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Lecture analytique 2 - Acte II scène 2

Problématique : Nous montrerons en quoi cette scène est à la fois un récit et un portrait du
personnage de Néron à travers son récit.

Partie 1 : Un récit d’enlèvement


a) Un récit détaillé
Dans cette scène, Néron fait un résumé détaillé de l’arrivée de Junie au château, après avoir été
kidnappée en pleine nuit par les soldats de Néron.
- Dans sa tirade (longue réplique) des vers 386 à 409, Néron fait un récit chronologique de l’arrivée de Junie
au palais : Il commence par décrire son arrivée, puis raconte comment, subjugué, il n’a pas réussi à lui parler
avant de raconter sa nuit seul, sans sommeil, au cours de laquelle il s’imaginait aller lui parler.
- Néron utilise l’imparfait à valeur de description : ses yeux “brillaient”, ses fiers ravisseurs “relevaient” ...
- Ce récit est ancré dans un cadre spatio-temporel précis : “En ces lieux” vers 387 permet au spectateur de
savoir que Junie a été amenée au palais, tandis “cette nuit” vers 387 et “le jour” 406 suggèrent qu’il s’est
écoulé plusieurs heures depuis son arrivée.
- Néron peint le décor de sa première rencontre avec Junie, entre les “flambeaux” et les “armes” vers 388, “les
cris et le silence” de la captive vers 392, et enfin le “farouche aspect de ses fiers ravisseurs” vers 393.
- Ce récit de l’enlèvement de Junie par Néron a deux objectifs : d’une part, permettre de montrer l’excitation de
Néron lorsqu’il évoque Junie et d’autre part, ce récit permet de respecter deux règles essentielles de la
tragédie : l’unité de lieu (la scène, qui se déroule en dehors du palais, est racontée mais pas montrée) ainsi
que la règle de bienséance (cela permet de ne pas montrer la violence de l’enlèvement d’une jeune fille au
milieu de la nuit).
→ Néron décrit une scène d’enlèvement qui repose sur ce que l’on appelle l’hypotypose : la précision de la
scène s’impose au spectateur grâce au grand nombre de détails.
b) Une scène de violence et de terreur
La situation en elle-même provoque la terreur propre à la tragédie : Néron, exalté, raconte à Narcisse,
conseiller traître à son frère, comment la vision de Junie, kidnappée en pleine nuit, apeurée et terrifiée, a fait
naître chez lui un sentiment amoureux.
- La terreur est évidemment celle de Junie, qui est palpable dans sa description “Triste, levant au ciel ses yeux
mouillés de larmes” vers 387, son regard montre sa tristesse (les larmes) et implore les dieux (levant au ciel),
“D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil” 390 qui insiste sur le fait que Junie a été kidnappée chez
elle, en pleine nuit, alors qu’elle dormait, ainsi que les allusions aux “armes” vers 388, aux “cris” vers 392 et à
ses “ravisseurs” vers 393 insistent sur la violence de la scène.
- C’est un récit empreint de dualité : la “douceur” de Junie et son “simple appareil” s’opposent aux “armes” des
“ravisseurs”. Junie apparaît au lecteur comme une victime innocente de la cruauté de l’empereur, le spectateur
éprouve de la pitié pour Junie.
→ Néron suscite la terreur. Il est en train de se changer en monstre devant nos yeux, comme en
atteste son soudain amour sadique pour la jeune Junie terrifiée.

Partie 2 : Une scène qui est une déclaration d’amour


a) Un amour soudain, violent et excessif
- Avant même de la rencontrer, Néron était “excité d’un désir curieux” vers 386 à l’idée de la rencontrer.
- Dès le début de la scène, Néron se déclare amoureux de Junie. “Narcisse, c’en est fait. Néron est amoureux”
vers 382. Cette déclaration d’amour est ce qui ouvre la scène, et donc la conversation entre Narcisse et
Néron. C’est un amour soudain, puisqu’il se déclare amoureux de Junie après ne l’avoir vue que quelques
minutes et sans même lui avoir parlé.
- Cet amour est violent, au point ou Néron en perd le contrôle de lui-même. Il veut lui parler mais n’y parvient
pas, 396 “j’ai voulu lui parler et ma voix s’est perdue”, opposition entre la volonté de Néron et son corps qui
refuse de lui obéir.
- Cet amour, en plus d’être brutal, est violent. Il ne l’aime pas seulement, il "idolâtre" Junie. Ce terme est
normalement réservé aux dieux.
- Néron, incapable d’échapper au souvenir de Junie, en perd même le sommeil “mes yeux sans se fermer on
attendu le jour” vers 406. Il passe la nuit à fantasmer, à croire lui parler “Trop présente à mes yeux je croyais
lui parler” vers 401 sans pouvoir penser à autre chose “De son image en vain j’ai voulu me distraire” vers 400.
Cet amour apparaît donc comme soudain, violent, excessif et à sens unique.
b) Junie, image de la beauté, de l’innocence et de la fragilité
L’autre thème principal de cette première tirade est la description de Junie.
- Junie est avant tout décrite comme une victime. Elle est “triste” et a les yeux “mouillés de larmes” vers 387,
elle est entourée de ses “fiers ravisseurs" vers 393.
- Elle est aussi décrite comme une possédant une beauté naturelle vers 389 elle est “Belle, sans ornement,
dans le simple appareil” vers 389. C’est cette simplicité qui la rend belle aux yeux de Néron.
- Enfin, Junie est décrite comme un modèle d'innocence. Elle est une “vertu si nouvelle à la cour” vers 417,
“modeste” vers 423. Sa vertu tient au fait qu’elle repousse les avances des hommes, et donc de Néron, qu’elle
semble considérer comme une “ignominie” vers 424. La modestie dont Junie fait preuve dans son apparence
physique se retrouve donc aussi dans son comportement.
- Outre son statut de victime, la fragilité de Junie est accentuée par sa jeunesse, “sa naissante beauté” vers
414.
- Junie est décrite à travers les yeux de Néron, et c’est en la voyant qu’il tombe amoureux d’elle. Le thème du
regard est donc très important dans cette scène : “vue” vers 387, “vue” vers 395, “yeux” vers 406, “regard”
vers 421. Junie est décrite par l’expression “une si belle vue” au vers 395. Cette expression montre à la fois le
ravissement de Néron devant sa beauté et le statut de prisonnière de Junie : elle est réduite à l’état de vision,
elle n’agit pas, elle ne parle pas, elle n’est qu’une image.

Partie 3 : Le portrait d’un futur tyran ?


a) La perversion et le cynisme de Néron
Par opposition au portrait qui est fait de la douce et fragile Junie, le personnage de Néron apparaît
encore plus pervers et monstrueux.
- Néron apparaît comme voyeuriste, il se nourrit de cette vision pour fantasmer toute la nuit ensuite “voilà
comme occupé de mon nouvel amour / mes yeux sans se fermer ont attendu le jour” vers 404-405
- Cet amour apparaît comme presque sadique, “J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler” vers 402.
Néron aime les larmes de Junie, il aime la voir pleurer.
- Il éprouve d’ailleurs une fascination pour son statut de victime. C’est la “douceur” de ses yeux vers 394, qui
forme une antithèse avec la violence de la situation (“flambeaux”, “ravisseurs” …) qui le séduit. Il aime ce
qu’elle représente, mais ne peut l’aimer réellement puisqu’il ne l’a vue que durant quelques minutes et ne lui a
pas parlé “J’ai voulu lui parler et ma voix s’est perdue” vers 396.
- Même dans son fantasme, elle se refuse à lui : “Quelque fois, mais trop tard, je demandais grâce /
J’employais les soupirs, et même la menace” vers 403-404, et même dans son fantasme il est prêt à employer
la violence pour gagner son amour (“la menace”).
→ Cette scène constitue donc un moyen de découvrir le caractère sadique de Néron, insensible à la
peur et à la tristesse de Junie mais persuadé qu’il l’aime.
b) L’indifférence à l’égard des autres personnages
- Le dialogue avec Narcisse permet à Néron de faire la liste des obstacles qui se dressent entre Junie et lui :
“Tout. Octavie, Agrippine, Burrhus, Sénèque, Rome entière et trois ans de vertu” vers 462-453. Néron est donc
conscient que cet amour est impossible.
- Cependant, il balaie ces obstacles d’un revers de main, et en particulier Octavie, sa femme : “Non que pour
Octavie un reste de tendresse / M’attache à son hymen et plaigne sa jeunesse” vers 463-464 (hymen =
mariage) puis “Trop heureux si bientôt la faveur d’un divorce / Me soulageait d’un joug qu’on m’imposa par
force” vers 467-468. Néron a épousé Octavie, fille de Claude et sœur de Britannicus, sous la pression de sa
mère. Il fait cependant preuve, envers elle, de mépris et déclare sa hâte de pouvoir la remplacer.
- Le seul personnage contre lequel il n’ose pas (encore) se dresser est sa mère, Agrippine “Je m’excite contre
elle et tâche à la braver” vers 498 lorsqu’il est en privé mais lorsqu’il la voit “Soit que je n’ose encore démentir
le pouvoir / De ces yeux [...]” vers 501-502 “Soit qu’à tant de bienfaits ma mémoire fidèle” vers 503. Agrippine
apparaît donc, à ce moment de la pièce, comme un personnage qui peut encore sauver Junie.
→ Cette scène constitue donc, à travers le récit de l’enlèvement de Junie et la proclamation de son
amour pour elle, le moyen pour le spectateur de découvrir tout le caractère sadique de Néron.

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