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PAUL-JACQUES BONZON

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10 • YANI
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11 •AHMED ET MAGALI
Cycle moyen.

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PAUL-JACQUES BONZON

INSTITUTEUR HONORAIRE
LAURÉAT DES PRIX 'JEUNESSE’ "ENFANCE DU MONDE"
"JEUNESSE"
"NEW YORK HERALD TRIBUNE"
"GRAND PRIX DE LITTÉRATURE DU SALON DE L'ENFANCE"

Le relais des

CIGALES
LIVRE DE LECTURES SUIVIES
COURS MOYEN

ILLUSTRATIONS DE DANIEL DUPUY

1973
DELAGRAVE
15, rue Soufflet, 75005 Paris

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NOTE DE L'AUTEUR

LE RELAIS DES CIGALES est un livre de lectures mi-vies à l'usage du COURS


MOYEN. Son but essentiel, en un temps où l'image prend de plus en plus le pas sur les textes,
est le perfectionnement du mécanisme de la lecture, en principe solidement acquis au cours
élémentaire mais, en réalité, souvent demeuré insuffisant.

A ce perfectionnement, s'ajoute évidemment l’enrichissement apporté par le


vocabulaire, les tournures nouvelles de phrases et le contenu même des textes.

Mais, pour qu'une lecture soit profitable, il faut avant tout que l'élève s'y attache, que
sa sensibilité soit mise en éveil, qu’il « se retrouve » d'abord lui-même, avant de « trouver »
les autres. Combien de textes, de grande valeur cependant, n'ont aucune résonance parce,
qu'ils ne touchent pas le jeune lecteur !

Or, nous vivons à une époque où, de bonne heure, l'enfant partage les joies, les
préoccupations, les soucis, les peines de l’adulte. La vie moderne, mouvante, trépidante,
instable, où le bruit, les déplacements jouent un grand rôle, marque profondément l’enfant.
C'est pourquoi ce livre, au cours de ses soixante-douze chapitres, raconte l'histoire de Jean-
Lou, ce petit Provençal arraché à son calme village, ballotté de toutes parts, à la recherche
de ce que nous appellerons son « équilibre ». Ce récit n'est qu'en apparence le fruit de
l'imagination. Combien de Jean-Lou sont aujourd'hui placés devant de graves difficultés
psychologiques ou sentimentales, à un âge où, naguère, le seul souci de l'enfance était celui
de grandir dans la quiétude ?

Il est d'ailleurs un problème plus spécial, commun à tous les élèves du cours moyen,
que notre jeune héros devra affronter : celui de la sortie de l’école primaire. Maîtres et
parents savent combien est parfois difficile ce passage du milieu paternel qu'est une classe
primaire dans le monde plus vaste, plus socialisé du collège ou du lycée. C'est pourquoi il
nous a paru intéressant de préparer les élèves du cours moyen à cette mutation en plaçant
notre Jean-Lou devant ces petites difficultés... qu'il saura d'ailleurs surmonter.

Quant à l'appareil pédagogique, il se limite à l'explication de quelques mots et à


quelques questions sur l'intelligence des textes, les explications et questions les plus
profitables étant celles proposées par le maître, meilleur juge du niveau de sa classe, et de ce
qu'il peut attendre de ses élèves.

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TABLES DES CHAPITRES

1. L'école de Tourette 7 37. Tout est oublié 130


2. Le chagrin de Jean-Lou 10 38. Une bonne nouvelle 134
3. La grande nouvelle 13 39. Dernier beau jour 139
4. La grande nouvelle (suite) 17 40. Un départ précipité 143
5. Adieu, Tourette ! 20 41. L'accident 145
6. Le beau rêve s'évanouit 23 42. Le récit du drame 148
7. Une nuit mouvementée 27 43. Séparation 151
8. Une nuit mouvementée (suite) 30 44. Visite à l'hôpital 155
9. L'école de Montfaucon 33 45. Comment s'organiser? 158
10. L'école de Montfaucon (suite) 37 46. La grande route de Paris 161
11. L'école de Montfaucon (suite) 41 47. L'appartement de tante Emilie 165
12. L'école de Montfaucon (fin) 44 48. Le projet de Jean-Lou 169
13. Deux nouveaux camarades 47 49. Tribulations dans le métro 173
14. Jour de fête au relais 50 50. Porte close 176
15. Jour de fête au relais (fin) 53 51. Une bonne soirée 179
16. Piboule 56 52. Monsieur le Proviseur 182
17. Piboule (suite) 60 53. La rentrée 187
18. Piboule (fin) 63 54. La rentrée (suite) 189
19. Une lettre de Pierrette 66 55. Des débuts difficiles 192
20. Un appel dans la nuit 69 56. Les rendez-vous du dimanche 195
21. Suzy 73 57. Un jour de novembre 199
22. Une nuit formidable 76 58. « Sous les oliviers » 203
23. Confidences 79 59. Noël à Bobigny 205
24. Une lettre mystérieuse 82 60. Noël à Bobigny (suite) 209
25. Une lettre mystérieuse (fin) 85 61. Le sosie de Piboule 213
26. En route pour l'Espagne 87 62. Le « panier à salade » 217
27. La frontière 91 63. Un bienfait n'est jamais perdu 220
28. Place de Catalogne 95 64. La composition de rédaction 223
29. Le rendez-vous manqué 99 65. La composition de rédaction (suite) 226
30. Une nuit espagnole 102 66. La fin du tunnel 229
31. La mer! 107 67. La seconde lettre 233
32. Gilbert 111 68. Les adieux de Boulou 236
33. La jalousie de Jean-Lou 115 69. La famille réunie 239
34. Une tragique baignade 118 70. La grande surprise 242
35. Une tragique baignade (suite) 123 71. Le dernier trimestre 245
36. Mme Sauthier 126 72. Les plus belles vacances 247

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1 - L'ÉCOLE DE TOURETTE

M. Sahune arpentait la cour de l'école, attendant l'heure de la rentrée, tandis


que les enfants, séparément ou par petits groupes, franchissaient la grille. Mais,
ce matin-là, au lieu d'entreprendre toutes sortes de jeux, les plus grands, tout au
moins, restaient à bavarder sous le préau.
— Ils se racontent sûrement le spectacle de la télévision qu'ils ont vu hier
soir, pensa M. Sahune.
Et il se dit, avec regret :
— Ne seraient-ils pas mieux dans leur lit, au lieu de veiller jusqu'à des
heures impossibles devant le petit écran ? Il faudra que je parle à leurs parents.
Là-dessus, ayant consulté sa montre, il lança, selon son habitude, trois
coups brefs de son sifflet argenté. Docilement, les grands garçons et les grandes
filles se rangèrent à gauche, devant lui, tandis que les petits se plaçaient devant
Mme Sahune.
Un nouveau coup de sifflet et tout ce petit monde pénétra dans le couloir où
s’alignaient deux rangées de portemanteaux. Jean-Lou, un garçon de onze ans, à
l’air éveillé et aux cheveux bruns de petit Provençal, entra le dernier. Conscient
de l'importance de sa fonction de chef de classe, il raccrocha bérets et gilets, mal
suspendus aux patères par les négligents, et referma la porte du couloir. Puis il
vint s’asseoir à son banc, à côté de Janine, une fillette de son âge, aussi brune
que lui, mais qu’il dépassait, en taille, de tout une tête.
La classe débuta par la récitation de la fable qu'on apprenait en ce moment :
Le chêne et le roseau. Cependant, l'atmosphère de l'école n'était pas celle de tous
les jours. Des chuchotements couraient d'un banc à l'autre. Les élèves
paraissaient distraits, ou plutôt préoccupés.
— Eh bien ! fit M. Sahune de sa voix grave, qu’avez-vous donc, ce matin ?
Les petits bruits cessèrent. La récitation terminée, on aborda la leçon de
calcul. Le maître annonça une révision de la notion de « salaire ».
— Tenez ! fit-il, pour que vous compreniez mieux, nous allons prendre
l'exemple d'un ouvrier de la filature de Tourette. J’écris tout de suite l'énoncé du
problème au tableau. Suivez-le bien.

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Il prit un morceau de craie et traça :
— Un ouvrier de la filature reçoit un salaire horaire de 4,20 F. Il
travaille sept heures et demie par jour. Le samedi, il n'est employé que quatre
heures. Calculez son sal...
Mais, subitement, il s’arrêta et pivota sur ses talons. Les chuchotements
venaient de recommencer. Rouge de colère, il s'écria :
— Enfin ! que se passe-t-il ?... Qui se permet de bavarder ?
Il fixa ses dix-sept élèves afin de découvrir le coupable. Soudain, son
regard s’arrêta sur Janine qui pétrissait son mouchoir entre ses doigts. Il quitta
l'estrade et descendit jusqu'à elle.
— Qu’as-tu, Janine ?... Tes yeux sont rouges. Tu pleurais ?... Quelqu’un
te taquinait pendant que j’avais le dos tourné ?
La fillette se contenta de secouer la tête sans répondre.
— Toi, Jean-Lou, son voisin, tu pourrais peut-être me dire ?... Est-ce toi
qui l'agaçais ?
Jean-Lou se leva.
— Non m’sieur. Si elle pleure, c'est à cause de la filature.
— Tu veux dire du problème, qu'elle ne comprend pas ?
— Non m’sieur, de l’usine. Elle va fermer ses portes le mois prochain.
C'est M. Paillet, le patron, qui l’a annoncé hier.... Le papa de Janine n'aura plus
de travail, la mère de Freddy non plus, ni le père de Fanette... ni le mien.
En disant cela, Jean-Lou avait eu bien du mal, lui aussi, à se retenir de
pleurer. Il se rassit et croisa les bras, la tête baissée, comme honteux.
Alors, d’un seul coup, la colère du maître tomba. Son visage devint grave,
bouleversé.
— Je... Je vous demande pardon, mes enfants, bredouilla-t-il, je n'avais
pas compris... je ne savais pas...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Patères : sortes de portemanteaux très simples. . Pourquoi les grands élèves étaient-ils plus
Notion : l’idée qu'on se fait d'une chose. préoccupés que les petits ?
Bredouilla : parla en hésitant sur les mots, comme . Pourquoi Janine s'est-elle mise à pleurer pendant
s’il bégayait. que le maître copiait l'énoncé du problème?
. A votre avis, quelle question allait poser le maître
à la fin du problème?

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LE CHAGRIN
DE JEAN-LOU

A la récréation, M. Sahune se planta sur le perron d’entrée pour surveiller


les deux classes pendant que sa femme profitait de ces quelques minutes de répit
pour vaquer, chez elle, au premier, à quelques travaux culinaires. Il constata
avec soulagement que la petite Janine ne pleurait plus et même, riait avec une
camarade. De leur côté, Fanette et Freddy paraissaient avoir oublié leurs
préoccupations.
Mais soudain, il avisa Jean-Lou, assis tout seul, au bout d'un banc, sous le
préau. Il traversa la cour pour aller jusqu’à lui.
— Eh bien, Jean-Lou, tu ne t’amuses pas avec tes camarades ? Est-ce
toujours à cause de ce que tu m’as appris tout à l'heure ?... Regarde Janine,
Freddy et Fanette, ils n’y pensent plus eux... et ils ont bien raison. Ces graves
soucis ne sont pas de votre âge.
— Oh ! M'sieur, moi, ce n'est pas la même chose.
Le maître parut surpris.
— Que veux-tu dire ? Jean-Lou poussa un soupir.
— Janine, Freddy et Fanette, eux, ne seront peut-être pas obligés de
quitter Tourette. Leurs parents ont encore quelques champs de lavandes ou
d'oliviers... tandis que les miens...
— Pourtant, la ferme où tu habites et qui porte ce joli nom provençal de
Lou Souléou n’appartient-elle pas à ta famille ?

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— Si, M’sieur, mais il n’y a plus que la maison. Autrefois, quand il est
entré à la filature, mon grand-père a vendu les champs qui étaient autour. Nous
n’avons plus rien. Il faudra que nous partions.
Il y avait tant de chagrin dans la voix de Jean-Lou que le maître s’assit à
côté de lui pour lui montrer qu’il prenait part à sa peine.
— Cela t’ennuie donc tant de quitter Tourette ?
— Oh ! oui, M’sieur.
— Cependant, de toute façon, quand tu seras en âge de travailler, il
faudra bien que tu gagnes ta vie ailleurs. Le village est si pauvre. Chaque année,
il perd plusieurs de ses habitants. Il n’y a, hélas !, aucun avenir pour Tourette.
Alors, un peu plus tôt, un peu plus tard... Est-ce que cela ne te console pas ?
Jean-Lou secoua la tête, obstiné.
— Je voudrais rester à Tourette... avec vous, M. Sahune.
Le maître lui prit la main et, sur le ton de la confidence :
— Écoute, Jean-Lou, la fermeture de l’atelier de tissage va m’obliger à
partir, moi aussi. Déjà, l’an dernier, l’administration songeait à la suppression
d’une classe, faute d’effectifs suffisants. Cette année, ton départ, celui de ton
frère et des trois élèves qui vont entrer au collège de Roubignas, rendront cette
fermeture certaine. Ainsi, à la rentrée prochaine, il n’y aura plus qu’une classe à
Tourette. Mme Sahune et moi serons obligés de demander notre changement.
— Oh ! M’sieur, vous... vous aussi, allez partir ?
— Et tu peux croire, mon petit Jean-Lou, que Mme Sahune et moi en
aurons beaucoup de peine. Il y a huit ans que nous sommes ici ; nous nous
plaisions beaucoup à Tourette.
Jean-Lou releva la tête. Son visage n’était plus aussi triste. Il venait de
trouver quelqu’un qui le comprenait, et ce quelqu’un était son maître, qu’il
aimait tant. Certes, le départ de M. Sahune ne le consolait pas, il aurait beaucoup
de chagrin de quitter sa maison, mais puisqu’à la rentrée l'école ne serait plus
« son école »...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Vaquer à : s’occuper à. . Que signifie cette phrase : Ces graves soucis ne


Travaux culinaires : travaux de cuisine, de sont pas de votre âge7 ?
préparation du repas. . Pourquoi Jean-Lou restait-il seul sur le banc?
Lou Souléou : le soleil, en provençal. . Relevez les parties de phrases qui montrent que
Obstiné : être obstiné, c'est montrer de l'entêtement Jean-Lou tient autant à son maître qu'à son village.
dans une idée, une pensée.
Effectifs : le nombre total des enfants dans les
classes.

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3 - LA GRANDE NOUVELLE
Déjà trois semaines que la fermeture de l’atelier de tissage, la seule usine
de Tourette, a été décidée. Les premiers jours, Jean-Lou a éprouvé un réel et
immense chagrin à la pensée de quitter son village. Mais son père n’est pas resté
longtemps « les deux pieds dans le même sabot ». Il s’est tout de suite mis en
quête d’un autre travail et, un soir, il a rapporté de la vallée une merveilleuse
nouvelle.
Du coup, le chagrin de Jean-Lou s’est envolé. Toute la nuit il a rêvé de ce
qu’a dit son père et, le lendemain matin, il s’est éveillé à l'aurore.
— Déjà debout ! s’est étonnée sa mère. Aurais-tu oublié, hier soir,
d’apprendre tes leçons ?

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— Non maman, je les sais toutes par cœur... seulement je... je...
Mme Plantevin sourit.
— Ah ! oui, je vois, c’est à cause de la nouvelle ! Tu es pressé de
l’annoncer à tes camarades...
Jean-Lou rougit, gêné d'avoir été si vite deviné, mais il se sentit soulagé.
Alors, il fit chauffer lui-même son petit déjeuner, qu’il avala d'un trait. Après
quoi, ayant vérifié le contenu de son cartable et donné une caresse à Piboule, son
chien, il s’apprêta à sortir.
— Et Bruno ? fit Mme Plantevin. Tu ne l’attends donc pas, aujourd'hui ?
C’était la première fois qu’il allait à l’école sans emmener son frère.
Il aimait pourtant beaucoup Bruno, de quatre ans plus jeune. Il jouait,
auprès de lui, le rôle de grand frère protecteur. Eh ! bien non, pour une fois, il
était trop pressé.

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Dehors, un soleil déjà chaud de fin avril lançait ses immenses gerbes de
feu sur les collines. L’air avait cette transparence de cristal qu’on ne trouve nulle
part ailleurs qu’en Haute Provence. Jamais, depuis ces trois semaines, Jean-Lou
ne s’était senti aussi léger... Il était même si léger qu’il se mit à trottiner, à
trotter, à courir... puis à galoper le long du chemin, si bien qu’il fut à Tourette en
un rien de temps. Le village sommeillait encore. Personne dans les rues. Il jeta
un coup d'œil à l'horloge du clocher. Pourquoi s’être tant précipité ? Il ne
trouverait aucun camarade dans la cour de l’école. Sans doute, même, le portail
était-il encore fermé.
— Jean-Lou, se dit-il, tu n’as point de cervelle. Si tu veux apprendre la
grande nouvelle à tous les camarades en même temps, il faut arriver dans la cour
juste avant l'heure de la rentrée.

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Alors, pour ne pas rester dans le village, il s’éloigna dans la campagne et
s'assit sur un talus qui sentait bon le romarin... Il se mit à rêver, tout éveillé. Il se
voyait déjà là-bas, dans la vallée. C'était merveilleux. Comment, l’autre jour,
avait-il osé pleurer devant M. Sahune, parce qu’il devait quitter Tourette ? Ah !
que ses camarades allaient l’envier quand ils sauraient !... Soudain, il tressaillit
au contact d’une main sur son épaule.
— Eh bien, Jean-Lou, s’étonnait la mère Gambillette, la gardeuse de
chèvres, que fais-tu là, au lieu d’être à l’école ?
Il se frotta les yeux, comme s’il avait dormi, se dressa sur ses jambes et
prit son élan. Au moment où il atteignait la première maison du village,
retentirent les trois coups de sifflet de M. Sahune. En retard ! Il était en retard !
C’en était fait. Il n’aurait pas le temps d'annoncer la grande nouvelle... peut-être
même serait-il puni ?
Échevelé, en nage, il fit irruption dans la cour au moment où les deux
classes se mettaient en rangs. Alors, il poussa un soupir de soulagement et,
malgré lui, tant il était heureux, tout son visage se mit à rire, de la pointe du
menton à la racine des cheveux.
— Eh bien, Jean-Lou ? fit M. Sahune. Presque en retard, toi, le modèle
d'exactitude ? Que t'arrive-t-il ?
Et Jean-Lou de laisser éclater sa joie.
— Oh ! M’sieur, si vous saviez !... C'est formidable !

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Aux aurores : de bonne heure, au lever du soleil. . Que signifie l'expression « rester les deux pieds
Romarin : plante très odorante qui pousse dans les dans le même sabot » ?
terrains secs sous le climat méditerranéen. . Quelle différence faites-vous entre trotter et
Echevelé : qui a les cheveux en désordre. trottiner ? Trouvez deux autres verbes formés de
Faire irruption : entrer précipitamment quelque part. cette façon.
. Que signifie l'expression : n’avoir point de cervelle ?

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4 - LA GRANDE NOUVELLE (suite)

Quelle est donc cette nouvelle si extraordinaire ? M. Sahune ne tarde pas à


l’apprendre. Maître consciencieux, qui n’aime pas gaspiller le temps consacré à
la classe, il ne résiste pourtant pas au désir de savoir ce qui met en fête le cœur
d’un de ses élèves préférés. Les écoliers rentrés, installés à leurs pupitres, il
demande :
— Alors, mon ami Jean-Lou, à présent, tu peux nous dire ce qui te
réjouit.
Encore tout rouge d’émotion... et d'avoir couru, Jean-Lou se lève.
— M’sieur ! mon père a trouvé du travail. Nous allons bientôt quitter
Tourette.

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— Et c’est ce qui te cause un tel plaisir ?... à toi qui avais tant de chagrin,
l’autre jour, à la pensée de t’en aller du pays ?
Un peu embarrassé, Jean-Lou rougit davantage encore.
— C’est que, M’sieur, le travail que vient de trouver papa n’est pas un
travail comme les autres. Il va tenir une station-service là-bas, dans la vallée, sur
la nationale 7... et moi, je l’aiderai à distribuer l’essence. II dit que, sur cette
route, passent chaque jour des milliers et des milliers de voitures.
— Bien sûr, pour qui s’intéresse à tout ce qui touche à la mécanique,
c’est une aubaine... Et où se situe cette station-service ? Dans quelle ville ?
— Justement, M’sieur, elle n’est pas dans une ville, ni même dans un
village. Elle est toute seule au bord de la route, en pleine campagne, à trois
kilomètres de... de...
Il cherche le nom dans sa tête.
— De Montfaucon !...
— Montfaucon, répète M. Sahune, n’est-ce pas du côté d’Orange ?
— C’est ça. Papa a parlé d’Orange. Il a même dit qu’il y conduirait
maman faire ses achats en auto, quand il en aura une à lui.
Ne perdant pas l’occasion d’une petite leçon de géographie, le maître fait
accrocher la carte de la région au tableau.
— Voyez où nous sommes, et voyez Orange, à l’ouest, tout près du
Rhône, à une centaine de kilomètres d’ici. C'est le pays des cultures maraîchères
et des arbres fruitiers.
Les élèves regardent de tous leurs yeux. La pensée que leur camarade
Jean-Lou va s’en aller si loin les effraie presque, comme s’il partait au bout de la
terre, mais en même temps ils sont heureux pour lui.

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— Ainsi, reprend le maître en faisant replacer la carte, tu n’as plus aucun
regret, Jean-Lou, de quitter Tourette ?
— Oh ! si, M’sieur, mais là-bas, mon chien Piboule ne sera pas
malheureux puisque c’est aussi la campagne... et puis, papa a dit qu’il ne
vendrait pas notre maison. Nous y reviendrons pendant les vacances, et je
retrouverai mes camarades.
— Alors, puisque tout s’arrange si bien, je suis très heureux pour toi,
Jean-Lou... A présent, vite au travail !
Et la classe commence. Cependant, Jean-Lou est encore trop ému pour la
suivre sérieusement. Il sent les regards de ses camarades, des garçons surtout,
tournés vers lui. A la récréation, il est aussitôt entouré comme une bête curieuse.
Les questions pleuvent.
— Quelle marque d’essence vendras-tu ? demande Freddy.
— Ton père aura-t-il une tenue avec un écusson et une belle casquette ?,
veut savoir Janine.
— Comment iras-tu à l'école ?... à vélo ? dit le petit Barneroux qui n'a pas
de bicyclette. Tu en as de la chance !
— Peut-être qu’un jour, un voyageur te prendra dans son auto pour
t’emmener sur la Côte d’Azur, fait Paulette Virolle ; moi, j'aimerais tant voir la
Côte d'Azur !
Jean-Lou rayonne. Des explications, il en donne tant qu’on en veut... des
explications qu’il invente, bien entendu, car, en fait, il n’en sait guère plus que
ses camarades.
Ainsi, pour tous ces enfants qui, pour la plupart, n’ont jamais quitté leur
pauvre village, perdu loin des grandes routes, l’aventure qui attend Jean-Lou est
une aventure merveilleuse et ils ne peuvent s’empêcher d’envier leur camarade.
Hélas ! ils ne se doutent pas... et Jean-Lou non plus, que la réalité est
souvent bien différente du rêve.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Nationale 7 : les grandes routes de France sont . Donnez toutes les raisons pour lesquelles Jean-
numérotées. La route nationale n" 7 part de Paris, Lou pense qu’il se plaira là-bas.
passe à Lyon, suit la vallée du Rhône pour atteindre . Pourquoi les garçons, plus particulièrement,
Aix-en-Provence et Nice. se tournent-ils vers Jean-Lou ?
Aubaine : quelque chose d'heureux et d'inattendu . Les questions des filles ressemblent-elles à celles
qui vous arrive. des garçons ?
Cultures maraîchères : cultures des légumes sur de . Que pensez-vous de la dernière phrase ? Que
grands espaces par des jardiniers spécialisés. laisse-t-elle supposer ?

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5 - ADIEU TOURETTE !

Par un jour maussade de la période des « saints de glace », la famille


Plantevin quittait Tourette. Pour éviter un déménagement onéreux, le père de
Jean-Lou avait fait appel à un entrepreneur du chef-lieu de canton voisin,
possesseur d'un camion.
Le chargement s’effectua sans incident, dans la matinée. Il faut dire que le
mobilier n’était ni très important, ni très fragile, à part une vieille commode
vermoulue, héritage d’une grand-mère, et à laquelle Mme Plantevin tenait
comme à la prunelle de ses yeux.
Le déménagement terminé, tout le monde se retrouva au restaurant...
c’est-à-dire dans la petite salle de l’unique café de Tourette où, dans les
occasions exceptionnelles, on servait aussi des repas. Ainsi, pour la première
fois, Jean-Lou et Bruno déjeunaient à « l’hôtel », comme ils disaient. Ils en
étaient à la fois émerveillés et intimidés, et Jean-Lou n’osait pas, comme chez
lui, glisser ses restes à son brave Piboule qui le suppliait pourtant des yeux.
Trois heures sonnaient quand le chauffeur donna le signal du départ. Au
moment de quitter son pays, Mme Plantevin chercha, une dernière fois, à
découvrir sa maison et essuya une larme. Faute de place sous la bâche qui
protégeait le chargement de la pluie (il commençait en effet à pleuvoir comme
pour adoucir les regrets des partants), tout le monde s’entassa dans la cabine :
M. Plantevin à côté du chauffeur, Mme Plantevin près de son mari, tenant Bruno
sur ses genoux, et Jean-Lou, coincé entre sa mère et la portière, son brave
Piboule entre les genoux.
Tous étaient si émus que, pendant les premiers kilomètres, personne ne
souffla mot. Cependant, au bout d’un moment, Mme Plantevin soupira :
— Je ne sais pas très bien exprimer ce que j’éprouve, mais j’ai presque
peur... oui, peur.
— Peur de quoi ? demanda son mari.
— Il me semble que nous ne serons jamais aussi heureux qu’à Tourette.
— Bah ! la pluie te donne des idées tristes. Tu as toujours détesté la
pluie... Et puis, tout le monde le sait, les femmes n'aiment pas les changements.

20
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Il ajouta en riant :
— Pourtant, nous ne serons pas là-bas depuis quinze jours que tu te
demanderas comment tu as pu vivre si longtemps à Tourette. N’est-ce... pas,
Jean-Lou, toi, au moins, tu ne regrettes rien.
— Oh ! non, papa !
Ce « non » énergique rassura la mère.
— En effet, fit-elle, le passé s’oublie parfois très vite. Les enfants ne
regardent que devant eux et ils ont sans doute raison.
Plus on s’éloignait de Tourette, plus Jean-Lou bouillait d'impatience.
Tandis que Bruno s’endormait sur les genoux de sa mère, lui laissait courir son
imagination de petit Méridional. Il se représentait le « Relais des Cigales » (le
nom de la station-service), avec des enseignes lumineuses géantes, d’immenses
panneaux-réclame, des rangées de pompes à essence devant lesquelles des files
de voitures faisaient la queue pour s’y abreuver. Le plein d'un réservoir était à
peine terminé qu’une autre auto se présentait et qu’une troisième attendait
impatiemment son tour. Et c’était lui, Jean-Lou, en tenue de pompiste, casquette
sur l’oreille, qui servait tout le monde :
— Combien de litres, monsieur ?... Du « super » ou de « l'ordinaire » ?...
Un peu d'eau dans votre radiateur ?... Vous n’avez pas besoin d'huile ?... Une
seconde ! Je donne un coup de chiffon à votre pare-brise !
Et, souhaitant bon voyage au conducteur, il soulevait poliment sa
casquette, pour se précipiter ensuite vers le client suivant.
Dans sa hâte d'arriver, il jeta un coup d'œil vers le pied droit du
conducteur et pensa :
— Pourquoi n’appuie-t-il pas davantage sur le « champignon » ? Nous
serions déjà arrivés.
Mais au même moment, ce pied qu’il désirait voir écraser l’accélérateur,
se releva brusquement.
— Vous avez entendu, fit le chauffeur à M. Plantevin, ça a fait un drôle
de bruit sous le camion. Il faut que je m’arrête.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Saints de glace : trois saints du calendrier dont les . Quelle différence faites-vous entre un incident et
fêtes se situent au début du mois de mai. A cette un accident ?
époque de l'année, on assiste souvent à un court . Décomposez le mot vermoulu en un nom et un
retour du froid et parfois à des gelées. verbe. Trouvez ainsi le sens de ce mot.
Onéreux : coûteux. . Quelle différence faites-vous entre un hôtel
et un restaurant ?
. Les enfants ne regardent que devant eux.
Faut-il prendre cette phrase au sens propre ou au
sens figuré ?
. Trouvez un synonyme de détester.

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6 - LE BEAU RÊVE S’ÉVANOUIT
Le chauffeur a bien fait d’arrêter rapidement sa voiture, après le « drôle de
bruit ». Descendu de la cabine avec M. Plantevin et Jean-Lou, il constate avec
stupeur qu’une des deux roues jumelées, à l’arrière-droit du camion, s’est
déboulonnée, ou plutôt que les boulons se sont brisés. Reprenant sa liberté, la
dite roue a échoué dans le fossé. C'est la panne. Impossible de continuer le
voyage sans courir le risque de voir l'autre roue céder à son tour sous le poids du
chargement.
— Sommes-nous loin d’un village ? s’inquiète Jean-Lou.
— Hélas ! fait le chauffeur, le plus proche, qui s’appelle Courbignas, est
à trois kilomètres d’ici, au moins... Je connais pourtant là un bon mécanicien
capable de me dépanner.
Et, regardant sur la route, en arrière :
— Si au moins j’apercevais une voiture qui me prendrait à son bord et me
conduirait là-bas... mais il ne faut guère y compter ; cette petite route est peu
fréquentée.
— Alors, partons tout de suite à pied, décide M. Plantevin. Je vous
accompagne. Toi, Jean-Lou, remonte à l’abri dans la cabine, avec ta mère et
Bruno.
Les deux hommes s’éloignent sous la pluie, leur imperméable non sur les
épaules mais sur la tête, selon une habitude des gens du Midi qui redoutent avant
tout avoir le chef mouillé.
Dans la cabine, Bruno s’est réveillé et pleure. Il s’imagine que le camion
ne pourra jamais repartir et qu’il couchera, cette nuit, sur la route.
— Mon Dieu ! murmure Mme Plantevin, pour commencer, la pluie ;
ensuite, une panne... Que va-t-il nous arriver encore ?

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- Rien, maman, répond
Jean-Lou, malgré tout inquiet.
Une heure s’écoule... et
encore une autre. Les deux
hommes ne reviennent toujours
pas. Déjà six heures ! Bruno se
plaint de la faim. Jean-Lou, lui
aussi, sent son estomac se creuser,
mais il se garde de l’avouer pour
ne pas peiner sa mère qui n’a rien
à leur donner.
Enfin, une camionnette
apparaît au bout de la route. Elle
s’arrête près de la voiture de
déménagement. Les deux
hommes sautent à terre, avec un
mécanicien en bleu de travail. M.
Plantevin explique à sa femme et
à Jean-Lou qu’il a fallu, dans
l’atelier du garagiste, fabriquer
spécialement boulons et écrous.
— Rassurez-vous, dit-il, à
présent, ce sera vite fait. Dans une
heure nous serons chez nous.
C'est malheureusement se
montrer trop optimiste. En effet,
fabriqués hâtivement, les boulons
se révèlent trop courts ; le
mécanicien doit repartir vers son
atelier pour les refaire.

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Bref ! la nuit tombe déjà quand le chauffeur se remet au volant. Par
chance, la pluie a cessé. En revanche, le vent se met à souffler, un vent de plus
en plus violent à mesure qu’on descend vers la plaine.
C’est le mistral qui se lève, explique le chauffeur. Il ne fera pas chaud
celle nuit.
Le mistral ! Jean-Lou en a entendu parler, à l’école, comme d’un fleuve
de vent déchaîné qui se rue vers la mer, emportant tout sur son passage. Est-ce le
mistral qui secoue si durement les arbres éclairés par les phares du camion ?
Tout à coup, on débouche sur la grande route, la fameuse nationale 7. Une
sorte d’hallucination s’empare de Jean-Lou. Oh ! toutes ces autos qui passent
comme des bolides, perçant la nuit avec leurs yeux jaunes... et le vacarme de ces
« poids lourds » dix fois plus gros que le camion de déménagement... et le
hurlement du vent qui fait claquer, comme des coups de tonnerre, la bâche du
chargement.
— J'ai peur ! murmure Bruno. Donne-moi la main, maman... et toi aussi
Jean-Lou.
Mais soudain, le camion ralentit, s’arrête.
— Où sommes-nous ? demande Jean-Lou affolé.
— Eh bien ! au Relais des Cigales... Nous sommes arrivés.
— On ne voit rien, pas de lumières...
— Tu sais bien que le Relais est fermé depuis quelque temps ; mais j’ai
les clefs, nous sommes chez nous.
Les voyageurs mettent pied à terre, dans la nuit, et le terrible mistral les
glace jusqu’aux os en les jetant les uns contre les autres. Dans l’ombre, on
distingue vaguement une construction aux volets fermés et, derrière, la masse
noire d’un bois de pins qui gémissent sous les rafales. L’endroit paraît sinistre.
Épouvanté, Bruno se jette dans les bras de sa mère, Jean-Lou, lui, pleure sans
bruit son beau rêve évanoui.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Roues jumelées : roues identiques accouplées . D'après le texte, pouvez-vous expliquer le


comme des sœurs jumelles. mot « optimiste ». Le contraire est « pessimiste ».
Chef : la tête. Que signifie-t-il ?
Hallucination : sorte de mauvais rêve tout éveillé, . Faites une phrase où vous emploierez le mot
« vacarme ».
. Quelle phrase indique que Bruno est
encore un bien petit garçon ?
. Relevez les passages montrant que Jean-Lou est
courageux.

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7 - UNE NUIT MOUVEMENTÉE
II était près de minuit quand, le mobilier provisoirement entreposé dans
l’atelier attenant au relais, et le transporteur reparti vers la montagne, on songea
à se coucher. Auparavant, tandis que les deux hommes s’occupaient du
déchargement, Mme Plantevin avait demandé à Jean-Lou de monter simplement
les matelas dans les chambres où, pour une nuit, on dormirait tout habillé. Jean-
Lou avait également installé le réchaud à gaz dans la cuisine pour que sa mère
puisse préparer un repas de fortune qui avait été pris, sur le pouce, pendant une
pause dans le déchargement.
Écrasé de fatigue, Jean-Lou se laissa tomber tout d'une pièce sur son
matelas, dans la chambre qui serait désormais la sienne, une pièce mansardée, au
premier étage, et donnant sur la grande route, à l’opposé de la chambre de ses
parents qui ouvrait sa fenêtre, derrière, vers le bois de pins.
Il souhaitait s’endormir très vite afin d’être en forme, au réveil, pour aider
son père à installer les meubles dans la maison. Il n’y parvint pas. Son cœur
demeurait serré. Il était trop habitué au grand calme de sa maison de Tourette.
Oh ! le bruit affolant de toutes ces voitures lancées à une vitesse vertigineuse sur
la grande route toute droite ! Chaque fois que passait un de ces énormes camions
semi-remorque, fonçant vers le Nord ou le Midi, les vitres de sa chambre
vibraient à éclater. Instinctivement, il se recroquevillait, les genoux sous le
menton, la tête dans les mains, comme si le bolide allait enfoncer la maison.

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Quant au malheureux Piboule, au lieu de se coucher sur le plancher près
de son maître, comme à Tourette, il se tenait debout, la queue entre les pattes,
surtout affolé, lui, par les gémissements de la charpente, ébranlée par le mistral.
Enfin, Jean-Lou s’assoupit... mais pas pour longtemps. Les aboiements de
son chien le tirèrent de son demi-sommeil. Que se passait-il ? Piboule avait-il
perçu d’autres bruits que ceux des voitures et du vent ?
Il se leva, jeta un coup d’œil par la fenêtre et aperçut une auto, arrêtée
devant les pompes à essence. Des silhouettes se détachaient de l'ombre. Il en
compta six.
— Des voyageurs en panne d’essence, pensa-t-il. Ils vont sonner à la
porte et réveiller inutilement mes parents... et surtout Bruno qui dort dans leur
chambre.
Alors, il tourna le bouton de la lumière, ouvrit la fenêtre et cria :
— Pas d'essence !...
— Comment ? riposta une voix, pas d'essence dans un relais ?... C'est un
peu fort !
— Les pompes ne fonctionnent pas encore ! Les citernes ne seront pas
remplies avant demain ou après-demain.
Mais, au lieu de s'en aller, les automobilistes insistèrent.
— Nous venons déjà de pousser la voiture sur deux kilomètres ; il nous
faut de l'essence.
La présence de six hommes, en pleine nuit, dans une aussi petite voiture
parut étrange à Jean-Lou. Il faillit appeler son père.
— Non, se dit-il, je ne vais pas continuer d'avoir peur.
Pour se prouver son courage, il fit signe à Piboule de ne pas le suivre et
descendit seul expliquer aux inconnus, plutôt que de hurler par la fenêtre, que le
relais n'était pas encore ouvert. Il vit alors les six ombres s'avancer vers lui et il
se raidit pour ne pas fuir. Ces six hommes avaient une allure bizarre. Tous
portaient les mêmes coiffures, des chapeaux de paille appelés autrefois
canotiers, dont les larges bords dissimulaient le regard des curieux voyageurs.
Tous aussi arboraient, à leur veston, quelque chose de rond et de plat qu'il ne
reconnut pas.
— Débrouille-toi comme tu peux, fit l’un des inconnus, impatient. Il nous
faut de l'essence. Tu en trouveras sûrement quelques gouttes.
Cette fois, une sorte de panique s'empara de Jean-Lou. A coup sûr il avait
affaire à des gangsters déguisés qui revenaient d’exécuter un mauvais coup !
Tous ses membres se mirent à trembler.

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LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Attenant : bâti contre la maison. On dit aussi . Qu'est-ce qu'un repas de fortune ? Un repas
contigu. pris sur le pouce ?
Camions semi-remorque : camions articulés en . Construisez une phrase où vous emploierez
deux parties. D'une part, à l'avant, le moteur et la l'adverbe provisoirement.
cabine; à l'arrière, la remorque. . Quelle différence faites-vous entre dormir et
Arboraient : au sens propre, dresser à la manière s’assoupir ?
d'un arbre. Au sens figuré, comme ici : placer bien . Est-ce surtout pour ne pas réveiller ses
en vue, mettre en évidence. parents que Jean-Lou ne les appelle pas ?
Panique. Très grande peur.

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8 UNE NUIT MOUVEMENTÉE (suite)

II veut appeler au secours. Pas un son ne sort de sa gorge. Mais, la frayeur


est parfois bonne conseillère. Il se rappelle tout à coup, que, pendant le
déménagement, il a lui-même déposé dans l'atelier, la bouteille d'essence dont
maman se servait, à Tourette, pour enlever les taches des vêtements.
— Attendez ! Je... je...
Il court vers l’atelier où les six ombres le suivent... peut-être pour se jeter
sur lui et l’étrangler. Heureusement, il retrouve tout de suite la bouteille, à
tâtons. Elle est presque pleine.
— Voilà, fait-il la voix tremblante, c'est tout ce que j'ai.
— Ça nous suffira pour atteindre le premier village.
Soulagés, les six hommes reviennent vers leur voiture verser le contenu de
la bouteille dans le réservoir. Puis le plus grand s’avance vers Jean-Lou, qui se
remet à trembler.
— N’aie pas peur, mon petit gars. A service exceptionnel, récompense
exceptionnelle ! Au nom de la loi, je te décore de l’ordre des pompistes.
Ce disant, vacillant sur ses jambes, il enlève son canotier qu’il pose sur la
tête de Jean-Lou, accroche à son pull-over ce qu'il portait lui-même à la
boutonnière et glisse dans la main de l'enfant un bout de papier. Puis, au garde-
à-vous, il salue militairement et court s’entasser avec ses compères dans la petite
auto qui démarre en zigzagant.
Complètement hébété, Jean-Lou regarde la voiture disparaître dans la
nuit. Vient-il de faire un cauchemar ? Les gens de ce pays sont-ils fous ?... ou
bien est-ce lui, Jean-Lou, qui perd la raison ?
Pendant quelques instants, il reste là, devant le relais, ne sachant même
plus où il est. Puis, repris par la peur, il remonte quatre à quatre dans sa
chambre, son chapeau de paille sur la tête. Il aperçoit son pull-over orné d'une
énorme cocarde tricolore d’où pendent des rubans dorés et, dans sa main droite,
non pas un bout de papier, mais un billet de banque de dix francs.
Alors, sa frayeur tombant brusquement, mais renonçant à comprendre, il
s’écroule sur son matelas et s’endort d’un seul coup, le chapeau sur les yeux, la
cocarde à la poitrine et le billet au bout des doigts.
C’est dans cette position que, vers dix heures du matin, inquiète de ne pas
le voir se lever, Mme Plantevin découvre son fils. Épouvantée, elle referme la
porte et court chercher son mari.

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— Vite !... viens voir Jean-Lou !
Saisi par la voix affolée de sa femme, le père lâche le sommier qu’il
transportait et accourt.
Encore mal éveillé, Jean-Lou essaie de rassembler ses souvenirs qui lui
reviennent peu à peu... en même temps que la peur. Mais tout à coup son père
éclate de rire.
- Comment ? tu n'as pas compris ?... Parbleu ! c’étaient des conscrits,
d’inoffensifs conscrits en goguette et assez éméchés qui revenaient de fêter,
quelque part, leur passage au conseil de révision.
Des conscrits ! Oh ! c’est vrai ! comment n’y avait-il pas pensé ? Il en
avait pourtant vu, à Tourette. Alors son visage se détend, un sourire écarte le
coin de ses lèvres. Il regarde le beau billet de dix francs, tout neuf.
— Félicitations, mon petit Jean-Lou, fait son père en plaisantant, tu
commences bien ton métier de pompiste. Dix francs une bouteille d'essence,
c'est bien payé ! A ce tarif-là, nous aurons vite fait fortune.
Et Mme Plantevin de rire elle aussi, en embrassant son Jean-Lou qui a
bien mérité cette récompense.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Vacillant : ne tenant pas très bien sur ses jambes. . Expliquez cette phrase : la frayeur est parfois
On pourrait dire aussi : chancelant. bonne conseillère.
Hébété : devenu stupide, incapable de comprendre. . Quels détails montrent que les conscrits ne sont
Inoffensifs : qui ne sont pas capables d'offenser, pas seulement gais, mais éméchés ?
c'est-à-dire de faire du mal. . Quelle différence faites-vous entre un rêve et un
En goguette : être en goguette, c’est être gai pour cauchemar ?
avoir un peu trop bu au cours d'une fête. . Pourquoi Jean-Lou ne pense-t-il pas tout de suite à
Être éméché : être légèrement ivre. des conscrits ? L’aviez-vous deviné, vous, avant la
fin de la lecture ? Quel premier détail vous a mis
sur la voie ?

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9 - L'ÉCOLE DE MONTFAUCON
L’installation s’achevait. Les meubles occupaient leur place définitive
dans les pièces de la maison. Des milliers de litres d’essence emplissaient les
deux citernes enterrées dans le sol, sous les pompes.
Tout compte fait, le Relais des Cigales n'était pas aussi sinistre qu’on
l’avait cru en arrivant et le bois de pins, lugubre sous le mistral, se révélait
charmant.
Certes, négligé par les prédécesseurs, l’entretien des lieux laissait à
désirer, mais avec du courage et de la patience, la remise en état ne serait qu’une
question de temps. Le plus urgent, d’après Mme Plantevin, était de refaire le
massif de fleurs abandonné pour que les plantes aient le temps de pousser avant
l'arrivée des chaleurs.

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Ainsi, la mauvaise impression du début était presque effacée... Pas pour
tout le monde, cependant. Garçon à l’imagination trop vive, à la sensibilité à
fleur de peau, Jean-Lou n’oubliait pas son arrivée en pleine nuit, sous les rafales
de vent, et son aventure avec les conscrits. En outre, ce pays plat, monotone, lui
faisait regretter ses montagnes. Ses camarades aussi allaient lui manquer. Au
relais, il serait toujours seul, avec son frère, encore trop petit pour être autre
chose qu’un petit garçon qu’on aime bien et qu’on gâte. Bien sûr, vingt fois,
trente fois par jour, des automobilistes s’arrêtaient pour prendre de l'essence,
mais ces inconnus ne restaient que quelques instants et on ne les reverrait
jamais. Aussi avait-il hâte de retourner en classe.
Un lundi, sa mère décida donc de le conduire à Montfaucon pour le faire
inscrire à l’école. Ils partirent sans Bruno, encore fatigué par un gros rhume pris
le jour du déménagement, et qui ferait sa rentrée plus tard... La circulation était
si intense, si dangereuse sur cette route plate, toute droite, mais pas très large, où
les camions se croisaient et se dépassaient en rasant le bord de la chaussée, qu’il
eût été de la dernière imprudence de faire le trajet à vélo. Malgré son goût pour
la bicyclette, Jean-Lou l’avait compris... Mais Piboule ne comprit pas, lui, que
son maître ne lui permît pas de l'accompagner, comme à Tourette. Quand elle vit
Jean-Lou prendre son cartable et quitter la maison, la pauvre bête montra un air
lamentable. Cependant Jean-Lou ne céda pas ; il tenait trop à son chien, son seul
ami à présent, pour l’exposer au danger.
Montfaucon, un gros bourg cossu de trois à quatre mille habitants, ne
ressemblait à Tourette que par ses toits de tuiles rosés. Ici, pas de bâtisses
délabrées ou abandonnées comme là-haut, mais de confortables maisons bien
entretenues.
En arrivant devant l'école, Jean-Lou se sentit très impressionné par
l’importance du bâtiment... ou plutôt des bâtiments, car il y avait une école de
garçons et une école de filles, d’au moins cinq ou six classes chacune. Ainsi,
garçons et filles ne jouaient et ne travaillaient pas ensemble comme à Tourette.
Il en éprouva une vive déception. Cette séparation ne lui paraissait pas normale.
Elle-même intimidée, consciente de son allure campagnarde, Mme
Plantevin frappa à la porte qu’on lui avait indiquée, celle du directeur. Celui-ci
faisait une leçon, il n’entendit pas. La mère de Jean-Lou frappa une seconde
fois... et une troisième, plus fort. Enfin, la porte s’ouvrit sur un visage irrité.
— Je viens faire inscrire mon fils à l’école, dit vivement Mme Plantevin.

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Le directeur fronça les sourcils.
— Nous sommes en plein travail. Vous ne pourriez pas revenir à une
autre heure ?... ce soir, par exemple, après la classe ?
— C’est que, monsieur le directeur, nous habitons loin du bourg, à trois
kilomètres d'ici. Je suis venue exprès ce matin, pour vous voir.
Le directeur se frotta le menton, réfléchit, et demanda :
— Avez-vous tous les papiers ?... livret de famille, certificats de
vaccination.
— Oui, monsieur le directeur, les voici. Mon fils a aussi ses cahiers.
— Allons, faisons vite. Entrez...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS? LES MOTS

Urgent : qu'il est nécessaire de faire très vite, le . Que signifie prédécesseurs ? Quel est le
plus tôt possible. contraire ? Si vous ne connaissez pas ce mot,
Cossu : de belle apparence, riche. cherchez son sens en relisant le texte.
Délabrées : des maisons délabrées sont des maisons . Expliquez cette expression : une sensibilité à fleur
mal entretenues qui tombent en ruines. de peau.
Irrité : en colère, agacé. . Remplacez l'expression : de ta dernière
imprudence par une autre.
. Quel passage montre que, malgré sa vive
imagination, Jean-Lou est un garçon très
raisonnable ?

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10 - L'ÉCOLE DE MONTFAUCON (suite)
Mme Plantevin et son fils pénétrèrent dans la classe, s’avancèrent vers la
chaire, et le directeur sortit d’un tiroir un grand registre recouvert de papier bleu.
Si les imposants bâtiments scolaires avaient impressionné Jean-Lou, que
dire de son effarement en découvrant, dans cette salle, au moins quarante élèves,
presque tous plus grands que lui ? Gêné par ces quarante paires d’yeux braqués
sur sa mère et lui, surtout sur lui, il se sentit soudain plus malheureux que s’il
s’était trouvé tout nu au milieu d'une place grouillante de monde. Oui, c’était
cela. Les quarante élèves le déshabillaient... ou plutôt déshabillaient son âme, et
il aurait voulu s’enfoncer à dix pieds sous terre. D’emblée, il devina ces enfants
différents de ceux de Tourette pour qui l’arrivée d'un nouveau (l’événement
s'était produit deux fois) ne provoquait que des sourires accueillants. Il eut le
sentiment d’être un intrus, et le lourd silence de curiosité méfiante qui s’établit,
à son arrivée, n’était pas fait pour dissiper le malaise. Ouvrant le livret de
famille que lui tendait la mère, le maître lut tout haut le nom de l’arrivant.
— Plantevin Jean-Louis...
— Oui, Jean-Louis, monsieur le directeur, reprit la mère, mais nous
l'appelons Jean-Lou.
Ce prénom, Jean-Lou, était-il inconnu à Montfaucon ? Le silence se
rompit aussitôt. Des rires fusèrent, mal étouffés. Au fond de la classe, on
entendit des voix imiter celle du loup.
— Hou !... hou !... hou !...
Agacé, le directeur frappa du poing son bureau.
— Silence !...

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Puis, se retournant vers le nouveau venu, il lui demanda quel cours il
fréquentait à l’école de son village.
— Le cours moyen première année ?... deuxième année ? Jean-Lou
rougit. A Tourette, M. Sahune ne parlait jamais de cours.
Dans sa classe, on distinguait seulement la première division et la
seconde.
— Je ne sais pas, fit-il.
De nouveaux rires coururent dans la salle. Jean-Lou comprit qu’on le
prenait pour un cancre, lui qui n’avait toujours eu que de bonnes notes. Il en eut
même la certitude quand il entendit murmurer au premier rang des pupitres :
— Ce n’est pas Plantevin qu’il s'appelle, mais plutôt Plantecoucourde !
Plantecoucourde ! Son cœur se serra. Il connaissait trop bien le mot
coucourde qui, en Provence, désigne la courge, le plus stupide des fruits de la
terre, celui qui enfle démesurément sa tête vide et se prend pour un soleil.
Alors, il tourna résolument le dos à la classe pour ignorer ce qui se chu-
chotait sur son compte. Espérant ne pas être entendu, il baissa le ton de sa voix
pour répondre aux questions du directeur sur son niveau scolaire. Il parla même
si bas que le maître, impatient de reprendre sa leçon, ne cacha pas son
agacement.
— Parle plus fort, voyons !...
Au lieu d’élever la voix, il montra ses cahiers de Tourette, ses cahiers
soignés, sans taches, presque calligraphiés, scrupuleusement corrigés par M.
Sahune. Sans les voir, Jean-Lou comprit que les quarante paires d’yeux se
détournaient de lui pour lire sur le visage du maître l’idée que celui-ci se faisait
de l'arrivant. Libéré de ces regards, conscient de la bonne impression donnée par
ses cahiers, Jean-Lou se crut sauvé.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Effarement : grand étonnement accompagné de . Que signifie l'expression : déshabillaient son âme.
peur, qui vous donne l'air stupide. Faites une phrase pour traduire la même idée.
D’emblée : du premier coup. Ici, au premier coup . Qu'est-ce qu'un livret de famille ? Avez-vous vu
d'œil. celui de vos parents ? Que contient-il ?
Cancre : élève paresseux, qui fait peu de progrès. . L’auteur parle de curiosité méfiante. Comment
Calligraphiés : une écriture calligraphiée est une diriez-vous pour une curiosité contraire ?
écriture très soignée, élégante et ornée. . Quel sentiment éprouve Jean-Lou en constatant
qu’on le prend pour un cancre ?
. Quel est le seul moment de cette scène où Jean-
Lou essaie de réagir contre l’intimidation et la
gêne ?

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11 - L'ECOLE DE MONTFAUCON (suite)
Non, Jean-Lou n'était pas sauvé. Il replaçait ses cahiers dans son cartable
quand, tout à coup, un éclat de rire unanime, énorme, emporta la classe. Un
chien venait de pénétrer dans la salle par la porte mal refermée par Mme
Plantevin. Le directeur sauta sur sa chaise, furieux contre ses élèves.
— Silence !... Silence !...
Puis, apercevant l’animal :
— Chassez-moi cette affreuse bête !

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D'un doigt impératif, il ordonna à un élève de faire sortir l’importun.
— Mon chien !... C'est mon chien Piboule ! s'écria Jean-Lou en pâlissant,
je lui avais défendu de me suivre.
— Alors, jette-le dehors.
Mais le pauvre Piboule, si docile d’ordinaire, ne voulut rien entendre. Il
n’avait pas fait tant de chemin pour être aussitôt renvoyé. Jean-Lou et sa mère
eurent toutes les peines du monde à le tirer par le collier. Dans sa résistance
obstinée, il faillit même renverser Mme Plantevin et, naturellement, cette petite
scène bouffonne, ne fit qu’attiser l’hilarité des élèves... et le désordre. En dépit
des appels au calme d’un directeur excédé, des exclamations émergèrent du
tumulte : « Qu'il est laid ! »... « Quelle idée de l’appeler Piboule, comme un
arbre » !... « II doit boire du café au lait pour avoir de pareilles taches
jaunes ! »... « Et ses pattes ? Tu as vu ses pattes ? »...
Autant d’injures qui frappèrent Jean-Lou aussi cruellement que si elles
s’adressaient à lui. Certes, il le savait, Piboule n'était pas un chien de race. Les
pattes de devant, un peu cagneuses, et les taches jaunes de son pelage, surtout
celle qui entourait son œil droit, n’avaient rien d’esthétique, mais c’était son
chien, son chien à lui. Il l’avait eu tout petit et l’aimait. Il l’appelait Piboule, du
nom qu’on donne en Provence au peuplier à cause, justement, des taches jaunes,
de la couleur des feuilles de cet arbre en automne.
Piboule sorti, les rires calmés, le directeur se hâta d’expédier les dernières
formalités d’admission du nouvel élève, et précisa à la mère que, vu
l’éloignement du « Relais des Cigales » et les dangers de la circulation sur la
grande route, son fils prendrait le repas de midi à la cantine de l'école. Là-
dessus, il pria Mme Plantevin de se retirer.
C’est alors que la pauvre femme commit la pire des maladresses. Ne
s’avisa-t-elle pas, dans son innocence, de se pencher vers son fils pour
l’embrasser sur les deux joues devant toute la classe ? Quel ridicule !... Un
garçon de onze ans embrassé devant quarante de ses semblables ! Jean-Lou
rougit jusqu’au bout des oreilles. On le prenait déjà pour un cancre, il passerait
aussi pour une poule mouillée, un bébé qui n'est jamais sorti des jupes de sa
mère.
Quand la porte se referma sur Mme Plantevin, Jean-Lou se sentit si
désemparé qu’une terrible envie de fuir le saisit. Mais le directeur lui indiquait
une place, à côté d'un grand garçon maigre d’au moins douze à treize ans.

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— Assieds-toi là et écoute la leçon. Je te donnerai livres et cahiers plus
tard ; nous sommes assez en retard ainsi... Quant à vous tous, les autres, vous
aurez une punition pour apprendre à vous tenir convenablement quand je suis
occupé avec quelqu’un.
Jean-Lou s’assit à sa place et la classe se tut, mais il vit de nouveau tous
les regards tournés vers lui... des regards où, à présent se lisait autre chose que
de la curiosité.
— Ils sont punis à cause de moi, se dit-il, cette fois ils vont me détester.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Unanime : qui ne fait qu’un. Tous les rires se . Expliquez : d'un doigt impératif. Qu’est-ce que le
confondaient en un même grand rire. mode impératif en conjugaison ? D'où vient ce
Importun : un importun est celui qui s'occupe de ce mot ?
qui ne le regarde pas, qui se trouve dans un lieu où . D'après le texte, trouvez le sens du mot esthétique.
on ne souhaite pas sa présence. . Expliquez : des exclamations émergèrent du
Bouffonne : une scène bouffonne est une scène tumulte. Quel nom retrouve-t-on dans : émerger ?
drôle, amusante, comique, extravagante. . Dans le regard des élèves se lisait autre chose que
Hilarité : explosion soudaine de rire. de la curiosité. Quelle pouvait être cette « autre
Cagneuses : les pattes étaient rapprochées à la chose » ?
hauteur du coude et écartées au niveau du sol.
Poule mouillée : expression qui désigne un être
faible, sans défense, qui a peur de tout.

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12 - L'ÉCOLE DE MONTFAUCON (fin)

Jean-Lou suivit assez mal la leçon que le maître venait de reprendre. Il se


sentait trop étranger dans cette école où il venait de rater si honteusement son
entrée. Il s’était déjà rendu compte, pourtant, après un coup d’œil sur le cahier
de son voisin, que le niveau de la classe n’était pas supérieur à celui de sa
division, à Tourette. A présent, il appréhendait la récréation où, à coup sûr, ses
nouveaux camarades ne manqueraient pas de le mettre à l’épreuve.
C’est ce qui se produisit, en effet... mais pas de la façon qu’il avait
prévue. Au lieu de l’entourer, de lui poser des questions plus ou moins perfides,
les élèves de sa classe se tinrent à l’écart. Il crut tout d'abord qu'ils l’avaient
oublié, et en éprouva un certain soulagement. Mais bien vite, il découvrit ce que
cachait cette apparente indifférence. Des mots parvinrent à ses oreilles. Tout le
monde parlait de lui. A plusieurs reprises, il reconnut le surnom qu’on lui avait
déjà donné : Plantecoucourde, accompagné de petits gloussements de rire.
Il fit celui qui n’entendait pas, les rires se développèrent, les
« Plantecoucourde » se multiplièrent à tel point qu’il ne lui était plus possible de
feindre de les ignorer. Il eut l’impression d’être acculé à un mur sans autre
possibilité, pour son salut, que de foncer devant lui. Oui, il devait se défendre.
Alors, la colère bouillonna dans ses veines. Il jeta un regard vers le groupe
de grands et dévisagea celui qui semblait monter la tête aux autres en
chantonnant des « Plantecoucourde » sur tous les tons.
— Si je les laisse faire, se dit Jean-Lou, je suis perdu.
Le pas assuré, il s’avança vers lui et lança, d'une voix agressive :
— Je m’appelle Plantevin, s’il te plaît... Tâche de te le rappeler. L'autre
se mit à ricaner puis, tranquillement, se reprit à chanter :
— Plantecoucouc.,.

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Il n’eut pas le temps d'achever. Le poing de Jean-Lou était parti avec une
vitesse et une énergie prodigieuses. Atteint à la mâchoire, le ricaneur vacilla,
trébucha et roula par terre. Médusés, les autres s’écartèrent. Le directeur
accourut.
- Eh bien ! que se passe-t-il ?... Comment, toi, le nouveau, dès la première
récréation tu provoques la bataille ?... On a de drôles de mœurs dans ton pays.
— Il m’avait appelé Plantecoucourde !
— Ce n’est pas une raison pour jouer du poing. Tu partageras, avec les
autres, la punition que j’ai donnée tout à l'heure.
Une punition ! le premier jour, lui qui n’en recevait jamais à Tourette !
Tant pis, il acceptait ce blâme injuste. Ce n’était pas payer trop cher le
soulagement qu’il éprouvait.
Le directeur parti, il regarda sans peur le groupe des railleurs. Les visages
ne riaient plus. Tous avaient des airs penauds. Tranquillement, il se dirigea vers
un banc du préau. A peine arrivé, quelqu’un vint s’asseoir à côté de lui.
— Tu as bien fait, Jean-Lou, de ne pas te laisser intimider. A présent ils
vont te laisser tranquille. Ils se sont conduits de la même façon, avec moi, quand
je suis arrivé ici, il y a trois mois. Leurs parents sont de riches maraîchers. Ils se
croient tout permis parce qu'ils ont de l’argent et commencent par mépriser ceux
qui viennent d’ailleurs... mais tu verras, ils ne sont pas plus méchants que
d’autres.
De s’être entendu appeler par son prénom, Jean-Lou sentit fondre son
agressivité. Il se tourna vers le garçon et sourit.
— Je m’appelle Antoine Fabrégas, dit l’autre en lui tendant la main. Si tu
veux, nous deviendrons copains.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Il appréhendait : il craignait, il redoutait. . Qu’est-ce qu'une apparente indifférence ? Écrivez


Perfides : des questions perfides sont des questions une phrase dans laquelle vous emploierez le verbe
sournoises qui cherchent habilement à faire dire ce dévisager.
qu’on voudrait cacher. . Que pensez-vous des élèves de cette classe ? Sont-
Médusés : restés muets et immobiles de stupeur (la ils courageux ?
légende dit que dans l'Antiquité, la Méduse . D’après vous, Jean-Lou est-il batailleur de
possédait des yeux qui avaient le pouvoir de nature ?
transformer en pierre ceux qui la regardaient). . Le directeur punit Jean-Lou, certes, mais pas très
Mœurs : se prononce « meur» et ne s'emploie qu'au durement. Pourquoi ?
pluriel. Façons de vivre dans un pays. L'ensemble
des habitudes morales de quelqu'un ou d'un groupe.
Railleurs : qui sont portés à la plaisanterie
méchante ou cruelle.

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13 - DEUX NOUVEAUX CAMARADES

Jean-Lou et Antoine Fabrégas (Tonin comme on l’appelait familièrement,


étaient tout de suite devenus amis. On ne peut pourtant pas prétendre qu’ils se
ressemblaient de caractère. Autant Jean-Lou était imaginatif et impulsif, autant
le vigoureux Tonin, d'un an son aîné, doué d'un esprit pratique, ne se
compliquait guère la vie par des réflexions trop approfondies. Était-ce ce qui les
rapprochait, parce que, en somme, ils se complétaient ?... Était-ce le fait qu'ils
étaient tous deux étrangers au pays ?
Tonin était né près de Toulouse. Son père travaillait à la construction de
l’autoroute qui, bientôt, drainerait une partie du trafic de cette Nationale 7, de
plus en plus encombrée. Ses parents avaient loué, en garni, une petite villa, en
dehors de Montfaucon, mais à l'opposé du « Relais des Cigales ».
— Viens passer l’après-midi de jeudi chez moi, dit un jour Tonin à son
camarade, ma sœur sera contente de te connaître. Je lui parle souvent de toi. Elle
a bien ri quand je lui ai raconté ton aventure avec les conscrits.

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— Oh ! tu lui en as parlé... Elle s’est moquée de moi ?
— Au contraire, elle trouve que tu ne manquais pas de cran pour
affronter ces six inconnus, en pleine nuit, le soir de ton arrivée.
Le jeudi suivant, Jean-Lou se rendit donc à Montfaucon. Il en était tout
ému. Il se sentait si isolé au Relais ! En traversant le gros bourg, il jeta un regard
un peu triste vers l’école où, décidément, il n'arrivait pas à s’habituer.
Pour sa venue, Mme Fabrégas et Pierrette avaient préparé un copieux
goûter. Pierrette était la sœur de Tonin. D’un an plus jeune que son frère, elle se
trouvait donc avoir l’âge de Jean-Lou. A cause de cette histoire de conscrits,
Jean-Lou se montra intimidé devant elle. Mais Pierrette, toute simple, rieuse et
sans méchanceté, le mit vite à l’aise. Il la trouva très sympathique. Tandis qu’ils
goûtaient, elle le questionna sur son village et aussitôt, débordant
d’enthousiasme, il évoqua ses chers souvenirs. A leur tour, le frère et la sœur
parlèrent des déplacements de leur père sur les divers chantiers de France où
s’édifiaient des autoroutes. Ainsi ils avaient vécu dans le Nord, près de Lille,
dans l’Est, à Auxerre dans le Morvan et près de Valence, dans la Drôme.
— Vous avez de la chance, soupira Jean-Lou. A Tourette, je n’avais
jamais envie de partir. A présent, je vois passer tant d’autos que je rêve souvent
de voyages... C’est peut-être parce que je m’ennuie au Relais.
Mais, à bavarder, le temps passe vite. Jean-Lou avait promis à sa mère de
ne pas rentrer trop tard. Il devait prendre congé de Mme Fabrégas et de ses
camarades.
— Je t’accompagne un bout de chemin, proposa Tonin.
Ils traversèrent le bourg et s’engagèrent sur la grande route où le chaud
soleil de début juin faisait fondre le goudron.
— Tu as de la chance d’avoir une sœur presque de ton âge, dit Jean-Lou.
Vous pouvez bavarder, échanger des tas de choses... Moi, je n’ai que mon petit
frère Bruno. J’aurais aimé une sœur comme la tienne.
— Oh ! tu sais, fit Tonin en riant, j’aime bien ma sœur, c’est vrai, mais
on se dispute souvent. Quand nous étions plus petits, il nous arrivait même de
nous battre.
— Peut-être, mais si tu ne l’avais pas, tu t’ennuierais, tout seul. A l’école
de Tourette, mon voisin de pupitre était une fille. Elle s’appelait Janine. Nous
nous entendions bien. Le soir, après la classe, nous revenions ensemble. On
s’asseyait au bord de la route pour faire les devoirs. Je lui expliquais les
problèmes et elle corrigeait mes fautes d'orthographe. Elle était très forte en
orthographe. Je lui ai écrit, elle ne m’a pas encore répondu. Ce n’est pas sa
faute. Elle doit s’occuper de ses trois petits frères.

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Ils s’arrêtèrent sur le bas-côté de la route. Tonin devait rebrousser chemin.
Les deux camarades se serrèrent la main.
Tu sais, dit Jean-Lou, papa est en train de faire de grandes
transformations, au Relais. Elles seront bientôt terminées. Alors, ce jour-là, nous
ferons une petite fête. Tu viendras avec Pierrette. Je serai si heureux. C’est
promis, n’est-ce pas, avec Pierrette. Il y aura une surprise.
Là-dessus, ils se séparèrent et Jean-Lou allongea le pas, à cause de sa
mère qui avait tant peur des accidents. Mais il se sentait joyeux et se mit à siffler
à tue-tête.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Impulsif. Qui réagit vivement comme poussé par . Que signifie : les caractères de Jean-Lou et de
une force irrésistible. Qui se laisse entraîner par ses Tonin se complétaient. Cherchez, dans votre classe
émotions. un élève qui ressemble à Jean-Lou et un autre à
Drainerait. Drainer un sol c'est enlever l'eau qu’il Tonin.
contient par un système de canalisations. . Quel passage montre que Jean-Lou est très
L'autoroute enlèverait une partie du trafic. sensible à ce qu'on pense de lui ?
En garni. Une maison en garni est toute meublée . Pourquoi au retour, Jean-Lou est-il si joyeux ?
quand on arrive pour l’occuper.
Cran. Courage, audace.

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14 - JOUR DE FÊTE AU RELAIS

De jour en jour, le Relais des Cigales changeait d’aspect et Jean-Lou,


déridé par son amitié avec Tonin et Pierrette, aidait volontiers son père aux
aménagements de la station-service. Il y prenait même du goût.
Depuis un mois, en effet, toutes sortes d’embellissements avaient été
entrepris. Tout d’abord, pour combler le vœu de Mme Plantevin, le massif de
fleurs abandonné avait été bêché et planté. Des œillets d’Inde épanouissaient
déjà leurs fleurs d’un jaune éclatant. Puis papa Plantevin avait entrepris de
reblanchir la façade, de repeindre l’enseigne sur laquelle figurait une belle cigale
dessinée par Jean-Lou. Mais c’est surtout la présence du bois de pins qui avait
suggéré à la mère la plus belle innovation.
Oh ! ce bois de pins, si lugubre la nuit de l'arrivée ! Eh bien, il devenait au
contraire un endroit charmant, un attrait pour les touristes avides d’ombre qui
s’y arrêtaient, entre midi et deux heures, et y pique-niquaient en écoutant chanter
les cigales. Il leur arrivait même, à ces automobilistes, de profiter de cette halte
dans leur voyage pour faire vidanger ou graisser leur voiture, travail plus
rémunérateur pour M. Plantevin, que la vente de l’essence sur laquelle il ne
percevait qu’un faible pourcentage. Souvent aussi, les pique-niqueurs venaient
demander de l’eau fraîche qu’on leur donnait volontiers, bien sûr. C’est ainsi
qu’une idée avait germé dans l’esprit de la mère de Jean-Lou.
— Si nous installions une tonnelle, à côté de la maison. La place ne
manque pas. On la couvrirait avec des canisses. J’y servirais des
rafraîchissements, du café ; les touristes adorent un bon café chaud après un
déjeuner sur l’herbe... Et pourquoi pas, non plus, servir des sandwiches ou
même de petits repas ?
— Oh ! oui, s’était écrié Jean-Lou. Au moins, nous verrons du monde.
Les voyageurs ne s’arrêteront plus seulement quelques instants pour prendre de
l’essence.
C’était à l’inauguration de cette tonnelle qu’il avait pensé en invitant au
Relais Tonin et Pierrette. Fiévreusement, il avait aidé son père à l’aménagement
de ladite tonnelle. Le soir, il revenait de l’école en courant et se mettait à planter
des pieux, clouer des planches, tendre les rideaux de canisses, les fixant
solidement, en prévision des coups de mistral. Quand tout fut prêt, il ne pensa
plus qu’à sa petite fête. Du bazar de Montfaucon, il rapporta (achetés sur ses
économies) des guirlandes multicolores et des lampions qu’on n’allumerait pas,
bien sûr, mais qui feraient leur effet dans le décor.

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Alors, un mercredi, il annonça triomphalement à son ami Tonin :
— Tout est prêt, au Relais. Je t’y attendrai, demain, avec ta sœur.
Il était si heureux de recevoir ses camarades qu’il en rêva toute la nuit.
Pour lui, l’événement avait quelque chose d’extraordinaire. Si Pierrette et Tonin
passaient une bonne journée, ils reviendraient souvent, malgré la distance, et il
ne serait plus aussi seul.
Le lendemain, il aida sa mère à faire un gâteau de Savoie et ajouta encore
quelques guirlandes sous la tonnelle ce qui lui donnait un petit air de guinguette.
Aussitôt après le repas de midi, il monta dans sa chambre se changer,
comme pour un dimanche, et sa mère se moqua un peu de lui parce que, malgré
la chaleur, il se crut obligé de mettre une cravate.
Puis, avec son fidèle Piboule qui se demandait bien pourquoi son maître
s’était fait si beau, il se posta au bord de la grande route pour attendre ses
invités.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Déridé, Dont on a enlevé les rides. Rendu plus . Quelle différence faites-vous entre déménagement,
souriant. emménagement et aménagement.
Suggère, Avait donné l'idée. . Qu'est-ce qu'une inauguration ? D'où vient le mot
Innovation. Une nouveauté une invention. tonnelle ? Pourquoi ?
Rémunérateur. Qui rapporte de l'argent. . Relevez les passages montrant que Jean-Lou se
Canisses. Dans le midi on appelle ainsi les roseaux. sent vraiment isolé au Relais.
Fendus en deux, ils servent à fabriquer des sortes de . Pour qui Jean-Lou tient-il surtout à se faire
palissades qui protègent du soleil. beau ?
Guinguette. Une guinguette est une sorte de cabaret,
dans la banlieue d'une ville. On s’y rafraîchit et on
y danse.

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15 - JOUR DE FÊTE AU RELAIS (fin)

Il n’attendit pas longtemps. Ses camarades avaient déjeuné de bonne


heure et, malgré la chaleur, avaient marché d'un bon pas. Piboule manifesta non
moins joyeusement que son maître son empressement auprès des arrivants.
Frétillant de la queue, il se dressa sur les pattes de derrière pour embrasser
Pierrette et Tonin, à sa façon, d’un grand coup de langue râpeuse sur la joue.
Pierrette se montra tout de suite ravie de la tonnelle.
— Que c’est amusant ! On se croirait au 14 juillet. Dommage que nous
ne puissions pas rester jusqu'à la nuit ; nous aurions allumé les lampions !
Ils s’assirent sur les bancs peints à neuf, sous le treillis de canisses qui
laissait filtrer juste assez de lumière. Et, naturellement, on ne tarda pas à goûter.
Jean-Lou était au comble du bonheur. Pour amuser Pierrette, il imitait les gestes
d’un garçon de restaurant. La serviette sur le bras, il demandait :
— Que dois-je servir à monsieur ?... Mademoiselle reprendra-t-elle un
peu de gâteau ?
Et, à son petit frère Bruno qui, bien entendu, était de la fête :
— Que désirez-vous jeune homme ?... Une sucette ? L’établissement
vous propose le plus grand choix. Framboise ?... cassis ?... anis ?

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— Mon Dieu ! qu’il est drôle, s’écriait Pierrette en riant. Je ne savais pas,
Jean-Lou, que tu aimais tant la plaisanterie. L’autre jour, chez nous, tu t’es
montré très réservé... Es-tu toujours ainsi ?
Non, Jean-Lou forçait son jeu. Il avait besoin d'entendre des rires autour
de lui. Ses parents étaient si souvent soucieux, à cause de leur travail et de
l’éloignement du bourg qui compliquait la vie. Et puis, il se disait :
— Si mes camarades s’ennuient, chez moi, ils n’auront plus envie de
revenir. C’est déjà beaucoup d’avoir fait trois kilomètres sous le soleil.
Le goûter terminé, il tint à leur faire visiter sa chambre, balayée et
époussetée par ses soins. Il montra à Pierrette, des cartes postales représentant
Tourette, et une photo d’école où on le voyait, lui, Jean-Lou, avec tous ses
camarades de là-bas et son maître.
Puis ils redescendirent explorer l’atelier où M. Plantevin manœuvra, pour
eux, le plateau élévateur des voitures.
— Et distribuer l'essence ? demanda Pierrette à Jean-Lou, tu ne trouves
pas cela amusant ? J’aimerais bien jouer au pompiste.
— Les premiers jours, je disputais le travail à papa... mais à présent je
trouve ça monotone.

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— Est-ce que je pourrais quand même essayer ?
— Bien sûr, voici justement une voiture qui ralentit... une voiture
allemande.
Pierrette s’amusa comme une petite folle à manier le « pistolet ». Si bien
qu’elle servit quatre litres de plus qu’on ne lui en demandait et faillit faire
déborder le réservoir. Heureusement, ces touristes étrangers n’étaient pas
grincheux. Ils laissèrent même à la gentille pompiste quarante centimes de
pourboire.
Et on revint sous la tonnelle jouer à toutes sortes de jeux. Cependant, à
mesure que le temps passait, Pierrette et son frère montraient moins d’entrain.
S’ennuyaient-ils déjà ? Pour les distraire, Jean-Lou recommença de faire le
pitre, Pierrette rit encore, mais il eut l’impression qu’elle se forçait.
Brusquement, son visage redevint grave. Il demanda :
— Vous avez déjà envie de partir ?
Le frère et la sœur échangèrent un regard gêné.
— Oh ! non, protesta Pierrette, nous sommes contents d’être venus chez
toi... et nous aimerions revenir souvent... seulement...
— Seulement ?
— Oui, fit Tonin, nous ne t’avons rien dit, tout à l’heure, en arrivant,
pour ne pas gâcher l’après-midi, mais ce matin papa a reçu une lettre de son
entreprise. Nous allons quitter Montfaucon. Dans dix jours, nous serons partis
ailleurs.
Jean-Lou devint tout pâle. Il regarda les lampions et les guirlandes
désormais inutiles et qui lui parurent soudain ridicules. Puis il sortit son
mouchoir et détourna la tête pour essuyer une larme.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Frétillant, Remuant sa queue très vite. . Expliquez : Jean-Lou forçait son jeu.
Grincheux. Susceptible, qui a mauvais caractère, . Pourquoi Jean-Lou tient-il à faire visiter sa
qui se fâche pour un rien. chambre ?
Pitre. Sorte de comédien qui fait toutes sortes de . Tonin et Pierrette ont-ils bien fait de ne pas
tours et de gestes pour amuser le public. annoncer tout de suite la mauvaise nouvelle ?

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16 - PIBOULE

Juillet était arrivé avec son grand soleil, l’air embrasé de ses après-midis
étincelants, le bruissement éperdu des cigales dans le bois de pins et surtout...
ah ! oui, surtout, l’interminable cohorte d'autos sur la grande route.

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Depuis une semaine, à longueur de jours et de nuits, déferlait la vague
ininterrompue des « vacanciers » se ruant vers le soleil. On aurait dit que
l’Europe tout entière s’était donné rendez-vous pour passer là : Belges aux
puissantes voitures américaines, Hollandais, traînant derrière eux des caravanes
grosses comme des maisons. Allemands, torse nu dans leurs véhicules avec des
bateaux blancs amarrés sur des remorques, motocyclistes danois ou suédois,
équipés comme des cosmonautes, Suisses roux ou blonds, arborant à leur pare-
brise de petits drapeaux à croix blanche sur fond rouge... sans parler, bien
entendu, des innombrables Français, Parisiens surtout, encombrés de valises, de
paquets, de voitures d'enfants, plus ou moins bien arrimés sur le toit de leurs
autos.

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Oui, toute l’Europe s’écoulait comme un fleuve, le long de cette fameuse
nationale 7, dans le bruit infernal des moteurs vrombissants... Toute l’Europe
partait en vacances et lui, Jean-Lou, restait devant ses pompes à essence, à
travailler pour ceux qui s’en allaient se baigner dans les eaux de la grande mer
toute bleue.
Non, pour lui, il n’y avait pas de vacances. Bien sûr, à Tourette, il ne s’en
allait pas non plus ; mais ce n’était pas la même chose. Là-bas, il restait avec ses
camarades, pour des parties sans fin, tout l’été, dans la montagne. Tandis qu’à
présent !... Chaque fois qu’il souhaitait bon voyage à un client, après l’avoir
ravitaillé en essence, il ressentait un petit pincement au cœur.
Depuis le départ de Tonin, il ne voyait plus personne que ces clients
pressés qui ne s’arrêtaient qu’un instant. Il n’avait plus qu'un seul ami, son fidèle
Piboule.
— Pourvu qu’il ne disparaisse pas, lui aussi, s’inquiétait-il, la grande
route est si méchante.
Cette crainte de le perdre devenait une hantise, les journaux du pays
relataient, chaque jour, tant d’accidents. Dès les premiers temps, il avait dressé
son chien à ne jamais traverser la chaussée. Mais, habitué à vagabonder où bon
lui semblait, Piboule avait eu beaucoup de mal à considérer cette route comme
une barrière qu’il ne devait jamais franchir. Jean-Lou s'était montré intraitable,
attachant son chien à une corde à chaque tentative d’infraction à la règle.
Finalement, Piboule avait compris et il suffisait à Jean-Lou de montrer la corde
pour que Piboule renonçât à toute escapade. Pauvre Piboule ! la tentation restait
pourtant forte de savoir ce que cachait la garigue, de l’autre côté de la chaussée.
N’y flairait-il pas, de loin, à travers les relents de fumées, l'odeur de petits lapins
sauvages ? Il était fatal qu’un jour ou l’autre, sa curiosité finît par remporter.
Cela arriva un soir, vers 10 heures, alors qu’on était encore à table (sans
Bruno, déjà au lit). Jean-Lou et son père avaient eu beaucoup de travail, à
l’heure où les chauffeurs décidés à rouler toute la nuit, font le plein de leur
réservoir. Dehors, depuis longtemps déjà, la grande route ressemblait à une
longue traînée de feu. Maman achevait de servir le dessert quand un crissement
aigu de pneus fit dresser les têtes. Juste devant le relais, un automobiliste venait
de freiner à mort.

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— Ce n'est rien ! dit papa Plantevin, nous aurions entendu un choc.
Mais, tout à coup, Jean-Lou pâlit.
— Oh ! j’ai oublié d’enfermer Piboule dans l'atelier. Si c’était à cause de
lui !...

LES MOTS les chênes-verts. Mot particulier au Midi de la


France.
Cohorte. Au sens propre, troupe de plusieurs AVONS-NOUS COMPRIS?
milliers de soldats. Ici, grand nombre d'autos qui se
suivent de très près. . Relevez tous les termes ou expressions où l’auteur
Déferlait. Se répandait comme une vague que le compare la grande route à un fleuve.
vent pousse sur le rivage. . D’après la description des voyageurs, trouvez un
Arrimés. Au sens propre arrimer signifie attacher adjectif qui qualifie chaque nationalité, son trait
solidement la cargaison d'un bateau. principal.
Hantise. Crainte, peur qui ne cesse d'occuper . Expliquez : ressentait un petit pincement au cœur.
l'esprit.
Intraitable. Bien résolu à ne pas céder aux
suppliques de soi chien.
Infraction. Violation, désobéissance à une loi, un
règlement.
Garigue. (Peut aussi s'écrire garrigue). Mauvaise
terre sèche où ne poussent que des arbustes comme

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17 - PIBOULE (suite)

Jean-Lou bondit vers la porte, s’avança au-delà du massif, jusqu’à la


lisière même de la route. A la lumière des phares dont les pinceaux lumineux
balayaient la chaussée à une vitesse prodigieuse, il regarda, de part et d'autre,
aussi loin qu’il put. Rien. Mais, pendant une brève accalmie de la circulation, il
crut percevoir des gémissements, sur sa gauche. Non, ce ne pouvait être le bruit
du vent dans les arbres. Le mistral ne soufflait pas ce soir-là.
II courut comme un fou dans cette direction, au risque de se faire happer
par un bolide. A cinquante mètres du relais, le puissant éclairage d'un camion
citerne détacha de l’ombre un corps étendu au pied d'un platane. Jean-Lou sentit
son cœur s’arrêter.
— Piboule !
Mais déjà la nuit s’était refermée sur le bas-côté de la route. Haletant, il
revint au Relais, prendre une lampe électrique.
— Viens vite, papa !
Abandonnant sa vaisselle, Mme Plantevin accourut elle aussi. Le pauvre
Piboule gisait de tout son long sur l’herbe sèche, la tête contre une racine de
l'arbre. Il ne bougeait pas, mais laissait échapper de longues plaintes.
— Passe-moi la lampe, dit papa Plantevin.
Piboule réagit à peine à la lumière. Pourtant ses yeux n’étaient pas
complètement clos.
— Il souffre, dit la mère, mais on ne voit aucune blessure. Il a dû être
bousculé par l’auto de tout à l'heure.
Et elle ajouta, pour rassurer son fils :
— La voiture ne l’a pas heurté très fort puisqu’elle a longuement freiné.
Jean-Lou n’entendit pas. A genoux, sur l’herbe, il répétait :
— Piboule ! Mon pauvre Piboule, c'est ma faute, j’aurais dû t’attacher,
comme tous les soirs, dans l’atelier.
Il souleva son chien, ce qui arracha à la pauvre bête une longue plainte.
— Transportons-le avec précaution à la maison, dit Mme Plantevin. Ne
nous attardons pas au bord de la chaussée ; c’est trop dangereux.
Jean-Lou et son père portèrent doucement le blessé et le déposèrent sur un
sac, dans la cuisine. Alors, Piboule regarda son petit maître avec des yeux qui
semblaient dire :
— Je souffre, Jean-Lou, je souffre trop. Soulage-moi...

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Il essaya pourtant de se dresser. Il ne parvint qu’à se hausser sur ses pattes
de devant. Son arrière-train paraissait paralysé.
- Il a été touché aux reins, en conclut papa Plantevin.
- Que faire ? interrogea vivement Jean-Lou.
- Ce n’est pas forcément grave. De toute façon, si tard dans la soirée,
nous ne pouvons pas grand-chose. Je doute que nous trouvions un vétérinaire à
Montfaucon. Les animaux sont si peu nombreux dans la région.
- Alors, papa ? fit Jean-Lou, de plus en plus inquiet.
— Attendons jusqu’à demain matin. Je suis sûr que, d’ici là, il ira
mieux... Regarde, il a déjà l’œil moins terne. C'est le choc qui l’a assommé.
Jean-Lou eut l’impression que son père essayait de le consoler et ne disait
pas toute la vérité. Il décida de ne pas se séparer de son chien et le transporta
dans sa chambre où il lui fit une couche douillette, près de son lit, avec une pile
de vieux sacs. Là, au moins, il pourrait le veiller toute la nuit, lui donner à boire
s’il avait soif.
Puis il s’agenouilla devant son chien et murmura :
— Mon pauvre Piboule ! tu ne pouvais pas, bien sûr, comprendre que
cette route était si dangereuse. C’est ma faute, pardonne-moi... A présent,
Piboule, il faut guérir vite, très vite... Qu'est-ce que je deviendrais, sans toi ?...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Happer. Au sens propre, saisir vivement entre les . Qu’est-ce qu'une accalmie ? D'où vient ce mot ?
mâchoires. Ici. on peut penser que Piboule a été . La mère emploie le mot bousculé. D'après vous,
attiré vers l’auto par le déplacement d'air. est-ce celui qui convient ? Pourquoi l’emploie-t-
Bolide. Au sens propre, corps qui se déplace très elle ? Trouvez celui qui vous paraît le plus juste.
vite, très haut, dans l’atmosphère. Dans le texte, . Jean-Lou n’accuse pas son chien d’avoir désobéi.
véhicule très rapide. Au contraire, il s’accuse lui-même. Qu’en pensez-
Arrière-train. Partie postérieure, c'est-à-dire arrière vous ?
du corps d'un animal.
Douillette. Moelleuse, douce, qui ne risque pas de
blesser, de meurtrir.

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18 - PIBOULE (fin)

Jean-Lou, bien décidé à veiller son chien, tamisa la lumière trop crue de
sa lampe avec un journal déployé sur l’abat-jour et s’assit sur son lit, près des
sacs où reposait Piboule, dont il surveillait la respiration saccadée, irrégulière.
Peu à peu, les gémissements de l’animal faiblirent. Était-ce bon signe ?
Souffrait-il moins ? Au bout d'un moment, Jean-Lou se releva pour lui donner à
boire. Piboule lappa quelques gorgées, mais cela lui demandait tant d’efforts
qu’il renonça à étancher complètement sa soif.
Ainsi, pendant de longues heures, Jean-Lou veilla son ami. Mais, peu à
peu, le sommeil le gagnait. Ayant constaté que Piboule reposait et respirait plus
calmement, il se dit :
— Je vais dormir une heure, juste une toute petite heure, pour ne pas être
trop fatigué demain.
Mais le chagrin, les émotions l’avaient épuisé. Quand il rouvrit les yeux,
le petit jour entrait dans sa chambre. En colère contre lui-même, il se leva d’un
bond.
— Piboule ! mon pauvre Piboule !...
Son chien n'avait pas bougé. Il ne se plaignait plus. Cependant, il eut
beaucoup de peine à dresser la tête pour regarder son maître. Ses yeux, plus
troubles que la veille, inquiétèrent Jean-Lou qui courut réveiller ses parents.
— Papa ! viens vite !
M. Plantevin se leva, en pyjama, examina le pauvre animal et ne sut trop
que dire.
— Il paraît très abattu ; c'est normal, après le coup qu’il a reçu.

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— Il faut faire quelque chose, papa ! Si je le conduisais chez le docteur
de Montfaucon, celui qui est venu l’autre jour voir Bruno, pour son gros
rhume ?... Un médecin doit aussi savoir soigner les animaux. Je vais emmener
Piboule dans la remorque du vélo.
Jean-Lou était trop angoissé ; ni son père ni sa mère n’osèrent le retenir.
Un quart d’heure plus tard, il partait à pied, sur la grande route, traînant derrière
lui la remorque faite d’une caisse montée sur roues de bicyclette, dans laquelle
le pauvre Piboule s’était laissé installer sur des sacs.
A six heures du matin, la circulation n’était pas encore très intense. Afin
d’éviter à son chien les cahots de la route, Jean-Lou se forçait à marcher
lentement, se retournant souvent vers la caisse.
- On dirait qu’il dort, se dit-il au bout d'un moment, oui, il dort... comme
mon petit frère Bruno quand il roule en auto. Tant mieux, il va reprendre des
forces.
A demi-rassuré, il allongea le pas et arriva à Montfaucon. Le médecin qui
avait soigné Bruno habitait sur une place, près de l'école. D’un doigt tremblant,
il appuya sur le bouton en se disant :
— Pourvu qu’il soit là !... Pourvu qu’il accepte de regarder Piboule ! Une
jeune femme, en robe de chambre, lui ouvrit. Devant son visage anxieux, elle
demanda :
— Un accident ?... C'est grave ?...
— Mon chien !... c'est pour mon chien ! Il a été renversé par une auto... Il
est là, dans la remorque.
La femme jeta un coup d’œil vers la caisse et fit la moue. Mais, au même
moment, apparut le docteur, une petite valise à la main, qui sortait voir un
malade.
- Oh ! monsieur le docteur ! s'écria Jean-Lou, voudriez-vous voir mon
chien ?... il est blessé !
Le médecin se dirigea vers la remorque, palpa Piboule, hocha la tête et se
retourna vers Jean-Lou en lui posant affectueusement la main sur l’épaule :
- Mon pauvre petit !... Tu n’as pas vu que ton chien est mort ?...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Tamisa. Tamiser, c'est passer du grain ou du sable à . Pourquoi Jean-Lou a-t-il cru que son chien
travers un tamis ou crible. Ici, tamiser a le sens dormait dans la remorque ? N’aurait-il pas dû avoir
d'atténuer, diminuer. des doutes ?
Crue. Lumière crue, lumière vive (sens figuré). . Pourquoi le docteur pose-t-il affectueusement la
Saccadée. Respiration par secousses, par à-coups, main sur l’épaule de Jean-Lou ?
irrégulière.
Etancher. Sens propre : arrêter l'écoulement d'un
liquide. Ici, a le sens d'apaiser.
Cahots. Sauts, chocs provoqués par une route
raboteuse. Ne pas confondre avec chaos, qui
signifie désordre.

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19 - UNE LETTRE DE PIERRETTE
Après la mort de Piboule, Jean-Lou se sentit le plus malheureux des
enfants de la terre. Il se prit à détester cette grande route qui lui avait ravi son
fidèle compagnon. Il en arrivait à accuser toutes les voitures qui passaient.
Chaque fois qu’il servait un client, il pensait :
— Peut-être est-ce lui qui a écrasé mon chien !
Et le « bon voyage » de politesse qu’il murmurait, au départ de la voiture,
lui laissait un goût amer sur les lèvres.
Maman Plantevin voyait bien que son Jean-Lou, si expansif d’ordinaire,
devenait taciturne. Un jour, elle lui dit :
— Je le comprends, Jean-Lou, la vie n’est pas très gaie pour toi, ici,
surtout depuis que tu as perdu Piboule... Veux-tu que nous le remplacions ? J’en
ai parlé à ton père. Il est de mon avis. Nous te procurerons un jeune chien, plus
beau que Piboule ; tu pourras le dresser à ta fantaisie, l’habituer à ne jamais
traverser la route.
— Non, maman, répondit catégoriquement Jean-Lou, je ne veux pas
d’autre chien. Un jour ou l’autre, il finirait par se faire écraser, lui aussi, et
j’aurais trop de chagrin.
Désœuvré, il passait son temps sur le banc, devant la maison, à s'occuper
de son petit frère turbulent et qu’après l'accident de Piboule on surveillait
comme le lait sur le feu. De ce banc, il regardait l’éternel flot de voitures filant
vers le Sud, croisé, à présent, par un autre flot, presque aussi important, qui
remontait vers le Nord. On arrivait à la fin juillet. Pour certains, les vacances se
terminaient déjà.
Si Jean-Lou venait s’asseoir là, c’était aussi pour attendre la seule visite
espérée, au Relais, en fin de matinée : celle du facteur, un brave homme aux
cheveux blancs, au savoureux accent provençal, qui terminait ainsi chez les
Plantevin sa longue tournée campagnarde. Hélas ! il n'apportait guère que le
journal, auquel papa Plantevin avait dû s’abonner, faute de pouvoir aller, chaque
jour, le chercher à Montfaucon.

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Cependant, un matin, il commença en brandissant une enveloppe :
— Une lettre pour toi, Monsieur Jean-Lou !
Une lettre ! Depuis son arrivée au Relais, il n’avait reçu qu’une carte de
Janine, son ancienne camarade de Tourette. Il la décacheta nerveusement.
C’était une lettre de Pierrette. Elle lui racontait son arrivée et son installation
près de Sète, dans une maison proche de la mer. Des voisins possédaient une
barque, elle faisait de longues promenades sur l’eau avec son frère. Puis
gentiment, elle lui rappelait la bonne journée qu’ils avaient passée, sous la
tonnelle du Relais et lui demandait des nouvelles de Piboule.
La lettre terminée, il la replia et la remit dans l'enveloppe. Quand le
facteur la lui avait tendue, il avait sauté de joie. A présent, il se sentait tout triste.
Sans le vouloir, Pierrette avait remué le couteau dans la plaie de son chagrin.
Il remonta dans sa chambre et cacha, pour ne plus la voir, la lettre de sa
camarade au fond d’un tiroir. Puis il murmura encore une fois :
— Tonin a bien de la chance d’avoir une sœur.
Il était loin de se douter, en disant cela, que cette sœur, un étrange hasard
allait bientôt la lui faire découvrir, un hasard qui transformerait le mois d’août
en merveilleuses semaines de vacances.

AVONS-NOUS COMPRIS ?
LES MOTS
. Ravi. Dans le texte, ce mot a le sens de « pris ».
Expansif. Qui fait volontiers part de ses pensées. Employez-le dans une phrase où il aura un autre
Taciturne. Triste, sombre, qui garde ses pensées sens.
pour lui. . Qu’est-ce qu’une réponse catégorique ?
Désœuvré. Au sens propre : qui manque d’œuvre, . Quelle différence faites-vous entre un brave
c’est-à-dire de travail. Au sens habituel : qui homme et un homme brave ?
s’ennuie, qui ne sait pas quoi faire. . Que signifie l’expression : remuer le couteau (ou
Savoureux. Au sens propre : qui a beaucoup de le fer) dans la plaie?
saveur, c’est-à-dire bon goût. Dans le texte : . Que signifie l’expression : surveiller quelqu’un ou
agréable, plaisant. quelque chose comme le lait sur le feu ?
. Trouvez-vous normal que la lettre de Pierrette
attriste Jean-Lou ?

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20 - UN APPEL DANS LA NUIT

— 11 heures ! dit papa Plantevin en consultant sa montre. Il est temps de


monter se coucher. Veux-tu, Jean-Lou, aller éteindre le panneau ?
Jean-Lou sortit et tourna l’interrupteur de l’enseigne lumineuse indiquant
que la station-service était ouverte. Ainsi, on pourrait dormir sans être dérangé,
pour une nuit cependant courte puisque, dès 5 heures 30, papa Plantevin serait
déjà debout, à la disposition d’éventuels touristes matinaux.
Les yeux lourds de sommeil, Jean-Lou monta dans sa chambre. Comme
chaque soir, avant de se déshabiller, il regarda la photo de son chien, une photo
prise à Tourette, trois ans plus tôt, la seule qu’il possédait de Piboule.
Il replaçait l’image précieuse dans le cadre qu’il avait lui-même fabriqué
quand, à travers les grondements de la circulation, il crut percevoir un appel. Il
ouvrit la fenêtre, et discerna une ombre entre les deux pompes à essence.
— Excusez-moi de vous déranger, lança une voix angoissée, je viens
d'avoir un accident !

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Jean-Lou eut envie de descendre mais, depuis l’attentat commis contre un
pompiste de la région par des gangsters qui en voulaient à sa caisse, Maman
Plantevin lui avait bien recommandé de ne jamais sortir seul, la nuit.
— Attendez ! cria-t-il, je vais prévenir mon père.
Il frappa à la porte de ses parents. Papa Plantevin commençait seulement
de se déshabiller. Il n’eut qu’à repasser sa veste. Alors, tous deux descendirent et
se trouvèrent devant un homme d’une quarantaine d’années au visage
bouleversé.
— Excusez-moi, dit-il encore, je pense que vous ne pouvez guère me
dépanner, mais je suis complètement perdu. Dieu merci, nous sommes tous trois
indemnes ; cependant je ne voudrais pas laisser ma femme et ma fille toute la
nuit sur la route.
— Que vous est-il arrivé ?
— Je ne comprends pas ; j'ai dû être ébloui par des phares, ou céder à un
instant de fatigue. Je viens de Paris et je conduis depuis ce matin. Nous devions
coucher à Avignon mais j’ai été retardé par deux crevaisons. Ma voiture a fait
deux ou trois tonneaux avant de s’arrêter dans le fossé. Une chance qu'elle n’ait
pas percuté un platane !
— Est-ce loin d'ici ?
— A 300 ou 400 mètres !
— Allons voir... Jean-Lou, prends une lampe électrique !
Ils accompagnèrent l’inconnu. Soudain, apparut une masse sombre, les
roues en l’air. A côté, assises au bord du fossé, une femme et une fillette se
tenaient serrées l’une contre l’autre et Jean-Lou entendit des sanglots étouffés.
— Tu as trouvé du secours ? dit vivement la femme en se levant. Où
sommes-nous ?
Papa Plantevin fit le tour de la voiture, promenant sur la carrosserie les
rayons de la lampe.
— Apparemment, dit-il, elle n’a pas grand mal. Quant à la remettre sur
ses roues, c’est une autre affaire. Aucun dépanneur ne se dérangera à une heure
pareille... la police non plus, puisqu’elle ne gêne pas la circulation.
— Alors ? demanda une petite voix angoissée, nous allons rester là ?
— Rassure-toi, Suzy, dit la mère, ce monsieur, qui a eu l’amabilité de se
déranger, va nous indiquer un endroit où nous pourrons coucher.
— Oui, dit l’automobiliste en se tournant vers papa Plantevin, à quelle
distance sommes-nous du plus proche village ? Y trouverons-nous un hôtel ?

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— Montfaucon, un gros bourg, n’est qu’à trois kilomètres, mais, en cette
saison, ses deux petits hôtels sont pleins tous les soirs dès 7 heures. Inutile
d’aller carillonner à leur porte.
Il y eut un silence, entrecoupé des pleurs de la fillette qui touchèrent le
cœur sensible de Jean-Lou. Papa Plantevin laissa échapper un soupir.
— Je vous proposerais bien de venir chez moi, au Relais, mais je vous le
dis tout de suite, ce n’est guère confortable... et nous n’aurions qu’un lit à vous
donner.
— Oh oui, papa, dit la fillette, accepte ! Je ne veux pas coucher dehors.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Eventuels touristes. Des touristes dont l'arrêt devant . D'après ce texte, que pensez-vous du métier de
le Relais n'est pas certain. « pompiste » ? Est-il de tout repos ? Relevez tous
Indemnes. Qui sont sortis sains et saufs d'un les inconvénients de cette profession.
accident ou, plus exactement sans dommage. . Ces automobilistes sont-ils des gens bien élevés ?
Percuté. Frappé violemment. Si oui, prouvez-le.
. Que signifie le soupir de papa Plantevin ?

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2l - SUZY
La supplique spontanée de la fillette eut raison de l’hésitation des parents.
— Oh ! monsieur, dit la mère, nous sommes confus...
— Je ne peux tout de même pas vous laisser dehors toute la nuit, fit
bonnement papa Plantevin. Je vous offre l’hospitalité de bon cœur.
Accompagnez-nous... mais, par précaution, emportez vos bagages, tout au moins
ce que vous avez de précieux. Il passe tant de monde sur cette route.

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Jean-Lou aida l’automobiliste et son père à extirper les valises de la
voiture retournée.
— Celle-ci est la mienne, dit la voix tremblante de Suzy. Jean-Lou se
précipita pour la prendre et la porter. Alors, la petite troupe se dirigea vers le
Relais des Cigales. Instinctivement, la fillette se rapprocha de Jean-Lou... peut-
être parce qu’il portait sa valise. Encore bouleversée par l’accident, elle marchait
comme une somnambule, laissant échapper de petits soupirs, et Jean-Lou n’osa
pas lui parler.
Enfin, on arriva au Relais. Une lumière brillait en bas. Inquiète, Mme
Plantevin était redescendue dans la cuisine attendre son mari et son fils.
— Ces Messieurs-Dames viennent d’avoir un accident, annonça papa
Plantevin. Ils l’ont échappé belle. A cette heure-ci, ils ne trouveront pas à se
loger à Montfaucon... Alors j’ai pensé que...
— Bien sûr, coupa la mère de Jean-Lou, dans des cas semblables, il y a
toujours moyen de s’arranger.
Les trois « naufragés » pénétrèrent dans la cuisine. La lumière blafarde de
la lampe de néon, au plafond, éclaira leurs visages encore marqués par la peur.
Le monsieur et la dame parurent tout de suite sympathiques à Jean-Lou, mais
c’est surtout la fillette qu’il détailla du regard. Ses cheveux, blonds comme des
feuilles de maïs, coupés en frange sur le front, retombaient assez longs sur la
nuque. Ses yeux plus clairs que ceux des petites provençales, l’étonnèrent aussi.
Elle pouvait avoir onze ou douze ans, comme lui, comme la sœur de Tonin. Elle
lui parut cependant très différente de Pierrette, plus fine de traits, plus svelte,
pour tout dire plus jolie.
Le fait, pour la petite inconnue, de se trouver à l’abri, dans une maison
apaisa aussitôt son angoisse. Son regard rencontrant celui de Jean-Lou, elle
sourit et murmura :
— Je te remercie d'avoir porté ma valise.

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Rassurés, eux aussi, ses parents se confondaient de nouveau en excuses.
— Ne vous tourmentez pas, dit maman Plantevin. Nous allons nous
organiser. Malheureusement, je n’ai qu’un seul lit à vous offrir, dans une pièce
non encore aménagée. Il est assez large pour deux personnes, mais pour trois ?...
— Maman, intervint vivement Jean-Lou, je peux donner mon divan
pour... pour Suzy (il hésita avant d’oser prononcer le nom de la fillette, mais
comment l’appeler autrement ?) Je coucherai sur la chaise longue.
— Ah ! non, protestèrent véhémentement les parents de Suzy, nous ne
voulons surtout pas bouleverser votre maison.
Jean-Lou insista, affirmant qu’il pouvait dormir n’importe où, même sur
une dalle de ciment. Et, pour prévenir tout refus, il grimpa aussitôt déménager
son divan pour le tirer dans la chambre des infortunés voyageurs.
Quand il redescendit, ceux-ci achevaient de se remettre de leurs émotions
avec une tasse de café que maman Plantevin venait de leur servir.
— Oh ! merci, Jean-Lou, dit Suzy, de m'avoir donné ton lit. C’est trop
gentil de ta part. Il ne fallait pas.
Rouge de confusion, intimidé par cette petite fille pourtant si simple,
Jean-Lou ne sut que répondre. Cependant, au moment où les voyageurs
montaient dans leur chambre, brusquement, il saisit sa main, la serra dans la
sienne et murmura :
— Bonsoir, Suzy, dors bien !...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Supplique spontanée. Une supplique est une . Pourquoi l’auteur écrit-il : les trois naufragés.
demande faite en suppliant. Celle de Suzy est Cette comparaison vous paraît-elle juste ?
spontanée, c'est-à-dire qu'elle l'a faite tout d'un . Pourquoi Jean-Lou hésite-t-il à prononcer le nom
coup, sans réfléchir, disant simplement ce qu'elle de Suzy ?
désirait. . Que signifie se confondre en excuses ? Employez
Extirper. Au sens propre : arracher des racines de la le verbe confondre dans une phrase où il aura un
terre. Au sens figuré très courant : arracher, enlever sens tout différent.
quelque chose avec beaucoup de difficulté.
Somnambule. Personne qui, tout en étant endormie,
se lève, marche, agit comme si elle était éveillée.
Blafarde. Pâle, décolorée, blême.
Svelte. D'allure déliée, dégagée, plutôt mince.
Véhémentement. Très fort, avec énergie.

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22 - UNE NUIT FORMIDABLE

Jean-Lou s’était beaucoup avancé en se déclarant capable de dormir


n’importe où... En tout cas, n’ayant jamais couché sur une chaise longue, il ne
pouvait prévoir les pièges sournois de ce traître instrument.
Il n’était pas allongé depuis plus d’une demi-heure, qu’à force de remuer
à la recherche d’une position confortable, il avait déjà perdu dix fois sa
couverture. Ceci n’était qu’un début. Quand, un moment plus tard, il s’avisa de
se recroqueviller comme il avait coutume de le faire dans son lit, le dossier de la
sournoise chaise-longue ne se replia-t-il pas brutalement sur sa tête,
l’emprisonnant dans une sorte de cage à la façon d'un rat dans une nasse ?
Bah ! peu importait s’il dormait mal, s’il se levait, le lendemain, courbatu.
Au moins, Suzy passerait une bonne nuit. L’un compenserait largement l’autre.
Tout compte fait, il était même très heureux de ne pas s’endormir tout de
suite, malgré l’heure tardive. Il pouvait, à loisir, penser à cette petite Suzy qui,
tout d’abord, l’avait intimidé, ensuite intrigué et, qu’à présent il trouvait très
gentille. Pour ainsi dire, ils ne s’étaient pas parlé, mais demain, il la retrouverait.
Remise de ses émotions, elle bavarderait, et lui se montrerait moins emprunté,
moins ridicule.
Alors, il se prit à souhaiter que la voiture des voyageurs soit très abîmée,
que sa réparation demande plusieurs jours. Ainsi, il aurait le temps de faire
mieux connaissance avec Suzy.
Cette perspective de garder chez lui la petite voyageuse lui était si
agréable que, vers deux heures du matin, quand enfin ses yeux se fermèrent, il
rêva d’une voiture complètement écrabouillée, impossible à remettre en état, ce
qui contraignait les trois voyageurs à s’installer définitivement au Relais.
Lorsqu’il s’éveilla, il n’était plus sur la perfide chaise longue, mais étendu
sur le plancher, les reins endoloris, les pieds entortillés dans sa couverture. Le
soleil pénétrait à flots dans sa chambre. Il jeta un coup d'œil affolé sur sa
pendulette. Oh ! déjà dix heures ! Il s’habilla en hâte, se donna un coup de
peigne et dégringola dans la cuisine. Maman Plantevin s’y trouvait seule devant
son évier, avec Bruno dans ses jupes.
— Et... et les voyageurs ? demanda-t-il, subitement inquiet... déjà
repartis ?
— Non. De bonne heure, ce matin, ton père a pris son vélo pour aller
chercher le garagiste de Montfaucon. Celui-ci est venu remorquer la voiture. Le
monsieur et la dame l’ont accompagné.

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— L’auto est-elle bien abîmée, au moins ?
Surprise par ce « au moins », Maman Plantevin ouvrit des yeux étonnés.
— Que veux-tu dire ?
— Oh ! rien, maman... je... je me suis trompé de mot. Je voulais dire
qu’après de pareils tonneaux, l’auto avait sûrement beaucoup de mal.
Puis, un peu gêné, il demanda :
— Et Suzy ?
— Elle vient de se lever. Je vais lui porter son petit déjeuner sous la
tonnelle. Si tu veux, vous allez faire la dînette ensemble.
Jean-Lou sortit, mais devant la tonnelle, il s’arrêta, de nouveau intimidé.
Assise sur un banc, Suzy regardait un papillon qui cherchait un passage à travers
le rideau de canisses.
— Oh ! Jean-Lou, s’écria-t-elle en l’apercevant, je t’attendais pour te dire
que j’ai été bien égoïste, hier soir, en te privant de ton lit. Tu as sûrement très
mal dormi…
— Au contraire, protesta Jean-Lou, avec conviction, c’est formidable
comme on est bien sur une chaise longue... La preuve, je viens seulement de
m’éveiller.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Sournois. Qui cache ses mauvaises intentions. . D'après le texte, expliquez le sens de : Jean-Lou
Nasse. Sorte de piège en osier ou en fil de fer dans s'était beaucoup avancé.
lequel on prend de petits animaux et utilisé plus . Comment expliquez-vous : l’un compenserait
particulièrement pour les poissons. l’autre.
Courbatu. Plein de courbatures, c'est-à-dire de . Que signifie ce au moins qui surprend Mme
douleurs dans les membres. Plantevin ?
Emprunté. Être emprunté c'est être gêné, . Jean-Lou semble mentir quand il affirme avoir
embarrassé, ne pas savoir quelle attitude ou quelle bien dormi. Qu’en pensez-vous ?
contenance prendre.
Perfide. Qui manque à sa parole, qui ne tient pas
ses promesses.
Endoloris. Meurtris, pleins de douleurs.

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23 - CONFIDENCES
Assis sous la tonnelle, toute réserve et timidité bannies, Suzy et Jean-Lou
font connaissance. Suzy demande son nom à Jean-Lou.
— Oh ! Plantevin, s’écrie-t-elle amusée. Je ne l’avais jamais entendu.
— C’est un nom provençal.
— Le mien est Sauthier... avec un « h ». Il ne veut rien dire. Mais tout de
suite reprise par son émerveillement pour le paysage ensoleillé, la fillette
soupire :
— Tu as de la chance d’habiter la campagne toute l’année. Nous, nous
vivons à Paris, au quatrième étage d’un vieil immeuble ; son ascenseur se
détraque souvent. Je dois prendre l’autobus pour aller en classe. Il est toujours
plein à craquer. On s’y fait écraser les pieds... tandis que toi, tu vas
tranquillement à l’école en marchant sur l’herbe... Tu ne sais pas ce que c’est
que de ne jamais marcher dans l’herbe.
- Peut-être, approuve Jean-Lou, mais Montfaucon est loin et souvent le
mistral souffle. Je fais le chemin tout seul, avec mon petit frère. Ici, je n’ai pas
de camarades, je ne vois que les touristes qui s’arrêtent juste un instant pour
prendre de l’essence.
— Il y a longt’emps que tu vis au Relais ?
— Depuis trois mois. Avant, nous habitions à Tourette, un petit village
de la montagne, avec beaucoup de lavande et d’oliviers autour. Mon père
travaillait dans une filature. L’usine a fermé ses portes... Et ton père à toi, que
fait-il ?
— Papa est géomètre. Il prend des mesures, sur les chantiers, ou bien il
travaille dans un bureau, sur une grande planche, avec toutes sortes de règles et
de compas.

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Ils se taisent un instant. Puis, sur le ton de la confidence, Suzy murmure :
— C’est drôle, hier soir, au moment de l’accident, j’ai eu très peur... A
présent, je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas pressée de repartir. Je suis presque
contente que la voiture soit en panne.
— Moi aussi, avoue Jean-Lou. Et il ajoute en rougissant :
— Cette nuit, j’ai rêvé que l’auto était en bouillie, tu restais ici, et j’étais
bien content... Je m’ennuie tellement, tout seul, surtout depuis que j’ai perdu
mon chien, écrasé par une voiture. Il n’était pas beau, mais il me tenait
compagnie. Tu ne sais pas comme cette grande route est triste et le Relais isolé.
— Oh ! Jean-Lou, murmure Suzy, je croyais les petits Parisiens seuls
malheureux... Mais, toi aussi, tu vas bientôt partir en vacances n’est-ce pas ?
— Je ne suis jamais allé en vacances. Je vais rester ici à aider papa.
— Excuse-moi encore, Jean-Lou, je ne savais pas.
— Et toi, où allais-tu avec tes parents ?
— En Espagne !

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— En Espagne ? reprend Jean-Lou, comme s’il s’agissait du bout du
monde.
— Oh, tu sais, dit Suzy, pour ne pas lui faire envie, nous allons surtout
là-bas parce que les vacances y reviennent moins cher qu’ailleurs. Nous y étions
déjà l’an dernier, dans une pension. Maman ne s’y plaisait pas, à cause de la
cuisine espagnole. Alors, cette année, nous partons à l’aveuglette. Papa
cherchera quelque chose sur place, une maison ou une petite villa au bord de la
mer... Tu aimes la mer, toi, Jean-Lou ?
— Je ne sais pas... Je ne l’ai jamais vue.
— Oh ! c'est vrai, j’oubliais... mais peut-être que...
Elle n’achève pas. Ses parents viennent d’apparaître à l’entrée de la
tonnelle, de retour de Montfaucon.
— Alors ? demande Suzy, la voiture ?...
— Rien de très grave, dit M. Sauthier, les ailes à redresser et quelques
petites soudures à faire. Le garagiste me l’a promise pour ce soir. Nous pourrons
partir aussitôt.
Au lieu de sauter de joie, Suzy cache mal sa déception. Quant à Jean-Lou,
son beau rêve évanoui, il lève les yeux vers sa nouvelle camarade et se tait.
Alors, posant la main sur la sienne, Suzy murmure tout bas :
— Ne sois pas triste, Jean-Lou, je suis sûre que nous nous reverrons, tu
entends, j’en suis sûre.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Réserve. Montrer de la réserve c’est se méfier, ne . La vie de Jean-Lou au Relais et celle de Suzy à
pas exprimer ce qu’on voudrait dire, se retenir de Paris sont très différentes. Pourquoi ni l’un ni
parler. l’autre ne sont-ils heureux ?
Bannies. Mises au « ban » c'est-à-dire à l’écart, . A plusieurs reprises, Suzy a des paroles
repoussées. malheureuses. Relevez-les.
Géomètre. Le géomètre, comme l'explique Suzy, . Qu’est-ce que partir à l’aveuglette ?
s’occupe de géométrie. Il prend la mesure de
terrains, relève des niveaux en vue de la
construction de routes ou d'immeubles. Il dresse
ensuite des plans.

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24 - UNE LETTRE MYSTÉRIEUSE

Quatre jours s’étaient écoulés depuis le départ de Suzy, quatre jours longs
comme des siècles. Jean-Lou revoyait le visage de la petite Parisienne à la
portière, au moment des adieux. Aussi émus l’un que l’autre, ils avaient vu,
mutuellement, briller des larmes dans leurs yeux. Oui, ils n’avaient été ensemble
qu’une toute petite journée et lui, Jean-Lou, gardait l’impression de connaître
Suzy depuis toujours. En si peu de temps, ils s’étaient dit tant de choses.
Oh ! pourquoi était-elle partie si vite ? Pourquoi l’auto n’avait-elle pas été
plus endommagée ?... Mais pourquoi aussi, à 1’ultime moment, alors que la
voiture démarrait, Suzy avait-elle répété, avec la même conviction que le matin :
— Crois-moi, Jean-Lou, je suis sûre que nous nous retrouverons bientôt.
Que pensait-elle exactement ? Voulait-elle simplement dire qu’au retour
des vacances, elle repasserait par le Relais des Cigales ?
Il songeait encore à ce départ quand, ce matin-là, le facteur de
Montfaucon déboucha de la grande route sur son cyclomoteur pétaradant. Il
n’apportait pas simplement le journal, comme d’habitude.
— Tonnerre de sort ! s’écria-t-il en riant, une lettre de l'étranger !... Une
lettre d’Espagne !...
Persuadé que Suzy lui écrivait, Jean-Lou tendit la main.
— Non, dit le facteur, pas pour toi... pour tes parents.
Il remit l’enveloppe à Mme Plantevin qui la décacheta et déplia une
longue lettre. Jean-Lou vit le visage de sa mère sourire légèrement puis se
tendre, presque inquiet. La lettre terminée, Mme Plantevin la remit dans
l’enveloppe en disant :
— Des nouvelles de M. et Mme Sauthier. Ils nous remercient encore
chaleureusement pour notre accueil. Ce sont des gens charmants.
Là-dessus, elle se dirigea vers l’atelier où son mari rangeait des bidons
d’huile et lui montra la missive. Jean-Lou constata qu’elle restait avec lui
beaucoup plus de temps que n’en demandait la lecture de la lettre. Il s’en
étonna... comme il s’étonnait que Suzy ne lui ait pas écrit.
Sa mère de retour dans la cuisine, il s’enhardit à la questionner, certain
qu’elle lui montrerait cette lettre qui ne pouvait contenir aucun secret. Maman
Plantevin parut gênée. Elle se contenta de répondre évasivement, disant que,
certainement, Suzy lui écrirait bientôt. Comprenant que sa mère ne voulait rien
lui confier, il se tut. Mais pendant le repas de midi, il trouva à ses parents un air
préoccupé. Tous deux évitèrent de parler de la lettre, comme s'ils n'avaient rien
reçu.

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83
— Un nouvel accident est peut-être arrivé à la voiture, pensa Jean-Lou
avec effroi. Suzy est blessée, et ils veulent me le cacher.
Le repas terminé, il sortit sur le pas de la porte, comme chaque jour,
attendre les clients, pendant que son père s’octroyait une petite sieste. Mais
justement, ce jour-là, papa Plantevin ne monta pas se reposer dans la chambre.
Par la fenêtre, Jean-Lou le vit discuter avec sa mère, dans la cuisine. Tous deux
paraissaient en désaccord. Sur quoi ? Cela leur arrivait si peu souvent. Était-ce à
cause de la lettre ? Maman Plantevin, surtout, avait un air ennuyé que Jean-Lou
ne s’expliquait pas.
Enfin, au bout d'un long moment, papa Plantevin sortit et rejoignit son
fils.
— Excuse-nous mon petit Jean-Lou, nous t’avons donné l’impression de
te cacher quelque chose... Nous ne voulions pas te peiner au cas où ce ne serait
pas possible... Nous venons de nous mettre d’accord, ta mère et moi... Tiens, lis
cette lettre...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Ultime. Au tout dernier moment. . Que signifie : un cyclomoteur pétaradant ?


Missive. Lettre. A rapprocher de message. . Que veut dire : remercier chaleureusement ?
Évasivement. Répondre évasivement, c'est répondre . Jean-Lou pense qu'il s’agit d’une mauvaise
d'une manière vague, de façon à ne pas révéler la nouvelle. Quel passage du texte le lui fait croire
vérité. presque avec certitude ?
S'octroyait. S'accordait, se permettait. . Avant de lire le texte suivant, essayez de deviner
ce que peut contenir cette lettre. A la fin, un mot
peut vous mettre sur la voie.

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25 - UNE LETTRE MYSTÉRIEUSE (fin)

Les doigts tremblants, Jean-Lou prit l’enveloppe et en sortit la fameuse


lettre, qui était très longue.
Porta de Mar 5 août,
« Chers amis,
« Je ne veux pas tarder davantage à vous remercier une nouvelle fois de
votre hospitalité si cordiale, si désintéressée. Loin de garder un déplaisant
souvenir de notre accident, nous avons l’impression d’une agréable halte chez
des amis de toujours... et je connais quelqu’un, ici, qui aurait volontiers prolongé
son séjour au Relais des Cigales.
« Dans l’incertitude où nous étions encore, lors de notre arrêt chez vous,
sur l’organisation de nos vacances, je n’ai pas osé vous parler d'un désir, formulé
à ce moment-là par Suzy, mais que nous approuvions vivement, ma femme et
moi. Aujourd’hui, je suis heureux de pouvoir m’en ouvrir en toute simplicité.
« En effet, nous avons eu la chance de trouver, presque tout de suite, sur
la Costa Brava, à une quarantaine de kilomètres de Barcelone, une agréable villa
comprenant trois chambres. Une chambre est donc disponible... et Suzy a
immédiatement déclaré que ce serait celle de Jean-Lou. Que cette décision de
Suzy ne vous surprenne pas. Nos deux enfants ont beaucoup sympathisé. Par
notre fille, nous avons appris que Jean-Lou s’ennuyait un peu, surtout depuis la
perte de son chien, et qu’il n’aura pas l’occasion de partir en vacances. Qu’il
vienne nous rejoindre, nous l’attendons.
« Le laisser partir seul vous inquiète peut-être ? Rien de plus simple
cependant. Vous devez, journellement, servir des clients qui se rendent en
Espagne. Vous trouverez quelqu’un qui se chargera de prendre Jean-Lou pour le
déposer, en passant, à Barcelone où je viendrai le chercher.
« Donc, au reçu de cette lettre, faites tout de suite le nécessaire à la mairie
de Montfaucon afin d’obtenir les papiers indispensables pour le passage de la
frontière et préparez ses bagages (iI ne lui faut pas grand-chose ; ici on vit pieds
nus et en short, sur le sable).
« Le jour où vous aurez trouvé le touriste complaisant qui se chargera de
Jean-Lou (ce qui ne saurait tarder) adressez-nous immédiatement un
télégramme. Voici l’endroit où je donne rendez-vous à notre jeune voyageur : à
deux pas de la Plaza Cataluna (le centre de Barcelone) dans la calle Veraga, un
petit café qui a pour enseigne : « la Cantina del Sol ». Dans votre télégramme,
indiquez l’heure approximative de son arrivée dans la capitale catalane. J’y
arriverai avant pour lui éviter toute inquiétude. En tout cas, dites-vous bien,
chers amis, que si vous hésitez à le laisser partir, je n’hésiterai pas, moi, à venir
le chercher à Montfaucon. C'est donc entendu. Suzy compte fermement sur son
camarade. Sa déception serait trop grande s’il ne venait pas.

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« En attendant votre télégramme, nous vous prions d’accepter, chers amis,
notre meilleur souvenir et les marques de notre reconnaissance. »
« Jacques Sauthier,
Villa Bella Costa,
Porta de Mar (Barcelona). »
« P.S. Je savais que nous nous reverrions bientôt, Jean-Lou. Viens vite,
vite, vite... » « Suzy. »

La lettre achevée, Jean-Lou leva vers son père des yeux brillants de joie.
— Oh ! papa, c’est... c’est vrai, tu me laisses partir ? Oh ! merci !
M. Plantevin sourit.
— Remercie plutôt ta mère. Le plus grand effort pour accepter ce projet,
c'est elle qui l’a fait. Vois-tu Jean-Lou, pour moi, tu es déjà un grand garçon,
mais les mères s’imaginent toujours que leurs enfants ne pourront jamais quitter
leurs jupes. Elle accepte parce qu’elle est malheureuse de te voir triste depuis
que nous sommes ici... Va vite l’embrasser.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Désintéressée. L'hospitalité des Plantevin n’était . A qui pense M. Sauthier quand il dit dans sa
pas commerciale. Ils n’avaient pas accepté de loger lettre : « je connais quelqu'un... »
les Sauthier par intérêt. Ils ne leur ont demandé . D'où vient le mot cordial ?
aucun paiement. . Mme Plantevin laisse son fils partir seul parce
Costa Bravo. En français côte sauvage. Partie de la qu’il est triste. Ne voyez-vous pas une autre raison
côte espagnole qui s’étend de la frontière française qui la pousse à accepter ce projet ?
jusqu’aux environs de Barcelone. . Je suis heureux de pouvoir m’en ouvrir. Comment
Approximative. Proche. L’heure prévue, à peu près comprenez-vous le verbe ouvrir ?
pour son arrivée.

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26 - EN ROUTE POUR L'ESPAGNE
Espagne ! Ce mot magique revenait sans cesse sur les lèvres de Jean-Lou.
Il allait partir en Espagne, à l’étranger, lui qui, du vaste monde, ne connaissait
que Tourette et Montfaucon !
Tout était prêt. A la mairie, M. Plantevin avait obtenu les papiers
nécessaires, dûment tamponnés et paraphés. Restait à trouver l'auto qui
emmènerait Jean-Lou de l’autre côté de la frontière... une frontière que, dans son
imagination, il voyait aussi imposante que la grande muraille de Chine sur son
livre de géographie.
Déjà, papa Plantevin avait servi une bonne dizaine de clients se dirigeant
vers l’Espagne mais, soit que les voitures fussent trop chargées (c’était souvent
le cas) soit que la mine du chauffeur n’offrît pas une garantie suffisante aux
yeux de Mme Plantevin, Jean-Lou n’était pas encore parti.
Enfin, un matin vers huit heures, Jean-Lou achevait sa toilette dans sa
chambre, quand son père l’appela.
— Descends vite, Jean-Lou !
Une grosse voiture de marque étrangère stationnait sur le terre-plein
devant les pompes à essence. Deux personnes seulement l’occupaient : une
dame, plus très jeune, d’une certaine corpulence, aux doigts chargés de bagues,
et son mari, rondelet lui aussi, au crâne presque chauve et à la mine joviale.
— Voici mon fils, dit papa Plantevin. Dans cinq minutes il sera prêt. En
attendant, venez prendre une tasse de café sous la tonnelle.
Les voyageurs acceptèrent sans façon. Le monsieur expliqua à Mme
Plantevin qu’il était fabricant d’articles de ménage, à Reims, et se rendait pour
une quinzaine de jours, avec sa femme, aux îles Baléares, via Barcelone. Ces
gens étaient riches, cela se voyait, mais certainement plus doués de sens
commercial que de distinction ; au demeurant, complaisants et bons vivants.

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—Nous devons embarquer, avec la voiture, à 8 heures ce soir, dit la
femme. Nos places sont retenues à bord de l'avion ; nous déposerons votre fils
bien avant, sur la place de Catalogne... Mettons vers 4 ou 5 heures. Notre voiture
est rapide et mon mari conduit très vite... mais avec une maîtrise parfaite,
rassurez-vous.
Dix minutes plus tard, Jean-Lou embrassait ses parents et l’auto démarrait
en trombe en direction du Sud, tandis que M. Plantevin enfourchait son vélo
pour aller expédier le télégramme. Quel enchantement ! Jamais Jean-Lou n’avait
roulé aussi vite dans une voiture aussi confortable. Il en était ébloui. Seul, à
l’arrière, il disposait de toute la place pour lui. Villes et villages défilaient à une
vitesse étourdissante. Sans s’en apercevoir, il se laissait gagner par la griserie de
cette grande route et il trouvait que les choses sont bien différentes selon la
façon dont on les regarde. Du relais, le défilé vertigineux des voitures constituait
un spectacle presque insoutenable, tandis que rouler soi-même, à 120 km à
l'heure, sur cette même route !... Aucune comparaison possible.
Devant lui, le monsieur et la dame se taisaient, comme s’ils n'avaient rien
à se dire. A part la vitesse, rien ne semblait intéresser le chauffeur, appliqué à
doubler toutes les autres voitures. La dame, elle, ne cessait de sucer des bonbons
mais, chaque fois qu’elle sortait sa boîte, elle se retournait pour en offrir un à
Jean-Lou.
Avignon ! Nîmes ! Montpellier ! Narbonne !... Jean-Lou avait tout juste le
temps d’entrevoir ces villes aux noms connus. Perpignan dépassé, le conducteur
se félicita de sa « moyenne » élevée et rassura Jean-Lou :
— Mon petit gars, nous serons à Barcelone avant quatre heures. Il est
midi. Sitôt la frontière franchie, nous nous arrêterons pour déjeuner.
La frontière ! On allait passer la frontière ! Une simple formalité, avait dit
la dame. Jean-Lou ne se doutait pas du mauvais tour que cette petite formalité
allait leur jouer...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Dûment. Selon la forme réglementaire. . Mme Plantevin n’était tout de même pas très
Paraphés. Signés par la personne responsable. rassurée de laisser partir son fils. Quelle phrase le
Terre-plein. Terre rapportée et nivelée formant montre ?
une sorte de petit plateau. . Que signifie cette expression : d'une certaine
Via. En passant par. corpulence ? Traduisez-la autrement.
Au demeurant. Somme toute, en somme, en plus de . Ces voyageurs ne ressemblent pas aux Sauthier.
ce qu’on vient de dire. D’après vous, Jean-Lou les trouve-t-il plus ou
moins sympathiques ? Pourquoi ?
. Qu'est-ce qu'un spectacle insoutenable ? Ce mot
est-il employé au sens propre ?

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27 - LA FRONTIÈRE
Le col du Perthus, c’est-à-dire la frontière, n’est plus qu’à trois ou quatre
kilomètres quand tout à coup, après un tournant, les voyageurs découvrent,
devant eux, une interminable file de voitures apparemment arrêtées.
- Quoi ? fait le chauffeur... un accident ? un camion qui obstrue la route,
plus loin ?
Il ralentit et vient se placer à la suite de la dernière voiture de la file qui
avance lentement, par à-coups, de quelques mètres seulement à la fois.
— Que se passe-t-il ? demande la dame à une paysanne qui garde ses
chèvres en bordure de la route.
— Rien, y s’passe rien, répond la paysanne avec un sourire ironique. Au
mois d’août c'est tous les jours comme ça, à cause des douaniers. Faut suivre la
file. Vous en avez ben pour deux heures.

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Le chauffeur et sa femme haussent les épaules. Cette petite paysanne se
moque d’eux assurément. Cependant, le pilote a perdu son air jovial. Impatient,
il appuie sur son klaxon pour faire avancer la file, devant lui. Un policier de la
route qui passe, en sens inverse, sur sa grosse moto noire, s’arrête pour l’inviter
à moins de tapage.
— Inutile de trépigner ; attendez, comme tout le monde !
En définitive, la petite paysanne ne s’est pas moquée d’eux. Elle s’est
montrée optimiste car la montre du tableau de bord marque quatre heures quand,
après mille faux départs, mille arrêts, dans la fumée bleue des gaz
d’échappement, les képis des douaniers sont enfin en vue. Depuis un long
moment déjà, Jean-Lou est à la torture. Quand arrivera-t-il à Barcelone ?... M.
Sauthier ne sera-t-il pas déjà reparti ? De leur côté, le pilote et sa femme
bouillent de colère.
— Nous allons manquer notre avion ! répète la grosse dame. En cette
saison toutes les places sont retenues d’avance. Si nous ne partons pas ce soir,
c’est fini, plus de vacances aux Baléares.

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Enfin l’auto se présente devant le poste de contrôle. Jean-Lou a soudain
très peur en voyant un policier au regard sévère le dévisager pour comparer ses
traits avec ceux de sa carte d'identité. Oh ! si on allait lui interdire d’aller plus
loin, le faire descendre de voiture. Non, le policier lui rend sa carte et il pousse
un soupir de soulagement, croyant que tout est fini. Hélas ! six kilomètres plus
loin, nouvelle angoisse à la vue d’uniformes, non plus bleu-marine, ceux-là,
mais verts.
— Qu’est-ce que c'est ? demande-t-il.
— La douane espagnole !
Heureusement, les policiers espagnols, eux, sont moins inquisiteurs.
Après quelques minutes d’arrêt, la voiture reprend son élan. Jean-Lou roule à
présent en Espagne. Trop inquiet, ne cessant de penser à M. Sauthier qui
l’attend, il s’en aperçoit à peine. D’ailleurs, le paysage n’a pas tellement changé,
un peu plus grillé, peut-être, à cause du soleil plus ardent.
Crispé à son volant, le chauffeur fonce vers le Sud à une allure folle. Mais
le grand port espagnol est encore loin. Sur la montre du tableau de bord, les
aiguilles tournent. 5 heures et demie !... 6 heures !... Six heures et demie !... Le
compteur de vitesse, lui, marque cent quarante.
— Plus vite, Bernard, répète la grosse dame, nous allons manquer
l’avion.
Enfin ! les faubourgs de Barcelone ! Il est déjà 7 heures.

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— Si nous pénétrons au cœur de la ville à l’heure des gros
embouteillages, dit le chauffeur, nous sommes fichus.
Soudain, il avise un panneau indiquant une déviation pour l’aérodrome ; il
freine brusquement, s’arrête, et se tourne vers Jean-Lou :
— Excuse-moi, mon garçon, je n’ai pas le temps de te conduire à
domicile. A ton âge, tu te débrouilleras sans peine. Tiens, voici de l’argent
espagnol. Prends un tramway, un autobus, un taxi, ce que tu trouveras... et
bonnes vacances.
Ce disant, il étend le bras et ouvre la portière arrière. Jean-Lou saute à
terre, avec sa valise et la grosse voiture redémarre le laissant seul, sur le trottoir,
dans un faubourg de la grande ville étrangère.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Obstrue. Bouche, barre, constitue un obstacle. . Que signifie : avancer par à-coups ?
Dévisager. Regarder quelqu'un avec insistance. . Optimiste : nous avons déjà vu ce mot. Que
Inquisiteurs. Les policiers espagnols se montrent signifie-t-il exactement dans ce texte ?
moins curieux, moins méfiants, moins . D’après les réactions du chauffeur aux difficultés
questionneurs. du voyage, comment jugez-vous cet homme ?
Quelles sont ses qualités... et aussi ses défauts ? A-
t-il vraiment conscience de mettre Jean-Lou dans
l’embarras en le déposant sur le trottoir ?
. Le chauffeur emploie un mot qui dénote une
certaine vulgarité. Lequel ?
. Regardez sur une carte l’itinéraire de Jean-Lou.

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28 - PLACE DE CATALOGNE

La scène s’est déroulée si vite que, sur le coup, Jean-Lou n’a pas compris
tout le tragique de sa situation. Au bout de quelques instants, il se représente,
avec une subite lucidité, ce que signifie se trouver seul sur une terre étrangère.
Tout à l’heure, en franchissant la frontière, il a presque été déçu par la
différence si peu sensible entre les deux pays. A présent, la réalité lui saute aux
yeux. La France est loin, très loin. Il ne comprend rien aux paroles échangées
par les passants. Il est incapable de lire les panneaux indicateurs, les enseignes
des magasins, les affiches sur les murs. Bien pis ! Il ignore complètement où il
se trouve.
Machinalement, il regarde le billet que le mari de la grosse dame aux
doigts chargés de bagues lui a mis dans la main : 200 pesetas ! Qu'est-ce que des
pesetas ?... Peut-on aller loin avec ce billet ?... jusqu’à la place de Catalogne ?
Des autobus passent, s’arrêtent, chargent des voyageurs, repartent. Il
s’approche et demande, à tout hasard :
— Je veux aller place de Catalogne. Est-ce que je dois prendre cet
autobus ?
Les gens le regardent, surpris. Ils n’ont rien compris. Cependant, un
garçon d’une vingtaine d'années, en salopette d’ouvrier, croit avoir reconnu
certaines consonances.
— Plaza de Cataluna ? reprend-il.
Jean-Lou approuve ; il vient de se souvenir du nom espagnol de l’endroit.
Alors, complaisant, le garçon lui fait signe de le suivre mais au lieu de le
conduire vers un arrêt d’autobus, il l’entraîne vers un escalier qui semble
descendre dans les profondeurs de la terre. Pris d’une soudaine inquiétude, Jean-
Lou hésite. Où cet inconnu l’emmène-t-il ? Le garçon le saisit par la main et le
tire vers un couloir assez sombre où règne une chaleur torride. Soudain, le jeune
ouvrier lui prend son billet de deux cents pesetas, imprudemment gardé entre les
doigts et se sauve. Un voleur ! Un voleur qui l’a entraîné là pour lui chiper son
argent !
Non, le garçon n’est pas allé loin. Il a seulement couru vers un guichet
d’où il revient en tendant à Jean-Lou un ticket et un tas de pièces de toutes sortes
qui doivent représenter la monnaie de son billet.
— Gran métro... Plaza de Cataluna ! explique le garçon.

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II le pousse vers un quai, lui faisant signe d’attendre là, puis, tout souriant,
lui serre la main et se sauve en courant.
Remis de ses émotions, Jean-Lou comprend enfin qu’il se trouve dans un
métro. Un métro ! comme à Paris. Barcelone est donc une si grande ville ?
Mais déjà un train arrive, bondé de voyageurs. Sa valise dans les bras,
Jean-Lou se fraie une place dans un wagon. Autour de lui, les gens rient
plaisantant, bavardant. A peine parti, le train freine déjà.
— La Plaza de Cataluna ? demande-t-il, inquiet, en s’appliquant à la
prononciation espagnole.
Une dame, qui n’est pas dupe de son accent, lui fait « non » de la tête et
montre trois de ses doigts pour indiquer qu’il devra descendre au troisième arrêt.
Alors, tandis que le train roule sous terre dans une chaleur d'enfer, il regarde sa
montre : 7 h 35. Non, rien n’est perdu. M. Sauthier l’aura certainement attendu.
Il sort de sa poche le papier sur lequel sont écrits les noms de la rue et du café où
le père de Suzy l’attend.
Plaza de Cataluna ! La dame qui l’a renseigné lui fait signe de descendre.
Beaucoup de gens d’ailleurs s’arrêtent là. Il suit le mouvement de la foule vers
la sortie.
Et tout à coup, au sommet d’un large escalier, il se retrouve en plein air,
inondé de sueur. Oh ! quelle impression ! Devant lui, s’ouvre une place
immense, aussi vaste que son village de Tourette tout entier, une place pavée de
larges dalles, bordée de gratte-ciel de quinze ou vingt étages et au milieu de
laquelle, parmi des massifs de fleurs et de palmiers, ruissellent les eaux d’une
fontaine colossale. Sa valise à bout de bras, complètement hébété, Jean-Lou se
sent de nouveau perdu.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Lucidité. La lucidité (ce mot est parent de lumière) . Expliquez : la réalité lui saute aux yeux.
est la qualité de celui qui voit et comprend . D'après ce texte, que pensez-vous des Espagnols
clairement quelque chose. auxquels Jean-Lou s'est adressé ?
Peseta. Unité de monnaie espagnole, comme le . D'après vous, Jean-Lou est-il aussi embarrassé
Franc est l'unité de monnaie en France. (malgré son inquiétude) qu’on pouvait le prévoir ?
Salopette. Combinaison de travail. On pourrait dire
aussi : bleu de travail, mais en Espagne la couleur
verte est plus souvent employée.
Consonances. Ressemblance de certains sons.
Dupe. Être dupe, c'est être victime d'une tromperie.
L'accent de Jean-Lou ne trompait pas la dame
espagnole.

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29 - LE RENDEZ-VOUS MANQUÉ

Enfin, il se ressaisit, sort de nouveau son papier pour vérifier le nom de la


rue, arrête le premier passant.
— La calle Veraga, s’il vous plaît ? L’homme le regarde en riant et
s'exclame :
— Tiens ! un petit Français ! Toi aussi, tu passes tes vacances en
Espagne ? Impossible de te renseigner, je ne connais pas la ville mieux que toi...
Excuse-moi, ma femme m'attend, là-bas, dans la voiture.
Et le touriste s’éloigne. Trois autres passants, Espagnols ceux-là, ne
connaissent pas davantage la rue Veraga. M. Sauthier s’est-il trompé ? Cette rue
n’existe peut-être pas... ou alors, dans un autre quartier.
Plus loin, il aperçoit un uniforme surmonté d'un étrange bicorne. Un agent
de police sans doute. Il court à lui.
— La calle Veraga ?

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Le policier paraît perplexe. Il sort un petit guide de sa poche et le
consulte. Puis, accompagnant son explication de grands gestes :
— Si, calle Veraga, no es legos de aqui. Cuarta calle à la derecha.
Jean-Lou n’a rien compris, mais d’après les gestes, il devine que la rue
existe, pas très loin de là. Il se penche sur le plan du policier qui, obligeamment,
lui indique le chemin à suivre. Il n’aura qu’à contourner la place et prendre la
quatrième rue à droite. Rassuré, il remercie et s’éloigne. Après tout, on se
débrouille très bien dans un pays dont on ne connaît pas un traître mot de la
langue. Sa valise à la main, il se met à courir et débouche enfin dans la calle
Veraga, une toute petite rue, étroite et courte, qui relie deux larges artères.
Presque aussitôt, il découvre l’enseigne du café : « La cantina del sol », dont les
lettres se détachent en rouge sur un store jaune. Cinq ou six voitures stationnent
le long du trottoir, toutes espagnoles. Où M. Sauthier a-t-il garé la sienne ?
A tout hasard, il s’enhardit à pénétrer dans le café. Une dizaine de clients,
accablés de chaleur, somnolent devant leurs verres. Manches de chemise
retroussées jusqu’à l'épaule, accoudé à son comptoir, le patron fume un énorme
cigare. Jean-Lou s’approche et, autant par mots que par gestes, essaie
d’expliquer qu’il a rendez-vous avec quelqu’un devant le café mais n’a trouvé
personne. Par chance, l’homme parle français... et même fort bien.
— Non muchachoy je n'ai rien vu... As-tu jeté un coup d'œil sur les
voitures, dans la rue ?

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— Celle que je cherche n’y est pas. J’avais rendez-vous à quatre heures.
Je n’ai pas pu arriver plus tôt. Le monsieur qui devait venir est peut-être déjà
reparti.
— Bah ! Il serait entré, avant de s’en aller ; il m’aurait prévenu. C'est lui
qui est en retard. Assieds-toi. Tu es en nage... Veux-tu boire quelque chose en
l'attendant ?
Jean-Lou s’assied à une table. Le patron lui apporte un verre d’une
étrange boisson très fraîche, qu’il paie aussitôt en étalant sur la table toute sa
monnaie espagnole, sur laquelle l’homme prélève le montant de la
consommation.
Un long moment s’écoule. Chaque minute qui passe voit s’accroître
l’anxiété de Jean-Lou. Dehors, le soir tombe. Il est trop tard. M. Sauthier ne
viendra pas. Jean-Lou se demande avec inquiétude ce qu’il va devenir.
— Je vais peut-être coucher dehors !
Pour calmer son angoisse, il essaie de se dire que M. Sauthier n’était pas
chez lui quand le télégramme est arrivé... ou que le télégramme lui est parvenu
très tard... ou encore qu’une panne a empêché le père de Suzy d’être là à temps.
Mais tout à coup, il pense avec effroi.
— Et si le télégramme s’était perdu en route !...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Bicorne. Chapeau à deux cornes. . D'après les explications qui suivent, essayez de
Perplexe. Embarrassé, qui ne sait pas trop que traduire la phrase espagnole prononcée par l'agent.
penser, que répondre. . Un traître mot. Le mot traître n'a pas ici son sens
Somnolent. Ont l'esprit engourdi, dorment presque. habituel. Remplacez-le par un autre.
Muchacho. Garçon en espagnol. Mot . Pourquoi Jean-Lou étale-t-il toute sa monnaie ?
familier. . Que signifie prélever ?
. Si vous vous trouviez dans la situation de Jean-
Lou, que feriez-vous ? En avez-vous une idée ?

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30 - UNE NUIT ESPAGNOLE

Aucun doute ! Le télégramme est resté en panne. Jean-Lou devra se


débrouiller tout seul. Existe-t-il des trains, des autobus pour Porta de Mar ? Le
train l’impressionne davantage que l’autobus. Aussi étrange que cela paraisse, il
n’est jamais monté dans un train... Bah ! il a bien pris le métro, tout à l’heure...
De toute façon, il devra attendre jusqu’au lendemain.
Mais, tout à l’heure, le café va fermer sa porte et le patron le mettra
dehors. Bien sûr, la nuit ne sera pas froide, mais s’il rencontre des agents ? Un
petit étranger errant dans la nuit avec une valise, ce n’est pas très normal.
Plus le temps passe, plus il réfléchit à tout cela. Déjà onze heures. A une
heure pareille, l’unique café de Tourette a depuis longtemps clos ses volets.

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Du coin de l’œil, il surveille le patron du café qui va et vient dans la salle,
en espadrilles, avec une allure nonchalante. Il guette le moment où celui-ci va le
prier de sortir.
En effet, au bout d'un moment, l’Espagnol vient à lui, pose ses deux gros
poings sur la table :
— Alors, muchacho, toujours rien ? Jean-Lou secoue la tête, bien près
des larmes.
— Où ce monsieur devait-il te conduire ?
— A Porta de Mar.
L’homme réfléchit.
— Je crois que c’est du côté de Badalona. Tu trouveras, demain, un
autobus qui t’y conduira... En attendant, où vas-tu coucher ?
— Je... je pense aller dormir sur un banc de la place de Catalogne.
Le patron fronce les sourcils.
— C’est ça, pour que les agents te ramassent et t’emmènent au poste. Se
tournant vers une porte, au fond du café, il appelle :
— Carmen !... Carmen !...
Une femme d’une cinquantaine d’années accourt. Il lui explique quelque
chose, dans sa langue. La femme regarde Jean-Lou d’un air pitoyable et,
joignant les mains, débite à une vitesse prodigieuse des mots incompréhensibles.
— Tu ne dormiras pas sur un banc, explique l’Espagnol. Ma femme va
t’étendre un matelas dans une soupente, faute de place ailleurs ; et tu dîneras
tout à l’heure avec nous... tu dois avoir faim.
— Oui, avoue Jean-Lou qui n’a rien mangé depuis le repas de midi (si on
peut parler de repas !) pris dans la voiture, en attendant le passage de la douane.
Soulagé, il sourit à ses hôtes et les remercie. Toujours assis à sa petite
table, il patiente encore un moment. Enfin vers minuit, il s’installe dans la
cuisine, avec l’Espagnol, sa femme et une jeune personne qui doit être leur fille.
On lui sert des plats étranges, faits avec on ne sait quoi, atrocement épicés. La
gorge en feu, Jean-Lou s’arme de courage pour finir son assiette et devient
cramoisi.
— Ce n’est rien, fait l’homme en riant. Tu t’habitueras vite à notre
cuisine. Elle est moins fade que la cuisine française. Je la connais bien pour
avoir vécu dix ans dans ton pays.

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Puis on le conduit vers la soupente qui sert de débarras... et quel
débarras ! Il s’étend tout habillé sur son matelas ; la chaleur suffocante l'oblige à
ne garder que son slip. A 2 heures du matin, il ne dort pas encore, tenu en éveil
par les bruits de la rue. On se couche donc si tard en Espagne ? 3 heures ! peu à
peu les rumeurs de la ville s’apaisent, mais à présent, ce sont des souris qu’il
entend trotter autour de lui. Bien sûr, un débarras est un domaine de choix pour
des souris. Enfin, écrasé de fatigue, ne cherchant même plus comment il se
débrouillera demain, il s’endort, pour sa première nuit espagnole, une nuit dont
il se souviendra longtemps.
Il dort encore profondément quand une voix le tire de son sommeil. Il
ouvre les yeux, ébloui par l’ardente lumière qui pénètre par la lucarne.
L’Espagnole se tient devant lui, l’air presque affolé. Avec de grands gestes elle
lui fait signe de s’habiller, de descendre en hâte, comme si le feu était à la
maison. Il passe prestement ses vêtements, empoigne sa valise, dégringole
l’escalier et s’arrête, médusé, n’en croyant pas ses yeux, à l’entrée de la salle de
café.
— Oh !... M. Sauthier !... Suzy !...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Allure nonchalante. Allure molle, sans gestes . Est-il vraiment surprenant que Jean-Lou ne soit
rapides, traînante. jamais monté dans un train ?
Pitoyable. Qui inspire la pitié, qui montre de la . Pourquoi l'auteur ajoute-t-il : et quel débarras ?
pitié. Que veut-il laisser entendre ?
Soupente. Réduit aménagé sous la pente du toit. . Médusé. Nous avons déjà vu ce mot. Que signifie-
Sorte de mansarde. t-il ?
Cramoisi. D'un rouge foncé, tirant sur le violet. . Que pensez-vous de la façon dont vivent les
Prestement. Rapidement. Espagnols ?

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3l - LA MER !

Oui, Suzy et son père sont là, assis à une table. Il se précipite vers eux, fou
de joie.
— Ah ! Jean-Lou, s’écrie M. Sauthier, si tu savais le mauvais sang que je
me suis fait ce matin... quand j’ai reçu le télégramme de ton père m’apprenant
que tu étais à Barcelone depuis hier soir. Figure-toi qu’il existe deux villas
Bella-Costa à Porta de Mar. La nôtre, toute neuve, n’est pas encore connue des
facteurs. Le télégramme a été porté à l’autre hier, au début de l’après-midi.
Comme le nom ne correspondait pas avec celui du locataire, le télégramme est
revenu à la poste. C’est là que je l’ai trouvé, ce matin, en allant chercher mon
courrier.
— Oui, Jean-Lou, murmure Suzy en lui prenant les mains, moi aussi j’ai
été très inquiète. Quand j’ai su que tu étais à Barcelone depuis hier à quatre
heures de l’après-midi, j’ai eu très peur que, ce matin, tu sois reparti.
— C’est que, Suzy, hier à quatre heures j’étais encore loin de Barcelone.
Si tu savais ce qui m’est arrivé.
— Oh ! raconte !
Ils s’installent à une table du café et M. Sauthier commande trois petits
déjeuners. Alors, avec une sorte de désinvolture, comme si pas un seul instant il
n’avait été embarrassé ou inquiet, Jean-Lou raconte son aventure :
l’interminable attente devant le poste de douane, son « débarquement » précipité
dans un faubourg inconnu, son voyage dans le métro, son arrivée au café.

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Cependant, il ne fait allusion ni à sa peur d’être volé par le jeune ouvrier,
ni à son angoisse à la perspective de coucher dehors. Il n’y a là, de sa part,
aucune forfanterie. La joie de retrouver Suzy lui fait, d’un seul coup, oublier
tous ses avatars.
— Tu vois, fait-il, je me suis très bien débrouillé. Si tu n’étais pas venue
ce matin, eh bien je serais allé tout seul à Porta de Mar et tu aurais été bien
surprise en me voyant arriver.
Suzy le considère, pleine d’admiration. Et, tout à la joie de le retrouver :
— Je te l’avais bien dit, Jean-Lou, que nous nous reverrions bientôt. Que
c’est drôle de se retrouver ici, ensemble, dans cette grande ville... Es-tu content
d’avoir vu la mer, toi qui ne la connaissais pas ?
— La mer ?
Non, il n’a rien vu. De Barcelone, il ne connaît qu’un métro étouffant, une
place fleurie et un petit café où on dort dans une soupente, avec des souris.
— Alors, dit M. Sauthier, nous allons d'abord nous arrêter devant une
poste afin de rassurer tes parents par un télégramme, puis nous descendrons vers
le port par les Ramblas, les grands boulevards de Barcelone, si tu préfères.

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Ayant chaleureusement remercié les tenanciers du café qui refusèrent tout
paiement pour l’hébergement de Jean-Lou, ils montent dans la voiture, tous trois
à l’avant.
Brusquement, Jean-Lou découvre la mer, le port, les immenses navires
amarrés à quai. Quel émerveillement !
— La mer ! répète-t-il ! C'est la mer !
— Nous ne la perdrons pas de vue jusqu’à Porta de Mar, dit Suzy... mais
là-bas, elle est plus sauvage, avec de grands rochers blancs qui plongent dans
l’eau.
Après avoir longé les interminables quais, la voiture remonte vers le nord
et les deux enfants ne cessent de bavarder.
— Tu verras comme nous sommes bien installés, explique Suzy. La villa
est à cinquante mètres de l’eau. Tout près de chez nous logent d'autres Parisiens.
Il y a un garçon de ton âge qui s'appelle Gilbert. J'ai fait sa connaissance il y a
trois jours. Il est très drôle et nage comme un poisson. Nous ferons de bonnes
parties tous les trois.
- Ah ! fait Jean-Lou.
Mais bientôt la voiture ralentit et s’arrête devant une construction toute
blanche.

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— Nous sommes arrivés, Jean-Lou. Tu vois, cette fenêtre est celle de ta
chambre. Viens vite je vais te la montrer.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Hébergement. Action de loger quelqu'un. . Pourquoi le mot débarquement est-il entre


Désinvolture. Allure dégagée, attitude qui fait que guillemets ?
l'on n'a pas l'air de prendre les choses au sérieux. . Que pensez-vous des Espagnols qui ont hébergé
Allusion. Faire allusion à quelque chose, c'est, d'une Jean-Lou ?
manière un peu détournée, parler de cette chose. . Jean-Lou ne se vante-t-il pas quand même un
Forfanterie. Vantardise, façon de se faire valoir en peu ? Relevez le passage le plus marquant.
se vantant. . Que pensez-vous du Ah ! de Jean-Lou quand Suzy
Avatars. Ennuis de toutes sortes. parle du petit Parisien?
Tenanciers. Les personnes qui « tiennent » le café
c'est-à-dire qui s'en occupent.

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32 - GILBERT

On venait de passer à table, dans la blanche salle à manger ouvrant sur la


mer.
— Alors, Jean-Lou, demanda Mme Sauthier, quelles sont tes premières
impressions sur l'Espagne ?
Jean-Lou sourit, heureux, à présent, d’avoir vécu une véritable aventure
qui le valorisait aux yeux de Suzy.
— Les Espagnols sont très gentils... Pourtant, j’ai bien cru que le premier
que je rencontrais était un bandit.
— Un bandit ? fit Suzy, tu ne nous en as pas parlé, tout à l’heure.
Embellissant un peu son histoire, il raconta sa descente dans le souterrain du
métro, derrière l’inconnu qui avait l’air de se sauver en emportant son argent.
Tout le monde rit de bon cœur.
— Et la cuisine catalane ? demanda M. Sauthier.
Jean-Lou fit la grimace et, avec complaisance, pour amuser Suzy, décrivit
le dîner qui avait allumé un véritable incendie dans sa gorge.
— Moi non plus, le rassura la mère de Suzy, je ne m’y habitue pas. Chez
nous, tu retrouveras la cuisine française... de même que, le soir, tu ne te
coucheras pas à des heures impossibles, comme c’est l’usage ici.
— Bah ! fit Suzy, moi je m’habituerais très bien à vivre comme les
Espagnols... La seule chose qui m’ennuie, c’est la sieste. Dans ce pays, tout le
monde fait la sieste. Entre 3 et 5 heures de l’après-midi, on ne rencontre pas un
chat dans les rues. Je trouve que c'est du temps perdu... surtout pendant les
vacances.

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Ainsi, au cours de ce premier repas, on parla beaucoup de l’Espagne dont
Jean-Lou se sentait déjà imprégné comme s’il y vivait depuis toujours. Mais,
pour lui, l’Espagne c’était surtout Suzy qu’il venait de retrouver. Ah ! que le
Relais des Cigales était loin !
Le repas terminé (et avant la fameuse sieste obligatoire), Suzy entraîna
Jean-Lou au bord de la mer.
— Sais-tu nager ? demanda-t-elle.
Il se trouva bien embarrassé pour répondre.
— Peut-être !... Je n’en suis pas sûr.
Suzy partit d'un grand éclat de rire.
— Comment ? Tu ne sais pas si tu sais nager ?
— A Tourette, je me baignais dans la petite rivière, dans un « gour », un
gouffre si tu préfères. Il y avait quatre ou cinq mètres d’eau. Je plongeais
jusqu’au fond ; mais il n’était pas large ; en remontant, j’atteignais tout de suite
le bord... Alors, je ne peux pas dire si je sais nager.
Ils s’assirent un moment sur le sable puis, avant de rentrer pour la sieste
de rigueur, longèrent la plage.
— Tu vois cette belle villa avec une grande terrasse, dit Suzy. C’est là
qu’habite Gilbert... ou Gil, comme on l’appelle. Ses parents sont riches. Je crois
que son père est avocat à Paris. Attends, je vais l’appeler.
Elle mit ses mains en porte-voix et, tournée vers la villa :
— Ohé Gil !... Gil ! Descends !
Le garçon apparut sur la terrasse, fit un signe de la main et dégringola
l’escalier de marbre.
— Gil, dit-elle radieuse, je te présente Jean-Lou ; il est arrivé ce matin
après toutes sortes d’aventures. Je lui ai déjà parlé de toi. Il sait que tu nages
comme un poisson.
Les deux garçons se serrèrent la main. Cependant, Jean-Lou éprouva une
certaine gêne devant ce petit Parisien, moins robuste que lui d’apparence, mais
au regard vif et à l’air moqueur.
— D’où viens-tu ? demanda tout de suite Gil... de Paris, toi aussi ?
— Non, fit Jean-Lou, de Provence...
Et, pour ne pas paraître trop provincial, il ajouta imprudemment :
— Mais j’ai aussi de la famille à Paris, une tante.
— Ah ! dans quel quartier ?
— A... à Bobigny !

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Gil se mit à rire, Jean-Lou comprit qu’il venait de dire une sottise. Suzy
lui expliqua que Bobigny n’est pas un quartier de Paris, mais une ville de
banlieue. Curieux, Gil posa toutes sortes de questions puis, sa mère l’ayant
appelé, il exécuta une pirouette sur le sable et remonta chez lui.
— Comment le trouves-tu ? dit Suzy. Il est très drôle, n'est-ce pas ?
Jean-Lou ne répondit pas. Il marchait la tête baissée, comme s’il s’appli-
quait à choisir les galets sur lesquels il posait le pied.
— Qu'as-tu ? s’inquiéta Suzy. On dirait que Gil ne te plaît pas.
— Oh ! si, dit vivement Jean-Lou... seulement...
— Seulement quoi ?
— Rien, Suzy... rentrons, je crois que ta maman, elle aussi, nous appelle
pour la sieste.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Valorisait. Donnait de la valeur. . Pourquoi Jean Lou ne regrette-t-il pas ses


Complaisance. Jean-Lou donnait beaucoup de aventures à Barcelone ?
détails pour plaire à Suzy. . Pourquoi est-il très intimidé par Gil ?
Imprégné. Jean-Lou était comme pénétré par . Quelle différence faites-vous entre Provençal
l’atmosphère espagnole. et provincial ?
De rigueur. De règle, obligatoire.

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33 - LA JALOUSIE DE JEAN-LOU

Ah ! cette première sieste à la blanche villa de Porta de Mar ! Jean-Lou


s’en souviendrait.
En quittant Suzy qui montait se reposer dans sa chambre, il se jeta sur son
lit et se laissa aller à son chagrin, presque à son désespoir. Pauvre Jean-Lou ! si
vite enthousiasmé, si vite découragé aussi. La veille, il avait connu toutes sortes
d’ennuis, au cours de son voyage mouvementé ; ce n’étaient alors que des
difficultés matérielles qui n’affectaient pas son cœur. Tandis qu’à présent !...
Brusquement, après s’être tant réjoui de revoir sa petite camarade, il avait
l’impression d’arriver chez elle comme un intrus. Certes, Suzy n’avait pas caché
sa joie en le retrouvant à Barcelone et ses parents l’avaient accueilli comme leur
propre fils. Cependant, il se sentait très malheureux. Était-ce à cause de Gil ?
A trop vouloir raisonner, on finit par s’écarter de la vérité. Jean-Lou était
en train de s’égarer.
— Je n’aurais pas dû accepter l’invitation de M. et Mme Sauthier, se dit-
il. Ils l’ont fait par reconnaissance pour mes parents... et pour satisfaire le
caprice de Suzy... Suzy avait peur de s’ennuyer, au bord de la mer, toute seule.
Mais elle a trouvé Gil. Elle n’a plus besoin de moi. Gil est parisien comme elle,
ils se ressemblent... Et puis, Gil est riche, il possède un bateau pour l’emmener
sur la mer.
Jusqu’à présent, les notions d’argent et de fortune ne l’avaient guère
préoccupé. A Tourette, il n’y avait ni riches ni pauvres. Il se rendit compte que
ses parents étaient pauvres par rapport à ceux de Suzy... et misérables, comparés
à ceux de Gil.
— Un pauvre petit campagnard, se dit-il, voilà ce que je suis... et eux, des
Parisiens.

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Il entendit encore le rire de Gil quand, pour essayer de se rapprocher de
lui et de Suzy, il avait parlé de sa tante qui habitait à Bobigny. Oui Gil s’était
moqué de lui... et si Suzy n’avait pas ri, elle, c’était simplement par pitié.
Alors, une terrible envie lui vint de partir tout de suite, puisqu’il était un
étranger. Mais comment ? C’était impossible. Le cœur lourd, il se mit à pleurer.
Il pleurait encore, la tête au creux de son oreiller, quand, au bout d’un
moment, quelqu’un frappa discrètement à sa porte. Il ne répondit pas. Alors une
petite voix appela :
— Tu dors encore, Jean-Lou ?... C’est l'heure du bain ! La voix était
douce, pressante, il faillit s’y laisser prendre. Mais que dirait Suzy de ses yeux
rougis ? Il ne bougea pas et fit semblant de dormir. Il entendit la porte
s’entrouvrir et Suzy murmurer pour elle-même :
— Il a passé une si mauvaise nuit, à Barcelone ; il dort encore.

116
Puis la porte se referma. Une seconde fois, il regretta de n’avoir pas
répondu, mais Suzy allait se baigner. Certainement, Gil la rejoindrait. Quelle
nouvelle humiliation pour lui, Jean-Lou s’il ne pouvait les suivre à la nage !
Quelques instants plus tard, sa petite camarade descendait vers la plage en
chantonnant. Jean-Lou se leva pour jeter un coup d’œil par la fenêtre, à travers
les stores. Gil était déjà au bord de l’eau.
— Et Jean-Lou ? cria-t-il à Suzy... Il ne vient pas ?
— Il dort encore ; je n’ai pas osé le réveiller.
— Dommage ! nous aurions fait une course, tous les trois.
— Je crois qu’il ne sait pas nager.
— Pas possible ! fit Gil en riant... Alors tous les deux seulement, jusqu’à
la roche percée. Je te rends vingt mètres.
Ils se jetèrent à l’eau, s’éloignèrent du rivage et Jean-Lou se laissa de
nouveau tomber sur son lit. Jaloux ! oui, il était jaloux de ce petit Parisien qui
savait si bien nager. Mais quel mérite avait Gil ? Il passait toutes ses vacances au
bord de la mer. Il avait eu le temps d’apprendre.
Alors, une idée folle traversa Jean-Lou. Ce soir, cette nuit, quand tout le
monde serait couché, il se relèverait, descendrait au bord de la mer et, à l’abri
des regards, il apprendrait vraiment à nager.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Difficultés matérielles. Difficultés, ennuis qui . Que signifie le mot intrus déjà vu?
proviennent des choses auxquelles on se heurte et . Quelles sont les deux raisons que se donne Jean-
n’ont pas de rapport avec les sentiments. Lou pour se considérer comme un intrus ?
Pressante. Une voix pressante : une voix qui . Quelque chose dans l’attitude de Suzy justifie-t-il
insiste, qui supplie, qui vous presse d’accepter. l’impression de Jean-Lou qu’elle ne s’intéresse plus
Humiliation. Sentiment pénible d’être abaissé aux à lui ?
yeux des autres. . Jugez-vous l’attitude de Gil méprisante à l’égard
de Jean-Lou ?
. A quel moment Jean-Lou décide-t-il de lutter pour
ne pas s'enfermer dans son chagrin ?

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34 - UNE TRAGIQUE BAIGNADE

Ce soir-là, durant le dîner, Jean-Lou s’obligea à de gros efforts pour


dissimuler sa peine. Par crainte de voir Suzy percer à jour ses sombres pensées,
il se força même à plaisanter, si bien que sa petite camarade lui dit en riant :
— Je constate que la sieste te réussit mieux qu’à moi. L’après-midi,
j’arrive rarement à fermer les yeux. Quand je suis montée te voir, à 5 heures, tu
dormais encore à poings fermés. Pour le premier jour, je n’ai pas osé te réveiller
mais demain, gare à toi, je te secouerai comme un prunier... si tu savais comme
l’eau était tiède. Jamais je ne l’ai trouvée aussi agréable.
Et elle ajouta, toujours souriante :
— C'est une honte ! Manquer un jour de baignade quand les vacances
sont si courtes !...
Jean-Lou ne sut que répondre. Il crut soudain que Suzy devinait son
projet. Heureusement, le repas s’achevait. On parla d’autre chose. Jean-Lou
passa dans la cuisine pour aider sa camarade à essuyer la vaisselle et, tous deux,
comme au début de l’après-midi, redescendirent au bord de l’eau. La nuit était
venue. Sous le ciel étoilé, la mer prenait des teintes mauves, inattendues, tandis
que, plus à droite, les lumières du petit port de pêcheurs se reflétaient sur les
flots en longs zigzags de feu.

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— C'est beau, n'est-ce pas, Jean-Lou ? Je viens souvent m’asseoir là, le
soir. Aujourd’hui, je suis contente que tu sois avec moi.
— Moi aussi, Suzy !
Mais aussitôt, il ne put s’empêcher d’ajouter :
— Et Gil ?... Vient-il aussi au bord de l’eau à la nuit tombée ?
— Quelquefois, pour nager. Il adore nager de nuit. L’autre soir, il a voulu
m’entraîner. J’avais peur mais, finalement, j’ai trouvé cela très agréable. L’eau
paraît plus chaude, la nuit.
Jean-Lou sentit le fer se retourner dans sa plaie. Gil ! Toujours Gil ! Il ne
se rendit pas compte que lui-même en avait parlé le premier.
Après être restés assis un moment au ras de la mer, ils se levèrent pour
suivre le rivage et, en passant au pied de la luxueuse villa aux marches de
marbre, Jean-Lou prononça, une fois de plus, le nom de Gil.
— Ciel ! s'écria Suzy en riant, ce garçon paraît vraiment t’intéresser !
J’étais sûre que tu t’entendrais avec lui.
Jean-Lou ne répondit pas. Ils continuèrent de marcher en silence. Soudain,
Suzy s’arrêta et prit la main de son camarade.
— Qu’as-tu ? A table, tout à l’heure, tu ne cessais de plaisanter. A pré-
sent, on dirait que quelque chose t’ennuie... Tu as peur de ne pas te plaire chez
nous ?... Je t’ai fait de la peine ?
— Oh ! non, Suzy !
Ils remontèrent vers la maison devant laquelle M. et Mme Sauthier
prenaient le frais, sur des chaises longues. Puis, vers 10 heures et demie, Mme
Sauthier, de santé assez fragile, proposa d’aller se coucher. Jean-Lou retrouva sa
chambre, se déshabilla aussitôt et se mit au lit comme pour s’endormir vite.
Mais son projet le hantait toujours. Au bout d’un moment, il se releva,
écarta sans bruit les volets et regarda la mer. Le ciel était sans lune mais si
étoilé, d'une telle limpidité, qu’il conservait assez de lumière pour éclairer la
plage, les rochers blancs et le petit port. Il était minuit. Plus personne au bord de
l’eau. Plus aucun bruit, à part le « tap-tap » régulier d'un moteur de bateau de
pêche regagnant Porta de Mar.
Brusquement, Jean-Lou se décida. Sans en avoir l’air, après sa sieste, il
avait observé qu’on pouvait facilement, en enjambant la balustrade de son
balcon et en s’accrochant aux saillies du mur, descendre jusqu’au sol. S’étant
assuré que tout le monde dormait dans la villa, en quelques secondes il fut en
bas.

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Comme un fou, il courut vers la mer, y entra jusqu'à mi-jambes. L’eau
lui parut si douce, si agréable, qu’il fut tout de suite en confiance. Enhardi, il
s’avança plus loin. L’eau lui monta jusqu’à la ceinture... jusqu’à la poitrine. Oh !
la curieuse sensation ! Il se sentait soulevé, presque porté, beaucoup plus léger
que dans les eaux du ruisseau à Tourette.
Alors, il se coucha sur l'eau et constata avec une délicieuse surprise qu’il
flottait.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Percer à jour. Deviner. . Relevez toutes les phrases de Suzy susceptibles de


Hantait. Il pensait sans cesse à son projet. Il ne décider plus sûrement Jean-Lou à mettre son projet
pouvait s'arrêter d'y songer. à exécution.
Limpidité. Très grande transparence. . Jean-Lou est injuste envers Suzy. Quelle phrase le
Saillies. Parties d'un mur, d'un meuble, etc. qui montre le mieux ?
dépassent la surface de ce mur ou de ce meuble, etc. . Pourquoi Jean-Lou se sent-il mieux porté par la
mer que par les eaux du ruisseau de Tourette ?

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35 - UNE TRAGIQUE BAIGNADE (suite)

Il flottait !... instinctivement, ses bras et ses jambes se mirent en


mouvement... Tout de suite, il se sentit capable de nager. Il n’avait pas pensé,
lors de ses plongées dans le « gour » de Tourette, qu’inconsciemment, il avait
appris à coordonner ses gestes. Oui, il nageait... et même avec si peu d’effort
qu’il en était surpris.
— Je nage ! se répétait-il, je nage... je nage !
Alors, à son lourd chagrin de la soirée, fit place un brusque désir de
vengeance. Ah ! Gil et Suzy se moquaient de lui ?... eh bien ! il leur montrerait
de quoi un petit campagnard est capable.
Hélas ! il ne leur montrerait rien puisque l’un et l’autre dormaient
tranquillement, chacun dans leur lit. C’était plutôt lui qu’il cherchait à
convaincre. Brassant l’eau de toute sa vigueur, il s’éloigna du rivage. Jamais il
ne s’était senti aussi à l’aise.
— Je nage... Je nage, ne cessait-il de se répéter. Ah ! s’ils pouvaient me
voir !
Mais Gil allait très loin en mer. Pourquoi pas lui, Jean-Lou ?
Inconsciemment, il accéléra ses mouvements. Habitué à courir dans les champs
de Tourette, par monts et par vaux, il ne manquait pas de souffle.
Cependant, au bout d'un moment, il éprouva une sorte de lourdeur dans
les jambes. Ses bras remuaient l’eau avec moins de force. A deux reprises, il
avala des gorgées acres qu’il rejeta avec dégoût.
— Pour la première fois, se dit-il, j’ai voulu aller trop vite.
Il freina son allure. Ses membres retrouvèrent leur souplesse ; le rythme
de sa respiration s’apaisa. Il releva la tête pour chercher la côte. Elle lui parut
déjà très loin... pas assez, cependant, pour que sa furieuse volonté de vaincre fût
assouvie. En lui, une sournoise petite voix insinuait :
— Encore, Jean-Lou, nage encore !...
Il repartit à l’assaut de la mer, accélérant de nouveau la cadence sans
s’apercevoir que la fatigue, le manque d’entraînement, commençaient à
désordonner ses mouvements. Il avançait beaucoup moins vite... mais la petite
voix persistait :
— Encore plus loin, Jean-Lou, toujours plus loin.

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Bientôt, ses oreilles se mirent à bourdonner. Il crut entendre sonner des
cloches, de sourdes cloches qui tintaient dans sa tête. Vaguement inquiet, il
ralentit. Presque aussitôt, son corps s’enfonça. Une grosse gorgée d’eau salée
faillit l’étouffer. D’un coup de reins, il remonta à la surface mais il comprit qu’il
était allé trop loin. Jamais il n’aurait la force de regagner la rive. La peur
s’empara de lui. Paralysées par un trop long effort, ses jambes se refusèrent à
tout mouvement, cependant que, dans sa tête, les cloches sonnaient à toute
volée.
— Je suis perdu ! pensa-t-il.
Essayant de se maintenir à flot, il appela au secours. Mais qui pouvait
l’entendre, en pleine nuit ? Pour gagner du temps, il voulut faire la planche,
comme autrefois à la surface du « gour ». Il réussit, à grand peine, à se maintenir
sur le dos, la bouche hors de l’eau.
— Au secours !... Au secours !...
Soudain, au moment où il allait se laisser couler, à bout de forces, il crut
distinguer d’autres bruits que celui des cloches. Il se débattit pour regarder
autour de lui et crut apercevoir une forme noire, au ras de l’eau.
— Au secours ! Au secours !
C’était une barque. Elle s’approchait. Il sentit quelque chose frapper son
épaule et comprit que c'était une corde qu’on lui lançait. Il s’y agrippa. Des bras
vigoureux le hissèrent à bord, retendirent sur des filets de pêche. Dans sa tête,
les cloches carillonnaient toujours. Cependant, il entendit qu’on lui parlait en
espagnol. Il ne comprit pas. Sans doute lui demandait-on qui il était, où il
habitait. Ses lèvres murmurèrent un nom : Bella Costa !
Puis, comme si l’effort fourni pour prononcer ces quatre syllabes avait
achevé de l’épuiser, un grand vide se fit dans sa tête. Il cessa d’entendre
carillonner les cloches et s’évanouit.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Coordonner. Coordonner ses mouvements, c'est les . Jean-Lou savait nager alors qu'il ne s’en croyait
exécuter de façon à ce qu'ils correspondent à pas capable. Quel défaut cela peut-il indiquer ?
l'exercice demandé. Par exemple, pour la nage, les . Que prouve l’obstination de Jean-Lou à aller
bras et les jambes doivent s'allonger en même toujours plus loin malgré le danger ?
temps et se replier en même temps. . Pourriez-vous distinguer deux parties bien nettes
Par monts et par vaux. Expression courante qui dans ce texte ?
signifie : par monts et par vallées (des vaux sont de . Quel est le sens de ces deux verbes : tinter et
petites vallées). teinter.
Rythme. Succession de mouvements (ou de sons) se
reproduisant à intervalles réguliers. On pourrait dire
aussi : la cadence.
Assouvie. Assouvir un besoin, c'est satis-
faire ce besoin jusqu'au bout, jusqu'à ce
qu'on ne l'éprouve plus.
Insinuait. La petite voix, lui parlait doucement
mais avec insistance.

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36 - MADAME SAUTHIER

Quand il rouvrit les yeux, il ne sut pas où il était. Son regard erra
longtemps dans le vague. Tout à coup, il reconnut sa chambre. Quelqu’un se
tenait assis, immobile, à côté de son lit : la mère de Suzy.
— La barque ! murmura-t-il, je ne suis plus dans la barque ?
Ses souvenirs s’étaient arrêtés là. Après, il y avait eu le grand vide de
l’inconscience.
— Rassure-toi, mon petit Jean-Lou, dit doucement Mme Sauthier, tu es
en sécurité dans ta chambre. Comment te sens-tu ?
Il n’eut pas le courage de répondre. Pourtant, il ne souffrait pas.
— Essaie de te souvenir, demanda Mme Sauthier. Pourquoi es-tu sorti en
pleine nuit ? Tu as été repêché à près d'un kilomètre de la côte. Pourtant, d’après
ce qu’avait dit Suzy, tu ne savais pas nager.
Dans la voix qui parlait, il n’y avait aucun reproche, seulement de
l’étonnement, de l’inquiétude.
— Madame Sauthier, murmura-t-il, je ne croyais pas... je ne voulais pas...
c'est ma faute !...
Et, brusquement, il éclata en sanglots. La mère de Suzy lui prit la main.
— Explique-moi, Jean-Lou. J’en suis sûre, il s’est passé quelque chose
que nous n’avons pas compris, mon mari, Suzy et moi-même. Pourquoi avoir
quitté ta chambre, cette nuit, pour aller vers la mer ?

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II hésita. Comment parler de tout ce que sa tête avait ressassé depuis son
arrivée à Porta de Mar ? Mais il pensa à sa mère, à qui il confiait ses peines.
Mme Sauthier n’était-elle pas une mère, elle aussi ?... la sienne en ce moment.
— Pardonnez-moi, dit-il encore, je vais essayer de vous expliquer...
Après cela, je repartirai pour Montfaucon... oui, il faut que je parte.
Il se tut ; la mère de Suzy ne le brusqua pas par de nouvelles questions.
Alors, il avoua ce qu’il avait éprouvé en arrivant à Bella-Costa. Il en était
certain, Suzy regrettait de l’avoir fait venir chez elle. Pour se distraire, elle avait
Gil, un petit Parisien comme elle. Lui, Jean-Lou, n’était qu’un petit campagnard.
Il n’aurait pas dû accepter l’invitation de gens beaucoup plus riches que ses
parents. Honteux, il expliqua :
— Hier, après la sieste, quand Suzy est venue me chercher pour le bain,
je faisais seulement semblant de dormir. Je n’étais pas sûr de savoir nager.
J’avais peur que Suzy et Gil se moquent de moi. Cette nuit, en cachette, j’ai
voulu essayer ; je suis allé jusqu'au bout de mes forces. Oh ! si j'avais su !...
Il ferma les yeux un long moment. Quand il les rouvrit, il aperçut des
larmes dans ceux de Mme Sauthier. Il en fut bouleversé.
— Mon petit Jean-Lou, murmura la maman de Suzy, tu as bien fait de me
confier ton chagrin. Oh ! pourquoi avoir laissé grandir les mauvaises idées qui
germaient dans ton esprit ? Nous crois-tu si différents de tes parents parce que
nous vivons dans une grande ville ? Ne te laisse pas prendre aux apparences.
Nous ne sommes pas riches. Vois-tu, la vie est si dure à Paris que pendant onze
mois sur douze on ne pense qu’aux vacances qui apporteront le soleil et le
calme. Pour ce pauvre mois de vacances, les Parisiens se privent toute l’année...
nous autres comme tout le monde. Les parents de Gil, plus aisés que nous, sans
doute, font certainement, eux aussi, des sacrifices pour ces quelques semaines de
détente. N’accuse pas non plus Gil de te mépriser. Les petits Parisiens sont
gouailleurs mais pas méchants, et Gil a bon cœur... Quant à l’amitié que te porte
Suzy, oh ! Jean-Lou, n’en doute pas. Je voudrais que tu l’aies entendu me parler
de toi, hier soir, quand je suis allée l’embrasser dans sa chambre. Elle serait bien
malheureuse si elle savait ce qui t’est arrivé cette nuit. Dieu merci ! les pêcheurs
qui t’ont ramené ne l’ont pas éveillée.
Mme Sauthier parlait lentement avec cette voix douce et persuasive dont
avait hérité Suzy. Jean-Lou sentit fondre son chagrin comme un bloc de glace
dans une eau tiédie par les rayons du soleil. Il sourit, soulagé. Mme Sauthier
s’approcha de lui et l’embrassa comme l’eût fait une mère.

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— Cher Jean-Lou, murmura-t-elle, à présent, oublie ta peine, oublie ta
folle aventure. Endors-toi de nouveau, pour un vrai et long sommeil. Quand
Suzy s’éveillera, tout à l’heure, je ne lui dirai rien. Plus tard, si tu veux, tu lui
parleras. Pour l’instant, pense seulement que tu es ici chez toi, entouré de gens
qui t’aiment.
Là-dessus, elle l’embrassa encore une fois, se leva, éteignit la lumière et
sortit sans bruit tandis que Jean-Lou, apaisé, tournait la tête sur son oreiller et
s’endormait.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Ressasser. Répéter sans cesse la même chose. . Se montrer inconscient signifie ne pas
Gouailleurs. Qui aiment plaisanter, railler. réfléchir à ce que l’on fait. Dans le texte,
Ce mot est presque synonyme de ‘moqueur’. inconscience n'a pas le même sens. Lequel ?
Persuasive. Une voix persuasive est une . Les parents de Gil sont plus « aisés ».
voix qui persuade — c'est-à-dire qui est Qu’entendez-vous par là ?
capable de convaincre, de faire accepter ce qu’elle
dit.

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37 - TOUT EST OUBLIÉ

A part quelques courbatures dans les membres, Jean-Lou ne se ressentait


en rien de sa malheureuse aventure, lors de son réveil, fort tard, le lendemain.
Mme Sauthier avait si bien sapé ses craintes qu’en quelques heures d’un
sommeil paisible, tout s’était effacé... même la terrible angoisse de l’instant où il
avait failli se noyer.
Quand il parut dans la salle de séjour, tandis que tout le monde était levé
depuis longtemps, il eut cependant un instant de gêne. Mais Mme Sauthier avait
prévu ce réveil tardif. Elle glissa un furtif coup d’œil au petit Provençal qui se
rassura aussitôt.
— Eh bien ? Jean-Lou, demanda Suzy en riant, comment va notre grand
malade ? Maman m’a dit que tu l’avais appelée, cette nuit, pour un léger
malaise. C’est sûrement le changement de climat ; tu n’es pas habitué à la mer.
— Peut-être, approuva Jean-Lou, mais à présent, je me sens en pleine
forme.
— Alors, prends vite ton petit déjeuner pour que tu puisses te baigner
avant midi. Tu sais que papa interdit l’eau moins de deux heures après les
repas... Attends, je vais te préparer moi-même ton chocolat.
Il se laissa servir et Suzy vint s’asseoir devant lui pour lui tenir
compagnie. C’était étrange : après la sombre journée de la veille, il se sentait
détendu, heureux, et les petites choses insignifiantes que racontait Suzy lui
parurent follement amusantes. En la voyant rire, il ne pensa pas un instant
qu’elle pouvait se moquer de lui. Bien plus, quand il demanda si Gil n'était pas
déjà sur la plage, la question n’était teintée d’aucune jalousie.

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Son petit déjeuner terminé, il descendit vers la mer avec sa camarade et ils
découvrirent Gil étendu de tout son long au soleil, aussi bronzé que les pêcheurs
du pays. Le petit Parisien serra vigoureusement la main de Jean-Lou en lui
disant :
— Allonge-toi sur le sable, comme moi ; sinon, tu resteras blanc comme
un navet.
La veille, Jean-Lou aurait considéré la remarque comme une offense. Il la
prit comme une plaisanterie. Il s’étendit donc, avec Suzy, aux côtés de Gil et les
babillages commencèrent. Jean-Lou ne se sentait pas tenu à l’écart. Cependant,
il préférait écouter.
— A partir de demain, déclara Gil, je me baignerai quatre fois par jour. Il
faut que j’en profite ; nous n’allons peut-être pas attendre le premier septembre
pour partir. Papa a reçu une lettre de Paris, ce matin. Il doit préparer un gros
dossier pour je ne sais quelle affaire qu’il plaidera à l’automne. Il a besoin,
paraît-il, d’être sur place.
— Il pourrait partir seul, remarqua Suzy. Ta maman, ta sœur, tes deux
petits frères et toi rentreriez plus tard.
— Bien sûr, mais il n’aurait pas le temps de revenir nous chercher.
Voyager tous les cinq, par le train, n’est pas commode... et puis ça revient cher,
surtout que, bientôt, à cause de mes deux petits frères qui grandissent, nous
allons être obligés de chercher un appartement plus grand.
Puis, se tournant vers Jean-Lou et Suzy :
— Vous avez de la chance, vous, d’être sûrs de rester à Porta de Mar
jusqu’à la fin du mois.
— Oui, dit Suzy... malheureusement, nous ne reviendrons sans doute pas
en Espagne, l’an prochain.
— Pourquoi ?... Tu ne te plais pas ici ?
— Oh ! si, mais le bord de la mer ne réussit pas à maman. L’an dernier,
quand nous étions dans une pension, elle accusait la cuisine espagnole. Elle se
rend compte à présent qu’elle supporte mal le climat.
— Alors, où iras-tu ?
— Je ne sais pas... peut-être chez ma grand-mère, près de Niort.
Suzy et Gil se turent. Jean-Lou avait écouté sans rien dire, mais tout à
coup, il pensa aux paroles de Mme Sauthier. Il comprit que, dans la vie, tout le
monde a ses ennuis : les parents de Gil, ceux de Suzy, tout comme les siens à
lui. Il se découvrit même presque privilégié de ne pas habiter ce grand Paris qui
marque si durement ceux qui y vivent. Il eut honte de lui, honte de s’être pris
pour un enfant plus malheureux que les autres parce que son père, simple
pompiste, ne possédait pas d’auto.

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Alors, pour écarter le voile de tristesse qui, un instant, avait couvert le
visage de ses camarades, il les prit par la main, les obligea à se lever en s’écriant
joyeusement :
- C'est l’heure !... Tout le monde à l’eau !
Et, le premier, au grand ébahissement de Suzy, il se jeta dans la mer.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Furtif. Rapide, en même temps que discret. . D'après le texte expliquez le mot offense. Trouvez
Dossier. Ensemble de notes et de renseignements d'autres mots de la même famille.
sur un même sujet. (Un dossier est généralement . Que veut dire : être privilégié ?
rassemblé dans un carton appelé : « chemise ».) . Quelle différence faites-vous entre un
Plaidera, Défendra. Les avocats « plaident » en babillage et un bavardage ?
faveur des accusés. . Que pensez-vous de Gil ? Vous est-il
Ebahissement. Grand étonnement. sympathique ? Pourquoi ?

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38 - UNE BONNE NOUVELLE

Le soleil brillait à Porta de Mar... pas seulement dans le ciel, mais aussi
dans les cœurs. Jean-Lou était heureux. Depuis dix jours qu’il était à Bella
Costa, ses progrès en natation se révélaient éclatants. Gil lui avait appris la nage
indienne, le crawl, la brasse-papillon. A présent, il battait à la course son jeune
et bénévole professeur qui lui prédisait, sans rancune :
— Mon vieux Jean-Lou, si tu continues, tu iras aux jeux olympiques.
Mais Jean-Lou n’en profitait pas pour triompher de ce petit Parisien si
stupidement jalousé. Sa revanche, il l’avait eue depuis longtemps, depuis la
fameuse nuit où il s’était prouvé, à lui-même, sa propre valeur. Suzy était ravie
de l’entrain de Jean-Lou, de sa bonne humeur.
— Rappelle-toi comme tu étais triste au Relais des Cigales, lui dit-elle un
soir sur la plage... et même le jour où tu es arrivé chez nous.
Alors, il lui raconta ce que, avec la complicité de Mme Sauthier, il lui
avait caché jusque-là : sa tragique baignade nocturne. Suzy fut très
impressionnée. Comme sa mère, elle comprit ce qu’avait éprouvé son petit
camarade et n’en eut que plus d’amitié pour lui.
Oui, les jours coulaient, paisibles, heureux, à Bella Costa. Cependant
Jean-Lou commençait à s’inquiéter de ne pas recevoir de nouvelles de chez lui.
— Rien de surprenant, disait Mme Sauthier. Tes parents sont très
occupés. Il passe tant de monde sur votre grande route, au mois d’août.
L’essentiel est que toi, tu leur aies déjà écrit deux fois.
— Bien sûr, faisait Jean-Lou, ils ont beaucoup de travail... J’aimerais tout
de même recevoir une lettre.
Cette lettre, il n’allait plus l’attendre longtemps. Un matin, en rapportant
son courrier de la poste, M. Sauthier lui tendit une enveloppe.
— Des nouvelles de Montfaucon, Jean-Lou !...

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Il reconnut tout de suite l’écriture de sa mère. Fiévreusement, il ouvrit la
lettre, qui était longue, et lut avidement :

Montfaucon, 20 août.

« Mon cher Jean-Lou,

« Nous avons bien reçu tes deux lettres et nous sommes heureux de te voir
passer de si bonnes vacances. Remercie M. et Mme Sauthier de s’occuper de toi
avec tant de dévouement. Surtout, ne leur donne pas trop de travail. Fais toi-
même ton lit, aide Mme Sauthier et Suzy pour les commissions et la vaisselle.
« Ici, ton papa et moi, nous sommes très occupés. Sur la grande route, la
circulation est infernale, mais nous ne nous en plaignons pas. Presque chaque
jour, les touristes qui vont pique-niquer dans le bois de pins viennent prendre le
café sous la tonnelle. Ton papa fait de nombreux graissages et vidanges... sans
parler des petites réparations. Par contre, ton petit frère est bien pénible depuis
que tu es parti. Il ne sait à quoi s’occuper et se livre à toutes sortes de sottises.
Figure-toi que, la semaine dernière, il s’est avisé de prendre le gonfleur
électrique pour gonfler une chambre à air de motocyclette... jusqu’à ce que
celle-ci éclate. L’explosion l’a violemment jeté à terre. J’espère que ça lui
servira de leçon.
« A présent, mon petit Jean-Lou, je vais t’apprendre une bonne nouvelle...
C’est même pour te l’annoncer avec certitude que j’ai retardé ma lettre. Ton
papa vient d’acheter une voiture. C’était presque indispensable ; Montfaucon est
si loin. Il l’a eue précisément par l’intermédiaire du garagiste de Montfaucon.
Bien entendu, il s’agit d'une voiture d’occasion, mais elle a peu roulé ; on la
dirait neuve. Elle est bleu foncé, avec des sièges couleur brique.

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Je suis sûre qu’elle te plaira. Nous l’avons depuis hier seulement. Ton
petit frère passe tout l’après-midi assis dedans, au volant, sans bouger. Depuis
longtemps il ne s’était pas tenu aussi tranquille.
« Là-dessus, mon petit Jean-Lou, je vais te quitter, en te souhaitant une
bonne fin de vacances. Préviens-nous à temps du jour où M. et Mme Sauthier te
déposeront au Relais, nous ferons une petite fête pour les remercier de leur si
généreuse hospitalité.
« Ton papa et Bruno se joignent à moi pour t’embrasser très fort. »
« Maman. »

Jean-Lou arborait un visage si rayonnant quand il termina sa lettre que


Suzy s’écria :
— Ciel ! Que t’arrive-t-il ?
— Une auto, Suzy !... papa vient d’acheter une auto !...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Bénévole. Bien disposé, qui fait une chose pour . Pourquoi au bout de quelques jours seulement,
rendre service, sans espérer un paiement. Jean-Lou s'inquiétait-il de ne pas recevoir de
Avidement. Avec une grande hâte, un vif désir d'être nouvelles ?
rapidement satisfait. . Que signifie : par l'intermédiaire du garagiste ?
. Pourquoi ne rencontre-t-on aucun mot difficile
dans la lettre de Mme Plantevin ?
. Pourquoi les recommandations à Jean-Lou
viennent-elles en premier dans la lettre ?
. Mme Plantevin ne se plaint pas ouvertement de
l'absence de Jean-Lou II serait cependant utile au
Relais. Pour quoi faire ?

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39 - DERNIER BEAU JOUR

Les jours heureux passent vite... beaucoup trop vite. Déjà le 28 août ! Plus
que trois journées avant le départ. En effet, M. Sauthier comptait se mettre en
route le 31 au matin, pour être à Paris le Ier septembre au soir et reprendre son
travail le lendemain qui était un lundi.
Ce jour-là, pour faire plaisir aux enfants, le père de Suzy proposa une
petite excursion en voiture sur la Costa Brava.
— Oh ! oui, approuva Suzy en battant des mains... et nous nous
arrêterons dans une « posada » pour le goûter.
Exemptés de sieste, pour une fois, ils partirent au début de l’après-midi
sans Mme Sauthier qui préféra rester sur une chaise longue à tricoter.
Suzy et Jean-Lou s’installèrent donc sur le siège avant de la voiture, à côté
du pilote, regrettant seulement l’absence de Gil, parti depuis la veille.
— Nous suivrons la mer jusqu'à Cadaquès, expliqua le chauffeur, et
reviendrons par une route plus directe.
Pour Jean-Lou, ce fut un enchantement. Tout d’abord, l’auto traversa
plusieurs stations balnéaires aux blanches villas, trop souvent dominées (au goût
de Suzy) par des immeubles neufs de six ou sept étages qui lui rappelaient les
grandes constructions urbaines.
Puis, les villages s’espacèrent. La côte devint plus sauvage. D’énormes
croupes rocheuses, dénudées, déchiquetées, plongeaient droit dans une mer d’un
bleu parfois si sombre qu’on l’eût dit noire. Plus de végétation, plus rien que le
roc, le ciel et l’eau. Par une route sinueuse, contorsionnée, l’auto se hissait
jusqu’à un col pour redescendre... presque plonger vers la mer, au fond d’une
crique, où nichait un typique village de pêcheurs.
— C'est beau, murmurait Jean-Lou, mais ce paysage fait presque peur !
Enfin, ils atteignirent Cadaquès, un pittoresque village tassé autour d’une
église au clocher bizarre. Tout près du port minuscule, M. Sauthier avisa une
« posada » dont la terrasse donnait sur la mer. Il y entraîna les enfants.
— Buenas tardes ! dit le père de Suzy, qui connaissait quelques mots
d'espagnol.
— Buenas tardes ! reprit l’aubergiste en souriant, voyant qu’il avait
affaire à des Français. Que desea ?... Suquet de pescado ?
— Que dit-il ? fit Suzy.
— Il nous propose de la bouillabaisse catalane. L’heure n'est pas très
indiquée... mais si vous avez faim ?

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— Oh ! oui, papa, nous avons très faim... N’est-ce pas, Jean-Lou ?
— Je vous préviens, dit M. Sauthier, c’est assez relevé.
— Tant pis, fit Jean-Lou.
La bouillabaisse catalane leur parut excellente, pas trop épicée. Ils
regrettèrent seulement (le repas de midi n’étant pas assez loin) de ne pouvoir y
faire plus largement honneur.
Puis ils visitèrent le village, les boutiques des marchands de souvenirs.
— Oh ! dit Jean-Lou, je vais acheter quelque chose pour maman.
Avec Suzy, il pénétra dans un de ces magasins tout en profondeur où
s’entassent un nombre invraisemblable de bibelots. Pour quelques pesetas, il
acheta un petit porte-monnaie rouge en cuir de Cordoue.
Mais le temps passait. Il fallait rentrer. Les touristes remontèrent en
voiture, ravis de leur expédition. Cependant, à présent, Jean-Lou et Suzy se
taisaient. C’était leur dernière promenade ensemble. Ils allaient bientôt se
quitter. Leur joie se teintait de nostalgie. Ils ne se doutaient pas que la séparation
allait survenir encore plus tôt que prévu et dans d’inquiétantes circonstances.
En effet, ils descendaient de voiture, près de la villa, quand Mme Sauthier
courut au devant d’eux, le visage bouleversé.
— Qu’y a-t-il ? demanda vivement son mari.
— Je vous attendais avec impatience ! Un télégramme est arrivé tout à
l'heure, au nom de Jean-Lou.
— Un télégramme ? reprit le petit Provençal en pâlissant.
Il prit le papier que lui tendait Mme Sauthier, le décacheta fébrilement et
aussitôt, il pâlit. Incapable de dire un mot, il tendit le papier à M. Sauthier qui lut
ces mots :
« Maman accidentée. Rentre immédiatement. »
« Papa. »

LES MOTS ------ AVONS-NOUS COMPRIS ? ------

Posada. Nom espagnol d'une auberge. . Qu'est-ce qu'une station balnéaire ? D'où vient ce
Urbaines. De villes. (On pourrait dire aussi : mot ?
citadines). . D'après le texte, qu'est-ce qu'une crique ? Qu’est-
Contorsionnée. Qui se livre à toutes sortes de ce qu'un plat relevé ?
mouvements bizarres et désordonnés. (normalement . Pourquoi Mme Sauthier n'a-t-elle pas fait la
ce mot est employé pour des êtres vivants). promenade ?
Buenos tardes. Bonne après-midi, en espagnol.
Nostalgie. Mélancolie, regret des jours passés.
Fébrilement. Avec fièvre, c'est-à-dire très vite, en
tremblant.

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40 - UN DÉPART PRÉCIPITÉ
Maman accidentée !... Rentre immédiatement.
Dix fois, Jean-Lou relut le télégramme, cherchant à comprendre ce qui
avait pu arriver à sa mère. Avait-elle été renversée sur la route, par une auto,
comme le pauvre Piboule ? Pourtant, papa Plantevin venait d’acheter une
voiture, sa mère n’allait plus à pied faire les courses au village. L’accident était-
il grave ? Sans doute, puisque son père lui demandait de revenir vite.
Ce « rentre immédiatement » inquiétait très fort Jean-Lou. Trois jours plus
tôt, il avait écrit à ses parents, annonçant son retour pour le 30 août vers midi.
Pourquoi son père recommandait-il de rentrer plus tôt encore ? Alors, il se
demanda si le télégramme ne cachait pas une réalité plus terrible qu’un simple
accident. Est-ce que sa mère serait... Oh ! non, c’était trop affreux. Désemparé, il
ne savait que supposer, que redouter.
— Tu sais, Jean-Lou, dit Suzy, aussi affligée que son camarade, après un
accident, on s’affole toujours, même s'il n’est pas grave... et puis ton papa n’a
peut-être pas encore reçu la lettre où tu lui annonces notre retour. Il ne sait pas
au juste quand nous te déposerons au Relais.
Mais M. et Mme Sauthier, eux, restaient perplexes. Comme à Jean-Lou,
ce « rentre immédiatement » paraissait plus inquiétant que la simple annonce
d’un accident. D’ailleurs, pour un accident, M. Plantevin n’aurait pas expédié un
télégramme, à moins, justement, que ce fût très grave.
Il fallait donc que Jean-Lou rentre en France au plus tôt. Comment ? De
toute façon, il ne pouvait se mettre en route avant le lendemain matin. En
prenant, à Barcelone, le premier train partant pour la frontière, il ne serait pas à
Avignon avant le milieu de l’après-midi. Là, il devrait attendre un autobus en
direction d’Orange, et n’arriverait pas à Montfaucon avant la soirée. Que de
complications !
Suzy s’imagina le long voyage solitaire de Jean-Lou, lui qui n’avait
jamais pris le train. Elle le vit, assis sur un banc, à Avignon, le cœur lourd
d’angoisse, attendant son autobus. Alors, tout à coup, elle se tourna vers ses
parents :
— Si nous partions tous, sans attendre samedi ?
— C’est exactement ce que je venais de décider, dit M. Sauthier.
Et, s’adressant à sa femme :
— Qu’en penses-tu ?

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— Oui, nous ne pouvons pas laisser Jean-Lou partir seul dans de pareilles
circonstances... et même, pour gagner du temps, je propose que nous nous
mettions en route dès ce soir. En pleine nuit nous roulerons plus facilement et
trouverons moins d’encombrement à la frontière. Nous serons à Montfaucon
dans la matinée.
Jean-Lou protesta. Il ne voulait pas gâcher la fin des vacances de ses
hôtes. Il se débrouillerait seul. Ni Suzy ni ses parents ne voulurent rien entendre.
Pour couper court à toute discussion, Mme Sauthier déclara :
— Puisqu’il en est ainsi, passons tout de suite à table. Le dîner est prêt.
Nous nous occuperons du reste après.
Hélas ! personne n’avait faim. Tout le monde se sentait l’estomac serré.
Jamais repas ne fut plus silencieux, plus vite expédié. La vaisselle faite, rangée
dans le placard, on rassembla hâtivement les affaires pour les empiler dans les
valises. Puis, Suzy et Jean-Lou donnèrent un rapide coup de balai dans les
pièces afin de laisser les lieux en état.
A 11 heures, tout était terminé. Il ne restait plus, en traversant le village
de Porta de Mar, qu’à déposer les clefs de la villa au bureau de l’agence à qui on
l’avait louée. Tant son angoisse était grande, Jean-Lou ne songea même pas, en
quittant le petit port espagnol, à jeter un regard vers la mer éclairée par la lune.
— Dans quelques heures, se dit-il, nous serons au Relais des Cigales.
Pourvu que...
Non, il valait mieux ne penser à rien. Ce qui hantait son esprit était trop
affreux.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Affligée. Affectée, attristée. . Rentre immédiatement : comment pourrait-on


Hôtes. Ce mot à un double sens. Il désigne soit les exprimer la même idée sous une autre forme ? A
personnes qui reçoivent des invités, soit les invités votre avis, Jean-Lou a-t-il raison de s'inquiéter de
eux-mêmes. cette demande de son père ?
. Perplexes. Nous avons déjà vu ce mot. Que
signifie-t-il ?
. Quelle preuve donne Suzy de son affection pour
Jean-Lou ?
. Qu'est-ce qu'un repas vite expédié ? Ce mot a-t-il
là son sens habituel ?
. Est-ce que sa mère serait... Pourvu que... Jean-
Lou n'achève pas ces deux phrases. Que pense-t-il
cependant ?

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41 - L'ACCIDENT

Depuis deux heures, l’auto roulait dans la nuit. Sur la banquette-arrière,


Jean-Lou et Suzy se tenaient silencieux, l’un près de l’autre, la main dans la
main. M. Sauthier et sa femme, eux non plus, ne parlaient pas. Simplement, de
temps à autre, la mère de Suzy murmurait à son mari :
— Moins vite... Attention au virage !...
Ce retour en pleine nuit, dans le silence, avait quelque chose de sinistre. Il
était plus de 1 heure du matin quand, pour la première fois depuis le départ, M.
Sauthier arrêta sa voiture. On arrivait à la frontière. Deux véhicules, seulement,
stationnaient devant le poste de contrôle. L’attente ne dura que quelques
minutes.
— Tu vois, dit Suzy à Jean-Lou, voici déjà la France. Nous serons vite
arrivés... et rassurés.
Mais, plus on approchait, plus Jean-Lou sentait sa poitrine se serrer. Oh !
Pourquoi son père n’avait-il pas donné plus de précisions ? Bien sûr, les
télégrammes coûtent cher, surtout pour l’étranger. Tout de même, trois ou quatre
mots de plus...
Perpignan !... Narbonne !... Béziers !... Les villes défilaient presque aussi
vite qu'à l’aller, mais, dans la nuit, signalées seulement par leurs lumières, elles
se ressemblaient toutes.

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Enfin, le petit jour se leva. Le ciel, si clair à Porta de Mar, était brouillé de
gros nuages noirs. Un orage avait dû éclater, quelques heures plus tôt, sur cette
région. De l’eau stagnait encore en larges flaques, sur les bas-côtés de la
chaussée. L’imagination inquiète de Jean-Lou lui suggéra qu’une tornade s’était
également abattue sur Montfaucon et que sa mère avait été happée par une
voiture dérapant sur le goudron mouillé.
Montpellier !... Nîmes !... On approchait. Par malchance, juste à l’entrée
d'Avignon, M. Sauthier s’aperçut qu’un pneu venait de crever. Jean-Lou l’aida à
changer la roue et ce petit travail apporta une diversion dans son esprit. Mais
quand, quelques instants plus tard, on s’arrêta devant un garage pour faire
réparer la chambre à air percée, il demeura appuyé contre un mur, les yeux dans
le vague, aux côtés de Suzy qui, aussi anxieuse que lui, ne trouvait plus un mot
pour le réconforter.
Trois-quarts d’heure plus tard, la voiture atteignait Montfaucon.
Instinctivement, le pilote ralentit. Penché en avant, les doigts crispés sur le
dossier du siège de M. Sauthier, Jean-Lou cherchait, de loin, à apercevoir sa
maison. Enfin, la voiture obliqua vers le terre-plein du Relais. Une pancarte
indiquait : « Station-service fermée ». Jean-Lou bondit de la voiture et courut
chez lui. Sur le coup, il eut une hallucination. En poussant la porte de la cuisine,
il crut voir la silhouette de sa mère, penchée sur le fourneau. Oui, c'était elle !
Mais quand la silhouette se retourna, il reconnut sa tante de Bobigny, qu’il
n’avait vue que trois ou quatre fois, et qui ressemblait à sa mère, puisqu’elles
étaient sœurs. Il se jeta à son cou.

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— Maman ?... où est maman ?... Où sont papa et Bruno ?
— Mon pauvre petit, soupira la tante Emilie, en le pressant dans ses bras.
Nous ne t’attendions pas si tôt... Comment es-tu venu ?
— Avec M. et Mme Sauthier que voici. Ils ont écourté leurs vacances
pour me ramener au plus vite... Et maman ?... où est maman ?... Est-ce grave ?
— Hélas ! oui, grave.
— Où est-elle ?... A l’hôpital ?
— Elle a été transportée hier après-midi à Lyon.
— Un accident d’auto ?
— Non, le feu... Elle est grièvement brûlée... Bruno aussi mais, pour lui,
nous n’avons pas d’inquiétude. Il est à l’hôpital d’Orange.
— Brûlés, tous les deux ?... Oh ! tante Emilie, explique-moi vite.
— Oui, répéta Mme Sauthier, la voix angoissée, expliquez-nous !
Alors, les larmes dans les yeux, oubliant d’offrir des sièges aux arrivants,
la sœur de Mme Plantevin raconta ce qui était arrivé.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Stagnait. Ne coulait pas, était immobile. . Pourquoi les voyageurs se taisent-ils pendant que
Tornade. Cyclone très violent, très grand vent, l'auto roule ?
accompagné le plus souvent de pluie. . Orage et Tornade n'ont pas tout à fait le même
Diversion. Événement qui rompt la monotonie ou sens. Lequel est le plus fort, le plus grave ?
qui change pour un moment, le cours des idées. . Pourquoi le pilote ralentit-il en approchant de
Montfaucon ?
. Que signifie : obliquer ?
. Le mot hallucination (que nous avons déjà vu) ne
convient pas tout à fait dans ce texte. Pourquoi ?
. Pourquoi la tante Emilie ne répond-elle pas tout de
suite aux questions de Jean-Lou ?

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42 - LE RECIT DU DRAME

— Oui, commence la tante Emilie, c’est arrivé avant-hier après-midi,


vers quatre heures. Mon beau-frère, couché tard la veille et levé très tôt le matin,
se reposait sur son lit. Après avoir servi un client, ma sœur faisait du ménage
dans la maison. Tout à coup, elle a entendu crier Bruno. Pour s’amuser, le petit
frère de Jean-Lou avait répandu un reste d'essence sur le ciment de l’atelier et y
avait mis le feu. De l’essence ! Pensez donc ! Brûlé aux mains, Bruno était resté
prisonnier derrière la nappe enflammée. Ma sœur s’est précipitée à travers le
brasier pour le sauver. Elle a réussi à l’attraper dans ses bras et à le déposer hors
de l’atelier... Mais ses vêtements, à elle, avaient pris feu. Quand mon beau-frère,
alerté par ses appels au secours, est arrivé, elle se roulait à terre pour tenter
d’éteindre les flammes. Heureusement, la voiture que vient d’acheter le père de
Jean-Lou était là, tout près. Il a arraché la couverture qui sert de housse au siège
et a vite enveloppé ma sœur dedans... Un client, qui s’arrêtait pour prendre du
carburant, est parti chercher le médecin de Montfaucon. Ma sœur avait perdu
connaissance. Le docteur l’a fait immédiatement transporter à l’hôpital
d’Orange, avec Bruno. Mais les brûlures étaient trop graves, trop profondes, le
médecin-chef de l’hôpital a ordonné le transfert de la malade, hier matin, à
Lyon, dans un service spécial où sont soignés les grands brûlés.
Elle s’arrête, bouleversée par son propre récit, et reprend :
— Bien entendu, je n’étais pas là. C’est le malheureux petit Bruno et son
père qui ont reconstitué le drame. Moi, je suis arrivée hier soir seulement, de
Bobigny. Mon beau-frère m’avait appelé, le matin, en téléphonant chez mes
voisins ; j’ai pris le premier train pour Orange.
— Et à présent ? demande Jean-Lou, le visage décomposé, comment va
maman ?
— Je ne peux rien te dire, hélas ! mon petit. Hier après-midi, ton papa
était très inquiet. Ma sœur n’avait pas encore repris connaissance. C’est pour
cela qu’il t’a envoyé une dépêche... Il est reparti ce matin, très tôt, pour Lyon. Il
doit rentrer au début de l’après-midi. Il voulait être là pour t’apprendre la triste
nouvelle et ne pensait pas que tu pourrais arriver si tôt... Tu vois, c'est moi qui te
l'annonce. Ah ! quel malheur !...
La tante Emilie sort son mouchoir et s’essuie les yeux.
— Et Bruno ? demande Jean-Lou, comment va-t-il, à présent ?
— Ses brûlures aux mains sont superficielles. Il pourrait être soigné ici
mais, dans de pareilles circonstances, il est mieux là-bas. Dieu merci, à lui, on
peut cacher l’état de sa maman.

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Avide de savoir, les yeux agrandis par l’inquiétude, Jean-Lou n’a pas perdu
un mot de sa tante. Soudain, l’émotion, la fatigue, lui donnent le vertige. Il doit
s’appuyer à une chaise.
— C’est ma faute, murmura-t-il.
— Ta faute ?
— Si j’avais été là, j’aurais surveillé Bruno. Il n’aurait pas répandu de
l’essence... et maman ne serait pas à l’hôpital.
— Oh ! mon petit Jean-Lou, intervient Mme Sauthier, veux-tu bien ne pas
t’accuser ! N’aggrave pas ton chagrin, tu n’y es pour rien. C’est la fatalité.
Un lourd silence pèse dans la cuisine. Déroutée, la tante Emilie s’aperçoit
enfin qu’elle a laissé les visiteurs debout. Elle s’excuse et offre des sièges. Mais,
reprenant ses esprits, Jean-Lou s’inquiète de Suzy et de ses parents.
— Vous comptiez peut-être arriver ce soir à Paris, dit-il. Je... je ne voudrais
pas... à cause de moi.
— Pas du tout, dit vivement M. Sauthier. Il importait d’être ici au plus vite,
à présent, nous ne sommes pas pressés.
Et, à la tante Emilie.
— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous aimerions, pour calmer
notre propre inquiétude, attendre le retour de M. Plantevin.
— Oh ! oui papa, approuve Suzy, attendons !

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Housse. Enveloppe d'étoffe que l'on ajuste sur un . Jean-Lou pose toujours les mêmes questions à sa
meuble, un siège, pour le protéger de la poussière. tante. Que cela indique-t-il ?
Transfert. Au sens propre le transfert est un acte par . Jean-Lou s'accuse d'être responsable de l'accident.
lequel on transporte (ou on transmet) un bien à une Vous souvenez-vous d'un détail dans un précédent
autre personne. Ici, transport d'un lieu à un autre. chapitre, qui peut justifier ce sentiment de
Visage décomposé. Visage qui a perdu ses couleurs, culpabilité ?
très pâle. . Pourquoi Mme Sauthier apaise-t-elle Jean-Lou?
Fatalité. Événement qui ne peut pas ne pas arriver, . Comment traduisez-vous cette expression : il
que personne ne peut empêcher. importait ?
Déroutée. Au sens propre : qui a perdu sa route ou
qui change de route. Ici, qui a perdu le fil, la suite
de ses idées.

150
43 - SÉPARATION

— Oui, restez, attendez le retour de mon beau-frère, dit la tante Emilie. Il


est d’ailleurs bientôt midi. Vous devez avoir très faim, après avoir roulé toute la
nuit sans dormir.
Les quatre voyageurs n’avaient en effet rien pris depuis le repas du soir, à
Porta de Mar... et encore, pouvait-on parler de repas ? Cependant ni les uns ni
les autres ne se rendaient compte qu’ils mouraient de faim.
— Allez vous détendre sous la tonnelle pendant que je prépare quelque
chose, conseilla tante Emilie.
Mais la pauvre femme ne savait plus où elle avait la tête. Elle connaissait
d’ailleurs encore mal la maison, l’emplacement de la vaisselle et des provisions
dans les placards.
— Nous allons tous mettre la main à la pâte, décida Mme Sauthier et nous
déjeunerons simplement dans la cuisine, en nous serrant un peu autour de la
table.
Les préparatifs de ce repas impromptu firent un peu oublier les tristes
événements. Cependant, Jean-Lou allait et venait, d’un placard à l’autre, comme
un automate, l’air absent. Enfin, chacun prit place à table, Suzy à côté de Jean-
Lou. De temps à autre, des voitures s’arrêtaient devant les pompes à essence.
Alors, tout le monde dressait la tête et le cœur de Jean-Lou se mettait à battre
très fort.
- Papa !... C'est papa !
Non, il s’agissait seulement d’automobilistes qui, n’ayant pas vu la
pancarte, voulaient se ravitailler en essence.

151
Le repas terminé, la tante Emilie accompagna les voyageurs sous la
tonnelle pour leur servir un café qui les réconforterait et Jean-Lou, insatiable, lui
posa encore toutes sortes de questions sur l’accident. Deux longues heures
passèrent, lourdes d’attente anxieuse. M. Plantevin n’arrivait pas.
— Pourquoi papa tarde-t-il tant à rentrer ? dit Jean-Lou.
— C’est peut-être bon signe, fit Suzy. On lui aura permis de rester plus
longtemps au chevet de ta maman.
Enfin, une voiture bleu foncé stoppa sur le terre-plein. Jean-Lou bondit.
— Papa !... Papa !...
M. Plantevin à peine descendu de l'auto, il s’accrocha à lui.
— Papa !... Dis vite... Comment va maman ?

152
Sur les traits de son père, ravagés par la fatigue, il cherchait à lire une
réponse.
— Ah ! mon petit Jean-Lou, je peux te l’avouer à présent ; quand je t’ai
expédié le télégramme, hier après-midi, je m’attendais au pire... Aujourd’hui, je
crois ta maman sauvée... oui, sauvée.
Le pauvre homme pouvait à peine parler. Il serra avec émotion les mains
de M. et Mme Sauthier, embrassa Suzy, pressa encore Jean-Lou contre lui et se
laissa tomber sur un banc de la tonnelle. Alors, il parla de sa femme. Les
médecins de l’hôpital Saint-Luc, à Lyon, avaient assuré qu’ils la sauveraient.
Sans doute, même, ne serait-elle pas défigurée car les plus graves brûlures
affectaient surtout les jambes et le côté droit du buste. Malheureusement, la
guérison demandera des semaines... peut-être des mois.

153
— Comment allez-vous vous organise ? s’inquiéta M. Sauthier.
— Je ne sais pas encore. Pour le moment, je compte aller chaque jour à
Lyon. Je vous remercie d’avoir si vite ramené Jean-Lou et suis navré de gâcher
vos derniers jours de vacances... Je voudrais pouvoir vous offrir l’hospitalité,
comme l’autre jour, mais la chambre où vous avez dormi est occupée par ma
belle-sœur.
— Oh ! protesta Mme Sauthier, de toute façon, il n’en est pas question.
Nous tenions seulement à attendre votre retour, pour avoir des nouvelles de
Mme Plantevin. Nous allons repartir un peu rassurés... Nous serions heureux que
vous puissiez nous écrire.
— Oui, dit Suzy en prenant la main de Jean-Lou, tu nous écriras, n'est-ce
pas, dès demain, quand ton papa sera rentré de Lyon... et le plus souvent
possible.
Jean-Lou qui, jusqu’alors, ne s’était inquiété que de sa mère, réalisa tout à
coup que Suzy allait partir, qu’il ne la reverrait plus. Il se raidit pour cacher sa
peine mais quand, un moment plus tard, la voiture des Parisiens démarra, il n’eut
pas le courage de rester jusqu’au bout, au bord de la grande route, pour répondre
aux émouvants signes d’adieu que sa petite camarade lui adressait, par la
portière.

LES MOTS
------ AVONS-NOUS COMPRIS ?------
Impromptu. Qui n'a pas été prévu.
Automate. Personne qui agit d'une façon . Que signifie ente phrase : ... et encore, pouvait-on
mécanique, comme si elle ne pensait pas. On parler de repas ?
pourrait dire aussi : comme un robot. . Que signifie cette expression bien courante :
Insatiable. Qui n'est jamais satisfait. Qui demande mettre la main à la pâte ?
toujours plus. . Quelle est la partie du corps appelée buste ? En
Défigurée. Dont les traits du visage sont si changés, terme de sculpture qu'est-ce qu'un buste ?
si enlaidis, qu'on ne dirait plus la même figure. . Pourquoi Jean-Lou, n'attend-il pas les derniers
Affectaient. Concernaient. signes de Suzy pour quitter la route ?

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44 - VISITE A L’HOPITAL

Une semaine s’était écoulée depuis le retour de Jean-Lou. L’avant-veille,


Bruno avait regagné le Relais des Cigales, les mains encore entourées de
pansements que tante Emilie devait refaire chaque matin. Pauvre petit Bruno !
Cet accident lui servirait-il de leçon ? Ses brûlures, sans gravité, l’avaient tout
de même fait souffrir. Encore maintenant, à cause des pansements, il était
incapable de manger seul et il ne pouvait s’occuper à grand-chose.
Heureusement, dans quelques jours, il retrouverait l’usage de ses mains et
redeviendrait un petit garçon comme les autres.
Quant à maman Plantevin, on savait, à présent, qu’elle devait la vie à la
diligence des médecins de l’hôpital d’Orange qui avaient immédiatement
pratiqué des perfusions avant le transport de la blessée à Lyon. Cependant, son
état demeurait grave, très grave. Presque chaque jour, de grand matin, papa
Plantevin allait la voir. Ces voyages répétés représentaient de gros frais qu’il ne
fallait pas aggraver par la fermeture prolongée du Relais. Aussi, depuis son
retour, Jean-Lou remplissait-il de son mieux son rôle de pompiste. En effet, trop
frappée par l’accident, la tante Emilie se refusait à toute manœuvre des pompes
à essence. Elle s’occupait seulement du ménage, de la cuisine et de Bruno... ce
qui était déjà beaucoup.
Jean-Lou trouvait, dans le travail, un dérivatif à son chagrin. Chaque
matin, vers dix heures (le moment un peu creux dans son service) il trouvait le
temps de griffonner quelques mots à Suzy pour donner des nouvelles de sa mère.
Puis, tout en servant ses clients, il attendait le passage du facteur à qui il
remettrait son enveloppe... et qui apporterait peut-être une lettre de Paris.

155
Pauvre Jean-Lou ! Pour lui, le coup avait été terrible. Malgré les paroles
de Mme Sauthier, malgré celles de tante Emilie, malgré celles de son père, il se
considérait encore un peu responsable de l’accident.
— A Porta de Mar, se disait-il, quand j’ai reçu la lettre où maman parlait
des imprudences de Bruno, j’aurais dû comprendre que je devais rentrer.
Si personne, au Relais, ne lui reprochait rien, il s’inquiétait souvent de ce
que pensait sa mère.
— Maman ! se répétait-il, j’aimerais tant la voir pour me faire pardonner.
Ah ! si je pouvais aller à Lyon !
Ce désir, papa Plantevin l’avait compris, bien sûr. Il craignait seulement
que Jean-Lou fût trop impressionné par les bandages qui couvraient encore le
visage de la blessée. Dès que ceux-ci furent enlevés, il proposa de fermer les
pompes pour une demi-journée et d’emmener son fils.
Ils quittèrent le Relais de bon matin ; deux heures plus tard, grâce à la
nouvelle autoroute, ils arrivaient devant l’hôpital Saint-Luc, à Lyon. A cause de
la gravité de son état, Mme Plantevin était installée, seule, dans une chambre. En
apercevant sa mère immobile, le visage marqué de plaques rouges, couchée sur
un haut lit de fer dont les draps et couvertures étaient tendues sur des arceaux
pour éviter tout contact avec les plaies, Jean-Lou ne put cacher son émotion.
Mais maman lui souriait et ce sourire le rassura.
Évitant de toucher aux draps, il se pencha vers sa mère et l’embrassa sur
le front, exempt de brûlures.
— Maman ! Maman !... Je suis si heureux que papa m’ait amené,
aujourd’hui. Si tu savais comme j’étais inquiet, moi aussi... et comme j’ai eu
peur... Tiens maman, je t’ai apporté quelques fleurs du massif. Elles sont un peu
grillées par le soleil. Pourtant, je les arrose tous les jours, comme tu le ferais.
— Cher Jean-Lou, je sais que, de loin, tu penses souvent à moi... Je sais
aussi que tu te reproches cet affreux accident.
— Oh ! maman, tu me pardonnes ?
— Je n’ai rien à te pardonner, mon petit. Ce qui est arrivé devait sans
doute arriver... C’est plutôt ma faute, à moi, d’avoir mal surveillé Bruno.
Non, si le visage avait changé, maman était toujours la même, sa voix
demeurait aussi calme, aussi apaisante.
— J’aurais tant voulu que la fin de tes belles vacances ne soit pas gâchée,
murmura la pauvre femme. As-tu été heureux, au moins, là-bas ?... Veux-tu me
parler de ce pays que tu disais si beau dans tes lettres ?

156
Alors, il raconta ses baignades avec Suzy et Gil, ses escalades sur les
rochers, ses excursions, avec M. Sauthier. Et, brusquement, il sortit le petit
porte-monnaie de cuir rouge, acheté à Cadaquès.
— Je l’avais choisi pour toi, maman, comme souvenir.
Il le lui tendit pour qu’elle le prenne mais sa mère demeura immobile. Il
se sentit gêné.
— Oh ! pardon, maman, j’oubliais que tu ne peux pas bouger tes bras.
Mme Plantevin sourit doucement.
— Ne t’inquiète pas mon petit Jean-Lou. Je te remercie d'avoir pensé à
moi, là-bas. Ce joli porte-monnaie me servira quand nous irons tous les quatre,
en auto, faire nos commissions à Orange, bientôt... très bientôt, n'est-ce pas ?

LES MOTS ------ AVONS-NOUS COMPRIS ? ------

Diligence. Grande, précise et soigneuse rapidité. . Pourquoi le mot malgré est-il répété trois fois ?
(Une diligence était une voiture à chevaux très . Qu'est-ce qu'un arceau ? D'où vient ce mot ?
rapide). . Coupez ce texte en deux parties essentielles et
Perfusions. Sortes de piqûres qui (permettent donnez un titre à chacune d'elles.
d'introduire rapidement dans les veines soit du sang
soit un autre liquide destiné à combattre une
maladie, une intoxication.
Dérivatif. Action qui rompt la monotonie d'un
travail ou change le cours des pensées. Synonyme
déjà vu : une diversion.
Exempt. Épargné, dispensé.

157
45 - COMMENT S'ORGANISER ?

Lors de la visite de Jean-Lou, maman Plantevin avait laissé entendre


qu’elle espérait un rapide retour au Relais des Cigales. La réalité était tout autre.
La pauvre femme ne se faisait pas d’illusions. Elle avait voulu cacher à son fils
ses inquiétudes pour l’avenir.
En effet, les médecins de l’hôpital n’avaient pas cru devoir la berner. Sans
doute, un jour, pourrait-elle reprendre une vie normale, mais ce jour, il faudrait
l'attendre longtemps.
Alors, un soir, après le dîner, tandis que Bruno était déjà au lit, papa
Plantevin déclara en présence de tante Emilie :
— Jean-Lou, il est temps que je te parle sérieusement, comme à un
homme. Depuis l’accident, nous vivons comme si ta maman devait très vite
revenir prendre sa place à la maison. Il faut que tu saches la vérité.
— Oh ! fit Jean-Lou, pris d'une nouvelle inquiétude, maman est de
nouveau en danger ?... Elle ne guérira pas ?
— Rassure-toi ! Son état continue de s’améliorer mais lentement,
très lentement... Et quand les plaies seront cicatrisées ce ne sera pas fini. Les
nerfs de ses jambes ont été atteints. Elle devra suivre un traitement de
rééducation pour être capable de marcher. Cela peut demander des mois.
— Si longtemps ! soupira Jean-Lou... Pourtant, l’autre jour, à l’hôpital,
maman espérait...
— Je sais, pour t’éviter du chagrin, elle a fait semblant de croire à une
guérison rapide ; elle n’ignore pas qu’elle est à Lyon pour une partie de l’hiver.
Dans ces conditions, tu comprends bien que nous devons songer à organiser
notre vie. Depuis quinze jours, tante Emilie remplace ta maman. Elle ne peut pas
toujours rester ici. Son mari, ton oncle Jean, a besoin d’elle à Bobigny. Elle va
être obligée de repartir.
— Alors, dit spontanément Jean-Lou, nous nous débrouillerons tous les
trois, toi, Bruno et moi.
Papa Plantevin sourit tristement.
— Bien sûr, pour quelques jours, la chose serait possible, mais si
longtemps ? Qui s’occupera du ménage, de la cuisine, quand les classes
reprendront ? N’oublie pas qu’il était prévu que tu entres comme interne, au
lycée d’Orange, puisque le directeur de l’école de Montfaucon t’a jugé capable
de suivre les cours de sixième. Tu penses bien, mon petit Jean-Lou, que je ne
veux pas sacrifier tes études.

158
Jean-Lou demeura pensif. Son père avait raison. Sans maman, la vie au
Relais n’était pas possible.
— Alors, papa ?
— Remercie ta tante Emilie de nous aider si généreusement à traverser
cette mauvaise passe. Elle se propose de vous emmener, Bruno et toi, à
Bobigny.
— Oui, approuva la tante, notre logement n’est pas grand ; nous
disposons tout de même de la chambre où couchaient tes deux cousines, Juliette
et Renée. Tu sais qu’elles ont quitté la maison, l’une pour se marier, l’autre pour
travailler, à Rouen, comme sténo-dactylo. Je vous garderai le temps qu’il faudra.
Nous avons un lycée tout neuf, pas très loin de la maison, ainsi qu’une école
primaire pour Bruno.
— Et toi, papa, s’inquiéta Jean-Lou, tu vas rester ici tout seul ?
— Il faut bien quelqu’un pour tenir le Relais. Ne te fais pas de mauvais
sang pour moi, je saurai me débrouiller... même pour la cuisine. Je n’aurai pas le
temps de m’ennuyer.

159
Jean-Lou connaissait assez peu sa tante Emilie (la Parisienne, comme on
l’appelait quelquefois familièrement). Cependant, en plus âgée, elle ressemblait
à sa mère. Partir chez elle ne l’inquiétait pas trop. Cependant, il avait
l’impression d’abandonner son père... et aussi sa mère puisqu’il serait beaucoup
plus loin d’elle... Et puis, ce grand Paris, où il aurait été si fier d’aller, quelques
mois plus tôt, l’effrayait presque à présent, depuis qu’il en avait entendu parler
par Gil et Suzy.
Mais tout à coup, précisément, il pensa qu’à Bobigny, il serait près de
Suzy. Il la reverrait ; ce serait une consolation à son exil.
Alors, quand il monta se coucher, il chercha dans ses affaires de classe un
vieil atlas couvert des gribouillages de Bruno ; il y découvrit une carte de Paris
et de sa banlieue, sur laquelle le petit point marquant Bobigny semblait collé au
rond de la capitale.
— Si près ! murmura-t-il, nous serons si près !...

LES MOTS ------ AVONS-NOUS COMPRIS? ------

Illusions. Erreurs des sens ou de la pensée qui nous . Qu'est-ce qu'un oncle, une tante, un beau-
font prendre l'apparence pour la réalité. frère, une belle-sœur, des cousins germains ?
Berner. Tromper, cacher la vérité (a aussi parfois le . D'après le texte, quel est le sens du verbe
sens de : tourner en ridicule). sacrifier ?
Rééducation. Seconde éducation pour apprendre . Résumez les trois raisons pour lesquelles Jean-Lou
une nouvelle fois à faire les gestes oubliés ou ne voudrait pas partir.
devenus impossibles.
Interne. Pensionnaire, c'est-à-dire logé au lycée.
Sténo-dactylo. (abrégé de sténographe-
dactylographe). La sténographie consiste à écrire
très rapidement à l'aide de signes. La
dactylographie est l'art d'écrire avec une machine à
écrire.
Exil. Lieu éloigné de son pays, et où on se sent
malheureux.

160
46 - LA GRANDE ROUTE DE PARIS

Pour éviter les frais d’un voyage par le train, papa Plantevin cherchait une
« occasion » qui permettrait à sa belle-sœur et aux deux enfants de rallier Paris.
Il connaissait à présent un certain nombre de routiers qui avaient pris l’habitude
de se ravitailler chez lui en carburant. Un soir, en bavardant avec l’un de ces
transporteurs, il apprit que celui-ci descendait à Marseille et repasserait le
surlendemain avec un autre chargement. Il lui demanda s’il lui était possible au
retour de prendre à bord ses deux enfants et leur tante.
— Volontiers, dit le chauffeur, ma cabine est spacieuse. Derrière les
sièges, les enfants pourront même dormir sur la couchette.
Et, quand il apprit que les voyageurs se rendaient à Bobigny, l'homme
ajouta :
— Ça tombe bien. Mon dépôt se trouve justement à Saint-Denis. Pour
rentrer, je passe tout près de Bobigny. Je n’aurai qu’un petit crochet à faire pour
déposer mes passagers à domicile.

161
Il ne restait plus qu’à faire les bagages. Le surlendemain matin, tout était
prêt ; Bruno, trop petit pour se rendre compte de la situation, était ravi à l’idée
de partir sur un gros camion et ne pensait qu’à cela mais Jean-Lou, lui, se sentait
très triste, à cause de son père.
— Dis, papa ! que vas-tu devenir, tout seul ? Si tante Emilie n’emmenait
que Bruno ?... Je ne voudrais pas t’abandonner.
Le camion devait passer vers neuf heures, il n’arriva qu’à midi et demi,
une voiture accidentée ayant entravé la circulation un long moment. Pour la
dernière fois, tante Emilie avait eu le temps de préparer un rapide repas que le
complaisant chauffeur accepta, sans façon, de partager, à condition de faire vite,
pour ne pas aggraver le retard.
Puis les trois voyageurs prirent place dans la vaste cabine. Le cœur serré,
Jean-Lou embrassa son père une dernière fois. Le pauvre homme souriait, mais
d’un sourire qui ne trompait pas. Incapable de dissimuler sa peine, il invita le
chauffeur à démarrer très vite, par crainte de ne pouvoir la contenir jusqu’au
bout.
— Pauvre papa ! soupira Jean-Lou en se tournant vers sa tante ; il va être
bien malheureux !
Sous le ciel clair, un assez fort mistral balayait les premières feuilles
mortes des platanes sur la grande route, toujours aussi animée. Ni Jean-Lou ni sa
tante n’avaient envie de parler. Seul Bruno s’intéressait au voyage, aux
véhicules qu’on croisait. Lorsque la grosse voiture contourna Lyon, Jean-Lou
pensa très fort à sa mère, qu’il n’avait revue qu’une seule fois. Ah ! s’il avait pu
s’arrêter ! Mais le chauffeur était pressé.

162
Lyon dépassé, le ciel, si lumineux à Montfaucon, commença à
s’assombrir. Des gouttes de pluie perlèrent sur le pare-brise. Plus loin, dans le
Morvan, la nuit descendit sur la campagne. Le chauffeur alluma ses phares et le
voyage se poursuivit dans l’inconnu.
— Paris est donc si loin, soupirait Jean-Lou, encore plus loin que
l'Espagne ?
Heureux Bruno ! qui, lui, dans son insouciance, s’était endormi sur la
couchette, bercé par les cahots de la route.
Enfin, vers 10 heures du soir, les lumières, de part et d’autre de la route,
se multiplièrent, parfois si rapprochées que, de loin, elles formaient de véritables
grappes.
— Est-ce que nous arrivons à Paris ? demanda Jean-Lou au chauffeur.
— Non, nous contournons la capitale pour éviter les encombrements.
Au passage, il citait des noms : Choisy-le-Roi, Joinville, Montreuil... tous
ignorés de Jean-Lou. La fin du voyage était interminable. Enfin, peu avant
minuit, la grosse voiture ralentit. On arrivait à Bobigny, cette ville au nom
étrange où, dans sa naïveté d’enfant, Jean-Lou croyait autrefois qu’on fabriquait
des bobines.
— N’allez pas plus loin, dit tout à coup la tante Emilie en désignant un
carrefour ; notre rue est trop étroite pour votre camion. Nous habitons d’ailleurs
tout près.
Le routier gara sa lourde machine le long d’un trottoir et, complaisant,
ému par le récit de l’accident que lui avait fait la tante Emilie, aida ses passagers
à porter leurs bagages jusqu’à domicile, mais sans accepter l’invitation d’entrer
pour se rafraîchir et refusant toute gratification.

163
— Vous voyez, dit la tante aux deux enfants en montrant une vieille
bâtisse aux murs sombres, nous habitons là, au deuxième. Entrez, mes petits,
mais ne faites pas de bruit, à cause des voisins.

LES MOTS ------ AVONS-NOUS COMPRIS?------

Rallier. (vient de allier). Se déplacer vers un . Qu'est-ce que accepter « sans façon » ?
endroit précis où on doit retrouver des personnes . Expliquez cette phrase : Incapable de dissimuler...
connues. jusqu'au bout.
Spacieuse. Vaste, qui offre beaucoup d'espace. . Suivez sur une carte le voyage de Montfaucon
Entravé. Être entravé c'est avoir une entrave, c'est- (Orange) à Paris.
à-dire quelque chose qui rend difficile ou empêche . Pourquoi le chauffeur du camion se montre-t-il
tout mouvement. particulièrement complaisant ?
Gratification. Somme d'argent, pourboire qu'on
donne pour un service rendu.

164
47 - L'APPARTEMENT DE TANTE EMILIE

Sur la pointe des pieds, ils suivirent un étroit couloir éclairé par une
veilleuse et grimpèrent un vétuste escalier de bois pour atteindre le deuxième
étage. Tante Emilie prit une clef dans son sac à main et ouvrit une porte.
— Pas de bruit, répéta-t-elle, votre oncle Jean dort sans doute. Mais, en
tournant le bouton de l’électricité, elle aperçut, sur la table de la cuisine, un bout
de papier avec ces mots : « Je suis de service ce soir ; je rentrerai tard. »
— Oui, expliqua-t-elle, vous savez que votre oncle est receveur
d’autobus. Il lui arrive souvent de rentrer en pleine nuit. Du dépôt
d’Aubervilliers où s’arrêtent les voitures, il revient ici sur son cyclomoteur... Il
ne tardera pas.
Puis, montrant fièrement sa cuisine :
— Vous voyez, mes enfants, la place ne manque pas. Habituellement, les
cuisines parisiennes ne sont que des réduits où on se marche sur les pieds. Ici,
on peut prendre les repas à quatre ou cinq... et nous avons aussi deux belles
chambres. Nous sommes plutôt grandement logés.
Jean-Lou se demanda si elle plaisantait ; cette cuisine lui paraissait moins
grande que celle du Relais et trois fois plus petite que celle de Tourette où aurait
pu se tenir un véritable banquet. Non, tante Emilie parlait sérieusement.
— Voici votre chambre, ajouta-t-elle. Je vais vite faire vos deux lits...
mais auparavant, vous allez prendre quelque chose.
— Oh ! oui, dit vivement Bruno, j’ai faim, très faim.
Tandis qu’elle préparait un potage « tout fait » sur son réchaud à gaz, des
pas grincèrent sur le palier. L’oncle Jean rentrait de son travail. Si la tante
Emilie ressemblait à sa sœur au physique comme de caractère, l’oncle Jean
différait assez de papa Plantevin. Plus épais de silhouette, plus jovial, il
plaisantait volontiers, avec un accent faubourien qui contrastait avec celui de sa
femme, laquelle avait gardé presque intact son parler provençal. Car l’oncle Jean
était Parisien, et c’était à Paris que tante Emilie l’avait connu, autrefois, quand
elle était venue, toute jeune, travailler dans la capitale.
L’oncle Jean embrassa les enfants sur les deux joues, se montra ravi de les
recevoir, prit Bruno sur ses genoux et déclara que tous deux se plairaient
sûrement à Bobigny.

165
Mais, malgré son long somme sur la couchette du camion, Bruno, qui était
gros dormeur, sentait ses yeux se fermer. Le dîner terminé, Jean-Lou aida sa
tante à faire les lits et les deux frères se déshabillèrent. A peine sous ses
couvertures, Bruno s’endormit comme une masse. Jean-Lou, lui, était trop
désemparé pour s’abandonner si vite au sommeil. Une grande partie du voyage
s’était effectuée de nuit, dans un monde inconnu. Il se sentait très loin de chez
lui, beaucoup plus loin qu’à Porta de Mar, pourtant séparé de son pays par une
frontière... Et puis, cette chambre, si petite, plus qu’à moitié occupée par les
deux lits, lui donnait une impression d’étouffement.
Au bout d’un moment, pour dissiper cette sensation pénible, il se leva à
tâtons, s’approcha de la fenêtre, écarta les rideaux pour apercevoir la ville. Pas
une lumière ! Les vitres étaient-elles brouillées à ce point ? Sans bruit, il ouvrit
la fenêtre, écarquilla les yeux. Toujours rien ! Toutes les lumières de Paris
n’avaient pourtant pu s’éteindre en même temps !...

166
A force d'ouvrir les yeux, il découvrit enfin, juste devant la fenêtre, à
moins de trois mètres, un mur si sombre, si haut, qu’il dut redresser la tête pour
apercevoir, au-dessus de lui, un minuscule carré de ciel noir d’où tombaient des
gouttes de pluie.
— Oh ! se dit-il avec effroi, la maison de tante Emilie ressemble à une
prison.
Il referma la fenêtre, se recoucha, mais le bienfaisant sommeil ne voulait
toujours pas de lui. Toutes sortes de pensées tournèrent dans sa tête. Il vit sa
mère, sur son lit d’hôpital, papa Plantevin, tout seul au Relais. Il pensa à Suzy.
Suzy ! Ah ! si elle le savait si près ! Pour chasser sa peine, il eut envie de
lui écrire, de lui annoncer qu’il était à Bobigny. Afin de ne pas éveiller son frère,
il tourna l’abat-jour de la lampe et appuya sur le bouton de la lumière.

167
Puis il chercha dans ses affaires un crayon, du papier et, de son lit, les
genoux repliés en guise de pupitre, il commença :

« Chère Suzy,
« Je vais t'apprendre une grande nouvelle... »
Mais il s’arrêta là.
— Non, pas de lettre ! Paris est si près ; demain, je demanderai à tante
Emilie la permission d’aller la voir. Quelle surprise pour Suzy !
Il en éprouva un tel soulagement qu’il lui sembla voir sa chambre
s’agrandir, le grand mur noir reculer.
— Oui, demain, répéta-t-il, demain !
Et, d'un seul coup, le sommeil l’emporta.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Vétusté. Vieux et en mauvais état. . Comment expliquez-vous que ta tante Emilie se


Réduits. Un réduit est un local très étroit, de trouve bien logée ?
dimensions « réduites ». . Qu’est-ce qu'un potage tout fait ?
Au physique. D'allure, de traits, de taille, de . Comment expliquez-vous que la sœur de Mme
corpulence. Plantevin soit venue toute jeune, de Tourette à
Accent faubourien. Accent des habitants des Paris, pour travailler ?
faubourgs de Paris, qui n'est en général pas celui . Que pensez-vous de l’oncle Jean, de son métier ?
des Parisiens authentiques.
Écarquilla. Ouvrit les yeux très grands, pour
chercher à mieux voir.

168
48 - LE PROJET DE JEAN-LOU

A son réveil, Jean-Lou porta tout de suite son regard vers la fenêtre. Il
sauta du lit et s’approcha des vitres. Le mur était toujours là, hideux, stupide
barrière qui empêchait la lumière de pénétrer dans la chambre. En se penchant
sur le vide, il constata que ce mur limitait une cour lilliputienne d’où montaient
des relents de cuisine.
Mais la nuit ne lui avait pas fait oublier son projet d'aller voir Suzy ; il
écarta ses tristes pensées et s’habilla rapidement car sa montre indiquait déjà 9
heures et demie.
Moins en retard de sommeil que lui, Bruno était déjà levé. Installé dans la
cuisine, la serviette au cou, il prenait son petit déjeuner tandis que l’oncle Jean
l’amusait en lui confectionnant de petits animaux avec de la mie de pain pétrie.
— Bonjour Jean-Lou ! dit l’oncle en riant. N’est-ce pas qu’on dort bien à
Bobigny. Ta chambre est si calme.
Et il ajouta :
— Assieds-toi, je vais te faire chauffer ton petit déjeuner pendant que ta
tante fait son marché. A ton âge, tu dois avoir un appétit du tonnerre !
Jean-Lou se laissa verser un grand bol de café au lait. Puis, il pensa qu’il
devait écrire à son père et à sa mère, comme promis, pour les rassurer sur le
voyage.
— A quelle heure le facteur passe-t-il pour ramasser les lettres ?
demanda-t-il.
L’oncle sourit, incrédule.
— Que dis-tu ? Les facteurs de Bobigny ne ramassent pas les lettres. Ils
ont assez à faire en les distribuant. Les lettres sont glissées dans les boîtes.
— Alors, à quelle heure enlève-t-on les lettres des boîtes ? L'oncle Jean
rit de plus belle.
— Ma foi, je n’en sais rien. Il y a au moins sept à huit levées par jour. Je
ne me suis pas amusé à noter les heures.

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Confondu, Jean-Lou comprit qu’il avait beaucoup à apprendre sur la vie
parisienne. Son café au lait achevé, il griffonna deux courtes lettres et l’oncle,
qui n’était pas de service ce matin-là, proposa de descendre avec lui les poster,
en emmenant aussi Bruno.
Jean-Lou fut déçu par ce qu’il vit de Bobigny. Les maisons lui parurent
laides, tristes, avec leurs toits de zinc ou d’ardoise. Paris était-il aussi sombre ?
Ah ! qu’il se sentait loin de chez lui. Heureusement, il retrouverait Suzy. Aller
chez elle ne devait pas être très compliqué.
Cependant, à midi, quand il parla de son projet, il fut étonné de voir la
tante Emilie lever les bras au ciel.
— Quoi ? Circuler tout seul dans Paris ? Tu n’y penses pas, Jean-Lou.
Paris n’est pas Tourette ou Montfaucon. Tu vas te perdre.
Heureusement, le jovial oncle Jean, lui, ne s’affolait pas pour si peu.
— Si je n’étais pas de service cet après-midi, dit-il, je l’aurais
accompagné, mais il faut bien qu'il s’habitue à sortir seul. A son âge, il y avait
belle lurette que je traversais Paris en autobus ou en métro !
— Toi, oui, dit tante Emilie, parce que tu as été élevé à Paris, mais Jean-
Lou ?
— Bah ! tout à l’heure, il m’a raconté son arrivée à Barcelone. Il ne s’est
pas perdu. Pourtant, en Espagne, on ne parle pas un mot de français.
Et il ajouta, en plaisantant.
— Pour qui prends-tu donc ton neveu ?... pour une mauviette ?
Puis, se tournant vers Jean-Lou :
— Voyons, où habite exactement ta petite camarade ?
— Je connais son adresse par cœur : 38, rue Claude-Jorand, dans le
douzième arrondissement.
— Je ne connais pas cette rue Claude-Jorand, fit l’oncle, mais je sais où
est le douzième arrondissement. Attends un instant.
Il déplia un plan de Paris et promena ses gros doigts vers le bas de la
feuille.
— Voilà, fit-il tout à coup, ta rue débouche sur la place Daumesnil, une
grande place avec une fontaine et des lions sculptés.
— C'est ça, dit vivement Jean-Lou, une place avec des lions ; Suzy m’en
a parlé.
— Alors, ouvre toutes grandes tes oreilles et écoute. Voici ton itinéraire :
en bas, au bout de la rue, tu prends l’autobus n° 151 qui te déposera au terminus,
place de la République. Là, tu descends dans le métro.

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— Le métro ! intervint tante Emilie, comme si cet enfant savait ce qu’est
le métro !
— Si, répondit fièrement Jean-Lou, à Barcelone, il y a aussi un métro. Je
l’ai pris.
— Donc, poursuit l’oncle Jean, tu prends le métro, direction Charenton et
du descends à la station Daumesnil. Tu vois, rien de compliqué. D’ailleurs, dans
le métro, on ne se trompe jamais ; il suffit de savoir lire... et tu as une langue,
que diable !
— Oh ! merci ! s’écria Jean-Lou, en sautant au cou de son oncle.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Hideux. Très laid. . Complétez le portrait de l'oncle Jean en donnant


Cour lilliputienne. Aussi petite qu'à Lilliput, la ville trois ou quatre traits de son caractère.
des nains décrite dans un livre célèbre : Les . Si vous le pouvez, procurez-vous un plan du métro
voyages de Cultiver. de Paris et suivez l'itinéraire indiqué par l'oncle
Mauviette. Sens propre : alouette devenue grasse. Jean.
Sens figuré : personne faible, sans énergie, délicate. . Trouvez-vous que le tante Emilie ressemble à sa
sœur ? en quoi ?

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49 - TRIBULATIONS DANS LE MÉTRO

Tandis que l’autobus remporte vers Paris, Jean-Lou pense à l’appartement


de tante Emilie, à la chambre obscure où il devra vivre pendant des semaines,
des mois, avec son petit frère. Bien sûr, son oncle et sa tante se montrent très
gentils ; son oncle, en particulier est très gai, très exubérant. Ce ne sont tout de
même pas ses parents.
Il se reproche presque, à présent, d’avoir écrit de si courtes lettres, ce
matin, celle adressée à maman surtout. Pauvre maman !...
Mais, peu à peu, à mesure qu'il s’éloigne, il se sent gagner par la joie de
revoir Suzy. Il lui semble qu’elle seule saura l’aider à supporter la séparation
d’avec les siens.
— Je retournerai souvent chez elle, se dit-il, peut-être tous les jeudis et
tous les dimanches, puisque nous sommes si près.
Si près ! N’est-ce pas encore une illusion ? Il roule depuis une bonne
demi-heure et l’autobus ne s’arrête toujours pas. Ou plutôt, si, il s’arrête, pour
repartir aussitôt, avec de nouveaux voyageurs. Est-on déjà dans Paris ? Mon
Dieu ! Que cette ville est immense !
Enfin, le gros autobus vert débouche sur une place et le receveur
annonce :
— République ! Tout le monde descend !...
La place est grande, moins belle cependant que la place de Catalogne à
Barcelone. Voyons ! Où est l’entrée du métro ? Il n’a qu’à suivre les passagers
de l’autobus qui se précipitent (pourquoi les Parisiens courent-ils toujours ?)
vers un escalier. Inutile d’acheter un ticket. Avant de partir, l’oncle Jean lui en a
glissé plusieurs dans la poche.
Cependant, le petit Provençal s’aperçoit vite que le métro parisien ne
ressemble en rien à celui de Barcelone. L’oncle Jean a omis de lui dire qu’à cette
station, se coupent et se recoupent quatre ou cinq lignes de chemin de fer
souterrain. Que de couloirs !... Que de pancartes ! De quoi en avoir le vertige.
Enfin, il aperçoit le nom cherché : Charenton, souligné d’une flèche..., mais la
même flèche souligne aussi d’autres noms. Que faire ? Pris dans le tourbillon
des gens qui courent en tous sens, il commence à se sentir perdu.
— Je suis stupide, se dit-il ici, tout le monde parle français !
Alors il s’approche d’une dame qui porte au bras un filet garni de
provisions et, dans le brouhaha, lui demande quel couloir prendre pour aller à
Daumesnil.

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— Tu n’as qu’à me suivre, dit la dame, je vais justement dans cette
direction !
Jean-Lou la suit et, pour la remercier, lui propose de porter son lourd filet.
Une vague inquiétude l’effleure, cependant, en la voyant s’engager dans un
couloir où aucune pancarte n’indique Charenton. Après tout, l’oncle Jean s’est
peut-être trompé. Un receveur d’autobus ne circule pas souvent dans le métro.
D’un couloir, il passe dans un autre couloir, emboîtant le pas à la dame
qui trottine devant lui. Enfin, ils débouchent sur un quai. Toujours un peu
inquiet à cause de ce nom : Charenton, qu’il ne lit nulle part, il cherche à droite,
à gauche.
— Ne te tracasse pas, dit la dame. C’est la bonne direction. Je te ferai
descendre à la station.
Un train arrive. Il se précipite derrière elle dans un wagon. Le train repart.
Des stations défilent. Il essaie de les compter. Il y en a trop. Que c’est loin !
Tout à coup, au neuvième ou dixième arrêt, la dame reprend son filet et le
pousse du coude.
— Descends vite, c’est là !
Il se glisse entre les voyageurs, se retrouve sur un quai, cherche le nom de
la station, qu’il n’a pas eu le temps d’apercevoir. Stupeur ! En lettres blanches
sur fond bleu émaillé, se détache ce mot Miromesnil. Subitement, il comprend :
à cause du brouhaha... ou de son accent méridional, la brave femme a confondu
Miromesnil avec Daumesnil.
Désemparé, n’osant plus s’adresser à personne, Jean-Lou ne trouve
d’autre ressource que de consulter un plan du métro placardé au mur de la
station... et s’aperçoit avec effroi qu’il se trouve à l’autre bout de Paris,
exactement à l’opposé de la place Daumesnil.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Tribulations. Ennuis, soucis, tourments, embarras. . Que signifie : emboîter le pas à quelqu'un ?
Exubérant. Qui exprime volontiers ses sentiments, . Le mot tourbillon est-il pris dans son sens propre ?
qui parle beaucoup. . D'après ce texte, quelle impression vous donne le
Omis. Qui n'a pas été dit, ou fait (soit métro parisien ?
volontairement, soit involontairement). . Relevez tous les mots ou expressions qui
Brouhaha. Bruit de voix confus. soulignent l'attitude pressée des Parisiens.
Placardé. Affiché. {le mot placard désigne à la fois
un meuble et une affiche).

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50 - PORTE CLOSE
Eh oui ! Jean-Lou se trouve à l’autre bout de Paris. Mais sa mésaventure
lui sert de leçon. Il s’aperçoit qu’en détaillant le plan, le métro révèle tous ses
secrets.
Il ne lui reste plus qu’à revenir sur ses pas jusqu’au labyrinthe de la place
de la République pour reprendre la bonne direction. Malheureusement cette
stupide erreur d’aiguillage lui a fait perdre du temps. Sa montre marque déjà 3
heures.
Suivant scrupuleusement les indications accompagnées de flèches ou de
doigts tendus, il déambule dans les couloirs. Ah ! ces couloirs ! Le sol de Paris
est-il entièrement truffé de ces souterrains à l’atmosphère irrespirable ? A la
fameuse station si embrouillée, il retrouve enfin sa pancarte. Cependant, par
précaution, il se renseigne auprès d’un passant, s’appliquant à répéter très fort,
deux ou trois fois, le mot : Daumesnil.
— Pas la peine de hurler ! Je ne suis pas sourd, fait l’homme vexé. Si tu
ne sais pas lire, retourne à l'école !

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Et le voici de nouveau roulant sous terre. Déjà 3 heures et demie ! Il
pourra juste rester quelques instants chez Suzy puisque tante Emilie lui a bien
recommandé d’être de retour avant huit heures. Oh ! pourquoi ce Paris est-il si
grand ?
Daumesnil !... Son cœur se met à battre. Éperdument, il court vers la
sortie, grimpe quatre à quatre un escalier et surgit, en plein air, devant la
fameuse fontaine aux lions. Une marchande de fleurs lui indique la rue Claude-
Jorand, toute proche. Voici le N° 38. Il s’agit d’une maison de cinq étages qui a
sans doute été belle, autrefois, mais que les années, la fumée des autos, ont
noircie et dégradée. Au fond du couloir d’entrée, une pancarte : « L’ascenseur
est en dérangement ». Jean-Lou se moque bien de cet engin. Il n’est d’ailleurs
jamais monté dans un ascenseur. Résolument, il s’élance dans l’escalier. Une
main l’arrête au passage.
— Où cours-tu si vite ?
C’est la concierge. Jean-Lou ignore encore ce qu’est une concierge. Que
lui veut cette femme à l'air plutôt revêche ?
— Chez qui vas-tu ?
— Chez M. et Mme Sauthier.
— Tu sais où ils habitent ?
Jean-Lou se trouble. Au fait, il ne se souvient plus de l’étage.
— Je... je lirai le nom sur les portes. La concierge hausse les épaules.
— A Paris on ne met pas de nom sur les portes. D’où sors-tu donc ?
— Ah ! fait Jean-Lou interloqué, je... je ne savais pas.
Alors, la concierge retire la main qui barrait le passage dans l'escalier et,
d’une voix de robot :
— Quatrième étage, première porte à gauche !...
Libéré, Jean-Lou reprend son ascension, arrive essoufflé au quatrième
palier. Tremblant d’émotion, il sonne à la porte de gauche. Pas de réponse. Il
sonne une seconde fois. Personne ne vient ouvrir. Suzy et sa mère ne sont pas
chez elles. Il consulte sa montre. 4 heures 10 ! Il calcule combien de temps il
peut attendre pour ne pas être en retard à Bobigny. Appuyé contre la porte, il
essaie de prendre patience. Des gens montent ou descendent, maugréant contre
l’ascenseur en panne et lui lançant, au passage, un regard curieux.
5 heures ! Fatigué de rester debout, il s’est assis sur une marche. Où est sa
belle joie de tout à l'heure ? Il se croit revenu à Barcelone, dans le petit café où il
attendait M. Sauthier. Toutes sortes d’idées lui passent par la tête. Puisque les
vacances ne sont pas encore finies, Suzy est repartie quelque part avec ses
parents. Oh ! il avait tant compté sur cette rencontre avec sa « sœur » comme il
se plaît à appeler sa petite camarade !

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5 heures et demie !... 6 heures ! Le cœur lourd, il jette un dernier regard
vers la porte et descend l’escalier, sans bruit, pour ne pas éveiller l’attention de
l'étrange femme qui l’a interpellé tout à l’heure.
Tristement, il se dirige vers la bouche du métro et, sans même un coup
d’œil vers la fontaine aux lions, descend les marches de l'escalier. Mais tout à
coup, il s’arrête. Son cœur fait un bond dans sa poitrine. Au bas des marches
viennent d’apparaître une dame et une fillette, les bras chargés de paquets.
— Suzy !... Suzy !....

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Labyrinthe. Dans l'antiquité : édifice composé d'un . Pourquoi Jean-Lou prononce-t-il très fort et
grand nombre de pièces disposées de telle façon plusieurs fois le mot : Daumesnil, devant le
qu'il était impossible de retrouver la sortie. passant ?
Scrupuleusement. Soigneusement, fidèlement. . Qu'est-ce qu'une maison dégradée (nous avons
Truffé. Entièrement occupé par les souterrains, déjà vu ce mot).
comme un pâté est rempli de truffes. . Pourquoi la concierge arrête-t-elle Jean-Lou ?
Revêche. Peu aimable. Synonyme : rébarbatif. Quel est le rôle d'une concierge ?
Maugréant. S'emportant, protestant, se plaignant . Quelle différence faites-vous entre : appeler et
d'une façon peu aimable. interpeller ?

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51 - UNE BONNE SOIRÉE

- Jean-Lou !... Toi !... ici !... à Paris ?...


Suzy n’en croit pas ses yeux. Figée sur une marche, elle se demande si
elle ne se méprend pas. Jean-Lou se précipite vers elle et les deux enfants
tombent dans les bras l’un de l’autre.
— Oui, Suzy, je suis arrivé hier de Montfaucon, avec mon petit frère.
Nous allons rester chez ma tante de Bobigny pendant que maman est à l’hôpital.
Je voulais te faire une surprise. Tu n’étais pas chez toi. J’ai attendu longtemps
devant ta porte. Je repartais.
— Repartir déjà ? fait vivement Mme Sauthier, à peine revenue, elle
aussi, de son étonnement.
— J’ai promis à ma tante d'être rentré avant huit heures. Je ne savais pas
que Bobigny était si loin d’ici.
— Non, mon petit Jean-Lou, nous ne te laissons pas t’en aller ainsi. Il y a
sûrement moyen de s’arranger. Un voisin de ta tante possède-t-il le téléphone ?
— Oui, l’épicier, au rez-de-chaussée. Il est très gentil.
— Alors, viens chez nous, je le prierai de prévenir ta tante et, ce soir,
mon mari te reconduira en voiture.
— Oh ! oui, approuve Suzy, tu dîneras avec nous. Ce sera merveilleux !
Tous trois remontent la rue Claude-Jorand, tandis que Mme Sauthier s’inquiète
de la santé de maman Plantevin.

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En pénétrant dans l’appartement devant lequel il a attendu si longtemps,
Jean-Lou se sent impressionné. Les meubles lui paraissent très beaux ; il ose à
peine marcher sur la moquette qui recouvre le parquet. Pendant que Mme
Sauthier s’empresse de téléphoner à Bobigny, Suzy lui fait visiter les lieux.
— Tu sais Jean-Lou, ce n’est pas très grand chez nous, moins grand qu’à
Porta de Mar. Voici la salle de séjour où nous prenons nos repas... La minuscule
chambre de mes parents, avec tous les livres de papa sur des rayonnages. C’est
là qu’il travaille, le soir, pour moins entendre les bruits de la rue. Et puis voici
ma chambre, avec le petit bureau où je fais mes devoirs en temps de classe.
Jean-Lou constate qu’elle a encadré une photo prise en Espagne où il se
reconnaît à côté d’elle, sur la plage.
— Et Gil, demande-t-il sans arrière-pensée, tu l’as revu depuis ton
retour ?
— Non. Paris est grand. Il habite un quartier très éloigné, du côté de la
Porte d’Auteuil. Je ne le reverrai peut-être jamais.
— Jamais ? répète Jean-Lou.
Un voile de tristesse passe sur son front. Les petits Parisiens oublient-ils si
vite ? Le sachant à Bobigny, Suzy se serait-elle dérangée si lui, Jean-Lou n’était
pas d'abord venu la voir ?
Mais, cette pensée, la subtile Suzy l’a tout de suite devinée.
— Tu comprends, fait-elle vivement, Gil n'était qu’un simple camarade
de vacances. Toi, ce n’est pas la même chose...
Tandis qu’ils terminent la visite de l’appartement, M. Sauthier rentre de
son travail et manifeste son étonnement en voyant Jean-Lou, chez lui, à Paris.
— Ah ! par exemple, voilà notre petit Espagnol devenu Parisien ! Quelle
surprise !
Mme Sauthier se hâte de préparer le repas et on passe à table.
Naturellement, il est beaucoup question de l'accident. Tout le monde se réjouit
de savoir Mme Plantevin hors de danger. Puis, à l’approche de la rentrée
scolaire, M. Sauthier demande à Jean-Lou quelle classe il va suivre et dans quel
établissement de Bobigny.
— Je vais entrer en sixième au lycée, dit le petit Provençal, cachant de
son mieux l’inquiétude que lui cause ce changement d’école. Mon oncle doit
m’y faire inscrire demain.
— Au lycée, répète Suzy avec admiration. Moi, je n’y entrerai que
l’année prochaine. Je suis moins en avance que toi.
Jean-Lou est heureux. Il a oublié sa gêne de tout à l’heure en pénétrant
dans cet appartement qui lui a paru si luxueux. Cependant, vers 9 heures, quand
M. Sauthier décide de le reconduire en voiture à Bobigny, il proteste de toutes
ses forces, disant qu’il peut très bien rentrer seul. Il ne voudrait surtout pas que
M. Sauthier voie le pauvre appartement de sa tante, sa chambre si sombre, si
triste.

180
Le père de Susy insiste, en plaisantant.
— Nous te savons capable de te débrouiller seul, mais le soir les autobus
sont moins fréquents, tu risquerais de rentrer fort tard... et puis, je suis sûr que
Suzy brûle de savoir où tu vis, comment tu es installé... n'est-ce pas Suzy ?

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Méprend. Se méprendre c'est se tromper sur . Quelle différence entre une « moquette » et un
quelqu'un, sur quelque chose. « tapis » ?
Arrière-pensée. Pensée qu'on n'ose avouer. Brûle. A . L'appartement des Sauthier est-il grand ? Justifiez
très envie. votre réponse par le plus de détails possible.
. Quand Jean-Lou retrouve Suzy et sa mère, il a très
envie de ne pas rentrer tout de suite à Bobigny.
Quel détail l'indique ?

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52 - MONSIEUR LE PROVISEUR
Le lendemain matin, en allant faire ses commissions, la tante Emilie avait
emmené Bruno pour le faire inscrire à l’école du quartier. Pas du tout intimidé,
Bruno était rentré très fier, disant que sa nouvelle école était au moins deux fois
plus grande que celle de Montfaucon et que la cour cimentée serait sûrement
pratique pour jouer aux billes.
Jean-Lou, lui, devait se rendre au lycée avec son oncle dans le courant de
l'après-midi. Moins désinvolte que Bruno, il se faisait du souci pour cette visite à
M. le Proviseur, un personnage beaucoup plus important que le modeste et
simple M. Sahune, et certainement plus sévère que le directeur de Montfaucon.
Autre chose le préoccupait aussi. La veille, M. Sauthier avait laissé entendre que
le lycée de Bobigny, comme tous les lycées de la région parisienne, était
probablement déjà complet et qu’il aurait beaucoup de peine à y être admis, si
peu de jours avant la rentrée.
C’est donc avec appréhension qu’il quitta la rue du Cheval-Rouge (la rue
de la tante Emilie) pour cette visite. Le lycée contrastait étrangement avec la
vieille ville de Bobigny. C’était un impressionnant bâtiment blanc, tout neuf, en
service depuis la dernière rentrée seulement. De loin, il faisait penser à une
immense usine... mais une usine nette, propre, bien différente de celles de
Bobigny.
— Suis-moi, dit l’oncle Jean, en pénétrant dans une cour où les arbres,
minces comme des canisses, n’avaient pas eu le temps de pousser. Nous allons
nous adresser au concierge.
Le concierge ! Jean-Lou commençait à mesurer l’importance de ces
cerbères parisiens. Dans le bâtiment réservé à l’administration, celui-ci se tenait
derrière un guichet.

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— Je désirerais être reçu par monsieur le Proviseur, dit l’oncle.
— Pour quel motif ?
— L’inscription d’un nouvel élève.
Le concierge parut scandalisé.
— A quatre jours de la rentrée ?... Vous n’y pensez pas. Le lycée est
complet, archi-complet !
Mais l’oncle Jean n’était pas homme à se démonter facilement.
— Je m’en doute, fit-il, je tiens tout de même à voir le proviseur.
— Bien, bien, soupira le concierge. Suivez ce couloir et prenez rang dans
la salle, au bout, à droite... mais je vous préviens, c’est complet.
Sept ou huit personnes attendaient dans cette salle, des parents d’élèves,
certainement. De temps à autre, un monsieur à demi-chauve et aux yeux cerclés
de lunettes d’écaille faisait sortir un visiteur et en appelait un autre. Jean-Lou
était de plus en plus inquiet. En effet, l’oncle Jean avait lié conversation avec ses
voisins qui confirmaient les dires du concierge, à savoir que le lycée refusait les
nouveaux élèves. Pauvre Jean-Lou ! Devrait-il retourner à l’école primaire avec
Bruno, lui qui avait annoncé fièrement à Suzy son entrée au lycée ?
Enfin, arriva son tour. Le proviseur, c’est-à-dire le monsieur aux lunettes
d’écaille, l’introduisit, avec son oncle, dans un immense bureau, luxueux, garni
de fauteuils. Mais tout de suite, en apprenant qu'il s’agissait d’une inscription en
sixième, le grand maître des lieux fronça les sourcils.
— Je regrette, dit-il, nous ne pouvons plus accepter personne. Toutes nos
classes sont déjà surchargées.
Cependant, l’oncle Jean expliqua le cas de son neveu, le terrible accident
survenu à sa belle-sœur. Puis il fit état des excellentes notes du petit Provençal.
— Évidemment, fit le proviseur, en tapotant son bureau avec le bout d’un
crayon, c’est regrettable, très regrettable...
Puis, après une hésitation :
— Vous avez apporté les papiers concernant cet enfant ?
— Les voici, dit vivement l’oncle Jean.

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Le proviseur parcourut les diverses feuilles, s’attarda sur les relevés de
notes, leva un instant les yeux vers Jean-Lou, regarda de nouveau les papiers et
déclara :
— En effet, le cas est digne d’intérêt... et les résultats de cet enfant sont
excellents.
Il réfléchit encore, puis se leva et dit :
— Veuillez passer dans le bureau de monsieur le Censeur. Je vais le
prévenir. Il inscrira cet élève en sixième classique.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Désinvolte. Qui prend les choses à la légère, d'une . Qu'est-ce que l'appréhension ? Le texte doit vous
façon libre, sans se tracasser. aider à expliquer ce mot.
Cerbère. Dans l'antiquité grecque : chien à trois . Expliquez cette phrase : Jean-Lou commençait à
têtes qui gardait l'entrée de l'enfer. Sens actuel : mesurer... parisiens.
gardien sévère et peu aimable. . L'oncle Jean ne se démontait pas, qu'entendez-
Censeur. Tandis que le proviseur est le directeur de vous par là ?
l'ensemble d'un lycée, le censeur est plus . Que signifie « faire état » de quelque chose ?
particulièrement chargé de l'organisation des . Quelles sont les deux raisons qui incitent le
études. proviseur à accepter Jean-Lou ?

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53 - LA RENTRÉE

Jean-Lou était admis en sixième classique, autrement dit il allait aborder


l’étude du latin. Il n’avait aucune idée de cette langue bizarre que personne ne
parle, mais il se rappelait que M. Sahune la connaissait et la tenait en haute
estime. Alors il était heureux de suivre le même chemin que son ancien maître.
Cependant, avant l’apprentissage du latin, il y avait la rentrée et Jean-Lou
n’avait pas oublié son arrivée à l’école de Montfaucon, les rires des élèves, la
malencontreuse irruption, en pleine classe, de son pauvre Piboule, et le tendre
mais déplacé baiser de sa mère. Bien sûr, cette fois-ci, il n’arriverait pas en
pleine leçon, mais à Bobigny, au lieu d'une centaine d’élèves, il en trouverait
mille, deux mille... et pas de petits provinciaux ; des Parisiens délurés que son
accent ne tromperait pas.
Ah ! son accent ! A plusieurs reprises, au cours de promenades avec son
oncle, il avait rencontré des gens qui disaient en souriant :
— On voit que votre neveu arrive du Midi, monsieur Noisiel ; sa voix
chante comme une cigale.
Ces gens-là, amusés, ne se moquaient pas de lui... mais ses futurs
camarades ? Alors, l’idée lui vint d’apprendre à parler « pointu » ainsi qu’on
définit, en Provence, l’accent parisien. Chaque fois qu’il se trouvait seul, il
essayait d’imiter la prononciation un peu grasseyante de son oncle. Hélas ! au
moment où il croyait y parvenir, sa voix se remettait à chanter les consonnes,
plus sonore, plus éclatante que jamais.
Enfin, le grand jour arriva. Pour cette rentrée au lycée, Jean-Lou avait
jugé indispensable de revêtir son beau complet du dimanche. Il choisit
également sa plus belle chemise, une chemise rayée de petits fils bleus qui
paraissait presque blanche. Avec une telle chemise, une cravate s’imposait.
Jusqu’à présent, il n’en avait presque jamais porté. Pour lui faire plaisir, la tante
Emilie chercha celle de son mari qui lui conviendrait le mieux. Mais la plus
courte était encore si longue pour lui qu’il eut beaucoup de peine à en faire
disparaître les extrémités dans la ceinture de son pantalon.
Naturellement, il avait recommandé à l’oncle Jean... et surtout à la tante
Emilie, de ne pas l’accompagner, par crainte d’être ridicule.
C’est donc seul, son cartable sous le bras, qu’il quitta la rue du Cheval-
Rouge, serrant dans le creux de sa main un précieux petit papier délivré par M.
le Censeur, où se lisaient ces signes mystérieux : « 6 e A 3 », incompréhensibles,
mais sûrement très importants.

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Tout à coup, au bout d’une rue, devant les grilles du lycée, il aperçut une
véritable marée humaine. Il lui sembla que tout ce que Bobigny comptait
d’enfants était rassemblé là... Il n’y avait d’ailleurs pas que des enfants. A son
grand étonnement, les plus jeunes, ceux qui comme lui, entraient pour la
première fois au lycée, étaient accompagnés de leur père ou, plus souvent, de
leur mère... si bien qu’il éprouva une sorte de malaise à se voir seul, perdu dans
la foule des « nouveaux ».
— J’ai l’air d’un orphelin, se dit-il.
Et il réalisa subitement qu’en effet, il était presque orphelin puisque ses
parents se trouvaient à des centaines de kilomètres de Bobigny. Il eut
l’impression que toutes les mères le regardaient d’un air apitoyé en pensant : un
orphelin, c’est sûrement un orphelin.
Heureusement, au même moment, une voix, sortie d’un haut-parleur,
annonça l’ouverture des grilles en précisant que les parents étaient invités à ne
pas pénétrer dans l’enceinte du lycée.
Soulagé, il se laissa emporter par le flot impétueux de deux mille garçons
se ruant en criant vers le portail, et il se retrouva dans la cour, à demi étouffé,
échevelé, sa cravate hors de son pantalon, pendant jusqu’à ses genoux, mais
ayant miraculeusement conservé, au creux de la main, son précieux bout de
papier.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Irruption. Entrée soudaine, rapide, précipitée. . Dans le mot grasseyantes on retrouve l'adjectif
Déplacé. Ici, ce verbe n'indique pas un changement gras. Qu'est-ce qu'une prononciation grasseyante ?
de place. Il signifie : qui n'est pas à sa place, qui . Une marée humaine : que veut exprimer l'auteur
n'est pas convenable. par ces mots ?
Délurés. A l'esprit vif, dégourdis. . Se ruer. Le sens de ce verbe est-il plus fort ou plus
Enceinte. Clôture entourant le lycée. faible que : s'élancer ou se précipiter ?
Impétueux. Emporté, fougueux, irrésistible. (Au . Pourquoi Jean-Lou est-il soulagé à l'appel du haut-
sens propre, s'emploie pour désigner un cours d'eau parleur ?
très rapide et violent. . Quel passage comique relevez-vous dans ce
texte ?

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54 - LA RENTRÉE (suite)

Les « nouveaux » à présent séparés de leurs parents, Jean-Lou oublie son


impression d'être orphelin... mais autre chose le préoccupe. Tout à l’heure, en
quittant la rue du Cheval-Rouge, il s’est juré de rester bouche cousue jusqu’à
l’entrée en classe... à cause de son accent. Ses camarades apprendront bien assez
tôt, au moment de l’appel, qu’il n'est pas Parisien comme eux. Alors, pour
n’avoir pas à parler, il se tient à l’écart des petits groupes qui se sont
spontanément formés.
A vrai dire, sa tenue aussi l’ennuie un peu. Il a cru bien faire en endossant
son complet du dimanche, en choisissant sa plus belle chemise et en arborant
une cravate. Or, par ce temps frais et brumeux, cravates et chemises claires sont
rares. Pour la plupart, ces garçons portent des chemises de couleur, des pull-over
à col roulé, sous des vestes plus ou moins usagées... et beaucoup de pantalons
sont loin d’avoir suivi la croissance de leurs propriétaires. En somme, à
Montfaucon, Jean-Lou s’était fait une idée fausse des Parisiens qu’il croyait tous
riches. Il se rend compte qu’au milieu de ces enfants d’ouvriers, c’est lui, le fils
d’un simple pompiste, qui a l’air d’un petit bourgeois. Alors, à l’écart de la
foule, discrètement, il dénoue la belle cravate de l’oncle Jean et la fourre dans sa
poche.
Soudain, aux quatre coins de l’immense lycée, retentit une sonnerie
électrique. Après plusieurs annonces concernant les grandes classes, le haut-
parleur invite les élèves de sixième à se rassembler devant certain bâtiment, au
fond de la cour. Une nouvelle ruée et une série de bousculades entraînent Jean-
Lou avec le troupeau. Perché sur un perron, un surveillant s’égosille et gesticule
pour désigner des emplacements :
— 6e B1... 6e B2... 6e B3... 6e B4...
— Et moi ? se demande Jean-Lou en regardant son papier. Mais
l’énumération n’est pas terminée.
- 6e A1... 6e A2... 6e A3...
C’est pour lui ! Ah ! Voilà donc l'explication des signes cabalistiques. Ils
désignaient les classes !
Jean-Lou se dirige vers l’endroit indiqué... en s’arrangeant pour rester un
peu en arrière des élèves qui, désormais, seront ses compagnons. Parmi eux,
deux petits mulâtres aux cheveux crépus ne sont pas plus Parisiens que lui.
Personne ne songe à se moquer d’eux. En est-il rassuré pour autant ? Non, il
pense toujours à son accent.

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Sitôt les élèves rangés, un professeur apparaît à la tête de la double file, un
jeune professeur d’une trentaine d’années, pas davantage, et qui porte une
abondante chevelure noire.
— Il paraît que c’est notre « prof » de latin, dit une voix, devant Jean-
Lou.
Sans perdre de temps, le jeune professeur fait signe à ses élèves d’entrer.
Toujours bon dernier, Jean-Lou pénètre dans une classe. Il s’assied à une table,
au hasard, à côté d’un grand garçon aux cheveux couleur de paille et aux yeux
bleu pâle qui le dépasse de tout une tête.
— Moi, je redouble ma sixième, déclare, sans plus de façon, celui-ci à
Jean-Lou. J’étais déjà ici l’an dernier... mais pas avec ce « prof » ; il n’était pas
au lycée... Et toi, tu es nouveau ?
Jean-Lou se contente de répondre par un signe de tête. Pourtant, tout à
l’heure, au moment de l’appel, il sera bien obligé de faire entendre sa voix.
A peine arrivé à son estrade, le professeur s’arrête sur une marche et,
souriant, souhaite la bienvenue à ses nouveaux élèves. Stupeur ! Jean-Lou n’en
croit pas ses oreilles !... Son professeur de latin parle avec l’accent méridional,
un accent si prononcé, si chantant, qu’on le dirait débarqué le matin même
d’Avignon ou de Carpentras.
— Chic ! fait le garçon aux cheveux couleur de paille, j’aime bien les
gens du Midi. Ils sont plus gais que les Parisiens... et à toi, il te plaît ?
Alors, délivré de sa hantise, comprenant soudain qu’il s’est sottement
monté la tête, Jean-Lou se penche vers son camarade et lui glisse en souriant :
— Moi aussi, je viens du Midi !...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

S'égosille. Crie très fort, à s'en abîmer le gosier, . Traduisez autrement cette phrase : beaucoup de
c'est-à-dire la gorge. pantalons... propriétaire.
Cabalistiques. Au sens propre : qui ont rapport à la . Quel était le sens du mot bourgeois au Moyen
cabale, à la magie. Ici, signes mystérieux. Age ? Quel est son sens actuel ?
Mulâtres. Enfants dont l'un des parents est de race . Nous avons déjà vu le mot hantise. Employez-le
blanche et l'autre de race noire. dans une phrase.
Crépus. Frisés d'une façon très serrée, en très . Quelle impression vous fait cette grande école ?
courtes bouclettes. Quand vous entrerez au lycée, à votre tour,
aimeriez-vous un semblable établissement ?

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55 - DES DÉBUTS DIFFICILES

Les premiers jours, Jean-Lou se trouva tout dérouté, au lycée, malgré la


gentillesse de ses camarades qui, loin d’ironiser sur son accent, enviaient plutôt
son origine méridionale.
Non, ce qui le désorientait, c’était le lycée lui-même, la façon dont on y
donnait l’enseignement. A Montfaucon comme à Tourette, il n’avait jamais eu
qu’un seul maître qu’il retrouvait chaque jour pendant six heures, un maître qui
apprenait vite à connaître ses élèves, savait encourager les timides, stimuler les
paresseux, rabattre le caquet des vantards et au besoin, comme cela arrivait à M.
Sahune, consoler d’un gros chagrin.
Au lycée de Bobigny, Jean-Lou et ses quarante-et-un camarades avaient
sept professeurs qui se relayaient d’heure en heure et enseignaient aussi d’autres
classes. Certains étaient très sympathiques, comme les professeurs de latin et
d’histoire, d’autres moins. De toute façon, au bout de trois semaines, ni les uns
ni les autres n’avaient encore fait vraiment connaissance avec leurs disciples.
Jean-Lou souffrait de cette atmosphère si différente de celle de l’école primaire
où l’instituteur joue un rôle paternel. Bien sûr, il n’était pas seul à éprouver le
sentiment d’être livré à lui-même ; cela ne le consolait qu’à demi.
Le travail non plus ne s’organisait pas de la même façon. A Tourette, M.
Sahune indiquait, chaque soir, les leçons et exercices pour le lendemain. Ici, les
devoirs, consignés sur un cahier spécial appelé cahier de textes, étaient donnés
une semaine, voire quinze jours à l’avance. Il fallait donc répartir
convenablement son travail afin d’éviter les soirées trop chargées qui
obligeraient à des veilles prolongées.
— Bien sûr, se disait Jean-Lou, nous ne sommes plus de petits garçons,
nous devons savoir nous arranger. Tout de même, on ne s’occupe guère de nous.
Par contre, certaines de ses appréhensions étaient tombées d’un seul coup.
Le latin et l’anglais, jugés par avance rébarbatifs, se révélaient presque
amusants... plus que le calcul (pardon, les mathématiques !) assez différentes de
ce qu’il imaginait.

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Ainsi, depuis trois semaines, Jean-Lou essayait, avec beaucoup de bonne
volonté, de s’adapter à cette nouvelle vie. Ce n’était pas toujours facile. Elle
bouleversait trop ses habitudes de petit campagnard. Pendant les heures de
cours, pris par le travail, il ne se jugeait guère différent de ses camarades ; mais
le soir, après le dîner, quand il se retrouvait dans sa chambre à côté de Bruno
déjà endormi, toutes sortes d’idées lui traversaient l’esprit. Ses premières
pensées étaient toujours pour sa mère dont il ne recevait des nouvelles que par
l’intermédiaire de papa Plantevin puisqu’elle ne pouvait encore se servir de ses
doigts pour écrire. Papa Plantevin avait beau assurer qu’elle allait mieux et
commençait à se lever, il demeurait inquiet. Il lui semblait que l’accident
remontait à trois ou quatre mois, au moins, et que, plus jamais, la famille ne se
retrouverait réunie comme à Tourette.
Alors, il se laissait aller à pleurer doucement, sans bruit, mais au bout
d’un moment il se raidissait, se reprochant ces larmes qui n’étaient plus de son
âge.
— Non, se disait-il, j’ai tort de me plaindre. Maman est plus malheureuse
que moi... et papa aussi. De toute façon, si je n’étais pas venu à Bobigny, je
serais en pension, à Orange ; je ne rentrerais chez moi qu’une fois par semaine.
Ici, mon oncle et ma tante me gâtent comme mes parents... et puis, j’ai Suzy. Je
peux la voir chaque dimanche, nous passons ensemble tout l’après-midi.
Et, emporté contre lui-même, il se jugeait durement.
— Un vilain petit égoïste, voilà ce que je suis.
Alors, pour retrouver le calme, il prenait une feuille de papier, un crayon,
et écrivait une longue lettre à sa mère, une lettre où il ne disait rien de tout ce qui
l’attristait mais parlait de son travail, de ses camarades, de sa tante qui avait fait
un gros gâteau pour l’anniversaire de Bruno et, bien sûr, de sa chère Suzy.

LES MOTS
AVONS-NOUS COMPRIS ?
Ironiser. Plaisanter d'un façon un peu moqueuse.
Stimuler. Exciter, donner de l'énergie. . Nous avons déjà vu l'expression : être dérouté.
Caquet. Au sens propre : cri de la poule qui va Que signifie-t-elle ?
pondre. Au sens figuré : bavardage incessant et sans . D'après le texte, que signifie : devoirs consignés
intérêt. sur un cahier ?
Disciple. Celui qui étudie sous la direction d'un . Pourquoi cette rectification de l'auteur ...pardon,
maître. Élève. les mathématiques ?
Voire. Adverbe qui signifie : vraiment, même. N'a . Jean-Lou se juge égoïste. L'est-il vraiment ?
aucun rapport avec le verbe voir. . Demandez à vos anciens camarades qui ont quitté
Rébarbatifs. Rebutants, peu engageants, qui l'école primaire pour le collège ou le lycée s'ils ont
manquent d'attrait. Qui répugnent. eu, au début, les mêmes réactions que Jean-Lou.

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56 - LES RENDEZ-VOUS DU DIMANCHE
Ainsi, chaque dimanche, Jean-Lou allait voir Suzy. Il partait assez tôt le
matin, pour arriver à la place Daumesnil vers dix heures. Quand le temps n’était
ni trop froid, ni trop humide, Suzy prenait plaisir à venir l’attendre devant la
bouche de métro et ils montaient la rue Claude-Jorand en devisant. Que de
choses à se dire après une longue semaine ! Naturellement, Jean-Lou parlait
surtout de son lycée, de ses professeurs, de ses camarades, et plus
particulièrement d’un petit Algérien nommé Mohamed Sabou, qu’il estimait
plus malheureux que lui et prenait sous sa protection.
Puis, quand l’ascenseur n’était pas en panne, ils montaient directement au
quatrième sous le regard curieux de la concierge, une brave femme, pourtant,
d’après Suzy.
Jean-Lou trouvait M. Sauthier dans la salle de séjour, parcourant les
journaux et revues qu’il n’avait pas eu le temps de lire pendant la semaine, et
Mme Sauthier dans sa minuscule cuisine où elle n’avait qu’un pas à faire pour
aller du fourneau à l’évier ou aux placards.
Les parents de Suzy, eux aussi passés par le lycée, autrefois, ne
s’étonnaient pas du désarroi de Jean-Lou. Comprenant mieux ses difficultés que
l’oncle et la tante de Bobigny qui n’avaient pas eu la chance de poursuivre leurs
études, ils le rassuraient, l’encourageaient, l’aidaient aussi parfois à trouver la
solution d’un problème d’arithmétique resté en panne, ou à traduire une perfide
phrase de latin.

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Ensuite, on passait à table et, au dessert, M. Sauthier demandait :
— Alors, mes enfants, que décidez-vous pour cet après-midi ?
En général, Suzy choisissait le but de la promenade. Jean-Lou ne
manifestait aucune préférence. Tout était nouveau, pour lui. Par conséquent, tout
l’intéressait.
Le premier dimanche, Suzy l’avait emmené au Bois de Vincennes tout
proche, visiter le parc zoologique. Ils s’y étaient rendus à pied... avec une bonne
provision de pain et de cacahuètes pour jeter aux animaux. Le dimanche suivant,
M. Sauthier les avait conduits à la Tour Eiffel. En vraie petite Parisienne, Suzy
n’y était jamais montée... et en vrai petit provincial, Jean-Lou rêvait d’en faire
l’ascension. Malheureusement, ce jour-là, comme beaucoup d’autres de ce mois
d’octobre, un ciel gris et brumeux recouvrait la capitale. Lorsque l’ascenseur les
avait déposés au sommet de l’imposante tour métallique, ils s’étaient trouvés
dans les nuages et n’avaient rien vu de Paris.
Mme Sauthier les accompagnait rarement dans ces promenades et Jean-
Lou s’en étonnait un peu. Toujours scrupuleux, il demanda un jour à Suzy s’il ne
dérangeait pas sa maman en venant ainsi, chaque dimanche, rue Claude-Jorand.
— Au contraire, répondit Suzy, elle t’aime beaucoup et tu la distrais.
Mais maman n’a pas une très bonne santé. Tu l’as vu, cet été, en Espagne. L’air
de la Méditerranée ne lui réussissait pas... celui de Paris non plus, à cause du
bruit et du ciel gris. Un docteur lui a conseillé d'aller vivre en province, dans le
Midi de préférence, mais pas au bord de la mer.
— Oui, soupira Jean-Lou, ce n’est que le mois d’octobre et on se croirait
déjà en hiver. Dans sa lettre d’hier, papa me disait que le soleil était si chaud
encore, à Montfaucon, qu’il avait travaillé toute la journée en bras de chemise...
Le ciel est-il toujours aussi gris, à Paris, en automne ?
— Pas toujours, mais souvent, à cause des usines, des autos et des
centaines de milliers de cheminées.
— Et en plein hiver, il fait très froid ?
— Cela arrive... mais tu verras comme Paris est beau, en décembre, à
l’approche de Noël, quand les grands magasins illuminent leurs vitrines. Tu n’en
croiras pas tes yeux. Pendant les vacances de fin d’année, je t’emmènerai les
voir et puis... et puis...
Elle s’arrêta, embarrassée, et rougit.
- Et puis ? répéta Jean-Lou.
- J’ai eu la langue trop longue ! Tant pis, je peux bien te le dire.

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Nous voulions te faire une surprise, maman et moi. Tu viendras
réveillonner chez nous. Pour que tu ne sois pas obligé de rentrer à Bobigny dans
la nuit, tu coucheras sur le divan de la salle de séjour.
— Oh ! Suzy, tu as déjà pensé à Noël ! Chez nous aussi, en Provence,
c'est une grande fête.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

En devisant. En bavardant tranquillement, . D'après le texte, expliquez le sens du mot


familièrement. « désarroi ».
Perfide. Qui trahit, qui manque à sa parole. Une . Qu'est-ce qu'un monument « imposant » ?
phrase perfide de latin est une phrase d'apparence . Que signifie l'expression : avoir la langue trop
facile et qui cache des difficultés. longue ?
Scrupuleux. Être scrupuleux c'est avoir . Dans le chapitre précédent, nous avons vu que
constamment peur de mal faire ou de ne pas bien Jean-Lou s'accusait d'être égoïste. Quel court
faire ce qu'on doit exécuter. passage, dans le présent texte, prouve le contraire ?

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57 - UN JOUR DE NOVEMBRE

Finalement, Jean-Lou s’était bien adapté au rythme du lycée. Le résultat


des premières compositions s’annonçait prometteur. S’il n’obtenait qu’une
neuvième place en mathématiques, avec une note simplement moyenne, par
contre il était quatrième en anglais et second en latin. Pour un début, compte
tenu du dépaysement, M. et Mme Sauthier considéraient ces résultats comme
encourageants.
Par ailleurs, Jean-Lou recevait de meilleures nouvelles de maman
Plantevin qui, à présent, pouvait se servir de ses doigts et lui écrire. Depuis deux
semaines, elle avait quitté le pavillon des grands brûlés et suivait un traitement
compliqué de réadaptation pour ses jambes.
« Les brûlures n’ont laissé aucune trace sur mon visage, disait-elle dans sa
dernière lettre. Les cicatrices sur mes bras et mes mains s’effacent peu à peu.
Quant aux autres, Dieu merci, mes vêtements les dissimuleront. »
Et elle ajoutait :
« J’espérais rentrer chez nous pour Noël, il faut que je me fasse une
raison. Pourtant, ton papa commence à s’ennuyer, tout seul. Depuis le
ralentissement de la circulation sur la grande route, il est moins distrait par le
travail. Par contre, je suis heureuse, mon petit Jean-Lou, de te savoir bien
habitué à Bobigny, et te félicite pour tes bonnes notes dans ta grande école. Ne
souffres-tu pas trop du froid ? J’ai appris, par le journal, la chute de quelques
flocons de neige sur Paris. Je suis également très contente que Bruno continue
d’être sage, et ne donne pas trop de souci à ta tante. L’accident lui a servi de
leçon. »
Ainsi, les longues lettres de sa mère, les agréables visites du dimanche à
Suzy, aidaient beaucoup Jean-Lou. On approchait de la mi-novembre. Il avait
l’impression d’apercevoir le jour au bout du long tunnel de la séparation. Dans
trois ou quatre mois, tout au plus, il rentrerait chez lui sans quitter Suzy pour
longtemps, puisqu’ils avaient formé le projet de se retrouver aux grandes
vacances.
Eh ! bien non, cette paix ne serait qu’une trêve éphémère. Brusquement,
l’ordre des choses serait encore bouleversé.

199
L’avant dernier dimanche de novembre, comme d’habitude, Jean-Lou
avait quitté Bobigny assez tôt pour arriver place Daumesnil à 10 heures. La
veille, un professeur avait rendu une composition et il se réjouissait d’annoncer
à Suzy une magnifique première place en français. Sur le coup, il fut un peu
déçu de ne pas trouver sa camarade devant la bouche du métro. Mais le temps
était maussade, humide, et, la semaine précédente, Suzy souffrait d'un léger
rhume. Avait-elle la grippe ?
Il remonta la rue Claude-Jorand en courant, bondit dans l'ascenseur (il
trouvait, à présent, ces appareils très amusants), et sonna à la porte du quatrième.
Ce fut Suzy qui lui ouvrit. Elle ne paraissait pas grippée. Cependant, à son
sourire contraint, il devina qu’il s'était passé quelque chose d’anormal chez M.
et Mme Sauthier, depuis l’autre dimanche. D’ailleurs, M. Sauthier ne se trouvait
pas, comme d’habitude, dans la salle de séjour, occupé à lire ses journaux.
— Ton papa serait-il malade ? fit-il tout de suite.
— Non, pas malade... en voyage... pour ses affaires... il ne rentrera pas
avant demain ou après-demain.
L’explication un peu réticente de Suzy inquiéta Jean-Lou. Soudain, des
larmes brillèrent dans les yeux de Suzy, qui courut dans la cuisine chercher sa
mère.
— Viens, maman, explique à Jean-Lou...
Mme Sauthier parut, elle aussi, embarrassée.

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— Écoute, Jean-Lou, mieux vaut te dire tout de suite... Le papa de Suzy
est parti à Grenoble. Nous allons sans doute quitter Paris.
Jean-Lou se sentit pâlir. Il regarda Suzy.
— Tu... tu vas partir ?
— Oui, reprit Mme Sauthier, depuis un certain temps nous songions à
quitter cette grande ville où la vie est si pénible. On offre à mon mari une très
intéressante situation, à Grenoble. Il est parti jeudi voir sur place. Hier soir, il
nous a téléphoné. L’affaire est pour ainsi dire conclue. Il ne lui reste plus qu’à
trouver une maison, en dehors de la ville, ou plutôt une villa avec jardin pour
que nous soyons presque à la campagne. Il pense la trouver rapidement.
— Et quand partirez-vous ? demanda Jean-Lou d'une voix éteinte.
Bientôt ?
— Oui, bientôt.
— Avant Noël ?
— Probablement.
Jean-Lou ne demanda plus rien et baissa la tête. La petite clarté aperçue
au bout du tunnel venait brusquement de s’éteindre.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Trêve. Au sens propre : arrêt de la guerre entre des . Expliquez la comparaison de la séparation avec un
combattants. Au sens plus large : arrêt limité, en tunnel.
durée, d'événements pénibles ou de soucis. . Pourquoi au lieu de répondre Suzy va-t-elle
Éphémère. Qui dure très peu de temps (un chercher sa mère ?
éphémère est un insecte dont la durée de la vie ne . Pourquoi aussi n'était-elle pas allée chercher Jean-
dépasse pas un jour ou deux) Lou ?
Contraint. Un sourire forcé qui contracte les traits.
Réticente. Des paroles réticentes sont des paroles
dites comme à regret mais qui laissent percer la
vérité.

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58 - SOUS LES OLIVIERS

Pour Suzy comme pour Jean-Lou, les derniers dimanches furent


assombris par l’idée que, précisément, c’étaient les derniers. En effet, la chose
était certaine, les Sauthier se fixaient à Grenoble. Le père de Suzy, rentré
satisfait de là-bas, avait trouvé, dans la proche banlieue, une confortable villa
bien exposée, entourée d’un grand jardin d’où on jouissait d’une vue magnifique
sur les montagnes enneigées. Il avait pris plusieurs clichés de l'habitation pour
les montrer à sa femme, qui était enchantée.
Suzy, elle, demeurait partagée, à cause de Jean-Lou. Cependant, la
perspective de posséder un jardin où elle sèmerait de l’herbe et des fleurs, celle
de faire du ski dans les stations de sports d’hiver toutes proches, la grisaient un
peu.
Dans cette atmosphère de départ, de rangements, de projets, Jean-Lou se
sentait de nouveau étranger. Il comprenait mal, chez la petite Parisienne,
prisonnière d’un étroit appartement, l’attrait des grands espaces. La joie de Suzy
le surprenait, le peinait. Il revivait un peu son arrivée en Espagne quand il
s’imaginait, à cause de la présence de Gil, que Suzy n’avait plus besoin de lui.
Ainsi, puisqu’elle ne pensait qu’à son départ, il souhaitait, amèrement, voir
arriver la séparation au plus vite.
Ce souhait (s’il était sincère, ce que Jean-Lou, honnêtement, n’aurait pu
affirmer), ne tarda pas à se réaliser. Sur l’insistance de l’importante entreprise
qui sollicitait ses services, M. Sauthier quitta Paris dès le 10 décembre, laissant à
sa femme et à sa fille les soins du déménagement qui aurait lieu une semaine
plus tard, le dix-sept.
La grosse voiture chargée du mobilier devait quitter la rue Claude-Jorand
dans le courant de l’après-midi. Suzy et sa mère, elles, prendraient un train du
soir et voyageraient toute la nuit.
— Si tu n’as pas peur de rentrer tard à Bobigny, avait dit Suzy à Jean-
Lou, nous serions contentes que tu nous accompagnes jusqu’à la gare.
Ce jour-là, donc, son dernier cours fini, Jean-Lou courut déposer son
cartable rue du Cheval-Rouge pour prendre l’autobus. Il arriva place Daumesnil
vers six heures. Mme Sauthier et Suzy l’attendaient dans l’appartement vide. Sur
le coup, il regretta presque d’être venu. La vue de ces pièces nues, témoins de si
beaux dimanches, lui fit mal... d’autant plus mal que Suzy, elle, préoccupée par
le voyage, paraissait déjà détachée de sa maison. Heureusement, ils ne
s’attardèrent pas. Il était temps de gagner la gare de Lyon. Les voyageuses et
Jean-Lou devaient dîner à proximité.
Ils pénétrèrent dans un petit restaurant qui avait pour enseigne « Sous les
Oliviers » et offrait toutes sortes de spécialités provençales. Jean-Lou comprit
qu’ils n'étaient pas venus là par hasard.

203
— Oh ! Mme Sauthier, dit-il confus, vous avez choisi ce restaurant pour
moi, pour me rappeler mon pays.
Mme Sauthier sourit.
— Non, Jean-Lou, je n'y suis pour rien. Cette heureuse idée vient de
Suzy.
Jean-Lou rougit et regarda sa camarade. Ainsi, malgré ses préoccupations,
elle avait pensé à lui offrir ce dernier petit plaisir.
Le restaurant était accueillant. Sur les murs, des peintures représentaient
une forêt d’oliviers avec des femmes en costume d’Arlésiennes. Le patron, et
plus encore la patronne, parlaient avec l’authentique accent de là-bas. Jean-Lou
se crut soudain revenu chez lui. Son chagrin lui parut stupide. Bien sûr, pendant
deux ou trois mois encore, il s’ennuierait à Bobigny, mais ensuite il serait bien
content de savoir Suzy beaucoup plus proche de lui. Le Dauphiné touche à la
Provence. Ils se retrouveraient facilement, peut-être à toutes les vacances. Et
puis, Mme Sauthier l’avait dit, la villa était grande. Elle pourrait l’y recevoir,
comme à Porta de Mar. Pourquoi n’avait-il vu que l’immédiate séparation, sans
penser à la compensation qui suivrait ? Pourquoi accuser Suzy d’indifférence
puisque, jusqu’au dernier moment, elle avait voulu lui faire plaisir.

204
Alors, au sortir du restaurant, en accompagnant Suzy et sa mère à la gare,
il mit son point d’honneur à ne pas gâcher leur voyage en montrant un air
morose. Sur le quai, pendant les minutes qui précédèrent le départ, il bavarda
joyeusement, faisant avec sa camarade toutes sortes de projets pour plus tard.
Puis, quand le train s’ébranla, il serra une dernière fois sa main en lançant :
— A bientôt, Suzy !... A bientôt !...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Perspective. Au sens propre : aspect que présentent . Au début du texte, le mot « assombris » est-il
les objets, du lieu où on se trouve Au sens figuré, employé au sens propre ? Que signifie-t-il ?
comme dans le texte : Espérance (ou crainte) d'une . Suzy était partagée. Qu'entendez-vous par là ?
chose qui arrivera plus tard. . Jean-Lou désirait-il réellement voir Suzy partir le
Sollicitait. Qui demandait avec insistance. plus vite possible ? (un adverbe du texte l'indique).
Authentique. Véritable, qui n'est pas simplement . Qu'est-ce qu'une « compensation » ?
imité. . Faites une phrase dans laquelle vous introduirez
Air morose. Air triste, chagrin, ennuyé. l'expression : « mettre son point d'honneur ».

205
59 - NOËL A BOBIGNY

Les jours qui suivirent le départ de Suzy, Jean-Lou fit un gros effort pour
se montrer raisonnable, comme il disait. Hélas, le temps vient à bout de tout, des
pires chagrins comme des plus ardentes résolutions. Peu à peu, son courage
s’effritait. Au lieu de le réjouir, la première lettre de Suzy, reçue au tout début
des vacances, lui laissa une étrange impression.
Sans doute, Suzy parlait-elle des difficultés d’installation dans sa nouvelle
maison, trouvée glaciale en arrivant, avec une conduite d’eau gelée, de sa petite
déception en ce qui concernait le jardin, moins grand qu’elle l’espérait et en
friche ; il retint surtout que sa camarade faisait état de la belle vue sur les
montagnes blanches et du ciel clair, sans fumée, presque aussi limpide qu’à
Porta de Mar.
« Mon cher Jean-Lou, terminait Suzy, tu peux me croire, l’aménagement
d’une nouvelle maison n’est pas une petite affaire. Maman et moi, nous n’aurons
pas le temps de nous ennuyer pendant les vacances. »
S’ennuyer ! Voilà justement ce que Jean-Lou redoutait le plus. Sans son
travail de classe, sans camarades, sans Suzy, ces vacances seraient vides. Il
aurait voulu s’endormir d’un profond sommeil pour ne s’éveiller que le jour de
la rentrée. Il pensait avec nostalgie aux Noëls de Tourette, au fameux « jour de
l'arbre », comme on disait là-bas. Le dimanche précédant Noël, les gens du
village, jeunes et vieux, grimpaient en bande sur la montagne pour couper les
sapins et les entasser sur une charrette qu'au retour on suivait en chantant et
farandolant.
Certes, chez la tante Emilie, il y aurait aussi un sapin de Noël, mais un
sapin anonyme, acheté sur le marché de Bobigny par l’oncle Jean, un arbuste
coupé on ne sait où, en quelque sorte étranger.
Ainsi, Jean-Lou souhaitait qu’il n’y eût pas de Noël cette année-là.
Pourtant, la tante Emilie, heureuse d’être entourée d’enfants, comme au temps
où les siens vivaient à la maison, avait prévu une gentille fête de famille.
La veille du grand jour, après le repas du soir, on illumina le sapin, dressé
dans un coin de la cuisine, et tante Emilie retrouva dans sa mémoire de vieux
Noëls provençaux, qu’elle chanta d’une voix émue et hésitante. Le lendemain
matin, Jean-Lou et Bruno découvrirent non pas dans la cheminée (il n’y en avait
pas) mais au pied de leur lit, près de leurs chaussures, toutes sortes de cadeaux...
et parmi ces cadeaux, une lettre de maman, spécialement écrite pour ce jour,
adressée secrètement à la tante Emilie, pour qu’elle la dépose dans le soulier de
Jean-Lou.

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Plus que les beaux livres qui lui étaient destinés, la lettre émut beaucoup
Jean-Lou. Pourtant, cette lettre ne contenait rien de triste, au contraire. Maman
exprimait sa confiance en des jours meilleurs et se réjouissait, par avance, du
Noël suivant où, après les rudes épreuves, tous quatre sauraient goûter, mieux
que les années passées, le bonheur d'être réunis.
Chère maman ! et cher papa aussi qui, lors de sa dernière visite à Lyon,
avait ajouté un mot à la longue lettre. Tous deux avaient voulu, par des cadeaux
presque somptueux, faire oublier à leurs enfants que ce Noël n’était pas comme
les autres. Pourtant, Jean-Lou le savait, l’accident avait creusé un grand trou
dans les économies de ses parents. Les voyages répétés de papa Plantevin à
Lyon revenaient cher.
La lettre lue et relue, soigneusement repliée, tandis que l’insouciant Bruno
s’amusait avec le jeu de constructions trouvé au pied de son lit, Jean-Lou
feuilleta les trop beaux livres découverts près du sien. L’un d’eux était un récit
d’aventure, illustré de lumineuses photos en couleurs, dont l’action se situait en
Afrique du Nord. Brusquement, il pensa à son camarade de classe, Mohamed
Sabou, dont les parents vivaient dans un misérable quartier de Bobigny, presque
un bidonville.
Boubou, comme on appelait familièrement le petit Algérien au lycée,
n’avait peut-être rien reçu lui ; pour les petits musulmans, Noël est un jour
comme les autres. Pourtant Boubou savait ses camarades heureux, aujourd'hui ;
il en souffrait sans doute.
— Cet après-midi, décida Jean-Lou, j’irai le voir et lui ferai cadeau de ce
livre. Je suis sûr que maman ne m’en voudra pas...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

S'effritait. S'en allait par petits morceaux, comme . Que signifie l'expression : faire état. Traduisez-la
une pierre perd des particules, par le frottement par dans la phrase du texte.
exemple. . Pourquoi Jean-Lou dit-il : les trop beaux livres.
En friche. A l'abandon, ne laissant pousser que de . Que savez-vous de la religion musulmane ?
mauvaises herbes.
Farandolant. Faisant la farandole, c'est-à-dire,
courant en file, la main dans la main.
Anonyme. Qui n'a pas de nom ou qui cache son
nom. Dont on ne connaît pas l'origine.
Somptueux. Très beau, très luxueux.
Bidonville. Mot qui désigne des quartiers où les
maisons ne sont que des cabanes, des abris faits
avec n'importe quels matériaux, dans les banlieues
pauvres de grandes villes.

208
60 - NOËL A BOBIGNY (suite)

Le beau livre bien enveloppé sous son bras, Jean-Lou quitta la rue du
Cheval-Rouge dès le début de l'après-midi. Sous le ciel bas, triste et froid, il
releva le col de son manteau. Personne dans les rues. Jamais il n’avait vu
Bobigny aussi désert. Après avoir réveillonné toute la nuit, les gens se terraient
chez eux, au coin du feu.
Jean-Lou n’était entré qu’une fois chez le petit Algérien, lorsque celui-ci,
souffrant d’un abcès dentaire, avait manqué les cours plusieurs jours. Inquiet, il
était allé prendre de ses nouvelles et lui proposer, le cas échéant, de lui prêter
ses cahiers. Boubou était en effet son meilleur camarade, non seulement parce
que le petit Algérien travaillait bien en classe (il avait été second à la
composition de mathématiques et troisième en géographie) mais parce que leur
sentiment d’être tous deux un peu différents des autres les rapprochait.
Cette visite l’avait frappé. La maison de tante Emilie était presque un
château à côté de celle de Boubou qui vivait, avec ses parents et ses deux petites
sœurs, au fond d'une cour, dans un ancien garage couvert de tôle ondulée,
sommairement aménagé en habitation. Le père du petit lycéen, homme pourtant
honnête et courageux, ne percevait qu’un maigre salaire. Employé à la voirie de
Bobigny... autrement dit à l’enlèvement des ordures ménagères, son instruction
rudimentaire, sa difficulté à parler un français correct, ne lui permettait guère,
malgré son intelligence, d’améliorer sa situation. Aussi avait-il juré de faire de
son fils un « monsieur », comme il disait et, plein d'ambition justifiée, il n’avait
pas hésité à le faire inscrire au lycée.

209
Quand Jean-Lou arriva chez son camarade, à l’autre bout de la ville, dans
le plus laid quartier de Bobigny, toute la famille se trouvait dans la cuisine où,
faute de place, couchait aussi Boubou puisque l’ancien garage, partagé par une
cloison, ne comptait que deux pièces.
Boubou, qui s’ennuyait, commençait une partie de jeu de dames avec son
père, tandis que la mère se chauffait devant le poêle, ses deux petites filles,
âgées de trois et quatre ans, sur les genoux. L’arrivée de Jean-Lou fut une
surprise.
— Oh ! s’écria Boubou en abandonnant sa partie, tu es venu me voir ?...
un jour de fête ?
— Je pensais que tu t’ennuyais... et puis, ce matin, j'ai reçu quelques
livres de mes parents. En ouvrant celui-ci, j’ai tout de suite pensé à toi... Je te
l’apporte.

210
Des larmes brillèrent dans les yeux du petit Algérien.
Plus que le cadeau du livre, le fait que son camarade avait traversé la ville,
pour lui, alors que tout le monde restait chez soi, en famille, le bouleversa.
Il lui prit les mains, les serra très fort, puis feuilleta le livre et ses parents
se penchèrent, extasiés, sur les lumineuses photos qui évoquaient leur pays.
Alors, Boubou se tourna vers sa mère, lui parla très vite, en arabe. Mme
Sabou acquiesça de la tête en souriant, se dirigea vers un placard, prépara du
thé, et ouvrit un paquet de biscuits.
Quelques instants plus tard, tout le monde était réuni autour de la table et
on se mit à bavarder, Boubou traduisant à sa mère ce qu’elle ne comprenait pas.

211
Il faisait bon dans la cuisine surchauffée par le vieux poêle qui laissait
passer son tuyau à travers le toit de tôle. La chaleur, seul luxe que se
permettaient ces exilés, leur rappelait leur Algérie. Jean-Lou, heureux, sentait
tout le plaisir apporté par sa visite et n’était pas pressé de s’en aller. On regarda
de nouveau les illustrations du livre et le père de Boubou se mit à parler de son
pays, que Jean-Lou ne voyait pas très différent de sa Provence, un peu plus
chaud seulement, et plus sec, mais pas plus coloré.
Il ne s’aperçut pas que, depuis longtemps, Mme Sabou avait allumé la
lampe, que dehors, il faisait nuit. Quand il regarda sa montre, celle-ci marquait
plus de six heures.
A regret, il se leva. L’Algérien et sa femme le remercièrent avec chaleur
tandis que Boubou serrait très fort les mains de son camarade. Dans la nuit
froide et humide, Jean-Lou reprit la direction de la rue du Cheval-Rouge, loin de
se douter de ce qui allait lui arriver dans la traversée de la ville.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Se terraient. Se cachaient, comme des lapins dans . Qu'est-ce qu'un salaire ? D'où vient ce mot ?
un terrier. . Qu'entend le père de Boubou par Monsieur ?
Le cas échéant. Au besoin, à l'occasion; si cela était . Qu'est-ce qu'une pièce surchauffée ?
nécessaire. . Que prouve le fait que Boubou accorde plus
Sommairement. Rapidement et grossièrement d'importance à la visite de Jean-Lou qu'au livre que
exécuté. celui-ci lui apporte ?
Rudimentaire. Élémentaire, peu développée réduite . Pourquoi l'ambition du père de Boubou est-elle
aux rudiments c'est-à-dire aux premières notions justifiée ?
apprises à. l'école.
Justifiée. Qui est juste, raisonnable, normale.
Extasiés. Ravis, pleins d'admiration.
Acquiesça. Approuva.

212
61 - LE SOSIE DE PIBOULE

Avec la tombée de la nuit, le froid devenait plus vif... si vif que l’eau
commençait de geler dans les rigoles. Les mains au fond des poches de son
manteau, Jean-Lou allongea le pas. Pour rentrer plus vite chez tante Emilie, il
s’engagea dans une petite rue qui semblait raccourcir le chemin.
Soudain, il s’arrêta. Assis sur son train de derrière, ramassé sur lui-même
à cause du froid, un chien attendait devant une porte, un chien sans race, hirsute,
qui rappela à Jean-Lou son cher Piboule dont il avait la taille, les mêmes taches
jaunes disséminées sur le dos. S’il n’avait pas su son chien écrasé sur la route,
Jean-Lou aurait juré que son fidèle Piboule avait traversé toute la France pour le
rejoindre.
Il ne résista pas au désir de le flatter. Apeuré, l’animal fit un écart. Jean-
Lou pensa que, patiemment, il attendait devant la porte de ses maîtres que
quelqu’un lui ouvre. Pris de pitié, il frappa à la porte de la maison. Un
bonhomme aux sourcils broussailleux ouvrit.
— Excusez-moi, Monsieur, ce chien attendait devant votre porte. Je
suppose qu’il vous appartient. Il tremble de froid.
Le bonhomme secoua la tête.
— Non, je n’ai pas de chien. Celui-ci doit être perdu. Tout à l’heure, ma
femme lui a jeté des restes, c’est pourquoi il ne cesse de quémander.
Et la porte se referma. Jean-Lou regarda de nouveau l’animal qui se tenait
à distance, l’oreille basse, la queue entre les pattes... et plus il le regardait, plus
la ressemblance avec Piboule le frappait.
Il s’en approcha, l’appela. Le chien battit de la queue, s’avança
craintivement, l’échine basse, mais au moment où il étendait la main pour le
toucher, l’animal s’esquiva, d’un bond de côté.
— Il est peut-être maltraité, pensa Jean-Lou ; on dirait qu’il a l’habitude
de recevoir des coups.
Et il se dit encore :
— Bien sûr, tante Emilie ne peut pas le recueillir. Cependant, si je
l’emmène à la maison, elle lui donnera à manger. Elle aura de bons restes
aujourd’hui.
Il tenta une nouvelle approche. Mis en confiance par sa voix rassurante,
l’animal rampa jusqu’à ses pieds. Cependant, à l’ultime instant, il s’échappa
encore.
A ce moment-là, Jean-Lou aurait dû comprendre l'inutilité de son
insistance. Ce fut plus fort que lui. Ce chien le fascinait. Dix fois, il recommença
son manège, espérant qu’à la longue, la pauvre bête s’apprivoiserait. Il ne
s’aperçut pas que ces approches répétées l’entraînaient loin de son chemin.

213
214
— Viens ! viens, mon bon chien ! appelait-il toujours.
Finalement, il s’arrêta et, sans se méfier du froid, s’assit sur un trottoir,
pensant que l’animal viendrait à lui.
— Si j’avais quelque chose à lui donner, se dit-il, je suis sûr que la
pauvre bête s’enhardirait. Dès que je l’aurais caressée, sa crainte tomberait...
mais ce soir, le soir de Noël, je ne trouverai aucune boutique ouverte.
Il soupira :
— Tant pis, il faut que je rentre. Tante Emilie va s’inquiéter.
A regret, il s’éloigna mais, en se retournant, il vit le chien le regarder d'un
air si lamentable qu’il revint sur ses pas. Ne se rendant plus très bien compte de
ce qu’il faisait, il se mit à suivre le sosie de Piboule de rue en rue, sans
s’apercevoir non plus qu'il claquait des dents.
Tout à coup, dans une petite rue mal éclairée, son pied glissa sur une
plaque de glace. Il chancela, perdit l’équilibre, et tomba si lourdement,
qu’étourdi, presque inconscient, il ne songea pas à se relever.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Sosie. Personne ayant une ressemblance . Qu'entendez-vous par sourcils broussailleux ?


frappante avec une autre. . Trouvez un synonyme de quémander.
Hirsute. Hérissé, dont les poils se dressent en . Expliquez : à l'ultime instant.
désordre. . Qu'est-ce qu'un manège au sens propre ? Quel sens
Échine. Arête du dos; colonne vertébrale. a ce mot dans le texte ?
S'esquiva. S'esquiver : se sauver en s'efforçant . Quelles sont les deux raisons pour lesquelles Jean-
de ne pas être vu. Lou suit ce chien ?

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216
62 - LE PANIER A SALADE
Jean-Lou ne s’évanouit pas, comme après sa baignade de Porta de Mar
mais, étourdi par la chute, paralysé par le froid, il resta étendu sur le trottoir.
Affolée, une passante courut chercher du secours au poste de police tout proche.
Un agent aida Jean-Lou à se relever, mais l’enfant fut incapable
d’expliquer ce qui lui était arrivé. Sa gorge, contractée par le froid, n’émettait
aucun son. Soutenu par l’agent, il gagna le poste de police où, sous l’effet de la
chaleur, il retrouva l’usage de sa voix. Il dit son nom, donna l’adresse de son
oncle, déclara qu’il venait de rendre visite à un camarade et qu’il avait glissé sur
le trottoir. Puis il demanda l’heure. Dans sa chute, sa montre s’était arrêtée. En
apprenant qu’il était plus de neuf heures, il tressaillit.
— Ne te tracasse pas, dit un agent, nous allons te reconduire chez toi.
Pour le moment, réchauffe-toi contre le radiateur.

217
L'agent composa un numéro sur le cadran du téléphone. Quelques minutes
plus tard, une voiture stoppa devant le bureau. En reconnaissant une
fourgonnette noire de la police, une de ces voitures aux fenêtres grillagées qu’on
appelle « paniers à salade », il prit peur et se vit arrivant rue du Cheval-Rouge
entre deux uniformes, comme un malfaiteur.
— Je ne ressens plus rien, dit-il vivement, je peux rentrer seul, à pied.
— A pied ?... Sais-tu où tu es ?... à Aubervilliers.
Aubervilliers ! Ses yeux s’agrandirent de stupeur. Il avait donc fait tant de
chemin en suivant le chien jaune ?... tant de chemin dans la direction opposée à
Bobigny ?
Alors, bon gré mal gré, il monta dans la voiture cellulaire, mais à côté du
chauffeur sur le siège avant.
— Tant de chemin, se redisait-il en frottant la grosse bosse à son front,
j’avais fait tant de chemin sans m’en apercevoir !...
Un quart d’heure plus tard, il arrivait à Bobigny où l’agent-chauffeur, un
brave homme qui avait un garçon de cet âge, l’accompagna au deuxième étage.
— Ciel ! s’écria la tante Emilie, en voyant entrer son neveu aux côtés
d’un policier. Que lui est-il arrivé ?
— Rien de grave, dit l'agent ; il a fait une chute dans la rue. Je crois
surtout qu'il a pris froid.

218
— C'est vrai, mon petit Jean-Lou, s’exclama tante Emilie, tu trembles de
la tête aux pieds. Si tu savais comme j’étais inquiète ! Je vais te faire une tisane
bien chaude et tu te coucheras aussitôt.
L’agent reparti, la tisane bue, il se laissa déshabiller et mettre au lit.
Cependant, même avec une bouillotte à ses pieds, il continuait de claquer des
dents.
— Ce n’est rien, tante Emilie, ne cessait-il de répéter ; ce n'est rien.
— Dis-moi, Jean-Lou ! Que faisais-tu, si loin de Bobigny ? L’agent a dit
qu’on t’a retrouvé à Aubervilliers, à plus de cinq kilomètres d’ici.
— Je m’étais perdu en suivant un chien... un chien avec des taches
jaunes, tout à fait Piboule.
Il ne paraissait pas très bien savoir ce qu’il disait. La tante n’insista pas.
Enfin, au bout d’une demi-heure, la douce chaleur du lit eut raison de ses
frissons. Tandis que, dans le lit voisin, profondément endormi, Bruno ne se
rendait compte de rien, tante Emilie resta un long moment à son chevet. Puis,
quand il fut endormi à son tour, elle se retira discrètement dans la cuisine pour
attendre le retour de son mari, de service ce soir-là.
Mais à peine le sommeil l’avait-il pris que les rêves les plus extravagants
défilèrent dans la tête de Jean-Lou. Des chiens ! il voyait des chiens partout, des
chiens jaunes, efflanqués, affamés, qui l’entouraient, lui réclamaient à manger. Il
fouillait ses poches pour y puiser de la nourriture mais ses mains se raidissaient,
il ne pouvait les retirer. Il était au supplice.
Il s’éveilla, le lendemain matin, en nage. Il lui sembla que tout son corps
se transformait en eau. Inquiète, tante Emilie l’obligea, contre son gré, à prendre
sa température. La pauvre femme s’affola en voyant le thermomètre dépasser
trente-neuf degrés. Malgré les protestations de Jean-Lou, elle décida de faire
venir un médecin.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS?

Voiture cellulaire. Voiture aménagée pour servir de . Qu'est-ce qu'un uniforme ? Décomposez ce mot
cellule c'est-à-dire de prison et utilisée pour le pour l'expliquer.
transport des malfaiteurs arrêtés par la police. . Pour quelles raisons Jean-Lou ne veut-il pas se
Extravagants. Bizarres, extraordinaires, qui croire malade ?
tiennent un peu de la folie. . Le rêve de Jean-Lou exprime un regret. Lequel ?
Efflanqués. Dont les flancs, c'est-à-dire les côtés,
sont creux, décharnés. Très maigres.

219
63- UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU

Une grippe ! C’était simplement une grippe, consécutive à un brusque


refroidissement, mais si maligne que, durant trois jours, Jean-Lou demeura dans
une sorte d’hébétude. Immobile sous ses couvertures, il ne pensait à rien, ne
buvant que des tisanes et les remèdes ordonnés par le docteur.
Puis, presque d’un seul coup, sous l’action des antibiotiques, la fièvre
battit en retraite. Jean-Lou retrouva sa lucidité. Il fut navré des soucis
stupidement occasionnés, par sa faute, à son oncle et à sa tante. Il pensa à ses
parents, à sa mère. Si elle le savait malade, elle devait beaucoup s’inquiéter.
— Tante Emilie, demanda-t-il, je ne sais plus très bien ce qui s’est passé
pendant ces trois jours. J’espère que tu n’as pas écrit à maman ?
— Non. De loin, elle se serait fait de cette grippe une montagne.
J’attendais que ta fièvre tombe... Il vaudrait d’ailleurs mieux que tu lui écrives
toi-même, dès que tu en seras capable.
— Merci, tante Emilie, tu as bien fait. Je lui parlerai d’un petit rhume de
rien du tout.
Voyant la fièvre tomber, il s’était cru guéri. Il s’aperçut que cette maladie
sans gravité avait tout de même miné ses forces. Dès qu’il essayait de se lever, il
était pris de vertiges. Il devrait rester encore une semaine au lit, ainsi que l’avait
dit le docteur.
Une semaine sans autre horizon que le grand mur, devant la fenêtre de sa
chambre ! En verrait-il la fin ? La petite lueur, aperçue un jour au bout du long
tunnel, était bien éteinte. Pourtant, il voulait être courageux, ne pas trop montrer
sa peine à sa tante, si dévouée.
Pour tuer le temps, il lisait ses livres reçus à Noël. A cause du faible
éclairage, ses yeux se fatiguaient vite. Il ne voulait pourtant pas allumer sa
lampe et faire des dépenses d’électricité superflues.
Un matin, il reçut une longue lettre de Suzy. Sa camarade lui écrivait au
retour d’une sortie aux sports d’hiver, encore sous le coup de son
émerveillement. D’une plume délirante, elle décrivait sa découverte de la neige,
ses essais à skis, sous un soleil étincelant, si brûlant, qu’elle était redescendue de
là-haut les joues en feu.
« Si tu savais comme c'est beau, la vraie neige ! » terminait-elle. « L’an
prochain, tu viendras passer ces vacances de Noël chez nous. Ce sera
formidable ! »

220
Une pareille lettre, si bouillonnante de joie, tombait mal. Pourquoi Suzy
parlait-elle de neige étincelante, de soleil, de grands espaces, à lui, cloîtré dans
une chambre à demi obscure ? C’était trop cruel. La lettre finie, il la replaça
dans l’enveloppe et se pelotonna sous ses couvertures pour ne rien voir, ne
penser à rien. A midi, il toucha à peine à ce que lui apporta tante Emilie. Cette
lettre trop joyeuse lui avait coupé l’appétit.
Cependant, cette journée si mal commencée devait lui apporter une bien
agréable surprise. Vers le milieu de l’après-midi, la tante Emilie ouvrait sa porte
en annonçant :
— Quelqu’un qui vient te voir, Jean-Lou !... Devine !

221
C’était Boubou, le souriant Boubou, qui lui rendait sa visite de Noël.
Voyant son camarade au lit, le petit Algérien regretta de n’être pas venu plus
tôt... Mais il avait une raison. Il savait que Jean-Lou, à l’instar d’autres jeunes
lycéens, avait entrepris une collection de timbres-poste. Pour le remercier du
beau livre, Boubou lui apportait une moisson de vignettes, glanées dans toutes
les baraques de son bidonville.
— Oh ! tu as trouvé tout ça ! s’écria Jean-Lou émerveillé.
Il y avait des timbres d’Algérie, du Maroc, d’Espagne, du Portugal, trouvés
chez des ouvriers, originaires de ces pays et installés, comme lui, à Bobigny.
Que de démarches représentait cette collecte ! Ainsi, pendant qu’il était malade
et se croyait un peu abandonné, Boubou pensait à lui... comme Suzy, à sa façon,
lui avait fait cadeau de sa propre joie en lui écrivant.
Pressant très fort les mains de son camarade et les gardant dans les siennes,
il oublia d’un seul coup son chagrin.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Consécutive. Qui suit, qui est la conséquence. . D'après le texte, expliquez le mot : lucidité (déjà
Maligne. Très forte, très mauvaise. (Le contraire vu).
serait : bénigne). . Relevez les passages qui montrent que, malgré son
Hébétude. État dans lequel les facultés chagrin, Jean-Lou ne veut peiner personne.
intellectuelles sont anéanties. . Ce texte illustre-t-il bien le proverbe : un bienfait
Antibiotiques. Médicaments qui ont pour but de n'est jamais perdu ?
détruire les microbes.
A l'instar. Par imitation.
Vignette. Gravure de taille très petite.

222
64 - LA COMPOSITION DE RÉDACTION

Jusqu’à la fin des vacances, Boubou revint régulièrement chaque après-


midi rue du Cheval-Rouge. Ces visites furent pour Jean-Lou le meilleur des
remèdes... si bien que le 4 janvier, jour de la rentrée, il put reprendre le chemin
du lycée.
Après cette méchante grippe qui l’avait déprimé, au moral comme au
physique, il éprouva une joie toute neuve à retrouver ses camarades et ses
professeurs. Et puis, le fait d’avoir franchi le cap de la nouvelle année lui
donnait l’impression d’un grand pas en avant. A présent, il ne disait plus : l’an
prochain quand maman sera guérie... l’an prochain quand je rentrerai chez
nous... L’avenir s’était rapproché d’un seul coup. Pourquoi s’était-il désespéré
pendant sa maladie ? L’épreuve passée, il ne regrettait pas de l’avoir connue. Du
moins, lui avait-elle fait apprécier la touchante et solide amitié de Boubou.
En dépit du temps froid, de l’immuable grisaille du ciel, ce mois de janvier
passa plus vite qu’il n’avait osé l’espérer, si bien que, dans cette fuite du temps,
il trouva que Suzy et maman lui écrivaient plus souvent.
Non, il ne reprochait plus à sa camarade de lui parler de neige blanche et de
soleil. Il se réjouissait, au contraire, d’aller la voir là-bas, un jour, en plein hiver.
Toujours bavarde, Suzy lui donnait beaucoup de détails sur sa nouvelle vie, sur
l’école primaire, toute proche de chez elle, qu’elle fréquentait depuis la rentrée.
Elle était heureuse de voir sa mère satisfaite de sa « grande maison calme »,
comme elle disait. Il arrivait, à présent, à Mme Sauthier d’accompagner son
mari et sa fille dans les sorties du dimanche vers les champs de neige et un jour,
disait Suzy, sa mère avait même chaussé des skis.
Mais les lettres les plus attendues étaient encore, bien sûr, celles de maman.
Les nouvelles de Lyon demeuraient réconfortantes. La guérison suivait son
cours lentement mais sûrement. L’infirmière qui s’occupait de la malade lui
laissait entendre qu’elle pourrait bientôt rentrer chez elle.
Ainsi, Jean-Lou voyait réapparaître la petite lumière au bout du tunnel, une
petite lumière qui s’agrandissait chaque jour et l’encourageait au travail.
A l’approche des compositions du second trimestre, il résolut de donner un
grand coup de collier pour obtenir de meilleurs résultats qu’au début de l’année.
Même sa place de premier ne l’avait pas complètement satisfait, à cause de la
note, seulement moyenne. Il voulait une revanche, pas sur ses camarades, sur
lui-même. Cette revanche, il allait la prendre, mais d'une façon assez insolite.

223
224
La composition de français devait avoir lieu le 3 février de huit heures à
dix heures. Dès son entrée en classe, le professeur monta à sa chaire pour dicter
le texte des sujets. Car il y en avait deux, au choix. Le premier proposait ceci :
« Vous avez été témoin ou victime d’un accident. Racontez la scène. » A
l’opposé, le second disait : « Racontez une aventure amusante, voire comique,
qui vous est arrivée ou à laquelle vous avez assisté. »
Les élèves firent la moue, non pas à cause des sujets eux-mêmes, mais
parce que, dès le départ, ils se trouvaient enfermés dans ce dilemme : du tragique
ou du comique ?...
Comme ses camarades, Jean-Lou fut embarrassé. Bien sûr, il pensa tout
de suite à sa mère. Il n’avait pas assisté à l’accident, mais il en avait tant de fois
entendu le récit... et sa fertile imagination ferait le reste. Cependant, il ne voulait
pas, en le décrivant, revenir sur un souvenir si pénible. Tout cela devait être
oublié... et puis, par pudeur, il n’avait pas envie d’étaler au grand jour des
impressions, des chagrins qui ne regardaient que lui et les siens.
Encore moins narrerait-il sa tragique baignade de Porta de Mar, dont il
n’avait pas été très fier. Alors, il chercha dans sa tête un souvenir amusant.
— Je pourrais raconter mon aventure dans le métro à Barcelone, quand je
croyais voir l’Espagnol s’enfuir avec mon argent... mais le sujet est un peu
mince ; il n’y a pas là matière à un vrai devoir.
Se creusant toujours la cervelle pour en faire jaillir une idée, il avait déjà
perdu près d’un quart d’heure quand tout à coup, il eut une inspiration.
— Si je racontais ma première nuit à Montfaucon, la scène avec les
conscrits !...

LES MOTS AVONS-NOUS BIEN COMPRIS ?

Immuable, Qui ne bouge pas, qui est toujours la . La grippe avait déprimé Jean-Lou au moral
même. comme au physique, qu'entendez-vous par là ?
Insolite. Bizarre, contraire à l'habitude, aux usages, . Suzy et sa mère lui écrivaient-elles réellement plus
à la tradition. souvent ? Pourquoi Jean-Lou avait-il cette
Dilemme. Choix difficile entre deux choses impression ?
contraires. . Expliquez : sa fertile imagination ferait le reste.
Pudeur. Discrétion, modestie. Ici, gêne éprouvée . Ce texte peut se décomposer en deux parties.
par Jean-Lou à dévoiler ses sentiments profonds. Séparez-les et donnez un titre à chacune d'elles.
Narrerait. Raconterait. (une narration est une
rédaction, un récit).

225
65 - LA COMPOSITION DE RÉDACTION
(suite)

Avec le recul du temps, cette scène des conscrits lui parut si drôle qu’il
n’hésita pas. Saisissant son cahier de brouillon, il entreprit de raconter sa
première nuit au Relais des Cigales. Les détails amusants lui revenaient, si
prompts, que sa plume pouvait à peine suivre sa pensée.
En contant son aventure, il se croyait si bien revenu à Montfaucon que,
tout à coup, pris à son propre jeu, distrait par ce qu’il écrivait, il éclata de rire en
revoyant le conscrit lui épingler la cocarde. Ses camarades se retournèrent. Du
haut de sa chaire, le professeur lui décocha un regard désapprobateur.
— Eh bien, Plantevin, qu’avez-vous ?... Vous feriez mieux de prendre
votre composition au sérieux, au lieu de rire stupidement. Ne vous croyez pas
tout permis parce que vous avez été classé premier au trimestre précédent...
D’ailleurs, si j’ai bonne mémoire, votre note n’était pas extraordinaire.
Jean-Lou rougit. Le fil de ses idées rompu, il s’arrêta d’écrire. Puis repris
par son récit, il laissa sa plume repartir... sans s’apercevoir qu’il riait de
nouveau, ce qui lui valut un second et plus sévère avertissement.
Enfin, son récit terminé, il s’aperçut qu’il avait couvert cinq pages
entières de son cahier de brouillon mais ne disposait plus que d’une demi-heure
pour relever son devoir. Déjà, des camarades avaient rendu le leur. Tirant la
langue, comme si cela le faisait avancer plus vite, il recopia ses cinq pages au
galop. Quand la sonnerie retentit, il ne lui restait plus qu’une petite phrase qu’il
griffonna comme il put.

226
— Vite, Plantevin, votre feuille ! clama le professeur en venant la lui
arracher des mains. Vous êtes le dernier.
Et, jetant un coup d'œil sur le devoir :
— Avec une écriture pareille, ne vous attendez à aucune indulgence de
ma part.
Quelques instants plus tard, c’était la ruée vers la cour de récréation où, le
poignet encore endolori, Jean-Lou se retrouvait parmi ses camarades, surpris de
l’avoir vu se faire réprimander par deux fois.
— Qu’est-ce qui t'a pris ? s’enquit Boubou inquiet. J’ai bien cru que tu
allais attraper deux heures de colle.
Mais, à présent, Jean-Lou n’avait plus le sourire. Il venait d’apprendre que
tous ses camarades, sauf lui, avaient choisi l’autre sujet.
— C’était cousu de fil blanc, disait un petit blond à l’air futé, il fallait
traiter le premier. Un accident, ça fait toujours de l’effet. Plus c’est triste, plus
les « profs » sont contents.
— Évidemment, approuvait un grand dégingandé aux cheveux ras, si le
« prof » a dicté l’accident en premier, c’était pour nous faire comprendre qu’il
préférait ce sujet-là.
Ainsi, Jean-Lou avait mal choisi... et par-dessus le marché, il avait
exaspéré son professeur. Son compte était bon !
Pendant une semaine, il vécut dans les transes, attendant le verdict qui le
renverrait aux derniers rangs de la classe. Ce jour-là, au moment où le
professeur sortit de sa serviette la pile de copies, il souhaita presque qu’une
nouvelle grippe l’eût retenu à la maison.

227
Quand il vit le regard du maître se diriger vers lui, il s’apprêta à courber
l’échine sous la semonce. Eh bien non, le professeur ne le foudroyait pas des
yeux. On aurait même dit qu’il souriait... mieux, qu’il se retenait de rire.
Soudain, il déclara :
— Toutes mes excuses, élève Plantevin. En lisant votre copie, j’ai
compris les raisons de votre attitude de l’autre jour. Vous êtes le seul à avoir
traité le second sujet... et le seul à m’avoir rendu un bon devoir. Je ne vous ai
mis que dix-sept. Avec une meilleure présentation et écriture, vous méritiez dix-
huit.
Ahuri, Jean-Lou ne sut quelle contenance prendre. Le professeur
poursuivit :
— Vous avez su être très drôle, Plantevin. A côté de cette accumulation
de catastrophes de toutes sortes, d’accidents d’autos, de noyades et d’incendies,
votre devoir est un rayon de soleil et d’humour... Toutes mes félicitations. On
voit que vous savez prendre la vie du bon côté.
Et d’ajouter encore :
— Naturellement, je ne résiste pas au plaisir de lire votre devoir à haute
voix, mais je vous en prie, messieurs, sachez mieux retenir vos rires que votre
camarade, quand il le composait.
Jean-Lou rougit, honteux et ravi à la fois. Lui, un garçon qui savait
prendre la vie du bon côté ?... Ah ! si le professeur savait !... Mais, peut-être,
après tout, avait-il changé ?

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Décocha. Verbe décocher. Envoyer rapidement, . Expliquez : clama. (expliquez également


comme une flèche. acclamer, réclamer, déclamer).
Air futé. Air malin, malicieux, vif. . Que signifie l'expression : cousu de fil blanc ?
Dégingandé. Comme disloqué, qui marche avec . Où est la preuve que le professeur connaissait
une allure bizarre. encore mal Jean-Lou ?
Exaspéré. Mis en colère par quelqu'un, quelque
chose.
Semonce. Avertissement, vif reproche. Réprimande.
Humour. Gaieté, plaisanterie, ironie sans
méchanceté.

228
66 - LA FIN DU TUNNEL
Au lycée, la série des compositions trimestrielles se poursuivait. Bien
entendu, Jean-Lou n’obtenait pas, dans toutes les disciplines, d’aussi brillants
résultats qu’en français. Alors que Boubou, par exemple, décrochait une
deuxième place en mathématiques et une troisième en sciences, il se classait
respectivement, dans ces matières, septième et quatrième. Mais ses notes, et
c’était l’essentiel, marquaient une progression sur le trimestre précédent.
Malgré la persistance du temps brouillé, où les échappées de soleil étaient
rares, il ne se plaignait plus. Boubou n’avait-il pas plus de raisons que lui de se
lamenter sur le temps ?
De Grenoble, il recevait régulièrement de longues lettres de Suzy. Elle
profitait des jours plus cléments de cette fin février pour défricher le jardin, avec
son père, afin de préparer les massifs de fleurs et surtout le gazon qui entourerait
la maison d’un grand tapis vert.
Cependant, ce n’est pas de Grenoble que lui arriva la plus belle nouvelle.
Un mardi matin, en rentrant de ses cours, une lettre l’attendait, une lettre dont sa
mère avait écrit l’adresse, mais tamponnée par la poste de Montfaucon. Le cœur
battant, il l’ouvrit et lut :

Montfaucon, 28 février.

« Oui, mon petit Jean-Lou, tu l’as compris, j’en suis sûre, avant même de
décacheter l’enveloppe, je suis rentrée chez nous. Je n’espérais pas un si rapide
retour. Ton papa est venu me chercher hier après-midi et j’ai enfin retrouvé
notre maison. Quelle joie ! A présent, il me semble ne l’avoir jamais quittée.
Pourtant, qu’ils ont été longs ces six mois !... et longs pour vous aussi, mes
enfants, sans parler de votre papa. Certes, je ne suis pas tout à fait guérie, je
traîne encore la jambe gauche, la plus atteinte, mais je me déplace sans canne et
j’espère, d’ici peu, reprendre une activité presque normale... Il le faut, d’ailleurs,
car ton pauvre papa, malgré sa bonne volonté et son courage, ne pouvait tout
faire.
« Tu penses bien, mon petit Jean-Lou, que mon plus grand désir aurait été,
dès cette première lettre, de t’inviter à rentrer avec Bruno. Ce ne serait pas
raisonnable, ni pour moi, qui ai besoin de ménagements, ni pour toi qui ne dois
pas interrompre tes études en plein trimestre. Vous resterez à Bobigny jusqu’à
Pâques, et tu finiras l’année scolaire à Orange. Ne t’étonne pas, Jean-Lou, si
désormais mes lettres sont moins fréquentes. Beaucoup de travail m’attend ici.
Je n’en penserai pas moins souvent à vous, mes enfants. Soyez donc patients,
Bruno et toi ; la longue séparation va s’achever; vous serez là, bientôt, pour
goûter aux premières cerises.

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230
« Papa se joint à moi pour vous embrasser très fort, mes chéris. »

« Maman. »

Ainsi, aux vacances de Pâques, il rentrerait chez lui. Sa joie l’étouffait.


Enfin, il allait sortir du tunnel. La belle lumière apparaissait au bout de la voûte
sombre.
Cependant, l’exaltation passée, quelques jours après, il se rendit compte
que si un désespoir n’est jamais aussi profond qu’on l'imagine, une grande joie
n’est jamais parfaite non plus. En partant, il ne regretterait ni sa chambre sombre
ni le ciel gris de Bobigny, mais il perdrait Boubou, sans espoir de le retrouver un
jour, comme Suzy... Et, après les vacances de Pâques, il entrerait au lycée
d’Orange, comme interne. Au début, à Bobigny, il avait envié les internes, leur
vie en commun, leurs plaisanteries au dortoir ou au réfectoire. Il s’était aperçu
que ces petits avantages ne compensaient peut-être pas l’impression de
claustration.
En somme, Pâques ne serait qu’une escale entre Bobigny et Orange.
Finalement, après avoir follement souhaité partir tout de suite, il se demanda,
ainsi que le proposait généreusement tante Emilie, s’il n’irait pas simplement
passer ses quinze jours de vacances à Montfaucon, pour revenir terminer, à
Bobigny, son année scolaire. Ainsi, il reverrait Suzy, qui lui rendrait sûrement
visite, au Relais, et il retarderait sa séparation d’avec Boubou. Maman aurait
davantage de temps pour se remettre complètement.
Partagé entre ces deux solutions qui présentaient des avantages et des
inconvénients, il hésitait à prendre une décision, quand une nouvelle lettre de
maman, arrivée quinze jours plus tard, une lettre annonçant une nouvelle aussi
extraordinaire qu’inattendue, en tout cas merveilleuse, allait mettre fin à son
embarras.

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Respectivement. En tenant compte de l'ordre . Par quel mot dans le texte, pourrait-on remplacer
précédent. C'est-à-dire que Jean-Lou était septième « disciplines » ?
en mathématiques et quatrième en sciences. . Maman a besoin de ménagements. Qu'entendez-
Cléments. Jours cléments : moins froids, plus doux, vous par là ?
moins rudes. . Le mot escale est-il employé au sens
Exaltation. La joie débordante et l'excitation de propre ?
Jean-Lou. . Les dures épreuves ont rendu Jean-Lou plus
Claustration. Vie dans un lieu d'où on ne peut raisonnable. Quel passage le prouve ?
sortir, comme dans un cloître.

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232
67 - LA SECONDE LETTRE

Elle arriva le 13 mars, par un jour maussade, à désespérer de voir jamais


arriver le printemps. Le matin, en se rendant au lycée, Jean-Lou avait même vu
voltiger quelques flocons de neige qui fondaient aussitôt sur le pavé humide et
gras.
Mais, ce jour-là, pour lui, seule la matinée fut grise. A midi, quand il rentra
rue du Cheval-Rouge, il crut voir le ciel se dégager d’un seul coup et un soleil
radieux illuminer Bobigny, à la lecture de la lettre qui l’attendait.

Montfaucon, 12 mars.

« Mon cher Jean-Lou et mon cher petit Bruno,


« Ma lettre va te surprendre, Jean-Lou par la nouvelle extraordinaire que je
vais t’annoncer. Nous allons quitter Montfaucon... et ceci très prochainement
sans doute. Voilà ce qui s'est passé.

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« II y a une dizaine de jours, nous avons eu la visite d’un important
monsieur, un inspecteur de la société de raffinage à qui appartient le Relais des
Cigales. Tout d’abord, nous avons presque eu peur. Mécontent de nous, allait-il
nous signifier la résiliation de notre contrat qui expire en mai prochain ? Au
contraire, il n’a pas tari d’éloges sur notre gestion, sur la façon dont nous avons
entretenu le Relais, sur le résultat des ventes de carburant, en sérieuse
augmentation, paraît-il d’après les chiffres réalisés par nos prédécesseurs... Bref,
cet inspecteur venait nous faire une proposition. Il nous demandait si nous
accepterions de quitter Montfaucon pour une autre station-service, près de
Montélimar. Sur le moment, nous n’avons su que répondre. Pour nous,
Montélimar n'est plus la Provence puisque l’olivier n’y pousse pas... et puis, un
nouveau déménagement, alors que je suis à peine rétablie... Mais l’inspecteur a
précisé que cette station-service, toute nouvelle, présentait de gros avantages.
Elle était située sur ce qu’on appelle une « aire de repos », à proximité de la
nouvelle autoroute du Midi, c’est-à-dire à un endroit où les automobilistes
peuvent se ravitailler en nourriture aussi bien qu’en carburant.
« L’inspecteur nous a laissé quelques jours de réflexion puis nous a donné
rendez-vous, sur place, hier. Nous sommes rentrés de là-bas enthousiasmés.
Cette aire se trouve en retrait de l’autoroute, à une cinquantaine de mètres, loin
du bruit infernal de la circulation. Elle est aménagée dans un bois de pins
semblable au nôtre, avec un vaste parking. Il y a aussi un motel et un magasin où
se vendra de tout, en plus de la station-service, qui s’appellera, comme ici, le
Relais des Cigales.
« Que te dire, mon petit Jean-Lou, de notre nouvelle maison, sinon qu’elle
est merveilleuse ? Pense donc ! une cuisine, une salle de séjour, trois chambres,
sans parler de la salle de bains, mon rêve de toujours... et le tout absolument
neuf, puisque nous avons trouvé les peintres occupés aux finitions. Quand j’ai
vu ce logement, j’ai cru rêver... Et quel avantage pour toi, Jean-Lou ! Nous ne
serons qu’à cinq kilomètres de Montélimar, c’est-à-dire que nous ne te mettrons
pas en pension. Tu pourras partir le matin de chez nous et rentrer le soir, pour
prendre simplement au lycée le repas de midi.
« Tout cela me paraît si beau que je crois rêver. Pourtant, c'est bien vrai,
le contrat est signé. La seule chose qui me tracasse un peu est le déménagement
précipité, mais la station-service, comme le motel et le magasin, doivent être
ouverts pour le début des vacances de Pâques, quand l’autoroute connaîtra
l’affluence. Heureusement, la société se charge de notre déménagement ;
j’espère n’avoir pas trop de travail. Nous devons donc quitter Montfaucon le
plus tôt possible, en principe la semaine prochaine. C’est notre nouvelle maison
qui vous accueillera, Bruno et toi, quand vous rentrerez de Bobigny.

234
« Vous voyez, mes chéris, si la vie a parfois des moments pénibles, elle
réserve aussi de belles surprises. A bientôt, donc, puisque les vacances seront là,
dans moins de trois semaines. En attendant, votre papa et moi vous embrassons
très fort en vous redisant notre impatience de vous retrouver. »

« Maman. »

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Maussade. Désagréable, triste, agaçant. . Quelle différence faites-vous entre voler et


Résiliation. Annulation, rupture, d'un contrat, d'un voltiger ?
engagement, d'un accord. . Expliquez cette phrase : il n'a pas tari d'éloges.
Expire. Au sens propre expirer, c'est rendre le (commencez par expliquer le verbe tarir au sens
dernier soupir, c'est-à-dire mourir. Au sens figuré : propre.)
arriver à la fin, au terme. . Qu'est-ce qu'un contrat ? D'après le texte, pouvez-
Gestion. La façon dont on gère une entreprise, c'est- vous expliquer ce mot ?
à-dire dont on s'en occupe. . Quelles sont les deux choses que Mme Plantevin
Aire. Surface, endroit plat. apprécie le plus dans sa nouvelle résidence ?
Motel. Sorte d'hôtel pour automobilistes, en bordure . Remplacez l'expression en retrait par une autre
d'une grande route. synonyme.

235
68 - LES ADIEUX DE BOUBOU
Jean-Lou et Bruno partiraient donc dès le début des vacances de Pâques.
Pour la première fois, Bruno manifestait une réelle impatience de revoir ses
parents, comme si son heureux caractère lui avait suggéré ce désir au moment
même où celui-ci allait se réaliser.
Quant à Jean-Lou, il pensait, comme sa mère, cette installation si près de
Montélimar, providentielle. Il ne connaîtrait pas le sort assez peu enviable des
internes... et par surcroît, il se rapprocherait encore de Suzy. En examinant une
carte, il avait constaté que la capitale dauphinoise et la petite cité, célèbre pour
son nougat, ne se trouvent qu’à 150 kilomètres l’une de l'autre. Égoïstement, que
souhaiter de plus ?... Mais justement, en dépit de ce qu’il pensait de lui-même,
Jean-Lou n’était pas égoïste. Il se préoccupait de Boubou. Depuis Noël, leur
amitié s’était resserrée. Pourquoi toujours de cruelles séparations ?
Les trois semaines qui restaient avant son départ, il les consacra
généreusement à son camarade. Il décida même de faire des économies en se
privant, chaque matin, du petit pain acheté au concierge du lycée. Avec cette
somme, jointe à un peu d’argent de poche, il invita, un dimanche, le petit
Algérien à une sortie dans Paris, au zoo de Vincennes, qui lui avait tant plu, lors
de sa première promenade avec Suzy.
Boubou n’était allé que deux ou trois fois dans Paris, pour l’achat de
vêtements, avec sa mère. Il ne connaissait pas Vincennes. Pour lui, le métro et
l’autobus étaient un luxe coûteux. Il accepta avec joie la proposition de Jean-
Lou.
Pour cette sortie, tante Emilie avait préparé un pique-nique, avec toutes
sortes de gâteries. Les deux camarades passèrent une partie de la journée dans le
parc encore dénudé où, cependant, pointaient quelques bourgeons. Ils
déambulèrent longtemps, d’un enclos à l’autre, s’esclaffant devant les mimiques
grimacières des singes ou la grâce lourdaude des otaries dans leur bassin. Mais
le temps n’était pas très chaud, malgré de brèves apparitions du soleil. Protégé
seulement par l’imperméable qui lui tenait lieu de manteau, Boubou grelottait
presque. Et puis, l’imminence de la séparation l’attristait.
— Qu’est-ce que je vais devenir, sans toi ? dit-il, tandis qu'ils revenaient
prendre le métro. Il me semble qu’à la rentrée je n’aurai plus de goût au travail.
Jean-Lou le consola, assurant qu’il se ferait d’autres camarades. Le petit
Algérien secouait la tête, incrédule.

236
Le départ arriva très vite. Toujours par souci d’économie, dès son arrivée
au nouveau Relais des Cigales, papa Plantevin s’était enquis d’un transporteur
qui accepterait de ramener ses enfants. Il en découvrit un qui gagnait Paris d’où
il redescendrait vers Marseille le lundi suivant, c’est-à-dire le premier jour des
vacances. Les deux enfants devraient se trouver ce jour-là, à 6 heures du matin,
devant le numéro 18 de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, d’où le camion
partirait avec un chargement de meubles.
Il fallut quitter Bobigny très tôt. Dès cinq heures, l’oncle accompagna les
deux enfants par le premier autobus. II faisait nuit et froid. Jean-Lou et Bruno
embrassèrent avec émotion la tante Emilie qui les avait si bien soignés et était
devenue leur seconde maman. La pauvre femme, bien habituée à leur présence,
avait les larmes aux yeux à la pensée de voir sa maison de nouveau vide.
Jean-Lou aussi était un peu triste, malgré sa joie de revoir ses parents. Il
pensait à son lycée, à Boubou surtout. La veille au soir, il était allé chez lui et ne
l’avait pas trouvé. Descendus à la station de métro, place de la Nation, ils
s’engageaient tous trois dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, domaine des
marchands de meubles, quand Jean-Lou, dans la demi-obscurité, aperçut une
silhouette blottie contre une devanture.

237
Boubou! Comment s'était-il arrangé pour être là, dans la nuit, si tôt ?
Depuis combien de temps attendait-il ? Dans son éternel imperméable, il
tremblait de froid.
— J'ai eu trop de chagrin, Jean-Lou, quand j’ai appris, hier soir, que tu
étais venu chez moi pour me dire au revoir... j’étais parti à la recherche de
nouveaux timbres. Tiens, je te les apporte. Il y en a de très beaux. Tu penseras à
moi en les regardant... si tu ne m’oublies pas.
Jean-Lou fut bouleversé. Mais le transporteur, son chargement terminé,
était pressé de partir. Jean-Lou et Bruno embrassèrent leur oncle, le remerciant
encore de tout ce qu’il avait fait pour eux, puis Jean-Lou serra son camarade
dans ses bras. Et tout à coup, au moment de le quitter, il se souvint des mots de
Suzy partant pour l’Espagne après l’accident de l’auto. Alors, il lui murmura :
— Boubou, nous ne nous quittons pas pour toujours... Je suis sûr que
nous nous retrouverons bientôt...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Suggéré. Lui avait inspiré, donné. . Qu'est-ce que des gâteries?


Providentielle. Qui est apporté par la providence, . Expliquez : la grâce lourdaude des otaries.
c'est-à-dire une divinité bienfaisante. . Séparez ce texte en deux parties et donnez un titre
Mimique. Ensemble de gestes, non accompagnés de à chacune d'elles.
la parole.
'Imminence. L'arrivée très proche de la
séparation.

238
69 - LA FAMILLE RÉUNIE

Six mois plus tôt, le cœur trop lourd de chagrin, Jean-Lou n’avait gardé de
son voyage que des souvenirs imprécis et fugitifs. D’ailleurs, les trois quarts du
trajet avaient été effectués de nuit. Aujourd’hui, il se promet bien de ne rien
perdre du paysage.
A peine a-t-on quitté Paris que le petit jour se lève sur la campagne. La
campagne ! Les deux enfants l’ont presque oubliée. Ils la retrouvent avec plaisir
et Jean-Lou se souvient de Suzy quand elle disait : « tu ne sais pas ce qu’est,
pour un Parisien, le plaisir de marcher dans l’herbe. » Il la comprend, à présent !
Chargé de meubles plus encombrants que lourds, le gros camion roule
vite. Son chauffeur, homme râblé et solide comme la plupart des routiers,
n’engendre pas la mélancolie. Il chantonne tous les airs en vogue, ne s’arrêtant
que pour bavarder avec ses jeunes passagers.
— Tu verras le nouveau Relais des Cigales, tenu par ton père, explique-t-
il à Jean-Lou avec un sifflement d’admiration. Rien de comparable avec
l’ancien. Quand je serai trop vieux pour conduire un camion, j’aimerais tenir une
station-service comme celle-là...
Au fil des kilomètres, le pilote cite des noms. Cette rivière, au bord de la
route, c'est l’Yonne. Là-bas, ce clocher trapu est celui de la cathédrale de Sens...
et ces premières côtes, les collines du Morvan.
— Le Morvan ! soupire l’homme, notre bête noire, à nous, routiers, quand
vient l’hiver... à cause de la neige et du verglas.
Çà et là, quelques saules et peupliers déplient timidement de petites
feuilles d’un vert tendre, presque jaune. Non, même en descendant vers le sud,
ce n’est pas encore le printemps. Pourtant, Jean-Lou garde le souvenir de
vacances de Pâques, à Tourette, où on avait déjà l’impression de l’été.
Et les kilomètres s’ajoutent aux kilomètres. Les deux enfants, qui ont
déjeuné très tôt, ressentent déjà un creux à l'estomac.
— Dis, Jean-Lou, fait Bruno en tirant son frère par la manche, j’ai faim !
— Ne vous gênez pas, dit le chauffeur, puisque vous avez des provisions.
Moi, je casserai la croûte plus loin, toujours au même endroit, près de Tournus.
Plus ils se rapprochent du Midi, plus Jean-Lou est heureux... et un peu
inquiet aussi. Comment va-t-il trouver maman ? Elle lui a maintes fois répété,
dans ses lettres, que les cicatrices ne se voyaient presque pas. Que signifie au
juste ce « presque » ?

239
Après une escale d’une demi-heure dans une auberge de routiers, où le
dévoué chauffeur a offert à ses voyageurs sandwiches et limonade (complément
à leur premier repas), le camion repart vers le sud. En traversant Lyon, vers deux
heures de l’après-midi, Jean-Lou pense de nouveau à sa mère, mais bientôt, à
mille petits détails, aux toits des maisons, plus plats, couverts de tuiles, aux
platanes bordant les routes, aux pêchers fleuris, il sent son pays tout proche. Dès
Valence, le ciel, si pâle à Paris, a retrouvé sa limpidité. Le long de la belle
autoroute qui suit le Rhône, le camion glisse comme sur du velours. Des
réclames annoncent la cité du nougat... et tout à coup, le pied du chauffeur
appuie sur la pédale du frein. La grosse voiture ralentit, oblique à droite et
s’arrête. Le cœur de Jean-Lou bat à lui rompre la poitrine.

Le nom s’inscrit, en grandes lettres sur un panneau, devant une


construction toute neuve. Jean-Lou se précipite, tirant Bruno à bout de bras.
— Maman !... Papa !...

240
Papa Plantevin a un peu maigri et vieilli... mais maman ? Est-ce possible ?
Elle paraît plus jeune et plus jolie que jamais. Le long repos forcé a détendu ses
traits. A peine distingue-t-on une petite cicatrice sur la joue droite et une autre
au menton. Une seule différence : elle porte des bas alors qu’autrefois, elle
restait jambes nues presque toute l’année.
Ce sont des embrassades sans fin, accompagnées de larmes de joie.
— Mon Dieu ! que tu es grand, Jean-Lou, aussi grand que moi... et toi,
mon petit Bruno, tu as gardé tes bonnes joues... Par exemple, elles sont un peu
pâlottes ; vous avez tous deux pris le teint parisien. Le soleil d’ici vous
redonnera des couleurs. Ah ! que je suis heureuse de vous retrouver, mes
chéris !... mais entrez donc, venez dans notre belle maison. Vous verrez comme
nous y serons heureux, tous réunis...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Fugitifs. Qui fuient rapidement, qui ne restent pas . Expliquez l'expression : au fil des kilomètres.
dans la mémoire. . Que signifie : Le Morvan est notre bête
Râblé. Fort, large d'épaules et de torse noire ?
(ordinairement ce mot s'applique surtout aux . Qu'est-ce qu'un clocher trapu ? Donnez le
quadrupèdes et en particulier au lapin ou au lièvre.) contraire de ce mot.
. Sur une carte routière, suivez de nouveau le
voyage, en sens inverse, de Jean-Lou et de Bruno.
Situez Sens, Tournus, Lyon, Valence,
Montélimar.
. Quel est le seul passage de ce texte où Jean-Lou
montre encore un peu d'inquiétude ?

241
70 - UNE GRANDE SURPRISE

Depuis son arrivée, deux jours plus tôt, Jean-Lou se sentait totalement
heureux, aussi heureux que maman et papa Plantevin, superbe dans sa tenue
flambant neuf de pompiste.
La veille, il avait écrit deux lettres, la première à Boubou, où il redisait
son chagrin de l’avoir quitté, mais sans trop s’étendre sur la description de sa
belle maison ou sur le soleil retrouvé. La seconde, bien sûr, était pour Suzy. A
elle, il décrivait avec complaisance le nouveau Relais des Cigales et il
transmettait l’invitation de ses parents, à M. et Mme Sauthier de venir les voir,
le dimanche suivant, jour de Pâques.
La réponse ne se fit pas attendre. Le surlendemain, une lettre arrivait de
Grenoble. Non seulement M. et Mme Sauthier acceptaient l’invitation, mais ils
viendraient dès le samedi, sous la réserve expresse (le mot était souligné
plusieurs fois) que, pour ménager Mme Plantevin, ils prendraient chambres et
repas au motel.
— Et peut-être, terminait Suzy, te réservons-nous une surprise. Jean-Lou
explosa de joie. Deux jours avec Suzy ! Il ne vécut plus que dans cette attente,
très intrigué par la surprise promise.
Suzy et ses parents arrivèrent donc le samedi matin, vers 11 heures, ayant
trouvé très courtes les deux heures de voyage. Jean-Lou fut surpris de découvrir
sa petite camarade si brunie de teint.
— C’est à cause du soleil sur la neige, expliqua-t-elle ; j'ai pris goût au
ski. Nous en faisons presque tous les dimanches, papa et moi... et même maman.
Mme Sauthier, en effet, avait meilleure mine qu’à Paris, ses traits
n’étaient plus contractés comme autrefois. Elle paraissait heureuse, aussi
heureuse que maman Plantevin, que les visiteurs ne s’attendaient pas, eux non
plus, à trouver si bien rétablie.
Jean-Lou fit à Suzy avec une pointe de vanité, les honneurs de sa nouvelle
demeure et de l’ensemble des installations de l’aire de repos. Cette fois, il ne
souffrait plus d'un complexe d’infériorité vis-à-vis de sa camarade.
Que de choses à se raconter depuis trois mois de séparation ! Pourtant, ils
croyaient s’être tout dit dans leurs lettres.
— Et cette surprise ? demanda Jean-Lou, voyant que Suzy n'en parlait
pas.
— Chut !... plus tard !

242
A midi, les parents de Suzy invitèrent Jean-Lou à déjeuner avec eux au
motel, mais le soir, maman Plantevin tint absolument à ce qu’on inaugure sa
belle salle de séjour.
— Nous acceptons, dit Mme Sauthier, mais à la condition que je vous
aide à cuisiner et qu’ensuite nous fassions tous ensemble la vaisselle.
Quelle merveilleuse soirée ! Leurs soucis oubliés, papa Plantevin et
maman rayonnaient. Mme Sauthier, elle aussi, se montrait plus gaie
qu’autrefois. Pensant toujours à la surprise dont Suzy faisait mystère, Jean-Lou
se demandait ce que sa camarade lui cachait quand, vers la fin du repas, M.
Sauthier déclara :
— Je vous dois un aveu, monsieur Plantevin. Nous sommes venus ici
avec une petite idée derrière la tête... Nous avons un service à vous demander.
— Je ne vois pas en quoi je pourrais vous être utile, dit papa Plantevin,
mais ce sera avec plaisir.
— Eh ! bien, voici. Pardonnez notre péché de curiosité. Votre Jean-Lou
nous a si souvent parlé de son village natal qu’un dimanche, il y a quinze jours
de cela, nous avons été à Tourette.
— A Tourette ! s'écria Jean-Lou en regardant Suzy, tu es allée à Tourette !
— Oui, reprit M. Sauthier et ce village de Haute-Provence nous a
conquis. Nous aimerions y passer nos vacances cet été. J’y installerais ma
femme et ma fille pour deux mois. De Grenoble, qui n’est pas très loin, je
viendrais les voir tous les week-end.
— Excellente idée, approuva Mme Plantevin tout émue... mais en quoi
pourrions-nous vous rendre service ?
— En nous louant votre maison inoccupée. Des gens du pays nous l’ont
montrée. Cette ancienne ferme nous a ravis. Elle est magnifiquement exposée, si
vaste... et j’imagine que Jean-Lou et Bruno ne seraient pas fâchés de nous y
rejoindre. Qu’en pensez-vous ?
— Je pense, répondit papa Plantevin, que Tourette est en effet le plus
beau pays du monde... mais vous venez de prononcer un mot malheureux.
— Un mot malheureux ?...
— Jamais je n’accepterai de vous louer cette maison. Nous sommes trop
contents de vous offrir son toit comme vous avez offert le vôtre à Jean-Lou. Elle
n’est d'ailleurs pas en très bon état. Les quelques meubles que nous y avons
laissés sont insuffisants. Ce serait plutôt à nous...
— Non, monsieur Plantevin, coupa le père de Suzy, puisque vous nous
offrez votre maison de Tourette, nous nous chargerons du reste. Et je n'ai pas
besoin de vous dire que ce projet réjouit tout le monde. Regardez les visages de
nos enfants !

243
C'était donc cela la surprise ! Jean-Lou n’en aurait jamais espéré une plus
belle.
— Oh ! merci, dit-il en prenant les mains de Suzy, j’en suis sûr, c’est
encore toi qui as eu cette merveilleuse idée !...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Flambant neuf. Expression qui signifie : . Que signifie : s'étendre sur la description... ?
absolument neuve. . Pourquoi Jean-Lou parle-t-il peu de sa maison et
Avec complaisance. Avec plaisir, satisfaction ; avec du soleil à Boubou ?
beaucoup de détails. . Que signifie l'expression : faire les honneurs de sa
Expresse. Absolue, formelle, impérative. maison ?
Complexe. Sentiment confus, compliqué, qui . Que signifie le verbe inaugurer ?
provoque une sorte de gêne. . Expliquez : avoir une idée derrière la tête (cette
Week-end. Mot d'origine anglaise signifiant : fin de expression se traduit aussi par cette autre : avoir une
semaine. (les deux jours de repos de la fin de la arrière-pensée).
semaine).
Mot malheureux. Mot qui n'aurait pas du être dit
parce qu'il risque de peiner ou de révéler une triste
réalité. (dans le texte, M. Plantevin plaisante plutôt
en employant cette expression).

244
71 - LE DERNIER TRIMESTRE

La rentrée de Pâques arriva très vite. Mais, cette fois, rompu au métier de
« potache », Jean-Lou ne s’en effrayait pas. Le lycée de Montélimar était
d’ailleurs sympathique, accueillant. Presque aussi neuf que celui de Bobigny, il
disposait, en plein cœur de la ville, d’espaces beaucoup plus vastes. De ses
larges baies vitrées, on jouissait d’une vue étendue jusqu’aux monts du Vivarais,
de l’autre côté du Rhône.
L’adaptation de Jean-Lou se fit donc très vite, à part quelques petits
rattrapages ou piétinements inévitables, dus au fait que les professeurs
montiliens (c’est ainsi qu’on appelle les habitants de Montélimar) n’étaient pas
arrivés au même point de leur programme que ceux de Bobigny.
Par contre, un petit détail l’amusa beaucoup, le premier jour. Sans qu’il
s’en aperçût, à Bobigny, l’accent de son oncle avait déteint sur le sien. Ses
nouveaux camarades trouvèrent qu’il parlait un peu « pointu » et l’appelèrent le
« Parisien », surnom qu’il devait garder jusqu’à la fin du trimestre mais qui ne le
vexa pas, au contraire.
Ainsi, chaque matin, avec Bruno (à qui on avait acheté un vélo à sa taille),
il quittait le Relais des Cigales pour Montélimar, par une petite route sinueuse et
charmante, peu fréquentée, bordée de cerisiers et de pêchers. Le soir, il rentrait
vers cinq heures et se mettait aussitôt au travail, dans sa chambre toute neuve,
tapissée de bleu.
De Grenoble, lui parvenaient régulièrement les lettres de Suzy. Pour elle,
à présent, plus question de sports d’hiver. A chaque week-end elle partait avec
ses parents à Tourette. M. Sauthier, qui adorait le bricolage, travaillait ferme à la
restauration et à l’aménagement de la maison, en vue des vacances.
— Tu verras, écrivait Suzy, papa a des idées formidables et il manie la
truelle aussi bien que le pinceau. Quand tu viendras, cet été, tu seras ébloui.
Jean-Lou mourait d'envie d’assister à ces transformations, cependant, en
cette saison, papa Plantevin ne pouvait guère s’éloigner de ses pompes, surtout
pas le samedi ou le dimanche, ses jours de « pointe » comme il disait. Il faudrait
attendre les grandes vacances pour revoir Tourette.
Si Jean-Lou n’était jamais embarrassé dans ses lettres à Suzy, par contre il
se sentait gêné vis-à-vis de son cher Boubou. Que dire pour ne pas le peiner ? Le
soir, dans sa belle chambre bleue, toute pimpante, il pensait au bidonville de
Bobigny, aux deux misérables pièces où s’entassait la famille du petit Algérien.
Alors, son cœur se serrait. Ah ! s’il avait pu quelque chose pour Boubou !...

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Et les semaines succédaient aux semaines, avec une incroyable rapidité.
Le précoce été du Midi était là, avec son soleil flamboyant, ses cigales, ses
cohortes de touristes le long de l'autoroute. Ah ! que Jean-Lou, à présent, les
comprenait, ces Parisiens avides de lumière, de larges horizons et de calme ! Sur
l’aire de repos, chaque jour ou presque, le motel affichait sa pancarte :
« complet », tandis qu’à côté, le magasin se voyait dévalisé de ses boîtes de
nougat... et que papa Plantevin, du matin au soir, déversait des flots d’essence.
Que serait-ce, aux premiers jours de juillet, quand le véritable exode des citadins
commencerait ?
Oui, les vacances étaient toutes proches. Au lycée, les compositions, les
examens terminés, on n’entendait plus que ce mot. On parlait de départs vers la
montagne, vers la mer, vers de lointains pays. Jean-Lou, lui, n’avait pas tant
d’ambition. Il irait simplement à Tourette, un village perdu, ignoré de tout le
monde, que nulle carte touristique ne signalait, mais un village qui avait été le
sien, où il avait été heureux dans la petite école dirigée par le bon M. Sahune, un
village où il allait retrouver Suzy... et où il aurait tant voulu aussi retrouver...
mais non, pouvait-il prononcer l’autre nom qui lui venait aux lèvres ? Oh ! bien
sûr, s’il n'avait tenu qu’à lui... Oserait-il jamais parler de son désir à Suzy et à
ses parents ?...

LES MOTS AVONS-NOUS COMPRIS ?

Rompu. Habitué, plié à la vie scolaire. . Qu'entendez-vous par rattrapages et piétinements ?


Potache. Nom habituellement donné aux collégiens . Déteint est-il employé au sens propre ou au sens
et lycéens. figuré dans ce texte ?
Restauration. Remise en état, réparation. (Un . Que signifie l'expression : jour (ou heure) de
restaurant est un endroit où on « répare » ses forces. pointe ?
Pimpante. Élégante, riante, agréable. . Quel sentiment éprouve Jean-Lou, à présent, vis-à-
Exode. Départ, en masse, d'un peuple, chassé de son vis de Boubou ?
pays par la guerre ou une catastrophe. Ici, il s'agit . Quel nom Jean-Lou n'ose-t-il pas prononcer ?
d'un sens plus large puisque les touristes sont partis Pourquoi n'ose-t-il pas parler de son désir aux
volontairement de chez eux. parents de Suzy ?

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72 - LES PLUS BELLES VACANCES

Aujourd’hui, plus la moindre petite ombre sur la joie de Jean-Lou...


Boubou est là, au Relais des Cigales. Oui, le petit Algérien est arrivé avant-hier
soir, de Bobigny, à bord d'un gros camion-citerne qui revenait de livrer son
stock de vin à Paris.
Est-ce à Jean-Lou ou à Suzy que Boubou doit sa venue dans le Midi ? A
tous deux sans doute. Si, dans ses lettres, Jean-Lou n’avait, à maintes reprises,
parlé de lui, Suzy aurait-elle demandé à ses parents de l’inviter à Tourette ?
Quand Suzy a raconté à sa mère comment le petit Algérien vivait, à Bobigny,
dans une sorte de bidonville, Mme Sauthier s’est écriée :
— Je me souviens, en effet, de ce jeune garçon au teint mat qui
accompagnait Jean-Lou, lors d’une de ses visites chez nous. Je ne savais pas ses
parents si malheureux. Tu fais bien de m’en parler, Suzy. Puisque nous avons la
chance de disposer d’une grande maison, écris tout de suite à Jean-Lou, dis-lui
que nous attendons son camarade.
Ainsi, Boubou va partir pour Tourette avec Jean-Lou et Bruno. Papa
Plantevin et maman les conduiront en auto jusque là-haut où M. et Mme
Sauthier les attendent. Exceptionnellement, papa Plantevin a abandonné ses
pompes, confiant la garde de la station-service au patron du motel, son ami.

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Dès neuf heures, sitôt les bagages entassés dans le coffre de la voiture,
c’est le départ. Assis à l’arrière, les trois enfants débordent de joie : Bruno parce
qu’il roule en auto (ce dont il ne se lasse jamais) Jean-Lou, à la pensée de revoir
son village et Suzy, Boubou à cause de ces paysages lumineux qui lui rappellent
son Algérie natale.
Très émue elle aussi, maman pense à sa maison qu’elle n’a pas revue
depuis l’an dernier. Elle a hâte de découvrir les embellissements apportés par le
père de Suzy.
Quant à papa Plantevin, il sifflote tranquillement à son volant, savourant
ce premier jour de vraie détente depuis Dieu sait combien de mois.
Abandonnant la grande route rapide mais monotone, la voiture s’engage
sur une autre, bordée de mûriers et de platanes, et bientôt apparaissent de molles
ondulations couvertes de chênes verts ou de lavande.
— C’est beau, murmure Boubou, on se croirait en Algérie.
Au bout de deux heures, une pancarte annonce Tourette. Jean-Lou
voudrait tourner la tête de tous côtés en même temps pour ne rien perdre de son
village.
— Moins vite, papa ! moins vite !
Sur la minuscule place du village, jouent des enfants. Oh ! Freddy ! c’est
Freddy !... et voici le petit Milou... et cette grande fille, mais c’est Janine, qui a
fait couper ses cheveux !...
Le village traversé, la voiture s’engage sur un petit chemin raboteux, le
chemin si souvent suivi par Jean-Lou pour aller à l'école. Tout à coup, maman
s'écrie :
— Notre maison !...
Suzy et ses parents se précipitent, au bruit du moteur. Les voyageurs
mettent pied à terre. Poignées de mains et embrassades se succèdent. Un peu
gêné, Boubou se tient à l’écart, mais Suzy lui sourit gentiment.
— Ma parole, dit en riant papa Plantevin à M. Sauthier, vous avez remis
la maison à neuf. Je ne vous savais pas à la fois maçon, plâtrier, et menuisier.
— Et encore, l’extérieur n’est rien, dit Mme Sauthier, fière de son mari.
Entrez...
Maman Plantevin s’émerveille. Les murs ont été repeints, les poutres
vernies, l’évier remplacé.
— Si tu savais comme nous sommes bien dans ta grande maison, dit Suzy
à Jean-Lou. Ta chambre aussi a été rafraîchie... et toi, Boubou, tu auras la tienne,
avec une fenêtre qui donne sur les oliviers.

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Et elle ajoute :
— J’ai aussi une bonne nouvelle à vous apprendre. Tu te souviens Jean-
Lou de ce que tu appelais le « gour », où tu plongeais. Eh ! bien, le maire de
Tourette a fait venir un bulldozer pour l’agrandir. Le « gour » est devenu une
vraie piscine où on peut nager. Nous allons passer des vacances formidables.
Mais déjà sonne midi, l’heure de passer à table. Mme Sauthier, que Jean-
Lou reconnaît à peine tant elle est pleine d’entrain, a dressé une longue table
dans l’immense pièce du rez-de-chaussée, l’ancienne salle commune de la
ferme. Pour ce beau jour, elle a préparé un repas de fête. Suzy s’assied entre
Jean-Lou et Boubou. Tout le monde bavarde gaiement. Ah ! qu’il est loin, le
sinistre hôpital de Lyon !... qu’il est loin l’étroit appartement de la rue Claude-
Jorand !... qu’elle est loin la chambre sombre de la tante Emilie !... et qu’il est
loin aussi le bidonville de Bobigny !... Les vacances ! ce sont les vacances !
Vivent les vacances !...

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