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2021 13:40

International Review of Community Development


Revue internationale d’action communautaire

Médias et lieux de formation : quelques enjeux


Media and training programmes: some of the issues at stake
Medios de comunicación y lugares de formación: algunos
problemas
Guy Milliard et P.-H. Zoller

Médias communautaires ou médias libres Résumé de l'article


Numéro 6 (46), automne 1981 Les deux auteurs sont, l’un, cinéaste et l’autre réalisateur de télévision. Ils
enseignent à Genève dans le domaine des médias et de la communication. À ce
URI : https://id.erudit.org/iderudit/1034973ar titre, ils comparent ici l’itinéraire personnel qui les a amenés à investir
DOI : https://doi.org/10.7202/1034973ar l’enseignement des médias. Dans le cadre de deux lieux de formation, et à
partir d’expériences initiales différentes, des convergences de thèmes et de
préoccupations pédagogiques leur apparaissent significatives. « Les
Aller au sommaire du numéro
interrogations sont multiples, tout comme les champs de savoirs spécialisés
susceptibles d’y répondre. Dès lors quelle est la marge de manoeuvre laissée à
ceux qui, tout en ne se prétendant pas savants en la matière, s’efforcent de ne
Éditeur(s) pas être dupes ? »
Lien social et Politiques

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0707-9699 (imprimé)
2369-6400 (numérique)

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Milliard, G. & Zoller, P.-H. (1981). Médias et lieux de formation : quelques
enjeux. International Review of Community Development / Revue internationale
d’action communautaire, (6), 111–121. https://doi.org/10.7202/1034973ar

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Médias et lieux de formation :
quelques enjeux
G. Milliard, P.-H. Zoller

Les médias ont progressivement acquis droit de Plutôt que de réfléchir à d'hypothétiques problé-
cité dans l'école et dans renseignement. matiques d'ensemble à de tels courants et initiatives
En Suisse au niveau secondaire, cours de critique nous avons voulu dans les deux textes qui suivent,
de l'information, d'initiation aux mass médias, aux souligner des parcours individuels qui nous ont menés
langages audiovisuels, médiathèques se sont implan- à des charges d'enseignement sur les médias et la com-
tés dans les cantons romands ces dix dernières années. munication, à l'Institut d'études sociales pour G. Mil-
Dans l'enseignement supérieur la vidéo a trouvé liard, à l'Université de Genève pour P.-H. Zoller.
des usages aussi bien dans les écoles d'architecture ou Dans le cadre de ces deux institutions, et à partir
des Beaux-arts qu'à l'Université. La création récente d'expériences initiales différentes, des convergences
du centre audiovisuel de l'Université de Genève en est de thèmes et de préoccupations pédagogiques nous
un signe. sont apparues significatives.
À l'Université de Lausanne, l'Institut de sociologie Reconnaissant la part du hasard et de la nécessité
des communications de masse poursuit une réflexion dans la genèse de cette situation nous avons délibéré-
théorique et critique sur les systèmes d'information et ment choisi d'en parler en termes subjectifs.
les politiques de la communication. Un institut de Les interrogations sur les médias et la communica-
journalisme rattaché à l'Université de Fribourg offre tion sont multiples, tout comme les champs de savoirs
une double formation à la fois comme partie d'un pro- spécialisés susceptibles, en principe, d'y répondre. Dès
gramme de licence en lettres ou en sciences sociales ou lors quelle est la marge de manoeuvre laissée à ceux
comme formation professionnelle pour des étudiants qui tout en ne se prétendant pas savants en la matière
se destinant aux métiers de l'information. s'efforcent de ne pas être dupes ?
Pour demeurer au niveau universitaire, à Genève
encore, le Rectorat vient de prendre l'initiative, d'en- G. M., P.-H. Z.
tente avec des milieux de l'information, d'organiser juin 1981
des séminaires entre praticiens et enseignants dans
l'optique d'une entreprise de type interdisciplinaire
sur les problèmes de la communication.

111
De la télévision a l'Université :
étapes dans la pratique
En 1965, j'achevais une licence en sciences so- et à l'intérieur de la TV. Des milieux conservateurs
ciales à l'Université de Lausanne, où venaient d'être s'émurent de ce courant libertaire ou dénonciateur
créés un enseignement et un institut de sociologie qui « envahissait le petit écran ».
des communications de masse.
L'introduction des « communications de Une crise institutionnelle
masse » à l'Université était une nouveauté impor-
tante pour la Suisse et surtout pour la Suisse ro- 68 marque l'apogée et le déclin de ces années de
mande. Pourtant, l'avenir sera celui de rendez-vous grâce relative, pour moi et plusieurs camarades de
manques. Entre les gens de Lausanne et la Télévi- travail. La reprise en main idéologique et institu-
sion à Genève, aucune collaboration durable ne s'é- tionnelle se mit en place. Nos préoccupations, elles,
tablira jamais. glissaient du « créatif » au « politique » : il y avait à
En même temps que j'achevais mes études, j'en- mener, pensions-nous, un combat réaliste pour une
trais comme commentateur « pigiste » (au cachet) télévision plus démocratique, moins au service du
au service des actualités régionales de la Télévision divertissement des masses ou des satisfactions per-
romande. Deux ou trois soirs par semaine, je présen- sonnelles des « créateurs ». Par ailleurs, nous vou-
tais de brefs reflets filmés de la vie locale : manifesta- lions obtenir les conditions d'un travail moins
tions inaugurales, commémorations et autres faits productiviste.
divers. Les consignes à ce niveau étaient d'être en- En 1970, l'écho tardif de 68 était encore réel en
joué, de bien « respecter l'image » et de soigner sa Suisse romande et des manifestations furent nom-
diction. breuses cette année-là dans différents milieux, quar-
À l'Université, je parcourais de la façon la plus tiers, centres de loisirs, écoles; des groupes
classiquement professorale le cursus de sociologie d'extrême-gauche affirmaient leur présence. Les
des communications de masse. Dans une cabine de autorités, politiques et autres, furent prises d'inquié-
commentateur de studio de Genève, je participais tudes démesurées face à cette contestation multi-
« au ras de la pellicule » à la grande entreprise télévi- forme qui avait trop duré.
suelle, instrument privilégié de la culture de masse... Ce contexte coïncidait avec une phase de norma-
Les deux trajets coïncidaient mal. J'éprouvais les lisation structurelle à la télévision — « passage du
premières difficultés à faire la théorie de ma stade artisanal au stade industriel », disait-on —
pratique ! destinée à en faire une entreprise de gestion efficace.
Ma licence terminée, j'acquis une formation de En même temps, un courant syndical combatif
journaliste, quittant les programmes de l'actualité s'affirmait pour la première fois dans l'institution,
régionale pour les émissions sociales et culturelles formalisant l'expression des « malaises » internes et
susceptibles de satisfaire les envies d'un membre de défendant des positions sur les conditions et ca-
la nouvelle génération de réalisateurs et de journa- dences de travail, mais aussi sur la liberté d'expres-
listes dans laquelle je m'inscrivais. sion, la grille des programmes et leur qualité.
Ensemble, nous avons vécu assez passionnément Face à une direction déroutée et peu préparée à
les premiers reportages qui dessinaient des zones un dialogue offensif d'un type nouveau pour elle, le
d'intérêts, des affinités personnelles et structuraient personnel du programme déclencha une grève en
de petites équipes autour de certaines émissions. juin 71 sur les trois thèmes mentionnés plus haut.
De cette époque, je retiens des reportages sur le Rare en Suisse, la grève était inconnue dans l'his-
milieu psychiatrique, les travailleurs immigrés, les toire de la radio-télévision.
mères célibataires, les jeunes délinquants, les jeunes Désormais, « la crise de la TV » dépassera large-
et la sexualité, l'école, l'objection de conscience, les ment ses dimensions internes et deviendra un enjeu
quartiers prolétarisés. Parmi ces émissions, cer- politique plus global. Le parti de l'ordre donnait de
taines suscitèrent bientôt des réactions à l'extérieur la voix, et là comme ailleurs, réclamait des actes. La

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direction entra d'abord dans une phase de négocia- chands ont eu par contre quelques raisons de se
tion puis, brutalement, engagea l'épreuve de force réjouir.
en licenciant six collaborateurs : deux journalistes,
deux réalisateurs, deux producteurs. J'étais parmi L'École des autres : une autre logique de
ces six. production
Disons encore qu'il fallu par la suite un procès en
diffamation intenté par les licenciés à la direction À la télévision, pris dans le système de gratifica-
— et terminé par un non-lieu —, de multiples re- tions évidentes du métier et du milieu, et malgré des
bondissements et prises de position publiques, pour satisfactions plus réelles du travail d'équipes sur des
que, deux ans plus tard, un Tribunal arbitral pari- projets ressentis souvent comme importants, je
taire (syndicat-direction) rende un jugement pour m'habituais mal au climat assez fiévreux et compéti-
l'essentiel favorable aux licenciés. tif qui marquait nos entreprises. Leur côté fugitif
On parla de « réhabilitation ». Une « paix » aussi : il fallait toujours faire vite. « L'espace de li-
conventionnelle fut signée entre la TV et ses anciens berté » dans les programmes et leur réalisation était,
collaborateurs. nous l'avons vu, relatif!
Après ces six années (65-70), quitter la TV fut Rien de semblable à un service de recherche,
aussi la possibilité de faire autre chose : collaborer d'expérimentation ou de réflexion n'existait en tant
avec divers quotidiens et hebdomadaires, changer que tel. De cas en cas, des essais se faisaient dans ce
de style, de rythme, et de lieu de vie — quitter Ge- sens, avec ou sans l'appui d'une direction plus indif-
nève pour le canton de Fribourg, rural et catholique. férente qu'hostile à de telles démarches, parfois
Pendant deux ans, je fus associé comme animateur à même bien disposée mais manquant de moyens ou
une école privée de ce canton, l'école de Bouleyres, de volonté réelle. Les préoccupations de gestion
où était menée une démarche de pédagogie institu- l'emportaient inévitablement.
tionnelle et d'autogestion pédagogique, qui dure en- En 75, en déposant auprès de la Télévision Suisse
core aujourd'hui. J'étais présent dans une expé- un projet de film sur l'innovation scolaire, j'espérais
rience qui, en d'autres circonstances, m'aurait cer- obtenir les moyens et me donner les conditions de
tainement fourni la matière d'une émission ou réaliser un film échappant en partie aux contraintes
d'articles. Enfin, retour à l'Université de Lausanne, régissant la production télévisée institutionnelle. La
pour y accomplir l'année préalable au doctorat en TV accepta effectivement de financer ce projet, mais
sociologie. qui sera produit et réalisé de façon indépendante. Le
À la tête de l'Institut de sociologie des communi- film, tourné en Italie, Angleterre et Hollande, fut
cations de masse, Alfred Willener avait remplacé le présenté à l'antenne sous le titre L'École des autres,
premier titulaire et introduit des problématiques de aspects de l'innovation scolaire en Europe. Ce film fut
recherche moins classiques, voire opposées à celles à bien des égards un moment de synthèse d'expé-
de son prédécesseur. Guy Milliard, alors assistant à riences que j'avais faites jusque-là, et je le considé-
l'Institut, évoque dans son article les activités qui s'y rais comme tel.
déroulaient. Pour le fond, je voulais essayer d'illustrer quel-
À l'occasion de mon mémoire de doctorat sur ques axes de changements scolaires dans la perspec-
« Une animation vidéo en milieu rural », je me fami- tive d'initiatives venues « de la base » — enseignants,
liarisai avec les courants de la recherche-action et parents, enfants, parfois autorités locales —, pour
d'une sensibilité culturelle et sociologique dont mes en montrer les convergences dans des contextes na-
études antérieures, puis laprofessionnalisation delà tionaux, culturels et politiques, différents.
TV m'avaient tenu assez éloigné. Il s'agissait de réaliser non un « reportage »,
Mais, on le sait, les nouveautés des années 70 en mais de construire un « discours » sous la forme
milieu vidéo, des télévisions locales et autres innova- d'un documentaire structuré et explicitement didac-
tions communicationnelles n'ont pas toutes tenu tique, et destiné à intéresser prioritairement un pu-
leurs promesses ! Ou du moins pas toutes celles aux- blic précis : celui de personnes susceptibles d'adhé-
quelles l'on voulait croire du côté des animateurs, rer ou de se reconnaître dans les expériences présen-
innovateurs et chercheurs. Les industriels et mar- tées dans le film. Une brochure d'une cinquantaine

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de pages complétait le contenu du film. Cette demande est, comme on le sait, largement
Préparé en collaboration avec des enseignants de induite par l'offre (« on ne désire que ce que l'on
la section des sciences de l'éducation de l'Université connaît »). Les nuances plus qualitatives des at-
de Genève, L'École des autres bénéficia d'un bon tentes critiques des téléspectateurs sont illustrées
accueil lors de sa diffusion et, comme nous l'avions par des recherches où les « usages et gratifications »
espéré, fut par la suite — c'est encore le cas en matière de consommation télévisée sont situées
aujourd'hui — fréquemment utilisé dans des sémi- dans la réalité de situation des groupes sociaux
naires, par des groupes d'enseigants, de parents, des constituant les publics.
associations et à d'autres occasions encore. La logique de production et de diffusion de cette
C'est par ce cheminement que me fut offerte la télévision « ordinaire » peut être mise en parallèle
possibilité de reprendre en 77 un enseignement sur avec divers cas de télévision éducative où les conte-
les déterminants sociaux de la la communication, nus et les usages d'un produit télévisé prétendent
créé dans le secteur éducation des adultes de la Fa- s'inscrire dans un « avant » et un « après ».
culté de psychologie et des sciences de l'éducation de À une échelle très modeste, L'École des autres sert
l'Université de Genève. d'exemple pour introduire des expériences plus glo-
bales. Une place assez grande est faite alors aux tra-
Formation et mass médias vaux de groupe, répondant par là aux désirs des
participants.
Ce cours-séminaire est fréquenté par des étu- Parmi les thèmes les plus fréquemment choisis
diants adultes pour la plupart et professionnelle- figurent naturellement ceux relatifs à l'enfant et la
ment engagés comme enseignants, animateurs, édu- télévision, à des analyses de presse sur des événe-
cateurs, assistants sociaux, travailleurs de la santé. ments récents, aux mécanismes de la publicité et à
Leurs formations et leurs activités^ les placent dans des analyses d'émissions.
cette zone floue, où le pouvoir d'État rencontre la Dans d'autres cas, les étudiants abordent des su-
société civile. jets directement liés à leur pratique professionnelle.
Au moment où une commission du gouverne- Comme exemples, je mentionnerais des exposés sur
ment helvétique s'apprête à déposer son rapport sur la télévision éducative et scolaire en Suisse, des expé-
« une conception globale des médias » il s'agit de les riences de télévision éducative pour adultes au Por-
préparer à discerner certains mécanismes de l'infor- tugal, les personnes âgées et la télévision, les usages
mation, à se situer dans les débats en cours sur les de la télévision dans un foyer d'adolescents, une ex-
nouvelles technologies de la communication, sou- périence de^ télévision locale, les émissions médi-
haitables, nécessaires, inutiles, inévitables... nou- cales ; etc. À titre d'exemple de ce que ces travaux
veaux besoins, nouveaux marchés ? peuvent parfois avoir d'original du fait de l'initiative
Après une présentation des déterminants so- des participants, j'aimerais citer encore une série
ciaux de la communication régissant la presse, la d'entretiens réalisés par deux étudiants avec des
radio et la télévision notamment, leurs aspects histo- aveugles et mal-voyants à propos de la télévision.
riques, économiques, juridiques et politiques, nous Presque toujours, ces personnes déclarèrent « re-
abordons la notion « d'offre » — d'information, de garder la TV », alors même qu'elles ne la voyaient
culture, de divertissement — proposée par la télévi- pas ! Ce constat permit de lancer une discussion plus
sion dans ses rapports avec les niveaux socio- générale sur les rapports et les rôles respectifs de
culturels des publics. l'image et du son dans le message télévisuel.
Dans un contexte économique et politique
comme celui de la Suisse, la structure et le contenu Les minorités, la TV et la presse
des programmes doivent répondre à une double exi-
gence : d'une part être le reflet et le garant des va- Le séminaire qui est associé à ce premier ensei-
leurs nationales, d'autre part répondre à une de- gnement et qui en constitue le prolongement devait
mande, celle des téléspectateurs, exprimée par les répondre à une orientation plus méthodologique sur
indices d'écoute et de satisfactions recueillis par les des études de cas en rapport avec l'adulte et les
sondages sur les programmes. médias.

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Après avoir abordé par exemple l'analyse des dentification de l'individu au groupe, de discrimina-
structures narratives d'émissions de télévision dans tion latente ou manifeste dont celui-ci peut être l'ob-
leurs dimensions didactiques et formatives, ou en- jet, et enfin le terrain des luttes, de l'enjeu ou de
core, la presse d'associations de quartier dans ses l'adversaire où la minorité veut affirmer son projet
contenus et sa production, je cherchais un thème qui et son « vouloir-vivre » particulier.
me permette plus de continuité et de globalité, pour La première année, nous avons examiné, sans
les participants et pour moi-même. prétendre encore à une analyse de contenu, deux fois
La problématique des minorités et mouvements une semaine de télévision (la chaîne suisse romande
sociaux dans leur rapport avec les médias s'est déga- et les trois chaînes françaises qui ensemble se parta-
gée de cette interrogation ; l'intérêt que l'on peut lui gent le public suisse francophone) en considérant la
porter ne demande pas d'être justifié dans une revue grille des programmes d'hebdomadaires spécialisés.
qui est pour l'essentiel consacrée à ces groupes so- À l'exclusion des émissions d'actualités dont le
ciaux. Je me bornerai donc ici à signaler quelques contenu n'est pas précisé, que nous apprend la grille
aspects de la démarche de ce séminaire et le cadre des programmes sur la place faite aux minorités ? Et,
dans lequel elle s'inscrit. de quelles « minorités » s'agit-il ? Minorités « classi-
Davantage que dans le cours-séminaire, l'hétéro- ques » : bretons, basques, travailleurs immigrés...
généité de formation des participants, bien qu'en minorités défavorisées « reconnues » : différents
plus petit nombre, impose ici certaines limites qu'il groupes de handicapés... minorités plus « mili-
faut reconnaître pour pouvoir les utiliser. Les possi- tantes » : femmes, locataires, écologistes, prison-
bilités de mener une recherche suivie et structurée niers... Et, quelle est la part d'émissions sur les mino-
sont assez réduites, comme dans les autres sémi- rités, d'émissions pour les minorités et d'émissions
naires du même type du secteur « éducation des par les minorités ?
adultes ». Par contre, il nous semble fructueux de L'examen très pragmatique de la grille des pro-
mener de réelles réflexions de groupe, préalables ou grammes au moyen de cette grille de lecture suscita
préparatoires à d'autres travaux. C'est dans ce sens divers mouvements (!) dans le séminaire allant de
que l'on voudra lire les notes qui suivent. l'étonnenment à l'indignation. Que devenaient cer-
Dans un premier temps qui suit une phase de taines « missions » affirmées des télévisions natio-
négociations sur les objectifs du séminaire, les parti- nales à l'égard du pluralisme et du respect des diver-
cipants sont amenés à délimiter la notion de mino- sités sociales et culturelles face à notre constat.
rité pour en approfondir le contenu conceptuel par « D'une manière générale, écrit un participant, et
diverses définitions : l'étymologie et l'évolution sé- pour l'ensemble des chaînes étudiées, les émissions
mantique du mot « minorité » permet de suivre la concernant les minorités ne dépassent pas la four-
filiation qui dans le langage courant va de la per- chette de 1,5 % à 4 % des émissions produites sui-
sonne « n'ayant pas atteint la plénitude de ses vant la définition adoptée. Si l'on adopte le critère
droits » aux collectivités constituées par la race, la d'analyse « but de l'émission = expression de la mi-
langue, la religion et la culture et enfin aux « minori- norité pour elle-même (émission par) ou intégra-
tés sociales et culturelles », elles aussi à la recherche tion sociale (émission sur ou pour) » on constate
ou dans l'attente de « la plénitude de leurs droits » ! que les minorités, même au sens large, sont presque
La sociologie de l'action d'Alain Touraine, et inexistantes. On mesurera donc mieux, à travers ces
notamment les considérations qu'il développe sur chiffres, la formidable entreprise de nivellement, de
les mouvements sociaux dans ses derniers livres réintégration et normalisatin sociale que représente
constituent le cadre de référence avec lequel doivent la télévision à l'heure actuelle.
se familiariser les étudiants. Le problème du degré d'ouverture de la télévi-
Pour permettre une confrontation avec le mes- sion par rapport à une « culture du centre » doit
sage des médias, il importe de fixer ces critères de être situé dans un cadre plus vaste que la simple
définition de différents types de minorités : minori- analyse des programmes. Il faut se poser la ques-
tés « classiques », minorités culturelles ou sociales tions du rôle que joue cet instrument dans l'ensem-
« instituées », minorités « potentielles », mouve- ble des rapports sociaux et plus particulièrement
ments sociaux, et la part des facteurs subjectifs d'i- face aux mécanismes d'intégration et d'exclusion

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reposant sur le critère de l'utilité sociale. En consi- quotidiens représentatifs des caractéristiques de la
dérant deux niveaux d'intervention de ces méca- presse suisse.
nismes, les valeurs socio-culturelles, les relations Nous menons actuellement une analyse du
économiques, on constate que la télévision agit plu- même type cette fois dans le seul quotidien 24
tôt sur le plan de la domination par les valeurs en heures mais sur une durée de quatre semaines. Le
empêchant ou en canalisant l'expression des va- corpus constitué d'une centaine d'unités se répartit
leurs minoritaires... » (B. Gaillard, avril 1979). en dix catégories assez proches de celles utilisées
Des questions de temps nous empêchèrent d'a- dans le premier dépouillement à nouveau en réfé-
border avec ce groupe l'analyse de contenu des pro- rence aux « populations » et aux « terrains ».
grammes eux-mêmes. L'analyse d'un discours Le poids de « l'actualité » est évident dans l'ap-
audio-visuel posant des problèmes beaucoup phis parition ou la disparition de tel ou tel mouvement :
difficiles que ceux des messages écrits, c'est vers la antinucléaires, locataires, homosexuels... Ce
presse que nous nous sommes tournés la seconde « poids » de l'actualité n'est pas qu'une image !
année. Il fallut d'abord avec ce nouveau groupe re- Quantitativement, le corpus relativement à l'en-
prendre la phase de conceptualisation de la notion semble de la source, 24 numéros du quotidien, re-
de minorité et sa problématisation dans le champ présente quelques dizaines de grammes de poids ré-
social. Nous avons choisi pour l'analyse de presse dactionnel sur environ 5 kg de papier imprimé.
deux « grands » quotidiens suisses romands, 24 La quantification révèle les différentes caracté-
heures de Lausanne (le plus fort tirage 100 000 ristiques d'un discours où dominent les minorités
exemplaires) et La Suisse de Genève (72 000) pour classiques de la scène helvétique (régionales, canto-
examiner le contenu rédactionnel de deux fois une nales, linguistiques, religieuses), véritable fierté na-
semaine en novembre 79 et mars 80. tionale, souvent qualifiée de « miracle » — un
Nous avons retenu tous les articles et nouvelles parmi d'autres ; des mouvements en voie de légiti-
susceptibles de traiter des minorités et mouvements mation s'affirment progressivement : handicapés
sociaux, soit du point de vue du terrain, soit de ce- (compte-tenu que cette année est censée être la leur),
lui de la population concernée. femmes, écologistes ; des mouvements plus problé-
À titre documentaire, voici la cinquantaine d'u- matiques dans leur reconnaissance ou leur institu-
nités composant le corpus et réparties en 14 catégo- tionnalisation apparaissent marginalement :
ries avec la fréquence d'apparition : écologie, écolo- jeunes, minorités socialement défavorisées,
gistes (10); mouvements de travailleurs (6); mino- prisonniers...
rités nationales « classiques » (5) ; femmes (4) ; loca- Nous avons examiné durant la même période
taires (4) ; consommateurs (4) ; anti-militaristes (4) ; un hebdomadaire, Tout-Va-Bien, issu du mouve-
homosexuels (3) ; prisonniers (3) ; handicapés (3) ; ment de 68, et constituant le meilleur exemple de
antinucléaire (3); minorités religieuses (1); mino- presse alternative qui se soit imposée dans la durée
rités politiques (1); minorités défavorisées (1). « sur le terrain de la contre-information et des
luttes ».
Ce corpus fut soumis à un traitement minimum Au-delà des positions engagées et critiques de
de quantification par lignes, de résumés des arti- Tout-Va-Bien et de la neutralité éclairée dont se ré-
cles, de comparaison du langage des titres. clame 24 heures, la société suisse romande révèle ici
Cette analyse de presse était une initiation pour les courants qu'elle s'efforce d'intégrer, d'ignorer,
les participants. Elle fut assez longue, voire fasti- d'étouffer, alors que là, d'autres affirment leur rôle
dieuse et n'amena pas de résultats proprement dits dans le jeu social, ou au moins, leur droit à
en termes d'analyse de discours, mais davantage l'existence.
une découverte des structures rédactionnelles de
P.-H. Zoller

116
Interrogations sur une pratique
Je veux d'abord tenter ici de définir mon propre formation, j'entrai, en 1968, comme chercheur au
cheminement vis-à-vis des médias, et l'univers service des études du ministère de la Culture. Là,
qu'ils représentent pour moi. pendant deux ans, je collaborai à des recherches sur
Lycéen, j'étais passionné par le journalisme, par l'animation socio-culturelle en banlieue parisienne,
le cinéma également; par tout ce qui touchait à puis à diverses expériences d'animation audio-
« l'actualité » et aux formes modernes, nouvelles, visuelle.
d'expression, que le monde scolaire rejetait dédai- En 1970, Alfred Willener me proposa de deve-
gneusement, comme du divertissement et du com- nir son assistant à l'Université de Lausanne.
merce : photo, bande dessinée, romans contempo- J'acceptai.
rains (américains particulièrement), chanson, jazz, Là, lors des cours-séminaires de sociologie des
rock, cinéma, etc. Nous étions, du fait de l'essor de communications de masse, je me familiarisai avec
la culture de masse dans les décennies cinquante- l'activité pédagogique dans l'enseignement supé-
soixante, les premières générations d'élèves à vivre rieur, avec ses exigences, ses limites aussi.
si fortement ce divorce entre la culture scolaire (sy- Dès 1972-73, je commençai à donner des cours
nonyme d'ennui) et « l'école parallèle ». dans une école belge de radio-télévision-cinéma-
Le silence de nos professeurs sur la culture théâtre (l'I.N.S.A.S., Institut national supérieur
contemporaine était total, mais, d'un certain côté, des arts du spectacle), cours consacrés à la vidéo,
cela valait mieux. Cela nous laissait libres d'en dé- au cinéma documentaire et aux mass médias. J'en-
couvrir les grands courants, et de nous en impré- trai ainsi, comme enseignant, dans une école où
gner, entre amis, sans contrôle. En excluant l'école j'aurais rêvé d'être étudiant, dix ans plus tôt.
et la famille. Mon attirance pour le monde des mé- En 1975, j'éprouvai à la fois le désir de conti-
dias vient en effet de là : il nous présentait, contre nuer à enseigner et celui de m'impliquer dans une
la pesanteur d'un monde scolaire figé, des images pratique, en réalisant d'abord des documentaires.
du monde enfin animées, une façon d'aborder les Cette démarche pourrait se rapprocher de celle de
phénomènes qui l'agitaient peut-être « en mosaï- Pierre-Henri Zoller réalisant L'École des autres,
que », sur un mode éclaté, non systématique, mais mais, en fait, elle est inverse. Contrairement à lui, je
qui nous touchait au niveau « des tripes » aussi ne viens pas de « l'institution mass médias ». J'ai
bien que sur le plan intellectuel. Au total, ces mé- donc peu d'expérience professionnelle de la réalisa-
dias représentaient assez bien l'univers dans lequel tion. Pour des raisons touchant à leur organisation
nous aurions à évoluer, les champs de force qui le hiérarchique, à leurs modes de production, je ne
traversaient. Ceci, nous le sentions bien sûr regrette pas d'être resté en marge des télévisions. Je
confusément. ne dis pas cela pour disqualifier le travail des gens
Mais, à 18 ans, il m'aurait fallu autrement plus qui y sont : j'ai fréquemment des contacts très fé-
de volonté et de détermination pour imposer à mes conds avec des amis qui y travaillent ; et leurs émis-
parents (ou pour faire de toute façon) des études sions me sont sans cesse utiles dans mes cours.
— journalisme, cinéma— qu'ils désapprouvaient. Mais eux-mêmes ne sont pas toujours à l'aise dans
L'objectif « grandes écoles » était déjà peint sur l'institution. Quant à moi, je tente de progresser
mon front. Par penchant pour le compromis, par comme « indépendant », malgré les contradictions
désir de « monter à Paris », j'intégrai, en 1965, l'É- que cela soulève. Celle-ci, en particulier : il faut se
cole des H.E.C. (hautes études commerciales). Pen- former sur le tas, mais sans avoir assez d'occasions
dant ces études en gestion des entreprises, je m'en- de réaliser. C'est aussi un problème de chemine-
nuyais ferme ; je compris que je n'aurais ni le talent ment, de tempérament personnel, de rythme de
ni le goût de devenir cadre. Heureusement, à la travail.
même époque, la maîtrise de sociologie que j'entre- Trois réalisations l en cinq ans, ce n'est pas as-
pris en Sorbonne me passionna, ainsi que la décou- sez. Cependant, ces films m'ont aidé à mieux cerner
verte des sciences de l'homme et des sciences so- ce que je voulais faire : des essais documentaires,
ciales. Ayant orienté en ce sens mon parcours de impliquant à la fois un regard sur un vécu person-

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nel, ou une réalité sociale, et une recherche sur les d'autres disciplines (français, géographie, histoire,
paramètres de l'écriture filmique, ou vidéo- langues, etc.).
graphique. Dans l'enseignement supérieur, les cours sur les
Mettre sur pied et mener à bien un projet de médias et la communication sociale sont nés sous
film professionnel indépendant requiert, en Suisse l'égide des différentes branches des sciences so-
en tout cas, une somme d'efforts considérables : ciales et humaines : chacune y apportant les dé-
constitution de dossiers, recherche d'argent, tâches marches, les hypothèses, les analyses qui lui sont
administratives, et seulement après, un peu de tra- propres (sociologie, économie, sciences politiques,
vail cinématographique. Entre le projet et le pro- histoire, lettres, psychologie, principalement).
duit fini, trop de temps s'écoule, trop de médiations Ainsi apparurent des intitulés de cours et de sémi-
interfèrent. (Cela peut s'apparenter à certains pro- naires comme : sociologie des communications de
jets de recherche.) masse; psycho-pédagogie de l'audio-visuel; élé-
Aussi ai-je choisi, en ce moment, d'en revenir à ments d'économie de l'industrie culturelle; mass
des moyens légers (super-8, vidéo), pour réaliser médias et systèmes politiques ; sémiologie des mes-
deux documents auxquels je tiens (sur les rapports sages iconiques et sonores; etc.
de filiation et de paternité) ; quitte à ne pas viser « à Il en résulte une série de cloisonnements qui
tout prix » une diffusion de masse, en travaillant à empêchent souvent les spécialistes du domaine de
petit budget, en équipe restreinte, à notre rythme. collaborer entre eux.
En « semi-professionnel » en somme. Ce chemi- Personnellement, c'est dans le cadre de cours de
nement-là me paraît beaucoup mieux adapté à sociologie des communications de masse que j'ai
maints projets intéressants que je vois naître autour commencé à enseigner cette matière. À Lausanne,
de moi. avec A. Willener, les enseignements dérivaient des
Ces réalisations, même si elles n'ont aucun lien problématiques de recherche qui étaient alors les
direct avec lui, nourrissent mon enseignement. Et nôtres. Au début des années soixante-dix, les alter-
vice-versa, enseigner me pousse à plus d'exigence natives à la communication verticale des médias
vis-à-vis de ce que je produis ; ces va-et-vient, cette centralisés retenaient fortement l'attention ; liées à
« interface » peuvent faire communiquer l'une et l'émergence de nouveaux mouvements sociaux
l'autre sphère d'activité. Et c'est dans cette voie que (luttes de quartiers, jeunes, femmes, immigrés, éco-
j'aimerais poursuivre. logie, etc.), elles représentaient l'espoir d'une réap-
propriation par des groupes décentralisés de leurs
propres moyens et processus de communication.
Les technologies légères de la communication (vi-
Enseigner sur les médias ? Enseigner quoi exac- déo, radio, super-8) semblaient tout-à-fait adaptées
tement ? Chaque fois au fond que quelqu'un me de- à ces groupes. Des expériences naquirent un peu
mande ce que j'enseigne, j'éprouve une certaine dif- partout en Europe, et en Occident.
ficulté à répondre. Ce n'est pas comme « les mathé- Ces alternatives aux mass médias nous invitè-
matiques », ou bien « l'allemand ». C'est pourtant rent à choisir une démarche de recherche-action,
mon activité principale. où le sociologue se définit comme observateur-
Comment pourrais-je tenter d'en dégager les ca- participant, ou comme participant/observateur,
ractéristiques ? En fait, quel est à la fois l'objet de afin de ne pas se couper de l'émergence et du déve-
ce « savoir » à transmettre, et le rôle, la place, du loppement même des processus.
sujet qui tente de le faire? A quels étudiants Nous « injections » souvent nos démarches de
s'adresse-t-il, et comment? Quelle est, pour eux, recherche dans des cours, sans trop nous préoccu-
l'utilité, la fonction d'une telle communication? per de proposer une introduction plus globale sur
Il n'existe pas, ou peu, de corps constitués d'en- les médias. Cela entraînait parfois des malentendus
seignants sur les médias. La plupart du temps dans avec les étudiants. De toute façon, cet enseigne-
l'enseignement secondaire (par exemple, à Genève, ment était conçu comme une province peu auto-
ce que l'on nomme « la critique de l'information »), nome, de la licence en sociologie. Des éléments de
cette « matière » est assurée par des professeurs

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sociologie du travail et de la culture y étaient par- C'est le changement d'interlocuteurs qui fut dé-
fois rapportés, etc. cisif dans la refonte que j'opérais alors, à la fois dans
On comprendra que l'aspect vivant de ces le contenu de mes cours et dans ma façon d'ensei-
cours/séminaires, reliés à des recherches en cours, gner. Pourquoi ? Les étudiants en sociologie valori-
était le pendant d'une autre caractéristique : ils saient la théorie, les grands courants d'analyse, les
étaient peu systématiques, apportaient souvent concepts. Les conflits entre eux et nous se faisaient
trop peu d'informations de base. Nous avions ten- toujours sur des bases théoriques, sur le terrain des
dance à en revenir à des cours plus complets, plus luttes idéologiques.
classiques. Plus proches de ceux qui sont donnés Et soudain, je me retrouvais face à deux popula-
dans des dizaines d'universités de par le monde : tions étudiantes, certes très différentes, mais ayant
courants de la sociologie américaine des communi- au moins ceci en commun : aucun goût, aucune aspi-
cations de masse (Lazarsfeld, Katz, Laswell, etc., ration particulière pour l'analyse théorique, les mo-
jusqu'à MacLuhan) ; Ecole de Francfort (Adorno, dèles, etc. ; et même, il faut le dire, une répulsion
Habermas, Enzenberger, etc.,); courant de la so- marquée pour toute approche un peu conceptuelle.
ciologie française (Morin, Bourdieu, Cazeneuve, Le dilemme devenait alors : que faire pour les
Moles, Schoeffer, Baudrillard, etc.). Sociologie des intéresser, pour que nos contacts n'en restent pas à
émetteurs, des messages, des publics, des « effets », la discussion de salon? Comment les accrocher
etc. d'une part, mais aussi comment m'intéresser à eux,
Ces années de travail avec A. Willener à Lau- me situer au niveau de leurs propres intérêts ?
sanne m'ont principalement marqué par notre ap- Une seule réponse possible : ne plus proposer
proche d'une recherche active ; celle-ci correspon- une approche, celle d'une discipline supposée homo-
dait bien à ce que j'avais envie de faire, et aux ter- gène, mais rassemblant, en fait, un ensemble de cou-
rains choisis. rants contradictoires, regroupés sous le label de
La lutte contre les tendance positivistes (quanti- « sociologie des communications de masse ». Propo-
fication à outrance), les « études fonctionnelles » et ser plutôt une série d'approches très diverses, en ten-
technocratiques d'une part, la lutte contre les ten- tant, par la suite, d'harmoniser, de mixer le tout,
dances autoritaires du marxisme, de l'autre, restent comme en musique.
mes souvenirs dominants de ces années-là. Cependant, même à travers une démarche plus
« Il faut réinjecter un peu de sociologie dans variée, plus pragmatique, les étudiants futurs
tout cela », disions-nous, entre nous, quelquefois. « pros » des médias ont souvent du mal à accepter
Et, de fait, l'analyse de processus sociaux « à un tel programme. Ces étudiants, pour la plupart,
chaud » nous importait plus que celle des struc- valorisent le monde des médias, ceux qui y ont
tures sociales, des institutions établies et de leurs réussi, et désirent s'y intégrer. Certains valorisent les
rapports. critères de compétence et de sélection propres aux
milieux journalistiques, de réalisateurs, etc., de fa-
çon très corporatiste ou carriériste. D'autres visent,
En 1975, je quittai Lausanne pour Genève. Je au contraire, la réalisation de leurs désirs de façon
commençai alors à donner des cours « d'introduc- peu réaliste : ils arrivent imprégnés d'une convic-
tion aux médias » à des étudiants tout à fait diffé- tion : « je serai cinéaste, réalisateur, de mes films » ;
rents des sociologues : d'un côté, à Bruxelles, des ils dévalorisent toute autre approche. Au fil de qua-
futurs professionnels des médias ; de l'autre, à Ge- tre années d'études, les uns et les autres ont le temps
nève, des futurs travailleurs sociaux (et également de s'apercevoir qu'un étudiant sur trente, ou qua-
des étudiants en lettres, en psychologie, et des rante, peut-être, deviendra effectivement réalisateur
Beaux-Arts). Je basais ce cours d'introduction sur de fiction, de « grands films » (la hiérarchie des va-
trois principes : une approche historique, la nais- leurs culturelles a la vie dure).
sance des mass médias et de l'industrie culturelle. Les autres? Ils travailleront, s'ils ont de la
Une approche plus sociologique : une étude des « ef- chance, dans l'appareil des médias, à une place que
fets » ; et, enfin, des éléments de sémiologie et de peut-être ils n'auront pas prévue en démarrant
méthodes d'analyses des messages. (comme assistant, journaliste, réalisateur, produc-

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teur de télévision ; comme collaborateur à la produc- Je propose cependant un même programme de
tion de films; comme collaborateur technique; base à ces deux populations étudiantes, pour un pre-
etc.). mier « cours d'initiation ». Celui-ci s'étend sur une
Toute l'analyse des structures de l'information, durée d'environ trente heures et se divise en trois
des industries culturelles, tend ainsi à désenchanter parties : a) une série d'exposés de ma part sur les
leur fétiche : on montre qu'il s'agit de métiers, en thèmes cités plus haut, b) La deuxième partie du
grande partie soumis aux mêmes types de détermi- cours est consacrée à l'analyse d'une certain nombre
nations et de rapports de force que d'autres ; de sec- de documents : émissions-magazines portant sur les
teurs d'activité, qui, s'ils touchent d'autres niveaux « coulisses » des médias eux-mêmes (publicité, in-
de réalité, ont aussi leurs spécialisations, leurs hié- formation, presse, spectacle, magazine, feuilletons,
rarchies, leurs cadences, et présentent d'énormes ris- cinéma, etc.) ; « émissions-types » d'une grille de
ques de chômage. programme de télévision, dont nous analysons les
Dans cette école (1T.N.S.A.S.), je ne fais pas codes et les processus de fabrication, ou la lecture
cours aux sections techniques (image, son, mon- par des publics spécifiques (téléjournal, spots, jeux,
tage). Je le regrette. J'aimerais pouvoir confronter débats, fictions, etc.). Nous analysons également des
la méfiance des « culturels » à la réaction des techni- images fixes, des programmes de radio, des jour-
ciens. Ceux-ci viennent pour acquérir un métier, im- naux, c) Troisième volet : les étudiants réalisent en
pliquant des connaissances, un savoir-faire com- petits groupes des exercices pratiques reposant sur
plexes, le travail en équipe. Là où les culturels/artis- trois axes : enquête auprès des « émetteurs » (res-
tiques ressentent une menace (« même les ponsables de médias, réalisateurs, journalistes,
aspirations artistiques obéissent à des détermina- concepteurs, etc.) ; auprès de micro-publics spécifi-
tions sociales »), les techniciens pourraient élargir ques (des familles, des enfants, des groupes d'adoles-
leurs perspectives, souvent trop étroitement spéciali- cents, d'immigrés, etc.) sur leur réaction à tel ou tel
sées, sur le métier lui-même, dans le champ social. type de message, ou sur leur consommation de mé-
Les réflexions à ce propos aboutissent chaque dias, le rapport à leur vie quotidienne, à leur imagi-
fois aux mêmes conclusions : en ce domaine, les dis- naire ; enfin, des analyses de supports et de messages
tinctions de départ entre culturels et techniques s'a- (articles, émissions, annonces, films). Ces exercices
vèrent pernicieuses. Elles perpétuent des cloisonne- visent à savoir « lire » une image, un article, une
ments et des hiérarchies non seulement dépassés, mise en page, une émission ; resituer le message dans
mais à combattre. son contexte ; comparer plusieurs modes de traite-
La deuxième population à laquelle je m'adresse ments de l'information, plusieurs médias (exemple :
est principalement composée de futurs travailleurs la presse écrite et audio-visuelle, le même jour).
sociaux (animateurs, éducateurs, assistants so- Ils permettent, parfois, d'aborder des analyses
ciaux). Population aux motivations toutes diffé- sociologiques (exemple : une recherche réalisée ré-
rentes. Ici, on valorise plutôt les communications cemment aux Pays-Bas, sur le thème : « Quelle est
inter-personnelles, locales, de groupe : le convivial, l'influence des médias sur l'image que la population
le communautaire, le minoritaire, le déviant, par op- néerlandaise se fait du crime ? »).
position aux forces sociales qui massifient, qui ho- Dans un premier temps, ces travaux restent des
mogénéisent. Les médias? Ils font consommer, ils exercices de sensibilisation. Lors d'une deuxième et
manipulent, ils individualisent, ils brisent les rap- troisième période de cours, je propose à ces groupes
ports de solidarité amicale, locale, associative. Ils d'étudiants d'approfondir telle ou telle problémati-
rendent passifs, amorphes. Ils sont donc mal vus. que, tel ou tel domaine, que nous avons abordés en
Nous en arrivons, ensemble, de ce fait, à l'exa- première année. Ces dernières années, ces cours ont
men des rapports entre communications médiati- porté, suivant les cas, sur la publicité, l'information
sées et communications inter-personnelles ou télévisée, les mythologies modernes, les rapports in-
micro-sociales : celles qui impliquent, pour les indi- formation de masse/information locale, le langage
vidus, des décisions, des actes, des responsabilités. cinématographique.
Et cet examen-là prend l'essentiel de la phase active Enfin, quelques étudiants choisissent de réaliser
du cours. leur mémoire de fin d'études dans ce domaine.

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Cette « discipline » m'apparaît de plus en plus peu poussée, de « sensibilisation aux données essen-
comme un carrefour, et non comme un corpus spéci- tielles du monde contemporain » ; à ce titre, ils s'ap-
fique, homogène, cohérent de connaissances éta- parentent à d'autres (économie, sciences humaines
blies. Un cours d'introduction doit d'abord partir et sociales, etc.), destinés à de futurs travailleurs des
des intérêts des enseignés eux-mêmes : ce qu'ils res- secteurs sociaux et culturels.
sent, ce qu'ils aiment ou détestent, ce qui leur fait Ces opinions peuvent paraître peu sérieuses, au
peur, ou plaisir, immergés comme nous le sommes plan universitaire. Cependant, l'intérêt de tels par-
dans les flots incessants de la culture de masse. cours dans les plans de formation, pour des gens qui
Essayer de leur faire dégager les motifs (ration- ne se destinent pas à la recherche, me paraît évident.
nels ou irrationnels). C'est ainsi, ramenés à leur pro- Après des années d'enseignement un peu en soli-
pre expérience, qu'ils peuvent trouver matière à ré- taire, sans modèles, la confrontation avec des collè-
fléchir, par la suite, leur rapport à ces médias, à ces gues me semble aujourd'hui indispensable. Car il est
formes de culture-là. difficile de faire soi-même la critique de ses propres
Partir de l'étudiant, de ses perspectives, c'est re- pratiques, surtout si on s'y sent fortement engagé.
trouver ici le vieux sens des « humanités ».
Celles-ci prétendaient aider le sujet à mieux se Guy Milliard
situer dans un monde de valeurs et de conflits ; se
situer en tant que personne, mais aussi en tant qu'ac-
teur, dans un système. Notes
« Savoir ce que l'on veut faire, à partir de ce que 1
— Genève années trente : mémoire d'une crise. Avec Marie-
l'on fait de nous. » (Sartre) Madeleine Grounaeur et Nicolas Tschopp. Vidéo 1976-77, 80
Je ne me sentirai peut-être ni l'envie, ni les com- minutes. — Vens, village de montagne. Avec Jean-Jacques
Pèche et Jean-Daniel Biolaz. Film 16 mm, 1978, 70 minutes,
pétences, pour introduire ces étudiants à une suppo- RTB). —Droit de regard. Avec Didier Périat. Film 16mm,
sée « science de la communication ». Mes cours se 1980, 57 minutes.
situent plutôt dans une optique de vulgarisation un

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