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L’expérience

« Expérience » peut s'entendre en un triple sens : l'expérience de


l'homme d'expérience n'est pas l'expérience sensible dont parle
Kant, ni l'expérience ou expérimentation scientifique. Dans
chacune de ces significations cependant, l'expérience est un
moment nécessaire de la connaissance.

1. Qu'est-ce qu'un « homme d'expérience » ?

• Le temps n'est pas qu'une puissance d'usure et d'amoindrissement,


car je peux toujours tirer quelque chose des jours qui passent   :
l'expérience   est alors cette sédimentation en moi d'un passé me
permettant de faire mieux et plus vite ce que j'accomplissais
auparavant péniblement. « C'est en forgeant qu'on devient forgeron »,
disait Aristote : l'expérience me livre un savoir qui n'est pas dans les
livres et qui ne s'enseigne pas.
• Mais cette expérience ne se réduit pas à la maîtrise technique
d'un savoir-faire : un homme d'expérience, ce n'est pas seulement
celui qui connaît son métier, mais aussi l'homme prudent qui s'est
peu à peu instruit des affaires humaines

2. Suis-je en position de passivité face à l'expérience ?


• Ce que l'expérience m'apprend, je ne peux pas le transmettre à
d'autres   : on ne peut apprendre un tour de main simplement en
regardant le maître, et il ne suffit pas d'écouter un sage pour devenir
sage soi-même. L'expérience m'apprend donc quelque chose, mais
elle ne l'apprend qu'à moi seul ; et encore faut-il avoir la volonté d'en
retenir l'enseignement.
• Il ne suffit pas de vieillir pour devenir plus habile, plus savant ou
plus sage : celui qui est face à l'expérience en position de passivité
n'en apprendra rien, parce qu'il n'y a rien à en recevoir passivement.
L'expérience n'instruit que ceux qui ont la volonté de s'en instruire.

3.   Quel rôle l'expérience sensible joue-t-elle dans la


connaissance ?
• L'expérience est toujours singulière, et ne se partage pas. C'est en
cela que Kant a pu parler d'expérience sensible en lui donnant le sens
de   «   perception   ». La perception en effet est toujours perception
d'une chose singulière, alors que la connaissance se veut universelle.
• Comment passer du triangle singulier que je vois devant moi aux
propriétés universelles valant pour tous les triangles ? C'est là pour
Kant le travail de l'entendement   : l'expérience sensible est
la   matière   de la connaissance, mais elle n'est pas d'elle-même
connaissance. Pour connaître, il faut que l'entendement donne à cette
matière la forme universelle d'un concept à l'aide des catégories a
priori.

4. Qu'est-ce qu'une expérimentation scientifique ?


• Tout d'abord, remarquons qu'il n'y a pas d'expérimentations dans les
sciences pures comme les mathématiques.   L'expérimentation
scientifique, qui a pour but de soumettre une théorie à l'épreuve des
faits, n'est pas simplement une expérience brute, parce qu'elle utilise
des processus visant à restreindre et à contrôler les paramètres entrant
en jeu dans le résultat final.
• Ainsi, l'expérimentation scientifique se fait en laboratoire, et non en
pleine nature, parce qu'il s'agit de simplifier les mécanismes naturels
en restreignant les causes d'un phénomène pour ne retenir que celles
qui seront testées dans le protocole ; on compare ensuite les résultats
obtenus lorsqu'on fait varier un paramètre donné.

5.   Quel rôle l'expérimentation joue-t-elle dans les


sciences ?
• Alors que l'expérience sensible nous est donnée immédiatement,
l'expérimentation, elle, est construite. Elle suppose au préalable un
travail théorique de l'entendement   : elle n'a en science qu'une
fonction de confirmation ou d'infirmation d'hypothèses théoriques qui
ne sont pas, quant à elles, tirées directement de l'expérience.
• On pourrait alors soutenir, avec Karl Popper, que les sciences
expérimentales ne reçoivent qu'un enseignement négatif de
l'expérience   : l'expérimentation est incapable de prouver qu'une
théorie est vraie, elle pourra seulement montrer qu'elle n'est pas
fausse, c'est-à-dire qu'on ne lui a pas encore trouvé d'exception. En
d'autres termes, l'expérience a en science un rôle réfutateur de la
théorie, qui n'est jamais entièrement vérifiable : c'est la thèse de la
« falsifiabilité » des théories scientifiques.