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Univ.

Cadi AYYAD
Master : CCA
Module : Relations juridiques

Pr. Hicham BERJAOUI

1ère et 2ème séances.

Droit administratif : étendue et caractères.

Le droit administratif constitue un prolongement et, en quelque sorte, une incarnation du droit
constitutionnel, dans la mesure où le droit administratif, à l’instar du droit constitutionnel,
contribue considérablement à l’organisation de l’Etat, et à la délimitation de ses fonctions.

Et sur la base des liaisons importantes qu’il entretient avec le droit constitutionnel, le droit
administratif peut, d’emblée, être défini comme l’ensemble des règles juridiques qui
réglementent l’organisation et l’activité de l’administration publique.

En d’autres termes, le droit administratif s’intéresse à la structure fonctionnelle des institutions


administratives.

Autrement dit, le droit administratif se définit comme l’ensemble des règles juridiques qui
régissent les activités, les actions, le fonctionnement et l’organisation des institutions et des
fonctionnaires, auxquels le régime politique en place confie la préparation et l’exécution de ses
décisions, ses programmes, ses stratégies et, de façon générale, ses interventions dans les
différents domaines de la gestion des affaires publiques.

Il en découle que le droit administratif se caractérise par une structure ambivalente, car il régit
d’une part l’administration publique au sens organique c’est-à-dire les organes, les structures et
les institutions administratives, et d’autre part il s’intéresse à l’administration publique au sens
fonctionnel c’est-à-dire à l’activité administrative.

Le droit administratif est, donc, l’ensemble des règles juridiques encadrant les organes
administratifs et les fonctions qu’ils exercent.

Au demeurant, l’étude d’une discipline juridique quelle qu’elle soit, nécessite d’abord la
délimitation de son champ d’application.

Et à l’instar des autres branches du droit, le droit administratif a un domaine d’application et


présente des caractères spécifiant les règles qui le constituent.

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Nous consacrerons, donc, les développements qui suivront à l’étude, à la démarcation et à la
caractérisation du domaine du droit administratif.

I. Le champ d’application du droit administratif

D’emblée, il est permis d’avancer que le droit administratif serait le droit de l’administration,
en ce sens que celui-là se compose des règles qui régissent l’organisation, le fonctionnement et
les missions de celle-ci.

Cette démarcation initiale comporte une part importante du domaine ou du champ du droit
administratif, mais elle ne le circonscrit pas de façon intégrale, dans la mesure où le droit
administratif n’est pas l’unique droit que l’administration fait intervenir et, inversement, le droit
administratif n’est pas que le droit de l’administration.

1) Le principe : la soumission de l’administration au droit administratif.

L’administration est soumise à un régime juridique autonome, exorbitant au droit commun


(droit civil/droit privé). Nombreux et variés sont les motifs invocables pour justifier la
soumission de l’administration à un droit dérogatoire au droit des particulier.

Pour s’en tenir à l’essentiel, on peut expliquer ce rattachement par le fait que l’administration
constitue le prolongement du pouvoir politique et en représente, en quelque sorte, l’incarnation
matérielle et visuelle.

Aussi, l’administration est l’outil juridique moyennant lequel le Gouvernement implémente le


programme sur la base duquel il a obtenu la confiance des électeurs et la légitimité du suffrage
universel direct.

Compte tenu des particularismes, cités ci-dessus, sous-tendant le fonctionnement et les missions
de l’administration, le pouvoir politique l’a fait bénéficier d’un droit autonome, comportant des
règles inhabituelles en droit privé et ce, pour qu’elle puisse exercer sereinement les rôles et les
tâches dont elle a la charge.

Cependant, il importe de mentionner que le principe de soustraction de l’administration à


l’emprise du droit privé n’est pas admis par tous les régimes juridiques. En effet, les pays
appliquant le droit anglo-saxon, adoptent un principe de portée antonymique par rapport à celui
consistant en l’octroi d’un régime juridique spécial à l’administration.

Dans le sillage du régime juridique anglo-saxon, et à l’opposé du régime juridique romano-


germanique, duquel s’inspire le Maroc, l’administration et les particuliers sont soumis au même
droit, à moins qu’une règle juridique spéciale en dispose autrement. C’est le régime de la loi
commune, applicable aussi bien à l’administration qu’aux individus, ou la Common law.
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En conséquence, le trait distinctif du droit anglo-saxon réside dans la soumission aussi bien de
l’administration que des personnes privées aux mêmes règles juridiques. Ainsi, les pays anglo-
saxons n’accréditent pas, ne serait-ce que théoriquement, l’existence d’un droit administratif
autonome par rapport au droit privé.

A l’opposé du droit anglo-saxon fondé sur la soumission de l’administration et des particuliers


au même ordre juridique, le droit marocain, lui, se fonde, et ce à l’instar du droit français, sur
un principe contraire, soumettant l’administration à un droit autonome, dérogatoire au droit
privé tant qu’une règle juridique n’en dispose différemment.

En propos succincts, en droit marocain, inspiré dans ce choix par le droit français,
l’administration est principalement soumise au droit administratif, et accessoirement au droit
privé.

En prenant en considération son objectif existentiel consistant en la satisfaction de l’intérêt


général, et étant donné qu’elle est perçue comme le support somatique de l’Etat ou, en quelque
sorte, son incarnation physique, l’administration bénéficie de privilèges comparativement aux
particuliers. Ainsi, elle peut édicter des mesures unilatérales opposables à leurs destinataires.
De plus, elle édicte ses décisions sans consulter au préalable ni les individus ou les organismes
auxquels elles se destinent, ni le juge.

Il s’ensuit que les actes administratifs bénéficient du privilège du préalable, car l’administration
n’est pas tenue de demander l’avis ni du juge ni des personnes qui y sont concernées, avant de
les édicter, de la présomption de légalité et de l’autorité de chose décidée dans la mesure lesdits
actes deviennent exécutoires immédiatement après leur édiction.

L’octroi de privilèges inhabituels en droit privé à l’administration est assorti de risques d’une
utilisation détournée du pouvoir ou d’en abuser. C’est la raison pour laquelle, l’administration
est soumise à un système de contrôle varié et scrupuleux.

Le système de contrôle de l’administration comporte :

 Le Contrôle hiérarchique, s’apparentant à un contrôle administratif interne, que les


fonctionnaires occupant des emplois supérieurs exercent sur les fonctionnaires qui leur
sont subordonnés ;
 Le contrôle mené par les Inspections générales des ministères (IGM) (Voir support
relatif aux IGM) ;
 Le contrôle exercé par le Médiateur du Royaume (Voir exposé relatif à cette
institution) ;
 Le contrôle juridictionnel mené par les juridictions administratives et financières ;

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 Le contrôle politique exercé par le Parlement (Voir exposé s’y rattachant) ;
 Le contrôle mené par la société civile (Voir exposé s’y rattachant).

Outre les différents contrôles, étayés ci-dessus, et dans le but de garantir les droits des usagers
des services administratifs et de protéger les deniers publics, la fabrique de la décision
administrative est scrupuleusement régie par des procédures compliquées.

Les privilèges accordés à l’administration, les contrôles auxquels est soumise et les procédures
régissant la production de ses décisions, fournit la substance ou la matière qui fonde le droit
administratif, le singularise et le nourrit de règles juridiques dérogatoires au droit privé, en tant
qu’une traduction matérielle du principe de la transcendance de l’intérêt général sur les intérêts
personnels.

2) L’exception : la soumission de l’administration au droit privé.

Comme soulevé précédemment, le droit administratif régit une part considérable de l’activité
administrative. Par conséquent, la part restante est régie par le droit privé.

Ainsi, l’administration n’applique pas toujours, ni systématiquement, le droit administratif car


la célérité par laquelle des tâches administratives doivent être réalisées, ne correspond pas au
formalisme rigide caractérisant foncièrement le droit administratif.

C’est pourquoi, l’administration recourt, dans certains cas et sous réserve de certaines
conditions, aux règles de droit privé qui, comparées aux procédures administratives prolixes,
présentent davantage de souplesse et de rapidité.

La préservation de l’intérêt général ne se réalise pas toujours, ni de façon mécanique ou


fatidique, par la mise en œuvre systématique et figée des règles de droit administratif marquées
par un formalisme excessif.

Bien au contraire, l’évolution effrénée des outils de l’action administrative, la complexification


croissante des besoins et des attentes portés par les usagers des services administratifs et la
transformation des instruments par l’entremise desquels l’administration influe sur l’économie,
sont autant de facteurs ayant contribué à la genèse et la propagation des établissements publics
à caractère industriel et commercial (EPIC) qui appliquent, de façon quasi-intégrale, les règles
de droit privé, en fonctionnant comme des entreprises.

Sur la base de ce qui précède, la préservation de l’intérêt général ne se fonde pas exclusivement
sur les règles de droit administratif se manifestant dans la mise en œuvre de l’expropriation, des
outils d’autorité, des procédures de passation des marchés publics.

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L’administration peut atteindre lesdits objectifs en passant des contrats dans les formes et selon
les conditions du droit privé, ou en instituant des établissements publics fonctionnant comme
des entreprises (ONCF, RAM etc.).

De nos jours, la soumission de l’administration au droit privé s’élargit et une partie de la


doctrine s’y réfère pour évoquer le développement de ce qu’elle dénomme : « la privatisation
du droit administratif ».

Néanmoins, si l’application des règles de droit privé par l’administration est devenue un
phénomène habituel et fréquent dans le monde d’aujourd’hui (Voir discourant royal incitant
l’administration à s’inspirer des modes de gestion privée), il n’en demeure pas moins que
l’administration, étant donné le particularisme de sa fonction consistant en la protection de
l’intérêt général, n’est pas complètement soumise aux procédures d’exécution forcée en vigueur
dans les relations entre particuliers.

En guise d’exemple, on ne peut opérer des saisies sur les voies publiques, les traitements des
fonctionnaires ou les bâtiments administratifs pour payer des obligations dont est débitrice
l’administration.

3) Le droit administratif n’est pas que le droit de l’administration.

Outre les aspects organisationnels et fonctionnels relatifs à l’administration, le domaine du droit


administratif s’étend aux activités de service public assurées par des organismes de droit privé.

En effet, les services publics ne sont pas entièrement l’apanage de l’administration, celle-ci
peut, donc, en déléguer une partie à des prestataires privés (distribution de l’eau potable, de
l’électricité, l’assainissement etc.).

En conséquence, le domaine du droit administratif est plus vaste que celui de l’intervention de
l’administration. Celle-ci demeure, faut-il le mentionner, un ensemble d’organes dotés de
fonctions limitées.

Le domaine ou le champ d’application du droit administratif englobe la délégation de la gestion


des services publics à des personnes privées, c’est le cas, des contrats de gestion déléguée des
services de distribution de l’eau et de l’électricité, de collecte des déchets et d’assainissement,
conclus entre les collectivités publiques (Etat, collectivités territoriales, établissements
administratifs etc.) et des entreprises privées.

En sus des services publics cités ci-dessus, et qu’il est désormais habituel d’en déléguer la
gestion au secteur privé, l’administration peut déléguer des missions qui constituaient,

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auparavant, le noyau dur de ses fonctions. C’est le cas de la préparation des projets de textes
juridiques intéressant des domaines de haute technicité.

L’administration peut également déléguer des missions de contrôle de conformité aux


prestataires privés.

Il n’est plus à démontrer que le partenariat entre le secteur public et le secteur privé constitue
un des moyens les plus sollicités pour la gestion des affaires publiques car les moyens humains,
logistiques et financiers limités de l’administration ne lui permettent pas d’accomplir la totalité
des missions qui lui incombent, ce qui la pousse à en déléguer une partie de plus en plus
importante aux entreprises privées.

La délégation de la gestion des services publics entraîne la délégation des privilèges


correspondants, d’où un effet d’éviction se matérialisant dans l’application des règles de droit
administratif par des personnes privées (les délégataires).

En propos conclusifs, si l’administration agit comme un entrepreneur, elle appliquera le droit


des entrepreneurs à savoir le droit privé. Et si les délégataires de gestion d’un service public
recourent aux privilèges accompagnant les tâches qui leur ont été déléguées par
l’administration, ils appliqueront, par un effet d’éviction comme soulevé précédemment, le
droit administratif.

Il en résulte que la détermination du domaine du droit administratif ne dépend pas seulement


de l’activité menée par l’administration, mais également ou concurremment de la nature des
outils utilisés pour accomplir une mission de service public quel qu’en soit l’organe de gestion.

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