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L’Histoire, conférence de Jacques Le Goff, 4 avril 2000

Chobriat Thibault

Compte rendu des nouveaux


champs de l’Histoire politique
L’Histoire

M1

Conférence de Jacques Le Goff : 04/04/2000

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L’Histoire, conférence de Jacques Le Goff, 4 avril 2000

I – Présentation

Le sujet est l’Histoire au sens large du therme, c’est-à-dire l’évolution de la science


historique en tant que discipline universitaire. Dans cette étude, nous tenterons de définir
les arguments et les aboutissants de Jacques Le Goff, plus particulièrement, comment
l’Histoire est-elle passée de récits et fables à une science rationnelle et justifiée ? J’ai choisi
cette conférence comme sujet pour deux raisons : d’une part, pour la thématique qui place
l’historien au centre du débat, ensuite, pour l’intervenant Jacques Le Goff. Ce dernier est
probablement un des médiévistes les plus emblématiques du XX e siècle qui exerce un
pouvoir de fascination dans son argumentation. Etant moi-même en Master Mondes
médiévaux, la grande ouverture du sujet de la conférence et l’illustre figure historique qui le
présente ont été autant de sources de motivation.

II – Métadonnées

L’intervenant de la conférence est Jacques Le Goff, professeur d’histoire médiévale


agrégé. Diplômé de l’école normale supérieur, président de la 6 ème section de l’école des
hautes études en sciences sociales (EHESS), membre de l’école française de Rome et décoré
de la médaille d’or du centre national de recherche scientifique (CNRS). Il est notamment
l’auteur de plusieurs ouvrages devenus des références, que nous ne citerons pas
exhaustivement, tels que Marchands et banquiers au Moyen Âge1, Les intellectuels au
Moyen Âge2 ou encore Saint Louis3.

Les problématiques de Le Goff J. sont assez prévisibles compte tenu du sujet de la


conférence, à savoir : Qu’est-ce que produire de l’histoire rationnelle et comment a évolué la
science historique, de son apparition jusqu’à nos jours ?

Son sujet est particulièrement ambitieux. Les objectifs de la conférence sont de


démontrer que la discipline historique dite « raisonnée » est récente et de présenter les
différentes pratiques de l’histoire à travers les siècles, plus précisément à partir de la fin du

1
LE GOFF J., Marchands et banquiers au Moyen Âge, Puf, Paris, 1956
2
LE GOFF J., Les intellectuels au Moyen Âge, Le Seuil, Paris, 1957
3
LE GOFF J., Saint Louis, Gallimard, Paris, 1996

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L’Histoire, conférence de Jacques Le Goff, 4 avril 2000

XVIIIe siècle4. Pour y parvenir, Le Goff J. définit l’histoire comme une science en mouvement
qui doit s’appuyer sur l’interdisciplinarité (iconographie, archéologie, numismatique…) afin
de poursuivre son évolution. L’actualité historique n’est pas présentée comme un
aboutissement mais comme une étape de cette science aux multiples champs
historiographiques5 (économie, culture, mentalité…).

Cette conférence qui a lieu à une date clé, est un récapitulatif du savoir-faire
historique universitaire destiné aux historiens du XXI e siècle. La production historique des
vingt dernières années s’ancre dans ce phénomène d’histoire érudite. Bien que distinct, la
séparation entre production historique et archéologique n’a jamais été aussi mince. Notons
que cette intervention s’adresse aux historiens « amateurs » et « professionnels », bien
qu’une distinction soit faite entre les deux 6, les professionnels de l’histoire n’ont pas le
monopole de la production historique.

III – Développement

Dans son argumentation, Le Goff J. place la genèse de la science historique à la fin du


XVIIIe et au début du XIXe siècle. Si l’on se penche sur les études historiographiques 7, on ne
peut que lui donner raison. Cette période est marquée par une argumentation raisonnée,
mais aussi par un regain d’intérêt pour l’histoire ancienne, considérée comme patrimoine
culturel de la nation. Cependant, Le Goff J. mentionne rapidement cette « préhistoire »8 de
l’histoire, c’est-à-dire une histoire relevant davantage du récit que de la démarche
scientifique9. Alors qu’Hérodote est présenté comme le « père de l’Histoire », Voltaire et
Chateaubriand sont assimilés au développement de « l’Histoire moderne ».

Le XIXe siècle, « siècle de l’Histoire, de la science et de la nation »10 selon ses dires,
voit la discipline historique être classée comme science humaine et sociale. Ainsi, les

4
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 3:49
5
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 55:11
6
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 13:55
7
DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.), Historiographies, I. Concepts et débats,
Gallimard, Paris, 2010, p. 124-139 ; DELACROIX C., DOSSE F. et GARCIA P., Les courants historiques en France
XIXe-XXe siècle, Armand Colin, Paris, 2005, p. 5-10
8
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 4:25
9
DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.), Historiographies, II. Concepts et débats,
Gallimard, Paris, 2010, p. 862-876
10
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 9:45

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L’Histoire, conférence de Jacques Le Goff, 4 avril 2000

différents champs historiographiques se développent, avec pour objectif la recherche de la


vérité et du relativisme historique11. L’historien, comme tous les scientifiques, applique une
démarche scientifique et s’interroge sur la véracité de ses sources. Mais le XIXe siècle est
aussi le siècle de la nation et de l’idéal du progrès. La science historique n’est donc
uniquement une quête de la vérité mais sert aussi une idéologie, à savoir le nationalisme12.

Alors que la temporalité est liée à la discipline historique, les historiens sont
« influencés par les conditions de leur temps »13. Ainsi, le passé permet d’éclairer le présent
mais le professionnel ne doit pas sombrer dans l’anachronisme14. De fait, l’historien a le
devoir de se défaire de la pression de son temps afin d’analyser avec un œil objectif le passé.
Quels sont donc les apports du XIXe siècle à la science historique ? Le Goff J. en compte
trois15 : l’apparition des archives et des institutions savantes ; une définition plus concrète de
la science historique « la science des hommes en société dans le temps » par opposition à
« la science du passé » ; enfin, la dépendance l’historien vis-à-vis de ses sources, soit
l’historicisme16. Le XIXe siècle voit aussi le développement du marxisme que Le Goff J. et
certains spécialistes considèrent comme marginal dans son apport à la science historique 17.

Le XXe siècle constitue une rupture de la méthode historique, le « fait historique »


n’est pas le produit de la source mais bien la « construction » 18 de l’historien. L’histoire
économique et sociale, par le biais des Annales, devient un champ historiographique
majeur19. Les Annales. Histoire, Sciences sociales, fondées par les pionniers Marc Bloch et
Lucien Febvre dans la première moitié du XXe siècle, visent à réhabiliter l’histoire
économique et sociale, longtemps marginalisée. Le 2nd XXe siècle est marqué par

11
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 11:50
12
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 15:00 ; DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.),
Historiographies, II. Concepts et débats, Gallimard, Paris, 2010, p. 821-829
13
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 16:15
14
DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.), Historiographies, II. Concepts et débats,
Gallimard, Paris, 2010, p. 664-675
15
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 19:00
16
DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.), Historiographies, I. Concepts et débats,
Gallimard, Paris, 2010, p. 453-461
17
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 27:05 ; DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.),
Historiographies, I. Concepts et débats, Gallimard, Paris, 2010, p. 503-517
18
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 29:10
19
DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.), Historiographies, I. Concepts et débats,
Gallimard, Paris, 2010, p. 295-306 ; 420-435

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L’Histoire, conférence de Jacques Le Goff, 4 avril 2000

l’avènement de l’anthropologie historique20, mais aussi de l’histoire des mentalités, des


représentations, de l’imaginaire… Ainsi, l’histoire n’est plus simplement factuelle mais aussi
consciente. Anthropologie et histoire se voient confrontées en un champ historiographique,
l’histoire culturelle21.

Le Goff J. développe le concept de « mutation de l’histoire »22 comme un


essoufflement de la recherche historique, suivi par la « nouvelle histoire », que certains
lettrés, comme Stephen Greenblatt, qualifient de « néo-historicisme »23. Quelles en sont les
caractéristiques ? D’une part, un retour de l’histoire politique, c’est-à-dire du pouvoir,
négligée par les Annales. Ensuite, le renouveau de l’« évènement »24 comme concept de
l’imaginaire collectif et du mythe. Il est aisé de faire le parallèle avec l’ouvrage de George
Duby, Le dimanche de Bouvines25, brillante analyse de toutes les dimensions (stratégique,
fédératrice, historique…) de cet évènement. La nouvelle histoire est aussi marquée par de
nouvelles thématiques historiques comme le négationnisme, l’histoire de la destruction ou
des mythes fondateurs, pour ne citer qu’elles. La vulgarisation historique et l’enseignement
de celle-ci sont autant de problématiques responsables de ces mutations 26. Un autre point,
non moins important, est l’apport des médias dans la diffusion historique. Certes, l’on
observe une meilleure diffusion du savoir, mais une histoire plus « spectaculaire »27 est
privilégiée mais aussi essentiellement contemporaine. Ce phénomène est remarquable avec
l’avènement d’internet. On parle alors d’industrie de l’Histoire. Enfin, Le Goff J. aborde la
difficulté de la production de biographies de qualité, type d’œuvre très en vogue en cette fin
du XXe siècle28 mais qui peut aisément tomber dans le travers de l’éloge.

IV – Bilan réflexif

20
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 35:20 ; DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.),
Historiographies, I. Concepts et débats, Gallimard, Paris, 2010, p. 42-53
21
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 37:44
22
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 40:30
23
DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.), Historiographies, I. Concepts et débats,
Gallimard, Paris, 2010, p. 542-550
24
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 45:20
25
DUBY G., Le dimanche de Bouvines, Gallimard, Paris, 1973
26
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 47:00
27
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 47:30 ; DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.),
Historiographies, I. Concepts et débats, Gallimard, Paris, 2010, p. 462-475
28
LE GOFF J., L’Histoire, conférence, 2000, 51:05 ; DELACROIX C., DOSSE F., GARCIA P. & OFFENSTADT N. (dir.),
Historiographies, I. Concepts et débats, Gallimard, Paris, 2010, p. 79-85

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L’Histoire, conférence de Jacques Le Goff, 4 avril 2000

Posons-nous désormais la question des apports de cette conférence sur ma culture


personnelle et sur mon mémoire. Tout d’abord, cette étude m’a permis d’éviter les erreurs
trop communes de l’anachronisme, du manque d’analyse des sources, de la pauvreté de la
réflexion… Le Goff J. réalise une véritable synthèse de l’Historiographie avec un grand H,
depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la mutation de la science historique, que certains
historiens considèrent comme encore actuelle. Mon mémoire : « Toulouse ville ruyneuse à la
fin du Moyen Âge », comprend une partie historiographique sur la construction, la ville et la
destruction. Ainsi, cette étude m’a été d’une grande utilité dans sa rédaction. Le correcteur
aura sans aucun doute remarqué les nombreuses références aux ouvrages Historiographies,
I. Concepts et débats et Historiographies, II. Concepts et débats, véritables références
historiographiques où l’on retrouve toutes les notions abordées par Le Goff J. dans sa
conférence. Citons enfin les ouvrages Ecrits sur l’histoire de Fernand Braudel et L’Histoire de
François Dosse, autres grandes références en matière d’historiographie. Il serait vain de citer
exhaustivement les ouvrages historiographiques, tant cette discipline de l’histoire est
devenue indispensable, voir indissociable de l’histoire elle-même, pour l’apprenti historien.

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