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tribune

La « crise » de l’adolescence

L’ adolescence, création récente de


notre société industrialisée, a pris la Apprécier sereinement les
place du passage de l’enfance à l’âge troubles de l’adolescent
adulte, à la mesure de notre incapacité à
bien le gérer et l’accompagner. Mais le terme de « crise » prête à confu-
Depuis le début du XXe siècle, cet âge sion. La crise est présentée comme telle
de la vie est de plus en plus souvent beaucoup plus par l’entourage de l’ado-
connoté négativement. Ce qui, autrefois, lescent (parents, enseignants, éduca-
était repéré comme banal est moins bien teurs…) que par ce dernier qui utiliserait
toléré. On attend des spécialistes qu’ils d’autres mots. L’usage galvaudé du
accélèrent le cours des transformations. terme (crise sociale, économique, mo-
Les tensions ordinaires entre générations rale…) permet toutes les confusions de
autour de la puberté, dont toutes les sens et le banalise.
sociétés animales nous rappellent le L’appréciation sereine des troubles de
caractère naturel, ne sont plus admises. l’adolescent est rare. La banalisation – ça
Les épreuves initiatiques qui officiali- lui passera avec l’âge – ou la dramatisa-
saient la fin de l’enfance par la prise de tion sont la règle.
risques sont oubliées. Beaucoup dès lors De plus, les formes d’expression qu’il
s’engagent dans des prises de risques emprunte reflètent rarement ce qui les
auto-initiées (fugues, tentatives de sous-tend. Ce n’est pas toujours le plus
suicide, toxicomanie, échec scolaire, expressif ou le plus critique dans les ap-
conduite dangereuse…) dont on connaît parences qui est le plus urgent ou le plus
les conséquences individuelles et collec- grave. Ces formes pourront être extrême-
tives (accidents et suicides sont les deux ment diverses : des signes d’allure soma-
premières causes de mortalité chez les tique aux actes de transgression (petite
jeunes). La jeunesse est perçue, depuis la délinquance, usage de drogues, problè-
Belle Époque, comme dangereuse. Dans mes disciplinaires…), des gestes suicidai-
les années cinquante, l’idée que l’adoles- res avec ou sans dépression aux troubles
cence serait une sorte de maladie passa- de l’apprentissage, en passant par les
gère fait son chemin, malgré D. W. changements relationnels, voire les mo-
Winnicott qui soutient alors que c’est au ments d’allure délirante.
contraire sans crise qu’elle est à considé- Derrière ces apparences symptomati-
rer comme pathologique. ques se manifestent isolées ou groupées

actualité et dossier en santé publique n° 10 mars 1995 page XXXII


des difficultés individuelles, parentales, crise et la nécessité ou non d’une inter- La crise, à l’adolescence, nécessitera
familiales, scolaires ou sociales. vention ? Il n’y a évidemment pas de re- une approche attentive permettant de lui
Sur le plan individuel, la puberté con- cette, mais deux éléments peuvent con- donner sens, faute de quoi nous assiste-
traint le sujet à réorganiser son économie tribuer à nous aider. rions aux installations, aux accélérations
personnelle et ses relations aux autres et Tout d’abord, le cumul des signes de et aux répétitions pathologiques. L’en-
au monde. La force de ce qui est à souffrance ou des conduites repérées tourage familial, scolaire, social devra
l’œuvre le conduit à utiliser des systèmes comme posant question : difficultés sco- être l’objet d’un soutien et d’un accom-
de protection qui prennent bien souvent laires + tabagisme + absentéisme, tris- pagnement aussi nécessaire pour eux que
l’allure de symptômes, sous forme d’ac- tesse + consommation occasionnelle de pour l’adolescent.
tes ou de mouvements régressifs. Ce qui drogue + difficultés de relation avec les Les adolescents interrogent fortement
s’est joué dans la première enfance se autres, plaintes corporelles + insomnie + notre acceptation du vieillissement et la
rejoue de façon rendue méconnaissable troubles du caractère… place que nous sommes prêts à leur lais-
pour l’entourage. Ensuite, et peut-être surtout, le carac- ser. Leurs crises nous posent directement
Du coté des parents, leur enfant n’est tère récent, labile et variable des troubles la question de notre capacité à être
plus ce qu’il était ; leurs attentes et leurs par opposition à ceux qui se figent et or- secoués et dérangés par l’autre, et à
espoirs sont parfois contrariés. Ils sont ganisent de façon prévalente la destinée accueillir le nouveau et la surprise. Notre
potentiellement grands-parents du seul du sujet, lui fermant du même coup des intérêt pour l’avenir de notre société
fait que leur enfant est pubère. C’est le potentialités évolutives. ne se mesure-t-il pas, entre autres, à la
temps d’un bilan, à mi-vie. Bilan de C’est alors qu’il sera très précieux de considération que nous portons à notre
l’écart entre leurs rêves et leurs réalisa- pouvoir proposer une évaluation ne pré- jeunesse ?
tions, bilan conjugal, professionnel, jugeant pas de la suite, mais susceptible
affectif… Parfois cela prendra l’allure de démêler les enjeux à l’œuvre et de • Références
d’une « crise du milieu de vie », en miroir donner des conseils d’orientation adap- • Adolescences, ouvrage collectif, Fondation de Fran-
avec celle de leur enfant, quand elle ne tés. À l’adolescence, cette évaluation ce, coll. Repères, 1993.
• Choquet M., Ledoux S., Adolescents, Enquête natio-
réactualise pas celle qu’ils ont pu connaî- devrait être globale, autant somatique que nale, Les Éditions Inserm, 1994.
tre lors de leur propre adolescence… psychologique, sociale et scolaire. • La Crise d’adolescence, Ouvrage collectif, Denoël,
Enfin il est clair que les difficultés que La façon dont on désignera les diffi- 1984.
rencontre notre société viennent renfor- cultés observées sera d’autant plus im- • Erikson E., Adolescence et crise, Champs Flamma-
rion, 1978.
cer celles qui se posent à l’individu. La portante à cet âge que l’identité n’est pas
• Huerre P., Pagan-Reymond M., Reymond J. M.,
pression scolaire croissante, liée elle encore constituée. En effet, l’adolescent L’adolescence n’existe pas, Histoire des tribulations
même à l’inquiétude au sujet de l’avenir, se saisira d’autant plus volontiers de l’ap- d’un artifice, Éditions universitaires, 1990.
de l’emploi, des difficultés d’intégration pellation qui lui sera affectée qu’il ne sait • Mead M., Le fossé des générations, Denoël/ Gon-
sociale, pèse très lourd et renforce a pas encore qui il est. Notre responsabi- thier, 1979.
• Mendel G., La crise de générations, Petite Biblio-
contrario la valeur d’appel des troubles lité est importante en la matière. Nos dé- thèque Payot, 1981.
d’allure scolaire. signations risquent fort d’organiser dans • Perrot M., La peur de la jeunesse au XIXe siècle, Le
le sens de nos craintes le devenir de ce- Groupe Familial n°113, 1986.
lui dont on se soucie. La prudence sera • Van Meerbeeck P., Les années folles de l’adolescen-
De la nécessité d’une ce, De Boeck Ed. (Belgique).
donc la règle : ne pas négliger les signes
• Winnicott D. W., Jeu et réalité, NRF, Gallimard.
intervention d’appel critiques de l’adolescent certes,
mais ne pas pour autant y projeter par
C’est dire combien la recherche de la avance nos craintes ou nos pronostics.
signification de la crise sera importante « Que le temps passe sans trop de
et complexe. Dans certains cas, elle casse » (D. W. Winnicott) sera, dans de
traduira seulement l’ampleur des rema- nombreux cas, suffisant. Pour d’autres
niements internes opérés par le jeune et non. Il faudra alors prendre la précaution
sera en cela respectable et à respecter, d’inscrire notre évaluation dans une du-
moyennant un soutien aux adultes envi- rée suffisante afin de pouvoir départager
ronnants. Une crise vaut alors mieux ce qui est passager de ce qui est installé,
qu’un mauvais compromis qui fermerait voire mettre en œuvre sans tarder des ré-
des possibilités évolutives. Dans d’autres ponses adaptées (en particulier en cas de Patrice Huerre
cas elle fera craindre l’entrée dans un tentative de suicide qui devrait toujours Psychiatre des Hôpitaux, médecin-chef
processus pathologique qu’il importera bénéficier d’un temps suffisant d’hospi- de la Clinique Dupré, Sceaux,
d’enrayer le plus tôt possible. talisation, suffisant pour comprendre ce Fondation santé des étudiants de
Comment apprécier la gravité de la qui est à l’œuvre). France

actualité et dossier en santé publique n° 10 mars 1995 page XXXIII