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Citations Conférence n°2 : Révolution et rupture : le parcours

« excentrique » de Germaine de Staël.

1) Je n’oublierai jamais le moment où l’on vit passer les douze cents députés de la France, se rendant en
procession à l’église pour entendre la messe, la veille de l’ouverture des états généraux. C’était un spectacle bien
imposant et bien nouveau pour des Français ; tout ce qu’il y avait d’habitants dans la ville de Versailles, ou de
curieux arrivés de Paris, se rassemblait pour le contempler. [Staël, Considérations sur la révolution française,
1818, réed. Jacques Godechot, Taillandier, 1983, p. 139.]
2) Un long corridor conduisait du contrôle général où nous demeurions, jusqu’au château : en approchant
nous entendîmes des coups de fusil dans les cours ; et comme nous traversions la galerie, nous vîmes sur le
plancher des traces récentes de sang. […] La reine, en sortant du balcon, s’approcha de ma mère, et lui dit : « Ils
vont nous forcer, le roi et moi, à nous rendre à Paris, avec les têtes de nos gardes du corps portées devant nous au
bout de leurs piques. » Sa prédiction faillit s’accomplir. Ainsi la reine et le roi furent amenés dans leur capitale.
Nous revînmes à Paris par une autre route, qui nous éloignait de cet affreux spectacle : c’était à travers le bois de
Boulogne que nous passâmes, et le temps était d’une rare beauté, l’air agitait à peine les arbres, et le soleil avait
assez d’éclat pour ne laisser rien de sombre dans la campagne. [Staël, Considérations sur la révolution française,
op. cit., p. 212-213.]
3) Je sortis de ma voiture au milieu d’une multitude armée, et je m’avançai sous une voûte de piques.
Comme je montais l’escalier, également hérissé de lances, un homme dirigea contre moi celle qu’il tenait dans sa
main. Mon gendarme m’en garantit avec son sabre ; si j’étais tombée dans cet instant, c’en était fait de ma vie :
car il est de la nature du peuple de respecter ce qui est encore debout ; mais, quand la victime est déjà frappée, il
l’achève. [Staël, Considérations sur la révolution française, op.cit., p. 285.]
4) Je devinai plus vite que d’autres, et je m’en vante, le caractère et les desseins tyranniques de Bonaparte.
Les véritables amis de la liberté sont éclairées à cet égard par un instinct qui ne les trompe pas. […] Je fus donc
la première femme que Bonaparte exila. [Staël, Considérations sur la Révolution française, p. 386]
5) La littérature, dans le siècle de Louis XIV, était le chef d’œuvre de l’imagination ; mais ce n’était point
encore une puissance philosophique, puisqu’un roi absolu l’encourageait, et qu’elle ne portait point ombrage à
son despotisme. Cette littérature, sans autre but que les plaisirs de l’esprit, ne peut avoir l’énergie de celle qui a
fini par ébranler le trône. [Staël, De la littérature, « De la littérature sous le siècle de Louis XIV », p. 27]
6) La littérature ne peut rien produire ne peut rien produire de grand maintenant sans la liberté. […] L’art
d’écrire en prose, inséparable de la pensée, embrasse nécessairement toute la sphère philosophique des idées ; et,
quand on condamne les hommes de lettres à tourner dans le cercle des madrigaux et des idylles, on leur donne
aisément le vertige de la flatterie : ils ne peuvent rien produire qui dépasse les faubourgs de la capitale et les
bornes du temps présent. [Staël, Considérations sur la Révolution française, p. 417].
7) Et l’on pourrait parvenir à adapter au goût français, peut-être le plus pur de tous, des beautés originales
qui donneraient à la littérature du dix-neuvième siècle un caractère qui lui serait propre. [Staël, Delphine, (1802),
réed. Garnier-Flammarion, 2000, p. 54]
8) … il est nécessaire de retracer l’importance de la littérature, considérée dans son acception la plus
étendue ; c’est-à-dire, renfermant en elle les écrits philosophiques et les ouvrages d’imagination, tout ce qui
concerne enfin l’exercice de la pensée dans les écrits, les sciences physiques exceptées. [Staël, De la littérature,
p. 66 ]
9) En parcourant les révolutions du monde et la succession des siècles, il est une idée première dont je
détourne jamais mon attention : c’est la perfectibilité de l’espèce humaine. Je ne pense pas que ce grand œuvre
de la nature morale ait jamais été abandonné : dans les périodes lumineuses, comme dans les siècles de ténèbres,
la marche graduelle de l’esprit humain n’a point été interrompue. [Staël, De la littérature, « Plan de l’ouvrage »,
p. 87]
10) Il est impossible d’être un bon littérateur, sans avoir étudié les auteurs anciens, sans connaître
parfaitement les ouvrages classiques du siècle de Louis XIV. Mais l’on renoncerait à posséder désormais en
France de grands hommes dans la carrière de la littérature, si l’on blâmait d’avance tout ce qui peut conduire à
un nouveau genre, ouvrir une route nouvelle à l’esprit humain, offrir enfin un avenir à la pensée ; elle perdrait
bientôt toute émulation, si on lui présentait toujours le siècle de Louis XIV comme un modèle de perfection, au-
delà duquel aucun écrivain éloquent ni penseur ne pourra jamais s’élever. [Staël, De la littérature, « Préface de
la seconde édition », p. 57-58.]
11) Non, aujourd’hui même encore, le raisonnement ne saurait approcher de ce temps incommensurable.

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Juger ces événements, de quelques noms qu’on les désigne, c’est les faire entrer dans l’ordre des idée existantes,
des idées pour lesquelles il y avait déjà des expressions. Á cette affreuse image, tous les mouvements de l’âme se
renouvellent ; on frissonne ; on s’enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir ; mais la pensée ne peut se
saisir encore d’aucun de ces souvenirs ; les sensations qu’ils font naître absorbent toute autre faculté. C’est donc
en écartant cette époque monstrueuse, c’est à l’aide des autres événements principaux de la Révolution de France
et de l’histoire de tous les peuples, que j’essaierai de réunir des observations impartiales sur les gouvernements.
[Staël, De l’influence des passions, (1796), réed. Florence Lotterie et Laurence Vanoflen, in Œuvres complètes,
série I, tome 1, Champion, 2008, p. 134. ]
12) Je ne dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en philosophie, des opinions étrangères à
celles qui règnent en France ; mais soit qu’elle paraisse juste ou non, soit qu’on les adopte ou qu’on les
combatte, elles donnent toujours à penser. Car nous n’en sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la
France littéraire la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y pénétrer. […] La stérilité
dont notre littérature est menacée ferait croire que l’esprit français lui-même a besoin maintenant d’être
renouvelé par une sève plus vigoureuse. [Staël, De l’Allemagne, GF, t. I, p. 47.]
13) Mais le grand défaut dont notre littérature est menacée maintenant, c’est la stérilité, la froideur et la
monotonie ; or l’étude des ouvrages parfaits et généralement connus que nous possédons, apprend bien ce qu’il
faut éviter, mais n’inspire rien de neuf ; tandis qu’en lisant les écrits d’une nation dont la manière de voir et de
sentir diffère beaucoup de celle des Français, l’esprit est excité par des combinaisons nouvelles, l’imagination est
animée par les hardiesses même qu’elle condamne autant que par celles qu’elle approuve. [Staël, préface de
Delphine, p. 53-54].
14) Un bon instinct de despotisme faisait sentir aux agents de la police littéraire, que l’originalité dans la
manière d’écrire peut conduire à l’indépendance du caractère, et qu’il faut bien se garder de laisser introduire à
Paris les livres des Anglais et des Allemands, si l’on ne veut pas que les écrivains français, tout en respectant les
règles du goût, suivent les progrès de l’esprit humain dans les pays où les troubles civils n’en ont pas ralenti la
marche. [Staël, Considérations sur la révolution française, p. 419]
15) Vingt ans de révolution ont donné à l’imagination d’autres besoins que ceux qu’elle éprouvait quand les
romans de Crébillon peignaient l’amour et la société du temps. [Staël, De l’Allemagne, IIe partie, Chap. XV, p.
258.]
16) Les événements ne doivent être dans les romans que l’occasion de développer les passions du cœur
humain. […] Les romans que l’on ne cessera jamais d’admirer, Clarisse, Clémentine, Tom Jones, La Nouvelle
Héloïse, Werther, etc ., ont pour but de retracer une foule de sentiments, dont se compose au fond de l’âme le
bonheur ou le malheur de l’existence. [Staël, préface de Delphine, p. 50.]
17) Observer le cœur humain, c’est montrer à chaque pas l’influence de la morale sur la destinée ; il n’y a
qu’un secret dans la vie, c’est le bien ou le mal qu’on fait ; il se cache, ce secret, sous mille formes trompeuses.
[…] C’est ainsi que l’histoire de l’homme doit être représentée dans les romans ; c’est ainsi que les fictions
doivent nous expliquer, par nos vertus et nos sentiments, les mystères de notre sort. [Préface de Delphine, p. 51]
18) Les poètes anglais […] ont conservé l’imagination du Nord, celle qui se plaît sur le bord de la mer, au
bruit des vents, dans les bruyères sauvages ; celle enfin qui porte vers l’avenir, vers un autre monde, l’âme
fatiguée de sa destinée. L’imagination des hommes du Nord s’élance au-delà de cette terre dont ils habitent les
confins ; elle s’élance à travers les nuages qui bordent leur horizon, et semblent représenter l’obscur passage de
la vie à l’éternité. [Staël, De la littérature, chap. XI, p. 205.]
19) Je vais faire un roman cet été. Après avoir prouvé que j’avais l’esprit sérieux, il faut s’il se peut tâcher
de le faire oublier, et populariser sa réputation auprès des femmes. Après, nous verrons si l’on peut risquer le
théâtre. [Staël, Correspondance générale, t. IV, Slatkine, p. 268.]
20) Il est possible aussi que, condamnée à la célébrité, sans pouvoir être connue, j’éprouve le besoin de me
faire juger par mes écrits. Calomniée sans cesse, et me trouvant trop peu d’importance pour me résoudre à parler
de moi, j’ai dû céder à l’espoir qu’en publiant ce fruit de mes méditations, je donnerais quelque idée vraie des
habitudes de ma vie et de la nature de mon caractère. [Staël, “Avant-propos” à De l’Influence des passions,
1796.]
21) Ces lettres sur les écrits et le caractère de Jean-Jacques Rousseau ont été composées dans la première
année de mon entrée dans le monde ; elles furent publiées sans mon aveu, et ce hasard m’entraîna dans la
carrière littéraire. [Staël, Lettres sur Rousseau, “Seconde préface” en 1814.]
22) Il n’existe point encore d’éloge de Rousseau : j’ai senti le besoin de voir mon admiration exprimée.
J’aurais souhaité sans doute qu’un autre eût peint ce que j’éprouve; mais j’ai goûté quelque plaisir en me

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retraçant à moi-même le souvenir et l’impression de mon enthousiasme. [Staël, Lettres sur Rousseau, “Préface à
la première édition”.]
23) Parler de Rousseau, si ce fut bien souvent parler avec Rousseau, revint finalement à s’autoriser de son
propre pouvoir d’écriture en s’interrogeant inlassablement sur ce qui en était la source […] et la légitimité. En
tant que femme, mais aussi en tant que fille d’un homme qui ne souffrait pas qu’elle pût avoir des ambitions
littéraires et avait interdit à sa propre épouse, Madame Necker, de publier quoi que ce fût. […] Madame de Staël
l’emporte ainsi sur sa mère par le simple fait qu’elle se donne le droit à l’écriture publique. [Florence
LOTTERIE, “Une revanche de “la femme-auteur” ? Madame de Staël disciple de Rousseau”, Romantisme,
n°122, 2003-4, p. 19-21.]
24) Rousseau voulait élever la femme comme l’homme, d’après la nature, et en suivant les différences
qu’elle a mises entre eux ; mais je ne sais pas s’il faut tant la seconder, en confirmant pour ainsi dire les femmes
dans leur faiblesse. Je vois la nécessité de leur inspirer des vertus que les hommes n’ont pas, bien plus que celle
de les encourager dans leur infériorité sous d’autres rapports; elles contribueraient peut-être autant au bonheur de
leur époux, si elles se bornaient à leur destinée par choix plutôt que par incapacité, et si elles se soumettaient à
l’objet de leur tendresse par amour plutôt que par besoin d’appui. [Staël, Lettres sur Rousseau, “Lettre III”,
d’Emile.]
25) La carrière de Mme de Staël fournit l’un des exemples les plus éclatants des combats que les femmes
écrivains eurent à mener contre une société qui ne leur reconnaissait pas d’aptitude au maniement des idées et ne
leur concédait guère le droit d’écrire. Or elle abordait les domaines traditionnellement réservées aux hommes et
ajoutait aux œuvres de fiction des travaux politiques et philosophiques. [Simone BALAYE, “Madame de Staël
ou comment être femme et écrivain”, in Ecrire, lutter, vivre, Droz, 1994, p. 13.]
26) La littérature, quand elle est cultivée par des femmes, devrait toujours prendre un caractère aimable et
doux comme elles. Il semble que leur succès dans les arts, ainsi que leur bonheur dans la vie domestique,
dépendent de leur respect pour certaines convenances. On veut, et c’est un hommage de plus qu’on rend à leur
sexe, on veut en retrouver tout le charme dans leurs écrits, comme dans leurs traits et dans leurs discours.
[Article de Fontanes paru dans Mercure de France en 1800, à l’occasion de parution de DLL.]
27) Examinez l’ordre social […] et vous verrez bientôt qu’il est tout entier armé contre une femme qui veut
s’élever à la hauteur de la réputation des hommes. Dès qu’une femme est signalée comme une personne
distinguée, le public en général est prévenu contre elle. […] Un homme supérieur déjà les effarouche : mais une
femme supérieure, s’éloignant encore plus du chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner
davantage. Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière importante à parcourir, ses
talents peuvent devenir utiles aux intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes de la
pensée. […] Mais une femme spirituelle n’est appelée à leur offrir que de qui les intéresse le moins, des idées
nouvelles ou des sentiments élevés : sa célébrité n’est qu’un bruyit fatigant pour eux. [Staël, De la littérature,
“Des femmes qui cultivent les lettres”, p. 338-339.]
28) Si l’on voulait que le principal mobile de la république française fût l’émulation des lumières et de la
philosophie, il serait très raisonnable d’encourager les femmes à cultiver leur esprit, afin que les hommes pussent
s’entretenir avec elles des idées qui captiveraient leur intérêt. Néanmoins, depuis la révolution, les hommes ont
pensé qu’il était politiquement et moralemenrt utile de réduire les femmes à la plus absurde médiocrité. [Staël,
De la littérature, “Des femmes qui cultivent les lettres”, p. 335.]
29) Depuis mon ouvrage sur la littérature du Nord et du Midi, j’ai publié Delphine, Corinne et enfin mon
livre sur l’Allemagne qui a été supprimé au moment où il allait paraître. Mais, quoique ce dernier écrit m’ait valu
d‘amères persécutions, les lettres ne me semblent pas moins une source de jouissances et de considérations
même pour une femme. J’attribue ce que j’ai souffert dans la vie aux circonstances qui m’ont associée, dès mon
entrée dans le monde, aux intérêts de la liberté que soutenaient mon père et ses amis ; mais le genre de talent qui
a fait parler de moi, comme écrivain, m’a toujours valu plus de plaisir que de peine. [Staël, Dix années d’exil,
Firmin Didot, Paris, 1836, p. 541.]
30) Je n’ai point d’autre destinée que celle de vous plaire, je n’en veux jamais d’autre : vous êtes donc
certain que j’éviterai avec soin de manifester une opinion que vous ne voulez pas que je témoigne; mais si j’étais
un homme, il me serait aussi impossible de ne pas aimer la liberté, de ne pas la servir, que de fermer mon cœur à
la générosité, à l’amitié, à tous les sentiments les plus vrais et les plus purs. [Staël, Delphine, p. 466-467.]

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