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« La Limace »- Battre la campagne ( 1968) , Raymond Queneau

Introduction
- Auteur : Raymond Queneau, romancier, poète et dramaturge français du XXème siècle. Faisant
d’abord partie du surréalisme, il se détache de ce groupe pour tracer sa route solitaire. Cofondateur
du club littéraire de l’OuLiPo, il marque son œuvre par le jeu avec le langage et sa passion pour les
mathématiques et la philosophie.

- Œuvre : Battre la campagne est un recueil de poèmes paru en 1968, qui fait suite à son œuvre
Courir les rues. Queneau décrit le monde rural, ses paysages, ses maisons et ses habitants. Tous ses
textes allient humour et poésie tant par l’évocation de personnages insolites que par la fantaisie
verbale et les contraintes qu’il s’impose.

- Texte :
• « La Limace » est un poème en vers libres de 15 vers extrait de Battre la campagne
• Il a pour sujet étonnant, comme son titre l’indique, ce gastéropode. Sur un ton
humoristique, Queneau joue sur les mots et les sonorités tout au long du texte en déjouant
les codes traditionnels, s’amusant ainsi à tromper les attentes du lecteur.

[LECTURE]

Comment Queneau cherche-t-il à faire comprendre au lecteur tout en le surprenant que même
les sujets les plus humbles méritent sa considération ?

Mouvements
I. v.1 à v. 5 : Un apostrophe surprenant
II. v.6 à v. 9 : Une personnification inattendue
III. v. 10 à v.15 : La dimension ludique et poétique assumée

I. v.1 à v. 5 : Un apostrophe surprenant


V.1 « Limace pure et sans Situation d’énonciation D’emblée, le premier vers surprend le
tache» marquée par l’apostrophe lecteur, car le poète s’adresse à une
«Limace » limace en l’apostrophant.
Cette situation d’énonciation est
confirmée au vers 8 avec l’emploi de la
2ème personne : «ta race»
v. 1 « pure et sans tache » Adjectif et complément du Queneau nous interpelle à la fois sur
nom l’aspect extérieur de la limace, ainsi
qu’à son aspect moral. Elle n’a pas
conscience du mal qu’elle fait dans les
cultures.
v. 2 « la bave trace dans le Vision négative Le caractère nuisible de la limace est
dédale des bourraches » rappelé dans les vers suivants :
v. 4 « vorace » « ravage…»
v.5 « ravage la salade L’aspect répugnant de cette bête par sa
automnale » «bave» ou l’adjectif «vorace.»
Il peut donc sembler étonnant de consacrer un poème à un animal a priori aussi insignifiant
qu’une limace. Ce gastéropode ne semble pas digne, du fait des représentations négatives le
concernant et énoncées précédemment ( nuisible, animal gluant…) de constituer un objet poétique.
II. v.6 à v. 9 : Une personnification inattendue
V.6 « limace âme sagace» Personnification A partir du vers 6, c’est une
inattendue personnification inattendue de la limace
qui commence avec «âme sagace». A
partir de là, on ne peut plus lire le poème
au sens premier.
v. 7 «semblable aux Comparaison à des Puis, au vers 7, la limace est comparée à
sargasses humaines» «sargasses humaines» des «sargasses», algues brunes et
flottantes très envahissantes qui
empêchent les bateaux d’avancer.
L’adjectif « humaines» peut par analogie
se rapporter aux soucis des hommes, qui,
comme les sargasses, empêchent les
hommes d’avancer dans la vie tant qu’ils
n’ont pas réussi à s’en dépêtrer.
v. 8 «brave» Adjectifs Les qualités morales de la limace sont
v. 9 « vivace» mises en avant.
V.8-9 « qui perpétue ta Proposition relative Montre que la limace, malgré les
race/vivace malgré la tentatives d’éradication qu’elle subit, reste
haine du campagnard » courageusement attachée à sa mission de
se reproduire, de perpétuer sa race. Cette
proposition justifie l’adjectif «brave» car
il lui faut du courge pour continuer à
avancer malgré la haine dont elle est
victime.

III. v. 10 à v.15 : La dimension ludique et poétique assumée


V. 10 « limace trisyllabe» Dimension ludique et La limace est ici considérée non comme le
poétique du texte assumée signifié du mot ( le mollusque) mais
et explicitée comme le signifiant ( le mot)
Tout le long du poème Assonance en [a] Renforce l’emphase et l’effet comique.
Queneau emploie un ton humoristique qui
fait que ce poème appartient au registre
héroï-comique : le sujet est bas mais le
ton est emphatique, exagérément noble.
v. 11 « il faut te donner un Registre héroï-comique Illustré au vers 11 : Queneau adopte une
peu d’affection » attitude emphatique et bienveillante à
l’égard de la limace.
«espace » «surface» Jeu avec le son [ace] De plus, le texte est un jeu avec le
«vorace» «la salade» langage. Tout au long du poème, Queneau
«sagace» «sargasses» joue avec les sonorités, notamment le son
«race» «vivace» «face» [ace] de limace que l’on trouve employés
«s’efface» «trace» d’une manière parfois cocasse.
«angoisse»
Forme du poème On peut aussi remarquer la forme du
poème qui est totalement libre, avec des
vers et rimes irréguliers et une absence de
majuscules et ponctuation.
V. 14-15 « sur les soucis» Jeu de mot final Ce jeu sur le langage et sur les mots est
affirmé aux deux derniers vers par un jeu
de mot qui clôt le poème.
Les «soucis» sur lesquels la limace laisse
la trace de sa bave désignent à la fois les
fleurs mais aussi les ennuis, les
problèmes.

Conclusion :

Dans ce poème, Queneau surprend le lecteur en choisissant ce sujet «bas» de la limace


comme objet poétique. Il fait apparaître cet animal comme un être doué d’émotions que nous
devrions prendre en compte, en le personnifiant. Il fait appel au registre héroï-comique et n’hésite
pas à utiliser l’emphase.
Il fait passer ce message d’autant plus efficacement qu’il joue sur les mots et les sonorités, captant
l’attention du lecteur en l’amusant.

Ouverture : « Une charogne » de Baudelaire = sujet bas ( une charogne ) sur un ton noble, parodie
du style galant
ou
Le choix du sujet est conforme aux orientations littéraires de Queneau, qui, comme tous les artistes
surréalistes aiment à provoquer, à chercher à expérimenter afin d’amener à une réflexion chez le
spectateur.