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Kinesthèse, corps propre et espace objectif. Sur les limites de la constitution


kinesthésique du corps propre

Article  in  Revue D Intelligence Artificielle · April 2005


DOI: 10.3166/ria.19.127-157 · Source: DBLP

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Armen Khatchatourov

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Kinesthèse, corps propre et espace objectif.
Sur les limites de la constitution
kinesthésique du corps propre

Armen Khatchatourov

COSTECH-UTC
Centre P. Guillaumat BP 60319 Compiègne
armen.khatchatourov@utc.fr

RÉSUMÉ. Dans cet article nous nous proposons d’étudier le rôle des sensations kinesthésiques
pour la constitution du corps propre. Partant du principe qu’un des apports principaux de la
phénoménologie aux sciences cognitives réside dans les notions de corps propre et de
kinesthèse, nous essayons de voir, sur le terrain de la phénoménologie, le lien qui unie ces
deux notions. Nous abordons le problème de manière suivante : le caractère immédiatement
mien du corps propre est souvent attribué aux sensations kinesthésiques. Il nous semble
cependant que (1) ce caractère d’immédiateté du corps propre en tant que un et même dans
l’espace ne va pas de soi, et (2) le concours éventuel des sensations kinesthésiques à la
constitution de cette unité du corps propre mérite un approfondissement. En nous appuyant
essentiellement sur une lecture de Chose et Espace de Husserl, nous mettons en évidence les
limites de la constitution kinesthésique du corps propre en tant que un et même dans
l’espace.

MOTS-CLÉS : corps propre, proprioception, kinesthèse, espace, phénoménologie

RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004, pages 1 à X


2 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

1. Introduction

Que l’on cherche, au sein des sciences cognitives, à connaître les corrélats
neurophysiologiques de la perception spatiale humaine, ou à concevoir un agent
autonome doté de toutes les propriétés nécessaires à l’orientation dans l’espace, on
est amené à s’intéresser à ce dont le corrélat est justement recherché : l’expérience
vécue du sujet.
Un courant de la philosophie, la phénoménologie, a explicitement thématisé
l’expérience vécue du sujet. Mieux, l’ambition de la phénoménologie, en tout cas
dans sa variante hussrlienne, est de rendre compte de cette expérience vécue à partir
des éléments matériels primitifs dont le sujet dispose (p. ex. les sensations). On peut
donc être tenté de voir dans le phénoménologie un interlocuteur pertinent pour le
projet de naturalisation, et plusieurs auteurs assument explicitement la thèse d’une
transposition possible des descriptions phénoménologiques au champ des sciences
cognitives. Il suffit de penser ici au fait que la phénoménologie husserlienne s’est
intéressé à la question de savoir comment, à partir de l’enchaînement des images
2D, un objet 3D dans l’espace objectif est constitué par le sujet avec le concours de
la proprioception, et de signaler par exemple le travail de J. Petitot qui rend compte
de la constitution de l’objet de la perception en postulant l’équivalence de la
description husserlienne et des modèles morphodynamiques.
C’est donc à partir de cette expérience vécue que la description
phénoménologique se propose de rendre compte de la constitution du sens des
objets pour le sujet. Il se peut que ce soit une voie pertinente pour les sciences
cognitives pour aborder en particulier la question de la perception spatiale. La
phénoménologie husserlienne est donc intéressante à double titre : comme une
pensée de la genèse du sens de l’objet (et, au-delà, du monde) à partir des éléments
primitifs ; comme un compte rendu de l’expérience vécue.
Pour une articulation entre la phénoménologie et les sciences cognitives, il est
important de savoir quels sont les aspects effectivement pertinents à rechercher
et/ou à modéliser au sein de l’expérience vécue, et la phénoménologie nous fournit
une étude rigoureuse, avec les descriptions d’agencements des éléments primitifs et
des niveaux de hiérarchie, de cette expérience. Au nombre de ces paramètres jugés
d’une importance décisive pour la perception, il est courant de souligner le rôle de la
proprioception. Pour être plus précis, on a d’emblée l’impression que le rôle de la
proprioception consiste à être le sens le plus fondamental et, partant, le plus difficile
à élucider, car le plus intime au sujet. En d’autres mots, le rôle exemplaire de la
proprioception semblerait être (a) celui de fonder l’expérience du corps propre
vivant, (b) celui de fournir à l’agent le sentiment que ce corps est immédiatement
sien.
Ce rôle exemplaire de la proprioception est le sujet même de cet article. Ce que
nous voudrions souligner maintenant, c’est le fait que cette élucidation du rôle de la
proprioception demande qu’on soit attentif à la différence entre deux feuillets du
Titre courant de l’article 3

corps, ou deux points de vue possibles sur le corps. C’est à cette occasion que nous
introduisons une première distinction terminologique : nous avons d’un côté le
corps en tant que chose parmi les choses du monde, tel qu’il peut par exemple être
l’objet de la science (Körper), et, de l’autre côté, le corps propre comme organe de
mon vouloir, le siège de la subjectivité, tel qu’il est vécu “ de l’intérieur ”, et
échappe par là même à la causalité naturelle (Leib).
Cette distinction est de première importance pour la question de la perception
spatiale. Si l’on suppose que le sujet n’a accès, à travers la proprioception, qu’aux
informations sur les mouvements relatifs de ses membres (ce qui veut dire en
langage phénoménologique : décours kinesthésiques, tels que j’en ai une expérience
vécue, et qui font partie de mon corps propre), et aux informations extéroceptives, la
question suivante demande à être examinée : Comment le sujet fait-il pour, à partir
de l’expérience vécue qu’il a de l’espace, constituer l’espace objectif, et comment
acquiert-il une compréhension du fait que son corps est aussi un corps comme les
autres, avec sa position spatiale dans un espace homogène ? Plus fondamentalement
encore, comment le sujet fait-il la différence entre son corps propre et les choses qui
l’entourent ? Que le programme de la théorie huserlienne de la constitution aborde
de front ce questionnement légitime – s’il en est besoin – que l’on l’articule avec les
sciences cognitives.
La proprioception semble être étroitement liée avec la perception spatiale (par
les informations qu’elle fournit au sujet sur son propre mouvement), avec le
sentiment pour le sujet d’habiter son corps propre, et enfin avec le fait que le sujet
appréhende son corps comme un et même dans l’espace objectif. Nous nous
proposons dans ce qui suit de voir de plus près si la proprioception est suffisante en
particulier pour le troisième aspect que nous venons de désigner, la constitution du
corps propre comme un et même dans l’espace objectif.
Au-delà de cet enjeu qui pourrait être vu comme une discussion interne au projet
de naturalisation, il convient cependant de se demander si quelque chose ne résiste
pas, à l’intérieur même de la description husserlienne, à une telle naturalisation.
Cette question nous amène à nous situer plus du côté de la phénoménologie que des
sciences cognitives, mais nous espérons que cette contribution va également nourrir
le débat entre les deux.
Nous serons donc, tout au long de ce parcours, pris entre deux versants
relativement indépendants : d’un côté, une discussion d’ordre épistémologique avec
les sciences cognitives à travers la théorie husserlienne de la constitution, d’un autre
côté une discussion avec la phénoménologie française issue de Husserl. La raison
profonde de cette double discussion est que nous ne croyons ni possible ni légitime
d’appliquer la théorie husserlienne1 telle quelle à la problématique des sciences

1
A supposer que l’on puisse parler de la théorie husserlienne : notre développement tend
justement à montrer que les questions qui sont à l’œuvre chez Husserl déstabilisent l’unité de
ce que l’on pourrait être tenté de designer comme la théorie de Husserl.
4 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

cognitives : comme toute théorie philosophique elle demande à être mise en


perspective, en particulier par la prise en compte des discussions et interprétations
qu’elle a suscitées et qui par là même la continuent. Cette mise en perspective
contribue, nous semble-t-il, à l’avancement de l’articulation entre la philosophie et
les sciences cognitives.
A l’intérieur de la phénoménologie contemporaine, le champ se divise encore
une fois, et cela est dû à la nature même de l’œuvre husserlienne qui comporte en
puissance au moins deux descendances majeures, toutes les deux ayant trait à la
question du corps qui nous occupe ici. La première descendance est celle que l’on
désignera volontiers comme merlau-pontienne, elle voit dans le corps propre spatial
le siège même de la subjectivité, subjectivité qui est alors redéfinie comme un
pouvoir d’action toujours déjà dans le monde, et elle va à l’encontre d’un certain
idéalisme husserlien. Mais du fait même que ce rôle fondateur est conféré au corps
propre, ce dernier n’est pas à proprement parler constitué, il est toujours déjà donné
au sujet “ de l’intérieur ”, et la proprioception semble ici suffisante pour fonder
l’expérience de l’unité du corps. La seconde descendance nous servira de contre-
exemple : c’est celle qui voit dans le corps propre d’abord une pure sensibilité et
dans la subjectivité un pur être-affecté, elle se situe en amont du corps propre spatial
et, si elle ne court-circuite pas complètement par là même l’importance de la
proprioception, du moins atténue-t-elle la problématique du corps propre comme
toujours déjà spatial.
Cette remarque a son importance car la voie que nous défendons n’est ni la
première, ni la seconde, mais celle selon laquelle le corps propre spatial est lui-
même constitué avec le concours de la proprioception. Mais cette constitution
demande également autre chose que la proprioception. La proprioception est
nécessaire, mais non suffisante pour que le sujet acquiert l’appréhension de son
corps comme un et même dans l’espace objectif.
C’est dans cette optique que nous proposons une brève relecture de Chose et
Espace, un ouvrage que Husserl consacre, en 1907, à la question de la constitution
de la spatialité.

Nous allons procéder comme suit :


Section 2. Nous mettons en évidence le fait qu’il faut rendre compte de la
constitution du corps propre, ainsi que le lien qui unit, en phénoménologie, cette
constitution avec la proprioception.
Section 3. Avant d’aborder la question centrale, celle de la constitution du sens
du corps propre, nous mettons en évidence le rôle particulier de la proprioception
dans la perception de la chose spatiale. Nous introduisons à cette occasion la
question du double statut de la proprioception : son rôle dans la constitution de
l’objet de la perception, son rôle dans la constitution du corps propre.
Titre courant de l’article 5

Section 4. Nous posons notre question centrale : comme le sujet acquiert-il la


compréhension du déplacement de son corps comme un et même dans l’espace
objectif ? Nous explicitons la première réponse husserlienne à cette question :
l’inamovibilité du corps propre. Nous soulignons, à la suite de Husserl lui-même,
l’insuffisance de cette première réponse.
Section 5. Nous restituons alors le dispositif husserlien qui sert à examiner le
rôle de la proprioception pour la question qui nous occupe, et mettons en évidence
l’insuffisance de la proprioception pour la constitution du corps propre.

2. Kinesthèse et intériorité

Nous commençons par deux remarques d’ordre méthodologique. L’expression


constitution du corps propre ne va pas de soi : il semblerait d’abord que le corps
propre est ce qui m’est d’emblée donné, et ne nécessite pas d’être constitué, dans le
sens précis où l’on parle de la constitution en phénoménologie. Il convient de
rappeler que l’ambition de la phénoménologie est de ne pas se donner au préalable
ce que l’on cherche à décrire, et d’interroger les postulats qui pourraient sembler
acquis, et ce principe s’applique également au corps propre.
“ Que le sens d’être du corps propre est reconnu comme produit de constitution
veut dire qu’on n’accepte plus que son unité totale, déjà comme organisme, mais
aussi comme corps psychophysique, incarnation du corrélât subjectif de la
constitution du sens d’être de toute chose, etc., soit assumée sans plus comme une
donnée initiale. ” (Petit, 2002)
Nous nous proposons donc d’interroger la constitution du corps propre, plus
précisément de voir de quelle manière et dans quelle mesure les sensations
kinesthésiques participent à cette constitution.
La seconde remarque a pour fonction de préciser le sens du mot kinesthèse. Le
mot désigne chez Husserl tout d’abord la sensation du mouvement de l’un
quelconque des membres de mon corps. La nuance consiste en ceci que lorsque l’on
parle de la proprioception on l’envisage du point de vue de la physiologie, en
troisième personne, alors que la kinesthèse est l’expérience vécue de ce mouvement,
tel qu’il est ressenti par le sujet. Il s’en suit que la kinesthèse n’est pas une
information sur la position spatiale absolue à laquelle le sujet aurait accès, mais une
sensation du mouvement relatif. Husserl parle des décours kinesthésiques : à partir
du moment où l’on n’a pas accès à la position absolue, pas plus à celle de l’un
quelconque des membres du corps, qu’à celle du corps tout entier, la sensation du
mouvement ne peut être qu’un champ fluant, - un décours kinesthésique -, qui
s’estompe dès que le mouvement est arrêté. Certains travaux en sciences cognitives,
en robotique autonome par exemple, tentent de partir du même principe : se refuser
pour la construction du modèle l’accès à la position absolue, et ne doter l’agent que
de l’information sur le mouvement relatif.
6 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

Ce rapprochement est cependant un peu rapide. Dans la notion de kinesthèse,


n’y a-t-il pas également autre chose qui est en jeu ? Nous l’avons dit, cette notion
est liée à celle du corps propre, et le rôle de la kinesthésie est même tout à fait
particulier, car la kinesthèse ne se résume pas à la sensation du mouvement, mais
participe à la constitution du corps propre2. Nous entrons alors ici sur le terrain
proprement philosophique.
Lorsque que l’on oppose le corps propre au corps-chose, on a le plus souvent en
vue le corps tel que je l’habite, tel qu’il est immédiatement mien. On fait alors en
particulier appel à la kinesthèse pour appuyer cette idée du corps propre comme une
intériorité immédiatement ressentie. Il s’agit cependant d’une formulation confuse
que nous avons à plus expliciter.
Avant de le faire, il convient de l’annoncer dès le début même si nous ne le
verrons que tout à la fin de notre parcours, une telle interprétation, - que nous allons
appeler la thèse de l’intériorité immédiatement ressentie -, manque une difficulté
essentielle qui est à l’œuvre chez Husserl : il faut rendre compte de la constitution
du corps propre, et non se donner au préalable ce que l’on cherche à décrire. Notre
hypothèse est que la kinesthèse n’est pas suffisante pour la constitution du corps
propre, du moins si l’on se proposait d’en déduire le sentiment du corps
immédiatement mien. En d’autres mots, nous voudrions questionner le caractère
immédiat, d’emblée donné au sujet, du cops propre.
Qu’est-ce que l’on a en vue lorsque l’on fait appel à l’argument du corps propre
comme “ immédiatement mien ”, par opposition au corps-chose comme objet de la
science ? Il nous semble qu’il s’agit alors au moins de deux aspects :
Le premier aspect est celui du corps propre comme “ je peux ”, et il s’agit alors
de voir dans le corps propre un foyer du pouvoir constituant par lequel le monde
m’est donné ; il s’agit, disons, de la configuration merleau-pontienne de la question
du corps. Le deuxième aspect est celui du corps propre comme support des
sensations, celles-ci étant considérées comme immédiatement miennes. Ici,
l’argument de l’intériorité originaire semblerait avoir plus de poids. En effet, le
corps propre en tant que je peux est déjà un rapport (pratique) au monde, ce rapport
est de telle nature que le corps propre ne peux pas être considéré, en toute rigueur,
comme une intériorité absolue. Le corps propre comme support de la sensibilité
semble d’abord échapper à un tel rapport à l’extériorité3.

2
Signalons ici que selon (Petit, 1997) la kinesthèse désigne également, chez Husserl lui-
même, une certaine appréhension centrale du corps propre, et non seulement la sensation du
mouvement des membres. Cette kinesthèse du Je, à travers les mécanismes comme la copie
d’efférence par exemple, appuie l’idée de la kinesthèse immédiatement ressentie dont il sera
question à l’instant. Sans rentrer ici dans la discussion sur son fondement
neurophysiologique, c’est la suffisance de cette intériorité que nous voudrions questionner.
3
Il faut dire que les deux aspects sont présents dans la notion de Leib (que l’on traduit par
corps propre ou par chair) chez Husserl. Dans cette notion husserlienne il y a à la fois une
Titre courant de l’article 7

Le cas de la kinesthèse rassemble les deux aspects, celui du “ je peux ”


originaire, car c’est moi-même qui est l’auteur du mouvement que je sens, et celui
du corps propre comme support des sensations, car de toute évidence c’est dans
mon corps que la kinesthèse est localisée. De surcroît, si le sentir de la perception
est évidemment référé à un objet dans le monde, le sentir du mouvement de mon
corps semblerait d’abord échapper à cette référence : il semblerait que je puisse
sentir le mouvement de mon corps en-dehors de toute référence à un objet extérieur.
Il semblerait alors que le “ je me meus ” est d’abord une intériorité absolue, une
intériorité telle qu’elle est à la fois au fondement de toute perception, et
immédiatement mienne.
En conjuguant les deux aspects, le cas de la kinesthèse, en tant qu’une intériorité
immédiatement ressentie, est donc exemplaire comme l’argument en faveur du
caractère absolument originaire du corps propre. Le cas de la kinesthèse semble être
fondamental pour cette raison que la constitution de toute corporéité (de la chose en
général) présuppose le corps propre, et la constitution du corps propre présuppose la
kinsesthèse. Telle nous semble être la vue la plus immédiatement partagée sur la
problématique du Leib chez Husserl.
Cependant, on pourrait le croire, il y a un autre aspect du Leib4 que nous
laissons pour l’instant de côté. En effet, on pourrait supposer que c’est à la chair
comme pur pouvoir de sentir que revient le rôle le plus originaire : c’est la chair qui
serait, en dernier recours, l’origine de tout apparaître. Didier Franck résume ainsi
cette lecture possible du dispositif husserlien :
“ [...] ma chair ne peut être constituée comme corps que par un système
kinesthésique, système qui présuppose déjà ma chair comme organe de perception. ”
(Franck, 1981 : 47)
Mais, et sans en rien remettre en question le privilège ontologique que l’on
pourrait accorder à la chair, à quoi nous conduirait une telle course à l’originaire ?
nous permettrait-elle d’atteindre la compréhension du corps propre en tant que un,

idée de pouvoir d’action, ce qui va conduire à des configurations de discours de type


merleau-pontien ; et une idée de l’intériorité immédiatement ressentie comme ce qui est
originaire, ce qui va conduire plutôt vers des discours de type henryen. En ce sens, nous
pouvons voir dans Chose et Espace une matrice à partir de laquelle toute la thématique du Je
me meus comme nécessaire à la perception va se déployer. Et cela dans les deux directions
présentes dans la phénoménologie contemporaine : vers le mouvement du corps propre
spatial, et vers un Je me meus antérieur au corps propre constitué.
4
Pour restituer le sens de l’usage husserlien de Leib en français, on le traduit, selon le
contexte, soit par corps propre, qui implique déjà une idée de stature, voir de spatialité et
donc d’engagement dans le monde (le thème qui fait toute la difficulté de Chose et Espace, et
le cœur même de la Phénoménologie de la Perception), soit par chair, qui serait d’abord une
sensibilité. Eliane Escoubas note dans ses remarques sur la traduction de Ideen II : “ Leib
pouvait aussi [en plus de corps propre] être traduit par chair, lorsque aspect-stature s’effaçait
au profit de l’aspect-sensible. ” (Husserl, 1982 : 408)
8 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

même et mien ? Nous ne le pensons pas. Car elle nous conduirait à deux
configurations possibles :
- soit à une vision de la chair comme un pur pouvoir de sentir et une pure
intériorité, ne se confondant en définitive d’aucune manière avec le corps,
- soit à une “ extension ” de la chair, en tant que milieu de toute perception, à
tout perçu, auquel cas nous ne voyons pas comment parler du corps propre un et
mien.
“ Organe de toute perception, milieu et moyen de toute perception, ma chair
s’étend jusqu’où s’étend ma perception : jusqu’aux étoiles, elle est co-extensive au
monde propre, et sans son incorporation, il est bien difficile de comprendre le sens
possible d’un hors-chair. ” (Franck, 1981 : 100)
En d’autres mots, il n’est pas suffisant de se contenter de postuler l’origine
absolue dans la chair, et il faut nécessairement, même pour faire valoir l’argument
de l’intériorité immédiatement ressentie comme mienne, aborder le problème que
Franck nomme incorporation, et que nous nommons, pour les besoins de cohérence
avec le contexte de Chose et Espace auquel nous allons faire appel, le problème du
corps propre un, même et mien.
Cette problématique implique donc nécessairement la considération du corps en
tant que chose, Körper ; car tout le problème est de comprendre comment le corps
propre est à la fois chair et corps en tant que chose. Il ne faut pas sous-estimer la
difficulté car la question de la chair en tant que une et mienne semble devoir passer
par la considération de cette “ dualité ” du corps. En effet, si je pose la question de
savoir qu’est ce qui fait que la chair est une et mienne (i.e. circonscrite), qu’est ce
qui en fait le corps propre, qu’est ce qui en fait le support des sensations, c’est que
je la distingue des autres choses, et c’est cela qui fait éventuellement sont unité “
immédiatement ressentie ”. Si cette distinction prend sa racine dans la chair comme
un pur pouvoir de sentir, il n’en reste pas moins qu’elle met le corps propre sur le
même plan que les choses, sans pourtant les confondre. Et cela semble nécessaire
pour que l’idée même du corps propre en tant que mien, même et spatial puisse
avoir lieu5.
Rendre compte de l’incorporation ou, pour le dire en termes plus usuels, du sujet
incarné, est un problème auquel la phénoménologie ne cesse de se confronter. Ce
qui nous importe ici pour le moment, c’est que cette question, qui est aussi la
question cartésienne de l’union de l’âme et du corps – et l’on sait qu’elle est à
nouveau mise en avant, ne serait que par les difficultés auxquelles elles se
confrontent, par les sciences cognitives, - est nécessairement celle du corps propre
spatial. Notre parcours va donc être guidé par la question suivante : comment le

5
Sans rentrer ici dans le débat sur les difficultés de la traduction de Leib, notons que c’est
peut être cette structure paradoxale que Husserl désigne par Leibkörper.
Titre courant de l’article 9

corps propre se constitue-t-il en tant que spatial ? et plus exactement encore :


comment le corps propre prend-il place dans un espace objectif ?
Franck, à la fois dans (Franck, 1981) et (Franck, 1986) va lui-même récuser un
tel point de vue de l’auto-suffisance de la chair, point de vue dont il était question à
l’instant, en allant vers une configuration dans laquelle la chair est essentiellement
con-tingente, c’est-à-dire constituée par le contact avec une autre chair. Le
développement de Franck va être centré sur le toucher, et non sur la kinesthèse, et
l’on pourrait être tenté, si l’on voulait soutenir jusqu’au bout la logique de
l’intériorité, de faire valoir l’argument de la kinesthèse, tel que nous venons de le
présenter6. Ce qui nous importe donc ici, c’est de voir si l’argument d’une
intériorité originaire, exemplifié par la kinesthèse, est tenable. Nous allons donc
dans le même sens que les analyses de Franck, c’est-à-dire vers une spatialité du
corps comme impliquant nécessairement autre chose que lui, avec cependant un
déplacement qui nous semble essentiel. Dans la citation ci-dessus, c’est le que de “
ma chair ne peut être constituée comme corps que par un système kinesthésique ”
que nous voudrions interroger, et, nous pouvons l’annoncer dès maintenant, la
spatialité et l’unité du corps nous semble impliquer autre chose que lui, autre chose
qui n’est pas nécessairement de la même nature charnelle.

3. Le rôle des sensations kinesthésiques

3.1. Cas général de la perception de la chose spatiale une

La question centrale dans Chose et Espace est celle de la constitution de la chose


physique, une et même dans le changement apparent. En anticipant sur notre
développement, nous pouvons dire que, selon Husserl, cette question passe
nécessairement par celle du corps propre7.
Rappelons, en guise de mise au point terminologique, que nous n’avons, à
chaque instant, qu’une “ face ” (esquisse ou encore image dans le langage de
Husserl) de la chose offerte à notre perception, et qu’il faut pourtant rendre compte
du fait que nous percevons la chose comme une et même. Cette face qui est offerte à
l’instant t à notre regard s’expose et donne lieu à des sensations exposantes (ou
contenus exposants) relatives à la chose. (Nous verrons que d’autres sensations,

6
C’est ici la raison pour laquelle nous n’abordons pas ici la question des sensations tactiles,
et de leur rôle dans la constitution du corps propre. Celles-ci joueront en effet chez Husserl un
rôle tout à fait particulier : elles devraient permettre à l’agent, à travers l’expérience du
touché-touchant et des kinesthèses correspondantes, la compréhension de son corps propre
comme un et même. Cependant cette analyse nous semble laisser de côté l’articulation de la
spatialité corporelle ainsi constituée et de l’espace objectif homogène (cf. infra 4.1 et 5.3).
7
L’essentiel de notre section 3 est redevable aux travaux non publiés de J.-M. Salanskis,
exposés lors du séminaire de DEA à l’Université de Paris-X. Il va de soi que des possibles
mesinterprétations nous appartiennent en propre.
10 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

non-exposantes, vont être nécessaires, d’où l’importance du terme.) Ces sensations


exposantes exposent à proprement parler la matière du phénomène, elles nous
donnent accès à une certaine étendue spatiale “ élémentaire ”, mais non à un espace
tridimensionnel. La question consiste à savoir comment, avec ces contenus
exposants, le sujet va constituer une chose tridimensionnelle (comment passe-t-on
des images partielles 2D à un objet entier 3D).
L’acquis essentiel de la première section de l’ouvrage est le suivant : c’est à la
sphère des enchaînements perceptifs cinétiques qu’appartient la détermination plus
précise de la chose. Autrement dit, il faut que les esquisses s’enchaînent dans un
mouvement tel qu’il puisse présenter successivement les diverses faces de la chose.
La question qui se pose alors est la suivante : comment les esquisses qui se
succèdent sont-elles appréhendées par le sujet comme les esquisses de la même
chose ? Car nous n’avons pas d’emblée la certitude qu’il s’agit de la même chose
dans l’esquisse suivante, et que la chose que nous sommes en train de percevoir n’a
pas été remplacée par une autre, semblable à la première. Quel est donc le critère
selon lequel le divers des esquisses est appréhendé comme une unité ?
Le réponse de Husserl est originale à double titre:
Tout d'abord, c'est le mouvement, et plus précisément le mouvement du corps
propre, qui va fournir le critère de la chose apparaissante une et même. Dans la
citation qui suit, c'est pour l'instant le caractère continu du passage d'une esquisse à
l'autre qui est retenu, mais nous verrons que ce caractère continu est fourni
précisément par le mouvement du corps.
“ Ce n’est que lorsque, dans l’unité de l’expérience, le passage continu d’une
perception à l’autre est garanti, que nous pouvons parler de l’évidence selon laquelle
l’identité est donnée. ” (Husserl, 1989 : 190)
Ensuite, et cela mérite que l'on s'y attarde, ce n'est point un principe logique - et
préalable à la perception - de l'identification qui est au fondement de la perception
de la chose une, mais cette perception de la chose une est fondée dans une
perception continue particulière que nous allons préciser. La synthèse de l’unité,
fondée dans le sensible, est alors posée comme préalable à la synthèse logique
d’identité. Le texte de Chose et Espace est à ce titre exemplaire : se situant juste
avant “ la période idéaliste ”, il annonce déjà ce que l’on nomme la phénoménologie
génétique du dernier Husserl, à savoir la fondation du catégorial dans le sensible.
“ L’unité de l’objet ne se légitime que dans l’unité de la synthèse qui rattache
continûment les multiples perceptions, et cette synthèse continue doit être au
fondement pour que la synthèse logique, celle de l’identification, produise l’évident
être-donné de l’identité des objets qui apparaissent dans les perceptions différentes.
” (Husserl, 1989 : 190)
La pertinence de ces deux propositions pour les sciences cognitives semble
évidente : ce n’est point un intellect désincarné qui est ici le siège des fonctions
Titre courant de l’article 11

mentales de niveau élevé (identification de l’objet), mais ces fonctions s’appuient


d’abord sur la perception de l’unité de l’objet, l’unité qui va à son tour être fondée
dans la sensibilité kinesthésique, c’est-à-dire dans le mouvement du corps du sujet.
Revenons à notre question de l’unité de l’objet de la perception. Il s'agit donc
dans un premier temps de remarquer que l'identité du corps spatial est fondée par le
mouvement qui fait apparaître ses diverses faces:
“ [...] un corps spatial identique-inchangé ne se légitime tel que dans une série
perceptive cinétique, qui fait accéder continûment ses diverses faces à l'apparition. ”
(Husserl, 1989 : 191)
Ce mouvement doit, comme nous venons d’y insister, comporter un critère de
passage continu d’une esquisse à une autre. Où trouvera-t-on ce critère de continuité
? Husserl commence par poser que, pour la constitution de la chose spatiale une, le
mouvement peut être soit celui du corps, soit celui de la chose.
“ Le corps [de la chose] doit se tourner et se déplacer, ou bien je dois me
mouvoir, mettre en mouvement mes yeux, mon corps, pour en faire le tour et en
même temps m’approcher et m’éloigner ; ou finalement, l’un et l’autre doivent avoir
lieu. ” (Husserl, 1989 : 191)
Tout le §45 va être consacré à l’étude de ces différents cas, mais il va s’avérer
provisoire. La configuration que Husserl décrit alors semble supposer, il est vrai
avec un prudent “ pour autant que cela puisse avoir un sens ”, une possibilité de
l'absence du mouvement du corps propre et donc de sensations kinesthésiques (cas
I.2 du §45), comme s’il était finalement possible de constituer la spatialité de la
chose perçue le corps propre étant au repos, comme si le critère de continuité avancé
auparavant pouvait être donné autrement que par les sensations kinesthésiques.
Mais très vite Husserl pose que même dans le cas où la chose se meut et le corps
est en repos, rien ne permet de distinguer si l’esquisse suivante appartient à la même
chose (cas I.2 du §45) ; et que seules les sensations kinesthésiques sont à même à
fournir le critère de continuité. Cela est confirmé en particulier par le §50, où
Husserl réexamine la situation I.2 :
“ Il semble donc [d’abord] que ce que le champ purement visuel offre comme
moyens d’exposition suffise à constituer une apparition de chose. On reconnaît
cependant que cette pensée est irrecevable lorsqu’on compare les cas où le champ
d’objet est en repos et où seul l’œil se meut, et ceux où l’œil est en repos et où le
champ d’objet se meut.
[...] cela implique que la constitution de la place objective et de la spatialité
objective est essentiellement médiatisée par le mouvement du corps, en termes
phénoménologiques, par les sensations kinesthésiques [...]. ” (Husserl, 1989 : 212)
Il faut que le changement des esquisses (des images) soit continu, car c'est la
continuité du changement qui nous permet de parler de la chose une et inchangée.
Cependant, les sensations visuelles ou tactiles ne peuvent pas fournir le principe de
12 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

l'unité dans le changement, car leur rôle semble être limité à exposer, à chaque
instant t, une image partielle de la chose qui ne permet pas d’accéder à la
constitution de l'espace (i.e. ne fournit pas de critère d'appartenance de l'esquisse
suivante à la même chose).
Rappelons que la question de l'espace et de l'unité de la chose dans le
mouvement apparent de celle-ci est pour Husserl une seule et même question :
“ La grande tâche serait ici [dans la quatrième section de Chose et Espace] de
pénétrer le plus profondément possible dans la “ création ” phénoménologique de la
spatialité tridimensionnelle, ou, si l’on veut, dans la constitution phénoménologique
du corps identique de la chose par la multiplicité de ses apparitions. ” (Husserl,
1989 : 189)
Tout se passe donc comme si l'exposition que procurent les données de
sensations visuelles et tactiles n'était pas suffisante à la constitution de l'espace
tridimensionnel. Il faut en effet qu'il y ait du mouvement, et plus précisément du
mouvement du corps :
“ Il est besoin de nouvelles sensations encore, et nous parlons ici des sensations
du mouvement, qui ont dans l’ “ appréhension ” animatrice, naturellement, une
position et une fonction tout autres que les contenus exposants. ” (Husserl, 1989 :
196)
Rappelons ici très schématiquement que les données des sensations doivent être
animées par l’intentionnalité de la conscience pour que le sens de la chose spatiale
une soit constitué. En d’autres mots, le divers des esquisses doit être animé par
l’intentionnalité pour que le sujet appréhende l’objet comme un et même : ce ne sont
pas les données des sensations visuelles elles-mêmes qui comportent en soi le critère
de leur appartenance à la même chose, c’est le sujet qui donne à une séquence des
esquisses le sens d’appartenance au même objet. Ici donc, c’est aux sensations
kinesthésiques que revient ce rôle de motiver l’appréhension d’une séquence des
esquisses comme se rapportant au même objet.
Cette fonction “tout autre” des sensations kinesthésiques est donc celle
d’unification et de motivation des contenus exposants. Tout ce passe donc comme si
les sensations kinesthésiques, ressenties comme produit de mon je peux,
fournissaient le critère de la continuité du passage d’une esquisse à l’autre.
“ La conscience d’unité qui se développe dans cette continuité d’apparitions
[visuelles], avec la continuité essentiellement afférente de la motivation-K
[motivation kinesthésique], pose l’unité de la chose, constitue la chose. ” (Husserl,
1989 : 228)
Un autre terme important apparaît ici, c’est celui de motivation. On désigne par
celle-ci une relation entre deux variables (motivante et motivée). Cette relation n’est
pas de l’ordre de causalité objective, car il ne s’agit pas ici de relation de cause à
effet dans l’ordre des choses, mais de corrélation dans l’ordre des phénomènes.
Titre courant de l’article 13

Dans le cas qui nous occupe, cela signifie qu’un tel décours kinesthésique
déterminé, dont je suis l’auteur, motive un changement correspondant dans les
sensations exposantes :
“ […] si l’œil s’oriente de telle ou telle manière, alors l’ “ image ” se modifie de
telle ou telle manière ; si c’est d’une manière déterminée différentes, c’est alors
différemment que l’image se modifie, corrélativement. ” (Husserl, 1982 : 94)
Nous pouvons donc considérer que les sensations kinesthésiques ont un rôle tout
à fait particulier dans la constitution de la choséité: elles n'exposent pas la matière
de la chose (elles ne sont pas issues de la chose, ne nous informent en rien à son
propos), et pourtant elles sont nécessaires à la constitution. Leur importance ne peut
être sous-estimée : sans elles, nous n’avons pas l’unité de la chose, mais seulement
des esquisses sans critère de leur appartenance à la chose une.
Avec l’importance qu’il accorde aux sensations kinesthésiques, Husserl relie au
sein même de la perception le sujet et l’objet, car la fonction des sensations
kinesthésiques est telle qu’elles unissent le corps, la conscience et la chose de la
perception. Ainsi, tous les discours qui sont en opposition à la figure de la
conscience à la fois préalable à l’objet de la perception et désincarnée, et qui
s’appuient sur la phénoménologie génétique pour insister sur la co-constitution du
pôle conscience et du pôle objet, ces discours nous semblent être déjà en germe dans
Chose et Espace. Remarquons au passage qu’il semble donc permis de voir le corps
propre comme un acteur de l’activité constituante de la conscience, ce qui pour le
moins va à l’encontre de l’image d’une phénoménologie idéaliste.

3.2. Localisation des sensations kinesthésiques. Leurs fonctions objectivante et


subjectivante

Revenons donc au rôle des sensations kinesthésiques, tout en gardant à l'esprit


notre question qui est la suivante: quel est le concours des sensations kinesthésiques
à la constitution du corps propre?
Il nous faut tout d’abord comprendre comment les sensations kinesthésiques,
pour autant qu’elles sont les sensations du mouvement de mon propre corps, sont
appréhendées. En effet, si elles concourent à la constitution de la chose extérieure,
elles n’en proviennent pas (dans le langage de Husserl : elle n'exposent pas la
matière du phénomène).
Les sensations kinesthésiques n’exposent donc pas la matière du phénomène,
mais il n’en va pas de même pour le corps du Je, et cela n’est pas sans apporter
quelques nuances quand à leur statut. Car de toute évidence le Je appréhende les
sensations kinesthésiques comme localisées dans son corps. Le corps est d'une part
une chose qui apparaît comme toute chose, et les sensations kinesthésiques
fonctionnent alors comme objectivantes (i.e. elles participent à la constitution de
l’objet de la perception qui est ici mon corps lui-même comme corps perçu,
14 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

Körper). Mais, d’autre part, il s’agit ici d’une chose bien particulière, du corps
propre qui est le support du Je.
“ […] le Je a des sensations, et ces sensations sont localisées dans le corps, pour
partie en pensée, pour partie de façon immédiatement apparente. ” (Husserl, 1989 :
198)
Husserl considère alors qu’il s’agit de la fonction subjectivante des sensations
kinesthésiques, ce qui voudrait dire qu’elles participent à la constitution du sujet de
la perception, plus exactement du corps propre. C’est là que les choses se
compliquent, car parler de la localisation des sensations kinesthésiques dans le corps
présuppose un corps-Je déjà constitué en tant que chose. Or celui-ci présuppose déjà
la fonction objectivante des sensations kinesthésiques. C’est ce que semble supposer
Husserl :
“ Elles [les sensations kinesthésiques] admettent seulement une appréhension qui
les transmue en déterminités annexes, c’est-à-dire seulement l’appréhension
subjectivante, qui est par principe accessible à toutes les sensations et qui
présuppose le corps-Je déjà constitué par ailleurs ; et qui présuppose par là même
que des sensations cinétiques ont fonctionné d’une autre manière [ i.e. objectivante].
” (Husserl, 1989 : 199)
N’est-ce pas renoncer au statut qui vient d’être accordé à la kinesthèse pour la
constitution du corps propre, et postuler une prédominance de la fonction
objectivante, ce qui revient à postuler la prédominance de la constitution de la chose
en général sur celle du corps propre ? cela ne conduit-il pas à perdre de vue la
spécificité du corps propre ?
La question est laissée en suspens par Husserl, car il se propose, à ce point de
parcours, de laisser en suspens l’analyse de la kinesthèse dans sa fonction
subjectivante, et de rendre compte de sa fonction objectivante.
“ Il s’agira, en faisant abstraction de l’objectivation subjectivante, de
comprendre la fonction physico-objectivante des sensations cinétiques, et avec cela,
de comprendre la constitution de la choséité en général. ” (Husserl, 1989 : 199)
Ce n’est qu’à la fin de l’ouvrage, une fois la constitution de la choséité établie,
que Husserl va “ prendre en compte ” le corps propre, et le statut de la kinesthèse va
alors subir aussi quelques modifications.

4 Sensation kinesthésiques et constitution du corps propre

4.1 Comment le corps tout entier se déplace-t-il dans l’espace? Dualité de


l’espace chez Husserl

Essayons de faire le bilan de ce que nous avons dit. Il y a donc trois acquis majeurs
de notre analyse, et une question. Les acquis sont :
Titre courant de l’article 15

- la nécessité des sensations kinesthésiques pour la constitution de la chose spatiale


une ;
- la possibilité surprenante de voir le corps comme l’acteur de la perception, et
partant, de la vie intentionnelle ;
- la place tout à fait particulière des sensations kinesthésiques dans la mesure où
elles sont motivantes par rapport aux sensations extéroceptives ;
Enfin, la question, celle de la localisation des kinesthèses : dire qu’elles sont
localisées par le Je dans le corps déjà constitué en tant que chose, cela ne contredit-il
pas leur participation à la constitution du corps propre ?
Le corps propre, comment se constitue-t-il ? quel est le rôle des kinesthèses dans
cette constitution ? La question, telle que Husserl la pose au §83, est plutôt celle de
comprendre comment le point-Je peut se déplacer dans l'espace objectif, et non pas
emporter toujours avec lui l'origine de tout espace8. En d'autres mots, le problème
touche déjà à l'intersubjectivité comme origine de l'objectivité de l'espace. Mais en
un certain sens, ce qui est en jeu dans ce questionnement, c'est bien le corps propre
en tant que un et même dans le mouvement, et il nous semble permis de supposer
qu’il en va ici, sous le titre de l'unité du corps propre, de ce qui est en rapport, à
travers la localisation de kinesthèses, avec notre question du corps propre comme
lieu de sensibilité. Mais nous nous avançons déjà beaucoup. Nous examinerons
d'abord le problème tel que Husserl le pose, pour voir ensuite de quelle manière
sont liés les sensations kinesthésiques et le corps propre.
Il nous semble que l'on peut résumer la façon dont Husserl pose le problème de la
manière suivante: comment le Je peut-il acquérir la compréhension du fait qu'il se
meut, avec tout son corps, dans l'espace objectif ? En effet, (1) je peux comprendre
comment par exemple ma main change de place: comme pour tout objet, le décours
des apparitions dans mon champ visuel permet de constituer, avec le concours des
sensations kinesthésiques, le mouvement de ma main par rapport au centre-Je. Mais
(2) comment comprendre que c'est le centre-Je lui-même qui change de place pour
se déplacer, avec l'origine absolu de toute apparition qu'est le Je, dans l'espace ainsi
constitué et "objectif"?
Nous rencontrons ici une première ambiguïté. Dans la proposition (1) la
constitution de l'espace est contemporaine de la constitution du mouvement de la
chose une (ici, ma main en tant que partie du Körper). Nous avons déjà insisté sur le
fait que la constitution de l'espace et celle de la chose une et même dans le
mouvement semble être fondamentalement la même question pour Husserl. Dans
cette optique, l'espace semble présenter trois traits:

8
De ce point de vue, on pourrait considérer que les analyses sur la constitution du corps
propre en tant que chair, mises en places dans Ideen II, correspondent plus directement à
notre question de l’unité du corps propre. Ces analyses sont majoritairement consacrées à la
constitution tactile, et il nous semble que l’on y acquiert sans doute l’unité du corps, mais non
son déplacement dans l’espace objectif. Ceci nous semble confirmer que cette question de
l’unité en tant que lieu dans l’espace objectif est en un certain sens plus cruciale, car elle
implique nécessairement le problème de l’incorporation de manière plus aiguë. D’autre part,
à l’époque postérieure à Ideen II, Husserl ne semble pas abandonner cette question du
mouvement dans l’espace objectif qui nous occupe (cf. infra, 5.3).
16 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

- il est à constituer continuellement : tout comme on ne fait jamais le tour de la


chose qui se présente dans la perception, et puisque les deux processus, celui de la
constitution de la chose une et celui de la spatialisation, sont corrélatifs, l'espace est
un horizon de constitution ;
- il est orienté, car il émane du Je qui l'emporte toujours avec lui ;
- il est d’abord corporel dans le sens où il émane, à travers la kinesthèse, du corps
(et non seulement de l'Ego : acquis de l’analyse précédente, qui voit dans le corps
propre un acteur de l’activité constituante).
Dans la proposition (2) il s'agit de l'espace homogène comme cadre objectif pour le
déplacement de centre absolu qu'est le Je. Husserl n'ignore pas la difficulté, mais ne
donne pas de réponse satisfaisante. Le seul indice de thématisation de cette dualité,
nous l’apercevons dans la double fonction des sensations kinesthésiques. Que les
sensations kinesthésiques sont liées à la constitution de l’espace, nous pouvons le
souligner une fois de plus par cette citation
“ Ici [dans la description de la constitution du corps propre, à la fois comme de la
chose physique et comme du support de sensations] importe seul le fait que la
constitution de la choséité physique [il s’agit ici de la chose spatiale une] s’entrelace
en une corrélation remarquable avec la constitution d’un corps-Je (Ichleib). ”
(Husserl, 1989 : 198)
C’est ainsi qu’il dit des sensations kinesthésiques (c’est ce qui nous intéresse le plus
ici) qu’elles fonctionnent tantôt comme objectivantes (i.e. participant à la
constitution de la choséité en général), tantôt comme subjectivantes (i.e. participant
à la constitution du corps propre), et il est éventuellement affirmé par Husserl que la
fonction subjectivante présuppose la fonction objectivante. (Husserl, 1989 : 199)
Nous reviendrons sur cette question d’antériorité, mais ce qui est important ici, c’est
une certaine alternance des deux fonctions, comme s’il était impossible de les saisir
en même temps.
Du coup, l'espace va fonctionner tantôt comme quelque chose à constituer, quelque
chose dont la constitution est toujours en œuvre, tantôt comme un cadre déjà
constitué et, surtout, préalable à la constitution du corps propre. Les choses ne serait
pas aussi embarrassantes si ce basculement était thématisé comme un problème
inhérent à l'espace. On peut en effet tout à fait imaginer d'admettre une "pluralité des
espaces" 9, sans reconduire en dernière instance l'un à l'autre. Or, l’ambition de
Husserl est évidemment d’arriver à une homogénéité des espaces, plus exactement
de faire dériver l’espace objectif de l’espace corporel. Du coup, chez Husserl, ce
changement dans la fonction de l'espace va intervenir, sans qu'il soit précisé de
"quel" espace il s'agit et quel est le statut de ce basculement, à l'intérieur même de
son texte.
Une des raisons possibles de cette ambiguïté tiendrait nous semble-t-il au fait que
l'espace résiste à la réduction phénoménologique : nous l’expliciterons plus loin,
lorsque nous aurons terminé la lecture du §83, mais on peut dire déjà que c’est parce
que l’espace est d’abord l’extériorité qu’il pose problème à la réduction stricte.

9
Nous devons cette expression à J.-M. Salanskis.
Titre courant de l’article 17

Précisons que cette dualité de l’espace à constituer ne découle pas de la double


fonction kinesthésique (objectivante et subjectivante), c’est plutôt le contraire qui se
passe : c’est parce que les sensations kinesthésiques impliquent nécessairement du
mouvement qui est déjà spatial, et dont la spatialité est pourtant à constituer, c’est
donc en tant que les sensations kinesthésiques sont les corrélats du mouvement qui
est toujours déjà dans le monde, qu’elles ne peuvent que poser problème à un
partage strict entre l’empirique et le transcendantal, et qu’elles sont définies tantôt
comme objéctivantes, tantôt comme subjectivantes.
Cette précaution étant prise, essayons de comprendre comment l’espace objectif se
constitue, et quel est le lien de cette constitution avec les sensations kinesthésiques.

4.2 Inamovibilité et motivation kinesthésique

Au §83, qui se situe à la toute fin de l’ouvrage, Husserl commence par remarquer
que la prise en considération du corps propre n’a pas été faite jusqu’à présent de
manière adéquate. Nous l’avons déjà souligné, lorsque nous avons remarqué que
l’analyse husserlienne se concentrait sur la fonction objectivante des sensations
kinesthésiques, et que du coup l’analyse de leur fonction subjectivante était pour
ainsi dire mise en attente, la question principale concernant la constitution de
choséité. Or une telle analyse s’avère inévitable lorsque Husserl veut aborder le
problème qui est
“ […] de savoir comment des séries kinesthésiques aboutissent à l’appréhension de
mouvements somatiques, mouvements qui sont des mouvements aussi bien et dans
le même sens que n’importe quels autres […]. ” (Husserl, 1989 : 329)
En d’autres mots, on ne peut plus faire économie de la fonction subjectivante des
sensations kinesthésiques lorsque se pose la question du passage de l’espace “
corporel ” à l’espace objectif, dans lequel le corps en tant que mien (der eigene
Körper) doit prendre place ; et, qui plus est, on a l’impression que la fonction
subjectivante est une des composantes nécessaires qui permettent de passer de
l'espace "corporel" à l’espace objectif.
Il faut donc prendre en compte le corps propre. La manière dont Husserl procède
peut paraître décevante eu égard au caractère originaire du corps propre : il
remarque tout d’abord un certain nombre de traits qui distinguent l’apparition du
corps en tant que mien (der eigene Körper) tout en le mettant sur le même plan que
toute chose qui apparaît. Ce début d’analyse irait donc dans le sens de la
prédominance de la constitution de la choséité en général sur celle du corps propre,
prédominance qui serait elle même fondée dans le primat des contenus exposants
(en tant que exposant la matière de la chose) sur les contenus non essentiels à la
constitution, parmi lesquels les sensations kinésthésiques seraient rangées. (Husserl,
1989 : 199)
Mais une telle réponse nous semble trop rapide. Car il nous semble que la spécificité
des sensations kinesthésiques n’est pas tellement dans le “ rang ” qu’elles occupent
par rapport aux sensations exposantes – question à laquelle Husserl ne nous semble
pas avoir de réponse stable et définitive - , mais dans le fait qu’elles sont
motivantes. Plus exactement, lorsqu’il s’agit de notre question qui est celle de la
18 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

constitution du corps propre, cette spécificité réside dans le type de motivation


qu’elles fournissent.
Ainsi, si nous revenons à la description husserlienne des traits distinctifs du corps
propre, celle à propos de laquelle on peut en effet croire qu’elle rabat cette question
essentielle sur celle de la choséité en général, nous remarquons la chose suivante :
les images qui appartiennent au corps propre n’ont pas la même motivation
kinesthésique que les images de la chose perçue en général.
“ [...] la multiplicité des images qui appartiennent à mon corps a une motivation
kinesthésique qui la distingue des autres choses. ” (Husserl, 1989 : 330)
La spécificité des sensations kinesthésiques pour la constitution du corps propre
réside donc dans le fait qu’elles sont appréhendées comme localisées dans le corps
propre (leur fonction subjectivante), et dans le fait qu’elles fournissent le critère de
l’appartenance des images perçues à mon corps. A l’égard d’un décours quelconque
des sensations visuelles par exemple, je ne peux décider si la chose qu’elles
exposent appartient à mon corps (ma main par exemple) qu’en se basant sur la
motivation kinesthésique de ces images (une combinaison déterminée des décours
proprioceptifs de mon bras et de mes yeux motive un changement déterminé de
l’image de ma main).
Il est vrai qu’une telle proposition va toujours dans le sens du primat de la
constitution de la choséité sur celle du corps propre : tout se passe comme s’il y
avait d’abord les choses constituées et qu’il se trouvait ensuite que, parmi elles, il y
en a certaines que l’on nomme, selon un certain nombre de critères, le corps propre.
Il est vrai également que cette définition va être remise en question par Husserl lui-
même, en particulier dans Ideen II, car de toute évidence elle est insuffisante : je ne
vois jamais mon dos par exemple, il n’en reste pas moins qu’il fait partie de mon
corps propre (d’où, nous l’avons déjà souligné, l’importance du toucher).
Dans une telle proposition cependant la question du corps propre est déplacée de ce
qu’il y a du propre dans le corps (i.e. support invariable des sensations
immédiatement miennes) vers ce qui peut y être (a) variable et (b) défini autrement
que comme support de sensations (car ce qui définit ici cet aspect du corps propre,
c’est l’ensemble des motivations relatives à des images).
C’est dans ce sens que nous semble aller toute la description du §83, qui cherche,
comme nous l’avons remarqué, à décrire les traits qui distinguent l’apparition du
corps propre, toujours dans ce débat entre la chose et le corps propre. Elle fait
apparaître, dans la variabilité même du corps propre, ce qui le distingue de toute
chose : le fait que mon corps ne peut me fuir.
“ [...] toute chose, dans tout monde, peut me fuir, mon corps seul ne le peut pas. ”
(Husserl, 1989 : 330)
Nous aboutissons donc à une première “ définition ” du corps propre, celle qui va
fonder la réponse husserlienne à la question du déplacement du corps propre dans
l’espace : le corps est (1) cette chose particulière qui ne peut me fuir, et (2) dont
l’apparaître à une motivation kinesthésique tout à fait particulière.
Titre courant de l’article 19

Cela est-il suffisant pour rendre compte de l’unité du corps propre dans le
mouvement ? Il semblerait que non, et le titre du §83 nous le confirme10 : les
sensations kinesthésiques ne semblent pas être suffisantes pour la constitution du
corps propre.

5. Sensations kinesthésiques et leurs substitutifs

5.1 Remarque sur l’extension possible de la motivation au-delà du corps propre

Avant de continuer, faisons une remarque. On pourrait s’étonner de cette


manière, aussi provisoire soit-elle, de définir le corps propre. Nous n’avons pas
cessé d’y insister, cette analyse husserlienne du corps propre semble partir d’abord
du corps comme chose, du Körper, et il serait sans doute légitime d’en contester tout
le développement à cause de ce parti pris. En effet, si nous admettons, comme le fait
Merleau-Ponty par exemple, que le corps propre est d’abord l’origine de tout
apparaître, qu’il est donc d’abord le corps propre avant même que le sujet puisse le
saisir comme corps-chose, il semblerait difficile de soutenir la légitimité d’une telle
position.
La raison pour laquelle la position husserlienne mérite que l’on s’y attarde est
double :
Tout d’abord elle est en un certain sens plus conséquente méthodologiquement,
elle a en tous cas une certaine légitimité dans le cadre husserlien : Husserl essaye ici
de tenir jusqu’au bout l’exigence phénoménologique de la description de ce qui
apparaît, sans se donner une théorie préalable sur l’origine d’un rapport au monde.
Il est vrai qu’en retour on risque de trouver cette origine dans la conscience
désincarnée, mais rappelons que ce texte date d’avant “ le tournant idéaliste ”, et la
conscience est ici encore le nom donné à l’instance qui décrit l’apparaître, et non à
l’instance qui le régit (l’importance même de la problématique de la kinesthèse
comme motivante en témoigne).
La deuxième remarque a une portée que nous allons retrouver tout au long de
notre développement, elle concerne encore une fois la relation entre les contenus
exposant et leur motivation kinesthésique. Tout contenu exposant est motivé, et la
multiplicité des expositions est corrélative d’une multiplicité des motivations. Les
deux multiplicités sont cependant de nature différente : à la différence des contenus
exposants, toutes les circonstances motivantes possibles ne sont pas visées, car
“ [...] au sein d’une possibilité logique nous pourrions concevoir le nombre des
variables motivantes accru à volonté. ” (Husserl : 1989, 284)

10
“ § 83. Mouvement actif et mouvement passif du corps propre (Leib). Limites de la
constitution kinesthésique du corps charnel. ”
20 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

La multiplicité des expositions est au contraire définie à partir d’un nombre fini
des possibilités existantes :
“ Cette multiplicité d’apparitions, et la multiplicité d’expositions qu’elle
comporte, doivent former un type de motivation unitaire et légal ; elles doivent être
liées de manière légalement cohésive (donc, sur le mode d’une sélection
génériquement circonscrite à partir des possibilités existantes [nous soulignons] en
général), être liées à une multiplicité pareillement importante et génériquement
déterminée de circonstances motivantes. ” (Husserl, 1989 : 284)
Quelle conclusion tirer du fait qu’il peut y avoir un nombre possiblement infini
des variables motivantes ? Comment comprendre que, de ce nombre, certaines
variables sont effectivement motivantes, et d’autres à titre d’une possibilité logique
?
“ Il s’agit de la multiplicité qui a de fait vocation à motiver ; dans les termes
d’une psychologie de l’association : qui est entrée en un entrelacement associatif
avec des variations des contenus exposants. ” (Husserl, 1989 : 284)
Comment interpréter ce postulat selon lequel il s’agit d’une multiplicité qui est
motivante de fait ? Rappelons-nous que le corps propre, en vertu de la fonction
subjectivante des sensations kinesthésiques, est essentiellement l’ensemble des
motivations possibles. Une note de J.-F. Lavigne éclaire cette question :
“ Le corps propre, titre général recouvrant les possibilités de motivation
kinesthésiques, n’est pas eidétiquement nécessaire : il est un fait qui est à l’origine
de légalités constituées par association. ” (Husserl, 1989, : 465) 11
Nous arrivons ainsi à une conclusion quelque peu paradoxale : le corps propre
justement en tant qu’il est propre (i.e. lieu de localisation de l’ensemble des
kinesthèses, appréhendé comme immédiatement mien) n’est pas nécessaire à titre
d’une possibilité eidétique. Ce qui est nécessaire eidétiquement, c’est une
multiplicité des variables motivantes, et “ il se trouve ” que, de fait, c’est le corps
propre, plus exactement les kinesthèses, qui assure cette fonction. Mais, de cette
multiplicité des variables motivantes, certaines peuvent ne pas appartenir à
l’ensemble des kinesthèses. Elles sont donc pour l’instant définies comme des
variables motivantes à titre d’une possibilité logique, variables qui excèdent la
corrélation sensations exposantes – sensations kinesthésiques. Ce qui nous importe
ici pour les besoins de notre parcours, c’est le fait que la multiplicité des variables
motivantes ne se réduit pas à l’ensemble des kinesthèses.
Une telle conclusion doit être resituée dans le contexte plus général du statut du
corps propre chez Husserl. Ce statut est ambigu, il se joue entre deux exigences
contradictoires : celle de la fondation de toute activité de la conscience dans le

11
Il s’agit de la note 1, p. 284 dans le texte de Chose et Espace. Cette note porte sur le mot
fait dans la citation précédente. “ Il s’agit de la multiplicité qui a de fait vocation à motiver...

Titre courant de l’article 21

sensible, donc dans le corps propre, et celle de la toute-puissance de la sphère idéale


de la conscience constituante. Tout au long de son parcours, Husserl ne cesse
d’osciller entre ces deux configurations. Ce que nous avons restitué de Chose et
Espace en fournit la preuve : d’un côté la nécessité, à travers les kinesthèses, du
corps propre incarné pour la constitution de la chose spatiale une, de l’autre côté le
caractère éventuellement contingent de la motivation kinesthésique.
C’est ici sans doute le point de basculement qui permettra à Husserl beaucoup
plus tard, à l’époque de la phénoménologie génétique, de reconduire toute la
thématique de la vie et de la facticité (i.e. en particulier le corps en tant que lieu des
synthèses passives) à l’activité de l’Ego transcendantal élargi12. C’est sans doute ici
le point qui est au cœur de la critique de Merleau-Ponty ou de Didier Franck, car il
est plus que problématique de réduire le corps propre à cette fonction de fait (dans le
sens où le fait est ici non seulement contingent, ce qui est factuellement tel ou tel,
mais dans le sens où il est ce qui est non nécessaire à la constitution).
Nous reprenons à notre compte ces critiques dans l’exacte mesure où ce statut
ambigu du corps peut être vu, chez Husserl, comme tributaire d’une position qui
érigera la conscience en un pouvoir absolu. Nous apercevons cependant dans ce
point précis une autre possibilité de lecture, - et c’est pour cette raison que nous
l’appelons le point de basculement,- une possibilité d’autant plus étonnante qu’elle
apparaît au sein même de ce dispositif husserlien. Nous pouvons l’annoncer dès
maintenant : cette possibilité de lecture s’annonce comme ce qui va dans le sens
d’une certaine atténuation du rôle du corps propre charnel en tant que lieu des
kinesthèses (disons, pour aller vite, de la configuration merleau-pontienne), mais
cette atténuation ne se fera pas au profit du pouvoir absolu de la conscience. Cette
possibilité de lecture, qui constituerait donc “ une troisième voie ”, nous semble
trouver confirmation dans ce que nous allons trouver dans la suite du §83.
Nous allons donc maintenant, comme annoncé, poursuivre notre lecture du §83,
que nous avons laissé à l’endroit où se posait la question de savoir si les sensations
kinesthésiques étaient suffisantes pour la constitution de l’unité du corps propre
dans le mouvement.

5.2 Les substitutifs


Comment donc le Je se met-il en mouvement ? Le type de motivation que
fournissent les sensations kinesthésiques pour les images du corps propre est donc
tout à fait particulier parce que ces images ne peuvent me fuir, alors même que je
marche et les images du monde entier défilent.
“ […] le point-Je accompagne toujours ce mouvement, quel que soit le
mouvement le Je ne s’éloigne pas, le corps de chair se meut sans s’ “ éloigner ” : les

12
De nombreux commentateurs s’y accordent, cf. en particulier (Granel : 1968), (Montavont :
1999)
22 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

images de celui-ci ne s’altèrent pas au sens de l’éloignement. C’est ainsi que le Je se


met en mouvement. ” (Husserl, 1989 : 331)
Du coup, le corps en tant que mien (eigene Korpër) doit être appréhendé comme
changeant de distance par rapport à d’autres choses. Encore une fois, on suppose le
changement de place relatif entre deux choses constitué antérieurement, ce qui ne va
pas sans ambiguïté : c’est supposer l’espace déjà constitué, alors même que Husserl
cherche à décrire l’entrelacement de la constitution de l’espace objectif et du corps
propre.
Mais supposons que cette remarque ait une portée limitée. C’est donc de cette
manière que le Je se met en mouvement. Cependant, nous n’avons pas encore
explicité la constitution de l’espace objectif. Par ailleurs, à ce stade, le corps propre
dans son unité est-il constitué ? Nous n’avons que l’appréhension du mouvement, “
le Je se met en mouvement ”, mais le fait que le corps propre tout entier puisse
changer de place dans l’espace objectif n’est pas encore acquis13.
Pour ce faire, Husserl va examiner les cas suivants :
(1) Le cas fondamental de la constitution de la chose spatiale ; (2) le cas où “ Je
me déplace à côté de l’objet en mouvement ” ; (3) le cas où “ Je suis mû ”.
Pour chaque cas, il vas examiner : (a) un décours de sensations “ extéroceptives
” relatives à l’environnement, (b) un décours de sensations “ extéroceptives ”
relatives à l’objet en mouvement objectif, (c) un décours de sensations “
extéroceptives ” relatives à mon corps en tant que chose, et (d) un décours
kinesthésique.
Nous avons déjà explicité le premier cas et le rôle qu’y jouent les sensations
kinesthésiques. Soulignons que pour la constitution du mouvement objectif de la
chose spatiale une, tout changement des contenus exposants (des images) doit
pouvoir être compensé par le changement kinesthésique.
“ [...] [nous avons] d’un côté une multiplicité de phénomènes tandis que l’oeil,
la tête, le corps restent inchangés, c’est–à-dire dans le non-changement des
moments motivants du Je meus ; et, de l’autre, [...] [nous pouvons] “ nous mouvoir
”, et qu’alors des variations corrélatives se présentent. [...] Toute altération

13
On se rapportera notamment à l’Appendice X (Husserl : 1989, 428) où Husserl ne semble
pas être satisfait de cette première ébauche de la constitution du mouvement objectif du corps
par l’altération de la distance entre les images de mon corps et les images des choses en
repos. C’est que, il le dira plus tard dans La terre ne se meut pas (Husserl : 1989a), cela
supposerait un sol absolu et immuable comme critère de repos. Cela ne nous semble pas
déstabiliser notre développement : d’une part, cela veut dire justement que les sensations
kinesthésiques ne sont pas en soi suffisantes, et d’autre part, le cas du mouvement passif du
Je, qui va nous servir d’argument à l’instant, garde à l’époque de La terre ne se meut pas un
statut tout à fait particulier (cf. infra 5.3).
Titre courant de l’article 23

phénoménale d’un côté peut être compensée par une altération phénoménale dans le
Je me meus de l’autre côté. ” (Husserl, 1989 : 427)
Dans le cas général, celui où le corps tout entier est au repos et seul l’œil bouge,
cela signifie que le repos de la chose est constitué lorsque l’immobilité
kinesthésique s’accompagne d’absence d’altération de l’image ; ou lorsque la
variation kinesthésique s’accompagne des altérations qui sont continuellement les
mêmes.
Lorsque nous examinons le cas où le corps tout entier se déplace, les choses
deviennent plus compliquées. Pour ce qui est de constitution du corps propre,
Husserl soutient alors qu’en alternant les cas (2) et (3), c’est-à-dire en se mettant
successivement dans les situations décrites, et en procédant de la même manière que
pour la constitution du mouvement de la chose spatiale une, c’est-à-dire par la
compensation du changement dans les décours des sensations motivées, on acquiert
la compréhension du mouvement du corps propre en tant que un et même. Le cas (2)
est celui où l’on est en présence des décours kinesthésiques, et ne pose pas de
problème à Husserl, car il semble correspondre au cas de la constitution de la chose
spatiale une. Le cas (3) va poser un problème plus difficile.
Examinons le cas (2). (Je me déplace à côté de la chose en mouvement.) J’ai ici
le continuum des images de l’environnement et de mon corps, avec les motivations
kinesthésiques correspondantes, et les images de mon corps gardent toujours le
même éloignement à la fois par rapport au Je et à la chose. Les sensations
kinesthésiques fonctionnent comme objectivantes pour l’apparition des choses (y
compris mon corps en tant que chose), et comme subjectivantes, localisées dans
mon corps.
Nous pouvons donc le reformuler de manière suivante : D’un côté, “ tout objet
qui apparaît toujours pareil dans les changements kinesthésiques se meut ”, et il en
est de même pour le corps du Je ; et de l’autre côté nous avons les images du corps
qui gardent toujours le même éloignement par rapport à la chose. Nous pouvons en
conclure que mon corps se meut aussi, et se meut avec le Je d’un mouvement
parallèle à celui de la chose.
“ Et cet être-mû-ensemble, ce conserver-ensemble-sa-place se constitue par la
médiation des circonstances kinesthésiques, qui sont variables. ” (Husserl, 1989 :
332)
Donc, c’est la variabilité kinesthésique qui motive en dernier recours
l’appréhension de mon corps comme corps en mouvement, mais, point important,
nécessite déjà un point d’ancrage extérieur qu’est ici la chose en mouvement.
Le cas (3) est plus compliqué. (Je suis en repos dans une voiture en marche.)
Supposons : je suis en repos dans une voiture ou un avion qui est en mouvement
uniforme (pas d’accélération). Qu’en est il des sensations kinesthésiques dans ce cas
? Pour la constitution du corps propre en tant que mû, ce sont les sensations
24 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

kinesthésiques qui sont motivantes, or elles sont “ absentes ”, et nous n’avons que
les décours des sensations “ extéroceptives ”. Nous avons ici le repos kinesthésique
lié au repos de l’image de mon corps et de l’image de la voiture, ce qui devrait
motiver le repos absolu de mon corps. Seules les images de l’environnement
défilent. Selon ces considérations, c’est cela que je devrais percevoir :
“ Sous moi courait la terre, tandis que j’étais au repos. ” (Husserl, 1989 : 333)
Et pourtant, on le sait bien, ce n’est pas cela que je perçois quand je suis dans
une voiture en marche. Il faut résoudre cette contradiction, et trouver le critère qui
permet que le mouvement du corps tout entier soit constitué. Comment se constitue
alors le mouvement du corps tout entier, si les sensations kinesthésiques font défaut
? C’est alors que Husserl émet une hypothèse pour le moins surprenante :
“ Devons nous dire : la voiture assume, avec ses états de mouvements, où si l’on
veut avec les changements phénoménologiques correspondants, la fonction de la
sensation kinesthésique ? ” (Husserl, 1989 : 332)
Il examine alors de plus près si cette supposition tient, en lui faisant passer “
l’examen ” du cas fondamental de la constitution : ce que nous avons appelé la
compensation.
“ Chaque fois que j’immobilise le mouvement, j’ai l’ancienne image du monde,
à chaque mouvement de la voiture une série déterminée d’images du monde ;
inversion : de nouveau l’ancienne et ainsi de suite. ” (Husserl, 1989 : 332)
Cela ne satisfait pas pleinement Husserl, et il y apporte ce qu’il va appeler plus
loin un “ complément important ” ; nous y reviendrons dans un instant, mais disons
d’abord un mot sur une ambiguïté qui marque peut être une limite à cette analyse.
Le cas fondamental de la constitution suppose, pour la mise en place d’une
compensation possible, le libre mouvement de la kinesthèse, i.e. le je peux. Telle est
la condition pour que le Je puisse compenser une altération de l’image par le Je me
meus. Dès lors, que signifie, dans la citation ci-dessus, “ chaque fois que
j’immobilise le mouvement ”, s’il s’agit d’un mouvement passif du corps dans la
voiture ? n’y a-t-il pas ici à distinguer entre :
- le mouvement passif du corps propre véhiculé, auquel cas il y a absence de
kinesthèse, et l’appréhension du déplacement du corps tout entier pose
effectivement problème en première analyse, à cause de l’absence des composantes
motivantes ;
- le mouvement du corps lorsque je conduis activement la voiture, et auquel cas
des régularités kinesthésiques, relatives à ce que je fais pour conduire la voiture,
existent. Ce cas de figure serait peut être à distinguer du cas (2) où je cours
librement à côté de la voiture, car les régularités kinesthésiques ne sont pas ici de la
même nature que dans le cas où je me meus librement. Ce cas de figure irait dans le
sens d’un certain “ corps augmenté ”, dans la mesure où la présence des décours
Titre courant de l’article 25

kinesthésiques réorganisés par rapport à une situation “ normale ” motive


l’appréhension du déplacement du corps avec la voiture.
Husserl ne fait pas explicitement une telle distinction, ce qui le conduirait à
distinguer un cas de plus, et semble confondre les deux cas que nous distinguons. Il
n’en reste pas moins que le cas qui nous occupe maintenant, celui du déplacement
absolument passif du corps, pose toujours problème. Nous venons de l’indiquer,
Husserl tente de le résoudre en faisant appel aux états de la voiture comme ce qui
assume la fonction des sensations kinesthésiques. Il semble alors que la solution ne
soit pas pleinement satisfaisante :
“ A la vérité je ne vois pas les différences des états de la voiture (ou à peine
quelque chose de ceux-ci). ” (Husserl, 1989 : 332)
Si je voyais les différences des états de la voiture dans laquelle je suis assis (par
exemple, les roues qui tournent), ces différences joueraient le rôle des variables
motivantes en lieu et place des kinesthèses et permettraient de constituer
l’appréhension de mon corps comme mû). Remarquons que les états de la voiture
vont tout de même être retenues par Husserl, non pas dans le cadre de la visibilité,
mais dans celui des sensations “ secondaires ” : le bruit, les secousses de la voiture,
etc14.
“ […]à la place de la motivation kinesthésique [il y a] à présent les secousses de
la voiture, le bruit du roulement des roues et choses semblables, ce qui diffère
toutefois selon les cas. ” (Husserl, 1989 : 333)
Ces changements vont donc être appelés les changements substitutifs : en
absence des sensations kinesthésiques, ils assurent la fonction de motivation qui
était jusqu’à présent réservée à la kinesthèse, et constituent le repos ou le
mouvement du corps propre dans l’espace objectif.
Tout cela est laissé par Husserl à l’état d’une réflexion, et il nous faut revenir à
ce que Husserl propose comme “ compléments ” aux états de la voiture.

14
Reprenant à son compte une longue tradition philosophique, Husserl fait une distinction
entre les sensations primaires (visuelles et tactiles) comme ce qui donne accès aux qualités de
l’objets qui sont à même cet objet, qui comblent son espace (couleur, rugosité) ; et les
sensations secondaires ou annexes (p. ex. auditives) qui n’offrent pas une telle possibilité.
L’enjeu de cette distinction est d’établir une hiérarchie entre les éléments qui servent à la
constitution de la chose spatiale.
Or, ici Husserl fait intervenir les sensations secondaires (l’ouïe) pour la constitution du corps
propre, et on pourrait se demander si cela ne remet pas en question le caractère privilégié des
sensations primaires. Lorsque l’on sait l’importance que Husserl va accorder aux sensations
primaires (le toucher) dès Ideen II, une telle remise en question ne semble pas possible ou
pertinente dans le cadre husserlien. Nous ne développerons pas ici cette question, indiquons
simplement que le cas du mouvement passif, qui met justement en jeu les sensations
secondaires, semble occuper Husserl bien au-delà des Ideen II (cf. infra 5.3), et nous semble
déstabiliser tout de même cette distinction.
26 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

“ Cette appréhension [celle de mon corps tout entier en mouvement dans


l’espace objectif], est-elle déjà médiatisée par la perception des autres, qui montent
en voiture, se meuvent donc avec celle-ci dans le monde en repos, et maintenant me
figuré-je moi-même y être, et m’interprété-je moi-même comme roulant (lorsque je
suis monté en voiture), inversant ainsi l’appréhension que j’ai, comme appréhension
illusoire ? ” (Husserl, 1989 : 333)
Cela veut dire que l’on doit présupposer deux choses : la constitution préalable
de la spatialité objective, ce qui remet en question le postulat initial de
l’entrelacement de la constitution de cette spatialité et de celle du corps propre ; la
compréhension du fait que je suis semblable aux autres, du moins sur le plan de mon
rapport à l’espace, ce qui remet en question le point de départ selon lequel le Je est à
l’origine de la spatialité. Bref, on est obligé de présupposer la compréhension de
l’intersubjectivité avant la compréhension de mon corps comme se déplaçant dans
l’espace objectif.
Certes, on pourrait dire que la constitution d’autrui présuppose alors la
constitution de son corps-chose (Körper) (Husserl, 1992), et donc la mise en jeu de
mes kinesthèses à l’occasion de la perception correspondante, mais encore une fois
les sensations kinesthésiques ne sont pas, dans ce cas de figure, ni suffisantes, ni à
proprement parler motivantes pour l’appréhension de mon propre corps comme
corps en mouvement objectif.

Résumons. Le cas du mouvement passif du corps propre demande, pour que le


déplacement du corps tout entier soit constitué, non pas des sensations
kinesthésiques, étant donné l’absence de celles-ci, mais le concours d’autres
circonstances motivantes, substitutives des sensations kinesthésiques ; voire le
concours de la perception des autres (en tant que autres déjà constitués) qui
médiatise cette appréhension. Ce que nous avons donc appelé les variables
motivantes qui n’appartiennent pas à l’ensemble des kinesthèses, et donc au corps
propre (cf. supra 5.1), est quelque chose qui ne vient pas du corps lui-même : il
s’agit des “ prolongements ” du corps propre, prolongements qui sont cependant de
telle nature qu’ils rendent possible la constitution du corps propre.
Le point qu’il faut alors souligner consiste en ceci : on pourrait supposer que ce
troisième cas est un cas non-essentiel pour la constitution du corps propre. Nous ne
le pensons pas, car seul ce cas permet justement l’appréhension du corps propre
comme un et même dans l’espace objectif, et, il convient de le rappeler, sans une
telle appréhension nous n’avons ni rendu compte du sujet incarné, ni constitué
l’unité du corps propre et l’espace homogène.
Il semble donc essentiel, pour la constitution du corps propre en tant que un et
même dans l’espace objectif (et à la différence du cas général de la constitution de
la chose spatiale une), de procéder à ce que nous avons appelé les compensations en
mobilisant les trois cas de figure (nous avons ici en vue le cas général de la
Titre courant de l’article 27

constitution de la chose lorsque le corps propre est en en repos, et les deux cas dans
lesquels le corps se déplace). Ce qui voudrait dire qu’il est nécessaire, pour
constituer l’unité du corps propre, de faire recours à l’être-mû, à la situation dans
laquelle mon corps tout entier est porté par autre chose que lui, et qu’il est alors
nécessaire de faire appel au concours des substitutifs.
5.3 Et les sensations tactiles ?

Cependant, n’avons nous pas perdu de vue quelque chose d’important ? De quel
droit, dans notre développement, n’avons-nous pas véritablement fait mention des
sensations tactiles que l’on sait de première importance pour la constitution du corps
propre ?
Il va de soi que, dès l’époque de Ideen II, le rôle des sensations tactiles dans la
constitution du corps propre déplacera quelque peu le cadre de la question : plutôt
que de postuler une constitution essentiellement visuo-kinesthésique que nous avons
décrite, Husserl va se tourner vers une constitution essentiellement tactilo-
kinesthésique du corps propre. Il s’en suivra un certain nombre de déplacement dans
la notion même de kinesthèse que nous n’avons pas la possibilité de décrire ici.
Mais cela changera-t-il quelque chose pour notre question du déplacement du corps
propre dans l’espace objectif ? Nous ne le pensons pas. A la toute fin d’un texte
tardif, puisqu’il date de 1931, Husserl reprend la question de la constitution de
l’espace objectif.
Je me demande : le monde objectif, la spatio-temporalité homogène, […] ne se
constitue-t-il qu’à travers le jeu coordonné du marcher soi-même et être-conduit,
être mû mécaniquement. (Husserl, 1989a : 93)15
Après avoir analysé le “ marcher soi-même ”, un bref paragraphe qui clos le
texte nous indique, par son caractère programmatique même, toute la difficulté et
l’importance du cas que nous avons étudié, et lie en une seule question l’être-porté
et l’intropathie16.
Mais maintenant, l’être-mû mécaniquement dans l’espace (être-conduit, être-tiré,
etc.) n’opère-t-il rien pour la constitution, n’opère-t-il rien d’essentiel pour la
possibilité de l’intropathie ? (Husserl, 1989a: 94)
6 Discussion
Les choses se précisent maintenant :
Si je dis que le corps propre est le lieu même de la sensibilité, cet argument
présuppose alors l’unité préalable, originaire et immédiatement ressentie du corps

15
Il s’agit du manuscrit D12 IV, “ Le monde du présent vivant et la constitution du monde
ambiant extérieur à la chair ”, traduction de J.-F. Lavigne.
16
Rappelons brièvement que l’on désigne par l’intropathie “ l’imputation au corps propre
d’autrui d’une profondeur égologique ” [Salanskis : 1998, 68], i. e. d’un psychisme.
28 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

propre. Que veut dire une telle unité ? Cette unité doit alors être à la fois celle du
lieu de la sensibilité, et celle de ce lieu en tant que un, même et invariable dans
l’espace, par opposition aux autres choses. Dans cet argument, ce sont les sensations
kinesthésiques qui sont considérées, étant ce qu’il y a de plus intime au corps
propre, comme ce qui le constitue en dernière instance.
Nous l’avons souligné, ce qui constitue déjà la première définition du corps
propre chez Husserl, c’est les motivations kinesthésiques particulières des images de
mon corps (telles que mon corps ne peut jamais me fuir). Mais de telles motivations
se révèlent insuffisantes pour la constitution du mouvement du corps propre tout
entier et sont insuffisantes pour la constitution de l’espace dans lequel mon corps en
tant que un et même se déplace. Ce qui revient à dire que l’unité spatiale du corps ne
s’acquiert pas par les seules sensations kinesthésiques, ni ne découle du privilège de
l’immédiateté qui serait le leur.
Avant de conclure, examinons deux remarques qui pourraient avoir valeur de
contre-argument à notre développement :
Première remarque. D’un point de vue strictement husserlien, si l’on tient pour
tel la position de l’époque des Ideen, notre développement comporte une
inconséquence. D’un tel point de vue, le fait de faire intervenir autrui ou l’objet
dans l’explication de la constitution du corps propre ne signifie pas forcement
qu’une telle dépendance existe au niveau eidétique. Car il en va toujours, du point
de vue husserlien, des enchaînements dans la région conscience, et c’est pourquoi
toute transcendance peut être “ récupérée ” par l’Ego constituant.
Or, un tel caractère strict de la réduction phénoménologique, en dehors du fait
que les développements qui sont en jeu dans Chose et Espace nous semblent lui être
antérieurs dans le parcours husserlien, est constamment remis en question par
Husserl lui-même : en attestent en particulier le fait que les sensations
kinesthésiques, puisqu’elles sont inséparables du mouvement spatial et donc
échappent en définitive à ce partage strict, vont servir d’argument tantôt à titre de
sensations subjectivantes, tantôt à titre de sensations objectivantes.
Deuxième remarque. D’un autre point de vue, on pourrait dire que le je me meus
qui se signale par les sensations kinesthésiques est là avant même la constitution du
corps propre, et à fortiori avant son unité. Dans ce cas, notre développement
pourrait être remis en question : je me meus et kinesthèse irréductibles et, dira-t-on,
irréductibilité du corps propre en tant que le je me meus originaire. Mais justement,
si l’on prend au sérieux une telle position, à quoi nous conduirait-elle ? Dans la
mesure où cette irréductibilité du corps propre se jouerait en amont de tout corps
Titre courant de l’article 29

constitué, n’aboutirait-on pas à un discours sur une intériorité absolue17, et vers le


contraire de ce que l’on semble défendre, à savoir l’importance du corps charnel ?
Nous en avons déjà l’esquisse chez Husserl, lorsque dans les Appendices la
tension entre l’exigence de rendre compte de la constitution du corps propre et la
nécessité du Je me meus pour cette constitution se fait sentir de la manière la plus
aiguë, ce qui conduit Husserl à postuler un Je me meus en amont du corps propre :
“ Il est clair que la constitution de la corporéité présuppose partout le Je me
meus […] et ce Je me meus ne signifie “ pas encore ” un mouvement corporel
phénoménal de mon corps. Le corps-propre n’est pas encore constitué là. ” (Husserl,
1989 : 427)
Cette configuration irait donc vers un certain éprouver de soi-même, une
sensibilité intérieure à la corporéité constitué. Ce n’est donc pas la voie que nous
voudrions emprunter, même si nous sommes par ailleurs sensibles à l’argument
d’une subjectivité irréductible. Car notre question est plutôt de comprendre
comment la subjectivité est immédiatement corporelle, et comment cette corporéité
est immédiatement spatiale, ce qui interdit de la saisir comme une intériorité
absolue, en amont d’un corps factuel. Nous ne discutons donc pas ici la sensibilité
du vivant comme telle, mais le fait que cette sensibilité, si l’on était tenté de la
considérer “ en soi ” et comme absolument originaire, ne saurait être suffisante à la
constitution de l’unité spatiale du corps propre.

Les conséquences de notre parcours nous semblent être les suivantes :


D’un point de vue d’une éventuelle naturalisation de la phénoménologie du
corps, qui cherche à définir les substrats de l’activité perceptive, deux types
d’articulation nous semblent possibles :
Soit on se limite à la considération de notre premier argument, celui de
l’extension des variables motivantes au-delà des kinesthèses. Dans ce cas,
l’articulation avec les sciences cognitives semble possible. En effet, ont pourrait
supposer, - ce que nous semblent faire majoritairement les sciences cognitives -, que
les aspects nécessaires et suffisants à la perception spatiale sont les sensations (i), et
les kinesthèses objectivantes (Ko) et subjectivantes (Ks) (ce dernier point,
remarquons-le, ne va pas sans problème, car c’est de l’activité du Je qu’il s’agit ici).
Y adjoindre, comme nous le faisons, d’autres variables motivantes (aVm) qui sont
en fin de compte des sensations extéroceptives qui acquièrent un statut particulier,
ne pose peut être pas de problème en soi. Bien plus, cela facilite peut être la tâche de
l’investigation scientifique de la perception, car la kinesthèse peut alors être l’objet
d’une substitution technique et on pourrait supposer que le besoin de s’aventurer

17
C’est vers cette configuration que nous semble aller le travail de Michel Henry, s’il est
permis de le résumer de manière suivante : mon vrai corps, en tant qu’il est le pouvoir même
du sentir, n’est pas visible.
30 RSTI - RIA – 19/2005. ARCO 2004

vers la compréhension de la kinesthèse comme telle (i.e. comme une intériorité) se


fait moins pressant18. Cependant, dans une telle investigation scientifique, on ne
saurait négliger ce que notre développement a acquis : ce n’est pas uniquement dans
les corrélâts neurophysiologiques qu’il faut chercher le siège de la motivation, mais
également dans l’agencement à chaque fois particulier des dispositifs techniques qui
participent à la perception. Si la kinesthèse n’est pas suffisante pour la constitution
du corps propre, le corps propre est toujours déjà augmenté et ce qui lui sert de “
prolongement ” le constitue en retour.
Soit on prend en compte les deux arguments, celui des variables motivantes
substitutives, et celui de l’appréhension du mouvement objectif par l’intermédiaire
de la perception des autres. Dans ce cas, notre développement nous semble
compliquer quelque peu le projet de naturalisation. Car c’est une chose que de tenter
une naturalisation d’un agent isolé, la spatialité de son corps propre étant constituée
par (i, Ko, Ks) ou par (i, Ko, Ks, aVm) ; mais c’en est une autre, bien moins facile,
que de la tenter encore, si l’on nous accorde que la constitution du sens d’être du
corps propre ne se résume pas à l’ensemble de ces variables éventuellement
naturalisables, mais suppose déjà l’horizon de l’intersubjectivité et le monde de la
vie dans lequel les voitures peuvent porter moi-même et les autres.
Nous ne pensons donc pas que la compréhension d’autrui vient s’appuyer sur le
corps propre déjà constitué à travers le jeu réglé des kinesthèses. Ici, au contraire,
l’horizon de l’intersubjectivité nous semble préalable à la constitution à la fois du
sens d’être des choses qui est aussi celui de leur spatialité objective, et du sens
d’être du corps propre lui-même, comme nous l’avons montré. En d’autres mots, si
Husserl est obligé de multiplier les exemples, en faisant appel aux “ changements
substitutifs ” et aux “ compléments ”, c’est que l’espace intersubjectif, dans lequel
les autres montent en voitures, et dans lequel mon corps peut être porté, est toujours
déjà présupposé, du moins à titre d’horizon, avant même que le jeu des kinesthèses
soit réglé.
D’un point de vue strictement phénoménologique donc, si Husserl n’arrive pas à
rendre compte de la constitution de l’espace objectif à partir d’un sujet solipsiste,
fût-il doté des kinesthéses “ immédiatement ressenties ”, c’est pour une raison
essentielle : l’espace est toujours déjà un espace partagé avec les autres “ sujets ”, et
c’est seulement à partir d’un tel partage, toujours déjà préalable à toute constitution,
que l’espace acquiert un sens pour moi19. Nous nous trouvons ici dans la
configuration analogue à celle de L’origine de la Géométrie, dans laquelle Husserl

18
Nous nous permettons ici de signaler les travaux de l’équipe Suppléance Perceptive
(Costech, Université de Compiègne) sur la proprioception prothétisée, menés sous la
direction de Charles Lenay.
19
L’espace échappe donc, comme le montre également (Franck, 1986) à la constitution par
une conscience solipsiste, fût-elle incarnée dans un corps propre isolé : il implique toujours
une intersubjectivité charnelle, une relation à autrui préalable à la fois à l’espace objectif et
au corps propre.
Titre courant de l’article 31

met en évidence la nécessité, pour l’intentionnalité, de s’appuyer sur le monde de la


vie préalable. Mais cela nous rapproche également du motif derridien de supplément
: le sens du corps propre ne se constitue qu’à condition de faire appel à ce qui ne se
range pas sous la figure de l’intériorité immédiatement ressentie.

Notre développement nous contraint donc à voir cette spatialité du corps comme
impliquant nécessairement autre chose que lui. En d’autres mots, la spatialité
originaire du corps propre, dans l’unité même que l’on attribue au propre dans cette
expression, nécessite le concours des substitutifs de sensations kinesthésiques.
L’unité du corps propre ne s’acquiert pas par les seules sensations kinesthésiques,
comme le voudrait l’argument de l’intériorité originaire.

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