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L'ÉVOLUTION DE LA NOTION

DE SYSTÈME AXIOMATIQUE

par Andrés R. RAGGIO


Uni versité de Cordoba

... « C'est un livre, on n 'a pas bcsoin de savoir


!ire pour ]e !ire; c'est un livre - jc veux vous dire -
qui se Jit tout seu!. »
(Le Diable à Joseph cn !ui montrant un livre
magique), L'Histoire du soldar, de RAM UZ-STRAWIN-
SKY.

Les criti ques de la raison théorique sont un lieu commun de la philosophie


contcmporaine Mais généralement elles utilisent de tres :mcicnnes idées tou-
chant la 11al11rc de la connaissance théorique, de sorte que beaucoup d 'analyses
d dc uJ 11trovcrscs manquent de véritable signification, parce que les attit~des
q 11 ' ' lk:s prétcndcnt attaquer ou défendre ne sont que des fantasmcs historiques
111o r1 s dcpuis déjà beaucoup de siecles. Courageuses et hardies, elles s 'embarqucnt
po11r co mbattrc dcvanl Troic, ignorant que Troie n'existe plus, et même que
, chlicma11n !'a rcdécouvcrtc.
La noti on ele systemc axiomatique est cruciale pour comprendre le fonc-
tionnement et la signification de Ja connaissance théorique. Un exposé des
principales étapes par lesquelles cette notion est passée, depuis les Grccs
jusqu 'à nos jours, peut éclairer plus d' un chapitre de la philosophie actuelle.
Bien sur nous ne prétendons pas en donner une analyse exhaustive, tâche impos-
sible si nous tenons compte de la complexité du processus historique concret.
Au contraire nous nous limiterons en foisant des coupures synchroniques à
des moments-clés de l'bistoire de la science théorique et de la réflexion philo-
sophique qui s'y rapporte, en essayant de décrire les structures fondamentales
et surtout les moments de ces structures qui sont particulierement importants
pour comprendre le processus diachronique total. Nous n'ignorons pas les
risques que nous courons - surtout si l'on tient compte du discrédit dans
leque) sont tombés, des essais similaires d'inspiration bégélienne ou heidegge-
rienne - mais l'urgence du probleme ne nous laisse pas d'autre alternative.

L'AGE DE LA SCIENCE, VOL. III , Nº 3


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Compte tenu de l'évolution ultérieure des systemi:s axiomatiques, nous


analyserons les points suivants du schéma fondamental de Scholz.
I
1) L'exigence d'homogénéité ontologique : toute science possede une réfé-
AruSTOTE ET LA NOTION CLASSIQUE DE SYSTEME AXIOMATIQUE rence ontologique univoque. Bien qu'Aristote n 'ignore pas l'importance d'une
pensée théorique qui opere avec des formes vides de contenu ontologique,
Dans ses Analytiques Postérieurs, Aristote a exposé ce que l'on appelle il assigne à cette derniere un rôle secondaire (1). Ce n'est pas par hasard que
11
la conception classique des systémes axiomatiques. Bien que, ces derniers la fameuse µs-rá ~cx.crtc; sic; ÀÀo y Évoç serait, selon le Stagirite, une des erreurs
temps, lcs historiens de la mathématique grecque - surtout Arpad Szabo (1) - typiques dans la constitution d ' une science. D'un point de vue syntaxique et
rencontrent de sérieuses divergences entre cette conception classico-aristoté- en utili sant une terminologie moderne, l'exigence d'homogénéité ontologique
1icienne et les idé es qui guidérent les mathématicien s grecs dans l'é dification a pour conséquence que les axiomes et lcs théorémes, pour Ari stote, ne peuvent
des premiéres théories axiomatiques , sa vigueur extraordinaire en durée et contenir, en dehors des mots spécifiquement logiques, que des constantes,
en profondeur en fait un objet obli gatoire de notre exposition. Ou en d'autres au travers desquelles se réalise la dite homogénéité ontologique. Par exemple,
terrnes : en dépit des doutes que nou s pouvons a voir qua nt à la fidélité de cette dans l'énoncé de géométrie élémentaire « Si a est entre b et e, alors a est entre
conception à l'égard de la science de son époque et également des difficultés e et b », Ie seu! mot extralogique est la constante « être entre », qui spécifie
d'interprétation qu 'elle suscite dans le systéme aristotélicien, l'importance à elle seule la référence ontologique à !'espace. De cet énoncé, nous pouvons
de l'aristotélisme - dont elle est l'un des piliers - en fait un point de départ passer à une fonction propositionncllê sans aucune référence ontologique ,
nécessaire dans la série de coupures synchroniques que nous nous proposons en remplaçant cette constante par une variable : Si « aRb et e alors aRc et b ».
de faire. C'est également pour cette rai son que les axiomes peuvent être vrai s ou faux;
Notre tâche est rendue beaucoup plus facile qu ' on aurait pu l'espérer par cela n 'arriverait pas si, à la place des constantes extralogiques, il y avait des
l 'article de Heinrich Sch o lz : Die Axiomatik der Alten (2), qui sati sfait à la foi s variables.
lcs exigences les plus sévcres de la ri gueur phil oso phique et de la th éo rie log iq ue. Mais Aristote ne se résigne pas à l' idée que les axiomes po urra ient avoir
Scholz détermine les trails princ ipaux de la no ti o n class ico-a ri sto télicienne une valeur de vérité déterminée : au moyen de 2) l' exigence d' éi·idence et
de systcme axiomatique de la façon suiva nte : de nécessité, il postule que cette vérité serait access ible d ' une manicre spéciale.
A. Une science dans le sens ari stotéli cien est un ense mble d 'é noncés relatifs L'évidence de la vérité des axiomes déri vc, selon Ari stote, directemcnt de
à un même d omaine (-rzvoc;) qui posscde les propriétés suivantes : l'intellection des concepts qui les composent (~ -:-o uc; Õpovç yvw plÇoµe: v)
ce qui constitue, dit Scholz le précé dent hi storique essenti el de ce que l' on
1. Les énoncés se divi sent en axiomes et théorémes.
a ppelle evidentia ex terminis. Ajoutons que, selon cette conception aristotéli-
2. Les concepts qui composent les énoncés se divisent en concepts fonda-
cienne, lcs ax iomes deviennent des vérités analytiques, pui squ 'en accord avec
mentaux et dérivés.
l'accepti o n moderne de ce mot les énoncés analytiques sont ceux dont la vérité
B. Les axiomes doivent être : se déduit de la vérité des concepts qui les composent. Ce résultat, bien qu'un
1. Immédiatement évidents, et pour cette raison indémontrables. peu surprenant, s'integre três bien dans la conception aristotélicienne qui essaie
2. Suffisants pour qu ' on puisse déduire à partir d'eux, et en utilisant uni- d 'unir et non de séparer les évidences formelles et les évidenccs matérielles;
quement les regles de la logique, tous les théoremes. leur séparation, au contraire, est une caractéristique de la pensée contem-
pora.me
C. Les concepts fond a mentaux doivent être :
Aristote arrive à cette exigence d 'évidence en partant de deux prés upposés
1. Immédiatement compréhensibles et pour cette raison indéfinissables. de base de sa philosophie : premiérement que la relation de déductibilité entre
2. Suffisants pour qu ' on puisse définir à partir d 'eux, et selon les regles pré misse et conclusion ( ou des relations paralleles de définissabilité entre
de la logique, tous les concepts dérivés. concepts) est absolue, et n'est pas, comme on la considere habituellement
D. Les axiomes doivent être des énoncés nécessaires. aujourd'hui, relative à un systeme théorique ou à un systéme de régles de
déduction. Deuxiémement, la prémisse - et en général , une ca use - d'une
(') Cf. Arp ad SzABú ; A11Jã11ge des euklidischen A xiomensystems, Archi ve for history of
exact sciences, vol. 1, n° 1, p. 72 et 104. conclusion correctement inférée possede un plus haut degré d'évidence que cette
(') Cf. Heinrich S'CHOLZ, Math esis universa/is, Darmstadt, 196 1 p. 27 et sui va ntes. Égale-
ment dans Biarte für Deutsche Phi/osophie, vol. 4, l 930/ 1931. Le li vre de E. Beth The Founda-
tions of Mathematics contient aussi une exccllcnte exposition dcs idées de Scholz. (') Cf. Analy tica posteriora , I, 5.

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derniere. De cette façon, à la hiérarchie absolue induite par la relation de


déductibilité correspond une hiérarchie également absolue d'évidences. II
Enfin, Aristote précise davantage le statut logique des axiomes en exigeant
qu 'ils soient nécessaires; il introduit de la sorte un concept modal, bien carac- LES SYSTEMES AXIOMATIQUES COMME SYSTEMES HYPOTHÉTICO-DÉDUCTIFS
téristique de toute sa philosophie, pour différencier les déductions correctes
d'une science des déductions également correctes des arguments dialectiques. La notion classico-aristotélicienne de systeme axiomatique fut étroitement
Les premieres, possédant des prémisses nécessaires, produisent également des liée à la géométrie d'Euclide et, en particulier, aux problemes suscités par son
conclusions nécessaires; dans les secondes au contraire, il n'y a pas de garantie axiome V, celui des paralleles. Durant plus de vingt siecles on a discuté pour
de la nécessité des conclusions parce qu'elles partent de prémisses simplement savoir si cet axiome était ou non évident, sans qu ' aucune des parties soit
hypothétiques. arrivée à une conclusion définitive. La solution de ce probleme fut obtenue
3) Le caractere implicite de la logique sous-jacente est typique de la notion - comrne pour tant d'autres cas - tout sirnplement en abandonnant les
classico-aristotélicienne de systeme axiomatique. Aristote semble identifier présupposés sur lesquels reposait Ia notion classico-aristotélicienne. En effet,
parfois la notion générale de déductibili té logique avec celle de déductibilité pour qu'un axiome soit ou non évident il doit être premierement un énoncé,
syllogistique; d'autre part il nous parle simplement de ce qui suit des prémisses puisque seuls les énoncés peuvent être vrais, avec ou sans évidence. Si on
(h -rwv Ke:iµÉvwv), mais jamais le probleme n'est posé de définir la notion abandonne ce présupposé, ,toute la discusion deux fois millénaire perd son
générale de déducribilité logique. sens. Mais, d ' un autre côté, il faut assigner aux axiomes un statut logique qui,
Enfin un trait bien caractéristique de la pensée du Stagirite et qui, nous s'il exclut bien d'entrée de jeu la possibilité de leur évidence, soit compatible
le verrons, a été l' aspect le plus solide desa conception est : avec les relations déductives qu'il devra intégrer. Dans le cas contraire, bien
4) L'exigence de finitude. Aristote s'oppose volontairement aux théories que les axiomes ne soient plus exposés aux difficultés suscitées par !e probleme
de la science qui identifient les énoncés scientifiques aux énoncés démontrables. de leur évidence, ils sont totalement inutiles pour la construction déductive
Cela n'est possible - si l'on exclut la circularité - qu'en admettant !'existence d 'une science.
d'un regressus ad infinitum dans la série ascenda nte des prémisses. Mai~ Aristote Comme on le sait , la solution du probleme s'est constituée à travers un
est clair à ce sujet : « les énoncés dont la démonstration exige une infinité de processus historique complexe qui nous amene d'Euclide à Hilbert (ce dernier
prémi sses ne sont pas démo ntrables; il s le sont seulement Iorsqu' un nombre publia en 1899 ses Gnmdlagen der Geometrie). II est tres facilc de décrire
fini des prémisses suffit » (Analy tica posteriora, I, 24 p. 86 a 5 suiva nt Ia tra- systématiquement le changement effectué. Par exemple, étant donné l' axiome :
duction de Scholz. - M. Gran ger me fait obscrver avec raison que cette tra- « Par deux points distincts il ne passe qu ' une droite et une seule », il faut
duction de Scholz est forcée, le contexte paraissant indiquer qu ' Aristote se remplacer les constantes extra logiques « point » « droite » et « passer par»
réfere ici aux notions et non aux démonstrations. Gran ger attire mon attention par des variables « p » « d» et « PA », d'ou la fonction propositionnelle :
sur !e passage suivant de Ja même reuvre - 84 a 32 - , qui est bien plus clair « Par deux p distincts P A une et une seule d» ( « p » et «d» peuvent prendre
et univoque : « En effet, s ' il y a des príncipes, on ne pourra ni les démontrer des valeurs d ' individus dans des catégories sémantiques di stinctes, et « PA »
tous, ni aller à l ' infini »). C'est précisément cette exigence de finitude jointe à la valeur d'une relation entre individus de ces catégories sémantiques). De la
l'idée aristotélicienne de déductibilité absolue et d'une gradation naturelle des sorte nous obtenons une fonction propositionnelle, c'est-à-dire, une expression
évidences qui le conduit à exiger que les axiomes d'une science soient évidents qui n'est ni vraie ni fausse mais qui peut se transformer en un énoncé vrai ou
au degré maximum et non déductibles d'autres énoncés. Notons de plus que faux quand nous remplaçons à nouveau ses variables extralogiques par des
cette exigence de finitude non seulement est caractéristique de la logique mais constantes adéquates.
également de l'ontologie et de la cosmologie aristotéliciennes. Notons que grâce à cette transformation des axiomes en fonctions proposi-
L 'évolution ultérieure de la notion de systeme axiomatique peut être tionnelles, les deux premieres exigences de la notion classico-aristotélicienne
considérée comme une critique croissante et un abandon successif de ces quatre perdent leur sens : les variables ne peuvent être le véhicule d'aucune référence
caractéristiques de la conception aristotélicienne : ontologique ni d'une homogénéité correspondante, sinon celle contenue dans
1) l'exigence d'une homogénéité ontologique; la catégorie sémantique à laquelle elles appartiennent (individu, classe, relation,
2) l'exigence d'une évidence et d'une nécessité; fonction, etc... ). De là vient que beaucoup d ' auteurs et particulierement,
3) !e caractere implicite de la logique sous-jacente; Husserl, ont parlé, dans ce cas, d'une ontologie forrnelle comme résidu ultime
4) l'exigence de finitude. de cette exigence. Cependant le véritable Ersatz de la référence et de !'homo-

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généité ontologique, nous devons !e chercher, au contraire, dans la catégoricité Peut-être ce probleme de l'élimination de I'évidence devient-il plus clair
de certains systemes hypothético-déductifs, c'est-à-dire, dans !e fait que deux si nous opposons, comme il est habituei de Ie faire depuis la fin du siecle passé,
modeles ou réalisations distinctes d'un même systeme hypothético-déductif Ia méthode axiomatique telle qu'elle se présente dans les systémes hypothético-
sont isomorphes. déductifs, à la méthode génétique. Cette derniere, utilisée de façon prépondé-
Mais cette catégoricité - q_ui est !e vrai fondement de Ia notion, en soi rante par les Grecs et canonisée deux millénaires apres par Kant comme Ia
tres confuse, d ' ontologie formelle - n'est pas une propriété nécessaire des méthode mathématique par excellence, opere à l'aide de certains processus
systemes hypothético-déductifs mais bien plutôt un desideratum difficilement constructifs de base que l'on applique en principe à des éléments considérés
accessible. La théorie des groupes, par exemple, considérée comme un systeme cornrne donnés et qu'on réapplique ensuite sur les éléments que l'on a obtenus.
hypothético-déductif, n'est ni ne prétend être catégorique et, d'autre part, De cette façon, non seulement les objets du domaine théorique à étudier,
l 'état actuel des recherches sur les fondements nous rend tres sceptiques quant mais également Jeurs propriétés et. relations dans ce domaine sont engendr~es
à la possibilité de construire des systemes hypothético-déductifs catégoriques par la dite construction. Même les formes les plus complexes_ de con~truct10n
(les systemes de Zermelo-Fraenkel ou Von Neumann-Bernays-Gêidel nele tbéorique acquierent de la sorte un sens concret et une pu1ssante e:'1denc~.
sont pas, et telle est la morale la plus importante d~s découvertes récentes de Par exemple, c'est ainsi que nous construisons les nombres naturels a parllr
Cohen (1)). de zéro en appliquant par itération l'opération élémentaire de construction
Ajoutons que I'exigence d 'évidence perd son sens parce que, bien que la du successeur, et que, de la même façon, Ia métbode de démonstration par
formulation des axiomes comme fonctions propositionnelles et non comme induction complete - si caractéristique de l 'arithmétique élémentaire - permet
énoncés soit motivée par des vérités plus ou moins évidentes d'un é:ertain de démontrer que tous les nombres naturels possédent une certaine propriété
domaine ontologique, ces évidences pré-axiomatiques ne sont pas intégrées en montrant, premiérement, que zéro Ia posséde, et ensuite que la propriété
comme présupposés explicites au systéme hypothético-déductif. est héritée par tout successeur de tout nombre naturel. Comme on le voit la
Rappelons, de plus, que dans l'immense majorité des cas, cette évidence structure o ntologi que d'un certain domaine d'objets, la distribution de qualités
pré-axiomatique se référe à, et surgit se ulement dans , un domaine limité de et de relations entre cux et les méthodcs de démonstration requi ses pour les dé-
l'expérience ou de la connaissance, de telle sorte que pour qu 'elle puisse montrcr provi ennent toutes dcs particularités d'un certain process us constructif.
récllement motiver spéci!iquernent le choix des axiomes , il est préalablcment U n systéme hypothético-déductif est tout le contraire. Ici nous rencontrons
nécessaire de l'extrapoler à des dornaines trés éloi gnés du mod ele original. cc qu ' Hilbert a ppelle la déduction axiomatique existentielle, et qui consi ste
L 'axiome de continuité en géo métrie, pour prendre un exe mple relativement à formuler un nombre fini d'axiomes - de fonctions propositionnelles - sans
simple, par l'utilisation des variables au lieu de constantes cxtra-logiques, contenu ontologique déterminé (vu l'absence de constantes extra-logiq_ues).
non seulement exprime une structure rationnelle abstraite et de la so rte se Ces axiomes décrivent une structure abstraite, mais comme dans la maJeure
sépare de toute évidence pré-axiomatique qui pourrait !ui servir de fondement , partie des cas ils ne sont pas catégoriques, la desc_ripti_o~ de cette struct~re n'est
mais encore, par la généralité propre de son contenu, il montrc comment les pas exhaustive et laisse de larges marges de vanab1hte pour les modeles pos-
évidences présupposées, qui traditionnellement militent en sa faveur, ne sont sibles de cette structure.
rien moins qu 'insuffisantes pour exprimer son contenu. Nées des expériences Ensuite, au moyen de déductions logiques réalisées en opérant avec la
visuelles de notre champ perceptif, et relatives à celles-ci ou encore nées d'un signification des rnots !ogiques (constantes et var!ables) qui _c?mposent ces
systéme de référence de grandeur moyenne, ces évidences doivent être extra- axiomes on obtient les conséquences logiques des ax1omes. Le ventable contenu
polées à la totalité de !'espace, du macroscopique au microscopique. Et c'est théoriqde du systeme hypothético-déductif consiste à affirmer que, ~i un
dans cette nécessité d'une extrapolation premiere que les systemes hypothético- domaine d'objets possede les qualités et les relations qui satisf?nt les ax1~m:s
déductifs ont montré le mieux la faiblesse de l'attitude classico-aristotélicienne. - c'est-à-dire si Jes mots qui traduisent ces qualités et relat1ons, subst1tues
Nous pouvons parler avec raison d 'une double critique de l'évidence dans aux variables extra-logiques du systéme hypotbético-déductif, tra~sforment
les axiomes hypothético-déductifs : !'une purement négative qui s'effectue par ses axiomes, qui sont des fonctions propositionnelles, en énoncés vra1s - alors
!e passage d 'énoncés à des fonctions propositionnelles, et l'autre plus construc- ils satisferont également les conséquences logiques des dits a.xiomes ...
tive du point de vue gnoséologique, qui s'effectue en montrant l'incommensu- Le probleme de savoir si un domaine d'objets posséde Ies q_u aht:s :t les
rabilité entre ce que ces évidences sont et ce qu'elles prétendent être. relations qui satisfont les axiomes, de déterminer quels sont les ~utils th~onques
(') Cf. Andrej Mostowski, Recent res11lts in sei rlz eory, dans Problems in tlze philosophy of pour !e montrer, quelle est la nature des objets qui formem le d1t _domame, etc.
mathematics, Amstérdam, 1967, l. Lakatos, éditcur. tous ces problemes sont Iaissés de côté par I'a.xiomatique, qm se concentre
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seulement sur l'analyse de la connaissance déductive, le « si ... alors » qui lie figure aucune contradiction élémentaire dans la dite totalité.) En dépit done du
les axiomes à leurs conséquences. Cette Wenn ..... so Mathematik, comme caractere implicite de la logique, les systemes hypothético-déductifs ne peuvent,
l'appelle Scholz ne serait pas pour Aristote une véritable science car les axiomes comme dans la notion classico-aristotélicienne, se passer d'une analyse et
n'y sont pas des énoncés nécessaires, ils ne sont même pas des énoncés; pour d'une définition générale du concept de conséquence logique. II est alors habi-
Ie Stagirite il s'agirait d'un simple jeu dialectique (1). Dans l'expression tue! d'utiliser ce qu'on appelle la Définition de Tarski-Bolzano qui dit : une
«déduction mathématico-existentielle », !e mot existentiel vient accentuer la conclusion C est une conséquence logique d'une prémisse P si tout modele
supposition en bloc, à l'exclusion de tous les problemes de genese ou de cons- de P est également un modele de C. Cette définition est en accord avec la pra-
truction, d'un domaine d'objets. Par contre, l'expression « systeme hypothético- tique des logiciens et des mathématiciens. Par exemple, quand Aristote veut
déductif » veut exprimer que lcs axiomes ne se comportent pas comme des démontrer qu ' un certain syllogisme n'est pas valide, il construit un modele
énoncés mais cornme des supposi tions d'un processus déductif ultérieur. des prémisses qui n'est pas un modele de la conclusion (Analytica Priora,
Des quatre caractéristiqucs que nous avons signalées dans la conception l, 4, 26a 2). Mais pour formuler clairement et appliquer cette définition de
classico-aristotélicienne, les systemes hypothético-déductifs Iaissent de côté les la conséquence logique dans toute sa généralité, il est nécessaire de disposer
deux premieres, mais conscrvcnt intactes Ies deux dernieres. L'exigence de du concept de tous les modeles d 'une certaine fonction propositionnelle, et
finitude est satisfaite par l'existcnce d'axiomes et par le fait qu ' ils sont en cela nou s conduit directement à Ia théorie des ensembles. Si nous nous rappe-
nombre fini. Et la logique continue à rester implicite; on s'en sert mais on ne Ions qu 'à la fin du sjecle cette théorie fut ébranlée dans ses fondements par
la thémati sc pas. Ce furent précisément Ies problemes liés à ce caractere impli- la découverte des paradoxes, et que ses présupposés ontologiques exorbitants (1)
cite de la logique qui conduisircnt à une révision fondamcntalc des systemes ont touj o urs éveillé la méfiance des philosophes, des logiciens et des mathéma-
hypothético-déductifs. ticien s on ne peut être surpris qu'il se soit agi de reconstruire les systcmes
hypothético-déductifs sur des bases plus modestes et, pourtant, plus solides.
III Considéré de l'extérieur et à grands traits, le processus a été le suivant :
dans les systcmes hypothético-déductifs, la formalisation se limite à I'intro-
LES SYSTtMES FORMELS duction de signcs spéciaux pour Ies variables, qui remplacent les constantes
extralogiques. Bien que, dans !e fond, cela ne soit pas strictement néccssa ire, .
Au nivcau de la notion cbss ico-ari stoté licicnne ce caractere implicite n'a cela est util e pour distinguer deux niveaux de fonctionnement du langage :
pas donné li eu à de séricux prnb10mcs pour diverses raisons. celui des variables extralogiques, régi exhaustivement par les axiomes, et celui
Premierement, la référencc ontologique immédiate des axiomes et des du reste c!u langage employé, qui opere comme véhicule de la raison logique.
théoremes agissait comme guidc cn contrôlant la correction des inférences Celle-ci n' opere pas avec des signes, mais bien à travers eux, c'est-à-dire avec
logiques. Bien que l 'utilisation de dessins et de schémas constitue une violation leurs signifiés. Éclaircissement : les systemes hypothético-déductifs les plus
des príncipes des Éléments d ' Eudide, de fait ils ont opéré comme des instances importants recourent à des moyens assez divers pour différencier ces deux
justificatrices de déduction. Dcuxiemement, Aristote opere toujours avec des niveaux. Par exemple, le systeme d'axiomes de la théorie des ensembles de
déductions individuelles; bien que dans B2 (et dans C2) il doive utiliser Ia Zermelo ( 1907) n'utilise presque pas de signes spéciaux; par contre, celui de
notion de toutes les conséqucnces Iogiques à partir d'axiomes, ce probleme Godel (1938) emploie Ies signes de la logistique. Mais Ies deux systemes sont
ne se pose pas thématiquement. Mais dans Ies systemes hypothético-déductifs identiques en ceei : les signes logiques, qu'ils soient des mots du Iangage usuel
ces deux circonstances atténu:intes ne peuvent plus intervenir : en formulant (chez Zermelo) ou des signes de Ia logistique (chez Gi.:idel), sont utilisés en raison
Ies axiomes comme des fonctiünS propositionnelles, on gagne une certaine de leur sens et non régis, comme dans les systemes formeis, par des regles
Iiberté dans I'élaboration des hypotheses, Iiberté seulement restreinte par Ie opératoires (2). Et ceei est fondamenral pour qualifier ces deux systemes de
danger de I'inconsistance et qui nous éloigne définitivement d'un contrôle systemes hypothético-déductifs). Or, il est clair que ces systemes formeis pour-
expérimental. D'un autre côt,'. beaucoup de concepts fondamentaux de Ia suivent ce processus de formalisation en explicitant la logique restée implicite
théorie des systemes hypothético-déductifs, comme ceux de catégoricité et de dans Ies systemes hypothético-déductifs, moyennant Ia formulation d'axiomes
consi stance exigent qu'on op0r,' avec Ia totalité des conséquences logiques à
( 1)Cf. Willard van ÜRMAN QUINE, Set tlzerry and its logic, Cambridge, 1969, qui insiste
partir des axiomes. (Par exemple, dans le cas de Ia consistance, il faut que ne beaucoup sur les présupposés ontologiques de la th éo rie des ensembles.
{') Étant donné que la lo giq ue sous-jacente de systemes de Zermeio t:t de Gõdel est celie
du calcul des prédicats de premier ordre, ces systemcs peuvent être enuerement formahsés.
1
( ) Cf. ScttoLz, op. cit, p. 42. Mais c'est une tout autre question.

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lo~iques spécif)ques et d~ regles de déduction logique. Pour ne pas avoir à
« axiomes » et des « théoremes »; à la seconde, ils empruntent la supposition,
fa_ire appel au _sens des _s1gnes dans un raisonnement, ces regles logiques de en bloc, de l'existence de domaines d'objets, de propriétés et de relations qui
deductwn cont1en~ent s1mpl~ment des directives élémentaires qui prescrivent constituent des modeles des « axiomes ». lei la notion de modele est un peu
les façons de mampuler les s1gnes en dehors de leur signification possible. De plus complexe que dans les systém~s hypothético-déducfits parce qu'il faut non
sorte ~ue les _f~rmes de la pensée logique sont réduites, dans les systemes for-
seulement donner une interprétation aux variables extralogiques mais également
meis, a un m1_mmum san~ leque] il parait impossible d'entreprendre une quel- à tous les signes Jogiques dont dispose le systéme formei. Notons également
conqu~ te~ta~1ve _d 'orgamsation théorique de notre expérience : l 'identification
que ces particularités des systémes.formels éclairent tout le processus de symbo-
et la d1scnm1~at10~ _des sig_nes et des suites finies de ces signes, J'application
lisation, d'algébrisation, de réduction de la théorie des choses à la théorie
correcte d_es regles ~lemc~tair~~ ~our la manipulation, etc. Notons qu'en passantl des signes (Lambert) et d'exclusion de la signification qui caractérise l'évolution
de la not1on class1~o~anstotelJc1e~~e à celle de sys!eme hypothético-déductif des sciences exactes dans les temps modernes. Car tout ce processus tres com-
on _abandonne les ev1dences matenelles pour reternr seulement les évidences
plexe, que! que soit !e nom que nous !ui donnions, culmine dans les systemes
log1co-formelles, et qu_e maintenant, dans cette troisieme étape, on conserve
formels qui en sont la finalité propre. II est clair que l'on considere habituelle-
seulem~nt de ces der~_1eres un résidu minimum, indispensable pour pouvoir
ment que la cause de ce processus a été une certaine attitude philosophique,
~ener .ª son terme n importe que! type de connaissance théorique. De plus le nominalisme, ou simplement le désir d'éviter des erreurs et de décharger
c ~st ?Ire que plus pauvres sont les évidences utilisées, plus solide est J'édifice notre pensée de la tâche pesante de penser des significations, en !ui faisant
theonque construit sur elles.
manipuler de simples signes de ces significations. Nous ne doutons pas áe la
· Comme on_ le sait, un systeme forme! contient les parties suivantes : I) un
vérité de ces explications, mais, au fond, ellcs opcrent à l'intérieur d'un champ
ensemble de s1gnes - en fai~, _ils peuvent être des objcts quelconques, mais
théorique beaucoup plus vaste. La cause de tout ce processus a été purement
nous parl?ns de s1gnes en ant1c1pant sur l'interprétation que nous Jeur donne-
et simplement !e désir, essentiel à toute forme de connaissance, de réduirc
rons cns_mte - avec un procédé effectif pour déterminer si un signc appartient !e complexe au simple, et dans ce cas de réduire l'infinité du signifié à la finitude
ou_ nona cct enscmblc; 2) un sensemble d'« axiomcs » _ nous cmployons lcs
du signe. Sculemcnt la « chosification » généralisée des signifiés, exprimée sous
gu1llcmcnts pour suggér,cr_qu'il s'~git d_'une suite designes sans aucune signi-
diverses formes par toutes les écoles philosophiques du nominalisme jusqu 'au
ficat1011 - avec un pr_ocedc pour determrncr si on a affaire ou non à tin axiome ·
platoni srne, a caché cette infinitude et a déformé !e sens véritable de tout Ie
et_ 3) un ensemble de rcglcs de déduction avcc un procédé 'cfTectif pour détcr~
proccssus de symboli sation. lei, d'une part Wittgenstein, par sa critique de la
mz~er dans chaque cas concret si une régie a été corrcctement appliquée _ cc
mythologie de l'unité des significations et d'autre part les systémes formeis par
qu1 ~xclut, entre autres cas, l'utilisation de regles portant sur une infinité de
Ieurs succes théo riques incroyables, nous aident à situer le probleme dans un
«premisse~». II cst clair qu'il est possible grâce à ces déterminations d 'engen- cadrc beaucoup plus vastc.
drer effec_t1vement, au_ moyen d'un procédé enticrement élémentaire opérant
Nous avons vu que les systémes formeis se caractérisent précisément par
s~r des signes, pre_mi~remcn~ les ax1omes, et ensuite, peu à peu, J'un aprés
I'a bandon de la troisieme caractéristique de la notion classico-aristotél icienne:
I aut_re: tous les t_heoremes d un systcme formel. C'est ici que saute aux yeux
la logique sous-jacente devient explicite. (Éclaircissement : pour sur, dans la
la difference radicale avec les systemes bypotbético-déductifs : dans ceux-ci
métathéorie associée à un systéme formei, Ia logiquc sous forme implicite
no_us avons ~galement ~es tbéoremes qui sont des conséquences Jogiques des réapparait mais ce qui est essentiel c'est que, grâce à la scission rigoureuse
ax10i:nes, mais cette not10n de conséquence Jogique définie par référence à la
entre le systeme formei et la métathéorie, on peut exprimer au maximum la
totaht~ des modél_es fai~ us_age à des degrés tres élevés de J'infini. Rappelons logique du systeme.) Par contre, la quatrieme caractéristique, l'exigence de
que s1 un domame d obJets est dénombrable, l'ensemble des classes de finitude, est conservée et acquiert une signification véritablement cruciale.
ses éléments a déjà la cardinalité du continu. Au contraire, dans les systemes
Rappelons qu'Aristote exigeait que toute démonstration d'un théoreme se
for~els_, _nous n'avons pas ?esoin d'aller pJus Join que la forme la plus simple fasse cn un nombre fini d'étapes et se termine par dcs axiomes considérés comme
e,~ mt~1tivement_ la plus dlfecte de l'infini, la seule acceptée par Aristote : évidents. En dépit de grandes différences, nous rencontrons la même situation
1 mfin~ eng~ndre par un procédé élémentaire appliqué par itération et qui dans les systemes formeis : une démonstration est une configuration finie de
produit touJours de nouveaux objets. \'
1 signes construite à partir des axiomes au moyen de l'application des « regles
Nous voyons également de cctte façon que les systemes formeis constituent ) de déduction ». Mais, de plus, la justification de chacune des étapes de la
1
une synthes~. de _la méthode génétique et de la méthode hypothético-déductive. 1
construction s' opere de façon finie, grâce au caractere effectif des noti?ns
i
De la prem1ere 1ls prennent le processus effectif de génération progressive des
( d'axiomes et de regles de déduction. Il s'agit donc d'un processus suscept1ble

L' AGE DE LA SCIENCE


~ VOL. !li, Nº 3·

4
218 ANDRÉS R. RAGGIO L'ÉVOLUTION DE LA NOTION DE SYSTtME AXIOMATIQUE 219

d'une explication analytique exhaustive, ou comme dit !e Diable à Joseph : Avec ces systemes semi-formeis, et en général avec toutes les tbéories for-
« C'est un livre qu'il ne faut pas savoir !ire pour !e !ire». On peut parler avec malisées qui possedent des notions de base non effectives, nous abandonnons
raison d'une objectivation totale de la raison logique dans les systemes formeis. Ia quatrieme et derniere caractéristique aristotélicienne. Les systemes tbéoriques
Chez Aristote au contraire, parle manque d 'explication de la notion de consé- qui en résultent, en dépit de leur extraordinaire importance et de leur nécessité
quence logique, motivée en demiere instance par l'acceptation des significations en raison des limitations des systemes formeis, représentent une véritable
des mots logiques comme unités idéales données, l'exigence de finitude ne rupture avec la tradition classico-aristotélicienne, précisément par l'abandon
peut avoir une telle rigueur. Ou exprirné en termes aristotéliciens : !e Stagirite de l'exigence de finitude. Cette derniere semble être, à la lumiere des coupes
exclut des démonstrations l 'infini par composition ( Ko:-rà ;rpocr0õ:crtv) mais synchroniques effectuées, !e noyau de la pensée aristotélicien~e. Avec les sys-
non pas l'infini par division (Ko:-rri Ôto:ipe:crtv) (1). L'exc!usion de ce dernier temes théoriques non aristotéliciens, nous abandonnons auss1, mais non sans
est !e véritable gain réalisé parles systemes formels, c'est-à-dire le moyen qui peine, ]e mythe tellement répandu en philosophie - et même dans la philoso-
a permis de conférer un caractere fini et élémentaire à Ia pensée théorique. phie contemporaine - de la possibilité d'une objectivation totale et exhaustive
D'un point de vue général, si l 'o n considere les systemes formeis comme des de notre pensée logique. Bref, la raison logique est comparable non pas à ce
essais de réduction des présupposés ontologiques relatifs à l'infini, ce qui doit livre qu ' « il ne faut pas savoir !ire pour !e !ire», comme !'indique l'offre
nous suprendre ce n'est pas le fait connu de leurs limitations, mais bien leurs profonde et catastrophique du Diable à Joseph, mais bien à nos livres ordi-
résultats multipl es et significatifs. Ou, plus concretement : ce qui est surprenant naires qui nous fournissent beaucoup de connaissances nouvelles mais dont
n'est pas !e théoreme d'incomplétude de Géidel, mais son théorcme de complé- la Iecture présuppose Ia maitrise de bcaucoup d'autres. II n'existe donc pas de
tude de la logique quantifiée. En ce sens, ce n'est pas p.ar hasard si les princi- commencement à zéro, ni de degré absolu de rationalité logique - bien que
pales démonstrations de limitation des systemes formels utilisent comme outil cctte idée nous soit si chere. II vaudrait la peine, à la lumiere de ces résultats,
de base l'argument diagonal au moyen duque! Cantor a démontré l'existence d'analyser les polémiques entre la pensée analytique et la pensée dialectique;
d 'une hiérarchie de dégrés dans l'infinité (2). une grande partie de la discuss ion se révclerait illusoire.
Mais il y a une autre façon, opposée à la précédente, d'abandonner l'exi-
gencc de finitude. Wittgenstein a esquissé une voie - nous ne pouvons parler
IV d ' une éiaboration détajllée ni chez lui ni chcz ses commentateurs - dans les
SYSTtMES NON ARlSTOTÉLlCIENS Plzilosoplzical jnvestigations et dans les Remarks on tlze Foundations of Mathe-
matics. II commence par critiqucr les notions ensemblistes d'infini actuel et
11 est bi en connu que quelqucs-uncs des limitations des systcmes formei s I'extension à ces ensembles des méthodes usuelles de l'analyse des ensembles
- car non pas toutes, mais quelques-unes, l' indécidabilité par exemple, sont finis. lei, Wittgenstein répcte dcs arguments connus, utili sés par les intuition-
absolues - sont surmontées en lai ssant de côté 1'exigence selon laquelle les nistes pour critiquer la notion d 'infini actucl - arguments qui s~ meuve?t
notions d'axiomes et de régles de déduction sont elfectives. Le cas le plus sim pie, dans la plus stricte orthodoxie aristotélicienne (1). Mais ensuite W1ttgenstem
et le premier qui vienne à l'esprit, est celui des systemes appelés systemes va plus Ioin, jusqu'à rejeter la notion même de dénombrabilité elfective, ~ue
semi-formeis, dont Ies régles de déduction portent sur des infinités de prémisse- !es intuitionnistcs considerent, à travers le paradigme de la suite des ent1ers
et sont par conséquent des régles non effectives. Dans ces systémes semis naturels comme une intuition a priori de la pensée mathématique. Suivant
formeis , il existe des démonstrations qui sont des configurations infinies de son styl; particulier, il ne formule pas les problemes avec cette généralité, mais
signes (infinité par composition) et qui, par suite, violent l'exigence aristoté- s'oriente dans cette direction, à l'aide d'exemples tres bien choisis.
licienne de finitude. Nous ne pouvons pas considérer ces démonstrations Wittgenstein prend des systémes de regles (des définitions inductives) du type
comme des formes exhaustives de l 'analyse d'une connexion déductive, et
elles nous donnent moins d'information sur cette derniére que Ies démonstra- RI 2
tions finies (3). C'est précisément Ie prix que nous devons payer pour éviter R2 a _. a+ 2,
les limitations.
qui permettent d'engendrer (d'énumérer) effectivement des ens:°;1-ble~. ~e
(
1
Cf. Plzysique, Ili, Iv. 204 a. et Jules VUILLEMIN, De la logique à la tlzéologie, Paris, 1967,
) nombres (dans ce cas l'ensemble des nombres pairs), et qui ont ete utihses
p. 134 et suivantes. .
(') Cf. Jules VUILLEMIN, Sur les co11ditio11s qui permette11t d'utiliser les matrices russel/iennes
des anrinomies ... , Na rre Dame Joumal offorma/ logic, vol VII, nº 1, 1966.
(') Plzysique III. Également Osc:i.r BECKER dans Marhemarische Existenz, Jarhbuch
Philosophie und p/z:Jnomenologisclze FQrsclwng, vol. VIII, 1927, analyse ia posmon 10
fj~ .
(') Kurt ScHUETTE, Beweisrlzeorie, Bcrlin, 1960, p . 193. tionniste d' Aristote.
L'AGE DE LA SCIENCE VOL. III, Nº 3
220 ANDRÉS R. RAGGIO L' ÉVOLUTION DE LA NOTJON DE SYSTEME AXIOMATJQUE 221

abondamment dans Ia Iittérature - surtout dernierement par Lorenzen ( 1) - Nous nous demandons parfois si, en utilisant une toumure de Church dans le
p_our m~ntrer l'impossibilité d'appliquer à un ensemble en devenir Jes catégo- sens kantien, on ne devrait pas parler devant Ies problémes soulevés par
n~s ha?1tuelles des ensembles finis (par exemple Ia décidabilité). Or Wittgens- Wittgenstein d'une « nécessité (transcendantale?) des entités abstraites ».
tem reJette non seulement Ia conception de cet ensemble de nombres comme Mais Iaissons ce sujet, qui rnériterait une analyse détaillée pour lui seu!, et
un objet cios, mais encore I' idée selou laquelle cet ensemble de -nombres, qui essayons seulement de voir quelle place occupe la conception de Wittgenstein
n'est pas cios, est au moins engendré par un procédé de production ouvert dans la suite de coupures synchroniques que nous avons faites. Alors que les sys-
u~i~u~ et bien déte~miné, qui conserve son identité tout au Iong des application~ témes semi-formeis, et en général les théories formalisées non effectives, aband-
repetees et success1ves de ses regles dans !e temps. Les intuitionnistes contestent onnent par exces I'exigence classico-aristotélicienne de finitude, Wittgenstein
l'idée qu'un ensemble de nombres engendré par un systeme de regles doit être l 'abandonne par défaut. Nous avons vu que le passage des systémes hypothético-
considéré comme un objet cios et bien déterminé, mais ils admettent sans déductifs aux systémes formeis était rnotivé en derniére instance par la réduction
hésitation que !e procédé qui les engendre soit cios et déterminé : Wittgenstein du transfini à l'effectivement dénombrable (rappelons que grâce à Ia méthode
refuse cela aussi. (Wittgenstein choisit à ce propos des systemes de recries si d'arithmétisation de Godel Ies notions de systéme formei et d 'ensemble effecti-
. b
~1mples que Ies ensembles qu 'ils engendrent ne peuvent même pas servir à vement dénombrable de nombres naturels sont équivalentes). Deux possibilités
11lustrer les critiques intuitionnistes - dans notre exemple, l'ensemble des opposées se présentent maintenant : déborder I'effectivement dénombrable
nombres pairs est récursif - parce que son objectif est d 'analyser Ie procédé en ouvrant la porte à des notions non effectives et en accepta nt de la sorte
d 'engendrement, et que pour cela, comme il !e note avec ironie dans les Philo- des.degrés plus complexes de I'infini; ou Ie restreindre encore plus en Iimitant
sophical lnvestigations, I, 214, Ie procédé qui engendre toujours !e même objet le fini à ce que I'homme a réellement fait , calculé, inféré (Hao Wang, dans ces
suffit.) On arrive à cette conclusion si paradoxale en rejetant l'idée de la signifi- cas, parle avec rai son d'anthropologisme). Ces deux solutions sont non-aristo-
cation d'une regle - et en général d'un mot quelconque d'unc langue qucl- téliciennes, car toutes deux violcnt, ch acune à sa façon, l'exigence de finitude.
conque - commc une unité idéale, bien détcrminée et numériqucmcnt répé- Le texte suivant de Heinrich Scholz (Die Axiomatik der Alten, p. 32), bien qu 'il
table. Pour Wittgcnstcin, la signification d'une regle ou d'un mot est l'cmploi ait perdu son caractere d'actualité, décrit Ia situation dans Ia rigueur si carac-
que nous en faisons , et comme cet usagc est toujours une partic finie du com- téri stique de son style : « Grâce à ce finitisme inflexiblc, Aristote est devenu
portement humain , il n ' y a rien dans Ia rcglc qui puisse détcrmincr ad infinitum le théoricien de la science, théoricien dont il faut placer d'autant plus· haut !e
cc qu'clle prcscrit pour une application finie quclconquc. Supposons que nous méritc que sont plus profondes les obscurités dans lesquelles Hegel et les Néo-
soyons arrivés au nombre 80 : a lors nous pouvons fort bien, étant donné R2 , kanti ens tombérent par Ieurs critiques irresponsables de ce finitisme aristoté-
écrire 83; ca r toute application d ' une rcgle est pour Wittgenstein un acte de lici en. Si dema in il existe une science rigoureuse, l' à va.yx~ crO-~vcu, (il est néces-
création. Cet hyperfinitisme s'achéve en un hyperconventionalisme, ou pour sairc de s'arrêter) d'Aristotc sera I'un de ses fondcments. Et si demain il existe
mieux dire, en un décisionisme selon Iesquel même les formes Ies plus visible- une axiomatique, elle ré pétera ce texte aristotélicien (Analy tica Posteriora,
ment contra ignantes se tra nsforment en décisions arbitraires. II nous parait I, 24, S6a, 5) : « Lcs énoncés dont la démonstration exige une infinité de
difficile qu'on puisse de la sorte développer un jour une théorie cohérente et prémisses ne sont pa s démontrables; ils le sont seulement Iorsqu'un nombre
satisfaisante de Ia connaissance théorique. Mais, en dépit de sa stérilité, on fini de prémisses suffit ».
ne saurait simplement jeter cette conception par dessus bord, parce que Ies Scholz ne pouvait prévoir - il écrivait cela en I 930 - que deux logiciens
problémes philosophiques qu'elle pose existent et requierent une solution. autrichiens, Godel et Wittgenstein, l'un à Vienne l'autre à Cambridge, for-
Wittgenstein lutte contre la « chosification » des régles en mécanismes idéaux geaient alors les premiers chainons d'une critique générale du finitisme aristo-
« sans frictions » et qui jamais ne se cassent ni ne se tordent (2). II Iutte égale- télicien : s'il les avait connues, ses propres critiques à l'égard de Hegel et
ment contre l 'idée intellectualiste selon Iaquelle, bien que Jes mots de Ia régle des Néo-kantiens auraient été moins séveres.
soient écrits sur un papier, la regle elle-même est déployée avec toute l'infinité
de ses applications dans notre esprit. Et comme il ne rencontre aucun schéma APPENDICE
philosophique satisfaisant qui explique !e statut ontologique des régles, il Ies LA NOTION DE SYSTEME AXIOMATIQUE CHEZ HUSSERL
pulvérise dans 1'infinité non connexe des contextes de leurs applications.
Signalons d'abord qu'une inforination déficiente a donné Iieu, souvent,
(') Cf. Paul L OR,ENZEN, Einfii/zru11g i11 die operative Logik und Matlzemarik , Berlin , 1955, à des erreurs trés graves dans l'appréciation de Ia nature et de la compréhension
p. 13 et smvantes. du savoir théorique. Formé dans la mathématique de la fin du x1xe siecle,
(') Cf. Plzi/osop/zical investigatio11s , Oxford, 1958 , § 193 et suivants.

L'AGE DE LA SCJENCE YOL. III, Nº 3


222 ANDRÉS R. RAGGIO L'ÉVOLUTION DE LA NOTION DE SYSTEME AXIOMATJQUE 223

Husserl connait tres bien la conception classico-aristotélicienne des systemes ne sont plus des vérités absolues et évidentes par elles-mêmes, mais des présup-
axiomatiques; cependant il est aussi un adepte enthousiaste des systemes posés théoriques tres généraux dont il ne faut pas chercher la justification en
hypothético-déductifs, ce que beaucoup de phénoménologues paraissent ignorer. eux-mêmes ou dans leur évidence présumée, mais dans leur capacité d'organiser
Husserl ne voit en ces systemes rien moins que l'achevement de la logique théoriquement le domaine ouvert et dynamique de l'expérience et de la praxis
comme discipline théorique ( 1). La terminologie de Husserl n'est pas celle que scientifique. Cetté conception moderne de la nature des príncipes de la science
que l'on a coutume d'utiliser. A la place de systemes hypothético-déductifs il est totalement étrangere à Husserl, malgré son enthousiasme pour les systemes
parle de théorie des multiplicités (Mannigfaltigkeitslehre), terme qu'il emprunte hypothético-déductifs : Husserl neles lie pas à la dynamique de la connaissance
à Cantor et qui est, sans doute, tres bien choisi parce qu'il se rapporte aux scientifique, mais à la statique de 1'ontologie formelle. .
modeles possibles des systemes hypothético-déductifs. De la rnême façon Toutefois, et quoi que cela constitue une sé rieuse limitation de la conception
Husserl nous parle de formalisation pour se référer au passage de la notion épistémologique de Husserl, c'est dans son attitude à l'égard des systemes
classico-a ristotélicienne à celle de systemes hypothético-déductifs; alors qu'il formeis, que nous trouvons les difficultés les plus grandes. D'une part, les
est usuel au contraire d'employer ce terme pour désigner le passage de ces Jdeen J (publiées en 1913) so nt !e dernier livre de Husserl dans leque! il se
derniers aux systemes formeis. montre informé des recherches sur les fondements. Pour cctte raison, ou bien
Husserl remarqua également - et fut avec Hilbertl'un des premiers à le Hu sserl n 'a pas connu , ou bien il a connu mais sans l'a nalyse r longuement la
faire - que les systemes hypothético-déductifs sont particulieremcnt intéres- théorie müri e des systemes formeis développée par Hilbert et so n école à partir
sants lorsqu'ils sont catégoriques (c'est-à-dire complets) ou, comme Husscri de 191 8 ( late de publication de l'article de Hilbert: Ar.iomatisches De11ke11).
le dit, lorsque la multiplicité correspondante est définie ou mathématique (2). Les critiques des systemes formeis, breves et disparates dans toute 1' reuvre de
Mais non seulement Husserl a accentué l'importance des systemes hypothé- H usserl ( 1) , ne dépassent pas !e niveau théoriq ue dcs objections mordantes
tico-déductifs pour la méthodologie des sciences; il a également soulevé avec de Frege à !'enco ntre des premiers essais de construction de calculs mathéma-
beaucoup de sagacité 1c probleme de savoir si la subjectivité transcendantalc tiques à la fin du x1xc siccle. Avec une di!Térencc cepcndant : lcs objections
pouvait être considérée comme une multiplicité définic, c'est-à-dire si la phéno- de Frege, bien qu'ellcs nou s paraissent aujourd'hui exagérées. étaient correctes
ménologie pouvait être développée au moyen d 'un systcme axioma tique pour so n ép que parce qu'ellcs s'attaquaie nt à des essais de !'o rmali sation trcs
catégorique (et complet). Sa réponse est néga tive (3); ct bien que lcs argurnents faibles dans leur fondement.
qu ' il utili se nc so ient pas acccptablcs, 1c parallélisme avec le théorcme d'incom- Mais, d'un autre côté, ce qui surprend le plus chez Husserl c'cst so n incapa-
plétude de G i.idel sa ute aux yeux. · cilé à cornprendre la vraie signification du processus historique dcs scie nccs
Caractéristique égalcment de la conccption hu sserlienne et décisif pour exactes, qui commence avec l'introduction de symboles en algcbrc et s'achcve
l'évolution ultérieurc de ses idécs : le fait que Husseri, bien qu'il distingue par Ies syste mes formeis (2). Les qualificatifs qu 'emploie Husse rl pour se réfé rer
clairement la notion class ico-aristoté licienne des systemes hypothético-déduc- à ce processus parlent d'cux-mêmes : Sinnesveràusserlic/11111g, Entleerung des
tifs, n'admet pas que les seconds puisse nt supplanter totalement les premiers. Sinnes, Sinnentleerung der mathematischen Natunvissenschaficn in der Tech11i-
II s'agit pour Husserl de « st ructures » théoriques distinctes qui possede nt Ieur sierung, Sin11verschieb1111ge11, Jdeenkleid, etc., Husse rl voit là une sorte de
propre justification et leur propre champ d'application dans la science ( 4). calamité théorique, d'infirmité progressive de la raison qui , sans danger dans
Comme il accepte l'existence d 'axiomes (énoncés) évidents fondés sur un ses débuts , menace de corrompre et de détruire toute la science, en perdant
a priori matériel , les systemes hypothético-déductifs constituent seulement de vue les évidences originaires qui fondent les vérités scientifiques en s'égarant
pour !ui une ontologie formelle qui se développe parallelement aux ontologies dans le fouillis des succédanés symboliques.
régionales (matérielles). Mais !e processus historique réel qui a conduit de la C'est dire que !e philosophe et l'historien contemporains qui considerent
conception aristotélicienne aux systemes hypothético-déductifs a surgi au sans préjugé ce processus arrivent à des résultats tres différents. En bref: ~•est
contraire de la crise de I'a priori (matériel); et les systemes hypothético-déductifs seulement grâce au processus de symbolisation qui s'acheve dans les systemes
ont instauré une nouvelle conception des príncipes de la science : ces derniers formeis que la raison théorique a pu connaitre sa structure ultime, détecter
ses propres limites, et même concevoir des moyens pour les dépasser. L'idée
(') Cf. Forma/e 1111d transzenden tale L ogik, Jalzrbu clz fiir Plzilosoplzie 1111d phanomeno!o-
gisc/ze Forsclwng, vo l. X, § 35, note 1. husserlienne d'une déoradation
o croissante de la raison théorique déforme . tout
(') Cf. Log isclze Untersuc/1unge11, vol. I, § 69; Jdeen , I, § 72 à 75, § 9, f. Krisis der E11rop dn isc/1en le probleme, parce qu'elle neva pas jusqu'au cceur de ce probleme : les d1verses
Wissenschaften und die transzende11tale Pfzà'nomenologie, Forma/e 1111d tra11s=endentale L ogik,
§§ 28 à 36.
(') ldeen I, § 73 . (') Par exemple :_ Forma/e 1111d 1ranszende11tale Logik , §§ 33 et 34; Krisis, p. 46, ligne 5.
(') Krisis, p. 56, ligne 25. (' ) Krisis, p. 43, !Igne 25 est typ1quc de cette mcapac11é.

L'AGE DE LA SC IENCE VOL. III, Nº 3


1 f
224 ANDRÉS R. RAGGIO

formes d'infini et l'ambition deles réduire à Ia plus simple d'entreelles, l'effec-


tivement démontrable.
. Par malheur la these de Husserl a été reprise et généralisée par Heidegger
avec son identification de la science moderne à la technique de domination et
de contrôle de Ia nature, .e t de là s'est étendue à une grande partie de Ia philo-
sophie continentale européenne. Sans tomber évidemment dans une adoration
servile de Ia science, nous croyons qu'une des tâches essentielles de la philoso-
phie actuelle est de replacer les theses philosophico-historiques de Husserl et
de Heidegger sur des bases théoriques plus solides.
Le travai! qu 'on vient de !ire n'est rien qu'une ébauche dans cette direction.