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Emmanuel Petit

Economie
des émotions

9 bis, rue Abel-Hovelacque


75013 Paris
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© Éditions La Découverte, Paris, 2015.


Introduction

« Tandis que le dernier quart du xx· siècle a


vu une "révolution cognitive", je fais l'hypo-
thèse que le premier quart du xxr• siècle verra
une "révolution émotionnelle" dans l'étude du
comportement. »
]on ELSTER (2003, p. 173)*.

Dans la littérature scientifique, les émotions ont été étudiées


depuis longtemps et sous de nombreuses facettes aussi bien par
les chercheurs en sciences sociales (philosophes, psychologues,
juristes, sociologues, historiens, géographes, ethnologues,
anthropologues, hommes de lettres) que par ceux des sciences du
vivant (biologistes, médecins, neurologues). Dans ces différents
champs de la connaissance, de nombreux travaux contempo-
rains ont changé profondément la vision que l'on pouvait avoir,
depuis René Descartes [1649] ou même Emmanuel Kant [1795],
de la nature et du rôle des « passions » dans la société. C'est le
cas en particulier en philosophie [Livet, 2002], en psychologie
Uames, 1890; Vygotsky, 1998], en sociologie [Berezin, 2005], en
science politique [Braud, 1996], en éthologie [de Waal, 2010], en
histoire [Prochasson, 2008], en ethnologie [Despret, 2001], en
musicologie [Darsel, 2010], en anthropologie [Le Breton, 2004],
dans les relations internationales [Moïsi, 2011], mais aussi en
neurologie [Damasio, 1995, 2003] ou en biologie [Vincent, 1999].
À la vision kantienne qui sépare distinctement la « sensibilité »

* Les références entre crochets ren voient à la bibliographie en fin d'ouvrage.


4 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

de l'« entendement » (« par la première les objets nous sont


donnés, mais par la seconde ils sont pensés » [Kant, 1795,
p. 780]), la littérature scientifique contemporaine oppose la
formule de Blaise Pascal qui rappelle que « le cœur a ses raisons
que la raison ne connaît pas». Davantage qu'une altération de
la raison, l'émotion apparaît ainsi aujourd'hui dans toute sa
complexité comme un processus à part entière qui guide nos
décisions et influence nos jugements dans la vie quotidienne.
Sous la plume des économistes, l'émotion a été prise en
compte initialement par les pères fondateurs de l'économie poli-
tique- David Hume [1740], Adam Smith [1759], John Stuart
Mill [1950]. C'est en particulier le cas de la Théorie des senti-
ments moraux d'Adam Smith, qui donne un rôle déterminant à
l'émotion dans l'émergence de la morale. Au cours du xx· siècle,
les sentiments, les affects ou les émotions ont également été
étudiés, parfois seulement évoqués, par d'autres économistes
influents [Pareto, 1917; Commons, 1934; Keynes, 1936;
Polanyi, 1944; Hayek, 1952; Simon, 1967; Scitovsky, 1976;
Becker, 1976; Frank, 1988; Loewenstein, 2000; Thaler, 2000;
Romer, 2000 ; Toda, 2001 ; Sugden, 2002]. Lorsque, en particu-
lier, John Maynard Keynes [1936] met en relief le rôle crucial
des « esprits animaux» dans la spéculation financière, c'est bien
au domaine de l'affect qu'il fait référence. De même, l'évocation
du rôle des émotions dans la « rationalité limitée » développée
par Herbert Simon [196 7] ou dans L'Économie sans joie de Tibor
Scitovsky [1976] révèle l'intérêt précoce (et cependant rare) que
certains économistes ont eu pour ce domaine.
Contrairement à leurs collègues gestionnaires [van Hoorebeke,
2008; Hirigoyen et Labaki, 2012] ou juristes [Maroney, 2006],
les économistes n'ont vu que très tardivement l'intérêt - la
nécessité ? - d'introduire les émotions dans la théorie écono-
mique standard. L'émotion est demeurée longtemps en marge de
l'analyse, sans doute en raison de l'attachement des économistes
contemporains aussi bien à l'hypothèse de rationalité de l'indi-
vidu qu'au raffinement de la modélisation que celle-ci autorise.
L'émotion est en effet un concept multidimensionnel, multi-
facettes, qui se laisse difficilement capturer par un modèle
formel. Elle est, en ce sens, en partie réfractaire à la mise en équa-
tions, non réductible à une description liminaire de quelques
mécanismes simples.
INTROD UCTION 5

L'introduction des émotions en économie sur le plan acadé-


mique est donc relativement récente (voir ]on Elster [1998], Scott
Rick et George Loewenstein [2008] et Emmanuel Petit [2009a]
pour des revues de la littérature). L'émergence de ce domaine de
recherche en économie provient sans doute du renouveau que la
théorie des émotions a connu dans de nombreuses disciplines à
la fin du xx• siècle (psychologie, sociologie, histoire, neurobio-
logie, etc.). Elle est également le fruit du rapprochement foison-
nant entre la psychologie et l'économie qui est né au début des
années 1950 à la suite des travaux d'Herbert Simon [1955] puis
de Daniel Kahneman et Amos Tversky [1979]. Elle doit beau-
coup enfin au développement de l'économie expérimentale (sous
la houlette de Vernon Smith [1989]). C'est en effet à la suite des
tests (dans un univers contrôlé) des prédictions des modèles
théoriques que les émotions (ainsi que des biais cognitifs) ont été
mobilisées pour expliquer les écarts existant entre les observa-
tions empiriques et les prédictions induites par les hypothèses de
rationalité et de maximisation des gains monétaires individuels.
Depuis le travail séminal de ]on Elster [1998] et les travaux
initiés par Robert Frank [1988], une abondante littérature en
économie expérimentale et comportementale a ainsi abordé de
front les enjeux associés à l'introduction des émotions dans
l'analyse économique. Les auteurs s'appuient désormais sur la
théorie des émotions et notamment sur la psychologie des
émotions. Ils reprennent, en ce sens, la différenciation que l'on
peut faire entre l'émotion- phénomène affectif intense, peu
durable et dont la cause est bien définie - et l'humeur - état
plus diffus, mais plus durable, dont on ne connaît pas nécessai-
rement la cause.
Les travaux récents montrent que les émotions entrent dans
la logique économique sous de nombreuses formes et avec une
grande diversité. Elles sont sous-jacentes dans l'émergence de la
confiance et jouent un rôle central lors des processus de négocia-
tion, de coopération ou de coordination, qui s'instaurent entre
partenaires individuels ou institutionnels (consommateurs,
entreprises, salariés, syndicats, organisations internationales,
pouvoirs publics). Elles influencent également la décision indivi-
duelle ou collective, dans un contexte de prise de risque ou en
présence d'incertitude (plans de retraite, achats immobiliers ou
d'actifs financiers, créations d'entreprise, etc.) et sont présentes
dans nos activités quotidiennes de consommation (phénomènes
6 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

confiance défini, elles ne résultent pas


Encadré 1. Les principes du hasard de l'échantillonnage.
de la méthode d'économie Sur le principe, l'expérimentation en
expérimentale économie est donc très proche de celle
réalisée en psychologie. L'économie
La grande majorité des travaux expérimentale se différencie cependant
portant sur le rôle des émotions en de la psychologie expérimentale à plu-
économie ont recours à la méthode sieurs niveaux. Les économistes considè-
expérimentale, dont nous retraçons rent tout d'abord qu'il est nécessaire de
ici schématiquement les principes rémunérer les sujets des expériences en
(pour une revue complète des apports fonction de leur performance dans le
et des limites de la méthode expéri- jeu ou la tâche. De même, l'utilisation
mentale en économie, vo ir Eber d e la méthode de la duperie (le fait,
et Willinger [2012] ainsi que Serra parfois nécessaire en psychologie, de ne
[2012a et 2012b]). pas informer le participant de l'objectif
L'expérimentation consiste, comme de l'expérimentation) est proscrite (sauf
en psychologie, à soumettre des tâches exception justifiée) dans la pratique des
ou des jeux à des participants volon- économistes. Enfin, dans la mesure où
taires dans un cadre contrôlé (qui est le but de l'expéri mentation est, en
celui, le plus souvent, du laboratoire). grande partie, le test des hypothèses de
L'intérêt de la méthode est de pouvoir la théorie standard, les économistes
tester l'effet d'une variable spécifique expérimentalistes privilégient générale-
sur le comportement individuel des ment un contexte expérimental neutre
participants. Le contrô le renvoie à la (sans référence explicite à l'environne-
possibilité pour l'expérimentaliste de ment d ans leq uel s'effectue la tâche
maîtriser ce qui se passe au cours de dans le monde réel) et préserve
l'expérim e ntat ion (contrôle des l'anonymat des sujets.
va riables en jeu et neutralisation des Dans les travaux expérimentaux sur
variables non désirées susceptibles de se les émotions que nous évoquerons, ces
man ifester). principes s'appliquent le plus souvent,
On pourra par exemple se mais peuvent auss i s'en éca rter en
demander si l'état émotionnel des sujets raison de la spécificité du processus
a une incidence sur leur comportement affectif (voir chapitre 1 sur la nature de
au cours d 'une négociation. Pour cela, l'émotion). Par exemple, il peut être
il faut provoq uer une émotion - par nécessa ire de provoquer un état
exemple, la peur - chez un gro upe de émotionn el c hez un sujet sans
sujets (ce que l'on appelle l'induction, l' informer de l'objectif poursuivi par
voir chapitre 1) et une autre émotio n l'expérimentation. De même, le travail
chez un autre groupe - par exemple, scientifiq ue sur les émoti ons rend
la joie - d e façon à pouvoir observer parfois nécessaire la définition d ' un
d'éventuelles différences de comporte- contexte moins abstrait (et donc moins
ment (toutes choses égales par ailleurs) «neutre >>).
entre ces groupes. Des tests statistiques
permettent ensuite de vérifier que ces
différences, si elles existent, sont signifi-
catives au sens où, pour un seuil de
INTROD UCTION 7

de mode, processus d'addiction), dans la relation au travail


(anxiété, stress, mérite, créativité) ou au sein de la cellule fami-
liale (empathie, honte, culpabilité, transmission).
La complexité du processus affectif, sa place fondamentale
dans la vie quotidienne, la diversité des mécanismes en jeu
induits par les émotions en font un instrument d'analyse fécond
permettant une meilleure compréhension du mode de fonction-
nement des agents économiques et de la société dans laquelle ils
vivent. Loin d'être passives, comme le supposaient les philo-
sophes rationalistes, les émotions modulent en effet activement
nos attitudes, nos croyances, nos préférences ou nos comporte-
ments. Au début du xxr· siècle, l'étude du rôle des émotions a pris
une nouvelle dimension que nous tentons de retracer dans cet
ouvrage.
Le chapitrer de ce livre est consacré à la nature et à la mesure
des émotions. L'ouvrage porte essentiellement sur l'économie des
« émotions », mais tient compte également d'autres processus,
comme les humeurs ou les tempéraments, qui ont une incidence
sur la vie économique et sociale. Comme nous le verrons, il est
difficile de donner une définition commune, reconnue par tous,
des émotions, des affects et des humeurs. Il existe par ailleurs
de très nombreuses théories des émotions, souvent différen-
ciées, qui correspondent elles-mêmes à des traditions discipli-
naires et des méthodes d'investigation différentes (par exemple,
en psychologie, en anthropologie ou en neurobiologie). Nous
donnons, dans ce premier chapitre, une typologie et une défini-
tion de ce qu'est l'émotion en insistant sur les différents canaux
de transmission qui la relient à l'analyse économique (croyance,
comportement, utilité ou préférence).
Dans le chapitre n, nous posons le problème central pour les
économistes de la rationalité des émotions. L'analyse écono-
mique standard repose sur une hypothèse fondamentale de ratio-
nalité des comportements individuels que les processus
émotionnels viennent aujourd'hui bousculer. En analysant les
premiers paradoxes expérimentaux dans le champ de l'économie
de l'incertain, nous montrons comment et dans quelle mesure
l'émotion permet d'expliquer l'écart entre les comportements
observés en laboratoire et les prescriptions théoriques de
l'analyse économique.
Le chapitre rn est consacré à l'étude du rôle spécifique des
émotions dites « morales ». Les émotions morales sont suscitées
8 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

par des situations sociales qui impliquent d'autres personnes que


celles qui les éprouvent. Elles sont aujourd'hui plus fréquem-
ment citées dans la littérature en économie car elles jouent un
rôle primordial dans l'émergence de comportements altruistes,
équitables, coopératifs, etc., qui ont été identifiés par les écono-
mistes expérimentalistes et comportementalistes. Dans ce
chapitre, nous analysons dans quelle mesure les mécanismes
affectifs peuvent être à l'origine des comportements pro-
sociaux ou moraux. Des émotions comme la culpabilité, la colère
ou l'empathie permettent-elles en particulier la promotion de la
coopération, du sens de l'équité ou même de l'altruisme?
Dans le chapitre IV, enfin, nous étudions le rôle des émotions
dans différents champs de l'économie appliquée à partir d'une
approche interdisciplinaire de la théorie des émotions (socio-
logie, gestion, psychologie) . Quelle est la place que revêt
l'émotion dans la sphère du travail et de la relation salariale?
A-t-elle un impact, plus largement, sur la façon dont se structu-
rent et se développent les organisations (entreprises, administra-
tions) ? Quelle est la portée du concept d' « intelligence
émotionnelle » ? Ou de celui de « travail émotionnel » ?
L'émotion peut-elle être utilisée par les gouvernants pour
conduire une politique économique? Est-ce envisageable dans
le champ de la santé et de la prévention des risques ? Ou même
dans celui de l'environnement ?
1 1 Qu'est-ce qu'une émotion?

« L'émotion est une certaine façon d'appré-


hender le monde ».
Jean-Paul SARTRE [1938, p. 71].

Dans notre vie quotidienne, nous possédons tous un savoir-


faire concernant l'expression de nos états affectifs ou de ceux
d'autrui. Nous avons, la plupart du temps, une lecture sensible
et lucide du domaine de l'émotion et de ses effets. Nous évaluons
souvent, par exemple, l'état de notre humeur, celle de nos
proches ou même celle de quelqu'un que nous croisons dans la
rue. Nous savons également interpréter avec justesse et finesse
nos émotions ou celles des gens que nous côtoyons. La simple
contrariété sera ainsi différenciée de la colère, de l'irritation ou de
l'indignation. Il ne nous est pas difficile de distinguer égale-
ment la joie de l'exaltation ou de la simple bonne humeur. Nous
sommes aussi particulièrement sensibles aux émotions de mépris
ou de dégoût dont nous discernons les (moindres) expressions
(dégoût) ou les subtiles intonations (mépris) avec une grande
acuité. Nous avons, enfin, une grande aptitude à connaître, à
anticiper et parfois à maîtriser nos états émotionnels en fonction
des environnements dans lesquels nous évoluons.
Ce savoir-faire associé aux émotions témoigne de leur grande
simplicité. Tout un chacun sait ce que l'émotion veut dire. Tout
le monde utilise le langage des émotions et sait ce qu'il recouvre.
Ce savoir-faire ne nous indique cependant pas ce que c'est que
l'émotion à proprement parler. Que recouvre l'émotion? Quelles
en sont les composantes ? Quel lien entretient-elle avec le
10 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

jugement ou l'action? L'émotion s'incarne-t-elle avant tout dans


le corps ? Ou s'agit-il surtout d'un processus cognitif?
Avons-nous le contrôle de nos émotions ou bien seulement de
leurs manifestations? L'émotion peut-elle être inconsciente?
En posant ces questions, on perçoit comment toute la simpli-
cité de l'émotion - le ressenti et le vécu au quotidien du
domaine affectif - disparaît au profit d'un processus beaucoup
plus complexe que les théoriciens des émotions désignent sous
le terme générique d' « affect ». La théorie des affects a pour
objectif l'étude scientifique de l'ensemble des états affectifs ou
émotionnels. Elle existe dans de nombreux champs des sciences
sociales, qu'il s'agisse de la philosophie, de la sociologie, de la
psychologie ou encore de l'anthropologie. Nous nous tournons
dans un premier temps vers la théorie psychologie des affects.

La diversité du domaine affectif

Le domaine affectif est caractérisé par une grande diversité des


phénomènes qui s'y rattachent. On peut ainsi y associer les
émotions, les humeurs, mais aussi les sensations ou encore les
désirs. Sur le plan scientifique, en psychologie, le terme « affect »
est souvent utilisé comme un terme générique qui englobe
notamment les émotions et les humeurs [Frijda, 1986 ; Lazarus,
1991]. Le terme « affect » recouvre ainsi une certaine unité qui
conduit les chercheurs à le distinguer de la sensation qui a davan-
tage trait à ce qui se livre à nos sens (le goût, l'odorat, la vue),
mais aussi du désir, qui n'est pas toujours ressenti.
Les émotions sont des phénomènes affectifs intenses, relative-
ment peu durables, et qui ont la particularité d'avoir une cause
bien définie. Nous évoquerons ainsi la tristesse « à l'annonce
d'un décès », une colère « provoquée par une injustice », une
déception « que les choses aient mal tourné ». Une caractéris-
tique de l'émotion est donc de posséder un « objet inten-
tionnel », c'est-à-dire de porter sur quelque chose ou quelqu'un.
Cela fait donc toujours sens de se demander « sur quoi » porte
notre tristesse et « de qui » nous avons peur. L'émotion peut dans
certains cas être inconsciente, mais, en règle générale, l'indi-
vidu a connaissance de ce qui provoque sa honte, son envie ou
son désarroi. C'est notamment lorsqu'une situation est évaluée
au regard de nos intérêts que se déclenchent nos émotions.
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 11

A contrario, les psychologues définissent l'humeur comme un


état affectif diffus, de faible intensité, qui ne dispose pas nécessai-
rement d'une cause facilement identifiable. L'humeur fournit en
quelque sorte l'« arrière-plan affectif » présent dans tout ce que
nous faisons dans notre vie quotidienne. On dit ainsi souvent que
nos humeurs « colorent» nos attitudes. Contrairement aux
émotions, l'humeur peut avoir un effet persistant sur le compor-
tement individuel et peut s'étendre sur des périodes de quelques
minutes à quelques semaines. Autre distinction importante,
l'expérience de l'humeur est généralement éprouvée de façon
claire alors que sa survenance (ou son extinction) n'est pas
toujours perçue de façon distincte. Les humeurs ne portent donc
pas sur des objets spécifiques au sens où « être de mauvaise
humeur », ce n'est pas être dirigé vers quelque chose ou quelqu'un
en particulier. En revanche, il est juste de souligner que les
humeurs induisent souvent des émotions de la même tonalité
affective - l'individu de mauvaise humeur ayant tendance à
ressentir des émotions négatives - et qu'elles se cristallisent
souvent en épisodes émotionnels (comme lorsque l'humeur nous
rend irritables et favorise l'émergence de la colère).
En suivant toujours la classification proposée par les psycho-
logues, et notamment celle de Klaus Scherer [2005], d'autres caté-
gories d'états affectifs peuvent également être distinguées, comme
les préférences, les attitudes, le tempérament, le style affectif ou
encore les sentiments. Les préférences correspondent à des mani-
festations affectives évaluatives relativement stables qui portent
sur les objets, les situations ou les personnes, qui nous attirent
ou que nous rejetons. Les attitudes sont des prédispositions ou des
croyances bien établies portant sur des objets, des situations ou
des personnes. Les attitudes produisent des états affectifs qui
peuvent être décrits par les termes « animosité », « estime » ou
« désir ». Un exemple typique d'une attitude correspond à l'amour
que l'on porte à quelqu'un, qui comporte une dimension affec-
tive et qui s'inscrit généralement dans la durée. L'interaction avec
la personne aimée peut ainsi produire des émotions complexes et
brèves, sans que pour autant l'amour, en tant que prédisposi-
tion, puisse être défini comme une émotion. Le tempérament
correspond à une disposition affective de l'individu et renvoie à
des traits affectifs très stables qui l'accompagnent généralement
tout au long de sa vie (anxiété, morosité, témérité, hostilité). Le
langage ordinaire parle ici de « tempérament », comme le fait
12 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

d'être colérique, jaloux, jovial ou morose. Dans certains cas patho-


logiques, le tempérament est régulé par des troubles affectifs
- comme la dépression, la manie, les phobies, les troubles obses-
sionnels compulsifs ou encore les attaques de panique - qui
correspondent à des symptômes cliniques susceptibles de durer de
quelques semaines à plusieurs années. La notion de « style
affectif » recouvre l'attitude affective qu'un individu adopte spon-
tanément ou stratégiquement en présence d'interaction sociale
avec une autre personne ou un groupe. C'est par exemple le fait
d'être poli, distant, méprisant ou froid en société ou, au contraire,
d'adopter une attitude chaleureuse ou conviviale. Enfin, les senti-
ments (feelings) correspondent, selon Klaus Scherer [2005], à la
prise de conscience subjective de l'expérience émotionnelle. On
retrouve, sous une forme imagée, cette différence entre l'émotion
et le sentiment chez le neurologue Antonio Damasio [2003, p. 32],
d'après lequel « les émotions se manifestent sur le théâtre du
corps; les sentiments sur celui de l'esprit ». Les sentiments et les
émotions décriraient ainsi deux parties d'un même processus,
l'une privée, l'autre publique.

La spécificité des émotions

Le terme « émotion » est aujourd'hui entré dans le langage


courant et s'est substitué à celui de « passion », utilisé désormais
de façon plus restrictive. La « passion », qui englobait aupara-
vant un ensemble vaste de phénomènes affectifs - comme les
émotions, les plaisirs ou encore les désirs - désigne aujourd'hui
plus spécifiquement une émotion particulièrement intense et
souvent dirigée vers une ou des personnes, comme c'est le cas
dans l'amour érotique ou la haine. Le terme « émotion » est issu
du mot latin motio, qui signifie « mouvement » ; il apparaît en
français au xvre siècle. Comme le rappelle cependant Thomas
Dixon [2003], le terme « émotion », au sens actuel de catégorie
psychologique unifiée, naît seulement au début du xrxe siècle en
Écosse dans la philosophie empiriste de l'esprit.

Définition

La définition de ce que recouvre une émotion est très variable


dans la littérature sur les émotions en psychologie ou en
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 13

philosophie. Une définition stricte de l'émotion est difficile à


spécifier car le processus émotionnel relève d'aspects à la fois
physiologiques, cognitifs, subjectifs, sociaux et comportemen-
taux [Niedenthal, Krauth-Gruber et Rie, 2006]. En économie, le
terme est ainsi (trop) souvent utilisé sous une forme générique
recouvrant un ensemble d'états affectifs. Il est cependant possible
de s'appuyer sur une définition multicomposante de l'émotion
de façon à mettre en évidence les différents canaux de transmis-
sion par lesquels les émotions jouent un rôle spécifique au
moment du processus de décision économique. Nous détaillons
ces différents canaux ci-dessous.
1) La perception subjective de la nature d'une émotion
s'effectue sur la base de deux dimensions centrales. La première
de ces dimensions est ce qu'on appelle la « valence », la seconde
étant le niveau d'activation ou d'implication émotionnelle. La
valence d'une émotion - ou encore sa polarité - se représente
sur une échelle de mesure bipolaire ordinale qui permet d'évaluer
le degré de plaisir ou de souffrance induit par cette émotion.
L'échelle est ordinale dans la mesure où la comparaison chif-
frée d'un degré de plaisir ou de souffrance n'a pas de sens pour
un individu (et n 'en a pas non plus pour des comparaisons entre
individus). Les émotions de joie, d'amusement, d'émerveille-
ment ou d'allégresse ont une valence positive puisque l'on
éprouve du plaisir à les ressentir. En revanche, des émotions
comme la honte, la tristesse ou le mépris ont une valence néga-
tive. Du point de vue de l'économiste, notre vécu émotionnel
(subjectif) s'étalonne au regard des « peines et des plaisirs »
[Bentham, 1789] induits par le ressenti émotionnel. La valence
positive ou négative d'une émotion peut ainsi s'interpréter
comme une mesure de l'utilité ou de la désutilité induite par
l'éveil émotionnel. Il s'agit par conséquent d'un canal privilégié
par lequel le processus émotionnel est introduit dans la modéli-
sation économique puisque la valence entre directement dans la
fonction d'utilité de l'agent. La seconde dimension liée à la
perception subjective est le niveau d'activation (arousal) ou
d'éveil de l'émotion. L'intensité d'une émotion a en particulier
un effet notable sur la façon dont les souvenirs d'un événe-
ment sont mémorisés par l'individu, une émotion forte accrois-
sant en général la saillance des événements qui ont précipité
l'émotion. Le niveau d'intensité ou d'activation d'une émotion
peut être élevé- comme c'est le cas pour l'indignation, la honte
14 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

ou l'euphorie- ou en revanche plutôt faible- dans l'exemple


de l'ennui, du dépit ou de la nostalgie. Le plus souvent, la
valence d'une émotion est d'autant plus forte que le niveau
d'activation physiologique est élevé.
2) Une émotion est aussi un processus qui s'incarne dans le
corps. Les processus physiologiques associés au ressenti des
émotions- comme l'altération de la respiration ou de la voix,
les sueurs froides ou les frissons, les changements du rythme
cardiaque, les tremblements ou les rougeurs, la boule dans la
gorge, etc. - attestent que l'émotion est, par essence, char-
nelle. De l'extérieur, l'émotion se signale notamment par des
modifications brusques du rythme et de l'allure des manifesta-
tions faciales, vocales, posturales ou comportementales de la
personne émue. L'état émotionnel est particulièrement visible au
niveau de l'expression du visage (pleurs, cris, grimaces, rougeurs),
mais nos émotions sont également perceptibles dans tout le
corps. Il serait ainsi possible, comme le montrent des travaux
récents, de dessiner une « carte corporelle des émotions »
[Nummenmaa et al., 2013] : en particulier, la colère, la surprise
ou la peur seraient associées à une augmentation de l'activité
physiologique au niveau de la poitrine ; les sensations gastro-
intestinales seraient spécifiques au dégoût ; la tristesse implique-
rait un affaiblissement de l'activité des membres inférieurs. En
économie, l'expression émotionnelle peut être un outil de
communication ou de coordination. L'émotion jouera ici le rôle
d'une information : un négociateur manipulera par exemple les
expressions de ses émotions (colère, tristesse, déception, conten-
tement, etc.) pour influencer à son insu son partenaire ou pour,
au contraire, lui signifier son désir de coopérer.
3) L'émotion est en lien direct avec le comportement indivi-
duel et la prise de décision. Le mot « émotion » est issu en effet
du terme « esmouvoir » en ancien français, qui signifie « mettre
en mouvement » . L'une des caractéristiques centrales de
l'émotion est donc qu'elle peut impulser un mouvement et
parfois même interrompre brusquement une action en cours.
Pour les psychologues, cependant, l'émotion est davantage asso-
ciée à une « tendance à l'action » [Frijda, 1986] qui est une simple
préparation à l'action (et non un comportement automatique).
Par exemple, la tendance à l'action associée à la culpabilité est la
réparation, celle liée à l'envie, la destruction, celles liées à la peur,
la fuite, l'évanouissement ou bien l'agression. Une tendance à
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 15

l'action peut donc donner lieu à toute une gamme de comporte-


ments différenciés en fonction de la situation, mais pas nécessai-
rement. Si on ne peut ainsi s'empêcher de ressentir des émotions,
on peut toutefois anticiper et/ou atténuer consciemment leurs
effets ou leurs manifestations. Il y a donc une place pour le
contrôle des émotions au niveau de leurs expressions, mais aussi
de leur impact comportemental. Il est possible de réguler ses
émotions [Gross, 2007], d'inhiber certaines réactions émotion-
nelles, mais sans pouvoir inhiber l'émotion elle-même.
4) L'émotion se caractérise également par des modifications
majeures sur le plan cognitif (du latin cognitio, qui signifie
« connaissance »). Elle joue sur notre capacité d'attention, de
mémoire et d'apprentissage. Les émotions se distinguent en effet
des facteurs purement physiologiques - comme la faim ou la
douleur- au sens où elles sont véhiculées par des croyances ou
des anticipations. Le processus émotionnel comporte ainsi néces-
sairement une dimension d'appréciation ou de jugement de la
situation. Il ne rime à rien de dire que « l'on a honte » ou que
« l'on est joyeux» sans préciser les raisons d'existence (les anté-
cédents cognitifs) de ces états affectifs. On dira par exemple que
l'on a peur de « quelque chose», que l'on est en colère « contre
quelqu'un » ou que l'on est déçu « parce que nos attentes ne sont
pas conformes à ce qui est advenu». La dimension cognitive de
l'émotion met en lumière en particulier le rôle central de l'inten-
tion lorsqu'il s'agit notamment d'expliquer l'émergence d'une
émotion. ]'exprime ainsi de la gratitude envers une personne
dont je pense qu'elle m'a porté secours. Je ressens de la colère
envers quelqu'un qui m'a blessé si j'ai le sentiment qu'il l'a fait
délibérément. ]'ai honte de mon attitude si je pense que d'autres
la réprouvent. Une partie de la littérature en psychologie porte
ainsi sur les « raisons d'être » (ce qu'on appelle les « attribu-
tions ») spécifiques aux états émotionnels : quelles sont les
croyances sous-jacentes à nos émotions? Une autre partie étudie
également la façon dont nos états affectifs, humeurs et émotions
influencent (ou non) nos croyances ou nos attitudes : mon état
émotionnel a-t-il un impact sur mon jugement ou sur mon
choix? Comment l'émotion modifie-t-elle les processus cognitifs
associés à l'effort, à la mémoire ou à l'attention ?
5) Les émotions sont enfin liées (de façon plus subtile encore)
à la façon dont se forgent, consciemment ou non, nos préfé-
rences ou nos goûts. À très court terme, les émotions « viscérales »
16 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

[Loewenstein, 1996] modulent ainsi temporairement nos préfé-


rences, comme c'est le cas dans les comportements d'achats
compulsifs ou plus généralement des comportements addictifs.
À plus long terme, le processus émotionnel peut également être
perçu comme un signal d'alarme, permettant de réévaluer à
moyen terme nos priorités ou de réajuster nos objectifs [Simon,
1967; Damasio, 1995] . Des émotions comme la honte, la crainte
ou la culpabilité modifient en particulier nos préférences en jouant
sur la façon dont nous percevons et acceptons les normes sodales
ou morales.

Typologie des émotions


Dresser une typologie exhaustive des émotions est un exercice
délicat. Il n'existe pas de consensus à ce sujet parmi les spéda-
listes des émotions. Il est difficile, par exemple, de classer de façon
unanime des émotions esthétiques comme l'extase, la béatitude,
la fascination, l'harmonie, le ravissement ou la solennité, qui
seraient le produit, selon Klaus Scherer [2005], d'une évaluation des
qualités d'une œuvre artistique ou d'un paysage naturel. Il existe
de même des émotions qui sont difficiles à classer - comme
l'amour ou même la nostalgie - et d'autres - comme la surprise,
l'ennui, le désir, l'inquiétude ou encore la frustration - dont le
statut même en tant qu'émotion est l'objet d'une controverse dans
la littérature. Enfin, le ressenti émotionnel est parfois si complexe
qu'il peut nous arriver de ressentir en même temps plusieurs
émotions ou encore de ressentir une émotion susdtée par une
autre, ce que l'on appelle une « méta-émotion » (comme c'est le
cas lorsque nous éprouvons de la honte à la suite de l'émergence
d'un dégoût ou de la culpabilité à la suite d'une joie que l'on
imagine inappropriée).
En utilisant cependant la typologie des émotions retracée par
Aristote et retranscrite par Elster [1998], nous pouvons schéma-
tiquement nous centrer sur quatre catégories d'émotions qui sont
l'objet, du fait de leur spécificité, d'un intérêt tout particulier
pour les économistes (figure 1).
1) On peut tout d'abord isoler les émotions contrefactuelles,
prépondérantes dans la littérature en finance expérimentale
[Ackert, Church et Deaves, 2003], et qui jouent un rôle central
dans le processus de décision individuel lié à la prise de risque.
Les émotions contrefactuelles, comme le regret, la déception, la
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 17

Figure 1. Typologie des principales émotions

2
Émotions suscitées par ce que
possèdent les autres
(envie, jalousie).

4 3
Émotions sociales ou morales Émotions issues de ce qui
(colère, prétention, peut advenir dans le futur
culpabilité ou gratitude). (peur et espoir).

réjouissance ou l'excitation, sont issues de la comparaison entre


ce qui est arrivé et ce qui aurait pu arriver si une autre décision
avait été prise. Le regret et la déception sont deux émotions à
valence négative, mais qui diffèrent cependant sensiblement sur
le plan cognitif et comportemental [Zeelenberg et Pieters, 2006].
Éprouver du regret, c'est reconnaître en effet que la décision que
l'on a prise initialement était erronée. Être déçu, c'est davantage
s'en remettre à la fatalité. Le regret affaiblit directement la
confiance que l'on accorde à son jugement et nous incite en consé-
quence à le réviser. En revanche, la déception s'accompagne davan-
tage d'un sentiment d'impuissance et d'une forme de
renoncement. Sur le plan analytique, les émotions contrefactuelles
impliquent de prendre en compte l'incertitude dans le processus
de choix. La sensation de regret, lorsqu'elle est anticipée, peut
notamment conduire à davantage de prudence et modifier la prise
de décision. La peur du regret, méta-émotion (i.e. émotion suscitée
par une autre émotion), peut en particulier changer ou « renverser »
les préférences de l'individu [Tversky, Slovic et Kahneman, 1990].
2) On peut également considérer les émotions issues de ce qui
peut advenir dans le futur, la peur et l'espoir, qui jouent respecti-
vement sur l'aversion au risque et le mécanisme de la confiance.
18 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

3) Au cœur de la décision en situation d'interaction sociale,


on trouve les émotions qui sont suscitées par ce que possèdent
les autres, comme l'envie, la jalousie, la compassion, la pitié ou
encore la malveillance. L'envie en particulier a été rapidement
intégrée dans l'analyse économique car elle permet de prendre
en compte les gains relatifs (et non absolus) dans la fonction
d'utilité individuelle.
4) Les émotions sociales et morales constituent la catégorie
d'émotion (la plus) centrale pour l'économiste et la plus souvent
citée aujourd'hui dans la littérature. Une émotion est dite sociale
lorsqu'elle implique une évaluation- positive ou négative- du
caractère ou du comportement d'une autre personne ou de soi-
même. On trouve, en particulier, la colère, la haine, la prétention
ou la sympathie. Certaines émotions sociales, comme la culpabi-
lité, la honte ou la gratitude, comportent une dimension morale
et apparaissent lorsqu'une violation morale est perçue par les indi-
vidus [Haidt, 2003]. On distingue les émotions (morales)
autoconscientes- comme la honte, la culpabilité, l'embarras ou
la fierté - lorsque le jugement porte sur soi, les émotions d'évalua-
tion d'autrui- comme le dégoût, le mépris ou l'admiration-
lorsque le jugement porte sur ce que font les autres, et enfin le
processus empathique qui traduit une capacité à ressentir une ou
des émotions ressenties par une autre personne.
Dans les situations de coopération, de négociation ou même de
coordination, certaines émotions sont déclenchées par le compor-
tement ou l'attitude des partenaires de l'interaction sociale (au sein
de l'entreprise ou de la collectivité). L'émotion peut ainsi être
dirigée contre son émetteur lui-même (embarras, culpabilité, fierté),
à l'encontre des autres acteurs (colère, jalousie, envie) ou au
contraire en leur faveur (admiration, gratitude ou sympathie). Par
exemple, un individu opportuniste ressentira de la honte s'il
perçoit son attitude comme dérogeant à la norme de coopération
instaurée par ses partenaires qui peuvent, de leur côté, s'indigner
de cette attitude individualiste. Inversement, un acteur coopératif
au sein de son entreprise suscitera la sympathie, l'approbation ou
même l'admiration de ses collègues ou de sa hiérarchie.

Le profil temporel des émotions

En principe, une émotion est un état affectif dont la durée


de vie perçue par les individus ne dépasse pas une heure dans la
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 19

moitié des cas et une journée les trois quarts du temps [Frijda et
al., 1991]. Une question centrale relative à l'émotion concerne
cependant la durée de sa perception et la durée de ses effets. Il
est ainsi possible de distinguer, en suivant Antonio Damasio
[1999, p. 337], les émotions en fonction de leur profil temporel:
certaines « ont tendance à faire intervenir un schéma de type
"éclat" », passant par un démarrage relativement rapide, un pic
d'intensité et un déclin rapide, alors que d'autres « ont un
schéma de type ondulatoire ». Ces deux types d'émotions tradui-
sent des rapports au temps différents. La première s'inscrit dans
l'instant, les émotions sont instantanées. La seconde forme
d'émotion s'inscrit au contraire dans la durée, le sujet qui la
ressent laissant à l'événement affectif le temps de s'approfondir
et de se développer. Un exemple type de la première catégorie
est la colère, un exemple de la seconde étant l'émerveillement,
l'admiration ou encore la gratitude.
Une autre distinction utilisée spécifiquement par les écono-
mistes oppose les émotions immédiates (vécues à l'instant
présent) et les émotions anticipées qui interviendront dans le
futur [Rick et Loewenstein, 2008]. Dans le cas des émotions anti-
cipées, l'individu n'éprouve pas l'émotion au moment où il
prend une décision, mais anticipe que cette décision lui procu-
rera soit du plaisir, soit de l'insatisfaction. Dans ce cas, l'individu
tient compte des conséquences émotionnelles (coûts et avan-
tages) induites par ses choix. Par exemple, un étudiant renon-
cera à tricher lors d'un examen en imaginant les conséquences
désastreuses induites par la possible détection de son comporte-
ment frauduleux. Un investisseur anticipera l'impact émotionnel
associé à une prise de décision risquée contre-productive. Il n 'est
donc pas surprenant que les émotions anticipées (dans le cas
notamment du regret, de la déception ou de la honte) soient
largement utilisées par les économistes car leur introduction est
compatible avec l'analyse « conséquentialiste » standard : aux
côtés des gains matériels, il est possible de tenir compte de la
valence des différents états émotionnels anticipés dans la maxi-
misation de l'utilité espérée.
L'autre classe d'émotions, dites immédiates, est plus délicate
à introduire dans l'analyse économique car ces émotions survien-
nent au moment même de la prise de décision. Ici, c'est donc
l'émotion (la colère, l'excitation) qui altère ou modifie le
comportement sans qu'elle soit l'objet d'une délibération
20 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

préalable. Les émotions immédiates nous informent en particu-


lier sur la nature de nos goûts. C'est le cas, par exemple, lorsque
vous tirez satisfaction d'un achat que vous avez effectué ou que
vous avez le sentiment au contraire d'avoir manqué une bonne
affaire. Implicitement, on suppose ici que l'individu ne connaît
pas (toujours) la nature de ses préférences, ce qui traduit un écart
vis-à-vis de ce qu'établit la théorie économique du choix
rationnel lorsqu'elle suppose a priori des préférences connues et
stables dans le temps [Stigler et Becker, 1977] . Les émotions
immédiates, ressenties au moment des choix, sont dites « inté-
grales» (ou endogènes) lorsqu'elles sont en lien direct avec la
décision que prend l'individu [Zeelenberg et Pieters, 2006]. Je
ressens de la peur, de l'excitation ou un sentiment de doute au
moment de prendre une décision risquée.
A contrario, les émotions « incidentes » (ou exogènes) sont
celles qui peuvent modifier votre décision sans être pour autant
provoquées par la situation de choix qui se présente à vous. Le
fait de regarder au cinéma un film joyeux ou triste altère votre
état affectif et peut ainsi avoir une incidence sur le fait de donner
un pourboire (ou non) au chauffeur de taxi qui vous ramène chez
vous. L'émotion incidente n'est donc pas liée à l'objectif pour-
suivi et influence en conséquence le comportement de manière
inconsciente. Dan Ariely et George Loewenstein [2006] ont par
exemple montré expérimentalement (et de façon surprenante)
que des hommes soumis au visionnage d'images érotiques décla-
rent des préférences pour des comportements plus immoraux et à
risque. De même, comment expliquer la baisse des rendements
des cours boursiers sur le marché domestique à la suite de l'élimi-
nation de l'équipe de football nationale de la compétition
mondiale [Edmans, Garcia et Norli, 2007]?

Théories des émotions


En philosophie, en psychologie, en sociologie ou encore en
neurologie, la théorie des émotions regroupe une très vaste litté-
rature caractérisée par une grande diversité, mais aussi un certain
éclatement qui en révèle la complexité. On dénombre (presque)
autant de théories spécifiques que d'auteurs qui y consacrent leur
analyse. Pour le philosophe contemporain Pierre Livet [2002],
par exemple, l' émotion est un processus de révision de nos
croyances et de nos préférences. Chez Jean-Paul Sartre [1938], il
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 21

s'agit davantage d'un mode d'existence de la conscience qui nous


permet de nous adapter à notre environnement (ou même de
nous évader). Le neurologue Antonio Damasio [1995] y voit
plutôt un mécanisme d'alarme ou d'encouragement de nature
inconsciente qui s'incarne dans le corps via ce qu'il appelle les
«marqueurs somatiques». Le psychologue William James [1890]
les considérait comme des prises de conscience de nos réac-
tions corporelles face à une situation. La sociologue Arlie Hochs-
child [2002, p. 21] définit l'émotion comme étant le « fruit d'une
coopération entre le corps et une image, une pensée ou un
souvenir-, une coopération dont l'individu est conscient ».
En psychologie, les théories qui étudient l'impact des émotions
sur les attitudes ou les comportements correspondent schématique-
ment aux théories évolutionnistes, cognitives ou sociales. Dans la
foulée de Charles Darwin [1872], les émotions peuvent être consi-
dérées comme des phénomènes évolutionnaires qui jouent un rôle
important pour la survie de l'espèce. La théorie psychologique
évolutionniste insiste notamment sur les fonctionnalités (géné-
tiques) associées aux émotions lors du processus d'adaptation
(communication via les expressions faciales, les impulsions ou les
mécanismes physiologiques). Les émotions de base, comme la
peur, le dégoût ou la colère, nous procurent ainsi la capacité de
nous protéger ou de nous défendre. L'aspect adaptatif des réac-
tions émotionnelles expliquerait qu'elles soient non contrôlables
par la cognition, qui nécessite de son côté plus de temps : l'émotion
devance ainsi la cognition [Zajonc, 1984]. D'après les théories de
l'évaluation cognitive, l'émotion que nous ressentons face à une
situation est déterminée par notre appréciation de sa pertinence
pour notre bien-être. Elle dépend également de notre capacité de
maîtrise des conséquences de cette situation. Dans ce cadre,
contrairement à l'approche évolutionniste, la cognition est néces-
saire à l'émotion et elle la précède [Lazarus, 1991]. Enfin, les
théories de la construction sociale des émotions partent du point
de vue que les émotions résultent des pratiques, des normes ou
encore des valeurs propres à chaque culture [Berezin, 2005].

La mesure des émotions

Pour étudier en laboratoire les effets des émotions ou des


humeurs sur les croyances ou les attitudes, une mesure des
22 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

émotions est nécessaire. La mesure des émotions peut être effec-


tuée de trois façons différentes : par imagerie médicale, via les
expressions corporelles ou par l'intermédiaire de l'autoévalua-
tion des sujets. Les deux premières mesures fournissent une
évaluation objective des émotions, liée à une observation directe
de l'activation physiologique du cerveau (sécrétions hormo-
nales dans le cortex cérébral) ou des expressions physiologiques
des sujets (expression du visage, tonalité de la voix, tempéra-
ture corporelle, sudation). La troisième mesure correspond à une
mesure subjective de l'expérience émotionnelle qui repose sur les
méthodes de la psychologie expérimentale.

Imagerie cérébrale

Les progrès récents en imagerie médicale ont permis aux


neurologues d'identifier les zones du cerveau responsables des
émotions. Les analyses d'Antonio Damasio [1995, 2003] ont
suscité un intérêt majeur dans le domaine scientifique qui a
largement dépassé le champ des neurosciences. La collaboration
entre neuroscientifiques, psychologues et économistes a conduit
notamment au développement de la neuroéconomie [Camerer,
Loewenstein et Prelec, 2005] . Les neuroéconomistes utilisent un
certain nombre de techniques pour étudier les processus céré-
braux mis en jeu lors de la prise de décision dans un contexte
économique. Alan Sanfey et al. [2003] ont ainsi recours à
l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) pour
contrôler l'activité du cerveau des sujets dans un contexte de
négociation. La technique permet de mesurer les flux sanguins
dans les différentes régions du cerveau et donc de corréler le
niveau d'oxygénation observé à une activité liée aux fonctions
associées typiquement avec ces régions. Il est possible, par
exemple, d'identifier l'activité de l'insula antérieure bilatérale
d'un sujet, sensible aux stimuli de douleur et de détresse, mais
aussi de colère et de dégoût, lorsque ce dernier est confronté à
une offre injuste. D'autres techniques sont cependant envisa-
geables, comme la tomographie par émission de positrons
- qui, en mesurant l'influx sanguin dans la région du cerveau
associée à la tâche expérimentale, permet une approximation de
l'activité neuronale - , l'électro-encéphalographie (utilisation
d'électrodes reliées au crâne mesurant l'activité électrique sous-
jacente) ou encore la stimulation transcrânienne, qui consiste à
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 23

appliquer une impulsion magnétique sur le cortex cérébral à


travers le crâne de façon indolore (sur ces méthodes, voir
Charron, Fuchs et Oullier [2008]).

Expressions physiologiques

La mesure des émotions peut également être effectuée par


l'intermédiaire des expressions faciales et d'autres réponses de
type physiologique (rythme cardiaque, pression sanguine,
réponse électrodermale, température corporelle, volume respira-
toire). L'expression faciale est la manifestation expressive la plus
souvent étudiée et utilisée. Le psychologue américain Paul
Ekman [1982] a montré en particulier qu'il existe des émotions
que les individus sont capables de différencier au travers des
expressions du visage. Ces émotions dites de base - joie, tris-
tesse, colère, dégoût, peur, mépris et surprise - seraient univer-
sellement partagées et donc innées (au sens biologique). La
reconnaissance est beaucoup plus aisée avec les prototypes
d'expression émotionnelle retenus par Paul Ekman qu'avec des
photos d'acteurs (ou de sujets) à qui l'on a demandé de mimer
une émotion. L'expression émotionnelle est donc d'autant plus
nette que l'émotion est davantage ressentie. Le contexte joue-
rait également un rôle déterminant dans la capacité d'identifica-
tion des émotions Uohnson et al., 1986] . Paul Ekman [1982]
montre par ailleurs que certaines personnes sont capables
d'imiter les expressions du corps et du visage qui signalent des
émotions comme la colère, la peur, la tristesse ou la joie. Il
observe, cependant, que la plupart des individus sont incapables
de différencier, sans entraînement spécifique, des émotions
feintes d'émotions authentiques. Des travaux plus récents s'inté-
ressent enfin à d'autres types d'émotions sociales telles que la
honte, l'envie ou la culpabilité [Haidt et Keltner, 1999].
Une autre mesure courante de l'expression physiologique est
celle de l'activité électrodermale des glandes sudoripares endo-
crines. Ces glandes, particulièrement présentes sur la paume de la
main, sécrètent la sueur et permettent ainsi le phénomène de la
transpiration. Cette activité est fortement corrélée à la dimen-
sion activatrice (arousal) de l'émotion, notamment dans le cas
de la peur ou de la colère. Les techniques de mesure consistent
à positionner sur les doigts de la main des capteurs spécifiques
qui permettent de mesurer les variations de conductance (ou de
24 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

résistance) provoquées par les changements de sudation. En


économie expérimentale, la technique de la conductance de la
peau est utilisée précisément pour mesurer de façon objective le
niveau d'intensité émotionnelle [Ben-Shakhar et al., 2007; Joffily
et al., 2014].
Au sein de leurs travaux expérimentaux, les économistes utili-
sent également la reconnaissance des expressions du visage en
présentant des photographies numériques aux partenaires de jeu
des sujets pour évaluer les effets de l'identification ou du genre
[Bohnet et Frey, 1999; Andreoni et Petrie, 2007] . ]on Scharle-
mann et al. [2001] évaluent, de leur côté, dans quelle mesure le
sourire d'une personne peut être utilisé par un autre individu
comme un signal prévisible de son comportement futur. Une
série de photographies en noir et blanc, issues d'une base de
données en psychologie expérimentale, est présentée aux sujets
qui doivent les associer à des couples de mots du type joyeux/
triste ou digne de confiance/suspect. ]on Scharlemann et al.
[2001] observent que les expressions du visage de sujets souriants
sont davantage associées aux items reliés au facteur de coopéra-
tion que les photos de sujets neutres. Le sourire serait ainsi inter-
prété comme le signal d'une propension à coopérer.

Évaluation subjective
La mesure subjective de l'expérience émotionnelle des indi-
vidus [Frijda, 1986] est plus couramment utilisée en psychologie en
raison de son efficacité à identifier les différentes émotions en jeu et
de son faible coût [Robinson et Clore, 2002]. La méthode repose
sur des questionnaires postexpérimentaux dans lesquels les partici-
pants à l'expérience autoévaluent, sur une échelle de mesure ordi-
nale, la nature et l'intensité de leurs émotions (immédiates ou
anticipées). À l'issue de la tâche principale, pendant ou même
avant elle, chaque participant se voit présenter une liste de
plusieurs émotions positives (joie, admiration) ou négatives (tris-
tesse, colère, dégoût) dont il doit chiffrer l'intensité sur une échelle
allant de 0 (aucune émotion) à 10 (très forte intensité de
l'émotion). En économie, la méthode d'autoévaluation est aussi la
plus populaire, également pour des raisons de coût. La méthode est
similaire à celle utilisée dans l'« économie du bonheur » lorsque, au
cours du protocole d'enquête, le sujet doit indiquer sur une échelle
de mesure ordinale son indice de satisfaction ou de bien-être (pour
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 25

une revue récente, voir Lucie Davoine [2012]). La mesure subjec-


tive de l'émotion a ainsi été utilisée abondamment dans les jeux
de négociation [Bosman et van Winden, 2002; Petit, 2009b], de
coopération [Fehr et Gachter, 2002 ; Small et Loewenstein, 2005 ;
Joffily et al., 2014], dans l'étude de la réciprocité positive ou néga-
tive [Offerman, 2002] ou du comportement risqué [Hopfensitz et
Van Winden, 2008].
Une autre possibilité d'évaluation de l'expérience émotion-
nelle consiste à enregistrer avec la vidéo les comportements, les
attitudes ou les discours des individus et à utiliser la méthode
dite des « juges » qui correspond, en psychologie sociale, à une
analyse du contenu de récits oraux ou écrits des sujets. Heike
Hennig-Schmidt, Zhu-Yu Li et Chao liang Yang [2008] ont
recours à cette méthode pour codifier les motivations de groupes
de négociateurs. Les auteurs mettent ainsi en évidence que
certains groupes évoquent des motifs émotionnels, éthiques ou
moraux dans le cas du rejet d'une offre avantageuse.
Enfin, en psychologie cognitive, les chercheurs ont développé
des méthodes très complètes d'analyse des traits de personnalité.
Hermann Brandstater et Manfred Konigstein [2001] utilisent, par
exemple, une formule courte adaptée à la pratique en économie
expérimentale en soumettant les sujets à une analyse de person-
nalité. À partir d'une grille d'analyse de plusieurs items bipo-
laires, on peut ainsi codifier, sur une échelle comprise entre- 1
et 1, la stabilité émotionnelle ou la capacité de contrôle de soi
du sujet. Dans le même esprit, Jorge Ara:fia et Carmelo Leon
[2008] adoptent une échelle de mesure réduite de l'intensité
émotionnelle définie à partir d'items prédéfinis. Les économistes
du « bonheur » utilisent également un index utilisé par les épidé-
miologistes, appelé GHQ General Health Questionnaire, qui intègre
à la fois des questions sur les émotions et des données subjec-
tives liées au stress (perte de sommeil, capacité de concentration,
niveau de confiance perçu, sentiment d'être utile, etc.). Enfin, en
gestion ou dans le champ des ressources humaines, l'approche
la plus connue est celle du « quotient émotionnel », dérivé de
la notion d' « intelligence émotionnelle » initiée par Daniel
Goleman [2006].
26 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Les méthodes d'induction émotionnelle

Pour étudier les émotions et les humeurs, les psychologues ont


développé des techniques permettant de créer artificiellement en
laboratoire un état affectif positif, négatif ou neutre chez le sujet
[Gil, 2009]. La plupart des techniques utilisent le rappel de
souvenirs ou l'imagination d'événements marquants sur le plan
émotionnel. L'hypnose, la musique, la distribution de petits
cadeaux, l'exposition à des odeurs, la prise de parole en public,
l'expression faciale, le feedback par le jeu, le rappel de souvenirs
individuels ou collectifs, etc. sont également envisageables.
D'autres techniques portent sur le visionnage d'images ou de
films distrayants, tristes, ennuyeux, accablants ou révoltants,
permettant de susciter l'état émotionnel recherché [Gross et
Levenson, 1995]. Comparativement aux autres techniques, celle
du visionnage possède une forte capacité à capter l'attention du
sujet, engendre plus facilement des émotions intenses et est
représentative d 'une situation dans laquelle les individus sont
régulièrement soumis dans la vie de tous les jours à des stimuli
visuels de même nature.
En économie, la technique du visionnage d'un film a été
utilisée notamment pour étudier le mécanisme de réciprocité
[Kirchsteiger, Rigotti et Rustichini, 2006; voir encadré 2], dans
les jeux de négociation [Harlé et Sanfey, 2007; Petit, 2009b] ainsi
que pour évaluer le rôle du contexte affectif [Lin, Chuang, Kao
et Kung, 2006] dans l'occurrence de l'« effet d'acquisition »
[Loewenstein et Issacharoff, 1994]. Plus récemment, Lisette
lbanez, Nathalie Moureau et Sébastien Roussel [2014] ont eu
recours au visionnage d'un diaporama de photographies (consti-
tuée à partir d'une base de données internationale en psycho-
logie) pour évaluer l'impact d'émotions comme l'émerveillement
ou la peur sur le comportement de don en faveur d'associations
pour l'environnement. Il est possible également de confronter le
sujet à une expérience dont le succès (ou l'échec) favorise l'émer-
gence d'une humeur positive (ou négative). Monica Capra [2004]
utilise cette méthode en posant des séries de questions (plus ou
moins difficiles) aux sujets avant le début des jeux de négocia-
tion. L'avantage de la méthode est qu'elle induit une expé-
rience émotionnelle directe. Après le questionnaire, on demande
aux participants d'écrire un court texte portant sur un épisode
triste (mauvaise humeur) ou joyeux (bonne humeur) de leur vie
Qu'EST-CE QU'UNE ÉMOTION ? 27

une autre « Mauvaise humeur>>. Un


Encadré 2. La mesure groupe de joueurs regarde ainsi, pendant
et l'induction de l'humeur quelques minutes, un extrait d'un film
des individus joyeux (la célèbre scène du ring dans le
film burlesque de Charlie Chaplin Les
Le travail expérimental de Georg Lumières de la ville) tandis que l'a utre
Kirchsteiger, Luca Rigotti et Aldo Rusti- visionne un court extrait du film (triste) de
chini [2006] illustre bien la façon dont les Steven Spielberg La Uste de Schindler. À la
économistes peuvent mobiliser les suite du visionnage, une évaluation auto-
théories psychologiques des affects pour subjective de l'humeur des participants est
tester en laboratoire les effets de l'humeur effectuée via la question « Comment vous
sur le comportement individuel. Leur sentez-vous? >>. Les sujets y répondent en
étude pose la question, innovante autant utilisant une échelle allant de 1 (très mau-
qu'intrigante, de l'effet inconscient de la vaise humeur) à 8 (très bonne humeur).
bonne ou de la mauvaise humeur sur le Regardons maintenant les résultats de
comportement économique de récipro- la procédure d'induction. Dans la variante
cité (par exemple, lorsqu'un employeur « Bonne humeur >>, l'évaluation moyenne
offre un niveau de rémunération attractif des sujets se monte à 5,6 (avec un écart-
et que l'employé produit, en retour, un type égal à 1 ,6) tandis que, dans la
niveau d'effort important dans son variante « Mauvaise humeur >>, celle-ci est
travail). Pour répondre à cette question, égale à 3,1 (écart-type égal à 1 ,3). En
les auteurs ont besoin de mettre les sujets utilisant un test statistique non paramé-
de l'étude dans un certain état affectif trique de Mann-Whitney, une différence
juste avant leur participation à un jeu très significative entre les deux variantes
économique de réciprocité. Il faut égale- apparaît (p < 0,0001 ). La procédure
ment une mesure précise de l'humeur d'induction est donc très efficace. En
des sujets. revanche, comme le soulignent les
Pour induire les sujets dans une auteurs, les effets de l' induction en labo-
humeur spécifique, Georg Kirchsteiger et ratoire, étant artificiels, sont de très courte
al. [2006] utilisent la technique du vision- durée. À la fin de la tâche qui leur est
nage d'un court extrait de film. Cette proposée à la suite du visionnage du film,
technique ne rend pas nécessaire l'utilisa- plus aucune diffé rence entre les deux
tion du mécanisme de duperie, dispose groupes d'étudiants n'est perceptible sur
d'une grande efficacité pour stimuler des le plan statistique (p = 0,7675). Pour
émotions fortes et est également très obtenir un effet de l' humeur sur le
standardisée. La technique est utilisée comportement économique, il faut donc
sans instructions, ce qui signifie que l'on proposer immédiatement le jeu ou la
ne demande pas explicitement aux parti- tâche aux participants dont l'humeur a
cipants de se focaliser sur leur ressenti été modifiée. Il peut être également
émotionnel durant la projection. Enfin, il nécessaire de contrôler l'h umeur des
est nécessaire de s'assurer que les sujets sujets à la fin de l'expérie nce.
sortent d'une situation préalable non L'efficacité de la procédure d'induc-
stressante afin d'éviter d'éventuels effets tion permet aux auteurs de montrer, de
non contrôlés de l'humeur. façon significative, l'effet positif de la
Le protocole prévoit deux traitements mauvaise humeur sur le comportement
dans lesquels sont répartis les 1 30 partici- réciproque et celui bénéfique de la bonne
pants, une variante « Bonne humeur >> et humeur sur la générosité.
28 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

personnelle. Conformément à la mesure subjective des émotions


vue précédemment, ils doivent ensuite autoévaluer leur état
affectif sur une échelle de mesure allant de 0 (très mauvaise) à
8 (excellente).
La difficulté de l'utilisation de ces techniques d'induction
provient du fait que les théoriciens des émotions ne s'accordent
pas sur les conditions précises d'activation d'états émotionnels
spécifiques. Dans la technique du visionnage, en particulier, il
est difficile d'être sûr que telle ou telle séquence de film (ou de
diaporama photos) induira l'état émotionnel souhaité (tristesse,
culpabilité, honte, colère). En pratique, les économistes expéri-
mentalistes se reposent sur des séquences qui ont fait leurs
preuves en psychologie expérimentale [Philippot, 1993] ou bien
utilisent des épreuves tests au cours desquelles les extraits de
films sont présentés aux sujets [Harlé et Sanfey, 2007].

Conclusion

Le domaine affectif révèle une grande diversité de phéno-


mènes qui comprend notamment les traits de caractère, les
humeurs, les sentiments et, naturellement, les émotions. Sur le
plan scientifique, c'est à partir du x1xe siècle que l'émotion va être
perçue, en psychologie, comme une catégorie unifiée. L'étude
des émotions (ainsi que leur mesure) peut ainsi se faire via une
analyse componentielle qui recouvre les différentes caractéris-
tiques de l'émotion. On y retrouve, en particulier, la valence ou
la polarité de l'émotion, son niveau d'activation, sa tendance à
l'action (le comportement), son antécédent cognitif (ce sur quoi
porte l'émotion) et, enfin, son mode d'expression corporelle (la
communication). C'est au travers de ces modalités que les écono-
mistes intègrent le plus souvent le processus affectif dans leur
analyse.
Il 1 les émotions sont-elles rationnelles ?

« Mon brave, n'oublions pas que les petites


émotions sont les grands capitaines de nos vies et
qu'à celles-là nous y obéissons sans le savoir >>.
Vincent VAN GOGH [1972].

Dans la lignée de la plupart des sciences sociales, et sous


l'influence majeure de René Descartes [1649], l'économie
contemporaine s'est bâtie sur la base d'une forte rationalité en
opposition à ce qui était considéré comme des « passions », des
altérations à la raison. Au xvme siècle, la « domestication des
passions » devient un problème de politique dans une société
capitaliste émergente. Comme l'a montré Albert Hirschman
[1977], comme on ne croit plus que le contrôle des passions
puisse être le fait de l'honnêteté ou de la morale religieuse, on
compte sur une passion, l'« intérêt », pour domestiquer les autres
passions susceptibles de détruire l'édifice social. Cette opposition
entre le calcul rationnel des intérêts et le trouble que procurent
les passions coïncide avec la naissance en économie de l'Homo
economicus et de l'« hypothèse de rationalité » qui caractérisent
la science économique standard. Un individu choisit les actions
qui satisfont au mieux ses préférences compte tenu des
contraintes qui s'imposent à lui et de l'information à sa disposi-
tion. Les économistes prennent appui sur une « rationalité
instrumentale » au sens où seules comptent pour l'agent les
conséquences (évaluées en termes d'utilité) associées à ses prises
de décision. Il s'agit également d'une « rationalité cognitive » au
sens où les agents sont pleinement conscients de leurs décisions
30 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

et disposent d'un parfait contrôle de soi. Ils détiennent en ce


sens des facultés de calcul, de mémoire et d'anticipation excep-
tionnelles que les psychologues comparent, avec ironie, à celles
du Vulcanien Monsieur Spock dans la célèbre série télévisée Star
Trek. Si l'on adhère à cette hypothèse de rationalité, on consi-
dère donc que les intentions qui président à l'action n'ont pas
d'influence sur la rationalité. Peu importent les moyens, seul
compte le résultat. On considère également que l'individu a une
parfaite maîtrise du processus de décision et qu'il n'est pas sujet
à une quelconque influence. De même, en posant (le plus
souvent) que les préférences des agents sont données (exogènes)
et stables dans le temps [Stigler et Becker, 1977], on exclut de
fait la possibilité que nos émotions puissent modeler (parfois de
façon inconsciente) nos désirs et nos goûts.
Au regard des limitations imposées par cette hypothèse de
rationalité, on conçoit aisément que l'introduction d'un concept
multidimensionnel, comme l'affect, constitue un défi majeur
pour les économistes et pour la théorie du choix rationnel. D'une
part, une caractéristique essentielle de l'émotion est qu'elle n'est
généralement pas contrôlable. S'il est possible, dans certaines
circonstances, de feindre l'émotion, d'en minorer les manifesta-
tions ou de la réguler [Gross, 2007], il est en général impossible
d'en limiter l'émergence. On peut ainsi « contrôler» certains
effets de la crainte, du dégoût ou de l'envie, mais il est utopique
d'imaginer s'empêcher de ressentir ces émotions en toutes
circonstances. C'est cette logique que l'on retrouve dans les
expressions du type « être accablé de tristesse », « saisi
d'angoisse », «sous le coup de l'émotion » ou encore « trans-
porté par la joie ». Ainsi, dans la mesure où nous n 'avons pas le
« choix » du ressenti de nos émotions, il est difficile d'imaginer
que l'affect puisse être intégré dans une théorie qui met au cœur
de son analyse un processus de choix contrôlé.
D'autre part, l'impact des émotions sur la prise de décision
peut être de nature inconsciente. C'est le cas en particulier des
émotions « viscérales » (gut feelings), identifiées par George
Loewenstein [1996] ou Joseph Ledoux [1996]. Ces émotions sont
en particulier activées dans les situations d'urgence (incendie,
agression, prédation, etc.) et sont particulièrement utiles car elles
empruntent un circuit neuronal court qui permet la rapidité de la
prise de décision. Comme l'ont révélé des études neurologiques
[Ledoux, 1996], notre perception du danger transite d'abord dans
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATION N ELLES ? 31

les situations d'urgence par notre cerveau émotionnel (via


l'amygdale) avant d'être redirigée un quart de seconde plus tard
vers le cortex préfrontal qui constitue la partie pensante de notre
cerveau. Cela signifie, autrement dit, que nous agissons sous
l'effet d'une impulsion (salutaire et efficace) et que nous ne
prenons conscience que tardivement de ce qui est arrivé. L'action
n'est donc pas dictée par une prise de décision consciente. Ce
circuit court de l'émotion dans le cerveau concerne les
« émotions viscérales », mais aussi potentiellement de
nombreuses « émotions immédiates » qui surviennent au
moment où s'effectue le processus de choix. En particulier,
comme nous l'avons vu précédemment dans le chapitre 1, la
caractéristique d'une émotion dite « incidente » (ou exogène) est
bien d'agir à notre insu sur notre comportement.
Une autre difficulté posée par l'introduction de l'émotion dans
la théorie du choix rationnel concerne l'identification précise de
l'impact des émotions sur l'action. Il s'agit, selon ]on Elster
[1998], de cerner les différents « mécanismes » par lesquels
l'émotion joue sur notre comportement. Outre que l'émergence
de l'émotion dépend d'une pluralité de facteurs (le contexte,
l'intention, l'environnement, les aspects de personnalité, les
facteurs génétiques), qu'elle mobilise des aspects aussi bien
cognitifs que sensitifs, la nature même de l'émotion implique
que, à partir du moment où un individu a conscience de ses
émotions et qu'il tente de les contrôler, l'affect devient une
cognition et n'est plus, à proprement parler, une émotion.
Cette difficulté d'identifier rationnellement certains méca-
nismes émotionnels explique qu'il soit plus aisé d'analyser le
processus de décision en opposant clairement, comme le font
l'économiste Paul Romer [2000] et le psychologue Daniel
Kahneman [2012], la pensée intuitive inconsciente (le
« système 1 ») et la réflexion cognitive (le « système 2 »). On
retrouve, en neuroéconomie, cette même insistance à décrire le
processus de décision sous une forme duale en localisant le
centre des émotions - l'insula antérieure - d'une part et celui
de la réflexion -le cortex préfrontal dorsolatéral- d'autre part
(voir, en particulier, Sanfey et al. [2006]). Cette difficulté justifie
également le fait que, pour l'économiste, intégrer l'émotion dans
la théorie standard procède de la « rationalisation des émotions »
qui demeure possible à partir du moment où l'on se centre sur les
caractéristiques des affects - notamment la valence, le niveau
32 ÉCONOMIE DES ÉMOTION S

notamment en raison des effets


Encadré 3. Performance, négatifs du stress. Bruce Kaufman
rationalité de la décision [1999] suggère ainsi qu'il existe un
et intensité de l'émotion niveau d'éveil émotionnel «optimal >>
(A2), qui engendre néanmoins un
Herbert Simon [1983], l'initiateur des degré de performance (P2) inférieur à
nombreux travaux autour de la ratio- celui qu'obtiendrait un agent rationnel
nalité « limitée >> ou «satisfaisante>>, dépourvu d'émotion (Pmax).
est également l'un des premiers à Le lien entre la performance, la
entrevoir qu'une théorie complète rationalité de la décision et l'intensité
de la rationalité humaine rend néces- du ressenti des émotions évoque
saire la compréhension du rôle qu'y également la notion de « catharsis >>
jouent les émotions. Bruce Kaufman bien connue des dramaturges. La
[1999] introduit cette idée en catharsis consiste en l'épuration (ou
s'appuyant sur la célèbre loi psycholo- l'élimination) des passions par le
gique de Yerkes-Dodson [Yerkes et moyen de la représentation drama-
Dodson, 1908] qui relie, sous la forme tique. Le fait, comme l'il l ustrent
d'un U inversé, le degré de stimula- Matthias Sutter, Martin Kocher et
tion émotionnelle au niveau de Sabine Straub [2003], qu'une offre
performance cognitive (figure 2). profitable soit plus souvent rejetée
Un niveau faible d'activation de dans un jeu de négociation lorsque le
l'émotion (A1) mobiliserait insuffisam- temps accordé au décideur pour
ment les capacités cognitives de l'indi- effectuer son choix est limité, indique
vidu (effort, attention, etc.) et que l'évacuation d'émotions trop
affecterait en conséquence la perfor- intenses peut, dans ce rtain s ca s,
mance (Pl), tandis qu'un niveau trop améliorer la performance. C'est
élevé (A3) la limiterait (également), précisément ce que le travail récent

d'activation émotionnel ou les aspects cognitifs - compatibles


avec une hypothèse de rationalité même « limitée » (encadré 3).
Dans la perspective de « rationalisation des affects » en
économie, les émotions ont d'abord été mobilisées pour expli-
quer les écarts entre les premières données expérimentales et le
modèle standard de la rationalité économique. Le fameux para-
doxe soulevé par Maurice Allais [1953] en est une illustration
majeure dans le domaine de la prise de décision en situation
d'incertitude. Il n'est ainsi pas surprenant que la solution au
paradoxe ait recours à une émotion fortement cognitive comme
le regret anticipé. Comme nous le montrons ci-dessous, la « solu-
tion du regret » soulève cependant davantage d'interrogations
qu'elle ne résout réellement le problème de la rationalité. Dans le
domaine du choix en présence d'incertitude, l'introduction des
affects implique de dépasser le cadre de la rationalité standard en
intégrant des biais de jugement inconscients, une préférence
LES ÉMOTIONS SONT-ELL ES RATIONNELLES ? 33

Figure 2. la relation entre performance et intensité émotionnelle

Performance

Pmax~---------------------------

Pl - - - - - - - - - -

Al A2 A3 Éveil
emotionnel
Source : d'après Kaufman [1999].

de David Dickinson et David Masclet possible de limiter les effets contre-


[2014] tente de montrer dans un jeu productifs (en termes de bien-être)
de coopération. En facilitant notam- des punitions excessives que les sujets
ment la tempérance des émotions des exercent (sous les effets de la colère)
participants (placés dans une salle à l'enco ntre des joueurs les plus
d'attente pendant cinq minutes avant opportunistes.
d'effectuer leur choix), il semble

affective ou des altérations de la volonté individuelle.


L'interprétation du paradoxe mis en évidence par Daniel Elis-
berg [1961] a en particulier ouvert la voie à de nombreux travaux
(souvent expérimentaux) qui illustrent la façon dont un
processus affectif modifie la formation des jugements et des
préférences qui président aux choix incertains.

Le rôle du regret anticipé dans le paradoxe d'Allais

L'expérience d'Allais

Au début des années 1950, Maurice Allais [1953] propose des


choix d'options risquées à ses étudiants. Il initie ainsi l'approche
expérimentale sans pour autant se référer à un contexte expéri-
mental rigoureux. Il cherche à tester la robustesse du modèle
34 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Encadré 4. L'expérience d'Allais

Dans l 'ex périence initiale proposée par Maurice Allais à ses étudiants,
une option 1 vous donne accès aux deux loteries suivantes :
- loterie A : recevoir 1 million de francs de façon certaine;
- loterie B : 1 chance sur 100 de ne rien gagner du tout, 1 0 chances sur 1 00
de gagner 5 millions de francs et 89 chances sur 1 00 de gagner 1 million.
Si vous aviez la possibilité de jouer, quel serait votre choix ? Loterie A ou loterie B?

Une option 2 vous est également proposée :


- loterie C : 11 chances sur 1 00 de gagner 1 million de f rancs et 89 chances
sur 100 de ne rien gagner du tout;
- loterie D : 1 0 chances sur 1 00 de gagner 5 millions de francs et
90 chances sur 100 de ne rien gagner du tout.
Quel serait dans ce cas votre choix ? Loterie C ou loterie D ?

Les nombreux résultats expérimentaux à partir de l'expérience initiale d'Allais


[Conlisk, 1989] indiquent que les couples de stratégies choisis par les participants
sont les suivants :
- 7 o/o des participants choisissent les loteries A et C ;
- 44 o/o choisissent les loteries A et D ;
- 7 o/o choisissent les loteries B et C ;
- 42 o/o choisissent les loteries B et D.
Au total, 51 o/o des participants optent pour des couples de stratégies non compa-
tibles avec la maximisation de l'espérance d'utilité. En outre, le biais présente un
caractère systématique (non dû au hasard) puisque les « préférences d'Allais>> (choix
de A et D) sont beaucoup plus fréquentes que celles des loteries B et C.

Source : Allais [1953].

canonique de l'espéran ce d'utilité permettant d'étudier le choix


en incertitude [Von Neum ann et Morgerstern, 1944]. Les
résultats obtenus par Allais [1953], con solidés par ceux plus
conformes à la pratique expérimentale scientifique de John
Conlisk [1989], ont montré qu'une majorité des participants ne
se conform e pas à la théorie de l'espéran ce d'utilité.
Dans les ch oix d'option , la cohérence de la théorie standard
du choix en incertitude est préservée lorsque les choix respec-
tent le principe de la maximisation de l'espérance d'utilité. On
montre en particulier (tableau 1) que si un individu préfère la
loterie A à la loterie B (c'est-à-dire si U(1) > 0,1 U(S) + 0,89 U(1)),
il doit également préférer la loterie C à la loterie D (puisque
l'inégalité précédente revient à 0,11 U(1) > 0,1 U(S)). Les préfé-
rences majoritaires d'Allais (AD) sont donc en contradiction avec
le principe de base de la théorie.
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATIONNELLES ? 35

Tableau 1. le paradoxe d'Allais dans l'espace des probabilités

Probabilités Espérance d'utilité

loteries p = 0,01 q = 0,1 r = 0,89


A lM lM lM U(l)
B 0 SM lM 0,1 U(S) + 0,89 U(l)
c lM lM 0 0,11 U(l)
D 0 SM 0 0,1 U(S)

La solution des émotions


Le paradoxe d'Allais [1953] a retenu l'attention des psycho-
logues américains Daniel Kahneman et Amos Tversky [1979] qui
expliquent les préférences d'Allais par un « effet de certitude ».
L'effet de certitude traduit le fait que la différence entre un gain
certain (loterie A) et un gain probable (loterie B) nous paraît bien
plus importante qu'une différence comparable dans la gamme
des probabilités intermédiaires (loteries C et D). Autrement dit,
quand la probabilité de gagner est faible (Cet D), notre sensibi-
lité à la valeur du gain s'accroît; inversement, à proximité de la
certitude (A et B), notre sensibilité aux probabilités augmente
tandis que les écarts de gains sont minorés. D'où le choix des
loteries A et D. L'effet de certitude intègre le fait que notre sensi-
bilité aux probabilités n'est pas linéaire, ce que le modèle de
l'espérance d'utilité ne prend pas en compte. Sur cette base,
Daniel Kahneman et Amos Tversky [1979] ont ainsi proposé une
alternative crédible (la « théorie des perspectives ») à la théorie
économique standard du choix risqué.
Certains auteurs ont cependant envisagé de réconcilier les
préférences d'Allais avec la théorie de l'espérance d'utilité en
supposant que les coûts psychiques associés aux émotions
pouvaient être pris en compte dans le calcul rationnel du joueur
[Raiffa, 1968; Jeffrey, 1987; Broome, 1990]. L'argument consiste
à dire que les couples de loteries AB, d'une part, et CD, d'autre
part, peuvent être distingués autrement que par le montant des
gains escomptés qui y sont associés. En clair, il s'agit de prendre
en compte la capacité qu'ont les agents économiques d'anti-
ciper les conséquences émotionnelles de leurs choix, aptitude
que confirment de nombreux travaux en psychologie
[Kahneman et Tversky, 1984; MeHers et McGraw, 2001], et de les
36 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

intégrer dans leur calcul d'espérance d'utilité. Imaginez ainsi que


vous ayez choisi la loterie B (au lieu de A) et que, par malchance,
l'événement associé à la probabilité « p » survient. Vous avez
perdu et vous estimez sans doute désastreuses les conséquences
de votre choix initial puisque vous aviez la possibilité d'empo-
cher 1 million avec certitude. Mettez-vous maintenant dans la
même situation (la probabilité « p » sort) et imaginez que votre
choix initial s'est porté sur la loterie D (plutôt que C). Sans doute
êtes-vous déçu, ou éprouvez-vous du regret, mais ce sentiment
est sans commune mesure avec celui que vous avez ressenti dans
le cas précédent. Ainsi, dans l'état de la nature « p », lorsqu'un
joueur choisit B plutôt que A et D plutôt que C et qu'il perd, son
ressenti émotionnel est beaucoup plus fort en B qu'enD, ce qui
différencie le choix entre A et B, d'une part, et celui entre C et D,
d'autre part. Dans le tableau des gains associés aux probabilités
d'occurrence des événements (tableau 2), on intègre désormais la
valence anticipée de l'émotion au même titre que les gains en
supposant que El et E2 représentent les niveaux d'utilité négatifs
associés au fait de se sentir mal à l'aise à la suite des conséquences
des différents choix. On suppose par conséquent que El < E2
< 0, ce qui implique une plus forte réduction de l'espérance
d'utilité de la loterie B que de celle de D. Dans ce cas, il est alors
possible d'avoir « A préféré à B et D préféré à C » (tant que
El < E2) tout en respectant le principe de la maximisation de
l'espérance d'utilité des loteries. Ainsi, lorsque les lots prennent
en compte les conséquences anticipées des choix sur les
émotions, et non seulement les aspects monétaires, les préfé-
rences d'Allais sont rendues conformes à la prescription théo-
rique et le paradoxe disparaît.

Tableau 2. la solution des émotions

Probabilités

loteries p = 0, 01 q = 0, 1 r = 0,89
A lM lM lM
B 0 + El SM lM
c lM lM 0
D 0 + E2 SM 0

Deux émotions sont ici candidates à la « restauration » de la


cohérence de la théorie rationnelle: le regret [Savage, 1954; Bell,
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATIONNELLES ? 37

1982, 1983; Loomes and Sugden, 1982, 1987], mais aussi la


déception [Loomes et Sugden, 1986]. La déception traduit le fait
qu'un agent aurait souhaité que les circonstances présentes puis-
sent être différentes de ce qu'elles sont effectivement. Le regret,
au lieu de s'en tenir au rôle du hasard qui vous a été défavo-
rable et qui fonde votre déception, tient compte du fait que vous
auriez pu éventuellement prendre une autre décision et que les
conséquences négatives auraient pu être évitées [Zeelenberg et
Pieters, 2007] . Dans les deux cas de figure, cependant, l'inten-
sité de l'émotion contrefactuelle est d'autant plus élevée que la
probabilité d'occurrence de l'événement négatif est faible et que
l'individu se rend compte qu'une solution alternative moins
risquée lui était accessible. L'intensité émotionnelle est donc plus
élevée en B qu'en D (El < E2) car l'individu sait que s'il avait
choisi A, il aurait eu un gain certain de 1 million, tandis qu'avec
la loterie C il a seulement 11 o/o de chances de gagner 1 million.
Il y a donc bien une solution du regret ou de la déception au
paradoxe d'Allais.

Un raisonnement très sophistiqué


Dans le paradoxe d'Allais, le pouvoir explicatif de la théorie
rationnelle du regret apparaît cependant limité. Comme l'a
souligné Michael Weber [1998], la « solution» des émotions
implique un raisonnement ultra-sophistiqué si l'on suppose que
les conséquences émotionnelles associées à chaque état de la
nature (regret, déception, mais aussi surprise, joie ou excita-
tion) doivent être intégrées au calcul d'espérance d'utilité. Par
exemple, dans le tableau 2 précédent, comparer correctement les
loteries B et D implique de tenir compte également de la
fréquence d'apparition de l'émotion et non simplement de son
intensité. Ainsi, la loterie D comporte une fréquence d'appari-
tion du regret ou de la déception 90 fois supérieure à celle de
la loterie B. Concilier le choix du couple AD avec un calcul
d'espérance d'utilité requiert désormais de supposer que l'inten-
sité du regret lors du choix de B (lorsque « p » survient) est 90 fois
plus forte que celle associée au choix de D (lorsque les
événements « p » et « r » se manifestent) ! La solution des
émotions devient dans ce cas plus délicate, non seulement
parce qu'elle implique un questionnement et un calcul assez
complexes de la part de l'individu, mais aussi parce qu'elle paraît
38 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

« contre-intuitive ». À l'instar du processus émotionnel, les préfé-


rences d'Allais fonctionnent sans doute davantage comme des
réponses immédiates qui ne dépendent pas de faits contingents
ou, du moins, pas de faits aussi difficiles à évaluer. Pour une
cohérence d'ensemble, intégrer l'émotion dans le calcul impose
de plus de tenir compte de la joie (ou de l'excitation) que l'on
éprouve à la suite du gain maximal dans la loterie B, de la rela-
tive déception (ou du soulagement?) que l'on ressent en gagnant
(seulement) 1 million, etc., tout en étant capable d'effectuer une
comparaison de l'intensité émotionnelle ressentie dans chaque
situation.

Peut-on modéliser le regret?

La théorie du regret constitue la première tentative significa-


tive de modélisation des émotions en économie. D'autres
émotions ont ensuite été intégrées dans un cadre formel, comme
la honte ou la culpabilité [Becker, 1976], l'envie [Varian 1974;
Feldman et Kirman, 1974; Goldman et Sussangkarn, 1983; Kirs-
chteiger, 1995; Kolm, 1995] ou même le remords ou l'excitation
[fideman, 1985]. Dans tous ces travaux, les émotions sont inté-
grées directement dans la fonction d'utilité des agents (ou dans la
fonction d'espérance d'utilité comme c'est le cas dans le para-
doxe d'Allais). On suit la logique de Jeremy Bentham [1789] en
privilégiant la valence de l'émotion. Cette approche bénéficie
d'avantages incontestables qui expliquent son attrait pour les
économistes : l'émotion y est réduite à une dimension unique,
mesurable, ordinale et fiable, facilement transposable et modéli-
sable dans un cadre formel. La valence décrit le niveau de satis-
faction ou de désutilité induit par l'éveil émotionnel et
correspond à un coût ou à un bénéfice psychique qui entre dans
la fonction d'utilité au même titre que les biens matériels. L'indi-
vidu rationnel effectue un arbitrage coût/bénéfice dans lequel il
évalue le coût émotionnel lié, par exemple, soit à une décision
erronée passée, soit à une attente déçue, soit encore à une joie
intense. Il en résulte que l'individu cherchera à éviter des déci-
sions impliquant une émotion négative (comme le regret) et aura
au contraire de l'attrait pour une émotion positive (comme
l'excitation). Les théoriciens évoquent ainsi une « aversion » ou
une « peur du regret » qui possède un pouvoir explicatif élevé en
finance comportementale car elle repose sur une aptitude
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATIONNELLES ? 39

consensus met en évidence la capa-


Encadré S. Un choix cité que nous avons à pouvoir anti-
de société? ciper le regret. Il semble en particulier
que nous anticipions des réactions de
Dans son dernier ouvrage, Système 7, regrets plus fortes face à un résultat
système 2, Daniel Kahneman [2012, qui est le produit d'une action plutôt
p. 417] évoque une expérience qui que face à un résultat qui est le
illustre notre aptitude à anticiper le produit de l'inaction. C'est parce que
regret. Le scénario est le suivant : Constantin a changé de stratégie
« Léopold détient des actions de la (alors que Léopold n'a rien modifié)
société ALPHA. L'année dernière, il a qu'on lui attribue davantage de
envisagé de se tourner vers les titres regrets. Dans le contexte des jeux
d'une autre société, BETA, avant de d'argent, on observe ainsi que les
décider finalement de ne pas le faire. parieurs sont plus satisfaits s'ils parient
Il apprend aujourd'hui qu'il aurait et gagnent que s'ils s'abstiennent de
gagné 5 000 euros de plus s'il avait parier et gagnent la même somme. En
pris les actions de la société BETA. fait, ce qui compte dans le scénario
Constantin possède de son côté des sur le regret, c'est de suivre ou non
actions de la société BETA. L'année la norme ou la convention qui
dernière, il s'est tourné vers les actions s'impose dans le contexte du choix.
de la société ALPHA. Il apprend aujour- Sur les marchés financiers, par
d'hui qu'il aurait gagné 5 000 euros de exemple, quand vous possédez un
plus s'il avait conservé les actions de la titre, le choix par défaut (c'est-à-dire
société BETA. » la norme), c'est de ne pas le vendre!
À votre avis, qui de Léopold ou de Vendre, c'est donc prendre le risque
Constantin ressentira le plus de du regret ... Le regret nous pousserait
regrets? ainsi à adopter des choix conserva-
Lorsque ce scénario est proposé à teurs. Par exemple, il est probable que
des sujets, les gens ont un avis très les consommateurs à qui l'on rappelle
tranché sur la question : 92 % des qu'ils pourraient nourrir du regret affi-
personnes interrogées indiquent que chent une préférence accrue pour des
c'est Constantin qui nourrira le plus choix conventionnels, privilégiant les
de regrets contre seulement 8 % qui marques plutôt que des produits
pensent que ce sera Léopold. Ce atypiques.

reconnue par les psychologues - la capacité d'anticipation du


regret [Zeelenberg et Pieters, 2007].
La théorie du regret permet notamment de comprendre pour-
quoi les investisseurs sur les marchés financiers sont souvent réti-
cents à concrétiser une perte- ce que l'on nomme l'« effet de
disposition » à la suite de l'article séminal de Hersh Shefrin et
Meir Statman [1985]. Pour un investisseur, vendre un actif, c'est
admettre une erreur de jugement vis-à-vis d'autrui (son conjoint,
ses collègues ou même l'administration fiscale) ou vis-à-vis de
40 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

lui-même. Retarder la vente est donc une stratégie qui permet


temporairement d'éviter la sensation désagréable liée au regret
et de préserver la confiance que l'on accorde à son jugement.
De plus, pour des traders dont les revenus sont indépendants du
montant des pertes réalisées, il peut être logique de conserver
leurs titres dans l'espoir que leur valeur remonte. Comme il s'agit
d'une stratégie a priori inefficace, on peut en questionner la ratio-
nalité en s'interrogeant sur la capacité d'un individu rationnel à
contrôler ses émotions. Comme le soulignent Richard Thaler et
Hersh Shefrin [1981], l'individu n'étant pas (toujours) en mesure
d'éviter des réactions impulsives susceptibles d'interférer dans la
rationalité du processus de décision, cela justifie que les investis-
seurs professionnels mettent en place des techniques préventives
pour contrecarrer leur peur du regret, comme des ordres de vente
automatiques lorsque les pertes dépassent un certain montant.
Dans la théorie du regret, les économistes s'appuient principa-
lement sur l'une des composantes de l'émotion, sa valence, et
négligent (en partie) les autres composantes centrales de
l'émotion. Ils sous-estiment notamment le fait que des émotions
très proches en termes de valence (comme c'est le cas du regret
ou de la déception) impliquent un vécu émotionnel différencié
et une« tendance à l'action » opposée (la correction d'une erreur
dans le cas du regret, la résignation dans celui de la déception).
Ainsi, même dans des situations (expérimentales ou réelles) où la
décision est limitée à un choix binaire, les émotions de l'indi-
vidu sont souvent mélangées et contrastées. Par exemple, face à
un choix risqué, le décideur peut très bien faire l'expérience
simultanée de la peur et de l'espoir, être tout à la fois opti-
miste, excité, et nourrir une forte inquiétude. Dans de nombreux
contextes décisionnels, la subtilité du processus émotionnel ne
peut donc se réduire à une échelle binaire (positif/négatif) et
implique notamment d'intégrer les différentes composantes de
l'émotion, le contexte spécifique associé à la décision, ainsi que
les facteurs de personnalité. Considérons une dernière fois la
première option contenue dans l'expérience d'Allais (loteries A
et B) . Si vous aviez connaissance a posteriori du résultat de la
loterie B et que ce résultat soit positif (un gain de 5 millions),
seriez-vous pleinement satisfait de votre choix initial (loterie A)
ou ressentiriez-vous plutôt du regret? La réponse est évidente :
vous auriez tendance à regretter votre frilosité qui vous a fait
passer à côté d'un gain 5 fois supérieur. Ceci signifie que le fait
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATIONNELLES ? 41

de connaître (ou non) le résultat des options non choisies est


lui-même un critère de choix important. Comme l'ont révélé de
nombreux travaux expérimentaux ITosephs et al., 1992; Larrick
and Boles, 1995; Zeelenberg et al., 1996; Coricelli, Dolan et
Sirigu, 2007; Van de Ven et Zeelenberg, 2011], cette situation
hypothétique suggère que l'anticipation d'un feedback réel
(concernant les résultats des options que nous n'avons pas
choisies) est nécessaire pour que le regret anticipé ait un impact
sur la prise de décision. Le contexte de la décision, ainsi que des
facteurs de personnalité ou de genre [Schwartz et al., 2002],
jouent de façon cruciale sur notre sensibilité au regret, nos
croyances futures et nos décisions présentes. Comme le suggère
Jonathan Leland [2010], la théorie rationnelle du regret ne
fournit pas d'explication sur les raisons pour lesquelles les indi-
vidus présentent certaines dispositions à ressentir (ou non) du
regret. Elle n'explique pas non plus les différences de perception
ou d'éveil émotionnel qui existent entre les individus en fonc-
tion des situations auxquelles ils sont confrontés. En somme, la
théorie du regret considère l'« aversion au risque » ou l'« aver-
sion au regret » comme elle le fait pour d'autres préférences, sans
s'interroger véritablement sur les fondements psychologiques ou
motivationnels qui sous-tendent cette aversion.

Préférence pour le connu, biais de jugement


et contrôle de soi

L'hypothèse de rationalité prête à l'Homo economicus de très


fortes capacités de calcul. Dans le modèle de l'utilité espérée [Von
Neumann et Morgerstern, 1944], celles-ci s'exercent en particu-
lier au niveau du traitement des probabilités associées à l'occur-
rence des événements futurs. Dans ce modèle, la prise de décision
est dite « risquée » car les probabilités utilisées sont connues et
objectives. Dans le paradoxe d'Allais, par exemple, je sais avec
certitude quelles sont mes chances de gagner 1 million dans telle
ou telle option. Les travaux théoriques de Léonard Savage [1954],
puis ceux de Frank Anscombe et Robert Aumann [1963], ont
étendu ce modèle à l'ensemble des situations incertaines, en
introduisant la notion de probabilité subjective. Léonard Savage
[1954] fait de toute probabilité une croyance, rendant ainsi
caduque la distinction proposée par Frank Knight [1921] entre
42 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

risque et incertitude. L'argument de Léonard Savage [1954] peut


s'illustrer de la façon suivante: même dans le cas d'un jeu de dés,
dans lequel assigner une loi de probabilité paraît simple, l'indi-
vidu formule une probabilité qui est subjective. Il présume par
exemple que le dé n'est pas pipé, il croit à la pensée magique
ou pense au contraire que le lanceur est un truqueur. Ainsi, tout
choix de probabilité est subjectif et toute décision prise sur la
base d'une loi de probabilité l'est également. La théorie de l'espé-
rance d'utilité subjective propose ainsi une généralisation du
modèle standard qui devient un cas particulier.
En posant que l'individu forme des croyances dans l'espace des
probabilités, Léonard Savage [1954] développe une axiomatique
du choix dans laquelle il suppose que les individus rationnels
manient les probabilités subjectives aussi bien que lorsque ces
probabilités sont connues (et objectives). La théorie n'intègre
donc pas que la formation des croyances et des jugements repose
sur des procédés heuristiques (qui correspondent à des raccourcis
mentaux) ou des mécanismes d'« attribution » (ou d'explica-
tion) dans lesquels les processus affectifs jouent un rôle central.
En 1961, Daniel Ellsberg propose un protocole expérimental
simple qui révèle les limites de la théorie (subjective) de la déci-
sion. Le paradoxe de Daniel Ellsberg [1961] dévoile une « préfé-
rence (inconsciente) pour le connu » et ouvre ainsi la voie à une
pluralité de travaux qui montrent le rôle de l'inconscient, des
émotions ou de la familiarité, dans la formation du jugement et
des croyances individuelles.

L'expérience d'EIIsberg

La forme classique du paradoxe d'Ellsberg est présentée dans le


tableau 3.
Une urne contient 30 boules de couleur rouge et 60 boules
de couleur noire ou jaune. Deux tirages indépendants vous sont
proposés. Au cours du premier tirage, vous gagnez 100 euros si
une boule de couleur rouge est tirée de l'urne (pari 1) et 100 euros
si une boule de couleur noire est tirée de l'urne (pari 2). Au cours
du second tirage, vous gagnez 100 euros si une boule de couleur
rouge ou de couleur jaune est tirée de l'urne (pari 3) et 100 euros
si une boule de couleur noire ou de couleur jaune est tirée de
l'urne (pari 4). Dans ces deux cas de figure, sur quel pari
porteriez-vous votre choix?
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATIONNELLES ? 43

Tableau 3. le paradoxe d'EIIsberg

Premier tirage 30 boules 60 boules

Rouges Noires jaunes


Pari 1 lOO 0 0
Pari 2 0 100 0

Second tirage 30 boules 60 boules

Rouges Noires jaunes


Pari 3 100 0 100
Pari 4 0 100 100

Si vous êtes comme la très grande majorité des individus, vous


avez choisi le pari 1 lors du premier tirage et le pari 4 lors du
second. Examinons tout d'abord la cohérence de ces choix au
regard de la théorie du choix rationnel. Lors du premier tirage, si
vous avez préféré le pari 1 au pari 2, cela signifie que vous estimez
qu'il y a davantage de chances de tirer une boule rouge qu'une
boule noire. Comme il y a 30 boules rouges parmi les 90, cela
signifie que vous supposez qu'il y a moins de 30 boules noires
dans l'urne et donc, a contrario, plus de 30 boules jaunes. Lors
du second tirage, maintenant, vous avez préféré le pari 4 au
pari 3. Vous supposez donc qu'il y a davantage de chances de
tirer une boule « noire ou jaune » qu'une boule « rouge ou
jaune ». Cela implique qu'il y ait davantage de boules noires que
de boules rouges dans l'urne. Et donc qu'il y ait plus de 30 boules
noires dans l'urne (et, a contrario, moins de 30 boules jaunes).
C'est exactement le contraire de l'estimation induite par votre
choix au premier tirage! Le choix simultané des paris 1 et 4 n'est
donc pas cohérent sur le plan statistique, il implique en particu-
lier que la somme des probabilités du tirage d'une boule rouge,
noire ou jaune n'est pas égale à l'unité, ce qui contredit la règle
la plus basique de l'univers des probabilités.
Ce test simple proposé par Daniel Ellsberg [1961] conteste
donc l'idée que les agents économiques peuvent toujours
formuler correctement des probabilités subjectives en l'absence
d'information statistique précise. Le paradoxe remet en cause
l'optimisme des économistes pour lesquels la distinction entre
risque et incertitude n'était plus utile, le théoricien pouvant
toujours poser que le raisonnement à partir de probabilités
44 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

subjectives est toujours aussi rigoureux que lorsque les probabi-


lités sont objectives. Bien au contraire, le paradoxe révèle que les
probabilités subjectives sont issues d'une aversion à l'ambiguïté
ou d'une préférence pour le connu dont les fondements sont en
partie émotionnels.

L'aversion à l'ambiguïté

Le choix simultané, très majoritaire, des paris 1 et 4 s'explique


aisément, de l'avis même des participants, par une préférence
marquée pour une chose probable et précise relativement à une
chose vraisemblable, probable mais imprécise. Selon le vieil
adage, les participants préfèrent savoir « à quelle sauce ils vont
être mangés ». Ils choisissent en conséquence les paris dans
lesquels les probabilités de gains sont connues et délaissent ceux
dans lesquels persiste une ambiguïté. En économie, le paradoxe
ouvre ainsi la voie à une nouvelle notion : l'« aversion pour
l'ambiguïté ». L'ambiguïté est définie comme l'incertitude sur les
probabilités créée par un manque d'informations pertinentes
alors que ces informations pourraient être connues. Elle se
prolonge dans des travaux de recherche différents qui vont des
plus radicaux, certains auteurs considérant qu'il faut refuser
d'utiliser des probabilités lorsque leur valeur est ignorée, aux plus
classiques, avec des modèles qui se rapprochent des modèles
d'utilité espérée en intégrant un « coefficient » d'aversion à
l'ambiguïté [Cabantous et Hilton, 2006]. Le modèle de l'utilité
espérée subjective devient un cas particulier de ces modèles
lorsque le degré d'aversion est nul.

La préférence pour le connu

Le paradoxe d'Ellsberg [1961] illustre une notion bien connue


des psychologues et que les économistes Fredrik Andersson et
Hâkan Holm [1998] évoquent sous la forme d'une « préférence
pour la transparence » (encadré 6). En psychologie, la théorie des
émotions est mobilisée pour expliquer comment se façonnent
inconsciemment nos préférences et nos goûts. Dans le paradigme
de la « simple exposition perceptive », Robert Zajonc [1968] a
ainsi montré qu'une exposition répétée à un stimulus produit
chez les individus une préférence pour ce stimulus. Des stimuli
neutres - par exemple, des peintures, des mots, des figures
LES ÉMOTIONS SONT-ELL ES RATIONNELLES ? 45

(physiquement) être rendue plus trans-


Encadré 6. La préférence parente que l' urne 2 (qui doit rester
pour la transparence opaque pour préserver la neutralité du
choix). Ensuite, parce qu'il est plus aisé
Dans leur article, Fredrik Andersson et de montrer au sujet que l'expérimen-
Hakan Holm [1998] rappellent que la tateur a menti en ce qui concerne la
présentation initiale du paradoxe par répartition de l' urne 1 que pour celle
Daniel Ellsberg [1961] recouvre la de l' urne 2. Dans le cas de l'urne 1,
forme simple suivante. c'est en tirant au minimum 51 boules
« Une urne 1 contient 50 boules noires (ou rouges) d'affilée que l'on
rouges et 50 boules noires. Une peut prouver la justesse de cette suspi-
urne 2 contient 1 00 boules rouges ou cion alors que, dans le cas de l'urne 2,
noires dans une proportion inconnue. il faut nécessairement tirer toutes les
Vous gagnez 1 00 dollars si la boule boules de l' urne pour montrer que
qui est tirée de l'urne correspond à la l ' urne ne contient que des boules
couleur que vous avez choisie. noires ou que des boules rouges !
Vous devez choisir l'urne (1 ou 2) Pour les auteurs, la préférence
dans laquelle la boule sera tirée ainsi pour la transparence est ainsi liée à
que la couleur de la boule (rouge ou une heuristique de la suspicion qui
noire). Quel est votre choix?» permet en particulier de comprendre
Face à cette situation, la quasi- l'existence d' un biais national chez les
totalité des gens choisissent l'urne 1 et investisse urs ou les épargnants ( le
indifféremment la co uleur rouge ou fameux cas « Enron >>) ou le phéno-
noire. Le paradoxe apparaît lorsqu'on m èn e de sous-diversification des
leur demande de classer leurs choix portefeuilles des investisseurs indivi-
(urne + couleur) puisqu'une préfé- duels sur les marchés financiers. Un
ren ce systé m atique pour l' urne 1 fonds commun de placement (ou une
(boule rouge ou noire) relativement à sicav) offre en effet une bien meilleure
l' urne 2 (boule rouge ou noire) est diversification de ses actifs, mais c'est
incompatible avec les préférences au prix d'une absence de transpa-
associées à l'espérance d'utilité. rence que les investisseurs ne sont pas
Selon Fredrik Andersson et Hakan (toujours) prêts à concéder ... Il existe
Holm [1998], l'aversion à l'ambiguïté ainsi une abondante littérature expéri-
correspond ici dava ntage à un e mentale montrant qu'un investisseur
« préférence pour la transparence>>. préférera une option à un e autre
Ceci, pour deux raisons. Tout d'abord, simp lement parce qu'elle lui est
simplement, parce que, dans ce test cout umière [Hirshleifer, 2001 ].
simple, l' urne 1 peut concrètement

géométriques ou même des son s - sont présentés à des sujets de


façon subliminale (c'est-à-dire à une vitesse supérieure à celle de
la détection consciente). D'autres stimuli sont ensuite présentés
et mélangés à ceux que les sujets ont déjà perçus inconsciem-
ment. Les résultats montrent que les participants ont une préfé-
46 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

renee inconsciente pour les stimuli qu'ils ont déjà vus : il s'agit
d'une « préférence pour le connu ».
D'après Robert Zajonc [1968], ce phénomène est lié à la survie
des espèces qui doivent inscrire dans le comportement des indi-
vidus cette méfiance envers ce qui est inconnu et peut repré-
senter un danger (ingestion de substances dangereuses,
prédateurs). Si l'on peut contester ici la rationalité (au sens de
l'économiste) de l'émotion de peur ou de dégoût, il est difficile
de ne pas y voir une utilité dans une perspective évolutionniste.
Les émotions sont à envisager comme les vestiges du passé, les
traces de ce que Charles Darwin [1872] appelait des habitudes ou
des pratiques anciennes. Parce ce qu'elles ont été adaptées à une
période cruciale de l'évolution humaine, certaines émotions (et
notamment les émotions de base) remplissent toujours les fonc-
tions vitales qui y sont associées.
Dans le schéma proposé par Zajonc [1968], la mémoire d'un
stimulus émotionnel engendre donc une familiarité qui condi-
tionne une préférence d'origine inconsciente. Dans un dilemme
du prisonnier, le psychologue Steven Neuberg [1988] a ainsi
observé que l'amorçage subliminal de l'idée de compétition
augmente la fréquence des comportements opportunistes chez
les sujets. Samuel McClure et al. [2004] observent, de leur côté,
qu'une préférence pour une boisson réputée est guidée incons-
ciemment par un effet de marque (qui motive une réponse
neuronale) et non pas simplement par le goût du sujet pour cette
boisson. La préférence pour le connu s'inscrit enfin plus large-
ment dans le processus de formation des habitudes, décrit initia-
lement par James Duesenberry [1952], d'après lequel les goûts
de l'individu sont influencés par ses choix de consommation
antérieurs.

L'heuristique affective

Le paradoxe de Daniel Ellsberg [1961] nous oblige à reconsi-


dérer la façon dont les agents économiques traitent de l'informa-
tion en provenance de leur environnement. La théorie des
émotions nous enseigne en effet que les états émotionnels four-
nissent aux individus des informations différentes sur la nature
de leur environnement externe. D'après Alice Isen [2000], un
individu dont l'état émotionnel est positif est ainsi plus ouvert à
l'information du milieu, plus enclin à l'exploration et à la
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATION N ELLES ? 47

Encadré 7. Le « temps qu'il fait » peut-il avoir une influence


sur le prix des actifs financiers ?

Pour un économiste, la question peut sembler incongrue ! En son temps, Stanley


jevons [1878] avait pourtant spéculé sur une corrélation envisageable entre
«cycles économiques» et « taches solaires ». L'explication qu'il en donnait
s'appuyait cependant sur un raisonnement complètement rationnel (les phéno-
mènes électromagnétiques engendrés par le soleil pouvant modifier les condi-
tions climatiques de la planète et, en conséquence, le volume des récoltes et les
prix agricoles).
Deux économistes, David Hirshleifer et Tyler Shumway [2003], se sont
appuyés sur les travaux en psychologie sociale révélant l'existence du lien entre
le temps qu'il fait (soleil ou pluie) et l'humeur des individus [Schwarz et Clore,
1983], pour tester économétriquement le lien entre la valorisation des actifs sur
les places financières mondiales et les données météorologiques. Hirshleifer et
Shumway [2003] ont ainsi montré que le temps qu'il fait - et donc l'humeur
des investisseurs - modifie effectivement le niveau de valorisation des actifs,
suggérant notamment que la bonne humeur accroît la probabilité subjective de
gains des investisseurs. Il y aurait donc un effet «soleil >>, aussi bien qu'un effet
« lune >>, un effet « week-end >>, un effet «congés,,, etc., qui transitent par le
canal de l'humeur (pour une revue, voir l'ouvrage de Mickaël Mangot [2008]).

découverte, qu'un individu dont l'état affectif est négatif ou


neutre. Le phénomène de la « congruence émotionnelle » met
en évidence, en particulier, que les individus ont tendance à
restituer des souvenirs d'une tonalité identique à celle de l'état
émotionnel éprouvé [Bower, 1981]. Notre humeur peut ainsi
jouer, de façon très surprenante pour l'économiste, sur notre
jugement et altérer en conséquence la prise de décision d'un
investisseur sur les marchés financiers (encadré 7) . L'état
émotionnel peut également modifier le niveau d'évaluation
monétaire d'un bien marchand [Lin, Chuang et Kung, 2006] ou
non marchand [Arafia et Le6n, 2008]. Chien-Huang Lin et al.
[2006] montrent ainsi que l'« effet d'acquisition » - la tendance
que nous avons à attribuer une plus grande valeur à un objet
que l'on possède qu'à celui que l'on ne possède pas- existe en
présence d'états émotionnels positifs et s'atténue, en revanche,
en présence d'états émotionnels négatifs comme la tristesse.
L'impact des émotions sur le jugement va au-delà des (simples)
effets de notre humeur. Depuis une quarantaine d'années, les
psychologues ont notamment identifié des mécanismes géné-
riques via lesquels nous utilisons l'information à notre
48 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

disposition pour effectuer des jugements ou prendre des déci-


sions - ce qu'on appelle une « heuristique » [Kahneman et
Tversky, 1979]. Le terme heuristique vient du mot grec eureka qui
veut dire « trouver ». Une heuristique représente ainsi une règle
décisionnelle rapidement applicable, facile à utiliser et la plupart
du temps correcte. On distingue ainsi l'heuristique de « représen-
tativité», de « disponibilité », d'« ancrage » ou encore d' « affecti-
vité ». L'heuristique de « disponibilité » correspond, par exemple,
à la tendance à évaluer la probabilité associée à un événement
en s'appuyant sur des informations saillantes enregistrées en
mémoire. La disponibilité explique en particulier pour quelle
raison les individus déclarent généralement préférer voyager en
voiture qu'en avion. En mobilisant les images fortes, relayées par
les médias, des accidents d'avion, les gens ont tendance à surpon-
dérer (à tort) le risque encouru en avion. L'émotion a ici à
l'évidence une influence notable sur la constitution de ces
souvenirs et, en conséquence, sur le jugement. C'est le cas
notamment pour toutes les activités économiques (comme le
nucléaire, la médecine ou les nouvelles technologies) qui mobi-
lisent la peur, l'espoir ou encore la culpabilité et qui bénéficient
d'une importante couverture médiatique.
L'heuristique d'« affectivité » a été proposée plus récemment
[Finucane et al., 2000] . Elle comporte par nature une compo-
sante affective ou émotionnelle. Elle implique que les individus
émettent des jugements et prennent des décisions sur la base
d'images mentales auxquelles ils associent des sentiments positifs
ou négatifs. Il en résulte que la perception individuelle du risque
et des bénéfices associés à une activité se modifie inconsciem-
ment en fonction des informations que les sujets ont conservées
en mémoire ou qu'ils perçoivent de leur environnement. Nous
avons ainsi tendance à sous-estimer les risques associés aux acti-
vités que nous valorisons (comme la voiture ou l'usage des
vaccins) et à surestimer a contrario le risque et les bénéfices
associés à une activité dont nous avons une image négative
(comme les pesticides ou les organismes génétiquement
modifiés). Une société sera en particulier mieux évaluée sur le
plan financier si, en l'absence d'informations spécifiques, elle
œuvre dans un domaine d'activité plus attractif et moderne
comme celui des biotechnologies ou de l'éco-environnement.
Melissa Finucane et al. [2000] montrent également que l'inver-
sion du lien entre risque et bénéfice attendu d'une activité est
LES ÉMOTIONS SONT-ELL ES RATIONNELLES ? 49

interprétation du résultat expérimental


Encadré 8. L'attractivité va dans le sens de la notion d 'heu ris-
d'un pari risqué tique affective. Dans le cas de la loterie
simple (A), les individus semblent avoir
Dans l'expérience proposée par Paul des difficultés à percevoir intuitivement
Slovic et al. [2002], deux groupes de si le marché qu'on leur propose est
participants doivent indiquer, de « bon ou mauvais ». Alors que dans la
façon indépendante (c'est-à-dire sans loterie qui comprend un risque de
connaître la loterie qui est proposée à perte (B), la comparaison d'un gain
l'autre groupe), s'ils préfèrent recevoir élevé à une perte minime élève l'attrac-
directement 2 dollars ou participer à tivité de la proposition. Il s'agirait donc
une loterie risquée. Les participants d'un effet de contraste qui rendrait une
- des étudiants de l' université situation plus favorable qu'elle ne l'est
d' Oregon - doivent également indi- en réalité. Les données sur la mesure
quer, sur une échelle de 1 à 20, le d'attractivité appuient cette hypothèse
niveau d'attractivité de la loterie qui puisque les participants du second
leur est proposée. groupe évaluent cette mesure à 14,9
- Le premier groupe a la possibi- (sur 20) pour la loterie B alors que, pour
lité de jouer à la loterie A qui donne ceux du premier groupe, le niveau
aux participants 7 chances sur 36 de d'attractivité de la loterie A s'élève à 9,4
gagner 9 dollars. (sur 20) seulement.
- Le second groupe a, de son Le cas précédent montre qu'il
côté, la possibilité de jouer à la loterie B existe une différence substant ielle
qui donne aux participants 7 chances entre le ressenti du risque chez l' ind i-
sur 36 d e gagner 9 dollars et qui vidu et l'évaluation cognitive d e ce
comporte également 29 chances sur 36 risqu e [Loewenstein et al. , 2001].
de perdre 5 cents. Dans les doma ines où le risq ue est
À votre avis, pour quelle raison les une composante centrale de l'acti-
participants du second groupe sont-ils vité économique (comme l'énergie
plus nombreux à c hoisir la loterie nucléaire), la crainte face à une situa-
risq uée (loterie B) plutôt que ceux qui t ion risquée est perçue com me un e
appartiennent au premier groupe possibilité plutôt que comme la
(loterie A) ? probabilité mathématiqu e d 'u ne
Le test confirme l' intuition d es conséquence négative. Lorsq ue les
auteurs, à savoir que les étudiants du rés ultats possibles d ' une action sont
second groupe choisissent plus souvent ressentis comme extrêmes, les juge-
et significativement la loterie risquée ments de l'individu sont ainsi guidés
qui leur est proposée (à 61 %) que ceux par d es ré ponses automatiques au
du premier groupe (à 33 %). Le ur détriment des probabilités réelles.

renforcée sou s la pression du temps, c'est-à-dire lorsque


l'heuristique d'affectivité se substitue entièrement à un processus
de délibération plus analytique. L'heuristique modifie également
la perception individuelle d'une probabilité de gains dans un jeu
de loterie [Slovic et al. , 2002; voir encadré 8].
50 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

La perception du temps

Les affects modifient notre jugement présent, mais égale-


ment notre perception future. Ils ont ainsi un impact central
lorsque nous devons décider aujourd'hui de ce que nous ferons
dans le futur. Dans le modèle rationnel de l'utilité escomptée,
les agents économiques accordent, via un paramètre d'escompte
supposé constant, une prime à l'utilité immédiate par rapport à
celle dont ils bénéficieront dans le futur. Si l'on intègre le ressenti
émotionnel anticipé par les agents, on pourrait s'attendre à ce
qu'ils désirent bénéficier tout de suite d'états émotionnels
positifs et qu'ils reportent, lorsque cela est possible, l'occurrence
d'émotions négatives. Dans de nombreuses situations, cepen-
dant, on observe typiquement le contraire, les individus préfé-
rant se débarrasser au plus tôt de ce qui leur est désagréable et
« laissant (ainsi) le meilleur pour la fin ». L'interprétation qu'en
donne George Loewenstein [1987] est que les individus savou-
rent le plaisir attendu de conséquences positives tandis qu'ils
redoutent les issues négatives. Les travaux en neurosciences
confortent en particulier l'idée que l'anticipation d'une souf-
france active dans le cerveau les régions associées à la douleur
[Berns et al., 2006]. Ceci peut expliquer que, lorsqu'un délai
sépare la décision de sa concrétisation, des émotions anticipées
-comme l'anxiété ou la peur- ont un impact sur la prise de
décision risquée dans un cadre expérimental [Noussair et Wu,
2006].
Les effets des émotions sur la perception du temps se situent à
trois niveaux. D'une part, les humeurs modifient de façon géné-
rale le jugement pour des choses abstraites dans une perspec-
tive temporelle éloignée (par exemple, l'état du marché financier
à long terme) plutôt que pour des événements concrets à proxi-
mité [Forgas, 2003] . D'autre part, la spontanéité des émotions,
ainsi que leur capacité à s'imposer dans le cours de l'action, favo-
rise la préférence que le sujet porte au présent [Loewenstein,
1996; Elster, 2010]. Ceci crée une « forme d'impatience » dans
laquelle l'individu privilégie de façon hyperbolique l'instant
présent par rapport au futur : par exemple, retarder le plaisir
d'une consommation (d'aujourd'hui à demain) est plus pénible
que retarder un plaisir identique dans une perspective plus éloi-
gnée dans le temps (de 100 jours à 101 jours). De même, il est
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATIONNELLES ? 51

plus facile aux individus d'envisager des sacrifices - par


exemple, dans le cas de réformes économiques douloureuses -
lorsque ceux-ci sont échelonnés dans le futur plutôt que
lorsqu'ils prennent effet instantanément.
L'existence d'une impatience naturelle, liée aux émotions, crée
en particulier un problème d'incohérence temporelle des préfé-
rences, l'individu accordant davantage de poids au futur lorsque
ses décisions sont reportées que lorsqu'elles s'appliquent dans
l'immédiat. Il peut ainsi en résulter une forme d'impulsivité au
cours de laquelle l'individu agit d 'une certaine façon qui
contredit ce qu'il a rationnellement anticipé (comme lorsqu'un
fumeur déclare qu'il va arrêter de fumer à une date ultérieure).
Une façon de résoudre cette difficulté, selon Adam Giffard
[2002], consiste à favoriser l'inhibition de ses impulsions
émotionnelles via un meilleur contrôle de soi. On peut, de façon
alternative, considérer que l'individu se fait des illusions quant
à sa capacité à prendre dans le futur une décision qu'il ne prend
pas dans l'immédiat. Le véritable contrôle de soi implique, dans
ce cas, une conscience fine de son état émotionnel et de ses
implications aussi bien dans l'instant présent que dans une pers-
pective plus lointaine [Petit, 2004].
L'impatience peut également s'accompagner d'une impulsion
irrationnelle à agir, ce que ]on Elster [2009] nomme l'« urgence ».
C'est le cas si vous préférez agir maintenant plutôt qu'ajourner
votre choix et obtenir dans ce cas un gain supplémentaire. Un
exemple frappant de notre inaptitude à l'inaction justifiée par
la pression des affects est mis en lumière par l'étude originale
de Michael Bar-Eli et al. [2007]. Les auteurs montrent combien
l'immobilité des gardiens de but au moment des « coups de pied
de pénalité » est peu pratiquée (sous la pression de la norme en
jeu, celle de l'action) alors que la stratégie optimale est (statisti-
quement) de demeurer en place. Dans de nombreux cas, cepen-
dant, comme l'a révélé le travail séminal de Daniel Kahneman
et Amos Tversky [1984], les individus préfèrent s'abstenir plutôt
qu'agir même lorsque les conséquences associées aux choix sont
équivalentes [Kahneman et Tversky, 1984]. Les liens entre la
décision d'agir et les réactions émotionnelles sont donc
complexes et expriment différentes formes d'irrationalité identi-
fiées par les biais d'« inaction », d'« action » ou même d'« amplifi-
cation » [Anderson, 2003].
52 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Les émotions nous donnent enfin une perception erronée de


nos préférences futures car il nous est difficile de prédire avec
justesse l'intensité de notre ressenti émotionnel. Nous avons
ainsi en général tendance à surestimer les plaisirs et à sous-
estimer les désagréments associés à un événement futur. Il y
aurait en particulier un décalage entre le plaisir associé à une acti-
vité que j'anticipe et celui dont je ferai réellement l'expérience
[Kahn eman, 1999]. Paul Slovic et al. [2002] montrent par
exemple que les fumeurs débutants ne disposent pas de l'expé-
rience nécessaire pour apprécier comment leur « soi futur »
appréciera l'arbitrage entre le soin qu'ils portent à leur santé et
l'envie de fumer. C'est l'une des raisons pour lesquelles 85 o/o des
adultes fumeurs déclarent qu'ils ne prendraient pas la décision
de commencer à fumer s'ils en avaient à nouveau la possibilité.
L'incapacité à anticiper avec justesse nos états émotionnels
futurs (1) et à déjouer une envie irrépressible (2) justifie ainsi le
rôle majeur que jouent les émotions dans l'explication de
certains comportements pathologiques (surconsommation,
dépendance aux jeux vidéo ou à l'Internet, jeu compulsif, dépen-
dance au travail- workaholism -,obésité, toxicomanie, etc.). Le
processus addictif est ainsi un lieu propice à l'étude de la tension
entre l'impulsion émotionnelle et la rationalité du choix indivi-
duel [Elster, 2000].

Conclusion

L'introduction des affects en économie relance activement le


débat sur la pertinence de l'hypothèse de rationalité dans le
champ de la prise de décision individuelle. Lorsque l'émotion
peut être anticipée et qu'elle dispose d'une forte dimension
cognitive, comme c'est le cas notamment des émotions contre-
factuelles (regret, déception) ou encore de l'envie ou de la culpa-
bilité, il est possible de tenir compte des conséquences
émotionnelles induites par le processus de décision. Il s'agit là
d'un processus de « rationalisation de l'émotion » qui englobe
l'affect au sein de la théorie du choix rationnel. En introduisant
les émotions dans leur corpus théorique, les économistes sont
cependant confrontés à un concept multidimensionnel, multi-
facettes, que les modélisations comportementales ont parfois du
mal à intégrer. Dès lors que l'émotion joue de façon immédiate
LES ÉMOTIONS SONT-ELLES RATIONNELLES ? 53

sur le comportement, qu'elle le fait de façon inconsciente, ou


en l'absence de contrôle, il devient plus légitime d'évoquer des
« émotions raisonnables » [Damasio, 1995] plutôt que
rationnelles.
Ill 1 les effets des émotions morales
sur les comportements individuels

« La morale est donc plus proprement sentie


que jugée ».
David HUME [1740).

Dans la vie économique, les questions de moralité présentent


un caractère très sensible. L'actualité regorge fréquemment
d'événements, parfois de scandales, qui défrayent la chronique
et qui comportent une réelle dimension morale. L'évocation des
rémunérations « excessives » des patrons, leurs conditions de
départ jugées exorbitantes (les fameux « parachutes dorés ») ou
encore les malversations frauduleuses constatées au plus haut
niveau de l'État témoignent de la sensibilité morale des citoyens
qui sont, en général, très réactifs vis-à-vis des questions d'injus-
tice ou d'honnêteté. Au sein même de l'Europe, à la suite de la
crise financière et bancaire amorcée en 2008, c'est un sentiment
profond d'indignation sociale qui est né, les individus refusant
de payer les conséquences directes d'une crise dont ils attri-
buent la responsabilité aux banquiers et aux spéculateurs. Dans
d'autres pays, on peut également être surpris que des populations
s'opposent de façon aussi virulente à l'organisation (jugée trop
coûteuse) d'un événement sportif populaire (le mondial de foot-
ball en 2014 au Brésil) ou que le « mouvement des occupiers »
(« Occupy Wall Street ») aux États-Unis puisse revendiquer avec
tant de force un partage plus équitable des richesses.
De façon plus générale, les questions morales intéressent
l'économiste car elles sont, par nature, au centre du fonctionne-
ment des marchés et concernent également l'arbitrage imposé
56 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

aux autorités de politique économique entre l'efficacité et


l'équité : est-il naturel de poursuivre la recherche de son intérêt
personnel au détriment de la collectivité? Prendre appui sur son
pouvoir de négociation justifie-t-il de s'approprier le surplus
social? Trahir la confiance que l'on vous a accordée est-il mora-
lement acceptable? Est-illégitime de faire un don à une œuvre
de charité ? Un dirigeant d'une grande entreprise doit-il
renoncer, sous la pression sociale, à la perception d'une prime
de départ? On perçoit, sous ces différents questionnements, que
la façon dont nous jugeons qu'une situation ou une action est
opportune ou non, bonne ou mauvaise, a une incidence forte sur
la manière dont nous nous comportons dans un contexte écono-
mique et social. On saisit ainsi que le domaine de l'affectif doit
être pris en compte pour évaluer correctement la façon dont les
individus appréhendent les situations morales.
La question de la moralité a été évoquée dans la littérature
en sciences humaines (philosophie, psychologie, sociologie,
anthropologie, etc.), mais aussi dans les sciences du vivant
(neurosciences, biologie). Depuis une trentaine d'années, les
économistes se tournent eux-mêmes davantage vers la question
de la moralité des comportements [Hausman et McPherson,
1996]. On trouve une littérature académique dans laquelle les
normes sociales ou morales auxquelles adhèrent les individus
sont le produit d'impératifs catégoriques kantiens. Dans une
économie kantienne, les individus maximisent leur intérêt
personnel sous des contraintes qu'ils s'imposent à eux-mêmes,
contraintes censées représenter des « règles » qu'il serait dans
l'intérêt de tous de suivre [Sugden, 1991]. Une autre façon, plus
moderne, d'intégrer la moralité renoue avec la tradition des
Lumières écossaises (Francis Hutcheson [1725] , David Hume
[1740], Adam Smith [1759]) en prenant en compte les « senti-
ments moraux », et donc les émotions. Une abondante littéra-
ture expérimentale et comportementale reconsidère notamment
l'égoïsme des individus en émettant l'hypothèse que les agents
puissent être dotés de « préférences sociales ou morales »
[Camerer, 2003; Serra, 2007]. Cette littérature s'appuie, en
neurologie, en psychologie ou encore en philosophie, sur des
travaux qui ont révélé la complémentarité entre la raison et
l'affect dans le processus de décision. Elle révèle également le rôle
fondamental que jouent les émotions morales dans l'émergence
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUE LS 57

de comportements prosociaux ou non égoïstes (other-regarding


behavior) qui peuvent être bénéfiques pour la collectivité.

Les fondements émotionnels de la moralité

La complémentarité de la raison et de l'émotion


Le neurologue Antonio Damasio [1995] est le premier à avoir
formulé, sur le plan biologique, l'hypothèse de l'existence d'une
véritable complémentarité entre les émotions et la raison lors de
la prise de décision. Expérimentalement, Damasio [1995] a
d'abord constaté qu'il existait un rapport étrange entre l'absence
d'émotion et la perturbation du raisonnement. On cite souvent
le cas d'un patient, nommé « Eliot », affecté d'un déficit
émotionnel après avoir subi l'ablation d'une tumeur au cerveau,
capable de réflexion et doté de capacités mnésiques normales,
mais incapable de décider à bon escient de gérer son temps ou
d'exécuter des tâches en plusieurs étapes. Les travaux suivants,
élaborés en collaboration avec d'autres chercheurs [Bechara et al.,
1997], ont montré que la prise de décision est un processus
dépendant de l'émotion. Les dommages au niveau du cortex
préfrontal ventro-médian empêchent en particulier l'utilisation
des émotions nécessaires à guider les décisions dans une direc-
tion bénéfique pour l'individu.
L'hypothèse neurologique proposée par Antonio Damasio
[1995] est que les circuits neuronaux qui sont à la base de la
perception des émotions ne sont pas seulement localisés dans
ce qu'on appelle le « système limbique » (le centre des émotions),
mais figurent également dans certaines parties du cortex
préfrontal et aussi dans les régions du cerveau où se projettent
et où sont intégrés les signaux en provenance du corps. Cela
implique, comme le suggérait le psychologue William James
[1890], que la perception des émotions transite le plus souvent
par le corps, du cerveau vers le corps et du corps vers le cerveau,
même si l'on peut également imaginer que le cerveau << apprend
à confectionner l'image affaiblie d'un état "émotionnel" du
corps, sans avoir à reproduire ce dernier dans le corps propre-
ment dit » [Damasio, 1995, p. 55]. Dans ce dernier cas de figure,
il existerait donc des mécanismes neuronaux susceptibles de
simuler un état émotionnel en nous procurant des perceptions
58 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

comme si elles venaient du corps, court-circuitant le corps, et


évitant ainsi un processus long et consommateur d'énergie.
L'hypothèse des « marqueurs somatiques » appuie donc l'idée
que le corps est un réceptacle d'émotions repères susceptible
d'être mobilisé dès qu'une situation vécue fait écho à un ressenti
antérieur. Le marqueur somatique fonctionnerait alors comme
une alarme corporelle, une mémoire émotionnelle, d'origine
cognitive et inconsciente. En particulier, lorsqu'un marqueur
somatique négatif est juxtaposé à un résultat prédictible particu-
lier, il joue le rôle d'un signal d'alarme. Lorsque cette juxtapo-
sition concerne un marqueur somatique positif, celui-ci devient
au contraire un signal d'encouragement. Ceci s'applique aux
émotions instantanées ou viscérales- par exemple, dans le cas,
suggéré par Antonio Damasio [1995], d'un investisseur (pressé
par le temps) auquel on propose un placement rémunérateur (le
marqueur somatique négatif l'avertissant du danger potentiel).
Cela concerne également la permanence à plus long terme du
mécanisme sensitif (évoqué par Romer [2000]) lorsque, par
exemple, un individu favorise un bien-être futur au détriment
d'un plaisir immédiat, l'apparition du signal d'encouragement
étant déclenchée par l'image d'une perspective d'avenir
heureuse.
Les affects auraient ainsi une incidence indirecte, inconsciente
et potentiellement bénéfique sur les comportements indivi-
duels. Dans ce contexte, comme le souligne cependant Antonio
Damasio [2003, p. 153], « le terme "rationnel" ne renvoie pas à
un raisonnement logique explicite, mais plutôt à une association
avec des actions et des résultats qui sont bénéfiques pour l'orga-
nisme témoignant de ces émotions ». Les signaux émotionnels
rappelés en mémoire ne sont pas en et pour eux-mêmes
rationnels (au sens étroit de la rationalité économique), mais ils
favorisent des résultats qui auraient pu être obtenus de façon
rationnelle : les émotions sont dites « raisonnables » dans la
mesure où elles nous servent à résoudre, souvent et de façon effi-
cace, un problème de choix.
L'hypothèse d'une mémoire émotionnelle inconsciente béné-
fique à l'individu conforte une conception ancienne de l'utilité
des « passions » (Aristote, Baruch Spinoza [1677] mais aussi Adam
Smith [1759] et David Hume [1740]) qui est soutenue active-
ment aujourd'hui dans le champ de la philosophie morale. De
nombreux philosophes contemporains [De Souza, 1987; Livet,
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS 59

2002; Sen, 2009] affirment ainsi que les processus émotionnels


sont associés de façon étroite à la façon dont nous élaborons nos
jugements moraux et prenons nos décisions. Ces théories
morales contemporaines ont également reçu le soutien des
travaux expérimentaux récents menés en psychologie et en
philosophie expérimentale (voir Clavien [2009] et Cova et al.
[2012] pour des revues récentes). Sur le plan empirique, une part
importante de jugements moraux semble se fonder sur de
simples réactions intuitives et non sur des raisons morales (voir
en particulier le « dilemme du tramway » dans l'encadré 9).
D'après le psychologue Jonathan Haidt [2001], le raisonnement
sert ainsi souvent à justifier ex post des décisions que nous
ressentons comme « justes » ou « appropriées » à la situation
morale à laquelle nous sommes confrontés. A contrario, il arrive
rarement qu'un individu remette en cause ses intuitions morales
et qu'il les modifie sur la base d 'un raisonnement purement
introspectif. Parfois, les gens n'ont même pas conscience des
raisons qui sous-tendent leurs comportements moraux. La
plupart du temps, nos conduites seraient donc le fruit d'une
« intuition morale ».

La spécificité des émotions morales


Dans la classification générale des émotions (voir chapitre 1),
un groupe d'émotions occupe un rôle particulièrement central
pour orienter nos comportements moraux, il s'agit des émotions
dites « morales » [Haidt, 2003]. Celles-ci apparaissent en particu-
lier lorsque les individus ont conscience qu'une norme morale
a été violée. Par exemple, un individu qui adopte un comporte-
ment frauduleux sur le plan fiscal est susceptible de ressentir de
la culpabilité (si son acte demeure secret), de la honte (si son
comportement est rendu public) ou peut-être seulement de la
gêne ou de l'embarras. Les émotions morales peuvent égale-
ment être suscitées par les comportements d'autrui : tel individu
s'offusquera ainsi qu'un homme d'État n'adopte pas un compor-
tement exemplaire en matière de fiscalité; tel autre nourrira du
mépris ou du dégoût en constatant que certains patrons abusent
de leur position hiérarchique au sein de l'entreprise.
Comme pour l'ensemble des autres émotions, on peut appli-
quer aux émotions morales les concepts de valence, de cognition
et de tendance à l'action que nous avons détaillés dan s le
60 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

façon de freiner le tramway consiste


Encadré 9. Le « dilemme à pousser cet homme sur la voie, sous
du tramway » les roues du tramway. Mais, ce
faisant, le tramway le percutera et
Le «dilemme du tramway» (trolley causera sa mort. Avez-vous morale-
problem) est une expérience de ment le droit de pousser l'homme
pensée proposée initialement par les énorme depuis le pont ? >>
philosophes Philippa Foot et judith Dans cette variante de l'expéri-
jarvis Thomson. Dans ce dilemme, mentation (le scénario du « pont >>
chaque participant doit s'imaginer - voir figure 3) menée par Marc
dans la situation suivante : Hauser et al. [2007], seulement 12 %
« Un tramway vide, sans passager des participants considèrent qu' il est
ni conducteur, roule à vive allure le moralement acceptable de pousser la
long d'une voie de chemin de fer. personne se trouvant sur le pont.
Cinq personnes se trouvent sur cette Imaginez maintenant un scénario
voie. Si rien n'est fait, le tramway similaire dans lequel, pour sauver la
poursuivra sa trajectoire sur la voie vie de ces cinq personnes :
principale et provoquera la mort de << Vous devez actionner un levier
cinq personnes. Il est possible d'éviter qui peut orienter le tramway vers une
ces cinq morts. Vous vous trouvez sur voie secondaire. Ce faisant, le
un pont au-dessus de la voie de tramway ira percuter une sixième
chemin de fer aux côtés d'un homme personne qui se trouve sur la voie
énorme. Vous comprenez que la seule secondaire et causera sa mort. >>

Figure 3. le scénario du pont

chapitre 1. Par nature, les émotions morales sont plus sophisti-


quées sur le plan cognitif que les émotions de base comme la
peur ou la tristesse. Dans le cas d'un processus, comme celui de
l'empathie, que les psychologues associent généralement à la
catégorie des émotions morales, elles impliquent une théorie de
l'esprit - la capacité à se mettre à la place d'autrui - qui requiert
de fortes capacités cognitives.
L'un des intérêts des émotions morales est qu'elles accordent
une place importante aux émotions dont la polarité est positive.
C'est le cas notamment de la gratitude, de la fierté mais aussi de
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS 61

Figure 4. le scénario de la voie secondaire

Dans le scénario de la << voie secon- pousser un individu au-dessus du


daire» (figure 4), 85 % des participants pont nous implique davantage
à l'étude expérimentale [Hauser et al., émotionnellement que le simple fait
2007] répondent qu' il est moralement d'actionner un levier. C'est l'hypo-
acceptable de détourner le tramway sur thèse que ]oshua Green et al. [2001]
la personne seule. ont tenté de valider sur le plan neuro-
Comment interpréter ces diffé- logique. Utilisant de façon novatrice
rents résultats? l'imagerie par résonance magnétique
Si vous suivez la logique écono- fonctionnelle (IRMf), les auteurs révè-
mique utilitariste standard, vous lent une plus forte activation des
considérerez qu'il est préférable (et zones du cerveau liées aux affects
donc moralement justifié) de sacrifier dans la variante du << pont >>. Ce serait
la vie d'une personne pour en sauver donc l' implication émotionnelle du
cinq. C'est ce que font les partici- sujet dans l' une des variantes - celle
pants au scénario de la « voie secon- du pont - qui rendrait impossible
daire» alors que ceux du << pont >> l'adoption d'un jugemen t moral
optent majoritairement pour la déci- co nforme à l 'optique utili tariste
sion co ntraire. On peut donc en (<<cinq vies sa uvées va l ent mieux
conclure que le contexte modifie la qu'une >>). La morale n'est donc pas
façon dont les individus appréhen- qu' une affaire de raisonnement, elle
dent les situations morales. Il semble, est aussi le fruit de l'émotion.
en particulier, qu'envisager de

l'admiration. En économie, comme nous le verrons, une


littérature récente intègre les apports de ces émotions positives,
via notamment le canal de l'empathie. Un autre intérêt majeur
est qu'elles peuvent avoir un impact fort sur l'émergence des
comportements prosociaux comme la coopération, l'aide à autrui
ou la recherche de l'équité. Les émotions morales sanctionnent
en effet des comportements qui se dégagent de la norme sociale
ou alors les récompensent lorsque ceux-ci la respectent. Enfin,
sur le plan analytique, les émotions morales révèlent une grande
complexité : comment expliquer par exemple que des émotions
62 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

apparemment si proches, comme celles de la culpabilité et de


la honte, conduisent à des comportements aussi opposés (une
tendance à la « réparation » de la faute commise dans le cas
de culpabilité, une tendance à sa dissimulation dans le cas de la
honte). Dans ce qui suit, nous identifions l'impact des émotions
morales sur les comportements économiques en nous limitant à
deux émotions principales - la colère et la culpabilité -ainsi
qu'au processus empathique.

L'impact des émotions morales


sur les comportements prosociaux

La colère éveille-t-elle notre sensibilité morale ?

Comme le souligne Aristote dans la Rhétorique, la colère corres-


pond à un désir de vengeance qui s'adresse à quelqu'un en parti-
culier et qui est le fruit de la perception d'une offense. La colère
est en particulier suscitée par un événement déplaisant qui
présente un caractère blâmable [Ortony, Clore et Collins, 1990].
L'attribution d'un blâme dépend de la perception du caractère
intentionnel de l'action qui est à l'origine de l'offense. La colère
est en ce sens étroitement liée à la violation des normes sociales
ou morales qui guident les comportements individuels. Une
autre caractéristique centrale de la colère réside dans sa capacité
à promouvoir l'action et la prise de décision. La colère facilite-
rait notamment la mobilisation de l'effort et sa persistance à un
niveau élevé [Izard et Ackerman, 2000] .
En économie, la colère a été mobilisée dans les travaux portant
sur la coopération [Fehr et Gachter, 2002; Hopfensitz et Reuben,
2009; Joffily et al., 2014; Dickinson et Masclet, 2014], sur la
négociation [Pillutla et Murnighan, 1996; Bosman et Van
Winden, 2002 ; Xiao et Houser, 2005; Ben-Shakhar et al., 2007;
Petit, 2009b], sur la question de la fiscalité [Bosman, Sutter et
Van Winden, 2005] ou sur la relation à l'effort au travail [Akerlof
et Yellen, 1990]. Au centre de ces différentes études se trouve le
rôle que joue la colère en présence d'un comportement jugé
inopportun ou blâmable (opportunisme, iniquité, etc.). Elle joue
en particulier un rôle central en favorisant l'exercice de la puni-
tion à l'encontre des joueurs opportunistes ou inéquitables [Fehr
et Gachter, 2002; Bosman et Van Winden, 2002]. Comme le
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS 63

soulignent des travaux récents, elle peut cependant conduire à


une séquence de représailles contre-productive initiée par les
joueurs qui ont été punis [Hopfensitz et Reuben, 2009] et justifie
peut-être en ce sens la mise en place d'une phase de « tempé-
rance » des émotions (l'effet cathartique, voir encadré 3,
chapitre n) qui peut bénéficier aux joueurs [Dickinson et Masclet,
2014].
Dans les jeux de négociation, en particulier, comme celui de
l'ultimatum ou du « pouvoir de prendre » (voir Emmanuel Petit
[2010] pour une revue), l'émotion de colère joue sur la sensibilité
morale des joueurs vis-à-vis de l'équité d'une offre. Dans ce type
de jeu, l'un des joueurs, l'offreur, fait une proposition de répar-
tition d'une somme d'argent (par exemple, 10 dollars) à un autre
joueur qui peut soit l'accepter (auquel cas la répartition se fait
conformément au souhait de l'offreur), soit la refuser (ce qui a
comme conséquence que les deux joueurs ne gagnent rien du
tout). Dans le jeu, la colère modifie la propension d'un indi-
vidu au rejet d'une offre inéquitable (ici, strictement inférieure
à 5 dollars) et pourtant profitable. Face à une offre inéquitable,
le négociateur peut ressentir de la tristesse, du dépit, du mépris,
de l'envie, de la honte ou encore de la colère. Il peut aussi être
surpris et nourrir de la déception au regard de l'offre qui lui a été
proposée. Expérimentalement, cependant, les études montrent
que le taux de rejet est corrélé positivement avec l'intensité de la
colère déclarée ex post par les receveurs [Pillutla et Murnighan,
1996; Bosman et Van Winden, 2002] . La colère conduit ainsi au
rejet de l'offre et à la rupture de la négociation. Elle est dès lors
considérée comme un « aléa émotionnel », une forme d'irratio-
nalité, à l'origine d'un coût d'inefficience économique [Bosman
et Van Win den, 2002].
Pourtant, lorsque les receveurs ont l'opportunité d'avertir les
offreurs en exprimant leurs émotions de manière explicite, les
rejets sont moins fréquents, le message écrit s'interprétant à la
fois comme un risque accru de rejet de l'offre et également
comme une punition psychologique susceptible de faire naître de
la honte ou de la culpabilité chez l'offreur. L'expression anticipée
de la colère peut donc avoir une influence directe sur le compor-
tement d'offre du négociateur [Xiao et Houser, 2009] . La colère
devient alors un outil stratégique qui permet de revendiquer une
offre plus équitable. De m ême, dans un jeu du dictateur (dans
lequel celui qui reçoit l'offre ne peut la rejeter), lorsque l'offreur
64 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

s'attend à recevoir l'approbation ou la désapprobation (écrite) du


destinataire de son offre, il a tendance à renoncer à capter l'inté-
gralité du surplus. Laura Moretti et Guiseppe di Pellegrino [2010]
retrouvent ce type de mécanisme en s'intéressant à l'émotion de
dégoût. Leur étude montre la proximité entre la colère et le
dégoût, deux émotions qui sont associées à l'activation d'une
région cérébrale commune, l'insula antérieure [Sanfey et al.,
2003]. Les auteurs supposent et confirment qu'une induction du
dégoût provoque une tendance accentuée au rejet d'une offre
profitable dans le jeu de l'ultimatum, la violation de la norme
d'équité et le dégoût viscéral impliquant des mécanismes
neuraux qui se recoupent.
Les émotions de colère, d'indignation ou de dégoût apparais-
sent centrales lorsque l'un des partenaires de la négociation
- dont le pouvoir de négociation est faible - a la possibilité de
« sensibiliser » son partenaire à l'iniquité de la transaction qui
lui est proposée. La question posée par l'étude récente d'Eduardo
Andrade et Dan Ariely [2009] est cependant de savoir si ces
émotions passagères et furtives peuvent modifier durablement
(ou non) les comportements des individus. Davantage qu'une
réaction (intempestive), la colère pourrait alors être considérée
comme un moteur de l'échange équitable via la promotion d'un
comportement prosocial de justice distributive. L' étude
d'Andrade et Ariely [2009] présente un intérêt particulier de ce
point de vue. Elle comporte une première phase d'induction des
émotions (de joie ou de colère) suivie d'un jeu de l'ultimatum
présenté sous une forme réduite. La forme réduite limite le choix
de l'offreur à une répartition qui est toujours inéquitable
(7,50 dollars pour l'un et 2,50 dollars pour l'autre) et qui favo-
rise soit le receveur, soit l'offreur. Dans ces conditions, sans
surprise, une grande majorité des joueurs (93 % dans l'étude)
choisissent de donner 2,50 dollars à leur partenaire et de
conserver le reste pour eux (7,50 dollars). Au cours de cette
première étape, les auteurs vérifient que l'induction de la colère
conduit (inconsciemment) les receveurs à rejeter davantage et
significativement les offres inéquitables que les receveurs dans
la condition de joie (à 73 % contre seulement 40 %) . Vient
ensuite une phase d'observation d'images et de mémoire qui vise
à neutraliser les effets de l'induction émotionnelle. Ce sont donc
des joueurs « neutres » sur le plan de l'humeur à qui l'on propose
en suivant un autre jeu de l'ultimatum. Lors de ce second jeu,
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUE LS 65

Graphique 1. Répartition des offres dans le jeu de l'ultimatum


en fonction des conditions émotionnelles
10

8 8

• Colère • Joie
5

~
3

1
/-'.., 0 0

1,5 2 2,5 3 3,5 4 4,5 5

Source : d'après Andrade et Ariely [2009].

toutefois, les rôles sont inversés : les receveurs, qui ont fait précé-
demment l'expérience de l'iniquité, prennent la place des
offreurs et doivent faire, à leur tour, une proposition de réparti-
tion d'une somme de 10 dollars à un autre joueur anonyme.
Comme l'indique le graphique 1, les receveurs placés initiale-
ment dans la condition « Colère » ont tendance à faire des propo-
sitions plus équitables que ceux de la condition «Joie » : en
particulier, 77 o/o d'entre eux offrent au minimum un montant
de 4 dollars à leur partenaire (contre seulement 44 o/o pour les
autres).
La colère, davantage que la joie, semble ainsi promouvoir
durablement et inconsciemment le sens de l'équité chez des indi-
vidus confrontés initialement à une situation d'injustice distri-
butive. Deux interprétations sont cependant envisageables : on
peut tout d'abord supposer que le receveur est fidèle au compor-
tement de rejet qui a été le sien précédemment (c'est l'hypothèse
de « cohérence comportementale » du sujet) ; on peut égale-
ment penser que le receveur anticipe, sur la base de son propre
comportement, que la majorité des joueurs auront tendance à
rejeter (comme lui) des offres inéquitables (c'est l'hypothèse du
«faux consensus »). Ces deux hypothèses sont ainsi radicalement
opposées sur le plan de la motivation qui préside à l'action : dans
un cas, l'individu est sensibilisé à une valeur morale (l'équité) et
66 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Graphique 2. Répartition des offres dans le jeu du dictateur


en fonction des conditions émotionnelles
12

• Colère • joie
10
9

5
4

1~ 1,5 2 2,5 3 3,5 4 4,5 5

Source : d'après Andrade et Ariely [2009].

en préserve la cohérence lorsque c'est à lui d'agir; dans l'autre


cas, c'est via un canal stratégique (la peur du rejet de l'offre) que
son comportement est guidé vers davantage d'équité entre les
joueurs. On retrouve ici, comme c'est le cas dans de nombreux
jeux expérimentaux en économie, la difficulté de dissocier ce qui
a trait, dans le comportement, à des aspects stratégiques et à des
aspects portant sur les préférences morales. Dans leur étude,
Andrade et Ariely [2009] utilisent le jeu du dictateur - qui ne
comporte aucun aspect stratégique - pour effectuer cette
distinction. À la dernière étape, les participants doivent ainsi
proposer librement une offre à un autre joueur anonyme qui ne
peut la refuser. Comme l'indiquent les résultats présentés dans
le graphique 2, les participants ont bien tous conscience de
l'avantage (stratégique) que confère l'absence de droit de veto :
en moyenne, les offreurs conservent pour eux-mêmes une part
plus élevée de la somme à distribuer (7,50 dollars) que dans le jeu
précédent de l'ultimatum (6,20 dollars).
En revanche, on constate également que les participants à la
condition « Colère » t émoignent d'un comportement plus
altruiste que ceux de la condition «Joie ». Ils sont ainsi (encore)
plus de S7 o/o à donner au moins 4 dollars à leur partenaire
(anonyme) de jeu contre seulement 28 o/o pour ceux de la
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS 67

variante «Joie ». Dans le jeu du dictateur, l'hypothèse stratégique


étant évacuée, le comportement équitable témoigne ainsi davan-
tage d'une « cohérence du comportement » et de sa perma-
nence dans le temps plutôt que d'un focus sur les attentes de
son partenaire (hypothèse de « faux consensus »). Une émotion
instantanée comme la colère peut ainsi moduler durablement
une préférence morale lors d'un processus de négociation.
En économie, les émotions de colère et d'indignation revê-
tent une importance particulière compte tenu de la croissance
des inégalités caractéristique des sociétés contemporaines. De
nombreux travaux insistent sur le rôle central de la colère dans
l'analyse économique (voir Daniel Zizzo [2008] pour une revue).
La colère peut être un moteur de l'action. Elle révèle la sensibi-
lité morale des individus. Elle peut également contribuer à forger
cette sensibilité morale en favorisant une préférence pour
l'équité.

La culpabilité peut-elle engendrer la coopération ?

L'économiste Robert Frank [1988] est l'un des premiers auteurs


à avoir avancé l'idée selon laquelle des émotions morales, comme
la culpabilité ou la honte, pourraient nous inciter à prendre des
décisions bénéfiques à long terme pour la collectivité et pour
nous-mêmes. La honte ou la culpabilité nous informeraient en
particulier des conséquences bénéfiques futures d'actions qui
n'apparaissent pas optimales à court terme. La célèbre parabole
de l'« idiot du village » rappelée par Gerg Gigerenzer [2000]
évoque cet arbitrage délicat entre le court et le long terme (voir
encadré 10).
Pour les économistes, cet arbitrage (court terme versus long
terme) apparaît fondamental dans la résolution des dilemmes
sociaux dans lesquels l'intérêt individuel s'oppose à l'intérêt
collectif. Dans le plus célèbre d'entre eux, le fameux « dilemme
du prisonnier » (voir Nicolas Eber [2006] pour une revue),
l'intérêt rationnel de chacun est d'avouer son crime de telle sorte
que la « collectivité » des brigands se retrouve dans la situation la
plus défavorable. Si l'on suppose, en revanche, la répétition de ce
dilemme dans le temps, il est possible de faire émerger la coopé-
ration entre les prisonniers car ceux-ci peuvent avoir intérêt à la
promouvoir à long terme. Il suffit pour cela que les gains futurs
escomptés issus de la coopération soient supérieurs aux gains que
68 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Dans cette anecdote, le choix le


Encadré 10. La parabole plus attractif et immédiat (la livre)
de l'« idiot du village » s'oppose à celui de se voir offrir, de
façon répétée et dans une perspec-
Le psychologue Gerd Gigerenzer tive plus lointaine, une somme plus
[2000, p. 265] illustre sa conception modique (un shilling). Envisagée une
de la rationalité écologique (contex- seule fois, la décision de l'idiot du
tuelle et limitée) en évoquant l'anec- village semble irrationnelle. Dans un
dote suivante. Dans un village vivait cadre répété, la rationalité de la déci-
un homme dont la stupidité était sion s'impose à long terme. Des stra-
légendaire. Il était la risée de la popu- tégies qui semblent inopportunes
lation parce que chaque fois qu'on lui dans l'immédiat peuvent donc appa-
proposait le choix entre une livre et raître parfaitement rationnelles si l'on
un shilling (le vingtième d'une livre), prend en compte la dimension du
il choisissait systématiquement le long terme. L'anecdote résume ainsi
shilling. Nombreux étaient ceux qui parfaitement le problème de l'enga-
parcouraient des kilomètres pour gement stratégique de long terme
venir voir ce phénomène. jour après souligné par Robert Frank [1988].
jour, l'idiot du village prenait le Pour finir, on peut se demander, avec
shilling, jamais la livre ! Cela dura l'idiot du village (à qui l'on demande
de nombreuses années. La retraite ses raisons) : «Croyez-vous que l'on
venue, l'homme à la stupidité légen- me reproposerait ce choix si je choi-
daire se retrouva dans la peau d'un sissais à tous les coups une livre ? >>
homme riche ... [Den net, 1991 ].

l'individu percevrait immédiatement en faisant défection. En


théorie des jeux, la préférence pour le présent module ainsi la
possibilité que se mette en place une coopération durable entre
les acteurs.
Dans ce cadre, les émotions morales peuvent jouer un rôle
crucial en rendant saillantes les conséquences bénéfiques futures
d'un accord de coopération. Dans un dilemme social, le compor-
tement de « passager clandestin » (l'absence de coopération) est
bien l'objet d'une désapprobation morale explicite [Cubitt et al.,
2011]. Par exemple, nous désapprouvons, en règle générale, ceux
qui exploitent une situation au détriment de la collectivité
(surpêche, pollution, etc.). Ceci implique en particulier qu'un
individu qui adopte un comportement opportuniste a connais-
sance du fait qu'il transgresse une norme sociale ou morale.
L'argument développé par Robert Frank [1988] consiste dès lors
à supposer qu'un individu qui ne coopère pas en concevra
(sans doute) un sentiment de culpabilité. C'est ce sentiment qui,
dès lors que la situation se répète, peut l'inciter à rectifier sa
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUE LS 69

conduite. En ce sens, l'émotion morale fournit un mécanisme


d'engagement à long terme qui favorise l'intérêt collectif.
Les travaux de Timothy Ketelaar et de Wing Tung Au [2003]
ont permis de tester empiriquement l'hypothèse d'« engage-
ment préalable» [Elster, 1982; Frank, 1988]. Les auteurs mobili-
sent tout d'abord le jeu classique du « dilemme du prisonnier »
dans un schéma répété. Ils ont également recours à une procé-
dure d'induction des émotions de façon à créer artificiellement
en laboratoire un sentiment de culpabilité sans lien direct avec la
prise de décision à laquelle est confronté le sujet (la culpabilité
est dite exogène pour cette raison). La question est donc de savoir
dans quelle mesure l'état affectif de culpabilité est susceptible (ou
non) de promouvoir la coopération. Cela dépend-il de l'aptitude
naturelle à la coopération du sujet? Ou bien encore du compor-
tement opportuniste (ou au contraire coopératif) de son parte-
naire dans le jeu?
Les auteurs procèdent en trois étapes. Au cours de la première,
les participants jouent de façon répétée à une version standard
du dilemme dans laquelle ils ont la possibilité de coopérer ou de
faire défection. Sans le savoir, ils sont tous en interaction avec
un ordinateur qui adopte la stratégie de représailles condition-
nelle (tit-for-tat) définie par Robert Axelrod [1984] : je coopère si
je constate que l'autre a coopéré à la période précédente, sinon
je fais défection. La première étape permet ainsi de repérer le
profil des joueurs, les coopératifs d'un côté, les opportunistes de
l'autre. À la deuxième étape vient la procédure d'induction de
l'émotion. Les auteurs utilisent avec efficacité ce que les psycho-
logues appellent la méthode de l'évocation des souvenirs.
Pendant dix minutes, les participants doivent relater par écrit les
événements d'une journée dont ils ont le souvenir. Deux groupes
expérimentaux sont constitués : dans le premier groupe, la
description porte sur une journée ordinaire (condition
« Contrôle » neutre du point de vue émotionnel) ; dans le second
groupe, les participants doivent évoquer une situation récente au
cours de laquelle ils ont éprouvé de la honte, de la culpabilité
ou encore un sentiment de blâme personnel (condition « Culpa-
bilité »). Enfin, au cours de la troisième étape, les participants
jouent de nouveau au dilemme du prisonnier sur une séquence
de dix périodes. Au cours des cinq premières, pour certains,
l'ordinateur joue de façon systématique la défection, pour les
autres, il joue de façon automatique la coopération. Dans le
70 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

tableau 4, les réponses coopératives des joueurs dans le jeu répété


(5 fois) apparaissent ainsi en fonction : 1) du profil du joueur;
2) de son état émotionnel et 3) du comportement de son « parte-
naire» fictif de jeu (agressif ou bienveillant).

Tableau 4. Pourcentage de réponses coopératives des participants


en fonction de leur type, de leur état émotionnel
et du comportement de leur « partenaire »

Type Comportement du «partenaire» du joueur (l'ordinateur)


du joueur
Agressif (défection) Bienveillant (coopération)

« Culpabilité >> « Contrôle >> « Culpabilité >> « Contrôle >>

Opportuniste 23% 13% 51% 10%


Coopératif 45% 45% 93% 99%

Les résultats montrent tout d'abord, sans surprise, que le taux


de coopération dépend crucialement du type du joueur, c'est-
à-dire de son attitude prosociale (coopératif versus oppor-
tuniste). Si l'on est spontanément «coopératif » (plutôt
qu'« opportuniste»), on joue plus facilement la coopération
quelle que soit l'attitude de son partenaire et quel que soit son
état émotionnel. Il semble également que l'émotion de culpabi-
lité n'influence pas le comportement des joueurs coopératifs. En
revanche, on constate que l'attitude des joueurs opportunistes
est influencée significativement par leur état émotionnel. En
particulier, ceux qui ont fait le constat de l'attitude bienveil-
lante de leur partenaire au cours des cinq périodes précédentes
adoptent sensiblement plus la coopération lorsqu'ils ont subi
l'induction de la culpabilité (51 %) que dans la condition neutre
émotionnellement (10 %). Comment interpréter ce résultat? On
peut supposer, comme le font les auteurs, que la culpabilité
informe l'individu sur la nature inappropriée d'un comporte-
ment opportuniste. Le fait que les individus considèrent comme
moralement plus répréhensible le fait de faire défection lorsque
l'autre a coopéré plutôt que lorsqu'il a fait défection lui-même
[Cubitt et al., 2011] va dans le sens de cette hypothèse. On
comprend mieux pour quelle raison les opportunistes coopèrent
davantage, dans la condition « Culpabilité », face à un joueur
perçu comme bienveillant (51 %) que face à un joueur agressif
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUE LS 71

(23 %) : je me sens en effet moins coupable d'avoir fait défec-


tion lorsque je constate que l'autre joueur a fait de même. Pour
autant, il reste à expliquer pourquoi un sentiment de culpabi-
lité créé artificiellement, et ici sans rapport avec la décision, peut
modifier un comportement. Il faut supposer, en mobilisant la
théorie cognitive des attributions, que l'individu attribue fausse-
ment son sentiment de culpabilité à ses décisions de défection.
Dès lors, c'est bien le sentiment de culpabilité qui motive le
comportement coopératif de ceux qui ont initialement trans-
gressé la norme.
Dans une seconde expérimentation, Timothy Ketelaar et de
Wing Tung Au [2003] ont prolongé l'analyse de l'impact de la
culpabilité en se situant dans le cadre d'une négociation.
Comment un individu peut-il amender son comportement
lorsqu'il fait le constat de l'iniquité de son offre ? La culpabilité
conduit-elle à un effet d'apprentissage de la norme sociale? Les
auteurs constatent effectivement que plusieurs participants,
ayant choisi une offre inéquitable dans un jeu de l'ultimatum,
modifient leur stratégie une semaine plus tard en se comportant
de façon plus altruiste. Cependant, ceci ne concerne que ceux
qui, à l'issue de leur premier choix, en ont conçu un sentiment
de culpabilité (mesuré par une méthode d'auto-évaluation des
émotions). On peut donc en conclure que la culpabilité remplit
bien, comme le propose Frank [1988], un rôle d'information
(conscient ou non) concernant le coût à long terme du non-
respect des normes sociales ou morales. D'un point de vue théo-
rique, il est possible d'intégrer ce signal dans la fonction d'utilité
individuelle sous la forme d'une « aversion à la culpabilité »
[Charness et Dufwenberg, 2006].

Le rôle de l'empathie

L'empathie désigne la « compréhension » des sentiments et


des émotions d'un autre individu, voire, dans un sens plus
général, de ses états non émotionnels, comme ses croyances. En
langage courant, ce phénomène est souvent rendu par l'expres-
sion « se mettre à la place de l'autre ». Le processus empathique
est en lien avec le concept de « sympathie », fondation de la
moralité chez les penseurs moralistes du XVIIIe siècle (Adam Smith
[1759] et David Hume [1740]) . L'empathie correspond au
processus conduisant à voir les événements de l'intérieur.
72 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Davantage qu'une émotion purement discrète, caractérisée par


les concepts de valence, d'expression corporelle ou de tendance
à l'action, l'empathie est un processus affectif à travers lequel les
individus ressentent et partagent les émotions qu'ils perçoivent
chez autrui. À la fin du xxe siècle, les travaux sur l'empathie ont
bénéficié de l'engouement associé à la découverte, en neuro-
sciences, des « neurones miroirs » [Rizzolatti et al., 1996].
Les « neurones miroirs » ou « neurones de l'empathie » sont
un ensemble de neurones qui présentent une activité significa-
tive lorsque l'individu exécute une action, mais également
lorsqu'il observe un autre individu exécuter la même action ou
encore lorsqu'il imagine une telle action. Ainsi, vous réagissez
sur le plan neuronal de la même façon lorsque vous sentez une
odeur nauséabonde que lorsque vous voyez quelqu'un, respi-
rant cette odeur, grimacer de dégoût. De même, si vous êtes
témoin d'une situation de détresse individuelle, les neurones
miroirs de votre cerveau simuleront automatiquement la
détresse. Vous savez ainsi ce que ressent l'individu en question
parce que vous le ressentez : vous êtes en empathie, vous
ressentez (réellement) sa peine.
Le processus empathique est souvent déclenché par la percep-
tion de la souffrance ou de la tristesse chez l'autre, qu'il soit
proche ou étranger. Il conduit généralement les personnes empa-
thiques à aider ou à réconforter autrui, ce qui lui confère un rôle
central vis-à-vis de l'adoption de comportements prosociaux ou
moraux. Des travaux en neuroéconomie ont révélé par exemple
qu'une administration d'ocytocine, une hormone qui favorise la
reconnaissance sociale et qui serait associée au mécanisme
d'empathie, augmente le niveau de transfert des sujets dans le
jeu de la confiance [Kosfeld et al., 2005]. L'empathie joue notam-
ment un rôle moteur dans l'émergence de la gratitude, émotion
qui nécessite en effet de pouvoir évaluer l'intentionnalité de
l'action effectuée par le bienfaiteur, aptitude qui transite par le
processus d'empathie [McCullough et al., 2001]. La gratitude
peut ainsi être à l'origine des comportements altruistes ou réci-
proques car elle représente à la fois une récompense affective
pour celui qui a été l'objet d'une attention particulière et égale-
ment pour le bienfaiteur qui reçoit, en retour, l'expression de
la gratitude. En économie comportementale, il est ainsi possible
de rendre compte de l'effet de la gratitude sur le comportement
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS 73

prosocial en intégrant l'émotion morale dans la fonction d'utilité


individuelle (encadré 11).
La découverte des « neurones de l'empathie » a propulsé de
nombreuses recherches en sciences sociales sur le sujet. Le prima-
tologue Frans De Waal [2010] a ainsi montré que l'empathie
n'était pas spécifique à l'humain et qu'elle concernait égale-
ment d'autres espèces animales (et notamment les primates). Le
psychologue Daniel Batson [1998] a montré la capacité de
l'empathie à promouvoir l'altruisme individuel. L'historien
Jeremy Rifkin [2011] et le philosophe Michael Slote [2007] y
voient, chacun à sa façon, un élément central et moteur de
l'évolution de nos sociétés.
En économie, les effets de l'empathie sur les comportements
individuels ont été étudiés récemment sur le plan expérimental
[Singer et Fehr, 2005; Ovchinnikova et al., 2009; Andreoni et
Rao, 2011; Czap et al., 2013] et comportemental [Sally, 2001 ;
Manner et Gowdy, 2008 ; Kirman et Teschl, 2009 ; Calvet et Alm,
2014]. James Andreoni et Justin Rao [2011] révèlent, par
exemple, que des négociateurs dotés d'un fort pouvoir de négo-
ciation se montrent plus généreux lorsqu'ils ont la possibilité de
« se mettre à la place d'autrui ». Calvet et Alm [2014] étudient,
de leur côté, le rôle de l'empathie dans le respect des obliga-
tions fiscales. Dans leur modèle, l'empathie module la percep-
tion avec laquelle des émotions comme la culpabilité ou
l'embarras sont ressenties lorsque des individus fraudent. Ainsi,
plus une personne est empathique, moins elle est susceptible
d'adopter un comportement frauduleux.
L'étude innovante de Natalia Czap et al. [2013] évalue la capa-
cité du processus affectif à jouer directement sur le comporte-
ment prosocial dans un jeu de la ressource commune. Dans ce
jeu, chaque joueur a la possibilité de retirer (ou non) des jetons
d'un pot commun. Retirer un jeton s'assimile à prélever une
ressource naturelle et identifie la tendance des individus à surex-
ploiter les ressources environnementales au détriment de la
collectivité (phénomène connu sous le nom de « tragédie des
ressources communes » [Bardin, 1968]). Les auteurs font l'hypo-
thèse que des individus capables d'empathie sont plus capables
de limiter leur égoïsme que les autres joueurs. Pour tester cette
hypothèse, ils demandent aux participants de se mettre à la place
d'un agriculteur qui a le choix entre deux technologies plus ou
74 ÉCONOMIE DES ÉMOTION S

Encadré 11 . La modélisation de la gratitude


et du « goût de donner»

Les émotions peuvent être introduites dans la formalisation économique pour


rendre compte de l'existence des préférences sociales. Le modèle de james Andreoni
[1990], intégrant un « goût de donner >> (ou warm-glow giving), en est une illustra-
tion fondatrice. Andreoni [1990] suppose que les individus éprouvent du plaisir à
donner lorsqu'ils adoptent un comportement altruiste. On peut également aller plus
loin en suggérant, avec Atsu Amegashie [2006], que le « goût de donner >> est en
partie le fruit d'une émotion morale positive, la gratitude.
Prenons le cas de deux individus, l'un, le bienfaiteur (B), l'autre, le rece-
veur (R). Le bienfaiteur dispose d'une certaine somme (s) et envisage un don au
receveur d'un montant égal à t. S' il lui donne t, il lui restera la somme : b = s- t.
Plaçons-nous tout d'abord dans la situation du receveur. Le niveau d'utilité
du receveur dépend à la fois du montant t qu'il reçoit, mais aussi du sentiment
de gratitude qu'il éprouve à la suite du don effectué par son bienfaiteur. Sa fonc-
tion d'utilité, UR, peut donc s'écrire de la façon suivante :

UR = UR(t,g(t)) = ln (t) + a ln (g(t)) avec a > 0

On suppose que le sentiment de gratitude, g(t), est d'autant plus fort que le
montant du transfert t est élevé et que le receveur y est d'autant plus sensible
(ce que le paramètre a permet de prendre en compte).
Considérons maintenant la position du bienfaiteur. Dans sa fonction d'utilité,
U8 , le bienfaiteur effectue un arbitrage entre son gain matériel, b, et l'attention
qu'il porte à autrui (sous la forme de l'utilité du receveur, UR). Si le don engendre
de la gratitude, le bienfaiteur peut également anticiper que l'expression de la
gratitude (par le receveur) lui procurera de la satisfaction. Sa fonction d'utilité
s'écrit ainsi sous la forme suivante :

Us = Us (b,UR(t,g(t))) =ln (b) + f3 (UR) avec 0 < f3 < 1


Par convention, on suppose (de façon réaliste) que le bienfaiteur pondère à
son avantage l'arbitrage entre le souci de soi et celui d'autrui, ce qui revient à
poser que le paramètre ~ est inférieur à l' unité.
Si l'on suppose que l'individu est altruiste (~ > 0), et non purement égoïste
(~ = 0), il doit choisir le niveau de don (t*) qui maximise sa fonction d' utilité.

moins respectueuses de l'environnement (un lac se situant en


aval) et, en conséquence, plus ou moins coûteuses. Deux traite-
ments sont envisagés et comparés à un traitement « Contrôle »
neutre du point de vue du contexte. Dans le premier traite-
ment (variante «Égoïste »), le scénario insiste sur la logique de
profit inhérente à l'activité du secteur agricole; dans le second
(variante « Empathique » ), le p articipant prend davantage
conscience des conséquences de la production agricole sur la
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS 75

En posant g(t) = t/s, c'est-à-dire en supposant que la gratitude ressentie par


le bienfaiteur est une fonction de l'effort relatif consenti par le bienfaiteur (et
non de la donation en termes absolus), on obtient le niveau de don optimal
tel que :
aus (b,UR(t,g(t))) =
_;:__;_-'---~.::....:...~ 0
.
SOit t* =
fJ (1 +a)
S
at 1 + fJ (1 + a)

En l'absence de gratitude, avec a = 0, un individu altruiste W> 0) ne donne


jamais davantage que ce qu'il consacre à son intérêt personnel (t* < 0,5s). Par
exemple, un individu très altruiste (~ = 1) concède 50 % de la somme dont il
dispose. Un individu qui l'est moins (~ = 0,3), seulement 23 %.
Pour un niveau d 'altruisme donné(~> 0), l'expression de la gratitude (a> 0)
a un effet positif sur le don optimal (t*). Par exemple, pour~= 0,3, le don corres-
pond à 28 %de la somme lorsque a est relativement faible (a= 0,3) et à 36 %
pour un niveau plus élevé (a = 0,9).
Si, enfin, on combine un niveau d'altruisme et de gratitude élevé, comme
c'est le cas dans le graphique 3 (pour ~ = 0,9 , a = 0,7 et s = 100), le bienfai-
teur consacre un montant supérieur à 50 % de sa dotation initiale. Dans ce
cas, cependant, où le receveur gagne davantage que le bienfaiteur (t* > b), sans
doute faudrait-il également tenir compte, dans la fonction d 'utilité du receveur,
du sentiment de culpabilité ou d 'embarras créé par cette situation.

Graphique 3. Détermination du don optimal d'un individu altruiste


en présence de gratitude

Utilité du bienfaiteur
7
6
~
5
4
1
/ """'
3
2 1
1
0
0 20 40 t* 60 80 100

pollution des eaux des rivières qui nuit à leur utilisateur (le
second joueur dans le jeu de la ressource commune).
Comme l'indique le graphique 4, les résultats de l'étude expé-
rimentale révèlent que le fait de « se mettre à la place de l'autre »
et de partager ses sentiments tempère la recherche de l'intérêt
personnel. Dans la condition « Empathie », les agriculteurs inves-
tissent significativement davantage de jetons dans l'utilisation
d'une technologie moins polluante (en moyenne, 238 sur les
76 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Graphique 4. Montant des jetons consacrés à la préservation


de la ressource par les sujets en fonction de la variante contextuelle

238

Empathie Égoïsme Contrôle

Source : d'après Czap et al. [2013].

500 disponibles, soit 48 o/o) que les sujets de la condition


« Égoïsme » (98 sur 500, soit seulement 20 o/o). De plus, dans le
protocole, à la suite de leur décision initiale dans le jeu de la
ressource commune, les participants reçoivent, sous la forme
d'un « émoticon » (ou « smiley »), et selon le niveau de détério-
ration de l'environnement, un message de récompense (© ) ou
de sanction morale (®). Les résultats indiquent que l'expression
des émotions négatives est plus efficace que celle des émotions
positives, effet que confirment certains travaux soulignant le rôle
majeur de la sanction dans la conduite des comportements
[Andreoni et al., 2003]. Expérimentalement, dans les travaux sur
la coopération, l'étude séminale d'Ernst Fehr et de Simon
Gachter [2002] a révélé en particulier l'aptitude des individus à
promouvoir, avec efficacité, une « punition altruiste » dans
laquelle le souci d'autrui n'est pas absent.
Avec un scénario similaire, mais dans un contexte environne-
mental plus global, celui du changement climatique, l'étude de
Natalia Ovchinnikova et al. [2009] permet d'insister sur les
aspects de personnalité liés à l'empathie. Que l'on considère
l'empathie comme un processus inné ou associé à un apprentis-
sage, on constate que l'aptitude à l'empathie est différenciée
selon les individus (comme c'est le cas, à l'extrême, des psycho-
pathes qui en sont dépourvus). L'étude expérimentale utilise une
mesure précise de l'empathie [Goldberg et al., 2006], ainsi que
d'autres traits de personnalité comme le locus de contrôle
ou l'amour de soi, et les croise avec le comportement de
LES EFFETS DES ÉMOTIONS MORALES SUR LES COMPORTEMENTS INDIVIDUELS 77

contribution à la protection de l'environnement. Les résultats


montrent que les sujets qui présentent une plus grande person-
nalité empathique ont davantage tendance (que les autres sujets)
à acheter des unités de réduction des émissions de carbone pour
préserver l'environnement.
L'ensemble de ces résultats confirment une large littérature en
économie expérimentale dans laquelle la motivation des
comportements prosociaux ou moraux réside dans l'attention
que les individus portent à l'expression des besoins ou des
attentes de leurs partenaires de jeu [Andreoni et Rao, 2011].
L'intérêt des études de Czap et al. [2013] et d'Ovchinnikova et al.
[2009] est toutefois de montrer que l'empathie est une source de
motivation des comportements prosociaux susceptible de créer
un contexte favorable au souci d'autrui. Ceci implique, en parti-
culier, qu'il est possible de provoquer des changements dans les
préférences des individus de façon à promouvoir le bien collectif.
Ceci dépend, toutefois, de l'aptitude empathique des individus,
qui varie elle-même en fonction de la distance - psycholo-
gique, sociale, géographique, culturelle, etc. - qui les sépare.
L'extension des capacités empathiques renvoie ici aux limites à
la « bienveillance universelle » évoquée par les penseurs écossais
des Lumières [Hume, 1740 ; Smith, 1759].

Conclusion

Les travaux récents en philosophie morale expérimentale ont


souligné, comme nous l'avons vu, le rôle des intuitions morales
dans la détermination des comportements individuels . En
économie, les questions de moralité sont souvent évoquées en
lien avec des situations d'injustice, mais aussi d'honnêteté ou de
respect des contraintes morales. Elles peuvent égalem ent
concerner des comportements prosociaux, comme la coopéra-
tion, la réciprocité, l'altruisme, la confiance ou l'équité. Dans ce
cadre, les émotion s morales peuvent jouer le rôle spécifique de
soutien ou d'amplificateur de ce type de comportements poten-
tiellement bén éfiques pour la collectivité. La colère favorisera la
préférence pour l'équité, la culpabilité, l'empathie ou encore la
gratitude seront à l'origine d'une possible coopération future.
D'autres émotions morales, que nous n'avons pas évoquées direc-
tement, peuvent également modifier les comportements
78 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

prosociaux, qu'il s'agisse de l'admiration [Schnall, Roper et


Fessier, 2010], de la fierté [Lea et Webley, 1997] ou encore de la
honte [Neilson, 2009]. Ainsi, pour les économistes du comporte-
ment, l'étude de l'impact des émotions morales sur les compor-
tements constitue certainement un domaine d'analyse encore
très riche et prometteur.
IV 1 les émotions au travail
et le paternalisme émotionnel

« Dans la vie courante, l'homme ému ne


s'interroge pas sur son émotion, celle-ci lui fait
corps, et les autres peuvent éventuellement la
lire dans son attitude; si on lui tend la main
pour le saluer, il ne se perd pas en conjectures
sur l'attitude à adopter, à moins qu'il ne
s'agisse de son ennemi intime >>.
David LE BRETON [2004, p. 52].

II fut un temps où les émotions, les« passions», étaient unique-


ment perçues comme des dysfonctionnements, des altérations de
la raison. Dans les sociétés occidentales cartésiennes, le sens
commun a longtemps associé l'affectivité à une forme d'irratio-
nalité et à l'absence de contrôle ou de maîtrise de soi. La pensée
scientifique a largement alimenté ce jugement de valeur en posi-
tionnant l'émotion comme une source de perturbation des
processus intellectuels et des comportements. L'émotion consti-
tuait un échec de la volonté, une faiblesse caractérisée par une
sensibilité exacerbée, une forme d'imperfection chez des êtres
doués de raison. Comme l'ont si bien souligné les philosophes
dans la mouvance de l'éthique du care ou du « souci d'autrui »
[Brugère, 2011], les émotions ont également longtemps été relé-
guées à la sphère domestique, au milieu familial, et, pour cette
raison également, cantonnées au domaine du féminin.
Au cours du xx• siècle et, de façon plus marquée encore, au
début du xx1· siècle, le regard porté sur les émotions au sein de
la société a progressivement évolué. Sur le plan personnel, il est
80 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

devenu possible de revendiquer une certaine sensibilité et


d'exprimer sans (trop de) retenue ses émotions, sa joie, ses pleurs
ou ses humeurs. Autrefois décriée, l'émotion fait désormais
l'objet d'un « culte » dans lequel l'image du « chercheur de sensa-
tions » [Lacroix, 2012] est plébiscitée, parfois admirée. Une très
large littérature relaie, dans la presse, l'idée selon laquelle avoir
accès à nos états émotionnels permettrait une vie meilleure, plus
complète ou plus harmonieuse. De nombreuses méthodes de
développement personnel ont vu le jour en ce sens - de la
psycho-généalogie à la « science de l'affectivité » (ou « hapto-
nomie » selon l'expression de son fondateur Frans Veldman
[1989]) -et sont désormais connues et utilisées par des profes-
sionnels de la santé. Ces méthodes rencontrent par ailleurs un
assentiment largement partagé au sein de la population qui
témoigne du fait que la présence des émotions au sein de nos vies
quotidiennes est davantage souhaitée que vilipendée.
Sur le plan scientifique, l'opposition entre la « raison » et la
« passion » est un fil rouge de l'histoire de la philosophie en Occi-
dent. Dans de nombreux domaines des sciences sociales, plus
récents, comme la sociologie, la psychologie ou l'anthropo-
logie, le thème de l'émotion a été porteur pendant un temps, il a
ensuite connu une période moins propice, pour enfin retrouver
une forte notoriété au tout début du xxre siècle. Les travaux trai-
tant des émotions ou des affects se sont ainsi multipliés et ont
bénéficié de la publicité faite aux découvertes scientifiques en
neurologie accordant une place centrale et utile à l'émotion dans
nos raisonnements et nos comportements [Damasio, 1995]. On
citera, par exemple, les travaux innovants des anthropologues
sur les « émotions patrimoniales » [Fabre, 2013], ceux, égale-
ment singuliers, en musicologie [Darsel, 2010] ou en esthétique
[Gefen et Vouilloux, 2013] . On évoquera surtout la place que
prennent les phénomènes affectifs chez des auteurs influents, en
histoire [Rifkin, 2011], en philosophie politique [Nussbaum,
2013], en philosophie sociale [Honneth, 2006] ou en science
politique [Robin, 2006].
En économie, l'émergence des émotions dans la littérature
scientifique est plus récente. Au-delà de certains travaux portant
sur le regret ou la déception, initiés dans le courant des
années 1970 (voir chapitre I), et de travaux spécifiques sur l'envie
(voir, par exemple, Hal Varian [1974] ou Vai-Lam Muy [1995])
ou même le remords [Tideman, 1985], l'engouement pour les
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 81

émotions chez les économistes coïncide avec la publication de


la revue séminale effectuée par Jon Elster [1998] à la fin des
années 1990. Depuis, comme nous l'avons retracé dans les chapi-
tres I, n et III de cet ouvrage, de nombreuses publications sont
venues étayer l'argumentaire des émotions dans l'analyse écono-
mique. Le plus souvent, elles sont issues d'une littérature en
économie expérimentale et comportementale qui, en même
temps qu'elle renouvelle l'approche économique standard, la
prolonge en se situant délibérément dans la continuité de l'hypo-
thèse de rationalité. Nous avons, en particulier, dans le premier
chapitre, évoqué un choix de « rationalisation des émotions »,
une façon pour les économistes d'introduire l'émotion sans
remettre en cause la rationalité des acteurs ni leur propension à
maximiser leurs intérêts.
Dans ce chapitre IV, nous donnons une perspective plus
étendue à l'étude de l'impact des émotions dans la vie écono-
mique quotidienne en mobilisant les analyses des autres sciences
sociales. En psychologie, en sociologie, en gestion et en éthique
de l'entreprise notamment, de nombreux travaux se sont centrés
sur le thème des affects en se focalisant sur le fonctionnement
de l'entreprise, sur l'attitude des gestionnaires ou encore sur celle
des consommateurs. Ces travaux, se situant à proximité des
analyses conçues par les économistes, donnent une vision plus
large du rôle que les émotions peuvent avoir dans la vie écono-
mique. Deux thèmes en particulier semblent prépondérants dans
la littérature : on trouve tout d'abord celui des « émotions au
sein des organisations » qui montre que le domaine des émotions
n'est plus restreint à la sphère privée, mais qu'il a envahi le
monde de l'entreprise, de la relation salariale et des institu-
tions ; vient ensuite le rôle spécifique que les émotions peuvent
jouer dans la conduite (nouvelle) de la politique économique et
sociale, ce que nous appelons le « paternalisme émotionnel ».

Les émotions au sein des organisations

Dans le domaine de la gestion des organisations, la conception


standard repose, depuis le début du xxe siècle, sur le modèle de
l'acteur rationnel. Que l'on pense à l'organisation scientifique du
travail, à la bureaucratie ou à certaines formes plus modernes de
management, on trouve une vision cognitive, souvent abstraite,
82 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

de l'organisation. L'explosion des publications dans le registre


de la gestion des émotions à la fin du xxe siècle provient de l'épui-
sement de ce modèle rationnel [Chaniat, 2002]. L'examen de la
littérature permet d'aborder trois types de questionnements sur
l'influence des émotions dans les organisations [Eggrickx et
Mazars-Chapelon, 2012]. Il y a, tout d'abord, la question du
« travail émotionnel », c'est-à-dire l'aptitude à changer la nature
de ses émotions dans le milieu professionnel. Il y a également
celle de l'« intelligence émotionnelle », fondamentale lorsque
l'on s'interroge sur le rôle d'un leader au sein d'une organisation.
Enfin, on trouve un domaine d'investigation complexe autour
du lien entre les émotions, l'apprentissage et la dynamique du
changement.

Le travail émotionnel

Dans sa typologie des émotions, Klaus Scherer [2005] prend en


compte le style affectif qu'un individu développe spontané-
ment ou stratégiquement lors des relations entre les personnes.
Cela peut concerner le fait d'être poli, distant, souriant, chaleu-
reux ou a contrario méprisant, suffisant ou colérique. Dans ses
mémoires, le général de Gaulle [1954] fait par exemple allusion
à la capacité de Winston Churchill, Premier ministre du
Royaume-Uni pendant la Seconde Guerre mondiale, d'emporter
la conviction de son vis-à-vis en montrant des signes osten-
sibles de fermeté. Selon Charles de Gaulle, la colère légendaire
du Britannique pouvait ainsi comporter un calcul stratégique
visant à révéler l'âpreté du négociateur et à impressionner la
partie adverse ...
Dans le milieu du travail, et en particulier dans certains
métiers, les émotions comportent naturellement une dimension
centrale. Par exemple, on s'attend, en règle générale, à ce qu'un
agent commercial montre de l'enthousiasme pour les produits
qu'il vend, qu'un chef d'entreprise sache galvaniser ses salariés
ou encore qu'un professionnel de la santé puisse exprimer de la
sympathie ou de la compassion face à la souffrance ou à la
détresse d'autrui. Dans le secteur des services, notamment, le
travail demande fréquemment une certaine gestion ou maîtrise
de l'expression de ses émotions. C'est la sociologue Arlie Hochs-
child [1983] qui, la première, a défini la maîtrise des émotions
comme étant le fruit d'un « travail émotionnel ». Il s'agit, d'après
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 83

Encadré 12. Le verbatim du « travail émotionnel »

C'est à partir d'une étude de terrain qu'Arlie Hochschild [2002, p. 33] a mis
en évidence le concept de «travail émotionnel » lors d'une enquête prélimi-
naire réalisée en 1974. L'analyse de contenu de cette enquête, composée de
261 protocoles, a permis d'examiner les moments au cours desquels les indi-
vidus font l'expérience soit d'un changement de situation pour s'adapter à leurs
sentiments, soit d'un changement de leurs sentiments pour s'adapter à la
situation.
Dans cette étude exploratoire, on constate que les participants qualifient leur
travail émotionnel à partir d'un grand nombre de verbes d'action, ce qui révèle
le fait que le travail émotionnel désigne l'effort (l'acte) et non le résultat, qui peut
être réussi ou raté.
Voici quelques passages singuliers où chacun reconnaîtra des attitudes plus
ou moins usuelles caractéristiques de la vie émotionnelle : «je me suis préparé
mentalement», «j'ai écrasé ma colère», «j'ai essayé très fort de ne pas être
déçu », «Je me suis forcé d'avoir du bon temps», «j'ai tenté de me sentir recon-
naissant»,« j'ai détruit l'espoir qui brûlait en moi»,« Je me suis finalement laissé
aller à la tristesse >>.

elle, d'un « acte par lequel on essaie de changer le degré ou la


qualité d'une émotion ou d'un sentiment » [Hochschild, 2002,
p. 32]. Cela implique, en particulier, la compréhension, l'évalua-
tion et la gestion de ses propres émotions, ainsi que des émotions
d'autrui.
La présence d'un « travail émotionnel » au sein des organisa-
tions découle du fait que, lors de nombreuses interactions, les
travailleurs et les travailleuses doivent observer et respecter
certaines règles de sentiments qui conditionnent le type
d'émotion requis et approprié. Chacun sait, par exemple, qu'une
attitude compassionnelle est attendue lors de funérailles ou de
veillées mortuaires ; il s'agit d'une règle de sentiment qui
s'impose en tant que norme reconnue par tous. Dans certaines
sociétés traditionnelles, comme en Afrique (Côte-d'Ivoire) ou en
Asie (Taiwan), on embauche des « pleureuses professionnelles »
dont on loue les services lors des cérémonies funéraires. Plus
généralement, dans le milieu professionnel, de nombreuses
émotions sont mobilisées. Maintes fois, au travail, il est prescrit
de sourire même si l'on n'en a pas envie : c'est le cas, en parti-
culier, des hôtesses d'accueil, des vendeurs, des caissiers ou
encore des secrétaires. De nombreux métiers exigent également
84 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

une attention soutenue vis-à-vis d'autrui (infirmières, assistantes


sociales, enseignants, etc.) ou une capacité à gérer les conflits
émotionnels (cadres dans le service des ressources humaines,
managers). Le type de travail émotif associé à différents métiers
diffère selon la fréquence des contacts avec les clients, l'inten-
sité avec laquelle les émotions sont prescrites ou ressenties, la
durée de l'interaction et la durée des émotions requises. Le métier
de « maître de cérémonie », plus connu sous le nom usuel de
« croque-mort », rend ainsi compte de l'alchimie émotionnelle
nécessaire simultanément à la prise en charge des corps, au
soutien des familles et à l'obligation du protocole. Comme le
souligne le sociologue Julien Bernard [2009], « véritables gram-
mairiens du "soutien", ces hommes qui nous enterrent sont aussi
les metteurs en scène et les acteurs de nos funérailles durant
lesquelles ils essaient de "mettre en sens" la mort et de maîtriser
la balance de l'énergie émotionnelle et collective que libère toute
perte humaine ».
Le travail émotionnel est différent de la suppression ou du
contrôle des émotions. Il fait référence de façon plus large à l'acte
qui vise à évoquer, à façonner ou tout aussi bien à réprimer un
sentiment. Dans l'exemple précédent du « maître de cérémonie»,
ou dans celui des égoutiers ou des éboueurs, il est vain de vouloir
supprimer l'émotion de dégoût, mais il peut être opportun de
développer des mécanismes de défense - via par exemple
l'humour - pour relativiser le dégoût que ces métiers suscitent
Ueanjean, 2011]. On peut distinguer qualitativement deux types
de travail émotionnel : 1) le jeu « superficiel », où l'on feint les
émotions qui ne sont pas réellement ressenties, et 2) le jeu « en
profondeur », où les individus cherchent à ressentir l'émotion
exprimée. Il y a, par exemple, une distinction notable entre un
caissier (ou une caissière) qui vous adresse un sourire rapide sans
y prêter réellement attention et un(e) professeur(e) d'école qui,
toute la journée, gère une panoplie d'émotions complexes avec
des publics différents («jeu profond »). Schématiquement, trois
techniques de travail émotionnel sont envisageables. Il est
possible, en partant de la composante cognitive de l'émotion,
de jouer sur nos pensées, nos images ou nos idées, dans le but
de modifier les sentiments qui y sont associés. On peut égale-
ment tenter de changer les symptômes corporels, somatiques ou
physiques, des émotions- comme lorsqu'on essaye de respirer
plus lentement ou de ne plus trembler. On peut, enfin, chercher
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 85

à changer d'expressivité de façon à modifier son sentiment inté-


rieur, à l'image de l'acteur qui tente de rire ou de pleurer en
éprouvant les sentiments propres à la situation dans laquelle il se
situe.
Quelle qu'en soit la nature ou ses modalités, le travail
émotionnel est souvent exigeant, difficile à mener, et peut
conduire, comme l'a souligné très tôt Arlie Hochschild [1983], à
l'épuisement professionnel (hum out). C'est le cas, en particulier,
lorsque la personnalité et les sentiments du travailleur entrent
en conflit avec les normes organisationnelles qui imposent
l'expression d'émotions particulières. Ce conflit peut créer en
effet une « dissonance émotionnelle » du fait que le travailleur se
sent obligé de feindre des émotions avec lesquelles il peut être en
désaccord sur le moment. La dissonance émotionnelle mine la
satisfaction au travail et le bien-être de l'employé et multiplie
les risques d'épuisement professionnel [Brotheridge et Grandey,
2002] . A contrario, les employés qui expriment leurs vrais senti-
ments dans leurs relations avec autrui bénéficient d'une meil-
leure santé, vivent un sentiment de réalisation personnelle plus
fort et sont plus attachés à leur travail. Ceci a d'autant plus
d'importance que l'étude de l'impact des émotions sur le lieu de
travail et sur les relations entre les salariés et les clients a mis
en évidence l'existence d'une possible contagion émotionnelle
[Pugh, 2001]. Ainsi, le plaisir éprouvé, ou manifesté, par une
hôtesse de l'air ou un vendeur a un effet bénéfique sur les
attentes et le ressenti d'un passager ou d'un client.
Dans la continuité des travaux associés au « travail
émotionnel », une littérature importante, principalement en
gestion mais aussi dans le domaine du management ou du
marketing, s'est également interrogée sur l'aptitude des individus
à modifier de façon stratégique l'expression de leurs émotions
[Morris et Keltner, 2000]. Provenant d'une littérature en gestion
ou en psychologie sociale (plutôt que sociologique), il n'est pas
surprenant que ces travaux se focalisent en premier lieu sur l'effi-
cacité de l'expression des émotions dans les processus de négo-
ciation ou de coopération. Dans ce cadre, de nombreuses
questions se posent. Par exemple, un individu peut-il avoir
intérêt à exprimer de la colère, de la déception ou de la tris-
tesse pour augmenter son pouvoir de négociation [Sinaceur et
Tiedens, 2006] ? A contrario, doit-il exprimer des émotions posi-
tives ? Doit-il plutôt, comme on pourrait le penser, rester neutre
86 ÉCONOMIE DES ÉMOTION S

est strictement identique, seule l'expres-


Encadré 13. L'expression sion des émotions est modifiée.
d'émotions positives Dans la variante « Émotions posi-
favorise-t-elle l'issue tives.>>, le manager parle de façon convi-
d'une négociation? viale, sourit fréquemment, hoche la tête
en signe d'accord et se montre cordial.
Shirli Kopelman, Asleight Rosette et Dans la variante « Émotions négatives >>,
Leigh Thompson [2006] étudient c'est tout le contraire, le manager se
l'impact de la modulation des expres- montre insistant, intimidant et parle de
sions des émotions d'un offreur sur le façon vindicative. Dans la variante
résultat d'une négociation. « neutre >>, enfin, qui sert de référence
Dans leur étude expérimentale, les ou de situation de contrôle, le manager
participants doivent considérer une utilise un ton monocorde, exprime très
décision d'investissement présentée et peu ses émotions et se montre très
chiffrée indirectement par un manager pragmatique.
par l'intermédiaire d'une vidéo enregis- Le travail expérimental de
trée. Après le visionnage de l'extrait Kopelman, Rosette et Thompson [2006]
vidéo, les sujets doivent indiquer s'ils présente l'intérêt de nous montrer
accepteraient ou non de signer la comment l'étude des émotions peut se
facture. L'acceptation (ou le refus) de faire à partir de jeux de rôles, souvent
signer constitue donc le critère d'évalua- utilisés par les gestionnaires et les
tion du succès de la négociation. psychologues. Ses résultats sont aussi
Les auteurs ont recours à un comé- marquants puisqu'elle révèle que les
dien professionnel pour moduler, participants sont significativement plus
les expressions du « manager >>, en nombreux à accepter une proposition
une sorte de simulation du travail lorsque le manager manifeste d es
émotionnel : ses expressions faciales, le émotions positives (56 %) ou neutres
ton de la voix et son attitude générale. (53 %) que lorsqu ' il exprime des
Trois variantes correspondent aux émotions négatives (26 %). Dans ce
états émotionnels positifs, négatifs ou contexte de négociation, l'expression
neutres. Dans les trois variantes, bien stratégique des émotions joue donc un
entendu, le contenu de la négociation rôle déterminant.

émotionnellement et réprimer ses sentiments? Les dirigeants qui


manifestent de la colère sont-ils perçus comme plus forts que
ceux qui affichent de la tristesse [Tiedens, 2001] ? La colère
comporte-t-elle au contraire un risque d'escalade du conflit et de
blocage des négociations ?

L'intelligence émotionnelle

Jean-François Chaniat [2002] rappelle que, historiquement,


lorsque les psychologues se sont intéressés à l'intelligence,
notamment dans les années 1970, ils se sont principalement
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 87

tournés vers les aspects cognitifs. L'accent était mis sur la


mémoire, sur les raisonnements logiques, la capacité d'abstrac-
tion, l'information disponible ou encore l'aptitude à résoudre des
problèmes. Lorsque, dans les années 1980 et 1990, certains
auteurs ont souligné le rôle des processus affectifs -comme la
joie, la satisfaction au travail ou encore la fierté -sur la perfor-
mance de l'entreprise, une attention plus grande a été portée au
rôle de l'émotion. Si l'on doit le terme « intelligence émotion-
nelle » à Peter Salovey et John Mayer [1989] -une aptitude à
contrôler ses propres émotions et celles d'autrui, à discriminer
entre elles et à utiliser cette information de façon à guider à la
fois sa pensée et son action -, c'est véritablement Daniel
Goleman [1998a] qui a rendu le concept populaire dans le
monde académique.
Dans le domaine de la gestion, la plupart des études portant
sur l'intelligence émotionnelle ont cherché à établir un lien entre
ce concept et la performance de l'entreprise. Dans ce cadre, diffé-
rents outils de mesure de l'intelligence émotionnelle sont envi-
sageables. L'approche auto-évaluative consiste à demander aux
individus de se prononcer sur une liste de capacités, en indi-
quant dans quelle mesure elles leur correspondent (par exemple,
l'évaluation d'une assertion du type «j'arrive facilement à iden-
tifier mes émotions lorsqu'elles apparaissent » sur une éch elle
de 1 -très rarement- à 5 - très souvent). L'approche dite
« externe » a recours au même principe, mais en demandant à
des agents extérieurs de mesurer l'intelligence émotionnelle d'un
individu dont ils ont connaissance. Enfin, l'approche « objec-
tive » se rapproche de la mesure traditionnelle du quotient intel-
lectuel (QI) en proposant aux individus d'évaluer et d'analyser
le contenu de multiples stimuli auditifs, narratifs ou visuels (par
exemple, en répondant à la consigne suivante : « Observez ce
visage et indiquez quel sentiment éprouve ce personnage »).
Dans la majorité de ces approches, l'objectif est d'obtenir un
score type fondé sur une moyenne de 100 (score moyen obtenu
dans la population gén érale), avec un écart-type de 15 : on consi-
dère ainsi qu'un individu doté d'un quotient émotionnel (QE)
égal à 130 est doté d'une « grande force émotionnelle » tandis
que celui qui obtient un score de 65 est considéré comme ayant
un besoin de « développement émotionnel » important.
Quatre enseignements clés issus de la littérature entre intelli-
gence émotionnelle et performance peuvent être rappelés. Le
88 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

premier met en évidence que l'intelligence émotionnelle est un


bien meilleur indicateur de la performance que le quotient intel-
lectuel obtenu uniquement sur la base de tests cognitifs. En
partant de modèles de compétence de 188 entreprises, Daniel
Goleman [1998b] met en avant la pertinence du concept d'intel-
ligence émotionnelle dans l'évaluation de la performance indivi-
duelle. Son analyse révèle qu'elle joue un rôle croissant dans les
échelons les plus élevés de l'organisation, échelons pour lesquels
les différences en matière d'habileté technique sont d'une impor-
tance négligeable. L'intelligence émotionnelle est ensuite asso-
ciée étroitement au succès personnel : en particulier, les
individus capables d'enthousiasme ou d'empathie obtiennent
des résultats sur le plan professionnel supérieurs à ceux qui en
sont dépourvus [Cherniss et Goleman, 2002]. Daniel Goleman
[1998a] rappelle également que l'intelligence émotionnelle est
dans une très grande mesure responsable du développement de
cadres à haut potentiel en «stars », c'est-à-dire en véritables
leaders de l'organisation.
Troisième élément clé, l'intelligence émotionnelle est le fruit
d'un apprentissage. Il s'agit, pour l'individu, de développer des
compétences émotionnelles -l'aptitude à la prise de conscience
et à la régulation de ses émotions ou de celles d'autrui- qui sont
intimement liées à l'efficacité organisationnelle. Enfin, l'intelli-
gence émotionnelle apparaît centrale pour le développement des
organisations. Ceci provient du fait que la stabilité et la produc-
tivité d'un salarié sont déterminées par la relation qu'il entre-
tient avec son supérieur hiérarchique. Une enquête menée aux
États-Unis (Floride) a ainsi montré que les employés qui jugent
leur chef « excellent » ne sont que 11 % à penser changer
d'emploi alors qu'ils sont bien davantage (40 %) lorsque leur chef
est qualifié de « mauvais » [Zipkin, 2000]. Les chefs les plus effi-
caces sont ceux qui sont à l'écoute de leurs salariés, qui suscitent
leur confiance, qui sont capables de maîtriser leurs émotions et
avec lesquels les salariés se sentent bien [Cherniss et Goleman,
2002].
Les travaux de Daniel Goleman [1998b] ont eu un succès
retentissant au cours de ces dernières années. Des articles parus
dans la presse académique et professionnelle à la multiplication
de conférences et de séminaires en entreprise, le concept d'intel-
ligence émotionnelle s'est progressivement imposé comme un
outil majeur en gestion des ressources humaines. Pour autant, le
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 89

concept n'est pas dépourvu de limites, ce que révèle le fait qu'il


découle d'une conception étroite et expérimentale issue de la
psychologie cognitive ou sociale. Jean-François Chaniat [2002]
souligne en particulier que la majorité des publications insistent
sur les qualités individuelles, interpersonnelles ou sociales, sans
renvoyer au contexte social réel dans lequel se noue la relation.
On a ainsi « l'impression qu'il suffit que le patron, le supérieur
immédiat ou l'employé de base soient dotés de bonnes apti-
tudes relationnelles pour que tout se passe bien » [Chaniat, 2002,
p. 124]. L'analyse individuelle du quotient émotionnel n'intègre
pas non plus les processus inconscients (non perçus pas le sujet),
contrairement à ce que les travaux en neurologie ont pu suggérer
[Damasio, 1995]. Dans le même esprit, la conception managé-
riale de l'intelligence émotionnelle évacue tout ce qui tourne
autour de la notion de pouvoir, d'enjeux démocratiques ou de
rapports politiques au sein des organisations. Enfin, les réflexions
autour de l'intelligence émotionnelle n'intègrent pas de dimen-
sion éthique : elles accordent une place centrale à la réussite
personnelle au sein de l'entreprise, mais négligent le fait que les
valeurs qui orientent les comportements moraux des individus
- comme nous l'avons suggéré dans le chapitre III -peuvent
avoir une incidence forte sur le fonctionnement de la société ou
des organisations.

Le rôle des émotions dans la dynamique du changement

Un processus d'apprentissage, dans la perspective d'un chan-


gement organisationnel, implique de fait des émotions
complexes, comme la crainte, l'anxiété, l'envie, l'espoir, la
surprise ou l'intérêt. Le climat émotionnel modifie le processus
d'apprentissage, tant au niveau individuel que collectif, en
jouant sur la créativité des individus et sur leur adaptabilité au
changement. Les émotions, créées ou renforcées par les processus
organisationnels, favorisent ou inhibent la diffusion de cet
apprentissage à travers l'organisation [Vince, 2002] . Dans le
domaine du changement organisationnel, le modèle de Quy
Nguyen Huy [2002] propose un concept d'équilibrage
émotionnel qui permet à l'organisation de changer radicalement
tout en assurant la continuité de sa mission. L'auteur attribue
un rôle déterminant, au sein de l'organisation, aux cadres en
position intermédiaire (middle managers) qui constituent en
90 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

particulier des «pare-chocs » émotionnels vis-a-VIs d'événe-


ments angoissants. Les cadres intermédiaires seraient le point
d'absorption des angoisses et des tensions créées par la dyna-
mique du changement, liées aux décalages entre le rythme du
changement imposé et les capacités de changement des indi-
vidus ou de la structure organisationnelle. Lorsque ces cadres
s'investissent émotionnellement dans les projets de changement
et qu'ils sont attentifs au ressenti affectif de leurs collaborateurs,
ils créent de fait des états émotionnels qui modifient à leur tour
le projet de changement collectif [Huy, 1999]. Ainsi, un faible
engagement émotionnel produit l'inertie de l'organisation, un
trop fort engagement la conduit au chaos. Un certain équilibre
émotionnel est donc le garant de conditions efficaces de
changement.
La complexité du lien entre émotions, apprentissage et chan-
gement ne se réduit cependant pas à cet équilibre émotionnel
vertueux. Dans une étude sur les caisses d'allocations familiales,
Ariel Eggrickx et Agnès Mazars-Chapelon [2012] révèlent
comment la dynamique du changement peut être rendue déli-
cate en présence d'émotions négatives (souffrance ou climat de
suspicion). Dans ce contexte, les cadres n'ont pas d'autre choix
pour protéger leur service que d'accentuer les caractéristiques de
la bureaucratie : la rigidité des conduites, le cloisonnement,
l'adoption d'une communication formelle, voire la pratique
d'une forme de retrait. Les cadres se trouvent en particulier en
situation de double contrainte (les « injonctions contradic-
toires ») : d'un côté, ils perçoivent au quotidien les tensions et
les émotions fortes induites par le changement; de l'autre, ils
reçoivent la directive, tant de la structure bureaucratique que des
discours des directeurs, d'« être moins affectifs, plus profes-
sionnels » ou encore de « passer moins de temps dans les rela-
tions humaines » [Eggrickx et Mazars-Chapelon, 2012, p. 70].
Pour sortir de ce dilemme, une équipe de direction doit être
conçue comme une « méta-organisation » devant concilier le
management de la bureaucratie et le management des émotions,
en considérant les émotions comme des leviers d'action pour le
décideur.
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 91

Le « paternalisme émotionnel »

Nous avons vu jusqu'à présent dans quelle mesure les


émotions jouent un rôle crucial dans l'explication des compor-
tements des individus en société. Une partie de la littérature sur
les émotions reconnaît, comme c'est le cas pour le travail
émotionnel ou l'intelligence émotionnelle, que les individus
peuvent consciemment façonner leurs états émotionnels pour
atteindre leurs objectifs. Cependant, dans la grande majorité des
travaux que nous avons retracés dans les trois premiers chapitres
de cet ouvrage, les émotions s'imposent à l'individu, parfois ou
souvent de façon inconsciente, et sont en conséquence le moteur
d'une action qui peut être non désirée, et parfois« irrationnelle ».
Le plus souvent, les individus sont le jouet des émotions et n'en
ont pas le contrôle.
Pour cette raison particulière, il vient naturellement que les
gouvernants ont la possibilité d'agir en proposant des réformes
ou des mesures qui tiennent compte de leur impact émotionnel.
Lors des réformes sensibles - comme c'est le cas pour les
retraites, les questions fiscales ou environnementales, ou encore
les projets de société liés à la famille ou à l'éthique - , les auto-
rités savent que le contenu d'une politique aussi bien que la
forme avec laquelle elle est mise en œuvre sont cruciaux pour
qu'elle soit effectivement acceptée et relayée par les acteurs.
À défaut, des projets institutionnels ou organisationnels qui
négligeraient l'impact affectif qu'ils peuvent provoquer (senti-
ment d'injustice, indignation, dégoût, crainte, surprise, exalta-
tion) seraient voués à l'échec.
Ceci signifie que les politiques ont vocation à prendre en
compte la psychologie des acteurs ou des groupes auxquels elles
s'adressent. Cela peut également impliquer davantage, lorsque
les politiques mises en œuvre utilisent directement les senti-
ments ou les émotions des individus pour modifier leurs
conduites ou leurs attitudes. On peut évoquer, dans ce cas, sous
une acception large, une forme de « paternalisme émotionnel »
qui renvoie à l'idée selon laquelle les autorités créent un terrain
émotionnel - comme celui de la peur ou a contrario de l'espoir -
pour inciter les individus à adopter des comportements qu'ils
n'auraient pas spontanément. En psychologie, la question s'est
donc posée de savoir s'il était possible de mobiliser les affects
pour changer en profondeur les comportements. S'agit-il au
92 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

contraire de simples artifices? L'économiste peut-il, à son tour,


devenir un « thérapeute » en jouant sur les émotions indivi-
duelles pour amener les individus à maximiser leur bien-être
individuel ?

L'heuristique de la peur

Lorsque l'on évoque le rôle des émotions dans la conduite des


comportements en psychologie, on pense en premier lieu à
l'émotion de peur ou de crainte. Le philosophe allemand Hans
Jonas [1979] est sans doute celui qui a le plus contribué à popu-
lariser l'idée de l'utilité d'un affect dans le but d'inciter les indi-
vidus à une prise de conscience individuelle des enjeux
planétaires. Le fameux «principe de précaution », entré depuis
dans la boîte à outils et le langage du politique, repose, chez Hans
Jonas [1979], sur un principe de responsabilité qu'une « heuris-
tique de la peur » rend perceptible. L'heuristique de la peur mobi-
lise les citoyens devant les risques environnementaux que les
activités humaines engendrent en leur faisant imaginer l'inéluc-
tabilité des processus en jeu et la grande incertitude qui en
résulte.
Sous une autre facette, bien différente, la peur incarne égale-
ment un levier fondamental du pouvoir, comme le souligne
habilement le politologue Corey Robin [2006]. Que l'on évoque
les périodes historiques de la « Terreur », celles du totalitarisme
du xxe siècle ou encore le cadre plus policé des sociétés démocra-
tiques contemporaines, la peur joue un rôle fondamental visant à
contrôler les citoyens pour conserver ou accentuer le pouvoir de
ceux qui l'instillent. Les événements tragiques du 11 septembre
2001 - l'effondrement des tours jumelles du World Trade
Center - n'ont-ils pas rendu possible, du point de vue des auto-
rités américaines, la mise en place de mesures de surveillance et
de contrôle qui n'auraient jamais pu être envisagées sans l'occur-
rence de ce drame ?
L'utilisation des affects dans un but explicite de modification
des comportements individuels a notamment été étudiée par les
psychologues sociaux dans l'optique de ce que l'on appelle la
« persuasion sociale » [Gallopel-Morvan, 2006] . Depuis les
travaux de Stanley Milgram [1963] sur les effets de l'obéissance
à l'autorité, les psychologues sont passés maîtres dans la façon
de mesurer et d'identifier l'influence sociale. Une phase nouvelle
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 93

concerne le rôle que les affects peuvent y jouer. On trouve ainsi


toute une littérature attestant de l'efficacité des émotions
- comme la peur, le dégoût ou la culpabilité - visant à inciter
les individus à adopter tel ou tel comportement dans les
domaines de la sécurité, de l'environnement ou encore de la
santé.
C'est le cas en particulier des politiques préventives contre le
tabac. Dans les médias, la cigarette était associée autrefois- dans
les années 1950 et 1960- à une image positive liée à la perfor-
mance, à la virilité, à la séduction et au bien-être. Progressive-
ment, cette image positive a été combattue par les autorités de
la santé publique en utilisant les voies traditionnelles de la
communication publicitaire. Depuis quelques années, et notam-
ment dans les pays anglo-saxons, les campagnes de lutte contre
le tabagisme ont eu recours à des images frappantes (voire
effrayantes) pour convaincre les fumeurs de renoncer à la ciga-
rette [Constance et Peretti-Watel, 2011]. Ces campagnes reposent
en grande partie sur les peurs suscitées autour de la mort et de la
maladie. Les spots publicitaires énumèrent en particulier tous les
risques auxquels s'exposent les fumeurs. Les spots ne s'adressent
cependant pas ici à la raison, mais à l'affect, car ils s'appuient sur
des images ou des phrases choquantes propres à développer un
sentiment de crainte, de répugnance ou de dégoût. On y voit,
par exemple, un corps malade et en souffrance, des individus à
la bouche extrêmement abîmée (dents jaunies et déchaussées,
lèvres rongées, etc.) ou encore une plongée à l'intérieur des
poumons d'un fumeur accompagnée d'un slogan percutant
(« Every cigarette is doing you damage» ). Ces images mettent en
évidence une pollution des comportements liés à la cigarette, un
désordre suffisamment dérangeant pour que chacun, de lui-
même, cherche à y remédier. Le dégoût apparaît ainsi « comme la
manifestation d'un désordre, orchestré dans le but d'asseoir une
société plus propre, plus saine, plus morale et plus rationnelle »
[Constance et Peretti-Watel, 2011, p. 76].
Les émotions de peur et de dégoût ont été utilisées abondam-
ment dans le cadre des politiques de santé, qu'il s'agisse de la
lutte contre le tabagisme mais aussi des campagnes de lutte
contre le sida [Pezeril, 2011]. Elles sont également un outil effi-
cace de lutte contre les imprudences au volant, contre toutes
formes d'incivilité liées au non-respect d'autrui, ou encore contre
la dégradation de l'environnement. Ces campagnes de
94 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

Encadré 14. L'incivilité du fumeur, le rire et le dégoût!

De nombreux spots publicitaires ont recours à une heuristique de la peur ou du


dégoût, souvent, il faut le reconnaître, dans un contexte très désagréable et peu
ragoûtant. Comme le montre cependant un clip portugais (www.dailymo-
tion.com/video/x4dsqq_nouvelleloi-anti-tabac), il est possible de convoquer le
dégoût, mais aussi le rire pour appuyer la lutte contre l'incivilité du fumeur. Dans
la scène qui y est décrite, deux hommes sont assis côte à côte dans un restau-
rant. L'un fume, l'autre non. Demandant l'addition, le premier client allume une
cigarette tandis que le second continue de manger son repas. Irrité par l' inat-
tention du fumeur et par la fumée qui vient lui chatouiller les narines, le second
client lâche ostensiblement un pet monstrueux en direction du fumeur !
Le clip s'achève sur le slogan suivant : « Heureusement, les fumeurs passifs
savent encore demander poliment. S'il vous plaît, ne fumez pas dans les espaces
clos. S'il vous plaît! >>

communication- souvent agressives- ont révélé (en partie)


leur efficacité sur le terrain. Elles ont ouvert la voie, en ce sens,
à une forme plus large d'intervention que l'on retrouve en
économie sous la forme de ce que l'on pourrait appeler un
« paternalisme émotionnel » .

Le paternalisme libéral

La publication de l'ouvrage de Richard Thaler et de Cass Sun-


stein [2008] aux États-Unis, Nudge. La méthode douce pour inspirer
la bonne décision, a impulsé une nouvelle conception de la poli-
tique économique, ce que l'on a appelé le « paternalisme
libéral ». Si les autorités de politique économique constatent que
certains individus prennent de mauvaises décisions - qu'ils
n'auraient pas prises s'ils y avaient consacré toute leur attention
et s'ils possédaient des aptitudes illimitées et une totale maîtrise
de soi - alors il est envisageable de modifier l'« architecture du
choix » de façon à guider les individus vers la décision qui leur
sera la plus favorable. Or, précisément, de très nombreux travaux
en psychologie et en économie expérimentales ont révélé, à la
suite d'Herbert Simon [1955], Daniel Kahneman et Amos Tversky
[19 79], que le processus de décision est le plus souvent guidé par
des raccourcis mentaux (ou « heuristiques » - voir chapitre 1) ou
encore par des biais cognitifs qui, dans certains cas, conduisent à
des décisions erronées (voir notamment Emmanuel Petit [2011]
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 95

pour une revue des différents biais- de confirmation, de faux


consensus, égocentrique, d'attribution, intragroupe, etc.). Le
paternalisme libéral s'appuie donc sur cette littérature pour justi-
fier une intervention du politique de façon à améliorer le
processus de décision dans l'intérêt des individus.
Pour illustrer le principe du «paternalisme libéral », prenons
l'exemple du problème, récurrent aux États-Unis, de l'insuffi-
sance de l'épargne salariale. Ce problème vient essentiellement
du fait que la plupart des salariés sous-estiment les bénéfices
attendus en termes de bien-être de la constitution d'une épargne
de long terme. Ils sont en général davantage orientés (sous l'effet
de l'impatience) vers la consommation immédiate et n'ont pas
un contrôle de soi suffisant pour s'imposer rationnellement un
arbitrage favorable à leur intérêt futur (ce qui correspond au
phénomène d'incohérence temporelle des préférences que nous
avons évoqué dans le chapitre r) . L'idée du paternalisme libéral
-et du programme initié par Richard Thaler et Cass Sunstein
(«Demain, j'épargnerai plus ») -est de leur présenter les choix
de telle façon que l'option par défaut intègre de facto un plan
d'épargne salariale au sein de l'entreprise tout en leur laissant
la possibilité de s'y opposer s'ils le jugent nécessaire. En tenant
compte de la force de l'habitude ou du statu quo, cet effet de
présentation fonctionne comme un «coup de pouce » (nudge)
-dont l'individu n'a pas conscience- qui oriente efficacement
ses décisions dans le sens d'une amélioration de son bien-être.
Présentée de cette manière, l'option du paternalisme apparaît
n écessaire, au sens où, quelle que soit la nature du choix en ques-
tion, celui-ci est toujours associé à un effet de contexte ou à une
présentation particulière. Pourquoi, dans ce cas, ne pas opter en
effet pour l'architecture qui est la plus favorable à l'individu?
En mobilisant la psychologie des acteurs ou du domaine de
l'affectif, les deux auteurs, l'un économiste, l'autre politologue,
montrent comment il est possible d'améliorer l'efficacité des
politiques de prévention sanitaire, des politiques fiscales ou envi-
ronnementales. Comment la puissance publique peut-elle, par
exemple, tirer avantage du désir de conformité des individus et
des variations de leur humeur pour les inciter concrètement à
réduire leur consommation d'électricité journ alière (encadré
15)? Comment accroître les dons d'organe en jouant sur un biais
de statu quo tout en respectant la liberté de choix individuelle ?
Comment inciter les fumeurs à renoncer au tabagisme en leur
96 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

norme environnementale en réduisant


Encadré 15. Comment réussir leur consommation énergétique
à réaliser des économies journalière.
d'énergie? En revanche, les auteurs ont égale-
ment constaté que les ménages qui
Dans une étude expérimentale de consommaient moins (que la moyenne)
terrain, Wesley Schultz et al. [2007] avaient tendance à augmenter significa-
mesurent le niveau de consomma- tivement leur consommation ! C'est
tion d'électricité journalière de ce que l'on a appelé l'« effet boome-
290 ménages américains résidant à rang». Si l'on veut inciter les individus
San Marcos, en Californie. Les auteurs à adopter un comportement plus
communiquent ensuite leurs résultats vertueux, il faut ainsi éviter à tout prix
à chaque ménage qui peut ainsi de leur faire savoir qu'ils font déjà mieux
évaluer son niveau de consommation que la norme sociale.
relatif par rapport à la norme de Quelle méthode « douce >> permet
consommation des habitants de son de neutraliser cet effet boomerang ?
quartier, et notamment celle de ses C'est à ce niveau que l'on comprend
voisins. le mieux à quoi peut correspondre le
L'effet attendu de cette manipula- « paternalisme émotionnel >>. Wesley
tion expérimentale- qui a bien fonc- Schultz et al. [2007] ont l'idée d'utiliser
tionné - est que les familles qui les émotions en associant au contenu
apprennent qu'elles consomment objectif du message (le niveau de
plus d'énergie que la moyenne rédui- consommation) un signal émotionnel
sent leur consommation de façon de désapprobation, via un émoticon
significative au cours des semaines qui triste (pour ceux qui consomment trop)
suivent. Elles se conforment ainsi à la ou d'approbation via un émoticon

proposant un mécanisme d'engagement contraignant (voir le


site Stickk.com) ?
Certains aspects liés au « paternalisme émotionnel » peuvent
apparaître anecdotiques ou même sujets à controverse. Difficile
en effet d'envisager un usage systématique et opérationnel des
émoticons dans la vie publique ! On peut également s'inter-
roger sur l'efficacité à long terme des panneaux de signalisation
routière en France qui remercient les conducteurs pour leur
conduite respectueuse (un « Merci! » de couleur verte) ou les
incitent au contraire à décélérer (un chiffre clignotant de couleur
rouge). Il est possible enfin de suspecter dans ces nouveaux outils
une façon de manipuler les individus à leur insu pour des
desseins consuméristes dont bénéficieraient les entreprises.
Pourtant, on peut considérer que le « paternalisme
émotionnel » peut être utile, y compris lorsque les enjeux sont
très importants et qu'ils se situent à un niveau global, comme
c'est le cas des enjeux environnementaux, de la question de la
LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL ET LE PATERNALISME ÉMOTIONNE L 97

joyeux (pour ceux qui consomment n'augmentent plus leur consomma-


moins). tion ! Sans doute faut-il y voir l'effet
Comme le montre le graphique 5, positif de la fierté et de la reconnais-
le résultat est surprenant ! Les familles sance d'un côté (dans le cas de
qui ont reçu un émoticon triste (®) l'émoticon joyeux), ou encore celui
réduisent plus fortement leur consom- associé au sentiment de culpabilité ou
mation d'énergie, tandis que celles de honte (dans le cas de l'émoticon
qui ont reçu un émoticon joyeux (@) triste).

Graphique 5. Évolution de la consommation d'énergie journalière


en fonction du niveau relatif de consommation et du signal émotionnel reçu

Modification de la consommation d'énergie journalière


(en kWh)
2

0
-1
-2
-3

• Au-dessus de la moyenne
D Au-dessous de la moyenne

Source : d'après Schultz et al. [2007].

pauvreté ou des inégalités. Cela suggère de mobiliser des


émotions positives, comme la gratitude, la compassion ou
l'empathie que nous avons évoquées dans le chapitre m. Dans
le domaine des œuvres caritatives, Paul Slovic [2010] a par
exemple montré que la capacité de don des individus est très
peu sensible à la connaissance que les individus possèdent du
nombre de victimes ou de personnes concernées. Les individus
donnent ainsi plus facilement de l'argent lorsqu'on leur propose
l'histoire d'un enfant déshérité plutôt qu'une information statis-
tique présentant précisément les données complètes du
problème global de la pauvreté. Ceci révèle l'inaptitude d'une
approche purement rationnelle à répondre de façon appropriée
à ce type de problèmes. De la même façon, on a longtemps cru
qu'informer les gens de la sévérité du changement climatique et
de ses impacts sur l'environnement serait suffisant pour les mobi-
liser. Mais cela ne suffit pas toujours. Une solution alternative
consiste alors précisément à présenter l'information de façon à
98 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

faire appel aux émotions des individus, aux sentiments d'injus-


tice ou de sympathie. On peut en particulier utiliser des scénarios
troublants ou émouvants, comme le propose la philosophe
Sabine Roeser [2012] . Ceci suggère cependant un apprentissage
et une éducation à la sensibilité émotionnelle qui permettent
d'étendre notre compassion et notre sympathie vis-à-vis de ceux
qui sont plus éloignés de nous [Nussbaum, 2001].

Conclusion

En partant d'une lecture pluridisciplinaire du rôle des


émotions dans la vie quotidienne - sur la base de travaux en
sociologie, en psychologie, en gestion des organisations ou
même en philosophie -, nous avons mis en évidence la richesse
du concept d'affect ainsi que la pluralité des domaines dans
lesquels il joue. Nous avons identifié notamment l'impact des
émotions au travail - via l'expression des émotions au sein de
l'entreprise ou la notion plus répandue encore de quotient
émotionnel. Nous avons relevé également l'utilité des compo-
santes affectives dans la conduite des politiques économiques
- qu'il s'agisse de l'heuristique de la peur ou de ce que l'on peut
appeler le paternalisme émotionnel. Ces différents travaux sont
représentatifs d'investigations qui concernent également d'autres
secteurs d'activité ou d'autres domaines que nous n'avons pas pu
évoquer. Dans le champ de la fiscalité, de la consommation, du
marketing, du développement, de la santé, de l'environnement,
de la famille, de l'éthique, etc., l'émotion est également au centre
de recherches actives et prometteuses.
Conclusion

« Croire à des sentiments simples, c'est une


façon simple de considérer les sentiments ».
André GIDE
[cité par William G. Moore, 1966, p. 106].

Une façon simple de saisir la nécessité et l'importance d'inté-


grer les émotions dans le processus de décision chez l'homme
consiste à rappeler la façon dont s'est structuré le cerveau
humain. Les travaux en neurologie ont révélé, depuis longtemps,
que le « cerveau des émotions »- qui a favorisé l'apprentissage
de réactions adéquates face à des situations nouvelles - est né
bien avant la partie pensante de notre cerveau [Massey, 2002].
L'homme ne dispose en fait de toutes ses (prodigieuses) facultés
cognitives - via le bourgeonnement du cortex caractérisant le
cerveau des mammifères et qui atteint son maximum chez
l'homme - que depuis très peu de temps au regard de sa
présence sur la Terre (pas plus de 3 o/o de l'ensemble de sa durée
de vie terrestre). Il est donc naturel que nos décisions soient le
résultat aussi bien d'un processus émotionnel que d'un processus
de raison.
Lorsque l'on regarde maintenant la façon dont les économistes
ont abordé la question de l'émotion au cours du xxe siècle, on
peut être surpris que des spécialistes de la théorie de la décision
aient (en majorité) négligé autant le rôle des affects, des humeurs
ou des sentiments. À cet égard, la contribution très originale et
précoce à l'économie des émotions de Tibor Scitovsky, un tenant
reconnu de la théorie académique du bien-être, fait figure
100 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

d'exception. Dans L'Économie sans joie (The Joyless Economy),


Tibor Scitovsky [1976] déploie un trésor d'imagination en utili-
sant la théorie psychologique des affects, questionnant le rôle des
habitudes, de la stimulation ou des attentes dans l'émergence du
bonheur. Dans la préface de cet ouvrage, l'auteur évoque lui-
même les raisons de son revirement méthodologique, les risques
qui y étaient associés, ainsi que l'incompréhension relative de ses
collègues face à ce revirement.
En fait, lorsque les économistes ont évoqué les émotions ou
les passions, c'est essentiellement pour en reconnaître le carac-
tère perturbateur dans un processus de décision censé être
rationnel. Ainsi, si l'on doit créditer les économistes d'un intérêt
pour l'émotion, c'est précisément- et sans jeu de mots- pour
celle de l'« intérêt », que l'on peut rapprocher de la curiosité ou
de la surprise et qui est également associée aux émotions de
compétition, de rivalité ou de concurrence. Dans la célèbre
« main invisible» évoquée par Adam Smith [1776], c'est bien la
recherche, par chacun, de l'intérêt personnel qui assure, par le
biais de la concurrence, la maximisation de l'intérêt collectif.
L'intérêt est ici ce qui limite ou qui contrôle l'émergence d'autres
passions plus négatives (comme la malice, la malveillance, la
jalousie ou même l'envie) et autorise en conséquence un méca-
nisme de marché harmonieux.
Depuis le début des années 1950, cependant, sous la houlette
de la psychologie économique, de l'économie expérimentale
puis, à la fin du siècle dernier, de l'économie comportementale,
de nombreux chercheurs ont mis en évidence le rôle des
émotions en économie. Dans cet ouvrage, nous avons tenté de
retracer ces apports en soulignant la diversité des émotions mobi-
lisées et la place complexe qu'elles occupent dans différents
secteurs de l'économie. Partant initialement d'une conception
large de l'émotion (indistincte par exemple de l'humeur ou du
tempérament), les économistes abordent aujourd'hui le rôle des
affects en se centrant sur des émotions spécifiques, comme la
colère, l'envie, la peur, la honte, la culpabilité, la joie, la grati-
tude ou le processus empathique. Ces travaux révèlent que la
composante affective a un impact majeur sur les choix écono-
miques dans la grande majorité des activités humaines (finance,
environnement, santé, politique économique, travail, consom-
mation, gestion, ressources humaines, fiscalité, etc.). Il ressort
clairement de ces travaux que les économistes accordent
CONCLUSION 101

désormais une place fondamentale à l'émotion dans le processus


de décision.
Comme nous l'avons suggéré, la prise en compte des émotions
dans l'analyse économique a été rendue possible grâce à des
travaux précurseurs, mais aussi et surtout grâce à l'intérêt que
d'autres domaines scientifiques leur confèrent. Le thème de
l'émotion est en effet aujourd'hui mis en avant tout autant en
sciences sociales (sociologie, philosophie, histoire, etc.)
qu'en sciences du vivant (biologie, neurologie, etc.), et, dans la
plupart des champs scientifiques, l'étude des émotions demeure
très active et féconde. Les sciences accompagnent ici la place
centrale que la société leur accorde et que la littérature, le cinéma
ou les arts mettent également en évidence. La question que nous
aimerions poser pour conclure cet ouvrage est de savoir dans
quelle mesure les émotions sont amenées à jouer un rôle prédo-
minant dans un futur proche ou plus lointain. L'intérêt scienti-
fique porté aux émotions en économie et dans les autres
domaines scientifiques est-il le résultat d'un effet de mode ou
révèle-t-il au contraire une tendance pérenne à considérer sérieu-
sement le rôle des affects dans la société ? Quelles sont par
ailleurs les émotions motrices, fondamentales, qui façonneront
la société de demain ?
Pour esquisser simplement une réponse, tournons-nous vers
ce que peut révéler, de façon souvent prémonitoire, le cinéma
de science-fiction. Dans de nombreux films célèbres, dans les
années 1980 - le mythique Blade Runner de Ridley Scott (1982)
ou Terminator de James Cameron (1984) - ou plus récemment
-Eva de Kike Maillo (2012), Real Humans de Lars Lundstrom
(2012) ou encore Her de Spike ]onze (2014) - , les personnages
principaux sont des machines capables d'éprouver des senti-
ments et des émotions, à l'instar des hommes qui les entourent.
Se dessine un monde où la prouesse technologique associe des
capacités calculatoires exceptionnelles à une forme de sensibi-
lité propre à l'humain. Ceci présage un monde futur dans lequel
les machines pourront saisir nos souhaits, être à notre écoute et
interagir avec nous de façon utile et sensible.
Sur le plan scientifique, le monde esquissé dans ces scénarios
imaginaires est, d'une certaine façon, déjà en marche, comme
en témoignent, par exemple, les prouesses du robot « Berenson »
(développé par l'anthropologue Denis Vidal et le roboticien
Philippe Gaussier) capable d'exprimer des émotions devant des
102 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

œuvres d'art. Le développement rapide de l'informatique affec-


tive (affective computing), née aux États-Unis à la fin des
années 1990 au Massachusetts Institute of Technology (MIT),
laisse ainsi augurer la possibilité d'un traitement automatique des
émotions par des machines, des androïdes, qui peuvent repérer
des émotions chez autrui et exprimer des émotions en retour.
Si, bien entendu, ces travaux demeurent encore embryonnaires,
ils permettent de penser que la dimension affective propre à
l'activité humaine - et en conséquence caractéristique du
processus de décision- demeurera un objet d'étude fécond dans
de nombreux champs scientifiques.
En économie, l'entrée des émotions dans l'analyse est elle-
même très récente, comme nous l'avons souligné. L'introduc-
tion des affects dans les travaux des économistes a donc toute
vocation à se prolonger. C'est le cas, bien entendu, sur le plan
expérimental, où la mobilisation des théories psychologiques
des émotions peut permettre d'approfondir la connaissance
des effets des émotions sur les comportements observés en
laboratoire ou en milieu naturel. C'est le cas également, sur le
plan de la modélisation, en économie comportementale, où la
représentation formelle des émotions demeure encore très
embryonnaire. Dans les deux cas, la dimension multicompo-
nentielle des affects (valence, intensité, communication, cogni-
tion, tendance à l'action) peut permettre d'améliorer
substantiellement les outils de l'économiste. En clair, l'introduc-
tion des affects peut conduire à bousculer le paradigme domi-
nant en reconsidérant notamment l'hypothèse de pleine
rationalité sur laquelle repose la théorie économique standard.
La prise en compte, relativement récente, d'émotions positives,
comme la gratitude ou l'empathie, est également le signe que
la recherche de l'intérêt individuel ne sera peut-être pas, à
l'avenir, la seule et unique motivation prise en compte depuis
plus de deux siècles par la majorité des économistes. Les
émotions de demain, celles que les économistes devront consi-
dérer en priorité, seront peut-être davantage des émotions (posi-
tives) de coopération ou de coordination plutôt que des
émotions de concurrence ou de compétition. Enfin, comme nous
l'avons esquissé dans le dernier chapitre de cet ouvrage, l'étude
des émotions en économie est également susceptible de
mobiliser de façon fructueuse d'autres champs disciplinaires
(autres que la psychologie ou la neurologie) comme la sociologie,
CO N C LU SIO N 103

la philosophie, le management ou l'anthropologie. À l'instar


de la « société des affects » proposée par Frédéric Lordon [2013],
ceci ouvre une perspective plus large pour une analyse écono-
mique des émotions qui revêtirait une réelle dimension
pluridisciplinaire.
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Index

Admiration, 18, 19, 24, 61, 78 Coopération, 5, 8, 18, 21, 24, 25,
Affects, 7, 10, 30-32, 50-52, 56, 58, 62, 70, 77, 85
61, 80, 81, 91-93, 98-103 Coordination, 5, 14, 18
Allégresse, voir joie, 13 Corps, 10, 12, 14, 21, 23, 57, 58, 79,
Amour, 12, 16, 17, 76 84, 93
Amusement, voir joie, 13 Crainte, voir peur, 16
Angoisse, 30, 90 Culpab ilité, 7, 8, 14, 16-18, 23, 28,
Anxiété, 7, 11, 50, 89 38, 48, 52, 59, 62, 63, 67, 68-71,
Apprentissage, 15, 71, 76, 82, 73, 75, 77, 93, 97
88-90, 98, 99

Déception, 10, 14, 16, 17, 19, 37,


Béatitude, 16 40, 52, 63, 80, 85
Bien-être, 21, 24, 85, 92, 93, 95, 99 Dégoût, 9, 14, 16, 18, 21-24, 30, 46,
59, 64, 72, 84, 91, 93, 94
Dépit, 14, 63
Catharsis, 32 Désir, 10-12, 16, 17, 30, 62, 95
Ch oix, 15, 17, 19, 20, 30-35, 37, 39, Dissonance émotionnelle, 85
40, 42-46, 51, 52, 58, 64, 68, 71,
73, 81, 94, 95, 100
Colère, 8-11, 14, 15, 17-19, 21-24, Embarras, 18, 59, 75
28,33,65-67, 77,82,83,85, 100 Émerveillement, 13, 19, 26
Communication, 14, 21, 28, 90, 93, Émoticon, 76, 96, 97
94 Émotion (s)
Compassion, 18, 82, 97, 98 - contrôle de, 10, 15, 29, 31, 40,
Confiance, 5, 17, 24, 25, 40, 56, 72, 84
77,88 - coût émotionnel, 38
Con sommation, 5, 46, 50, 95-98, - éveil émotionnel, 13, 32, 38,
100 41
Contagion émotionnelle, 85 - expression ém otionnelle, 9,
Contentement, voir joie, 14 14, 23, 82, 86
120 ÉCONOMIE DES ÉMOTIONS

- expressions faciales, 14, 21, Jalousie, 17, 18, 100


23, 24, 26 Joi~ 6,9, 13, 16,23,24,3~37,38,
- induction, 26-28, 64, 69, 70 64-66, 80, 87, 100
- mesure des, 7, 13, 21-23, 25, Jugements, 4, 33, 42, 48, 49, 59
28, 76
Empathie, 7, 8, 60, 71-73, 75-77,
88, 102 Malice, 100
Énergie émotionnelle, 84 Malveillance, voir malice, 100
Ennui, 14, 16 Marqueurs somatiques, 21 , 58
Envie, 10, 14, 17, 18, 23, 30, 38, 52, Mémoire émotionnelle, 58
63, 80, 83, 89, 100 Mépris, 13, 18, 23, 59, 63
Équilibre émotionnel, 90 Méta-émotion, 16, 17
Équité, 8, 67, 77
Espoir, 17, 40, 48, 83, 89, 91
Esprits animaux, 4 Négociation, 5, 18, 22, 25, 26, 56,
Exaltation, 9, 91 62, 64, 67, 71, 73, 85, 86
Excitation, 17, 20, 37, 38 Neurones miroirs, 72
Extase, 16 Nostalgie, 14, 16

Fascination, 16
Passion(s), 3, 12, 29, 58, 80, 100
Fierté, 18, 60, 78, 87, 97
Passion(s)s, 29, 79
Frustration, 16, 17
Paternalisme
- émotionnel, 79, 81, 91, 94, 96
- libéral, 94, 95
Gratitude, 15, 17-19, 60, 72, 74, 77
Performance, 6, 32, 33, 87, 93
Peur, 6, 10, 14, 15, 17, 20, 21, 23,
26, 38, 40, 46, 48, 50, 60, 66,
Harmonie, 16
91-93, 98, 100
Homo economicus, 29, 41
Pitié, 18
Honte, 7, 10, 13, 15, 16, 18, 19, 23,
Processus empathique, voir empa-
28, 38,59, 62, 63, 67, 78,97,100
thie, 18
Humeur, 5, 9, 11, 26, 27, 47, 64, 95,
99, 100
Humour, 84
Hypothèse de rationalité, 4, 29, 30, Quotient émotionnel, 25, 87, 89,
32, 41, 52, 81, 102 98

Impatience, 50, 51, 95 Rationalité, 7, 29, 32, 58, 68, 81


Induction, 6 Ravissement, 16
Intelligence émotionnelle, 25, 82, Regret, 16, 17, 19, 32, 33, 36, 41,
89 52, 80
Intérêt, 29, 56, 75, 89, 100, 102 Réjouissance, 17
Intuition, 59, 77 Remords, 38, 80
Répugnance, voir dégoût, 93
I NDEX 121

Rire, 85, 94 Surprise, 14, 16, 17, 23, 37, 89, 91,
Risque, 5, 16, 17, 20, 39, 41-43, 48, 100
49, 86 Sympathie, 18, 71, 82, 98

Satisfaction, 20, 38, 74, 85, 87 Tempérament, 7, 11, 12, 100


Sensations, 10, 14, 80 Travail émotionnel, 82-86, 91
Sentiment(s), 11, 12, 17, 20, 25, 48, Tristesse, 10, 13, 14, 23, 24, 28, 30,
55, 56, 71, 75, 83-86, 91, 93, 47, 6~ 63, 7~ 83, 85
97-99, 101
Smiley, voir émoticon, 76
Solennité, 16 Valence, 13, 14, 17, 19, 28, 31, 36,
Style affectif, 11, 82 38, 40, 59, 72
Table des matières

Introduction 3
D Encadré 1 : Les principes de la méthode
d'économie expérimentale, 6

Qu'est-ce qu'une émotion?


La diversité du dom aine affectif 10
La spécificité des ém otions 12
Définition, 12
Typologie des émotions, 16
Le profil tempo rel des émotions, 18
Théories des émotions, 20
La mesure des émotions 21
Imagerie cérébrale, 22
Expressions physio logiques, 23
Évaluation subjective, 24
Les méthodes d'induction émotionnelle 26
D Encadré 2 : La mesure et l'induction de l'humeur
des individus, 2 7
Con clusion 28

Il Les émotions sont-elles rationnelles ?


D Encadré 3 : Performance, rationalité de la décision
et intensité de l'émotion, 32
Le rôle du regret anticipé dan s le paradoxe d'Allais 33
L'expérience d'All ais, 33
D Encadré 4 : L'expérience d'Allais, 34
La solution des émotions, 35
Un raisonnement très sophistiqué, 37
Peut-on modéliser le regret? 38
124 ÉCONOMIE DES ÉMOTION S

D Encadré 5 : Un choix de société? 39


Préférence pour le connu, biais de jugement
et contrôle de soi 41
L'expérience d' EIIsberg, 42
L'aversion à l'ambiguïté, 44
La préférence pour le connu, 44
D Encadré 6 : La préférence pour la transparence, 45
L' heuristique affective, 46
D Encadré 7 : Le « temps qu'il fait» peut-il avoir
une influence sur le prix des actifs financiers ? 41
D Encadré 8 :L'attractivité d'un pari risqué, 49
La perception du temps, 50
Conclusion 52

Ill Les effets des émotions morales


sur les comportements individuels
Les fondements émotionnels de la moralité 57
La complémentarité de la raison et de l'émotion, 57
La spécificité des émotions morales, 59
D Encadré 9 :Le << dilemme du tramway», 60
L'impact des émotions morales
sur les comportements prosociaux 62
La colère éveille-t-elle notre sensibilité morale ? 62
La culpabilité peut-elle engendrer la coopération ? 67
D Encadré 10 :La parabole de l'« idiot du village», 68
Le rôle de l'empathie, 71
D Encadré 11 : La modélisation de la gratitude
et du «goût de donner », 7 4
Conclusion 77

IV Les émotions au travail et le paternalisme


émotionnel
Les émotions au sein des organisations 81
Le travail émotionnel, 82
D Encadré 12 : Le verbatim du « travail émotionnel », 83
D Encadré 13 : L'expression d'émotions positives
favorise-t-elle l'issue d'une négociation? 86
L'intelligence émot ionnelle, 86
Le rôle des émotions dans la dynam ique
du changement, 89
Le « paternalisme émotionnel » 91
L' heuristique de la peur, 92
D Encadré 14 : L'incivilité du fumeur, le rire et Le dégoût! 94
TABLE DES MATIÈRES 125

Le patern alism e libéral, 94


D Encadré 15 : Comment réussir à réaliser
des économies d'énergie? 96
Con clusion 98

Conclusion 99

Repères bibliographiques 105

Index 119
Collection
R E p È R E s
créée par MICHEL FREYSSENET et OLIVIER PASTRÉ (en 1983),
dirigée par JEAN-PAUL PIRIOU (de 1987 à 2004), puis par PASCAL CoMBEMALE,
avec SERGE AuoiER, STÉPHANE BEAuo, ANDRÉ CARTAPANIS, BERNARD CoLASSE, J EAN-PAUL D EliAGE,
fRANÇOISE D REYFUS, CLAIRE LEMEROER, Y ANNICK L ' H ORTY, PHluPPE LORINO, D OMINIQUE MERlliÉ, MICHEL
RAINEw, PHnlPPE RnrroRT, FRANcK-D oMINIQUE VMEN et CwRE ZALc.
Coordination et réalisation éditoriale: Marieke ] OLY.
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Dépôt légal :février 2015
N° de dossier : 00000

Imprimé en France
Emmanuel Petit

Économie des émotions

Les émotions jouent un rôle majeur dans la vie


Emmanuel Petit est
de tous les jours, rôle que les sciences sociales
' professeur de sciences
comme la phi losophie, la psychologie ou la
économiques à l'université
sociologie, ont identifié depuis longtemps.
de Bordeaux. Son travail
Pour les économistes, cependant, l'intro-
de recherche s'inscrit
ducti on des émotions présente un caractère
dans une démarche
réellement novateur. Leur prise en compt e
interdisciplinaire à la
bouscule notamment le modèle standard de
frontière de la psychologie
l'économie fondé depuis plus d'un si·ècle sur
économique et de la
la rationalité du comport ement.
philosophie. Il a publié
Les émotions sont-elles circonscrites par
récemment L'Économie
une pensée rationnelle? Peuvent-elles inciter
du care (PUF, 2013).
les individus à adopt er des comport ement s
Il a écrit plusieurs articles
bénéfiques pour la collectivité? Est-il pos-
consacrés au rôle des
sible de manipu ler les sent iments d'autrui
émotions et de la
pour att eindre des objectifs de politique
psychologie sociale dans
économique ?
l'analyse économique.
Cet ouvrage propose, sous une forme péda-
Il a créé un site
gogique et non technique, un aperçu complet
pédagogique sur la
et synthétique de la façon dont les éco-
psychologie économique
nomistes intègrent les processus affectifs
(http:/1ecopsycho.gretha.
-émotions, humeurs ou sentiments- dans
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