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Connaître par les nombres : Genèse d’un esprit comptable dans l’Angleterre du XIIIe siècle

Chobriat Thibault

Compte rendu de séminaire


obligatoire
Connaître par les nombres : Genèse d’un
esprit comptable dans l’Angleterre du XIIIe
siècle

M1

Intervention d’Harmony Dewez : 15/11/2019

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Connaître par les nombres : Genèse d’un esprit comptable dans l’Angleterre du XIIIe siècle

Chapitre I : Introduction
Au Moyen Âge, l’Angleterre est un territoire riche en sources textuelles, notamment
en écrits administratifs et judiciaires. Pour quelles raisons ? On estime que cela est dû à une
production documentaire plus prolifique qu’en France ainsi qu’à de meilleures conditions de
conservation. La conquête normande du XIe siècle permit la création d’un cadre administratif
propice. Il paraît obligatoire de mentionner le Domesday Book, source unique produite par la
nouvelle administration royale anglo-normande à une date inconnue, probablement en 1086.
Ce document inventorie les grands domaines du royaume et constitue une des premières
formes de recensement. Ce registre est donc un témoin de la centralisation de la monarchie
anglaise.

L’excheque pipe roll est type de source que l’on voit apparaître au milieu du XIIe
siècle. On estime que les plus anciens conservés datent de 1129/1130 jusqu’au dernier au
XIXe siècle. Produits par l’échiquier anglais, c’est-à-dire l’ensemble des comptes de shérifs
(représentants du pouvoir royal), ces derniers doivent envoyer chaque année ces documents
pour informer le pouvoir monarchique. Les comptes sont superposés chaque année et reliés
pour former des rouleaux, d’où le nom de pipe roll. Cette pratique administrative fut
développée par l’évêque de Canterburry et chancelier de Jean sans Terre, Hubert Walter.
Cette figure permet la transition entre l’administration ecclésiastique et royale. On lui attribue
aussi la conservation sous forme de rouleau.

Mentionnons aussi le crost roll, qui consiste en l’enregistrement en un seul rouleau


continu, lien les documents les uns aux autres. Cette pratique administrative se développe
entre la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle.

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Chapitre II : L’essor des comptes manoriaux en


Angleterre
On peut s’interroger sur le moment où cette pratique administrative se développe dans
les seigneuries, et plus précisément dans les seigneuries ecclésiastiques. Parmi les plus
anciens, on peut mentionner l’évêché de Winchester. Pierre de Roche est à l’origine du
Winchester pipe roll, qui rend compte de la production des manoirs (riches domaines) ainsi
que des dépenses. Ces documents sont copiés sur du parchemin, relié par la tête et roulés.

On peut s’interroger aussi sur le rôle d’Hubert Walter dans la production des comptes
monastiques. En effet, les comptes et les administrations sont distincts. Ce dernier administre,
dès les années 1180 à 1220, les domaines sous son autorité. Le XIIe siècle était marqué par
une négligence administrative des seigneurs monastiques, sûrement par ambition personnelle.
L’abbé Sanson reprit nombre de domaines confiés à des officiers laïcs, les prévôts. Ils sont
chargés de rendre compte de la production et des dépenses du manoir. Les recettes servent à
approvisionner le monastère (comme les céréales pour la production de bière) ou vendues et
collectées par les autorités ecclésiastiques. Ce système se développe dans un premier temps
dans les grandes seigneuries puis, dans un second temps, dans les seigneuries plus modestes.
On estime qu’au XIIIe siècle, ce modèle devient la norme pour être abandonné au XIVe siècle.
Les élites locales appliquent le fermage et s’adonnent à des activités plus lucratives comme
l’exploitation de la laine pour l’industrie textile flamande.

Nous pouvons nous poser la question du contrôle des officiers laïcs. On estime qu’un
contrôle seigneurial plus étroit est possible, du fait de l’utilisation de documents administratifs
standardisés. On retrouve ces conclusions dans les travaux de Paul Harvey1 et Paul Latimer2.
Ces innovations administratives concernent essentiellement les calculs agricoles pour
satisfaire une exigence comptable croissante3. Les comptes anglais sont en majorité des
rouleaux, observant un savoir-faire qui se développe pendant plusieurs siècles. Les sources
ont été regroupé à la manière du pipe roll.

1
HARVEY P., « The Pipe Rolls and the Adoption of Demesne Farming in England », The Economic History
Review, 2e sér., n° 27, 1974, p. 345-359.
2
LATIMER P., « The english inflation of 1180-1220 reconsidered », Past & Present, n°171, 2001, p. 3-29
3
SABAPATHY J., « Officers and Accountability in Medieval England, 1170-1300, Oxford », Oxford University
Press, 2014, p. XVI-312

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Le prieuré de Norwich est rattaché à une abbaye bénédictine. Cela constitue une
singularité, la région du Norfolk étant une région prospère économiquement au Moyen Âge.
L’évêché et le prieuré coexistent autour de la cathédrale. Les maîtres selliers gèrent les
manoirs pour le sénéchal des domaines. Ce dernier fait le tour des manoirs et collecte des
informations.

Figure 1 : Compte du manoir de Taverham pour 1325-26 en rouleau, tirée de DEWEZ H., Le Rouleau comme support des
comptes manoriaux au prieuré cathédral de Norwich (mi XIIIe – mi XIVe siècles), Comptabilité(S) : Revue d’histoire des
comptabilités

Les comptes pour les années 1333-1334 sont regroupés et contiennent des notes en bas
de recto (nom du manoir et année du registre) ainsi que des notes en bas de verso (indique si
le document est réécrit). On conserve des registres de la cathédral de Norwich à partir de
1256, essentiellement des comptes monastiques. Dès 1264, apparaissent les comptes des
officiers monastiques qui recevaient des recettes pour tous les offices. Ce fond d’archives est
bien conservé, composé d’une vingtaine de manoirs et de deux comptes de Sedgford pour
1319 et 1320. Les comptes commencent en septembre, la moisson étant en août. Au début du
document, on observe les noms des officiers ainsi que celui du prieur. Les comptes sont en
latin, avec à droite : les recettes, les produits (blé, seigle, orge…) et les ventes. La somme
totale et la somme à l’unité sont aussi inscrites. Il est donc possible de calculer l’évolution du
prix des denrées.

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Figure 2 : Rôle groupé à la façon de l’Échiquier. Quatorze comptes de douze manoirs différents pour l'année 1333-34, tirée
de DEWEZ H., Le Rouleau comme support des comptes manoriaux au prieuré cathédral de Norwich (mi XIIIe – mi XIVe
siècles), Comptabilité(S) : Revue d’histoire des comptabilités

L’analyse des dépenses revêt un intérêt particulier avec l’entretien des outils et des
bâtiments ainsi que le salaire des officiers. Mais aussi le nom des ouvriers, leur salaire et les
distributions de nourriture. Le total des dépenses est soustrait des recettes pour obtenir le
solde restant. Le solde est finalement validé par une autorité. Le verso est destiné aux comptes
en nature : les céréales et le bétail. Sont répertoriés, la production, la distribution et la vente
des restes. Pour obtenir la quantité de grains semés, il faut se reporter au rouleau de l’année
précédente. Les animaux apparaissent selon leur typologie, ainsi que les nombres en début et
fin d’année. Ces registres sont d’une grande utilité, précisant même si les animaux sont
castrés. Les officiers peuvent délivrer des sanctions économiques si les bêtes sont maltraitées.

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Chapitre III : Calculs et traités agraires : expression


d’une pensée économique médiévale ?
Paul Harvey est un spécialiste des comptes manoriaux en Angleterre. Il observe les
différentes phases de l’évolution administrative anglaise. Progressivement, des professionnels
de l’écrit se rendent dans les campagnes et permettent aux officiers d’avoir accès aux
comptes. Il est possible que les comptes de 1256 soient les premiers de ce type à être mis par
écrit et à être archivés. Les comptes évoluent visuellement et deviennent plus explicites. La
pensée comptable se développe et permet de mieux calculer les fluctuations économiques.
La question de l’archivage se pose aussi. Il parait évident que les premiers comptes
n’étaient pas conçus pour traverser les âges. Ainsi, les premiers registres n’indiquaient pas une
date exacte mais un nombre d’années pour un prieuré. Progressivement, l’année apparaît. Les
comptes manoriaux ont aussi de nombreuses notes marginales, sur le haut, le bas et la marge
du recto. Chaque endroit fait référence à un type de notes. C’est la genèse de l’esprit
comptable. Les notes sont visibles, même lorsque le rouleau est fermé. On observe parfois
l’utilisation des chiffres arabes.
La fin du XIIIe siècle est marquée par une pratique, l’highfarming, c’est-à-dire la
culture du faire valoir direct. L’objectif des comptes est de contrôler les officiers manoriaux et
de faciliter les calculs céréaliers. On estime la quantité de grain semé et le rendu par manoir. Il
est nécessaire aussi de calculer le pourrissement, ainsi que les pertes à l’abattage. Les officiers
calculent la valeur du bétail à la fin de l’année afin de donner une estimation. Le profitum est
le revenu annuel net avec les prélèvements seigneuriaux.
Joel Kaye établit le lien entre la monétisation de la société médiévale et le
développement d’une administration comptable érudite, visible à partir des comptes
manoriaux4.

4
KAYE J., Economy and Nature in the Fourteenth Century, Cambridge university press, Cambridge, 1998 ;
KAYE J., A History of Balance, 1250–1375 : The Emergence of a New Model of Equilibrium and its Impact on
Thought, Cambridge university press, Cambridge, 2014

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Chapitre IV : Biographie
Cette présentation ne vise pas à citer tous les travaux de l’auteur mais plutôt à donner
un aperçu au lecteur de ses publications ainsi que des pistes de lecture pour approfondir le
sujet.

Harmony Dewez est maîtresse de conférences en histoire médiévale à l’université de


Poitiers. Elle est spécialiste de la comptabilité et de l’administration seigneuriale et
monastique, plus précisément en Angleterre à la fin du Moyen Âge. Sa thèse, Connaître par
les nombres. Cultures et écritures comptables au prieuré cathédral de Norwich (1256-1344)5,
s’inscrit dans l’étude économique et administrative Anglo-médiévale comme nombre de ses
publications. Citons notamment : Du nouveau en Archives. Pratiques documentaires et
innovations administratives (XIIIe-XVe s.)6, Stocker les céréales et les légumineuses dans les
seigneuries anglaises (XIIIe - XIVe s.)7 ou encore Écrit seigneurial et administration
domaniale en Angleterre (fin XIIe-XVe s.)8. On lui doit aussi la direction de l’ouvrage
Administrer par l'écrit au Moyen Âge (XIIe - XVe siècle)9 ainsi que la participation à plusieurs
ouvrages10.

5
DEWEZ H., Connaître par les nombres. Cultures et écritures comptables au prieuré cathédral de Norwich
(1256-1344), Thèse sous la direction de FELLER L., Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, 2014
6
DEWEZ H., « Du nouveau en Archives. Pratiques documentaires et innovations administratives (XIII e-XVe
s.) », Dossier de la revue Medievales, n°76, 2019
7
DEWEZ H., « Stocker les céréales et les légumineuses dans les seigneuries anglaises (XIIIe – XIVe s.) », Actes
du 40e colloque de Flaran, Mises en réserve : production, accumulation et redistribution des céréales dans
l’Occident médiéval et moderne, 2018
8
DEWEZ H., « Écrit seigneurial et administration domaniale en Angleterre (fin XIIe-XVe s.) », DESTEMBERG
A., BOUSQUET A. (dir.)., Ecrit, pouvoirs et société en Occident aux XIIe-XIVe siècles. Angleterre, France,
Italie, Péninsule ibérique, Ellipses, Paris, 2019, p. 271-286.
9
DEWEZ H., TRYOEN L., Administrer par l'écrit au Moyen Âge (XIIe - XVe siècle), Editions de la Sorbonne,
Paris, 2019
10
DEWEZ H., « Réflexions sur les écritures pragmatiques », GREVIN B., MAIREY A., Le Moyen Âge dans le
texte : Cinq ans d’histoire textuelle au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris, 44, Publications de la
Sorbonne, 2016, p. 243-254 ; DEWEZ H., « The Writing of Obedientiary Account Rolls at Norwich Cathedral
Priory (1256-1344) », BARRET S., STUTZMANN S., VOGELER G., Ruling the Script in the Middle Ages.
Formal Aspects of Written Communication (Books, Charters, and Inscriptions), Brepols, 2016, p. 197-225

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Chapitre V : Étude critique


L’intervenante, Harmony Dewez, s’appuie sur des rouleaux qui proviennent de
Norwich. Ces comptes manoriaux ont été retrouvé de manière individuelle et assemblé en
pipe rolls. Cette intervention a permis une diffusion dans le milieu universitaire de l’étude
administrative et comptable de l’Angleterre au Moyen Âge.

L’un des intérêts de ce sujet est la profusion de sources textuelles, largement


manquante pour l’étude du cas français. J’ai choisi ce sujet parce qu’il revêt un intérêt
particulier pour moi, l’administration médiévale étant une thématique de recherche
passionnante. De plus, mon sujet : « Toulouse, ville ruyneuse à la fin du Moyen Âge »
s’appuie sur des sources administratives.

Cette intervention aborde un point de vue codicologique très intéressant sur l’étude des
rouleaux. Nombre de documents sont disponibles en ligne. La comparaison avec la France
médiévale et l’administration comtale normande permet d’ouvrir de nouvelles pistes de
réflexion.

Plus largement, cette étude enrichit l’historiographie de la pratique de l’écrit au Moyen


Âge en Occident.

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