Vous êtes sur la page 1sur 3

LE SAUT ET LA CHUTE DANS LA DANSE DU TEMPS

Amanda Cron-Faure

La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne | « Repères, cahier de danse »

2009/2 n° 24 | pages 15 à 16
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 181.62.53.245 - 10/06/2020 21:37 - © La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 181.62.53.245 - 10/06/2020 21:37 - © La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne
ISSN 2112-5147
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-reperes-cahier-de-danse-2009-2-page-15.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne.


© La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Cahier de danse – Novembre 2009 L’âge du corps Cahier de danse – Novembre 2009

Le saut et la chute
un grand manteau13. » Plus encore, le journaliste lui dénie toute d’abord sa propre corporéité. Cette posture engage alors un rapport
appartenance au butô, voire toute dimension chorégraphique : à l’espace non expansionniste : elle ne « prend » pas l’espace, ne le
« Les numéros de Kazuo Ohno ne relèvent ni du butô (l’artiste n’a défriche pas. Sans dépense physique, ni grand déplacement, sa danse

dans La Danse du temps


plus l’énergie nécessaire pour ce travail sur le souffle et l’immo- commence dans l’immobilité, le minuscule et la moindre sensation.
bilité absolue) ni du mime, car il n’exprime strictement rien, que La fragilité de sa danse est accentuée par l’exposition de son
ce soit du domaine concret ou spirituel. Water Lilies ressemble à corps parfois dénudé, des plis de sa peau, de sa maigreur et de
tous les numéros qui prolifèrent place de l’Horloge […] Au cloître ses membres décharnés. Dans sa danse proche de l’épuisement,
par Amanda Cron-Faure
des Célestins, les spectateurs, qui, sans doute, vivent dans leurs dans cette verticalité précaire, il semble risquer l’effondrement
souvenirs, ou ignorent des artistes comme le mime Marceau et les à tout instant. Ôno crée alors dans ses solos une dramaturgie de
danseurs de Sankai Juku, réservent un triomphe à Kazuo Ohno, l’épuisement, retournant en ressources poétiques les caracté-
à qui ils ne donneraient pas vingt centimes s’il faisait son numéro ristiques corporelles de son grand âge. • « Y aurait-il un âge légal pour danser ?I »
rue de la République14. » Ôno, alors âgé de 87 ans, propose en
Dominique Dupuy
effet une danse minuscule, dénuée de prouesses athlétiques. Il met Sylviane Pagès est titulaire d’un doctorat sur la réception du
alors en doute la définition convenue et attendue par le critique, butô en France, dirigé par Isabelle Launay et Jean-Marie Pradier.
Après plusieurs années d’enseignement au département Danse de
d’un butô nécessitant un engagement musculaire et tonique
l’université Paris 8, elle intervient aujourd’hui en licence Staps et
important. Il met enfin en crise toute une conception de la danse, en master d’anthropologie de la danse à l’université de Clermont- Françoise Dupuy (née en 1925) et Dominique Dupuy jamais rompue, tel le mouvement fluide de l’eau, référence à la
en ne faisant « rien » : pas de grande décharge d’énergie, de grands Ferrand. Elle écrit régulièrement pour la revue Funambule, la base (né en 1930) n’ont jamais cessé de danser et sont matière chorégraphique de cette création. Dominique Dupuy
déplacements, de sauts ni de danse au sol. Ôno mobilise presque de données numérique « Artistes et œuvres » du Centre national encore présents sur scène aujourd’hui. Amanda parle pendant tout ce passage, imperturbable, même quand les
de la danse et a participé à l’ouvrage Les Carnets Bagouet, dirigé par
uniquement les extrémités de son corps : le visage et les mains, et Cron-Faure se penche ici sur l’une des pièces qu’ils danseurs qui le portent lui font exécuter un salto… Ce septua-
Isabelle Launay (Solitaires intempestifs, 2007).
s’appuie sur une virtuosité sensorielle et un travail de l’imaginaire. ont interprétées au cours des dernières années : génaire, les pieds en l’air et la tête en bas, effectuant un salto
Sa danse ne se définit pourtant pas seulement par des négations : La Danse du temps de Régine Chopinot (1999). Elle avec une grâce évidente, tout en continuant son discours, est
Nous remercions Juliette Riandey, de la médiathèque du Centre national
Ôno propose un véritable projet esthétique, une poétique qui de la danse, pour son aide lors de notre recherche iconographique. s’interroge sur ce qui a priori n’est pas présent dans la une image tout à fait étonnante.
utilise justement la fragilité, la faiblesse et l’épuisement. danse des interprètes âgés : le saut et la chute. Françoise Dupuy fait preuve d’une grande maîtrise de la force
de ses bras pour donner ses poings et points d’appuis aux
Une dramaturgie de l’épuisement et Notes porteurs pour la soulever. Elle force sur ses membres supé-
de l’effondrement 1 Il n’existe pas, à notre connaissance, de statistiques quant à l’âge des Le saut ? Un désir d’envol rieurs mais dégage une grande impression de légèreté : tout se

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 181.62.53.245 - 10/06/2020 21:37 - © La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 181.62.53.245 - 10/06/2020 21:37 - © La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne
danseurs présents sur les scènes d’aujourd’hui. Une enquête effectuée au
Ôno Kazuo est un des rares danseurs butô à avoir développé une début des années 2000 indique que l’âge moyen des danseurs intermittents
Le saut se définit par trois étapes : la propulsion, la suspension joue au niveau de la respiration et du « savoir donner » le poids.
danse singulière, faite d’élévation, de déplacements légers et glissés, est, en France, de 32,5 ans, mais cette étude ne différencie pas les et l’amortissement. La suspension est le moment qui souvent Quant aux accompagnateurs-porteurs, vêtus de manière sobre,
là où la plupart des danseurs butô sont collés au sol. Sa posture parti- interprètes des chorégraphes non présents sur scène (Les Danseurs, DEP, marque les esprits, donne l’illusion que le danseur échappe, ils s’effacent dans le décor, laissant l’attention du spectateur se
Développement culturel n°142).
cipe cependant de l’affaissement introduit par les corporéités butô 2 Danseur japonais né en 1906. Comme le montrent les citations pour un instant, aux lois de la gravité. Il s’agit en fait du passage porter vers le « vol » de Françoise et Dominique Dupuy.
sur les scènes françaises puisque sa verticalité est sans cesse mise à mal présentes dans l’article, plusieurs orthographes et ordres d’écriture du intangible entre les mouvements d’ascension et de descente. Or Est-ce un saut ? Un porté ? Un porté déguisé en saut ? En tout
nom de l’artiste coexistent. Nous privilégierons dans le corps du texte
par sa vieillesse et sa fragilité, visible dans le haut de son corps courbé l’ordre japonais, plaçant le nom de famille avant le prénom.
la propulsion et l’amortissement sont moins faciles à exécuter cas, les trois étapes du saut sont bien présentes, et l’interpré-
vers l’avant, la tête souvent penchée vers le sol. Dans Hommage à 3 E. Barille, « Le plus vieux danseur du monde », L’Événement du jeudi, lorsque l’on est âgé. L’affaiblissement des muscles et la fragi- tation de ces séquences chorégraphiques met en avant l’idée
la Argentina, l’élan de la posture d’Ôno – les bras en l’air, le regard 25 sept. 1986 ; Camille Moulonguet, « Le plus vieux danseur du lité des articulations rendent l’organisation d’une propulsion d’envol – incarnée dans l’imaginaire collectif par Nijinski – qui
monde », Mouvement, janv. 2004, p. 29-32.
vers le ciel – est sans cesse atténué par une certaine faiblesse dans ses 4 Hijikata Tatsumi (1928-1986). verticale plus difficile, et génèrent des risques au moment de caractérise le saut.
bras toujours fléchis ou ses doigts recourbés. Cette élévation gauchie 5 Hijikata dirigeant l’improvisation d’Ôno et la séquence d’ouverture – l’amortissement : le squelette osseux a perdu de sa vitalité, les …
« La mort de Divine » – étant la reprise d’un solo de 1960, issu du récital
laisse une impression de fragilité, comme le souligne également muscles sont moins élastiques et moins épais ; lors de l’atterris-
Hijikata Tatsumi Dance Experience conçu par Hijikata. Cf. Ôno Kazuo, Ôno
Christophe Wavelet lorsqu’il décrit la danse d’Ôno comme « terri- Yoshito, Kazuo Ohno’s world from without and within. Middletown, Conn. ; sage, les cartilages fragilisés par l’usure ou lésés par l’arthrose
Wesleyan University Press, 2004, p. 150. La Danse du temps, chorégraphie de Régine Chopinot interprétée par
blement désarmée et fragile15 » et ses mains non préhensives : « l’opé- ne protègent plus suffisamment les os. seize danseurs (John Bateman, Géraldine Blanchard, Daniel Scott Bodiford,
6 C. Godard, « La planète Buto », Le Monde, 26 sept. 1986, p. 25.
ration même de la saisie […] se retourne ici en dessaisissement16. » 7 G. Fontaine, Les danses du temps, CND, p. 33. Bien qu’ils soient danseurs de profession, et que leurs corps Régine Chopinot, Clara Cornil, Philippe Ducou, Dominique Dupuy,
Francoise Dupuy,Virginie Garcia, Alexandre Isely, Franck Journo,
Sa posture érigée est également fragilisée par un effacement du 8 Ibid., p. 31. soient entretenus, Françoise et Dominique Dupuy ne peuvent Anne Moulin, Claire Servant, Marie Tempère, DukeWilburn, Sophie Lessard).
9 M. Michel, « Retour au Japon primitif », Le Monde, 27 janv. 1978.
sternum, une absence de projection et d’ou- plus exécuter de tels mouvements. Et pourtant, dans La Danse du Images tirées du film de Charles Picq et Régine Chopinot (2001).
10 Avec la notion d’informe, Bataille définit un processus de déclassement
La verticalité chez Ôno verture de la cage thoracique, qui rejoint pour chercher, non des non-formes, mais des formes autres, ne pouvant temps, ils passent de longs moments « en suspension », au-dessus
n’est jamais triomphante « presque une attitude philosophique de être classées ou saisies et demeurant à la limite : « Ainsi informe n’est pas du sol : ils sont alors portés par d’autres danseurs. Or, si l’on
seulement un adjectif ayant tel sens mais un terme servant à déclasser,
ne pas mettre le moi en avant17 » selon les exigeant généralement que chaque chose ait une forme. » G. Bataille, observe le corps de Françoise et Dominique Dupuy dans ces
mots de Catherine Diverrès sur l’enseignement d’Ôno. Dans cette Œuvres complètes, Gallimard, 1970, p. 217. portés, on peut y lire les trois étapes du saut : la préparation et
11 J.-C. Diénis, « Kazuo Oono – Les Quatre Temps, La Défense », Les
posture qui inclut un mode de présence et un rapport au monde, la propulsion selon un axe vertical (images ci-contre), la suspen-
Saisons de la danse, été 1980, n°126, p. 16.
la verticalité n’est jamais triomphante, l’élévation n’est jamais affir- 12 Il devait également se produire au Théâtre des Abbesses à Paris en 2002, sion aérienne, l’amorti. Les trois étapes du saut, d’une manière
mative. Cette posture induit également des modes spécifiques de mais les représentations ont été annulées en raison de problèmes de santé. subtilement détournée, sont donc présents dans les portés.
13, 14 R. Sirvin, « Maniérisme », Le Figaro, 28 juil. 1994, p. 22.
déplacement. Les marches, faites de petits pas glissés, frottés, ou 15, 16 C. Wavelet, « Kazuo Ohno ou les ressources de l’épuisement », Mais surtout, on y trouve ce qui est sans doute l’élément fonda-
esquissés sur la pointe des pieds sont souvent légères, précaires. Vacarme, hiver 1997, n°1. mental du saut, à savoir le « désir d’envol ». Il s’exprime à la fois
La danse repose alors presqu’uniquement sur une divagation 17 L. Goumarre, « Catherine Diverrès la consumée », À voix nue, France dans la façon dont Françoise et Dominique Dupuy donnent leur
culture, juin 2005. C. Diverrès témoigne de l’enseignement d’Ôno en ces
somnambulique, une errance fragile et épuisée, qui sous-tendent termes : « le refus, la première chose qu’il nous a dite, pas de plexus en poids aux danseurs qui les accompagnent pour que ces derniers
une conception particulière de l’espace : aucune projection, aucune avant, pas d’ouverture etc., donc un refermement sur soi. […] Dans le puissent les soulever, et dans l’importance et la durée de la
travail du butô, dans le travail d’Ôno, on rejoint la pensée du Zen, et du
conquête de territoire dans ces déplacements, une conception d’un bouddhisme, qui est de laisser parler l’espace, le vide, mais d’être aussi dans phase de suspension dans ces portés. Tous deux sont dans leur
espace non à conquérir mais à créer, à transformer, en transformant une conscience, une mémoire, dans un travail d’effacement du moi. » phrasé, naviguant dans différents niveaux du saut. L’action n’est

14 15
Cahier de danse – Novembre 2009 L’âge du corps Cahier de danse – Novembre 2009

Françoise Dupuy propose une autre interprétation de la chute. poser mon poids grâce à l’énergie, car si
En position debout, elle se livre à des chutes à l’intérieur de son je devais le faire avec le poids réel de mon
corps. Une « danse de diaphragme » construite sur un travail de corps, je n’y arriverais plus.
lâcher de la tonicité provoquant une chute dans le corps. On apprend à travailler avec ses faiblesses :
La corporéité de Françoise Dupuy se traduit par un corps qui je prends beaucoup plus soin de mes articu-
respire. Elle sollicite de manière constante sa ceinture scapu- lations, genoux, chevilles, coudes… Et dans
laire. Elle a besoin d’un ancrage stable dans le sol, procuré par le mon enseignement également, je propose
poids de sa ceinture pelvienne. Son mouvement est accompagné aux élèves de jouer avec leurs faiblesses.
par ses bras : elle semble ainsi emprunter de l’énergie à l’exté- C’est avec l’âge que l’on apprend à travailler
Dominique Dupuy dans La Danse du temps, rieur pour nourrir son intérieur. La danseuse brasse l’air avec comme cela : à 20 ans, on est pressé, on veut
de Régine Chopinot. Images tirées du film de ses bras pour se l’approprier avec une large inspiration, accen- l’idéal ; à 30 ans on commence à se rendre
Charles Picq et Régine Chopinot (2001).
tuée par un mouvement très large et marqué du diaphragme. compte que le corps, ça s’use ; à 40 ans on
Son tronc s’étire alors le long de son axe de gravité, qui passe le sent ; à 50 ans…
par la tête basculée et le regard au ciel de la danseuse, puis par La prochaine fois que je danserai en public,
son bassin et finit par un ancrage au sol dans ses talons. Puis c’est en février 2010 à Nantes : je m’ap-
elle relâche son espace respiratoire, tel un ballon gonflé au prête à danser deux solos dans la même
maximum. Commence alors le « dégonflage », une chute dans soirée. C’est un grand défi, compte tenu de
le corps qui trouve son aboutissement dans une posture qui peut l’exigence des pièces. Aujourd’hui on me
… faire référence à la position stéréotypée que l’on attribue à la fait moins de propositions, ma compagnie
Chutes ? personne âgée : celle du recroquevillement, comme si l’occiput est moins programmée, mais je vis intensé-
Attraction vers le sol et jeu tonique  et le sacrum tentaient de se rejoindre, écrasés par le poids de la Les Interrogations, de et par ElsaWolliaston. Photographie : Jacques Mérienne. ment chaque danse.
La chute est une figure récurrente et caractéristique de la gravité. Un poids symbolisé par le temps qui passe.
danse contemporaine, un outil chorégraphique auquel Régine Est-ce que vous voulez dire
Entretien avec Elsa Wolliaston
Chopinot recourt à plusieurs reprises dans La Danse du temps. Françoise et Dominique Dupuy nous proposent ainsi d’ob- qu’au-delà du fait même de danser,
Mais la chute devient la bête noire d’une personne d’âge mûr, server une couleur inattendue de la vieillesse. Loin du repli sur la difficulté consiste à surmonter les
qui peut se casser le col du fémur ! La chute se définit par le soi, il est question dans leur danse d’ouverture de corps et de réticences de programmateurs peu
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 181.62.53.245 - 10/06/2020 21:37 - © La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 181.62.53.245 - 10/06/2020 21:37 - © La Briqueterie / CDC du Val-de-Marne
passage de la position verticale à la position horizontale, mais cœur. Un corps qui s’exprime librement avec leur âge, dans À 64 ans, vous continuez habitués à voir des interprètes de
dans le domaine de la danse, cette définition est insuffisante : il la lenteur et la précision accordées au mouvement. Ils nous d’exercer en tant que danseuse, votre âge ?
s’agit avant tout d’un travail sur la tonicité. offrent à voir une corporéité vieillissante constituée d’histoires, chorégraphe et pédagogue. Oui, pour eux, programmer une danseuse
La fonction tonique est celle qui nous fait tenir debout. C’est d’expériences et de savoirs. Avez-vous déjà envisagé d’arrêter âgée est un « risque » ! Bien sûr, un corps
grâce à l’action permanente de chaînes musculaires que le corps Dans leur pédagogie, Françoise et Dominique Dupuy incitent l’une de ces activités ? jeune, esthétiquement parlant, c’est beau.
peut maintenir sa posture érigée, luttant contre les contraintes à comprendre et apprendre la danse sous son aspect sensible Quand on est danseur, on sait très bien Mais est-ce que l’on vient voir un spectacle
de la gravité. L’inhibition ou la suspension de cette fonction et personnel : « En aucun cas l’accent ne doit être mis sur la qu’on va mourir plus vite si l’on arrête uniquement pour l’esthétique et la perfor-
tonique provoquent la chute. Si l’on définit l’homme de par sa performance technique ou la prouesse esthétique, mais sur d’exercer son art. Bien sûr, si je n’arrivais mance ? Est-ce qu’un danseur est beau parce
posture érigée, la chute représente son désir d’attraction vers le la disponibilité corporelle et imaginative et sur l’ouverture plus à respirer, à tenir, il ne faudrait plus qu’il est jeune et filiforme ? C’est impor-
sol, un « lâcher prise » où se joue l’abandon d’un état habituel. de toute la personnalité aux possibilités du mouvement et de penser à danser ; mais tant qu’on tant pour moi de défendre
Laurence Louppe y voit une libération face à la gestion du poids l’invention3. » Pour défendre la longévité dans l’acte dansé, il peut exprimer quelque chose… Les musiciens, mon corps, tel qu’il est
et de la gravité : « Le poids du corps se laisse aller à sa propre est important en effet de se rendre attentif à autre chose qu’à On peut faire moins, mais on n’arrête on considère maintenant. Il faut penser
propension2. » Ainsi, la chute trouve son la virtuosité technique. Pour garder la danse à sa pas. Par exemple, je ne peux plus faire que la maturité à Pina Bausch, qui gardait
aboutissement dans l’usage du sol. Dominique Dupuy « juste » place, rappelons la question fondamentale des spectacles de 80 minutes sans les rend les danseurs : Dominique
Or Dominique Dupuy, sans passer de la posi- redéfinit la chute, qui posée par Françoise Dupuy : « Pourquoi danser ? interruption, mais je peux assurer une meilleurs ! Mercy aujourd’hui,
tion verticale à la position horizontale, propose devient une relation Mais, au fait, pourquoi vivre4 ?  » • demi-heure, 45 minutes si je travaille quel bel homme, quelle
bel et bien un « jeu tonique » avec le sol – un intime avec le poids progressivement. Avant je partais comme un élégance ! Il a embelli avec l’âge. Il fait juste
partenaire très sollicité dans La Danse du temps, courant d’air, à toute vitesse ; aujourd’hui j’ai un geste et tout est exprimé. Sans parler de
notamment dans ce solo de Dominique Dupuy. Assis, l’interprète Amanda Cron-Faure a fondé l’association ARTSERTION compris que si je commençais doucement, Françoise Dupuy…
se laisse rebondir sur le sol ; c’est en fait le haut du corps qui chute. (artsertion@gmail.com), qui veut développer une vision des mon corps disait : « D’accord, elle ne va pas Les musiciens, on considère que la matu-
pratiques artistiques et de la culture comme levier d’insertion, de
Il joue des appuis offerts par cette surface : on se demande si c’est m’agresser, donc je me laisse faire… » rité les rend meilleurs… Mais les danseurs
lutte contre l’exclusion dans une dynamique de cohésion sociale.
Dominique Dupuy qui s’allonge ou si c’est le sol qui l’accueille. Elle est titulaire d’une maîtrise du département Danse à l’université n’auraient pas le droit de vieillir. Même
L’interprète abandonne son poids à la gravité comme dans une chute de Paris 8 et elle est diplômée du master en anthropologie de la danse Il s’agit donc de danser une « étoile » de la danse classique est mise
classique ; il travaille « l’aller-vers » et le « repousser » par l’inter- de l’université de Clermont-Ferrand. différemment ? dehors au moment où elle commence à
médiaire du rebond, dans une variation de vitesse et d’énergie. Oui : le corps change, il y a de nouvelles peine à comprendre son art. Et après, on
L’attraction du sol et le lâcher de la tonicité se réunissent pour nous contraintes ; il faut remettre en question parle de « reconversion » : quelle honte !
Notes
donner une impression d’élasticité, redéfinissant la chute comme 1 Actes de la table-ronde Âge du corps, maturité de la danse, ouvrage tout son savoir pour continuer. Je pense à C’est un mot horrible… •
une relation intime avec le poids. L’esthétique du geste réside dans collectif, le Cratère-Théâtre d’Alès, 1996. une suite de pas dans mon dernier solo : ce
2 L. Louppe, Poétique de la danse contemporaine, Contredanse, 1997, p.98.
les chemins empruntés par le danseur pour résister et négocier 3 F. et D. Dupuy, Une Danse à l’œuvre, Centre National de la Danse, 2001, p.59.
sont les mêmes pas que je fais depuis des Propos recueillis par Amanda Cron-Faure
l’abandon de son poids. Un jeu entre le soi et le poids. 4 Ibid, p.67. années, mais j’ai dû trouver une façon de

16 17

Vous aimerez peut-être aussi