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Avez-vous lu Harry Mathews ? par Georges Perec


Alors que l’écrivain américain Harry Mathews est décédé le 25 janvier, rédécouvrez l’hommage que
l’écrivain George Perec, ami très proche, livrait dans « Le Monde » en 1981.

LE MONDE | 30.01.2017 à 11h17 • Mis à jour le 30.01.2017 à 11h19 | Par Georges Pérec

La fiction entre les échecs et la partie de catch. Il y a dans les romans d’Harry Mathews quelque
chose de féerique ; je n’emploie pas seulement ce mot à cause des contes de fées, même si les
héros de ces histoires n’arrivent à leurs fins qu’après avoir traversé de multiples épreuves souvent
bien proches des contes de fées, mais en pensant à ce que l’on appelle les « échecs féeriques », où
les joueurs s’imposent de jouer sur des échiquiers différents des échiquiers habituels, ou avec
d’autres règles (par exemple, dans les échecs « marseillais », chaque joueur joue deux coups de
suite), ou avec de nouvelles pièces (la Licorne, l’Amazone, le Cavalier de la nuit, etc.).

Et, effectivement, l’impression première que l’on retire des livres de Mathews est celle d’un univers
narratif régi par des règles venues d’ailleurs, qui bousculent avec une allégresse communicative les
conventions communément attachées aux notions mêmes de romanesque et de roman.

Personnages mus par un imaginaire déroutant et capricieux


Sans doute, le fil conducteur de ces récits est-il le plus souvent celui de n’importe quel roman
d’aventures, et il s’agit au départ, tout à fait classiquement, de résoudre une énigme pour hériter de
la fortune colossale d’un excentrique, ou d’assouvir une terrible vengeance, ou de retrouver les
traces d’un fabuleux trésor.

Mais, à l’intérieur de cette trame arbitraire et apparemment peu contraignante pour l’auteur, les
personnages semblent mus par un imaginaire déroutant et capricieux qui les fait aussi bien jouer au
base-ball dans un goulag que tisser du lin dans les égouts de Miami, et les péripéties de leurs
aventures nous entraînent à tout instant à mille lieues de l’endroit où l’on s’attendait à les trouver.

Tout peut arriver dans ces fictions parfaitement imprévisibles et parfaitement rigoureuses. Et
d’ailleurs, tout y arrive : on y rencontrera un lieutenant russe, réfugié derrière un rempart de sacs de
biscottes et luttant pendant une nuit et un jour contre des bandits kirggiz ; ou bien trois Américains,
attablés au restaurant de l’aéroport de Copenhague, se découvriront une passion commune pour les
petits cornichons au vinaigre et, plus encore, pour la musique ancienne allemande, avant de vivre
sur un morceau de banquise de pathétiques aventures ; ou encore un moderne Roger délivrera son
Angélique en triomphant du dragon grâce à un multi-lames suisse ; d’une épidémie de peste au
Bengale, on passera sans sourciller au doping indétectable des chevaux de course par excitation
réflexe du nerf splanchnique ; on n’ignorera plus rien des trafics méandreux des cauris ou de
l’huître, du recensement du cheptel de la Sibérie méridionale, du goût des choucas pour une variété
de lycosa opifex, ou des systèmes monétaires en usage en Europe aux quinzième et seizième
siècles ; et, au hasard des pages, on verra surgir des images aussi inquiétantes qu’un aéroplane
entièrement en beurre, le cubitus gauche de Mallarmé sur un lit de plumes de cygne noir, un urubu
miniature pourvu d’un bec artificiel ou un double système téléphonique susceptible de déclencher
chez un préfet de police féru de Louise Labbé une paralysie générale de plusieurs heures en vertu
de l’effet Allanic-Culajod.

Déploiement d’images méticuleuses et obstinées


C’est par un extrait de Conversions, publié en 1970 dans les Lettres nouvelles, que je pris
connaissance de ce monde improbable où rien ne se déroulait comme il est d’usage dans les
romans d’aujourd’hui. D’emblée, je fus fasciné par ce déploiement d’images méticuleuses et
obstinées où chaque situation semblait prétexte à des rebondissements insoupçonnables, où le
temps et l’espace n’étaient plus que des variables insignifiantes que l’auteur et ses protagonistes
franchissaient sans qu’on s’en aperçoive, où le sort d’un personnage se trouvait soudain dépendre,
par le biais d’on ne savait quel code énigmatique, de la distraction d’un cuisinier de Roscoff, où de
prodigieuses machineries verbales s’édifiaient en quelques lignes ou en quelques pages, puis
s’évanouissaient comme des mirages, ne laissant derrière elles que l’image légèrement brumeuse
de treize sarussophones, ou d’un cimetière arraché voguant d’une seule pièce sur le Kaboul en
crue.

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Avez-vous lu Harry Mathews ? par Georges Perec http://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2017/01/30/avez-vous-lu...

Pour la première fois depuis Raymond Roussel, Harry Mathews nous propose un appareil
romanesque dont l’impérieuse nécessité investit tout l’espace du texte, secrétant ses symboles, ses
allégories, ses points de repère et de rupture, ses vraies et fausses éruditions, ses distorsions
verbales et syntaxiques, ses délires, ses exagérations, ses mythes et ses ombres, sans autres
références ultimes qu’à lui-même, où toutes les choses qui arrivent dans le livre, le détail de ses
péripéties, ses digressions savantes, ses langoureux vertiges, ne sont que les figures fantomatiques
et frêles de cette partie de catch légendaire que, de tout temps, nous avons entreprise avec le
monde des mots, des signes, des sens et des rêves, et que nous nommons fiction.

(Le Monde, 3 avril 1981)

Lire aussi : Mort de l’écrivain américain Harry Mathews (/disparitions/article/2017/01/30/mort-


de-l-ecrivain-americain-harry-mathew s_5071525_3382.html)

Georges Pérec

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