. Les banquiers, les industriels et les grands
propriétaires terriens, comme les Roldán ou les García, sont devenus
immensément riches. Les petits propriétaires doivent leur survie à une
économie de subsistance. Et les ouvriers, comme toujours, meurent de
faim : conséquence de l’essor économique, le prix des denrées a flambé
mais le salaire journalier plafonne à trois pesetas alors que, dans toute la
Vega, la moindre cambuse ne se loue pas à moins de cent vingt reales.
En pleine crise sociale, militants socialistes et anarchistes s’affrontent au
sein du mouvement ouvrier. Les premiers ont pour arme principale la grève.
Les seconds, l’action directe, la guérilla et la balle dans la nuque, ou partout
où elle fait mouche. Le patronat, très enclin à fréquenter la messe, n’en
oublie pas de porter le fer : ses pistoleros et autres briseurs de grève
multiplient les raids et les dirigeants syndicaux tombent comme feuilles
d’automne, quoique plus bruyamment. L’Église et la finance, dont les
intérêts convergent, tremblent à l’idée d’une révolution d’octobre espagnole
et ne lésinent pas sur le plomb pour défendre leurs valeurs spirituelles. La
grève révolutionnaire d’août 1917 se solde par 71 morts (parmi les
ouvriers), 156 blessés (parmi les ouvriers) et 2 000 incarcérations (parmi les
ouvriers). Les dirigeants socialistes Julián Besteiro et Francisco Largo
Caballero sont condamnés à la réclusion perpétuelle ; ils se présenteront
néanmoins aux élections de 1918 et en sortiront députés.
La dénommée « grippe espagnole » fait ses premières victimes fin 1917.
Cette terrible épidémie affecte toute la planète. Elle doit son nom au fait que
la neutre Espagne est le seul pays du continent européen qui ne soit pas
soumis à la censure de guerre, aussi les journaux espagnols sont-ils les seuls
à commenter la pandémie la plus dévastatrice jamais recensée. Selon
certains calculs postérieurs, la grippe espagnole aura tué cinq pour cent de
la population mondiale. En Espagne, elle aura fait huit millions de victimes.
Dans le monde, entre cinquante et cent millions. La grippe « espagnole »
aura tué en Europe deux fois plus de gens en moitié moins de temps que la
Grande Guerre avec ses huit millions de morts et ses six millions
d’invalides – cela dit à la décharge des belligérants et des assassins, qui sont
aussi des créatures du Bon Dieu.

***
Grenade, 5 janvier 1918
Il neige à Grenade. Violemment. L’autan furibond règle ses comptes,
balayant les flocons au ras du sol dans une frénésie telle que celui-ci
disparaît à la vue des passants. Tous les toits sont blancs. L’Alhambra, la
colline de Sabika entière ressemble au délire éthylique d’un peintre qui en
aurait oublié de colorer les toitures.
Dans la salle du conseil municipal, en revanche, il fait chaud. Plus de cent
Grenadins s’entassent dans le poulailler : pas question de rater la
nomination du libéral Felipe Lachica au poste de maire, surtout s’il y a du
raffut, comme lors des élections de novembre dernier – pistolets et
matraques à l’appui. C’est au conseiller don Federico García de s’exprimer
et il doit hausser sa voix ferme et rauque pour tenter de couvrir les cris,
huées, sifflets et trépignements qui s’élèvent du fond de la salle.
« L’absence ici ce soir des conseillers conservateurs et romanonistes est
une insulte à cette institution et au peuple de Grenade. De quoi se plaignent-
ils ? L’annulation des résultats électoraux du troisième district de San
Ildefonso était une obligation absolue pour cette assemblée. (Cris, sifflets,
huées, trépignements.) Oui, oui, vous pouvez bien protester, crier,
m’injurier…
– Don Federico ! l’interpelle le maire fraîchement élu, espérant tempérer
sa fureur.
– Des dizaines de témoins ont attesté la présence d’hommes armés à San
Ildefonso le jour des élections. Tous mercenaires, recrutés par don
Alejandro Roldán pour intimider les électeurs. Sept cent quarante-six
bulletins de vote ont ainsi été récoltés à la pointe du fusil, messieurs les
conseillers. Nous ne pouvons pas fermer les yeux devant un tel scandale. Ni
le candidat Alejandro Roldán ni le candidat Teodoro Sabrás n’ont mérité
l’honneur de monter sur cette tribune. »
Durant deux longues minutes, les applaudissements des conseillers
libéraux tentent de noyer le tapage provenant du poulailler. Le conseiller
García boit une gorgée d’eau et la colère qui empourpre son visage se dilue
un peu. Il attend patiemment que le silence, ou quelque chose d’approchant,
revienne dans la salle du conseil.
« 1917 a été une année particulièrement difficile, mais ce conseil a su
faire face à la grève générale d’août…
– À coups de revolver ! Cacique ! Assassin !
– … et le gouvernement libéral a apporté à la grave épidémie de variole
de septembre une réponse énergique et efficace…
– En remplissant les cimetières !
– Non monsieur ! En fermant les cimetières, devenus le principal foyer
d’infection…
– Nous ne pouvons même plus rendre visite à nos morts ! Bolchévique !
Brûleur d’églises ! Va donc en Russie !
– Certes, il nous a fallu adopter certaines mesures impopulaires, comme
la saisie de blé dans les villages. Mais c’est qu’à Grenade on n’avait plus de
pain, messieurs ! Plus de pain !
– Et pourquoi ne l’a-t-on pas saisi chez toi ? Voleur ! Escroc ! Fripouille !
– La mise en place du dénommé “pain de famille” par cette assemblée a
permis de contrer la famine de novembre ! crie maintenant Federico García
sous l’auvent de sa moustache. En ces circonstances de grande précarité, le
pain de famille à quarante centimes a nourri nombre de nos voisins de
Grenade…
– En nous spoliant ! Qui nous a donné du pain, à nous autres boulangers ?
Crapule ! Bolchévique !
– Pour finir, et la mort dans l’âme, annonce le conseiller d’une voix
pesante et grave, je dois signaler la honteuse attitude dont ont fait montre
récemment à Madrid les radicaux Fernando de los Ríos et Pablo Azcárate.
Ces messieurs, avec une déloyauté inqualifiable envers notre institution et
notre ville, ont osé interpeller le ministre de l’Intérieur, l’illustre don
Bahamonde, sur la question de la transparence de ce conseil. Don Fernando
de los Ríos, qui se dit socialiste et se disait mon ami, s’est déplacé ce
22 décembre à Madrid à la seule fin de saper notre crédit et celui du
glorieux nom de Grenade. Je tiens à votre disposition, don Fernando, la
totalité des documents publics en possession de cette assemblée municipale.
Que voulez-vous de plus, mon vieil ami, si tant est que je puisse toujours
vous appeler ainsi ? »
Un silence spectral s’abat sur la salle du conseil. Chacun sait qui est ce
jeune brun élégant aux côtés du socialiste Fernando de los Ríos. Il a les
mêmes yeux que l’orateur qui vient d’interpeller ce dernier. Peut-être
aurais-je eu ces yeux-là, moi aussi.
« Assurément, répond enfin De los Ríos, vous pouvez continuer à
m’appeler votre ami, don Federico. De même que vous pouvez continuer à
appeler votre fils ce jeune homme qui m’accompagne.
– Ou fille ! » se gaussent dans les travées les sympathisants des
conservateurs, qu’on a dotés d’instructions minutieuses pour saboter la
séance.
Lucero sourit avec arrogance à l’impulsif qui vient de le traiter de pédé et
qu’en revanche, Federico García et Fernando de los Ríos toisent d’un
double regard féroce. Un invisible oiseau de violence survole la salle du
conseil.
« Cependant, poursuit De los Ríos, ni votre fils ni votre ami qui vous
parle ne sauraient vous féliciter pour la façon abusive et méprisante dont
cette assemblée dédaigne d’honorer les accords établis avec notre minorité
de gauche. Serait-ce que vous, libéraux de Grenade, avez davantage
d’intérêts communs avec l’opposition conservatrice et rétrograde ? Je crains
fort, monsieur le conseiller, que vous soyez ici pour protéger votre fortune
et vos privilèges tandis que le peuple de Grenade crie famine. Vous vous
emplissez la bouche de ce “pain de famille”. Courageuse hypocrisie,
monsieur le conseiller. Avez-vous baissé le prix du blé que produisent vos
fermes pour contribuer à lutter contre la famine ? Ou avez-vous profité de
l’effondrement du marché causé par vos saisies pour faire le contraire ? »
Les bancs de l’opposition applaudissent à tout rompre. Le professeur de
los Ríos, suivi de ses disciples Lucero et Montesinos, opère une sortie
théâtrale. Tant qu’il n’a pas quitté la salle, les choristes du poulailler
scandent un interminable « Voleur ! Voleur ! Voleur ! Voleur ! » qui couvre
toute velléité de réponse du conseiller García.
Fernando de los Ríos – petit, robuste, épaisse barbe noire, vaste front,
trente-neuf ans, universitaire, socialiste – traverse la Plaza del Carmen avec
vaillance malgré la buée sur ses lunettes et les tourbillons de neige qui
l’empêchent d’y voir à un mètre.
« Vous êtes bien silencieux, dit-il. À quoi pensez-vous ?
– Vous n’avez pas peur que vos propos encouragent les conservateurs,
monsieur ? fait observer Montesinos à mi-voix. Je ne sais pas si c’est une
bonne stratégie.
– La vérité n’est jamais stratégique. C’est pourquoi il n’y en a qu’une. Et
toi Lucero, qu’en penses-tu ?
– Vous savez bien que je déteste la politique, professeur.
– Pourquoi ? Réfléchis avant de répondre, si tu veux bien.
– Je n’ai pas besoin d’elle. Je crois que la politique ne sert qu’à remplir
de mots vides les périodes d’entre-guerre.
– Oh, non ! Ne me dis pas que ton ami Soriano t’a déjà traduit tout Oscar
Wilde. Ces maudites épigrammes. Comme elles sonnent bien et quel mal
elles peuvent faire à la pensée des jeunes.
– Du moment qu’elles sonnent bien, quelle importance si elles me font du
mal ?
– Impertinent ! Frivole ! Pour ta peine, tu paieras les cafés !
– Vous en avez après les García aujourd’hui, professeur, plaisante
Montesinos.
– Je suis un homme droit entouré d’avant-gardistes. Quelle calamité.
– Au moins les avant-gardistes paient-ils les cafés.
– Là, tu as raison, Lucerito. Laissez-moi entrer le premier, ainsi les gens
croiront que vous me respectez encore. »
Les jeunes gens se fendent d’une révérence en cédant le passage au
professeur. L’air du café est saturé d’une fumée âcre et dense, car la
cheminée d’angle tire mal et le bois est humide. Ils dénichent une table à
grand-peine dans le local bourré à craquer. Les multiples haleines ont
embué les miroirs, au grand dam des dandys locaux. Une partie des clients
sont chargés de paquets en cette veille de Rois Mages. De los Ríos semble
hypnotisé par le ballet obstiné de la neige à travers la vitrine.
« Ne seriez-vous pas en train de penser, professeur ? s’enquiert
aimablement Lucero.
– La Russie, lâche-t-il sans dévier le regard.
– On a bien assez de neige comme ça ici, intervient Montesinos.
– Mais pas assez de révolution, répond le professeur en se tournant vers
lui.
– Les révolutions et la neige se ressemblent, médite Lucero. Elles sont
très belles à regarder mais deviennent répugnantes dès qu’un homme y met
les pieds. »
Federico García passe sans les voir devant la vitrine du café. Un rictus
désagréable aux lèvres, il progresse avec difficulté en retenant d’une main
son chapeau et laisse dans son sillage une traînée d’empreintes boueuses
dans la neige. Il a décliné sans urbanité l’invitation de ses camarades à
mouiller de quelques gorgeons une fin de séance aigre et tendue. « Vicenta
m’attend », a-t-il menti.
Arrivé devant chez lui, il secoue chapeau, bottes et caban avant de monter
pesamment les marches deux à deux. Il en est à tourner sa clef dans la
serrure lorsque l’assaille une marée de voix enfantines excitées et perçantes.
Isabelita se précipite dans le vestibule, les yeux écarquillés de stupeur.
« Papa, papa ! Il est arrivé une chose horrible ! s’écrie-t-elle à sa façon
délicieusement maniérée de petite snob. Les Rois Mages se sont trompés,
ils ont apporté des cadeaux aux pauvres un jour en avance ! »
Il se penche pour la faire taire, l’index sur la bouche.
« Non ! Non, je ne me tairai pas ! Je hais les pauvres ! Moi aussi je veux
mes cadeaux aujourd’hui !
– Isabel ! Tais-toi ! »
Doña Vicenta s’encadre dans la porte du vestibule. Les enfants dans le
salon se sont tus en entendant la señorita crier et sa mère la reprendre.
Vicenta prend sa cadette par la main et la ramène dans la pièce. Au passage,
elle a adressé un bonjour inaudible à son mari, qui vient s’appuyer au
chambranle de la porte. Une dizaine de gamins sont assis sur le tapis et
contemplent, exultants, leurs écharpes et leurs tricots neufs, leurs bottines
luisantes, leurs gros gants en peau. Les Rois Mages ont bien fait les choses,
ils ont prévu qu’un dur hiver attendait les petits affaneurs.
« Demande pardon, Isabelita.
– Pardon.
– En les regardant dans les yeux.
– Pardon. »
Ricardo Rodríguez Jiménez a onze ans maintenant. Il saute sur ses pieds
et va trouver le cacique, son bras atrophié levé.
« Vous vous souvenez de moi, don Federico ?
– Bien sûr. Comment vas-tu, gitanillo ?
– J’ai reçu des bottes en peau de… d’éléphant ! Pour aplatir la tête des
méchants ! »
Vicenta vient prendre le garçon par les épaules et le pousse vers le
groupe.
« Il ne faut aplatir la tête de personne, dit-elle en souriant tristement. Ce
qu’il faut, c’est apprendre aux méchants à être bons, c’est tout.
– Bien, meilleurs vœux à vous tous, articule García avec effort, tandis
qu’il traverse le salon en évitant les papiers cadeaux.
– Merci, don Federico », répond le chœur des enfants.
Leurs voix surexcitées l’accompagnent jusqu’à sa chambre. Il s’y
enferme à double tour, prend une bouteille de brandy et un verre dans le
secrétaire et les pose sur sa table de chevet avant de se laisser tomber sur le
lit, tout habillé et les bottes aux pieds. Il se sert. Boit lentement. Son regard
va de la fenêtre, où s’encadrent les toits enneigés de Grenade, à sa guitare
appuyée dans un coin. Elle est couverte de poussière et il y manque une
corde depuis plus d’un an. Federico García finit son verre, se ressert,
continue à boire. Par moments, le vent se coule par les interstices de la
maison et ébranle la porte comme si quelqu’un frappait. Mais personne ne
frappe.

***
Le premier mai 1918, les autorités de Grenade décident d’envoyer un
énorme chargement de fleurs à Madrid pour fêter le Jour de la Saynète. À
cause des contrebandiers, il n’y a pas une pomme de terre à la ronde et la
faim continue à faire des ravages. Mais jamais, au grand jamais, Grenade ne
manquera de fleurs. Surtout le Jour de la Saynète, incontournable fête
nationale.
« Grenade, fleur de la Saynète, beugle la voix éméchée du journaliste
Carnero au fond du café Alameda.
– Eh bien moi, je trouve ça pas mal. Un chargement de fleurs traversant
l’Espagne, voilà qui plairait à Isidoro Capdepón », dit Emilia Llanos,
rêveuse.
Emilia Llanos est la seule femme à avoir eu le douteux privilège
d’intégrer la confrérie du Rinconcillo.
« Je vous avais bien dit de ne pas l’accepter, signale Lucero. Les femmes
sont soit improbables, soit impossibles. Soit les deux, comme Emilia.
– Lucero a écrit un pavé / c’est papa qui l’a payé / La gamine va
l’acheter / il vaut un zéro pointé. »
Toute la tablée applaudit l’improvisation d’Emilia, sauf Lucero lui-même
et Paquito Soriano.
« Laisse ce petit merdeux tranquille, assène l’esthète avec toute l’autorité
que lui confèrent son volume et son queue-de-pie. Il est certain
qu’Impressions et Paysages est une bouse. Mais que veux-tu, sans de puants
engrais, point de fleurs.
– Eh bien merci, lance Lucero, jouant l’offensé. Navarrico ! Une double
vodka-olive pour oublier !
– Pauvre petit », lui murmure Emilia à l’oreille.
D’après une vox populi largement masculine, Emilia Llanos serait la plus
belle femme de Grenade. Cheveux tirant sur le blond et tombant sur les
épaules en vagues mélancoliques, corps stylisé aux seins pugnaces et au cul
catégorique, toujours vêtue de tissus vaporeux qui la voilent de cirrus,
nimbus et cumulus, les femmes décentes de Grenade l’appellent tout haut
« la Moderne » et tout bas « cette pute ».
« Épouse-moi, Emilia, clame Maroto, usant de son martini comme d’un
micro. Je jure de te rendre éternellement malheureuse.
– Quelle alléchante proposition… Seulement vois-tu, Maroto, les
hommes beaux ne m’attirent pas. À tant vous regarder dans le miroir, vous
en oubliez d’adorer les femmes.
– Je briserai pour toi tous les miroirs.
– Barbare ! Sacrilège, proteste Emilia en lui jetant une olive à la figure.
Tu me priverais du plaisir sacré de m’admirer ?
– Ah, comme j’aimerais être une femme pour faire montre d’une telle
arrogance ! se lamente Carrillo La Loca.
– Un jour, tu regretterais de n’avoir pas été un homme, comme
Boabdil{20}, intervient le jeune Gregorio Montesinos.
– Allons-nous supporter que ce rejeton de banquier vienne nous réciter
l’histoire impériale ? s’écrie Manuel Montesinos, futur maire rinconcilliste
de Grenade, en punissant son cadet d’une bourrade affectueuse.
– Bien dit, futur maire ! Expulsons à nouveau les chrétiens ! » rugit
Paquito Soriano en soulevant son obésité pour foncer, l’œil féroce, sur le
nigaud.
Ils se mettent à six pour s’emparer de Gregorio et le porter vers la sortie
sous le regard stupéfait des habitués du soir, à grands cris de : « Vive la
Grenade nasride ! » « Vouons les chrétiens à la poussière et à l’oubli ! »
Après quoi, ayant jeté le benêt sans aucun égard au milieu de la place –
par chance nul n’a jamais pensé à y ériger une fontaine –, ils s’en
reviennent avec une dignité affectée à leur place derrière l’estrade du
quintette avec piano qui, ce soir, encense Beethoven.
« Salauds, souffle Gregorio l’instant d’après, tout sourire, tandis qu’il
rajuste costume et raie médiane avant de se rasseoir près de son frère
Manuel.
– Les archers de Lord Scales{21} ne piqueront plus jamais les fesses de
Grenade, lui explique obligeamment Carrillo La Loca. Même si, disons-le,
on y a la fesse plutôt légère. Pas vrai, Emilia ?
– Ah moi, je ne connais rien aux fesses ni aux archers. Même Cupidon ne
m’a pas été présenté.
– Et tu dis que mon livre est gnangnan, se plaint Lucero.
– Ton livre est gnangnan et Cupidon est nul, intervient Maroto en couvant
Emilia d’un œil éperdu. Quand je pense, priver cette dame de sa flèche…
– Que tu es lourd, Maroto. Que tu es lourd, dit Emilia en lui jetant son
fond de verre à la figure.
– Demandez l’addition, rinconcillistes ! Nous avons du pain sur la
planche. »
L’auteur de cette abrupte apostrophe est le fédéraliste et républicain
Antonio Gallego Burín, vingt-trois ans, asthénique et hyperactif, nerveux et
maladif, pâle et prématurément chauve, qui vient de surgir devant eux. Il
tient d’une main une échelle en bois et de l’autre, un cabas contenant un
paquet vaguement emballé dans un vieux chiffon, une truelle de maçon et
un fond de ciment en poudre. S’apercevant qu’il a taché le bas de son
élégant pantalon de lin blanc, il pose son seau et entreprend de le nettoyer à
grand renfort de claques.
« Gallego Burín, roi du mystère… Que trimballes-tu là-dedans, dis-moi ?
demande le journaliste Carnero.
– Un souffle de liberté », répond Burín. Il se penche sur son cabas, en
extrait le ballot malpropre qu’il dépose sur la table et déplie avec mille
précautions, livrant aux regards une plaque dont il leur lit solennellement
l’inscription : « Rue Isidoro Capdepón. Poète, républicain, accessoirement
guatémaltèque ».
« Fabuleux, s’exclame Paquito Soriano, ses yeux minuscules si
écarquillés derrière ses lunettes qu’on en découvre enfin la couleur.
– Il faut agir tout de suite, en profitant de ce que la nuit tombe, dit Maroto
en fronçant deux épais sourcils de conspirateur.
– J’ai tout ce qu’il faut, précise Burín en indiquant du menton le cabas et
l’échelle.
– Laquelle ? demande Carnero.
– Alfonso XII, évidemment.
– Évidemment, renchérit Carnero avec un sourire carnassier. Vive la
République, susurre-t-il.
– Vive la République », approuve gravement Burín.
Alarmé par la retenue inhabituelle des conjurés, leur serveur attitré les
observe de loin. Calme suspect. Urbanité excessive. Une terrible menace
plane sur Grenade. Le serveur Navarrico s’approche subrepticement de la
tablée avant de lancer : « Ces messieurs désirent quelque chose ? »
Mais Antonio Gallego Burín, en homme rompu aux arts de la
clandestinité, a remballé la plaque en un tournemain.
« L’addition, je te prie », répond Lucero en parfait homme du monde.
Les conjurés se lèvent dans un silence concentré et austère. Ceux qui
étaient soûls ont dessoûlé. Les autres, l’envie de boire leur est passée. Le
dandy Paquito Soriano, que nul n’a jamais vu s’encombrer d’autre chose
que d’un livre ou d’un verre, incline ses cent trente kilos d’érudition pour
s’emparer de l’échelle de peintre qui, accolée à son queue-de-pie et son
plastron, a soudain un je-ne-sais-quoi d’avant-gardiste. Maroto et Carnero
soulèvent le cabas, chacun une anse, avec une componction d’employés
funéraires. Emilia Llanos souffle avec beaucoup de charme* une bouffée de
havane vers le plafond de l’Alameda avant de noyer sans pitié son cigarillo
à peine entamé dans un fond de martini. Gregorio Montesinos est le seul à
rester assis et son frère lui jette un regard de reproche indulgent avant de se
laisser entraîner vers la porte par Lucero.
« Futur maire de Grenade, l’heure est venue de t’illustrer », scande
solennellement celui-ci.
Aussitôt, les conjurés font cercle autour d’eux. Les habitués du soir
observent la scène avec une curiosité mêlée de crainte. Quelques filles
sourient à la prestance de Maroto et d’autres, aux yeux océaniques de
Lucero. Les hommes battent des paupières pour dissimuler la fixité de leurs
pupilles à la vue du fessier et des seins d’Emilia. Quant à l’armée de
serveurs sanglés dans leurs jaquettes sombres, nœuds papillon au garde-à-
vous, elle se tient prête à distribuer si besoin une ou deux paires de gnons
aux avant-gardistes. Les musiciens tiennent Beethoven sur le fil d’un dièse
qui s’éternise. La fumée de cent cigarettes est suspendue à mi-hauteur du
plafond.
Paquito Soriano exhorte âprement Montesinos : « Ne nous déçois pas,
monsieur le maire ! »
Le futur premier magistrat de Grenade carre ses épaules et adresse un sec
hochement de tête à chacun des conjurés. L’échelle à la main, Paquito
Soriano s’achemine vers la sortie, suivi par la totalité du groupe. Le
couinement de la porte de l’Alameda qui se referme sur eux déclenche les
soupirs de soulagement des serveurs et de quelques dames d’âge mûr. La
fumée de cent cigarettes se colle enfin au plafond et Beethoven, délivré,
achève son phrasé.
La tiédeur de ce mois de mai a encouragé les oisifs à s’asseoir en terrasse
et étirer la soirée jusque passée l’heure du dîner. Les fenêtres grandes
ouvertes invitent moustiques et papillons de nuit à jouir de l’hospitalité
grenadine. De sourdes guitares de taverne s’enivrent de mauvais vin et de
bulerías. Des filles modernes un peu trop imbues de belle époque* parlent
littérature avec d’arrogants poètes locaux aux fines moustaches gominées.
Trois affaneurs aux rudes manches retroussées et aux regards envieux
rompent la placidité bourgeoise du tableau. Mais leurs ombres
s’évanouissent très vite, chassées par les galops d’enfants qui jouent à
cache-cache, invisibles aux fillettes qui, l’œil inquisiteur, s’entraînent à l’art
du commérage sur les marches des boutiques.
« Tu ne devrais pas », dit Lucero à Montesinos, qui griffonne à toute
allure dans un carnet, au moment où ils dépassent l’Almona.
Paquito Soriano et les autres poivrots du Rinconcillo les précèdent d’une
vingtaine de pas en s’assurant régulièrement, d’un coup d’œil par-dessus
l’épaule, que leur futur maire ne dévie pas de l’objectif commun.
« Si si, je vais le dire, insiste le jeune Montesinos. Bien, maintenant
trouve-moi la suite, des vers qui finissent par quelque chose comme…
hum… que le proclame le fils du banquier. »
Lucero lâche le bras de son ami et porte une main à son front.
« Un hendécasyllabe, fumier, marmotte-t-il. Donne-moi ça. »
Et sans ralentir l’allure, le voilà qui griffonne et rature, griffonne et
rature, tout à la fois écrivant et marchant de guingois, moitié d’ivresse et
moitié de boiterie.
« Tu parles d’un poète de merde, dit Montesinos.
– La ferme, crétin », répond Lucero, très concentré.
La délégation est parvenue à la rue Alfonso XII. Gallego Burín vide la
carafe d’eau dans le cabas et se met à gâcher le ciment. Les autres conjurés,
à l’exception de Lucero et Montesinos, tout à leur affaire, l’entourent pour
protéger l’opération des regards indiscrets. Précaution superflue à cette
heure où les promeneurs se font rares. Dès qu’il juge le mortier à point –
dense sans être compact, idéal pour une prise quasi instantanée –, Gallego
Burín fait signe à Carnero de dresser l’échelle et y monte avec la plaque
enduite de ciment, qu’il appose par-dessus l’ancienne. Il la maintient
pressée de ses deux mains, l’espace de quelques minutes tendues. C’est
ainsi que la rue Alfonso XII se transforme, par la grâce de la superposition,
en celle d’Isidoro Capdepón, « poète, républicain, accessoirement
guatémaltèque ». Les rinconcillistes applaudissent. Montesinos pendant ce
temps lit et relit en silence, concentré à en friser la migraine, le discours que
lui a pondu Lucero.
« La parole est à notre futur maire ! » tonne Paquito Soriano.
Montesinos grimpe à son tour sur l’échelle et, en équilibre précaire sur le
quatrième barreau, se tourne vers son public.
« Grenadins ! Anodins grains d’anus ! (Applaudissements, vivats.)
Obscure masse sociale de mes nuits blanches ! Aujourd’hui est un jour de
gloire et marquera à jamais notre devenir. Car il est des honneurs qui
flattent davantage ceux qui les concèdent que ceux qui en sont l’objet. Et
c’est ici le cas. La poésie et la force vitale d’Isidoro Capdepón nous
entrepontent, nous retentissent, nous rélapudient et nous batisphèment,
élevant à nos lèvres une douceur d’étoile en soupe, adornant notre esprit de
nudités totémiques, renifrusquant de ses vers nos gaillardes marsupiales.
Aussi, parce qu’Isidoro Capdepón, en nous régalant de sa poésie, nous a
ouvert des chemins, ce soir nous lui dédions une rue et le louons
quartettement. Oyez subséquemment les balivernes que voici avec la
dévotion qu’elles méritent. » Ici, Montesinos se tourne vers Lucero et lui
chuchote, dans le plus pur style aparté d’opéra bouffe : « Dis donc, c’est
rudement mieux écrit qu’Impressions et Paysages. »

N’importe quel recoin même putride et mesquin


inspire les rimes d’Isidoro Capdepón,
ô vivante patrie de notre patapon
et fatale excroissance d’un astre du matin.
Sa race de fidèle et bon Guatémaltèque,
sa passion pour Grenade si pure et fatale
valent cher, valent peu, valent bien peau de balle
pour la bouche lippue de l’australopithèque.
Mais sa force déjoue les plus fortes tempêtes,
son agraphie s’empare de tous les territoires
et sa mémoire rime avec contrepied.
Notre enfer capitule face à l’anachorète :
Isidoro Capdepón soustrairait ses comptoirs
même à cet imbécile de fils du banquier.

Les applaudissements crépitent dans la nuit. L’air de rien, Paquito


Soriano se rapproche de Lucero et lui administre une tape derrière la nuque.
« Apprends à mesurer tes vers, scribouillard.
– Mon astre de l’alcool a souffert du brouillard.
– Ce n’est pas une excuse.
– Une cuite de muse.
– Ne m’oblige plus jamais à compter jusqu’à douze. Je hais les
mathématiques.
– Promis. »
Les conjurés portent Montesinos en triomphe en scandant : « Poète !
Poète ! Poète ! », sans se rendre compte que deux gardes civils à cheval
approchent au trot du fond de la rue. Carnero les aperçoit enfin et donne
l’alarme. Les ovations s’étranglent dans les gorges et trente yeux effarés
cherchent une issue tandis que se rapprochent les claquements de sabots sur
le pavé. Carnero et Maroto ramassent truelle et cabas et se mettent à courir,
suivis de Gallego Burín avec son échelle. Les autres s’éparpillent dans le
labyrinthe de ruelles.
« Ne courez pas, c’est pire ! » leur crie Lucero.
Paquito Soriano se dirige droit vers les chevaux d’un pas digne et,
comme s’il n’avait rien à voir avec tout cela, salue gravement les deux
gendarmes en les croisant. Emilia Llanos et Lucero sont restés plantés sous
la plaque d’Isidoro Capdepón, poète, républicain, accessoirement
guatémaltèque.
« Vous avez vu, nous n’avons pas couru, fait bêtement Lucero lorsque les
gardes civils arrêtent leurs montures devant eux.
– Lui, il boite et moi, j’ai des talons, explique Emilia. Mais nous ne
sommes pas coupables.
– Qui êtes-vous ? lui demande un des gendarmes.
– Mademoiselle Emilia Llanos.
– La plus belle femme de Grenade, précise Lucero. Et elle le sait.
– C’est vrai. Je le sais. »
Bien que la plaque leur arrive à hauteur de tricorne, les deux cavaliers
n’ont rien remarqué. Ils se consultent du regard. À Grenade, chacun sait qui
est Lucero. Et surtout, qui est son conseiller de père.
« Bonne nuit à vous. »
Il reste quelques bars ouverts dans le quartier de Darro. Bizarrement, la
nuit s’est voilée de tristesse. Main dans la main, Lucero et Emilia marchent
en silence vers la cathédrale qui semble avachie sur elle-même ou prête à
bondir, selon qui la regarde, puis ils se traînent épuisés jusqu’au mail des
Tristes. Ils se blottissent l’un contre l’autre à une terrasse et commandent
deux doubles vodkas-olive.
« Le plus jeune n’était pas laid, dit Emilia.
– Quoi ?
– Les gardes civils. Le plus jeune n’était pas si mal. Tu imagines, être
mariée à un garde civil ?
– Le fait est que non, répond Lucero.
– Allons bon, voilà que je me mets à ressembler à un personnage d’Ibsen,
dit la belle Emilia avec affectation.
– Comment ça ?
– Je suis tellement… tellement réelle !
– Je te comprends. Ce doit être atroce de n’être pas imaginée.
– Précisément. C’est que je ne peux parler qu’avec toi. Or la plupart du
temps, tu n’écoutes pas.
– Moi aussi, je me sens dégueulassement réel. Et toi non plus, tu
n’écoutes jamais.
– J’ai plus de trente ans, dit-elle. Tu savais ?
– Tout Grenade en parle. »
Emilia éclate de rire à la face de la lune, faisant sursauter ceux qui la
dévisagent depuis les autres tables. Elle a aussi réveillé quelques oiseaux,
qui changent de branche.
« Je veux dire : je suis trop jeune pour être aussi vieille.
– Commande donc deux autres vodkas. C’est comme moi, je n’ai pas
vingt ans : ce sont eux qui m’ont.
– Ça aussi, c’est une tragédie, confirme Emilia. Garçon, auriez-vous
l’amabilité de nous remettre deux vodkas, avec olive et sans tragédie ?
– Tout de suite, mademoiselle.
– Le serveur n’est pas mal non plus, dit Lucero.
– Arrête, arrête, fait Emilia en chassant des mouches imaginaires de sa
main belle époque*. Plus tard je veux être alcoolique ; si je me mariais avec
ce serveur, ce serait comme l’obliger à ramener chaque soir du travail à la
maison.
– Moi, quand je serai grand, je veux être un enfant.
– Oui, je vois bien. Sauf que tu as fait la bêtise de grandir.
– Tous les enfants font des bêtises, répond Lucero en haussant
comiquement les épaules. Quand j’avais cinq ans, ma mère allait parfois
étendre le linge d’une famille d’Asquerosa et moi, je l’accompagnais. Ils
étaient si pauvres qu’ils n’avaient qu’un change chacun, si bien qu’en
attendant que leur lessive ait séché au soleil, ils devaient attendre tout nus
dans leur cambuse. Un jour, j’ai réussi à les voir en cachette de ma mère. Ils
sont tous restés là à me regarder sans se détourner, l’homme, la femme, le
fils et la fille. »
Lucero se tait un long moment, immobile et absent, le regard perdu dans
le ventre de la nuit de Grenade.
« Et ? le relance Emilia.
– Rien. C’était juste ça.
– Ah, d’accord, je comprends.
– N’est-ce pas ? »
Plus tard, rentré dans sa chambre, Lucero ouvre son exemplaire
d’Impressions et Paysages et se met à lire :

Grenade est une ville de loisirs, une ville faite pour la contemplation et la fantaisie, une ville où
l’amoureux trace mieux que partout ailleurs le nom de son amour sur le sol. Les heures y sont
plus longues et savoureuses qu’en aucune autre ville d’Espagne. Ses crépuscules compliqués
aux lumières sans cesse inédites semblent ne jamais devoir s’achever.
Nous menons dans ses rues de longues conversations entre amis.
Grenade vit avec la fantaisie. Est pleine d’initiatives, mais manque d’action.
Il n’y a qu’à Grenade, ville des loisirs et des tranquillités, que l’on peut trouver de si fins
goûteurs d’eaux, de températures et de crépuscules.
Le Grenadin est entouré de la nature la plus splendide, mais ne va pas à elle. Les paysages sont
extraordinaires ; mais le Grenadin préfère les contempler de sa fenêtre. Il s’effraie des éléments
et méprise le peuple braillard qui n’est de nulle part. Homme de fantaisie, il n’est, par
conséquent, pas homme de courage. Il préfère le souffle doux et froid de sa neige au vent
terrible et âpre qu’on entend à Ronda par exemple. Il est enclin à mettre son âme au diminutif
et à convier le monde dans sa chambre. Son bon sens lui dit qu’il le comprendra mieux ainsi. Il
renonce à l’aventure, aux voyages, aux curiosités extérieures ; le plus souvent, au luxe, à
l’habillement, aux mondanités.

Il referme le livre et, les yeux au plafond, prononce à voix haute :


« Je dois partir d’ici. »
Il se déshabille. Se couche. Éteint la lumière. Reste les yeux ouverts.
Toute la nuit. Je l’ai vu faire bien souvent, et j’aime à penser que ses yeux,
peut-être, à certains moments, me regardent.

***
Pendant le dîner, Lucero a expliqué à Isabelita qu’elle doit s’abstenir de
demander à Paquito Soriano combien il pèse. Frasquito s’efforce de
convaincre son père que la mairie doit promouvoir une équipe de foot à
Grenade. Cela fait treize ans que Séville a la sienne. Ils ont même
l’intention de lui attribuer le blason des troupes de Fernando III au moment
de la Reconquista.
« On ne peut tout de même pas faire moins que les Sévillans, argumente-
t-il, pétulant.
– C’est qu’on nous a reconquistés plus tard, fils. Donc le football nous
arrivera plus tard aussi.
– Tu n’as aucune idée de ce qu’est le football, papa. Sais-tu que le terrain
de la Reine Victoria est couvert de gazon ?
– Pour quoi faire ? Le Sevilla Football Club élèverait-il des vaches,
maintenant ? »
Vicenta, Lucero et Conchita se mettent à rire. Frasquito aussi, une fois
qu’il a admis sa défaite. Isabelita aspire bruyamment sa soupe, jette autour
de la table un regard réprobateur et demande :
« Qu’est-ce qu’il y a de drôle à élever des vaches à Séville ? »
Soudain, de violents coups de heurtoir éteignent les rires. La servante
Rosina, qui ne fait qu’écouter aux portes, se précipite dans la pièce. Elle a
l’air épouvanté d’une mère dont la Guardia Civil viendrait chercher
l’enfant. Don Federico arrache la serviette qu’il porte autour du cou et, ce
faisant, renverse son vin sur la nappe. Conchita, au cas où, recompose la
géométrie de ses coquets cheveux noirs. On tambourine à présent, par trois
fois. Et trois encore. Et cinq de plus. Et dix. Frasquito finit par se lever.
« Retourne à la cuisine te cacher sous la table, Rosina, lance-t-il moqueur.
Je vais ouvrir, va. »
Et il quitte la salle à manger pendant que résonne une nouvelle série de
coups à la porte. Vicenta éponge avec sa serviette le vin renversé avant qu’il
n’abîme le vernis de la table. Isabelita arrache d’un coup sec les élastiques
dans ses cheveux pour défaire les frisettes dont Conchita a tenu à l’affubler.
Don Federico s’éclaircit la voix, pour le cas où il devrait dire quelque
chose. Mais ce n’est ni la Guardia Civil ni le sombre messager d’une
funeste nouvelle, comme on pourrait s’y attendre. C’est Manuel
Montesinos, futur maire de Grenade, le visage incendié par tout le vin qu’il
a bu avant de prendre l’escalier d’assaut.
« La guerre est finie, don Federico, proclame-t-il, campé au milieu du
salon.
– Quoi ? lâche celui-ci en se levant d’un bond.
– Ils ont signé l’armistice à Rethondes.
– Et c’est où, ça ?
– Je ne sais pas. Mais la région s’appelle la Picardie.
– Alors ce doit être en France », répond le patriarche avec une soudaine
gravité.
Et soudain il éclate de rire. D’un rire fou, mêlé de toux et d’interjections
stomacales, d’un rire indigne de sa dignité consistoriale, de son âge et de sa
fortune. Sautillant comme un ecce homo, il étreint Montesinos et l’oblige à
danser, et Isabelita vient se suspendre à eux pendant que Conchita s’évertue
une fois de plus à cacher sa poitrine. Lucero s’assied au piano et martèle
une infâme Marseillaise qu’à l’évidence il perpètre pour la première fois.
Alors, Vicenta émerge enfin de mois entiers de mélancolie : elle se met à
rire elle aussi à gorge déployée. Et soudain, elle entonne La Marseillaise
parce qu’elle si, elle la connaît, sa traduction est ce qu’elle est mais elle la
connaît.

Allons enfants de la Patrie


Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous de la tyrannie
L’étendard sanglant est levé
Entendez-vous dans nos campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ils viennent jusque dans vos bras.
Égorger vos fils, vos compagnes !
Aux armes citoyens
Formez vos bataillons
Marchons, marchons
Qu’un sang impur
Abreuve nos sillons.

Les rires et pas de danse ont cessé. Don Federico, Concha, Isabelita,
Frasquito et Montesinos sont subjugués par la belle voix vibrante de
Vicenta. Le cou tendu, l’ancienne institutrice fixe le lustre au plafond
comme si c’était le drapeau pour lequel elle donnerait sa vie. Lucero, au
piano, a trouvé les bons accords et l’accompagne de tout son cœur, à la fois
amusé, admiratif et éberlué.
Liberté, Liberté chérie
Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux, que la victoire
Accoure à tes mâles accents
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !

Nous entrerons dans la carrière


Quand nos aînés n’y seront plus
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercueil
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre !

Le silence tombe comme un rideau sur la scène. Lucero et son père


sourient à travers la morve et les larmes. Frasquito a le sourcil droit levé,
Montesinos le gauche. Conchita, ne sachant trop que faire, se jette dans les
bras de sa mère et la couvre de baisers. Et la petite Isabelita, qui a le sens
des réalités, se met à parcourir la maison en criant : « La guerre est finie !
La guerre est finie ! Rosina, la guerre est finie ! La guerre est finie, Josééé !
La guerre est finie ! Finiiiiie ! »
Une fois séchées la morve, la bave et les larmes de rire et d’émotion, don
Federico reprend son sérieux et abat un bras de quinze kilos sur les épaules
du jeune Montesinos.
« Tu es sûr ? lui demande-t-il.
– Les banques reçoivent les nouvelles avant les journaux, vous savez.
– Vraiment ?
– Sûr et certain.
– Conchita ! brame soudain le patriarche, faisant sursauter tout le monde.
– Oui, quoi ? s’alarme la jeune fille, se levant d’un bond et lissant sa jupe
d’une main gauche.
– J’aimerais te demander un service.
– Ooooui, mais… ne crie pas.
– Tu sais que j’ai mis de côté six bouteilles de champagne français à la
cave, pour le jour où on me demandera ta main ?
– Euh… non… fait-elle, ses seize ans lui embrasant les joues.
– Eh bien si. Puis-je les ouvrir ? La guerre est finie.
– S’il est vrai que la guerre est finie, ouvre-les, père.
– Non, Conchita ! crie Isabelita. Si papa ouvre les bouteilles de ton
mariage, tu resteras vieille fille toute ta vie.
– Mon malheur vaut bien une guerre. Ou une paix. Ou le contraire. Je ne
sais pas comment dire.
– Mais nous t’avons tous comprise, intervient Lucero. Ouvrons ces
bouteilles, père. »
On fait un sort aux bouteilles. Vicenta, qui boit du bout des lèvres,
replonge dans une mélancolie d’autant plus abyssale qu’elle a des raisons
d’être triste. Plus elle est ivre et plus elle fixe du regard son mari. À minuit,
Isabelita va se coucher. À une heure et demie, c’est le tour de Conchita. À
deux heures, Lucero et Frasquito emportent dans la chambre d’amis le futur
maire de Grenade qui s’est évanoui sur la nappe. Vicenta commence à
rassembler les verres et don Federico se ressert un brandy.
« Les jeunes ne savent pas s’enivrer et les vieux n’y arrivent plus »,
commente-t-il.
Pas de réponse.
« La guerre est finie, Vicenta.
– À demain. »
Elle monte sans un regard vers son mari, comme chaque soir depuis plus
d’un an. Don Federico reste seul au salon avec le tic-tac de la pendule. Il ne
monte se coucher qu’à quatre heures passées et reste jusqu’à l’aube les yeux
grands ouverts dans le noir, à écouter s’égrener les silences de Vicenta dans
la chambre voisine. Ses silences profonds et violents.

***

El Defensor de Granada
Grenade, 12 février 1919

Notre indignation
C’est le cœur lourd et l’esprit indigné que nous nous acquittons de la tâche douloureuse d’informer nos
lecteurs des sanglants événements survenus hier dans notre pacifique cité. Hier, un sang innocent a coulé et
trois vies ont été inutilement sacrifiées.
C’est ce qui nous amène à protester énergiquement, comme proteste tout Grenade, et cela s’adresse à
tout responsable des tragiques événements d’hier, quel que soit son nom et aussi haut qu’il soit placé.
La tranquillité et la vie des citoyens sont au-dessus de l’intérêt personnel, et c’est à elles que tout doit
être subordonné, car il n’est rien de plus sacré que la vie des citoyens et la tranquillité de leurs localités.
Nos protestations véhémentes ainsi exposées, nous n’en dirons pas plus  : aujourd’hui est jour de
tristesse et en de tels moments, réflexion et sérénité sont nécessaires.
Les faits
Ils furent si nombreux et eurent lieu dans tant d’endroits de la capitale à la fois qu’il nous serait
extrêmement difficile d’en faire le récit complet dans son exacte chronologie. Aussi ne rendrons-nous
compte que des faits auxquels nous avons assisté, ou dont nous avons été informés de source sûre.
Place de l’Université
Aux environs de dix heures du matin se sont rassemblés place de l’Université de nombreux étudiants,
parmi lesquels les événements survenus ces jours derniers étaient commentés avec la fougue de la
jeunesse. À ces étudiants se sont joints d’autres éléments, les groupes en présence se dirigeant peu après
vers la maison du maire, sur laquelle ils ont lancé des pierres. La brigade de sécurité a tenté d’intervenir,
mais s’est vue en nombre insuffisant pour contenir les manifestants.
Premiers coups de feu
Voyant l’impuissance de la brigade, une section de la Guardia Civil commandée par le lieutenant Gárate,
de Santa Fe, est intervenue. Les gardes civils ont essuyé des jets de pierres, en réponse semble-t-il à un
coup de feu, alors qu’ils se tenaient devant le Jardin botanique, rue du Cyprès. Ils ont alors chargé contre
l’université.
Quelques balles ont pénétré dans la salle de physique au moment même où se tenait un cours, à la
frayeur générale. Certains projectiles, en ricochant, auraient blessé légèrement plusieurs étudiants.
Un mort et un blessé
Les groupes de manifestants ont rapidement reculé sur la place de l’Université puis sur celle
d’Encarnación. Là, la Guardia Civil a tiré une nouvelle salve dont les conséquences ont cette fois été fatales.
On a pu voir parmi les manifestants qui s’enfuyaient s’écrouler un jeune homme. C’était Ramón Ruiz Peralta,
étudiant en troisième année de médecine et fils du secrétaire de justice du même nom. Très vite, ses
camarades et d’autres personnes ont relevé le blessé, qui perdait beaucoup de sang, et l’ont conduit en toute
hâte à l’hôpital San Juan de Dios. Hélas, cet élan de solidarité s’est révélé inutile puisque le jeune homme
est décédé avant d’arriver à l’établissement salvateur. Le corps de M. Ruiz Peralta a été placé dans la salle
d’opération dont le député Manuel Rodríguez Acosta a fait don à la faculté de médecine. Après identification
du corps, il a pu être établi que la mort avait été causée par une balle dans le deuxième espace intercostal
gauche. Par ailleurs, la même salve a atteint Antonio Castro Gil, âgé de 23 ans et originaire de Pinos Puente,
derrière l’épaule gauche. Le blessé, lui aussi transféré à l’hôpital où il a reçu l’assistance requise, est soigné
dans la salle San José.
Une scène bouleversante
Les tragiques événements survenus sur la place Encarnación ont rapidement été connus dans toute la
capitale, suscitant la douleur et l’indignation. Avec la promptitude propre aux mauvaises nouvelles,
l’annonce de la tragédie est bientôt arrivée au domicile de l’infortuné M. Ruiz Peralta. Nous laissons nos
lecteurs imaginer la scène qui s’y est déroulée. Fou de douleur, le père de l’étudiant tué s’est précipité à
l’hôpital, puis dans la salle où reposait son fils, où il s’est mis à l’étreindre et l’embrasser désespérément.
Une scène si triste qu’elle en est indescriptible.
Des universitaires, des étudiants et un nombreux public sont venus ensuite défiler devant la dépouille de
l’infortuné jeune homme et exprimer leur indignation. Le corps a ensuite été transféré en voiture à son
domicile, au numéro 10 de la rue Santa Paula.
Âgé de 18  ans, le jeune M.  Ruiz Peralta vouait une grande application à ses études et c’était un fils
modèle.
Encore un blessé
Un jeune étudiant des Postes, Francisco Entrena, a également été blessé lors des premières salves. Une
balle lui ayant fracturé le bras droit, il a lui aussi été conduit à l’hôpital où il a reçu les soins les plus attentifs.
Il lui a été attribué le lit numéro 6 de la salle San José.
Les événements se succèdent
D’autres événements tout aussi graves se sont produits par la suite en différents points de la capitale. Ils
ont motivé la fermeture de tous les commerces, y compris les tabacs et pharmacies, ainsi que des maisons
affectées. Toute vente a été suspendue dans les marchés, et les voitures et tramways ont cessé de circuler.
Une grande tristesse s’est emparée de la localité. Comme les groupes de manifestants se déplaçaient vers
le centre-ville, la Guardia Civil a occupé la rue Reyes Católicos, la Plaza Nueva, le Zacatín, la place Bib-
Rambla, la rue Mesones, la Puerta Real et l’Embovedado ainsi que l’ensemble des rues adjacentes.
Il nous est impossible de rendre compte des faits en détail car chaque zone était le théâtre des mêmes
événements et partout, la Guardia Civil faisait feu. Les tirs, avec de rares pauses intermittentes, ont duré
toute la journée jusque passé quatre heures de l’après-midi. Tous les événements qui se sont produits ne
peuvent être rapportés précisément, pour la raison principale que les forces publiques empêchaient toute
circulation, en revanche on connaît exactement les conséquences de ces tirs.
Un autre mort
Aux environs de trois heures et demie, un homme dont l’identité n’est pas encore établie a été blessé au
cou par balle dans la rue López Rubio. Le malheureux a succombé peu après en face de la brasserie de la
Calancha. Le juge a donné l’ordre que son corps soit transféré au centre de secours.
Une femme tuée
Les ambulanciers de la Croix-Rouge, qui sont intervenus dès les premiers instants avec d’autres
membres du service, ont également conduit au Centre de Secours une femme blessée au cou qui est
décédée à peine arrivée. La malheureuse victime s’appelait Josefa González Vivas, elle s’était mariée il y a à
peine un mois. Domiciliée rue Alhóndiga, elle se trouvait au moment des faits au second étage de
l’immeuble où est établi le magasin de chaussures La Cordobesa. Doña Josefa se tenait avec d’autres
personnes dans un appartement, mais deux projectiles ont traversé les cloisons, l’un d’eux infligeant à la
pauvre femme la blessure qui a causé sa mort.
En signe de deuil
Dès midi, des rubans de deuil ont été accrochés aux balcons en hommage aux victimes. En peu de
temps, tous les balcons de la capitale étaient ainsi endeuillés. Parmi eux, ceux du palais archiépiscopal. Le
drapeau de l’université a immédiatement été hissé. Au cours des événements, les manifestants ont brisé
d’innombrables réverbères. Ils ont aussi arraché les bancs de la place Bib-Rambla.
Intervention du Lusitania
À la tombée de la nuit, comme la situation se prolongeait et que des coups de feu étaient encore tirés
dans la rue, un appel à l’aide a été adressé au gouverneur militaire, qui a autorisé l’intervention du régiment
de cavalerie Lusitania. Le public a salué l’apparition de ces forces armées par des applaudissements et des
vivats. La cavalerie s’est alors divisée en sections qui ont commencé à patrouiller, mettant un terme aux
tragiques événements de la journée.

La rotative du Defensor de Granada se met à fumer et les opérateurs se


précipitent pour l’arrêter. Les cris et l’agitation font sursauter Carnero et
Montesinos, plongés dans la lecture de l’article.
« C’était à peu près comme ça, dit Montesinos. La fumée et la
bousculade. Comme tu l’as raconté. Et maintenant ?
– Romanones va couper une ou deux têtes , répond Carnero, les yeux
rougis et la calvitie luisante de sueur et de fatigue. Celles du maire Lachica
et du gouverneur civil Evasio, déjà. Je ne leur donne pas vingt-quatre
heures.
– Ville de merde, dit Montesinos.
– Pays de merde », généralise Carnero.
La rotative redémarre avec la paresse d’un bateau à aube, mais bientôt
son tapage s’accélère au point de rendre impossible toute conversation.
Carnero prélève un des exemplaires que la machine vient de cracher et se
penche sur la première page, comme s’il espérait que les nouvelles soient
meilleures. Mais non. Les trois morts sont toujours là.
« Romanones est un cadavre assis sur les genoux d’un autre cadavre, dit-
il en se frottant les yeux sous ses lunettes. Les cadavres dirigent nos vies.
Paradoxal, non ?
– Je connaissais Peralta. Il était dans ma classe.
– Sans blague. Et tu ne le disais pas !
– Il ne se mêlait pas de politique.
– En Espagne, personne ne se mêle de politique. C’est plutôt elle qui
nous avale, comme la baleine de Jonas.
– Et quand va-t-elle nous recracher ?
– Jamais.
– Quel pessimiste tu fais, Carnero.
– Pourquoi crois-tu que j’ai choisi ce métier ? »

Ce matin-là, le service de tramway est rétabli. Il transporte des soldats du


Lusitania perchés sur les pare-chocs et les marchepieds avec leurs armes
bien en vue, des passagers aux paupières baissées sur leurs yeux obscurcis
de peur, des femmes strictement mutiques. Ce matin-là aussi sont destitués
le maire Lachica et le gouverneur civil, ainsi que l’a prédit Carnero. Mais
les morts restent morts. Le 14, ABC évoque en une la manifestation contre
les événements de Grenade, qui a eu lieu à la faculté de chimie de
l’Université centrale de Madrid. Le quotidien national retranscrit la prise de
parole de Royo Vilanova, la veille, au Sénat :

ABC
14 février 1919

« Ce qu’il faut éviter à tout prix à l’avenir, c’est qu’au moindre incident se produisant dans une commune,
les autorités locales s’empressent de lâcher dans les rues la Guardia Civil armée de Mauser.
Il faut garder à l’esprit que la Guardia Civil doit être considérée comme une sentinelle.
Certes, il est normal que les forces de cette institution entourée du plus grand prestige et du respect de
tous, lorsqu’elles se voient prises à partie par des foules en colère, se défendent avec les armes qu’on leur a
fournies. Mais s’il s’agit de Mausers, les conséquences seront inévitablement aussi tragiques qu’à Grenade.
Cette arme terrible fait peu de bruit et beaucoup de victimes.
Ce qu’il nous faut recommander à tous les gouverneurs, c’est de ne lâcher la Benemérita{22} sur la voie
publique qu’en cas de désordres exceptionnels, ceux pour la répression desquels la police et la brigade de
sécurité se révéleraient insuffisantes.
Et même ainsi, la Benemérita devrait être équipée de fusils Remington avec des balles à blanc. (Ici,
quelques murmures.)
Je ne comprends pas le sens de ces murmures. Est-ce à dire que vous préférez qu’elle soit armée de
Mauser et qu’elle tire à balles réelles à la première occasion ?
(Plusieurs sénateurs : Non ! Non ! Absolument pas !) »

Pendant ce temps, à Grenade, on décrète l’état d’urgence sur le territoire


de la commune. L’arrêté stipule que toute manifestation sur la voie publique
sera considérée comme un acte belliqueux. Dans la salle du conseil
municipal, le conseiller Federico García referme son journal et se prépare à
prendre la parole. Il a des poches sous les yeux et ces quelques derniers
jours l’ont amaigri et vieilli. Lorsqu’il se lève, un silence compact s’abat sur
la salle.
C’est l’écho du silence qui règne dans les rues endeuillées de Grenade, et
que ne trouble par moments que le passage d’un tramway ou d’une voiture,
ou le claquement de sabots de lents chevaux.
Le même silence englue le salon où Vicenta s’absorbe dans ses travaux
de couture. Il est rompu au même instant par l’horloge sonnant neuf heures
du soir et par un unique coup de heurtoir à la porte. Vicenta se lève pour
ouvrir. Le professeur Fernando de los Ríos tique sous sa longue barbe en la
découvrant sous le linteau.
« Bonsoir Vicenta, dit-il, surpris.
– Comment vas-tu, Fernando ? répond-elle en reculant pour le laisser
entrer. J’ai envoyé nos domestiques à Asquerosa jusqu’à ce que tout se
calme. Isabel et Conchita sont parties avec elles.
– Je comprends. Tu as bien fait.
– Il s’est passé quelque chose ?
– Tu n’es pas au courant ? »
Le professeur avance d’un pas et referme la porte derrière lui. Il entre
dans le salon en éludant le regard inquiet de Vicenta.
« Ton mari n’est pas là ? Je voulais lui parler.
– Il n’est pas encore rentré. J’ai cru qu’il lui était arrivé…
– Sers-moi un coñá, va, dit De los Ríos en s’asseyant avec un bon
sourire. Eh bien oui, Vicenta, il lui est arrivé quelque chose.
– Que s’est-il passé ?
– Ton mari a démissionné. »
Vicenta fait un ou deux tours sur elle-même, le temps de reprendre
contenance. Elle rassemble son ouvrage, allume une bougie, se signe. De
los Ríos éclate de rire.
« Il a dit ce qu’il avait sur le cœur, a insulté tout le monde y compris lui-
même, et il est parti en claquant la porte et en jurant qu’il ne mettrait plus
les pieds à la mairie.
– Qu’a-t-il dit encore ?
– Qu’il n’était pas un assassin. Qu’il ne voulait plus être un assassin et un
voleur.
– Il a dit ça ?
– À pleine voix, se délecte De los Ríos. Tu aurais dû voir la tête de ces
seigneuries. »
Vicenta finit par s’asseoir, lui arrache son verre des mains, boit, tousse.
« Fernando, je vais te demander un service.
– Tout ce que tu voudras.
– Frasquito et Lucero sont là-haut. Emmène-les à Asquerosa, s’il te plaît.
Tu veux bien ?
– Bien sûr.
– J’ai envie d’être seule.
– Mais non, tu n’as pas envie d’être seule. Je suis content pour toi,
Vicenta. »
Le professeur se lève d’un air décidé et monte à l’étage. Il redescend
presque aussitôt avec les deux jeunes hommes. À leurs regards et leur
silence embarrassé, Vicenta comprend qu’il les a mis au courant. Elle presse
leurs visages entre ses mains et plante deux longs baisers sur leurs joues.
Elle les entend rire tous les trois dès que la porte se referme et attend que le
bruit de leurs pas s’éteigne dans l’escalier pour se rasseoir. Puis elle éteint la
lampe et se prépare à attendre.
Le café Alameda est quasiment désert. Les serveurs commencent à ranger
la salle, un œil sur la pendule. Les seuls membres du Rinconcillo présents
ce soir sont le journaliste Carnero et le dandy Soriano.
« Les gens crèvent de peur dès qu’on leur parle d’état d’urgence, dit
Carnero. État d’urgence municipal, tu parles d’une affaire. Même ça, nous
ne sommes pas capables de le faire en grand.
– Le pire, c’est qu’il n’y a plus une seule femme dans les bars. Dès qu’il
s’agit de guerre, elles préfèrent rester chez elle. Ce sont des êtres d’un
pacifisme suspect.
– Ne sois pas si sectaire, Paquito, tu me fends le cœur.
– Pardon. Chaque fois qu’on proclame l’état d’urgence, j’oublie que tu es
pédé.
– Je te pardonne. »
De l’autre côté du bar, dans le coin à gauche de la porte, Navarrico est le
seul à prêter l’oreille aux propos confidentiels qu’échangent Federico
García et José Daza. D’abord parce que le serveur alimente le tout-Grenade
en ragots, et ensuite, parce qu’il est le seul ici, avec Carnero et Soriano, à
savoir que le conseiller a démissionné. Et la façon dont il a démissionné.
« Et maintenant, qu’est-ce que je fais, moi ? demande Daza, les yeux
grands ouverts bien qu’une bouteille de brandy ait déjà été séchée.
– Apprends à lire, Daza, et entre à ton tour en politique.
– Pour finir en prison, merci.
– Tu y vas bien tout seul, au cachot.
– Mais seulement quand le Treize se pointe.
– Sac à poisse !
– Il faut toujours que vous n’en fassiez qu’à votre tête. Sans tenir compte
des autres. Comme ce soir-là. »
Don Federico braque un œil noir et féroce sur le journalier, il l’embroche
du regard comme s’il voulait le brûler.
« Si tu étais venu avec moi, ce soir-là, nous serions morts tous les deux à
l’heure qu’il est.
– Ou pas.
– Ou si.
– Navarrico, la même chose ! »
Le serveur s’approche d’eux du pas ferme que lui ont donné des années
de tangage transocéanique. Son torchon sur l’avant-bras, il parle bas, en
volume comme en intention, mais avec plus de respect que d’humilité.
« Vous m’excuserez, don Federico, nous sommes en état d’urgence et j’ai
ordre de fermer.
– Un état d’urgence municipal, Navarrico. Ce qui ne ferme les tavernes
d’aucun pays qui se prétende civilisé.
– C’est fort bien dit, réplique le patient serveur au cacique bourré. Mais
ce que je vois se produire ici n’est pas digne non plus d’un pays civilisé, si
vous me permettez. Et j’ai bien voyagé, comme vous le savez.
– Le pire, c’est que tu as raison, capitule García en jetant un billet sur la
table. Tiens, garde la monnaie.
– Je vous remercie, conseiller, dit l’autre sournoisement.
– Ne m’appelle plus jamais comme ça. »
Don Federico se lève pesamment et congédie le serveur d’une tape sur
l’épaule.
Lorsqu’il s’arrête avec Daza sur la place du Campillo, quelques militaires
font mine de venir voir qui enfreint le couvre-feu, mais ils se ravisent en
reconnaissant la moustache prussienne du cacique García et tournent les
talons.
« Tu vas dormir chez ton frère ? demande celui-ci.
– C’est ça.
– Fais attention à toi. »
Ils se serrent la main. Don Federico s’éloigne en titubant le long des rues
désertes, enveloppé dans son manteau gris, le chapeau enfoncé sur sa tête et
l’écharpe couvrant son visage, car un vent glacé s’est levé. D’autres soldats
le suivent des yeux en chemin, certains à pied, d’autres à cheval. Mais ses
vêtements coûteux et cet aplomb que conservent, même ivres, ceux qui
n’ont jamais eu à travailler de leurs mains, tiennent éloignés les uniformes.
Les lumières du 34, Gran Vía sont éteintes. Don Federico se tient debout
sur le trottoir d’en face, son haleine dessinant de petites volutes blanches
sous sa moustache. Il observe la bâtisse comme s’il y avait vécu longtemps
auparavant et que sa vue l’accablait de souvenirs. Finalement, transi de
froid, il se décide à traverser la rue où tournoient des spectres d’air glacé. Il
introduit sa clef dans la serrure et la fait jouer très doucement. Suspend
manteau, chapeau et écharpe dans la pénombre et s’achemine vers le salon
en étouffant ses pas sur le parquet.
« Bonsoir, Federico. »
La voix de sa femme l’a statufié à l’entrée du salon. Vicenta rallume la
lampe sans quitter son fauteuil à bascule et étire légèrement un sourire de
Joconde.
« J’ai fait mon Baldomero.
– Je vois ça.
– Que fais-tu éveillée ?
– Rien.
– Les enfants sont couchés ?
– Je les ai envoyés à Asquerosa avec Fernando. »
Don Federico opine lentement du chef, la bouche légèrement entrouverte.
Il s’empare machinalement d’un verre et s’assied dans un fauteuil.
« Je me suis laissée dire que tu avais élevé la voix au conseil municipal.
– Un petit peu. Oui, c’est vrai. J’ai pas mal élevé la voix.
– J’aurais aimé voir ça », dit Vicenta en se levant pour le servir.
Lorsqu’elle se rassied, c’est dans le fauteuil à côté du sien.
« Pourquoi as-tu envoyé les enfants à Asquerosa ?
– Je voulais être seule avec toi. J’ai rapporté tes affaires dans la chambre,
ça ne te fait rien ? »
À nouveau, don Federico se pétrifie. Un infime frémissement parcourt
son visage, comme ce lent tremblement qu’ont certains vieillards, signe
qu’ils sont vivants. Vicenta observe son profil et respecte son silence
quelques instants.
« Tu peux pleurer, tu sais, dit-elle enfin. Je ne t’ai jamais vu pleurer.
– Non, je n’ai pas besoin de pleurer. Écoute, moi aussi je les ai tués.
– Je sais bien.
– Tu n’as pas à me pardonner.
– Je sais ça aussi, Federico. »
Vicenta vient s’asseoir sur les genoux de son mari. Elle lui caresse les
cheveux.
« Olmo vivait encore quand je suis arrivé.
– Ne me raconte rien, s’il te plaît.
– Il nous a maudits, Vicenta. Il nous a tous maudits. Toi, les enfants.
– Ne me le raconte pas.
– Et il avait raison, Vicenta. Il avait raison.
– Je le sais bien, qu’il avait raison, dit-elle en continuant à lui caresser les
cheveux. Viens, allons nous coucher. »
Ils montent dans leur chambre. Ferment la porte. S’étreignent. Se
déshabillent. Font l’amour. Comme de vieux amants. Très lentement.

***
Le canard mandarin se replie sur lui-même en nageant, comme s’il
protégeait ses ailes de la rivière pour qu’elle n’en dilue pas les couleurs.
Parfois, il embrasse l’eau, d’un baiser rapide et douloureux qui blesse le
courant. Certains canards mandarins sont noir, blanc, vert, bleu et rouge,
comme un drapeau devenu fou, et toutes ces couleurs dont ils sont revêtus
ne les empêchent pas d’être toujours sérieux, soucieux de leur maintien,
presque revêches. Comme la reine du bal.
Dans le soir qui tombe, la charrue assoupie près du rivage conserve un
peu de nostalgie du bœuf dans son joug orphelin. De temps à autre, une
fauvette, un petit échassier, un pinson, profite du squelette de bois pour se
poser un instant et épier nerveusement les tertres proches, les acacias ou les
figuiers, à l’affût d’un abri pour la nuit.
Assis sur la berge, Horacio Roldán et Lucero regardent, l’air blasé, les
canards mandarins s’essayer à de patauds taconeos de flamenco. La rivière
bruit en sourdine. Le printemps, avec son ciel bleu traversé d’hirondelles,
est soudain advenu au-dessus de leurs têtes.
« J’en tue un, s’écrie Horacio en saisissant la carabine posée entre ses
jambes.
– Si tu tues un canard, je te jette à l’eau, cousin, le prévient Lucero, le
regard pris dans les remous de la rivière. Au fait, je quitte Grenade.
– Que dis-tu ? fait Horacio en se tournant d’un bloc. Pour aller où ?
– À Madrid. À la Résidence d’étudiants. De los Ríos a tout préparé. Mon
père ne le sait pas encore.
– Pauvre fou. Qu’ont-ils à faire d’un poète boiteux, et de la Vega qui plus
est, à Madrid ? Ils vont se moquer de toi, cousin.
– Qu’ils se moquent.
– Boiteux et péquenaud. Et de Grenade. Pfff… » souffle Horacio, à court
de qualificatifs.
Ils sont tous deux habillés d’une chemise blanche ouverte et d’un
pantalon sombre. Des gouttes de sueur brillent sur leurs poitrines glabres.
« Qu’est-ce que je vais faire à Grenade, moi, sans mon cousin jumeau ?
reprend Horacio sans le regarder.
– Tu n’as qu’à venir à Madrid.
– Ils n’ont pas de champs là-bas. Ni de canards. Ni de fauvettes. Ni de
chevaliers guignettes. Tu vas mourir, là-bas. Là-bas, ils te mettront deux
balles, et point.
– Qui va me mettre deux balles ? rit Lucero.
– Poète, boiteux et pédé, crache Horacio.
– Pédé toi-même. »
Lucero cueille un brin d’herbe et le mâchonne posément, savourant sa
verte sève d’avril. Horacio se lève d’un bond, son visage espiègle et alerte
tourné vers le courant.
« Allez, tuons un canard », crie-t-il.
Quelques canards s’envolent comme s’ils avaient compris.
« Si jamais tu en tues un, je te tue, répond Lucero après avoir craché son
brin d’herbe.
– Allez, lève-toi, viens ici.
– Pour quoi faire ? proteste Lucero sans même lever les yeux.
– Pour voir comment on fait. On ne tirera pas. Je te promets. »
Horacio, sa carabine à l’épaule, balaie du canon la rivière couverte de
canards.
« Lève-toi ou j’en tue un. »
Lucero se laisse soulever par la taille et s’abandonne tout contre la
poitrine d’Horacio, qui place la carabine à son épaule, sa main droite sur la
détente et la gauche soutenant le canon. Il frémit au contact chaud de l’arme
et du corps de son cousin.
« Lâche-moi, Horacio. Elle me fiche les jetons, ta carabine.
– Ne dis pas de bêtises. »
Horacio l’oblige à redresser le dos et à venir appuyer sa joue contre la
culasse. Puis, passant le bras droit par-dessus son épaule, il pose sa propre
main par-dessus la sienne sur la détente. Le coup de feu fait jaillir une gerbe
d’eau et tomber sur le cul, pêle-mêle, les deux cousins.
Tous les oiseaux du crépuscule s’envolent en une débandade hystérique.
De l’autre côté de la rivière, le canard mandarin qui était bleu, rouge, vert
et vermillon, et qui soignait son maintien comme l’aurait fait la reine du bal,
saute en l’air et retombe en battant des ailes dans les hautes herbes de la
berge. Lucero se redresse, les yeux comme des pleines lunes, pâle sous son
teint olivâtre. Horacio, un sourire de blasphème aux lèvres, ramasse la
carabine pour que son cousin ne se tire pas une balle dans le pied.
Lucero se relève et marche vers la berge, son regard halluciné braqué sur
le canard mandarin qui bat toujours des ailes et essaie vainement de prendre
son envol parmi les touffes humides de myrtes et de pivoines d’avril. Arrivé
au bord de l’eau, au lieu de s’arrêter, le garçon introduit ses pieds
maladroits dans la rivière et le courant le déséquilibre un instant. Mais il
continue à avancer, l’eau tourbillonnant autour de ses cuisses, les mains
tendues à ras de la surface écumeuse pour garder l’équilibre.
Parvenu sur l’autre rive, il approche avec crainte le canard blessé. Son
sang n’a pas le brillant de ses plumes de coloriste. Ni même de son bec
rouge ponctué d’un ongle blanc. Son sang est opaque. Son battement
d’ailes, de plus en plus faible. Lucero prend le petit animal dans ses mains
mais le relâche aussitôt : son corps est humide et visqueux, son cœur bat
une violente chamade. Atterré, Lucero contemple ses mains ensanglantées.
Puis il respire à fond et le ramasse à nouveau, et il le lance vers le ciel, une
fois puis une autre, et une autre encore, mais le canard mandarin retombe,
de plus en plus faible, de plus en plus mort. Lucero essaie encore. Dix fois il
projette l’oiseau au-dessus de sa tête, et dix fois celui-ci retombe au sol. Il
est inerte à présent, une aile pliée et l’autre désarticulée, au pied d’un
peuplier nain.
Lucero reste là à le veiller quelques instants. Puis il fait volte-face,
traverse à nouveau la rivière, cette fois avec plus de décision, et affronte
Horacio face à face. Fait un pas en arrière, tend le bras et, de son poing
mou, le frappe en plein sur la bouche. Horacio tombe en arrière, il lâche sa
carabine et écarte les bras en riant, un filet de sang à la commissure des
lèvres. Lorsque Lucero se jette sur lui, il le regarde amusé sans broncher :
son cousin est assis sur son estomac mais ça ne le gêne pas pour respirer. Ni
n’efface son sourire. Alors, les larmes aux yeux, Lucero lève le poing droit.
L’autre ferme les yeux dans l’attente du coup. Mais le coup n’arrive pas. Le
baiser est long, patient et sec.
Enfin, Lucero décolle sa bouche de celle de son cousin et se redresse.
Horacio ouvre les yeux. Son sourire s’est effacé. Il se lève lui aussi.
Lentement. S’essuie la bouche sur sa manche de chemise et crache un reste
de salive mêlé de sang et de baiser. Puis il ramasse la carabine tombée au
sol, fait face à Lucero et le gifle d’un revers de main qui lui tord la nuque.
« Sale pédé », dit-il entre ses dents.
Enfin il se détourne et s’éloigne à grandes enjambées. Le regard de
Lucero se tourne vers la rivière. Il attend, mais les canards mandarins ne
veulent plus nager dans le courant. Un soleil rouge intense tournoie sans fin,
on dirait qu’il s’apprête à rouler sur la ligne d’horizon.

***
À chaque instant, Lucero lève les yeux pour vérifier que la grosse valise
en cuir lustré maintenue par des ficelles ne va pas lui tomber dessus avec les
cahots du train. Une jeune fille assise en face de lui le dévisage, l’air amusé.
Il porte une veste et un pantalon crème avec une chemise blanche et un
nœud papillon bleu clair. Avec ses mains jointes sur sa poitrine, on dirait un
enfant serrant son rosaire le jour de sa première communion.
« C’est la première fois que tu prends le train ? lui demande la
demoiselle.
– Non. »
Depuis qu’ils ont quitté Grenade, il y a une heure, ils n’ont échangé
qu’un bonjour poli et un peu solennel de post-adolescents.
« Ce n’est pas la première fois, se décide Lucero. Je suis déjà allé à
Malaga, à Séville, à La Corogne, enfin, partout en Espagne.
– Quel aventurier. Et qu’y faisais-tu ?
– Je récitais des vers. Je suis poète. Comment t’appelles-tu ?
– J’ai un nom horrible ! María Andalucía Salomé Valdés Triste. Qu’en
dis-tu ?
– Seigneur Dieu ! Tu as un nom impossible, pour un poète ! Ou pas. C’est
un alexandrin{23} ! Tu as un nom alexandrin ! Veux-tu m’épouser ? » Lucero
sort de sa poche papier et crayon, et écrit d’un trait : María Andalucía
Salomé Valdés Triste / Tu as sur son front pur baisé saint Jean Baptiste / Tu
fus mère de Dieu, tu fus nonne adventiste / Et dans ce train tu perces le
cœur d’un artiste.
María Andalucía Salomé Valdés Triste se met à rire en se couvrant la
bouche, effarée. Ses cheveux couleur de blé sont noués en une longue queue
de cheval, de grands seins de mère à venir remuent sous sa blouse grège et
une jupe plissée d’un émeraude opaque couvre ses chevilles jointes.
« Tiens. Je te l’offre, dit Lucero en lui tendant le poème. Je m’appelle
Federico García Lorca, mais tu peux m’appeler Lucero.
– Comment peux-tu écrire un poème aussi vite ?
– Les poèmes sont des coups que les poètes portent à l’intérieur. Les
coups qu’on nous donne ne guérissent jamais : ils restent dans le tambour
de notre poitrine, à cogner et nous faire souffrir à jamais.
– Mais quelle horreur ! Il vaudrait presque mieux passer le concours du
barreau.
– Tu as bien raison. »
Lucero extirpe de son cabas du fromage et un pot de miel qu’il ouvre
d’un geste de prestidigitateur devant María Andalucía.
« De l’ambroisie pour une dame. Ma mère s’imagine qu’il faut trois mois
pour parvenir à Madrid, aussi je te serais reconnaissant de m’aider à épuiser
ces provisions. Et j’ai ici du vin. Et deux verres, au cas où j’en casserais
un !
– Non merci. Je ne bois pas de vin. Que vas-tu faire à Madrid ?
– M’y installer. Triompher. Être le Rastignac de la Cibeles.
– Qui est ce Rastignac ?
– Un homme capable de convertir ses vices en sa meilleure arme.
– Quelle horreur !
– Absolument. La vertu des gens de noble cœur se nourrit de leurs
péchés. Être exclusivement bon est pire qu’être résolument mauvais. Et
beaucoup plus ennuyeux. »
Les yeux de María Andalucía pétillent d’un feu d’azur lorsqu’elle le
toise, feignant de le blâmer. Ou feignant d’avoir compris. Les cahots font
s’agiter ses seins en permanence et chaque fois qu’elle se penche sur le pot
de miel, le regard de Lucero est happé par ce spectacle.
« Et toi, que vas-tu faire à Madrid ?
– Chercher un mari, je suppose. Candidat au barreau, par exemple. Pas
poète, en tout cas.
– Je te fais si mauvaise impression ?
– Au vrai, je pars habiter chez ma tante et étudier. Je veux être
institutrice.
– Tu pourrais étudier à Grenade. Ma mère est institutrice.
– Grenade, ah non, merci ! Il fait trop froid l’hiver et une chaleur d’enfer
l’été. Ce n’est pas un climat pour une jeune célibataire, dit-elle en plissant
la bouche.
– Fabuleux, s’écrie Lucero. Tu parles en aphorismes.
– Toutes les filles savent faire ça, dit-elle, délibérément pédante. Nous en
avons autrement besoin que vous, qui vivez comme des animaux, menés par
vos instincts.
– J’ai besoin d’un autre verre de vin. »
À l’approche de Tolède, Lucero se sent l’âme d’un Machado et María
Andalucía s’est assise à ses côtés pour voir le paysage changer sous la
même perspective. Fatiguée de compter les vieux ormes qui défilent et de
réciter en boucle : Roule et roule le train / et ronfle la locomotive / elle
tousse d’une toux féroce / Une étincelle nous emporte !{24}, la demoiselle
s’est endormie sur l’épaule du poète qui, raide comme un piquet, s’évertue à
amortir les secousses du train.
En arrivant à Madrid, Lucero aide María Andalucía à décharger ses
bagages et à trouver un porteur. Elle lui remet un billet où elle a noté un
numéro.
« Voici le téléphone de ma tante. Tu m’appelleras ?
– Bien sûr.
– Promis ?
– Juré. Sur mon honneur et sur Garcilaso{25}. Et parce que tu es
alexandrine comme un sonnet.
– Lucero, prononce-t-elle avec un sourire très doux. Ça me plaît. Au
revoir. »
María Andalucía s’éloigne dans le sillage du porteur. Elle se retourne à
plusieurs reprises pour regarder Lucero, planté comme un cyprès sans vent
au milieu du tohu-bohu de la gare d’Atocha. Il reste là un bon moment
après que la jeune fille a disparu, respirant la fumée des machines, écoutant
les soupirs inexplicables des bêtes inconnues qui dorment sous les wagons,
et se faisant la réflexion que les Madrilènes marchent comme les Grenadins,
sur deux pattes, mais plus vite et avec une sorte de non-regard, comme s’ils
s’en revenaient d’avoir été très seuls.
ACTE III
NO-DO
Tandis que les États-Unis inventent le séchoir à cheveux et accordent le
droit de vote aux femmes, ce qui inévitablement amènera à instaurer la
Prohibition, les Vingt Heureuses{26} démarrent en Espagne le 8 janvier 1920
avec une tentative de soulèvement militaire à Saragosse. Une douzaine de
jeunes militaires, commandés par le vendeur de journaux anarcho-
syndicaliste Ángel Checa, s’introduisent dans la caserne d’El Carmen. Leur
but est de convaincre le régiment d’entreprendre un soulèvement libertaire.
Mais les assiégés résistent et Checa meurt ce matin-là au cours de la
fusillade. Le lendemain, on arrête le caporal Nicolás Godoy qui, accusé
d’être l’inspirateur du coup d’État manqué, est condamné à mort. Dix
soldats sont fusillés avec lui après un conseil de guerre des plus expéditifs.
Voici ce qu’écrit ABC dans sa chronique du 11 janvier 1920 :
« Godoy a fait preuve d’un grand sang-froid durant tout l’office célébré
avant l’exécution. C’est d’ailleurs avec beaucoup de sérénité qu’il a écrit à
une belle demoiselle de la capitale une lettre passionnée où il l’assure de
son amour éternel. Face au peloton, il a crié : Visez bien, camarades : ne
nous faites pas souffrir davantage ! »
Il semble qu’il ait été entendu. À la vue des corps, « le colonel Vicario a
crié d’une voix ferme : Soldats, la loi a été appliquée ! La loi est dure, mais
c’est la loi ! Vive l’Espagne ! »
Cette année-là, on dénombre 757 attentats et 1 300 grèves dans tout le
pays.
L’engouement national pour le tir au président se manifeste à nouveau le
8 mars 1921. Porte d’Alcalá, trois anarchistes à bord d’une automobile
abattent de vingt coups de feu le président conservateur Eduardo Dato,
perpétuant ainsi la tradition initiée en 1870 avec l’assassinat de Juan Prim,
suivi en 1897 de celui d’Antonio Cánovas et en 1912 de celui de José
Canalejas.
En juillet 1921, les Rifains d’Abdelkarim infligent à l’Espagne le fameux
« désastre d’Anoual » où meurent 8 000 Espagnols, tandis que
20 000 fusils, 400 mitrailleuses et 129 canons tombent aux mains des
insurgés.
Des vents soufflent de la Méditerranée. Fin octobre 1922, une horde de
fascistes galvanisés par le journaliste Benito Mussolini convergent vers
Rome depuis les confins de l’inchaste Italie. Armés de fusils, bâtons, balais
et autres outils de labour, ils déferlent en appliquant à la lettre la consigne
de leur leader : déchaîner la violence collective la plus sauvage contre tout
ce qui retarderait leur progression. Les chemises noires attaquent trains,
autobus et automobiles, volent bicyclettes et charrettes sur leur passage, et
parviennent à la tombée de la nuit aux abords de Rome où, épuisés, ils
s’installent pour camper. Très vite, ils sont une foule. Le roi Victor-
Emmanuel III, en homme fermement attaché aux valeurs de survie, nomme
Mussolini Premier ministre et livre le pays au Parti national fasciste.
Jaloux peut-être du Savoyard italien{27}, notre Bourbon espagnol livre
bientôt son pays à un autre lascar, le général Miguel Primo de Rivera. Le
13 septembre 1923, fidèle à une coutume très espagnole, celui-ci soulève
l’armée contre le désordre établi et impose la dictature militaire, avec
censure de la presse et interdiction des syndicats. Alfonso XIII devient
alors, comme il l’avait prédit à l’âge de seize ans, ce « roi qui ne gouvernera
pas mais sera gouverné par ses ministres, et que l’on conduira finalement à
la frontière ».

NOTICIAS GRÁFICAS
Interview de FGL par Pablo Suero, 15 octobre 1933

Le roi venait juste de tomber… Les paysans de Grenade avaient mis le


feu au club du casino, si aristocratique… Dès que l’alerte a été donnée,
tout Grenade s’est précipité. Mon père, mon frère et moi, nous étions parmi
la foule… Les flammes emportaient tout et mon frère et moi regardions cela
sans inquiétude, presque avec joie, car ce qui disparaissait dans ces
flammes était quelque chose que nous détestions. Mon père a dit tout à
coup : « Quel dommage ! »
J’ai compris qu’il s’affligeait de voir détruit ce qui était son refuge
habituel depuis des années… Mon frère et moi avons échangé un regard…
Je ne sais plus lequel de nous deux a dit : « Quelle joie ! »… Mon père est
charmant…
***
Madrid, 22 mars 1920
Teatro Eslava, 11 rue Arenal
Dans les coulisses du Teatro Eslava, Lucero est assis sur sa banquette dos
à la scène, impassible, les yeux grands ouverts, la bouche inerte, les oreilles
transparentes comme celles des cadavres de demoiselles phtisiques. Son
livret du Maléfice du papillon est tombé sur le plancher et il ne fait pas
mine de le ramasser. C’est à peine si, lors de cette première, l’auteur entend
la voix de La Argentinita{28} déclamer la scène finale.

N’as-tu donc pas de cœur ? Ne t’es-tu pas


brûlée au feu de mes paroles ?
Alors, à qui dire mes peines ?
Ô coquelicot enchanté,
fleur mère de la rosée de mon pré !
Pourquoi, si l’eau jouit d’ombre
fraîche en été, si les ténèbres
de la nuit s’éclairent
d’innombrables étoiles,
mon cœur est-il privé d’amour ?
Qui m’a donné ces yeux que je déteste
et ces mains qui essaient
de saisir un amour que je ne comprends pas ?
Et qui a raison de ma vie !
Qui me perd dans la pénombre ?
Qui me voue à souffrir ainsi privé d’ailes ?

BLATTE GARDIENNE
Eh ! Qu’as-tu à crier ainsi, Blatillon ?
Il est fou !

BLATTE NÉCRONOMANCIENNE
Qu’y a-t-il ?

Le livret de cette première œuvre théâtrale décrit l’apparition en fond de


scène des « vers luisants et des blattes qui, s’emparant du pétale de rose où
gît Blatillon, l’emportent lentement en un cérémonial plein de solennité. La
scène reste déserte. Tout est fantastiquement éclairé de rose. La marche
funèbre s’éloigne peu à peu. »
Mais, sur la scène du Eslava, les comédiens s’éloignent moins peu à peu
que ne l’indique le livret. Ils détalent sous les insultes et les quolibets du
public, une ou deux tomates, des boules de papier, des coussins, et même
une chaussure de femme hors de saison. Pepín Bello et Luis Buñuel, plantés
devant Lucero, le dévisagent avec la gravité de médecins légistes. Au
tomber de rideau, le rugissement du public redouble de férocité. Petit à
petit, des cris isolés se propagent et la cacophonie se transforme en chœur
unanime :
« L’au-teur ! L’au-teur ! L’au-teur ! »
Lucero, impassible, reste assis sur sa banquette.
« Rends-toi compte, excroissance, dit Buñuel de son âpre voix
d’Aragonais, avec son indifférence habituelle. Le public te réclame. Il a
peut-être changé d’avis.
– C’est vrai, renchérit Pepín, toujours arrangeant. Ils ont mis du temps à
comprendre la pièce. Mais écoute-les.
– L’auteur ! L’auteur ! L’auteur !
– Je vais voir. »
Buñuel s’en va d’un pas décidé vers la scène. Il a à peine pointé son nez
entre les rideaux que le public le bombarde avec tout ce qui lui reste sous la
main, dans un rugissement cosmique d’insultes et de rires. Buñuel revient
avec son éternel aplomb et, imperturbable, se penche vers Lucero en lui
posant une main sur l’épaule : « Fuyons par la ruelle San Ginés. »
Quelques heures plus tard, au café La Granja del Henar, la nuit finissante
s’abat sur leurs verres d’absinthe et de gin. Tous les clients sont partis sauf
Lucero, Buñuel, Pepín et La Argentinita. Les efforts de ses amis pour soûler
Lucero n’ont pas dilué sa catatonie : il garde exactement la même position
et la même expression qu’au Teatro Eslava.
« D’accord, démarre Buñuel pour la énième fois. Ta pièce est un échec,
Federico. Mais au moins c’est un grand échec.
– C’est vrai, renchérit Pepín. Elle ne passe pas inaperçue. Les gens la
détestent. Sais-tu à quel point il est rare d’être détesté pour sa poésie ?
– Surtout si jeune. »
La Argentinita finit d’un trait son absinthe et se remet à pleurer, bien
qu’elle seule ait réussi à amadouer le public, le temps de sa danse du
papillon, au deuxième acte.
« Un scandale, Federico, reprend Buñuel. C’est ce que recherche tout
artiste contemporain.
– Et tu y es arrivé, renchérit Pepín. Un de ces putréfiés a même lancé son
monocle à La Argentinita ! Son monocle, tu te rends compte ! Son
monocle !
– C’est vrai », admet La Argentinita avant d’éclater en sanglots.
Les serveurs de La Granja del Henar en ont plus qu’assez de la troupe*,
ils les jetteraient bien dehors à coups de pied dans le cul s’il n’y avait cette
demoiselle qui n’arrête pas de pleurer – elle vient peut-être de perdre
quelqu’un – et ce monsieur à l’accent aragonais qui n’a pas l’air du genre à
se laisser jeter dehors, quelle que soit la technique employée. Histoire de les
encourager au départ, un barman éteint les lampes. Au même moment,
Buñuel s’envoie une autre absinthe, rapproche sa chaise de celle de Lucero
et lui passe un bras autour des épaules.
« Oublie ça, mon vieux. » Il prend une inspiration et durcit le ton :
« Madrid n’est pas prête, et peut-être ne le sera-t-elle jamais, à apprécier
une comédie en vers sur les déconvenues amoureuses d’un cafard. »
Pepín Bello va pour renchérir mais avant d’articuler un mot, un
vomissement de rire l’oblige à se couvrir la bouche. La Argentinita pleure et
rit en même temps. Buñuel les toise, fronçant un sourcil ombrageux :
« Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que j’ai dit ? »
Alors seulement, les lèvres de Lucero s’étirent en une ébauche de sourire.
Du coup, les serveurs de La Granja, secondés par un veilleur de nuit,
prennent leur courage à deux mains et jettent les quatre amis dehors à coups
de pied au cul dans la rue d’Alcalá, où seul les attend le vent crapule de
mars.
Lorsque Lucero se réveille le matin du 23, l’ABC du jour gît au pied de
son lit dans la chambre qu’il partage avec Pepín Bello à la Résidence
d’étudiants. L’article, comme il fallait s’y attendre, est en page treize.

ABC
23 mars 1920

Informations théâtrales de Madrid


Le Théâtre slave présentait hier soir la création du Maléfice du papillon, de monsieur García Lorca,
musique de monsieur Lloret, en collaboration avec Edvard Grieg, et celle de Dans la chapelle, d’Antonio
Ramos Martín. L’intention de la fable de monsieur García Lorca est louable, en ce qu’elle tend à encenser les
humbles ; mais bien qu’elle soit mise en vers sonores, elle pâtit d’une constante monotonie. Une comédie
très littéraire mais peu théâtrale. Catalina Bárcena, les demoiselles Morer, La Argentinita, Alatarche et
Sartorres et monsieur Collado firent tout ce qui était en leur pouvoir en faveur de l’œuvre, qui reste digne de
considération même si son accueil n’a pas été à la hauteur de l’effort et des espoirs de chacun.

Lucero jette le journal par terre, ouvre la fenêtre et respire à fond. Le


printemps a envahi les jardins de la Résidence d’étudiants. Des jeunes types
portant cravate ou nœud papillon, et pour certains un gilet tape-à-l’œil sous
leur costume sobre, discutent à voix basse de sujets inconvenants pour leur
âge ; d’autres se sont assis sur les premières pâquerettes avec les journaux
du matin, qui rapportent les grèves de Logroño et Cartagena et annoncent le
retour à Madrid du comte de Romanones après quelques jours de repos à la
campagne.
Buñuel entre dans la chambre sans frapper et claque la porte. Il n’a sur lui
que des chaussures de sport et une culotte courte d’un blanc sale. Des gants
de boxe pendent à son cou et son torse musclé est luisant de sueur.
« Allez, habille-toi. J’ai besoin de toi pour aller chasser la grenouille,
lance-t-il, sa voix sèche et péremptoire dissipant d’un coup la gueule de
bois de Lucero.
– Que veux-tu faire d’une grenouille ?
– Pas de questions. »
Les cloches ont sonné midi. Pepín, Buñuel et Lucero sont assis en
tailleur, leurs bas de pantalon trempés, dans l’herbe du parc du Retiro. Ils
font cercle autour d’un sac plastique plein de grenouilles capturées dans
l’étang. Buñuel en sort une, la regarde dans les yeux, examine son ventre
puis, la laissant bondir dans l’herbe, étudie sa démarche.
« Laissons-la partir, Pepín. Cette grenouille ne connaît foutrement rien au
cinéma. »
L’opération se répète avec une vingtaine de grenouilles, jusqu’à ce que
Pepín sorte Esmeralda du sachet.
« C’est elle, Buñuelo{29} ! s’exclame Lucero. Grande mais élégante, forte
mais agile, silencieuse mais expressive…
– Appelle-moi encore Buñuelo et je t’explose les couilles. Voyons voir. »
Buñuel pose Esmeralda sur le dos dans l’herbe et sourit en voyant la
grenouille se rétablir d’un bond sur ses pattes. Esmeralda ne veut pas partir.
Elle sautille à l’intérieur du cercle, comme si elle se présentait aux trois
poètes.
« Ça vit combien de temps, une grenouille ? demande Buñuel.
– Aucune idée.
– Moi non plus.
– Vous n’êtes bons à rien, putain. Faites attention qu’elle ne s’échappe
pas. »
Il sort un pot en verre de sa veste, court jusqu’à l’étang, le remplit d’eau
sale et revient vers ses camarades.
« Allons-y, fait-il après avoir introduit Esmeralda dans sa nouvelle
demeure. Il faut que je me documente. »
Buñuel passe le reste de la journée à questionner étudiants et professeurs
de la « Rési » sur l’espérance de vie des grenouilles. Personne ne le sait
exactement. L’Institution libre d’enseignement révèle ainsi, d’après
l’Aragonais, ses carences académiques. Il a finalement recours à la faculté
de biologie, où on lui assure qu’Esmeralda doit avoir dans les quatre ans,
qu’elle est donc active sexuellement et que, bien nourrie, elle pourra vivre
jusqu’à sept ans.
Durant les quinze jours qui suivent, Buñuel consacre plus de temps à
l’analyse des habitudes d’Esmeralda qu’à ses études d’ingénieur. Il lui
parle. Lui explique très précisément ce qu’il attend d’elle. Et la console de
son triste destin.
« Pourquoi faut-il qu’elle meure ? demande Pepín.
– Parce que tout meurt. Tu te rends compte, si la première grue venue
donnait un baiser à Esmeralda et la changeait en prince charmant ? On en a
déjà assez avec Courte-patte{30}. Ce que tu peux être con, parfois. »
La rédaction du scénario sur la vie et l’œuvre d’Esmeralda prend
plusieurs semaines au jeune cinéaste. Durant ce laps de temps, certains
étudiants se consacrent à la chasse aux insectes pour nourrir l’étoile
naissante du septième art. Pepín Bello lui dédie élégie sur élégie et Lucero,
dont le regard offre une ressemblance troublante avec celui d’Esmeralda, la
place sur le piano du salon lors des récitals informels qu’il donne, les soirs
où la cuite n’est pas au programme. Buñuel, que rien de ce qui touche à la
grenouille ne laisse indifférent, considère que sa chanson préférée est « Les
trois feuilles », à en croire les bonds qu’elle produit en l’écoutant. D’aucuns
prétendent qu’elle saute de terreur, vu la façon dont Lucero en martèle les
accords.

Dessous la verte feuille


de la verveine
mon amant est malade :
j’ai tant de peine !

Dessous la verte feuille


de la laitue
mon amant est malade
très abattu.

Dessous la verte feuille


de ciboulette
mon amant est malade
j’en perds la tête

Le tournage démarre le 14 avril. D’emblée, Esmeralda fait montre d’un


professionnalisme absolu. Dès que la bobine de celluloïd s’enclenche dans
l’Eastman Kodak Brownie à lentille ménisque acheté avec l’argent de papa,
la grenouille suit à la lettre les indications du réalisateur. La nouvelle du
prodige parvient bientôt aux amphis de la faculté de biologie et, dès le
deuxième jour, une délégation d’agrégés assiste au tournage pour vérifier in
situ la véracité des rumeurs. La preuve irréfutable qu’il est possible de
dresser un batracien ne laisse pas indifférents leurs esprits scientifiques ;
toutefois, entre deux éclats de rire, ils arrivent à la conclusion que les
spécimens les plus intéressants à étudier sont le cinéaste et ses assistants.
« Esmeralda a la froideur de Harold Lloyd, en plus expressive, s’extasie
Pepín Bello entre élégie alexandrine et complainte octosyllabique.
– J’ai écrit une pièce sur les tourments amoureux d’un cafard, et alors ?
dit Lucero à Buñuel. Tu es bien en train de faire un film sur une grenouille.
– L’Origine des espèces. Ce sera le titre. »
La date du 15 avril est retenue pour procéder au sacrifice de la star. Non
sanglant, bien que rituel. Buñuel évacue l’excès de tension dans son bordel
habituel de la rue Reina, après quoi il achète une bouteille d’absinthe,
monte une chapelle ardente anticipée devant laquelle presque toute la
Résidence défile pour dire adieu à Esmeralda, et, après avoir dîné,
s’enferme dans sa chambre. Ayant placé sur le gramophone les Embryons
desséchés de Satie, il remplit d’absinthe une carafe en cristal et y introduit
amoureusement Esmeralda, qui se relaxe aussitôt et ne tarde pas à couler,
avec une lassitude angélique qu’on ne saurait attribuer qu’au paroxysme du
bonheur dipsomaniaque. Buñuel se sert un verre d’absinthe de la carafe et le
boit d’un trait. Un étudiant en biologie l’ayant prévenu que les sucres
alcooliques risquaient d’altérer la polychromie de la grenouille, il écluse le
spiritueux en moins d’une heure.
Le lendemain matin, une délégation autoproclamée anarcholyrique
escorte la dépouille jusqu’à l’extrémité est d’un corridor. Buñuel étend
soigneusement la défunte grenouille au pied d’une des fenêtres les plus
lumineuses de la Résidence, après quoi Pepín boucle la zone d’un cordon et
y place un avertissement à l’encre rouge : « Pas toucher. Performance*. »
Alors qu’Esmeralda a commencé à se décomposer sur le parquet, le
directeur de la Résidence rend visite au site funéraire.
« Pouvez-vous m’expliquer ce que c’est que ça, don Luis ?
– Une grenouille, répond Buñuel en installant sa petite caméra au sol.
– Ça, je le vois.
– En décomposition.
– Ça, je le sens.
– Elle doit être filmée à trois étapes successives de décomposition.
– Et ne pourriez-vous pas la ranger ailleurs ?
– Non, non, non. Les fluides de la putréfaction ne seraient pas absorbés
par le bois du parquet et le film perdrait de sa réalité.
– Je vous croyais moitié ingénieur et moitié poète ultraïste.
– Aux trois quarts, poète ultraïste, réplique Buñuel en s’accroupissant
pour examiner Esmeralda de plus près. Mais ne vous en faites pas, je me
fous royalement du cinéma. »
Deux tennismen, contournant le plateau de tournage, ouvrent la porte de
leur chambre en prenant soin de ne pas écraser la grenouille.
« Ne trouvez-vous pas légèrement répugnant de vivre avec ça à la porte
de votre chambre, messieurs ? demande le directeur de la “Rési” aux deux
sportifs.
– Pas du tout, monsieur le directeur. Mais votre sollicitude nous touche
beaucoup. »
Le soir précédant le tournage du plan final – le plan parfait, comme
l’annonce Buñuel –, obligation est faite de s’enivrer.
« Esmeralda a putréfié à merveille, constate le réalisateur.
– Comme mon cafard, ricane Lucero.
– Tu ne vas pas comparer. Tu t’es servi de ton art pour humaniser un
cafard, et ça, c’est ridicule. Moi, je donne la mort à Esmeralda comme je la
donnerais à un homme, et ça, c’est terrible. Sais-tu qu’un jour, ton corps
salira la terre de fluides aussi visqueux que ceux d’Esmeralda ? Nous
sommes mortels, Federico ; autant dire que nous sommes déjà morts.
– Les morts ne boivent pas de gin. Garçon, une autre tournée ! » crie
Pepín.
Le rinconcilliste Maroto, qui s’est lui aussi installé à Madrid pour ses
études, n’a pas décroché un mot de toute la soirée. Il ne cille même pas
quand trois jeunes filles s’approchent de leur table pour les saluer.
« Que faites-vous là ?
– Nous buvons l’argent de nos pères », dit Lucero. Puis, à Maroto : « Tu
ne les as même pas regardées. Qu’est-ce qui t’arrive, mon vieux ?
– Viens avec moi au comptoir, veux-tu ? »
Maroto commande deux gins et s’accoude au zinc, la tête entre les mains.
Lucero s’assied près de lui sur un tabouret, l’air du pigeon qu’un ami
s’apprête à plumer.
« J’ai reçu une lettre de Carnero.
– Ah oui ? Et que dit-il, ce salaud de journaliste ?
– Qu’à Grenade, Paquito Soriano fait courir le bruit que tu es pédé. »
Quand Lucero pâlit, cela fait ressortir la constellation de grains de beauté
qui parsèment son visage. Ses yeux se brouillent.
« Et Carnero t’écrit pour te raconter ça ?
– Oui. Je suppose qu’il voulait que tu le saches, marmonne Maroto, le nez
dans son verre de gin.
– Et que toi, tu le saches, dit Lucero.
– Et c’est vrai ?
– Qu’en penses-tu, toi ?
– Je ne sais pas, rétorque Maroto d’une voix offensée.
– Ça changerait quelque chose ?
– Va te faire foutre.
– Je ne suis pas pédé, Maroto. Va te faire foutre toi-même. »
Cette nuit-là, avant le retour de Pepín dans la chambre d’étudiants,
Lucero prend un exemplaire usé et froissé de ses Impressions et Paysages et
l’ouvre à une page maintes fois relue car profonde, alhambriquée,
nasridienne en diable et généralifique. Rinconcilliste, en somme.

À Paquito Soriano. Esprit exotique et admirable.


Les souvenirs de jardins sont toujours très vagues… La mélancolie vous envahit sous leurs
ombrages… Toutes les mélancolies ont une essence de jardin… L’heure du crépuscule fait
palpiter les jardins d’un frémissement de nuances ténues où se déploie toute la gamme de la
couleur triste… Derrière le sombre lierre enchevêtré revit l’esprit de la femme qui nous
obsède… et dans le doux argent de la fontaine, dans ces feuilles perpétuellement inquiètes,
notre fantaisie projette les visions spirituelles de notre monde intérieur que fait jaillir la magie
évocatrice du lieu. C’est comme si les jardins avaient été faits pour servir de reliquaire à toutes
les scènes romantiques qui se sont déroulées sur terre. Un jardin, c’est quelque chose de
supérieur, ce sont des âmes, des silences et des couleurs accumulés qui attendent les cœurs
mystiques pour les faire pleurer. Un jardin, c’est une coupe immense contenant mille essences
religieuses. Un jardin, c’est ce qui étreint amoureusement, et une amphore paisible de
mélancolies. Un jardin, c’est un sanctuaire de passions, et une cathédrale grandiose pour de
magnifiques péchés. Dans les jardins se cachent la mansuétude, l’amour et la langueur de ne
savoir que faire…
Quand ils se couvrent d’humides tapis de mousse, que nulle ombre de vie ne s’avance plus dans
leurs allées, ce sont les sages et ondulants serpents des danses orientales qui parcourent
voluptueux leurs massifs abandonnés. Lorsque l’Automne passe sur eux, il leur vient de telles
larmes en secret ! Jardins de phtisiques qui se mouraient d’éloignements brumeux dans les
poèmes d’anciens poètes ratés ! Les autres jardins, ceux de l’amour galant, pleins de statues
morbides, d’écumes, de cygnes, de fleurs bleues, de luxures cachées, d’étangs avec des lotus
roses et verts, de cigognes paresseuses et de visions de nus, renferment toute une vie de passion
et d’abandon au destin… Jardins pour l’oubli, et pour les âmes sensuelles ! Et ceux qui ne sont
qu’un bloc vert plein de secrets noirâtres où les araignées tendirent leurs palais d’illusion… où
une fontaine brisée perd lentement son sang par la soie pourrie de ses algues… Jardins pour
des idylles de nonnes cloîtrées avec quelque étudiant ou camelot de passage ! Jardins pour le
souvenir douloureux de quelque amour évanoui !
Toutes les figures spirituelles qui passent par le jardin solitaire le font posément, comme si elles
célébraient quelque rite divin sans le savoir… et si elles le traversent au crépuscule ou sous la
lune, elles se fondent avec son âme. Les grandes méditations, celles qui donnèrent un peu de
bien et de vérité, sont toutes passées par le jardin. Les grandes figures romantiques étaient
jardin… La musique est un jardin sous la pleine lune. Les vies spirituelles sont des effluves de
jardin. Le rêve ! Qu’est-il, sinon notre jardin ?
Dans cette vie que nous traînons, entre agitations et préoccupations étranges, rares sont ceux
qui défaillent de chagrin et de délicatesse devant un jardin… et les rares parmi nous qui
naquirent pour le jardin sont emportés par l’ouragan de la multitude. Les romantiques que
l’élégance infinie des cygnes fait soupirer s’en vont passant… Au crépuscule, les jardins restent
seuls. Le suaire gris et rosé du soir les recouvre, et il en est peu pour écouter leur chanson.

Lucero lève les yeux de son livre, arrache les pages dédiées à ce gros
dandy de Paquito Soriano et éteint la lumière. Il se recroqueville en position
fœtale et se couvre jusqu’au cou, bien qu’il soit tout habillé et qu’une brise
tiède berce cette nuit d’avril. Il s’endort lentement. Deux heures plus tard,
Pepín entre en titubant, bouscule une chaise, se casse la figure en essayant
de se débarrasser de son pantalon et finit par allumer la lumière pour éviter
plus de tapage.
« Tu es réveillé ? » marmonne-t-il. Mais Lucero ne bronche pas.
« Maroto m’a raconté. »
Silence.
La lumière s’éteint.
Derrière la vitre, un nuage cache la lune maigre et tordue.
Ronflements.

Diorama de la Cultura
Interview de FGL par Cipriano Rivas Cherif, Mexico, 1957

Du temps où j’allais à la Amiga (école maternelle), je m’étais tellement


attaché à un petit gamin un peu plus jeune que moi – je n’avais pas sept ans
–, que j’ai failli me jeter de la tour de la Vela parce que ses parents avaient
quitté Grenade pour un village et, bien sûr, l’avaient emmené avec eux, me
privant de mon petit camarade de jeux. Des jeux exempts de toute malice,
toute intention de sexe même innocent. Mais de tous les enfants, c’était mon
préféré.
J’aimais l’accaparer, le séparer des autres pour qu’il ne joue qu’avec
moi. Plus tard, quand j’ai su où allaient mes préférences, j’ai compris à
quel point j’aime ce qu’on appelle pervertir – ici il s’interrompit, avec un
rire où n’entrait pas une once de perversité –, pervertir les jeunes, ceux qui
savent déjà ce qu’ils font, et d’autant plus s’ils sont presque des hommes
car c’est encore meilleur.

***
Ce jeudi-là, fête de sainte Pudentienne, Buñuel met sa culotte courte et,
comme chaque matin, il sort courir pieds et torse nus sur le terrain tout
proche où s’entraîne la cavalerie de la Guardia Civil. En revenant à la
colline des Peupliers, comme le détestable poète Juan Ramón a baptisé le
jardin de la Résidence, il cueille une brassée de laurier-rose et monte dans la
chambre de Pepín et Lucero. Comme ils dorment encore, Buñuel leur botte
les fesses de ses pieds nus à travers les draps. Puis il ouvre la fenêtre. Les
peupliers sont pleins d’oiseaux stridents, le matin est bleu et intense.
« Debout, vous deux. Je vous ai apporté des fleurs. »
Lucero se retourne paresseusement et plisse les yeux, offensé par le flot
de lumière.
« Ce que tu es romantique, tout à coup.
– Du laurier-rose, l’informe Buñuel tout en disposant son bouquet dans
une carafe d’eau. C’est vénéneux.
– Je me disais, aussi.
– Si quelque chose rate, je vous les fais avaler.
– Qu’est-ce que ça nous ferait ? demande Pepín en se frottant le front.
– Administré en dose suffisante, votre cœur éclatera.
– Je préfère ça, souffle Pepín en retombant sur son oreiller. Quelle gueule
de bois, foutu bon Dieu de la putain de ta mère. »
À mesure qu’approche l’heure du tournage, les nombreux admirateurs
d’Esmeralda se rassemblent dans les jardins pour assister au spectacle.
Postés à une fenêtre ouverte au deuxième étage, Pepín et Lucero essaient
une dernière fois de convaincre Buñuel qu’ils ne sont pas les mieux
indiqués pour ce travail : ils sont censés tenir les cordes d’alpiniste
auxquelles il a prévu de se suspendre pour entrer caméra au poing, en
travelling volant, par la fenêtre du premier étage au pied de laquelle se
décompose Esmeralda.
« Tu vas te prendre un gadin, proteste Lucero. On ne pourra pas tenir. Je
suis le type le moins athlétique de toute la Rési.
– Après moi, nuance Pepín.
– Pourquoi ne pas aller chercher deux hercules ? insiste Lucero.
– Merde, je vous ai déjà dit. Je veux que ce soit deux poètes qui me
soutiennent. Que me soutienne la Poésie.
– Il nous appelle des poètes, soupire Pepín.
– Et il nous offre des fleurs, renchérit Lucero, prenant l’air mystique et
levant les yeux au ciel.
– Vénéneuses, nuance Pepín.
– Allons-y », tranche Buñuel.
Dès que le réalisateur sort ses fesses par la fenêtre pour aborder la
descente, la trentaine d’étudiants et de professeurs qui attendent dans les
jardins se mettent à applaudir. Les paris clandestins sont allés bon train,
comme la fois où l’Aragonais avait assuré pouvoir escalader la façade de
l’édifice sans corde. Cette fois-là, il avait gagné 200 pesetas, soit le double
de l’allocation confortable que ses parents lui envoient tous les mois de
Saragosse.
Buñuel descend le long de la façade jusqu’à l’appui de fenêtre du
premier, il assure ses vieilles bottines d’escalade de part et d’autre sur le
mur, puis fléchit les jambes à plusieurs reprises pour prendre de l’élan.
« Prêts ? Dès que je dis action, vous lâchez les cordes jusqu’au nœud et
vous tenez bien fort. On va y arriver. »
Il prend encore un peu d’élan contre le mur pour acquérir de l’inertie, en
tenant la petite Kodak Brownie d’à peine quarante centimètres par la
poignée. Certains parieurs, plus bas, croisent les doigts.
« Action ! »
Buñuel prend un dernier élan, s’envole en arrière, place la caméra sur son
front, les cordes de soutien se décalent, il s’écrase contre l’angle de la
fenêtre et tombe inconscient dans les parterres du jardin. Les têtes
terrorisées de Lucero et Pepín surgissent à la fenêtre du deuxième, quelques
résidents courent secourir le blessé et un groupe d’ultraïstes et
d’admirateurs applaudissent à tout rompre.
Ce même jour de sainte Pudentienne, à la Maison du peuple de Madrid
est fondé le Parti communiste espagnol.

***
Madrid, 4 août 1921
LE RETOUR
Je reviens
chercher mes ailes.

Laissez-moi revenir !
Je veux mourir et être
aurore !
Je veux mourir et être
hier !

Je reviens
chercher mes ailes.

Laissez-moi m’en retourner !


Je veux mourir et être
source vive !
Je veux mourir hors
de la mer.

« Non, non, non, non, non ». Il défroisse une feuille et recopie.

Je m’en vais à la brise pure


de ma plus tendre enfance
pour que ma mère glisse
une rose à ma boutonnière.

***
Barcelone, 12 septembre 1923
Manifeste du général Primo de Rivera
AU PAYS ET À L’ARMÉE :

Espagnols  ! Le moment est venu pour nous, comme nous le craignions (car nous aurions voulu vivre
toujours dans la légalité et qu’elle régisse sans interruption la vie espagnole), de prendre acte des attentes
pressantes et des cris d’exigence de tous ceux qui, parce qu’ils aiment leur patrie, ne voient pas d’autre issue
que de la délivrer de ces professionnels de la politique qui, pour une raison ou pour une autre, nous offrent
ce tableau désolant de désastres et d’immoralités depuis 1898 et menacent l’Espagne d’une fin imminente,
tragique et déshonorante. Le dense filet d’une politique basée sur la concupiscence a pris dans ses mailles
la volonté royale elle-même et l’a séquestrée. Bien souvent, ils ont l’air de vouloir que gouvernent ceux qui
d’après eux ne les laissent pas gouverner, en parlant d’hommes qui ont été leur seul, bien que faible, et
unique frein, et qui ont apporté aux lois et aux usages le peu d’éthique saine, le semblant de morale et
d’équité qu’elles ont encore  ; alors que dans les faits, ils se présentent, grossiers et suffisants, à la
distribution de postes et bénéfices, et désignent parmi eux qui prendra la succession.
Eh bien soit, à partir de maintenant nous allons reprendre en main toutes les responsabilités et assumer
le pouvoir, nous ou les civils qui représenteront notre morale et notre doctrine. Assez de ces tièdes
rébellions qui, sans rien résoudre, font tant de mal à la discipline, bien plus que celle, forte et virile, que nous
établissons aujourd’hui pour l’Espagne et pour le Roi.
Ce mouvement est celui d’hommes : ceux qui ne sentent pas leur masculinité pleinement caractérisée,
qu’ils attendent dans un coin, sans déranger, les jours meilleurs que nous préparons pour la Patrie.
Espagnols ! Vive l’Espagne et vive le Roi !
Nous n’avons pas à justifier notre acte : le peuple, dans sa sagesse, le réclame et l’impose. [...]
Nous ne venons pas déverser nos larmes et notre honte, mais y mettre un terme immédiat et radical, ce
pour quoi nous requérons la participation de tout bon citoyen. C’est à cette fin, et en vertu de la confiance et
du mandat qui me sont octroyés, que sera constitué à Madrid un directoire inspecteur militaire, chargé de
maintenir l’ordre public et d’assurer le fonctionnement normal des ministères et organismes officiels, et qui
lancera un appel au pays pour que nous soient fournis au plus vite des hommes droits, éclairés, travailleurs
et probes, qui puissent constituer des ministères avec notre soutien, mais en toute dignité et faculté, pour
les offrir au Roi s’il daigne les accepter.
Nous ne voulons pas être ministres et n’avons d’autre ambition que de servir l’Espagne. Nous sommes le
Somatén{31} dans toute son honorable et légendaire tradition espagnole, et, comme lui, nous avons pour
devise  : «  Paix, paix et paix  ». Paix digne à l’extérieur, et paix fondée sur la rigueur salutaire et le juste
châtiment à l’intérieur. Ni concessions ni impunités. Nous voulons un Somatén réserve et frère de l’armée
pour tout, y compris pour la défense de l’indépendance nationale si elle était mise en péril, mais surtout,
pour organiser et encadrer les hommes de bien, et que leur adhésion nous renforce. La proclamation du
décret d’organisation du Grand Somatén espagnol est une question d’heures.
Nous nous proposons d’éviter de répandre le sang et même si, en toute logique, nul sang propre, pur et
patriotique ne devrait nous faire obstacle, soyez sûrs que notre foi en l’idéal et l’instinct de conservation de
notre régime nous conduira à la plus grande rigueur envers ceux qui s’y opposeraient. […]
Un manifeste n’autorise pas davantage de détails. Notre travail sera très bientôt connu, et le pays et
l’histoire le jugeront, en tout cas nous avons la conscience tranquille tant sur le propos que sur l’intention.
Dispositions réglementaires

Déclaré dans chaque région, l’état de guerre, ou son mandataire, destituera tous les gouverneurs civils et
en confiera les fonctions aux gouverneurs et commandants militaires. Ceux-ci s’empareront de toutes les
centrales et moyens de communication, et ils ne permettront à aucune autorité ne servant pas le nouveau
régime de s’exprimer en dehors de cercles familiaux et commerciaux.
Ils avertiront de toute nouveauté importante le capitaine général de Madrid et celui de Barcelone, ce qui
résoudra d’emblée, rapidement et énergiquement, toute difficulté.
Ils occuperont les endroits les plus indiqués, tels que foyers de caractère communiste ou révolutionnaire,
gares, prisons, banques, centrales d’électricité et châteaux d’eau, et procéderont à l’arrestation des individus
suspects. Pour le reste, nous nous efforcerons de donner à tous la sensation d’une vie normale et tranquille.
Tant que l’ordre n’est pas assuré et que le régime naissant n’a pas triomphé, les militaires de tous grades
et toutes classes assureront en priorité les services d’organisation, de surveillance et d’ordre public, à
l’exclusion de toute instruction ou acte susceptible d’interférer avec ces objectifs, sans pour autant que les
troupes s’adonnent à la mollesse ou négligent leur mission professionnelle.
Aucun frein ne sera mis aux mesures que le patriotisme, l’intelligence et l’enthousiasme pour la cause
inspireront à tout un chacun, car l’heure n’est pas aux hésitations mais au tout pour le tout ; c’est à dire, à
donner sa vie pour la Patrie.
Quelques mots encore. Nous n’avons pas conspiré  ; nous avons recueilli dans l’ombre les attentes
populaires, et leur avons donné un peu d’organisation pour les conduire à une fin patriotique dénuée
d’ambitions. Nous voulons donc croire que personne ne s’aventurera à nous défier, c’est pourquoi nous
avons omis de demander un par un leur concours à nos camarades et subordonnés. À cette sainte
entreprise restent associés, en premier lieu, le peuple travailleur et honnête de toutes classes ; l’Armée et
notre glorieuse Marine, l’une et l’autre jusqu’aux échelons les plus modestes, que nous n’aurions pu
consulter au préalable sans que se relâche la discipline ; mais dont la fidélité bien connue à la hiérarchie et
la sensibilité aux aspirations patriotiques nous assurent le concours valeureux et efficace.
Même si nous sommes nés d’une indiscipline d’usage, nous représentons la véritable discipline, celle
due à notre dogme et à notre amour pour la patrie, et c’est ainsi que nous devons la comprendre, la pratiquer
et l’exiger, sans oublier que, comme nous ne sommes pas mus par l’ambition, nous avons l’autorité
maximale.
Et maintenant, à nouveau, vive l’Espagne et vive le Roi ! Et recevez tous un cordial salut d’un vieux soldat
qui vous demande discipline et union fraternelle, au nom des jours où il a partagé avec vous la vie militaire
en temps de paix et de guerre, et qui demande au peuple espagnol confiance et ordre, au nom de tout le
dévouement apporté pour sa prospérité, de la part de celui qui donne et ose tout pour le servir.
Miguel Primo de Rivera,
Capitaine général de la quatrième région

***
Margarita Manso a de petits seins, des cheveux noirs en broussaille au-
dessus des épaules, une grande bouche, un corps d’éphèbe et seize ans. Elle
se tient nue au milieu de la chambre, souriante, son regard passant de l’un à
l’autre. L’averse de lumière qui entre par la fenêtre détoure sa nudité et
illumine son pubis aux frisettes ingénues.
Quand Salvador lui a proposé ce jeu, elle a d’abord pris le temps de
dessiner sur le marbre de la table son propre nu en une vingtaine de traits
rapides, succincts et précis où on la reconnaît parfaitement.
« Je suis comme ça, a-t-elle dit. Vous voulez toujours me voir ? »
Salvador et Lucero ont examiné longuement l’autoportrait de la jeune
fille avant de répondre. Son pubis, bien que dessiné en noir sur fond gris,
avait l’air d’un taillis de lumière. Margarita s’est levée, suivie par le regard
furtif des deux amis.
« Je suis une sinsombrero, a-t-elle dit. Une sinsombrero n’a pas grand-
chose à perdre quand elle ne joue plus que le reste de ses habits. »
À présent, elle se tient nue devant la fenêtre dans l’averse de lumière.
Margarita Manso est l’élève de Julio Romero de Torres à l’académie de San
Fernando.
« Je ne sais pas si tu deviendras un bon peintre, mais tu es déjà un bon
tableau, dit Salvador d’une voix douce et profonde, sa main en coupe sous
le menton.
– Merci, maître, rit Margarita en se caressant d’une main l’intérieur de la
cuisse gauche, de l’autre la joue droite.
– Dénude-toi plus, dit Lucero.
– Ça, je ne peux pas le faire toute seule, répond-elle en s’installant à
califourchon sur ses genoux.
– Faites-le », dit Salvador.
Il se frotte les yeux et rejette en arrière ses cheveux lisses et gras qui
n’ont pas vu l’eau depuis des semaines.
« Et toi, alors ? lui demande Margarita.
– Non, moi non. Certains vont à Paris se faire hommes. D’autres restent à
Madrid se faire hommes. Moi, je veux juste être un artiste et un enfant, et
donc je ne pars ni ne reste.
– Moi aussi, je suis un enfant, dit Lucero.
– Non, pas toi ! Toi, tu ne seras plus jamais un enfant. Faites-le ! ordonne
Salvador d’une voix hystérique. Tu as dit que tu le ferais.
– Le sacrifice.
– Oui.
– Sacrifice de la dame. »
Margarita prend entre les siennes les mains de Lucero et les pose sur ses
seins presque inexistants, sur ses tétons prune, agressifs et presque coupants
sous la morsure du froid ambiant. L’haleine de Salvador monte en une
vapeur de buée glacée de sa bouche vers ses yeux écarquillés. Il cille à
peine tandis que Margarita déshabille lentement Lucero sur sa chaise. Et
change à peine de posture lorsqu’elle disparaît sous la table quelques
minutes.
« Es-tu un voyeur* ? demande la peintre, sortant la tête d’entre les cuisses
de Lucero pour planter son regard franc et désinhibé dans le sien.
– Non. Je regarde, c’est tout. »
La lumière commence à baisser et Dalí a du mal maintenant à distinguer
en détail les corps nus de Lucero et Margarita qui s’enchevêtrent entre les
draps. Il a proposé d’allumer une lampe mais comme Lucero a refusé
énergiquement, il a approché sa chaise du lit pour mieux voir. Il ne s’est
toujours pas défait de sa cape imperméable.
« Excuse-moi, Margarita, dit Lucero, dont la gaucherie retarde l’apogée
de leurs ébats.
– Ne t’en fais pas.
– C’est une chose qui arrive aux hommes ?
– Non. Si. Parfois, fait-elle en riant. Ne t’en fais pas. »
Salvador dégrafe le haut de ses guêtres et déboutonne son pantalon. Il
respire pesamment tandis que le rythme du coït entre Lucero et Margarita
exaspère les ressorts du sommier. Sa pipe éteinte lui pend aux lèvres. Il
applaudit doucement de la paume sur son genou lorsque les halètements
spasmodiques de Lucero annoncent l’orgasme.
Alors il se carre dans sa chaise, disposé à attendre. Après un orgasme
quasi simultané, les amants ont noué bras et jambes et se taisent, leurs
souffles s’apaisant peu à peu, les yeux fermés. L’ultime lumière du jour fait
briller leurs corps en sueur, on dirait deux montres molles. Dalí finit par se
lever, il reboutonne son pantalon et met un disque de Joe King Oliver qu’a
rapporté hier à Buñuel, en direct de Chicago, le fils d’un ambassadeur
anglophile fraîchement défenestré par Primo de Rivera. Le gramophone
crache du jazz New Orleans dans la chambre, à en faire tinter les vitres et le
service de porcelaine dans sa vitrine rococo.
« Enlève ça, Polonais ! » crie Margarita sans dénouer l’étreinte nue de
Lucero.
À la Rési, on appelle Dalí indifféremment l’artiste, le Polonais, le peintre
tchécoslovaque ou le musicien. Il soulève l’aiguille et laisse le plateau
tourner en silence. Étroitement enlacé à Margarita, Lucero la berce et
murmure :

Amnón, maigre et décidé,


dans la tour la regardait,
emplies d’écume les aines
et d’oscillations la barbe.
Son contour illuminé
s’étendait sur la terrasse,
une plainte entre les dents
de flèche qui s’est plantée.
Amnón alors regardant
le rond de la lune basse,
vit dans la lune les durs
seins de marbre de sa sœur.

Salvador se penche sur leurs corps, caresse leurs fesses de deux mains
douces et efficaces, puis se détourne et gagne le couloir en claquant la porte
derrière lui. Il marche très droit, avec ses guêtres étranglant son ample
pantalon, sa chemise de lin blanc, et cette cape qui l’enveloppe jusqu’aux
pieds comme un noir corbeau. Il fait froid à Madrid. Au coin des rues
Alcalá et Peligros, il ne fait que pointer le nez par la porte du café Fornos, à
moitié vide et dont le patron doit se rappeler qu’il a laissé une ardoise. Il
s’arrête à nouveau à la porte du 4 rue Carretas et, cette fois, redresse les
épaules, arrange sa mèche de troubadour raie au milieu, tend le menton et
s’engouffre dans le café Pombo.
Bien qu’il mesure à peine plus d’un mètre soixante, Dalí baisse la tête
comme si le plafond de l’ancienne manufacture de bouteilles était
exagérément bas. Il avance avec précaution pour repérer dans la pénombre
les creux causés par l’humidité dans le plancher. Des buveurs de piquette
échangent des opinions périssables dans les cinq petits salons. Luis Buñuel
est assis, taciturne et solitaire, dans la crypte sacrée de Ramón Gómez de la
Serna{32}.
« Ramón dit que, depuis que Primo est au pouvoir, c’est l’avant-Garde
Civile qui nous inspire, annonce-t-il en le voyant passer la porte de l’infecte
cabine. Lui aussi est d’avis que je m’en aille.
– On dit qu’à Paris le vin est meilleur », affirme Dalí en s’asseyant face à
lui.
Une lampe à gaz couverte de mouches éclaire à grand-peine le verre et la
bouteille sales sur la table.
« Comment était-ce ? »
Salvador sourit sans répondre en promenant de tous côtés un regard
égrillard.
« Ton ami est-il pédé, oui ou non ? insiste l’Aragonais.
– Demande à Margarita.
– Bon, amène-toi. Je dois faire mes adieux. »
Buñuel se lève, très décidé, enfile sa veste et sort du café Pombo vers la
Puerta del Sol. Des putes, des cireurs de chaussures, des veilleurs de nuit,
des étudiants, des travestis, des noctambules solitaires, un tramway à vide,
deux policiers à cheval… Ils descendent d’un pas vif vers Alcalá. Les rares
personnes qu’ils croisent désormais changent de trottoir en apercevant la
silhouette famélique de Dalí, avec sa cape noire battant au vent, ses guêtres
et son pantalon large comme des voiles de bateau.
Ils atteignent la Puerta de Alcalá à grandes enjambées et, haletants,
s’introduisent dans le parc du Retiro par la grille obscure côté O’Donnell.
Sous les arbres tourmentés par le vent et le froid, la nuit est d’un noir
d’encre. Dalí se colle au dos puissant de Buñuel et ils avancent sur le gazon
glissant, silencieux comme des Sioux. À un moment, ils font halte derrière
un gros tronc d’arbre et se partagent une sèche.
« Nous sommes peut-être arrivés trop tard », chuchote Buñuel en
s’efforçant de déchiffrer la sombre lune de sa montre.
Dalí caresse la peau lisse du tronc de micocoulier qui les cache à la vue.
Les aiguilles des cèdres et les feuilles des chênes verts gémissent sous les
assauts du vent comme si une douleur sourde et continue leur ôtait la force
de crier. Les deux compères reprennent leur marche. Au fond du parc,
derrière les bras levés au ciel de platanes d’ombre, on devine la tache
blanchâtre d’une petite construction. Buñuel s’accroupit, imité par Dalí. Ils
attendent quelques minutes, tremblants de froid, l’humidité montant du sol
comme un lierre glacé sur leur peau.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Dalí en indiquant du menton le
petit bâtiment blafard.
– Les latrines publiques.
– Et qu’est-ce qu’on fait là ? Tu as envie de pisser ? Eh bien, pisse !
– Tais-toi et attends. Je suis sûr que ça va te plaire. »
Enfin, une silhouette surgit de la pissotière. Chapeau à bord étroit,
costume sombre, mains dans les poches, l’homme tourne la tête de côté et
d’autre, balayant du regard ombres et lignes de fuite avant de s’enfoncer
sous les arbres. L’instant d’après, une seconde silhouette masculine sort des
latrines. Qui porte aussi chapeau et tient de même ses mains au fond des
poches, mais qui s’abstient de remuer la tête pour scruter les alentours. Qui
attend. Un sifflement retentit et l’homme s’éloigne d’un pas décidé vers la
pénombre du sous-bois où s’est perdu le premier personnage. Buñuel se
relève en souriant. Il les suit à distance, genoux fléchis sous le couvert des
arbres. Dalí, dans son sillage, tente de contenir les ailes de sa cape de
corbeau malmenée par le vent.
Ils aperçoivent à nouveau les deux ombres. Elles se sont rejointes. Ont
fusionné au point que, le temps que leur vue s’habitue à l’obscurité, ils
peinent à distinguer ce qu’elles font exactement. L’image est à la fois
mouvement et quiétude. Les bourrasques de vent zèbrent le sous-bois
d’éclairs de noirceur végétale, brouillant le sens de la scène. Enfin, le
manteau noir du plus petit glisse vers le gazon. Les deux ombres s’y laissent
tomber en douceur et se défont de leurs chapeaux, dévoilant un baiser
interminable. Le plus grand, qui porte moustache, a plongé une main dans
le pantalon de l’autre. Des soupirs plaintifs se font entendre jusque dans la
pénombre où se tapissent Dalí et Buñuel. Les hommes semblent pressés, à
présent. Pas la moindre tendresse, seulement la hâte coupable de trouver
d’emblée le membre de l’autre. Au moment où le plus petit penche la tête
sur l’entrejambe du plus grand, Buñuel se redresse, s’avance d’un pas ferme
et entreprend de les bourrer de coups de pied. D’abord le grand, qui semble
le plus dangereux et qu’il arrache à son extase en lui projetant la pointe de
sa botte dans la joue. L’homme bascule en arrière et, feignant un geste de
compassion, Buñuel s’incline lentement avant de lui balancer un coup de
poing en pleine figure. Salvador approche entre les arbres, lentement,
foulant l’herbe sans la piétiner, son ample pantalon battant au vent, ses yeux
ronds grands ouverts enregistrant la scène muette. Contraints au silence de
la clandestinité, les deux hommes n’osent ni gémir ni crier tandis que les
bottes de Buñuel leur font sauter les dents et leur écrasent le foie avec
autant de précision que de cruauté. Quand ils ne sont plus qu’une seule
ombre vagissante à terre, Buñuel s’arrête, souriant, à peine essoufflé.
« Voilà. Allons-y. »
Mais Salvador est fasciné par la vision des deux hommes à moitié nus qui
s’étreignent à présent dans leurs efforts pour se relever. Les arbres du Retiro
se cabrent, semblables à un vert océan au-dessus de leurs têtes.
« Allons-y, insiste Buñuel.
– Attends », demande Dalí comme hypnotisé, incapable de détourner ses
yeux globuleux des deux hommes accrochés l’un à l’autre, sanguinolents,
sales et damnés.
Il s’approche d’eux d’un pas outré d’actrice de cinéma muet en danger.
Enlève son chapeau, se penche légèrement, donne au plus petit un coup de
pied incapable d’effeuiller une marguerite, et part en courant. Buñuel le
rattrape en riant aux éclats et lui administre une tape approbatrice sur
l’épaule. En arrivant à la Puerta de Alcalá, après un ou deux sprints et
quelques coups d’œil en arrière pour vérifier qu’on ne les poursuit pas, Dalí
s’arrête subitement. Il essuie son visage en sueur sur un mouchoir
immonde, coule un regard vers les ombres du parc au loin et susurre :
« Mais c’est Donatello parmi les fauves*. »
Et Buñuel de crier dans la nuit madrilène : « Paris ! »
Et le cri fait écho, parcourant les rues Serrano et O’Donnell, se glissant
au passage dans Alfonso XI et gagnant enfin le Prado, où il capitule sous le
bruit trépidant d’une berline La Fayette qui emporte, selon toute
vraisemblance, un ministre du tyran.

***

Il nuovo Corriere della serra


Indro Montanelli, Incontri, 3 août 1951

Un soir, Federico et Salvador se trouvaient dans un village d’Estrémadure. Ne pouvant dormir à cause des
punaises qui infestaient leurs paillasses, ils se levèrent pour voir l’aube pointer sur cet agreste paysage
encore enveloppé de brume. Enfin le soleil apparut, rouge comme une blessure béante, entre les torses
mutilés de deux statues qui gardaient l’entrée d’un ancien domaine féodal complètement abandonné et en
ruines. À cet instant précis, dans la solennité de cette lumière et de ce paysage, fit irruption un mouton
échappé d’un enclos voisin. L’animal s’apprêtait à brouter les quelques touffes d’herbe qui parsemaient la
rocaille quand soudain, une demi-douzaine de porcs noirs apparurent, qui, pris d’une fureur sauvage, se
jetèrent sur lui et un clin d’œil le dévorèrent. «  Face à ce spectacle, Salvador, jusqu’alors impassible,
commença par rire comme un gosse. Ensuite, sortant de sa poche un carnet, il se mit à dessiner la scène au
crayon, en donnant au mouton à demi dévoré et agonisant le visage du notaire Dalí, son père  », raconta
Lorca avec une profonde admiration. Et il conclut : « Salvador est vraiment un type extraordinaire. »

***
En janvier, à Madrid, les jours se lèvent, pâles et le cou rentré, comme
s’ils avaient peu d’estime pour eux-mêmes. Les rues sont pleines de boue
gelée que le piétinement des passants fait gicler, maculant l’ourlet des
jupons de la brume. Jusqu’aux moustaches chenues des vieux Madrilènes
qui ne supportent pas l’humidité, leurs ailes retombant sur les lèvres avec
l’indolence d’un oiseau mort.
« Je vais à Paris comme Napoléon à l’île d’Elbe, pour m’enfermer dans
mon travail », brame Buñuel en poussant le chariot de portefaix qu’il a
dégotté on ne sait où.
Lucero l’aide dans la descente d’Atocha, il traîne une des énormes valises
de son ami et progresse de guingois. Salvador avance les mains dans le dos,
digne comme un condamné à mort. Buñuel n’a pas voulu payer une voiture
pour aller à la gare et il a refusé l’offre de Lucero de régler la course :
« Foin de taxi. Je ne remettrai peut-être plus les pieds à Madrid. Je veux
les y mettre ce matin. La piétiner. »
Une vieille Morris Oxford donne un coup de klaxon pour qu’il ôte son
chariot de commis du milieu de la chaussée.
« Ta gueule, putréfié », lance l’Aragonais sans ralentir, en claquant de la
main sur le capot fumant.
Aller au pas de charge, la cigarette au bec, ne l’essouffle pas le moins du
monde et il braille assez fort pour couvrir le tohu-bohu matinal qui
s’agglutine à la jonction d’Atocha, Santa María de la Cabeza et Delicias.
Madrid a le tumulte d’une ville qui serait en guerre sans le savoir.
« Vous, vous restez là. File-moi la valoche », lance-t-il en s’arrêtant
brusquement.
Soulagé, Lucero lui remet la valise et Buñuel la flanque à la sauvage par-
dessus son chargement. Puis il balaie les alentours d’un regard mauvais.
« C’est plein de pickpockets par ici. Ils fixent leurs pigeons droit dans les
yeux, c’est à ça qu’on les reconnaît.
– Et comment tu sais ça, toi ? demande Dalí avec hauteur.
– La preuve, on ne m’a encore jamais volé mon portefeuille.
– On a encore une bonne heure devant nous, intervient Lucero.
– Oui, mais je veux que vous restiez là. Et aller seul à la gare. Si on ne
part pas seul, on ne part qu’à moitié.
– À Paris, ils ont des putréfiés ? demande Dalí, les yeux au sol.
– J’imagine. Il y a beaucoup d’Espagnols, dit Buñuel.
– Je pleurerais, s’il le fallait.
– Pas la peine », dit Buñuel en étreignant son ami.
Il se tourne vers Lucero et lui tend la main.
« Tu n’es qu’un provincial et une merde. Tes vers, c’est du folklore de
gitans. Viens à Paris apprendre à faire des vers, Federico.
– Pourquoi tu ne demandes pas à Salvador ?
– Parce que lui, je sais déjà qu’il va venir. Tôt ou tard. Mais toi…
– Quoi, moi ? le défie Lucero, souriant, sa grosse tête noiraude à moitié
tordue sur l’épaule.
– Toi, tu es un péquenaud. Un de la terre. Il faut te déterrer. Viens te faire
déterrer au cimetière où est enterré Baudelaire, à Montparnasse. Tu
n’aimerais pas être déterré à Montparnasse ?
– Vu comme ça… »
Lucero éclate de rire et se jette dans les bras de l’Aragonais.
Buñuel les regarde une dernière fois sans faire un geste, puis il rajuste les
sangles du chariot et repart vers la gare d’un pas de montagnard. Ils suivent
des yeux la tour de bagages qui s’éloigne dans la foule et la fumée mêlée de
brume, jusqu’à ce qu’un camion de fruits bloqué au milieu du rond-point
l’escamote définitivement. Quelques conducteurs à chapeau sortent de leur
voiture pour pousser le camion. S’y joignent bientôt une dizaine de jeunes
gitans et un vieux boiteux avec une gueule d’ancien combattant d’une
guerre perdue.
Lucero et Dalí avancent tranquillement jusqu’à l’esplanade et longent la
gare d’Atocha à la recherche de l’endroit idéal. Ils le trouvent derrière les
grilles extérieures. Le quai est à cinquante mètres, mais on ne voit pas de
passagers. La machine est déjà en place, soufflant des nuages de fumée. Il
manque à peine vingt minutes. Le train se remplit. Le nez collé à la grille,
les deux compères observent la fourmilière : des douzaines de silhouettes
prenant d’assaut les voitures, s’installant avec leurs bagages, protestant,
ouvrant les fenêtres, les refermant, le tout en accéléré car le sifflet de la
locomotive leur tape sur les nerfs. Tous ces gens pressés vont à Paris.
Certains descendront peut-être à Hendaye, Teruel ou Saragosse. Mais
presque tous ces gens vont à Paris.
Tout à fait inutilement, Lucero et Dalí essaient de repérer la dégaine
familière de Buñuel dans la cohue qui se presse derrière les vitres. Le train
se perd en direction de Paris et Salvador, sans quitter des yeux le dernier
atome de fumée de la locomotive, demande :
« Tu as quel âge, toi ?
– Vingt-six, répond Lucero à regret.
– Tu es déjà vieux. Luis n’a que vingt-quatre ans et le voilà à Paris.
– Luis a des choses à faire à Paris. »
Cet après-midi-là, après une courte et pas trop violente dispute, ils
décident de consacrer le reste de la journée à la tâche exclusive d’être tristes
que leur ami soit parti. Ils conviennent, non sans écarter auparavant cinq
propositions qui ne manquent pas de fondement, que le lieu le plus indiqué
pour passer une triste soirée est le lit de Lucero ; habillés de pied en cap,
sans chaussures ; avec une bouteille d’absinthe, sans verres ; adossés à la
tête de lit ; interdit de peindre ou d’écrire ; interdit de dire des choses
intelligentes ; interdit de parler de soi.
« Il a raison, dit Salvador à trois heures cinq du matin, dans le halo d’une
unique bougie.
– Qui ?
– Buñuelo.
– En quoi Luis a-t-il raison ? demande Lucero, vautré sur le lit, à travers
la bouteille d’absinthe.
– En ce que tu es un péquenaud. Et un gitan. Tu es terre. Tu es merde, tu
es folklore. Et tu es un putréfié. Un putréfié de Grenade », précise Salvador,
riant et cognant de la nuque sur la tête de lit. « Tu fais des chansonnettes,
comme les filles, reprend-il sombrement. Et tu ne veux pas venir à Paris. Tu
ne veux pas.
– On devait être tristes, pas furieux.
– Eh bien moi, je veux être furieux ! fait Salvador en croisant les bras sur
sa poitrine. De plus, il est largement passé minuit. Il n’y a plus besoin d’être
tristes.
– Eh bien ne sois pas furieux. Sois, par exemple, mélancolique, dit
Lucero en agitant la main dans l’obscurité.
– Ah, tiens. » Salvador se vautre un peu plus et pose les mains sur son
ventre. « Mélancolique. D’accord. » Il déguste. « Je me souviens
d’Enriquet, le pêcheur. J’avais peint une marine de Cadaqués et je lui ai
demandé comment il la trouvait. Il m’a dit bien. Que la mer était pareille.
Mais que dans le tableau j’aurais pu ajouter les vagues.
– Tu me l’as déjà raconté.
– Je sais bien. Les mélancoliques adorent barber leur monde.
– La faute à l’absinthe, dit Lucero en agitant la bouteille. Et du coup, la
faute à Baudelaire. Pourquoi aucun poète maudit ne propose-t-il de boissons
moins vénéneuses que l’absinthe ? Ils nous font beaucoup de mal, à nous les
jeunes…
– Ma femme est morte, je suis libre ! / Je puis donc boire tout mon soûl. /
Lorsque je rentrais sans un sou / Ses cris me déchiraient la fibre*.
– Tu vas aller à Paris, toi aussi ? demande Lucero en lui tendant la
bouteille, que son compère refuse d’un auguste revers de main.
– Bien sûr. Mais d’abord à Barcelone. Quand j’en aurai fini avec ces
crétins.
– Barcelone ou Madrid, quelle différence ? »
Dalí se redresse et présente à Lucero un profil offensé, dur et affûté, avant
de répondre :
« Ça n’a rien à voir, Federico. C’est ridicule d’aller se noyer dans une
ville où il n’y a pas la mer. Donne-moi une sèche. Tu ne peux pas savoir
comme c’est ridicule. »
Un an et demi plus tard, le 14 juin 1926, Salvador Dalí met sa menace à
exécution et en finit avec ces crétins. Il se lève tôt, déjeune, vomit, se
couvre d’une cape râpée et violette, enfile un pantalon noir ajusté, d’une
matière moderne dont il ignore le nom, peigne sa mèche de troubadour avec
de l’huile diluée dans de l’eau trouble et part pour l’académie des Beaux-
Arts de San Fernando sans se laver. Il marche très décidé et s’enfonce dans
la brutale effervescence matinale de Madrid. Il prend un tramway et en
saute avant l’arrêt.
L’audition a lieu dans la salle Magma, ainsi nommée en raison du
manque total de ventilation. Des dizaines d’étudiants sont venus y assister.
Le tribunal est intraitable, il se débarrasse des candidats avec deux ou trois
questions et ne tolère pas la moindre hésitation.
« Don Salvador Domingo Felipe Jacinto Dalí y Domènech. »
Les rires fusent, mais se suspendent à mesure que Dalí avance vers
l’estrade de son pas décidé, avec sa tenue extravagante et une certaine odeur
de n’être pas lavé.
« Êtes-vous prêt, don Salvador ? »
L’hésitation du bachelier produit dans l’auditoire comme un
vrombissement d’abeilles. Quelques étudiants s’égaient tandis que d’autres
s’attristent. Au bout de dix secondes, un certain frémissement d’impatience
grégaire parcourt le tribunal dans ses habits de deuil. C’est alors que Dalí
lève la tête et fait face à ses juges.
« C’est vous qui n’êtes pas prêts. » Il se tient rigide et sûr de lui, comme
ces mimes dont seul le regard reste mobile. « Ce tribunal est incompétent
pour examiner une personne de mon talent. Voire de celui de certains ici
présents.
– Vous êtes expulsé. »

***
Il l’a emmenée à Carretas voir un autre film de Buster Keaton, puis ils se
sont arrêtés au Gijón boire le chocolat rituel et, pour finir, sont allés au
Jardin botanique rendre visite en personne au printemps.
« Nous allons rendre visite en personne au printemps, a crié Lucero.
– Non, non, assez ! a protesté Margarita Manso. Au Jardin botanique je
ne veux pas aller ! »
Lucero a pianoté des dix doigts sur sa cuisse, l’œil droit cligné pour
ajuster le compte.
« Alexandrin ! Au-Jar-din-Bo-ta-nique-je-ne-veux-pas-al-ler. Tu as perdu.
– Tu triches. Tu as mal compté. Cela fait treize. Non ? » Vaincue,
Margarita Manso a affaissé ses épaules, sans pour autant désembellir d’un
cil. « Bon, j’ai perdu. Mais j’aurais préféré baiser !
– Mieux vaut aller au Jardin botanique, je t’assure. »
À la table voisine, un couple qui a cru entendre exactement ce qu’elle a
dit a tourné vers eux quatre yeux de chouette effraie.
Et maintenant, tandis qu’ils se promènent au Jardin botanique, Margarita
entend pour la quatrième ou cinquième fois le récit de l’expulsion de
Salvador Dalí de l’académie des Beaux-Arts de San Fernando, expulsion
dont une certaine presse s’est fait l’écho.
« C’est vous qui n’êtes pas prêts, déclame Lucero. Ce tribunal est
incompétent pour examiner une personne de mon talent. » Et il crée de la
main une bulle de silence en suspension avant de brailler : « Vous êtes
expulsé ! »
Chaque fois qu’il lui raconte l’épisode, il ajoute de nouveaux détails.
« Au moment de sortir, il a réalisé que la porte était trop massive pour
qu’il puisse la claquer. Fou furieux, il est sorti en poussant un rugissement
terrible.
– Je ne pense pas que ce soit beaucoup plus civilisé », fait observer
Margarita.
Elle parle en tenant son mouchoir au-dessus de la pointe de son nez
délicat, car les magnolias monumentaux qui parsèment le parc lui donnent
de l’allergie.
« Je me retrouve seul, Margarita, dit Lucero. Ils sont partis tous les
deux. »
Et prenant la belle par le cou, il pose sur sa bouche un sourire au lieu
d’un baiser.
« Ne fais pas ton tragi-comique, García. Partir n’est pas mourir !
Métrique ou pas ! » crie-t-elle d’une voix de marchande de navets. Puis,
radoucie : « Et puis tu n’es pas seul. Je t’aime, moi, tu sais ?
– Non, rétorque Lucero, boudeur et faussement puéril.
– Je sais bien que je ne t’aurai jamais à moi, soupire-t-elle en se
suspendant à son bras. Alors que moi, tu m’auras toujours.
– Jusqu’à ce que tu épouses un notaire catholique et conservateur, oui,
avec une petite moustache à la Treize. Et que diras-tu quand il s’apercevra
que ton trousseau est incomplet ?
– Que je me suis laissée abuser, tellement tu ressemblais à l’archange
Gabriel. Et que par conséquent, pour moi non plus ce n’était pas pécher. »
Et elle récite : « Je m’endormis, mon aimée, / au nord de ta chevelure /
ramant, aimée, et rêvant / que deux piratillons noirs / tentaient de
m’assassiner. »
– Mais c’est d’Alberti ! Cochonne !
– Oh, pardon ! » gazouille Margarita Manso, une main sur la bouche.
Ils se tombent dans les bras en éclatant de rire. Un gardien et plusieurs
promeneurs les toisent avec réprobation.

***
Manifeste de 1924

(Contre la politique de répression de la langue catalane de Miguel Primo de Rivera)

Monsieur le Président du Directoire militaire,


Les soussignés, écrivains en langue castillane, pleinement convaincus des mérites historiques de leur
langue et en appréciant toute la valeur en tant que véhicule indispensable à la diffusion de la pensée à
travers le monde civilisé, s’adressent respectueusement à Votre Excellence pour lui faire part de leur
sentiment vis-à-vis des mesures gouvernementales prises pour raisons politiques à l’encontre de la langue
catalane.
La langue est l’expression la plus intime et caractéristique de la spiritualité d’un peuple, aussi, la crainte
que ces dispositions aient pu blesser le peuple catalan et donner matière dans le futur à des rancœurs
difficiles à surmonter, nous amène par la présente à assurer les écrivains de Catalogne de notre admiration
et notre respect pour cette langue sœur.
Le simple fait biologique de l’existence d’une langue, œuvre admirable de la nature et de la culture
humaines, implique que tout esprit cultivé lui témoigne respect et sympathie. 
De plus, nous devons garder à l’esprit que les gloires de la Catalogne sont des gloires espagnoles et que,
si l’Espagne peut prétendre au titre le plus élevé de puissance méditerranéenne, elle le doit en grande partie
au peuple catalan, qui fit de la Barcelone médiévale un comptoir d’une richesse capable de rivaliser avec les
républiques italiennes ; qui créa une culture admirable ; qui promulgua ses propres lois maritimes et dont la
langue immortelle résonna dans le fracas de la bataille devant les murs sacrés du Parthénon ; et enfin, qui
permit que la philosophie nationale s’exprimât pour la première fois par la bouche de Raimundo Lulio et que
l’effusion humaine fût chantée dans les vers impérissables d’Ausías March.
La reconnaissance des littératures régionales comme une conséquence idéologique et romantique a
permis de faire connaître des auteurs de langue catalane tels que Verdaguer et Maragall, qui comptent
parmi les premières figures de la littérature espagnole du XIXe siècle.
Nous ne pouvons par ailleurs oublier les très hautes preuves de compréhension et d’affection que nous
avons reçues de la Catalogne, au point que c’est l’insigne patriote catalan et amoureux fervent des gloires
espagnoles, Milá y Fontanals, dont la clé d’or ouvrit les arcanes obscurs des manifestations artistiques du
peuple castillan.
C’est donc pour nous un véritable devoir de patriotisme que de dire à la Catalogne que les gloires de sa
langue vivent pérennes dans notre admiration à tous et qu’elles seront éternelles tant que le culte et l’amour
désintéressé de la beauté régneront en Espagne.
Signatures : Pedro Sainz, Eduardo Gómez de Baquero, A. Bonilla San Martín, Gregorio Marañón, Ángel
Ossorio y Gallardo, Pedro Mata, Antonio Jaén, Tomás Borrás, Ángel Herrera, Jaime Torrubiano Ripoll, Ramón
Menéndez Pidal, Álvaro de Albornoz, Concha Espina, Augusto Barda, V. García Martí, Conde de Vallellano,
José Ortega y Gasset, Miquel Herrero, Luis de Zulueta, Domingo Barnés, Francisco Vighi, Pedro de Répide,
León de las Casas, Joaquim Belda, José G. Álvarez Ude, Luis Giménez de Asúa, Luis Ruiz Contreras, Félix
Lorenzo, Fabián Vidal, Gabriel Maura, Vicente Machimbarrena, Gregorio Martínez Sierra, Lorenzo Barrio y
Morayta, Andrés González Blanco, José Toral, Luis Araújo Costa, Mercedes Gaibrois de Ballesteros, Fernando
de los Ríos, Azorín, Manuel Pedroso, Luis Bello, José María Sacristán, Cristóbal de Castro, José Giral,
Melchor Fernández Almagro, Ramón Gómez de la Serna, Manuel Bueno, Antonio Espina, Antonio Zozaya,
F.  García Lorca, F. Rivera Pastor, Alberto Insúa, Honorato Castro, Luis de Tapia, Luis Araquistain, Gustavo
Pittaluga, E. Paul Almarza, Juan de la Encina, José García Mercadal, Ángel Lázaro, Bernardo Acha, Artemio
Precioso, F. Escrivá, José Gutiérrez Solana, Jacinto Grau, Juan Pujol, José Ruiz Castillo, P. de Ciria Escalante,
José Albiñana, doctor García del  Real, Gabriel Franco, Salvador Pascual, Eduardo Ortega Gasset, Carlos
Pereira, Juan Guixé, Leopoldo Bejarano, José Canalejas, Guillermo de la Torre, M. García Cortés, Adolfo A.
Buylla, P.  A. Balbontín, Isaac del Vando-Villar, Cayetano Alcázar, Mauricio Paraíso, Rafael Urbano, Julio
Cañada, Antonio Guisasola, Antonio Dubois, José Sánchez Rojas, José Antón, F. Madariaga, Luis de Hoyos
Saiz, Hipólito Jimeno, Luis G. Bilbao, Andrés Ovejero, Manuel Azaña, Claudio Sánchez Albornoz, Conde de las
Navas, Luis Palomo, F. Arévalo Salto, Luis G. Urbina, Luis G. Andrade, F. de Bustamante, A. Pérez Serrano,
Tomás Elorrieta, Manuel Hilario Ayuso, Eduardo Barriobero, Manuel Antón, J. Jordán de Urries, Juan Hurtado,
Ramón Pérez de Ayala, J. Villalba, Álvaro Calvo, Marqués de Lozoya, Ángel Torres de Álamo, Francisco de
Viu, Luis Fernández Ardavín y Alberto Marín Alcalde.

***
ABC
26 août 1926

La famille royale et la cour

Santander le 25 août 1926, 10 h du matin. Un public fort distingué occupait ce matin le champ de la
Magdalena, où la famille royale était venue assister à plusieurs parties de polo. La première d’entre elles
opposait une équipe violette composée des ducs d’Arco et de Lécera, du marquis de Villabragim et de SM le
Roi, à une équipe blanche regroupant les capitaines Cabeza de Vaca, Navarro, Olivares et Baztán. Ces
derniers ont gagné par cinq points à trois.
Un autre match a opposé à cette même équipe violette une autre équipe blanche, rassemblant celle-ci le
comte de Velayos, Mr. Torr, le comte de la Masa et le duc d’Alba. Là encore, l’équipe blanche a gagné par
quatre à trois.
Un troisième match, arbitré par le Roi, a opposé les deux équipes gagnantes qui ont fait match nul.
La Reine a remis aux vainqueurs de magnifiques coupes offertes par le duc d’Alba.

***
Le soir commence à tomber mais, dans le jardin de la Huerta de San
Vicente, les dames de nuit n’exhalent pas encore leur odeur citrique, même
si les jasmins compensent la paresse de leurs voisines en diffusant leur
fragrance douceâtre dans l’air immobile à peine troublé par le chassé-croisé
affairé des abeilles. La Huerta de San Vicente a coûté 32 350 pesetas à
Federico García. C’est la ville et c’est la campagne. De ses fenêtres, on
aperçoit l’Alhambra et le Generalife, et un bon marcheur comme son
nouveau propriétaire peut rejoindre à pied le centre-ville en trente minutes.
À l’arrière de la maison, les fruitiers, les canaux d’irrigation, les parcelles
de potager, le bruissement des arrosages et la puanteur de l’aliment
d’élevage, tout cela c’est encore la Vega. La campagne. Don Federico
prétend s’assoupir dans un hamac, mais doña Vicenta, qui arpente la
terrasse en lisant et relisant une lettre de Lucero, interrompt sans cesse ses
velléités de sieste.
« Il dit que Margarita Xirgu s’est engagée à créer Mariana Pineda.
Définitivement ! À Barcelone !
– Qui est-ce, celle-là ?
– Comment, qui est-ce ? Mais une très grande comédienne, Federico. La
plus grande. Elle n’avait pas quatorze ans qu’on la censurait pour avoir
montré son nombril sur scène.
– Pas possible ? relève obligeamment le cacique, qui daigne ouvrir un œil
en l’honneur de son épouse. Ce devait être un nombril fabuleux, un nombril
dangereux et malfaisant !
– Idiot, le reprend Vicenta, agacée. Ton fils aussi pourrait bien avoir des
problèmes de censure… C’est ce qu’il dit ici.
– Mon fils Federico va-t-il aussi montrer son nombril, comme cette
dame ? »
Cette fois il s’est redressé, théâtral, dans son hamac.
« Lucero ne va montrer son nombril à personne, intervient Isabelita qui
vient de faire irruption dans le jardin. Je suis sûre qu’il n’a même pas de
nombril.
– Sottises. Personne ne peut survivre sans nombril », la reprend Concha,
surgissant à son tour. Et elle se plante devant son père, les mains sur les
hanches. « Papa, donne-nous quatre pesetas. »
Don Federico s’assied lentement au bord du hamac et lève vers ses filles
des yeux plissés par le soleil.
« Et pour quoi faire, quatre pesetas ? demande-t-il avec humeur.
– Pour trouver des fiancés, répond Isabelita. Moi, en tout cas. J’aurai
vingt ans en octobre. Vingt ans ! Une vieille.
– Que tu es bête, la reprend encore sa sœur.
– Lucero aussi te demande de l’argent dans sa lettre », murmure Vicenta
d’un ton à peine audible ; mais les abeilles elles-mêmes se sont tues au
souffle de sa voix. « Il doit aller à Barcelone. Voir la Xirgu.
– Vas-tu nous donner ce duro ou non ? On nous attend, insiste Concha.
– Il y a un instant, c’était quatre pesetas. »
Don Federico s’exécute et se débarrasse de ses filles. Puis il retourne à sa
tentative de sieste que déjouent les commentaires incessants de Vicenta.
Neuf ans ont passé depuis la parution d’Impressions et Paysages. Sept,
depuis l’échec retentissant du Maléfice du papillon. Depuis, rien.
« Que penses-tu faire ? demande Vicenta en repliant la lettre avec amour.
– Si je ne lui envoie pas cet argent, j’en connais une qui le fera. Notre fils
n’est qu’un tire-au-flanc. Il va sur ses trente ans et j’en suis toujours de ma
poche.
– Qu’est-ce que ça peut te faire, vieux radin ? lâche Vicenta en riant.
– Il n’a qu’à venir vivre ici. Regarde Manolo de Góngora, lui aussi est
poète, et il n’a rien égaré à Madrid ni à Barcelone, que je sache. Et il a l’âge
de ton fils.
– Ce poseur ! Il n’a de poète que le nom.
– Un de ces jours, je te trouverai à l’Alameda, fin soûle et poussant des
cris, comme les amis de ton fils.
– Oh, fin soûle ! Très fin, en effet ! Si tu continues comme ça, il ne faudra
pas t’étonner. »
Un coup de klaxon retentit, effrayant les oiseaux qui déversent sur la
Huerta un tumulte de cris et de battements d’ailes mêlé de plumes éparses.
À ce signal, semble-t-il, Vicenta lève les yeux au ciel et s’éloigne sans un
mot vers les profondeurs de la maison. Federico García se redresse en
soupirant pour accueillir les intrus. Il ne cache pas son irritation à la vue de
Juan Luis Trescastro arborant sourire forcé, costume croisé en tweed, front
précocement dégarni et mains dans les poches – posture qu’il a apprise des
Roldán, pour mieux rehausser la virilité de sa poignée de main.
Depuis la nuit de la fusillade au vieux dépôt de La Granja, onze ans
auparavant, don Federico refuse de le saluer, ce que Trescastro s’obstine à
ignorer ostensiblement.
« Vous ne me demandez pas des nouvelles de votre cousine ? lance-t-il
d’un ton cordial en remettant sa main dans sa poche.
– Comment va ta femme ? contre-attaque son hôte forcé.
– Bien. Moi aussi, je vais bien, merci. Comment vont Vicenta et les
enfants ? »
Pour toute réponse, Federico García se tourne vers Horacio Roldán qu’il
gratifie d’une accolade et d’un sourire.
« Eh bien mon garçon, depuis le temps ! Bon sang, tu me dépasses d’une
tête ! Et ton père, toujours aussi remonté contre moi ? »
Horacio dégaine un sourire blond et propre.
« Toujours, don Federico. Des nouvelles de Lucero ?
– Je sais seulement qu’il est à Madrid, à dilapider mon argent. Sa mère
pourrait t’en dire plus. Encore que je ne te le conseille pas : chaque fois
qu’on vient demander après Lucero, elle s’attendrit et se met à pleurer.
– Elle pleure la flèche sans cible / le soir sans lendemain, / et le premier
oiseau mort / sur la branche.
– Ne me dis pas que tu fais des vers toi aussi, maintenant.
– Non, oncle Federico. Le poème est de Lucero.
– Ah, c’est de mon fils ! Ouf, j’ai bien cru que c’était contagieux. Ne
deviens pas poète, Horacio, tu tuerais ton père.
– Il n’y a pas de danger.
– As-tu une fiancée ?
– Boh », élude Horacio en détournant son visage aux traits virils et
délicats, laissant une mèche blonde balayer son front au ras d’un œil
absolument aryen.
Don Federico lui offre un cigare qu’il refuse et un verre de vin qu’il
accepte. À l’homme des Roldán, le cacique ne propose rien et s’assied sans
l’y inviter.
« Bien, Trescastro, que viens-tu faire chez moi ? » lui demande-t-il tout
de même en levant les yeux vers la fenêtre, sûr d’y apercevoir Vicenta
postée derrière les voilages, le regard plein de haine comme chaque fois
qu’elle aperçoit le bonhomme. « Allons, accouche. C’était une belle soirée,
sais-tu. Paisible. Les oiseaux chantaient avant ton arrivée.
– C’est une question d’argent, comme toujours », s’esclaffe l’autre.
Grenade est une petite ville. Malgré leurs différends, les deux hommes
ont investi dans la nouvelle arène d’Almanjáyar, ce qui fait d’eux des
associés.
« On doit rallonger de deux mille pesetas chacun, explique Trescastro. Si
nous voulons une arène digne de Grenade, il faut élargir l’enceinte. D’après
l’ingénieur, elle pourrait faire quatre-vingts mètres de diamètre.
– Et c’est pour ça que tu viens chez moi ? Pour me soutirer deux mille
pesetas ? Personne n’a donc rien d’autre à faire que me demander de
l’argent, aujourd’hui ?
– Vous ne vous laissez guère apercevoir depuis que vous avez acheté la
Huerta.
– C’est le marquis qui t’envoie ?
– C’est le marquis de Dílar qui a pris la décision. Je ne fais que
transmettre.
– Comme d’habitude. Et le petit Rafael qui demande encore des ronds,
comme tous les marquis. Tellement peu habitué à les gagner… Un billet à
ordre fera l’affaire, j’imagine ? »
Sans attendre de réponse, Federico García entre dans la maison, se dirige
vers son bureau, pose au sol la guitare qu’il avait calée sur son siège et,
s’asseyant, transforme en un instant un simple papier en une petite fortune.
La guitare est un héritage de Baldomero, aussi il s’apprête à la remettre
soigneusement en place quand il est saisi d’une inspiration : il passe
doucement le billet à ordre sur les cordes, qui émettent l’écho d’un léger
arpège. Soudain, l’une des basses se rompt avec un claquement, le faisant
sursauter ; don Federico contemple le billet et se met à rire.
« J’aurais dit comme toi, oncle Baldomero. Exactement comme toi », dit-
il à voix haute avant de quitter la pièce.
Le soir tombe tranquillement sur le jardin de la Huerta de San Vicente,
diluant les bleus peu à peu comme pour éviter au ciel de s’apercevoir que la
nuit l’éteint. Les hirondelles profitent d’une dernière heure de bal avant que
les chauves-souris accourent au festin quotidien de moustiques. Les ombres
des cyprès s’allongent sur le sol avec langueur, tels de gris fonctionnaires
engourdis au bout d’une journée de bureau. Une colombe argentée prend
son vol, cartouche facile pour les chasseurs crépusculaires à l’affût sous
l’olivier.
« Où est passé Horacio ? »
Trescastro, qui a profité de son absence pour s’asseoir, pointe son cigare
vers l’ombre d’un noyer corpulent, qu’obscurcit encore une masse de
jasmins et d’orangers ployant sous les fruits. Federico García y distingue
Horacio et Isabelita en grande conversation. La carrure de l’aîné des Roldán
fait paraître encore plus menue la silhouette élégante et résolue de sa
benjamine.
« Tiens, tu ne devais pas sortir, toi ? lance-t-il vers la pénombre.
– J’ai vu la voiture arriver et j’ai couru saluer mon cousin », répond
Isabelita. Et, prenant Horacio par le bras, elle le mène au surplomb des
étendues de maïs et de fruitiers tout chargés de l’été.
Ils ne reviennent qu’en entendant le trot de chevaux de la Guardia Civil
approchant de la Huerta. Intrigués, Trescastro et García se sont levés. Ce
dernier fait signe aux deux agents de franchir la grille.
« Pardonnez l’intrusion, don Federico.
– Que se passe-t-il, Biescas ? »
Depuis que Federico García a renoncé à la politique, le sergent ne lui
rend plus de visites de courtoisie. Mais ce soir, il a les yeux baissés et le ton
servile.
« On a trouvé deux cadavres près de la Romilla, don Federico. Le maire
et le juge sont en déplacement à Malaga et la présence d’une autorité civile
est requise pour enlever les corps. »
L’homme a attendu de prononcer le mot « corps » pour relever les yeux.
« Eh bien ?
– Acceptez-vous de nous accompagner ? Vous avez été juge, à Asquerosa.
– Mais enfin, Biescas, c’était il y a trente ans. Allez à Grenade, bon sang.
Ils feront le nécessaire. Qui sont les morts ?
– Des minotiers. Si vous pouviez nous rendre ce service, don Federico,
insiste le sergent en se concentrant de plus belle sur les souliers de celui-ci.
– Je peux vous emmener en voiture, intervient Trescastro, conciliant.
– N’y va pas, s’il te plaît, cousin. Ça me fait peur », s’écrie Isabelita,
agrippée à la manche d’Horacio comme lorsqu’elle avait sept ans.
Finalement, le cacique embarque dans le cabriolet de Trescastro. Derrière
les chevaux de la Guardia Civil lancés au trot sur les chemins, la Fiat 509
adopte un train funèbre. Don Federico tourne la tête vers les contreforts de
la sierra de Parapanda que commence à voiler une nappe de nuages presque
transparents. Les cimes ont déjà perdu leurs contours.
« Quand Parapanda met sa montera{33}, Dieu le veuille ou non, la pluie
tombera », récite-t-il à mi-voix.
Les gitans chemineaux se retournent toujours sur les véhicules qui les
dépassent et les commentent longuement avec une gestuelle d’experts ;
mais ce soir, la présence de la Guardia Civil les invite à s’écarter
discrètement au bord du chemin. Arrivés à Soto de Roma, les deux agents
arrêtent leurs chevaux et Trescastro coupe le moteur. Le jeune agent qui
accompagne Biescas met pied à terre et tend ses rênes à don Federico.
« Il reste un bout de chemin à faire, monsieur. »
Après l’ombre éparse des peupliers postés le long des ruisseaux à sec, la
dense frondaison de chênes verts, chênes faginés et chênes-liège plonge le
groupe dans une nuit compacte. Don Federico distingue d’abord deux autres
gardes civils et un homme qui fume à l’écart, l’air absent. Ce n’est qu’arrivé
à vingt mètres qu’il aperçoit les pendules allongés de deux corps aux
branches d’un chêne vert. L’homme qui fume s’approche d’un pas décidé
du sergent Biescas qui met pied à terre. Il a dépassé la soixantaine, comme
don Federico, et comme lui se maintient en forme. Ses yeux bleus sont
immenses et d’une virilité frappante, leur blanc limpide comme ceux d’un
adolescent.
« Il n’y a pas eu meurtre, sergent. L’homme l’a d’abord aidée à se pendre
avant de se pendre lui-même. »
Don Federico s’approche de l’arbre et lève les yeux. La meunière doit
avoir, a, avait dans les vingt-cinq ans. Son ossature famélique a déjà
déformé un corps qui devait être parfait il y a seulement quelques années.
L’homme est vigoureux, nerveux et bien bâti. Avec leurs visages picorés par
les oiseaux, leurs langues pendantes et leurs yeux exorbités, impossible de
savoir si les meuniers ont été beaux ou laids ou aimables ou joyeux.
« Il ne l’aurait pas tuée, docteur ? demande Biescas.
– Je ne crois pas », assure le légiste en allant vers le chariot arrêté sous le
chêne.
Il rabat d’un coup une couverture miteuse. Apparaissent quelques
vêtements, une chaise de paille, trois musettes pleines, un panier contenant
des oranges, des citrons verts et des glands, et le cadavre d’un enfant de
deux ou trois ans, emmailloté de linges crasseux.
« Sacré foutu bon Dieu de putain de merde ! » meugle Biescas, qui se
retourne d’un bloc et martèle le sol de ses bottes militaires comme si le
coupable de cette mort inique se cachait au tréfonds de la Terre. « Sacré
foutu bon Dieu de putain de merde !
– De quoi l’enfant est-il mort ? demande don Federico à voix basse.
– Quelle importance ? rétorque le médecin en le fixant avec une telle
froideur que ses yeux bleus et propres semblent de cristal. L’été, ces
enfants-là meurent de fièvre, de rougeole, de varicelle, de scarlatine, de
diphtérie… L’hiver, c’est plutôt le scorbut, la variole, les oreillons, la
grippe, la tuberculose ou la coqueluche. Mais en fait… c’est d’autre chose
qu’ils meurent, même si le diagnostic ne l’établit jamais. Ils meurent de
faim. Ils meurent de misère. Je n’ai encore jamais eu à grimper dans la
broussaille ou descendre dans les marais pour examiner le cadavre d’un
enfant riche mort de goinfrerie ou d’indigestion. Je ne sais pas si je me fais
bien comprendre, don Federico. »
Le médecin a prononcé son nom avec la violence d’un crachat. Il a élevé
progressivement la voix et rapproché son haleine du visage du cacique.
« Me suis-je bien fait comprendre, patron ? insiste-t-il.
– Votre nom ? demande Federico García d’une voix douce.
– Rodolfo Albán, dit l’autre en lui riant au nez. Docteur Rodolfo Albán.
– Voudriez-vous venir dîner un de ces jours ?
– Non merci. »
Le médecin se détourne, il remet quelques papiers au sergent Biescas puis
allume une cigarette et dévale le maquis jusqu’à la route.
« Peut-on procéder, don Federico ?
– Faites. »
Les trois jeunes gardes civils, avec une déférence inconsciente,
commencent d’eux-mêmes par descendre le cadavre de la femme. Ils
s’efforcent de ne pas regarder son visage, la déposent précautionneusement
sur le chariot et tendent la couverture sur elle. Décrocher l’homme en
revanche ne leur prend qu’un instant, peut-être du fait de la pratique
fraîchement acquise.
Il fait déjà nuit noire quand les phares de la Fiat de Trescastro éclairent
les orangers de la Huerta de San Vicente. Horacio s’avance à la rencontre
des deux hommes.
« C’était grave ? demande-t-il.
– Deux affaneurs, lâche Trescastro en allumant une cigarette.
– Dis à ton père que j’irai le trouver demain à la première heure, dit
Federico García. Merci d’être resté auprès des femmes. Conchita est-elle
rentrée ?
– Vos deux filles sont montées se coucher il y a une bonne heure. Doña
Vicenta est à la cuisine avec Angelina.
– Tu as dîné ?
– Impossible de faire autrement, mon oncle. »
Le vieux cacique sourit, lui tapote l’épaule en guise de bonsoir et se
détourne. Il marche dans le jardin, le bruit du moteur s’éteint au loin. Resté
seul avec la symphonie des grenouilles, des chouettes, des grillons, des
cigales et des dahus, il allume un lent cigare, l’épaule appuyée contre un
noyer. Il n’entend pas Vicenta approcher. L’accueille sans un geste, d’un
regard de ses yeux humides, lorsqu’elle se pend à son bras et laisse aller sa
joue contre sa poitrine. Cette nuit-là ils font l’amour, silencieusement, pour
éviter que les filles les entendent, et s’endorment sans avoir prononcé le
moindre mot. Vers trois heures du matin, il se met à pleuvoir et Vicenta
ferme la porte-fenêtre en chuchotant : « Quand Parapanda met sa
montera… »
Au lever du jour, c’est la carriole familiale qui la réveille en s’engageant
sur le chemin menant au cœur de la Vega. Des groupes de journaliers à
l’affût d’une embauche s’étirent et bâillent à l’ombre des cyprès et des
peupliers. Elle voit son homme saluer de loin une famille de gitans qui a
dormi sous l’auvent. Le soleil se dépêche de chauffer le chapeau du cacique
avant qu’il n’affronte le gué turbulent de la Cubillas toute gonflée de la
pluie tombée la nuit dernière.
Federico García arrive à la métairie de Tarajal, où l’attend de pied ferme
Marranero, désormais contremaître in pectore de don Alejandro Roldán.
Car le porcher est monté en grade : il a été promu gardien de la sucrerie San
Pascual. Une distinction qui l’autorise à s’interposer entre la bâtisse et la
carriole, le bras levé pour l’obliger à s’arrêter, juste pour dire :
« Bonjour, don Federico. Le maire vous attend. »
Puis il s’empare des rênes et mène l’attelage vers la porte, escorté par des
chiens indubitablement andalous qui bondissent en aboyant autour d’eux.
Au loin, des hommes se penchent et disparaissent dans les champs de blé
d’azur qui couvrent le coteau, saupoudrant d’étincelles bleues la mer jaune.
« J’ai vu les attelages paresseux labourant le sillon, et le soc fendre la
riche terre humide, et tomber, comme une pluie d’or, la semence ; j’ai vu la
moisson verdir et se courber sous l’aile du vent et mûrir au soleil, tomber
sous la lame des faucilles, gésir en gerbes dans le sillon, ballotter sur les
charrettes plaintives et crouler sur les aires, crisser sous le battage, se faire
moudre au moulin, et dorer dans le four, se transformer en blanches
miches… »
Marranero entend le visiteur marmonner entre ses dents, du moins il croit
l’entendre car la mélopée est intime et inaudible.
« Vous dites ?
– Je n’ai rien dit, Marranero. »
Don Federico se dirige vers la porte, la prose de Ricardo León errant
encore sur ses lèvres. Dans ses lettres à Lucero, il lui recommande
chaudement l’œuvre du rhapsode de Galapagar, mais le jeune homme
rétorque qu’il ne se sent pas capable d’avouer à ses amis qu’il lit un roman
intitulé L’Amour des amours. Et on ne saurait lui en vouloir.
Don Alejandro Roldán est assis derrière un luxueux bureau ouvragé. Il est
probable qu’il ait prémédité depuis la veille la lenteur délibérée et quelque
peu théâtrale avec laquelle il consent à se lever, un rictus arrogant mourant
bientôt sur ses lèvres, pour accueillir son cousin et lui donner l’accolade.
« Ne me frappe pas le dos comme ça, animal, proteste-t-il, tu vas me
démantibuler la carcasse.
– Toujours aussi vieux ! réplique son vieil ami.
– Non ! Plus ! »
Ces dernières années, le rire de Roldán dégénère vite en cette toux
quinteuse qui l’oblige à cracher dans son mouchoir.
« Bon, Federico… » Il reprend place derrière son bureau et abat ses deux
mains sur le plateau de noyer étincelant. « À qui rends-tu cette visite, au
maire ou à l’ami ? »
Don Alejandro Roldán a enfin pris du galon en politique. Par volonté
gouvernementale, depuis la prise de pouvoir de Primo de Rivera, il est
maire d’Asquerosa.
« Pour moi, ce sont les peuples qui élisent les maires, pas les généraux.
– Quel fumier.
– Je viens en ami et en associé.
– Associé ? éructe Roldán dans un accès de toux cette fois délibéré. Que
me proposes-tu ?
– D’embaucher des journaliers de la Vega.
– Pardon ? Tu es devenu fou, Federico ? Embaucher des affaneurs ? Les
Galiciens et les Portugais nous reviennent moitié moins cher.
– Ne t’inquiète pas pour ça.
– Que je ne m’en inquiète pas ? s’indigne Roldán, du ton dont il
reprendrait un gamin. Il faudrait augmenter nos tarifs. Nous ferions moins
de bénéfice et serions moins compétitifs.
– Nous baisserons aussi nos tarifs, précise García d’une voix affable.
– Ma parole, cousin, tu es devenu bolchévique ou stupide.
– Je veux racheter les terres à Wellington. Je veux qu’on rachète à
Wellington. Toi, moi, les Alba… Tout racheter. Qu’il ne reste plus un arpent
de terre aux mains des Anglais. Dans deux ans, nous ne serons plus ses
colons. Nous ne serons plus que propriétaires, Alejandro. Toute la Vega sera
à nous.
– Wellington ne vend pas. Encore moins maintenant qu’il exige d’être
payé en espèces.
– À quoi bon avoir embauché Trescastro, cousin ? argumente García en
tirant de sa veste légère une enveloppe, et de celle-ci, une liasse de
documents froissés. Ce contrat spécifie que le paiement s’effectuera en
nature avec le produit de la récolte.
– Ce contrat a quarante ans. C’était d’autres temps.
– Mais il est légal. Quand Wellington nous a imposé le paiement en
espèces, nous avons tous dit amen. Voilà pourquoi il s’en sort si bien, il
prend notre argent sans rien donner en échange. Nous allons revenir au
paiement en nature, cousin. Le blé, les fruits, la pomme de terre et la
betterave. Nous verrons comment il s’en arrange, l’Anglais. Embaucher nos
propres manœuvres nous reviendra plus cher, mais cela garantira la paix
dans la Vega. Madrid nous soutiendra. Wellington n’aura plus qu’à le
bouffer, son contrat. Ou vendre à bas prix.
– Tu sais que ce n’est pas bête…
– Sans compter que, nous le savons tous, le Directoire ne tiendra plus
longtemps. Bientôt, la République sera proclamée et tu seras destitué. Puis
viendra la réforme agraire.
– C’est ce que je disais. Tu as tourné bolchévique.
– Sois réaliste, allons.
– Et nous, ils ne vont pas nous baiser, avec la réforme ? Ils vont baiser
Wellington et nous pas ?
– Bien sûr que si. Mais à ce moment-là, nous serons tellement riches que
tu leur seras reconnaissant de soulager un peu ta bourse. Trop lourde. »
Le lendemain matin, avant que l’étoile du berger reste seule dans le ciel,
des éclats de voix réveillent les chamiceros, ces journaliers qui dorment
sous les chariots, dans les grottes ou à l’abri d’un arbre ; leurs femmes
maigres et chassieuses ; leurs enfants hâves aux yeux agrandis par la faim.
De Zujaira à Láchar, de Pinos Puente à Chauchina, de Santa Fe à Romilla,
de Fuente Vaqueros à Asquerosa. Ce sont des voix différentes qui
retentissent à la même heure, celles d’hommes qui courent comme pris
d’une frénésie subite, aphones, déchirantes. Des voix différentes, mais un
même cri : « Don Alejandro prend des journaliers ! Don Alejandro prend
des journaliers ! »
À la Huerta, don Federico sourit un moment en silence, se lève lentement
pour fermer la fenêtre avant que les éclats de voix ne réveillent Vicenta et
retourne se coucher.

***
Le vent d’octobre souffle sur Grenade, bien que sans trop de conviction.
Ce n’est pas un vent revêche, il n’a pas encore rebondi contre les cimes
enneigées de la sierra. Il descend paisible du nord, des plateaux, mais
lorsqu’on aère la maison, tôt le matin, et qu’on ouvre grand les fenêtres le
temps que les servantes s’affairent avec leurs balais impitoyables, le courant
d’air oblige Vicenta et Conchita à se couvrir d’un châle tandis qu’elles
déjeunent de café et de pain grillé. Vicenta ramasse un cheveu sur la nappe,
le contemple avec tristesse et le jette par terre.
« C’était un noir. Je n’ai presque plus de cheveux noirs et ce sont les seuls
que je perds », se plaint-elle.
Conchita s’amuse de ces dernières braises de coquetterie : sa mère a
cinquante-sept ans. La Acera de los Casinos est une rue bruyante et
anarchique du petit matin jusque passé midi, et le petit-déjeuner de Vicenta
et Conchita est égayé par le raffut du tramway et des autos qui entre par la
fenêtre, mêlé aux claquements des chevaux du laitier sur le pavé, aux cris
des vendeurs ambulants et à cette rumeur trépidante et abstraite où l’on ne
peut distinguer l’humain, l’animal, le mécanique, voire le végétal car même
les arbres semblent ne pas vouloir se taire.
« Pepe Mora a dit à Rafael Alberti que le problème avec Mariana Pineda,
c’est que ce n’est pas une pièce contre la dictature, mais que ça en a l’air, dit
Vicenta. Et ton père dit qu’il n’a pas tort. Pourtant, tu sais à quel point ce
garçon lui est antipathique. »
Le silence de Conchita s’éclaire d’un nouveau sourire.
« Même la Xirgu avait peur que la Gardia Civil fasse irruption au milieu
de la séance, poursuit sa mère. Mais non, tu vois, rien. Et toi, ça te plaît, ce
qu’écrit cet Alberti ? »
Concha acquiesce fermement de la tête. Ses yeux noirs brillent d’un éclat
que rehausse la pureté ivoirine de la cornée.
« Lucero aussi aime beaucoup, repart Vicenta en tempérant le café
brûlant d’un peu de lait. Je suis sûre que si Alberti a tant de succès, c’est
parce qu’il parle de la mer dans tous ses poèmes. La mer donne beaucoup
de joie, écrite comme ça. Lucero ferait bien de parler un peu plus de la mer
et un peu moins de la mort. Tous ces morts, c’est barbant à la fin, à croire
qu’il passe son temps à noyer des gitanes dans des rivières. » Elle trempe sa
tartine dans le café et mastique posément. « Je me demande d’où il sort ça.
C’est rare que des gens se noient dans la Darro ou la Genil, que je sache.
Encore moins des gitans, vu qu’ils se méfient de l’eau pire que les chats. »
Concha se lève, rassemble leur vaisselle et la dépose près de l’évier. Elle
porte une ample blouse blanche qui souligne ses seins impatients et fermes
sous l’embonpoint olive du châle de laine. Sa jupe sable s’arrête aux
genoux, dégageant ses mollets toniques, juste un cran en dessous du musclé,
bien assortis à son cul bien net, un cul totalement adéquat à ses vingt-quatre
ans. Avec la permission d’Emilia Llanos qui, elle, a fêté ses quarante ans,
Lucero affirme qu’elle est devenue la plus belle femme de Grenade.
« Ah, mon poussin. Je suis épuisée. » La voix douce de Vicenta continue
à deviser pendant que Concha fait la vaisselle. « Si tu laissais ça à Petra ?
J’ai toujours trouvé l’automne épuisant. Pourtant, on a beaucoup plus de
travail l’été à la Huerta qu’à cette époque-ci à la maison. Peux-tu courir
faire une course pour moi ?
– Oh, maman. Courir faire une course ! la reprend gentiment la jeune
femme en se séchant les mains. Aujourd’hui, je ne peux pas. Ou alors plus
tard.
– Comment ça ? s’étonne Vicenta.
– Je dois aller chez le médecin. »
Appuyée contre l’évier, le regard perdu à travers la vitre, Concha ne voit
pas le visage de sa mère se figer. Ce même masque austère, inexpressif et
glacé, reflète aussi la mélancolie mutique qui peut l’assaillir des semaines
durant et à laquelle ses proches, au bout de tant d’années, ont fini par
s’habituer. J’imagine que c’est ma faute.
« Qu’est-ce qui t’arrive, Conchita ? demande sa voix tendue.
– Rien, répond celle-ci d’une voix lointaine, avec un sourire énigmatique
que Vicenta ne peut voir. Rien d’important.
– Mais…
– Maman, ne pose pas de questions, veux-tu ? Je vais chez le médecin,
voilà tout. »
Vicenta sent soudain un sursaut d’énergie qui lui vient du tréfonds de la
terre. Toute mélancolie s’efface de son visage tandis qu’elle se dresse, telle
une cariatide à même de soutenir une pleine cathédrale de problèmes,
tragédies, hontes, commérages et exils intérieurs.
« Mais enfin, tu… Ne me dis pas… Voyons, Concha, dis-moi ! s’affole-t-
elle face au silence énigmatique de sa fille. Tu peux tout me dire. “Les
mamans, ça pardonne toujours ; c’est venu au monde pour ça.” C’est
Alexandre Dumas père qui l’a dit, insiste-t-elle avec l’impertinence sévère
de l’institutrice qu’elle était.
– Non, maman. Ce que tu peux être bourrique, parfois.
– Et donc ?
– Je vais prendre mon manteau. »
Concha sort de la cuisine, Vicenta trottant sur ses talons.
« Eh bien moi, je t’accompagne. Que tu le veuilles ou non.
– Ne me crie pas dessus, enfin, lui lance Concha, amusée.
– Je t’accompagne !
– Comme tu voudras. »
Vicenta soutient le pas décidé de Conchita le long de la Acera del Casino
et jusqu’à la Puerta Real. Là, elle doit s’arrêter pour reprendre son souffle et
voit le dos de sa fille se fondre dans la foule sur l’avenue Reyes Católicos.
Sur le point de la perdre de vue, elle s’élance avec l’énergie du désespoir.
Tant pis si les passants s’étonnent de voir cette presque vieille tenter de
rivaliser avec le tramway. Devant la mairie, Conchita la prend en pitié, se
retourne et l’attend.
« Tu vas m’achever, tu sais. Laisse-moi respirer, je n’en peux plus. »
Sans se départir de son sourire énigmatique et moqueur, Conchita pose
une main conciliante sur l’épaule de sa mère : elle consent à attendre que
s’apaisent ses poumons en feu. Et de fait, lorsqu’elle repart, c’est en
s’adaptant à l’allure de Vicenta qui en profite pour demander :
« Mais dis-moi, vraiment, tu… ? »
Concha s’arrête tout net. Elles sont arrivées place des Descalzas et ont
laissé derrière elles l’agitation urbaine, comme si elles avaient franchi une
frontière invisible avec le passé.
« Écoute, maman. Si tu continues, je te jure que je me mets à fumer,
comme ces Américaines. »
Et elle se détourne, pile devant la lourde porte verte du numéro 14 sur la
place, et donne trois coups de heurtoir furibonds.
« Mais mon ange… Ce n’est pas le cabinet de notre… » dit Vicenta
comme pour elle-même, d’une voix qui s’éteint à mesure qu’elle lit sur la
plaque de bronze : Manuel Fernández-Montesinos Lustau. Docteur en
Médecine.
Une grosse femme d’une quarantaine d’années ouvre la porte et les
dévisage de ses yeux minuscules aux sourcils si fournis qu’ils retombent
comme des moustaches.
« Bonjour… Excusez-moi mais il n’est pas encore neuf heures, dit-elle
d’une voix tendre et féminine qui dément l’exubérance de sa pilosité.
– Bonjour, répond Concha en consultant sa montre. Il est moins dix. Nous
attendrons. »
Le salon où on les fait entrer est surchargé de vases fleuris, d’élégantes
chaises élimées dont les motifs faunesques s’effacent, de lampes
dépareillées qu’on dirait choisies au hasard dans une vente de charité et
d’aquarelles panthéistes où n’apparaît pas la moindre figure humaine.
« Tu es déjà venue ? chuchote Vicenta, méfiante.
– Non. »
Après avoir décliné son offre d’un verre d’eau ou d’un café, elles
regardent la femme entrouvrir une porte de chêne massif et glisser dans
l’entrebâillement sa robuste anatomie. Elle réapparaît au bout de deux
minutes et laisse cette fois la porte grande ouverte.
« Vous pouvez entrer », dit-elle avant d’enfiler un couloir si sombre
qu’elle disparaît comme avalée par le néant.
Conchita se lève en arrêtant d’une main sa mère qui fait mine de l’imiter.
« Non. Tu m’attends là », fait-elle d’un ton sans réplique.
Le docteur Montesinos, futur maire de Grenade selon l’évangile du
Rinconcillo, finit de préparer ses instruments derrière un paravent blanc.
Conchita ferme la porte sans faire de bruit et reste debout au milieu de la
vaste pièce, balayant du regard la table d’examen, quelques appareils
indescriptibles pour une dame de qualité, les instruments impeccablement
rangés parmi des flacons étiquetés et des coffrets de seringues, l’énorme
table de travail au plateau éraflé et croulant sous les papiers, et enfin la
fenêtre à demi aveuglée par un lourd rideau que Montesinos, émergeant de
derrière le paravent, finit de tirer d’un geste sec.
« Conchita ! s’exclame-t-il en se retournant. Toi ici ? Ça fait si
longtemps !
– Je peux m’asseoir ?
– Bien sûr.
– Ça faisait longtemps, c’est vrai. Tu ne viens plus jamais chez nous.
– Je suis vraiment très occupé, tu sais. Les gens n’ont que ça à faire,
tomber malade. De plus, Lucero ne met plus les pieds à Grenade. Quant à
ton père, chaque fois que je le vois, il me reproche d’être socialiste.
– Tiens, pourtant il a des tas d’amis socialistes. Don Fernando de los Ríos
est sans cesse fourré avec lui.
– C’est possible, mais don Fernando est âgé. Et ton père prétend qu’un
homme ne saurait être socialiste avant un certain âge. Pour éviter tout excès,
dit-il. »
Manuel Fernández-Montesinos – surtout pas Manolo –, a perdu son air
enfantin. À vingt-sept ans, son front dégarni lui dégage les tempes, avec une
flèche de cheveux noirs pointant pile au-dessus du nez. Ses grands yeux un
peu saillants ont cette vivacité des personnes qui dorment peu, et ses
épaules légèrement tombantes font ressortir encore la verticalité du visage,
rectangulaire comme une brique levée. Certaines femmes le disent beau ;
d’autres en revanche considèrent qu’il fait trop médecin.
« Tu es venue seule ?
– Non, avec ma mère.
– Mais enfin, pourquoi n’est-elle pas entrée ? s’étonne Montesinos en
faisant mine de se lever pour aller saluer Vicenta.
– Non, l’arrête Concha. Je préfère comme ça. »
Le médecin retombe sur son siège, les yeux rivés sur la jeune femme, et
un pli d’inquiétude marque ses lèvres minces.
« Très bien, alors, qu’est-ce qui t’amène ? »
Sans cesser de sourire, Conchita pose lentement une main sur ses seins.
« J’ai mal ici.
– Tu tousses ?
– Quand j’avale de travers.
– C’est une douleur ponctuelle ou constante ? poursuit Montesinos en
ouvrant un cahier ; après quoi, ayant trempé sa plume dans l’encrier, il la
tient en suspens au-dessus du papier.
– Constante. Et je ressens un vide, aussi. J’ai des insomnies. Et des envies
de pleurer à chaque instant. Bon, pas à chaque instant. Mais très souvent. »
Les propos de Concha jurent avec son attitude vaguement amusée, un peu
comme ces gens près de faire une crise de démence ou de tuer quelqu’un
pour le plaisir.
« Et depuis quand as-tu ces symptômes ? »
Concha détourne le visage et son sourire s’élargit. Elle tarde un long
moment à répondre, le regard fixé sur le paravent.
« Depuis à peu près dix ans…
– Dix ans ! s’exclame Montesinos, les yeux écarquillés. Mais enfin,
Concha, pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ?
– J’étais encore une enfant.
– Et tu dis que tu ne tousses pas ? » Il saisit son stéthoscope et va à
nouveau pour se lever : « Voyons ça… »
Concha tend ses paumes levées contre lui. Le geste est si péremptoire
qu’il oblige le médecin à se rasseoir cette fois encore.
« Dix ans. Tu portais un turban à la Lord Byron, tu étais très soûl et on
venait de te nommer futur maire de Grenade. »
Montesinos s’accoude à son bureau, la tête entre les mains, le visage
cramoisi, le front et les ailes du nez soudain perlés de sueur.
« C’est grave ? » demande Concha d’une voix espiègle.
Montesinos relève enfin la tête et respire à fond.
« Toi, tu es devenue une avant-gardiste, comme les amis de ton frère. Je
ne le pardonnerai jamais à Lucero, jamais. Tu ne lirais pas des livres
français modernes, par hasard ?
– Si. C’est grave ?
– Pas très », admet Montesinos, qui consent enfin à sourire.
Il baisse les yeux et griffonne quelque chose sur son bloc d’ordonnances.
Arrache la feuille et, tout en se levant, la tend à la jeune femme comme il le
ferait lors d’une consultation de routine. Conchita lit l’ordonnance.
« Tu as une écriture de médecin.
– Ce n’est pas lisible ?
– Si, si », répond-elle sans quitter l’ordonnance des yeux.
Concha plie soigneusement la feuille et la range dans son sac à main. Là-
dessus, elle se lève et adresse un hochement de tête bref et froid au
médecin, qui ne se lève même pas pour lui ouvrir la porte. Dans la salle
d’attente, Vicenta a l’air plus alarmée que sévère.
« Que t’a-t-il dit, mon ange ? Que t’a-t-il dit ? »
Sans répondre, Concha salue de la tête la femme poilue à la voix de
velours, qui les raccompagne à la porte. Une fois dehors, sur la place des
Descalzas, à l’ombre du brutal mur d’enceinte du couvent, Vicenta insiste à
nouveau.
« Dis-moi ce qu’il t’a dit, Conchita, j’ai le cœur dans un étau, je
t’assure. »
Alors Conchita, montrant les dents et virevoltant sous le nez des passants
stupéfaits, se met à chanter la chansonnette mise à la mode par la Serós{34} :

Au cinéma on voit des choses du tonnerre


c’est renversant ;
mais le plus étonnant on le voit au parterre
pas sur l’écran.
Il y a des couples qui arrivent au ciné
tout à fait sains
et qui, à peine on les voit installés,
perdent une main.

« Tais-toi, voyons ! Tu ne vois pas que les gendarmes te regardent de


travers ? »

***
Le dernier jour de 1928 est aussi le dernier où le duc de Wellington
puisse encore se targuer de posséder des terres dans la Vega grenadine. Cent
quinze ans ont passé depuis que Carlos IV a fait cadeau du Real Sitio{35} à
son illustre aïeul Arthur Wellesley de Wellington pour avoir contribué à
bouter hors d’Espagne les franchouillards de Napoléon. Et presque une
décennie depuis que ses grands métayers, à l’instigation de Federico García,
ont commencé à intriguer pour s’emparer des propriétés de l’Anglais.
La matinée est froide, bien sûr, mais exceptionnellement ensoleillée. Un
soleil affamé s’efforce vainement de mordre dans la neige qui couvre les
sierras d’Elvira, Alfacar, Almijara, Loja, la colline de Mulhacén, les
hauteurs de Pinacho de la Veleta et Suspiro del Moro. Un vent atroce
malmène le cortège que conduisent don Federico et ses frères Enrique et
Luis, tous trois à cheval, de même que les fils aînés des Roldán, des Alba et
d’autres grandes familles dont les chefs, eux, suivent en voiture. Puis
viennent les bœufs, tirant de lents chariots qui grincent sous leur
chargement de betteraves, de pommes de terre, de blé. Des journaliers vont
à pied le long de la caravane pour veiller à la stabilité du chargement. Une
Buick noire longue comme un corbillard ferme la marche, cahin-caha. De
temps en temps, elle patine dans la boue du chemin et les affaneurs doivent
s’arc-bouter à l’arrière. Juan Luis Trescastro est au volant et sur la
banquette arrière somnolent trois notaires vêtus, comme il se doit,
rigoureusement de noir. Aux abords d’une masure, un enfant mongolien a
tenté de grimper sur le marchepied et le notaire de Santa Fe, Francisco
Cerezo, que le froid met de mauvaise humeur, a ouvert d’un coup la
portière, éjectant le gamin sur le bas-côté.
Miguel Damato, dit Inglesito, « le petit Anglais », car il représente
Wellington à Fuente Vaqueros, regarde approcher la procession depuis le
seuil de sa métairie. Ses hommes déambulent à proximité, le fusil de chasse
négligemment pendu à l’épaule et la casquette au ras des sourcils, leurs
doigts fouillant en quête de tabac les poches de leur gilet en petit-gris. Don
Federico et ses frères éperonnent leurs montures. Horacio et Miguel Roldán
les imitent, suivis de près par Leovigildo, Alejandro Alba junior et Pepe
Benavides el Romano.
« Bien le bonjour, don Miguel. Nous venons procéder au paiement,
comme convenu, annonce Federico García, faussement solennel et sans
descendre de cheval.
– Vous savez très bien que l’échéance était fixée au 15 août », réplique le
régisseur, avec cette affectation de faux gentleman-farmer qui le caractérise.
Miguel Damato semble incommodé par l’haleine des chevaux, il parle en
tordant la bouche, le nez pointé vers les hauteurs de la sierra. La même
scène se répète chaque année depuis des lustres : refusant de s’acquitter de
leurs baux en espèces, les grands métayers viennent entasser chez lui une
partie de leurs productions, comme le prévoit le contrat d’origine. Les
procès se sont succédé mais, grâce à l’influence politique des caciques, ils
ont régulièrement tourné à leur avantage.
« Nous devons en finir avec ces litiges. Vous le savez bien, don Miguel,
et votre patron aussi.
– Si nous parlions de tout ça au chaud ? Il fait humide ici dehors, nous
serons mieux à l’intérieur », lâche brusquement Damato. Et, se tournant
vers ses hommes : « Vous pouvez commencer. Faites venir les notaires,
qu’ils contrôlent le pesage.
– Nous préférerions que les notaires entrent avec nous, objecte posément
le cacique en descendant de cheval. C’est vrai qu’il fait humide et, comme
vous le savez, ces messieurs sont de constitution délicate.
– Vous n’y allez pas par quatre chemins, don Federico. Soit, faites entrer
ces messieurs », concède Damato avec hauteur.
Lorsque caciques et notaires ressortent du domaine, largement passé
midi, le duc de Wellington ne possède plus un seul arpent de terre dans
toute la Vega. Il reste des papiers à signer, quelques notifications et procès-
verbaux en attente de copie et un ou deux montants à négocier, et encore.
Mais cette nuit-là, chez les García, les Roldán, les Alba et autres Benavides,
on jubile à célébrer la fin de l’année en tant que propriétaires et non plus
colons. Les affaneurs aussi font la fête, avec cette gaieté factice qui gagne
les miséreux lorsqu’un changement, si minime soit-il, se produit dans leur
environnement, comme s’il ne pouvait qu’améliorer leur sort.
Cette nuit-là, à la Huerta de San Vicente, les guitares de Los Fanados,
« les Édentés », viennent animer le réveillon. On les appelle ainsi parce
qu’il leur manque une incisive à chacun – hommes, femmes et enfants –,
même si cela n’affecte pas leur talent de chanteurs. La Guardia Civil de la
Vega a pour usage d’arracher à la tenaille une incisive supérieure à tout
gitan surpris en train de voler. Peu d’entre eux ont encore les deux, et ceux
qui en ont gardé une, comme Los Fanados, sont en franche minorité. Ç’a été
l’argument de Lucero pour convaincre son père de les embaucher ce soir-
là : s’ils n’ont perdu qu’une incisive, c’est qu’ils sont à moitié honnêtes.
Quand, enfin, les gitans s’en sont allés avec leurs tambourins et leurs
guitares ; alors que Frasquito a cessé ses harangues en faveur de l’inutile
pacte de Paris et s’est écroulé, ivre mort et ronflant sur un fauteuil ; tandis
qu’Isabelita harcèle son père parce que les femmes n’ont toujours pas le
droit de vote, et que don Federico s’évertue à lui faire entendre qu’il n’y
peut rien ; alors que tout ça est arrivé ou continue de se produire, Lucero, le
sourire étoilé de vin rouge, se lève et lance de sa voix grave et forte :
« Silence !!! »
Comme dans les meilleures familles lorsque l’un de ses membres réclame
l’attention, personne, absolument personne ne relève. Vicenta, la seule qui
se tenait silencieuse, se penche sur Frasquito endormi et le couvre d’un
vieux manteau pour qu’il ne prenne pas froid.
« Je pars à Cuba, crie Lucero. À Cuba pour commencer. Puis aux États-
Unis.
– Aux États-Unis ? vocifère don Federico. Tu parles d’un pays de merde.
Pays de la liberté, qu’ils disent, n’empêche qu’ils ne te laissent même pas
boire un verre.
– Que dis-tu, fils ? s’écrie au même moment Vicenta qui, de saisissement,
a retiré le manteau de la poitrine de Frasquito et le tirebouchonne
convulsivement contre la sienne.
– Liberté mon cul, on ne peut même pas boire un coup ! continue de
brailler le chef de famille d’une voix avinée.
– Et les Noirs, alors ? l’apostrophe Isabelita la bolchévique. Qu’est-ce
que tu en dis, des Noirs ? Ce ne sont pas des humains, peut-être ? »
Don Federico évente d’une main l’haleine vindicative de sa benjamine.
« Eh bien, figure-toi que les Noirs non plus ne peuvent pas boire en toute
liberté. Liberté, égualité, embriagué, énonce-t-il en se servant un énième
brandy. Tu crois que c’était ça, le rêve de George Vachintón ? »

Quand les García Lorca se remettent enfin de cette cuite mémorable, vers
la mi-janvier 1929, c’est pour apprendre que le Romancero gitano est
désormais le recueil de poésie castillane le plus lu, « davantage que les
Rimas de Bécquer elles-mêmes », précision qui chiffonne tout de même un
peu don Federico car elle le renvoie à un épisode un rien embarrassant. Le
fait est qu’aux prémices de son idylle avec Vicenta, il lui a écrit de sa main
ces vers de Bécquer en les signant « Federico García Rodríguez, veuf et
soupirant » :

Comment vit cette rose que tu portes épinglée


contre ton cœur ?
Jamais encore au monde je n’avais contemplé,
près du volcan, la fleur.
Si bien que le 17 janvier au soir, resté seul à seule avec son épouse, et
enfin convaincu que son fils est devenu plus célèbre que Bécquer, lui-même
extrêmement connu, le patriarche demande distraitement à Vicenta :
« Et toi, avant qu’on soit fiancés, tu connaissais les poèmes de don
Gustavo Adolfo Bécquer ?
– Enfin, Federico. J’étais déjà adulte, et puis j’étais institutrice.
– Mais tu les connaissais bien ? »
Et le silence moqueur de Vicenta le plonge dans une mélancolie penaude
qui l’entraîne, à l’instar du poète, « comme un marin perdu, vers une
femme, pour quêter son amour ».
Depuis la victoire remportée sur Wellington, une morosité tout aussi
énigmatique pèse sur la maison Roldán. Don Alejandro passe ses journées
enfermé dans son bureau, sans recevoir personne à moins d’être appelé
toute affaire cessante à exercer son autorité de maire. Son fils Horacio
prétend qu’il ne s’abaisse même plus à déverser sur lui son intarissable
mauvaise humeur.
« Allons, père. Secouez-vous, réprimandez-moi un peu, cela me manque.
– La République est imminente. Tu t’en rends compte, au moins ? Ou
aurais-je engendré un imbécile ?
– Voilà qui est beaucoup mieux, père, répond Horacio, souriant, en se
laissant tomber dans un fauteuil.
– Il nous faut observer longuement et agir brusquement, comme la
salamandre, poursuit Alejandro Roldán dans une envolée philosophique fort
inhabituelle. Envoie chercher Trescastro, Marranero et Miguel. Je veux tous
vous voir ici à sept heures.
– Miguelito est à Grenade. Vous savez bien qu’il…
– Eh bien, fouille tous les lits de La Manigua jusqu’à ce que tu le trouves.
– Ce sera fait. »
Horacio Roldán part donc à cheval pour Grenade en quête de son cadet
Miguel – le Petit Marquis, comme disent les journaliers. D’après leur sœur
Gabriela, Miguelito est l’antithèse d’Horacio. À vingt-cinq ans, il conduit
une Buick, se pomponne, s’habille à la mode, danse le foxtrot, boit des
cocktails aux noms imprononçables et est connu comme le loup blanc dans
les lupanars les plus cossus de La Manigua.
Horacio, lui, ne prend le volant que si c’est vraiment indispensable. Il est
pris de claustrophobie dans ces caissons saturés de métal, de verre et de
bruit. Jamais il ne comprendra les vertus d’un artefact qui fait fuir les
écureuils et les oiseaux. Le señorito monte son alezan Victor Hugo avec une
prestance à la limite de l’arrogance, tandis qu’il étudie, de ses yeux clairs et
prématurément mélancoliques, l’avancement des récoltes, les lentes
abstractions des nuages, les pelisses de neige dont la sierra se couvre en
hiver et le fessier des affaneuses en fleur à l’époque de la moisson. Celles-
ci, lorsqu’elles le surprennent, le suivent longuement des yeux.
Contrairement à son frère cadet, Horacio n’a jamais eu besoin de soudoyer,
frapper ou menacer un père, un frère avaricieux pour coucher avec l’une
d’elles. « C’est toute la différence entre un gentilhomme et un petit
monsieur, prétend Gabriela. Entre un hussard et un chevalier servant. » En
bonne campagnarde de la Vega grenadine, sa sœur est friande de dictons.
Contrairement à son cadet, Horacio ne fréquente pas La Manigua. « On
dit que l’esclavage a disparu de la civilisation européenne. C’est une erreur.
Il existe toujours, mais il ne pèse plus que sur la femme, et il s’appelle
prostitution. » C’est sa cousine Conchita García Lorca qui lui a offert pour
ses vingt-six ans le livre où apparaît cette citation. Le jour même, son
alezan Bala s’est vu rebaptisé Victor Hugo.

Justement, ces dernières années, les chevaux sont très mal vus dans le
quartier de La Manigua. On ne tolère que ceux des fournisseurs, et
seulement de très bon matin. Et encore. À peine sont-ils partis que les putes
les moins demandées sortent nettoyer le crottin et l’urine sur ordre des
maquerelles : les déjections équines affectent la libido, c’est bien connu.
Le Petit Marquis sirote, l’air exténué, le Bloody Mary qu’il a appris à
préparer à Rulos{36}, sa favorite du moment. On ne dirait pas le salon d’un
bordel, plutôt celui d’une respectable demeure de la haute bourgeoisie. Les
filles sont en tenue de ville et seul un léger excès de rouge à lèvres laisse
deviner leur condition. Les clients les plus aguerris affirment à l’unisson
qu’il n’est pas de putes plus décentes au monde que celles de Grenade.
Horacio observe tout cela d’un air distant, quoique sans hostilité.
« Tiens donc, le frère prodigue, lance Miguel, les traits tirés mais le
sourire accueillant. Tu prends un verre ?
– Père a beaucoup pensé ces derniers temps, annonce Horacio, railleur. Il
va falloir rentrer à la maison.
– Qu’il est beau, ton ami, Miguel, intervient Rulos.
– C’est mon frère.
– Il est si blond. Si grand. Si fort. Si tout. »
Le gramophone diffuse une chansonnette à la mode, « La más plantá »,
qu’il ponctue de brefs crachats éraillés.

En sortant du bureau moi je file


tout droit à la piscine
pour y prendre un bon bain,
maintenant qu’on trouve anodin
de mettre à rafraîchir
le sexe féminin.

Miguel sort quelques billets qu’il remet discrètement à Rulos lorsqu’elle


lui présente son manteau. Ils s’embrassent sur les lèvres avec le cynisme de
vieux amants désenchantés et éloignent leurs sourires sans regret. Malgré le
froid, Miguel conduit jusqu’à Asquerosa toutes fenêtres ouvertes pour
évacuer l’alcool, la luxure et le manque de sommeil. Arrivé bien avant
Horacio, il troque sa tenue mondaine* contre des habits plus champêtres :
inutile d’offenser le chef de famille.
Les cloches ont sonné sept heures lorsqu’il arrive, bon dernier, dans le
bureau d’Alejandro Roldán. Celui-ci a soigneusement pensé la mise en
scène, de manière que tant ses fils que ses employés Trescastro et
Marranero soient bien conscients que des affaires cruciales vont s’y traiter
ce soir-là. Autour de la table, cinq chaises exactement et, sur son tapis vert,
une bouteille de brandy et cinq verres assortis. Deux cendriers. Aucun
papier, bien que Trescastro tripote un crayon. Lorsque Miguel s’assied, don
Alejandro fronce le nez en percevant les effluves d’alcool et de femmes
dans l’haleine de son fils cadet. Horacio sourit, Trescastro tousse,
Marranero se gratte une oreille.
« Qui se marie ? Gabriela ? Ángela ? Isabel ? demande le Petit Marquis
en débouchant la bouteille de brandy, dont il se sert une bonne rasade.
– Tais-toi et écoute, réplique son père sans acrimonie. Et sers tout le
monde ; c’est à se demander qui t’a élevé. »
Miguel s’exécute et Trescastro en profite pour allumer un long cigare.
Don Alejandro laisse le silence s’installer avant de reprendre la parole.
« Comme vous le savez tous, il s’est produit de bonnes choses ces temps
derniers, mais aussi de très mauvaises. Le rachat des terres de l’Anglais
nous a fait entrer dans l’histoire de la Vega et nos noms resteront inscrits
dans les livres après notre mort. Mais la terre est encore plus dure quand on
est dessus que dessous. »
Une rafale de pluie sur les vitres couvre le silence qui suit. Trescastro,
concentré, ferme à demi les yeux. Une inquiétude inhabituelle marque le
beau visage serein d’Horacio, car il lui semble qu’une telle solennité laisse
présager le pire. Le verre de Miguelito est resté en suspens et Marranero
respire à peine.
« La betterave n’est plus rentable. Nous devons changer. Nous
moderniser. L’avenir de la Vega, c’est le tabac. Ça, nous le savons tous.
Changer. Nous moderniser… Les derniers événements nous ont renforcés
sur le plan économique, mais nous sommes affaiblis politiquement. Les
libéraux comme Federico García infectent le cerveau des affaneurs. Cette
terre de rufians et de scélérats est le terreau du bolchévisme. Cette terre peut
faire beaucoup de mal à l’Espagne.
– Ce que votre père veut dire… commence Trescastro.
– Mes fils savent ce que leur père veut dire, l’interrompt abruptement le
cacique. Pour la bonne raison que, justement, je suis en train de le dire.
– Pardonnez…
– Allons, allons, ne t’excuse pas. Nous sommes entre amis », le coupe
encore Roldán, faussement bonhomme, en resservant largement son
factotum.
Le regard d’Horacio s’égare au loin au-delà des vitres, vers les lumières
d’Asquerosa et les feux indécis des fermes qui scintillent à travers la pluie.
Le jeune homme, nerveux, remue les pieds sous la table. Il n’a pas
l’habitude de rester longtemps enfermé. Quel que soit le lieu.
« Ces dernières années, reprend Alejandro Roldán, les libertaires ne se
sont que trop bien organisés. Grâce à notre négligence. À notre laisser-aller.
À un excès, dirais-je, de bonne volonté de notre part. Les socialistes du
Centre ouvrier et les anarchistes du collectif Création sont mieux organisés
que les patrons. Ils sont en train de nous étrangler avec leurs revendications.
Si ça continue comme ça, nous sommes finis. » Il se lève calmement et va à
la fenêtre ; les quatre hommes s’efforcent de distinguer l’expression de son
visage dans le reflet de la vitre. « J’ai réfléchi… Nous allons fonder notre
propre syndicat de travailleurs. Catholique et discipliné. Si ça réussit aux
bolchéviques, pourquoi pas à nous ?
– Personne n’ira militer dans un syndicat mené par des patrons, père,
intervient Miguel.
– J’y ai pensé, réplique Roldán en se retournant vers eux. Qu’ont-ils à
offrir, les rouges ? Des mots, des discours, des mensonges, de la
démagogie… Nous, nous offrirons de l’argent. Du pognon et des fusils.
Nous verrons bien si les affaneurs s’inscrivent ou pas.
– Des fusils, quel intérêt pour une société agraire ? objecte encore
Miguel.
– L’argent procure la loyauté. Et les fusils, la force de ceux qui s’y
engagent, intervient Horacio qui s’est levé à son tour, laissant son père muet
de surprise.
– Elle s’appellera la San Horacio, reprend enfin don Alejandro. La
Société ouvrière San Horacio.
– Merci bien, père, dit Horacio en riant, un peu surpris.
– Trescastro, tu es l’homme de la situation. Tu disposeras de deux mille
pesetas par mois, à toi de voir comment tu les emploieras. Je ne veux savoir
ni ce que tu fais ni comment tu le fais ; le tout, c’est que les socialistes et les
anarchistes sachent que nous existons.
– Compris, répond Trescastro avec un sourire sardonique.
– Un instant, père. En grec, mon prénom signifie “celui qui sait prédire
l’avenir” », intervient Horacio. Marranero hausse un sourcil et le dévisage,
perplexe. « Trescastro a cinquante ans passés. Cette société va s’appeler San
Horacio. Et moi, j’en ai assez de me promener sur mes terres comme un
señorito libéral. De n’être, à vingt-huit ans révolus, que le fils du patron. »
Don Alejandro le dévisage un long moment. Son visage de pierre sillonné
de rides s’est vidé de toute expression.
« Je me demande qui de nous deux n’a pas compris ce que disait l’autre,
fils.
– Moi, ce que j’aime, c’est chasser. J’aime la chasse plus que tout au
monde. Qu’est-ce qui court le plus vite, un lièvre ou un bolchévique ?
– D’accord avec Horacio, père, s’exclame Miguel, rompant d’un franc
éclat de rire la tension ambiante. Trescastro se fait vieux et j’ai bien envie
d’enfiler une chemise noire.
– On n’est pas en Italie, intervient enfin Trescastro.
– Parce qu’on n’a pas les couilles, rétorque le Petit Marquis.
– Vous ne savez pas ce que vous dites, tous les deux ! On dirait des
mômes.
– Tu te trompes, Trescastro. De plus, j’ai l’impression que tu oublies
parfois que tu n’es qu’un employé dans cette maison, et non le patron,
précise Miguel sans cesser de sourire, tout comme Trescastro en
l’entendant.
– Décidément, tu n’as aucune éducation, Miguelito, se désole Roldán.
Même quand tu as raison. »
Exactement une semaine plus tard, des inconnus canardent en pleine nuit
la masure de José Daza, pulvérisant toutes les vitres. Sans blesser personne,
mais l’odeur de poudre et de peur restera pendant des jours à flotter sur la
Vega et à polluer les orangers. Horacio et Miguel rentrent très tard cette
nuit-là. Presque au petit matin.

***
Madrid, 6 février 1929
Théâtre Rex, 8 Calle Mayor
« L’art contemporain veut que ce ne soit plus les mots qui désignent les
choses, mais les choses qui s’approprient le mot qu’elles désirent. En
décoration par exemple, rien de plus ringard qu’une maison qui prétend
ressembler à une maison. Mais imaginez une cathédrale ayant une vocation
de latrines. Ou d’étable. Ça, c’est de l’art. » Cipriano Rivas Cherif, le
directeur du théâtre, agite ses mains devant lui comme si l’air lui manquait.
« Vous me comprenez ? »
Le journaliste, qui est jeune et intelligent, a la franchise de faire non de la
tête.
« D’accord. Peu importe. Je suis habitué, poursuit Rivas Cherif, dont les
propos s’empilent en désordre dans les oreilles de son interlocuteur. Pensez-
vous que le ciel soit bleu ?
– Je suppose que je dois répondre oui.
– Et s’il y a des nuages ? S’il fait gris ? Sans bleu, n’y a-t-il pas de ciel ?
Ce que je veux dire, c’est que le ciel n’est pas plus bleu que gris, ou rouge.
Toute la question est là : parfois le bleu, le gris et le rouge décident d’être
ciel. De même que cette maison que vous voyez là a décidé d’être théâtre.
Les choses choisissent chacune leur mot. Ce ne sont plus les mots qui
choisissent les choses.
– C’est ainsi que vous définiriez l’avant-garde* ? demande le journaliste
en pointant sa plume vers son carnet.
– Bon, à vrai dire je ne sais pas si je viens de définir l’avant-garde ou de
débiter des âneries.
– C’est peut-être que l’ânerie a décidé d’être d’avant-garde, intervient
Lucero.
– Je vous présente l’auteur, Federico García Lorca. Lucero, voici le
journaliste dont je t’ai parlé.
– J’aime les journalistes. Ils sont comme nous autres, les poètes : ils ne se
permettent de parler que de choses auxquelles ils ne connaissent strictement
rien. Je suis moi-même un enfant qui ne sait rien, c’est pourquoi je peux
écrire sur tout et n’importe quoi.
– Qu’est-ce qu’être d’avant-garde, pour vous ? l’interroge le journaliste,
plein d’espoir, après avoir pris note des propos de Lucero.
– C’est n’être ni dessus ni dessous, ni à gauche ni à droite, ni au nord ni
au sud, ni hier ni demain. C’est être enfin, point. Pas être maintenant, car
maintenant est déjà passé. Il faut être, et voir ce que le temps en fait.
– Je ne suis pas sûr de comprendre…
– C’est cela, être d’avant-garde. Si vous m’aviez compris, nous serions
déjà hier. L’avant-garde est une horloge qui avance et marque un temps qui
n’existera plus jamais. Exactement comme la mort, mais avec trois aiguilles
seulement.
– Et ceci est un théâtre ? intervient Rivas Cherif.
– Bien sûr que non », s’offusque Lucero.
C’est le seul des trois à être en bras de chemise. Le froid est intense dans
la salle, malgré les deux chauffages électriques qu’on vient d’allumer et
l’incessant va-et-vient d’acteurs et techniciens qui se préparent pour la
création de la pièce Amour de don Perlimplin avec Bélise en son jardin
(Alléluia érotique en deux actes). Madrid est dure, en février.
L’énorme affiche qui annonce la représentation couvre toute la façade du
8 Calle Mayor, où s’ouvre l’avant-gardiste Théâtre Rex. La date de la
première, prévue le 5 février, a été reportée au 6 d’un grossier coup de
pinceau. Le même procédé camoufle un graffiti tracé cette nuit sous le nom
de Federico García Lorca.
« Qu’est-ce que ça disait ? a demandé Lucero à Rivas Cherif, en arrivant
au théâtre.
– Tu le sais très bien, alors au boulot.
– “Poète et pédé” ? a insisté Lucero.
– Juste “pédé”. S’ils avaient mis “poète et pédé”, je ne l’aurais pas effacé,
a précisé le metteur en scène, sarcastique.
– Je ne te l’aurais pas permis non plus. Mais ça me chagrine que mes
ennemis soient aussi bêtes que mes amis.
– Ça t’apprendra ; il faut choisir ses amis pour leur beauté et ses ennemis
pour leur intelligence.
– Si je suivais tes bons conseils, je ne pourrais pas être ton ami, cher et
laid Cipriano.
– Là, tu n’as pas tort, sale gitan. »
Le Rex n’est pas précisément un théâtre. Cipriano Rivas Cherif n’a
qu’une notion très fragmentaire des innovations scéniques et des techniques
d’interprétation du dramaturge russe Meyerhold, mais il ne se passe pas une
journée sans qu’il les explique par le menu à tout poète, serveur, vendeur de
loterie, cocher, menuisier, comédien en devenir ou fascinante demoiselle
qui croise son chemin. Rivas Cherif a d’ailleurs coutume d’appeler
Meyerhold par son petit nom, Emilievich, comme s’ils avaient bu leur
première vodka ensemble.
« L’avant-scène a perdu tout son sens, depuis l’avènement du cinéma. Il
faut du réalisme. Le spectateur doit voir les cordes, les poulies, les palans…
Tu comprends, poupée ?
– Oui. Enfin…
– Emilievich se sentirait chez lui dans mon théâtre : une simple estrade
toute nue, sans rideau de scène, sans ornements bourgeois, sans trappe pour
le souffleur, et avec des chaises austères en demi-cercle pour qu’il n’y ait ni
invités d’honneur, ni grosses dames ronflant au balcon, ni généraux, ni
privilèges.
– Seriez-vous socialiste ? Ce nom d’Emilievich fait un peu bolchévique.
– Une autre vodka, princesse ? Je vais t’expliquer. Garçon, s’il vous
plaît ! »
Cipriano Rivas Cherif a vingt-huit ans, un front haut et fuyant, des
sourcils subtils derrière des lunettes rondes aux montures jaunes, et il porte
sa casquette crânement inclinée sur le côté pour compenser un visage
cruellement dépourvu d’avant-gardisme.
Les ouvriers viennent d’installer le piano grâce auquel, caché derrière un
paravent, Lucero accompagnera les chansons qui émaillent sa pièce. Il y
prend place et l’actrice Magda Donato, qui interprète la jeune écervelée
Bélise, commence à chanter, d’une voix douce et délibérément fausse :

Amour, amour.
Entre mes cuisses serrées
le soleil nage comme un poisson.
Eau tiède parmi les joncs,
amour.
Coq, vois, la nuit s’en va !
Non, qu’elle ne s’en aille pas !

Eusebio de Gorbea, qui incarne Perlimplin, vient trouver Lucero et lui


désigne les deux immenses cornes dorées qui ornent son front : « Que
penses-tu de ça ? »
Le comédien prend la pose de face et de profil, fait mine d’embrocher
Lucero, remue la tête pour démontrer la stabilité du double appendice. À
quarante ans bien sonnés, cet ancien lieutenant d’infanterie a conservé une
musculature enviable, mais aussi une certaine rigidité d’automate.
« Elles sont parfaites. On jurerait que c’est ta femme qui te les a mises.
– Elenita les adore, claironne Eusebio, enthousiaste. Tu sais bien que les
féministes sont fascinées par les cornes.
– Si elle t’entendait ! » Quittant son piano, Lucero entraîne le comédien
sur le plateau, vers le lit conjugal de Bélise et Perlimplin. « Allonge-toi, que
je voie ce que ça donne. »
Le lit dessiné par Felipe Lluch, l’assistant de Rivas Cherif, a les pieds
beaucoup plus hauts à l’arrière. De cette façon, lorsque les comédiens s’y
couchent, ils se retrouvent quasiment à la verticale et le public voit
parfaitement ce qui s’y passe. Lluch s’approche à son tour pour apprécier
l’effet de sa scénographie.
« Tu es à l’aise ? Ça ne glisse pas ?
– Si ça glisse, il s’en arrangera, tranche Lucero. Après tout, notre
Perlimplin a été soldat. Il a connu pire. Si ça se trouve, il se sentirait même
comme chez lui si on ajoutait quelques punaises de lit.
– Merci, l’auteur, ça ira comme ça, fait Eusebio en riant.
– Bien, nous allons refaire une répétition générale de la fin du second
acte, annonce Lucero. Magda, au lit avec papa ! »

PERLIMPLIN, se réveillant : Bélise, Bélise, réponds-moi !


BÉLISE, feignant de se réveiller : Qu’y a-t-il, Perlimplinou ?
PERLIMPLIN : Dis-moi vite !
BÉLISE : Que veux-tu que je te dise ? Je me suis endormie bien avant toi !
Perlimplin sort du lit. Il porte sa casaque.
PERLIMPLIN : Que signifient ces fenêtres ouvertes ?
BÉLISE : C’est que cette nuit le vent a soufflé comme jamais.
PERLIMPLIN : Et ces cinq échelles nouées aux balcons et tombant jusqu’au sol ?
BÉLISE : C’est que c’est la coutume au pays de ma mère.
PERLIMPLIN : Et ces cinq chapeaux que je vois au pied des balcons, à qui sont-ils ?
BÉLISE, sautant du lit en une somptueuse toilette : Aux petits poivrots qui passent,
Perlimplinou, mon amour !
PERLIMPLIN, la regardant ensorcelé : Bélise ! Bélise ! Et pourquoi pas ? Tu as réponse à tout.
Moi, je veux bien. Pourquoi ne serait-ce pas ainsi ?
BÉLISE, minaudant : Je ne suis pas une petite menteuse, moi.
PERLIMPLIN : Et moi, à chaque minute je t’aime encore plus !
BÉLISE : Voilà qui est mieux.
PERLIMPLIN : Pour la première fois de ma vie, je suis content ! (Il s’approche et la prend
dans ses bras, mais aussitôt s’écarte brusquement.) Qui t’a embrassée ? Ne mens pas, je le
sais !
BÉLISE, ramasse ses cheveux et les ramène vers l’avant : Je pense bien que tu le sais ! Mon
mari est un petit farceur ! (à voix basse) C’est toi ! Toi, qui m’as embrassée !
PERLIMPLIN : Oui ! Je t’ai embrassée… mais… et si quelqu’un d’autre t’avait embrassée…
Tu m’aimes ?
BÉLISE, levant un bras nu : Oui, mon Perlimplinou joli.
PERLIMPLIN : Alors… que m’importe !… (Il s’avance et la serre dans ses bras.) Tu es ma
Bélise ?…
BÉLISE, câline, elle chuchote : Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
PERLIMPLIN : J’ai l’impression de rêver !
BÉLISE, se reprend : Attends, Perlimplin, ferme les volets, les gens ne vont pas tarder à se
lever.
PERLIMPLIN : Pour quoi faire ? Comme nous avons assez dormi tous les deux, nous verrons
l’aube… Tu n’aimerais pas ?
BÉLISE : Si, mais…
Elle s’assied sur le lit.
PERLIMPLIN : Je n’avais jamais vu le soleil se lever… (Bélise, épuisée, s’effondre sur les
oreillers.) Ce spectacle… c’est étrange, mais… ce spectacle m’émeut ! Pas toi ? Tu n’aimes
pas ? (Il se dirige vers le lit.) Bélise, tu dors ?
BÉLISE, à moitié endormie : Oui.
Perlimplin, sur la pointe des pieds, la couvre d’un manteau.
Une lumière intense et dorée entre par les portes-fenêtres.
Des volées d’oiseaux de papier les traversent, tandis que sonnent des cloches matinales.
Perlimplin s’est assis au bord du lit.
PERLIMPLIN :
Amour, amour,
je suis blessé,
blessé d’amour enfui,
blessé,
mort d’amour.
Dites à tous que ce fut
le rossignol.
Bistouri à quatre fils,
gorge tranchée et oubli.
Prends-moi la main, mon amour,
me voici gravement blessé,
blessé d’amour enfui,
blessé !
Mort d’amour !

Les autres acteurs et les techniciens se mettent à applaudir, bientôt


interrompus par des hurlements.
« Non, non, non, non ! crie Lucero en se tirant les cheveux, la mèche en
bataille. Ce n’est pas le bon équilibre ! Ni naturalisme, ni comédie, merde !
Eusebio, tu compatis avec Perlimplin au fond de toi, ça désacralise le
personnage ! Tu ne le vois pas ? Tu n’as pas à savoir si Perlimplin le sait ou
pas ! Tout ce que tu dois savoir, c’est qu’il ne veut pas le savoir ! Et toi,
Magda, ne prends pas cette voix de pute. Je te l’ai dit cent fois. Tu n’es pas
perverse : cupide seulement. Et tu es triste parce que personne ne t’a appris
à être heureuse. C’est si difficile à comprendre ?
– Federico, ne sois pas si lucérique, tu vas avoir une attaque », s’interpose
Rivas Cherif.
Magda et Eusebio, toujours au lit, se regardent navrés : la première a lieu
dans sept heures et voilà que l’auteur pique une crise de rage.
« On la refait ? » lance Lucero, et il retourne s’asseoir.
Juste au moment où la répétition reprend, la porte de la salle s’ouvre à la
volée sur Elena Fortún, la femme d’Eusebio. Lucero hausse les sourcils et,
résigné, allume une cigarette. Son dépit visible se dissipe lorsque Elena se
plante au pied de la scène, l’air crispé et le feu aux joues.
« La reine María Cristina est morte. Ce matin. »
Un silence de mercure glacé s’installe et, durant de longues secondes,
personne ne dit rien. Les plus pessimistes baissent la tête et soufflent par le
nez. Les plus anxieuses se laissent tomber ici et là dans un froufrou de
petites soies intimes. Eusebio de Gorbea enlève ses cornes, du geste lent
d’un haut dignitaire ôtant son chapeau à l’annonce de la nouvelle.
« Bon, et alors ? s’écrie Lucero, se levant d’un bond et tournant
nerveusement autour de son ombre. On a perdu bien plus que ça avec
Cuba{37}. Allons, Eusebio ! Remets ces cornes en place et reprenons !
– Attends, Federico, l’interrompt Elena Fortún. Primo de Rivera a donné
l’ordre de fermer les théâtres. »
L’électricien éteint les projecteurs tandis qu’un menuisier enfile un vieux
caban vert et sort sans dire un mot. Deux apprentis saluent timidement à la
cantonade et lui emboîtent le pas, suivis de la maquilleuse.
« Ne te frappe pas, dit Rivas Cherif en le prenant par les épaules. Nous
donnerons la première dans trois ou quatre jours, et voilà tout. »
Mais Lucero lève deux yeux ronds et féroces : « Allez, reprenons encore
une fois. » Il se tourne vers les acteurs, les épaules en avant, presque
menaçant. « De la froideur, Perlimplin ! De la simplicité, Bélise ! »
Personne ne bouge. Lucero retombe sur sa chaise, les coudes sur les
genoux, et se couvre le visage de ses mains. Jusqu’à ce que la voix de Rivas
Cherif le tire de son désarroi.
« Allons, Eusebio. Remets tes cornes. Ce n’est qu’une répétition, après
tout. Primo n’a pas interdit qu’on répète, pas vrai ? »
Lucero s’empresse de rallumer les projecteurs. Eusebio rattache ses
cornes. La soirée se précipite vers l’heure de la première, la fumée de cent
cigarettes nerveuses emplit la salle. Quelques rares amis, que Rivas Cherif
avait invités, se glissent dans la salle et s’installent sur les chaises pliantes.

Perlimplin serre Bélise dans ses bras.


PERLIMPLIN : Bélise, tu l’aimes ?
BÉLISE, avec force : Oui !
PERLIMPLIN : Eh bien, puisque tu l’aimes tant, je ne veux pas qu’il t’abandonne. Et pour qu’il
soit complètement à toi, je me suis dit que le mieux, c’était de plonger ce poignard dans son
cœur galant. Qu’en dis-tu ?
BÉLISE : Au nom du ciel, Perlimplin !
PERLIMPLIN : Une fois mort, tu pourras le caresser pour toujours dans ton lit, ce joli cœur,
sans avoir peur qu’il cesse de t’aimer. Lui, il t’aimera de l’amour infini des défunts, et moi, je
serai délivré du sombre cauchemar de ton corps grandiose… (l’étreignant) Ton corps… que
jamais je ne pourrai déchiffrer… (il regarde vers le jardin) Regarde ! Le voilà qui arrive…
Mais lâche-moi, Bélise… Lâche !
Il sort en courant.
BÉLISE, désespérée : Marcolfe, descends-moi l’épée de la salle à manger, je vais lui trancher la
gorge, à mon mari… (à grands cris :)

Don Perlimplin,
affreux mari !
Si tu le tues,
moi je te tue.

Entre les branches apparaît un homme enveloppé dans une ample et luxueuse cape rouge. Il
arrive blessé et chancelant.
BÉLISE : Mon amour !… Qui t’a blessé à la poitrine ? (l’homme se couvre le visage de sa
cape, qui doit être immense et le recouvrir jusqu’aux pieds. L’enlaçant :) Qui a ouvert tes
veines pour que tu couvres mon jardin de sang ? Amour !… Laisse-moi voir ton visage, au
moins un instant… Ah ! Qui t’a donné la mort ?… Qui ?
PERLIMPLIN, se découvrant : Ton mari vient de me tuer avec ce poignard serti d’émeraudes.
Il montre le poignard planté dans sa poitrine.
BÉLISE, épouvantée : Perlimplin !
PERLIMPLIN : Il s’est sauvé à travers champs et tu ne le verras plus jamais. Il m’a tué parce
qu’il savait que je t’aimais comme personne. En me frappant, il a crié : « Bélise a une âme, à
présent ! » (Il s’étend sur le banc.) Approche.
BÉLISE : Mais qu’est-ce que… ? Et tu es vraiment blessé !…
PERLIMPLIN : Perlimplin m’a tué… Ah, don Perlimplin ! Vieux cochon, bouffon impotent, tu
ne pouvais pas jouir du corps de Bélise… Le corps de Bélise était fait pour de jeunes muscles et
des lèvres de braise… Tandis que moi, j’aimais ton corps, c’est tout… ton corps ! Mais il m’a
tué… Avec cet ardent bouquet de pierres précieuses.
BÉLISE : Qu’as-tu fait ?
PERLIMPLIN, moribond : Tu comprends ?… Moi, je suis mon âme, et toi, tu es ton corps…
Laisse-moi, en cet ultime instant, puisque tu m’as tant aimé, laisse-moi mourir en l’étreignant.
Bélise s’approche, à demi nue, et le prend dans ses bras.
BÉLISE : Oui… mais le jeune homme ? Pourquoi m’as-tu trompée ?
PERLIMPLIN : Le jeune homme ?
Il ferme les yeux.
Une lumière magique baigne la scène.
Entre Marcolfe.
MARCOLFE : Madame !
BÉLISE, pleurant : Don Perlimplin est mort !
MARCOLFE : Je le savais ! Eh bien, nous allons l’ensevelir dans ce costume rouge de jeune
homme qu’il portait pour se promener sous ses propres balcons.
BÉLISE, pleurant : Je ne l’aurais jamais cru aussi compliqué !
MARCOLFE : Vous vous en êtes rendu compte trop tard. Je lui ferai une couronne de fleurs
comme un soleil de midi.
BÉLISE, égarée, dans un autre monde : Perlimplin, qu’as-tu fait, Perlimplin ?
MARCOLFE : Bélise, désormais tu es une autre femme… Te voilà revêtue du très glorieux
sang de mon maître.
BÉLISE : Mais qui était cet homme ? Qui était-il ?
MARCOLFE : Le bel adolescent dont jamais tu ne verras le visage.
BÉLISE : Oui, oui, Marcolfe, je l’aime de toute ma chair, de toute mon âme. Mais où est le
jeune homme à la cape rouge ? Dieu du ciel, où est-il ?
MARCOLFE : Don Perlimplin, dors tranquille… Tu l’entends ?… don Perlimplin… tu
l’entends ?
Des cloches sonnent.

« Bravo ! Bravo ! L’au-teur, l’au-teur, l’au-teur ! » crie Lucero, dressé


parmi les trois comédiens qui ne participent pas à la scène finale, les quatre
techniciens restés à leur poste et les amis venus assister à la répétition.
Lucero multiplie les révérences cabotines et imite la clameur de la foule,
encouragé par les cris et les rires. Eusebio, toujours affublé de ses cornes,
s’incline encore et encore devant l’auditoire improvisé. Dans l’exultation et
le vacarme ambiants, l’entrée du général Marzo, escorté d’une demi-
douzaine d’uniformes, passe totalement inaperçue. Jusqu’à ce que le cri du
chef de la police couvre le tumulte.
« Silence ! »
Un coup de talon au sol fait trembler les lattes du plancher ; au bruit de
pistolets qu’on arme, tout le monde baisse la tête, sauf Lucero, Eusebio
toujours cornu et Rivas Cherif.
« Qui est le responsable de cette mascarade, un jour comme aujourd’hui ?
– Je suis le directeur du théâtre, s’étrangle Rivas Cherif dont la voix se
raffermit aussitôt, dénotant sa technique d’acteur.
– Vous ne connaissez pas l’ordonnance ? Vous n’avez pas appris la mort
de la reine mère ? aboie le général Marzo en s’avançant d’un pas plus
martial que nécessaire.
– Le théâtre n’est pas ouvert, mon général. Il s’agit d’une répétition, mon
général. Une répétition… générale. Ce n’est pas une représentation. »
Son jeu de mots involontaire amène aux lèvres de Rivas Cherif un sourire
stupide, vite effacé par un coup de crosse qui lui défonce la bouche et le
projette à terre.
« Qui parmi vous est le lieutenant Eusebio de Gorbea ? »
Les cornes du comédien pointent inexorablement vers le plafond du Rex
tandis qu’il fait un pas en avant, se met au garde-à-vous et crie, du même
ton martial :
« Lieutenant Eusebio Gorbea, mon général ! À vos ordres ! »
Changeant brusquement de registre, l’officier s’approche du soldat
repenti d’un pas souple et bon enfant ; sa soudaine nonchalance de chat de
salon fait sourire certains de ses hommes.
« Je connais votre histoire, lieutenant. Blessé en Afrique…
– Deux fois, mon général.
– Un héros national, persifle Marzo d’une voix onctueuse.
– Je n’ai fait que mon devoir, mon général.
– Défenseur de la patrie. »
Cette fois, c’est d’un revers de main gauche que frappe le chef de la
police, suivi d’un croc-en-jambe d’une agilité étonnante pour son âge mais
qui échoue à déséquilibrer le robuste Gorbea. De même que le coup de
crosse qui suit, puis le canon de revolver que Marzo lui plante dans le
ventre. Le comédien ne s’écroule qu’au second coup de crosse, si brutal
celui-là qu’il s’en faut de peu qu’il lui rompe le cou. Alors qu’il gît
inconscient et que Lucero, qui a tenté de s’interposer, se fait tabasser par les
soldats, le général s’acharne sur sa tête à coups de botte, rougissant sous
l’effort, jusqu’à ce qu’il arrive à en détacher les deux cornes dorées. Le
silence dans lequel s’exerce ce châtiment barbare a quelque chose d’une
représentation théâtrale d’avant-garde où l’on n’entendrait ni coups, ni
halètements, comme dans un film muet.
Pour la troupe, la nuit se termine au siège de la Direction générale de la
sécurité, où l’on signifie à Rivas Cherif que la compagnie El Caracol est
frappée d’interdiction et la salle Rex fermée. Quant à Federico García
Lorca, après deux ou trois blagues pesantes et quelques torgnoles au petit
bonheur, on l’informe que le livret de sa pièce Amour de Don Perlimplin
avec Bélise en son jardin est saisi pour une durée indéterminée par la
Section pornographie de la Direction générale de la sécurité.
« Mais… Ce n’est pas de la pornographie.
– Ta gueule, pédé », ordonne Marzo avant de l’honorer d’une dernière
beigne nette et précise.

ABC
7 février 1929

POIGNANTES MANIFESTATIONS DE DEUIL DANS TOUTE L’ESPAGNE ET À


L’ÉTRANGER SUITE AU DÉCÈS DE LA REINE MÈRE MARÍA CRISTINA.

La reine María Cristina s’était rendue avant-hier soir au théâtre de la Zarzuela pour assister, en
compagnie de la reine Victoria et de ses filles, à une représentation au bénéfice de la Croix-Rouge.
À l’issue du concert donné par le Corps royal de hallebardiers, Sa Majesté s’était retirée avec la comtesse
de Heredia-Spínola, avec qui elle avait regagné le Palais.
La famille royale avait dîné, comme d’habitude, à neuf heures du soir, la reine María Cristina se montrant
très animée durant tout le repas, sans rien laisser présumer d’alarmant pour sa santé.
Sa Majesté avait assuré la marquise de Nervón, qui effectuait son premier service auprès de la reine
María Victoria, qu’elle se réjouissait de la revoir le lendemain, hier, lors des festivités données en hommage
aux rois du Danemark.
Après dîner, la famille royale était passée au salon, où a lieu chaque soir une séance de cinéma. Celle-ci
s’était terminée à minuit et demi, et les rois, avec leurs enfants et la reine María Cristina, avaient pris congé
du comte Del Vado, grand d’Espagne, et de leur suite, avant de se retirer dans leurs appartements privés.
En passant dans la galerie, la reine mère avait expliqué à la reine Victoria la tapisserie qui orne le mur
jouxtant la loggia, puis elles s’étaient quittées.
Indisposition, derniers instants et décès
Sa Majesté entra alors dans sa chambre, où l’attendait sa camériste Martina, et se coucha peu après.
Elle ressentit soudain une forte douleur dans la poitrine qui l’empêchait de respirer, et parvint à
s’exclamer :
« Mon Dieu, Martina, j’ai mal ! »
Voyant le visage anxieux et altéré de la reine, la camériste demanda :
« Madame, voulez-vous que je prévienne Sa Majesté le roi et votre médecin ?
– Non, ne préviens personne, cela va passer. Je crois que ce ne sera rien. »
Presque aussitôt, un nouvel accès de douleur terriblement fort obligea la reine à se redresser dans son
lit, mais aussitôt, presque privée de sens, elle s’affaissa pesamment sur l’oreiller.
La camériste, très alarmée, lui demanda à nouveau si elle devait prévenir le médecin et le roi.
« Oui, oui, dis-leur de venir ; je sens que je meurs. »
Sur ces mots, la reine perdit connaissance.
Le médecin de famille, M. Petinto, qui se trouvait être de garde, et Leurs Majestés les rois accoururent,
ainsi que le docteur Alabern, que l’on prévint également.
La reine María Cristina ne donnant aucun signe de vie, le médecin lui fit une injection d’huile camphrée.
Quelques instants plus tard, le chapelain de la reine, M.  José Suárez Faura, se présenta et lui donna
l’extrême onction.
L’auguste dame expira doucement, et les médecins établirent le certificat de décès.
Le monarque, effondré, donna l’ordre de prévenir immédiatement les infants ainsi que le chef du
Gouvernement.
La dépouille mortelle
La dépouille mortelle de Sa Majesté fut ensevelie dans l’habit de Santa Clara et placée dans un austère
cercueil d’acajou sans aucun ornement, capitonné et doublé de satin blanc. Le triste rituel avait été effectué
par Son Altesse l’infante Beatriz, la comtesse de Heredia-Spínola et les demoiselles Heredia y Martínez de
Irujo. C’est devant l’autel de la chambre royale que furent célébrées, à neuf heures une première messe par
l’évêque de Madrid, puis une seconde par M. Angel Urrizar, précepteur des infants Don Juan et Don Gonzalo,
qui l’assistèrent. Ces deux offices rassemblèrent tous les membres de la famille royale. […]
ACTE IV
NO-DO
Le fait qu’en 1930 l’astronome nord-américain Clyde Tombaugh ait
découvert une planète naine et l’ait appelée Pluton, dieu de l’au-delà, reflète
bien l’errance et la médiocrité de l’époque. Depuis le krach de 1929, des
banquiers sautent du haut de gratte-ciels sans prévenir, aussi est-il peu
indiqué de se promener sans parapluie à New York aux heures de fermeture
de Wall Street. De ces années-là datent aussi le premier gouvernement de
Mussolini, la collectivisation staliniste, la nomination d’Adolf Hitler
comme chancelier, l’invention de la pénicilline et du grille-pain, la
Génération perdue, la création de l’Armée rouge chinoise et la détention
d’Al Capone.
Outre-Atlantique, notre poète a remporté succès sur succès avec ses
concerts et conférences. Il a passé des mois à forniquer avec des marins de
Brooklyn en compagnie de Hart Crane et de quelques pseudo-artistes assez
peu discrets de La Havane. L’Espagne qu’il se crée au retour de ce long
séjour à New York et à Cuba est toute de spleen, charme* et
cosmopolitisme. Les soulèvements militaires eux-mêmes lui apparaissent
teintés d’une très europhile ferveur dada.
Le Courte-Patte Alfonso XIII comptait sur la brutale destitution du
dictateur Primo de Rivera, le 29 janvier 1930, pour amener l’Espagne à
s’accorder une sieste idéologique. Mais le vendredi 12 décembre, les
capitaines Fermín Galán Rodríguez et Ángel García Hernández initient un
soulèvement militaire contre la monarchie et proclament la IIe République
depuis le balcon de la mairie de Jaca, dans la région de Huesca. Le
dimanche 14, jugeant le lieu de l’insurrection trop péquenaud et trop froid
l’hiver, Alfonso XIII fait exécuter les deux officiers. Si l’on en croit les
chroniques de l’époque, la tradition espagnole ne tolérait guère que l’on
fusille des gens le jour du Seigneur. Mais le Christ ayant été crucifié, et non
fusillé, le clergé considéra comme un péché mineur cette indélicatesse de
soudard.
Au lendemain des élections municipales du 12 avril 1931, Alfonso XIII,
visiblement contrarié, embarque tel un marin déçu sur un cotre carthaginois
pour ne plus jamais revenir.

***

ABC
7 avril 1931

AU PAYS

Nous reproduisons ici le texte du document que le roi a confié au président du dernier Conseil des ministres,
le capitaine-général Aznar :
Les élections célébrées ce dimanche m’indiquent clairement que je n’ai plus l’amour de mon peuple. Ma
conscience me dit que cette désaffection ne saurait être définitive, car j’ai toujours eu à cœur de servir
l’Espagne, mon seul but étant l’intérêt public, jusque dans les plus critiques conjonctures.
Un roi peut se tromper, et il m’est sans doute arrivé de faire fausse route ; mais je sais que notre patrie
s’est montrée généreuse en toutes circonstances envers ces fautes commises sans malice.
Je suis le roi de tous les Espagnols, et suis moi-même un Espagnol. J’aurais tous les moyens voulus pour
défendre mes prérogatives royales, si j’usais de la force contre mes adversaires. Mais je me refuse
absolument à dresser un compatriote contre un autre dans une guerre civile fratricide. Je ne renonce à
aucun de mes droits car ils sont avant tout le produit de l’histoire, et j’aurai un jour à rendre un compte
rigoureux de leur conservation.
J’attends de connaître l’expression authentique et précise de la conscience collective et, jusqu’à ce que
la nation ait parlé, je suspends délibérément l’exercice du pouvoir royal et m’éloigne de l’Espagne, la
reconnaissant ainsi comme seule maîtresse de son destin.
Ce faisant, je crois encore accomplir le devoir que me dicte mon amour pour la Patrie. Dieu fasse que les
autres Espagnols le ressentent et l’accomplissent aussi sincèrement que moi.

Communiqué du Gouvernement au sujet de ce message

Le ministre des Finances nous a transmis hier, tard dans la soirée, le


communiqué ci-dessous :
« Le Gouvernement ne veut mettre aucun frein à la diffusion par voie de presse du manifeste que signe
M. Alfonso de Bourbon, même si les circonstances exceptionnelles inhérentes à la naissance de tout régime
politique pourraient justifier l’interdiction, à ce moment précis, d’une telle publication.
Dans la mesure où le Gouvernement provisoire de la République, sûr de l’adhésion fervente du pays, est
libre de toute crainte de réactions monarchiques, il n’interdit pas que ce document soit publié ni ne croit
nécessaire d’accompagner sa parution de quelque commentaire ou réserve que ce soit. Il préfère, et croit
suffisant, que le pays le juge librement, sans subir la moindre influence ministérielle. »

***
Entretien avec Federico García Lorca
Alfredo de la Guardia, Buenos Aires{38}

À cette époque, García Lorca était passionné par l’Amérique. Un matin, dans la chambre d’hôtel où il
logeait tout près du théâtre, si exiguë qu’on aurait dit une cabine de bateau, il me parla de son intérêt pour
cette partie du monde, tout en s’habillant à la hâte car il était en retard pour se rendre à une invitation.
« Nous arriverons, affirmait-il, comme le dit ma devise, une devise très andalouse : tard, mais à temps. »
Et il répétait : « Tard, mais à temps. »
Cependant, parfois il n’arrivait pas. Et plus tard il s’en repentait, comme un enfant fautif pris sur le fait.
Tout en se choisissant une tenue adéquate – ce jour-là on l’emmenait promener à Tigre –, Lorca me
disait  : «  Qu’on ne vienne pas me parler d’hispano-américanisme. Je n’entends rien à cela, et me fiche
éperdument des caravelles, de la découverte, de la nation mère et des nations filles, et de toute cette
rhétorique de carton-pâte. Ce sont là des choses très sérieuses, pour des messieurs très sérieux et… très
ennuyeux, vous ne trouvez pas ? »

***
Fuente Vaqueros, 14 avril 1931
Le boulanger socialiste Rafael Sánchez Roldán, que personne n’a jamais
appelé don Rafael, a été élu maire. Et maintenant, il ne sait plus comment
s’appeler lui-même.
Un vent étrange et neuf souffle sur la Vega grenadine, perturbant hommes
et femmes, et bien que ces gens aient l’esprit vif et la langue bien pendue,
ils sont incapables de mettre un nom sur cette embarrassante et surprenante
situation. Car jamais, au grand jamais, on n’a vu un boulanger devenir
maire, ni à Fuente Vaqueros, ni dans les villages alentour. Ici, les boulangers
se tuent à faire du pain et les maires, à le manger.
Le boulanger socialiste Rafael Sánchez Roldán sait lire et écrire,
additionner et soustraire, tant que cela se limite aux recettes et dépenses de
la boulangerie, et au papier d’emballage sur lequel il note qui lui doit de
l’argent et combien. Et voilà que ce savoir lui semble insuffisant. Cela dit, il
a déjà été conseiller, il y a des années, en 1915 ou 1916 peut-être, jusqu’à
l’arrivée du général Primo. Mais ça n’avait rien à voir. C’était un vrai
foutoir. Être maire, maintenant qu’on est en République, ce n’est pas parler
de la Russie et du socialisme et de ces salopards de curés devant le
bolchévique José Daza et d’autres affaneurs au syndicat La Obrera, même si
quelques messieurs socialistes sont venus de Séville et Madrid vous
apprendre en une soirée à être maire et révolutionnaire. La révolution, ceux
qui savent lire l’organisent pour que ceux qui ne savent pas lire meurent
pour elle. Et pourtant, le boulanger socialiste Rafael Sánchez Roldán a plus
peur de devenir maire que de mourir pour la Révolution. Parce qu’il a beau
savoir lire, il ne sait pas lire des livres.
Le boulanger socialiste Rafael Sánchez Roldán a fini de livrer et de
vendre sa fournée du matin, et sous le ciel qui rosit il s’éloigne d’un bon pas
de Fuente Vaqueros vers la rivière. Il respire à fond en passant le gué des
porcheries de don Hilario, dont on dit qu’il mourra sans s’être réconcilié
avec son frère don Higinio, qui vit de ses porcheries à Grenade et qui n’est
pas marié et qui, paraît-il, est pédé. Rafael a toujours trouvé don Higinio
plus sympathique que don Hilario, parce qu’il cause plus volontiers avec les
humbles et que, dès qu’il arrivait de Grenade, il rendait visite à son père et
emmenait en promenade sa sœur Hortensia, laquelle, à quatorze ans, était la
plus joliment vêtue de Fuente Vaqueros. Mais Hortensia est morte à seize
ans d’un mal de ventre et les liens d’amitié se sont rompus.
Ce devait être vers 1912. Après ça, Rafael s’est pas mal renfermé. Sans
devenir obtus pour autant. Mais ses yeux et ses pensées s’égarent facilement
après un oiseau, une auto qui passe sur le chemin, ou un troupeau, ou un
avion, depuis qu’il y a des avions.
« Bon sang, Rafaelillo, tu rêves ?
– Pardon, père. Je réfléchissais. »
Et son père, qu’on aurait dit bolchévique avant la lettre, se marrait.
« Les señoritos ont du temps pour réfléchir. Pas nous, mon gars. Le seul
moment où on a le temps de réfléchir, nous les pauvres, c’est pendant qu’on
est en train de chier. Et on n’a jamais grand-chose à chier. »
Il y a beau temps que son père est mort, mais le souvenir et le respect de
cette sagesse continuent d’animer le boulanger socialiste Rafael Sánchez
Roldán. C’est pourquoi, en ce petit matin d’avril où il s’est réveillé la peur
au ventre, il s’enfonce parmi les bambous sur la berge jusqu’à ce qu’ils
l’engloutissent, baisse pensivement son pantalon, s’accroupit et se
concentre. Il s’efforce de réfléchir. Plisse les yeux et retient sa respiration
pour réfléchir. Contracte ses sphincters pour réfléchir.
Les grenouilles qui coassaient au bord de la Cubillas se taisent peu à peu
tandis que l’horizon prend une teinte améthyste. Rafaelillo cherche dans le
ciel l’ongle d’une lune décroissante mais soit les bambous la masquent, soit
elle s’en est allée. Lorsque ayant remonté son pantalon il s’en retourne, la
Vega est moins ocre que verte, avec ses champs de betteraves prêts au
repiquage. Ce 14 avril s’est levé très vite.
À Fuente Vaqueros, José Daza et cinq ou six autres affaneurs de La
Obrera traversent la place d’un pas traînant.
« Vous traînez les pieds comme si la terre était à vous, leur lance le
boulanger socialiste Rafael Sánchez Roldán, appuyé à la fontaine.
– Salut, m’sieur le maire », dit José Daza en lui tendant la main avant de
lui donner l’accolade. Son fusil les gêne pour s’étreindre.
« Qu’est-ce que vous foutez avec vos fusils ?
– L’habitude, Rafaelillo.
– Habitude, tu parles. On va avoir l’air de brigands.
– On les laisse chez l’Aurelio, si tu le prends comme ça, s’offusque Daza
sans être trop sûr de son fait. Attends-nous, on revient.
– Laisse donc, es-tu diot. C’est bien du pareil au même. Allons-y. »
Le sergent Biescas et quatre agents gardent l’entrée de la mairie. Les
affaneurs s’arrêtent à trois mètres des gardes civils. Le boulanger socialiste
est le seul qui ne se tient pas les jambes écartées et n’a pas de fusil.
« On va entrer, Biescas.
– Je suis venu vous ouvrir la porte, monsieur le maire », réplique le
sergent. Il exhibe une grosse clef, se retourne et ouvre la haute porte double
en bois rougeâtre. Puis il tend la clef à Rafael.
« Ne fais pas ta mauvaise bête, hein, sergent. On se connaît, pas vrai. »
Le boulanger socialiste prend la clef, la soupèse et sourit. C’est vrai qu’ils
se connaissent bien. Biescas l’a arrêté une bonne dizaine de fois à La
Obrera : Rafael s’échauffait un peu trop lorsqu’il prônait le socialisme ou
vitupérait contre Sa Majesté. Majesté qui, à ce qu’on dit, est en route pour
la France, à présent.
« Les armes doivent rester à l’entrée, indique suavement Biescas, qui
visiblement a peu dormi et trop fumé.
– Moi, je garde le mien, chuchote avec force le plus jeune des journaliers,
d’une voix que la nervosité rend aiguë.
– Pourquoi devrait-on laisser nos armes ici ? s’insurge Rafael.
– C’est le règlement.
– Je demande à voir ça écrit sur un papier, sergent. Cesse de te mettre en
travers.
– Va pour cette fois, monsieur le maire, mais il va falloir qu’on cause, et
pas qu’un peu, vous et moi. »
Le sergent Biescas s’écarte d’un demi-mètre. Les affaneurs, assez
remontés, suivent le maire à l’intérieur sans plus traîner les pieds. Le
vestibule est dans la pénombre mais personne ne pense à ouvrir le rideau de
l’unique fenêtre. Daza tape sur l’épaule du boulanger socialiste avec un bref
sourire. Dans un coin, il y a une table, et une chaise où quelqu’un devra
bien s’asseoir. Sur la table, un encrier et quelques feuilles que quelqu’un
devra lire, ainsi qu’une lampe à pétrole et une loupe. Après qu’ils ont passé
en revue le peu de mobilier du vestibule, Rafael ouvre la porte marquée
« Maire ». Les affaneurs entrent en se bousculant derrière lui, leurs fusils
cognant au passage contre le chambranle. Le boulanger-maire s’appuie des
deux mains sur le bureau, histoire de tester sa solidité.
« Faites attention, nom d’un chien. C’est pas à vous, cette porte, râle-t-il
sans se retourner.
– Regarde-moi çui-ci, qui se croit déjà propriétaire !
– Bon sang, Daza, je n’ai pas dit que c’était à moi. Gare, camarade, hein ?
J’ai dit que c’était à moi ? Si c’était à moi, je vous dirais pas tant de faire
attention, merde alors. »
C’est une bonne table, grande et solide, et le fauteuil a l’air confortable. Il
y a un tas de papiers en désordre, de liasses empilées dans des meubles
déformés par le temps, mais qui exhalent un certain air de noblesse rurale
un peu délabrée. Il y a aussi des étagères entières de livres et de dossiers, et
un buffet vitré un peu poussiéreux rempli de coupes, verres, soucoupes et
bouteilles de liqueur à moitié ou quasiment vides.
Le boulanger socialiste se plante tout droit face à un portrait
d’Alfonso XIII. Une peinture à l’huile de qualité, si l’on en croit José Daza :
« C’est Courte-Patte tout craché, putain. Tout craché. »
Rafael fait un pas en avant, lève lentement les bras, décroche le tableau et
le pose par terre sans aucune considération.
« Il pèse son demi-quintal, ce roi, dit-il en se massant les biceps.
– Et encore, ils l’ont peint sans sa couronne.
– Qu’est-ce que tu vas en faire, Rafaelillo ?
– Je sais pas trop. Mais il a plus rin à faire accroché là », lance celui-ci en
fouillant sur les étagères, sans trop prêter attention à ce qui se dit dans son
dos.
Il prélève quelques documents et essaie de les lire, mais s’impatiente très
vite et en prend d’autres qu’il ne comprend pas mieux. Tout en les remettant
plus ou moins à leur place, il tourne la tête. Ça fait un moment que les
affaneurs se taisent, c’est louche. Rafael traverse le bureau droit sur eux.
« Regarde ça, m’sieur le maire. »
Daza désigne une petite table en marbre sur laquelle repose une
Underwood n° 2. Les hommes semblent hypnotisés par l’harmonieux fatras
de métal noir hérissé de touches. Un papier carbone pend du chariot comme
la voile assassinée d’un brigantin corsaire. Rafael examine à son tour la
machine à écrire lustrée et pentue. Il la contourne et ouvre les rideaux de la
fenêtre la plus proche. L’invasion de lumière dissipe les scrupules de Daza,
qui s’enhardit à effleurer les touches de l’Underwood de ses doigts gourds.
« Et qui va savoir mettre ça en marche ? demande-t-il, dubitatif.
– C’est pas Dieu possible, peste le boulanger socialiste en toisant la
machine du regard. À peine arrivés et on a que des problèmes. »

***
D’après les chroniqueurs grenadins de l’époque, passée la stupeur
initiale, Rafael Sánchez Roldán ne tarde pas à communiquer à ses
administrés sa première décision en tant que maire, décision qu’il a
longuement mûrie le matin même, accroupi entre les bambous de la
Cubillas. Il émet un arrêté proclamant la République à Fuente Vaqueros et
presse aussitôt ses affaneurs de se trouver des montures : ils partiront dans
l’heure à Grenade officialiser devant le Gobierno Civil sa première
résolution consistoriale.
« Et pourquoi faut qu’on aille à Grenade proclamer la République, on ne
peut pas la proclamer ici ? proteste le plus jeune affaneur.
– On pourrait, diot, puisqu’on est en République. Mais mieux vaut aller
là-bas : nous tout seuls, ce ne sera pas fait comme il faut. Et puis, on ne va
pas rester ici faire nos taiseux, sans rien dire à Grenade ni à Madrid ni à
personne. Pourquoi la proclamer, dans ce cas ? Allez, du vent. »
Le boulanger-maire se retrouve seul dans son bureau. Il s’enferme à clef
et vérifie la solidité du chambranle et de la serrure. Puis il s’installe dans
son fauteuil – sans prendre la peine, malgré le manque de lumière, d’ouvrir
d’autres rideaux que ceux du coin dactylo –, et se met à piocher dans la
pagaille de documents sur la table. L’acte d’une vieille séance plénière,
orthographié d’une main malhabile, lui révèle des mots comme des
sortilèges, certains lisibles et d’autres pas, des noms et prénoms de voisins
qui, à l’écrit, semblent appartenir à des inconnus, des dates récentes qui,
noir sur blanc, lui apparaissent lointaines et solennelles, comme les clochers
en février, ou comme si elles marquaient forcément la mort d’un ami.
Les chroniqueurs locaux de l’époque rapportent donc que le maire
boulanger socialiste de Fuente Vaqueros, Rafael Sánchez Roldán, est sorti
ce matin-là avec ses affaneurs pour aller à Grenade annoncer que son
village venait de proclamer la République. Ils franchissent à dos de mule et
quasiment sans ouvrir la bouche les douze kilomètres de chemins terreux
qui les séparent de Santa Fe. Mais là, on les informe que la République est
proclamée dans toute l’Espagne, ce qui leur cause une certaine déception.
Qu’ils dissimulent en braillant des vivats et en s’enivrant comme des
cosaques dans les bistrots santafésins. Bien qu’il ne sache pas lire les livres,
la seconde décision du maire boulanger de Fuente Vaqueros est de donner à
une rue le nom de Federico García Lorca. Daza s’engage sur le champ à
édifier cette nouvelle rue si on lui donne trois ouvriers, des tuiles et de
l’adobe.
« Mais non, animal. C’est la rue de l’Église qu’on va donner au fils de
don Federico. Pour faire chier les curés.
– Ça, c’est avoir des couilles, m’sieur le maire.
– Pour faire chier les curés, parfaitement. »

***

El Mercantil valenciano
Journal républicain de gauche

Interview de FGL par G. Luengo, 15 novembre 1935

« Dites-moi, Federico, pour une meilleure compréhension de votre théâtre par le public, si vos types et, en
général, les personnages de vos drames sont réels ou symboliques.
– Ils sont réels, absolument. Mais tout type réel incarne un symbole. Et moi, je prétends faire de mes
personnages un fait poétique, même si je les ai vus s’animer autour de moi. Ils sont une réalité esthétique.
La bourgeoisie et la classe moyenne dominante, qui composent la plus grande part du public – les
ouvriers ne vont pas au théâtre – vous reprochent la crudité de votre langage.
– Je n’y vois aucune crudité. À moins d’appeler ainsi le fait de transplanter la vie telle qu’elle est. Ceux
que ma réalité effarouche sont des pharisiens qui vivent, sans s’en effrayer, la même réalité que celle de mon
théâtre.
Certains critiques vous accusent aussi d’une propension à vouloir choquer les gens avec des mots et des
expressions qu’ils trouvent scandaleux.
– Je les emploie parce qu’ils me viennent naturellement. Sans faux-semblant ni arrière-pensée. Mais il
est vrai qu’une des finalités de mon théâtre est précisément de bousculer et d’atterrer un peu. Je suis
conscient et content de scandaliser. Et tant mieux si ces révulsifs font vomir d’un coup tout ce qu’il y a de
mauvais. »

***
Pinos Puente, 28 avril 1931
Andrés Capilla est un journalier d’une certaine éducation, c’est pourquoi les
partisans du socialiste Julián Besteiro l’ont choisi comme scrutateur pour
les élections à Pinos Puente. Tous les partis ont envoyé des gros bras pour
éviter que des électeurs se fassent acheter ou menacer par les caciques, mais
aux tables ils ont mis des gens plus posés, plus éduqués, qui ne se laisseront
ni payer des bolées ni distraire lors du dépouillement des votes. Minuit a
sonné et dans le vestibule de la mairie, il ne reste qu’Andrés Capilla,
Horacio Roldán, le sergent Biescas, le brigadier Alba et Marranero.
« Recompte encore une fois, ordonne Horacio à Capilla.
– Señorito Horacio, j’ai déjà compté trois fois. Vous pouvez vérifier par
vous-même, si vous voulez, répond Capilla, visiblement fatigué, avec une
patience de maître d’école.
– Recompte encore, insiste Horacio.
– Allez, Capilla, intervient la voix éraillée du sergent Biescas. Fais ce que
te dit le señorito Horacio, qu’on puisse y aller. »
Et Capilla s’exécute. Horacio Roldán, de la fasciste Union agraire
grenadine, est le grand perdant des législatives. Lors des municipales du
12 avril, deux semaines plus tôt seulement, le parti des caciques a obtenu
des résultats beaucoup plus satisfaisants dans toute la Vega.
« J’ai été le premier surpris, señorito Horacio, assure Capilla, débitant sa
mélopée usante, mi-servile, mi-didactique.
– Qui ne le serait pas, Andrés, intervient le sergent, aussi las que pressé
d’en finir. Ça promet, cette République, señorito Roldán. C’est ni fait ni à
faire. »
Horacio Roldán a conservé un teint laiteux et enfantin malgré ses trente
ans et le temps qu’il passe à chevaucher en plein soleil sur les terres
paternelles. Don Alejandro le lui reproche sans cesse : son fils aîné a l’air
trop bonne pâte, il ne se fera jamais respecter en affaires. Ses cheveux tirant
sur le blond, brûlés par le grand air de la Vega, accentuent encore son aspect
un peu angélique de grand gosse. Horacio y passe une main désinvolte et
sourit à Capilla qui se détend enfin et, soulagé, lui rend son sourire.
« Vous gagnerez une prochaine fois, señorito Horacio.
– Naturellement. »
Horacio salue poliment de la tête et sort sur la place. Du vestibule de la
mairie, le scrutateur et les gardes civils écoutent la voiture démarrer et les
chemises noires s’affairer autour de leurs montures, puis partir au trot.
Andrés Capilla rassemble ses affaires et prend congé des gardes civils : « Je
vous laisse à vos procédures. »
Il n’obtient qu’un grognement las en retour. Et s’en va, d’un pas tout
aussi las, rejoindre sa vieille mule Bandida. La détache, essuie d’un coin de
mouchoir ses yeux chassieux et l’enfourche avec précaution pour ménager
son échine délabrée. La lune croissante sera pleine dans deux jours.
Bandida prend vers Láchar à pas comptés. Capilla s’endort à moitié sur sa
rosse mais qu’importe, elle connaît la route. Les peupleraies et le vent
mêlent leurs souffles en un ronflement rauque et syncopé. Une fois, deux
fois, la vieille mule s’arrête et Capilla lui talonne doucement les flancs pour
qu’elle reparte.
Il n’a rien vu. Il a entendu tinter des éperons, a senti le coup qui le jetait à
bas de sa monture, puis ç’a été la stupeur et l’horreur. Mais il n’a rien vu, je
le sais : j’ai tout vu.

***
Manuel Fernández Montesinos regarde fixement Le Printemps de
Boticelli qui orne le salon des García Lorca. La reproduction n’est pas
grandeur nature, bien sûr, mais assez grande tout de même. Sous la
transparence des voiles, les ventres des Grâces sont presque aussi rebondis
que celui de Concha, qui en est à son septième mois. La jeune femme
s’amuse avec Isabelita et doña Vicenta à passer sur le gramophone les
disques de variétés qu’elles ont fait venir de Madrid. L’haleine lubrique et
douceâtre de la Huerta de San Vicente se déverse dans le salon par les
fenêtres ouvertes.
« Et maintenant ? » s’enquiert don Federico.
Depuis que Montesinos a été nommé conseiller de Grenade en avril
dernier, son beau-père lui assène à tout bout de champ cette question
élastique.
« Combien de fois faudra-t-il te dire que Manuel est conseiller et non
devin ? marmonne Frasquito, à moitié assoupi dans le fauteuil à bascule.
– La politique est le seul art que méprisent les artistes, s’enflamme don
Federico.
– On peut dire que le brandy vous inspire, le taquine son gendre.
– Les artistes la méprisent, j’insiste. Voilà pourquoi nous sommes aux
mains de médiocres.
– Merci pour moi.
– Mais toi, tu n’es pas un politique : tu es un señorito idéaliste qui
retournera à son cabinet sitôt que son fils sera né.
– Tu paries, papa ? s’anime Frasquito du fond de sa léthargie. Dès que les
rinconcillistes l’ont vu, ils l’ont nommé futur maire de Grenade.
– C’est vrai, et ça m’inquiète. Les imbéciles se trompent rarement dans
leurs prédictions », riposte le vieux cacique, dont la répartie fait rire
Frasquito et Montesinos : la plupart des rinconcillistes l’insupportent. Et
chacun en soupçonne la raison.
Les femmes sont toujours absorbées dans leur séance gramophonique. La
dernière chanson les fait rire aux éclats :

À la maison personne
ne me résiste,
depuis que j’suis dev’nue
bolchéviquiste.
Mes derniers p’tits copains
ont mis les bouts,
parce que toutes ces histoires,
ça les rend fous.
Et pour qu’avec l’un d’eux
je m’acoquine,
il faudra qu’il me dise
« Vive Lénine ! »

« Et vous pensez leur donner le droit de vote, à celles-ci ? continue don


Federico, fort remonté.
– Ta fille est dans son septième mois, beau-père. Elle a des envies.
– Nous voulons vo-ter ! clame Isabelita, toujours prête à monter au
créneau. Nous voulons vo-ter !
– Nous voulons vo-ter ! Nous voulons vo-ter ! » crie Conchita à son tour,
bondissant sur place, sa bedaine entre les mains. Mais elle s’arrête bientôt.
« En fait, je ne suis pas très sûre de ma position, mon mari, dit-elle, encore
secouée de rire et le souffle court. D’après Lucero, nous avons une vie
beaucoup plus passionnante que la vôtre, avec toutes ces interdictions à
transgresser.
– Nous voulons voter ! » ponctue Isabelita.
Et les deux sœurs se remettent à crier et faire des bonds. Elles font un tel
vacarme que personne n’entend le chariot qui approche, puis les voix qui
annoncent une visite à cette heure avancée de la nuit. Finalement, ce sont
les coups de heurtoir qui font taire les deux jeunes femmes.
« Oh mon Dieu, s’exclame Isabelita en courant vers l’entrée. Ce doit être
le pauvre cousin Horacio qui a vu de la lumière.
– Le député Horacio Roldán, tu veux dire, lâche don Federico,
sarcastique.
– Ne sois pas cruel, allons, le reprend Vicenta.
– Tu entends, mon mari ? dit Concha. Ta belle-mère prend la défense des
chemises noires. Tu vois comme il serait irresponsable de nous accorder le
droit de vote ?
– Père, viens vite ! »
L’appel a résonné dans le vestibule, étranglé, alarmant. La voix
d’Isabelita n’a jamais eu ces accents-là. Federico García se lève, intrigué.
Sa benjamine tient la porte ouverte, mais on dirait que c’est la porte qui la
soutient. Le fusil à l’épaule, la barbe drue et fleurant l’eau-de-vie de la
victoire, José Daza se tient dans l’embrasure avec dans les yeux et la voix
un relent de cuite qui a tourné court.
« Prévenez le docteur Montesinos, don Federico », le presse-t-il en
détournant la tête pour éviter le regard d’Isabelita.
Derrière lui, trois affaneurs armés entourent un chariot tiré par deux
mules et qui semble ne transporter qu’un tas de couvertures. Une autre
mule, étique celle-là, encense de la tête sous le plus vieil oranger du jardin.
« Un poivrot ? Tu me ramènes un poivrot ? s’étonne don Federico.
– Appelez le docteur Montesinos, je vous dis, ou cet homme-là va nous
lâcher.
– Retourne au salon, Isabelita », ordonne le patriarche, encore
décontenancé, en allant vers le chariot. Ignorant le salut muet des trois
affaneurs, il soulève avec méfiance un coin de toile et se pétrifie. « Bon
sang de bois, lâche-t-il tout bas. Isabelita ! Je t’ai dit de retourner dans la
maison ! Et dis à Manuel et Frasquito de venir, vite. Tu vas rentrer,
merde ! »
Effrayée et choquée par ses cris, Isabelita finit par obtempérer.
Un instant plus tard, Montesinos écarte la toile à son tour, ferme les yeux
et respire à fond.
« Emmenez-le à l’intérieur, ordonne-t-il, très calme. Doucement.
Frasquito, va dire à Concha de prendre ma sacoche et de… de tout faire
bouillir. Allons-y.
– Que Vicenta et Isabelita montent dans leurs chambres, ajoute don
Federico. Veux-tu que je démarre la voiture ?
– Il ne tiendrait pas jusqu’à Grenade. Portez-le à l’intérieur, insiste le
médecin. Il nous faut du café. Beaucoup de café. Mais que personne ne voie
ça, Federico. Personne. Que mon fils ne voie pas ça. »
Le patriarche hoche la tête et rentre dans la maison. José Daza et ses
compagnons soulèvent le corps inanimé et le transportent comme ils
peuvent. Ses membres inertes et rétifs rendent difficile leur progression et le
dallage s’étoile d’un sang rebelle sur leur passage.
« Qui est-ce ? demande le médecin.
– Andrés Capilla, un journalier socialiste, répond Daza. Il était scrutateur
au bureau de vote de Pinos Puente. On l’a trouvé par hasard en revenant de
Láchar. Une chance qu’on ait repéré sa mule parce que sans ça, on le voyait
pas.
– Attention avec la porte. Par ici. Allongez-le là-dessus. »
Le jour se lève, réveillant l’haleine chargée et poisseuse des
chèvrefeuilles et des dames de nuit qui se mêle aux senteurs de géraniums,
d’orangers et de roses. Aucun vol de corbeaux ne tournoie au-dessus des
blés que contemple don Federico par la fenêtre et pourtant, à son air, on
jurerait qu’il les voit. Les gardes civils se tiennent prêts à conduire Andrés
Capilla à l’hôpital de Grenade, et leurs chuchotements affairés se font
entendre dans le jardin et le vestibule. Puis c’est le bruit de moteurs et de
chevaux qui s’éloignent. Montesinos entre dans le salon en se séchant les
mains. Des taches de sang mettent une touche de gaieté à sa chemise
blanche.
« Ils l’ont castré comme un porc, Federico.
– J’ai vu. Il s’en sort ou pas ?
– Il aurait mieux valu qu’il meure.
– Ta femme est là-haut.
– Je ne veux pas que mon fils me voie comme ça.
– Ton fils ne peut pas encore te voir, Manuel », dit don Federico, et il va
vers son gendre et tente de lui poser une main lente sur l’épaule, mais le
médecin s’écarte.
« Comme un porc. Ils auraient pu le tuer, mais ils l’ont castré comme un
porc, et bien castré, avec du métier, pour qu’il ne meure pas.
– Calme-toi, fils, dit le cacique, d’une voix de vieux qui le surprend lui-
même. Si tu montais t’allonger un peu ?
– Tu sais qui a fait ça. »
Don Federico se tourne à nouveau vers la fenêtre et ses yeux se perdent
au loin, vers le pic Veleta, vers les champs de blé sous le vol de corbeaux
invisibles.
« Il faut en finir avec tout ça, Federico. Si nous ne le faisons pas, eux s’en
chargeront. Que penses-tu faire ?
– Je ne me mêle plus de politique. C’est votre affaire maintenant,
conseiller.
– Je ne te parle pas de politique ». Planté au milieu du salon, Montesinos
observe son beau-père de dos. « Tu sais qui a fait ça. Tu le sais, je le sais,
vous le savez tous.
– Je ne sais pas tuer. J’ai su autrefois, et ça me pèse encore. Les péchés
sont plus fidèles que les chiens. Mais je ne sais plus tuer.
– Tu ne sais peut-être pas tuer, mais tu saurais avoir leur peau.
– Que Dieu nous aide contre ceux qui agissent au nom de Dieu », énonce
le vieux libéral, le front collé à la vitre.
Montesinos le toise. Ses lèvres tremblent.

***
Naturellement, ce qui se joue dans la poésie sera d’ordre sexuel, s’il
s’agit d’un poème d’amour, ou d’ordre cosmique, si le poème cherche la
bagarre avec les abîmes.
FGL

***
Fuente Vaqueros, septembre 1931
« Quand une personne va au théâtre, à un concert ou autre fête de quelque
nature que ce soit, si la soirée est à son goût, elle pense immédiatement aux
gens qu’elle aime et regrette qu’elles ne soient pas présentes. “Comme ma
sœur, mon père, aimerait cela”, pense-t-elle, et elle ne profite plus du
spectacle qu’à travers une légère mélancolie.
« C’est cette mélancolie que je ressens, non pas pour les gens de ma
famille, car ce serait petit et mesquin, mais pour tous les êtres qui, par
manque de moyens ou par malchance, ne jouissent pas de ce bienfait
suprême : la beauté qui est vie, qui est bonté, qui est sérénité, qui est
passion. C’est pourquoi je n’ai pas un seul livre, parce que j’en offre autant
que j’en achète, un nombre infini, et c’est pourquoi je suis ici, heureux
d’avoir l’honneur d’inaugurer cette Bibliothèque du peuple, la première
sans doute dans toute la province de Grenade.
« L’homme ne vit pas seulement de pain{39}. Moi, si j’avais faim et me
trouvais démuni et à la rue, je ne mendierais pas un pain, je mendierais un
demi-pain et un livre. Et je dénonce ici violemment ceux qui ne parlent que
de revendications économiques, sans jamais mentionner les revendications
culturelles que les peuples réclament pourtant à cor et à cri. Ce qu’il faut,
c’est que tous les hommes aient à manger, mais aussi que tous les hommes
aient accès au savoir. Qu’ils jouissent de tous les fruits de l’esprit humain,
sans quoi on les convertit en machines au service de l’État, en esclaves
d’une organisation sociale terrible.
– Qu’est-ce qu’on fout là, chef, à lécher le cul de cette pédale de rouge de
mes couilles ? grommelle entre ses dents un des cinq chemises noires de la
San Horacio qui écoutent, quasiment au garde-à-vous, du fond de la place.
– Tais-toi », lui ordonne Horacio Roldán.
La place de Fuente Vaqueros s’achemine vers l’automne sous des rafales
d’autan un peu pénibles. Plus de trois cents personnes écoutent Lucero.
L’orateur se tient sur une estrade solide et bien campée, mais qui le laisse
exposé aux assauts du vent. L’huile qui aplatit ses cheveux sur son crâne
considérable est prête à s’avouer vaincue.
« Je plains beaucoup plus celui qui veut savoir, et ne le peut pas, qu’un
affamé. Car un affamé pourra toujours calmer sa faim avec un morceau de
pain ou quelques fruits, mais un homme qui a soif de savoir et n’en a pas les
moyens endure une terrible agonie, parce que c’est de livres, de livres, de
beaucoup de livres qu’il a besoin. Et où sont ces livres ?
« Des livres ! Des livres ! Il y a là un mot magique qui équivaut à dire :
“de l’amour, de l’amour”, et les peuples devraient en réclamer comme ils
réclament du pain, en attendre comme ils attendent la pluie pour leurs
semis.
« Quand l’insigne écrivain Fédor Dostoïevski, père de la révolution russe
bien plus que Lénine, était prisonnier en Sibérie, isolé du monde entre
quatre murs et cerné d’étendues désertes de neige infinie, et qu’il écrivait à
sa famille au loin pour demander secours, il disait seulement : “Envoyez-
moi des livres, des livres, beaucoup de livres, pour que mon âme ne meure
pas !” Il avait froid et ne demandait pas de feu, il avait une soif terrible et ne
demandait pas d’eau : il demandait des livres, c’est-à-dire des horizons,
c’est-à-dire des escaliers pour monter au sommet du cœur et de l’esprit.
Parce que l’agonie physique, biologique, naturelle, d’un corps qui a faim,
soif ou froid, dure peu, très peu, alors que l’agonie d’une âme insatisfaite
dure toute la vie.
« Comme l’a dit le grand Menéndez Pidal, un des sages les plus
authentiques d’Europe, la devise de la République doit être : “Culture”.
Culture, car d’elle seule viendra la solution aux problèmes dans lesquels se
débat aujourd’hui un peuple empli de foi, mais privé de lumière. »
Le public de Fuente Vaqueros applaudit et Lucero s’incline à plusieurs
reprises avec une raideur de marionnette. Le maire Rafael Sánchez Roldán,
boulanger et socialiste, secoue si fort la main du poète qu’il manque de le
faire tomber de l’estrade, et le public rit et les deux hommes rient aussi,
dans le soir qui tombe sur la place engourdie par le vent.
« Regarde le maire, Vicenta, comme il est heureux, dit don Federico. Son
plastron va éclater s’il continue à gonfler le torse comme ça. Sais-tu
pourquoi il a rebaptisé cette rue du nom de ton fils ?
– Ma foi, il n’allait pas lui donner le tien, alors que tu n’as rien fait d’utile
dans ta vie, réplique Vicenta, piquée au vif par son sourire narquois et
enjôleur. Fainéant, va ! le taquine-t-elle encore, avec un regard complice
vers son cadet.
– Il a fait ça juste pour emmerder les fascistes et les curés.
– C’est vrai, maman, intervient Frasquito. J’étais avec papa quand le
maire est venu lui dire. On avait un mal fou à se retenir de rire, c’était
terrible.
– Oh toi, ne fais pas ton Baldomero, veux-tu !
– Mais c’est vrai, je t’assure, reprend don Federico en riant. J’étais dans
mon bureau avec Frasquito et voilà qu’arrive le maire, me demander
audience. Je lui dis oui, bien sûr. Entre, Rafaelillo. Tu viens en tant que
maire ? Oui, me dit-il, et je le fais asseoir. Voilà, commence-t-il très sérieux,
on s’est dit que… pour emmerder les fascistes, eh ben… une chose qu’on
pourrait faire, c’est donner le nom de Lucero à une rue du village. Qu’en
dites-vous, don Federico ?
– Tais-toi donc, vieux fou.
– Attends, attends, ça ne s’est pas arrêté là, s’échauffe-t-il, la mine
réjouie. Je réponds que ça me semble une bonne idée. Et là, il nous dit : “Et
vous savez laquelle on pense appeler rue Federico García Lorca ? La rue de
l’Église ! Pour emmerder aussi les curés ! Comme ça, on n’aura plus de rue
de l’Église à Fuente Vaqueros !”
– C’est ce qu’il a dit, mère. Tel quel. Quand je vais raconter ça à Lucero,
il va se tordre de rire. Pour emmerder les fascistes et les curés.
– Raconte ça à ton frère et je t’étripe, Frasquito ! s’écrie Vicenta, avant
d’adresser au ciel nuageux un geste de résignation comique. J’aurais pu me
marier avec qui je voulais, et voilà que j’ai épousé un mécréant. Que le
diable me pardonne ! »
Frasquito prend congé de sa mère avec un baiser qu’elle feint de
repousser. Il se perd dans la foule en direction du bord de la place le moins
fréquenté et doit saluer chemin faisant une bonne moitié du village avant de
rallier la taverne où l’attendent les conjurés du Rinconcillo. Frasquito les
trouve lancés dans une joute braillarde entre ardents partisans du négrisme
de Zuloaga et adeptes du luminisme de Sorolla sous sa facette la plus
vindicative. Aussi éméchés et survoltés les uns que les autres, zuloaguistes
et sorollistes ponctuent leurs arguments de cris et rugissements sans perdre
un instant leurs postures sémantique et syntaxique. Toutes les autres, si.
Ceux du Rinconcillo s’adonnent au même débat depuis plus de quinze ans,
et la mort du paysagiste de Valence{40} n’a fait que décupler leur virulence.
En un lointain 10 août 1923, à une heure avancée de la nuit, Maroto et
Carrillo La Loca en sont même venus aux mains. Personne n’a gagné, parce
qu’ils étaient trop soûls pour se faire du mal et que le kif empêchait Carrillo
de coordonner ses mouvements. N’empêche que les membres de la
confrérie évoquent toujours cette veillée pugilistique avec la même
vénération et rêvent de voir se ranimer la flamme avant-gardiste. Mais il est
vrai qu’ils ont pris de l’âge.
Paroissiens et patron de la bodéga observent sans grand intérêt les
élégants boit-sans-soif : il y a beau temps qu’ils sont habitués aux visites
des amis de Lucero à Fuente Vaqueros. Le jour où la rue de l’Église a
changé de nom, il a fallu appeler le docteur Montesinos auprès de Miguel
Pizarro Zambrano, poète inédit par vocation et ex-amant incestueux de sa
cousine María Zambrano, en proie à une double intoxication éthylique et
romantique. La trentaine a prématurément mordu au foie les membres du
Rinconcillo et leur résistance au gin et à la manzanilla n’est plus ce qu’elle
était.
Le journaliste Constantino Ruiz Carnero, directeur du Defensor de
Granada, écrit à toute allure dans un carnet sa chronique sur l’allocution de
Lucero et l’inauguration de la bibliothèque, tout en vociférant en faveur de
Sorolla. Sa calvitie luit de sueur et ses lunettes à monture d’écaille glissent
sans cesse sur son nez rougi. Un cigare se consume entre ses dents de lapin
myope.
« Sorolla fait du socialisme et Zuloaga du pessimisme. Ils sont
incompatibles, braille le ténèbriste Mora Guarnido, haïsseur professionnel
de poètes alhambriqués et éminent consul de la République à Montevideo.
– Socialisme mon cul, Constancio, s’échauffe Mora, qui se coupe
toujours avec les verres qu’il brise en discutant. Sorolla est un touriste, il
peint les ouvriers par compassion et pour le folklore. La lumière de Sorolla
ne fait qu’éclairer le pauvre, elle ne le réchauffe pas.
– Comment s’appelle ce tableau avec les pêcheurs, déjà… lance Carnero
en continuant à griffonner sans regarder son carnet. Ah, bon Dieu de
merde ! lâche-t-il, désarmé par la défaillance de sa vaste encyclopédie
mentale.
– Le titre, c’est Et ils disent que le poisson est cher !, Constancio. Sorolla
a dû le peindre vers 1894, je crois », intervient l’érudit et pétulant Paquito
Soriano. La cendre de son havane a moucheté de clair son frac noir et ses
cent trente kilos de dandysme aristocratique s’accommodent avec grâce du
tabouret sommaire de la bodéga.
« À Federico, qui mourra par une nuit étoilée », crie soudain Antonio
Gallego Burín en levant son verre. Personne ne relève. C’est un toast qu’il
se plaît à répéter, dans des versions plus ou moins élaborées, depuis que
Lucero est devenu célèbre.
« Tiens, mais c’est Frasquito ! s’écrie Carnero en trinquant vers l’entrée
de la taverne. Parfait, j’ai mon Marinetti pour me ramener à Grenade en
cinétique automobile, comme un prince.

Ô formidable monstre japonais aux yeux de forge,


nourri de flammes et d’huiles minérales,
affamé d’horizons et de proies sidérales
fais que ton cœur s’épanche en taf-taf diaboliques,
que tes robustes pneus se gonflent pour les danses,
qu’ils dansent sur les blanches routes du monde !{41}

– En italien, Paquito ! l’encourage Maroto.


– En italien, ah non, riposte le dandy ventripotent. C’est plein de
chemises noires par ici et je serais fâché de leur faire ce plaisir.
– Au diable Sorolla et au diable les poltrons de ton espèce, bougonne
Mora Guarnido du fond de son puits de gin.
– Tout homme tue ce qu’il aime le mieux. Certains usent d’un regard
cruel ; d’autres, d’un mot flatteur. Le poltron usera d’un baiser et le brave,
d’un couteau. Partons pour Grenade, Frasquito, conclut le dilettante en
soulevant ses cent trente kilos de charme* et d’érudition.
– Allez, Frasquito, renchérit le journaliste Carnero. Cette chronique doit
passer en typo au plus vite.
– Le Défenseur de Grenade… et du masque, bafouille Maroto. Ô
Constancio Carnero, Rocambole du journalisme andalou !
– Ce garçon n’a aucune éducation. Il a bu presque autant que moi, lance
Paquito Soriano avant de se diriger vers la porte, sa stature faisant rapetisser
d’un coup tables, chaises, comptoir et tavernier.
– Certains hommes sont solides et d’autres, liquides, réplique Maroto.
Moi, je suis liquide.
– Cesse de plagier Rubens, ou je t’enterre à Asquerosa. »
Carnero et Paquito installent leurs anatomies dans l’auto de Frasquito,
Maroto et Mora grimpent sur les marchepieds. La vieille Ford T met le cap
sur Grenade en rugissant, si bien que la « Chanson de l’automobile », que
Paquito Soriano a entrepris de massacrer à pleine voix, devient
incompréhensible.
Horacio Roldán et ses chemises noires, postés au bout de la place,
assistent au départ de la voiture.
« Sales pédés, crache Marranero.
– Est-ce qu’on rentre à Grenade, nous aussi ? demande le Petit Marquis à
son frère, le seul à ne pas s’habiller à la Mussolini.
– Allez-y sans moi. »
Sans plus d’explications, Horacio se détourne vers les quelques badauds
restés sur place, tandis que ses hommes se dirigent vers la luxueuse
Duesenberg noire qu’ils ont laissée à la sortie du village. L’autan s’est
calmé et l’air du soir est tiède. La lune, pleine et luisante, invite à une nuit
blanche. Le podium sur lequel se tenait Lucero ressemble maintenant à un
cercueil abandonné dans la pénombre au fond de la place.
Enfin, une silhouette pataude vêtue de noir sort de la bodéga et Horacio
reconnaît l’inimitable façon de se mouvoir de Lucero. Il l’observe un
moment, notant son air désorienté. Son cousin semble ne pas savoir où aller,
il scrute la place comme s’il cherchait quelqu’un. Jusqu’à ce que Horacio
lève un bras et s’avance vers lui. En l’apercevant, Lucero spontanément
éclate de rire.
« Horacio !
– Cousin ! »
Ils s’étreignent.
« Pourquoi ne m’appelles-tu jamais cousin ?
– Parce que des cousins, j’en ai deux ou trois cents. Si je t’appelais
cousin, je ne saurais jamais à quel Horacio je parle. »
La même question complice, la même réponse chaque fois.
« Que fais-tu ici tout seul ?
– Je cherchais Frasquito, et Carnero, et les autres.
– Ils sont partis.
– Tu les as vus ?
– Oui.
– Et Frasquito aussi ?
– C’est lui qui conduisait. » Horacio prend son cousin par l’épaule et
enfile l’ancienne rue de l’Église. « Ton ami le journaliste chantait avec le
gros, tu sais, ce gars de Soria.
– Carnero ?
– C’est ça, Carnero, acquiesce Horacio avec son sourire impeccable et
franc. Un de ces jours, il finira par avoir des ennuis. Tout le monde le sait, à
Grenade : la nuit, il est plus jaquette que smoking.
– À Grenade, tout le monde sait tout de ce dont il ne sait rien, répond
Lucero, mal à l’aise.
– C’est vrai, tu as raison, cousin jumeau. Mais ne me sors pas des phrases
longues comme ça, je m’y perds. Viens par ici. »
Horacio le conduit où il a laissé sa jument. Elle est calme et s’ébroue
joyeusement à la vue de son maître. Deux petites fontes en cuir usé pendent
sur ses flancs.
« Que dis-tu de ma Lucha{42} ? C’est ma préférée, ma fiancée.
– Vous dégoisez sans cesse sur moi et sur Carnero, et toi, tu tombes
amoureux d’une jument, dit Lucero, resté à distance prudente de la bête.
J’irai raconter ça au casino.
– Cousin jumeau… tu mériterais que je t’en mette une, s’esclaffe
Horacio. Si on allait faire un tour dans la campagne ? J’ai apporté une
bouteille. En ton honneur.
– Sur ce bestiau ? Très peu pour moi.
– Bien sûr que si. Je vais t’aider.
– Mais même si Mary Philbin{43} m’aidait, proteste Lucero, soudain
presque féminin. Sérieusement, Horacio.
– Alors, je prends le carburant et on part se promener, dit Horacio en
sortant une élégante bouteille de brandy d’une de ses fontes.
– Moi, je ne me promène pas la nuit dans la campagne, cousin.
– Tiens ! Enfin, tu m’appelles cousin.
– Je suis sûr que je vais tomber et m’estropier, tente encore Lucero en
regardant ses souliers de citadin comme s’ils pouvaient l’approuver.
– Mais non, tu ne vas pas tomber. Un vrai mannequin. Je te tiendrai par le
bras.
– Et si je me fais piquer par un scorpion ? s’insurge Lucero, écarquillant
ses grands yeux noirs et faisant l’enfant. Ou une taupe-grillon{44} ? »
Horacio éclate de rire et prend son cousin par le bras. Et ils se mettent en
route.
« Allons, voyons, n’aie pas peur, l’encourage-t-il en le menant vers la
sortie de Fuente Vaqueros. Avec moi, il ne peut rien t’arriver.
– Ça ne te coûte rien de dire ça, ronchonne encore le poète, les yeux
exorbités comme si ça l’aidait à distinguer les creux et bosses du sentier
dans le noir.
– Je te le promets, cousin. Tant que je serai là, il ne t’arrivera jamais
rien. »
Le sentier s’amenuise et se fait plus irrégulier à mesure qu’ils approchent
des champs de blé, qui « inventent la couleur jaune nuit, avec toute cette
lune », dit Lucero, la seule et unique fois où il ouvre la bouche de tout le
trajet, concentré qu’il est à s’accrocher à son cousin pour ne pas trébucher.
Horacio le conduit à un rocher pelé qui dépasse d’un bon mètre du sol et, le
soulevant à deux mains, le pose assis dessus sans tenir compte de ses
protestations. Puis il se perche à côté de lui, et ils boivent tous les deux en
regardant le ciel. Ils ne bavardent pas. Par moments ils fument et à d’autres,
ils se regardent en souriant, échangent ici et là quelques mots banals sur le
vent qui se lève ou la saveur boisée du brandy. Puis le tabac commence à
faire défaut, alors ils se partagent les cigarettes. Parfois Horacio rompt le
silence en imitant à la perfection les sons anonymes des champs : oiseaux
nocturnes, bêtes terrestres obscures et inquiétantes, insectes chanteurs et
grenouilles qui coassent comme de vivantes cavernes.
« Maintenant que nous sommes soûls, je peux bien te dire que je n’aime
pas tes chemises, dit Lucero, sans quitter l’horizon de ses yeux vagues.
– Elles ne sont pourtant pas bon marché, répond Horacio qui, lui, le
regarde en souriant.
– Je jouis désormais d’une certaine position au Parnasse, vois-tu,
continue Lucero en affectant une diction suave et aristocratique. Alors, il
faut bien que je m’assure que mon cousin aille à la mode. Le style anglais,
Horacio. C’est ce qui se fait. Veux-tu me promettre de ne plus porter ces
affreuses chemises mussoliniennes ? Elles sont horriblement lugubres.
– Non, je ne te le promets pas, dit l’autre en riant, serein, tandis que
Lucero louche sur ses bottes.
– Je n’aime pas non plus tes bottes, dit-il à Horacio qui s’esclaffe.
– Eh bien moi si, et je n’y renoncerai pas non plus. Mais je te jure que
chaque fois que je devrai passer devant chez toi, je les nettoierai à fond.
– Merci. » Lucero laisse passer un silence, les paupières alourdies de
fatigue et d’alcool. « Et tu ne tueras plus de canards mandarins, reprend-il,
toujours sans le regarder. Plus jamais.
– Non, assure Horacio en le serrant contre lui. Je ne chasse plus les
canards.
– Tu me le jures ?
– Non. »
Horacio presse l’épaule de son cousin, puis il lui appuie le goulot de la
bouteille contre les lèvres et l’oblige à boire.
« Parle sans t’arrêter, comme quand on était petits », exige-t-il en le
secouant pour le réveiller.
Lucero lève les yeux vers les étoiles ; il les voit doubles ou triples et n’est
plus en mesure d’articuler.
« Sais-tu pourquoi j’aime t’écouter parler, toi plus que quiconque ?
continue Horacio en l’attrapant par le cou et lui plantant un baiser sur la
tempe. Parce que je ne comprends rien à ce que tu dis.
– C’est signe que tu es amoureux, bredouille le poète aux prises avec son
ivresse.
– Ou que je suis un âne, réplique Horacio avant de téter une gorgée
mélancolique au goulot.
– C’est aussi une possibilité, admet Lucero, dont la voix tend à se fondre
avec celle des grenouilles en un même bourdon enroué.
– Parle sans t’arrêter.
– Je gagnais toujours à ce jeu-là.
– Et moi, je perdais toujours. Parle.
– Je vais te raconter un rêve. J’étais à la maison, à la Huerta. Frasquito et
Conchita, et Isabelita et papa et maman étaient dans le salon, et ils parlaient
et criaient et chantaient et riaient.
– Toujours à faire du bruit.
– Chut. » Lucero enlève la bouteille à son cousin et en prend une lampée.
« Veux-tu que je parle sans m’arrêter, oui ou non ? »
Horacio récupère la bouteille, qu’il baise avant de la porter à sa bouche :
« Continue.
– Tu as remarqué que je suis sur presque toutes les photos qu’il y a dans
le salon ?
– Bien sûr.
– Tu sais qu’il y en a des quantités. Et tu vois celle où on est tous les
quatre, à Asquerosa, moi en culottes courtes noires, et Isabelita qui n’a pas
deux ans ?
– Je ne sais plus.
– Eh bien, je regarde cette photo, et voilà que je n’y suis plus.
– Comment ça, tu n’y es plus ?
– J’ai disparu, soupire Lucero, tragique, en reprenant la bouteille. J’ai
disparu de la photo. Et je me cherche sur les autres photos et je ne suis plus
sur aucune. Alors je me tourne vers eux tous et je le leur dis, mais ils ne
m’écoutent pas, ils continuent à crier et à chanter comme si je n’étais même
pas né.
– Et ensuite ?
– Ensuite, je me réveille.
– Et que fais-tu ?
– Je descends au salon regarder les photos, et j’y suis à nouveau.
– Et là, tu n’es plus endormi ?
– Non.
– Bien, alors, affaire résolue », conclut Horacio en riant.
Et il récupère la bouteille.
« Je n’étais plus sur les photos, Horacio. Je n’avais jamais existé. »
À l’heure où s’achève le brandy, le jour point. Hommage au cadavre de
verre que Horacio fait rouler au sol, le premier profil de l’horizon est
d’ambre sombre.
« On s’en va ? »

***

ABC
2 octobre 1931

L’âge électoral est fixé à 23 ans et le droit de vote est accordé aux femmes

Ont voté en faveur  : socialistes, progressistes, basco-navarrais, agrariens et une partie de la minorité
catalane. Ont voté contre : radicaux et radicaux-socialistes. Divers autres articles approuvés. L’évacuation
des grévistes de Telefónica par les forces de l’ordre a pris fin au cours de la séance nocturne.
La séance de l’après-midi
La séance s’est ouverte à quatre heures et demie, sous la présidence de M. Basteiro. Sur le banc bleu
prennent place le président du Gouvernement et les ministres de l’Intérieur, de la Justice, du Travail et de la
Communication. Les tribunes sont pleines et les dames y sont nombreuses.
Projet de Constitution
L’âge électoral
La discussion portant sur l’article 36 (anciennement 34) se poursuit.
MM. Armiño et Santa Cruz retirent leurs projets d’amendements.
M. Vidarte, socialiste, monopolise un tour pour s’élever, d’accord avec la position maintenue hier par le
parti socialiste, contre la proposition d’accorder le vote aux jeunes à partir de 23 ans, car il estime que l’on
doit ouvrir les urnes à la jeunesse.
Il rappelle les limites d’âge définies par des constitutions étrangères, comme celles de l’Allemagne,
l’Autriche et les États-Unis. Il cite M.  Ortega Gasset, qui dit que notre époque se caractérise par la
prédominance de la jeunesse. Et affirme que la jeunesse, par nature, est spirituelle et qu’elle peut et doit être
active en politique. Il estime que la nouvelle Constitution ne doit rien retenir de codes archaïques voués à
disparaître.
M. Samper, de la Commission, lui répond.
M.  Guerra del Río souhaite expliquer sa position, mais reporte son intervention à la demande du
président.
Vif débat sur la concession du droit de vote à la femme
Mme Victoria Kent se lève pour dire que, selon elle, le vote féminin doit être ajourné. (Applaudissements
chez les radicaux.)
M. Guerra del Río : « Les hommes des cavernes viennent nous parler dentelle ! »
Mme Victoria Kent : « Il est nécessaire que les femmes animées d’une ferveur démocratique, libérale et
républicaine, demandent que la question du droit de vote des femmes soit ajournée.  » Ayant servi la
République toute sa vie, elle en appelle à la conscience libérale de la Chambre pour reporter son
approbation, parce qu’elle considère que ce n’est pas une question de capacité mais bien d’opportunité. Elle
estime que, pour défendre un idéal, la femme a besoin de vivre cet idéal. La femme a besoin de voir que la
République a apporté à l’Espagne ce que la monarchie n’a pas su lui donner : des écoles, des laboratoires,
etc. Dans quelques années, lorsque les 20 000 écoles promises par la République seront réalité, la femme
sera la plus ardente partisane de la République. Elle affirme que l’on ne peut jauger la femme espagnole à
l’aune de l’enthousiasme de quelques étudiantes. « Si toutes les femmes étaient ainsi, je serais la première à
me lever pour demander le droit de vote. » (Applaudissements chez les radicaux et radicaux-socialistes.)
Mme Clara Campoamor (expectative, rumeurs prolongées) comprend à quelle torture est soumis l’esprit
de mademoiselle Kent lorsqu’elle nie la capacité naturelle de la femme (rumeurs). Elle suppose que la
phrase d’Anatole France, sur ces socialistes qui allaient voter contre les ouvriers par nécessité, a dû lui
passer par l’esprit. Elle affirme que ce sont les femmes qui ont amené la manifestation de 1921 sur la
question des responsabilités{45}. En faisant l’éloge, dit-elle, des ouvrières et des universitaires, ne reconnaît-
elle pas leur capacité ? Les femmes ne paient-elles pas d’impôts ? Ne subissent-elles pas les rigueurs de la
loi et de ses sanctions ? Pourquoi, avec l’avènement de la République, l’homme pourrait-il jouir de tous ses
droits tandis que les femmes seraient écartées comme des lépreuses ?
Elle affirme que les votes n’ont pas été que le fait des hommes  : «  Avez-vous le droit, vous autres,
demande-t-elle, de fermer les portes aux femmes ? Non. Ce n’est pas un droit naturel, mais la violence de la
loi. Laissez la femme s’exprimer. »
Une voix : « Dans les processions. »
Mme Clara Campoamor : « Les hommes y vont aussi. Beaucoup sont entrés dans l’Histoire grâce à une
photo où ils portent le dais. »
M.  Pérez Madrigal l’interrompt et l’oratrice lui tient tête en disant  : «  Votre Seigneurie n’a pas le droit
d’opposer une hypothèse à mes arguments. User d’ironie contre moi est un procédé indigne, parce que me
voici, défendant ma cause avec foi, au nom de ma propre nature, de mes conditions et de ma pensée, avec
passion et détermination. »
Elle assure qu’elle ne manque pas d’arguments pour contrer ceux qui lui feraient obstacle  ; mais
qu’habituée au débat, elle comprend que l’accusé mérite parfois le silence. Elle a souvenir qu’en France, en
1918, elle s’était dit que si une Constitution pouvait accorder le droit de vote à l’analphabète et au serviteur,
on ne pouvait pas le refuser à la femme.
« De quoi accuse-t-on les femmes ? D’ignorance ? S’il s’agit d’analphabétisme, les statistiques affirment
qu’entre 1860 et 1910, le nombre d’analphabètes a diminué de 48  000 chez les femmes, et en moindre
proportion chez les hommes. La tendance se confirme jusqu’à aujourd’hui, et la femme espagnole est moins
analphabète que l’homme.
« N’oubliez pas, ajoute-t-elle, que vous n’êtes pas seulement nés d’un homme (rumeurs). »
Elle termine en disant que si la femme a été privée de droits politiques, c’est parce que les lois étaient
détenues par les hommes. Il n’y a pas lieu de convaincre une femme, si elle est réactionnaire, que sa
rédemption est dans la dictature ou, si elle est éclairée, dans le communisme. Lors de ses campagnes de
propagande dans les provinces de Madrid, elle a pu constater que le public était composé de plus de
femmes que d’hommes.
Enfin elle conclut en disant que personne ne ressent autant d’enthousiasme qu’elle pour la République
(applaudissements chez les socialistes et autres députés).
M.  Guerra del Río explique son vote et dit que les idéaux défendus avec tant d’enthousiasme et
d’éloquence par Mme Clara Campoamor sont les mêmes que ceux de la minorité radicale. Il observe que la
droite républicaine, avec son saut de trampoline, s’est retrouvée à sa gauche sur cette question
(protestations des progressistes).
Il précise que, comme il ne reste plus qu’à procéder au vote de l’article, mais que les radicaux s’y
opposent sur la question du droit de vote pour les femmes et les socialistes sur celle de l’âge électoral, il se
demande ce qui va se passer, étant donné que l’article va être rejeté.
Il pense que, si on accorde le droit de vote aux femmes, le chef de la majorité de la prochaine Chambre
sera M. Estébanez, intégriste. Il propose que l’article soit retiré et rédigé à nouveau.
M. Jiménez Asúa, président de la Commission, affirme que celle-ci maintient le texte de l’article, à savoir,
vingt-trois ans pour l’âge légal et le droit de vote accordé aux femmes.
M.  Guerra del Río  : «  Dans ce cas, nous, les radicaux, voterons contre en totalité. Et s’il existe une
conscience républicaine à la Chambre pour reconnaître que les socialistes ont bien fait de défendre un âge
électoral juvénile, vous comprendrez que nous, les radicaux, qui représentons la classe moyenne, soyons
convaincus que, malheureusement, les femmes de cette classe ne se sont pas encore affranchies des
suggestions du curé et de son confessionnal. »
M. Ovejero (socialiste) se montre partisan d’accorder le droit de vote conscient à la femme, c’est-à-dire à
la femme travailleuse.
« Les interventions de Clara Campoamor et de Victoria Kent démontrent, dit-il, que les femmes présentes
le sont par leur propre volonté, et non en vertu d’une concession comme a pu en faire la dictature. » Il estime
qu’il faut accorder le droit de vote à la femme ayant émancipé sa conscience.
Le parti socialiste demande le libre accès de la femme espagnole à la politique, parce qu’il emploie des
méthodes différentes de celles d’autres groupes politiques. Il est accoutumé à attendre son heure, et les
défaites d’aujourd’hui ne l’atteignent pas, confiant qu’il est dans les victoires de demain (de fortes rumeurs
accompagnent la déclaration de l’orateur). Il soutient qu’il faut dire la vérité, car la galanterie appartient à
une époque révolue. Et termine en disant que la minorité socialiste est en ciment, par son caractère
homogène.
M. Castrovido manifeste son opposition à sa propre minorité sur trois points : le fait que la République
soit fédérale, le droit de vote accordé aux femmes, et l’extinction du budget des ordres religieux et la
nationalisation de leurs biens.
Il est d’avis d’accorder le droit de vote aux femmes immédiatement. Il a de l’admiration pour
mademoiselle Kent et reconnaît que ses arguments l’ont ébranlé, ainsi que ceux de M. Guerra del Río ; mais
il affirme qu’ils se trompent, car pour que la femme s’identifie à la République, il est nécessaire de lui
accorder le droit de vote. « On nous dit que nous ne pourrons pas nous fier à la femme tant qu’elle aura
comme directeur spirituel un curé ou un moine ; mais si nous ne l’arrachons pas à l’église, où elle a libre
accès à sa propagande, ses écrits et son action, nous ne pourrons pas l’attirer dans la République. »
Un député lui fait une remarque à l’oreille, et M.  Castrovido ajoute  : «  Oui  ; et en plus, elle y boit du
chocolat chaud. »
Il annonce qu’il votera en faveur de cette disposition.
M.  Companys déclare que, personnellement, il votera pour, toutefois cela n’engage pas la minorité
catalane. Penser que les députés qui votent pour sont des irresponsables et des incapables est une erreur.
M. Guerra del Río : « Voilà ce qui s’appelle ne pas se mouiller. »
M. Companys : « Je pense que non seulement accorder le droit de vote aux femmes ne nuira pas à la
République, mais que cela lui fournira un renfort extraordinaire (protestations chez les radicaux). C’est du
moins ce qui se passera en Catalogne, et, j’en suis sûr, dans d’autres régions d’Espagne. Vous aurez des
surprises. » (Nouvelles protestations. La Chambre est pleine à craquer.)
M. de Francisco, socialiste, se lève pour demander à la présidence que la procédure proposée hier par le
chef du Gouvernement soit mise en pratique ici : un scrutin en deux temps (protestation des radicaux).
Le Président : « Rien ne s’oppose à ce que l’avis soit mis au vote partie par partie (protestations). La
décision en revient à la Chambre. »
M.  Guerra del Río  : «  Le règlement n’autorise pas la division du vote d’un même article. Ce n’est pas
comme pour les amendements. »
Le Président maintient que l’on peut voter par parties les avis comme les amendements, et dit que si la
Chambre s’y refuse, elle devra en assumer la responsabilité.
M. Galarza annonce que les radicaux-socialistes, qui ne sont d’accord ni sur l’âge électoral ni sur le droit
de vote des femmes, voteront contre, car ils estiment comme lui que, dans la mesure où elles s’exposent
fortement à être réformées par la suite, de telles dispositions ne doivent pas figurer dans la Constitution.
Le Président invite la Chambre à se prononcer sur la manière de procéder au scrutin.
M. Guerra del Río demande la lecture de l’article 24.
Un radical : « Et que ce soit M. Sánchez Guerra qui l’interprète. »
Le Président  : «  L’Assemblée n’a pas besoin d’interprètes. La décision de procéder par parties ou en
totalité va être mise aux voix. »
Malgré les protestations de M. Pérez Madrigal, on passe au vote sur la forme du scrutin. Il en ressort que
l’article sera mis aux voix dans sa totalité, l’ensemble de la Chambre se prononçant contre les socialistes.
On procède au vote par appel nominal de l’article visé.
Un incident comique
La présidence revient à M.  Barnes. On procède au vote et, lorsque arrive le tour de mademoiselle
Campoamor, une spectatrice crie du haut d’une tribune  : «  Ceci est malséant venant d’une femme  !  » La
spectatrice est admonestée pour cette interruption et, comme on lui demande pourquoi elle s’insurge contre
la députée qui défend le vote des femmes, elle se rend compte de sa confusion et s’écrie : « Je croyais que
c’était la Kent » (explosion de rires).
L’avis est approuvé
Au terme du scrutin, l’avis est approuvé par 160  voix contre 121. Se sont joints aux socialistes les
Basques, les Galiciens, les Catalans et Au service de la République, ainsi que d’autres députés.
M. Carrasco Formiguera explique pourquoi il a voté pour, et ses propos provoquent un scandale dû aux
protestations des radicaux.
M. Franco (D. Ramón) fait de même.
M. Rico déclare qu’il a foi en la République ; mais qu’il pense que la République à venir ne sera pas celle
que l’on croyait.
M. Álvarez Buylla dit que désormais, pour défendre la République, il faudra lutter contre le confessionnal.
M.  Galarza annonce que les radicaux-socialistes n’assisteront à aucune autre réunion de chefs des
minorités afin que l’avis soit acté tel qu’il a été rédigé en matière religieuse.

***
La Vega, février 1932
L’avocat Juan Luis Trescastro laisse errer son regard sur les mornes semis
d’oignons à bandes ocres et vertes qui s’étendent vers Zujaira. Les champs
de tabac l’ennuient tout autant. Trescastro apprécie de moins en moins la
campagne à mesure qu’il approche de la cinquantaine, et il lui en coûte
d’accompagner Alejandro Roldán lorsqu’il s’en va crier sur les
contremaîtres de la sucrerie San Pascual, une des plus actives de la région.
L’âge et la fortune venant, l’avocat est devenu nettement plus friand de la
roulette du casino que du grand air de la Vega. Ses chaussures ne sont pas
adaptées aux mottes de terre et la couleur grège de son élégant costume en
laine de printemps supporte mal les tourbillons de poussière que soulève le
vent d’ouest. C’est un matin docile de la fin février, avec à peine quelques
nuages bas et presque transparents filant à bonne allure vers la Sierra
Nevada, où ils finiront aplatis contre les langues de neige des hauts
pâturages à moutons. La vue des deux chevaux de la Guardia Civil qui
approchent à pas lents de la sucrerie ne modifie en rien la moue de lassitude
de l’avocat. À la façon verticale dont il se tient en selle pour compenser
l’insuffisance de sa stature, il reconnaît le sergent Biescas. Les gardes civils
mettent pied à terre à ses côtés.
« Tu en fais une tête, sergent, le salue Trescastro.
– Quand vous aurez lu ça, m’est avis que vous ne ferez pas meilleure
figure », réplique Biescas d’un air contrit.
Et il lui tend une enveloppe dont le grain ivoire pue la pompe officielle.
Trescastro en extrait trois pages à l’en-tête du ministère de l’Agriculture et
commence à les lire d’un air sceptique. Le vent souffle en rafale à présent, il
lui arracherait presque les papiers des mains.
« Mais bordel, qu’est-ce que… lâche-t-il en levant les yeux vers Biescas
et son acolyte.
– La notification est arrivée ce matin de Madrid, dit nerveusement le
sergent.
– Résidus composés d’émulsion de chaux… nitrates… quoi, quoi ? fait-il
encore, ses yeux écarquillés passant des feuilles battues par le vent à
Biescas, comme si celui-ci était l’auteur du document.
– Nous avons ordre de fermer l’usine, maître. Pour pollution.
– Quelle pollution, bon sang de bois ? s’écrie Trescastro abasourdi, en
fixant la haute cheminée blanche de la sucrerie comme si elle allait lui
fournir une explication.
– Les riverains affirment que les résidus empoisonnent leurs canaux
d’irrigation, explique l’autre garde civil, et que leurs cultures sèchent sur
pied ou pourrissent à cause de l’eau.
– Les riverains… Je sais qui c’est, moi, le foutu riverain. Attendez-moi
ici. »
Trescastro se détourne et longe le mur blanc de la sucrerie jusqu’à
l’énorme portail. À l’intérieur, le bruit des broyeuses et du moteur de la
locomobile oblige les ouvriers à parler à tue-tête. L’avocat traverse
l’esplanade pentue vers les deux hangars qui se dressent à vingt mètres de
là. Des journaliers, brassiers, contremaîtres, ouvriers à la tâche, apprentis de
dix ans et emballeuses la parcourent en tous sens à une vitesse presque
comique. On voit bien que le patron est là. Trescastro trouve don Alejandro
Roldán déversant sa rudesse patronale sur deux machinistes couverts
d’huile de moteur et qui opinent du chef, nerveux. Soudain, le patriarche
agite les bras comme un directeur de cirque irascible et les ouvriers détalent
au trot vers l’un des hangars, où une broyeuse émet un tintamarre de
maracas ensorcelés. Trescastro se penche à l’oreille du vieil homme, lequel
s’efforce de redresser son dos voûté pour l’égaler en stature. Très vite, don
Alejandro arrache les papiers des mains de son factotum et les agite
rageusement sans les lire. Les hommes qui travaillent à proximité, flairant
l’embrouille, prennent garde à ne pas regarder vers eux. Roldán reste
indécis quelques secondes avant de boiter vers le hangar en pesant sur sa
canne. Immobile, Trescastro le suit du regard. À travers les vantaux grands
ouverts, il le voit s’approcher de la broyeuse, se saisir du levier latéral et
l’abattre d’un coup sec. Le moteur de l’engin perd immédiatement de la
vitesse et s’arrête dans un râle suraigu et un jet de vapeur. Ouvriers et
emballeuses se retournent stupéfaits : ces machines-là ne s’arrêtent jamais.
Passée la première surprise, leur crainte se mue en incompréhension
lorsqu’ils voient le vieil homme se diriger vers l’autre hangar et répéter la
même opération. Toute l’usine s’immobilise, soudain muette, excepté la
locomobile dont le machiniste, abruti par les pétarades du moteur à quatre
temps, ne s’est rendu compte de rien. Jusqu’à ce que le cacique fonde sur
lui en traînant la patte et, moulinant de la canne, lui enjoigne d’arrêter sa
machine. Cette fois, un silence absolu tombe sur la sucrerie, statufiant les
ouvriers là où ils se trouvaient comme saisis par le flash d’un appareil
photo. Quelques-uns font d’abord un pas timide vers le patron, puis
hommes et femmes l’entourent à distance respectueuse.
« Dehors, vous tous ! Dehors ! vocifère-t-il, ce qui le fait immédiatement
tousser. La fabrique est fermée ! Vous m’entendez ? La fabrique est
fermée ! Allez toucher votre paie et fichez le camp. Ouste ! »
Personne ne bouge. Un jeune emballeur se décide et crie : « Pourquoi
ferme-t-on ? » Il a à peine fini sa phrase que deux contremaîtres lui tombent
dessus.
« Si demain vos enfants ont faim, reprend Roldán de sa voix rauque,
remerciez-en don Federico García. Et allez à la Rosario lui demander de
l’ouvrage, pour voir, ajoute-t-il avec un rire mauvais. Expliquez ça à vos
femmes ! Et à vos enfants ! Don Federico a fermé la fabrique ! Allez,
dehors ! Fichez-moi le camp ! »
Le cacique agite son bâton vers les portes de la sucrerie puis se retourne
vers Trescastro, statique et saugrenu dans son costume chic de buveur
d’anis au milieu des sacs de betteraves. Quelques femmes étouffent des
sanglots, les mains sur la bouche. Certains ouvriers tentent d’obtenir des
explications auprès des contremaîtres, qui haussent épaules et sourcils pour
toute réponse. Dans les yeux des petits apprentis, la hantise de revivre la
famine le dispute à la perplexité. Pendant ce temps, les nuages transparents
de Zujaira se diluent totalement et en milieu de matinée, le ciel est devenu
limpide.

***
La nuit tombe au moment où Horacio Roldán donne le dernier tour de
clef au portail de la sucrerie. Les inspecteurs de Grenade sont repartis à six
heures passées et il ne reste plus à la San Pascual que les deux fils du
patron, l’avocat Trescastro, un attardé qu’on appelle Sócrates, Marranero et
le sergent Biescas qui, lugubre et mutique, a passé toute la journée à faire ce
qu’on lui disait. Le vent qui a viré au bleu frigorifie tout le monde, sauf
Horacio. Sócrates l’idiot s’amuse à s’aplatir le pouce gauche avec une clef
anglaise. Quand l’étau se resserre au point de lui faire mal, il tient bon
quelques secondes puis relâche la molette et rit. Avec les années, et il frise
la quarantaine, Sócrates a développé une habileté dont on ne l’aurait pas cru
capable à son arrivée à la Vega, en le voyant voler des fruits et danser tout
seul au bord de la rivière. Trescastro ne lâche pas le Petit Marquis d’une
semelle, peut-être parce qu’ils sont les seuls à être habillés de façon
incongrue. Le cadet des Roldán est arrivé sanglé dans un sombre veston
anglais qui ne jure aucunement avec le costume grège en laine de printemps
de l’avocat.
« Tout y est ? demande le Petit Marquis lorsque son frère les rejoint
devant le hangar.
– Pourquoi, tu es attendu à la Manigua ? persifle Horacio.
– On a ramené deux petites poulettes à La Veleta, répond Miguelito avec
sa désinvolture mondaine* de province. On me les a promises, neuves et
sans coutures, si je ne tarde pas.
– Eh bien, profites-en ! Au train où vont nos affaires, papa ne pourra plus
remplir ta bourse bien longtemps.
– Il n’a qu’à s’habituer au café sans sucre et c’est réglé, jette allègrement
le Petit Marquis. Nous ne sommes pas si nombreux à table. » Et comme
Horacio lui tapote l’épaule, il fait mine d’épousseter son veston. « Je te
laisse à ton odeur de fumier bien-aimée, dit-il, narquois, en inspirant
exagérément l’air du crépuscule. À demain, vous tous.
– S’il y a un demain », lui lance Horacio, tandis qu’il s’éloigne vers sa
Duesenberg noire.
Miguelito Roldán s’arrête et acquiesce sans tourner la tête. L’idiot du
village le suit à petits bonds désaccordés, dans l’espoir que le señorito lui
laissera faire quelques mètres juché sur le marchepied. Tous les señoritos de
la Vega lui accordent ce petit plaisir. Mais le Petit Marquis le lui refuse et le
chasse d’un geste comme un vulgaire roquet. La Duesenberg disparaît très
vite dans l’obscurité et les cinq hommes se mettent en route. La lune est
dans sa phase où elle tarde à se lever. Pour ennuyer Trescastro et le punir de
ses escarpins, au bout d’une centaine de mètres Horacio oblige le petit
groupe à couper par les oliviers.
« Et maintenant, que comptes-tu faire ? lui demande l’avocat.
– De la politique, je suppose. Si toutefois le vieux me le permet.
– Regarde où ça nous a menés, toute cette politique. García nous fait le
même coup qu’à Wellington. Il est en train de nous chasser. Il ferme le
robinet. Te ruine. Fait fermer ta sucrerie. Et il contrôle les affaneurs.
– Il contrôle les affaneurs parce qu’il les paie mieux que nous.
– Jusqu’à ce qu’il nous ruine et récupère nos terres, mon garçon, nom
d’un chien. Écoute, c’est pour la San Horacio, ça. Avec trois hommes, tu
liquides l’affaire en une nuit. Trois gars qui ne soient pas d’ici. Comme on a
fait il y a vingt ans, ton père et moi.
– Et García, lui rappelle Horacio.
– Peuh, un gêneur. Une nuit qu’on avait dû tosser quelques affaneurs, du
côté d’El Trébol, García en a chialé. Il ne m’a pas tué parce que j’avais trois
gars de Jaén avec moi, chacun deux couilles et un fusil. On apportait de la
patate au train pour les Allemands.
– Ne viens pas me raconter tes petites affaires, Juan Luis.
– Laisse-moi au moins te dire que quand García descend à la Huerta de
San Vicente, il passe une bonne partie de la nuit dans le jardin, continue
l’avocat tout en se penchant laborieusement pour avancer sous les oliviers.
Seul. Il n’est jamais couché avant trois heures. C’est un vieux bohème. Et il
boit.
– C’est vrai, il veille toujours très tard, intervient le sergent, qui ouvre la
bouche pour la première fois. Et seul. Il dort là-bas, cette…
– Toi, la ferme, l’interrompt Horacio avec sa cordialité habituelle. Tu ne
fais que coûter des ronds, alors que tu ne sers à rien. »
Le fils Roldán s’est arrêté dans une clairière entre les oliviers et s’est
tourné vers ses compagnons. Il tape du pied dans les mottes de terre, les
yeux rivés sur la pointe de ses bottes. Sócrates l’idiot, en savates, l’imite et
rit tout seul.
« J’en envoie deux dont je suis sûr, insiste Trescastro qui s’impatiente. Ils
passent ce soir à la Huerta et l’affaire est faite. Fini, Federico García. »
Horacio lève le nez et respire l’air étoilé de l’oliveraie. Tout près, un
hibou s’élance en battant bruyamment des ailes et l’idiot, effrayé, rit encore.
Presque aussitôt, ils entendent le glapissement d’un rongeur dans le noir.
« Écoute, Trescastro. Je vois qu’il y a une chose que tu ne comprends pas.
Le monde se divise en deux sortes d’hommes : les assassinables et les non-
assassinables.
– Bon, alors ce pédé de poète, au moins. Celui-là, il y en a qui n’attendent
que ça, à Grenade et dans toute l’Espagne. »
Avec douceur, Horacio s’approche de Biescas, lui dégrafe son étui de
pistolet, en sort le Luger et ôte le cran de sûreté.
« Merci, Biescas », dit-il au sergent effaré, qui sourit jaune en priant pour
qu’il s’agisse d’une blague. Mais Horacio pointe l’arme sur Trescastro. La
lune se lève enfin et sa pâleur dévoile celle de l’avocat, dont la bouche
tremble un peu. « Ni don Federico ni Lucero ne sont assassinables. Et tu
sais pourquoi ? Parce que je te le dis. Toi par exemple, tu es un homme
plutôt assassinable, Juan Luis. Tu te mets beaucoup en avant, en politique.
Et tu aimes forcer les filles des affaneurs avec tes hommes. N’importe quel
anarchiste ou bolchévique serait ravi de te tirer une balle dans la tête. Tu
comprends ? » Il tourne le canon du pistolet vers Biescas. « Le sergent est
un peu moins assassinable, autorité oblige. Les pots-de-vin sont hors de prix
quand on découvre que tu as tué un garde civil, tout señorito que tu sois.
– Ne jouez pas avec ça, señorito Horacio. »
Biescas a tenté d’insuffler un peu d’autorité à sa voix, mais la panique la
rend presque flûtée. Marranero souffle et s’agite à ses côtés.
« Ne t’énerve pas, Marranero. Tu es à moi. Si jamais quelqu’un te fait du
mal, j’incendie la terre entière, dit Horacio avant de revenir à Trescastro. Tu
ne comprends rien, Juan Luis. »
Le fils Roldán se détourne et appuie le canon du Luger contre le front de
Sócrates qui se met à rire. Il appuie sur la détente et l’idiot s’écroule comme
une statue de cire fondue.
« Hommes assassinables… et hommes non assassinables », conclut-il en
rendant le Luger à Biescas, qui s’empresse de le remettre dans son étui.
« Que faisons-nous de Sócrates ? demande le sergent d’une voix glaciale.
– Pauvre vieux, fait Horacio avec un regard vers le cadavre. Laisse-le ici.
Qu’on croie que ce sont les affaneurs. Demain, tu en arrêtes deux, de ceux
de don Federico, et tu les emmènes à Grenade pour qu’on les juge. Allons
dîner. Je vous invite. »
Les yeux ouverts de Sócrates sont tournés vers Zujaira, dans la direction
où fuient lentement les quatre hommes. Le mort montre le peu de dents qui
lui restait. On dirait qu’il rit tout seul.

Grenade, 7 août 1932


« Qu’est-ce que c’est que cet attroupement ? Où m’emmènes-tu ? »
Dans la touffeur grenadine du milieu d’après-midi, l’échine de Federico
García accuse ses soixante-treize ans malgré la robuste canne de chêne à
pommeau d’argent qu’il se complaît, ces derniers temps, à laisser le vieillir.
Ne recevant pas de réponse, Vicenta Lorca s’arrête sans lâcher le bras de
son mari :
« Où m’emmènes-tu, espèce de Baldomero ? » insiste-t-elle.
Don Federico la regarde malicieusement. L’annonce d’une conférence du
linotypiste Ramón Ruiz Alonso au théâtre Cervantès a suscité une certaine
curiosité en ville. Sur les places de la Mariana et du Campillo Bajo, de
petits groupes de Grenadins attendent en bavardant l’ouverture des portes
pour savoir ce qu’a à leur dire le jeune corporatiste. Il y a des ouvriers et
des bourgeois, des señoritos et des señoritas, et pas mal de dames d’âge
plus incertain. C’est que Ruiz Alonso a acquis en quelques semaines une
popularité due en grande partie à son physique bien charpenté et
bestialement beau, à sa stature élégante, à la mèche noire et bouclée qui
orne son front et à sa voix rude et profonde de chanteur de tango. Comme il
sait parler français, les commères les plus respectables de Grenade
soupçonnent de source sûre que son père est un prince russe déchu. D’où
également sa véhémence antibolchévique. Et ses manières exquises. Et sa
brutalité un peu slave. En revanche, les époux et les pères les plus
ombrageux subodorent que Ruiz Alonso est un espion à la solde du ministre
Fernando de los Ríos, qui l’a envoyé de Madrid neutraliser l’opposition des
bonnes gens à la réforme agraire de ce salaud d’Azaña. D’où sa ferveur
catholique démesurée. Et son infiltration comme linotypiste au sein du
respectable quotidien El Ideal, récemment fondé pour dynamiter l’athéisme
républicain qui infeste Grenade. Et l’accueil qui est fait à ce simple ouvrier
dans les salons les mieux pourvus en champagne.
Sangsue socialiste infiltrée ou prince russe en exil, des centaines de
Grenadins endimanchés se pressent autour du théâtre pour entendre
l’allocution de Ramón Ruiz Alonso.
« La Décadence d’Espagne, lit Vicenta à voix haute lorsqu’ils atteignent
la porte du théâtre, où est placardée l’affiche.
– C’est ce garçon que certains surnomment “l’ouvrier savant”, l’informe
don Federico.
– Ah, c’est donc lui ! Il est très jeune, non ?
– Il doit avoir l’âge de Frasquito.
– On dit que sa femme est si belle qu’elle a dû être actrice.
– À Grenade, les nouvelles venues ont toutes été actrices, à vous
entendre. Du moins, les trois premiers mois. Puis vous les remettez à leur
place.
– Tu exagères. Entrons, veux-tu ?
– Quoi faire ?
– Écouter ce garçon.
– Nous allons mourir de chaleur.
– Eh bien, en sortant, nous irons boire une anisette à l’Alameda.
– Par curiosité alors, soit », consent don Federico.
Saluts confus et courtoisies à l’endroit de l’âge du cacique jalonnent leur
traversée vers le sixième rang. Des places parfaites pour évaluer le talent
scénique de l’orateur sans trop s’exposer. De fait, ici et là, des regards
ostensiblement surpris ont déjà signalé à la moitié du parterre que les
parents du poète rouge et pédé s’invitaient dans cette respectable assemblée.
« On nous regarde, chuchote Vicenta.
– Mais non. Ne fais pas ta coquette, murmure don Federico, tout en
saluant de la tête un boutiquier de Horno de Hazas qui lui doit de l’argent.
– Si si, on nous regarde. »
On les regarde. L’ex-conseiller s’absorbe dans la contemplation de
l’estrade vide. À présent, parterre et balcons sont bourrés à craquer et les
retardataires se pressent dans les couloirs. Banquiers, aristos, curés, riches
éleveurs, conseillers conservateurs et propriétaires terriens emplissent les
premiers rangs. Commerçants, notables, rentiers, professeurs, greffiers,
demoiselles avec piano et autres bourgeois du même acabit se partagent
ceux du milieu. À l’arrière et dans les couloirs, ouvriers, gigolos, muletiers,
contremaîtres, journaliers et un ou deux pickpockets. Deux gardes civils
armés de Mauser s’ennuient côté jardin, au pied de l’estrade.
Soudain, une agitation se produit à l’entrée donnant sur les fauteuils
d’orchestre. Des militants de l’Union agraire grenadine échangent
invectives et bourrades avec un petit homme à lunettes débraillé, chauve et
un peu enrobé. Don Federico reconnaît le rédacteur en chef du Defensor,
Constantino Ruiz Carnero. Les agraires finissent par refouler cet intello de
gauchiste en ricanant et en feignant de lui botter les fesses.
« Que s’est-il passé ? demande Vicenta.
– C’était ce journaliste, un ami de ton fils.
– Ah, je vois. Celui-là, avec ses provocations, ils finiront par lui casser
ses dents de lapin, un de ces jours.
– Enfin, Vicenta, quelle brute tu fais.
– Écoute, Federico. Je ne dis pas que ce Carnero n’écrit pas bien. Il lui
arrive même de dire des choses sensées. Mais le bonhomme ne me plaît pas.
Il ne me plaît pas.
– Bon », capitule don Federico, sans cacher sa contrariété.
Les gardes civils retournent à leur poste juste au moment où le fringant
linotypiste d’El Ideal, Ramón Ruiz Alonso, traverse la scène d’un pas
décidé jusqu’au pupitre. Il regarde droit devant lui et sa carrure solide
dégage une impression à la fois de force et d’agilité. Son abondante
chevelure noire produit une boucle inquiétante sur son front.
« Regarde-le marcher, murmure Vicenta. On dirait un soldat de bois sur
une tarte à la crème. »
À peine a-t-il pris pied sur le petit podium que l’orateur braque sur son
public un sourire charnu et étincelant. Les dactylos soupirent, les hommes
étouffent un dernier commentaire sous de tièdes applaudissements. Le
calme olympien de Ruiz Alonso a instauré un silence quasi rituel, comme
s’il allait délivrer une encyclique et non donner un meeting.
« En Espagne, nous avons des intellectuels à ne plus savoir qu’en
faire… » La diction impeccable se répand dans la salle. « Des intellectuels
qui se donnent ce nom parce qu’ils ont un diplôme dans un cadre d’argent,
portent les cheveux longs et des bottines en hiver… Et qui inoculent aux
ouvriers le doux venin de ce que ces hypocrites, ces bandits de politiques
appellent la liberté !!! » clame l’orateur, le doigt pointé vers le fond de la
salle. Une partie des spectateurs applaudissent, certains, plus rares, se
lèvent.
« Vive les agraires ! À bas la République !
– À mort ma belle-mère ! »
Le cri provient des derniers rangs, il est salué par des sifflets et des rires.
Ruiz Alonso sourit avec indulgence et baisse la tête en attendant que son
public se calme.
« Je double la mise, souffle Vicenta à l’oreille de son homme. Ce sera
deux anisettes.
– Et quel est l’intellectuel grenadin le plus universel, du moins pour
l’internationale communiste… ? Eh bien figurez-vous que notre plus grand
ambassadeur dans le monde, l’auteur du Romancero gitano, parcourt en ce
moment même les villages d’Espagne pour enseigner aux paysans le théâtre
marxiste. Avec l’argent des ouvriers, des travailleurs espagnols ! La
Barraca ! L’Empire espagnol ne paie plus des soldats ! Il paie des
guignols ! »
Les applaudissements éclatent, plus nourris que précédemment. Les
García échangent un regard stupéfait. De nombreux visages se tournent vers
eux, certains pleins de défi, d’autres à la dérobée.
« Sortons d’ici, Federico, s’il te plaît… »
Le cacique, que le désarroi ahurit un peu, précède gauchement son
épouse le long de la travée latérale. Ils gagnent la sortie en frôlant les
spectateurs qui n’ont pas trouvé de place. Derrière eux, la voix sardonique
de Ruiz Alonso continue à tonner au-dessus du parterre :
« Non, non, non… Federico García Loca, pardon, Federico García Lorca
n’est pas assis aujourd’hui parmi nous, les ouvriers… Remarquez, on me dit
que certaines préférences de notre cher poète l’empêchent de s’asseoir tout
à fait normalement… »
Les García sortent sous les éclats de rire féroces de l’assistance. La nuit
est tombée sur la place du Campillo. De nombreux Grenadins sont sortis
profiter de l’air frais et remplir les terrasses de café. Il y a une effervescence
de ville festive dans l’air, des courses d’enfants, des grappes chuchotantes
de jeunes filles, des couples jeunes et vieux. Assis en petits groupes dans
l’herbe, des étudiants refont le monde.
« J’ai peur, Federico, dit Vicenta, après qu’ils ont parcouru quelques
centaines de mètres en silence. Tu n’as pas peur, toi ? »
Du coin de l’œil, elle constate que son mari a les yeux rouges et un
tremblement aux lèvres.
« Honte », dit-il.

ABC à BERLIN
La signature du Concordat provoque l’allégresse

« Une leçon donnée aux jeunes Républiques »

Les libertés catholiques

Berlin, le 20 juillet, à minuit. Chronique téléphonique de notre rédacteur en poste.


Les catholiques d’Allemagne ont vécu chaque jour de ce mois de juillet dans l’expectative. La signature
du Concordat à Rome tenait tout un chacun à l’affût de la moindre nouvelle et nous autres, correspondants
de presse, étirions le cou, avides comme des girafes, vers l’issue de cette Convention entre deux puissances
du monde médiéval, dissimulée telle une verte branche interdite derrière sa palissade de mystère
diplomatique. Au calendrier de la chrétienté catholique, ce 20  juillet vibrant de joie vaticane sera teint à
jamais d’écarlate festif et commémoratif. Déjà le 9, d’antiques bronzes résonnent en l’honneur du Concordat
et la journée se passe en félicitations à l’Empire allemand pour son catholicisme. Cependant, une ombre
érudite et malveillante portera le deuil : Luther, qui a mené une campagne dissidente contre Rome, a perdu
aujourd’hui une bataille importante, plus considérable même qu’on pourrait le croire.
Je signalais il y a quelques jours que ce Concordat général avec la nation allemande était très
significatif  ; c’est la première fois depuis la fondation du Reich que celui-ci se met en règle sur le plan
juridique avec le Saint-Siège, et je signalais une coïncidence remarquable dans le fait que le deuxième État
fasciste d’Europe parvienne à s’entendre avec le souverain pontife, face aux prophéties et aux effets de
manche de ceux qui ailleurs s’attribuent le rôle de hérauts de l’excommunion. Il est vrai qu’il y a eu danger, un
danger localisé en Allemagne du fait de l’existence du protestantisme, pourquoi s’en cacher : ce n’est pas un
mystère. Le danger étant que le national-socialisme, malgré le catholicisme de Hitler lui-même et de la
majorité de ses partisans, succombe à de tentantes suggestions politiques d’une néo-réforme, soumis qu’il
était aux pressions que l’Église protestante pouvait exercer sur cet État athée, mais ce danger n’avait rien de
nouveau concernant la confession catholique, car en définitive, sous la maison luthérienne de Hohenzollern,
les catholiques ne couraient pas moins de risques et le parti du Centre n’aurait jamais pu donner plus de
garanties pratiques que ce Concordat, malgré toutes les concessions que l’on peut y relever.
Ce matin, à onze heures, le Concordat a enfin été signé dans les locaux du secrétariat d’État de Sa
Sainteté. Faisant suite au Pacte à Quatre, ce Pacte à Deux a été signé de la main de monseigneur Pacelli et
du vice-chancelier Von Papen. Un peintre de notre époque aurait bien dû immortaliser de tels personnages
[…].
***

El Sol
Interview de FGL par V.S.{46}, Madrid, 2 décembre 1931

Federico García Lorca, le grand poète de l’Andalousie profonde, est un homme qui n’a jamais menti. Il dit
de temps à autre des demi-vérités qu’il appelle, lorsqu’il est entre amis, « des vérités de cante chico{47} ».
« Je mets en ce moment la dernière touche à La Barraca. C’est le théâtre de la FUE{48} de l’université de
Madrid. Les étudiants vont s’élancer sur les chemins d’Espagne pour éduquer le peuple. Oui, pour éduquer le
peuple, avec l’instrument fait pour le peuple, autrement dit le théâtre, dont on l’a honteusement privé.
– Des gens joyeux et insouciants, ceux de La Barraca, pas vrai ?
– Joyeux, oui : très joyeux. Mais pas insouciants, au contraire. Très soucieux de la grande idée politique
qui les anime. Une idée de grande politique nationale  : éduquer le peuple en amenant à lui le théâtre
classique, et le moderne, et le vieux.
– Y a-t-il de bons éléments parmi ces jeunes ?
– Je crois, oui. De toutes façons, nous allons faire un fichier. Imagine comme ce sera drôle d’avoir un
fichier par thèmes. Par exemple, on a besoin d’un acteur qui fasse le diable. Eh bien, on prend la fiche
“diable”, et là se trouvent consignés tous ceux qui s’y sont essayés. Ou on a besoin d’un père offensé. Et que
dis-tu d’une fiche “mélancoliques” ?
– Personne ne s’en est pris à vous ?
–  Je ne sais pas. Mais ça viendra. Bon, comme nous sommes des gens joyeux, nous avons préparé
quelques tartes à la crème… »

***
Routes de Soria, juillet 1933
Le bruit du moteur et les cahots obligent les treize jeunes gens vêtus de
bleus de travail à parler à tue-tête en s’efforçant de garder l’équilibre sur le
plateau du camion délabré. Certains sont assis sur des caisses, d’autres
accroupis, et chacun a un livre à la main. Sur cette remorque à ciel ouvert,
ils avalent toute la poussière soulevée par le camion qui les précède sur le
chemin. Les deux vieux Hansa Lloyd branlants datent du début des
années 1920. C’est tout ce que les membres de La Barraca ont pu obtenir du
ministère de l’Éducation pour leur théâtre itinérant. Pour « les marionnettes
de Federico », comme se plaît à les appeler sardoniquement un des
ministres.
« Merde, Laurencia ! On vient de te violer, voyons ! Tu entres échevelée !
Tout Fuente Ovejuna connaît ton déshonneur ! Tu veux être vengée, pas
qu’on te paie une glace ! Tu es une gorgone folle de colère, pas une de ces
bobonnes effarouchées à la Jacinto Benavente, que les muses le
confondent ! Sac à poisse ! »
Laurencia lève les yeux au ciel de Soria comme si elle entrait en transe.
« Je suis une femme libre j’étais une femme libre on m’a pris ma liberté
par la violence on m’a volé ma chatte ! ma liberté ! violence ! ma
violence ! » finit-elle par crier à l’autour qui, depuis un moment, survole le
convoi de la troupe vagabonde.
Lucero fait taire de la main les applaudissements des autres comédiens.
Un cahot manque de le projeter contre Laurencia et il s’agrippe à la ridelle
de bois.
« Ne baisse pas les yeux, Laurencia », murmure-t-il, penché tout contre
elle, de sa voix grave et virile ; lui aussi semble en transe. « Dis-le
maintenant, dis-le maintenant. »

Laissez-moi entrer, j’en ai bien le droit,


à l’assemblée des hommes ;
car une femme a bien le droit,
sinon de voter, au moins de crier.
Me reconnaissez-vous… ?

Lucero s’accroupit tout contre Laurencia, les yeux fermés et secouant la


tête. Les comédiens, qui ont tous la vingtaine, observent attentivement
l’interprétation de leur directeur artistique :

Laissez-moi entrer, j’en ai bien le droit,


à l’assemblée des hommes ;
car une femme a bien le droit,
sinon de voter, au moins de crier.
Me reconnaissez-vous, bande de pédés !?

Tous les barracos éclatent de rire. Là-dessus, le camion prend un virage


trop serré et les caisses d’accessoires et décors brinqueballent, ce qui
n’inquiète personne malgré le vide abrupt qui borde la route en surplomb
d’une forêt de chênes. Ils ont parcouru de pires chemins bien souvent.
Lucero n’a pas bronché. Toujours accroupi, il incline sa grosse tête et remue
les lèvres à toute allure en marmottant comme une vieille bigote.
« Ne riez pas, ordonne-t-il en forçant l’accent tolédan. Me reconnaissez-
vous, bande de pédés !? » Et, prenant Laurencia par l’épaule : « Tu le diras
comme ça, hein ? Tu le diras comme ça.
– Je leur dis bande de pédés ?
– Oui, tu leur dis bande de pédés.
– Lucero, tu ne peux pas faire dire bande de pédés à Lope de Vega,
proteste une comédienne plus chevronnée. Tu ne peux pas transformer
Lope, voyons.
– Ah tiens, je ne peux pas, la rousse ? rétorque Lucero, que sa propre
effervescence rend presque bègue. Et pourquoi donc ? Bien sûr que si. Si
Lope a pu me transformer, pourquoi ne pourrais-je pas le transformer à mon
tour ? Lope ne t’a pas transformée, toi ? Moi, Lope de Vega m’a transformé
pour toujours, il a fait de moi un autre poète, un autre…
– … crétin », achève la rousse.
Douché par la concision de l’anticlimax, Lucero lève vers elle ses grands
yeux noirs.
« Toi qui es une femme… Tu ne les traiterais pas de pédés ? Aujourd’hui,
ici, en Espagne, à… », il embrasse d’un geste l’horizon, « quel que soit
l’endroit où nous jouons aujourd’hui.
– Burgo de Osma, lui souffle le souffleur.
– C’est ça. Tu ne les traiterais pas de pédés, ces péquenauds de Burgo de
Osma ? Et tous les péquenauds d’Espagne ? Que faut-il faire à une femme
pour qu’elle traite tous les Espagnols de pédés ? L’Espagne est la femme
qui a le plus maltraité la femme dans toute l’histoire de l’humanité.
– Ou presque, ricane un comédien.
– Là, je trouve que tu passes les bornes, Lucerito, fait un autre. Ces
pauvres gens de Burgo de Osma, tu ne les connais même pas. Alors ne les
traite pas de péquenauds, espèce de petit bourgeois élitiste à son papa.
– Bon, oui, d’accord, j’ai un peu exagéré. L’Espagne n’a fait que les
maltraiter, les enfermer dans des couvents et leur verrouiller le con avec de
la ferraille. Pas de quoi fouetter un chat. Vous avez raison. Allez, Laurencia,
ajoute-t-il en se tournant de nouveau vers la comédienne. Peux-tu le
déclamer comme je l’ai fait ?
– Oui, je peux, répond Laurencia en embrassant du regard le groupe de
saltimbanques. Bien sûr que je peux, bande de pédés.
– Affaire conclue. »
Le camion décélère subitement et Lucero se penche par-dessus la ridelle.
Trois vaches menées par un paysan se sont affolées au bruit des moteurs.
Les deux Lloyd les dépassent avec précaution dans un concert de
mugissements rauques et syncopés.
« Ces vaches sont les précurseurs du jazz sorian », commente Lucero en
s’allongeant, la tête contre le garde-corps, un ballot de toile en guise
d’oreiller. Je vous laisse avec le Phénix{49}, j’ai besoin de mourir un
moment. »
Il ferme les yeux et tire comiquement la langue sur son menton. L’instant
d’après, il rentre sa langue et se met à ronfler. Les comédiens poursuivent la
répétition à grands cris sans s’occuper du dormeur. À travers les émanations
de graisse et de gasoil que dégagent les vieux Lloyd du ministère, ils
perçoivent par bouffées le parfum des champs épicé de genévrier, de sauge,
de lavande et de thym. En apercevant les ruines du château d’Osma sur les
hauts de Castro, les deux chauffeurs font halte au bord du chemin. Alors,
barracas et barracos sautent de la remorque et chacun s’en va chercher un
moment d’intimité physiologique, qui debout derrière un chêne vert, qui
accroupi dans les buissons de ciste et de thym blanc les moins chétifs, sous
le chassé-croisé inquisiteur de cent martinets.
Une demi-heure plus tard, les camions de la Barraca s’arrêtent sur la
place de Burgo de Osma. Dès leur entrée dans le village, une nuée de
gamins se sont précipités en piaillant derrière la troupe. Lorsque les diesels
se taisent enfin, la moitié du village est déjà rassemblée au pied de la
mairie, un ancien palais mudéjar aux tours pointues comme deux hérons au
cou rentré. Les hautes arcades aux bouches béantes autour de la place
happent aussitôt les comédiens qui se font une joie d’en tester les échos et
les harmoniques, à la grande stupéfaction des villageois. L’horloge de
l’hôtel de ville indique cinq heures et demie.
En sautant de la remorque, Lucero a lancé au maire venu les accueillir :
« Eh oui, en retard, comme toujours ! »
L’homme, qui a tout du bouvier mystique de Gabriel Miró, se présente et
donne l’accolade au directeur de la troupe. Lucero se laisse étreindre, tout
heureux. Pour lui, ces maires ruraux de la République sont des êtres
énigmatiques. Et pourtant, il n’en a jamais rencontré autant que ces derniers
mois. Des maires galiciens, valenciens, asturiens, andalous… Lucero a
perdu le compte des villages où la Barraca a représenté Cervantès, Tirso
de Molina, Calderón de la Barca ou Juan del Encina. Et il a déjà oublié le
visage de la plupart des élus dont il s’est vu obligé de faire la connaissance
pendant que le reste de la troupe montait les décors ou s’envoyait en l’air à
l’auberge. Certains accueillent la Barraca avec joie, d’autres avec froideur,
d’autres encore avec solennité, la plupart avec méfiance, et pas mal d’entre
eux font montre de concupiscence (les comédiennes sont très jeunes),
réticence, faux enthousiasme, mépris, incompréhension, arrogance…
Lucero s’enorgueillit devant sa troupe d’avoir répertorié pas moins de deux
cents typologies de maire espagnol. D’où il conclut que l’Espagne est à
jamais ingouvernable.
« Ça sent la pluie.
– Ne vous inquiétez pas, monsieur le maire. Il ne pleuvra pas. Impossible
qu’il pleuve sur un village de gens aussi aimables.
– Je voulais vous demander… Que signifie exactement ce bien-être
culturel que la République nous aurait apporté ? Croyez bien que je
considère votre venue comme un honneur pour notre village, don Federico,
mais les effets pratiques… Ce que je n’arrive pas à comprendre, ce sont les
effets pratiques. C’est-à-dire, économiques. » Le maire se frotte les mains et
hausse un sourcil d’une indéniable harmonie architecturale.
Le tintamarre de coups de masse, d’appels et d’exclamations met la Plaza
Mayor en fête. Les saltimbanques montent la scène à bonne allure, sans se
laisser distraire. Deux menuisiers et quelques jeunes gens du cru leur
prêtent la main, ébahis de voir les filles manier le marteau, la scie, le ciseau
et le rabot, riant et rougissant quand elles leur donnent un conseil ou un
ordre avec leur petite voix pointue de la ville.
Peu après huit heures et demie ce dimanche soir, les décors de Fuente
Ovejuna{50} sont opérationnels. Les toiles colorées qui font office de frises
ondulent fièrement sous la brise d’août. Le long de l’après-midi, les
Burgiens ont pris possession de la place avec les chaises de leurs plus ou
moins humbles logis. Ceux qui ont opté pour le balcon se plantent debout à
l’arrière. Lorsqu’il vient s’asseoir au premier rang, parmi les quelques
fauteuils réservés aux membres du conseil, le maire a l’air épuisé : Lucero
l’a obligé à l’accompagner à l’université Santa Catalina, puis à la
cathédrale, et l’a soûlé de lamentations lyriques sur la défaite d’Almanzor
face aux chrétiens, à Calatañazor, à seulement vingt kilomètres d’ici, il y a
neuf cents ans.
Lorsque le Commandeur, Flores et Ortuño entrent en scène, les
chuchotements cessent et les cigarettes maïs s’éteignent entre les doigts.
« Combien sont-ils, à ton avis ? demande la reine Isabel à Lucero, alors
qu’ils observent le public entre les tentures.
– Aucune idée, majesté. Le village compte 3 402 habitants, quoique les
deux derniers sont en train de passer l’arme à gauche, histoire d’arrondir. Le
maire m’a raconté cette blague un million de fois cet après-midi. C’est un
monsieur d’une vaste inculture.
– Tu crois que les autres vont se pointer aujourd’hui ?
– S’ils se pointent, je les transpercerai avec l’épée de Barrildo.
– Elle est en bois et tout émoussée.
– Ne te fais pas de souci, ce n’est qu’un détail. »
Tout Burgo de Osma se tait, transporté à Fuente Ovejuna. En coulisse,
Lucero oblige la reine Isabel à passer discrètement le bout de sa couronne
pour voir les villageois rire, se fâcher, se tortiller de gêne quand il est
question du viol de Laurencia, ou d’ennui dans les passages plus discursifs.
L’acoustique des arcades amplifie la voix et la crédibilité des comédiens, et
Lucero applaudit en silence les chorégraphies et récitatifs les plus réussis.

JUAN ROJO
Et qu’attends-tu du peuple, que pourrait-il tenter ?

L’ÉCHEVIN
C’est mourir, ou que meurent ces tyrans inhumains,
puisque nous sommes mille, et eux une poignée.

BARRILDO
Contre notre seigneur, les armes à la main !

ESTEBAN
Le roi seul est seigneur après celui du ciel,
et nul de ces barbares ne mérite ce nom.
Si Dieu prête assistance à notre juste zèle
qu’avons-nous donc à perdre ?

MENGO
Il me semble, messieurs,
que vous n’y allez pas d’une excessive ardeur.
Étant ici au nom des humbles paysans,
ceux qu’accable entre tous le plus grand des malheurs,
de leurs craintes je suis meilleur représentant.

JUAN ROJO
Puisque nous partageons une même affliction,
pour ensemble mourir, qu’attendons-nous encore ?
Ils incendient nos vignes et brûlent nos maisons,
allons sus aux tyrans ! La vengeance ou la mort !

La rumeur exaltée qui monte du public galvanise le vaillant Juan Rojo.


Mais elle retombe à l’instant même où la jeune violée se précipite sur scène.

LAURENCIA
Laissez-moi entrer, j’en ai bien le droit,
à l’assemblée des hommes ;
car une femme a bien le droit,
sinon de voter, au moins de crier.
Me reconnaissez-vous,…
(la comédienne hésite puis se décide)
… bande de pédés !?

Passé un instant de stupeur générale, quelques hommes applaudissent et


plusieurs femmes se mettent à rire, toutes rouges. Un curé et deux gardes
civils échangent des regards gênés.
« Et c’est pour nous montrer ça que vous êtes venus de Madrid ? crie
quelqu’un dans le public.
– Vive les comiques », lance une autre voix anonyme.
Les comédiens ramènent l’attention sur Fuente Ovejuna en criant plus
fort que les plaisantins.

ESTEBAN
Grands dieux ! N’est-ce pas Laurencia ?

JUAN ROJO
Ne reconnais-tu pas ta fille ?
Au moment où va démarrer le troisième acte, un camion-plateau gris
foncé arrive sur la place avec un groupe de phalangistes juchés à l’arrière.
« Je t’apporte l’épée de Barrildo ? demande la reine Isabel à Lucero.
– Non. Elle est en bois et tout émoussée. »
Lucero, penché en avant, se glisse entre la machinerie et les décors.
Segismundo, un comédien plutôt costaud et intrépide qui ne joue pas ce
soir, a saisi la situation et lui emboîte le pas.
« Fais comme si tu t’amusais follement, Segismundo, lui chuchote
Lucero.
– Toi aussi, chef. On dirait que tu viens de croiser Etchegaray{51}. »
Lucero se tourne vers lui et, en un éclair, transforme son visage crispé en
masque clownesque.

ESTEBAN
Ma fille !

LAURENCIA
Ne m’appelle plus ta fille.

ESTEBAN
Mais pourquoi, mon cœur ? Pourquoi ?

LAURENCIA
Pour bien des raisons,
dont voici les principales :
parce que tu permets que m’enlèvent
des tyrans, sans vouloir me venger,
des traîtres, sans venir me sauver.

En traversant les derniers rangs de spectateurs, Lucero lisse son bleu de


travail, redresse les épaules et s’efforce vainement d’imposer un pas martial
à son squelette bancal. Peribáñez, Doña Inés et Fabia ont rejoint
Segismundo à ses côtés. À eux tous, ils composent un grotesque bataillon
d’assassinables. Les phalangistes s’esclaffent en les voyant se planter
devant eux.
« Encore vous, ici, et là, et là-bas », les apostrophe Lucero en indiquant
du menton les horizons alentour. Et pour se donner de l’assurance, c’est du
ton affecté et wildien de Paquito Soriano qu’il leur lance : « Je vais finir par
vous faire monter sur scène… Des phalangistes à Fuente Ovejuna ! Vous
n’avez pas peur de finir comme le Commandeur ?
– Les poètes pédés ne nous touchent pas les couilles », versifie celui qui
semble être le chef, déclenchant un bruyant éclat de rire parmi ses
cuirassiers bleus.
Certains paysans des derniers rangs se retournent en l’entendant. Trois
d’entre eux se rapprochent, lents comme des bœufs de labour.

LAURENCIA
N’ai-je pas sur moi les signes
du sang et des coups ?
Vous, être des hommes nobles ?
Vous, des pères et des parents ?
Vous, dont ne se tordent pas
les entrailles de tristesse,
quand tant de douleurs m’accablent ?
Vous n’êtes que des moutons, le nom
de Fuente Ovejuna l’atteste{52}.

« Et si nous poursuivions cette conversation un peu plus loin ? propose


Lucero. Interrompre Lope de Vega n’est pas prudent. C’était une fine lame,
précise-t-il en invitant les phalangistes à le précéder vers la Calle Mayor.
– Tu crois que parce qu’on parle de toi dans les journaux, je ne peux pas
t’aplatir la gueule et les couilles ? aboie l’un d’eux en faisant un pas en
avant. De quel droit tu viens foutre le bordel sur ma place, avec tes putains
et tes clowns ? »

JUAN ROJO
J’irai, bien que l’adversaire
me surprenne par sa taille.

L’ÉCHEVIN
Mourons tous !

JUAN ROJO
Quels ordres pensez-vous donner ?
MENGO
Aucun, si ce n’est de le tuer.
Que le peuple d’un seul bras,
puisque d’accord il se montre,
coure occire le tyran.

Les comédiens déclament d’une voix ferme, un œil sur le public et l’autre
sur la scène qui se déroule au fond de la place. Ils sont habitués : dans
chaque village, des phalangistes font irruption en plein milieu de la
représentation. Fuente Ovejuna a perdu une trentaine de spectateurs des
derniers rangs : d’autres villageois, entre-temps, se sont rapprochés
discrètement de la zone de conflit. Y compris quelques femmes.
« Vous allez encore vous mettre à brailler, comme d’habitude ? intervient
l’osseuse et minuscule Fabia, toute droite dans son bleu de travail, en
agitant un marteau.
– On s’est déjà vus, salope ? Je vais te mettre ça là où tu préfères.
– Évidemment qu’on se connaît, pédé, rétorque-t-elle, ce qui fait rire
certains villageois, tandis qu’une araignée d’épouvante semble bondir aux
sourcils de Lucero. On vous voit dans tous les villages, clame la
comédienne. Vous n’avez pas les mêmes têtes, mais il y a la même merde
dedans. »

LAURENCIA
Faut-il donc qu’eux seuls méritent
tout l’honneur de la victoire ?
Les femmes n’ont pas subi
les moindres de leurs outrages.

Le supposé chef des phalangistes produit un sourire crispé, fait un signe


de tête à ses hommes et retourne au camion, qui démarre sur les chapeaux
de roues et quitte bruyamment la place en jouant du klaxon.
« Bolchéviques ! Bande de guignols ! »
Quelques-uns des paysans venus assister à la scène tapent timidement de
leurs mains calleuses sur l’épaule des barracos et sourient sous leurs épais
sourcils aux barracas, surtout à Fabia qui a toujours son marteau à la main.
Puis ils reprennent leur place de spectateurs sur la Plaza Mayor, toujours
lents comme des bœufs, mais faisant meilleure figure. Des laboureurs ont
ainsi assuré les arrières de La Barraca dans des dizaines de villages à travers
l’Espagne lors de scènes identiques. Généralement, les phalangistes n’osent
pas les affronter, ils s’en vont comme ici, en faisant beaucoup de bruit et en
gueulant insultes et grossièretés. Mais il y a tout de même eu à l’occasion
une ou deux empoignades, et même un coup de feu en l’air.
« Je vais m’évanouir ! » lâche Lucero, théâtral, dès que le bruit du moteur
s’est éloigné. Et il se laisse tomber dans les bras de Doña Inés.
« Mince alors, ce soir je me sentais prêt à en découdre », s’écrie
Segismundo.
Lucero cesse de faire le clown, se relève et le serre contre lui.
« Moi aussi, dit Fabia en se joignant à leur étreinte. Au fait, vous pariez
qu’on entend soupirer dans les rangs, ce soir ?
– Non, affirme Peribáñez. Impossible. Dans la région de Soria, les
femmes ne soupirent pas. Il fait trop froid.
– Il a raison. Ces femmes-là naissent, grandissent, se reproduisent et
meurent sous le serment de Santa Gadea{53}.
– Bourrique, Santa Gadea c’était à Burgos.
– Moi, je crois que Peribáñez a raison. Une peseta que les femmes d’ici
ne soupirent pas.
– Un real, riposte Fabia.
– Je double la mise. »

FRONDOSO
Il est juste qu’ils soient à l’honneur.
Mais dis-moi, mon cher amour,
qui a tué le commandeur ?

LAURENCIA
Fuente Ovejuna, mon âme.

FRONDOSO
Qui l’a tué ?

LAURENCIA
Tu me glaces les sangs.
Fuente Ovejuna, te dis-je.
FRONDOSO
Et moi, comment t’ai-je tuée ?

LAURENCIA
Comment ? En m’inspirant tant d’amour.
Les saltimbanques, toujours enlacés, éclatent de rire en entendant le
soupir choral qui salue la dernière réplique de Laurencia. Ils ont vite
remarqué que dans certains villages, les spectatrices soupirent à cet instant
précis de la pièce et dans d’autres, non. D’où les paris.
« Regardez-les. Ils passent une soirée formidable, dit Lucero en regardant
le public de dos. Le mépris pour la culture, c’est une invention des gens
cultivés. Les bourgeois ont tellement peur de la culture qu’ils font tout pour
dissimuler le peu qu’ils en ont retenu.
– Change de chillum, Ramón María{54}, le taquine le scénographe Alfonso
Ponce de León, amant de la sinsombrero Margarita Manso et viril
admirateur de l’esthétique phalangiste. Tu sais que les phrases de plus de
huit mots sont assez inopérantes, en général. »

LE ROI
Puisque l’on ne peut vérifier
les faits, faute de quelque écrit,
si grave soit le délit,
il nous faut bien leur pardonner.
Et que la ville, au roi soumise,
demeure sous sa protection,
tant qu’il n’est pas de commandeur
digne d’en hériter la fonction.

FRONDOSO
Sa Majesté parle, à la fin,
aussi juste qu’en maintes fois.
Et c’est ici, sage sénat,
que Fuente Ovejuna prend fin.

***
Le Fascisme, par Benito Mussolini
Préface à l’édition espagnole

L’homme est le système : c’est une des profondes vérités humaines qu’a remises en valeur le fascisme.
Nous avons passé tout le XIXe siècle à imaginer des machines à gouverner. Autant se proposer d’inventer la
machine à penser ou à aimer. Rien d’aussi authentique, éternel et difficile que l’exercice du pouvoir n’a
jamais pu se faire à la machine. Le moment venu, il fallut toujours avoir recours à ce qui, depuis que le
monde est monde, est le seul appareil capable de diriger des hommes : l’homme. Autrement dit : le chef. Le
héros.
Les ennemis du fascisme perçoivent cette vérité par l’envers et en font un argument d’attaque : « Certes,
reconnaissent-ils, l’Italie a beaucoup gagné avec le fascisme. Mais, et quand Mussolini sera mort  ?  » Ils
croient porter ainsi un coup fatal au système, comme s’il en existait un dont l’éternité soit garantie. Et, de
fait, le plus probable est que la mort de Mussolini signifiera pour l’Italie un moment de désarroi, mais un
moment seulement ; le système produira – avec une clairvoyance plus ou moins laborieuse – un nouveau
chef. Un chef qui incarnera à son tour le système pour de nombreuses années. Et ce duce, ce conducteur,
agira selon son peuple, il communiquera d’homme à homme, une forme de communication élémentaire,
humaine et éternelle qui a laissé son empreinte sur tous les chemins de l’Histoire.
Je rencontrai Mussolini un soir d’octobre  1933 au Palais Venezia, à Rome. Cette entrevue me fit
comprendre le fascisme italien mieux que la lecture de bien des livres.
Il était six heures et demie du soir. Toute activité avait cessé dans le Palais. À la porte, deux miliciens et
un concierge pacifique. On aurait dit qu’il était plus facile de pénétrer dans le palais où travaille Mussolini
que dans n’importe quel local de la Guardia Civil. Dès que j’eus montré au portier la convocation qui
m’amenait, on me conduisit – par d’amples escaliers silencieux – à l’antichambre de Mussolini. Trois ou
quatre minutes plus tard, la porte s’ouvrit. Mussolini travaille dans un immense salon, en marbre, à peine
meublé. Il était là, dans un coin, assis à sa table de travail. Je l’apercevais de loin, seul dans l’immensité de
la pièce. D’un salut romain et d’un franc sourire, il m’invita à approcher. Je ne sais combien de temps je mis
à le rejoindre. Alors, tous deux assis l’un face à l’autre, le Duce m’accorda un entretien.
Ensuite il retourna à sa table, lentement, et reprit son travail en silence. Il était sept heures du soir. À cette
heure, chacun avait fini sa journée et tout Rome se répandait par les rues dans la nuit tiède. Le Corso n’était
qu’agitation et rumeurs de conversations, comme la rue d’Alcalá à pareille heure. Les gens entraient dans les
cafés et les cinématographes. On aurait dit que seul le Duce veillait, penché sur son travail, près de la lampe,
dans un coin de l’immense salle vide, oui, qu’il veillait pour son peuple, pour l’Italie qu’il écoutait palpiter de
son bureau comme s’il s’agissait d’une de ses petites filles.
Quel appareil de gouvernement, quel système de poids et mesures, de conseils et d’assemblées, peut
remplacer cette image du Héros fait Père, veillant à la lumière d’une petite lampe pérenne sur les aspirations
et le repos de son peuple ?
José Antonio Primo de Rivera{55}
***
Il y a des truites fumées, des perdrix à l’escabèche, des tripes d’agneau,
du boudin sucré, de la chanfaina{56}, d’innombrables pichets de vin
Cencibel, des pigeonneaux et des oublies d’Almazán. Le maire de Burgo de
Osma a fait installer des bancs et d’énormes tables à tréteaux pour recevoir
à dîner les trente et un barracos dans le vestibule de la mairie. De tous côtés
arrivent les plats fumants qu’ont mitonnés des femmes anonymes en
échange de leur place au seul spectacle de théâtre qu’elles pourront jamais
se payer, mais cela elles l’ignorent. Comme les comédiens ne savent jamais,
d’une étape à l’autre, s’ils seront nourris correctement, ils applaudissent
chaque fois qu’une villageoise se présente avec un plat ou une marmite. À
Burgo de Osma comme ailleurs, ce sont des gamines qui servent à table : les
habitants soupçonnent le ministère de la République de leur envoyer des
saltimbanques un peu trop beaux et séduisants pour leurs filles pubères. De
fait, on a interdit à un certain nombre d’entre elles d’assister à la
représentation de Fuente Ovejuna. Non pas que l’œuvre soit connue des
autorités municipales. Mais c’est ce que l’évêque a conseillé. Au milieu du
dîner, le chœur d’enfants de la cathédrale fait une apparition très disciplinée
dans le vestibule de la mairie, en culottes courtes de drap gris, bretelles et
chemise blanche, comme il se doit pour les chérubins d’un village qui
s’enorgueillit d’une cathédrale.

Qui t’a coupée, orangette ?


Qui t’a coupée de ta branche ?
Mal lui en prit, grand mal lui fasse
qui t’a coupée de ta branche.

Les barracos applaudissent les petits choristes sans leur avoir prêté
grande attention. Lucero ne mange rien, il parle, il parle. Certains de ses
camarades l’écoutent, et beaucoup d’autres, non.
« Je n’aime pas notre version du Commandeur, Miguelito. Les méchants
ne doivent pas être si méchants que ça, je te l’ai dit un pétard de fois. Le
méchant doit être beau. C’est pourquoi je t’ai choisi, toi, le plus beau de
nous tous à part moi. Le public doit tomber amoureux du méchant pour ne
jamais oublier qu’il devra l’assassiner.
– Eh, mais cesse de le tripoter comme ça ! Si c’était un melon, il serait
déjà blet, intervient Doña Inés en écartant la main de Lucero de la nuque de
Miguelito.
– Lope est manichéen, objecte celui-ci, et mon Commandeur, je le fais
sous cet angle-là. Ce sont des temps manichéens, Lucero. Qui exigent que
mon Commandeur soit très méchant.
– En fait, Miguelito, ce qui t’émoustille, c’est que les gamines
t’applaudissent au moment où on te tue, lui lance Doña Inés avec un baiser.
Tu crois que c’est pour ton interprétation, mais c’est parce que tu es si beau,
quand tu meurs et que tu te tais deux minutes.
– Bien dit, chère petite madame, renchérit Lucero. Tout l’art de
l’interprétation est là : soutirer au public des émotions difficiles avec des
dénouements simples.
– Je ne comprends rien, passe-moi la carafe de vin.
– Avec tout ce que tu ne comprends pas, Freud n’aurait pas eu besoin de
piocher dans les rêves.
– Très drôle, Lucerito.
– La marquise Eulalia, de rires et dérives / venait à combler deux amants
rivaux, / le vicomte blond de tous les défis / et le jeune abbé aux doux
madrigaux.
– Divin Darío{57}, ironise le scénographe phalangiste Ponce de León.
Chaque fois qu’il pondait un adjectif naissait une fausse vierge.
– Moi, les fausses vierges m’inspirent beaucoup plus confiance que les
vraies, lance quelqu’un.
– À moi aussi, dit Antonia, mais sa voix est couverte par le joyeux
rugissement qui salue l’arrivée de fillettes chargées de plats de viande.
– À moi aussi », répète El Desi, acteur de caractère, menuisier et
trapéziste, pour l’heure assez éméché.
Dans la brasserie improvisée de l’hôtel de ville, personne n’a remarqué
que la porte s’ouvrait. Personne, sauf Ponce de León, qui se lève, transi
comme un poivrot pris de visions. On ne fait guère attention à lui : transe et
visions sont choses courantes chez les barracos, surtout si le dîner est bon
et abondant après la représentation.
« Vierge Marie ! crie-t-il, presque au garde-à-vous.
– Ne blasphème jamais sans adjectif, l’admoneste Lucero. Tant qu’à
offenser un faux dieu, fais-le de manière appropriée. En fin de compte, les
adjectifs ne sont que des péchés véniels.
– Tu viens de dire une belle connerie, chef.
– Putain de Sainte Vierge Marie.
– Octosyllabe ?
– À qui ne sait pas compter des pieds, inutile de conter quoi que ce soit. »
Ponce de León est resté debout dans son bleu de travail de barroco, le
regard braqué sur la porte ouverte. Il n’y a pas assez de lumière pour
affirmer que les pistolets des deux phalangistes qui sourient dans
l’embrasure brillent de tous leurs feux. Mais on les remarque. Les revolvers.
Ils leur pendent sur l’aine comme des phallus mal accorés. Ce sont des
Luger. Assez gros. Les saltimbanques se taisent et cessent de mastiquer leur
faim de pauvres. Ils ont l’habitude de voir des phalangistes avec des pierres,
des bâtons ou des poings. Deux pistolets dans un endroit clos font beaucoup
plus peur. C’est la première fois que cela leur arrive. Lucero se lève.
« Pourquoi êtes-vous armés ?
– Si vis pacem, para bellum.
– Je suppose que vous n’avez pas l’intention de nous tuer en plein dîner,
dit Lucero, qui à cet instant confond ébriété et courage. Une balle de Luger,
c’est très mauvais pour la digestion.
– Il se croit drôle, ce crétin, lance le phalangiste le moins amusant en
portant la main à son revolver.
– La ferme », lui assène le phalangiste le plus amusant en retenant son
poignet. L’homme est brun, avec un front haut accentué par des tempes
dégarnies, des cheveux noirs huilés qui lui moulent le crâne, des yeux un
peu saillants et une bouche fine de requin cruel.
Lucero se rassied. Un silence de neige fondue a subitement refroidi le
joyeux raffut des barracos.
« Je sais qui tu es, toi, lui dit-il.
– Moi aussi, je sais qui tu es, répond José Antonio Primo de Rivera. Tu es
beaucoup plus célèbre que moi.
– Peut-être, admet Lucero. Mais ça m’a coûté beaucoup plus qu’à toi.
– Je ne t’imaginais pas si courageux.
– Je ne suis pas courageux. J’ai peur. Pour moi et les miens.
– N’aie pas peur.
– C’est ta peur qui me fait peur. Et celle de tes assassins.
– Shakespeare ? sourit le fondateur de Phalange espagnole.
– Of course. »
Le fasciste se ménage une place sur le banc face à Lucero et s’installe.
« Tu permets que je m’asseye un instant, Federico ? Je suis un grand
admirateur de ton œuvre, ajoute-t-il, sarcastique.
– Tous les phalangistes sont des admirateurs de notre œuvre, répond
Lucero, légèrement moins sarcastique. Vous ne ratez aucune représentation.
– J’ai su ce qui s’était passé ce soir. Désolé. Je ferai en sorte que ça ne se
reproduise pas. Nous manquons encore de discipline.
– Pas nous.
– Avec vos bleus de travail et nos chemises bleues, nous pourrions faire
beaucoup pour l’Espagne.
– Nous portons des bleus de travail parce que nous n’avons pas le temps
de repasser des chemises. Nous répétons tous les matins, jouons tous les
soirs, et devons encore nous battre avec vous en fin de soirée. Nous en
faisons bien assez comme ça pour l’Espagne. Et puis c’est quoi, bordel,
l’Espagne ?
– Ton ami Luis Rosales m’a dit que tu partais pour Buenos Aires. J’ai eu
envie de te rencontrer avant ton départ. Dans peu de temps, nous serons
légalement un parti. Peut-être dès avant l’automne. Je suis venu te
demander de nous rejoindre.
– Ce sera toi le candidat à la présidence, ou Sanjurjo{58} va se
représenter ? »
Lucero prend une lente gorgée de vin, sans que sa main tremble trop,
tandis que José Antonio part d’un rire franc et sonore qui adoucit son
masque viril. Certains barracos lui font timidement écho.
« Ne te moque pas de mon général. Le pauvre m’écrit parfois depuis le
château de Santa Catalina.
– Il n’est pas trop déprimé ? J’en connais qu’on n’a pas détenus dans des
châteaux aussi confortables.
– Moi, j’ai été à La Modelo, à Madrid. Tu connais ?
– Tu n’y as passé que quelques jours, comme moi. Sauf que moi, ton père
m’a emprisonné pour avoir répété une pièce de théâtre. Ce théâtre que tu
aimes tant.
– Tu exagères, Federico. Toi, tu n’es resté enfermé qu’un moment. Ne
fais pas ton poète maudit. Au fait, tu ne m’as même pas proposé un verre de
vin.
– C’est toi qui t’es invité. Je pensais que tu n’hésiterais pas à te servir,
réplique Lucero en lui tendant son propre verre.
– À toi, fait José Antonio en le levant vers lui. Et pour qu’un jour nous
nous revoyions. »
Il rend son verre à Lucero, qui y boit à son tour et lui renvoie un toast
beaucoup moins convaincant. L’autre le regarde un moment sans rien dire,
tout souriant. Puis il se lève calmement et, après une vague amorce de salut
fasciste à son intention, fait quelques pas vers la porte. Puis se ravise.
« Au fait. Quelle pièce vas-tu présenter à Buenos Aires ?
– Noces de sang. Le titre te plaît ?
– Beaucoup.
– J’en étais sûr.
– Dis bonjour aux Rosales quand tu les verras. Et parle-leur de ce que je
t’ai dit. Voyons s’ils sont capables de te convaincre. Et mille fois merde à
Buenos Aires pour la création de Noces.
– De sang. Merci beaucoup. »
Lucero lui adresse un léger hochement de tête et le beau José Antonio
Primo de Rivera s’éloigne avec son acolyte. Au moment où ils sortent,
Ponce de León se lève et, avec un temps de retard, salue le bras tendu le fils
du dictateur. Cinq autres comédiens, tous des hommes, l’imitent.
« Assoyez-vous et finissez de sâouper, crie Lucero. Faut-il que vous
soyez diots. »

REVISTA CRÍTICA
« Conversation avec García Lorca », anonyme

Buenos Aires, 15 octobre 1933

– Vos Noces de sang ont-elles été attaquées ?


– Tel bourgeois accusait la pièce d’être hors de la réalité. J’aurais pu lui dire : « Le jour où vous mourrez,
monsieur, vous sortirez dans un cercueil, les mains croisées sur la poitrine. Et vous serez aussi hors de la
réalité. La voilà, la réalité. »
– Vous rejetez le public bourgeois ?
– Celui qui raffole de ces scènes où le protagoniste devant son miroir noue sa cravate en sifflotant, puis
appelle son domestique : « Hé, Pepe, apporte-moi… » Parce que ça, ce n’est pas du théâtre, ce n’est rien.
Mais comme les gens assis à l’orchestre et aux balcons font cela tous les jours, ils ont plaisir à le voir sur
scène. Moi, j’arracherais des théâtres le parterre et les balcons, et j’installerais le poulailler en bas. Il faut
ouvrir les théâtres au public en savates. «  Vous portez, chère madame, une jolie robe de soie  ? Eh bien,
ouste, dehors ! » Le public en chemise de calicot, face à Hamlet, face aux œuvres d’Eschyle, face à ce qu’il y
a de plus grand.

***
ABC
22 novembre 1933

D’APRÈS LES PREMIERS CHIFFRES, 9 261 617 ESPAGNOLS ONT VOTÉ DIMANCHE EN
FAVEUR DE LA DROITE ET 5 214 828 POUR LES DIVERS PARTIS RÉVOLUTIONNAIRES

Le Gouvernement a annoncé officiellement hier soir qu’un second tour aurait lieu à Madrid. Les
candidats vainqueurs  : M.  Lerroux, qui affirme qu’il ne fera pas liste commune avec les socialistes, et
M.  Unamuno, qui déclare qu’il souhaitait la victoire de la droite et qu’il considère comme une erreur les
alliances républicaines pour le second tour. Le triomphe de la Lliga sur les partis de gauche se confirme en
Catalogne.

***
Un gros cigare aux lèvres, Juan Luis Trescastro regarde les Grenadins
déambuler dans la rue San Jerónimo depuis le bureau du directeur d’El
Ideal. Il est satisfait du résultat des élections mais appréhende la fin de
journée. Après la Sanjurjada, des hordes de journaliers, de rouges et
d’étudiants ont criblé de pierres le siège du quotidien pour protester contre
son appui à la tentative de coup d’État. Ils ont même tenté d’y mettre le feu
avec des torches imprégnées de goudron. Il s’en est fallu d’un cheveu.
« Terminé, les conneries. Grenade est contente, marmonne Trescastro
sans quitter des yeux la rue affairée et obscure.
– Allons, Juan Luis, ne te fais pas tant de mauvais sang, dit Pedro
Aparicio, qui connaît le bonhomme, en continuant à parcourir les titres de
l’édition du lendemain.
– J’aimerais bien qu’ils aient les couilles, cette fois. »
Le rédacteur en chef sourit intérieurement et finit son verre de cognac
français. Un énorme crucifix, un portrait d’Alfonso XIII et une plaque
d’argent gravée de la devise « Religion, Famille, Ordre, Travail et
Prospérité » ornent le mur derrière lui. Pedro Aparicio n’est pas inquiet.
Cette fois-ci, les propriétaires du journal se sont montrés plus prévoyants
que lors de la Sanjurjada. Non seulement des gardes civils en uniforme
arpentent la rue San Jerónimo, mais lui-même a envoyé des gars d’Action
catholique patrouiller incognito, armés sous leurs gros manteaux ; de son
côté, Trescastro a disposé ses tireurs d’Action populaire sur les balcons
cédés par de bons chrétiens de Grenade. Aparicio lève les yeux et étudie un
instant le beau visage pétrifié d’Horacio Roldán. Cela fait une heure qu’il
est assis dans le fauteuil de l’angle le plus sombre du bureau, sans bouger,
sans dire un mot.
« Tu n’as pas l’air très content, mon garçon. Aurais-tu mal aux dents ? Un
cognac te fera du bien. »
Horacio attend que le directeur du journal s’arrête devant son fauteuil, le
verre à la main, pour lever une main languide en signe de refus. Pedro
Aparicio ne peut dissimuler un geste de dépit. Il retourne à sa table, le verre
plein à la main, d’un pas lent de vieux majordome.
« Horacio n’est content que lorsqu’il parcourt la Vega à cheval, intervient
Trescastro.
– Ou en compagnie de son cousin poète, à ce que j’ai entendu dire »,
réplique Aparicio avec un sourire sarcastique.
Horacio lève les yeux vers lui et, dédaignant le lourd cendrier à portée de
main, laisse ostensiblement tomber son cigare sur le tapis et l’écrase sans
hâte. Le rédacteur en chef plonge le nez dans son journal. Un instant plus
tard, la porte s’ouvre et un Ramón Ruiz Alonso rayonnant sous son pétulant
toupet millimétré s’arrête au milieu de la pièce, donne un coup de talon
militaire et exécute un salut fasciste totalement outrancier. Horacio éclate de
rire tandis qu’Aparicio s’élance vers son ancien ouvrier et lui donne
l’accolade :
« Félicitations, monsieur le député. »
À son tour, Trescastro vient féliciter le nouveau parlementaire d’Action
ouvrière : « De linotypiste à député, à seulement trente ans ! L’avenir de
l’Espagne est entre tes mains, mon garçon, lui dit-il avec une tape
affectueuse sur l’épaule.
– Salut, Horacio, fait Ruiz Alonso, qui aperçoit seulement maintenant le
fils Roldán.
– Toutes mes félicitations, lui lance celui-ci. Tu as vu El Defensor ? Ruiz
Carnero ne te traite plus d’ouvrier savant. Aujourd’hui, il t’a baptisé
“ouvrier honoris causa”. Ce que Salamanque ne donne pas, la politique le
prête{59}. »
Là-dessus, Horacio se lève et s’étire avec une grossièreté flagrante.
Ruiz Alonso lance un grand rire au plafond et, passé un instant de
perplexité, Trescastro l’imite. En revanche, le trait d’esprit du señorito a
crispé la moustache d’Aparicio.
« Carnero a vraiment écrit ça ? » demande Ruiz Alonso au rédacteur en
chef, qui acquiesce d’un haussement de sourcils : hélas oui, c’est bien ce
qu’il a écrit. « J’adore aiguiser l’ingéniosité de mes ennemis.
– Tu verras, tu finiras par les prendre en affection, tellement tu les rends
ingénieux, dit Horacio.
– Merci pour tout, salaud, lui lance Ruiz Alonso en lui tapant sur
l’épaule.
– De rien. Bon, puisque tout est calme je m’en retourne à la Vega, si ces
messieurs n’y voient pas d’inconvénient. »
Il ébauche une révérence burlesque et sort.
« Qu’est-ce qui lui prend, à ce bouseux ? crache Ruiz Alonso.
– Tu sais comment il est, voyons, temporise Trescastro. Il ne faut pas lui
en vouloir. S’éloigner de sa chère Vega le rend irascible. Et ne crois pas
qu’il soit ravi que tu épingles son cousin à chaque meeting.
– Ce pédé est dangereux, intervient Aparicio.
– Moi, je ne m’en ferais pas trop, rétorque Trescastro, arpentant la pièce
avec une suffisance grotesque, les mains dans les poches de son pantalon de
lin brun et le regard au loin. Il n’est pas près de revenir de Buenos Aires,
celui-là. Il gagne pas mal de pognon, là-bas.
– Ici aussi, il gagne pas mal de pognon, objecte Aparicio qui, en bon
sédentaire, n’apprécie pas plus que ça les aristotéliciens.
– Eh bien c’est terminé, dit Ruiz Alonso. On va mettre de l’ordre dans
tout ça. Cette tapette, avec sa grosse tête, n’aura plus un rond de l’Espagne.
– Et Hitler ne laissera personne nous arrêter, assure Trescastro. L’Europe
est à nous. Que ce pédé reste à Buenos Aires. À faire dans son froc.
– No habrá más pena ni olvido{60}… entonne le député, sardonique.
– Reprenons un peu de ce brandy du patron, c’est tout de même meilleur
que le tord-boyaux de la Manigua. »
Et Trescastro remet une tournée.

***
On boit aussi du brandy au 34, Gran Vía. Il n’est pas pire que celui du
directeur d’El Ideal, mais il est plus triste. Le conseiller socialiste Manuel
Fernández-Montesinos berce dans ses bras la petite Tica, pendant que son
beau-père ravive le feu dans la cheminée en brûlant les journaux du jour et
que doña Vicenta coud pour ses petits-enfants. Conchita et Isabelita,
chacune de son côté, écrivent à Lucero qui, lui, se trouve à Rosario : il finit
de relire son traité Jeu et théorie du duende et partira bientôt pour Buenos
Aires, où il doit présenter Mariana Pineda et Noces de sang avec l’actrice
Lola Membrives. Les murs du salon sont constellés de coupures de
journaux argentins qui rendent compte de son succès outre-Atlantique. « Ma
parole, Vicenta, ton fainéant de fils va finir par se faire plus de pognon que
moi ! » L’exclamation avec laquelle le vieux don Federico accueille chaque
nouvel article est devenue une rengaine familière et attendue.
« Qu’est-ce que tu écris sur moi, traîtresse ? Je te vois ! » s’exclame
soudain Isabelita en arrachant sa lettre à Conchita, dont elle s’empresse de
parodier le phrasé d’une voix aiguë :

Et tu devrais voir cette idiote d’Isabelita, avec sa robe d’été mauve à fleurs en plein hiver – tu
vois le froid qu’il fait à Grenade l’hiver –, un manteau rouge horrible qu’elle sort de je ne sais
où, et un foulard jaune. Elle est épouvantable mais tu sais comment elle est, quand on le lui fait
remarquer elle répond qu’elle va aller voter avec les couleurs du drapeau républicain, parce
qu’elle est fière d’être républicaine, communautaire et femme. Eh oui, maintenant elle n’est
plus bolchévique mais communautaire, ce qui l’oblige à toujours porter quelque chose de
mauve sur elle. Maman a failli avoir une attaque en la voyant mais ne t’y fie pas, elle-même
n’est pas exempte de tout péché. Elle a pris toutes les servantes et les a attifées de vieilles
nippes (et d’autres moins vieilles). Angustia n’en finissait pas de ronchonner en se regardant
dans la glace : « Ay, Vicentita, mais j’ai l’air d’une Marie-Madeleine ! Et me v’là tout
ébouriffée. Si mon défunt me voyait… Vous savez bien que j’ai toujours été coquette », lui
disait-elle. Et maman de répliquer : « Les indalecios{61} sont peut-être athées, mais toi, tu vas
me faire le plaisir d’aller voter pour eux habillée comme une chrétienne ! » Papa et mon
conseiller chéri ne voulaient pas qu’on aille voter toutes seules, mais nous avons tenu bon.
« Les femmes sont enfin libres, nous allons réparer l’Espagne », criait ta sœur de sa voix de
folle. Et papa qui lui ordonnait de se taire à cause des voisins, et des fascistes, parce qu’ils lui
font plus peur maintenant qu’il se fait vieux. C’est ainsi que nous sommes parties, Lucerito,
prendre nos bulletins du parti socialiste. À vrai dire, nous avions toutes un petit peu peur, quoi
qu’en dise Isabelita. On aurait dit que tous les hommes cachaient un pistolet sur eux. Les
fascistes fermaient les écoles dès que leurs partisans avaient voté et les socialistes faisaient de
même de leur côté. Finalement il ne s’est rien passé, mais je crois que le problème de Grenade
ne sera résolu que le jour où nous nous serons tous entretués et qu’il ne restera plus un seul
Grenadin.

« Et au bout du compte, c’est ce nazi de Gil-Robles qui a gagné, dis bien


ça à ton frère, conclut don Federico en faisant tournoyer doucement le
brandy dans son verre.
– Voilà qui nous apprendra à accorder le droit de vote aux femmes,
plaisante Montesinos.
– Tais-toi donc, dégourdi sans malice, le rabroue Concha. Quel exemple
pour ce pauvre bébé !
– Ay, Lucerito, soupire Vicenta en elle-même, sans lever les yeux de ses
aiguilles. J’ai un tel poids sur le cœur. Je me demande s’il ne vaudrait pas
mieux que tu ne reviennes pas, mon tout petit.
– Ne dis pas de bêtises, la reprend don Federico. Que crois-tu qu’il va se
passer maintenant ?
– Premièrement, ils vont liquider la loi sur les territoires communaux, si
bien que les patrons vont recommencer à faire venir des Portugais et des
Galiciens à bas prix pour la voirie et les usines. La famine va revenir de
plus belle à la Vega, beau-père. Et dans toute l’Espagne.
– Alors moi aussi, j’y serai obligé, dit le cacique avec la lenteur du
paysan. La concurrence sera trop rude.
– Tu les as déjà fait plier. C’est toi qui as gagné.
– Ça n’a plus rien à voir. C’était beaucoup plus facile du temps où ils se
croyaient les plus forts. Nous allons finir par regretter l’Oncle Page » – il
croise les doigts – « sac à poisse ! »

***
Doña Esperanza porte ses cheveux courts et la carafe de brandy avec la
même distinction. Dans le salon de la grande bâtisse de la rue Angulo, la
mélancolie embellit étrangement les visages défaits de ses quatre fils. On
parle peu. Sur une table de belles dimensions s’entassent en plusieurs
exemplaires les éditions du jour d’ABC et El Ideal avec les résultats
électoraux à la une. Le patriarche Miguel Rosales dodeline de la tête sur le
canapé. Les petites dernières jouent sans ardeur aux échecs, leurs talons
hauts abandonnés sur le tapis comme des poissons morts sur la berge.
« Ay, doux Jésus, se plaint pour la énième fois doña Esperanza en
retournant s’asseoir dans son fauteuil. Un député ! Tout ce travail pour un
député, parmi tous les frères Rosales ! Dans une famille où la coutume veut
que même notre temps, on ne le perde pas !
– Nous n’avons pas perdu, maman », dit Antonio l’albinos, en plissant les
yeux de cette manière particulière qui plaît tant aux Grenadines.
Le patriarche lâche un ronflement féroce ; ils se tournent tous vers lui et
le contemplent un long moment en silence. Personne n’a envie de parler ce
soir, dans cette vaste demeure phalangiste où résonnent d’habitude les
bavardages des quatre frères Rosales. Soudain, don Miguel émet de petits
bruits comme s’il fredonnait une chanson.
« Il rêve qu’il danse une valse de Vienne avec Mussolini et Hitler, dit
Pepinique, déclenchant un éclat de rire général qui réveille le vieil homme.
– Que se passe-t-il ? marmonne celui-ci.
– Rien, mon mari. Ce sont tes enfants qui font contre mauvaise fortune
bon cœur. »
Luis, le poète encore inédit de la famille Rosales, semble chercher
l’inspiration, ses lunettes d’écaille aux verres épais tournées vers le plafond.
Toute la maisonnée lui en veut depuis qu’il prétend intituler son recueil de
poésie Avril : c’est le mois maudit de la proclamation de la République.
Pepinique, le plus téméraire, le plus exalté, va plus loin : il affirme que
lorsque la Phalange sera au pouvoir, le livre sera interdit parce qu’ils
abrogeront le mois d’avril.
Le téléphone sonne au fond du corridor plongé dans la pénombre.
Pepinique se lève et les autres l’écoutent en silence proférer une longue
litanie de monosyllabes, puis assener un « Arriba España » et raccrocher.
« Qui était-ce, fils, pour que tu fasses tant de mystères ? s’enquiert doña
Esperanza, qui se lime les ongles.
– C’était le camarade José Antonio », répond-il.
Tout le monde se redresse, jusqu’au patriarche qui renonce à poursuivre
son rêve de valse hitlérienne.
« Et qu’a-t-il dit ? demande Antonio l’albinos.
– Il a dit que vive l’Espagne et malgré l’Espagne. Et que nous devons
continuer à graisser nos armes le soir et à repasser nos chemises aux
aurores. »

Mère, quand je serai mort,


fais-le savoir aux patrons
par des télégrammes bleus
qui volent du sud au nord.
ACTE V
NO-DO
Et le Bienio Negro, la double année noire, commence. Très vite, le
27 mars 1934, le gouvernement républicain de droite rétablit la peine de
mort. Le premier gouvernement de la République l’avait abolie à la grande
honte du peuple espagnol qui, depuis 1775, se régalait du spectacle du vil
garrot{62}. La peine de mort a toujours fait partie du patrimoine culturel de
l’Espagne, comme la corrida, mais Carlos III avait eu le bon goût
d’espagnoliser encore plus le spectacle en remplaçant le gibet par le garrot
étrangleur. Une telle décision représente alors une grande avancée dans la
lutte de la foi contre la science, car cela signifie que la mort du condamné
n’est plus due à l’athéisme de la gravité newtonienne, mais à l’intervention
d’un chrétien qui serre lentement une vis sur sa nuque jusqu’à dislocation
de l’apophyse odontoïde de la vertèbre axis. Il n’atteint pas toujours
l’apophyse elle-même, car la précision scientifique n’a que peu à voir avec
la foi. Il n’empêche que le garrot est une méthode doublement humaine.
Contrairement au gibet, où il suffit d’actionner un levier pour que le
candidat au trépas trépasse, ici un bourreau doté de noms et prénoms doit
manœuvrer le tourniquet, se délecter, tordre, suer, blasphémer, bénir, sourire
peut-être, et peut-être pleurer, jusqu’à entendre le crissement de l’apophyse
et le ronronnement atone du râle. Le garrot, avec son bourreau, est plus
empathique que le gibet.

Dans la rue des Remparts


on a tué une colombe.
Je cueillerai de mes mains
les fleurs pour sa couronne.

Si la lésion produite écrase le bulbe rachidien ou brise la cervicale en


sectionnant la moelle épinière, elle entraîne un coma cérébral et la mort est
instantanée. Mais cela dépend en grande partie de la force physique du
bourreau et de la résistance du cou du condamné. L’expérience démontre
que les choses se passent rarement comme prévu ; la mort par garrot
intervient le plus souvent par strangulation et résulte d’une série de lésions
laryngiennes et hyoïdes qu’on se gardera de détailler. Si l’agonie du
supplicié se prolonge, la foi chrétienne lui offre une grande consolation : un
sacerdote gras et inculte vient marmotter des prières à ses côtés pendant
qu’on l’asphyxie.

Je suis montée dans un pin vert


pour voir si je l’apercevais
et je n’ai vu que la poussière
de la voiture qui l’emmenait.
Allez, en avant la pagaille :
à peine fini le tapage
commence la fusillade.

L’avènement de la droite républicaine et le Bienio Negro sont salués, dès


décembre 1933, par la troisième insurrection anarchiste de la République
avec l’état de guerre qui s’ensuit et ses soixante-quinze morts en sept jours
à peine. La déclaration d’indépendance de la Catalogne, les soulèvements à
Madrid et l’insurrection minière en Asturies font écho à la peur des
démocrates de voir le fascisme s’installer en Espagne suite à l’alliance du
velléitaire Lerroux avec la CEDA{63}. Les indices inquiétants ne manquent
pas : une des mesures les plus controversées de ce nouvel exécutif composé
de radicaux, national-catholiques et agraires est d’écarter du pouvoir
maires, conseillers et autres élus dérangeants. Les postes vacants sont
occupés par des administrateurs désignés par la droite.
En Allemagne, Hitler a lancé sa sinistre croisade contre juifs, noirs, gitans
et infirmes, « formes de vie ne méritant pas de vivre ». En Italie, Mussolini
améliore considérablement les droits de la femme enceinte salariée, dans le
but très féministe qu’elle ponde plus de soldats pour tuer plus de gens.

Ne t’en va pas, colombe, aux champs,


tu sais que je suis chasseur,
et si je tire et te tue,
pour moi sera la douleur,
pour moi sera le tourment.

La droite abolit aussi la réforme agraire socialiste, si bien que les


propriétaires terriens peuvent recommencer à importer des esclaves de
régions plus pauvres et ne craignent plus qu’on leur confisque les terres
que, caprice ou spéculation, ils maintiennent en jachère. Conséquence
immédiate de cette mesure, en 1935 le salaire moyen du journalier agricole
chute à 17 reales, alors que les ouvriers en ville touchent deux pesetas.
Et Lucero, toujours aussi peu réaliste, se fait millionnaire. Il n’est plus
seulement le poète espagnol le plus populaire, au-dessus même du
malheureux et divin Bécquer. Son théâtre fait un tabac en Espagne,
Argentine, Uruguay… jusqu’au Neighborhood Playhouse de New York qui
programme Noces de sang, important en Amérique la violence ronde et
sexuelle des couronnes de fleurs.

La Lune a laissé un couteau


abandonné dans les hauteurs,
aguet de plomb qui veut bientôt
se changer en sang et douleur.

***
Grenade, 5 juillet 1935
Le train entre en gare de Grenade avec des râles de taureau qui reçoit
l’estocade. Lucero et le journaliste Constantino Ruiz Carnero attendent sur
le quai que le convoi s’immobilise. Les portes des voitures commencent à
s’ouvrir, il s’en déverse des valises et des gens alourdis de cernes et
d’heures de voyage. La fumée de la locomotive noircit le ciel d’été et voile
le soleil, au point qu’on dirait une vieille pièce de monnaie de cuivre, usée
par les doigts sales de quatre cents marchands. Lucero s’impatiente en
voyant le flux de voyageurs se clairsemer.
« Il n’est pas venu, dit-il en battant des paupières comme un enfant gâté.
– Quelle pile électrique tu fais. »
Plus personne ne descend du train et Lucero a un genou qui tremble sous
son pantalon noir.
« Il n’est pas venu. »
Alors, un blanc soulier verni pointe hors d’une rame et se pose sur son
marchepied. Ensuite, très lentement, apparaît une jambe moulée dans un
pantalon de lin ivoire.
« Ce doit être lui. »
Lucero s’élance en clopinant. Ruiz Carnero le suit sans se presser.
L’écrivain et journaliste Eduardo Blanco-Amor se dresse au complet sur la
haute marche, raide comme un pinceau, balayant du regard les quatre points
cardinaux comme une marquise observant ses invités depuis la porte du
salon. Vêtu de clair et coiffé d’un canotier, il a ce lent sourire du fumeur
savourant une bouffée d’opium.
« Ay, Federico. Te voir m’emplit d’amour et de joie », soupire-t-il,
prenant enfin pied sur le quai pour étreindre Lucero.
Un porteur se précipite pour descendre ses bagages, deux valises roses
usées par on ne sait quelles transhumances. Blanco-Amor examine Ruiz
Carnero, avec ses chaussures élimées et sales, son costume fripé, ses
poignets de chemise couverts de taches d’encre.
« Federico, comment oses-tu venir m’accueillir en compagnie d’un
monsieur aussi laid ? »
Les deux Grenadins poussent un tel éclat de rire que la fumée de la
locomotive se dissipe un instant.
« Je vais faire les présentations officielles, annonce Lucero avec
emphase : Constantino Ruiz Carnero, alias Constancio, qui dirige notre
quotidien anti-putréfiés El Defensor.
– Et qui est laid, ajoute Carnero.
– Ay, ces dents de lapin. Cet homme ne possède-t-il donc rien de bien
façonné ? Ce n’est pas ton amant, au moins ? »
Le portefaix n’anabolise pas tout ce qu’il entend.
« Et voici Eduardo Blanco-Amor, écrivain et journaliste. Galicien, mais il
a vécu presque dix ans à Buenos Aires et travaille pour La Nación, dont il
est le correspondant à Madrid.
– On m’a envoyé à Grenade pour que je rapporte aux Argentins le
moindre méfait de leur poète et dramaturge préféré. Tu ne peux pas savoir
le succès qu’a récolté ce beau gitan à Buenos Aires, Rosario, Montevideo…
Même les filles veulent coucher avec lui ! Quelle horriscordance, n’est-ce
pas ? »
Le porteur dépose les valises dans le coffre de la voiture et empoche,
éberlué, deux reales de l’élégant voyageur.
« Tu es fou ! C’est énorme, lui signale Carnero.
– Quand on est pauvre comme un rat, il faut donner le change en
dilapidant, réplique Blanco-Amor pendant que Lucero lui ouvre une
portière à l’arrière. Gaspiller est une nécessité primaire du dandy, plus
encore que respirer. Regarde le grand Ramón María del Valle-Inclán, que
j’ai le plaisir de connaître. Les poux de sa barbe sont mieux nourris que lui.
Il la parsème de miettes pour que l’on croie qu’il a mangé. Le comble de la
coquetterie, tu ne trouves pas, Federico ?
– Tu es trop épatant, don Latino, tu me feras mourir de rire.
– Et toi, ami Carnero, pratiques-tu aussi cet amour qui n’ose dire son
nom ?
– Bien entendu.
– Ay, pauvres petits.
– Qui donc ?
– Tes amants, qui d’autre ?
– Veux-tu que nous allions directement à la Huerta ? demande Lucero.
– Vagabondez-moi plutôt un moment dans la Vega : les visiteurs doivent
toujours arriver à l’heure du déjeuner ou du dîner, pour qu’il n’y ait pas à
causer trop longtemps. »
La voiture avance en soulevant la poussière. Au bout de dix kilomètres
apparaît le damier architectural de Santa Fe. Une fois franchie l’arche dans
la muraille, une file d’ânes oblige Carnero à serrer le frein à main.
« Le village de la honte, les filles, dit Lucero. Sortons d’ici, vite. Ça pue
le roi et le catholique.
– Cesse de caqueter, Federico, le reprend Blanco-Amor. Sans la
capitulation de Boabdil, tu ne serais pas poète. »
Lorsqu’ils tournent dans le chemin menant à la Huerta, bordé d’une
débauche de grenadiers et de rosiers géants, le soleil darde à la verticale.
Carnero arrête la voiture sous l’énorme noyer à l’entrée de la maison.
Lucero ouvre la portière arrière avec force courbettes et Blanco-Amor,
concentré et muet, remonte l’allée vers le canal d’irrigation et s’absorbe
dans la contemplation de la Sierra Nevada et de l’Alhambra, laissant ses
compagnons se charger des bagages. Le parfum du macassar et des
géraniums dilue le bouquet* toujours excessif dont s’asperge le voyageur.
Les abeilles bourdonnent de tout leur cœur, comme si cette profusion de
fleurs et de fruits leur garantissait la vie éternelle.
« Le Galicien ! » vocifère don Federico, provoquant une brusque envolée
d’oiseaux à travers la cour.
La première fois que Blanco-Amor est venu à la Huerta, il y a deux ans,
ses propos salaces et ses façons ostensiblement maniérées ont mis le
cacique à la torture. À présent, ils s’étreignent avec effusion sur le perron.
« Fréquentez-vous toujours Miguel de Unamuno ? demande le dandy.
– J’étais avec lui il y a deux mois à Madrid. Je lui ai dit que tu le traitais
de pornographe, mais je n’ai pas su lui expliquer pourquoi.
– Lorsque, Seigneur, tu nous donnes ce baiser qui nous ôte le souffle,
celui de la mort,/notre cœur sous la forte pression/de ta main droite reste
captif. Ça ne vous suffit pas ?
– Surtout pas d’explication, Eduardo : voilà Vicenta et elle est très
pieuse. »
Sur la table de la salle à manger, il y a deux carafes de vin, de l’eau
ramenée à dos d’âne de la fontaine de l’Avellano, un grand plat de
remojón{64} grenadin et deux belles tortillas de Sacromonte{65}.
« Et que disent les Argentins, Eduardo ? demande don Federico.
– Ils disent vos, et apiolarse, et chamullar, et pebeta{66}…
– Mon père te demande ce qu’ils disent de moi, ahuri.
– Ah, ça. Eh bien, qu’il est insupportable, surtout pour les égocentriques
de mon espèce. À Buenos Aires, on n’a que son nom à la bouche : Federico
par-ci, Federico par-là. Je suis sûr que Carlos Gardel est mort à cause de ça,
le mois dernier.
– Tu exagères, Eduardo. Il ne m’a pas attendu.
– Exagérer, c’est notre métier. Pas vrai, laideron ? lance Blanco-Amor à
Carnero.
– En Argentine, peut-être. À Grenade, seuls les journalistes à court de
mots ont une chance de survivre.
– Quel accrostifleur tu fais, Eduardo, dit Lucero.
– Allons, allons, des loufoqueries pareilles, à votre âge ! proteste Vicenta.
– Et toi, Isabelita, quel âge as-tu maintenant ? Pas encore mariée ? lance
Blanco-Amor à la jeune femme, qui depuis son arrivée arbore une moue
dégoûtée.
– Cinq mille ans, réplique-t-elle, ulcérée. Et je me suis mariée douze
millions de fois.
– Dis-moi, qu’est-ce qui te fait le plus peur, les loups ou les sorcières ?
– Les messieurs stupides. »

***
Le soir tombe sur le casino de Grenade. Blanco-Amor et Lucero
contemplent leurs verres d’absinthe sur la table d’angle qu’ils partagent
dans la pénombre d’un recoin. L’appareil photo du Galicien, un Zeiss
Sonnar que lui a, dit-il, rapporté un amant allemand, renferme certaines
images inquiétantes surgies durant leur promenade du soir dans l’Albaicín.
Les nombreux graffitis fascistes violant les murs des remparts zirides, de la
Casa de los Mascarones, de l’alminar d’Almorabitun et de la Casa de Porras
ont surpris Blanco-Amor et il a tenu à les capter malgré les protestations de
Lucero, pressé d’aller boire un verre.
« Pourquoi prends-tu ça en photo ?
– Quand il se produira quelque chose de terrible, je veux pouvoir vous
rappeler qu’on vous avait prévenus. »
Des patriciens grenadins bavardent à voix basse dans le confortable
salon, d’autres lisent leur journal, bien installés dans un fauteuil. Les deux
écrivains ne s’aperçoivent même pas qu’un type costaud, la quarantaine,
front bas et favoris coupés à la hache, s’est arrêté à leur table.
« Pardonnez l’intrusion, messieurs, dit-il d’une voix forte, qu’il hausse
encore afin de se faire entendre à la ronde.
– Oui ? fait Lucero, tiré de ses pensées.
– Est-il vrai que tous les poètes sont des pédés ? »
Le sourire de l’intrus découvre ses dents jaunes ; la rumeur ambiante se
ouate. Lucero dévisage l’homme et prend son temps.
« Et qu’est-ce qu’être poète ? » répond-il enfin. Il ne détourne les yeux
que lorsque le grossier personnage fait demi-tour et s’éloigne d’un pas
satisfait. Le bourdonnement des conversations reprend un ton plus haut.
« Qui était-ce, celui-là ? demande Blanco-Amor.
– Un roncoquélique, je suppose.
– Vous êtes tous malades, ici, à Grenade.
– Grenade est une ville malade, habitée par des gens malades et avec un
futur malade.
– Et nous, nous sommes doublement inutiles, étant poètes et pédés. Notre
sexe ne perpétue pas l’espèce et nos paroles ne changent rien à la face du
monde.
– Mais nous sommes un petit peu beaux, tu ne trouves pas ?
– Bien sûr que si, mon ange. »
Ils trinquent avec grand sérieux, vident leurs verres d’un trait puis les
lèvent pour attirer l’attention du serveur.

***

Ó
LA RAZÓN
Interview de FGL par Alberto Rivas

Buenos Aires, 21 octobre 1933

« Un jour on m’a demandé ce qu’était la poésie. Cela m’a rappelé un ami à moi, et j’ai dit : la poésie ? Eh
bien, voyons : la poésie, c’est l’union de deux mots dont on n’aurait jamais cru qu’ils puissent s’unir, et qui
forment ensemble une sorte de mystère ; et plus vous les prononcez, plus vous y trouvez de suggestions ;
par exemple, quand je repense à cet ami, la poésie c’est : cerf violenté. »

***
La nuit du café Alameda a l’accent français depuis que les rinconcillistes,
bien éméchés, sont arrivés à leur tanière vers dix heures. Le quintette se
lance dans une interprétation facétieuse des Sauvages de Corrette, et les
membres de la franc-maçonnerie épenthétique se lancent dans une
discussion sur Lautréamont, Rimbaud et l’inévitable Baudelaire. Carrillo La
Loca, dont c’est l’anniversaire, a décidé de protester contre la fuite du
temps en passant toute la veillée de profil. Paquito Soriano, qui est mort
l’an passé à force d’érudition et d’embonpoint, préside sur sa chaise vide.
Blanco-Amor a troqué son costume ivoire contre un autre, d’un blanc
éclatant.
« Je m’habille en mariée dans l’espoir de m’attirer le sourire vertical
d’une braguette ! » clame-t-il.
Manuel Fernández-Montesinos, le futur maire de Grenade, marmonne on
ne sait quoi sur une guerre, quelle guerre d’ailleurs on n’en sait rien, et
seule Emilia Llanos l’écoute, sans cesser un seul instant d’être la plus belle
femme de Grenade. Maroto, qui soupire en silence dans son col de chemise,
n’est distrait que par l’insistance de la main de La Loca sur son entrejambe.
Le journaliste Constancio Ruiz Carnero est triste : il a appris que la boisson
à la mode parmi les reporters américains comme Hemingway était le gin-
tonic, or plus il en boit, moins il est ivre. Lucero fume, l’air hautain, en
projetant la cendre de sa cigarette blonde par-dessus son épaule comme il
l’a vu faire dans un film délicieusement sophistiqué.
« J’aimerais écrire avec mes ongles le grand poème de Paquito Soriano,
intervient-il, sa voix éméchée s’efforçant de couvrir le quintette. Je me
languis de mon prêtre gisant, de mon Bouddha à lavallière, de mon pervers
et doux maître !
– Navarrico ! crie Maroto. Un verre de duende pour le pédé au nœud
papillon !
– Je ne comprends pas ce que vous avez commandé, señorito Maroto,
répond le serveur.
– C’est que le duende est un pouvoir et non un avoir, Navarrico. On ne
peut pas le servir dans un verre.
– Un jour, il vous arrivera malheur, à force de dire toutes ces bizarreries,
proteste le loufiat en s’éloignant. Même sur les bateaux d’outre-mer, vous
m’entendez ? Même sur les bateaux d’outre-mer, je n’ai jamais rien entendu
de pareil. Que ce soit en anglais, en français, en chinois ou en foutu
javanais.
– Tu te souviens de Paquito, Eduardo ?
– Bien sûr. Le dandy du tonnelage et du talent.
– Qu’est-ce qu’être dandy ?
– C’est savoir distinguer l’apollinien du dionysiaque, voyons, Federico.
Parfois, on te croirait idiot. Une tare qui te rend sublime, d’ailleurs.
– Et moi, suis-je un dandy ? demande Lucero avec une moue puérile.
– Toi ? Tu es un poète maudit qui a la malchance d’avoir du succès.
– L’infortune est toujours baroque.
– Il y a des culs parfaits qui te réconcilient avec Platon, avec l’harmonie
des sphères, fait une voix. Et le tien est ainsi, Emilia.
– Ne commence pas, Maroto, dit Emilia en l’écartant d’un battement
délicat de la main dans le vide. Tu ne vois pas que mes amis discutent de
choses phénoménalement intranscendantales ?
– Je souffre pour toi, en silence.
– Eh bien justement, tais-toi.
– L’art pour l’art ! crie Lucero à la chaise vide de son gros et défunt ami.
Qu’est-ce que l’art pour l’art, Paquito ? Une simple multiplication. Une
arithmétique de bas étage. C’est comme si je disais l’art parmi l’art, ou l’art
plus l’art, ou l’art moins l’art. Ce sont les quatre règles, Paquito. Les quatre
règles servent à calculer ce que tu dois à l’épicier, pas à écrire de la poésie.
– Depuis qu’il est mort, Paquito ne te contredit plus jamais, lui fait
remarquer Carnero. Alors maintenant, tu vas devenir un poète politique ?
– Tu veux rire. Regarde Alberti, un de nos meilleurs jeunes poètes. Eh
bien ? Il est allé en Russie, est devenu communiste ; depuis, il ne fait plus
de poésie, contrairement à ce qu’il croit, mais de la mauvaise littérature de
presse. L’artiste, et en particulier le poète, est toujours anarchiste, il est
incapable d’entendre d’autres voix que celles qui affluent en lui-même.
Trois voix puissantes : celle de la mort, avec tous ses présages, celle de
l’amour et celle de l’art.
– Lucero est soûl.
– De naissance.
– Paquito est le seul ange déchu, non du fait de ses péchés, mais du fait
de son propre poids, reprend Lucero en s’adressant à la chaise vide.
– Et il en avait, des péchés.
– L’impitoyable lord.
– Et si nous parlions de choses tristes ?
– Regarde qui voilà, dit Blanco-Amor en envoyant à la porte de
l’Alameda un baiser muet. Notre fiancé de ce soir. »
Lucero lance la cendre de sa cigarette par-dessus son épaule et se déboîte
le cou avec affectation pour regarder vers l’entrée. Il reconnaît Trescastro,
le Petit Marquis, Marranero et Ruiz Alonso précédé de son toupet. Un
cinquième arrivant gesticule parmi eux. C’est ce quadragénaire costaud, au
front bas et aux favoris catégoriques, qui les a abordés au casino un peu
plus tôt.
« Est-il vrai que tous les poètes sont des pédés ? fait Lucero en imitant le
bonhomme.
– Qui est-ce ? demande quelqu’un.
– Il est tellement vulgaire que je devrais l’oublier, dit Emilia Llanos.
Mais il s’appelle Francisco Rodríguez Gómez et c’est le chef d’Action
populaire à Grenade. Un ange de la mort. Qui se prend pour un guerrier.
– Oh, Margaretha Geertruida, divine Mata Hari ! s’exclame Maroto en
levant les bras au ciel. Un de ces jours on te fusillera, comme elle.
– Elle avait quarante-deux ans. C’est le bel âge pour être exécutée, si tu
es coquette, rétorque Emilia, la fumée s’échappant de sa bouche en une
lente danse du ventre.
– Le fait est qu’il nous a demandé si tous les poètes étaient des pédés,
reprend Blanco-Amor en se penchant sur la table, sa fumée interceptant
celle d’Emilia.
– Juan Ramón{67} se serait évanoui.
– Je vois et j’entends à Grenade des choses qui ne se produisent pas
ailleurs en Espagne. Vous n’avez pas peur de vous-mêmes ? continue le
Galicien, dont les propos douchent quelque peu l’ébullition rinconcilliste.
– C’est plus du dégoût que de la peur », répond Emilia.
En rentrant chez lui aux petites heures le lendemain, le journaliste
Carnero trouve dans la pénombre du salon le chef de la CEDA. Un premier
gnon au visage l’envoie au tapis. Puis deux violents coups de pied au ventre
lui font vomir tout l’alcool ingurgité dans la nuit.

***

CORREO DE GALICIA
Interview de FGL par José Rodríguez Lence

Buenos Aires, 22 octobre 1933

Compostelle et le paysage galicien… Comment voulez-vous que, de deux forces aussi formidables, ne
surgissent pas des poètes pleins de vigueur et de tendresse ? À mon arrivée en Galice, elles se sont emparées
de moi au point de me faire sentir poète de l’herbe haute, de la pluie haute et lente.
Je me suis senti poète galicien, avec le besoin impérieux de faire des vers, et son chant m’a obligé à étudier
la Galice et son dialecte, ou sa langue, pour le merveilleux quelle importance…
En étudiant ce qu’est la Galice, sa littérature, sa musique, j’ai trouvé des affinités vraiment miraculeuses
avec la musique et la littérature andalouses, ou plutôt flamencas, et mieux encore gitanes. Et, chose étrange !
Les gitans des foires et des fêtes votives, les frères de l’ours velu qui danse, de la guenon fessue et pouilleuse,
ne peuvent pas vivre en Galice. Ils n’y trompent personne et s’y font rouler plus souvent qu’à leur tour.
 … L’automobile démarre à toute allure vers l’ambassade. Le « Ei carballeira{68} » lancé par la vitre ouverte,
avec sa voix de marin et ses deux mains tendues, nous va droit au cœur, comme la divine Romance de la
luna, luna….

***

ABC
19 janvier 1936

La criminalité révolutionnaire

De traîtres et féroces attentats se sont multipliés ces jours-ci contre la Guardia Civil. Ils sont motivés par
un évident sectarisme révolutionnaire qui, s’il n’applique pas une consigne concrète de l’instant, répond à
coup sûr à une incitation systématique par le mauvais exemple et les homélies sinistres. Presque aucun de
ces attentats ne présente de circonstances ou de motifs conduisant à une autre explication. Aucun
antécédent personnel n’a pu être établi entre agresseurs et victimes  ; les agents ont été lâchement
assassinés  ; facilement reconnaissables à leur uniforme, ils ont été surpris en embuscade. Nous voyons
aujourd’hui la conséquence d’une haine qu’ont exacerbée des campagnes intolérables, qui scandalisent tout
le monde et qui, malgré cela, perdurent sans autres obstacles que la délation habituelle ou, au meilleur des
cas, par des saisies plus ou moins officielles d’imprimés délictueux.
Informations et principales nouvelles du présent numéro

Un nouvel avion s’écrase à proximité de Japacari (Bolivie) : page 41


Conférence de M. Chaprieta au Cercle de l’Union du Commerce : page 43
Les auteurs de l’attentat de vendredi à Jerez, assassinent un lieutenant de la Guardia Civil  : deux
agresseurs abattus : page 49
La Mongolie intérieure se sépare de la Chine : page 31
Don Alfonso XIII a quitté Paris pour Rome : page 32
Oliveira Salazar reconstitue le gouvernement portugais : page 32
Aujourd’hui, le match de football Espagne-Autriche : page Sports
La situation politique

Propagande électorale : le Gouvernement fixe les règles

Des ordres sévères sont donnés aux autorités et aux forces armées.
Le président du Conseil a reçu à quatorze heures les informateurs politiques et leur a fait les déclarations
suivantes :
« J’ai pris des dispositions pour les campagnes électorales et le Gouvernement en a fixé les règles, qui
seront communes à tous les partis politiques.
« La propagande par voie radiophonique, puisqu’il s’agit d’un instrument de l’État et d’une concession du
gouvernement, ne pourra être utilisée que par celui-ci. Il serait absurde que des organes officiels comme la
radio s’utilisent pour combattre le régime politique de l’État. Si l’on en concédait l’usage à un parti politique,
il ne pourrait être refusé ni aux anarchistes ni aux communistes, du fait précisément de ce critère égalitaire.
La propagande par avion reste assujettie aux normes de la loi et, pour le survol des villes, de la direction
de la Sécurité. »
Répercussion d’alertes à l’étranger

ABC à Paris : L’Intransigeant souligne la division idéologique des gauches


Paris, 19 février, une heure du matin (chronique téléphonique de notre correspondant).
La tonalité des commentaires locaux sur le résultat des élections en Espagne confirme le sentiment
d’alerte auquel nous faisions référence hier. De façon générale, les organes d’opinion exhortent vainqueurs
et vaincus à la sérénité et la patience voulues pour que le régime et la nation entrent dans une période
d’équilibre et de stabilité. Ainsi, L’Intransigeant écrit, sous le titre « L’expérience espagnole » : « Si M. Azaña
est amené, comme on le prévoit, à gouverner l’Espagne, quelle place réservera-t-il dans son programme aux
idées communistes ? Et M. Largo Caballero, qui représente la gauche au Front populaire, ne voudra-t-il pas
engager l’Espagne sur une voie dangereuse, où se refuseront sans aucun doute à le suivre certains leaders
politiques qui cependant ont combattu à ses côtés au long de la campagne électorale ?
L’Espagne a déjà subi trop de convulsions pour renoncer à connaître enfin une ère de tranquillité
nécessaire au rétablissement d’une part de l’unité nationale et d’autre part de la paix extérieure. Dans tous
les cas, ce n’est pas la révolution qui lui permettra d’atteindre ces objectifs. Mais pense-t-on de même à
Madrid et à Barcelone ? »
Ce que dit la presse allemande
Berlin, 18 février, trois heures de l’après-midi. Le Germania affirme qu’il n’existe aucun doute : les espoirs
placés par de nombreux cercles politiques espagnols en la personne de Gil-Robles ont été détruits, au moins
pour un avenir proche, et les partisans du « Lénine espagnol », le leader marxiste Caballero, ne négligeront
aucun moyen de réaliser leurs projets, qui menacent l’existence de l’État.
La presse anglaise évoque le péril bolchévique en Espagne
Londres, 18 février, cinq heures du soir. La victoire des partis de gauche aux élections espagnoles est
accueillie avec réserve par la presse conservatrice et chaudement applaudie par la presse libérale et
travailliste.
Le Daily Express dénonce « le péril bolchévique » en Espagne.

***

L’HORA. SETMANARI D’AVANÇADA{69}


Federico García Lorca parle au nom des ouvriers catalans

Palma de Majorque, 27 septembre 1935

« À mon sens, il serait absurde d’imaginer que l’art puisse être dissocié de la vie sociale, alors qu’il n’est
que l’interprétation d’une phase de la vie par un tempérament sensible, affirme García Lorca.
–  Comment expliquez-vous qu’il n’y ait aucune manifestation artistique importante émanant de la jeune
génération italienne ?
– Tant en Italie qu’en Allemagne, il existe une tyrannie qui prive l’artiste de toute réaction normale. De
plus, on ne peut y donner aucune interprétation de la vie sociale qui soit contraire à la forme de
gouvernement instauré, or celle-ci s’oppose au courant naturel qui inspire les relations entre les hommes.
– Et la Russie, qu’en pensez-vous ?
– Ma foi, l’URSS est une chose formidable. Moscou est aux antipodes de New York. J’ai très envie de
connaître la Russie, car c’est une chose fantastique que l’effort du peuple russe. Il y a là une puissante
réaction de masse, virile, inspirée. Voyez la littérature soviétique !… Pour revenir à ce que nous disions tout à
l’heure, cela démontre clairement que si la vie sociale ne lui donne pas le réel contenu d’une matière
première, l’artiste ne pourra réaliser aucune œuvre de valeur.
– Et pourquoi ne faites-vous pas de théâtre de masse ?
– Je vais vous le dire… je trouve que le cinéma est beaucoup plus à même de montrer au spectateur
d’imposantes armées de travailleurs en mouvement. Voyez le cinéma russe. Il a fait des choses énormes. Le
Cuirassé Potemkine est fantastique. Je considère le cinéma soviétique comme ayant une valeur spécifique
unique dans ma conception du théâtre. Le Potemkine, c’est énorme, énorme. Il y a une sensibilité telle, dans
chacun des tableaux, qu’elle parvient à émouvoir, à subjuguer le spectateur d’une manière impensable. C’est
un cri de révolte, d’angoisse, de sentiments tumultueux.
– Comment voyez-vous la position des artistes sur la question sociale ?
–  L’artiste, en tant qu’observateur de la vie, ne peut rester insensible à la question sociale. Regardez,
quand je suis allé en Amérique du Nord, tout enthousiasmé par ce nouveau monde si moderne, si convoité
de tous, j’ai ressenti presque du désespoir. J’ai vu dans les rues une quantité d’hommes en train de vendre
des pommes. Il y en avait de très jeunes. “Achetez-moi une pomme, monsieur”, imploraient-ils tristement.
C’était des ouvriers sans travail, des travailleurs au chômage qui allaient demander l’aumône dans les rues.
J’étais horrifié lorsqu’on m’a dit que, rien qu’aux États-Unis, ils étaient douze millions de chômeurs. Vous
voyez qu’il suffit d’observer de la façon la plus superficielle pour prendre la mesure de tout le drame social
d’aujourd’hui, face auquel personne, s’il éprouve le moindre sentiment de solidarité humaine, ne peut rester
insensible. »

***
Madrid, 11 mars 1936
Ramón Gómez de la Serna a bien raison de dire que Madrid est la ville la
plus propice au monde pour garder les mains dans les poches. Même à
présent que la capitale est en plein grabuge, il n’y a pas une main dans une
poche qui ait l’air d’y cacher une arme. Les mains dans les poches sont le
symptôme madrilène qu’en Espagne il ne se passe rien de spécial, quoi
qu’en disent les journaux et la fumée qui s’élève de quelques églises et
maisons dans les villages. Des hommes solitaires et pressés traversent de
nuit la place du Callao, les deux mains enfoncées dans leurs poches. Il y a
aussi quelques jeunes femmes en pantalon, mais elles, par contre, s’en
gardent bien. Emilia Llanos l’a expliqué plus d’une fois à Lucero : il faut
être très maigre et très élégante pour se tenir les mains dans les poches, sous
peine de donner aux gens une vision déformée et peu scientifique de la
turgescence de son cul.
Les voitures, dont certaines ont leur capote abaissée pour profiter du vent
tiède de ce début mai, se faufilent bruyamment parmi les promeneurs.
Lucero les examine de loin à la lumière des réverbères, mais la Rolls noire
n’apparaît pas et il est déjà dix heures dix. Les gens entrent et sortent du
tapageur café del Capitol, un endroit très à la mode bourré de toreros,
actrices et danseuses de revues, jeunes premiers, journalistes soûls, agrégés
américains, intellectuels communistes et architectes allemands forcément
suspects.
Trois filles descendent la Gran Vía bras dessus, bras dessous, sans faire
cas des passants. En chemises et pantalons de teintes diversement
sylvestres, elles ont l’air vêtues de restes d’uniformes et marchent d’un
même pas joyeux, comme une petite armée de fées frétillantes d’envies de
diablerie, de guerre et de sexe. Tout en défilant sous les réverbères, elles
échangent des phrases brèves, des rires rapides, des regards de kif. L’une
d’elles, une brune maigre au nez aquilin, frôle Lucero au passage et s’arrête
à le regarder avec insistance, comme si elle le reconnaissait.
« Beau gosse ! » lui lance-t-elle, et toutes trois rient de plus belle en
s’éloignant, bras dessus, bras dessous, sans perdre leur synchronie militaire
et néanmoins dansante.
Lucero, qui les suit des yeux en riant lui aussi, aperçoit sur le trottoir d’en
face un vieux portier en livrée qui s’acharne à coups de bâton sur un
apprenti pickpocket de douze ou treize ans. Le gamin, trop sous-alimenté
pour courir ou se défendre, prend une bonne volée avant d’être gracié et de
s’enfuir en boitillant. Découvrant Lucero planté sous son bec de gaz, le
portier lui sourit, fier de sa prouesse infanticide. Le poète fait celui qui n’a
rien vu et se détourne pour allumer une cigarette, appuyé de l’épaule au
réverbère, comme il a vu les actrices américaines les plus sophistiquées et
irrévérencieuses le faire au cinéma.
Il n’a pas le temps de jeter son mégot que la Rolls s’arrête discrètement
devant lui, pour autant qu’un véhicule long de sept mètres puisse se faire
discret. Un homme jeune, grand, bien bâti et bien habillé, coiffé d’un feutre
à bord rabattu, descend rapidement de l’arrière de la voiture et tient la
portière ouverte à Lucero, tout en scrutant Callao comme si l’avenue était
infestée de terroristes en planque.
« Tu es en retard, proteste Lucero, à peine la voiture a-t-elle redémarré.
– La prudence s’exerce à pas lents, répond José Antonio.
– Tu es mort de peur, rit Lucero en lui plaquant un baiser sur la joue.
– C’est toi qui devrais avoir peur », réplique le phalangiste. Et il étreint le
poète, qui laisse aller sa tête contre son cou et le hume.
« Tu pues le parfum, proteste Lucero, en sortant son mouchoir pour
essuyer son nez et sa bouche.
– Ne dis pas de ces sottises ici », murmure José Antonio sans remuer les
lèvres.
L’intérieur de la Rolls de José Antonio Primo de Rivera est luxueux, les
jambes y sont à l’aise, il y a même une tablette en palissandre au design si
exquis qu’il est impossible d’y poser quoi que ce soit. Les vitres et le pare-
brise arrière sont tendus de voilages finement brodés qui protègent le
fondateur de la Phalange, le jour de la chaleur et, à toute heure, des curieux
et des francs-tireurs.
L’automobile serpente dans la nuit animée, avec de brusques
accélérations pour dépasser un camion de ferrailleur ou un chariot chargé de
farine pour la première fournée du matin. Le chauffeur en chemise bleue et
le copilote en costume croisé ont les épaules si larges qu’elles masquent
tout ce qui se passe au-delà du pare-brise.
« Où allons-nous ? » demande le costaud en chemise bleue, d’une voix de
chanteuse d’opérette aphone.
Lucero se retient d’éclater de rire.
« Tu feras un tour dans le centre, répond José Antonio.
– Ce n’est pas prudent, camarade », fait le rude copilote d’une voix tout
aussi flûtée.
Lucero est pris d’un fou rire qui menace de gagner son redoutable ami.
« C’est avec eux que tu chantes “Cara al sol{70}” ? pouffe-t-il. Pauvre
Ridruejo.
– Ils vont t’entendre et je te préviens, ils veulent ta peau, susurre le beau
José Antonio. Et moi aussi », ajoute-t-il, ses yeux saillants sautant d’un
gorille à l’autre.
Les lumières de la ville projettent des jeux d’ombre expressionnistes à
travers les voilages. Lucero plisse du doigt quelques centimètres de tissu et
observe la joyeuse marée noctambule qui inonde le centre de Madrid.
« Regarde-les. Tranquilles. Comme si rien ne se passait.
– L’Espagnol n’est tranquille que s’il a très peur. Dès qu’un charlatan
quelconque lui apporte un peu de paix et de bien-être, il s’agite et monte au
créneau.
– Là, tu n’as pas tort, charlatan. Où m’emmènes-tu ? demande Lucero en
allumant un mince cigarillo. J’ai faim.
– De Foxá peut te faire passer la frontière et même te conduire à Paris. Il
le fait déjà pour d’autres. Et c’est lui-même qui me l’a proposé. »
Lucero hausse les sourcils, se frotte les yeux et tire une bouffée ; sa
cendre tombe sur le tapis de sol.
« Seigneur. De Foxá, ah non. Je ne tiendrai pas vingt-quatre heures en
voiture avec cet aristocrate qui se croit spirituel. Et puis, pourquoi devrais-
je aller à Paris ? Je ne sais pas un mot de français et d’ailleurs, la plupart des
Français le parlent horriblement mal, paraît-il.
– Tu peux toujours faire le pitre, Lucerito, je lis sur ton visage. Comme tu
lis sur le mien.
– Je ne te regarde plus, je ne t’écoute plus, fait Lucero en se rencognant
contre la portière, la tempe collée au voilage.
– Ne fais pas ça, camarade, lance le chauffeur, dont la voix de fausset le
fait sursauter.
– Quoi donc ? demande-t-il en se redressant.
– Appuyer ta tête contre la vitre, dit José Antonio.
– Ne refais pas ça, s’il te plaît, camarade, insiste le chauffeur.
– On pourrait te tirer dessus. »
Le visage de Lucero se fige ; il s’assied tout raide, le regard droit devant
et les mains nouées sur ses genoux.
« Je vois bien que tu ne veux pas m’emmener dîner, dit-il. Ça m’a
manqué, nos dîners du vendredi.
– Tu dois partir au plus vite. C’est pour ça que je t’ai appelé. Et il vaut
mieux qu’on ne nous voie pas ensemble.
– Il vaut mieux pour toi ou pour moi ?
– Pour toi, surtout.
– Pourquoi, que va-t-il se passer ? » José Antonio ne répond pas. Lucero
pose une main sur son genou. « Que va-t-il se passer ?
– Camarades, dit le phalangiste en se penchant entre ses gardes du corps.
Emmenez-nous quelque part où nous puissions être seuls. »
La Rolls abandonne toute paresse et se met à cabrioler dans les rues de
Madrid. À mesure qu’elle s’enfonce dans les faubourgs au sud de la ville,
l’éclairage s’étiole dans les avenues de plus en plus terreuses et solitaires,
tandis qu’au-delà des fossés les maisons s’éparpillent jusqu’à disparaître
dans l’obscurité.
« Je peux ouvrir le rideau, maintenant ? demande Lucero.
– Et baisser la vitre. Baisse ta vitre, dit José Antonio en ouvrant la sienne.
Arrêtez-vous ici », ordonne-t-il au bout d’un moment.
La Rolls s’échoue lentement sur le bas-côté d’un chemin de terre avec un
mugissement de jazzman héroïnomane.
« Allons-y », dit José Antonio, qui ouvre sa portière et descend de
voiture. Lucero hésite un instant avant de l’imiter. Le fils du dictateur fait
signe au fils du cacique de le suivre, et au chauffeur, d’éteindre les phares.
Au bout de douze pas à peine, Lucero trébuche sur un premier dénivelé
imaginaire et son ami le rattrape de justesse.
« Et pourquoi ce ne sont pas tes matons qui vont se promener ? Nous
aurions pu discuter tranquillement assis dans la voiture. Moi, je ne marche
pas de nuit dans la campagne. Je suis sûr que je vais m’esquinter.
– Allons, viens, dit José Antonio en le prenant par le bras. Avec moi, il ne
peut rien t’arriver. »
Les deux hommes se font peu à peu à la lueur grisée de la lune et bientôt,
ils prennent de l’assurance et détachent leur regard du sol.
« Les étoiles n’ont plus le même charme qu’avant, fait Lucero d’une voix
lointaine.
– Oui, tu as raison. »
Ils restent un moment en silence à contempler les peu charmantes étoiles
et le champ d’oliviers qui monte vers un calvaire en pierre granuleuse. Le
seul son audible provient d’un couple de hiboux, et ils n’ont pas l’air
contents.
« Tu dois partir quelque temps. Pas forcément longtemps, quelques mois,
dit José Antonio. Par précaution. » Lucero dégage son bras et sort de sa
poche un étui à cigarettes en argent qu’il ouvre et lui tend. « Non, merci. Et
toi, tu fumes trop.
– Ça aussi, je devrais arrêter. Par précaution », ironise Lucero en allumant
une cigarette.
Une étoile filante plonge sur l’olivier et fait taire les hiboux.
« J’ai vu Franquito.
– Ce n’est pas une heure pour des fantasmes érotiques, Primo.
– Si Franco se soulève sans nous, la moitié de l’armée s’opposera à la
révolution. Nous sommes les seuls médiateurs possibles entre l’armée
rebelle et celle des républicains, camarade, puisque aujourd’hui il y a deux
armées en Espagne.
– Que t’a dit Franco ?
– Il m’a pris de haut.
– Et ça veut dire ?
– Que ça va barder.
– Et pourquoi devrais-je m’en aller ?
– Parce que ton nom a beaucoup été cité.
– Entre autres, à cause des insanités que vous écrivez sur moi dans ces
revues merdiques de la Phalange.
– C’était pour te faire de la publicité, réplique José Antonio en partant
d’un rire bref. Mais tu es toujours mon ami. Pourquoi es-tu mon ami ?
– Par curiosité. »
Dans leur dos, les phares de la Rolls s’allument tout à coup. José Antonio
fait un geste et le chauffeur les éteint à nouveau. Les lumières de Madrid, au
bas de la route qui descend la colline en serpentant dans le noir, ressemblent
à celles d’une fête foraine à laquelle personne ne serait venu. Un feu palpite
vers Cuatro Caminos et un autre, non loin du Palais royal.
« Une église et une caserne, je parie », plaisante José Antonio du haut du
rocher sur lequel il s’est juché.
Lucero contemple lui aussi, hypnotisé, la lueur des flammes au loin.
« Et moi, je parie que c’est un coup des tiens.
– Les miens ne brûlent pas les églises, ni les casernes », proteste le
phalangiste. Et, se tournant vers la Rolls : « Fidel, apporte-moi les
jumelles !
– Tu mens. »
Le garde du corps est là en un instant, il lui tend de luisantes Zeiss. José
Antonio les braque sur le brasier le plus au sud.
« C’est le couvent des Hermanas Pastoras, celui de Puente de Vallecas.
Tout Madrid doit sentir la chatte de nonne cramée.
– Que va-t-il se passer ? redemande Lucero en allumant une cigarette au
mégot de la précédente.
– Ne va pas à Grenade, élude José Antonio, les jumelles toujours pointées
au loin. Et ne reste pas à Madrid.
– Que sais-tu de Grenade ?
– As-tu eu ton père aujourd’hui ?
– Oui.
– Donc tu sais à quel point c’est la pagaille. Les Rosales crèvent d’envie
de faire prendre l’air à leurs Mausers. La racaille a mis le feu à notre siège.
– Luis Rosales est donc avec vous ?
– À ce qu’il paraît.
– Pauvre Luis. »
Lucero lève les yeux vers les étoiles.
Et toi, que vas-tu faire ? Toi, l’Espagne de toujours,
la vaincue de la mer, la pauvre et l’infinie.

« Ton ami Luis ne fera jamais un bon poète. Il écrit comme un soldat, dit
José Antonio, qui saute à terre et recommence à marcher.
– C’est vrai, il est tout discipline. Mais c’est un militaire très subtil.
– Oui, il lustre bien ses quelques armes. »
Ils rient méchamment de concert.
La brise de mars est chaude et sent le thym. C’est rare à Madrid, à cette
heure et en cette saison. Les deux hommes retournent lentement à la
voiture.
« Toi qui t’y connais… Statistiquement, on tue beaucoup de poètes en
temps de guerre ? demande Lucero.
– S’ils se sauvent à toutes jambes, non, répond José Antonio, ses yeux
saillants le couvrant d’un regard caressant.
– Je n’ai pas l’intention de partir. Et puis, je n’ai jamais couru. Je suis
boiteux.
– J’aurai essayé… fait le phalangiste en ouvrant la portière. Emmenez-le
où il vous dira, lance-t-il vers l’intérieur de la Rolls.
– Et toi ?
– Moi, je reste. J’ai encore besoin de prendre l’air. Tu me laisses du
tabac ? Je n’en ai plus. »
Lucero lui tend son étui à cigarettes tandis que son ami referme un instant
la portière, faisant taire les protestations de ses gardes du corps.
« C’est ici qu’on se quitte, camarade, fait-il avant d’étreindre Lucero ;
puis il le tient face à lui, les mains sur ses épaules.
– J’espère ne jamais te revoir », dit Lucero en baissant les yeux. Le
sourire affectueux de José Antonio ne s’efface pas. « Vous n’êtes que des
barbares, comme les sergents.
– Mais nous sentons meilleur, Lucerito.
– Ça oui. »
Ils s’étreignent à nouveau.
La Rolls démarre et, tourné vers le pare-brise arrière, Lucero regarde la
silhouette du phalangiste se perdre dans la pénombre. Bientôt, il ne
distingue plus que le petit nuage de fumée de sa cigarette, qui s’évanouit à
son tour dans l’instant.
« Tout ça est très bizarre, dit-il. Allez-vous me tuer ? »
Le copilote se retourne et le toise avec arrogance.
« Ne plaisante pas avec ça, camarade.
– S’il te plaît, ajoute le chauffeur sans quitter le chemin du regard.
– Conduisez-moi au Pombo, alors. À la Crypte sacrée du Pombo »,
précise Lucero sans enthousiasme.
Il flotte une odeur de brûlé dans la banlieue de Madrid, et la faible et
tiède brise de cette nuit de mars ne suffit pas à dissiper les relents de fumée
et de mort.

***
Grenade, 12 juillet 1936
« Allez, les filles. »
Esperanza, la matriarche des Rosales, se lève de table et commence à
rassembler les assiettes avec tant d’énergie qu’on dirait qu’elle aimerait les
briser. La tante Luisa, Esperancita, Gracita et l’invitée Margarita se signent,
se lèvent et s’y mettent à leur tour. Sur ce, la servante Basilisa se précipite
en criant dans la salle.
« Les filles, n’touchez à rin, vous allez encore tout m’esquinter ! »

Amour, amour.
Entre mes cuisses serrées
le soleil nage comme un poisson.

Don Miguel Rosales fait signe à sa femme de les faire sortir. Gracita, la
dernière, essuie ses mains sur une serviette, bâcle un semblant de
génuflexion devant son beau-père et s’en va vers la cuisine, non sans avoir
regardé son beau-frère Pepinique au fond de ses yeux bleus. Une fois les
hommes restés seuls à table, le patriarche montre à ses fils son double
sourire. Miguel Rosales ne sourit pas seulement des lèvres, mais aussi de
ses vieilles moustaches aux pointes légèrement relevées.
« J’ai décidé de ne pas acheter la maison de la Gran Vía. »
Miguel, Pepinique et Luis lui adressent, à eux trois, un seul sourire.
Antonio, l’albinos, est trop occupé à faire des boulettes de pain avec les
miettes qui parsèment la nappe.
« Antonio, tu es mon comptable. Tu n’as rien à me dire ?
– Non, lâche l’albinos, qui lance une boulette vers le goulot de la
bouteille de gin et la touche.
– Serais-tu stupide, fils ? lui demande délicatement le patriarche. Trop de
gin et pas assez…
– … d’argent, le coupe Antonio.
– De l’argent, tu en as plus qu’il ne faut, intervient Miguel, l’aîné, en se
servant ostensiblement pour que son père voie que la boulette a atterri dans
son verre.
– C’est donc vrai, tu ne vas pas acheter la propriété de la Gran Vía ?
demande l’albinos sans lever les yeux de ses mies de pain.
– Achète-la, toi. Tu as déjà les magasins Rosales. À moins que tu n’aies
besoin d’argent pour ta Phalange ?
– Tais-toi, papa, le coupe Luis, le poète, tout en s’essuyant les yeux
derrière ses lunettes.
– Tu as raison, fils », soupire le patriarche. Il se lève et se dirige vers
l’escalier. « Je m’en vais faire une sieste. Je sais que vous avez des choses à
vous dire. Mais ne discutez pas trop longtemps. N’allez pas vous mettre
d’accord, petits soldats. »
Les frères Rosales se taisent si longtemps que, lorsque les pas du père
s’éteignent au deuxième étage, on n’entend plus au salon que le bruit
étouffé des femmes de la famille donnant des ordres dans la cuisine et des
servantes qui obtempèrent. Ce qui fait pas mal de bruit, parce qu’il y a
beaucoup de señoras pour très peu de servantes.
« Papa ne se rend pas compte, commence l’albinos.
– Tais-toi, Antonio, murmure Miguel.
– Taisez-vous tous les deux », ordonne Pepinique, très tranquillement,
avant de servir un coup de gin à chacun de ses frères.
Le salon s’assombrit. La rue Angulo est très étroite et, à partir de cinq
heures du soir, elle ne laisse plus passer ni l’air ni la lumière dans la vaste
maison aristocratique. La chaleur de l’été grenadin perle derrière les oreilles
des quatre frères Rosales. Les femmes sortent au compte-goutte de la
cuisine et traversent une à une le salon vers la cour. Les hommes attablés les
ignorent.
« De quoi papa ne se rend-il pas compte ? demande Luis dans le silence
revenu.
– L’argent, dit Antonio. Il nous faut de l’argent. Il faut voir tout ça
comme un investissement.
– Tais-toi, insiste Pepinique.
– Covadonga a été un désastre parce que ni papa, ni personne n’a mis
l’argent sur la table, s’énerve l’albinos.
– Tu vas te taire ?
– Je me tais.
– Covadonga ? De quoi s’agit-il ? demande Luis en faisant basculer sa
chaise en arrière.
– Attends, tu me fais marcher, dit l’albinos, toujours aussi aimable.
Réveille-toi. »
Miguel Rosales sort un peigne de sa poche de chemise et lisse ses
cheveux huilés. Il s’efforce de sourire, ce qu’il ne sait pas faire. Sa bouche
se plisse en une ligne irrégulière, mi-cruelle, mi-méprisante.
« Tu es au courant de la raclée que Valdés a mise à Campins ce matin ?
demande-t-il à Pepinique.
– Lors de l’investiture ?
– Pauvre petit général, ricane Antonio. Campins ne sait pas où il met les
pieds.
– Campins avait préparé un joli discours, très poétique, très mièvre… à
croire que c’était Luisito qui le lui avait écrit, continue Miguel.
– Ou son ami le pédé, rebondit l’albinos, que Luis punit aussitôt d’une
claque sur la nuque.
– Et tout à coup, sans transition, voilà Campins qui enfle la voix et
lâche… » Miguel se lève et prend une posture ridiculement martiale : « “Je
vois clair dans le jeu de certains, avec leur façon d’arborer la chemise. Je
suis le nouveau gouverneur militaire, fidèle à la République. Ça ne va pas
se passer comme ça. Je ne le répéterai pas.” » Miguel Rosales cesse sa
pantomime ; sa moue méprisante et cruelle se redessine. « Et là, Valdès met
le paquet… » Miguel se voûte comme si sa peau avait soudain rétréci et
prend une voix rauque : « “Croyez-vous, monsieur le Gouverneur, que vous
puissiez donner des ordres à la Phalange ? Ce ne sont pas des militaires.
Que ferions-nous sans leurs informateurs ? Ils sont au service de la patrie
comme nous. Vous, vous venez d’arriver, vous ne savez pas comment
fonctionne tout cela. Mais je vous promets que vous allez vite comprendre.
Je vous le promets.” »
Il imite pour finir la toux tuberculeuse du commandant phalangiste et ses
frères s’étranglent de rire.
« Valdés est un crétin, intervient Pepinique. Tout ce qu’il y a gagné, c’est
de se dévoiler. Tu parles d’un chef pour nos milices : tout ce qui l’intéresse,
c’est faire la gueule et entretenir son ulcère à l’anisette. La Phalange, il s’en
contrefiche.
– Ce que tu voudrais, c’est la commander toi-même, hein Pepe, lance
Miguel en montrant ses dents agressives et irrégulières.
– Va te faire foutre, Miguel. José Antonio est en prison et nous, nous
laissons les militaires prendre les rênes. On ne peut pas faire confiance à
l’armée. José Antonio ne s’y est jamais fié.
– Savez-vous ce que Casares Quiroga a dit dans une interview ? repart
Miguel, décidé cette fois à détendre l’atmosphère. “Alors comme ça, les
militaires seraient sur le point de se soulever ? Eh bien moi, je vais me
coucher !”
– Le président a toujours eu beaucoup d’humour, lui concède Pepinique.
– Les Galiciens sont les meilleurs lorsqu’il s’agit de pleurer, mais qu’est-
ce qu’ils nous font rire, poursuit Luis.
– Je te rappelle que Franco est galicien. Au fait, quelles nouvelles de
Franquito, Miguel ?
– Je croyais que tu ne te fiais pas aux militaires ?
– Je ne me fie pas non plus aux domestiques, réplique Pepinique,
n’empêche que je ne pourrais pas m’en passer. »

La ville, libre de peur,


a multiplié ses portes.
Quarante gardes civils
entrent pour la mettre à sac.
Les horloges s’arrêtèrent
et le cognac des bouteilles
se revêtit de novembre
pour écarter tout soupçon.

***

MUNDO GRÁFICO
Interview de FGL par Antonio Otero Seco

janvier 1936

Peu de temps avant le départ de García Lorca à Grenade, nous avons pu nous entretenir avec ce grand
poète. Cette conversation est restée inédite jusqu’à présent, à la demande de l’illustre auteur de Yerma.
Aujourd’hui, il n’y a plus lieu de taire ce qu’il nous a raconté. Le témoin de cette conversation ? Son avocat. Son
avocat ? Oui. Le fait est que Federico García Lorca était pris dans un litige très curieux, dont le public n’a jamais
eu connaissance. Voici les propres paroles de Federico :
«  Tu ne vas pas le croire, tant la chose est absurde, mais c’est la vérité. Tout récemment, j’ai eu la
surprise de recevoir une citation judiciaire. Je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait, car j’avais beau
fouiller dans ma mémoire, je ne trouvais aucune explication à cette convocation. Je me suis rendu au
tribunal. Et sais-tu ce qu’on m’a dit ? Eh bien, voici : un monsieur de Tarragone, que d’ailleurs je ne connais
pas, avait porté plainte contre ma “Romance de la Guardia Civil espagnole”, que j’ai publiée il y a plus de dix
ans dans Romancero gitan. Apparemment, l’homme avait brusquement été pris d’une ardeur revendicatrice
restée en sommeil durant tout ce temps, et c’est tout juste s’il ne réclamait pas ma tête. Bien entendu, j’ai
expliqué minutieusement au procureur quel était le propos de ma romance et ma conception de la Guardia
Civil, de la poésie, des images, du surréalisme, de la littérature et de je ne sais quelles choses encore.
– Et le procureur ?
–  Un homme très intelligent qui, naturellement, s’est tenu pour satisfait. Le brave défenseur de la
Benemérita s’est vu privé du plaisir de me traîner en justice. »

***
Train Madrid-Grenade, 13 juillet 1936
La lumière commence à baisser dans le compartiment, mais Lucero ne
ferme pas son exemplaire d’Altazor de Huidobro{71}.

Tout est fini


La mer anthropophage cogne à la porte des roches impitoyables
Les chiens aboient sur les heures qui se meurent
Et le ciel écoute les pas des étoiles qui s’éloignent
Tu es seul
Et tu vas à la mort droit comme un iceberg qui se détache du pôle.

Dehors, l’inévitable approche du soir estompe le tracé des derniers


paysages castillans du trajet. Des enfants de paysans courent un moment le
long du train en lui lançant des pierres inutiles. La chaleur dans le
compartiment fléchit peu à peu et les premières étoiles apparaissent, mais le
velours violet des sièges retient l’humidité tiède et poisseuse des voyageurs
descendus en cours de route. La compagne de voyage de Lucero est une
belle et élégante jeune femme, un peu assombrie par des cernes dont on ne
sait s’ils sont dus à une tristesse ancienne ou une jaunisse. Elle s’est
endormie après que le troisième passager, un chanoine qui les a soûlés de
ses harangues fascistes, est descendu aux abords de Ciudad Real. Les
appliques du compartiment s’allument après avoir papilloté à plusieurs
reprises ; puis elles semblent hésiter, leur intensité baissant et remontant au
rythme du souffle asthmatique de la locomotive.
« Uy, je me suis endormie. Quelle honte. »
La voix de la jeune femme a fait sursauter Lucero, et maintenant il sourit
de sa propre surprise.
« C’est normal, un si long voyage. Voulez-vous un peu de café ?
demande-t-il en sortant un thermos métallique de la sacoche posée à ses
pieds.
– Je veux bien, c’est très aimable à vous.
– J’ai aussi des biscuits, dit-il en se penchant à nouveau, et du brandy. Et
une tortilla, mais je ne vous la conseille pas : c’est un ami poète qui l’a
préparée, très attentionné, mais aussi très futuriste. Vous voyez le genre :
une voiture de course est plus belle que la Victoire de Samothrace. Celui qui
voit les choses de cette façon ne peut préparer qu’une tortilla immangeable.
Celle des ultraïstes est bien meilleure. »
La femme sourit, tout en se versant du café dans une tasse qu’elle a sortie
de son propre sac. Elle doit avoir le même âge que lui, peut-être un ou deux
ans de moins.
« Il est resté bien chaud.
– Le thermos, quelle belle invention. C’est un chimiste anglais qui l’a mis
au point pour conserver les vaccins. Vous ne trouvez pas ça idiot ? Remplir
un thermos de vaccins, alors que tu peux l’utiliser pour tenir un café au
chaud.
– Tu dis vraiment de drôles de choses.
– C’est véridiquement vrai et véridique. L’anecdote m’a été rapportée par
mon ami Paquito Soriano, qui savait tout et qui en est mort.
– Il est mort d’un excès de savoir ?
– Quand les médecins l’ont diagnostiqué, le mal était irréversible.
– Quel pitre. Je ne te pensais pas si pitre. Tu ne te souviens pas de moi ? »
Pétrifié, Lucero la dévisage de ses grands yeux, cherchant à reconnaître
ses traits. La voyageuse le regarde d’un air amusé.
« María Andalucía…
– Saint Isidoro Capdepón ! s’exclame Lucero. María Andalucía ! La fille
du train !
– Incroyable, n’est-ce pas ?
– J’ai toujours soupçonné que sous certaines locomotives se cachait la
machine du temps. Le bruit qu’elles font est tellement chronoastral. Tu es
toujours cette même fille du train.
– Si seulement. »
Ils restent un moment à se regarder, pendant que les appliques somnolent
en battant des paupières.
« Je t’avais donné mon numéro de téléphone à Madrid, tu te rappelles ?
Quelle effrontée. Tu ne m’as jamais appelée.
– Non, admet Lucero, tête basse.
– Par la suite, des années plus tard, j’ai compris pourquoi. Sais-tu que j’ai
lu tous tes livres et suis allée voir tes pièces au théâtre ? J’ai lu dans les
journaux que tu étais allé à New York, en Argentine, à Cuba, au Mexique.
Quelle vie fascinante. J’ai aussi entendu d’autres choses sur toi.
– Si les ragots pouvaient se vendre, l’Espagne serait un pays
immensément riche.
– Pédé et communiste. » Les deux mots catégoriques restent un moment
en suspens dans l’air du compartiment. « Tu es tout pâle. »
Lucero allume une cigarette, le sourcil levé comme s’il n’avait pas
compris. María Andalucía continue de l’observer d’un air ironique, froid et
éteint, presque mécanique.
« Elle était douce, vague et sensible. / Elle était le sanctuaire vers où
fluait ma vie. / Mais une nuit silencieuse endormie / telle la princesse d’un
conte elle s’en fut… Je connais plusieurs de tes poèmes par cœur. Tu ne
trouves pas ça charmant ? »
Lucero se laisse aller dans son siège et exhale la fumée de sa cigarette en
tordant la bouche vers son reflet dans la vitre.
« Si j’étais toi, je quitterais l’Espagne, Federico García Lorca. Et je
laisserais tranquilles les braves gens. Retourne à New York, ou à Cuba, où
tu voudras, si tu ne veux pas qu’on te tue. »
Lucero a toujours le regard fixé sur la fenêtre. Il peut ainsi voir María
Andalucía extraire un rosaire de son sac.
« Malgré tout ce que tu es, je vais prier pour toi », reprend-elle. Et, le
rosaire entre les doigts, elle se met à scander d’une voix forte, comme si elle
le défiait : « Nous t’adorons, Seigneur, et nous te bénissons. Par ta sainte
Croix, tu as racheté le monde. Jugé, non par un tribunal, mais par tous les
hommes. Condamné par ceux qui t’avaient acclamé. Tu te tais… Nous
avons fui les reproches. Et nous passons directement… » Elle élève encore
la voix. « Seigneur, laisse-moi t’imiter, m’unir à Toi par le silence lorsque
quelqu’un me fait souffrir. Je le mérite. Aide-moi ! Seigneur, j’ai péché,
prends pitié de moi. »
Lucero se lève brusquement et abandonne le compartiment. Il titube le
long du couloir vers la luxueuse voiture-restaurant : bois massif, vieux
velours et strictes lampes en faux cristal que les cahots du train ne font pas
tintinnabuler. Approche un serveur jeune et beau, aux dents presque toutes à
leur place et qui bat des cils de façon prometteuse. À moins que ce ne soit la
fumée.
« J’aimerais être Gustave l’incongru{72} et louer ce compartiment pour la
nuit.
– Pardon, monsieur ?
– Apporte-moi du poulet et du vin. Si toutefois tu as du poulet et du vin.
– Tout de suite, monsieur. »

***

ABC
14 juillet 1936

JOSÉ CALVO SOTELO ASSASSINÉ HIER MATIN À MADRID

Premières rumeurs
Le bruit en a couru hier dès le début de matinée : l’illustre chef du Bloc national José Calvo Sotelo aurait
été kidnappé à son domicile à la première heure. Une camionnette occupée par plusieurs individus serait
arrivée en tout début de matinée au domicile de M. Calvo Sotelo, et en serait repartie pour une destination
inconnue avec à son bord l’ancien ministre des Finances.
L’émotion produite par ces rumeurs, impossibles à confirmer dans les premiers instants, a été énorme.
En milieu de journée, la nouvelle était sur toutes les bouches. Une foule de gens prenaient d’assaut les
administrations et les rédactions des journaux dans l’attente d’une confirmation. Partout des voix s’élevaient
pour s’indigner contre cet événement dont on mesurait l’extraordinaire gravité, d’autant que la direction de la
Sécurité affirmait n’avoir nullement donné l’ordre d’interpeller l’illustre ancien ministre et que les autorités
étaient les premières à s’étonner des faits. Tout le monde, sans exception, condamnait cet acte, y compris
les personnes les plus éloignées de l’idéologie de M. Calvo Sotelo.
Au domicile de M. Calvo Sotelo
Un de nos rédacteurs s’est présenté sur les lieux, au numéro 89 de la rue Velázquez, troisième étage,
sans toutefois réussir à interviewer la famille, retirée dans l’intimité.
Les salons, eux, étaient bondés de personnalités politiques, parmi lesquelles la quasi-totalité des
députés du Bloc national et les anciens ministres MM. Yanguas et Callejo.
Le député M. Amado rend compte de la manière dont s’est produit le kidnapping : « Comme d’habitude,
nous avions longtemps discuté avec M. Calvo Sotelo hier soir, jusqu’à dix heures et demie, heure à laquelle,
en plaisantant, il a dit qu’il devait aller dîner. À trois heures et quart du matin, Mme  Calvo Sotelo m’a
téléphoné, très alarmée, pour m’informer de la façon étrange dont son mari venait d’être arrêté.
M. Calvo Sotelo a voulu utiliser le téléphone, mais on l’en a empêché. Il a alors prié ses ravisseurs de le
laisser s’habiller car il se trouvait en pyjama. Ce qu’il a pu faire, sous la surveillance de deux individus armés
de pistolets.
Puis il fut contraint de prendre place sur un siège de la camionnette, où l’ont reconnu les deux gardes qui
se trouvent habituellement à la porte du domicile de l’illustre figure politique. »
Découverte du cadavre de M. Calvo Sotelo
Absent pour quelque diligence, le juge a appris à son retour que le cadavre de M. Calvo Sotelo avait été
retrouvé en début d’après-midi au dépôt mortuaire du cimetière de l’Est. Les journalistes se sont
immédiatement rendus sur place. Nos informateurs ont appris que des individus en camionnette s’y étaient
présentés à quatre heures moins le quart le matin même. Accueillis par les gardiens Esteban Fernández et
Daniel Tejero, les inconnus ont prétendu amener le corps d’un veilleur de nuit qu’ils avaient ordre de déposer
au cimetière. Ce genre de chose se produisant fréquemment, les deux employés n’ont absolument rien
soupçonné : ils ont laissé entrer la camionnette jusqu’à la porte du dépôt.
Les individus ont alors extrait le cadavre d’un homme d’entre deux banquettes et l’ont transporté à
l’intérieur pour l’installer sur une des tables. Cela fait, ils ont quitté les lieux.

***
Grenade, 16 juillet 1936
Le sergent Marhuenda éprouve une satisfaction particulière chaque fois
qu’il se dirige vers la cuisine du Gobierno Civil pour transmettre au
brigadier Inda l’ordre de préparer immédiatement un bouillon de chou.
C’est le seul remède qui soulage le commandant Valdés, chef des milices de
la Phalange de Grenade et gouverneur civil, des souffrances que lui cause
un terrible ulcère et qui vont parfois jusqu’à teinter de rouge carmin les
filtres de ses cigarettes. Comme le sait tout chrétien qui se respecte, pour
être efficace, le chou doit être frais. Ce qu’aucun chrétien ne peut savoir, ce
sont les méthodes peu orthodoxes dont use le brigadier Inda pour en
disposer en permanence, sa conservation à l’état inodore ne pouvant
excéder trois à quatre jours, et cette brassicacée ne produisant qu’un seul et
unique fruit.
Le sergent Marhuenda frappe un seul coup à la porte, tandis que le chou
répand son odeur douceâtre dans les couloirs de pierre du Gobierno Civil où
déambulent très affairés soldats et gardes civils, paperasse à la main et
Luger à la ceinture. Le secrétaire du commandant Valdés ne lève pas les
yeux de son journal. Au bout d’un long moment, la voix éteinte du
gouverneur donne la permission d’entrer. Le sergent ouvre alors la lourde
double porte en chêne, dépose son plateau sur une coquette table d’appoint
et verse le lourd liquide verdâtre dans un bol. Avant de se retirer, il ébauche
un salut fasciste auquel Valdès ne répond pas.
« Pas de ça ici, imbécile. »
Mahuenda se retire, abasourdi car il ne comprend pas ce qu’on lui
reproche. Tout en buvant son bouillon, Valdés relit dans les journaux de la
veille les chroniques de l’enterrement de Calvo Sotelo et de celui du
lieutenant républicain José Castillo, dont on ne sait si l’assassinat, survenu
la veille de celui du politicien fasciste, doit être attribué à des pistoleros
phalangistes ou à des miliciens carlistes. Valdés sourit. Les photographies
montrent des visages crispés qu’on peut multiplier par milliers, elles
exhalent la violence qui imprègne les rues de Madrid en cet étouffant mois
de juillet. On frappe à la porte, deux coups cette fois, auxquels Valdés réagit
immédiatement.
« Entre, camarade Arturo. »
Le chauffeur de Valdés est un type énorme ; sa chemise aux manches
retroussées a l’air près d’éclater. Nul ne sait s’il est phalangiste, agraire,
cédiste{73} ou béret rouge{74} : il parle peu et fait trop peur pour qu’on ose lui
poser la question.
« Je reviens de chez vous. Ce taré est encore en train de rôder là-bas.
– Quel taré ?
– Paquito Galadí, le torero, celui de la CNT{75}.
– Il est seul ?
– Oui. »
Le commandant se ressert en bouillon et tousse violemment avant
d’allumer une cigarette.
« Vous voulez que je m’en occupe ?
– De qui ?
– Mais du torero anarchiste, chef ! Je le fais monter d’une paire de
torgnoles dans la voiture et vous n’en entendez plus parler.
– Non, non. Et pas de grossièretés devant moi, je te prie, dit le chef de la
Phalange avant de cracher dans son mouchoir une petite bouillie d’un noir
rougeâtre. Les toreros, il faut les laisser mourir au combat. Je m’en
chargerai quand le grabuge sera lancé. Qu’est-ce qu’on raconte ?
– Que le pain est au four et que les carlistes ont décidé de se rallier à
nous.
– Les carlistes vont en finir avec la République à coups d’arquebuses. Ils
ne connaissent rien de plus moderne en matière d’armes et de réflexion.
– Oui, commandant, fait platement le chauffeur.
– Tu peux partir. Je rentrerai à pied. Autre chose ?
– Monsieur Horacio Roldán m’a chargé de vous donner ceci, dit Arturo
en sortant une enveloppe de la poche arrière de son pantalon.
– Tiens donc ! s’exclame Valdés après avoir lu la courte missive. Quelle
mouche l’a piqué, cette pédale d’agraire ?
– Je ne sais pas, commandant.
– Ouste. »
Mais le chauffeur ne bronche pas.
« Quoi encore, merde ?
– Le torero… »
Valdès sort son Luger et le jette violemment sur son bureau. Un geste
qu’Arturo et ses autres collaborateurs l’ont vu faire à plusieurs reprises
depuis qu’il a investi le Gobierno Civil.
« Qu’est-ce que tu y connais, toi, aux toreros ?! crie-t-il dans une quinte
de toux. Du vent, du vent ! »
Une fois seul, le commandant Valdés consacre quelques minutes à vomir
du sang, se laver la figure et se gargariser avec un collutoire. Puis il range
avec soin les papiers sur son bureau et les répartit dans plusieurs tiroirs qu’il
ferme à clef. Il ramasse son pistolet, le vérifie, le remet à sa ceinture et sort.
En dépit de l’heure tardive, il y a encore des allées et venues d’uniformes et
de gratte-papiers dans les couloirs du Gobierno Civil. Valdés ne salue
personne et personne ne le salue. Dans la cour, des soldats sans grade, de
jeunes gardes civils et des phalangistes, ces derniers en chemises flambant
neuves, bavardent autour de la fontaine. Le gouverneur éteint tous les
sourires sur son passage.
La soirée est chaude et animée et, lorsque Valdés atteint la rue Duquesa,
les arômes du Jardin botanique tout proche se mêlent aux relents de chou et
d’ulcère qui lui parfument l’haleine. Un tramway fatigué se laisse glisser au
bas de la rue, poursuivi par deux mioches de gitans, qui finalement arrivent
à se percher sur son pare-chocs arrière. Dans la rue Angula, étroite et
fraîche, Valdés lève les yeux vers les balcons de la famille Rosales, juste au
moment où une fenêtre s’ouvre. Il accélère le pas et tourne au premier coin
de rue, puis flâne un moment. L’atmosphère festive a quelque chose
d’artificiel et forcé, comme si chacun s’efforçait d’oublier les nouvelles
brûlantes des journaux.
Arrivé rue San Antón, Valdés dégrafe furtivement son étui de pistolet et
cherche parmi les rares passants Francisco Galadí Melgar, le torero
anarchiste qui le suit depuis des semaines, quand il ne surveille pas
ostensiblement sa porte cochère. À Grenade, Galadí a une réputation de
banderillero téméraire et d’agitateur anarchiste peu subreptice. Ce soir-là,
appuyé avec désinvolture contre le chambranle du numéro 81, il fume d’un
air distrait, comme s’il n’avait pas vu Valdés approcher.
« Que fais-tu ici ? demande ce dernier, la clef du portail dans la main
gauche, la main droite suspendue au-dessus de son pistolet.
– Je fume. »
Le torero Galadí est petit et sec, son visage allongé est obscurci par des
sourcils si fournis qu’on les dirait tracés de deux gros coups de pinceau.
« Fiche le camp, si tu ne veux pas que je te tire dessus.
– Je ne fais rien de mal, camarade. Je profite de la tiédeur du soir. Et
j’écoute les conversations. On entend des choses très intéressantes, à
Grenade. Par exemple, qu’il y a pas mal de mouvement ces jours-ci au
81 rue San Antón. C’est pourquoi je suis ici.
– Écoute, Galadí. Pas plus tard que cet après-midi, je t’ai sauvé la vie.
Fiche le camp et que je ne te voie plus.
– Et comment se fait-il que tu m’aies sauvé la vie, camarade ? » s’étonne
l’anarchiste en insistant, arrogant, sur le « camarade ».
Le phalangiste produit une moue crispée en guise de sourire.
« Peut-être parce que tu as un morveux de dix ans… » Et il enchaîne,
cabotin, en soulevant ostensiblement le rabat de son étui sur son revolver :
« Comment s’appelle-t-il ? J’aimerais bien le rencontrer. Ta femme, aussi. »
Galadí fronce les sourcils, qui du coup lui couvrent presque les yeux. Les
deux hommes se mesurent du regard en silence. Enfin, l’anarchiste jette son
mégot sur le trottoir et s’éloigne avec une nonchalance étudiée. Valdés
franchit le portail et monte au premier étage. Il ouvre la porte, passe la tête
dans l’embrasure et lance d’une voix forte : « Tu peux préparer le dîner, je
reviens. »
Il claque la porte et monte au deuxième étage, où Horacio Roldán a pris
un appartement pour sa femme. Lui-même y est rarement, il continue à
préférer l’odeur du bétail, de la betterave et des rivières de la Vega.
Les deux hommes se saluent à peine et traversent sans un mot le sombre
couloir vers un bureau sobrement meublé qui n’a pas l’air de servir souvent.
Valdès, remarquant de pleines étagères de livres, s’en approche avec
curiosité. Le nom de Federico García Lorca apparaît sur plusieurs reliures.
Il en prend une et l’ouvre, pendant que son hôte se sert un brandy.
« Je savais que tu ne buvais pas, mais pas que tu aimais la poésie, dit
Horacio, sa bouche méphitique droite comme un trait.
– Par contre, tu sais aussi que je n’ai pas le sens de l’humour, camarade,
alors ne me casse pas les couilles.
– Ce n’était pas mon intention. Fais attention au livre, il est dédicacé,
ajoute Horacio du ton acerbe dont il use toujours avec Valdés. Assieds-toi.
Tu as du nouveau ?
– Le Dragon Rapid est arrivé aux Canaries. Tout est prêt pour ramener
Franco d’Afrique.
– Et comment ferez-vous pour ne pas éveiller les soupçons ? Franco est
très surveillé.
– Le général Amadeo Blames s’est tiré une balle dans la tête cet après-
midi ; le ministère ne lui refusera pas de venir assister à ses funérailles.
– Accidentellement ? lâche Horacio, assis sur le coin du bureau, sans le
regarder.
– Évidemment. Son pistolet s’était enrayé.
– Évidemment. Quand lance-t-on le grabuge ?
– Samedi. Franco atterrira à Las Palmas de Grande Canarie demain à la
première heure. Sa femme et sa fille l’accompagneront, cela fera plus
naturel. Me donnerais-tu un verre d’eau ? »
Horacio lui indique une console sur laquelle brillent des coupes, des
verres, la bouteille de brandy et une carafe d’eau. Valdés se lève et se sert.
« Qu’est-ce que je fais avec mes gens ? demande Horacio.
– Nous te communiquerons des ordres.
– Mes hommes ne sont pas très friands d’ordres.
– Tu vas devoir discipliner tes escadrons noirs. Soit ils nous obéissent,
soit ils sont contre nous. Au fait… ajoute Valdés en désignant d’un geste les
livres de Lucero sur une étagère de la bibliothèque. Ton père s’obstine, à
propos des García. Il me réclame la tête de don Federico en compensation
de son financement. Qu’il soit le premier à tomber, m’a-t-il dit.
– Laisse dire mon père. Mais qu’on ne touche pas aux García.
– Si jamais le poète se ramène, je ne suis pas sûr de pouvoir garantir sa
sécurité. Les gens l’attendent de pied ferme, ici, à Grenade. Lui et ses amis
rouges passent leur temps à déclamer des vers à travers Madrid pour
soutenir la République, dénigrer la Guardia Civil et signer des manifestes
antipatriotiques. Il finira par payer très cher ses caquètements.
– Je n’aime pas avoir à me répéter, Valdès. Qu’on ne touche pas aux
García. Je t’en rends responsable.
– Non mais pour qui te prends-tu ? »
Horacio ne relève pas. Il va vers l’énorme armoire en noyer, en extrait
une sacoche en cuir usé qu’il jette sur les genoux du chef des milices et, lui
tournant le dos, se ressert un brandy.
« Combien y a-t-il ?
– Tu compteras chez toi. Je ne pense pas qu’on te la vole en chemin, tu
n’as qu’un escalier à descendre.
– Ça fait un paquet, on dirait, dit Valdés en soupesant le sac.
– Au fait, le poète pédé est déjà à Grenade. Depuis avant-hier, précise
Horacio avec une apparente indifférence, tandis que l’autre se lève, la
sacoche sous le bras.
– Je ne savais pas.
– Maintenant, tu sais. Et tu sais aussi ce que je t’ai dit. S’il est frappé par
la foudre ou piqué par un bourdon, c’est toi que j’accuserai.
– Inutile de prendre ce ton arrogant avec moi. Et le maire ? Pas touche
non plus à Montesinos ?
– Celui-là, faites-en ce que vous voudrez.
– Ce n’est pas un García ? insiste Valdés, persiflant à son tour. C’est
pourtant le gendre de don Federico.
– Ce que vous voudrez », répète Horacio, se tournant ostensiblement vers
la fenêtre.
Les deux hommes se quittent sans un mot. Dès qu’il entend se fermer la
porte au bout du couloir, le fils Roldán rafle le verre où a bu Valdés et le
jette dans la corbeille. Puis il décroche le téléphone et appelle la Huerta de
San Vicente.
« Allô ? fait la voix de Conchita.
– Bonjour, Concha. C’est Horacio.
– Mon beau cousin, quel plaisir de t’entendre ! dit-elle avec une infinie
tristesse. Tu vas m’annoncer quelque chose d’horrible ?
– Comment allez-vous, tous ? Ton mari, tes enfants ?
– Tout le monde va bien, et mon maire préféré aussi. Mais toute cette
violence m’inquiète terriblement, tu sais.
– Tu n’as aucune raison de t’inquiéter. Tout ça va bientôt se calmer.
– On entend tellement de choses, cousin.
– Passe-moi Lucerito, veux-tu, que je lui dise bonjour.
– Tu savais qu’il était là ? Il va être fou de joie. Luceritoooo ! Cousin
Horacio… ! »
Le fils Roldán s’empresse d’écarter le combiné de son oreille avant que le
cri ne lui perce le tympan.
« Horacio, en voilà une bonne surprise. Comment as-tu su que j’étais là ?
Et que papa avait fait installer le téléphone ?
– Je savais que tu étais à Grenade parce qu’à peine arrivé, il a fallu que tu
ailles te pavaner et faire l’aumône à ces petites putes de la Croix-Rouge. Tu
devrais être plus prudent, bon sang.
– Comment ça, me pavaner ? Je suis sorti me promener, c’est interdit ?
– Enfin cousin, tu ne lis pas les journaux ? Tu n’es pas au courant ?
Grenade est un champ de bataille et les pistoleros sont déchaînés dans l’un
et l’autre camp.
– Et que suis-je censé faire, Horacio ? Rester cloîtré comme une bonne
sœur ? Tiens, ce soir notre cousine Clotilde donne une fête pour moi à la
Huerta del Tamarit.
– N’y va pas.
– Tu veux rire ? De toute façon, j’ai invité les frères Rosales. Personne
n’osera me faire du mal si Luis et Pepinique sont là. Ce sont eux les chefs
de la Phalange, à Grenade.
– Les Rosales sont des chefs d’opérette, Lucero. N’y va pas, je te dis.
– Allons, Horacio. Je suis déjà habillé, parfumé, je suis prêt. Je ne peux
pas ne pas y aller.
– Promets-moi que tu n’iras pas. Prépare-toi plutôt à partir au Portugal ou
en France, ou à retourner à Cuba ou en Argentine.
– Quelle barbance ! Amis ou ennemis, vous passez votre temps à me dire
la même chose : fuis, fuis, fuis ! De quoi ? Je ne serai nulle part plus en
sécurité qu’à Grenade.
– Ne va pas au Tamarit », le coupe Horacio. Et il raccroche brusquement.
Par la fenêtre ouverte lui parvient le bruit de lointains tumultes. Difficile
de savoir si les détonations qu’il entend sont des coups de feu ou des feux
d’artifice. À compter d’une certaine distance, les bruits d’une fête sont
étrangement semblables à ceux d’une guerre. Horacio ferme la fenêtre et se
plonge dans la vieille édition des Misérables que lui a donnée Conchita il y
a bien des années, le soir où elle a failli se laisser embrasser.

***

ABC
Supplément extraordinaire
20 juillet 1936

VIVA ESPAÑA
LE GÉNÉRAL QUEIPO DE LLANO PREND LA DIRECTION DE LA DIVISION ET DÉCLARE
L’ÉTAT DE GUERRE.

DIVERSES DÉCLARATIONS PAR « RADIO », RECTIFIÉES SUR INFORMATION DE


MADRID.

CONSIGNES À LA POPULATION CIVILE.

INFORMATIONS DIVERSES.

***
Grenade, 20 juillet 1936
L’Espagne a eu trois chefs de gouvernement en un peu moins de trente
heures, entre le 18 juillet à dix heures du soir et le 20 au matin. Le dernier
en date, José Giral, a enfin donné ordre de distribuer des armes au peuple
pour défendre la République contre les militaires rebelles. Ce qui a été fait à
Madrid dès hier soir : cinq mille fusils sont déjà aux mains de la population.
En revanche, la distribution d’armes aux Grenadins n’a que trop tardé : le
général rebelle Queipo de Llano a déjà pris le commandement de la
2e Division à Séville, à seulement 250 kilomètres de Grenade. C’est que le
général Campos, fidèle à la République, se méfie des affaneurs.
Bien que destitué en Espagne, Francisco Franco a pris hier le
commandement de l’Armée d’Afrique. Seule bonne nouvelle pour les
républicains : il semblerait que le général Sanjurjo soit mort hier dans un
accident d’avion, l’engin qui le ramenait de son exil à Estoril pour prendre
la tête des putschistes s’étant écrasé.
Sur la place du Carmen, sous les balcons de la mairie de Grenade, une
foule tendue regarde une batterie du régiment d’artillerie prendre position
autour du vieux couvent. Il y a là des affaneurs, des étudiants, des bourgeois
socialistes et des cénétistes secrètement armés. Il y a de tout sur cette place,
sauf des curieux. Depuis deux ans, il n’y a plus de curieux, ni à Grenade, ni
où que ce soit en Espagne.
Le maire Montesinos est apparu à son balcon peu avant cinq heures du
soir pour exhorter chacun à défendre la République et à garder son calme.
Ces derniers mots ont été reçus par les huées de citoyens, les mêmes qui à
présent lancent des « Dehors ! » aux soldats et échangent avec eux des
coups sans grande gravité. Montesinos observe ses administrés à travers les
voilages de son bureau, au premier étage de la mairie.
Le journaliste Constancio Ruiz Carnero fait irruption dans la salle du
conseil au moment où les cloches sonnent six heures. Il claque la porte
derrière lui, faisant sursauter le maire et cinq conseillers assez âgés. Le
rédacteur en chef du Defensor de Granada a l’air hirsute, tout chauve qu’il
est, et son costume est sale et fripé. Il s’arrête, haletant, ses dents de rongeur
mordant sa lèvre inférieure, un appareil photo en bandoulière.
« Bon sang, Constancio, tu m’as fait peur, mon vieux ! »
Montesinos s’est levé, il étreint le journaliste qui l’écarte d’un revers du
bras.
« Merde, monsieur le maire, on s’est vus il n’y a pas trois heures. Inutile
d’en rajouter, bon Dieu. Où sont passés les gens ?
– Il y a une plaque d’égout dans la rue Escudo. J’ai dit à tout le monde de
partir par là. Ça ne servait à rien qu’ils restent.
– Et vous ? demande Carnero aux cinq conseillers.
– Moi, je ne passe pas par les égouts », dit le plus jeune.
Les quatre autres ont l’air d’accord avec lui.
« Et toi, comment es-tu entré ?
– Par la porte, répond Carnero en essuyant ses lunettes sur un pan de sa
chemise sale. Tranquillement. Ils m’ont reconnu. Et ils préfèrent que je sois
à l’intérieur, je suppose. Elle est encore accessible, cette plaque ?
– Aucune idée. »
Le journaliste ouvre sans façon le meuble-bar et se sert un verre de
whisky après un coup d’œil appréciateur à l’étiquette. « Quel luxe ! » lance-
t-il, en s’asseyant dans son costume pouilleux sur le bras d’un fauteuil.
L’attention des six hommes s’aiguise aussitôt.
« C’est officiel : Grenade s’est soulevée à cinq heures pile, l’heure
maudite de ton beau-frère{76}, monsieur le maire. Les fascistes se sont
emparés de l’usine d’explosifs d’El Fargue, de la députation, de la base
aérienne d’Armilla et de Radio Grenade. On ne t’a rien dit de tout ça ?
– Ils nous ont coupé le téléphone et la radio, répond Montesinos, tout en
disposant sur la table du conseil quelques verres et les bouteilles de whisky
et de brandy. Où étais-tu, toi ?
– Ici et là. Vers l’Albaicín, surtout. Il y a eu au moins deux coups de feu
là-haut. Les gens s’organisent pour monter des barricades. Ce n’est pas une
mauvaise idée. Des rues étroites et très pentues, des maisons basses…
– Je connais l’Albaícin, merci Constancio, le coupe Montesinos. Ce sera
une vraie boucherie, tu le sais très bien. C’est une souricière, ce quartier.
– Je suis mort de peur, monsieur le maire. Laisse-moi au moins jouer au
cynique plein d’entrain. Au cas où un biographe s’intéresserait à moi un de
ces jours. Tout ça me donne l’impression d’agir pour la postérité, et que la
postérité est très proche. J’aimerais laisser cette dernière image de moi. La
vie ne m’a jamais donné la possibilité d’être un grand épicurien, un Pétrone,
jusqu’à présent. Tu as pu parler à Concha ?
– Oui, avant qu’ils ne coupent la ligne. Elle est à la Huerta avec les
enfants. » Le maire pose une main sur l’épaule du journaliste. « Tu n’irais
pas voir s’ils n’ont pas encore découvert l’issue de la rue Escudo ?
– Je préférerais aussi, intervient le plus jeune conseiller, son brandy à la
main. Si tu restes, tu vas tout boire ; et ici, il n’y a rien d’autre à faire, à part
attendre qu’on vienne nous abattre.
– Tu as raison, admet Carnero d’un air résigné. Je vais aller voir comment
ça se passe à l’Albaícin. Au fait, je ne sais pas si je t’ai dit, les fascistes ont
fermé le journal. Aucune importance. Je préfère être tué comme journaliste
sans journal que comme scribouillard d’un maire de village. Qu’en penses-
tu ?
– Totalement d’accord, dit Montesinos en riant. Viens, je vais te montrer
comment accéder à la plaque d’égout. Je n’ai que ça à faire.
– À bientôt, vous tous », lance Carnero en rajustant la bandoulière de son
appareil photo.
Les cinq conseillers lèvent leurs verres en son honneur.

***
Des barricades s’élèvent déjà dans la côte de Chapiz et Carnero les
escalade gauchement. La nuit est obscure. Des journaliers et des cénétistes
armés fument debout parmi les entassements de sacs et de planches, riant et
bavardant comme si de rien n’était. Deux ou trois soldats fidèles à la
République ont réussi à déserter pour les rejoindre. De temps à autre,
Carnero s’arrête dans la montée et prend quelques notes, ce que voyant,
affaneurs et cénétistes baissent d’un ton.
« Tiens donc, monsieur le journaliste, l’apostrophe un petit homme sec et
noueux d’une cinquantaine d’années. Faites excuse, je ne me rappelle pas
votre nom. Je suis José Daza, internationaliste et fermier de don Federico
García, le père de Lucero.
– Constantino Carnero. Choquez-m’en une.
– Avec plaisir ! s’exclame Daza avec chaleur. Hep, par ici, toi ! » Le
syndicaliste attrape au vol l’outre de vin que transporte un garçon de seize
ans, machette à la ceinture et bâton à la main. « Buvez, monsieur Carnero,
ça grimpe dur. Eh oui, bien sûr, vous ne pouvez pas m’avoir oublié,
continue-t-il en riant et gesticulant. J’étais monté jusqu’à l’Alameda
chercher Lucero avec une mule, une nuit qu’il s’était rendu malade à force
de boire avec vous, du temps du Rinconcillo. Il était encore tout jeunot. Des
années, que ça fait. Courte-patte régnait encore.
– Bien sûr que je me rappelle. C’était toi. Qu’est-ce qu’on avait ri. Quelle
époque.
– Carnero, bon Dieu !
– Maestro ! »
Se détachant des silhouettes de miliciens républicains qui montent la
garde dans la nuit, un homme vient vers eux : c’est le banderillero
anarchiste Francisco Galadí, le fusil à l’épaule et le ventre croisé de deux
cartouchières. Un des rares résistants de l’Albaícin à avoir une arme à feu.
« Que fais-tu avec ton matériel, vieux ? fait-il avec un geste du menton
vers l’appareil photo de Carnero. Tu crois peut-être que je vais toréer ?
– Je veux prendre des photos quand le chambard éclatera.
– Je ne te croyais pas si couillu, comme journaliste.
– Moi non plus. » Ils rient tous les deux. « Comment êtes-vous
organisés ? démarre Carnero, qui sort un bloc-notes et se prépare à écrire
sous la dictée du torero.
– Attends, tu es complètement con, camarade, excuse. Je croyais qu’on
avait interdit ta feuille de chou ?
– Et alors ? le défie Carnero en feuilletant son calepin à la recherche
d’une page vierge.
– Ici, comme tu vois, une foutue souris ne passerait pas, dit Galadí en
désignant les tranchées qui barrent la côte du Chapiz. Même chose pour
tous les accès. Et deux tampons sur Albahaca et Caldedería Vieja. Et partout
où elles trouvent du bois, les femmes sont en train de chauffer de l’huile
pour leur frire les yeux et les couilles, à ces fascistes.
– Vraiment, de l’huile bouillante ? À la macédonienne ! s’esclaffe
Carnero.
– On manque de fusils, explique Galadí à voix basse.
– C’est de la folie. Des tranchées et de l’huile. Eux, ils vont vous envoyer
l’aviation. »
Le torero empoigne Carnero par le bras et le pousse vers le haut de
Chapiz au milieu des hommes, femmes et enfants occupés à monter des
barricades avec sacs de farine, chaises, matelas et tout ce qui peut
s’entasser.
« Merde, Constancio, chuchote-t-il. Ne dis pas des choses comme ça, tu
vas démoraliser mes troupes. Et toi, qu’as-tu vu ?
– De l’artillerie lourde dans le Carmen, la Trinidad et à la Puerta Real.
Pareil à l’entrée de San Cristóbal et sur la route du Fargue, mais avec les
canons précisément pointés vers ici.
– On est foutus, admet Galadí.
– Vous auriez quelque chose à manger ? Je trotte d’un côté à l’autre
depuis sept heures du soir.
– Viens par ici », intervient Daza.
Et il attaque la côte de son pas de montagnard, suivi des deux autres. À
mesure qu’ils avancent, les rues étroites et tortueuses sont de plus en plus
vides. Un concentré d’odeur d’huile chaude empuantit la nuit.
« Comment as-tu pu repérer les positions d’artillerie ? Tu n’es pas
recherché ?
– Ces salopards recherchent tant de gens qu’ils ne font pas attention à
moi, répond Carnero. En évitant les patrouilles, j’ai pu vadrouiller sans trop
de précautions. Ils ont arrêté le maire, sais-tu s’ils l’ont tué ?
– Que le maire aille se faire foutre, jette Galadí en crachant par terre. Pas
plus tard qu’hier, on est allés lui demander de distribuer des armes.
Montesinos a eu les foies. Et maintenant, regarde où on en est.
– Pas d’affrontements par ici ?
– En fin de soirée. On s’en est fait deux, ils ont eu trois des nôtres.
– C’est cher payé.
– Depuis, tout est calme. »
Le premier coup de feu retentit peu avant l’aube. Les résistants se postent
aux coins de rue et sur les toits. Après des heures de tirs croisés sans que la
milice rebelle puisse franchir la tranchée de Carrera del Darro, déjà
parsemée de cadavres, le premier grondement d’artillerie se fait entendre en
milieu de matinée et les toitures commencent à exploser.
Depuis la première heure ce matin-là, Radio Grenade n’a cessé de passer
en boucle un communiqué militaire que les femmes et les enfants
d’Albaícin entendent dans le fracas des vitres brisées, les cris des blessés, la
peur, l’espoir et les coups de feu : « La conduite criminelle d’étrangers qui,
retranchés dans l’Albaícin, perturbent la vie de Grenade dans les derniers
soubresauts de leur vaine tentative pour dévorer notre Espagne, va prendre
fin. Suivant en cela les termes du dernier communiqué, dont Grenade est
déjà informée, nos courageuses forces d’assaut, d’infanterie et d’artillerie
ont fait acte de présence pour acculer ces fauves dans leur tanière. Je
compte sur la sérénité des citoyens pour ne pas s’alarmer de notre
détermination à rendre bientôt à Grenade le calme de ses nuits
incomparables. Votre commandant militaire vibre avec vous en un “Vive
l’Espagne, vive la République, vive Grenade !” » La voix du colonel
fasciste Basilio León Maestre fait presque exploser les haut-parleurs des
petites radios ouvrières.
Au matin du 22, une trêve est négociée à grands cris et on convient
d’évacuer les femmes et les enfants, qui s’entassent dans des camions et
disparaissent dans un nuage de poussière vers des camps de concentration
improvisés. L’après-midi même, trois avions balaient les toits d’incessantes
rafales de mitrailleuses. À l’aube du 23, l’Albaícin se rend en agitant une
paire de draps blancs qui soulève chez les fascistes une clameur
enthousiaste et l’envie redoublée de faire couler le sang.

***
Huerta de San Vicente, 9 août 1936
« Ces pédés de rouges auront beau brailler et taper du pied, ils ne s’en
tireront pas comme ça. Nos vaillants légionnaires et soldats réguliers ont
déjà montré à ces lâches ce que c’est que d’être un homme. Et au passage, à
leurs femmes aussi. Ce qui est totalement justifié, puisque ces femelles
communistes et anarchistes prônent l’amour libre. Maintenant, au moins,
elles savent ce qu’est un homme. »
Vicenta éteint la radio et la voix assourdissante du général Queipo de
Llano cesse de résonner dans le salon de la Huerta.
« Je ne comprends pas que vous puissiez écouter ce sauvage tous les
soirs, proteste-t-elle.
– Maman ! l’appelle Conchita depuis l’étage. Viens m’aider à coucher les
enfants.
– Pauvre petite, marmonne Vicenta en montant l’escalier. Et toi, cesse un
peu de boire, Baldomero ! » lance-t-elle à don Federico sans se retourner.
Lucero et son père restent seuls, assis dans leurs fauteuils. Le patriarche
continue à boire, lentement, infatigablement, comme il le fait depuis
l’arrestation de Montesinos, toujours détenu à cette heure.
« Il n’y a pas à s’inquiéter, dit-il de sa voix toujours sereine. J’ai apporté
huit mille pesetas à la mairie aujourd’hui pour qu’ils nous laissent
tranquilles, ces… »
Il ne trouve pas le mot, ou préfère ne pas le trouver.
Bien que Grenade soit pratiquement tombée, on entend encore des coups
de feu ici et là dans la Vega et parfois, selon la direction du vent, les bruits
indéchiffrables du front de Güéjar, au loin dans la sierra. Toute la journée, le
brame incessant des avions rend les bœufs nerveux et tient les oiseaux cois.
« Ils ont fusillé Carnero à l’aube », dit Lucero.
Don Federico se tourne brusquement vers lui ; c’est la première fois
depuis des jours qu’il prête attention à autre chose qu’au téléphone.
« Luis Rosales m’a fait passer un mot par Angelina. Il ne peut pas venir,
mais il promet de nous rendre visite dès qu’il aura une permission.
– Oui, les Rosales ont beaucoup de travail, fait le cacique d’un ton
brusque.
– Ils ont arrêté Constancio à l’Albaícin quand le quartier est tombé,
poursuit Lucero d’une voix absente. Avec son appareil photo. Il faudra que
je demande à Luis s’il peut récupérer les négatifs. Quelle idiotie. Les
négatifs. »
Un bruit de moteur alerte don Federico, qui regarde instinctivement vers
l’armoire avant de se rappeler qu’on lui a confisqué ses carabines. Il n’a eu
que le temps d’enfouir une paire de pistolets dans le jardin. Lucero s’est
levé lui aussi.
« Qui est-ce ? » crie Conchita, du haut de l’escalier.
L’Oakland noire s’arrête dans un crissement de freins, soulevant un nuage
de poussière jusque devant la porte. Les trois hommes perchés sur les
marchepieds sautent à terre et attendent que les quatre occupants sortent de
l’automobile. Marranero et Pepe el Romano sont les premiers à en
descendre. Ensuite seulement, le Petit Marquis et Horacio. Ils arborent tous
des pistolets Astra ou de ces fusils Mauser qu’utilisent les gardes d’assaut et
que Valdés, au Gobierno Civil, fournit aux escadrons noirs par dizaines
depuis des semaines.
« Bienvenue à la Huerta, Horacio. Il y avait longtemps. Qui sont tes
amis ? » demande don Federico en faisant quelques pas prudents vers l’aîné
des Roldán.
Marranero décroche son Mauser de son épaule et se place devant son
maître, comme s’il prétendait le protéger du vieux cacique. Le Petit
Marquis, adossé à l’Oakland, allume distraitement une cigarette ; il semble
savourer les parfums nocturnes de la végétation exubérante de la Huerta
sans prêter grande attention à la scène. Une chouette dérangée par toute
cette agitation prend bruyamment son vol vers un autre terrain de chasse.
« Bonsoir, don Federico, répond Horacio après un silence pesant. Salut,
Lucero. »
Il lève les yeux et découvre Vicenta et Angelina dans l’embrasure de la
fenêtre, qui n’osent sortir sur le balcon.
« Descends, Angelina, ordonne Horacio.
– Ici, c’est moi qui donne les ordres, Horacio. Angelina, reste où tu es !
crie le patriarche.
– Ne vous en mêlez pas, don Federico.
– Qu’as-tu après Angelina ? »
Horacio tire un coup de feu vers les étoiles.
« Allez, tous les deux, à l’intérieur, dit-il doucement avant de tirer encore
une fois. Vous autres, trouvez-moi le Gabriel en question. »
Les trois hommes arrivés sur les marchepieds de l’Oakland trottent vers
la maison de Gabriel Perea, l’intendant de la Huerta. Lucero et don Federico
retournent dans le salon, suivis d’Horacio, du Petit Marquis et de
Marranero. Vicenta et Angelina se tiennent en haut de l’escalier, agrippées à
la rambarde, pâles comme deux thermomètres en hiver. Quelques avions
passent à basse altitude et font trembler lustres et vitres un long moment.
Dans le silence revenu, Horacio lève la tête vers les deux femmes.
« Bien le bonsoir, Vicenta. Désolé de vous déranger à pareille heure. Y a-
t-il quelqu’un d’autre là-haut ? »
À l’entendre, on ne croirait pas qu’il brandit un Mauser, que Marranero
arbore un sourire féroce et que le Petit Marquis, avec son arrogante
désinvolture, a eu le culot de se servir un verre de brandy.
« Oui, Concha, bredouille Vicenta. Et les enfants.
– Personne d’autre ? » insiste-t-il. Vicenta fait non de la tête. « Monte
voir, Marranero. »
Avant que l’homme de main n’ait franchi la première marche, Lucero
s’interpose de son pas de canard pataud et l’arrête d’une bourrade.
« Ma mère n’a pas dit qu’il n’y avait personne ? »
Un geste d’Horacio arrête à temps la riposte musclée de Marranero, qui
souffle comme un taureau dans sa hâte d’emboutir le poète.
« Ce pédé n’a pas à porter la main sur…
– Assez ! crie Horacio. Et toi, viens par ici ! »
Et, agrippant Lucero par son col de chemise et le secouant comme un
chiot qu’on tient par la peau du cou, il le tire vers la porte de la cuisine et le
projette à l’intérieur.
« N’aie pas peur, Vicenta. Je ne le tuerai pas. »
Il entre à son tour et ferme derrière lui. Lucero est tombé à genoux et
halète, appuyé sur ses coudes. Horacio s’accroupit face à lui et le saisit par
les cheveux.
« C’est la dernière fois que je te le dis, siffle-t-il. Quitte Grenade. Là.
Fous le camp. Ton père et Daza font sortir des gens par la sierra depuis le
début, tout le monde sait ça. Eh bien, qu’ils t’emmènent toi aussi. »
Il tire sur les cheveux de Lucero, le forçant à lever son visage, plaque sur
sa bouche un baiser sec et froid, et quitte la pièce.
Au même instant, les trois escadres poussent dans le salon l’intendant
Gabriel Perea, les mains liées dans le dos et le visage en sang. Don Federico
en profite pour filer rejoindre son fils dans la cuisine.
« Allons-y », ordonne Horacio.
Les hommes se répartissent sièges et marchepieds et l’Oakland démarre,
cap sur Pinos Puente. Assis à l’avant près de son frère, le Petit Marquis
allume une de ses longues, fines et brunes cigarettes anglaises.
« Je ne te savais pas si émotif, lâche-t-il, ironique, dans un jet précis de
fumée bleue. Quelle surprise. »
Horacio se concentre sur sa conduite, soucieux d’éviter les cratères
creusés par les grenades et les tirs d’artillerie dans la terre du chemin.

Par les bosquets du Tamarit


ils sont venus les chiens de plomb
attendre que tombent les branches,
attendre qu’elles se brisent seules.

***
Huerta de San Vicente, 16 août 1936
Le téléphone sonne avant l’aube, mais don Federico a le temps de se lever
de son fauteuil pour le décrocher avant qu’il ne réveille les femmes. Au
bout du fil, il lui semble reconnaître la voix du curé, grand ami de Vicenta,
mais à peine l’homme a-t-il prononcé son nom qu’il l’oublie. Depuis
quelque temps, les curés n’ont plus de nom pour Federico García. Ce ne
sont que des suaires noirs qui se déplacent.
« Contre le mur du cimetière, don Federico, énonce le curé avec
componction.
– Lequel des deux ?
– Don Federico, il n’y a qu’un cimetière à Grenade.
– Qui ? Qui d’entre eux deux ?
– Votre gendre, monsieur Montesinos. Je sais, j’aurais dû y aller en
personne, mais les chemins sont peu sûrs et si nous attendons que le jour se
lève, avec la chaleur, vous savez bien…
–…
– Il ne serait pas correct que doña Vicenta et doña Conchita le voient…
eh bien, dans cet état, don Federico. La chaleur, en août…
– Bien sûr, mon père. La chaleur en août. Ce ne serait pas correct.
– Dieu vous ait en sa sainte garde.
– C’est cela, oui. Sa sainte garde. Merci beaucoup, mon père.
– Si Vicenta ou Conchita ou les enfants ont besoin de quoi que ce soit…
– Merci, mais non. Vous en avez assez fait, vous tous. »
Ils préfèrent fusiller à l’aube, or il est encore trop tôt ce matin. Mais ils
doivent avoir fort à faire et ont peut-être doublé les équipes ; au coucher et
au lever du soleil, ce serait logique. Les fournées de prisonniers arrivent en
camions débâchés du Gobierno Civil jusqu’au mur blanchi à la chaux du
cimetière. La dernière lumière artificielle que voient les condamnés est celle
de l’hôtel Washington Irving, face à la porte de Siete Suelos, sur la
promenade du Generalife, à l’entrée des palais nasrides. Ce n’est pas
seulement l’unique hôtel à avoir l’eau courante chaude et froide à Grenade.
Il offre aussi l’éclairage extérieur le plus britanniquement sélect de toute la
ville, avec ses quatorze réverbères électriques illuminant les êtres brisés qui
passent en convoi vers le cimetière. Les camions sont de vieux Pegaso gris,
avec de longs plateaux, plus habitués à transporter la betterave, la pomme
de terre et le blé que de futurs cadavres. C’est pourquoi, sans doute, ils se
traînent.
Grâce aux réverbères de l’hôtel Washington Irving, la dernière figure
humaine qu’aperçoivent les condamnés depuis les Pegasos, exception faite
de leurs assassins, est la svelte silhouette de Robert Neville derrière les
voilages de sa chambre au deuxième étage. Tous les Grenadins connaissent
de vue Robert Neville, grand joueur de bridge et chroniqueur de ce sport
célèbre pour le New York Herald Tribune. Neville est à Grenade depuis des
jours. Personne ne sait pourquoi, puisqu’on joue peu au bridge à Grenade.
Mais c’est un Américain indispensable, disent les âmes bien nées. Comme
mister Neville écoute beaucoup et parle peu, ces messieurs-dames
s’accordent sur le fait que c’est un merveilleux causeur.
La rivière Darro coule doucement le long des rides de la carte de
Grenade, si obscurcie de sang et de merde qu’elle ne reflète plus les étoiles
d’août. L’artillerie et surtout l’aviation ont détruit les principales
canalisations de la ville durant le siège de l’Albaícin, et la rivière s’est
gonflée de déjections. Puis les morts ont commencé à tomber dans son lit. Il
faut bien que les morts tombent quelque part. Et le mélange de merde et de
mort qui court dans la Darro fait que Grenade pue le safran sale et
douceâtre, et un peu la poudre aussi.
Pistolet bien visible à la ceinture et carabine de chasse à portée de main
sous son siège, don Federico manœuvre lentement la charrette de feu son
intendant Gabriel. Il y a attelé les deux juments de la Huerta les plus vieilles
et les plus difficiles à apeurer : même si hommes et bêtes ont dû se faire,
toutes ces dernières semaines, à la toux sèche des coups de feu non loin et
aux crachats célestes des bombardiers Junker et Henschel, voilà presque
trente ans que la Zoraida et la Zaína sont ses quadrupèdes de confiance.
« Simple question mathématique : les quadrupèdes m’ont toujours inspiré
deux fois plus de confiance que les bipèdes », aimait répéter le cacique
avant que l’ironie, le sarcasme et le sens de l’humour aient déserté Grenade.
La charrette monte laborieusement une ruelle menant à la petite place de
Gracia. Dans la descente des Recogidas – arches, cyprès, fontaines et
buissons de myrte –, elle croise des groupuscules de soldats, phalangistes,
bérets rouges et cédistes. Tous armés, bien que toute résistance ait
quasiment cessé depuis des jours. En remontant par Colón, à l’angle
d’Almireceros, la voiture tristement identifiable d’un escadron noir croise la
charrette et freine bruyamment quelques mètres plus loin. Don Federico et
les juments entendent derrière eux une porte qui claque, des cris, des rires,
de l’agitation, trois coups de feu. Et puis quelqu’un qui pleure, femme ou
enfant. Pour le reste, Grenade semble assoupie dans une paix de plomb,
blottie dans la senteur enveloppante de jasmins et de dames de nuit, de
sang, de poudre et de putréfaction.
À l’entrée de la rue Duquesa, Zoraida et Zaína renâclent et s’efforcent de
consulter de l’œil le patron, alarmées par les éclats de voix avinés de
combattants revenus du front qui battent le pavé devant le commissariat et
le Gobierno Civil. La rue Duquesa n’étant pas très large, l’un après l’autre
ils doivent céder le passage à la charrette. Heureusement, personne ne
moleste ni n’interroge les conducteurs de véhicules à vide allant vers le
cimetière. Tuer peut être amusant, mais enterrer est très désagréable. Voire
dangereux. Pas seulement à cause des infections. Tout le monde connaît
l’histoire d’Aurelio Galzar, agrairiste notoire et gardien du cimetière de San
José. La nuit de la prise d’Albaicín, il a monté la côte du Chapín armé d’un
couteau de boucher et a embroché cinq ou six résistants qui, les mains en
l’air, se rendaient déjà. Les jours suivants, son statut lui donnant toute
autorité pour organiser les exécutions, il a aligné avec une satisfaction
visible les groupes de condamnés contre le mur chaulé de frais du cimetière.
Il faisait montre d’un humour très fin, en particulier avec ceux qu’il avait eu
l’occasion de fréquenter en temps de paix, les plaçant presque avec
tendresse et leur disant avec un clin d’œil : « L’heure d’aller dormir,
Dionisio. On se voit demain. Mes respects à ta femme. »
La joyeuse bonhomie d’Aurelio Galzar soulageait énormément les
troufions effrayés du peloton d’exécution, qui en venaient à rire avant de
tirer. Mais le 4 août au soir, le gardien a soudain été pris de démence et a
fini à l’asile de fous de l’hôpital Royal. La malédiction d’une gitane
assassinée peut-être, ou l’ingestion accidentelle d’herbe à chat.
Le pas de Zaína et Zoraida est si silencieux qu’elles semblent chaussées
de ballerines et non de fers tandis qu’elles montent la rue Duquesa,
refoulant sur leur passage les hommes armés surexcités. Personne ne se
formalise lorsque Zaína lâche un paquet de crottin sur les pavés de la nuit
chaude. Toutes les puanteurs sont admises désormais dans l’air de Grenade.
Don Federico aperçoit soudain, parmi les combattants survoltés, Juan
Luis Trescastro, qui s’esquive aussitôt du mieux qu’il peut et disparaît dans
la cour intérieure du Gobierno Civil. Les fascistes font la queue pour former
les équipes qui fusilleront les prochaines fournées au petit matin. Depuis
que Valdés a offert cinq cents pesetas de bonus aux volontaires, le nombre
de braves a incroyablement augmenté et la file d’attente grossit d’heure en
heure, de jour comme de nuit, devant le Gobierno Civil. Ils sont affaneurs,
commis, manœuvres, parias ou domestiques ; les moins nécessiteux
rechignent à se lever matin afin d’assassiner pour cinq cents pesetas.
Fondus dans la masse, quelques curés se frottent les mains à la pensée du
festival d’extrêmes-onctions qui les attend à sept heures au cimetière,
lorsqu’on fusillera la première fournée. Ils n’ont pas souvenir d’avoir eu
autant de travail depuis l’inquisition. Étrangers à la testostérone ambiante,
désœuvrés, les soldats de Dieu scrutent le ciel dans l’espoir qu’il revienne
au beau pour la circonstance.
La charrette de don Federico se retrouve bloquée. Un groupe de fascistes
s’est planté devant l’attelage pour faire la nique au cacique. Ils forcent la
voix, ignorant les naseaux des juments qui leur frôlent la tête,
ostensiblement absorbés dans d’urgents conciliabules. Des larmes tremblent
aux paupières du vieil homme tandis qu’il cherche à tâtons le fusil sous son
siège, un vague sourire un peu idiot errant sur ses lèvres.
« Don Federico ! » lance une voix tonnante et caverneuse à l’orée de la
foule. C’est Ramón Ruiz Alonso, l’ouvrier savant. Il porte la chemise bleue
phalangiste, bien qu’elle puisse lui valoir une nouvelle raclée de Pepinique
Rosales qui, à présent chef de district, ne l’admet pas dans ses rangs.
« Écartez-vous ! » brame le fringant linotypiste en repoussant avec
détermination affaneurs, miliciens et sous-officiers.
Nombre de dames conservatrices ont jeté leur grenadine vertu aux orties
pour ses beaux yeux. En revanche, et malgré l’entremise du redouté
journaliste jésuite don Ángel Herrera Oria, Ruiz Alonso a trouvé porte close
chez phalangistes, requetés, agraires et même cédistes désormais. Ouvrier
savant ou pas, personne ne l’aime. Son seul atout, c’est la faveur dont il
jouit auprès des dames de Grenade. Mais c’est un atout de taille. Le
commandant Valdés lui-même le reçoit dans son bureau.
« Don Federico, lance encore Ramón Ruiz Alonso qui s’est glissé contre
Zoraida pour tendre la main au cacique. Je suis navré, quel malheur »,
ajoute-t-il d’une voix qui se brise.
Don Federico a encore les yeux mouillés et sa main droite frôle la crosse
de sa carabine, la seule que Daza a pu soustraire aux réquisitions de l’armée
républicaine. Il se penche avec difficulté par-dessus la croupe de la jument
et accepte la main tendue. Musclé comme il est, l’autre a beau jeu de retenir
d’une poigne de fer celle du vieil homme tandis qu’il pavoise :
« Le maire Montesinos était un brave homme. Pourvu que tout cela soit
bientôt fini. Je vais dire aux camarades qu’ils vous cèdent le passage ;
pardonnez leur impertinence, ils sont encore excités par les combats. Ce ne
sont pas des gens très éduqués. »
Et lâchant enfin la main du cacique, il fait volte-face en flattant la croupe
poussiéreuse de Zoraida.
Les dix ou douze hommes plantés devant les juments ne se détournent
pas, comme font les autres, lorsque Ruiz Alonso les aborde : au contraire,
ils font cercle autour de lui en une mêlée* chuchotante. Don Federico lève
les brides afin que les fascistes puissent voir ses deux mains. On entend des
tirs au loin, apportés par le vent depuis le front de Huétor, dans la sierra, et
les échos de radios à galène qui se félicitent du succès des rafles fascistes.
Ruiz Alonso revient, l’air affligé, et s’adresse au cacique d’une voix
profonde et douce :
« De vrais enfants. Ils font ça pour s’amuser, vous savez, ils n’ont rien
contre vous. » Il se prend le menton en une piètre imitation du Penseur de
Rodin : « Ils sont ivres, articule-t-il à voix basse. Laissez-moi faire. »
Et il retourne près du groupe.
« Si je vous raconte une bonne blague, vous vous écartez ? » crie-t-il en
levant les mains comme un dompteur de cirque.
Les journaliers de la petite bande sourient plus que nécessaire. Don
Federico est une statue de marbre. Ses yeux pleurent doucement.
« Un jour, j’étais à Paris », commence l’ouvrier savant. Il est vrai qu’il
sait parler français, en bon dandy fasciste. « Et, bien sûr, je suis allé au
cirque. Quel spectacle. J’étais assis à côté d’une tapette. Par pur hasard,
naturellement. Mais la France est tellement laxiste, n’est-ce pas. Tout à
coup, un grand crocodile déboule sur la piste. Le public hurle. Arrive le
dompteur, et alors, le crocodile s’arrête et ouvre grand la mâchoire. Le
dompteur, impassible, ouvre sa braguette et fourre son membre en érection
dans l’énorme gueule. Puis il se tourne vers le public et crie : “Y a-t-il
quelqu’un sous ce chapiteau qui oserait faire la même chose ?” » Ruiz
Alonso se détourne de son auditoire pour regarder vers don Federico, bras
levés et bassin cambré. « Et là, la tapette à côté de moi se lève et crie, en
français bien sûr : “Moi oui, j’oserais, mais je ne sais pas si je suis capable
d’ouvrir aussi grand la bouche.” »
Zaína, Zoraida et don Federico assistent avec un sourd sang-froid à l’éclat
de rire général. Un éclat de rire long, lent et théâtral. Les fascistes saluent
toujours les histoires drôles de Ruiz Alonso de façon exagérée, même quand
ils ne les comprennent pas. Les phalangistes, eux, ont compris, mais ils
n’ébauchent qu’un sourire poli, au cas où l’un des Rosales passerait par là.
Quant aux bérets rouges, ils retournent à leurs bruyants échanges sur la
situation du front : ils n’ont jamais compris une seule de ses blagues.
« Allez, écartez-vous, maintenant ! ordonne Ruiz Alonso en redressant
son élégant toupet* à la lueur de la lune. Laissez passer la charrette de don
Federico, allons, s’il vous plaît !
– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »
Ce n’est pas que l’homme ait une voix très forte, et sa maigreur nerveuse
n’incline pas à le croire capable de se mesurer à ces fascistes excités. Sa
tenue non plus ne dégage pas vraiment d’autorité : il porte une chemise de
serge marron déchirée et un pantalon en toile brute maculé de sang. Mais
tout le monde se tait et s’écarte lorsqu’il sort par la porte donnant sur la
cour du Gobierno Civil et traverse d’un pas ferme la rue étroite, droit sur la
charrette.
« Dégagez ! crie-t-il à Ruiz Alonso et aux fascistes qui empêchent
toujours la charrette de passer. Ne vous en faites pas, don Federico. Je vais
vous y emmener, moi, au cimetière. Foutez le camp ! » crie-t-il encore.
L’ouvrier savant, les mains dans les poches, un sourire féroce aux lèvres,
prend l’homme à partie de sa voix bien entraînée d’agitateur politique :
« Eh, toi, on peut savoir qui tu es ? »
Son rictus agressif s’efface lorsqu’il voit la petite bande se bousculer de
part et d’autre de la charrette pour libérer le passage.
L’homme est presque émacié, il doit avoir trente ans et marche sur Ruiz
Alonso comme s’il en avait cent. Un fusil Arriaga, calibre 12 juxtaposé et
double percuteur, pend de sa main droite. Un mauvais ennemi à courte
distance, qu’on soit un lapin ou un ex-député.
« Tu vas me tuer, peut-être ? le défie Ruiz Alonso, pétulant, sans ôter ses
mains de ses poches.
– Non, je vais juste te faire peur », répond l’autre. Et il tire vers la lune,
tandis que l’ouvrier savant se précipite en trébuchant derrière ses
comparses. « Allons-y, don Federico. »
L’homme bondit sur le siège près du cacique et, en un instant, tous les
fascistes qui embouteillaient la rue Duquesa forment une haie d’honneur.
Tout en attaquant la montée de leur pas lent, Zaína et Zoraida jettent un
regard en coin vers leur nouveau passager.
« Ne craignez rien. Ces gars-là ont du respect pour moi depuis que je suis
monté tout seul à l’Albaicín. Ceux de l’Albaicín étaient des indésirables,
vous savez. »
Le nouveau venu parle sans arrêt. Don Federico se concentre sur les
guides entre ses mains, mais les juments pressent soudain le pas à
l’approche du Jardin botanique. Les ronflements de miséreux endormis sur
les trottoirs et les cris, plus lointains et étouffés, de femmes que l’on viole
sous les acacias, couvrent presque le claquement rythmé des sabots ferrés.
Le cri déchirant d’un gamin, ou d’une gamine, s’échappe parfois du sperme
de la nuit sale.
« Vous ne me remettez pas ? s’amuse l’homme, qui, tout maigre et
débraillé qu’il soit, semble se rappeler avec plaisir qui il est. Ricardo
Rodríguez Jiménez. Vous ne vous rappelez pas. » Il tord son buste vers don
Federico et lui montre sa manche gauche cousue à hauteur du coude. « Et
maintenant ? »
Il y a là, c’est évident, un membre atrophié, et l’homme agite ce bras
minuscule et inutile sous la toile de serge.
« “Si ton bras ne grandit pas, il faudra bien que les violons rétrécissent.”
C’est ce que m’avait dit Lucero. »
Les juments poursuivent leur lente ascension vers San José. Un froid
étrange pour ce mois d’août règne aux abords du cimetière. Je ne sais pas si
c’est nous, les morts, qui répandons ce froid, ou si c’est vous, les vivants,
qui vous glacez quand vous nous approchez.
« Ne vous faites pas de souci, il ne va rien arriver à Lucero. Pour le
maire, c’est la politique qui est en cause : je le connaissais, c’était un brave
homme. Le genre de chose qui arrive. Moi, la politique, je ne m’en mêle
pas. Mais je suis désolé que vous ayez perdu votre gendre, don Federico. »
À l’approche du cimetière, une puanteur de vieille chaussette et de sueur
refroidie les prend à la gorge. Incroyable qu’une nuit aussi étoilée puisse
sentir aussi mauvais.
« Mon père aussi, ils l’ont tué comme un chien. Vous ne vous souvenez
pas de lui non plus, dit Ricardo Rodríguez Jiménez.
– Bien sûr que si : Olmo, il s’appelait, dit don Federico, d’un ton brusque
qui surprend l’infirme. Et toi, tu voulais être violoniste au Corpus Chico
d’Asquerosa, ajoute-t-il en souriant dans sa barbe, tandis que les yeux du
jeune homme s’écarquillent légèrement.
– J’y suis arrivé, mais pas à Asquerosa. À Pulianas. Et à Pinos Puente,
plus d’une fois. J’y avais pris goût. Plus d’une fois, j’ai pu rapporter des
sous à la mère grâce au violon de Lucero. Les dames surtout raffolaient de
l’attraction », précise-t-il. Le cacique prend note de l’incontinence verbale
du fils d’Olmo avec le même sourire détendu et un peu stupide. « Je veux
entrer dans la Phalange. Ils ne veulent pas de moi parce que je suis infirme.
Je les comprends, mais il y a infirme et infirme, pas vrai ? J’ai appris à jouer
du violon et à manier une arme, vous m’avez vu à l’œuvre tout à l’heure.
Vous ne pourriez pas en toucher deux mots aux frères Rosales ? Tenez, nous
y voilà. »
Zoraida et Zaína s’arrêtent à dix mètres du mur du cimetière. Si Federico
García ne vomit pas, c’est qu’il est habitué à dépecer toute sorte de gibier et
à voir ses bouchers galiciens ou portugais éviscérer porcs et agneaux.
L’odeur d’entrailles, fussent-elles humaines, ne saurait dégoûter un
chasseur, éleveur de bétail qui plus est. Le mur chaulé du cimetière est
criblé d’impacts, son crépi éclaté en maint endroit, et de larges traînées
rougeâtres y dessinent un lacis capricieux et sinistre. Du haut de leur siège
en bois brut, les deux hommes se dévisagent comme s’ils sortaient d’un
délire narcotique.
« Je ne vois pas le gardien, dit enfin Ricardo Rodríguez. Il doit cuver son
vin. Laissez, je vais vous le trouver. »
Mais le vieux cacique l’ignore et, s’aidant de son fusil comme d’une
canne, descend de la charrette. Les juments barbotent des lèvres, tout
doucement. C’est ainsi : l’odeur de charogne apaise les vieilles bêtes.
« N’allez pas croire, ce n’est pas comme ça d’habitude ; mais depuis
quelques jours, les gens ne viennent même plus les récupérer. Regardez-moi
celui-là, dans quel état. Il empeste. Il doit être là depuis trois jours. Ces
gars-là n’ont pas de famille, ou bien ? » grogne l’infirme en se bouchant le
nez, tandis qu’il pousse le cadavre du pied pour en évaluer la rigor mortis.
Les nuages vaporeux et lents qui passent devant la lune ne facilitent pas
l’identification du cadavre de Montesinos. Sans parler des nombreux
visages rendus méconnaissables par le coup de grâce que certains fascistes
tirent en pleine face pour dévaster encore plus la famille du mort. La
question fait d’ailleurs l’objet de débats parmi les religieux qui viennent
exercer leur art funéraire au cimetière : cette pratique ne serait-elle pas peu
chrétienne ?
« Les sauvages ! » murmure Ricardo. Les deux hommes sont penchés sur
le corps d’une jeune femme dont le nez n’est plus qu’un cratère poisseux de
dix centimètres de diamètre. « Ces cinq cents pesetas de prime, ça leur
arrache l’âme, à ces salauds. Tout le monde les craint, même les curés, voire
certains phalangistes. » Il soulève avec précaution une mèche dorée que le
sang, inexplicablement, n’a pas tachée, et la fait jouer à la lueur de la lune.
« Dieu aie pitié de toi », marmonne-t-il en la remettant doucement en place.
Les deux hommes s’habituent peu à peu à la demi-pénombre mouvante
qu’orchestrent les nuages plats et effilés comme des soucoupes volantes,
mais Rodrigo s’obstine à craquer une allumette chaque fois qu’ils
s’accroupissent devant un cadavre. Les enchevêtrements de corps aux
postures parfois acrobatiques se prêtent mal à distinguer les gros des
maigres et les grands des petits. Parfois, la flamme vacillante dévoile un
visage en bouillie et il faut examiner les vêtements car portefeuilles, bagues
et montres sont prélevés à l’arrivée des condamnés. L’aurore est proche et
l’écho d’explosions et de tirs épars commence à résonner au loin.
Ils découvrent le cadavre de Manuel Fernández-Montesinos au pied du
mur d’enceinte, légèrement affaissé contre une femme fort ventrue qui est
tombée sur ses genoux écartés, les bras en croix et la bouche béant vers le
ciel.
« Ne vous frappez pas, don Federico : quand ils tombent comme ça, c’est
qu’ils se sont mis à genoux pour demander grâce. »
Le patriarche soupire longuement lorsque l’allumette suivante éclaire le
visage intact du maire de Grenade appuyé contre la panse énorme de la
morte.
« Ces salopards n’ont pas eu le cran de donner le coup de grâce à votre
gendre. Tant mieux pour votre fille : au moins, elle le verra tel qu’elle l’a
connu. Laissez, je vais le porter, il n’est pas encore trop raide. Faites
excuse », marmonne Rodrigo, soudain conscient de sa brutalité.
Alors qu’il en sépare d’une secousse le corps de Montesinos, un
sifflement de serpent s’échappe du ventre de la femme et celui-ci se
dégonfle d’un coup dans un chapelet de flatulences et le clapotis indistinct
de fluides non identifiables.
« Merde, elle est vivante ! » s’écrie-t-il en reculant, saisi, sans lâcher le
torse de Montesinos.
Une tache sombre est en train de s’épancher par l’entrejambe de la morte.
Rodrigo se rapproche, à quatre pattes comme un chien nerveux, et soulève
la jupe claire déjà poissée de ce flux étrange. À la lueur d’une nouvelle
allumette, on devine dans une bouillie liquide mêlée de sang un fœtus
noirâtre. L’infirme bondit en arrière, sa main valide sur la bouche ; il fait
quelques pas en trébuchant, tombe à genoux et se met à vomir à grands jets
tremblants. Don Federico écoute ses spasmes, les yeux fermés, en se tenant
au mur ; puis il se reprend et, d’un pas mal assuré, le rejoint dans l’ombre.
« Allons, dit-il en lui prêtant l’épaule. Aide-moi à sortir mon gendre d’ici,
veux-tu. »
À eux deux, ils soulèvent le corps de Montesinos en détournant les yeux
de celui de la femme. Inexplicablement, le temps qu’ils portent le cadavre
jusqu’à la charrette, le violoniste infirme pleure à chaudes larmes.

***
Tous les matins, la première chose que fait Lucero est de chercher dans El
Ideal la liste des fusillés de Grenade. Ensuite, il écrit des poèmes posthumes
et lit Gonzalo de Berceo{77}.

Et le vendredi soir jusqu’au petit matin


je souffris grand tourment, et nuit noire et pesante,
clamant : mon fils, mon fils, où donc vous tenez-vous ?
Je crus ne jamais voir luire l’aube naissante.

Même à cette heure, la lumière n’est guère optimiste au troisième étage


du numéro 1 de la rue Angulo, résidence de la famille Rosales. La maison
est trop encaissée dans l’étroitesse des rues. Il y a déjà une semaine que
Lucero s’est réfugié chez ses amis phalangistes. Comme chaque matin à
neuf heures cinq, trois coups sont frappés à la porte et, comme chaque
matin, Esperancita Rosales entre chargée du plateau avec leur petit-déjeuner
et les journaux du jour. Le poète l’attend lavé, apprêté et parfumé, vêtu de
blanc et noir et arborant un nœud papillon négligemment noué au
millimètre près.
« Bonjour, ma divine geôlière. Je n’aurais jamais cru que la terreur
pouvait être aussi ennuyeuse.
– Basilisa t’a fait des piononos{78}. Elle a décidé que c’était Noël
aujourd’hui, annonce la jeune fille en posant le plateau sur la table.
– Et la presse ? s’inquiète Lucero.
– Lucas n’est pas passé ce matin. Il apportera peut-être les journaux plus
tard. »
Esperancita a la voix un peu enrouée en disant cela. Elle s’assied en face
de lui et la lumière filtrant par la fenêtre dévoile ses cernes marqués.
« Que se passe-t-il, belle geôlière ? Te languirais-tu du bel Enrique ?
– Mais non, idiot, c’est juste que j’ai mal dormi. Mange, va. Il ne sera pas
dit que les phalangistes te laissent mourir de faim, tente-t-elle de plaisanter
avant de porter une main à sa bouche.
– Et ce pauvre petit sourire qui tremble ?
– Je t’en prie, Lucerito. Laisse-moi déjeuner tranquille, dit-elle avant
d’avaler une lente gorgée de café. Tu sais ce que je regrette le plus d’avant-
guerre ? Les oiseaux matin et soir. On n’entend plus d’oiseaux. On en voit
quelques-uns, mais ils ne chantent pas.
– Seuls et seules ils sont restés, / à rêver au bec ouvert d’oiseaux
agonisants, déclame Lucero.
– Tu es un clown triste, en fait.
– Miguel m’a appelé comme ça hier soir : clown.
– Comment, Miguel a osé te traiter de clown ? Il est monté te voir ?
s’écrie Esperancita, son visage rond crispé d’indignation.
– Non, non, ma divine. Ce n’est pas à moi qu’il s’adressait. Il parlait à
Pepinique, Luis et Antonio. Tu ne les as pas entendus ? Menteuse, tu m’as
dit que tu n’avais pas fermé l’œil de la nuit… » Lucero part d’un rire
diabolique qui sonne faux, tandis que la jeune fille rougit piteusement.
« Les fascistes ont raison, je suis un espion. Un espion à la solde des
Rrrusses, articule-t-il d’une voix gutturale. Certaines nuits, tes frères
rentrent au petit matin, seuls ou avec quelques amis phalangistes. » Lucero
se lève et s’approche à croupetons de la petite fenêtre qui donne sur les
cours intérieures de la bâtisse. Il l’entrebâille et tend ostensiblement
l’oreille. « D’ici, j’entends tout, même si on chuchote.
– Tu as tout inventé. Je n’entends rien, la nuit.
– Miguel et Antonio disent qu’en me cachant chez vous, vous risquez
tous votre vie. Qu’ils vous fusilleront s’ils me découvrent. Ils ont raison. Je
vais m’en aller. Ma place est à la Huerta, avec mes parents. Pas caché ici.
– Ne dis pas de bêtises ! crie Esperancita en jetant sa serviette sur le
plateau. Papa cache des rouges à la maison depuis le début de la guerre, il
est même arrivé à Pepinique de les aider à passer le front.
– Je le savais. Ta famille a une drôle de façon de faire la guerre. Ton père
est un bon chrétien, dommage qu’ils ne soient pas tous comme lui. Mais je
refuse de vous mettre en danger plus longtemps. Dès ce soir, je dirai à
Pepinique de me ramener chez moi. »
Il caresse le flanc du vieux piano Pleyel que les Rosales ont fait monter
jusqu’ici, mais dont il n’a plus le droit de jouer : d’après certains des frères
Rosales, les mélodies de Satie, Chopin ou Beethoven et autres improbables
accords de dixieland dont résonnait la rue Angulo chaque soir ne pouvaient
que trahir sa présence.
« Tu ne peux plus partir. Ici, il ne peut rien t’arriver.
– Ma geôlière divine, dit Lucero en allumant une longue et élégante
cigarette d’un geste non moins élégant. Vous déclenchez les guerres sans
jamais imaginer à quel point vous aurez du mal à les défaire.
– Hier soir, ils ont fusillé le mari de Conchita, dit brusquement la jeune
fille, mais sa voix est couverte par la quinte de toux tabagique de Lucero.
– Excuse-moi, dit-il en se frappant la poitrine pour reprendre son souffle.
Je ne devrais pas fumer autant. »
Esperanza lui approche un verre d’eau. Il boit une gorgée, tousse encore
et lui rend le verre.
« Apporte-moi plutôt du gin, sans te faire repérer.
– Il n’est même pas dix heures, proteste-t-elle.
– Donne-moi du gin, s’il te plaît, insiste-t-il en souriant. Autrefois, je le
prenais avec une olive. Mais en ces temps terribles, plus besoin d’olive. »
Elle sort en pressant le verre à moitié vide entre ses seins. De la fenêtre,
Lucero la regarde descendre les marches du perron à pas lents, comme si un
mauvais esprit lui avait dérobé son âme de saltimbanque. La fontaine du
patio intérieur clapote, seulement surveillée par les grandes jarres d’eau
potable et de blanches colonnes rébarbatives qui s’élèvent jusqu’au toit.
Dans la cuisine, la matriarche Esperanza Camacho de Rosales lit El Ideal et
Basilisa, la servante, lave les chemises bleues des fils Rosales du sang et de
la boue qui les maculent. Elles se retournent d’un même mouvement à
l’entrée de la jeune fille.
« Enfin maman, bon Dieu ! s’écrie Esperancita en lui arrachant des mains
le journal, qu’elle froisse dans l’évier avant de craquer une allumette.
– Tu ne lui as pas dit ? demande la maîtresse de maison.
– Si, mais je ne sais pas s’il ne m’a pas écoutée ou s’il n’a pas voulu
entendre.
– Pauvret », dit la servante Basilisa, borgne et concise. Qui s’essuie les
mains sur un torchon, va vers un grand buffet et en sort une bouteille de gin
toute neuve.
« Explique-toi, ma fille. Comment ça, il n’a pas voulu entendre ?
– Est-ce que je sais, mère. Il est très bizarre ces jours-ci. Comme si plus
rien ne lui importait.
– C’est ça, les messieurs sensibles, intervient Basilisa en secouant les
chemises bleues avant de les étendre. Pauvret.
– Laisse Luis le mettre au courant ce soir. Pepinique est tellement brutal
et les deux autres…
– Je comprends pas que le señorito Miguel et le señorito Antonio parlent
sur ce ton à ce pauvre señorito Lucero.
– Tais-toi un peu, Basilisa, veux-tu.
– Bah, je n’vois pas pourquoi je devrais me taire.
– Mais parce que je te le demande.
– Oh bon, voilà, je me tais », grogne Basilisa en nettoyant l’évier à
grands coups de torchon pour évacuer les cendres du journal avec la liste
des fusillés, liste où figure ce matin le nom de Montesinos. « Je m’demande
bien pourquoi madame m’a envoyée voter, si c’est pour me faire taire après.
– Ay Basilisa ! s’esclaffe la matrone Rosales. Tu as de ces sorties. Une
chance que tu n’aies pas d’instruction parce que sinon, je serais obligée de
te faire tuer.
– Ne m’tuez pas, madame, vous n’en trouverez pas une aussi borgne que
moi et, avec tous ces beaux garçons que vous avez… » fait la servante,
secouant son chiffon par la fenêtre et riant elle aussi.
Deux coups de feu pas très éloignés, des cris, le bruit d’une course
montent d’une rue alentour. Esperancita s’immobilise, la bouteille de gin à
la main ; Basilisa s’accroupit, le torchon sale sur son œil valide ; et doña
Esperanza Rosales se lève de sa chaise et ferme la fenêtre.
« Ça, c’était à toi de le faire, Basilisa.
– Ay, madame, les balles entrent tout pareil, que les fenêtres soyent
ouvertes ou fermées. »
Les bruits dans la rue se sont évanouis. La servante repose son torchon et
la maîtresse de maison retourne s’asseoir.
« Esperancita, sers donc une coupette de gin à Basilisa, elle a eu une belle
peur, la pauvre, ordonne la maîtresse avec un soupir. Et tu m’en mettras une
à moi aussi, tant que tu y es. Et que Dieu nous pardonne l’une et l’autre.
– Vous, il vous pardonne à coup sûr, doña Esperanza, gémit la servante en
s’écroulant sur une chaise. Quel coup de sang. Saint Gabriel, quand donc
que ça va s’arrêter, tous ces tirs et ces bombes ? »
Esperancita se penche pour mettre le verre de gin entre les mains de
Basilisa :
« Tiens, bois.
– Merci, mon petit. »
Et la jeune fille sert à sa mère un autre petit verre de gin :
« Merci, ma fille. »
Doña Esperanza boit à petites gorgées pudiques de dame patronnesse
phalangiste.
« Il dit qu’il veut s’en aller, lâche Esperancita sans la regarder, tout en
remplissant d’olives une coupelle d’argile.
– Que dis-tu ?
– Il a entendu Miguel et Antonio dire ce qu’on risque en le cachant ici.
– Ces deux-là ont encore plus peur des militaires que des communistes.
– Qu’on risque de nous fusiller à cause de lui.
– Ave María Purísima, psalmodie Basilisa.
– La maison Rosales, ils oseraient y entrer ? s’enflamme la maîtresse de
maison. Dis à Lucero d’arrêter ces bêtises. Ils oseraient entrer chez les
Rosales, repart-elle en tapant des deux mains sur ses genoux. J’aimerais
bien que Dieu voie ça. »
Esperancita ouvre la bouche pour répliquer, mais sa mère l’arrête d’un
geste. Elles se tiennent immobiles toutes les trois, respirant à peine, jusqu’à
percevoir le vrombissement encore presque inaudible, mais reconnaissable
entre tous ces jours-ci, des bombardiers Henschel, Polikarpov ou Junker à
l’approche dans le ciel de Grenade.
« Au bombarium ! crie la voix de Lucero depuis le troisième étage.
Toutes au bombarium ! »
C’est ainsi qu’il a baptisé le réduit sous le grand escalier où ils se
réfugient quand les avions survolent la ville, bien que depuis quelques jours
ils ne bombardent plus que rarement le centre urbain. Le vrombissement
monte en volume peu à peu et Lucero, au désespoir de Basilisa, descend
comme à son habitude lentement, précautionneusement.
« On se dépêche, le musicien ! lui crie-t-elle du pied de l’escalier pendant
que mère et fille se baissent pour entrer dans l’abri improvisé. On se
dépêche un peu, ou c’est-il que vous voulez prendre une bombe sur la tête ?
– Je préfère prendre une bombe sur la tête que me tuer en dégringolant un
escalier. Gauche, peut-être, mais gentleman jusqu’au bout, Basilisa.
– Un écervelé, voilà ce que vous êtes. Un écervelé, je vous dis », lance la
servante avant de courir vers le bombarium.
Les avions volent bas et leur vacarme d’insectes métalliques géants fait
trembler la bâtisse. Lucero atteint le refuge au moment où tout n’est plus
qu’un gigantesque vrombissement. Il referme la petite porte et les plonge
dans l’obscurité totale. Esperancita lui prend une main et la presse contre
ses seins chauds ; elle ne la lâchera plus jusqu’à ce que le dernier
bombardier se soit tu au loin. Quand ils ressortent, la jeune fille a les joues
rouges comme une chanteuse tyrolienne et les yeux pleins de larmes. Elle se
tourne vers Lucero, retenant la plainte qui lui monte dans la gorge. Puis elle
s’enfuit vers sa chambre.
« Ces filles d’aujourd’hui, elles ont le feu aux fesses, moi je dis, énonce
Basilisa.
– Tais-toi et monte la bouteille de gin dans la chambre du señorito
Lucero. Au trot ! lance doña Esperanza en prenant le poète par le bras.
– J’avais demandé à Esperancita de ne rien dire, pour le gin, proteste
Lucero tandis qu’ils s’asseyent au bord de l’énorme fontaine du patio. En
temps de guerre, on ne peut vraiment se fier à personne.
– Esperancita t’aime comme une folle. Parfois j’ai de mauvaises pensées,
je trouve qu’elle t’aime trop. Tais-toi, ne dis rien », lui ordonne-t-elle avec
hauteur avant que Lucero puisse protester. Puis elle le dévisage, le bout de
ses doigts jouant dans l’eau fraîche. « Et toi, comment te sens-tu ?
– On t’a déjà rapporté que je bois trop, maman Rosales.
– Ce n’est rien, ça. Bois tant que tu voudras, fils. Dommage, pour le
piano. Cela me manque tellement, ta musique si triste et si merveilleuse
envahissant toute la maison ; j’imagine ce que ça doit être pour toi.
– Esperancita n’aurait pas mouchardé sur d’autres choses, par hasard ?
– Mais non.
– Vous voilà en proie au péché de mensonge, geôlière supérieure.
N’étiez-vous pas en croisade au nom de Dieu ?
– Deux Pater Noster et un Ave Maria », plaisante la dame en souriant
tristement. On dirait que la mélancolie humide de la fontaine les a gagnés
tous les deux. « Pourquoi veux-tu partir ?
– Je veux rentrer à la Huerta, être auprès de maman et Conchita. Papa ne
peut pas les défendre tout seul.
– Et comment comptes-tu l’y aider ? En mitraillant de tes vers les
escadrons noirs ?
– José Daza a détourné pour papa un pistolet et une carabine.
– Une carabine ! Toi ? Mais enfin, tu ne tirerais pas sur l’ombre d’un
soupir. Allons, cesse de dire des sottises : le “Phénix de la nature”, c’est toi.
– Eh bien tu vois, un jour, j’ai tué un canard mandarin, la défie Lucero,
puéril. Avec une carabine. »
Doña Esperanza ne daigne pas relever, elle tourne vers la fontaine un
visage résigné.
« Qu’as-tu entendu dire à mes fils, que tu étais un mouchard ? demande-t-
elle, sévère.
– Peu importe, Antonio et Miguel ont raison. Je suis en train de vous
compromettre. Vous vous mettez en danger en me cachant.
– Antonio et Miguel ! Mes deux fils les plus stupides ! De quel droit
commanderaient-ils dans cette maison ? s’exclame-t-elle d’une voix si
irritée qu’elle déconcerte Lucero un instant.
– Je n’ai pas entendu que cela, cette nuit, Esperanza. Il y a autre chose.
– Quoi d’autre ? le presse-t-elle en le regardant pour la première fois avec
inquiétude.
– Tu connais mon cousin Horacio, n’est-ce pas ?
– Le bellâtre des Roldán, ce riche agraire qui se pavane partout en
empestant l’étable ? Celui qui est entré chez vous l’arme au poing ?
– Voilà. Mais il ne pue pas l’étable, rectifie Lucero, absurdement offensé.
– Bien sûr que je le connais. Cet Horacio est un fanatique, s’emballe la
matrone. Pepinique s’est pris le bec plus d’une fois avec lui.
– Horacio Roldán est un cousin éloigné, mais étant mioches nous étions
comme les doigts de la main. Et je crois qu’à sa façon, il m’a longtemps
protégé.
– Mais il t’a mis une raclée ! Tu as de drôles de protecteurs, dis-moi.
– C’est compliqué à expliquer. En tout cas, si j’en crois ce que disaient
Miguel et Antonio hier soir, c’est terminé. Horacio ne me protégera plus. Et
il n’y a pas qu’à moi qu’ils veulent du mal. Ils ont l’intention de s’en
prendre à vous. Le commandant Valdès, l’ouvrier savant, les Roldán… Ils
en ont tous après tes fils, surtout Pepinique.
– Si je ne m’appelais pas Esperanza Camacho de Rosales, tu me ferais
presque peur, Lucerito, répond la dame d’une voix ferme. Mais chez les
Rosales, personne n’entre sans y avoir été invité. Et surtout pas ces
patridiots qui te veulent du mal.
– Patridiots, répète Lucero, en souriant, mais de la voix de baryton des
grands mélancoliques.
– Une trouvaille de ce joli cœur de Pepinique. Je vais l’envoyer chercher,
qu’il vienne te tranquilliser un peu. Parles-en avec lui et ensuite seulement,
tu prendras ta décision. Mais tu ne seras nulle part aussi bien qu’ici.
– Oh ça, je n’en doute pas, chère geôlière supérieure.
– Allons, monte dans ta chambre, j’enverrai Basilisa te porter ton
déjeuner. Il ne manquerait plus que mon bon à rien de mari ramène
quelqu’un à la maison et qu’on te trouve ici.

***
Des bruits indéchiffrables l’arrachent peu à peu au sommeil. Il se réveille
hébété. Après manger, comme chaque après-midi depuis le début de sa
réclusion, il a fumé et bu compulsivement – du gin, mais aussi l’infusion de
jusquiame que Basilisa lui prépare et fait passer en contrebande dans le dos
des señoritos Rosales –, jusqu’à s’écrouler, terrassé, sur le divan. Lucero se
frotte les yeux devant le miroir. Cinq heures moins cinq de l’après-midi. On
entend des moteurs de voitures et de camions dans les rues. Jusqu’ici tout
est normal : la rue Angulo est si proche du Gobierno Civil. Ce que cherche
Lucero, c’est l’origine de ces bruits bizarres qui l’ont tiré de sa cuite. Ce
n’est pas le vacarme des rats qui passent leurs nuits à trotter et forniquer
dans le débarras. Ces bruits-là, et ce crissement sourd, irrégulier, il ne sait
pas d’où ils viennent. Les coups de heurtoir provenant du rez-de-chaussée le
font sursauter.
« Basilisa ! » lance doña Esperanza, couvrant le clapotis de la fontaine.
Les coups se font entendre à nouveau, plus sûrs, plus marqués. Lucero se
lève et entrouvre la petite fenêtre sur le patio intérieur. Son pantalon et sa
chemise sont froissés d’avoir dormi sur le divan. Il se rend compte qu’il
s’est allongé sans se déchausser, lui qui dit toujours qu’il n’y a que les
morts pour garder leurs chaussures au lit.
« Voilà, voilà », crie Basilisa, d’une voix de gorge qui charrie des violons
cassés.
À peine a-t-elle tiré la lourde porte que s’élève le baryton catégorique de
Ramón Ruiz Alonso.
« Nous avons ordre d’emmener Federico García Lorca.
– Qui est-ce, Basilisa ? »
La voix et les talons hauts de doña Esperanza traversent rapidement le
patio. Lucero se colle au montant de la fenêtre de façon à observer la scène
sans être vu.
« Mais enfin, que faites-vous ici, dans cette tenue ? » s’écrie la maîtresse
de maison, qui vient d’apparaître de dos.
Lucero devine plus qu’il n’aperçoit l’ouvrier savant en uniforme
phalangiste, avec le joug et les flèches bien visibles brodés sur sa poitrine.
« J’ai un mandat d’arrêt contre Federico García Lorca. Et nous savons
qu’il loge ici.
– Personne n’entrera tant qu’un de mes fils ne sera pas présent.
– Madame, c’est un ordre écrit de la main du gouverneur civil lui-
même. »
C’est la voix de Trescastro, qui a fait trois pas en avant dans le patio et
apparaît à côté de Ruiz Alonso. Lucero se détourne sans refermer la fenêtre
et se met posément à déboutonner sa chemise froissée.
« Il n’y a pas d’ordre qui tienne, proteste doña Esperanza. Vous allez
attendre ici jusqu’à ce que je trouve un de mes fils. Non, mais que font tous
ces soldats dans notre rue ? Vous avez ramené toute l’armée pour flanquer
ma sieste en l’air, ma parole !
– D’accord, madame. D’accord, concède Ruiz Alonso. Essayez de
joindre Miguel, voyez s’il est à la caserne de la Phalange.
– Vous, attendez ici. »
On entend à nouveau les talons de la matriarche par-dessus le murmure
de la fontaine. Lucero est complètement nu à présent. Il s’approche de la
cuvette et y verse l’eau de la cruche. Puis il y plonge le savon, se lave avec
soin tout le corps, chaque parcelle de peau, en veillant à ne pas éclabousser
le sol. Puis il se sèche avec la même parcimonie. Ne lui parvient plus d’en
bas que le murmure infatigable de la fontaine. Lucero ouvre la penderie et
passe en revue cintres et tiroirs. Après mûre réflexion, il choisit un pantalon
gris foncé avec chemise blanche, cravate noire au nœud lâche et veste claire
en lin.
« Qu’est-ce que vous venez foutre chez ma mère ? crie la voix mi-
rageuse, mi-nerveuse de Miguel Rosales. Et que foutent ces cent fusiliers
sur mon toit ?
– Vous cachez un rouge dans votre maison, camarade, répond celle,
presque joyeuse, de Ruiz Alonso.
– Foutaises. Nous ne cachons personne et ne nous cachons de personne.
Federico est l’invité de cette maison, point.
– J’ai un mandat signé, Miguel.
– Je vous en foutrais…
– Miguel, ta bouche ! crie la voix de doña Esperanza.
– S’il te plaît, mère. Va dans le salon avec Esperancita et Basilisa.
– Je ne bougerai pas d’ici », rétorque Esperancita avec aplomb.
Lucero, tout habillé à présent, se gomine les cheveux devant le miroir. Il
retouche sa tenue jusqu’au moindre détail, puis sort de sa chambre et
commence à descendre l’ample escalier de marbre en dissimulant la
gaucherie de son pied torve. Les hommes se sont tus en l’apercevant.
« Ne viens pas ! » crie Esperancita.
Lucero lui sourit en poursuivant sa descente seigneuriale.
« Nous voulons juste que tu nous accompagnes au Gobierno Civil pour te
poser quelques questions, dit Ruiz Alonso.
– Ne le laisse pas faire ça, Miguel, intervient doña Esperanza. Ton père
ne va pas tarder et ils ne peuvent pas l’emmener avant qu’on ait trouvé
Pepinique.
– C’est mieux comme ça, Esperanza. Ne t’inquiète pas, il ne va rien
m’arriver. »
Lucero n’a pas eu l’intonation aussi ferme qu’il le voudrait, tout habitués
que soient les poètes à donner le change.
« Tu verras, ils me relâcheront dès qu’ils auront parlé à Pepinique.
– Tais-toi pour une fois, Federico, lui lance Miguel.
– Tu n’as qu’à nous accompagner, si ça peut te rassurer, lui dit l’ouvrier
savant en prenant le fils Rosales par l’épaule. Moi, j’ai l’intention de
l’emmener de gré ou de force. À toi de voir, Miguel. »
Miguel observe les soldats d’assaut plantés devant la porte, puis lance un
regard à sa mère et sa sœur avant de s’incliner.
« D’accord. Je viens avec vous. »
Lucero arrête d’un geste les protestations d’Esperancita.
« Je ne te serre pas la main pour que tu ne penses pas qu’on ne se reverra
plus, ô ma divine geôlière, dit-il avant de se tourner vers la matriarche.
Gardez-moi de ce gin, doña Esperanza. J’en aurai besoin pour me remettre
de cette frousse à mon retour. À bientôt, Basilisa.
– Que tu es courageux », soupire doña Esperanza, et elle lui baise le front
avant que Miguel lui prenne le bras et l’emmène.
En prenant pied dans la rue Angulo, Lucero a un hoquet de stupeur : des
dizaines de soldats d’assaut en barrent l’issue des deux côtés et, en levant
les yeux, il en aperçoit d’autres jugés partout sur les toits, leur fusil pointant
par-dessus faîtières et gouttières.
« Les rats qui m’ont tiré de ma sieste, chuchote-t-il comme s’il
hallucinait. Et vous aviez vraiment besoin de tout ce monde-là, juste pour
moi ? fait-il en se retournant vers Trescastro et Ruiz Alonso qui le
talonnent.
– Tais-toi, Federico, le presse Miguel Rosales.
– C’est maintenant que tu vas pouvoir réciter à certains de mes amis ces
jolies choses que tu as écrites sur la Guardia Civil, dit Ruiz Alonso,
sarcastique.
– C’est donc tout ce qu’il a fait ? proteste Rosales. Une romance ?
– Il est plus dangereux que vous ne le pensez, Miguel, dit Trescastro. Ce
type a fait plus de mal avec des mots que bien d’autres avec des pistolets.
– Tu parles comme les maires dans Calderón, Juan Luis, soupire Lucero.
Mon père te l’a toujours dit. »
Ils arrivent à l’Oakland noire garée sur la place de la Trinidad. Miguel
Rosales monte à côté de lui à l’arrière. Ruiz Alonso, assis sur le siège
passager, se tourne vers eux, goguenard.
« Alors, le poète, tu as pu faire tes condoléances à ta sœur ? »
Lucero pâlit et tourne des yeux énormes et exorbités vers Miguel, qui lui
rend son regard, acquiesce de la tête et chuchote :
« On l’a fusillé tôt ce matin ».
Personne ne dit plus rien jusqu’à ce que l’auto approche du Gobierno
Civil. L’ouvrier savant sifflote distraitement une chansonnette à la mode.
« Trouve Pepinique, Miguel, chuchote Lucero, suppliant, en s’efforçant
de dissimuler que sa langue a enflé d’un coup dans sa bouche. Envoie-moi
Pepinique dès que tu peux.
– Je te l’envoie ».
Le sifflotement de Ruiz Alonso cède la place à un large sourire tandis que
l’Oakland traverse à pas d’homme la cour du Gobierno Civil pour pénétrer
dans le dépôt, où règne un remue-ménage de soldats et de phalangistes
désœuvrés.
« Nous voilà chez nous. »

***
Accoudé à la fenêtre de sa chambre, Horacio Roldán aspire l’air tiède du
petit matin sur la Vega. Son regard reste fixé sur les contours de la sierra
d’Alfacar et, en dessous, du ravin de Víznar. C’est là que se cache La
Colonia, une vaste bâtisse où l’on emmenait autrefois les enfants de
Grenade passer l’été. Elle offre à présent un dernier toit aux condamnés que
l’on amène par camions entiers du Gobierno Civil pour les faire disparaître
dans les fosses qu’ils creusent eux-mêmes à proximité. Le regard d’Horacio
n’a pas dévié un instant de ce point aveugle de la sierra. Le silence est total,
mais ses oreilles sont dressées comme celles d’un loup à l’affût dans le
maquis. Du fond du couloir lui parvient peu à peu le martèlement de la
canne de son père et le frottement de ses pieds. Don Alejandro Roldán
ouvre la porte sans frapper.
« Que fais-tu debout à cette heure ? dit-il en carrant laborieusement son
vieux postérieur dans un fauteuil. Écarte-toi de cette fenêtre, tu vas te faire
tirer dessus
– Qui irait me tirer dessus ?
– C’est toi qui vois. Des nouvelles de Trescastro ?
– Il a appelé il y a un instant, ils venaient de passer la villa Moscoso.
– C’est donc qu’ils l’emmènent à La Colonia.
– Oui, ils doivent déjà y être.
– Pas de paperasserie, dans ce cas, jubile le vieux cacique. Quitte cette
fenêtre, fils, ça me rend nerveux.
– Si tu allais te coucher et me fichais la paix ?
– Tu as fait ce que tu pouvais faire. À force de protéger ce pédé, tu t’es
taillé une drôle de réputation. Les mauvaises langues vont bon train,
d’autant que tu as refusé d’entrer dans la Phalange.
– Tais-toi une bonne fois, veux-tu, réplique Horacio d’une voix
imperturbable, le regard toujours fixé sur les ténèbres de Víznar.
– Et pourquoi me tairais-je dans ma propre maison ? s’indigne le vieux en
assenant un coup de sa canne sur le parquet.
– Je veux entendre les coups de feu.
– Ma parole, tu es devenu fou ?
– Je veux entendre la balle qui le tuera, tu peux comprendre ça ? Allons,
va-t’en, lâche Horacio du même ton lisse et détaché.
– Je viens de condamner à mort un pédé et voilà que j’en ai un sous mon
propre toit, grommelle le vieux fasciste en boitant vers la porte, appuyé sur
sa canne. S’ils l’ont emmené à La Colonia, ton gars a peut-être une chance
d’être enterré près d’Ainadamar. Un paysage magnifique, cette “fontaine
des larmes”. Ça devrait lui plaire, au pédé, qu’en penses-tu ? »
Horacio traverse la pièce en deux enjambées et lui claque la porte au nez.
Puis il reprend son poste et n’en bouge plus jusqu’au lever du jour. Alors
seulement, il ferme les volets, tire les rideaux et se laisse tomber dans le
fauteuil. Il n’a pas entendu une seule déflagration ; un caprice du vent, peut-
être. Son propre souffle est à peine audible dans l’obscurité de la chambre.
« Ainadamar », murmure-t-il. Il respire lentement, sans faire de bruit.

Quand tu partis mon aimé


à travers le printemps blanc
les sabots de ton cheval
quatre longs sanglots d’argent.

***
Jamais on n’a vu l’avocat et ex-député conservateur Juan Luis Trescastro
tituber ainsi dans le centre-ville, et encore moins à dix heures du matin. Son
nez et ses pommettes sont violacés et striés de veinules, mais le reste de sa
trogne, d’une pâleur maladive, s’apparente au plâtre sale. Pourtant, rares
sont les passants qui le remarquent : avec la guerre, les Grenadins ont vu
certains de leurs voisins les plus dignes et amidonnés révéler des penchants
inhabituels, pour ne pas dire extravagants.
Trescastro fait une pause sur le chemin de ronde pour reprendre son
souffle et, réflexion faite, pousse la porte de La Pajarera, une taverne
modeste, mais qu’il fréquente avec plaisir parce qu’il y est craint.
« Un orujo blanc ! » rugit-il en tapant sur le zinc couvert de mouches.
Pour quelque obscure raison, depuis que la guerre a éclaté, il y a
beaucoup plus de mouches dans les tavernes de Grenade.
Agrippé au comptoir, Trescastro vide son verre d’un trait et le fait glisser
vers le serveur pour qu’il lui remette ça.
« J’y ai mis deux balles dans le cul, à ce pédé », bafouille-t-il en ricanant.
La dizaine de clients qui boivent un café ou un brandy lui prêtent plus ou
moins attention.
« J’y étais, quand on a sorti García Lorca de chez les Rosales. On en a
marre des pédés, à Grenade. »
Là-dessus, l’ex-député éclate d’un rire forcé et quinteux qui le plie en
deux. Constatant qu’il a cette fois capté l’attention générale, il se redresse
en rentrant sa bedaine, autant pour reprendre contenance que pour exhiber
le Luger qui pointe sous son veston. Toujours titubant, il fouille dans une de
ses poches et brandit une chose minuscule et indescriptible dans la
pénombre du bar. Le tintement inopportun d’une petite cuillère dans une
tasse de café ne rompt pas l’attention concentrée sur l’avocat bourré.
Trescastro, théâtral, mouline du bras, le petit objet indéchiffrable pincé
entre le pouce et l’index, et le lâche au fond de son verre. Presque aussitôt,
l’orujo se teinte d’un jus brunâtre qui semble sourdre du minuscule objet
immergé. Le poivrot laisse les paroissiens de La Pajarera observer fascinés
le processus jusqu’à ce que la liqueur acquière un rouge uniforme. Alors il
lève son verre avec un solennel grotesque et le vide cul sec. Après quoi, il
crache dans le creux de sa main et dépose l’obscure petite chose dans le
halo de la lampe qui surplombe le comptoir. La balle déformée par l’impact
brille dans la lumière, déchiffrée à présent par la salive de Trescastro qui l’a
lavée de son sang et sa merde. Et l’ex-député repart à rire.
« J’y ai mis deux balles dans le cul, à ce pédé, répète-t-il. Deux balles
dans le cul. » Il lève à nouveau, entre deux doigts, la balle vers son public.
« À ce pédé. »

***
C’était la veille des élections et la mère de Federico, une femme d’un grand caractère, me disait : « Si
nous ne gagnons pas, nous pouvons quitter l’Espagne tout de suite ! Ils nous chasseront, s’ils ne nous tuent
pas ! »
Je vois cette mère, et je ne sens pas l’écho de son angoisse d’avoir perdu son fils adoré. Si Federico était
mort, le gouvernement de la République aurait rendu la nouvelle officielle et les jeunes poètes auraient déjà
lancé un manifeste qui nous aurait tous secoués. Rafael Alberti se tait. C’est donc que Federico García Lorca
vit.
Non. Federico n’est pas mort. Ces hyènes en képis vernis n’ont pas pu ordonner la mort du plus grand des
jeunes poètes, d’un des plus vigoureux représentants du mouvement rénovateur des lettres et du théâtre en
Espagne. Et si toutefois une chose aussi inconcevable s’est produite, si les hordes sauvages que les
généraux ibériques lancent sur le peuple espagnol ont détruit ce merveilleux esprit, nous tous, jeunes
écrivains d’Amérique, devrons écrire une page chacun pour y traîner dans la boue, d’une manière ou d’une
autre, les noms de Franco, Mola, Cabanellas, Queipo de Llano, Gil Robles, Primo de Rivera, tous ces tyrans
qui détruisent l’Espagne et veulent la renvoyer aux ténèbres du Moyen-Âge. Et nous devrons faire de ces
pages un livre qui circule de par le vaste monde, les couvrant d’opprobre et de dérision, jetant leurs noms à
la colère des peuples. Un livre de la colère et de l’opprobre contre ces assassins de poètes et de femmes qui,
si un jour ils ont gagné une bataille, l’ont fait contre leur propre peuple.
Pablo Suero
Buenos Aires, 1937{79}

***

El Bien Público
Journal antifasciste
29 octobre 1936

Le crime eut lieu à Grenade

À Federico García Lorca

I
LE CRIME

On le vit, s’avançant au milieu des fusils,


par une longue rue,
sortir dans la campagne froide,
aux dernières étoiles du petit matin.
Ils ont tué Federico
quand la lumière pointait.
Le peloton de bourreaux
n’a pas osé le regarder en face.
Ils ont tous fermé les yeux ;
ont prié : même Dieu ne te sauve plus !
Mort est tombé Federico
– sang au front, plomb aux entrailles –
… c’est à Grenade qu’eut lieu le crime
voyez – pauvre Grenade ! –, sa Grenade…
II
LE POÈTE ET LA MORT

On le vit avancer seul avec Elle,


Sans crainte de sa faux.
– Déjà le soleil sur tour et sur tour, les marteaux
sur l’enclume – sur l’enclume des forges.
Federico parlait,
bonimentant la mort. Elle écoutait.
« Puisque hier dans mes vers, camarade,
résonnait le chant de tes paumes sèches,
et qu’à mon chant tu as donné ta glace, et le fil
de ta faux d’argent à ma tragédie,
je te chanterai la chair que tu n’as pas,
et les yeux qui te manquent,
tes cheveux que le vent secouait,
les rouges lèvres qu’on te baisait…
Aujourd’hui comme hier, ô gitane, ma mort,
Que je suis bien, seul avec toi,
dans cet air de Grenade, ma Grenade ! »

III

On le vit s’avancer…
Façonnez, mes amis,
de pierre et songe dans l’Alhambra,
un sépulcre au poète,
sur une fontaine dont l’eau qui pleure
dise éternellement :
Le crime eut lieu à Grenade, sa Grenade !

Antonio Machado

***
Comme le naufragé méthodique comptant les vagues qu’il lui reste avant de mourir et les recomptant,
encore et encore, pour éviter toute erreur, jusqu’à la dernière, jusqu’à celle de la taille d’un enfant qui
l’embrassera et lui recouvrira le front, ainsi ai-je vécu, avec la prudence d’un cheval de carton dans une salle
de bain, et je sais que jamais je n’ai fait la moindre erreur, sauf en ce qui m’était le plus cher.
Luis Rosales, Autobiografía

***

LA NACIÓN
Interview de FGL à propos de Mariana Pineda.

Buenos Aires, 29 décembre 1933

« Mais je me disais aussi en moi-même que pour créer cet être fabuleux,
il me fallait absolument fausser l’histoire, car l’histoire est un fait
irréfutable qui ne laisse à l’imagination d’autre échappatoire que de la
vêtir de poésie par la parole, et d’émotion par le silence et par les choses
qui l’entourent. »
CODA
Grenade, janvier 2010
Lucero est couché sur un tas de sciure humide, à moitié dissimulé entre le
comptoir et la machine à sous. Le jingle nasillard et perçant de l’appareil
froisse les oreilles sensibles du corniaud. La télé aussi l’empêche de dormir
tranquille, mais le Tamarindo’s est le seul bar de la banlieue de Víznar où,
visiblement, ça ne gêne personne qu’un chien des rues se faufile pour
échapper à la touffeur de l’été ou au froid de l’hiver. Certains soirs où il est
de mauvais poil ou n’a pas assez fumé, le vieux hippie qui tient le rade le
fout dehors en gueulant, mais il ne l’a jamais frappé. Ce n’est pas le
mauvais bougre. Il lui arrive même de lui donner des restes dans une
assiette en plastique ; cela dit, la cuisine du Tamarindo’s n’est pas très
bonne.
Lorsqu’il s’ennuie vraiment, Lucero lève les yeux vers l’écran de
télévision et s’efforce de comprendre de quoi parlent les hommes. Il fut un
temps où il connaissait quelques mots. Mais c’était presque un chiot à
l’époque. Il se souvient d’enfants avec lesquels il aimait bien jouer, sur une
terrasse en bord de mer, et qui lui répétaient, inlassablement : sit, assis ;
platz, couché ; fuss, au pied. Ça n’avait pas duré. De juin à septembre, pas
plus. Une nuit, Pa lui avait ordonné de sauter dans le coffre et l’avait
projeté, en marche pour ainsi dire, dans le fossé de l’autoroute de Cordoue,
pas bien loin du Tamarindo’s. Ce n’est pas le pire endroit, pour un
vagabond comme lui. On trouve de l’eau partout et les touristes, avec leurs
déchets, vous assurent un régime riche en graisses, sucres et autres glucides,
disséminés dans les bois environnants et autour des fontaines. Il suffit
d’avoir l’esprit aventureux. Aucun chien errant, que je sache, n’a souffert de
la faim aux environs de Grenade en ce début de XXIe siècle. Après avoir reçu
deux coups de dents et quelques pierres en raison de sa tendance à
l’inopportunité, Lucero s’est vite intégré au paysage et aux coutumes du
lieu.
Le bandit manchot du Tamarindo’s semble endormi et Lucero en profite
pour regarder la télévision. Il aimerait comprendre la femme qui apparaît à
l’écran comme il comprenait Pa et Ma, et Fer et Paula. Il y renonce très
vite, bien que la femme en question le regarde droit dans les yeux et essaie
de lui dire un tas de choses avec les mains :

Mais revenons aux informations nationales – ici une suite de sons incompréhensibles – le
Tribunal suprême a déclaré recevable, ce mercredi, la plainte de la Phalange espagnole des
JONS{80} à l’encontre du juge d’instruction Baltasar Garzón, celui-ci s’étant déclaré compétent
pour enquêter sur les disparitions survenues durant la guerre civile et le franquisme.
Selon l’agence Efe, la décision rendue par la cour des affaires pénales du Haut Tribunal déclare
recevable la plainte pour prévarication déposée par la Phalange.
C’est donc la troisième plainte contre le juge Garzón retenue par le Tribunal suprême pour
avoir enquêté sur les crimes du franquisme. La première a été déposée en mai 2009 par le
syndicat Manos Limpias, dont le leader est l’ex-dirigeant de Fuerza Nueva. En juin 2009,
l’association Libertad e Identidad saisissait à son tour le Tribunal suprême. À présent, c’est au
tour de la Phalange.
Baltasar Garzón, juge titulaire du Tribunal central d’instruction numéro 5 de l’Audience
nationale, s’était déclaré compétent pour enquêter sur les crimes commis durant la guerre civile
et le franquisme en octobre 2008. Le magistrat considérait en effet qu’il s’agissait de délits de
détention illégale dans un contexte de crimes contre l’humanité. Cette décision avait déclenché
une forte polémique.
À peine un mois plus tard, Garzón décidait de remettre l’affaire entre les mains des tribunaux
des collectivités territoriales dont dépendent les fosses identifiées. Dans un rapport de
152 pages, le juge de l’Audience nationale convenait aussi de l’extinction de la responsabilité
pénale du dictateur Francisco Franco dans cette affaire, ainsi que de celle de quarante-quatre
autres responsables de haut rang dont il avait pu constater qu’ils étaient tous décédés.

Lucero referme les yeux et médite. Il semblerait judicieux de sortir


manger avant que cet après-midi d’hiver ne tourne au froid. Le corniaud
s’étire et s’assied devant la porte en remuant la queue jusqu’à ce que le
patron fasse le tour du comptoir pour lui ouvrir. Petite routine entre vieux
amis.
L’air de janvier reste frais, mais Lucero mise sur son trot alerte et son
pelage dense et crasseux pour l’affronter. Il traverse la route en courant et
sans trop regarder, comme d’habitude, puis s’élance à travers champs,
jouant à bondir sur les touffes de thym pour débusquer d’éventuels lapins.
Une fois hors d’haleine, il réduit l’allure. Autour de la roche sculptée, des
touristes japonais sont occupés à se prendre en photo. Il s’en approche
prudemment et les observe un moment avec attention. Comme ils ne font
rien de spécial et ne laissent traîner aucun emballage au sol, il s’en
désintéresse très vite et reprend sa course vagabonde jusqu’à Ainadamar,
« la fontaine des larmes ». Il boit avidement, il s’est fait une bonne balade.
Puis renifle au pied des arbres alentour et trouve l’orme idéal sur lequel
lever la patte. Poursuit son chemin, la truffe au ras du sol. Freine devant une
légère dépression du terrain où pousse la verdure à foison. Y fourre son
museau, le ressort maculé de boue et éternue, le nez au vent. Fait un bond
d’un mètre et replonge son museau au fond de la végétation. Lève les pattes
sans redresser la tête. Quelque chose l’intéresse sous la surface. Il gratte.
D’abord d’une patte, avec la timidité paresseuse du chien andalou. Puis,
subitement saisi d’une détermination absolue, il se met à gratter des quatre
pattes et mordre à pleines dents, faisant voler mottes de terre et touffes de
graminées. Il a trouvé quelque chose. Il creuse dans la terre. Hume encore,
au plus profond. Se remet à creuser.
À creuser.
À creuser…
Remerciements de l’auteur
Les historiens Pilar Góngora, Miguel Caballero et Ian Gibson, ainsi que le
cinéaste et écrivain Emilio Ruiz Barrachina, ont nourri de leurs études
exhaustives la part de réalité que contient ce roman. Je crois même que je
leur dois mes intuitions échevelées. Il serait mesquin de ne pas citer leurs
noms dans ces pages, avec toute mon affection et mon admiration. Lisez
leurs livres : voyez si vous m’aidez ainsi à leur rendre tout ce que je leur ai
volé.
Mes amis cinéastes Beatriz Asiel et Enrique Laguna m’ont jeté au fond
de la fosse où gît Federico García Lorca. Ils portent autant que moi la
culpabilité de ce roman.
Pepa Ortega, Nacho Moreno, mon odieuse et bien-aimée partenaire*
Úrsula/Lula, et la rousse Isolina… S’ils ont été capables d’endurer mes
whiskies, mes stupéfactions, mes paranoïas, mes tristesses et mes chansons
lorquiennes, ils seront aussi capables d’endurer mon amour.
Ma mère et ma sœur, Engracia et Mar, ont inspiré toute la beauté que
vous pourrez voir en mes personnages féminins et en moi-même.
Et il y a un saint-bernard, appelé Lucero, qui aboie encore parmi les
touffes de thym de La Granja, ma Huerta de San Vicente personnelle.
Remerciements de la traductrice
De tout cœur, merci à l’auteur Aníbal Malvar pour sa confiance absolue et
pour ce pan de mémoire familiale retrouvée, et à Vicente Pradal dont les
musiques sur des poèmes de Lorca m’ont accompagnée au quotidien. Merci
aussi à la comédienne Delphine Vespier pour ses mises en bouche de
Perlimplin, à Jacques-Yves Lafontaine pour son aide précieuse, à Margot
Nguyen Béraud et mes chers confrères d’Arles pour leur chaleureux et
pétillant soutien, et à mes éditrices pour leur enthousiasme et leur ténacité.
Références
Toutes les citations de Federico García Lorca présentes dans Lucero ou la
vie fulgurante ont été traduites ou retraduites par Hélène Serrano.

Les œuvres littéraires et musicales citées dans le roman sont les suivantes
:

Pages 99-100 : Impressions et Paysages (extrait),1918.


Page 128 : Le Maléfice du papillon (extrait), 1920.
Page 134 : « Las tres hojas », Canciones españolas antiguas{81}, 1931.
Pages 138-139 : Impressions et Paysages (extrait), 1918.
Page 143 : « Le retour » (extrait), Suites, 1920-21 ; suivi de « Le chemin
connu » (extrait), dédiés tous deux à Luis Buñuel.
Page 150 : « Thamar et Amnón » (extrait), Romancero gitan, 1928.
Page 169 : « La guitare » (extrait), Poème du cante jondo, 1921.
Pages 200 à 207 : Amour de don Perlimplin avec Bélise en son jardin
(extraits), 1928.
Pages 231 à 233 : Allocution à la population de Fuente Vaqueros
(extrait), 1931
Page 293 : « Mort d’amour » (extrait), Romancero gitan, 1928.
Page 296-297 : « Anda, jaleo », Canciones españolas antiguas, 1931.
Page 298 : poème extrait de Noces de sang, 1932.
Page 325 : « Romance de la Guardia Civil espagnole » (extrait),
Romancero gitan, 1928.
Page 351 : « Casida des branches » (extrait), Le divan du Tamarit, 1936.
Page 365 : « Paysage de la foule qui urine » (extrait), Poèteà New York,
1930.
Page 379 : « Zorongo » (extrait), Canciones españolas antiguas, 1931.
Auteur
Aníbal Malvar est né en Galice. Journaliste de profession, il est également
romancier, et écrit aussi bien en castillan et qu’en galicien. Ses ouvrages, où
il allie son talent de conteur à sa légitimité de reporter, sont publiés en
français chez Asphalte : La Ballade des misérables (2014), Comme un blues
(2017).
Playlist
Les morceaux de cette playlist ont été sélectionnés par Aníbal Malvar et
Hélène Serrano afin d’accompagner et prolonger votre lecture. Vous pouvez
également l’écouter sur le site www.asphalte-editions.com

Manuel Penella / El gato montés


Aníbal Malvar / Anda jaleo
Federico García Lorca y La Argentinita / Las Tres Hojas
Vicente Pradal / ¡Ay, voz secreta del amor oscuro!
Mercedes Serós / Cuando vayas al cine
Aníbal Malvar / Reyerta
Federico García Lorca y La Argentinita / Anda jaleo
Vicente Pradal / Romance de la Guardia Civil española
Raquel Méller / La más plantá
Aníbal Malvar / Preciosa y el aire
Federico García Lorca y La Argentinita / Nana de Sevilla
Vicente Pradal / Casida de los ramos
Asphalte éditions
Cour Alsace-Lorraine
67 rue de Reuilly
75012 Paris
www.asphalte-editions.com

Cette traduction a bénéficié d’une bourse du Centre national du livre. Elle a fait l’objet d’une
résidence assortie d’une bourse de séjour au CITL d’Arles, lieu géré par l’association ATLAS.
Cette traduction est publiée avec l’appui d’Acción Cultural Española, AC/E.

L’édition originale de cet ouvrage est parue chez Akal en 2019 sous le titre Lucero.
ISBN epub : 978-2-36533-146-3
ISBN papier : 978-2-36533-106-7
© Ediciones Akal, S.A., 2019.
© Asphalte éditions, 2021, pour l’édition en langue française. Tous droits réservés.
Couverture : Rafael Barradas, Impresión de caffe. Retrato. Planista. Bernabé Michelena (1916-17)

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que
ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
{1}
. Les « sans chapeau », terme désignant des femmes artistes ou intellectuelles d’avant-garde. Le fait
de paraître en société sans chapeau constituait dans l’Espagne des années 1920 un acte
révolutionnaire. (Toutes les notes sont de la traductrice, sauf mention contraire.)
{2}. Le terme vega désigne une plaine fertile, alluviale. La Vega de Granada est une comarque de la
région de Grenade.
{3}. Le NO-DO, acronyme de NOticiarios y DOcumentales (actualités et documentaires), désignait
une séquence d’actualités diffusée dans les cinémas espagnols avant le film, entre 1943 et 1981. Une
production créée par le gouvernement franquiste, avec la finalité « de nourrir, de sa propre initiative
et avec l’orientation adéquate, l’information cinématographique nationale ».
{4}. Principal artisan de la Restauration de la monarchie en 1874, puis chef du Parti conservateur,
Antonio Cánovas présida longtemps le Conseil des ministres avant de devenir président du
gouvernement jusqu’en 1881.
{5}. Corpus Chico ou « Petit Corpus » fête catholique célébrée le dimanche suivant celle du Corpus
Cristi.
{6}. Désigne les plus misérables des journaliers.
{7}. « Petit flacon » : altération affectueuse de Francisco.
{8}. Pièce de monnaie d’une valeur de 25 centimes de peseta.
{9}. Surnom populaire du roi Alfonso XIII.
{10}. Asquerosa signifie « dégoûtante ».
{11}
. De villa, « ville », et rubio, « blond ».
{12}
. Pièce de monnaie en cuivre d’une valeur de 5 centimes de peseta.
{13}. Diminutif national pour José. Il proviendrait du sigle PP, pour pater putativus (père putatif), accolé
au nom de Joseph de Nazareth dans les textes médiévaux et modernes lorsqu’il est mentionné en tant
qu’époux de la Vierge Marie.
{14}. Toutes les mentions en italique suivies d’un astérisque sont en français dans le texte.
{15}
. Fondateur du Parti socialiste ouvrier espagnol en 1879 et de l’Union générale des travailleurs en
1888.
{16}. Manuel de Góngora y Ayustante, poète romantique andalou (1889-1953).
{17}. Auteurs andalous de comédies de mœurs ou costumbristas, considérés comme les génies de la
comédie espagnole de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.
{18}
. Dans la réalité, cette discussion eut lieu en 1909 (NDA).
{19}. Employé chargé, aux XVIIIe et XIXesiècles, de l’entretien d’un chemin ou d’une route de l’État
sur une longueur d’une lieue, soit 5,5 km, qu’il devait donc parcourir continuellement à pied dans les
deux sens.
{20}
. Dernier roi musulman d’Espagne, né à Grenade en 1459 et chassé en 1492 par les Rois
catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand II d’Aragon.
{21}
. Surnom du gentilhomme anglais Edward Woodville, qui s’illustra en 1486 auprès de l’armée
d’Aragon et Castille dans la guerre contre les Maures et l’unification de l’Espagne.
{22}
. « Digne d’honneur » : surnom populaire de la Guardia Civil.
{23}. L’alexandrin espagnol compte quatorze syllabes.
{24}
. « El tren », poème d’Antonio Machado, Campos de Castilla.
{25}
. Inca Garcilaso de la Vega ou « El Inca Garcilaso » : chroniqueur métis, de père espagnol et de mère
inca, né en 1539 au Pérou et mort en 1616 en Espagne.
{26}. Les Vingt Heureuses, ou Felices veinte furent l’équivalent des Années Folles en Espagne.
{27}. Victor-Emmanuel III était le fils de Marguerite de Savoie.
{28}
. La Argentinita : nom de scène d’Encarnación López Julvez, danseuse, chorégraphe et
comédienne, fille d’émigrés espagnols en Argentine. Elle mena une brillante carrière en Argentine et
en Europe, et rejoignit en Espagne les grands auteurs de la Génération de 27.
{29}
. Buñuelo signifie « beignet ».
{30}
. Piernecillas, autre surnom populaire du roi Alfonso XIII.
{31}
. À l’origine institution paramilitaire de la Catalogne, ce corps armé d’autodéfense civile, voué à la
protection des personnes et des terres, devint progressivement un corps militaire auxiliaire de l’ordre
public et collabora en diverses occasions avec les autorités.

{32}. Le café Pombo doit sa renommée aux soirées littéraires que présidait l’écrivain d’avant-garde
Ramón Gómez de la Serna dans son sous-sol et qui furent immortalisées par le peintre Solana.
{33}
. Calotte du torero.
{34}
. Mercedes Serós était alors considérée en Espagne comme la star de variété la plus accomplie de
son temps.
{35}
. « Site royal » : partie de la fertile plaine de Grenade reprise aux Maures que les Rois catholiques
avaient conservée pour leur propre usage.
{36}
. « Bigoudis » ou « boucles ».

{37}. En 1898, Cuba remporta de haute lutte son indépendance.


{38}. Alfredo de la Guardia, García Lorca. Persona y creación, Buenos Aires, Editorial Schapire,
1944 (Note de l’auteur).
{39}. Évangile selon saint Mathieu, chapitre 6, v. 16-18 : « L’homme ne vit pas seulement de pain,
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
{40}. Joaquín Sorolla y Bastida (1863-1923).
{41}. « Chanson de l’automobile », de Filippo Tomasso Marinetti (1876-1944), auteur du Manifeste
de fondation du futurisme.
{42}
. « Bataille ».
{43}
. Actrice américaine du cinéma muet.
{44}
. Insecte fouisseur de belle taille, connu pour ses ravages dans les cultures.
{45}
. Le 30 mai 1921 se produit à Madrid la première manifestation féministe, en vue de remettre à la
Chambre des Députés un manifeste en neuf points exigeant l’égalité des droits.
{46}
. Probablement Víctor de la Serna (NDA).
{47}
. Formes de chant flamenco plus légères ou festives que celles du cante jondo ou « chant
profond », qui désigne en andalou le chant flamenco des origines.
{48}
. Fundación Universitaria Escolar (Fondation universitaire scolaire), créée en 1926 en réaction
notamment à la politique universitaire sous la dictature de Primo de Rivera.
{49}. Allusion au surnom donné par Cervantès à Lope de Vega, « le Phénix de la nature ».
{50}. Fuente Ovejuna (1619) est une pièce célèbre de Lope de Vega qui relate la révolte du village
andalou portant ce nom contre le pouvoir abusif de son seigneur. Quand celui-ci est assassiné, les
villageois sont interrogés et torturés, mais ils n’ont qu’une seule réponse : « C’est Fuente Ovejuna qui
l’a tué. »
{51}
. José de Echegaray y Eizaguirre (1832-1916), mathématicien et dramaturge espagnol, Prix Nobel
de littérature en 1904.
{52}
. Fuente Ovejuna peut se traduire par « Font aux Moutons ».
{53}
. En 1072, le roi Alfonso VI de León aurait prêté serment dans l’église de Santa Gadea de Burgos
afin de démontrer qu’il n’avait pas pris part à l’assassinat de son frère, le roi Sancho II de Castille.
{54}
. Référence à une réplique de Lumières de bohème, du dramaturge galicien Ramón María del
Valle-Inclán (1866-1936).
{55}. Fondateur de la Phalange espagnole, José Antonio Primo de Rivera est également le fils du
dictateur Miguel Primo de Rivera, dont il a été question plus tôt dans le roman.
{56}. Ragoût d’abats de mouton, de bœuf, de porc.
{57}. Ruben Darío, poète nicaraguayen (1867-1916), fondateur du mouvement littéraire moderniste
hispano-américain.
{58}. Le 10 août 1932 à Séville, le général José Sanjurjo tente de renverser le gouvernement
socialiste de Manuel Azaña. L’échec de son putsch sera désigné sous le nom de Sanjurjada.
{59}
. Déformation du proverbe : « Ce que nature ne donne pas, [l’université de] Salamanque ne le prête
pas », du latin « Quod natura non dat, Salmantica non præstat ».
{60}
. Célèbre tango de Carlos Gardel et Alfredo Le Pera.
{61}
. Référence à Indalecio Prieto, qui sera ministre durant la seconde République et la guerre civile, et
chef du Parti socialiste (PSOE) de 1937 à 1962.
{62}
. Vil garrot ou garrote vil : ce mode d’exécution est resté officiel jusqu’en 1975 en Espagne. Il a
été appliqué pour la dernière fois en 1973.
{63}
. CEDA : Confédération espagnole des droites autonomes. Constituée en 1933, cette coalition a
rassemblé des partis catholiques et de droite durant la deuxième République espagnole. Elle se
présentait comme une alternative aux partis de droite et aux sociaux-démocrates, aux ordres du
gouvernement.
{64}. Salade traditionnelle d’origine mozarabe composée de tranches d’orange et d’olives, morue
pochée, œufs durs…
{65}. Omelette traditionnelle aux rognons et cervelle d’agneau.
{66}. Vos : le « tu » argentin ; apiolarse, chamullar, pebeta : termes familiers et argotiques du parler
de Buenos Aires.
{67}
. Référence au poète andalou Juan Ramón Jiménez, qui s’attachait à une « poésie pure »,
d’inspiration platonicienne, habitée par un idéal supérieur de beauté et détachée de tout contenu
idéologique, politique ou social.
{68}
. Expression galicienne qui peut être cri de guerre ou de fête.
{69}. Hebdomadaire barcelonais du Bloc ouvrier et paysan (BOC) et de la Fédération communiste,
puis du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) à partir de 1934.
{70}. Hymne phalangiste dont José Antonio Primo de Rivera écrivit les paroles suite à une réunion
avec ses proches collaborateurs, dont Dionisio Ridruejo.
{71}
. Vicente Huidobro (1893-1948), né au Chili, est considéré comme une figure majeure de l’avant-
garde poétique européenne.

{72}. Référence au protagoniste du roman Gustave l’incongru (1922) de Ramón Gómez de la Serna.
{73}. Membre ou partisan de la CEDA (voir note p. 297).
{74}. Béret rouge ou requeté : le Requeté, organisation paramilitaire carliste créée au début du
e
XX siècle, a participé à la guerre civile avec plus de 60 000 combattants volontaires.
{75}. CNT : Confederación Nacional del Trabajo (Confédération nationale du travail).
{76}. Référence au vers récurrent A las cinco de la tarde du long poème de Lorca « Chant funèbre
pour Ignacio Sánchez Mejías ».
{77}
. Religieux castillan du XIIIe siècle, considéré comment le premier poète de langue espagnole.
{78}
. Spécialité pâtissière de Santa Fe, près de Grenade.

{79}. Extrait du recueil de chroniques España levanta el puño, du journaliste argentin Pablo Suero,
paru en 1937 à Buenos Aires.
{80}. JONS : Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (Conseil d’offensive nationale syndicaliste).
{81}. « Chansons espagnoles d’autrefois » collectées et arrangées par FGL. La date indiquée renvoie
à leur enregistrement (piano : Federico García Lorca ; chant : La Argentinita).

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