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PREMIÈRE PARTIE
Marco Polo, « Le Livre des Merveilles »

Introduction
Un contexte propice aux voyages
« Venise est née de rien, d’un peu de boue et de l’écume de la mer, comme
Vénus, sa presque homonyme. C’est une des plus belles leçons pour l’his-
toire de l’humanité que la naissance, le développement, la maturation
d’une ville dans le site le plus hostile qui soit à l’urbanisation »
(P. Braunstein, R. Delot). Le commerce avec l’Est était une nécessité car,
en dehors de ses chantiers navals, Venise ne disposait d’aucune industrie.
Bâtie sur une lagune, au milieu de nombreuses petites îles, elle avait fait
un atout de cette situation géographique particulière. Son gouvernement
était une république avec un doge à sa tête, élu par les citoyens les plus
puissants. Ces derniers étaient le plus souvent des marchands. Au temps
de Marco Polo, Venise envoyait des vaisseaux dans toute la Méditerranée
et même bien plus loin, le long des côtes de l’Afrique et vers l’Asie. Il exis-
tait aussi des voies terrestres par la Turquie, l’Iran et jusqu’en Chine. Aussi
de nombreuses familles vénitiennes avaient-elles des parents ou des
connaissances dans les villes commerçantes qui jalonnaient ces parcours.
Les jeunes gens comme Marco Polo terminaient assez tôt leurs études et
partaient dans ces différentes contrées apprendre le commerce. À l’âge
mûr, ils regagnaient Venise et obtenaient souvent une charge publique.

La fortune du livre
D’abord écrit en français, puis en latin, en toscan, en vénitien et dans
diverses traductions, il est connu sous les titres Le Devisement du monde,
Le Livre des Merveilles, ou encore Il Milione. Ce dernier titre a donné lieu
© HATIER, 2002, ISSN 0184 0851 ISBN 2-218 74052-4

à de nombreuses interprétations : Marco Polo serait-il devenu « l’homme


aux millions » après avoir exhibé les pierreries qu’il avait rapportées ? Ou
bien son livre serait-il devenu Le Livre du Million, à savoir le million de
merveilles racontées. À ce propos, on rapporte que quelque temps avant
sa mort, Marco Polo aurait affirmé ne pas avoir raconté la moitié de ce
qu’il avait vu. Enfin, plus simplement, ce nom pourrait venir du nom du
palais « la Corte del Milione » que les Polo auraient acheté.
Cité en partie dans Le Livre des Merveilles de Jean de Mandeville au
XIVe siècle, il devra surtout sa célébrité à Giovanni-Batista Ramusio,

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au XVIe siècle, qui le publia dans une grande collection de voyages et le


proposa comme un nouvel Ulysse revenant d’une Odyssée d’Asie.

Les Mongols et la Mongolie d’aujourd’hui


La République de Mongolie existe depuis 1924. Sa superficie est de
1 566 500 km2, soit trois fois la France. Sa capitale est Oulan-Bator. Elle
compte 2 017 000 habitants. Sa langue officielle est le mongol, sa mon-
naie, le tugrik. Elle se situe au sud de la Russie et au nord de la Chine. Elle
est constituée d’un haut plateau et de chaînes montagneuses.
Les Mongols, aujourd’hui encore, sont des éleveurs nomades. Ils habitent
toujours des yourtes de feutre. Hommes et femmes portent un vêtement
identique : une grande tunique de couleur foncée appelée le dêl. Le lait est
un élément essentiel de l’alimentation : mélangé au thé, il est la boisson
traditionnelle ; on le consomme aussi en fromage, yaourt et beurre.

Us et coutumes
• La religion actuelle est le bouddhisme lamaïste.
• Sous la yourte, les hommes s’asseyent à gauche en entrant, les femmes
à droite.
• Un petit sac de soie rempli de graines, à l’intérieur de la yourte, porte
bonheur.
• Traditionnellement, un jour est réparti en douze « heures », qui corres-
pondent à deux heures de notre temps et portent des noms d’animaux
(ceux du calendrier bouddhiste ou chinois). Entre 23 heures 40 à 1 heure
40, c’est l’heure de la souris (ou rat) ; entre 3 heures 40 à 5 heures 40,
celle du tigre, par exemple.

Un grand homme
Zanabazar, grand érudit, artiste et homme de religion, est une grande figure
culturelle mongole. Né en 1635, il fit preuve, très jeune, de dispositions
exceptionnelles : à trois ans, il savait lire les textes religieux. Il séjourna à
Lhassa, capitale du Tibet, et suivit les enseignements du Dalaï-Lama. De
retour en Mongolie, il fit construire de nombreux temples. Il était aussi
peintre et sculpteur et inventa même un nouvel alphabet. L’extraordinaire
multiplicité des talents de cet érudit n’est pas sans rappeler les grandes
figures de la Renaissance en Europe.

Petit dictionnaire mongol


– lait de jument fermenté : aïrak ;
– bonjour : saïn baïnu ;
– au revoir : baïartè ;

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– nom mongol de la yourte : ger ;


– pain : tarl ;
– lune : sar ;
– robe-manteau des hommes et des femmes : dêl ;
– écharpe de soie : khatag ;
– bottes : guutul ;
– perche-lasso pour capturer le bétail : urga (titre d’un film du cinéaste
russe Mikhalkov, sur les Mongols) ;
– fête nationale mongole : Naadam (courses de chevaux, épreuves de lutte
et de tir à l’arc).

Bibliographie
Autour de Marco Polo
– Marco Polo, Le Livre des Merveilles ou Le Devisement du Monde,
Paris, Phébus, 1996.
– Le Livre de Marco Polo, publié par M.-G. Pauthier, Genève, Slatkine
Reprints, 1978.
– Jean-Pierre Drège, Marco Polo et la Route de la Soie, Paris, Gallimard,
coll. « Découvertes », 1989.
– Marco Polo, texte et ill. de P. Ventura et G. P. Ceserani, Paris, Gründ,
1990.
– Struan Reid, La Route de la Soie et des Épices, Paris, Fleurus/Unesco,
1994.
Autour de la Chine et de la Mongolie
– Pékin, la Cité Interdite, Paris, Atlas, 1983.
– Atlas de la Chine, Paris, Nathan, 1986.
– L’Art chinois, Prague, Artia, 1966.
– Jacquelin Thévenet, Les Mongols de Genghis Khan et d’aujourd’hui,
Paris, Armand Colin, 1986.
– Bat, l’Enfant de Mongolie, texte et photographies de Ch. Drieux, Paris,
Hachette, 1995.
– Contes des caravanes, « Sur la route de la soie », t. I, L. de Cazenove et
O. Weulersse, Paris, Castor Poche Flammarion, 1998.
Récits de voyages
– Michel Jan, Le Voyage en Asie centrale et au Tibet, Paris, Robert
Laffont, coll. « Bouquins », 1992.
– René Étiemble, L’Inde du Bouddha vue par des pèlerins chinois sous la
dynastie Tang, Paris, Calmann-Lévy, 1968.
– G. de Rubrouck, Voyage dans l’Empire mongol, trad. et commentaires
de Cl. Claire et R. Kappler, Paris, Éd. Imprimerie nationale, 1993.

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– Ibn Battûta, Voyages, t. III, Paris, La Découverte, 1997.


– Alexandra David-Néel, Mystiques et Magiciens du Tibet, Paris, Plon,
1929.
– Le Tibet d’Alexandra David-Néel, Paris, Plon, 1979.
– Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, Paris, La Découverte, 1985.

Texte 1. Introduction (page 10)


Remarque : l’orthographe utilisée dans la traduction en français moderne
du texte de Marco Polo (éd. Phébus) a été conservée. C’est pourquoi, on
lira « Sarrazin » et non pas Sarrasin ; et « Kaan » ou « Can » pour Khan.

Repérer et analyser
Les questions concernant les données spatio-temporelles trouvent leurs
réponses dans l’Introduction (p. 4).
La situation d’énonciation
2. « Je » désigne Rustichello de Pise, l’auteur (on pourrait dire ici le « rédac-
teur ») ; « nous » désigne à la fois lui et Marco Polo, qui raconte son voyage.
Le contenu
5. Marco Polo insiste sur la sincérité et la vérité de son entreprise en
employant les expressions suivantes : « de ses propres yeux », « dignes
d’être crus », « choses vues pour vues, entendues pour entendues », « livre
sincère et véritable ».
Il renforce cette idée en l’exprimant par des tournures négatives, apparte-
nant au champ lexical du mensonge : « sans nul mensonge », « ne puissent
être taxés de fables ».
Le mot « fables » dans ce contexte signifie précisément : récit mensonger,
fabulation.
La visée
8. a. Le mot « merveilles » apparaît trois fois (l. 8, 29, 35). Il est accompa-
gné des adjectifs « grandissimes » et « grandes » (ce dernier deux fois).
9. Le livre peut être apprécié par toutes les personnes curieuses de connaître
le monde et qui n’ont pas elles-mêmes la possibilité de voyager : « Vous tous
qui voulez connaître les différentes races d’hommes et la variété
des diverses régions du monde, et être informés de leurs us et coutumes »
(l. 4-6).
Ensuite, sa conception cohérente doit en rendre la lecture agréable :
« Notre livre vous les contera en clair et bon ordre » (l. 12-13).

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Étudier la langue
12. Exemples d’élision dans le texte p. 13 : « c’était merveille » l. 3 ;
« s’être écoulé long temps » l. 4 ; « il l’envoie messager », l. 11-12.

Se documenter
14. a. et b. Ce texte donne de Marco Polo une image flatteuse mais sans
doute proche de la réalité. Il est très probable en effet qu’il ait été poly-
glotte ; il met en avant ses qualités de diplomate tant par sa prudence lors
des différentes missions qui lui sont confiées que par son habileté à susci-
ter l’intérêt du Grand Khan.
Contrairement aux autres envoyés qui se contentent de faire le bilan de
leur mission, Marco Polo fait à l’empereur un récit de type ethnologique
propre à satisfaire sa curiosité sur des régions qu’il gouverne sans les avoir
jamais visitées.

Enquêter
17. Les sept merveilles du monde, presque toutes disparues aujourd’hui,
étaient les suivantes : le mausolée d’Halicarnasse, la pyramide de Khéops,
le phare d’Alexandrie, le colosse de Rhodes, les jardins suspendus de
Babylone, la statue de Zeus Olympien à Olympie et le temple d’Artémis à
Éphèse. Cette liste s’est augmentée par la suite puisqu’on y ajouta entre
autres le Grand Autel de Pergame.

Texte 2. La Grande Arménie (page 15)


Repérer et analyser
Les informations fournies
2. La Grande Arménie occupe une grande partie de la Turquie actuelle ;
les provinces au sud correspondent à l’Irak ; quant à la Géorgie, elle fait
partie de la Russie.
4. Ces termes appartiennent au champ lexical de la maladie. La « liqueur »
dont il est question semble avoir un grand pouvoir cicatrisant et calmant
dans le cas des maladies de peau.
Le regard du narrateur
6. Dans cet extrait, Marco Polo est marqué par les récits bibliques très pré-
sents dans l’imaginaire du Moyen Âge : ainsi, la légende selon laquelle
l’Arche de Noé se trouverait au sommet du Mont Ararat, comme en témoi-
gnent les expressions lignes 23 à 44.

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Il se fait aussi observateur, parfois critique, quand il remarque des particu-


larités géographiques ou ethnographiques : les habitants sont de « très bons
maîtres ouvriers » (1. 8), on trouve dans cette région des « eaux chaudes »
qui donnent « les bains naturels les plus beaux et les plus sains » (1. 10-11),
une « grande froidure de la neige » (1. 18 et l. 30, 34, 36, 46 et 50 à pro-
pos de la neige) du « limon épais » (1. 50) sur la montagne, et, à la fron-
tière, « une liqueur telle qu’huile […] point n’est bonne à manger, mais est
bonne à brûler et pour oindre […] » (1. 58 à la fin).
Enfin, il s’exprime en marchand quand il s’émerveille des tissus : « les
meilleurs boquerants », « le meilleur et le plus beau coton » (lignes 7 à 9).
7. Marco Polo semble assez réservé sur l’authenticité de cette arche. Il
prend la précaution de préciser qu’il s’agit d’une tradition qui circule : voir
le « ce dit-on », l. 26, et la suite de la phrase : « et de là vient que la mon-
tagne est appelée Mont de l’arche de Noé ».
9. Les dimensions exceptionnelles du mont Ararat sont soulignées par
l’emploi répété d’adjectifs de grandeur : « grande, haute, large » servant à
désigner cette montagne. Par ailleurs, l’emploi du superlatif absolu avec
l’adverbe « très » renforce cette impression. Puis la construction répétée
« si… que » introduisant une subordonnée conjonctive de conséquence
insiste sur son aspect hors du commun, rendant son ascension presque
impossible ; d’une part, on ne peut en faire le tour, même « en deux jour-
nées » ; d’autre part, « nul ne saurait aller jusqu’au sommet ». Sa forme
aussi est hors du commun, ce que montrent les deux comparaisons
« pareille à un cube » (l. 25), et « comme s’il y avait une tache et une grande
chose noire qu’on voit de très loin » (l. 35-36).
10. Ligne 53 : « et y en a moult autres qui seraient longues à raconter ».
Le verbe «seraient» est au mode conditionnel. Dans la subordonnée relative,
il a une valeur hypothétique : si on demandait à Marco Polo de décrire ces
autres régions, il pourrait le faire.

Étudier la langue
12. « Devisement » signifie « description ». Le verbe deviser a donc pour
synonyme « décrire ».

Se documenter
On a cru, il y a quelques années, avoir la preuve que l’arche de Noé avait
été déposée sur le mont Ararat. Des chercheurs y avaient en effet décou-
vert des planches goudronnées qui auraient bien pu être celles d’un
bateau. Malheureusement pour la légende, une analyse scientifique précise
révéla qu’il s’agissait de vestiges datant du VIIe siècle après Jésus-Christ.

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Texte 3. Le calife de Bagdad (page 22)


Repérer et analyser
Les informations
1. Le fleuve qui traverse la ville de Bagdad est le Tigre.
2. Le chef des Sarrazins s’appelle le calife. Le nom moderne de Sarrazins
est musulmans. Le chef de la religion chrétienne est le pape.
3. Pour ce qui est de la nourriture, arrivent à Bagdad « les meilleures dattes
du monde » (l. 21). Comme tissus, on peut trouver des « draps d’or et de
soie », des brocarts de soie, en particulier de soie rouge, (l. 22-23). Les
perles, « pour la plupart percées à Bauduc », (l. 24-25), serviront à fabri-
quer des bijoux.
4. Les différentes sciences étudiées sont les suivantes :
– la loi de Mahomet : le droit musulman ;
– la nécromancie : science qui prétend faire « parler » les morts pour obte-
nir d’eux des révélations ;
– la physique : science qui étudie les propriétés de la matière ;
– l’astronomie : science des astres et de la structure de l’univers ;
– la géomancie : techniques divinatoires par la terre et les pierres ;
– la physiognomonie : étude du caractère d’une personne d’après sa phy-
sionomie ;
– la philosophie : ensemble des réflexions rationnelles visant à expliquer le
monde et la condition humaine.
5. Bagdad est un carrefour de civilisations. Différentes religions y sont
représentées : « Juifs, Païens et surtout Sarrazins », l. 4-5. Le Tigre est un
axe fluvial qui permet un commerce intense : « un très grand nombre de
marchands y vont et viennent sans cesse avec leurs marchandises », l. 12
et 13. Enfin, c’est un important centre intellectuel où se rencontrent les
savants de l’époque : « On y étudie en toutes sciences » l. 25-26.
Le discours narratif
6. Le passage narratif va de la ligne 34 à la fin du texte.
Tout d’abord, il rompt avec la description qui pourrait devenir monotone ;
ensuite, il donne au texte une dimension historique en évoquant la prise
de Bagdad ; enfin, il rappelle, d’un point de vue littéraire, les contes orien-
taux qui contiennent souvent une morale.
7. En 1258 (environ 1255 dans le texte), Ulau, plus connu sous le nom
de Houlagou, chef de la Horde d’Or, c’est-à-dire des Tartares du Levant,
va faire le siège de Bagdad. Il est par ailleurs le frère de Kubilaï Khan.

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8. Il s’agit des adjectifs « ladre », l. 44, et « avaricieux », l. 51.


9. L’avarice est la raison majeure de la défaite du calife : en effet, son
manque de générosité à l’égard des chefs de son armée, et même le
nombre insuffisant de ses troupes ne lui ont pas permis de pouvoir soute-
nir un siège. Ce passage montre que les souverains évoqués avaient bien
du mal à se montrer bons stratèges, en particulier parce qu’ils ne savaient
pas entretenir correctement leur armée.
10. On peut dire qu’Houlagou punit le calife par là où il a péché : il a voulu
s’entourer d’or toute sa vie, c’est entouré d’or qu’il mourra aussi. La leçon
est cruelle parce qu’elle ne laisse aucune chance au calife d’échapper à son
supplice.
Le regard du narrateur
11. Au début de son récit, Marco Polo présente le calife comme un per-
sonnage de conte et plonge ainsi le lecteur dans un univers merveilleux où
les richesses dépassent l’imagination. Or, ce sont précisément ces richesses
qui vont faire le malheur du calife. Le paradoxe d’un tel retournement de
situation donne envie de savoir comment une telle aventure a pu arriver
à cet homme gâté par la fortune.
12. Marco Polo utilise un superlatif relatif suivi d’une relative : « le plus
grand trésor […] qui se soit jamais trouvé aux mains d’aucun homme »,
l. 31-32.
13. Les richesses réelles de la ville sont toutes celles qu’apportent les mar-
chands : tissus, nourriture ; en revanche, les incroyables quantités d’or et
de pierreries, même s’il y en a effectivement beaucoup en Orient, sem-
blent relever de la légende.

Texte 4. Les Caraunas (page 28)


Repérer et analyser
La situation d’énonciation
1. Dans le premier et le dernier paragraphe, le narrateur utilise le pronom
« je », donc la première personne du singulier. Dans les lignes 85 à 93,
Marco Polo est désigné par la troisième personne du singulier.
2. Que Marco Polo ne soit pas désigné par la première personne peut se
comprendre par le fait qu’il a dicté son récit à Rustichello de Pise qui, par
là même, prend la place du narrateur et dit parfois « je ».

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Le discours narratif
4. Les Caraunas sont définis par de nombreux termes péjoratifs : « très
nombreuse, cruelle et méchante race de voleurs […] et faisant grand mal »,
l. 29-31. Ils agissent par « œuvre diabolique », l. 36 ; ils tuent « sans trace
de pitié », l. 47-48, et sont ainsi des pillards redoutables qui « détruisent
grandement le pays », l. 50.
Termes négatifs : « nul », « ne », « ni » (quatre fois), « sans ». Cette accumu-
lation confirme l’élimination systématique et sans exception des popula-
tions que rencontrent les Caraunas.
5. La conséquence est exprimée dans la proposition suivante : « de sorte
qu’ils détruisent grandement le pays et l’ont rendu presque désert ». Le
mot « désert » termine le paragraphe, insistant ainsi sur le fait que rien ne
reste après le passage des Caraunas qui sèment la terreur et déciment les
populations.
6. Le roi Négodar est bien à l’image de son peuple : il n’a aucun respect
de la parole donnée, ni des codes de l’hospitalité ; il se comporte en traître
et s’empare du royaume des autres sans crier gare.
Le regard du narrateur
8. Expressions marquant l’étonnement ou constatant la différence : « qui
ne viennent point en nos pays froids », « qui sont très différents […] des
autres pays », « les bêtes de ce pays sont aussi différentes de celles des
autres », « Ils sont la plus belle chose du monde à voir », « des moutons
grands comme des ânes ». Ces différences concernent essentiellement,
dans cette partie, la végétation et les animaux.
9. On peut penser au Jardin d’Éden que décrit la Bible à cause de la variété
des fruits « dattes, grenades, citrons, pommes du paradis et pistaches et
bien d’autres fruits », et du nombre incroyable d’animaux, en particulier
d’oiseaux, « une infinité de tourterelles y vivent ».
10. Les Caraunas arrivent entourés de ténèbres, ce qui les rend encore
plus effrayants. Selon Marco Polo, ils ont le pouvoir de changer le jour en
nuit et d’entourer leurs victimes dans cette obscurité. On est ici dans le
domaine de la magie, comme le montrent les expressions suivantes : « par
leurs enchantements, par œuvre diabolique » (1.35-36), « font tout le jour
devenir obscur comme la nuit » (1. 35 et aussi 1. 38 et 39, 1. 40, 1. 86
sur le thème de l’obscurité provoquée).
11. Selon Marco Polo, c’est le diable qui inspire leurs mauvaises actions
aux Caraunas. Une telle accusation est très grave au Moyen Âge, car être
poursuivi en justice pour « commerce avec Satan » revenait à être accusé
de sorcellerie et condamné au bûcher.

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Le récit d’un témoin


12. « Je vous parlerai », l. 13-14 ; et « à mon jugement », l. 24.
La capacité des Caraunas à recouvrir de ténèbres toute une région pendant
plusieurs jours semble tout à fait incroyable : « il font durer cette obscurité
sept journées sur toute la plaine », et l’explication « magique » qu’en donne
Marco Polo n’est pas du tout convaincante.
13. Marco Polo ne peut se battre avec les mêmes armes que les Caraunas
car il ne connaît pas la magie : sa seule issue est la fuite, la plus rapide pos-
sible. On voit bien ici qu’il n’a rien d’un guerrier.

Texte 5. Les Tartares (page 34)


Repérer et analyser
Les informations fournies : les Tartares
2. Leur dieu a pour nom « Natigai » ; il est qualifié tout à la fois de « grand,
sublime et céleste Dieu » mais aussi de « dieu terrien ». Ils le représentent
sous forme de poupées faites de feutre et de drap.
3. Les Tartares utilisent des fourrures de zibeline, d’hermine, de vair et de
renard qu’ils cousent comme des doublures sous leurs manteaux de drap.
La zibeline est un petit mammifère de Sibérie, proche de la martre ; l’her-
mine est aussi un petit mammifère carnivore proche de la belette et dont
le pelage devient blanc en hiver ; quant au vair, il s’agit de la fourrure du
petit-gris, écureuil de Sibérie.
4. La « pelleterie » est la technique qui consiste à préparer des peaux pour
en faire des fourrures. Ce mot vient du latin pellis = « peau ».
6. Les Tartares se servent d’arcs, de flèches, d’épées, de masses, de lances
et de haches ; l’arc et les flèches sont leurs armes principales (l. 32-33).
Les explications
8. Marco Polo insiste sur le courage et l’audace des Tartares : ils sont « fort
preux, et font peu de cas de leur vie ». Leur physique est à l’image de leur
caractère, d’une endurance à toute épreuve : « ce sont les gens au monde
qui plus durement travaillent et supportent fatigue. » On sent dans ces
affirmations une réelle admiration mêlée de crainte, car les Tartares peu-
vent aussi faire preuve d’une grande cruauté.
La visée
9. Marco Polo se livre ici à un travail d’ethnologue et prend soin de
détailler différents aspects de la vie des Tartares en abordant successive-
ment : leur religion et leurs rites (1. 1 à 17). Il nous renseigne ensuite

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sur leur alimentation (1. 17 à 26). Puis il décrit leur habillement (1. 26 à
31). Il se consacre alors à l’armement (1. 32 à 38) et, au cours d’une des-
cription détaillée, il expose le mode de vie des Tartares quand ils partent
en campagne. C’est d’ailleurs toute cette partie sur le comportement guer-
rier des Tartares qui est le plus développé dans le passage. Ainsi leur quo-
tidien nous est connu grâce à des observations précises et variées qui
donnent à cet extrait un réel intérêt documentaire.

Se documenter
Déjà, chez Perrault, la pantoufle de Cendrillon est en verre !

Texte 6. Le palais d’été du Grand Khan (page 41)


Repérer et analyser
Le discours descriptif
5. Le palais de bambou se trouve au milieu de ce grand parc entouré de
murs.
6. La caractéristique de cette construction est d’être démontable. Le palais
est maintenu au sol par d’épaisses cordes de soie. Cela fait penser, comme
le précise lui-même l’auteur, à une tente.
7. La couleur dorée est dominante. On retrouve les motifs animaux, en
particulier les oiseaux sur les parois du second palais.
Le regard du narrateur
12. Marco Polo insiste bien dans ce texte sur le fait qu’il voit ce qu’il
décrit : « c’en est délice et merveille à voir », l. 12-13 ; « C’est la plus mer-
veilleuse chose du monde à entendre pour qui ne l’a point vue », l. 42-43.
« Vrai est qu[e] », l. 69, reprend l’idée d’authenticité, confirmée par la for-
mule : « oui, si parfaitement », l. 111. Par ailleurs, l’extrême précision dans
la description du palais de bambou va bien dans le même sens.
13. « Merveille » a souvent le sens de quelque chose qui provoque une
intense admiration, mais il peut aussi signifier phénomène inexplicable,
prodige, miracle, ce qui est le cas ici.
Les « merveilles » recensées sont donc à la fois splendides et surprenantes :
le palais de marbre, le parc entouré de murs, le palais de bambou, les trou-
peaux blancs de l’empereur, la science des magiciens qui écartent du
palais les intempéries.

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Étudier la langue
14. « Castel » signifie ici « château ». Son sens habituel est plutôt : petit
château, gentilhommière. Mots de la même famille : château et ses com-
posés, château fort, château d’eau, châtelain(e).
15. « Icelui » : celui-ci ; « quelle » : cette ; « moult » : nombreux, beaucoup
de. « Moult » vient du latin multi qui signifie nombreux ; on peut penser
aux mots multiple et multitude.
16. « Milles », l. 16 ; « palmes », l. 46 ; « pas », l.46.
Un mille : voir note 2, p. 42 ; une palme : une paume, un travers de main ;
un pas : la longueur d’un pas. Ces mesures ne sont plus utilisées de nos
jours sauf les milles en marine.

Document complémentaire
Dans cet extrait de l’Éloge de l’ombre, l’écrivain japonais Tanizaki (né en
1933) explique le rôle de la couleur dorée dans les intérieurs sombres :
« Lorsque les artisans d’autrefois […] traçaient des dessins à la poudre d’or,
ils avaient nécessairement en tête l’image de quelque chambre ténébreuse
et visaient donc, sans nul doute, l’effet à obtenir dans une lumière indi-
gente ; s’ils usaient de dorures à profusion, on peut présumer qu’ils
tenaient compte de la manière dont elles se détacheraient sur l’obscurité
ambiante, et de la mesure dans laquelle elles réfléchiraient la lumière des
lampes. Car un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être
embrassé d’un seul coup d’œil dans un endroit illuminé, mais pour être
deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en
révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son
décor somptueux constamment cachée dans l’ombre, suscite des réso-
nances inexprimables » (J. Tanizaki, Éloge de l’ombre, trad. de René
Sieffert, Paris, Éd. Publications Orientalistes de France, 1977).

Texte 7. À la cour du Grand Khan (page 49)


Repérer et analyser
Un personnage : le Grand Kahn
3. On a vu qu’au physique, le Grand Khan est bien fait de sa personne,
que ses proportions sont harmonieuses et que sa musculature est répartie
sur tout le corps, ce qui montre qu’il s’exerce à différentes pratiques phy-
siques. On peut se rappeler que les Mongols sont d’excellents cavaliers.
Par ailleurs, il est un remarquable stratège et un homme d’État avisé ; cf.
l. 31 à 35. Marco Polo n’est sans doute pas parfaitement objectif puisqu’il

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ne trouve aucun défaut à l’empereur : selon lui, il est « un homme de plus


grande valeur qu’il en fut jamais ».
4. a et b. Il a quatre épouses qui portent le titre d’impératrice. La Chine
accepte donc la polygamie (du grec polu : plusieurs ; et gamos : mariage).
6. Les fils de l’empereur reçoivent une éducation de chefs, et ils montrent
des qualités dans les mêmes domaines que leur père : ils gouvernent bien
d’une part, mais ils sont aussi vaillants à la guerre comme Kubilaï.
7. Le marbre est la principale pierre utilisée pour la construction du palais ;
l’or et l’argent recouvrent les murs pour la décoration intérieure. Les cise-
lures reprennent les motifs animaux (réels ou imaginaires), mais racontent
aussi des histoires (d’amour ou de guerre).
Le regard du narrateur
8. Termes employés en Occident : baron, rois, royaumes, seigneurs, capi-
taine, gouverneur (l. 22 à 35).
9. a. et b. Décors intérieurs : voir les lignes 45 à 53 ; décors extérieurs :
l. 59 à 62 ; les richesses : l. 65 à 68. Ces énumérations donnent le senti-
ment que les possessions du Grand Khan sont sans limites et que son palais
est comme une huitième merveille du monde.
10. a. et b. Superlatifs, l. 30 à 35 : « le plus sage », « le mieux pourvu »,
« le meilleur capitaine », « le plus grand gouverneur », « de plus grande
valeur qu’il en fut jamais ».
Lignes 54 à 64 : on retrouve à plusieurs reprises les tournures consécutives
« si… que, c’est… que ».

Texte 8. La fête blanche (page 55)


Repérer et analyser
Les informations fournies : la fête blanche
2. Cette fête s’appelle la fête blanche parce que presque tout est de cou-
leur blanche : l. 8, « robes blanches » ; l. 9-10, « blanche vêture » ; l. 14-
15, « très riches habits blancs » ; l. 16, « que tout cela soit blanc », l. 17,
« des choses blanches » ; l. 21, « chameaux et chevaux blancs » ; l. 29,
« caparaçons de soie blanche ».
3. a. et b. Les participants échangent l’équivalent de nos souhaits de
bonne année. Le verbe « tourne » est au mode subjonctif, qui a bien ici sa
valeur de mode du souhait.

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4. Cadeaux offerts au Grand Khan : « très grands présents d’or, d’argent,


de perles et de pierres précieuses et maints très riches habits blancs et
autres choses » (l. 11 à 15).
Termes appartenant au champ lexical de la richesse : or, argent, perles,
pierres précieuses, très riches habits.
5. Titres : rois, ducs, marquis, comtes, barons, chevaliers.
Fonctions : astrologues, philosophes, mires, fauconniers, officiers, gouver-
neurs, capitaines. « Mire » est l’ancien nom de médecin.
6. C’est un vieux sage, appartenant au clergé, qui adresse ces paroles à
tous les hôtes de l’empereur ; les verbes sont au mode impératif qui a bien
ici sa valeur d’ordre.
7. Cette couleur, selon les Tartares, doit porter bonheur : « Et cela font
parce que blanche vêture leur semble de bon augure, et pour cela portent
au début de leur an pour être favorisés et avoir joie tout l’an », l. 9-11.
Le regard du narrateur
8. « Et c’est là le plus beau spectacle qui fut jamais vu » : ce qui permet à
Marco Polo une telle affirmation, c’est l’incroyable quantité d’invités, la
richesse des costumes dans une unité de couleurs, le blanc, le nombre
impressionnant de cadeaux de grande valeur, tous les animaux capara-
çonnés de soie et d’or (cf. l. 22 à 25 en particulier).
9. Dans le dernier paragraphe, le Grand Khan est considéré comme un
véritable dieu vivant : « et font leur oraison au Seigneur et l’adorent
comme s’il fût Dieu ». Marco Polo constate en effet que les membres de
l’assistance se prosternent devant l’empereur, le prient exactement
comme ils le feraient devant l’image d’une divinité ; de plus, ce qu’ils
éprouvent est plus de l’ordre de l’adoration divine que du simple respect
humain.

Étudier la langue
10. « De bon augure » : qui annonce des événements heureux, qui est
favorable. À l’origine, les augures, à Rome, étaient des prêtres qui prédi-
saient l’avenir en observant le vol des oiseaux (avis en latin signifie
« oiseau »).

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Texte 9. Curiosités de Chine (page 60)


Repérer et analyser
La situation d’énonciation
1. « Sachez », l. 6 ; « vous ai dit », l. 68 ; « vous diront », l. 86.
Les informations fournies
2. – Fabrication du papier monnaie : l. 6 à 15.
– Valeur des coupures : l. 15 à 20.
– Garanties d’authenticité : l. 20 à 29.
– Châtiment des fraudeurs : l. 29 à 31.
– Facilité d’usage : l. 31 à 34.
4. « Tornesel » ou « sou tournois », monnaie royale originairement frappée
à Tours ; le « demi-gros d’argent » est lui une monnaie vénitienne de valeur
légèrement supérieure au tornesel ; quant au « besant », c’est une monnaie
byzantine d’or et d’argent répandue au temps des croisades valant beau-
coup plus que les précédentes.
5. Les avantages de cette monnaie sont multiples : elle est très maniable,
légère, identique à travers tout l’empire, sans contrefaçon possible à cause
du sceau impérial. Ici, Marco Polo insiste sur les qualités d’organisateur,
d’administrateur du Grand Khan.
6. Le calendrier chinois (et mongol) est établi sur douze ans. Chaque
année est marquée par un nom d’animal. Il s’agit d’un calendrier lunaire
(cf. Compléments pédagogiques, p. 2 : « Us et coutumes chez les
Mongols »).
8. Ils couvrent leurs erreurs éventuelles en supposant que, malgré le cours
prévu des choses, la divinité peut toujours changer d’avis, le moment
venu : « Mais Dieu est bien capable de faire plus ou moins selon sa vo-
lonté. »
10. On peut supposer qu’il voudrait donner à ses concitoyens l’envie d’uti-
liser du papier-monnaie à Venise.

Étudier la langue
12. Alchimie : science secrète qui consiste à transformer les métaux en or,
ce qu’on appelle « réaliser le grand œuvre ». Astrologie : étude de l’in-
fluence des astres sur les comportements et les destinées humaines.
Astronomie : science des astres, des corps célestes et de leurs différents
mécanismes.

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Texte 10. La médecine et la magie (page 69)


Repérer et analyser
Les informations
3. On fait appel à des magiciens, des sorciers, et non des médecins :
« magiciens », « enchanteurs du diable », « ceux qui servent les idoles »...
4. Ces mages se mettent à jouer des instruments, chanter, danser jusqu’à
ce que l’un d’entre eux tombe à terre. Verbes l. 7 à 11 : « commencent à
jouer, chantent, dansent, ballent… jusqu’à ce qu’un de ces magiciens
choie à la renverse par terre ».
5. « Esprit » signifie ici être immatériel, puissance invisible ; autres termes
le désignant : « diable » et « idole ».
6. Il s’agit d’un état de transe. La transe est en effet un état dans lequel un
médium, c’est-à-dire quelqu’un capable d’entrer en relation avec les
esprits, est soudain dépossédé de sa personnalité et se retrouve envahi par
celle de l’esprit. Cet état, où la personne a « l’écume à la bouche », peut
aussi faire penser à une forme d’épilepsie.
7. a. Ils se mettent en condition physique pour que l’un d’entre eux soit
possédé par un esprit qui va révéler la cause de la maladie. Dans tous les
cas, cette maladie vient d’une faute du malade, d’une offense faite à l’es-
prit. On voit ici que le médical et le religieux sont liés.
8. Le remède pour obtenir la guérison consiste en un sacrifice de moutons
dont le nombre est variable selon la gravité de l’offense faite à l’esprit et
en un certain nombre de libations, c’est-à-dire de boissons portées et
répandues en offrandes. Malheureusement, la faute est parfois tellement
grave qu’aucun sacrifice n’est possible. Dans le cas où l’esprit a proposé
que des offrandes lui soient faites et qu’il ne se trouve toujours pas satis-
fait, soit il faut refaire des sacrifices, soit le malade meurt…
9. Les amis du malade qui assistent aux « soins » des magiciens exécutent
les sacrifices et les libations demandés par l’esprit, et c’est ensuite une fête
et un repas collectifs auxquels participe même le malade.
10. Les magiciens mangent la viande des animaux sacrifiés, boivent des
boissons préparées, et reçoivent un salaire ; puis, ils rentrent chez eux.

Étudier la langue
13. « Choie » : subjonctif présent ; « est chu » : indicatif présent passif ;
« choit » : indicatif présent actif. On emploierait plutôt le verbe tomber.

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Texte 11. La bataille des éléphants (page 74)


Repérer et analyser
Le discours narratif : le récit d’un combat
2. Les causes du conflit sont les suivantes : les rois de Birmanie (Mien dans
le texte) et du Bengale (Bengala) se rendent compte que les troupes de
Kubilaï sont descendues au sud de la Chine (en Uncian, partie du Yunnan
actuel), et donc se rapprochent de leurs royaumes respectifs. Ils décident
donc d’empêcher sa progression et de l’attaquer avec tellement de force
qu’il ne s’en remettra pas.
La bataille a lieu dans la plaine d’Uncian qui, on l’a vu note 3, p. 74, est
enserrée entre deux fleuves, dont le Mékong.
Les combattants sont d’une part les Tartares, commandés par Nescradin
(de son vrai nom Naçireddin), nommé par Kubilaï, et d’autre part l’armée
du roi de Birmanie.
Précisions géographiques : le Bengale est situé au nord-est de l’Inde ; le
Gange, fleuve sacré, rejoint l’océan Indien dans le golfe du Bengale. La
grande ville actuelle de cette province est Calcutta.
Au-dessus du golfe, le Bengale a pour frontière terrestre l’ouest de la
Birmanie. Si l’on voit que le Yunnan se trouve au nord-est de la Birmanie,
on comprend la peur des rois de Mien et de Bengala d’être envahis.
3. Pour les Tartares : Nescradin a douze mille cavaliers.
Pour les deux royaumes : le roi de Mien a deux mille éléphants, avec sur
chacun d’eux de douze à seize hommes, donc environ vingt-cinq mille
hommes, plus soixante mille cavaliers et des fantassins dont le nombre
n’est pas précisé ; de toute façon plus de quatre-vingt-cinq mille, et proba-
blement cent mille soldats environ. C’est pratiquement dix fois plus que
les Tartares, sans compter l’effet produit par les éléphants.
4. Ce sont les arcs et les flèches. Puis viennent les épées et les masses.
5. Au sens habituel, un château est une demeure féodale, généralement
fortifiée, c’est-à-dire entourée de remparts. Ici, il s’agit de constructions de
bois, ayant la forme de tours carrées, fixées sur le dos des éléphants. En
aucun cas, il ne peut s’agir de construction en pierre, car ce serait beau-
coup trop lourd. Mais c’est un bois très résistant pour ne pas laisser tra-
verser les flèches.
6. Ordre des épisodes.
– Les chevaux des Tartares ont peur des éléphants et fuient.
– Les Tartares attachent leurs chevaux effrayés aux arbres et lancent des
flèches aux éléphants.

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– Les gens du roi ripostent en lançant des flèches.


– Les éléphants s’enfuient en démolissant tout dans le bois.
– Les Tartares poursuivent leurs ennemis.
– Les adversaires se battent au corps à corps.
– Les Tartares sont vainqueurs.
7. Verbes d’action des lignes 65 à 71 : descendent, attachent, mettent la
main, encochent, vont à pied, commencent à arroser (de flèches), lancent.
Des lignes 80 à 91 : ne s’arrêtent pas, se mettent dedans, démolissant, cou-
raient, poussant (des barrissements), montent, foncent.
Le présent de l’indicatif est le temps principal de ce passage : utilisé dans
le récit, ce présent de narration rend les faits rapportés plus vivants. Le
rythme du texte est ainsi plus rapide.
8. Nescradin montre qu’il est habile stratège en plaçant ses hommes près
d’un bois car, étant donné leur volume, les éléphants et leurs châteaux de
bois ne pourront y pénétrer. De plus, les soldats seront à couvert pour tirer
des flèches et se mettre à l’abri (l. 33 à 42). On voit aussi, dans la suite du
texte, que ce bois est très commode pour attacher les chevaux effrayés et
les reprendre ensuite lors de la contre-attaque tartare (l. 65 à 69, et 85 à 90).
9. Nescradin exhorte ses troupes peu avant le début du combat, alors qu’il
s’est rendu compte de la supériorité en nombre de ses ennemis. Ses argu-
ments vont donc être les suivants : ce n’est pas le nombre qui fait la force,
mais la vaillance de chacun. Cet idéal de bravoure, de réputation à main-
tenir, est dans la lignée de l’esprit chevaleresque qui ne connaît pas la
peur.
10. Au début de la bataille, les soldats du roi Mien semblent bien partis
pour gagner, alors que, contre toute attente, les Tartares sont finalement
victorieux : ils ont en effet réussi à se débarrasser des éléphants qui étaient
pour leurs ennemis un élément de supériorité incontestable. Ruse, perspi-
cacité et audace leur ont permis de retourner la situation en leur faveur.
11. Les Tartares sont, comme on vient de le voir, très courageux : « preux
et hardis durement », l. 55. Ils font aussi preuve de sang-froid et de disci-
pline : « en marche tous ensemble, en bon ordre et sagement », l. 56 ;
« avec grand ordre et discipline », l. 88.
12. Cette victoire est très importante pour le Grand Khan : désormais, il
utilisera les éléphants dans les batailles ; d’autre part, il peut s’emparer du
Bengale et de la Birmanie, c’est-à-dire étendre ses conquêtes au-delà de la
Chine.

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Le regard du narrateur
13. Les verbes sont nombreux. Ils expriment soit le mouvement, soit les
cris poussés par les éléphants. Verbes indiquant le mouvement : se tour-
nent, se mirent à fuir, ne s’arrêtent pas, se mettent dedans, démolissant,
gâtant et détruisant, courant or ça or là. Termes désignant les sons : grand
fracas, poussant d’effrayants barrissements de terreur. Effet d’allitération
en « r » : « d’effrayants barrissements de terreur », l. 84.
Comparaison : « il semblait que le monde entier se dût fendre ».
Expression ironique : « avec un beau petit massacre de ceux qui se trou-
vaient dedans ».
14. Les procédés épiques.
• Les répétitions : « or peut-on en voir… » (l. 94) ; « or en peut-on voir… »
(l. 95) ; « or peut-on voir… » (l. 96)
• Les images : « on n’eût pas ouï Dieu tonner ».
• L’exagération : « or peut-on voir couper mains et bras, épaules et têtes ».

Étudier la langue
15. « Or advint que » : il arriva que ; « or peut-on en voir » : ici, on peut en
voir ; « pourquoi vous ferais-je long conte » : pourquoi m’étendre davantage ;
« et ce font par grande sagesse » : ils font preuve de grande sagesse en agis-
sant ainsi ; « leur en lancent tant que c’en est merveille » : ils leur en lan-
cent une quantité incroyable.
16. « Venir sus, courir sus » : marcher sur, attaquer, charger.
« Durement » : ici, équivalent de « très ». « Barguigner » : hésiter.
« Navrés » : blessés. On rencontre ces termes dans les romans de chevale-
rie, les chansons de geste en particulier.

Document complémentaire
On retrouve les expressions consacrées de la littérature du Moyen Âge
dans ce récit de la bataille finale opposant Mordret et ses hommes à l’ar-
mée de son père, le roi Arthur : « Ils s’élancent alors du côté du bataillon
du roi. Avec leurs lances baissées, ils se portent mutuellement des coups ;
vous auriez cru, au moment de l’attaque, que le monde entier allait
s’écrouler, vu l’intensité du fracas produit par la chute des chevaliers,
qu’on entendait à plus de deux lieues à la ronde. […] Alors les hommes du
roi Arthur sortent de leurs rangs et essaient de s’emparer de Mordret.
C’est alors que vous auriez vu venir à sa rescousse deux mille hommes
bardés de fer, tous prêts à risquer leur vie par amour pour Mordret ; il fal-
lait voir les coups qu’ils donnaient et recevaient, et le nombre incroyable
de chevaliers qui étaient tués. Autour de Mordret, la mêlée était si grande

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qu’en très peu de temps vous auriez pu voir plus de cent hommes étendus
à terre, tous morts ou blessés mortellement. […] Des deux côtés, ils se ras-
semblent et disent qu’ils aiment mieux mourir que d’abandonner la
bataille sans une victoire définitive. […] Lorsque Mordret se vit si griève-
ment blessé, il comprend que sa blessure est mortelle. Alors il assène un
coup sur le heaume du roi avec une telle violence que rien n’aurait pu
empêcher l’épée de s’enfoncer jusqu’au crâne ; de fait, il lui enleva un
morceau de crâne » (La Mort du roi Arthur, trad. en français moderne par
Monique Santucci, Paris, Honoré Champion, coll. « Traductions des clas-
siques français du Moyen Âge », n° 47).

Texte 12. Curiosités de l’Inde (page 82)


Repérer et analyser
Les informations fournies : les coutumes hindoues
3. On peut s’aider de la note 1, p. 82.
4. – l. 5 à 10 : Sacrifice des barons par le feu.
– l. 11 à 20 : Sacrifice des épouses par le feu.
– l. 21 à 29 : La vache, animal sacré.
– l. 30 à 47 : Hygiène et rituel.
5. Un rite funéraire est l’ensemble des pratiques et des coutumes à respec-
ter lors de la mort de quelqu’un. Les rites sont souvent religieux. Les
Hindous, dans les deux exemples évoqués, respectent la coutume suivante :
lorsqu’un roi meurt, ses « barons », c’est-à-dire ses chevaliers les plus
fidèles, se jettent dans le feu pour mourir avec lui et le « servir » dans l’au-
delà. De même, les épouses, si leur mari vient à mourir, se font brûler en
même temps que sa dépouille, par « amour » pour lui. Le fait de brûler ainsi
les morts s’appelle la crémation.
7. La vache est l’animal sacré de l’Inde, même encore de nos jours, où
elles peuvent se promener librement dans les rues. Marco Polo utilise pour
la nommer le nom de « bœuf » qui est employé cinq fois dans le para-
graphe, l. 21 à 29.
8. Il est nécessaire de se laver pour des raisons d’hygiène : poussière, trans-
piration ne peuvent s’enlever qu’avec de l’eau et non en s’essuyant sim-
plement. Mais la fonction de ces ablutions est aussi rituelle. Se laver deux
fois par jour est un rite de purification autant spirituel que physique.
9. La main droite est associée à tout ce qui est propre ou noble : manger,
offrir des dons dans le temple.... La main gauche, en revanche, est

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réservée aux activités hygiéniques, au nettoyage du corps et donc ne peut


faire la même chose que la droite. De ce fait, on comprend aisément qu’il
est impossible en Inde d’attraper sa nourriture de la main gauche.

Étudier la langue
11. Le Ponant désigne l’Ouest ou Occident (où le soleil se couche) ; le
Levant, l’Est ou Orient (où le soleil se lève) ; et la Tramontane, le Nord.
12. « Aller dans l’autre monde » : mourir. « Pour tout l’or du monde » : se
dit de quelque chose dont la valeur n’a pas de prix, qu’on ne donnerait
pas, même avec tout l’or du monde en échange. « Mourir de sa belle
mort » : mourir de vieillesse et non de maladie ou de manière violente.
« Se laver à grande eau » : se laver le corps tout entier.

Texte 13. Sagamoni Burcan, le Bouddha (page 89)


Repérer et analyser
Le personnage du Bouddha
3., 4. et 5. Sagamoni Burcan est le fils d’un roi. Il appartient donc à la
noblesse. Son père attend de lui qu’il prenne sa succession et gouverne le
royaume. Le jeune homme passe sa jeunesse dans un très beau palais où
le fait conduire son père, à l’écart du monde et des misères de la vie.
6. Lignes 74-77 : « se dit à lui-même qu’il ne demeurerait point davantage
en ce mauvais siècle imparfait... »
« Siècle » n’a pas ici de valeur réellement temporelle ; il est à prendre dans
le sens plus général de « monde ». On retrouve ce sens dans le vocabulaire
religieux où l’on oppose par exemple le clergé « régulier », qui obéit à une
règle intemporelle, au clergé « séculier », qui fait partie du monde.
7. Termes rendant compte de la douleur du père : « celui qu’il aimait plus
que soi-même », l. 84-85 ; « point n’est besoin de demander s’il en eut
grand’ire et douleur », l. 85-86 ; « Il en eut très grand deuil », l. 86.
8. Le passage de l’âme d’un corps dans un autre corps humain, animal ou
végétal s’appelle la réincarnation. On parle aussi de métempsycose « dépla-
cement de l’âme »). Selon Marco Polo, qui suit ici une légende de Ceylan,
le Bouddha mourut quatre-vingt-quatre fois, c’est-à-dire qu’il se réincarna
quatre-vingt-trois fois, la dernière l’élevant au rang de dieu.
9. Le roi qui désire procurer à son fils une vie de plaisir pour lui donner
l’envie de gouverner, ne veut surtout pas lui laisser voir le monde tel qu’il
est, avec ses injustices et ses misères.

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10. Le jeune homme va faire deux rencontres importantes, en dehors de


l’enceinte du palais : la première est celle d’un mort, la seconde celle d’un
vieil homme, décrépit par l’âge. La première rencontre laisse le jeune
homme dans un état de stupéfaction, comme si toute réflexion lui était
ôtée dans un premier temps. Il ne peut qu’interroger son entourage avec
une naïveté qui nous surprendrait si nous ne connaissions pas le contexte.
« Eh quoi […] tous les hommes meurent-ils donc ? », l. 56-57.
11. Ces deux rencontres symbolisent la destinée humaine : tous les
hommes sont mortels et voués à la perte de leurs capacités. (On peut noter
qu’apparaît ici une notion clé du bouddhisme : celle de l’impermanence ;
rien ne dure, et il ne peut y avoir ni sérénité ni bonheur si l’on ne veut pas
tenir compte de cette loi du vivant.)
12. Le Bouddha choisit de vivre en ascète, retiré du monde et de ses arti-
fices, en s’abstenant des plaisirs. De ce nouveau mode de vie, il attend une
sorte de révélation qui lui fera comprendre le sens du monde, le pourquoi
de tant d’imperfection.
13. Dans une perspective chrétienne, le Bouddha, avec un tel mode de vie
et tant de vertu, aurait été digne d’être un saint. Une telle affirmation
prouve chez Marco Polo une réelle admiration pour Sagamoni Burcan.

Étudier la langue
15. Jeune homme : « damoiseau » ; jeune fille : « pucelle ». (On peut pen-
ser au nom de Jeanne d’Arc : Jeanne la Pucelle.)

Document complémentaire
Si les rencontres évoquées par Marco Polo se retrouvent bien dans tous les
récits de la vie du Bouddha découvrant l’impermanence (il y en avait
d’ailleurs trois comme le montre le texte dans « Se documenter », p. 94),
en revanche, certains détails sont erronés. Si le jeune homme refuse les ten-
tations, il se mariera cependant, aura un fils, et après les trois rencontres,
abandonnera les siens pour aller méditer. Sa vie sera longue, plus de
quatre-vingts ans ; par conséquent, il est impossible que son père puisse
déplorer sa mort. S’agit-il alors simplement d’erreurs de la part de Marco
Polo ? Probablement pas. C’est bien plutôt une assimilation de la vie du
Bouddha à celle du Christ : une vie chaste, une mort jeune déplorée par
un père dans le premier cas, par une mère (la Vierge) pour le second (cf.
A. Foucher, La Vie du Bouddha, Paris, Payot, 1949).

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Texte 14. L’oiseau Roc (page 95)


Repérer et analyser
Les informations fournies
3. Puisqu’il s’agit de la Somalie, le continent est l’Afrique.
4. Il s’agit du santal dont le bois a la particularité d’être parfumé. Il est uti-
lisé en ébénisterie, pharmacie et parfumerie.
5. Animaux marins : baleines et cachalots. Animaux terrestres : léopards,
onces, loups, cerfs, chevreuils, daims ; plus, sans autre précision, de nom-
breux troupeaux (ovins probablement) et toutes sortes d’oiseaux.
6. C’est le champ lexical du commerce : marchandises, vendent, échan-
gent, marchands, déchargent, chargent, profit, gain. Certains de ces
termes sont utilisés plusieurs fois dans les lignes 18 à 25.
7. D’abord, par ses richesses naturelles que l’on trouve à profusion : le bois
de santal pour la végétation, l’ambre pour les substances animales).
D’autre part, les autres animaux sont énumérés en deux catégories : ani-
maux à fourrure et à gibier pour la chasse. Ce paradis l’est surtout pour un
marchand et un chasseur…
8. Les griffons, selon la tradition, sont « mi-oiseaux et mi-lions », l. 35.
9. Ceux qui l’ont vu le décrivent comme un oiseau à deux pattes, une
sorte d’aigle géant (l. 39-43 et l. 49-53). Ils lui donnent le nom d’oiseau
Roc (cf. l. 82).
Le regard du narrateur et la visée
10. Non, il ne l’a pas vu lui-même et précise bien « Or vous ai seulement
conté de l’oiseau griffon ce qu’en content ceux qui l’ont vu », l. 56-57.
11. Ce qu’il a vu de ses yeux, c’est une plume de l’oiseau : « je la mesu-
rai, moi Marco Polo », l. 63.
12. Témoignage de ceux qui ont « vu » : « disent les hommes qui ont été
là-bas », l. 29-30 ; « disent que », l. 31 ; « Selon […] ceux qui les ont vus »,
l. 35-36 ; « auprès de ceux qui disaient les avoir vus. Et ceux qui les ont
vus », l. 38-39 ; « ils disent que », l. 42 ; « de ce que disent ceux qui l’ont
vu », l. 44 ; « ceux qui les ont vus », l. 49-50 ; « Ce qu’en content ceux qui
l’ont vu », l. 56-57 ; « ces messagers […] contèrent », l. 60-61 ; « ils disent
que », l. 74 ; « ces messagers rapportèrent », l. 76-77.
Témoignage de Marco Polo : « Mais je vous dis que moi, Marco Polo »,
l. 36-37 ; « ce que j’en ai vu », l. 45 ; « ce que j’en vis moi-même », l. 53 ;
« je la mesurai, moi Marco Polo, et la trouvai longue… », l. 63-64 ;
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« en ma présence », l. 70-71 ; « Moi-même, Marco Polo, j’ai vu les messa-


gers », l. 75-76.
13. Avec un élément du corps de chacun : la plume de quatre-vingt-dix
travers de main pour le griffon, et la dent de plus de quatorze livres pour
le sanglier.
14. « Marchands » est ici mis en apposition. Il ne faut pas oublier que
Marco Polo s’adresse en premier lieu à des lecteurs vénitiens dont le com-
merce est l’activité essentielle. De ce fait, il est important de montrer ici
l’enjeu commercial des pays évoqués.

Document complémentaire
Récit de Sindbad le marin, extrait des Mille et Une Nuits : « Le soleil était
près de se coucher. L’air s’obscurcit tout à coup, comme s’il eût été cou-
vert d’un nuage épais. Mais si je fus étonné de cette obscurité, je le fus
bien davantage quand je m’aperçus que ce qui la causait était un oiseau
d’une grandeur et d’une grosseur extraordinaires, qui s’avançait de mon
côté en volant. Je me souvins d’un oiseau appelé roc, dont j’avais souvent
entendu parler aux matelots. […] En le voyant venir, je m’étais serré fort
près de l’œuf, de sorte que j’eus devant moi un des pieds de l’oiseau, et ce
pied était aussi gros qu’un tronc d’arbre » (Les Mille et Une Nuits, éd.
Colette Fouquoire, trad. d’Antoine Gallandcoll, Paris, Classiques Hatier,
coll. « Œuvre et thèmes », 1996).

Questions de synthèse (p. 101)


« Le Livre des Merveilles »
Les personnages
1. Marco Polo a vécu au xIIIe siècle ; il est né à Venise, dans une famille
de marchands.
2. Kubilaï Khan règne sur l’empire mongol, puis sur l’empire de Chine.
Marco Polo devient ambassadeur de l’empereur dans les provinces chi-
noises. Autre nom fréquent de Kubilaï : le Grand Khan.
Le voyage de Marco Polo
3. Marco Polo part à quinze ans et revient… à quarante et un ans.
4. Un motif religieux : le père et l’oncle de Marco Polo, accompagnés
(pour très peu de temps) de deux moines, doivent ramener des hommes
capables d’enseigner la doctrine chrétienne à l’empereur de Chine.
5. Il emprunte les voies terrestres à l’aller, maritimes au retour. Il a utilisé

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un navire, puis des chevaux et certainement des chameaux à l’aller, des


navires au retour.
6. Voir carte p. 8. Voici, dans l’ordre de passage de Marco Polo, les pays
actuels traversés : la Turquie, l’Irak, l’Iran, différents États de l’ancienne
URSS (Ouzbékistan, Mongolie) et la Chine. Au retour, il longe les côtes de
Sumatra, du Sri Lanka et de l’Inde pour revenir par le Golfe Persique.
Le récit de Marco Polo
7. et 8. Lorsqu’il était prisonnier des Génois. Il l’a dicté à Rustichello de
Pise, écrivain de cour. Il est écrit en ancien français.
9. Le Livre des Merveilles ou Le Devisement du Monde. « Merveilles »
signifie ici choses étonnantes et admirables. « Devisement » a le sens de
description.
10. Exemple de « chose vue » : le palais du Grand Khan ; « c’en est délice
et merveille à voir » (texte 6, p. 41). Exemple de « chose entendue » : l’oi-
seau-griffon ; « selon ce que content ceux qui les ont vus » (p. 95). Ce qui
est « vu », et donc attesté par Marco Polo lui-même, semble plus fiable. Ce
qu’on apprend par ouï-dire n’est pas toujours facile à vérifier.
Un genre littéraire : le récit de voyage
Le récit témoin
11. Il est destiné à tous les gens importants de son époque, hommes de
pouvoir en particulier et plus simplement à tous ceux qui ont la curiosité
de découvrir des cultures inconnues (texte 1, p. 10).
12. Coutumes : comment les Tartares se nourrissent du lait de jument et
du sang de leurs chevaux (texte 5, « Les Tartares », p. 35-36).
Habitat : bourgs et villages fortifiés avec des murs de terre pour se proté-
ger des Caraunas (texte 4, « Les Caraunas », p. 29).
Architecture : le grand palais de bambou, résidence d’été du Grand Khan
(texte 6, « Le Palais d’été du Grand Khan », p. 42-43).
Faune : les différentes espèces animales de l’île de Mogedaxo (texte 14,
« L’Oiseau Roc », p. 95).
Flore : les différents fruits de la province de Reobar (texte 4, « Les
Caraunas », p. 28).
Événements historiques : la mort du calife de Bagdad (texte 3, « Le calife
de Bagdad », p. 23-24).
Anecdotes personnelles : Marco Polo prisonnier des Caraunas (texte 4,
« Les Caraunas », p. 31).

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Un discours dominant : la description


13. Exemple de description méliorative : le portrait du Grand Khan, où
Marco Polo utilise abondamment les superlatifs absolus, « très », et relatifs,
« le plus… de ».
14. Marco Polo cède parfois à l’exagération, au merveilleux : description
des plats qui volent à la cour de l’empereur ou de l’oiseau griffon, par
exemple. Il déforme aussi la réalité, soit pour la noircir (les Caraunas), soit
pour l’embellir (le portrait du Grand Khan). Enfin, il ne résiste pas parfois
à l’envie de raconter ce qu’il a seulement entendu dire, pour le plaisir de
l’extraordinaire : ainsi les poules poilues (p. 100) !
Une culture différente
15. Il compare souvent ces deux mondes pour permettre à ses lecteurs de
mieux cerner ces univers inconnus, de mieux les comprendre aussi, sans
pour autant les juger inférieurs au leur. On peut voir là l’amorce d’un
humanisme qui cherche à dégager des constantes dans les cultures
humaines.
16. Il éprouve de l’admiration et même une certaine fascination. Il en
donne une image de faste, de somptuosité et de quasi-immortalité. La fête
blanche illustre ce faste ; le palais de marbre fait penser qu’il est indes-
tructible.

DEUXIÈME PARTIE
« Les routes de l’Asie »

Récit de la vie de Xuang Zang, Le Maître


de la loi des trois corbeilles (page 104)
Repérer et analyser
Le déroulement de l’action
1. Ils sont « saisis d’épouvante », certains se précipitent dans le fleuve
(l. 11-12).
2. Ils le choisissent parce que leur victime annuelle sur l’autel de Durgâ
doit être « un homme bien fait et d’une belle figure », l. 17-18 ; or le Maître
de la loi correspond parfaitement à leurs vues : « la taille noble et la figure
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distinguée », l. 21 ; “un religieux d’une belle stature et d’un visage char-


mant », l. 25-26.
3. Il ne semble pas du tout impressionné par ce sinistre projet, mais fait
seulement remarquer qu’il risque d’en coûter aux pirates car il n’a pas
encore accompli son vœu (l. 27-33). Les autres pèlerins supplient les
pirates de revenir sur leur décision, certains s’offrent même à la place de
Xuan Zang. Les pirates refusent d’entendre les prières des pèlerins et ne
veulent pas d’une autre victime pour le sacrifice. Leur chef décide même
de faire dresser immédiatement un autel avec de la vase du fleuve.
4. « Mais ». Attitude du Maître : « aucune trace de crainte ni d’émotion ».
Réaction des pirates : « touchés et surpris ».
5. Xuan Zang a accepté de mourir, mais il demande seulement d’avoir un
peu de temps pour entrer dans le Nirvâna, donc mourir, « avec une âme
calme et joyeuse », l. 47-48.
6. Soudain, une véritable tempête se déchaîne : « un vent furieux » détruit
les arbres, soulève les flots qui engloutissent les navires (l. 57-59).
7. Ces manifestations naturelles sont interprétées comme « des signes ter-
ribles de la colère des esprits du ciel », l. 66-67 ; elles sont donc la première
réaction de colère divine.
8. Les pirates sont à leur tour saisis d’effroi et mesurent alors leur erreur :
ils « s’exhortèrent mutuellement au repentir et, se prosternant jusqu’à
terre, renoncèrent à leurs projets homicides », l. 68-69. Le texte veut mon-
trer que la force spirituelle de Xuan Zang a agi sur les mauvais instincts des
pirates et qu’ils ont eu, par cette épisode, l’occasion de mesurer sa valeur
et de sortir eux-mêmes de leurs agissements.

Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’Empire


mongol (l) (page 108)
Repérer et analyser
Les informations fournies : les Tartares
1. L’auteur insiste sur le fait que les Tartares se déplacent beaucoup : « Ils
n’ont pas de résidence fixe et ne savent jamais où ils seront le lendemain »
(l. 5-6). Ce sont des nomades (par opposition aux sédentaires).
2. La yourte a une structure en bois et on la recouvre de feutre, souvent
brodé. Elle est circulaire (l. 15-21). Pour deux raisons essentielles :
d’abord, pour montrer qu’elles sont de véritables constructions élaborées,

27
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ouvragées et souvent de vastes dimensions ; ensuite, parce qu’elles ne sont


pas démontées à chaque déplacement. Elles sont en effet transportées,
entièrement montées, sur des chars que tirent des bœufs. (l. 26-35).
4. Les Tartares utilisent des coffres recouverts d’un couvercle bombé : ces
coffres sont faits de fines baguettes tressées sur lesquelles ils posent ensuite
du feutre rendu imperméable avec de la suie ou du lait de brebis. Puis ils
les laissent en permanence attachés sur des chariots tirés par des cha-
meaux. Lorsqu’ils installent leur yourte sur un nouvel emplacement, les
coffres, toujours sur les chariots, sont disposés de part et d’autre de la mai-
son, qui se trouve ainsi protégée par cette double rangée (l. 36-51).
5. Là encore, l’auteur insiste sur le sens esthétique des Mongols, sur un
certain raffinement de leur civilisation.
6. Dans l’image caricaturale qu’on a souvent donnée des peuples mongols,
cette dimension artistique, cette richesse culturelle n’apparaissent pas du
tout. Ce texte est l’occasion pour l’auteur de rétablir une image plus juste,
comme peut le faire un ethnologue à propos d’une tribu mal connue.

Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’Empire


mongol (2) (page 112)
Repérer et analyser
Les informations fournies : les Tartares
1. a. Les étoffes de soie et d’or ainsi que les toiles de coton viennent de
l’Est. Les fourrures (loup, renard, lynx) viennent de l’Ouest.
1. b. Pour tous, la matière la plus utilisée est la laine, car elle sert à fabri-
quer le feutre qui recouvre les yourtes, les coffres et garnit la literie : « ce
qui fait qu’ils consomment beaucoup de laine », l. 25-26.
2. Les vêtements masculins et féminins sont assez semblables : les tenues
des femmes sont seulement un peu plus longues. Comme les deux sexes
ont une partie de la tête rasée, on distingue essentiellement les femmes par
une coiffe ornementale appelée « bocta », l. 45.
3. La « bocta » est une coiffe ronde, carrée à son sommet, faite d’écorce et
recouverte de soie. L’intérieur est creux. Sur le sommet carré, les femmes
plantent, à l’aide de baguettes, différentes sortes de plumes et même par-
fois y fixent des pierreries. Le tout est fixé sur un bonnet attaché autour
du cou. De loin, la « bocta » ressemble à un casque et le panache fait de
plumes à une lance (l. 45-64).

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4. L’auteur est frappé par le mode de vie très viril des femmes mongoles :
elles sont presque habillées comme eux, chevauchent comme les hommes
et non en amazones. Par ailleurs, elles montrent elles aussi une très grande
résistance physique car, même pour mettre un enfant au monde, elles ne
s’alitent jamais. Leurs critères esthétiques ne semblent guère séduire l’au-
teur. Ils sont différents des nôtres puisque les femmes grasses sont appré-
ciées, et qu’elles semblent plus se grimer le visage « en se peignant
affreusement » que se maquiller.
5. Dans le texte précédent, Guillaume de Rubrouck insistait sur la riches-
se décorative des yourtes ; ici, en particulier à propos des femmes, il porte
un jugement critique sur leurs goûts en matière de coiffure et d’habille-
ment : « Elles se défigurent », l. 71. Cependant, cette critique concernant
leur tenue n’entraîne en rien un jugement moral. On a plutôt l’impression
que l’auteur, là encore avec une précision d’ethnologue, essaie de nous
donner le maximum de précisions sur ce qu’il a pu observer.

Ibn Battûta, Voyages (page 116)


Repérer et analyser
Les informations fournies : la Chine
1. et 2. Les Chinois manifestent des aptitudes exceptionnelles dans le
domaine des arts, la peinture en particulier (l. 4 à 7). Ils ont coutume, lors-
qu’un voyageur passe en Chine, de peindre son portrait et de l’afficher sur
les murs et sur les places de marché. C’est un peu comme si de nos jours,
on prenait en photo tous les touristes qui traversent notre pays.
3. Ces portraits ne sont pas faits dans un but artistique : ils permettent de
repérer les déplacements et agissements des voyageurs, comme on pour-
rait le faire dans le cadre d’une enquête policière (avec, par exemple diffu-
sion du portrait-robot ou photo de la personne recherchée). Au cas où un
de ces voyageurs devrait fuir de Chine, il serait immédiatement retrouvé,
grâce aux portraits qui sont recopiés de province en province. Les portraits
sont donc un moyen de surveillance. Ainsi, « en quelque lieu que l’on trou-
ve celui qui ressemble à cette image, on le saisit », l. 29-30.
4. C’est un pays très sûr dans lequel on peut voyager seul plusieurs mois
sans courir le moindre danger. En effet, les Chinois utilisent un système
très astucieux : dès que la nuit tombe, tous les voyageurs sont comptés,
dans l’auberge où ils se trouvent, par un officier qui ferme ensuite la porte
et, le lendemain matin, refait l’appel pour vérifier que tous sont bien là.
Il envoie ensuite une personne qui conduit le groupe à la station voisine

29
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et qui revient donner la preuve que tous sont arrivés. La même manière de
procéder se reproduit dans la station suivante et ainsi de suite (l. 38-48).
5. On peut penser à deux domaines évoqués par Marco Polo : l’organisa-
tion de la poste, qui repose sur le même principe de relais (voir le texte
cité en annexe, rubrique « Se documenter », p. 67), et la circulation du
papier-monnaie à travers tout le pays (voir le texte 9, p. 60-61).

Alexandra David-Néel, Journal de voyage (page 119)


Repérer et analyser
Les informations fournies
1. Avant son départ, l’auteur craint deux types de difficultés : les unes liées
à l’état des routes, les autres au comportement des populations rencon-
trées. Or, une fois que le voyage est commencé, tout semble se simplifier
(l. 5 à 11).
2. Tout vrai voyageur doit être capable de s’accommoder d’un confort
sommaire : frugalité de la nourriture, mauvaise literie, intempéries. Car
rien de tout cela n’est vraiment grave et ne doit priver de l’essentiel : la
liberté d’aller son chemin.
3. Elle leur reproche tout d’abord de se vanter d’exploits qu’ils n’ont pas
accomplis ; ensuite, de ne pas parler la langue du pays où ils se rendent.
Leur ignorance continue dans le fait de constituer des convois beaucoup
trop importants et qu’il faudra ensuite nourrir durant le trajet ; erreur plus
grave encore : l’inadaptation de ces convois aux contrées qu’ils traversent
(par exemple, des chameaux dans des régions enneigées). Le comporte-
ment de ces faux aventuriers à l’égard des populations indigènes la choque
plus encore : ils prennent pour du gibier les animaux familiers des monas-
tères bouddhistes, ils volent des chevaux, ils se permettent de porter
atteinte à des lieux sacrés. Une telle façon d’agir est, pour elle, irrespec-
tueuse, voire sacrilège (l. 20-39).
4. Il y a une gradation dans l’ordre des fautes dans la mesure où mal orga-
niser un voyage relève de l’ignorance, mais chasser dans un monastère ou
écrire sur un arbre sacré est une violation de ce qui touche au plus pro-
fond d’eux-mêmes les peuples rencontrés, les Tibétains en particulier, à
savoir le domaine du sacré.
5. Ce qui lui semble le plus surprenant, c’est l’indulgence des populations
ainsi mises à mal, qui ne manifestent aucune agressivité en réaction à de
tels comportements.

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6. Les statues sont en beurre de yak. Le froid extrême de ces régions per-
met leur conservation temporaire. Elles ne sont pas faites pour durer, car
l’impermanence est une notion clé du bouddhisme. On peut penser aux
mandalas (dessins géométriques à signification symbolique) que réalisent
les moines bouddhistes avec du sable coloré et qu’ils détruisent ensuite
malgré le grand nombre d’heures qu’ils y ont consacrées.
7. Les musiciens jouent de la flûte et de différentes cymbales de cuivre :
« Il y avait des flûtistes merveilleux. […] Imagine six ou sept paires de cym-
bales de cuivre de dimensions diverses » (l. 58-61). Cette musique évoque
pour A. David-Néel tous les paysages de steppes qui hantent son imagina-
tion. Son oreille de musicienne (elle a été cantatrice) sait capter des har-
monies qui sont parfaitement à l’unisson de cette nature vaste et sauvage.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde (page 123)


Repérer et analyser
Les informations fournies : l’Anatolie
1. Contrairement à l’Europe, dont les paysages ont des dimensions
modestes, des aspects variés, l’Asie frappe par son immensité, ses étendues
parfois désertiques qui donnent l’impression que la nature est passée à une
échelle supérieure.
2. Champ lexical de la vue : on distingue ; la tache beige plus pâle ; on ne
voit rien ; on aperçoit un point noir ; ces étendues couleur de cuir ; on
écarquille les yeux, mais rien ; leurs phares ; nous éclairons ces énormes
carcasses.
Champ lexical de l’ouïe : mais on entend ; « bruiter » l’Anatolie ; on entend
un long gémissement ; une note suraiguë ; descend d’une quarte, remonte ;
un son lancinant ; le bruit rassurant ; cette espèce de musique augmente ;
sa maudite chanson.
« Bruiter » l’Anatolie est la tentative, par un néologisme, de rendre compte
de la composante sonore du paysage. En effet, toute cette vaste région
semble émettre une sorte de plainte triste et continue.
3. Les phares des camions sont visibles de très loin, et pourtant, par
moments, on ne les voit plus et, de ce fait, on les oublie. C’est soudain
qu’ils surgissent tout près. Autre illusion d’optique : les lanternes qui s’al-
lument, s’éteignent et clignotent : en réalité, « c’est un hibou qui dormait
au bord de la piste sur la pile d’un pont » (l. 35-36).
4. La rencontre avec la charrette à roues pleines évoque, sans changement
notoire, les charrettes retrouvées dans les sépultures babyloniennes, et qui

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remontent donc à trois mille ans. Le monde moderne, lui, est représenté
par les énormes camions peints en vert et rose, avec des motifs fleuris.
5. Son compagnon et lui redoutent une panne, qui serait mal venue dans
ce lieu désert et à cette heure. L’effet de surprise est un élément qui par-
ticipe de l’humour. On s’attend à un incident mécanique grave et on
découvre une nuée de tortues « qui se livraient à leurs amours d’autom-
ne » et qui provoquent ce bruit dans leurs ébats : « entrechoquant leur
carapace ». La description rend compte de la gaucherie des tortues bien
encombrées par cette carapace : « Les mâles employaient la leur comme
un bélier » ; puis, « ils se dressaient […], tendaient le cou, ouvraient une
gueule rouge vif ». L’humour aussi est présent dans l’expression : « on
voyait des tortues se hâter lentement ; […] On ne s’entendait plus ».

Document complémentaire
Voici, à propos des bruits mystérieux, un extrait d’une nouvelle de
Maupassant où va se faire entendre le « tambour du désert », bien plus
inquiétant que les tortues qui se rendent à leur rendez-vous amoureux :
« Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec
leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de fatigue et
desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de nos hommes
poussa une sorte de cri ; tous s’arrêtèrent ; et nous demeurâmes immo-
biles, surpris par un inexplicable phénomène, connu des voyageurs, en ces
contrées perdues.
Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour
battait, le mystérieux tambour des dunes ; il battait distinctement, tantôt
plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement fantas-
tique.
Les Arabes, épouvantés, se regardaient ; et l’un d’eux dit, en sa langue :
« La mort est sur nous. » Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon
ami, presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par
une insolation.
Et pendant deux heures, pendant que j’essayais en vain de le sauver, tou-
jours ce tambour insaisissable m’emplissait l’oreille de son bruit monotone,
intermittent et incompréhensible […].
Le commandant interrompit le conteur :
« Pardon, monsieur, mais ce tambour ? Qu’était-ce ?
[…] Ce tambour ne serait donc qu’une sorte de mirage du son. Voilà tout.
Mais je n’appris cela que plus tard » (G. de Maupassant, « La Peur », Les
Contes de la Bécasse).

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