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Laurent Touchard :

"Laissons les Africains


définir leur doctrine
militaire !"
ENTRETIEN. L'analyse de ce spécialiste
d'histoire militaire vaut le détour au
regard de la situation qui prévaut dans
des théâtres d'opération comme le
Sahel.
05/07/2017 à 09h29

Des soldats ougandais de la force africaine déployée en Somalie, en patrouille dans les
rues de Mogadiscio. (Image d'illustration)

© Amisom/Flickr

Propos recueillis par Agnès Faivre

C'est un travail minutieux et colossal auquel s'est attelé


l'historien militaire Laurent Touchard dans son livre
Forces armées africaines, 2016-2017. Minutieux, d'abord,
quand il répertorie atouts, faiblesses, ordre de bataille,
équipements terrestres, aériens et navals des armées
de 53 pays et de quatre régions semi-autonomes de
Somalie. Colossal, ensuite, quand, à la suite de cet
inventaire, il livre une analyse de l'organisation, de la
modernisation, et de la doctrine des forces armées,
analyse qu'il articule au contexte géopolitique du pays en
question. Dans son blog Conops, ce chercheur
indépendant dit vouloir « réconcilier » l'élément factuel
avec « la mise en perspective, dans un monde où tout
semble aller plus vite ». Il prend donc le temps
d'approfondir et de restituer, dans cet ouvrage qui est lui-
même le fruit d'une quinzaine d'années d'observation et
de collecte d'information, puis de 18 mois d'écriture.

On y apprend que puissance économique et puissance


militaire ne coïncident pas nécessairement sur le
continent. On y voit aussi des États, rarement cités pour
leurs capacités militaires, se distinguer par leur
efficience, leur solidité, ou par la discipline et la
compétence qui caractérisent leurs troupes (Cameroun,
Ghana, Botswana, Sénégal, etc.). On saisit la volonté de
puissance des uns, avec l'Afrique du Sud qui ambitionne
de créer une force africaine, ou l'Égypte, désireuse de
jouer un rôle majeur au Moyen-Orient, qui continue
d'investir dans son programme spatial ; on mesure les
craintes des autres, avec, par exemple, l'Algérie, qui se
prépare à des menaces diverses, y compris à un
affrontement avec le voisin marocain. « Improbable ne
signifie pas impossible », rappelle l'auteur en nous
invitant à concevoir le raisonnement de cette puissance
militaire nord-africaine.

Il est aussi question de la relation entre les soldats et


l'institution militaire, de loyautés fluctuantes, de
dépassement des divisions ethniques ou politiques, de
corruption (affaires de l'« avion fantôme » en Guinée, de
« pilote fantôme » en Ouganda, ou de « soldats
fantômes » au Nigeria et en RD Congo, en référence à
ces soldats inexistants à qui sont pourtant versées des
primes). Laurent Touchard étaie enfin les atouts et
faiblesses des armées africaines par des situations
concrètes, voire parfois des comptes rendus de batailles,
qui nous renseignent aussi sur les stratégies et les
recompositions de mouvements insurrectionnels,
notamment djihadistes. Pour Le Point Afrique, Laurent
Touchard revient sur les spécificités de ces armées
africaines « complexes » et « contrastées », qu'il a
longuement étudiées.

Le Point Afrique : Quel objectif sous-tendait ce travail


de recherche ?

Laurent Touchard : Lobjectif était de démontrer que les


armées africaines ne sont pas aussi mauvaises qu'on le
dit. La réalité est souvent bien plus complexe, et il faut
toujours nuancer en matière de défense. Cela vaut en
particulier pour les armées africaines.

Quelles sont les armées les plus puissantes sur le


continent ? Le classement du site américain Global
Fire Power plaçait l'Égypte en tête en 2016, mais à
vous lire, cette armée semble loin de se démarquer
par son efficacité sur le continent ?

Le problème des classements, c'est qu'ils sont très


subjectifs et qu'ils n'intègrent pas la relativité nécessaire.
Les bonnes armées sont-elles celles qui ont le plus
d'effectifs ou de matériel, ou celles qui sont les plus
efficientes sur le plan militaire ?

Le Cameroun, par exemple, qu'on ne peut pas qualifier de


puissance militaire, dispose d'une armée efficiente. Elle a
fait beaucoup d'efforts en termes d'organisation de
capacités sur le terrain, elle conçoit sa propre doctrine
opérationnelle, et elle a réussi à contenir et à juguler,
autant que faire se peut, la menace djihadiste.
Évidemment, ce n'est pas parce que l'armée
camerounaise devient très bonne dans l'ensemble qu'il
n'y aura plus d'attentat-suicide sur le territoire. Quand
vous placez des charges explosives sur une fillette et que
vous l'envoyez sur un marché, il n'y a rien à faire, c'est
imparable. Pour neuf fillettes qui vont être arrêtées ou qui
vont se rendre, une dixième va réussir à passer à travers
les mailles du filet, et on va dire que l'armée est
mauvaise. Mais c'est plus complexe que cela.
Le budget n'est donc pas systématiquement corrélé à
l'efficacité. L'armée éthiopienne dispose d'un très petit
budget par rapport au volume de ses forces armées, et
pourtant, elle est considérée comme l'armée la plus
puissante de la corne de l'Afrique, aussi bien en termes
d'effectifs que d'efficience – même s'il faut nuancer ce
dernier point. C'est toute la difficulté d'expliquer qu'une
armée peut-être bonne et mauvaise à la fois. En Éthiopie,
comme au Tchad, l'efficacité est inégale d'une unité à
l'autre. Les troupes d'élite éthiopiennes sont très bonnes,
mais au sein de certaines unités d'infanteries, et
particulièrement des unités-cadres, censées être
gonflées en cas de mobilisation, par exemple en cas de
guerre avec l'Érythrée, l'entraînement et l'équipement
sont médiocres, et on y observe aussi une discrimination
en fonction de la communauté d'appartenance des
soldats.

À l'inverse, l'Égypte est la première armée d'Afrique si on


regarde ses effectifs et son budget, mais en termes de
capacités et d'efficacité, elle n'est pas loin d'être la
dernière. Sa doctrine est indigente et n'est pas du tout
adaptée à la lutte contre insurrectionnelle. Les résultats
sont catastrophiques face aux groupes djihadistes dans
le Sinaï. La doctrine militaire égyptienne, pour caricaturer,
semble être adaptée surtout à un conflit contre Israël.
Quant aux forces égyptiennes, elles souffrent de
nombreuses faiblesses. Elles comptent quelques unités
spéciales et d'élite qui sortent du lot. Mais il lui manque
un véritable corps de sous-officiers bien formés. Le
niveau d'instruction de ces derniers n'est pas à la
hauteur, et nombre d'entre eux – pour la plupart, des
conscrits – ne savent ni lire ni écrire.

Enfin, l'Algérie combine à la fois un budget de défense


élevé – c'est l'une des armées les plus importantes du
continent africain – et l'efficience. Elle n'a cessé de
progresser ces dix dernières années en matière de
modernisation. Ses forces sont efficaces, bien
organisées, et ont gagné en capacité.

Vous pointez le niveau d'instruction plutôt correct au


sein des forces armées algériennes, tout en
soulignant que le taux d'alphabétisation en Algérie
(86 % en 2011, contre 66,4 % en Égypte) est l'un des
plus élevés du continent africain. C'est une donnée
qui concourt à l'efficience d'une armée ?

La modernisation d'une armée passe aussi par


l'éducation. Si on veut apprendre par exemple à des
soldats à respecter le droit international humanitaire, il
est préférable qu'ils sachent lire et écrire. On a tendance
à dire qu'on est un peu plus tolérant si on a accès à
l'instruction, cela reste vrai dans les armées africaines.

Consultez notre dossier : Les Grands Entretiens du Point


Afrique

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