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Rester hystérique:

Séxualité et contingence à partir du cas Dora1

Parler de sexe

Dans cette observation (…) se discutent franchement les rapports


sexuels; les organes et les fonctions sexuels sont appelés par leur
nom, et le lecteur pudique pourra se convaincre, d’arprès mon
exposé, que je n’ai pas reculé devant la discussion, avec une jeune
fille, de pareils sujets en un tel langage. Faut-il donc aussi me
justifier de cette accusation? Je revendique tout simplement les droits
du gynécologue ou plutôt des droits beaucoup plus modestes. Ce
serait l’indice d’une étrange et pervere lubricité de supposer que de
semblables conversations fussent un bon moyen d’excitation et
d’assouvissements sexuels. (FREUD, 1999, p. 186).

Ces affirmations de Freud à propos de l’analyse du cas Dora sont plus


importants qu’elles semblent. Elles exposent, au même temps, un mode
d’écriture et un régime de fonctionement de la vérité. Car nous savons
comment le XXème siècle a produit la croyance que la paressia à propos
du sexuel implique, d’un côté, mettre en lumière comment nous sommes et
comment nous établissons des rapports et, d’un autre côté, transformer ce
que nous sommes et comment nous établissons des rapports. Comme si la
possibilité de l’individu moderne faire l’expérience de soi-même comme
sujet d’une “séxualité” était le dispositif majeur d’auto-détermination. Sa
reconnaissance de sujet passerait nécessairement par la façon dont il
subjective une séxualité. Comme dira Badiou:

De ce que Freud se sent responsable à propos de la sexualité? Il se


croit l’agent de rupture dans le réel du sexe, au-delà de la
transgression de quelques tabous moraux ou religieux? Y-a-t-il la
conviction d’avoir touché au sexe, au même sens que, depuis Victor
Hugo, on a touché le vers? (BADIOU, 2006, p. 112).

Ces questions sont très claires. Il s’agit d’affirmer que, après Freud, il
apparait un nouveau régime de parole qui parle sur le sexuel. Une façon de

1
Conférence pronocée au V Meeting of the International Society of Psychoanalysis and Philosophy
(Gand, 8 novembre 2013) et à l’Université Libre de Bruxelles (9 novembre 2013) à l’invitation de la Prof.
Ariane Bazin.
parler qui changerait en profondeur notre façon d’être, notre mode de se
rapporter au désir et au corps. Mais quel serait ce mode de parole dont
Freud se verrait responsable? Il s’énonce dans cette envie du “droit du
gynécologue”. Cette parole ne peut pas être vue, dira Freud, comme une
parole qui porte de lubricité, d’intérêt. Freud dira qu’elle doit être “sèche et
directe”, en nommant les organes sexuels par leurs noms techniques et en
communiquant ces noms lorsque le patient ne les connaît pas. Une parole
qui décrit les perversions “sans indignation”. Comme Foucault a déjà dit,
cette parole est liée à une volonté de savoir fondée sur la soumission de la
sexualité aux repaires normatifs d’une scientia sexualis. À travers cette
soumission, la psychanalyse aurait produit l’impératif de transformer le
désir en discours, de refuser l’idée selon laquelle ce qui est de l’ordre du
sexuel peut être accueilli par un silence indifférent.
C’est cette transformation qui nous trouvons dans le cas Dora. Son
écriture c’est l’écriture d’une exigence. Lorsqu’il parle franchement sur
sexe avec une fille, Freud fait plus qu’écouter. Il lui enseigne comment
parler, dans quelle conditions le désir doit être mis en discours, quelle
histoire il doit raconter, quels conflits il doit assumer. Parler n’est pas
simplement libérer. Parler c’est aussi internaliser une grammaire du désir.
Ainsi, nous pouvons lire le cas freudien comme l’histoire d’un conflit.
C’est le conflit qui arrive lorsque les relations sexuelles, ses organes et ses
fonctions sont posés dans un régime déterminé de « parler franche »,
lorsqu’elles sont amenés à assumer certaines histoires et dynamiques. Si
nous acceptons une telle perspective, le cas Dora apparaîtra peut-être
comme un rapport sur une résistance qui n’est pas simplement
manifestation d’une réaction thérapeutique négative, mais reconnaissance
de la difficulté à constituer une parole sur la sexualité capable de donner
voix aux arrangements contingents produit par le sexuel. La position de
Freud est celle de quelqu’un qui fournit une norme générale de parole. La
position de Dora est celle de quelqu’un qui n’accepte pas la complétude de
la norme. C’est cette incomplétude par rapport à la norme de parole fournie
par Freud qui produira la rupture du traitement. Ainsi, nous pouvons lire le
cas Dora comme un exemple privilégié du problème du rapport entre
normativité et contingence en psychanalyse.

Le corps hystérique

À fin d’essaier de répondre à ces questions, rappellons-nous certains


traits majeurs du cas clinique. Commençon par la scène traumatique qui
produit la consolidation du cadre hystérique, à savoir, l’harcelement de M.
K envers Dora dans son magazin. Lorsqu’elle attendait la fermeture du
magazin par M. K, il lui a pris par le bras en lui embrassant. Prise d’un
dégout profond, Dora s’est enfoui par une porte ouverte. Néanmoins, elle
ne dit rien sur l’accident. Il apparaîtra un symptôme somatique, à savoir,
une pression à l’hauteur du torax. Freud croit que cette pression est la
marque du sentiment d’érection du pénis de M. K lorsqu’il a empressé
Dora contre lui.
Soulignons-nous comment, dans ce cas, la nature traumatique de
l’incident est liée à l’éveil de la sexualité dans une âge mûre, ainsi qu’au
rencontre de soi-même dans la position d’objet du désir sexuel masculin. Il
y a un problème lié à l’assomption de la féminité qui hante l’hystérie. Cela
permet de définir l’expérience traumatique hystérique pas seulement
comme l’expérience de l’éveil d’une quantité d’excitation sexuelle capable
de produire le dégout du patient. Il s’agit surtout d’affirmer que, dans
l’hystérie, il est impossible à la femme de se soutenir dans la position
féminine. Il est impossible à l’hystérique de savoir faire avec les défis
propres à toute femme qui essaie de se soutenir dans la position féminine.
Freud affirme que l’excitation sexuelle normalement vécue dans une
scène pareille est transformée par Dora en dégout. Il y a un événement dont
elle refuse. Une fille normale, dira Freud, serait excitée, quelqu’un capable
de savoir quoi faire avec sa féminité aurait su se comporter sans grands
problèmes. Mais en principe la position de Freud semble insoutenable. Car
tout se passe comme s’il recevait dans son cabinet une fille victime
d’harcèlement sexuel, n’ayant d’autre idée que de dire qu’elle est tombée
amoureuse de son agresseur.
Soulignons-nous, néanmoins, que la vraie idée de Freud consiste à
dire que Dora ne réagit ni avec une simple excitation ni avec un simple
dégout. Le refus violent de l’harcèlement montrerait qu’elle ne veut rien
savoir du M. K. Mais si cela était le cas, comment expliquer les symptômes
somatiques, comme la pression au thorax, et comment expliquer le soutient
de la relation avec M.K? Au moins pour Freud, nous serions ici devant des
signes d’une réaction contradictoire où dégout et excitation investissent le
même processus. Ainsi, la nature traumatique de la situation se montre dans
la présence de quelque chose de profondément contradictoire qui empêche
l’action.
Cette contradiction trouve sa racine dans l’explication freudienne du
dégout comme résultat de l’impossibilité hystérique d’idéaliser les organes
sexuels, en les élevant de leurs fonctions excrémentielles. Cette
sobreposition des fonctions de valeurs contraires (excitation sexuelle et
excréments), ainsi que le déficit d’idéalisation indique une ambivalence
entre dégout et attraction. Cette ambivalence a été le résultat direct d’un
refoulement qui l’hystérique ne fait pas. Elle ne refoule pas la nature
aversive des organes sexuels à travers ce que Freud nomme “refoulement
organique”. Un refoulement fondé sur le travail des valeurs moraux comme
la honte. Le résultat de cette absence c’est la fragilisation d’une
organisation de la sexualité basée sur le primat génital.
Il n’échappe pas à Freud que Dora ait un dégout lié à la zone érogène
de la bouche. Car le corps hystérique c’est un corps où les plaisir
spécifiques d’organe ne se soumettent pas à une expérience sexuelle
centrée sur le plaisir génital. Son corps c’est un corps où les zones érogènes
et les pulsions partielles semblent ne se soumettre pas à une représentation
de la sexualité liée à la génitalité, représentation capable de produire
l’organisation fonctionnelle d’une sexualité où il serait possible
l’assomption d’une identité de genre.
Le récit de Freud nous permet de percevoir comment, dans le cas de
Dora, ses symptômes somatiques sont liés à l’oralité (toux nerveuse,
dipnée, aphonie). En fait, ces symptômes démontrent l’inscription, dans le
corps sexué, d’un mode d’identification et de demande envers le père, ce
qui indique aussi la représentation orale du rapport sexuel (fellation)
prévalent à cause de l’impuissance paternelle, ainsi que le plaisir de sucer
le doit. Cette oralité établit la jouissance dans un espace de complicité avec
le père.
Ainsi, le lien irréductible de Dora avec le père se traduit dans un
refus d’accepter des changements dans le statut de son corps et qui
soumettrait la jouissance orale à une organisation génitale. Insister dans la
prévalence de sa jouissance orale c’est la façon de Dora continuer à être
fille de son père, et non pas la femme d’un homme. C’est le schéma général
de la maladie comme régression que nous trouvons ici. Mais soulignons-
nous que ce lien avec le père n’indique pas la liaison à un objet. Il indique
la liaison à un mode de jouissance qui Dora ne veut pas abandonner ou
même intégrer. En ce sens, nous pouvons dire que, si le baiser du M. K a
été aussi aversif, c’est parce qu’il ne finit pas lá. Au contraire, il pousse
Dora à arrêter de vivre toute l’histoire de son désir par la bouche. La
sensation du pénis dur du M’K serait la preuve. D’où la liaison entre le
symptôme somatique et cette sensation.

Une autre femme

Si le problème de l’inscription du corps à l’intérieur d’une organisation


libidinale basée sur la génitalité peut apparaitre comme fondement de
l’hystérie, alors cela peut nous expliquer pour quoi la question du genre lui
est aussi importante. L’hystérie est une pathologie dont la question majeure
tourne autour de la souffrance par rapport à la structure prétendument
normative de l’identité de genre. Elle est une pathologie qui marque la
souffrance devant l’impossibilité de ne pas sentir l’avénement de la
différence sexuelle et sa génitalité comme une soumission à une
grammaire du désir complétement normée.
Nous savons comment, depuis les grecs, l’hystérie c’est une
“question de femmes” (TRILLAT, 1986, p. 17). Hippocrate parlait des
symptômes produits par la “suffocation de la matrice” et par la mobilité de
l’utérus. En se mouvant, l’utérus produisait des réactions comme la perte de
la voix et la lividité. A fin de maintenir l’utérus à sa place, le médecin grec
conseillait la relation sexuelle et la grossesse. Cela n’est pas très différent
de ce que nous trouvons chez Platon que, dans le Timée, compare l’utérus à
un être vivant possédé par le désir de procréation et qui s’irrite lorsqu’il
reste stérile pendant beaucoup de temps, “produisant tout genre de
maladie” (PLATON, 1990, 91c). C’est-à-dire que le nouage entre hystérie
et sexualité est une des corrélations la plus anciennes de l’histoire de la
médicine. En ce sens, au lieu d’un instaurateur, Freud apparaît comme un
genre de restaurateur en continuant à insister sur l’étiologie sexuelle de
l’hystérie.
En ayant ces question en vue, nous pouvons comprendre la tendance
freudienne à interpréter le rapport entre Dora, les K e son père comme
expression d’un problème lié à la dynamique des identifications. Voyons ce
point.
Nous savons comment la mère ne compte pas dans la façon de Dora
répondre à la question sur qu’est-ce qu’une femme. Freud insiste qui c’est
la relation Dora/Mme. K qui doit être vue comme la base du processus
dídéntification capable de produire une idéntité de genre. Nénamoins, à
partir de l’interprétation de Freud celle-là serait une façon pour Dora
d’occuper la place de Mme. K devant son mari. Comme si un des
fondements de l’hystérie devait être trouvé dans l’impossibilité de Dora à
assumer et à agir à partirt de la certitude d’un amour-passion évident à tous.
L’histoire de cette passion qui ne se dit pas serait le prix à payer pour
transformer l’hystérie dans une histoire.
Nous pourrions imaginer que le problème de la reconnaissance de
l’amour de Dora envers M.K serait d’ordre morale (tomber amoureuse pour
un homme marrié). Néanmoins, il est d’autre ordre. Pour Freud, il y a un
processus de maturation libidinale qui ne se réalise pas chez Dora. D’abord,
il y a quelque chose dans le comportement de Dora qui semble empêcher la
réalisation du cours nécessaire des choix d’objets. Il arrive à Freud
d’affirmer uq’un des traits caractéristiques de la névrose c’est l’incapacité
de satisfaire les “exigeances réelles de l’amour”. Dans le cas de Dora, cela
équivaut à dire que la position d’être objet d’amour de quelqu’un qu’elle
aime serait une expérience insuportable. Comme si le désir de l’hystérique
devrait être toujours insatisfait, comme disait souvent Lacan. Mais cette
insatisfaction du désir dans l’hystérie indique des problèmes plus
complexes. Une façon de comprendre cela consiste en analyser la nature de
la relation entre Dora et Mme. K.
Nous savons comment sa relation avec Mme. K, relation qui Freud
nomme d’”inclination homosexuelle”, montre comment la relation de
jalousie à autre femme a, pour l’hystérique, une fonction formatrice.
L’hystérique se sert de l’image d’une autre femme pour supplér un mode
de se soutenir dans la feminité. Mais il y a un point majeur peut exploité
par la posterité psychanalytique. Mme. K est le supplément parfait pour
Dora non parce qu’elle serait la figure réussite de la feminité “heureuse”,
cela à cause de sa position d’objet du désir de deux hommes qui causent le
désir de Dora (son père et M. K). En vérité, Mme K est le supplément
parfait parce que, au-delà de souffrir d’hystérie comme Dora et de
fréquenter des sanatoires, elle n’a plus des relations sexuelles avec son mari
(où elle prefère ne pas les avoir, comme nous démontre ses symptômes
somatiques et ses mals de la téte). Elle prefère avoir des rapports avec un
amant impuissant, ou avec un amant dont les rapports sexuels se résument à
des féllations. C’est-à-dire que Mme K fournit pour Dora une image idéel
qui est, au même temps, l’assomption de feminité comme lieu de
constitution d’un objet pour le désir masculin et conservation de la
prevalence d’une jouissance orale qui Dora ne veut pas abbandoner.
Surtout, Mme K n’est pas, pour Dora, une menace à l’oralité de sa
jouissance. Ainsi, la contingence de son rencontre permet à Dora de
constituer une voie singulière où la réalisation de soi comme objet du désir
d’un homme devient possible. Il y a ici un recontre au sens d’un événement
qui oblige des nouvelles compositions des normes. Ce recontre apparaît
comme contingence qui peut ouvrir le chemin à une série nécessaire des
nouveaux rencontres.
Néanmoins, Freud perd le caractère productif de la contingence de ce
rencontre lorsqu’il se met à la place de celui qui énonce pour Dora l’objet
de son désir, celui qui insiste sur son amour pour le M. K. Il fournit la
norme où le désir de Dora doit se reconnaître, cela au lieu de accepter que
le désir de Dora avait trouvé une voie totalment contingente pour constituer
la feminité. Il y a plusieurs moments où Freud coupe toute possibilité pour
Dora d’élaborer sa propre expérience affective, de constituer sa propre
grammaire. Il y est sensiblement différent pour un patient d’élaborer, à
travers son expérience, la nomination de l’objet de son désir et de recevoir
cette nomination par l’analyste de façon normative. Dans ce cas, la réaction
du patient ne peut pas être comprise comme un dénégation. En fait, elle est
le resultat de la compréhension qu’un objet n’advient nécessaire au désir
que lorsqu’il s’énonce à l’intérieur de la série de contingences qui
détermine son rencontre.
L’interprétation de Freud produit un court-circuit dans la constitution
d’une telle série, elle bloque son avénement, ainsi que l’élaboration
singulière de sa constitution (qui pourrait être en train de se produire
“naturelement”). Si elle assumait son amour pour M. K, Dora lui aimerais à
la façon de Freud, et pas à sa façon. Comme l’amour est l’élaboration
singulière d’un rencontre contingent, il n’est pas incorret de dire que Freud
a reussi la bloquer tout sens que l’amour pour M. K pourrait avoir. Freud a
besoin de faire cela à fin de fournir à Dora l’histoire de son désir. Une
histoire de conflits oedipiens mal résolus. Mais peut-être l’histoire de Dora
était tout autre. Une histoire plus proche des demandes de reconnaissance
qui passent par des constructions qui Dora ne savait pas comment les
affirmer.

Sans place

Soulignons-nous maintenant un autre point qui peut nous aider dans


la compréhension de la nature insatisfaite du désir de Dora. Plusieurs fois,
Dora montre avoir conscience de la maladie de son père. Il était
syphilitique et il semble qu’il a pris la maladie avant le mariage. La mère
de Dora semble avoir des symptômes liés à la transmission de la maladie,
comme des douleurs au ventre et leucorrhée. Dans la dimension
fantasmatique, Dora se voyait aussi comme ayant ce genre de lien au père,
d’où sa façon pathologique de vivre la sexualité, surtout la sexualité
génitale. Son hystérie pourrait être interprétée comme sa façon de faire
partie de la maladie du père. “Mon père a gâté l’expérience de la sexualité”,
pense Dora. “Il a produit un lien insurmontable entre sexe et maladie. Ma
façon d’être la fille de mon père, d’assumer cette filiation, c’est en
continuant ce lien à travers l’hystérie”. Rappelons-nous comment on
croyait encore au début du XXème siècle que la syphilis était congénitale.
Jacques Lacan disait que l’impuissance du père était la clé du problème de
l’hystérie de Dora. Nous pouvons suivre cette intuition et affirmer que
l’impuissance produite par la syphilis montre à Dora comment la force du
désir peut arriver à détruire la possibilité même de réalisation du désir.
En ce sens, la vraie coordonnée sociale de l’hystérie n’est pas
l’ensemble des conflits produits par la morale victorienne de la fin du
XIXème siècle, avec l’impossibilité d’énonciation du désir sexuel en sa
vérité, avec l’impossibilité d’un “parler franche” sur le sexuel. Au moins si
nous suivons Dora, le problème de l’hystérie est clairement lié à
l’incapacité de la figure paternelle à dissocier sexe et destruction, ou sexe et
mort. L’expérience du désir sexuel transmise par la figure paternelle n’est
pas épanouissante. Elle est la manifestation d’un danger. Cela explique
pourquoi Dora ne peut pas se rapprocher trop de l’assomption de sa propre
sexualité. Elle doit habiter un espace où intérêt libidinal et jouissance
restent dissociés.
Rappelons-nous comment, à l’occasion de son traitement trente ans
après avec Felix Deutsche, Dora parlera compulsivement de sa frigidité et
de sa vie conjugale malheureuse. Elle se plaidera de l’égoïsme des hommes
et dira ne pouvoir pas avoir un deuxième enfant à cause de l’aspect
traumatique des douleurs d’accouchement. Les symptômes somatiques
continueront avec d’autres symptômes liés à l’audition et à la constipation.
Cette misère affective liée à l’assomption de l’hétérosexualité
(frigidité, dégout des hommes, expérience traumatique de l’accouchement)
ne doit pas nous amener à voir, dans homosexualité une possible vie
affective meilleure pour Dora. En fait, la façon désexualisée que Mme K
apparait dans les fantaisies de Dora (comme dans le rêve où nous trouvons
l’association entre Mme K e la Madona de Raphael) nous rappelle
comment le problème hystérique ne se trouve pas dans une espèce de
confusion de genre, mais dans la difficulté à rapprocher vie affective et
expérience de la jouissance sexuelle, n’importe quel jouissance.
Dora n’est pas une homosexuelle qui se méconnait en tant que tel,
mais quelqu’un qui ne sait pas où est sa place comme sujet désirant. Elle
n’est pas dans le mauvais lieu. Simplement, il n’a pas de lieu pour elle.
Comme dira Lacan: “Dora ne peut rien dire de ce qu’elle est, Dora ne sait
pas où se situer, ni où elle est, ni à quoi elle sert, ni à quoi sert l’amour »
(LACAN, 1988, p. 146). Cela veut dire que Dora ne sait tout simplement
qu’est-ce que peut signifier une identité de genre. Un fait que Lacan a bien
perçu lorsqu’il affirme que l’hystérie est une question énoncé de la façon
suivante: “Qu’est-ce qu’un femme?”

Genre et contingence

Nous pouvons analyser cette incapacité de Dora à comprendre ce qui


peut signifier une identité de genre en se rappelant que l’une des bases de la
théorie freudienne de la sexualité c’est la supposée disposition humaine à la
bissexualité. Dans un petit texte de 1908 nommé Phantasmes hystériques et
la bissexualité, Freud affirme qu’un symptôme hystérique correspond
nécessairement à un compromis entre des motions contradictoires et que
cette contradiction peut correspondre à l’union entre des phantasmes de
caractère sexuel opposé. Il rappelle qu’il n’est pas rare de trouver des
symptômes de signification bisexuelle dans l’hystérie, ce qui explique
pourquoi même guérissant l’une des versant du symptôme, il continue
parce qu’il se soutient dans le versant sexuel opposé.
Mais soulignons-nous un problème important. Si la thèse de Freud
concerne une disposition générale, de fondement organique, à la
bissexualité, nous devons nous demander pour quoi cette disposition
apparaît de façon pathologique dans l’hystérie, pour quoi cette dualité est
vécue sous la forme d’un contradiction insurmontable et d’une source de
souffrance psychique. Une réponse possible c’est: parce que l’hystérique ne
sait pas qu’est-ce qu’une identité de genre. En ce sens, sa difficulté à
rapprocher vie affective et jouissance sexuelle vient, entre autres, de son
lien à une notion de genre fondée sur l’impossibilité des constructions
singulières de la sexualité capables d’intégrer des processus comme la
disposition à la bissexualité dans la dimension fantasmatique.
La lecture fournie par Lacan exploite ce point lorsqu’il affirme qu’il
y a deux vois identificatoires chez Dora: la féminine (composée par la
mère, la bonne, Mme K) et la masculine (composée par le père, M. K,
Freud). Ces identifications masculines seraient marquées par l’agressivité
et par la confusion narcissique, pour autant qu’elles sont disposées au
niveau imaginaire (contrairement aux identifications féminines, qui seront
au niveau symbolique). Elles indiquent rivalité par rapport aux figures
masculines (clairement présente dans la façon dépréciative de Dora parler
des hommes, dans sa façon de dire que les hommes sont bons à rien), au
même temps qu’indique l’absorption imaginaire des traits masculins qui
vont constituer son moi (comme l’acte de fumer, la rivalité intellectuelle,
entre autres choses).
Nous pouvons imaginer que Dora aurait été capable de vivre mieux
avec son hystérie dans la mesure qu’elle pouvait intégrer ses revendications
masculines à l’intérieur d’une relation affective, ce qui exigerait un homme
capable de voir ces revendications comme un motif de jouissance, et non
pas comme signe d’une protestation virile menaçant. D’autre part, elle
devrait intégrer la forte tendance orale de sa jouissance, en trouvant une
construction capable de faire avec le “mystère de sa féminité corporelle”. Il
est difficile d’imaginer que cela serait possible à l’intérieur d’un mariage
bourgeois du début du XXème siècle.
En ayant cela en vue, nous pouvons comprendre une affirmation
centrale de Lacan: “l’hystérique veut le savoir comme moyen de la
jouissance, mais pour le faire servir à la vérité, à la vérité du maître qu’elle
incarne, en tant que Dora. Et cette vérité pour la dire enfin, c’est que le
maître est châtré” (LACAN, 1998, p. 110). C’est-à-dire que Dora ne veut
pas la jouissance, mais le savoir sur la vérité de la castration. Un savoir sur
la façon dont la voie fournie par son père (et par tous les hommes qui
rentrent dans la même série des identifications paternelles, comme Freud)
se trouve inutilisée. Car il n’y a pas de vie affective possible pour elle par
cette voie. Néanmoins, celui-ci est un savoir à propos du quel elle ne sait
pas quoi faire. Cette jouissance hystérique de la castration finit
nécessairement dans le mauvais infini du dévoilement de l’impuissance du
maître, dans le dévoilement de l’incapacité d’un type d’homme à savoir
quoi faire ave le désir de Dora. Cette jouissance hystérique se réalise dans
la satisfaction névrotique à dire et à prouver de façon réitérée que les
hommes ne lui ont jamais compris et que ne lui comprendrons jamais,
qu’ils ne sauront jamais reconnaître sa féminité dans son étendue.
En ce sens, la construction de féminin passe par la compréhension
que les positions hétérosexuelles sont moins normatives, rigides et
cohérentes que certaines théories de genre le croient. Il n’a rien
qu’empêche à un objet de choix hétérosexuel d’apparaître comme un objet
qui rend possible la construction d’un arrangement singulier où des
dispositions liées à des objets abandonnés trouverons abri. En fait, celle-là
est une expérience assez triviale, pour autant que cette quête traverse les
deux sujets présents dans le rapport hétérosexuel. En ce sens, on n’a pas
besoin d’accepter que: «l’identification de genre c’est une modalité de
mélancolie où le sexe de l’objet perdu est internalisé comme une
prohibition ». (BUTLER, 1999, p. 80). L’identification de genre n’est pas
nécessairement une forme de mélancolie. Cette croyance est, en fait, une
position hystérique par excellence, c’est l’hystérique qui voit le genre
comme une forme de mélancolie. En fait, l’identification de genre peut
apparaître aussi comme une invitation à la construction singulière de
l’expérience de rencontres affectifs contingentes.
Cela démontre comment, lorsque l’hystérie disparait du cadre
nosographique, il y a une dimension de la souffrance psychique qui n’est
plus thématisée. Sans l’hystérie, nous perdons la possibilité de thématiser
comment les sujets souffrent de l’incapacité d’articuler identité de genre et
contingence. Dans le cas de Dora, la contingence de son oralité, de son
rencontre avec Mme K et de la façon particulière d’inscrire sa bissexualité.
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