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Cahiers Charles V

Rire après Freud


André Jarry

Citer ce document / Cite this document :

Jarry André. Rire après Freud. In: Cahiers Charles V, n°11,1989. Psychanalyse et littérature. pp. 59-74;

doi : https://doi.org/10.3406/cchav.1989.1028

https://www.persee.fr/doc/cchav_0184-1025_1989_num_11_1_1028

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Rire après Freud

André JARRY, C.N.R.S.

En 1927, dans son article sur "L'humour", Freud reprend les


idées qu'il avait esquissées, en 1905, dans les dix dernières
pages du livre sur Le Trait d'esprit1. Il y intègre — sous un angle

qu'on
conde
Surest
topique.
le "trait
en droit
d'esprit",
de juger
surcontestable
le "comique—verbal",
les avancées
il ne reviendra
de la se¬

jamais. Sur ce terrain, d'emblée, il a poussé très loin


l'exploration.
cantons en friche.
On peut penser, pourtant, qu'il a laissé quelques

De l"'ironie", il n'a jamais parlé. Ou presque. Le livre de 1905


y consacre une fois quatre lignes (p. 117/150), une fois une
demi-page (p. 289/313). C'est pour affirmer que l'ironie est un
développement par le contraire. Or, dire le contraire de ce qu'on
veut faire entendre, cela porte un nom, en rhétorique
traditionnelle : cela s'appelle l'"antiphrase". Et l'antiphrase peut
être utilisée par d'autres attitudes que l'ironie, qui, à l'inverse,
peut faire appel à bien d'autres procédés.
Il s'agit donc, tout en tenant compte des acquis de Freud, de
prolonger sa réflexion dans le domaine de ce que j'appellerai le
"risible verbal". Car Freud emploie le mot "comique" (en
allemand, "Komische" ; plus rarement, "Komik") de façon
ambiguë. Tantôt le comique (au sens strict) s'oppose au trait
d'esprit et à l'humour ; tantôt le mot (dans un sens élargi)
subsume l'ensemble des trois notions. D'où, pour lever
l'ambiguïté, le recours, dans ce second emploi, au terme,
volontairement un peu vague, de "risible". Encore convient-il de
préciser qu'il ne s’agit ici que de "risible verbal". Freud
distingue, opportunément (quand il en vient au comique au sens
strict), le " comique verbal" et le "comique de situation". Tout ce

59
Cahiers Charles V n°H (1989)

qui s'écarte du domaine du verbal n'est, dans son livre, que


référence marginale.
Je ne quitterai pas non plus le registre du langage. Mais
j'essaierai de montrer que, dans certaines catégories du risible, le
langage est seulement un instrument utilisé par le rieur : l'emploi
d'un mot plutôt que d'un autre ne change rien à l’effet obtenu.
Dans d'autres
condition mêmecas,
duau
rire.
contraire* la littéralité de l'expression est la

Cette distinction entre un langage utilisé par le rieur et un lan¬


gage condition
tout aussi fondamentale,
du rire recoupe
entre
une autre
un rire
distinction,
à fonctionnement
à mes yeux

"psychotique" et un rire à fonctionnement "névrotique".


Une telle formulation pourra surprendre. Je crois qu'elle se
situe dans la droite ligne de la pensée de Freud. Le lapsus, l'oubli
de nom propre, l'acte manqué, sont, pour lui, les équivalents
d'un symptôme névrotique. Ce type de manifestation, auquel
chacun de nous est sujet, ne suppose pas une névrose constituée.
Et pourtant il y a là, nous dit Freud, les éléments d'une
"psychopathologie" de la vie quotidienne. Moments
pathologiques chez des individus dont les structures ne sont pas,
forcément, pathologiques.
L'hypothèse que j'avance est qu'il existe, à l'occasion, chez
les individus les plus "normaux", des modes de fonctionnement

fou
momentanés,
manifestations
d'admettre
mini-crise
type
"psychopathologie
bien
n'implique
analogue
Freud,
affirmée
(p. L'humour,
,402/324),
403/324).
susceptible
entendu,
de
trois
à
psychose
du
que
pas
ce
maniaque
fois
dans
"Sans
apparentés,
que
moi"
chacun
d'"invincibilité
"structure".
ici
de
de
d'émerger
la
type
cette
encore,
suite,
pour
de
nosographie
; (p.
de
;autrement
la
psychotique.
perspective,
entendons
parle
autant",
non
nous
402/323),
vie
dans
queplus
d'"invulnérabilité
a,
quotidienne"
du"fonctionnement
décrit
au
la
ajoute-t-il,
dit,
à:moi
vie
fond
la
peut
comme
Le
de
névrose,
sous
que
de
de
face
être
nier,
"triomphe
tous
le
lui-même,
le
"abandonner
englobe
une
défini
terme
au
ce
domaine
mais
victorieusement
les
manifestation
serait
monde
momentané"
jours.
comme
de
à du
certaines
un
tel
"manie".
refuser
noyau
le
ou
de
Étant
moi"
réel"
une
ter-
tel
la

60
A. JARRY : Rire après Freud

rain de la santé psychique". Plus nettement encore, dans le même


contexte, il évoque 1' "alternance de la mélancolie et de la manie",
observant qu'une telle "fluctuation d'investissement" serait à
"prendre en considération pour expliquer toute une série de
phénomènes de la vie psychique normale" (p. 406/327). Déjà, en
1905, il parlait de "triomphe" remporté sur l'"affect douloureux",
et présentait l'humour comme un "processus de défense"
(p. 392/407). "La plus élevée des réactions de défense",
précisait-il (p. 393/407). Il en donnait comme modèle l"'humour
de gibet", où le condamné qu'on mène à la potence affronte la
mort dans une pirouette.
J'avancerai que l'ironie est, de façon voisine, une mini-crise
paranoïaque , pour autant que l'ironiste, ayant, à tort ou à raison,
le sentiment d'être "persécuté", adopte une attitude que l’on peut
qualifier, analogiquement, de "persécutrice" ; en d'autres termes,
se "défend" contre une persécution par une autre persécution.
Ces modes de défense, qu'on trouve dans l'humour et
l'ironie, rejoignent la notion de "défense psychotique", qui, pour
n'être pas unanimement admise des théoriciens, n'en emporte pas
moins, moyennant certaines précautions, une pertinence qui peut
sembler indiscutable. Mais, du même coup, on saisit ce qui
sépare l'humoriste et l'ironiste. La défense de l'un s'adresse à

l'événement
nomme
s'adresseDieu,
à un—individu
ououlebien
Destin,
déterminé.
à une
ouinstance
la Fatalité.
impersonnelle,
La défense de
qu'elle
l'autre
se

Dans un cas comme dans l'autre, la présence d'un public est


de nature à renforcer le jeu ; mais elle n'est pas indispensable. On
peut, dit Freud, "participer par sympathie" à ce qu'il appelle la
"magnanimité" de l'humour ; mais cette participation "n'y ajoute
rien" (p. 385/400). À ceci près, observerai-je, qu'il peut y avoir,

chez
peut,
même,
celui-ci,
donner
auxquelles
ne
en
deuxième
présence
l'empêche
la
Autrement
seule
l'humoriste,
aussi
on
en
réciproquement,
personnage
peut,
présence
il
d'un
bien,
spectacle
est
dedit,
de
rire
en
garder
troisième
désir
l'extérieur,
butte,
de
l'humour
(fût-ce
étant
sa
son
de
pour
victime.
oupeut
faire
facultative)
silencieusement)
habileté
imagine
personnage
lui
se
setrouver
montre
joue
le plaisir
faire
qu'il
àcomplice
; àl'ironie
un
retourner
de
un
est
de
surcroît
étant
sa
de
en
(la
son
se
victoire.
sa
de
butte.
présence
joue
"méchanceté"
triomphe.
facultative).
les
l'ironiste
de à
Mais
plaisir
attaques
deux
Maisd’un
rien
;De
(la
et
il
à

61
Cahiers Charles V n°ll (1989)

L'humoriste (comme le maniaque), en refusant l'événement, nie,


du même coup, toute présence réelle d'autrui ; l'ironiste a besoin
d'une présence, pour la défigurer.
De part et d'autre, il y a construction d'une "néo-réalité". C'est
pourquoi
Dans le cas
il s'agit,
de l’humour,
les deux
cette
fois,(re)construction,
d'un analogue des'effectuant
la psychose.
sur

la base d'une toute-puissance, s'exerce, en quelque sorte, dans le


vide. Dans le cas de l'ironie, elle joue comme exercice d'un
pouvoir, contre un individu précis.
Le rire, en soi, n’est pas signe de "santé". Un maniaque peut
rire à gorge déployé ; à l'occasion, faire rire. Son rire ne lui sert
pas à se "défendre" contre ceci ou cela ; c'est sa manie qui,
globalement, lui tient lieu de "défense". Dans la manie, le rire est
"symptôme" ; dans l'humour, il est, à la fois, symptôme et
processus libératoire. Symptôme atténué — de l'ordre d'un
gonflement du moi. Façon de parer au pire.
De même, dans l'ironie, le rire — ou le "hideux sourire" d'un
Voltaire — est (comparé à la paranoïa) symptôme atténué — de
l'ordre d'une distorsion du moi, doublée d'une distorsion de
1' "autre". À titre, ici encore de pis-aller2.

monde
prendre
des
qui
humains".
esclavagistes,
eux
définir
d'"humour
qu'on
noire"),
comme
les
nourrissons
leurs
l'Esprit
aplati
Face
Exemple
préfèrent
exploités.
;propriétaires
le
mères
qu'il
l'entend
comme
yj'avancerai
"presque"
solution
le
des
àgagnera.
l'humour,
parti
est
noir".
Poussant
Lois
des
:typique
de
nourriture
Autre
Montesquieu
presque
"humour
habituellement
des
la
familles
àsur
verroterie
et
L'auteur
la
Symétriquement,
terriens
la
exploiteurs,
au
exemple,
le
d'humour
misère
"l'esclavage
notion
jusqu'à
impossible

sens
rose"),
saine,
pauvres,
peine"
detraditionnel
à
la
des
puissent
d'"ironie
l’or
non
la
retourne,
noir
l'absurde
(et
soit
pour
André
fermiers
ayant
"Modeste
des
méritent
préalablement
moins
de
qu'on
: mieux
bouillie,
les
en
rose".
le
nègres".
acheter
une
Breton
du
texte
plaindre
insidieusement,
célèbre
face
irlandais,
peut
l'argumentation
àvaleur
proposition"
terme
se
peine
soit
célèbre
faire
de
a
"Ils
nommer
au
lancé
: engraissés
[...]
de
rôtie
le
(que
l'ironie,
le
ont
suggère
marché
le
nom
chapitre
clins
défenseur

Des
la
l'on
le
; feint
"ironie
tout
notion
d'êtres
contre
Swift,
nez
d'œil,
gens
telle
peut
que
des
par
les
de
le
si

62
A. JARRY : Rire après Freud

pour empêcher
double entente. qu'on ne prenne au premier degré un discours à

S'appliquant à ce type de risible, l'expression "humour noir"


peut apparaître mal choisie. Plus qu'à l'humour, le procédé
atteint,
s'apparenterait
mine deà rien
l'ironie
, ceux
; mais
dontune
elleironie
fait semblant
détournée,
de puisqu'elle
soutenir la
cause. Au reste, une certaine ironie se mêle souvent, en contre¬
point, à l'humour noir. Elle éclate au grand jour dans telle
parenthèse de Swift sur les aristocrates qui, déjà, "ont mangé les
parents" ; dans telle incise de Montesquieu sur les souverains
"qui font tant de conventions inutiles". Mais, même alors, il
s'agit d'une
nom d'un combat
réalité, désintéressé
ou d'un principe,
où on qui
se pose
transcende
en tiers.l'ensemble
Et ce, au

des protagonistes : en l'occurrence, l'égalité en droit de tous les


hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, ou quelle que
soit leur origine sociale.
discréditer
Feignantses
dethèses
se ranger
ou ses
aux
conduites,
côtés duseplus
faisant
fortredresseur
pour mieuxde
torts, l'humour noir, à la différence de l'ironie, se joue, non plus
à deux, mais à trois ; ou, plus exactement, à deux plus un. C'est
ce "plus un" qui se pose en garant d'une certaine vérité.
L'humour noir n'a plus rien d'une "défense", victime, pour une
part, de ses reconstructions ; en prenant ses distances à l'égard
d’un montage qui, exprès, a viré à la caricature, le procédé a va¬
leur d'interprétation. Au sens où, dans la cure, l'interprétation de
l'analyse vise à induire, chez l'analysant, une prise en compte de
la réalité. Non pour qu'il s'y adapte ; mais pour qu'il la modi¬
fie -ce qui exige que, d'abord, il Y accepte.
Ignorant l'ironie, Freud, à plus forte raison, ignore l'humour
noir. En revanche, à l'humour, il associe, subrepticement, un
autre type de risible : celui que je propose de nommer "ironie
rose". Il affirme, en effet, que le procédé humoristique peut être
dirigé soit vers la personne propre, soit vers autrui. De ce second
type d'"humour (de ce qu'il nomme ainsi), il ne donne, à vrai
dire, aucun exemple ; mais il en établit le principe comme suit :
"l'humoriste" (ou supposé tel) se comporte à l'égard de l’autre
"comme l'adulte à l'égard de l'enfant, lorsqu'il reconnaît l'inanité
des intérêts et des souffrances qui apparaissent considérables à
celui-ci, et qu'il en sourit" (p. 404/325).
En fait, un tel "sourire" est le signe, non plus d'un triomphe
illusoire, mais d'une plus juste appréciation des choses.

63
Cahiers Charles V n°11 (1989)

L'humour donne le pas au principe de plaisir ; l'ironie rose sert le


principe de réalité. Il y a bien "ironie", de la part de celui qui
tourne en dérision une position irréaliste. Mais c'est une ironie
sans méchanceté ; susceptible d'exercer sa bienveillance dans
plusieurs directions. À coups d'épingle, stimuler un "dépressif',

ramener
persécution
instant,
lui remonter
sociation.
lesles
morceaux
unle
pieds
regard
moral
sur
"éclatés"
amusé.
; dégonfler
terrePeut-être
d'une
; substituer
la personnalité
baudruche
mêmeà ressouder,
un
d'un
en
sentiment
voie
"exalté",
un
de bref
dis¬
de
le

En joignant, sous un même vocable, l'humour et cette variété


(rose) de l'ironie, Freud a mêlé deux attitudes très éloignées, sans
percevoir que l'une est de l'ordre de la "défense", l'autre de
l'ordre de T'interprétation". La différence entre humour et ironie
rose est symétrique de celle qui oppose ironie et humour noir.
Comme l'humour noir se joue à deux plus un, l'ironie rose se
joue à un plus un.
Revenant à l'humour (à un tout seul), Freud entreprend de lui
appliquer le même modèle qu'au (prétendu) humour à deux.
L'humoriste, suggère-t-il, "se traite lui-même comme un enfant",
jouant à l'égard de cet enfant "le rôle de l'adulte supérieur"
(p. 404/325). Et il enchaîne — nous sommes, je le rappelle, en
1927 — : "L'humoriste a retiré l'accent psychique de son moi et
l'a déplacé sur son surmoi. Or, à ce surmoi ainsi grossi, le moi
peut apparaître minuscule" (p. 405/326). Par ce propos, Freud
contredit radicalement ce qu'il avançait plus haut, concernant
l'inflationpart,
d'autre du moi
de dans
la "sollicitude
le processus consolatrice"
humoristique. Ce
du qu'il
surmoi
dit,

(p. 408/328) peut sembler surprenant. Quatre ans après


l'introduction
mal assuré3. de la seconde topique, son maniement paraît encore

De ce brouillage des perspectives4, émerge, cependant, une


question : si l'humour, qui se joue à un, est inapte à se diriger

vers
dirigée
se tourner
autrui,
verssoi-même
l'ironie
la personne
rose,
en dérision,
propre
qui se?joue
Autrement
pour
à prendre
un plus
dit,en
un,
est-il
compte
peut-elle
possible
la réa¬
être
de

lité ? Je n'hésite pas à répondre affirmativement, pour autant que

s'opère,
exactement,
usage interne.
chezdeMême
leprise
joueur,
de distance
s'il n'y
unea qu'un
sorte
: ressort
de dédoublement,
personnage,
d'une interprétation
il y a bien
ou, deux
plus
à

places, et le jeu est à deux — à un plus un 5. C'est, très précisé-

64
A. JARRY : Rire après Freud

ment, ce qui apparaît chez Freud, quand il écrit, à la fin de son ar¬
ticle (p. 408/328) : "Le principal est l'intention que l'humour met
en acte, que celui-ci opère sur la personne propre ou sur des
personnes étrangères. Il veut dire : 'Regarde, voilà donc le
monde
faire l'objet
qui paraît
d'un siplaisanterie
dangereux. !'"
Un Simplement,
jeu d'enfant, tout
il ne
juste
s'estbon
pas
à

avisé que cette analyse n'avait plus rien à voir avec le procédé
dont il avait trouvé le modèle exemplaire dans 1' "humour de
gibet".
Quant au problème du public, il se pose, pour l’humour noir,
ou pour
l'ironie.
l'ironie
Dansrose,
tousdans
ces cas
les mêmes
de figure,
termes
l'auditeur
que pour
ou le
l'humour
lecteur
n'est qu'une présence facultative. Dans la mesure où il s’identifie
au locuteur ou au scripteur, ce personnage supplémentaire
n'ouvre aucune place supplémentaire.

L'humour, dit Freud, et il faudrait y joindre l'humour noir et


les deux sortes d'ironie, oppose des représentations de contenus
différents. Et c'est pourquoi dans tous ces cas les mots sont,
pour une part, interchangeables. Dans le comique et dans le trait
d’esprit, il s’agit, au contraire, de deux modes différents de
représentation pour un même contenu. D’où l’importance de la
littéralité6.

Comique et trait d'esprit s'opposent, à leur tour, sur le terrain


ainsi délimité. Entre les deux modes de représentation, le
comique se borne à établir une "comparaison" ; étant sous-
entendu que seules sont "comparables" des réalités de même
"niveau". Dans
simultanées d'une même
le trait
chose
d'esprit,
[. . .] travaillent
les "deuxchacune
conceptions
avec des
dépenses différentes" : l'une "suit le chemin de la pensée à travers
l'inconscient ; l'autre demeure en surface et présente le mot
d'esprit comme une proposition quelconque issue du pré¬
conscient et devenue consciente". L’auditeur tire son plaisir de la
"différence de ces deux modes représentatifs"7 ; étant bien
entendu que "différence" signifie, cette fois, différence de niveau.
L'ensemble de ces citations est tiré des toutes dernières pages
du livre de 1905 (pp. 394-396/408-409). Au cours du même
chapitre, le comique a été défini — je rappelle qu'il s'agit du
comique verbal — comme un "trait d'esprit avorté"

65
Cahiers Charles V n°n (1989)

(p. 360/377). Non-sens au regard du conscient, le trait d'esprit


fait sens, pour autant que l'allusion "suit sa voie à travers
l'inconscient". Le comique ne fait place qu'au non-sens: c'est une
"tête de Janus dont un seul visage serait modelé" (ibid.).
Le chapitre sur "L'esprit en tant que processus social" sou¬
ligne, entre les deux registres, une autre différence, non moins
fondamentale. Le comique, dit Freud, se joue à deux ; le trait
d'esprit (du moins sous sa forme "tendancieuse", la plus
achevée) se joue à trois (pp. 236-237/264). Un "deux", un
dans
"trois",
l'ironie
notons-le
(noire),
aussitôt,
ou dans
qui l'ironie
s'organisent
rose tout
ou l'humour
autrementnoir.
que
Dans l'esprit tendancieux, poursuit Freud, l'un des trois
personnages peut être absent ; mais c'est nécessairement le
"deuxième". Je vais essayer de suivre sa démonstration.
Freud, on le sait, distingue l'esprit à tendance "obscène" (ou
"sexuelle") et l'esprit à tendance "hostile" (ou "agressive"),
quitte, ensuite, à subdiviser cette seconde catégorie : 1' "esprit
hostile" ne regardant plus que les individus ; 1' "esprit cynique"
concernant les "institutions" ; l'"esprit sceptique" visant la
condition humaine en général. La tendance "sexuelle" est à la
base de ce que Freud appelle T'esprit grivois" (pp. 157-163/188-
194) : un homme prend pour cible une femme, et cherche à la
faire rougir, avec la complicité d'un autre homme. La femme peut
être physiquement absente ; cela ne change rien. Elle est présente
à la pensée du locuteur (en position "première"), ainsi qu'à celle
de "l'acolyte" (en position "troisième). Ce dernier, en revanche,
est forcé d'être là ; au point que, bien souvent, c'est lui qui rit le
premier, et que le locuteur — chez qui l'esprit "se fait" plutôt
qu'il ne le fait (p. 301/324) — ne rit qu'à voir, ou à entendre, rire
l'auditeur. Les diverses sortes d’esprit agressif fonctionnent sur
un modèle voisin. L'"objet" de l'agression peut n'être présent
qu'en pointillé ; cas de figure obligé si c'est une entité abstraite.
Le comique, au contraire, soutient Freud, se suffît de deux
personnages : le locuteur et celui qu'il nomme "la personne-
objet". "Le tiers [...] intensifie le processus comique sans y
ajouter aucun élément nouveau" (p. 300/323).
comique
Cette seconde
de situation.
partieSa
detransposition
la démonstration
au comique
est menée
verbal
à partir
ne du
va
pas de soi. Les choses ne s'éclairent qu'à reprendre, après Freud,
les étapes de ce qu'il désigne comme la "psychogenèse" du trait
d'esprit : "jeu", "plaisanterie", "esprit inoffensif" ; à quoi s'ajoute

66
A. JARRY : Rire après Freud

le "naïf, "intermédiaire entre le comique et le trait d’esprit"


(p. 307/329). À condition d'étudier, dans chaque cas — ce que
ne "langue",
la fait pas Freud
dans —
sonla
rapport
place du
à la
langage
"parole".
ou, plus précisément, de

définit
Ce que
comme
Freud
uneappelle
sorte de
"jeu"
révolte
(jeucontre
verbal),
les chez
contraintes
l'enfant,
de se
la

langue. "Pipipopo" : plaisir de retrouver partout, fût-ce par à peu


près, les syllabes scabreuses ; mais aussi dérision. A la violence

exercée
violence
sur autrui,
semblable par
égale.
mais
: les
le sur
code,
Ce
autres
la
n'est
langue.
l'être
enfants
pas en
l'ironie
Poursont
apprentissage
le invités
reste,
: la violence
leàmécanisme
s'associer
répond
s'exerce,
par
est jeu,
au une
non
très

c'est-à-dire à s'identifier au meneur de jeu contre l'ennemi


commun. Jeu à deux places : tous contre un. Contre les structures
de la langue.
La "plaisanterie", dit Freud, est l'analogue du "jeu", transposé
chez l'adulte. Il y faut des conditions favorables ; à l'occasion, un
peu d'ébriété. Celui qui entre, à retardement, dans le groupe des
rieurs risque d'être déphasé , tant qu'il ne s'est pas mis à
l'unisson de leurs propos oiseux. Le processus, au demeurant,
est strictement le même que dans le "jeu" : tous unis pour défaire,
pour détruire, ce moyen nécessaire, mais contraignant, qu'est le
langage ; pour établir, dans la "communauté" d'un rire "débridé",
une "fête des mots" qui est aussi une "fête des sots".
Le "trait d'esprit inoffensif' introduit le sérieux du contenu ;
mais il arrive que Freud en soit tellement embarrassé qu'il est
tenté de le rayer de sa liste, arguant que, "rigoureusement parlant,
la plaisanterie seule est sans tendance", et que l'esprit "n'est en
somme jamais totalement dépourvu de tendance", pour autant que
son "second objectif' (outre le rire) est de "favoriser la pensée"
(p. 218/247). En fin de compte, il maintient la notion. Il a raison.
L& "jeu", la "plaisanterie", se limitent à deux places : celle de
l'auteur (autour duquel viennent se grouper les témoins), et celle
du code. Le trait d'esprit, d'emblée, se construit sur trois places.
L'acolyte vient tenir la troisième. La deuxième est, encore et
toujours, occupée par le code : uniquement par le code, dans
l'esprit inoffensif ; à la fois par le code et la "personne-objet",
dans l'esprit tendancieux.
Le comique nous ramène à un jeu à deux places. De la part du
locuteur, même plaisir de destruction (ou de déconstruction) du

67
Cahiers Charles V n°l1 (1989)

code que dans le jeu ou dans la plaisanterie. Mais du côté de


l'auditeur, le processus est autre. Loin de s'allier au locuteur pour
retourner, ou détourner, les ressources de la langue, il est cloué
au lieu même du code, et mis à la question avec le code. En
somme, il occupe la même place que la "personne-objet", dans
l'esprit tendancieux : à ceci près qu'il est tourné en dérision, non
pas en tant qu"’objet" sexuel ou qu"’objet" d’agression, mais
simplement dans son être de langage (au ras des mots) ; à ceci
près, aussi, que la "troisième" place reste vide.
L'écart entre la plaisanterie et le comique, qui, l'un et l'autre,
se jouent à deux , peut sembler mince. Pour mieux me faire
comprendre, je rapporterai une anecdote personnelle. Un de mes
amis et moi avons eu l'occasion de travailler, parallèlement, sur
Boris Vian, et, plus précisément, sur L'Écume des jours. Malgré

privé
répétitif.
comique",
d'une
de
accorder
roman
prendre
Vian,
langue,
rire
selon
chacun
s'agit,
contenu
l'auteur,
le
seulement
nous
"comique".
"Aiguiser
caractère
Quant
nombreux
jaune.
nos
de
levée
sommes
en
tout
: victime.
de
la
lui,
est
soit
tant
toute
nos
attitudes
au
Ainsi,
une
raison
c'est
chez
son
au
oiseux
d'inhibition.
rapidement
alléguant
Ce
à
"naïf,
vues
que
points
pointe
la
plus,
liberté
point
dans
qu'il
l'auditeur.
Je
n'est
la
langue.
de
déclencheur
de
;même
ne
sur
s’il
notre
de
mais,
est
de
le
lecteurs.
d'ail
m'abstenais
d'entente,
l'"esprit
que
d'invention
la
plaisanterie,
fastidieux
est
l'occasion,
Mais
vue.
domaine
D'où,
opération
forme
différend.
face
Le
récemment
avec
situé
Àcette
locuteur
inoffensif'
Nous
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dans
àune
ceci
jamais
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forcé
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Il
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Freud
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se
qu'il
cas
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je
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nous
rire
de
d'inhibition
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me
moi,
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qui
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comme
mots",
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non
n'avons
d'enfant"
semble-t-il,
dès
domine
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le
ledifféremment,
semblé
l'un
le
seulement
l'auditeur
trait
qu'il
complice
l'esprit
dans
inoffensif.
parti
tendance
se
et
l'enfant
réussi
d'esprit,
dans
devient
produit
pour
l’autre,
l'autre,
—soit
com¬
de
et
qu’il
est
ne
de
le
la
à:

comprend pas ce qu'il a dit ; c'est de lui, en même temps que du


"mot", que rient les auditeurs. Autrement dit, le naïf — c'est en
cela qu'il s'apparente aussi bien au comique qu'à la plaisanterie
— se joue à deux ; mais la place restée vide est cette fois la pre¬
mière. Le mot naïf, à proprement parler, n'a pas d'auteur.

68
A. JARRY : Rire après Freud

"Absence d'inhibition", dit Freud ; on pourrait avancer, dif¬


féremment, que, dans une construction entièrement sourde à elle-
même, l'inconscient parle, en quelque sorte, sans sujet.
C'est seulement dans le trait d'esprit — qu’il soit inoffensif ou
tendancieux — que les trois places sont occupées. Ce qui a
trompé Freud, c'est qu'il a raisonné en termes de personnages et
non de places. D'où ses hésitations quant à l'esprit inoffensif :
soit
"troisième"
qu'il leplace),
tire dusoit
côté
qu'il
dele la
tire
plaisanterie
du côté de l'esprit
(vidant,tendancieux
par là, la

(ne sachant plus, alors, comment remplir la "deuxième" place).


D'où aussi son erreur, quand il croit déceler, dans la "personne-
objet" de l'esprit tendancieux, un élément facultatif. Que le per¬
sonnage soit présent ou absent, sa place est toujours réservée ; en
quoi le rôle de la "personne-objet" diffère radicalement de celui
du public, qui, ici comme ailleurs, est une simple possibilité.
Cette place, en outre, est celle du code. Freud n'a pas vu que la
langue occupe toujours la place centrale : seule dans la
plaisanterie
le naïf, à l'auditeur
et dans dans
l'esprit
le inoffensif
comique, à; associée
la "personne-objet"
au locuteur dans
l'esprit tendancieux.

Si l'on réduit le débat aux deux formes majeures que sont le


comique et le trait d'esprit, dire que l'un se joue à dewc, et l'autre
à trois (s'agissant là — j'y reviens encore — de places ), c'est
dire que le comique fonctionne à la manière d'une "défense" et le
trait d'esprit à la manière d'une "interprétation". Situation
symétrique de celle qui oppose, d'une part* humour et ironie,
d'autre part, humour noir et ironie rose. A ceci près que la
défense comique est de l'ordre, non plus de la psychose (comme
la défense humoristique ou ironique), mais de la névrose et, plus
précisément,
de contrainte".sans doute, de la névrose obsessionnelle, "névrose

Dans le trait d'esprit, comme dans l'humour noir ou dans


l'ironie rose, on retrouve un "plus un" : en l'occurrence
l'"acolyte", en tant que lieu de l'interprétation. Pour qu’il y ait
trait d'esprit, il faut que quelqu'un l'entérine ; sinon, il y a seule¬
ment lapsus. C'est l'acolyte qui donne acte%.

69
Cahiers Charles V n°11 (1989)

Risible "psychotique"
Situation initiale Situation finale

Humour (rose)
w
Ironie (noire O-A !&=■
Humour noir
Ironie rose
OA 0a

Risible "névrotique"

Places : 1 3

Naïf A

Comique

Jeu
Plaisanterie

Esprit inoffensif O - A

Esprit tendancieux
<ÉL A

0

T

A

«—
A►► "interprétation"
La langage
L'autre
Le
Dépression
Violence
personne
comme
-----
comme
propre
T►lieu
partie
victime
complice
exaltation
violence
allié
ennemi
comme
ouprenante
acolyte
dudusymptôme
feinte
lieu
symptôme
de
dudu
ou
l'interprétation
symptôme
symptôme
partie
«v/.
atténué,
atténué
prenante
chocou
atténué
enderetour
del'interprétation
l'interprétation
("défense")

70
A. JARRY : Rire après Freud

Il n'est pas nécessaire que, chez le locuteur et l'auditeur, les


"associations", d'où surgit la surprise, soient les mêmes. Il est
même nécessaire qu'elles ne le soient pas, pour que soit
préservée la liberté des partenaires. Cest seulement à ce prix que
la langue,
vraie, ou pleine
cessant (émise,
d'être tyrannique,
aussi bienpeut
quedonner
reçue),
lieu
une
à une
parole
parole

quelque
de l'autre.
chose de l'inconscient puisse émerger, d'un côté comme

De là, la valeur de modèle du trait d'esprit pour toute


"communication" misant sur l'inconscient. Entre autres, pour la
"littérature" — objet de ce colloque. À condition que le lecteur,
aussi bien que l'auteur, y mettent le prix.
* * *

J'adopterai le point de vue du lecteur, plutôt que de l'auteur. A


chaque type de risible, on peut faire correspondre un mode de
lisible.

Il y a des lectures qui n'abordent le texte que comme prétexte.


Certainessur
d'autres, peuvent,
le modesur
de le
l'ironie,
mode renforcer
de l'humour,
l'agressivité.
être exaltantes
D'autres;

encore peuvent, sur le mode de l'humour noir, inciter à des


être
monde.
"engagements"
l'occasion plus
d'un "altruistes",
retour sur soi,
ou, sur
d'une
le mode
vue plus
de l'ironie
réaliste
rose,
du

Il y a des lectures qui prennent le texte au pied de la lettre.


Mais ce peut être de multiples façons.
Je peux, "naïvement", m'identifier aux amours de la bergère et
du fils du roi. Je suis lu par la fiction, plus que je ne la lis. Je m'y
perds comme "sujet".
serJede
peux
brûlantes
fantasmer
déclarations
autour de lad'amour
personne (ou
de l'auteur,
bien deluihaine).
adres¬

L'écrivain y verra une "plaisanterie", à moins qu'il ne se prenne


au jeu. Autre façon, pour l'un comme pour l'autre, de se laisser
piéger par ce qui n'est que "littérature".
obsessionnelle,
Je peux accorder
dont une
au fonctionnement
certaine critique du
"structuraliste"
texte une attention
n'a pas

toujours été exempte. La vie du texte risque de ne pas sortir


indemne de l'aventure. Pas plus que n'est vivant un "comique"
mécanique et à répétition.

71
Cahiers Charles V n°H (1989)

La seule lisibilité qui fasse du texte une "œuvre ouverte" est


celle qui s'apparente au "trait d'esprit". Elle exige, certes, une
certaine qualité de l'écriture ; mais elle exige, tout autant, une
certaine qualité de la lecture, propre à entériner cette qualité de
l'écriture.
chez chacun
Sans
de pour
ses lecteurs,
autant que
se recouvrent
les "associations",
exactement.
chez Le
l'auteur,
texte

écrit et le texte lu (on parlerait de même du discours prononcé et


entendu) sont toujours, pour une part, en décalage. Et c'est tant
mieux. Le texte lu est, à la fois, en-deça et au-delà du texte écrit.
A condition de ne pas tomber dans le "malentendu", un foison¬
nement associatif autour du texte peut être cause
d’enrichissement. Là est le secret de la qualité de la rencontre.
Disant cela, je me tiens au plus près de l'intuition de Freud,
quand il soutient que tout trait d'esprit - fût-il inoffensif -
"favorise la pensée".
En revanche, je pense qu’il a tort quand il réduit, dans l'esprit
tendancieux, le mécanisme langagier, qui provoque le rire, à
n'être qu'une "prime de séduction", au service des tendances.
Ou, comme il dit encore, à n'être qu'un "plaisir préliminaire",
permettant "la libération d'un plaisir plus grand" par la levée du
refoulement (p. 225/253).
La notion de "plaisir préliminaire" se retrouve dans les Trois
essais (on sait que les deux livres furent écrits, en alternance,
durant la même année 1905). Elle sera reprise encore, trois ans
plus tard, dans l’article sur "Le créateur littéraire et la fantaisie" :
le "gain de plaisir purement formel, c'est-à-dire esthétique", y
est-il dit, n'est qu'un prélude au "relâchement des tensions", d'où
vient "la jouissance propre de l'œuvre littéraire"9. Freud, toute sa
vie, sera porté à négliger l'aspect formel de l'œuvre littéraire, ou
artistique, au profit du contenu ; de même qu'il subordonne, dans
le moment sexuel, la rencontre des corps, à la "reproduction".
notion
C’estdepeut-être
"sublimation".
pour cela qu'il échouera à mettre au point la

Le problème s'éclaire, si l'on souligne que, dans le trait


d'esprit (sous sa forme achevée), le plaisir de donner une issue à
la tendance et le plaisir de contourner la langue occupent le même
lieu : le rire (ou le sourire) peut, dès lors, apparaître comme le
signe visible de la rencontre entre ces deux sortes de plaisir. De
même, dans la lecture, le plaisir esthétique et le plaisir de détente
psychique convergent, en un troisième temps (logique, plus que
chronologique), dans une force d'émotion qui est, pour moi, le

72
A. JARRY : Rire après Freud

poétique. De même encore, dans le moment sexuel, déplaçant la


question de la sublimation, de la procréation vers la "fécondité de
la caresse" (pour reprendre une formule de Luce Irigaray10),
j'avancerai que plaisir et jouissance, que la théorie a tendance à
disjoindre de façon un peu trop radicale, sont appelés,
concrètement,
d'une double remémoration.
à se rejoindre dans une même plénitude, faite

NOTES

1 Dans ce qui suit, les références à ce livre seront données, au fil du texte,
d'après la traduction publiée sous le titre : Le Mot d'esprit et ses rapports
avec l'inconscient , Gallimard (coll. "Idées"), réimpression 1978. L'article
sur "L'humour" y figure en appendice. Il a été retraduit dans :
L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard (coll. "Connaissance
de l'inconscient"), 1985, p. 317-328. Pour renvoyer à cet article,
j'indiquerai, séparées par une barre oblique, les pages des deux éditions ;
mais je citerai le texte de la seconde. Depuis la rédaction de cet article, le
livre de 1905 a été retraduit : Gallimard (coll. "Connaissance de
l'Inconscient"), 1988. Pour éviter de trop nombreuses "corrections
d'auteur", je n'ai pas modifié les citations, me contentant d'ajouter sur
épreuves, après une barre oblique, la page de cette nouvelle édition.
2 Nul fonctionnement de type "mélancolique", à plus forte raison de type
"schizophrénique", ne saurait fournir un modèle de rire.
3 Ainsi, à la formule de Freud : "L'humour serait la contribution au
comique [à entendre au sens large] par la médiation du surmoi"
(p. 407/328), on est tenté de substituer cette autre formule : "L’humour
serait la contribution au risible par la médiation du moi idéal". Freud
utilise, de façon interchangeable, "surmoi", "idéal du moi", "moi idéal" ;
les distinctions seront introduites après lui, en particulier par Lacan,
soutenant que le moi est toujours "idéal" (c'est-à-dire, à la fois, idéalisant
et idéalisé). Freud, quelques lignes plus loin, tente de concilier les deux
points de vue en écrivant (p. 408/328) : "Le surmoi, quand il instaure
l'attitude humoristique, écarte à proprement parler la réalité et se met au
service de l'illusion". C'est dire, précisément, que le surmoi cède le pas
au moi (idéal).
4 Ce brouillage s'esquissait déjà dans le livre de 1905, lorsque Freud
écrivait (pp. 393/407-408) : "L'élévation de son moi, dont témoigne le
déplacement humoristique — et qui d’ailleurs pourrait se formuler
comme suit : 'Je suis trop grand pour que ces événements me touchent

73
Cahiers Charles V n°l1 (1989)

de façon pénible' — , cette élévation, dis-je, l'adulte pourrait bien la tirer


de la comparaison entre son moi actuel et son moi infantile".
s Même quand la situation de départ est un sentiment de "persécution",
j'avancerai que l'ironie rose n’introduit pas une troisième place, car,
jouant dans l'analogue, elle se substitue à ce sentiment, plutôt qu'elle ne
le combat. Autrement dit, la situation de départ à deux devient, comme
dans les autres cas, une situation à un plus un. Inversement, Marcelle
Marini me fait observer que l'ironie noire peut, elle aussi, être dirigée
vers la personne propre ; le rire, alors, est symptôme (atténué) d'un
mécanisme d’auto-destruction. Mais il y a encore deux places, et non pas
une, car il y a dédoublement (à distinguer de la "prise de distance"
génératrice d'un "plus un").
6 Freud distingue, au chapitre I du livre de 1905, l'"esprit des mots", et
T'esprit de la pensée". Le premier joue sur la structure phonétique ou
sémantique du mot ; le second, sur la structure de la phrase. Même dans
ce second cas, la littéralité est concernée.
7 C'est par suite d'une coquille typographique que l'édition de la collection
"Idées" imprime "deux mots représentatifs" au lieu de "deux modes
représentatifs". Correction effectuée dans la nouvelle édition.
8 Quand Freud écrit (p. 236/264) : "Il me semble que, dans la plaisanterie,
l’acolyte ait qualité pour décider si l'élaboration de l'esprit a atteint son
but", il confondde"plaisanterie"
identification l'auditeur auet locuteur.
"trait d'esprit".
C'est La
seulement
plaisanterie
dansimplique
le trait
d'esprit que l'auditeur, devenu "acolyte", "décide" (autrement dit, qu'on
quitte le plan du symptôme, fût-il "atténué", pour celui de
l'interprétation).
9 Dans L'Inquiétante étrangeté et autres essais, ouvr. cité, pp. 29-46 ; réf.
p. 46.
10 Éthique de la différence sexuelle, Minuit, 1984, dernier chapitre.

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