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DIX GRANDS CHRETIENS

D U S IÉ C L E
PROPRIETE DES EDITEURS

DROITS DE TI » A D U C T I O S RESERVES
D IX

DU SIECLE

O ’C O N N E L L — DONOSO CORTES

OZANAM — MONTAI.EMRERT — DE MELUN — DUPONT

LOUIS YE l ILLOT — (iARCIA MORENO — DE SON1S

WINDTIIORST

1>AR

J -M. VILLEFRANCHE

l ' ARI S
BLOUD KT RARRAL, LI R R AI R ES-E DI T E U R S
h, rue M adam e, & rue d e R en n es, ,09
ΒΕβΛΝςΟΝ. - IMP. & 8T¿RÉOT. DE PA UI JACQUIN
PREFACE

Les morts vont vite, surtout dans l’oubli des vivanls.


11 faut toutefois reconnaitre qu’en France, peut-étre plus
qu’en aucun temps et en aucun pays, on a beaucoup fait
pour conserver et mettre en relief la memoire des con-
temporains dignes de cet honneur, et, sous ce rapport,
la magnifique collection des Il l u s t r a t io n s et c é l é b r i-

tés du formant á cette heure 21 volumes


XIX® siKCLK,
in-8°, est assurément un modtM« du genre.
L’idée de ce nouveau recueil de biographies apparlient
aux mémes éditeurs; c’est a leur demande que nous
avons enlrepris de présenter, en un seul groupe,
quelques citoyens des plus remarquables par leurs vertus
et leurs services, tous laiques, tous catholiques fervents,
ayant puisé dans leur foi le principe généraleur de leur
action bienfaisante
Chacun d’eux a eu des biographes plus complets et
méme — faut-il le dire? — trop complets et trop abon·
dants parfois; car une erreur fréquente, pour un écri-
vain, consiste á exagérer son héros, ä le faire le centre
de plus d'hommes et de plus d’événements qu'il n'en
entraina, á ne pas savoir dégager des détails communs
et inútiles les faits qui vraiment méritent d ’étre conser-
vés.
— VI —

Helas! le lecteur, faute de temps, est oblige de clioisir.


Aussi, telle biographie qui interesserait en un demi-vo-
lume lasse en un volume entier, et, si elle en rcmplit
deux ou trois, ne trouve plus personne capable d’aller
jusqu'au bout.
Ni Plutarque ni Cornelius Nepos, nos maitres dans
l’antiquite, n’epuiserent ainsi leurs sujets.
Comme eux nous serons sobre; nous cueillerons une
gerbe de beaux exemples dans toutes les situations ou
des la'iques, chr&iens ¿minents, ont pu servir Dieu et la
patrie; ensuite, nous tournantvers la jeunesse, a laquelle
ce livre est surtout destine, nous dirons : Regardez et
imitez, inspice et fa c secundum ex em p la r!
Ces grandshommes ne sont plus; i vous de les conti­
nuer ! Leur oeuvre est inachevee, combattue, detruite; a
vous de la reprendre, de la consolider, de l’achever.
Et si parini vous, jeunes gens au coeur g6n<Sreux, ¡1
•s’en trouvait un, un s e u l , auquel cette lecture pftt ins-
pirer nous ne disons pas seulement 1’audace, mais la
perseverance nicessaire pour nous rendre un O’Connell
ou un "Windthorst, un Sonis ou un de Melun, un Garcia
, Moreno ou un Louis Veuillot, quelle joie et quelle haute
recompense pour cc modeste travail!

Bourg-en-Bresse, 15 Beptembre 15S93.


DANIEL O’ C O N N E L L
DANIEL O'CONNELL

Avez-vous jamais, par Ies landes et les halliers, suivi une


l»óto fauve á la trace de son sang? Cette béte traquée, blessée,
trébuchant á chaqué pas, c’est la pauvre Irlande á travers
l'liistoire.
Voici plus de huit siécles qu’elle a été conquise par sa
grande voisine, — « l’lle soeur, » amére ironie! — et bientót
quatre qu’elle est séparée d’elle non plus seulement par les
prtjugésde race et les ressentiments inévitables entre vaincus
et vainqueurs, mais par Ies differences de religion; le joug
n’a cessé de s’appesantir d’áge en áge.
II faut résumer le régime imaginé par les conquérants
avant de (aire connaltre l’homme qui le brisa. Mais comment
le rendre croyable? Les enfants de ceux qui l'imposérent en
sont honleux aujourd'hui, disons-le á leur honneur; ilsvou-
draient l’eflacer de leurs annales; l’inoxorable histoire ne
permet pas cet oubli.
C’ótait quelquefois la proscription en masse, le massacre,
l'étouffement brutal, mais plus souvent l’élreinte silencieuse
du serpent, choisissant les membres á enlacer et resserrant
ses nceuds en proportion de la resistance. Une loi existait,
depuis la Reformation, qui interdisait absolumcnt le cuite
calliolique. Six mois d’emprisonnement, un an en cas de reci­
dive, puis la detention perpéluelle á quiconque était con-
vaincu d'avoir ¿ssisté á la messe; l'exil, ensuite la pendaison
GR ANDS CI1BÉTJENS. I
pour le prétre qui l'avait dite. Peine de mort également pour
tout mariage célébré, selon le rite catholique, entre catho-
liques et protestants. II y eut des primes pour les attrapeurs
de prétres (priest-catchcrs) , et les juifs se flrent des revenus
avec ces primes. Les pélerins qui se rendaient au tombeau
de saint Patrick étaient punis de la peine du fouet.
Les papistes se virent exclus du Parlement, de la magis-
trature, des grades dans la marine et l’armée, du bar-
reau, du jury. Ne pouvant les exterininer, on s’effor^a au
moins de les avilir, de les rendre tous impotents, par l’igno-
rance et la misóre. Pas d’ocoles pour eux; défense au pére
d’instruire ses enfanls, ou de les faire instruiré ailleurs qu’á
l’école publique, qui est protestante. Tous les instituteurs
catlioliques sont bannis sous peine de mort. A quoi bon ins­
truiré les catholiques? lis ne seront jamais citoyens que par
le paiement de l’impót. Tel est l’esprit de la loi. — Nous ne
pouvons nous empécher de faire remarquer en passant que
c'est le méme esprit qui préside, en France, pendant que
nous écrivons ce3 lignes, ü toute la législation qu’inspire
la Franc-Ma<;onnerie. Mais ne nous ócartons pas de l’Irlande.
II eút été facile aux riches Irlandais d’éluder la loi en
envoyant leurs enfants étudier hors du royaume; mais les
magistrats visitaient Ies maisons des papistes riches, y arri-
vaient á l'improvÍ3te, et si le pére ne pouvait présenter tous
ses enfants, par ce seul lait le juge devait en conclure que
l’absent était á l’étranger, et la confiscation des biens du pére
était prononcée.
Tout était devenu prétexte á confiscation. Si une femme se
faisait protestante, elle devcnait seule usufruitiére des biens
de la communauté. Etait ce un fils qui abjurait? Méme dépos-
session, en sa faveur, de tout ce qui appartenait au pére et á la
mére, et á la mort de ceux-ci l'húritage passait tout entier au
renégat, ü moins que ses fréres ne fussent renegáis aus=i.
Enfin, aux termes d'un bill du temps de la reine Anne, un
- a —
catholique ne pouvait ni étre tuteur de ses propres enfants,
ni acheter des terres, ni méme passer, comme fermier, un
bail de plus de trente et un ans, ni payer une rente infé-
rieure aux deux tiers du revenu de la terre. Si le prix du bail
était au-dessous de ce taux légal, quiconque le dénon^ait
acquérait par la méme le droit de le prendre pour son propre
compte et de s’en approprier le bénéfice.
Dópossédé de la terre, le papiste avait-il recours au com­
merce? II ne pouvait vendre que certaines denrées, et le
nombre de ses aides ou apprentis était limité á deux. Des
manufactures de laine ayant été établies et paraissant devoir
donner des produits supérieurs á ceux de l’industrie anglaise,
un bill de 1698 les supprima, et Guillaume III eut la
cruaut¿ de dire dans sa réponse au Parlement, qui l’ap-
plaudit: « Je ferai tout ce qui dépendra de nioi pour faire
tomber les manufactures de laine en Irlande. »
Le résullat voulu de toules ces·implacables mais savantes
combinaisons fut que la propriété finit par devenir, comme
les emplois publics et l’instruction, le monopole d’une
secte. Au commencement du siecle présent, Tile comptait
6,400,000 habitants catholiques, et seulement 700,0U0 pro-
testants. Or, sur les 10,500,000 acres formant son territoire,
plus de neuf millions étaient aux mains de la minorité pro­
testante, c’est-á-dire de sept cent mille personnes, et seu­
lement un million appartenait aux six millions et deini de
catholiques. Aussi la plupart des families anciennes avaient-
elles disparu, quelques-unes par l’apostasie, d'autres, en
plus grand nombre, par la dcchéance sociale. De rares
gcntilshommes catholiques vivaient misérablement sur les
débris de leurs domaines; d'autres étaient hommes de peine
le long des canaux ou des quais. Comment se seraient-ils
relevés ou auraient-ils fait valoir leurs droits? lis ne savaient
ni lire ni écrire. On en rencontrait aussi qui erraient par le
pays, gardant pieusement leurs ti tres dans un vieux mou-
choir. Le paysan se plaisait ä Ieur donner l’hospilalité, en sou­
venir des clans d’autrefois; il se rappelait avoir été traitó
plus éqnitablement par leurs aíeux que par le propriétaire
sans entrailles de maintenant.
Ce propriétaire, sauf de rares exceptions, était un Anglais
qui ne résidait pas dans File et qui dépensaittous ses revenus
ä Londres ou sur le continent. II considérait la verte Erin
comme une sorte de colonie lointaine oü des négres tra-
vaillaient pour lui. II ressemblait aux patriciens de la Rome
impériale; les tenanciers de ses vastes domaines lui deve-
naient aussi indiflférents que l’étaient jadis á leurs maltres
paíens les légions d’esclaves cultivant les terres sous le fouet
d’un aíTranchi.
La comparaison est rigoureusement vraie; l’aflranchi,
c’était l’intermédiaire, le middleman, auquel le propriétaire
abandonnait, moyennant une redevance fixe, le souci de l’ex-
ploitation. Celui-ci divisait la propriété en lots de quelques
centaines d’acres, qu’il aflermait á d’autres spéculateurs.
C’était ä ces derniers que le paysan avait affaire. Mais pour-
quoi raconter la chose au passé, comme si elle était de l’his-
toire ancienne? Cette plaie de l’absentéisme et de l’exploita-
tion par intermédinires est loin d’avoir disparu, bien qu’elle
tende aujourd’hui á s’atténuer.
Le middleman de seconde main divise á son tour le sol, ou
plutót le subdivisc en parcelles de quelques acres. II les met
aux enchéres. Les enchérisseurs ne manquent pas; ils
affluent. On se garde bien de leur construiré des fermes et
d’élever des clótures; á quoi bon cette dépense, puisque le sol
nu trouve toujours preneur, et qu’aprés tout on ne passe que
rarement un bail ? Le tenancier est á volonté, at will, révo-
cable tous les six mois. Tous les six mois, sans notification
préalable, il peut étre expulsé. Et il l’est immanquablement si
la récolte a été mauvaise, ou s’il prend fantaisie au landlord
de convertir ses terres en prairies, afín qu’elles lui rapportent
davantage avec moins de tracas. La force publique arrive,
enl6ve la porte et le toit de la pauvre cabane — rarement
la fen6tre, attendu qu’il n y a pas de fenfitre k ce taudis, —
et le malheureux evince s’en va camper sur lcs routes, a la
belle etoile.
Arthur Young, dans son Voyage en lrlande, a raconte
comme il les a vues les exactions des landlords et de leurs
intendants, qui s arrogeaient impunement droit de vie et de
inort sur leurs tenanciers.
Ils peuvent avec impunity iustiger de la canne ou du iouet tout
paysan coupable de manque de respect envers leur personne; assom·
mer un liomme est chose dont on parle en lrlande d’une mantere
qui confond toutes les id6es recues en Angleterre.... II n’est pas de
voyageur si indifferent qui, passant sur les loutes d’lrlande, n’ait vu
parfois les valets d’un gentleman poussei viclemment dans le fossG
toute une file de charrettes appartenant k de pauvres paysans, pour
faire place au carrosse de leur maitre; peu irnporte que les voitures
versent ou se brisent, le mal est souffert en silence; si les victimes
¿levaient la voix pour se plaindre, on leur repondrait par des coups
de fouet.... Si un pauvre s’adressait a un magistrat pour avoir jus­
tice contre un gentleman, sa plainte serait regard6e comme une sorte
d'outrage envers celui-ci, qui serait bien vite mis hors de cause. La
v^ritS est que tout pauvre qui a une querelle avec un riche devrait....
je m’arrGte, car j’allais dire une absurdity. Ge pauvre sait trop bien
sa condition pour demander justice; il n’y a qu’un seul cas oil il
puisse l’obtenir : c’est quand un riche prend fait et cause pour lui
contre un autre riche; alors, son patron le protege comme il d^fen-
drait le mouton dont il compte faire son repas. »

II laut qu'un peuple ait bien de la vitalite pour avoir sur-


vecu a trois siecles d’une semblable oppression, et bien de
Tenergie pour avoir conserve sa foi religieuse et I'esprit de
famille au sein d’une legislation si savamment combinee pour
detruire Tune et lautre. L'Irlandaisn’avait qu’un mot i pro-
nonccr: « J abjure! » pour passer aussitot de la caste des out­
laws dans celle des privilegies. Ce mot, presque personne ne
le pronon<;a. Dieu seul a pu savoir ce que la perseverance a
eoúté de sacrifices héroíques, et de quelles hautes vertus elle
fut récompensée dans ces ámes simples, enthousiastes et
droites. Mais ¡’extréme misére amena aussi, lá comme par-
'tout, ses défaillances. Ignorant, demi-sauvage, témoin jour-
nalier de révoltantes iniquités, privé de travail, réduit ñ
inendierou á mourir de faim, Paddy — comme les Anglais
l’ont surnommé — alta trop souvent demander au whiskey et
íu gin de réchaufler un instant ses membres ñus, de rendre
.1 son áme assombrie la gaieté traditionnelle de sa race. La
chaleur traitresse de l’alcool le réchauffe en effet, mais pour
le rejeter ensuite dans l’abrutissement, dans le3 querelles,
dans la paresse. Justice! Justice! crie en lui la conscience
róvoltóe. L'Angleterre, pour toute réponsc, ricane en mon-
trant du doigt au monde civilisé ce type moitié ivrogne,
moitié bandit, háve, grelottant sous des gucnilles sans norn.
« Voila Paddy! » s’écrie-t-elle. Et ce type est son ouvrage, á
elle, l’opulente et orgueilleuse patricienne.
Mais l’ heure de la honte et du remords a enfin sonné pour
elle. Depuis un domi-siécle elle a compris son crime; elle
songe sincérement, de temps á autre, á le réparer.
Ce tardif sentiment de justice est dú surtout á un homme,
Daniel O'Connell, le libérateur de l'Irlande. Nous avons dú
étaler tout au long la grandeur de 1'iniquité, afin de mieux
Taire voir le bient'ait de la réparalion, et les difficultes qu'elle
devait rencontrer. La profondeur de ia cliute est le meilleur
élogc de cc'.ui qui releva la victime du lond du prócipice, et
ívec elle commenQa á remonler la ponte.
• Daniel O'Connell naquit le 6 aoút 1775, prés de Cahirsiveen,
‘ lanslecomté de Kerry. 11 appartenait i» l une de ces nom-
íireuses families qui donnérent des rois. ou plutót des chefs
de clans, á l’ancienne Iriande. Un de ses oncles, le general
comte O’Connell, commands t la brigade irlandaise au service
de Louis XVI. Son pére, Morgan O'Connell, et sa mére, Kate
O .Mullanc, eurent dix enfants. Daniel fut I'aíné.
II avait treize ans lorsque la crainte de perdre l’lrlande,
comme elle venait de perdre l’Amérique révoltée, dicta á
l’Angleterre quelques mesures concillantes et réparatrices.
La permission d’enseigner fut rendue aux catholiques. Daniel
fut envoyé d’abord dans une école primaire tenue par un
prétre, ensuite aux collóges anglais tenus par les Jésuites á
Louvain, á Saint-Omer et enfin á Douai. La compagnie de
Jésus était dissoute, mais ses anciens membres continuaient
pour la plupart á enseigner. Le R. P. Stapleton, recteur du
collége de Saint-Omer, écrivait á M. Maurice O’Connell, oncle
de Daniel, qui payait sa pension en méme temps que celle
d’ un de ses fréres: « Vous voulez connaitre ma pensée bien
franche sur vos deux neveux; la voici: Maurice, le plus jeune,
est un charmant gentleman, trés aimé de ses camarades,
mais paresseux etavide d’amusements. Quant á l’alné, Daniel,
ou je me trornpe fort, ou il est appelé á jouer plus tard un
róle remarquable. ·
Le jeune homme rentra dans sa famille juste au moment
oü une deuxióme restitution de droits était faite ú sa malheu-
reuse patrie. Les catholiques pouvaient désormais devenir
avopats; concession de peu de conséquence, semblait-il; mais,
observe le plus grand des orateurs franca is contemporains,
parlant du plus puissant des orateurs de langue anglaise :

Les oppresseurs n'avaient pas réfléchi que c’était délivrer la parole,


que délivrer la parole, c’est délivrer Dieu, car la parole, sur des
lévres inspirées par la foi, est vérité, charité, autorité. La parole en-
aeigne, la parole fortifie, la parole commande, la parole combat, la
parole est la vraic libératrice des consciences, et quand les oppres­
seurs lui ouvrent le champ, on peut croire, sans leur manquer de
respect, qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. La parole était done libre
en lrlande, et dés son premier jour, u l’heure méme oú elle était en­
core étonnée de n’avoir plus d’entraves, elle tomba dans le coeur et
8Ur les lévres d’un jeune homme de vingt-cinq ans, et il se trouva
<pie ces lévres étaient éloquentes et que ce cceur était grand.
Tout á coup, les lacs de l’Irlande retinrent sur leurs flots les
souffles qui les agitaieut; ses foréts demeurérent tremblantes et im-
mobiles; ses montagncs fircnt com mo un efTort d’attontion : 1*1r-
lande entendait une parole libre et chrétienne, une parole pleine de
Dieuetde la patrie, habile & soutenir le droit des faibles, demandant
compte des abus de l’autorité, ayant conscience de sa force et la don-
nant k tout le peuple. Certcs, c’est un jour heureux que celui oü une
femme met au monde son premier-né; c’est un jour heureux que cc-
lui oü le prisonnier revolt l’ample lumiére du ciel; c’est encore un
jour heureux que celui oü l’exiló rentre dans sa patrie : mais aucun
de ces bonheurs, les plus grands de l’homme, ne produit et n’égale le
tressaillement d’un peuple qui, aprés de longs siécles, entend pour
la premiere fois la parole humaine et la parole divine dans la pléni-
tude de leur libertó (I).

O’Connell, avant de pouvoir plaider, dut aller prendre ses


grades á Londres. II s’y montra rude travailleur, comme a
Saint-Omer, et de plus joyeux compagnon et intrépide cano­
tier. II fut re?u avocat en 1798, et bien qu’il ait parlé des
cette époque dans divers meetings tenus á Dublin pour re­
teñir le parlement irlandais qu’on transférait á Londres, ses
debuts n’annoncérent point une carriére politique. Ayant
épousé, contre le gré de son oncle, sa cousine Marie O’Con­
nell, filie d’un médecin, qui lui apportait le bonheur domes­
tique mais tres peu de fortune, il dut vivre de son travail. II
y réussit au delá de ses esperances, devint en peu de temps
l’avocat le plus occupé de Dublin et gagna jusqu'á 9ü0 livres
sterling par an. C’est qu’il était le seul catholique, le seul
qui inspirát pleine confiance á ses compatriotes, et aussi le
seul qui connút pleinement leurs moours et leurs habitudes,
inspirées souvent par la nécessité de dissimuler. On raconte
á ce propos une anecdote curieuse. Un jour, il plaidait une
affaire de succession et cherchait á démontrer la fausseté
d’un testament. La partie adverse produisit des témoins qui
jurérent que la piéce contestée avait bien été rédigée et
signée par le testateur, alors que la vie était en lui. O’Con­
nell fut frappé de la persistance avec laquellc tous répétaient

(1 ) L a c o r d a i r e , Eloqe fúnebre d'O'Connell.


co mot : « La vie était en lui. » Un trait de lumiére traversa
sa pensée. S’attachant á celui des témoins qui lui parut le
moins retors:
« Sur votre honneur et votre conscience, lui demanda-t-il,
était-il vivant?
— Sur mon honneur et ma conscience, répétait le témom,
la vie était en lui.
— Soit, mais de quelle fa?on ? je vous le demande main-
lenant en présence du Créateur qui doit un jour vous juger
sur ce témoignage; n'est-ce pas parce qu’on avait introduit
dans le corps du mort un animal vivant quelconque, un rat,
un ver, un hanncton, n’est-ce pas pour ce motif que vous
croyez pouvoir affirmer sans parjure quo « la vie était en
lui ? » Répondez, sur votre salut étsrnel....
— Monsieur, balbutia alors le témoin en baissant les
yeux, c’était un simple moucheron, et nous 1’avions mis
dans sa bouche. »
La cause plaidée par l’avocat était gagnée.
Une autre fois, il défendait un homme accusé d’un
meurtre commis dans le comté de Cork. Le principal témoin
déposait avoir reconnu cet homme et ramassé sur le lieu du
crime un chapeau lui apparlenant.
« Sur la ioi du scrment, lui dit O’Connell, vous étes bien
súr que c’est le méme chapeau? — Oui. — L’aviez-vous bien
examiné? — Oui. — Eh bien, examinons encore. » Et pre-
nant le chapeau, l’avocat parait en scruter l’intérieur et,
comme s’il lisait, épéle une á une les lettres qui composent
le nom de James. C’était le nom de l’accusé. Puis se retour-
nant vers le témoin, il lui dit ü brúle-pourpoint : « Vous
jurez que ce nom était écrit dans le chapeau quand vous
l’avez trouvé? — Je le jure. — II n’a pas él» ajouté aprés
coup? — Non. — Et c’était bien le méme chapeau ? — Oui,
le méme chapeau. — La cause est entendue, messieurs les
jurés, » s’écrie alors O’Connell; et il tend au tribunal le cha-
— 10 —
peau vierge de toute inscription. L'acquittemcnt fut immédiat.
Un de ses conl'rércs au barreau de Dublin, M. Kirwan, a
écrit de lui :
II m’est arrivé plus d’une fois d’avoir á plaidcr avec lui ou contre
lui, et je dois proclamer que j’ai toujours ¿té frappó déla profondeur
de ses connaissances eu jurisprudence, de sa rare experience des
hommes et des affaires, de son application au travail, de sa perspi-
cacité, de l’étendue et de l’exactitude de sa mémoire. II ne se con­
tente pas d’étre le défenseur d’un client, il tient encore a capter son
amitii'.', et, gráce á son humour gaie et ouverte, il y réussit toujours.
On lui panlonne sa brusquerie, sa rudcsso, son inégalité, en faveur
de sa solidité et de sa franchise. II ne connalt pas de rival pour
émouvoir un jury et faire vibrer les fibres les plus secrétes dans le
coeur de la multitude.... II se servirá de termes bas et vulgaires, s’ils
lui sont nécessaires pour frapper fort et juste. On appelle cela
manque de tenue, vulgarité; mais ne faut-il pas se mettre á la portée
de toutes les intelligences (·)?

O'Connell devint surtout le défenseur atíitré, le chevalier


des pauvres tenanciers, des prétres, des religieux. « Je suis
l’avocat ,d’office des couvents, disait-il; ils me paient mes
honoraires par une priére. » Un jour, apprenant que des
paysans catholiques, faussement acQusés de tentative d’assas-
sinat, allaient étre condamnés sans defense, il inlsrrompt
une partie de chasse, fait cinquante lieues en poste par de
mauvaischemins, tombeá lMmproviste au milieu du tribunal
de Cork, écoute le réquisitoire du solicitor general tout en
déjeunantá la háte entredeuxavocatsqui le mettaicntmpide-
ment au courantde l’aflaire, puis, sans preparation, il entaine
un chuleureux plaidoyer qui impressionne le jury, trouble le
ministére public et entralne l’acquittemcnt de ses clients. Le
lendemain, il court rejoindre ses compagnons de chasse.
Cette fulgurante pénétration d’esprit se traduisit dans une
autre circonstance. Quelqu’ un le consultait sur une question

(1) A.-V. Kirwan. «lans un article du DicAionnairc de la conversation, L XLy


18 37.
— 11 —

de droit fort embrouillée. O’Connell, absorbe dans la lecture


de plusieurs dossiers, semblait ne préter aucune attention
aux paroles de son interlocuteur. Celui-ci s’arréta et voulut
se retirer discrétement. « Mais continuez done! lui dit l’avo-
cat, si vous aviez autant á faire que moi, vous auriez appris
i depuis longtemps á faire deux choses á la fois. » Puis il ré-
péta mot pour mot ce que son client venait de lui soumettre,
et donna son avis magistralement.
Sa vie intime était réglée comme celle des moines et basée
sur la priére. Tous les jours il méditait et disait son bré-
viaire. Debout á quatre heures du matin, sa premiére pensée
est pour Jésus-Christ; il entend la messe; ensuite il se
plonge dans l’étude, ayant sous Ies yeux les montagnes va-
poreuses du lointain, les rochers moussus du rivage, et une
vieille tour ronde, recueillie dans les mystéres de son origine
au bord de l’Atlantique. Cette matinale partie de la journée
baigne son áme de lumiére et de vigueur. Vers huit heures,
il déjeune; á onze heures, il desccnd dans la lice avec une
suite de clients et d’avoués, et le voilá au banc de la defense,
dardant ses traits acóres sur le procureur general. Les plai-
doyers finis, le comité catholique et les meetings le ré-
clament. Rentré chez lui, il dine en famille, reprend son
travail á six heures, et se couche invariablement á dix
heures. Durant quarante ans, il mena cette existence; sa na­
ture robusto se reposait des labeurs de l’intelligence par les
fatigues du corps. « Chasseur intrépide et grand marcheur,
¿crit son ills, il attendait le jour á 1’aíTút dans la bruyóre bu­
rnide de rosee, retenant ses chiens impatients, et faisant lever
sur son passage les alouettes moins matinales que lui. »
Le sentiment du devoir accompli et du temps bien em-
ployé ne laissait dans son áme aucun vide. II en résultait une
joie profonde, la joie des cceurs vaillants O.

(1) Baron K tm vY N d e W ii.h a e ? d i:m · , La lude de l'Irlamlc, p. 2C5.


- 13-
La question d’un concordat á établir pour la nomination
des évéques fut celle qui lan^a O’Connell dans la politique
active. A l’inverse de ce qui se pratique en France, oü l'État
les nomme avec l’approbation du souverain Pontife, la cou-
ronne d’Angleterre proposait de laisser le choix des évéques
au clergé irlandais, mais en prenant elle-méme le droit de
les confirmer ou de les refuser. Elle offrait de les doter
moyennant cette concession, et faisait de ce veto la con­
dition sine quá non d’une ¿mancipation partielle des catho-
liques.
Le docteur Millner, vicaire apostolique de Londres, publia
un mémoire oü il combattait toute intervention de l’État
dans une matiére aussi grave, qui touchait á l’indépendance
de l’Église et au bon recrutement de ses chefs. O'Connell
rassembla un meeting et fit voter une adresse de Sympathie
au docteur Millner. La plupart des évéques d’Irlande, mais
pas tous, y joignirent leur approbation. L’argumentalion
d’O’Connell est facile á résumer. « Le ministre est et restera
Protestant, autant qu’un ministre d’État peut avoir une reli­
gion. S’il est Protestant sincére, il donnera pour chef aux
catholiques le prétre le moins capable de servir la religion
catholique. S’il est Protestant indiííérent, et simplement
liomme d’État, il cherchera celui qui pourra acheter la mitre,
sinonpeut-élre par de l’argent, nous n’en sommes pas encore
lá, mais par des scrvices politiques. »
Mgr Quarantotti, envoyé du pape Pie VII, exprima un
avis différent, et parut 1’exprimer au nom du saint-siége.
Aussitót nouveau meeting convoqué par O’Connell. On y jura
de conserver dans son intégrité l’indépendance de l’Église de
saint Patrick, en dépit des rois, des parlements et des « Qua­
rantotti, » et O’Connell déchira, d’un geste superbe, á la vue
de tout le peuple, le projet de convention.
C’est souvent la faiblesse de notre foi qui nécessiteles con­
cessions de l’Église, observe avec justesse l’écrivain que nous
— 13 —
venons de citer plus liaut. L’élondue et la durée de la résis-
tance sont en raison de la vigueur des soldáis, et cette re­
marque est bien faite pour nous rendre modestes, nous Fran­
jáis, que le saint-siége laisse sous Je régime d’un Concordat
beaucoupmoins favorable encore que celui dont les Irlandais
ne voulurent point.
Les résolutions des meetings furent approuvées par
Pie VII, et le document Quarantotti désavoué.
Mais l’espoir d’une ¿mancipation avait reculé d’autant.
O’Connell se promit de faire tout ce qui dépendrait de lui
pour que l’on n’eút pas á regretter les conséquences de la
conduite qu’il avait inspirée. « Nous gardons notre indépen-
dance, s’écria-t-il; maintenant il faut que nous obtenions
notre émancipation quand méme! » Des lors il fut le chef du
parti catholique á Dublin.
Les esprits conciliants, qui se jugeaient seuls hábiles et
vraiment politiques, se tournérent contre « l’agitateur » —
c’était le nom qu’on commen^ait á lui donncr — et blámérent
son intransigeance. « J’ai Dieu pour moi, répondit le tri-
b u n ;j’aurai aussi le peuple; avec ce double appui, je ne
crains ríen! » Et il múrit le plan d’une vaste association
qui devait grouper toules les forces vives du payset marcher
ü la conquéte de l’émancipation par les moyens légaux.
Les debuts furent difficiles, comme pour toutes les grandes
oeuvres. L’argent fit défaut. O’Connell dut payer de ses de-
niers les frais de location de la salle des reunions. En méme
temps beaucoup de ses amis l’abandonnérent, et l’adminis-
tration tout entiére se tourna contre lui, depuis les plus
hauls fonctionnaires jusqu’aux plus misérables subalternes.
L'animosité en vint á ce point qu’un membre de la munici-
palité de Dublin, nominé d’Esterre, ancien ofílcier de marine
et descendant d’une famille de calvinistes franjáis réfugiés,
résolut d’en finir, en 1815, avec l'agitaleur. Celui-ci, en
dépit de ses principes religieux si connus, eut la faiblesse
- 14 —

d’accepter un cartel. Tout Dublin fut en 6moi, car d’Esterre


avait la reputation de moucher une chandelle a quinze pas
et, circonstance redoulable, les temoins accepterent le choix
du pistolet. Le provocateur tira le premier et manqua.
O’Connell, plus calme, logea une balle dans l’aine de son
adversaire. Ce dernier expira le surlendemain.
On ne peut s’imaginer le desespoir du vainqueur; la mort
de d’Esterre lui resta sur le cceur toute sa vie: il jura de ne
plus accepter de duel, et il tint parole. Plus tard, quand un
adversaire le traitait de lficlie, ce qui lui arriva plus d’une
fois, il baissait la lute et disait en lui-m6me: « Mon Dieu,
i’accept? cet outrage en expiation du sang que j ’ai verse! » Ii
n’entrait plus dans une eglise sans ganter de noir, en signe
de deuil, sa main droite qui avail tenu le pistolet. D’Esterre
n elait pas riche; O’Connell fit une pension a sa veuve.
En 1818, apres la dissolution du Parlement, il patronna les
candidatures des protestants liberaux, puisque les catho-
liques ne pouvaient 6tre candidats, et son eloquence cner-
gique, infatigable, les fit prevaloir presque parlout. La
legislature nee de ces elections de 1818 n’apporla cependant
aucun soulagement s6rieux, et l’insolence d’ une part, les
revolles de l’autre, suivies aussilot de sanglantes repressions,
ne firent qu'empirer. Chacune des sessions qui eurent lieu
dans un intervalle de cinq annees furent, il est vrai, signalees
par des discussions plus ou moins brillantes relatives a
1 emancipation; rnais une majorite compacte et bien decidee
&ne rien entendre repoussa constamment les motions presen­
tees pour mettre les catholiques sur le m6me pied legal
que leurs compatriotes protestants; si bien que les chefs de
l’opposilion reluserent de figurer davantage dans ce qu’ils
appelaient la comedie annuelle, et s’abstinrcnt de prendre
part &des discussions dont Tissue etait trop connue d’avance.
II en fut de ineme, it peu de chose pres, dans la legislature
suivante. O’Connell ne se decouragea point. Mais convaincu
- 15 —

que l’impuissance des opprimés venait surtout de leur iso-


leinent et du manque de ressources ptcuniaires, il fit appel
ou dósintéressement d'un autre défenseur de la liberté,
M. Sliiel, dont le séparaient certaines rivalités personnelles.
Abjurant tout esprit de coterie, ces deux hommes bien faits
pour s’entendre s’occupérent de réorganiser l’association
catholique. Lái était l’avenir; lá était le salut.
Le 23 inai 1823, á Dublin, dans la boutique d’un libraire
de Capel-street, O'Connell, Shiel, et onze autres individus
modifiérent et élargirent leurs plans de maniere á englober
non plus seulement les dignitaires de l’Église et les descen­
dants des anciennes families nobles, qui assistaient résignés
et presque indifférents aux luttes pour la patrie, mais les
ouvriers, mais les paysans, de fa?on á attcindre jusqu'au
dernier village de l’ile et á tirer de la misére les ressources
que marchandait l’opulence. Sous le nom de rente men-
stcelle de Гemancipation, le réglement suivant l'ut adoptó :
« II sera nominé dans chaqué paroisse un comité de trois á
douze personnes chargées de reoucillir des souscriptions. —
Un rapport mensuel sera présente au comité central, á Dublin,
sur le montant des souscriptions et le développement que
prendra l’ceuvre dans chaqué paroisse. — On publiera les
noms des souscripteurs, á moins qu’ils ne désirent rester
inconnus.
» Un comité composé de vingt et un тетЬ гез présidera
a l'emploi des fonds.
» La souscription mensuelle pourra varier de deux sous á
einquantc, mais ne pourra exceder ce dernier chiflre. »
Les cadres de l’association furent vite trouvés. Chaqué curé
de village se fit collecteur. C’cst chez eux qu’on signait les
petitions, chez eux qu’on prenait les mots d’ordre, chez eux
qu’on payait l’impót volontaire. II estvrai qu’ils ne recevaient
aucun traitement de l’État, et que l’ État n'avait aucune
action directe sur le choix et l’avancement de leurs evoques.
- 16 —
Quiconque pouvait verser un sou par quinzaine était de
droit membre de l’association catliolique et inscrit sur ses
registres.
La devise était « Tous pour un, un pour tous! » On ne
pouvait mieux exprimer la solidarité. Le comité fait sienne
la cause du dernier des tenanciers jusque-lá voué á l’injustice.
Par ses jojrnaux, l’association enregistre les plaintes; par ses
agents, elle fait des enquétes sur chaqué réclamation, qu’elle
parte du Connaught ou de l’Ulster, elle pourchasse les abus,
accommode les procés entre catholiques, fait rayer des listes
électorales les protcstants qui y sont indúment portés, paie
les frais d’inscription des électeurs catholiques, fait choisir
les candidats par les populations et, une fois choisis, obtient
que tous marchent au scrutin comme un seul homme. Une
loi est-elle présentée au Parlement de Londres, l’association
lui oppose son Parlement á elle, ses meetings; la loi y est
examinée, discutée; si elle est condamnée, aussitót un vaste
mouvement de pétitions est organisé pour demander son rejet.
Un fermier est-il jeté en prison pour ne pas avoir payé la
dime, l’association le fait élargir en soldant sa dette; elle vote
des felicitations et des secours aux électeurs consciencieux
expulses par les landlords; elle afíiche les noms de ceux-ci
et les voue au mépris public. Le total des contributions
s'éleva bien vite a prés d’un million et demi. Trente mille
agents les recueillaient, presque toujours gratuitement; les
frais extraordinaires étaient couverts par les dons que les
fidéles jetaicnt dans un plateau, le dimanche, au sorlir de la
messe.
Voilá ce qu’il faut signaler aux peuples opprimés : cette
organisation a affranchi l’Irlande de la tyrannie protestante;
elle pourrait tirer la France de son abaissement sous la Franc-
Ma?onnerie. Elle est le chef-d’oeuvre d’O’Connell, et elle a
servi de base et de modéle aux ligues nationales et agraires
existant de nos jours.
— 17 —
Les ordrcs de ¡’association eurent force de loi. Quand,
aprés un meeting et plus tard au jour des élections, elle dé-
íendait de s’enivrer, il ne se vendait pas une goutte de wis-
key. En peu d’années, un gouvernement, accepté de tous,
l'onctionna ouvertement ú cóté, ou plutót au-dessus du gou­
vernement anglais, et cela sans sortir des limites légales.
Un homme tenait les renes de cet État dans l’État, et com-
uiandait en maitre aux coeurs de ces millions d’hommes :
c’élait O’Connell, plus roi d’Irlande que ne le furent jamais
les Ard-riaghs d’avant la conquéte (’).
Les choses en vinrentá ce point que le discours du tróne,
en 1S27, demanda d’urgence une loi pour supprimer « ces
associations d'Irlande qui troublaient la paix publique et
rnettaient en danger l’unité nationale. » Les catholiques pro-
testérent et pétitionnérent. O’Connell parut á Londres, á la
tete d’une deputation. II fut entendu par une commission,
mais ne put empécher le vote du bill. Qu’allait-il faire ? se
soumettre ou appeler l'Irlande aux armes? II n’liésita point:
« Irlandais, s ecria-t-il des son retour á Dublin, celui qui
vous appellerait k l’insurrection en ce moment serait un
traitre; le spectacle le plus agréable á vos ennemis serait de
vous voir violer la loi. Soumettons-nous et ayons coníiance
dans la justice de notre cause! »
L’association catholique disparut momentanément; mais
elle se reforma bientot avec des statuts modifies en apparence,
et le bill, mal con?u et maladroitement rédigé, fut éludé sans
grande peine.
Sur ces entrefaites, les élections générales fournirent aux
catholiques l’occasion de nombreuses victoires dans les com-
tés de Waterford, de Monaghan, de Westmeath, victoires qui
ne furent que le prelude de la grande lutte amenée par
lection du comté de Clare.

(I) K e rv in de W ilk n r s h c k c , p . 215.


grands c iir Ct i k n s . 2
— 18 —
Le représentant de ce comté, M. Vesey Fitz-Gérald, avait
été nommé chancelier de l’Échiquier. D’aprés la loi anglaise,
il était obligé de se soumettre á une réélection. O’Connell,
obéissant aux injonctions pressantes de l’opinion publique,
se présenta personnellement contre luí. II rédigea une pro­
clamation dont nous extrayons ce passage :

.... On vous dirá qu’en droit je ne puis étre élu. Cette assertion est
íausse. Gomme catholique, il est vrai, il m’est interdit de préter les
serments qu’on exige des membres du Parlement. Gependant, le
pouvoir qui établit ces serments peut aussi les abroger; ce pouvoir,
c’est le Parlement lui-méme. Et je nourris Tespoir que, si vous me
choisissez, tous, jusqu’á nos plus mortels ennemis, verront la néces-
sité de détruire un obstacle qui empéche le représentant élu de rem-
plir son devoir envers le roi et la patrie.
Le serment present aujourd’hui par la loi renferme « que le sacri-
» fice de la messe et l’invocation de la trés sainte vierge Marie et des
» saints, selon qu’il est pratique dans l’Église romaine, sont une
» impiété et une idolütrie. » Certcs, je ne souillerai pas raon ame en
prononfjant un tel blaspheme, je laisse cela a moa honorable adver-
saire. Plusieurs fois déjá il a prétó cet épouvantable serment, et
c’est pour le préter qu’il demande vos suíTrages. Plutót nous laisser
mettre en piéces! Électeurs du comté de Glare I si vous m’envoyez au
Parlement, il est probable que ce serment blasphématoire disparal-
tra pour toujours.... On nous refuse la porte, nous la forcerons; Tlr-
lande entiére y entrera derriére moi, ou bien, si Ton oso nous exclure
cncore, il s'élévera de toute l’Europe civilisée une telle clameur d’in-
dignation contre cette Angleterre qui se dit libérale et prétend mar­
cher ala téte du progrés, que l’keure de la justice n’en sera que plus
ou moins retard¿e....

L’élection de Clare est une des plus memorables dont les


mnales parlementaires aient gardé le souvenir. D’un coté se
présentait un ministre du roi, homme trés riche, universel-
lement considéré, protestant, mais modére, équitable et jus-
qu’alors appuyé par les catholiques; de 1’autre, un homme
nouveau, un agitateur, pour ne pas dire un révolutionnaire,
et, de plus, inéligible. Fitz-Gérald avait declaré qu’il dé-
penserait, au besoin, jusqu’á cent mille livres sterling*
— 19 —
(2,500,000 fr.) pour cette Election, et il tint parole. — « Nous
ne saurions aller jusque-l&, dit modestcment O'Connell,
mais je fais appel ci nos paysans et je sais qu’ils feront de
Ieur mieux. » L'Irlandelui r6pondit en r6unissant 700,000 fr.
pour 1election de Clare.
Quand Daniel O’Connell arriva sur le th&ktre mfime de la
lutte, 30,000 catholiques, avec leurs prfitres en tote, all6rent
au-devant de lui, portant la bannifere nationale, dont la cou-
leur verte se mfilait &celle de la nature (on 6tait h la fin de
juin). Donnant partout l’exemple du plus religieux respect
pour l’ordre et la lcgalite, ces milliers d’Irlandais reunis
n’echangerent pas un coup de poing, et, chose inouie, un
seul but au dela de sa soif, et ce fut un protestant, le
propre cocher d’O’Connell.
M. Fitz-Gerald, escorts par toute raristocralie du comte,
prit place h la gauche du sh6rif; it la droite s’assit O’Connell,
n’ayant pour tout cortege que son ami Shiel et MM. Steel et
Mahon, les seuls gentilshommes du conit6 qui votassent en
sa faveur; rnais au dehors du pretoire, on voyait une masse
compacte, ardente, enthousiaste, quoique silencieuse.
Lorsque les deux candidats eurent ¿16 successivement pre-
sentes aux ¿lccteurs par leurs amis politiques, M. Fitz-Ge­
rald prit la parole ct fit un discours empreint de sensibilite,
de bont6 et d'adresse. II parla de ses services passes, de ses
votes constants en faveur de Emancipation; il invoqua sur-
tout les souvenirs de patriotisme do sa famille, et en parti-
culier de son vieux p6re; il parla de ce dernier, alors h
1’agonie, avec tant d’61oquence, qu’il fut oblige de s’inter-
rompre; et toute l’assistance, cddant & cette pieuse et com­
municative emotion, se prit S fondre en larmes et a couvrir
de ses gimissements les dernidrcs phrases de l’orateur.
O’Connell se leva & son tour; le moment eta it dicisif, il
fallait frapper fort et frapper juste. Ceux qui ne le connais-
saient point furent ¿tonnes tout d’abord de la puissance de
— 20 —
ses moyens naturels : unc taille de pr£s de six pieds, une
poitrine large, une voix sonore, mais souple, eachant tonner
et caresser; un front mdditatif, aisement contracts et impe-
rieux, des veux bleus et mobiles, sous des arcades sourci-
liferes pro6niinentes, qui leur donnaient une singulifere p6n6-
tration, un vötement neglige, mais non incorrect : lout se
reunissait en lui pour former un des plusparfails athletes de
la parole qu’on ait jamais vus. Son discours fut d’abord
calme et froid, pour donner ä lemotion le temps de s’apai-
ser; ensuite, peu ä peu, sa vigueur, son äpretö m6me, effa?a
par le contraste 1’eflet qu’avait produit son redoutable adver-
saire. II plaignit M. Filz-G6rald et le couvrit de fleurs. Mais
pour le systöme politique auquel cet honorable gentleman
s’obstinait ä donner son appui, il fut implacable, sarcas-
tique, brutal m6me. La question 6tant ainsi ramen6e ä son
veritable point de vue, les sympathies de l’auditoire change-
rent de cöte.
L’histoire aime ä enregistrer ici des lemons qui peuvent
etre profitables ailleurs qu’en Irlande. Un freeholder, pere
de famille, avait et6 emprisonne pour dettes; son creancier
le reläche pour le faire voter et lui promet quittance, ä la
condition qu’il sera pour Fitz-Görald. Le malheureux, la tete
basse, va obeir; mais au moment oü il depose son vote, en
lace du sherif, des constables et de la loule des spectateurs,
sa femme s’elance au-devant de lui, le retient par son habit,
et lui montrant le c ie l: « Pad, lui crie-t-elle, souvenez-vous
de votre äme et de la liberte! Remember your soul and li­
berty! * L’Irlandais releva la tete, vota pour O’Connell et
retourna en prison. Mais le parti national ne laissa point
perdre ces belles paroles d’unc fille du peuple. II en fit sa
devise, rinscnvit sur ses drapeaux et la grava sur une me-
daille avec le nom de l’hdroine : Brigitte Sruenty.
La veilledu jour oü le scrulin allait se fermer, un cccle-
tiastique parut sur les hustings. « Mes freres, dit-il ä la
— 21 -
foule, un catholique a cu le malheur de voter pour Fitz-Gé-
rald. » Des huées et des clameurs d’indignation accueillirent
cette nouvelle. — « Silence, mes fréres, continue le prétre
d’une voix lente et grave, votre colére n’est rien auprés de
celle de Dieu. Je vous annonce que ce malheureux vient
d’étre foudroyé par l’apoplexie.... Une priére pour son áme! *
A ces mots, tous les assistants, atterrés, tombérentágenoux,
et nul n’était tenté de faiblir comme le défunt.
Le cinquiéme et dernier jour du scrutin, O’Connell réunit
1,09o voix de majorité. L’élu fut rapporté en quelque sorte
d’Ennis á Dublin sur les bras de ses compatriotes. Au mo­
ment oü il traversait Limerick, le hasard fit qu’il se passait
une revue de troupes. Elles comptaient beaucoup de soldats
irlandais, et plusieurs des régiments sous les armes, contre
les injonctions de leurs officiers, rendirentspontanément les
honneurs militaires á 1’Agitateur. Le vice-roi, lord Angle­
sey, écrivit au cabinet de Saint-James qu’on ne pouvait plus
compter sur l’armée. Robert Peel et le due de Wellington
comprirent qiCá la suite de cet inéligible il en viendrait
bientót quantité d’autres, et ils cédérent de bonne gráce.
Au mois de février 1829, un bill fot proposé, supprimant le
serment exigé depuis 1692 contre les croyanccs de l'Église
romaine, et rendant les catholiques aptes á remplir tous les
emplois civils et militaires, excepté ceux de cliancelier et
de loid lieutenant d’Irlande. Ce bill cut un immense succés
&la Chambre des communes, et fut voté & la Chambre des
lords á une majorité de 104 voix. Le roi rósista vingt-quatre
heures avant de consentir <t sanctionner la loi. Aprés avoir
signé, il jeta sa plume· en disant : « Le due de Wellington
est roi d’Angleterre, O’Connell roi d’Irlande, moi je ne suis
que le doyen de W indsor! »
Le 15 mai, O’Connell se presenta á Westminster : la foule
était immense dans l’intérieur de la Chambre et au dehors.
Sous prétexte que l’élcction de Clare était antérieure á la loi
- 22 —
Emancipation, le président eut le mauvais goút de lui défé-
rer le serment de 1692. O’Connell, debout á la barre, en de­
manda la formule, comme s’il l’eút ignorée. On lui présente
une large feuille de papier; il en donne lecture lentement, á
haute voix. Le silence est si universel et si profond que, ra-
conte un témoin oculaire, on eút entendu tomber une épin-
gle. O’Connell regarde le banc des ministres:« Je vo¡s dans
ce serment que les catholiques adorent la so inte Vierge el
les saints; c’est une calomnie. J’y vois que leur íidéüté au
Pape, chel spirituel, nuit á leur íidéliié envers leur roi et
leur patrie terrestre; c'est également faux. » Et il jette la
feuille avec un souveraln mépris, en ajoutant: * Je ne puis
signer cela. — En ce cas, dit le président, nous ne pouvons
vous admettre. — Jem ’cn vais done, répliqua-t-il, mais sa-
chez-le, je reviendrai. » La Chambre était littéralement
ahurie.
L’élection fut annulée, mais l’agitalcur fut réélu sans con­
current, bien qu’on eút, dans l’intervalle, élevé le cens elec­
toral de fagon é dimlnuer le nombre des électeurs. O’Connell
en plein air, s’adressant á une foule immense, remercia ceux
qui venaient de lui réaffirmer leur coníiance.

Irlandais, j’accepte en présencede notre Dicu, et avec le sentiment


le plus profond de la responsabilité qu’ils entralnent, les devoirs sa-
crés et redoutables que vous m’avez deux fois imposés. Je les accepte
et je puise l'assurance de les remplir, non dans ma force, mais dans
la vótre. Les hommes de Clare savent que la seule base de la libertó
est la religión. lis ont triomphó parce que la voix qui s’élóve pour la
patrie avait d’abord exhaló sa priére au Seigneur. Maintenant, des
chants de liberté se font entendre dans nos vertes campagnes; ces
sons parcourent les collines, ils ont remplrles vallées, ils murmurent
dans lesondes de nos fleuves; et nos torrents, avec leur voix de ton-
nerre, crient aux óchos de nos montagnes : « L’Irlande, llrlande est
libre 1 »

Aprés Emancipation, la popularité d’O’Connell devint


universcllc et sa situation unique au monde. Des souverains
-2 3 —
lui écrivaient afín d'avoir de lui un autographc; ¡1 en refusa
un au tout-puissant czar Nicolas, par pitié pour la Pologne,
cette Irlande du continent, mais plus malheureuse que
l’autre, parce qu’elle n’a pas la parole. II eut méine des voix
pour la couronne de Belgique, lorsque les Belgcs, aprés
1830, se choisirent un roi. M. de Cormenin, en parlant de
lui, dans son livre des Orateurs, trouvait des accents dithy-
rambiques. Donoso Cortés écrivait:

O’Connell, voilá le 8eul homme qui soit un peuple. Démosthéne


fut le plus grand de tous les orateurs du monde, mais il ne fut qu’un
homme. Cicéron fut un académicien, Mirabeau fut une faction, Ber-
ryer est un parti. Regard ez maintenant le cyclope irlandais, qui a
fait de l’Anglcterre son cnclume. Dans les trois royaumes unis, pas
une téte ne s’éléve jusqu’á ses genoux!

A partir de sla premiere élecüon, O’Connell ne ces.sa de re-


présenter son pays; mais dés 1830, en habile chef de parti,
il quitta le comté de Clare, oü il était súr d’étre remplacé
par un ami, pour se présenter dans celui de Kerry, oil l’é-
lection d’un nationalist était moins assuréc. II siégea ensuite
pour Dublin, pour Kilkenny, pour Cork, se déplagant tou-
jours au mieux des intcrcts publics.
L'émancipation, toutelbis, n'existait encore qu’en principe.
, Elle ouvrait une carriére aux lettrés, aux avocals, aux grands
propriétaires; mais pour le peuple rien n’était fait, pas
méme ébauché. Le peuple restait écrasé comme auparavant
par l’absentéisme des lords et par la dime. Le libérateur tra-
vailla sans retard á alléger ce double lardeau, en commen-
íant par le second, qui pouvait étre atteint par les lois, tan-
<iis que le premier dépendait surtout des mceurs et du
temps.
Les catholiques d’Irlande, outre qu'ils entretenaient volon-
tairement leur propre clergé, payaient chaqué annee á quatre
archevéques, dix-huit évéques, vingt-deux chapitres et qua-
lor/.e cents desservants anglicans, une somme de 030,000 li-
— 24 -
vres, k peu prés 20,000,000 de francs. Ces pasteurs étran-
gers menaient leurs femmes et leurs enfants, qui consti-
tuaient souvent tout leur troupeau, paltre et s’engraisser au
milieu des gras páturages que leur faisait par force un
peuple aflamé. « Pasteurs? disait O’Connell, oui, ils le sont
au moment de la tonte; mais durant le reste de l’année, ce
sont des loups ravageurs. » II supplia d’abord, ensuite il
somma le Parlement d’accepter un bill de « dcsétablisse-
ment » qui laissát á chaqué confession le soin de nourrir son
clergé, aux catholiques le clergé catholique, aux protestants
le clergé protestant. Le seul énoncé de cette proposition pa-
rut une énormité et souleva des éclats de rire. Alors il ful
amer et trouva dans son éloquence des ironies vengeresses.
Hélas ( dit-il, je ne l’ignore point, il vous faudrait k vous une géiu-
rosité héroíque pour supprimer les abus dont vous vivez ou dont vi-
vent vos parents. Ne vous récriez point: le premier ministre actuel
(lord Grey) a été secrétaire en chef d’Irlandc; le chancelier de l’Échi-
quier a été secrétaire d’Irlande, un autre encore des honorables mi­
nistres qui me font l’honneur de m’écouter a été secrétaire d’Irlande.
lis étaient jeunes alors, et leur politique juvénile a été infligée til’lle
soeur. J’ai entendu dire que les barbiers formaient leurs apprentis
en leur donnant des mendiants k raser. Mon malheureux pays est le
théiltre de l’éducation politique de vos gracieuses seigneuries; eh
bien, nous en avons assez d’ótre écorchés par vos rase-mendiants!

Le ministöre trépignait, mais ne pouvaitplus abuser de la


répression impunément, comme autrefois. II avait devant lui
trente dóputés catholiques, parmi lesquels deux gendres et
trois fils du grand agitateur. Aprés les élections généralos
suivantes, ce groupe compact s’éleva ä quarante, et bienlót
fut renforcé de deux ou trois catholiques anglais. II fallut
compter avec lui, d’autant plus que les deux partis qui so
partageaient le pays et le Parlement, les whigs et les torios,
étaient de force presque égale, et que selon qu’il se déplaruit
pour aller de l’un ä l’autre, O’Connell rompait l’équilibre et
changeait en minorités les majorités ministerielles.
- 25 -
Lord Grey répondit par des accusations violentes, rejeta
toute l'agitation sur l'ambition personnelle de l’agicateur et
l’accusa de poursuivre la separation des deux lies soeurs.
O’Connell se défendit d’un tel projet, qui pourrait étre éga-
lement fatal aux deux pays; mais quant á l’agitation, il fit
observer qu’elle ne se fút pas produite aussi profonde sans
un véritable motif. Sa conclusion fu t: « Faites-nous justice,
et l’agitation cessera!» Le gouvernement, espérant lc gagner.
lui olTritle poste d’attorney général dans son pays. O’Connell
refusa avec dédain. Le cabinet finit par rompre complétement
avec lui, en présentant un bill ditde coercition, qui avait pour
objet de renforcer les moyens des collecteurs de dimes et
qui accordait aux vice-rois d’Irlande le droit de suspendre
\'habeas corpus et de dissoudre toutes les réunions publi­
ques.
O’Connell n’hésita pas á traiter de « misérables » en plein
Parlement ceux de ses compatriotes, membres de socictés
secretes, qui provoquaient les désordres agraires et faisaient
ainsi le jeu des ennemisde leur patrie ; mais il dénon^a avec
vigueur la situation si anormale de la grande ile catholique,
dans laquclle le Protestant seul avait jusqu’alors cree la loi
dans le Parlement, et seul encore l’interprétait comme ma­
gistral, seul l’exécutait comme shéril. Pendant onze nuits
que dura le débat, il ne quitta point son banc, discuta chaqué
article pied á pied, et lorsque le bill tyrannique eut été voté,
il jeta ces mots á ses am is: « Les Anglais n’entendent rien
* á nos affaires intérieures; désormais plus de ménagements;
* il nous faut obtenir le rappel en Irlande de notre Parle-
» ment irlandais; on nous comprendra á Dublin, jamais á
* Londres; le rappel sera désormais mon delenda Car-
» (hago. »
Le rappel du Parlement irlandais en Irlande, c’était une
grosse entreprise; cinquanteannéesécoulócsdepuis n’ontpu
la réaliser encore, malgré l’adoucissement des préjugés et
- 26 -
les progr^s du catholicisme et de l’esprit de justice au sein
m6me de l’Angleterre. On ne peut pas dire, ii parler rigou-
reusement, que ce fut une utopie, puisqu’on a vu de nos
jours la Hongrie arracher & 1’Autriche une concession pa-
reille, et les deux moiti6s de l’empire des Hapsbourg avoir
chacune son parlement et son ministere pour son adminis­
tration particuliere, en conservant une direction unique pour
les aflaires communes, et cela sans que l’unile de la monar­
chic en soit rompue.
Ce qu’dn peut affirmer, c’est que l’idee n’dtait point miire.
Lorsque la motion du leader irlandais vint en discussion,
sir Robert Peel eut beau jeu Si invoquer contre elle la securite
et l’intOrfit de l’union des trois royaumes. Sans l’union, l’An-
gleterre deviendrait une puissance de troisteme ordre, I’£-
cosse une quantite insigniflante, l’lrlande la proie de l’anar-
chie. Le leader irland?is repliqua vainement qu’on denatu-
rait sa pensee et qu’il ne demandait. point la separation. Per­
suader, dans ces conditions, etait manifestement au-dessus de
ses forces; ses auditeurs, prevenus, l'ecoutaient sans chercher
a le comprendre. II lutta pendant six jours, mais sans illu­
sion et mime avec une visible lassitude, et le rappel fut rejete
a une immense majority.
Depuis tors, O’Connell ne posa plus la question directement
a la tribune sous forme de motion; maisil ne cessa de l’a-
giter devant son pays, apporla plusieurs fois des petitions en
sa favour, couverles de millions de signatures, et s’en servit
surlout comme d’un epouvanlail pour arracher des conces­
sions au gouvernement. C’est ainsi qu’il obtint d’abord la
diminution et une repartition plus equitable de la dime, puis
larenonciationdes pasteursprotestnnts a rcclamer lesarridres
de celte taxe monstrueuse, que les rnontagnards prenaient
l’liabilude d’acquilter a coups de iourche ou de fusil, et
pour laqui lle le gouvernement dcpensait en irais de percep­
tion plus que la valour des sommcs encaissees.
- 27 —
Cepcndant la haute situation politique du libérateur I'obli-
geait á négliger ses affaires personnelles pour ne songer plus
qu’á cel les de i’Irlande. Le domaine de Darrynane, legué par
l’oncle Maurice, ne donnait pas assez de revenus pour les frais
d education et d’élablissement d’une famille nombreuse, ct
pour tant de voyages, de correspondances et d’aumónes obli-
gatoires du chef lui-méme. Nous avons dit que M™ O’Connell
était pauvre. II fallut done songer á pourvoir aux dépenses
du ménage en reiournant au barreau. Sitót que les patriotes
connurent cette dure nécessité de 1’homme indispensable,
aün de lui permettre de continuer á donner tout son temps
au bien public, ils ouvrirent pour lui une souscription per­
manente et lui íireat ainsi une liste civile volontaire, presque
royale, puisqu’elle s’éleva jusqu’á 400,000 irancs. L’occasion
s’offmit trop belle aux nobles lords que l’agitateur avait na-
guére traités de rase-mendiants pour qu’ils ne lui rendissent
pas la pareille. Lord Schwresbury et d’autres, au nombre
desquels on s'étonna de trouver lord Brougham, un ancien
avocat démocrate, n’eurcnt garde de s’en priver. Ils ne dési-
gnaient plus le leader détesté que par l’épithóte de « roi
mendiant. » O’Connell répondit á lord Schwresbury:
.... Savez-vons pourquoi je suis forcé d’accepter les secours de mes
amis? C’est parce que mes ancétres se sont trouvés constamment
jadis parmi les spoliés, jamais parmi les spoliateurs. Je souhaiterais
& toutes les opulences héréditaires qui m’insultent d’en pouvoir dire
autant. Du reste, ce qu’on me donne, je le gagne. Me reprocher d’ac-
cepter une rétribution de mon travail, c’est manquer des éléments de
la moralité la plus vulgaire, qui nous enseigne que tout travailleur
a droit á son salaire. C’est manquer aussi de ce sens élevé sans le-
quel on ne comprcndra jamais qu’il y a des services dont on ne s’ac-
quitte pas avec de l’argent. Oui, je le dis bien haut, je suis le servi-
teur salarié de l’Irlande, et je me glorifie de ce titre.

Le cabinet tory, présidé par lord Grey, dissous le 9 juil-


let 1834 á la suite de dissidences graves survenues entre ses
membres au sujet de l’application du bill coercitif en Ir-
— 28 —
lande, fut remplacd, apr6s un court interim du due de Wel­
lington, par un cabinet whig que presidait lord Melbourne.
Les Irlandais avaient ete si souvent malmenes et trompös
par les torys que leur chet n’hesita pas ä porter ä lord Mel­
bourne l’appui de son talent et l’influence de son noin, en
mime temps qu’il lui faisait, dans l’interöt commun, le sa­
crifice de ses impatiences.
Cette union d’O’Connell avec lord Melbourne et les whigs,
en assurant leur consolidation au pouvoir, commen?a une
¿re nouvelle dans sa carriere. Le fougueux tribun disparut
pour ne plus laisser voir que l’homme parlementaire, sa-
chant aller avec sagesse et moderation au but qu’il se pro­
posal. Un traite verbal fut conclu, de puissance ü puis­
sance, entre lui et les ministres. On lui.reconnaissait le droit
de s’opposer ä la nomination de tout vice-roi n’ayant pas la
confiance de l’Irlande, et dorenavnnt, les projels de loi sur
la police irlandaise, avant d’etre prissntes ä la Chambre,
durent lui etre soumis. Cet accord lut execute de part et
d’autre loyalement. L’Irlande y gagna d’etre adminislree du-
rant quatre ans, et pour la premiere lois, avec equite et im-
partialite. Son secretaire d’Etat, M. Drummond, Ecossais,
connaissait l’lle ä fond, eprouvait pour eile de la Sympathie,
et ne faisait rien sans consulter O’Connell. II osa proclamer a
la face des landlords que la propriete a ses devoirs comme
ses droits, et qu’il existe en faveur des tenanciers expulses,
sinon une excuse, du moins des circonslances fortement at­
tenuates.
On devine les cris de vertueuse indignation du torysme,
des puritains et des orangistes. Depuis des siecles, l’Angle-
terre etait deshabituee d’un tel langage dans la bouche de
ses fonctionnaires» Le ministere trahissait la cause angli-
cane! il pactisait avec les papistes, avec un peuple sauvage,
¿tranger ä l’empire par le sang, la Iangue, la religion; il en-
courageait les crimes agraires et l’assassinat! En meme
-2 9 -
temps, de l’autre cote de la mer d’Irlande, le calme tout nou­
veau et la prudence dont O'Connell faisait preuve fournis-
saient á ses adversaires un prétexte pour soutenir que son
talent avait baissé, que l’áge et le succés commen?aient á
par^yser ses forces. On allait jusqu’á élever des soupgons
sur les secrets motifs de tant de complaisance de sa part en­
vere le ministére. Lord Melbourne et O'Connell laissaient
dire et poursuivaient leur oeuvre pacificatrice.
En 1838, ils donnérent une solution, au moins provisoire,
ä la terrible question des dimes. La solution définitive et ra-
dicale ne devait arriver que trente ans plus tard, gráce ä
M. Gladstone, par le « dósétablissement. » Le ministére Mel­
bourne transforma les dimes en impóts fonciers payables
par les propriétaires. Les pasteurs anglicans, si la passion
leur avait permis d’etre justes, auraient eu lieu de s’en ap-
plaudir; désormais, ils étaient súrs de toucher réguliére-
ment leurs revenus, tout en échappant aux haines que soufe-
vait contre eux la perception forcée. II y eut des membres du
clergé catholique qui se montrérent mécontents. Le compro-
mis accepté par O’Connell avait eflectivement l’inconvénient
de régulariser et de consolider Exploitation du pays par
une Église presque sans fidéles.
Aprés les élections générales de 1837, les deux partis,
whig et tory, restérent en présence avec des forces presque
égales, mais í’Irlande avait nommé soixante-treize repealers.
Le ministére Melbourne, raffermi par cet énorme appoint de
voix irlandaises, tombait sous la dépendance d’O’Connell.
Littéralement, il ne pouvait vivre sans lu i; il le reconnut en
lui oflrant un ministére, mais l'agitateur refusa.
Le 20 juin 1837, la jeune reine Victoria, sous le long régne
de laquelle la puissance anglaise devait atteindre sonapogée,
succéda á son oncle Guillaume III. Elle fut accueillie par
des acclamations d’espérance et de joie comme la jeunesse
et la nouveaulé en rencontrent si aisément. Elle prit á coeur
— 30 -
de les meriter : « Je veux etre bonne et aimöe, » disnit-elle.
Sa popularity nuisit aux anciens conscillers de Ja couronno.
On voulut du nouveau dans tous les sens, les whigs furcnt
renversis et les ¿lections de 1841 rendirent la majorite aux
torys, ayant ä leur töte Robert Peel et Wellington. O’Con­
nell rentra dans l’opposition et redevint tribun.
Si son amour-propre en avait eu besoin, il obtint, commc
compensation de la perte de son influence dans les conseils
de la couronne, un triomphe qui lui fut grandement sensi­
ble. Le cabinet whig, avant de disparaitre, avait fait passer
un bill municipal qui ouvrait les conseils communaux aux
catholiques, exclus de cet honneur depuis deux siccles.
O’Connell fut immödiatement ¿lu lord-maire de Dublin. Le
1" novembre 1841, il revötit le manteau traditionnel, ecar-
late double d'hei mine, et alia en grande pompe entendre la
messe ä la cathödrale. La religion, si longtemps proscrite des
temples qu’elle avait eleves jadis, y rentrait triornphalement
avec lui.
Maintenant qu’il n’avait plus rien a menoger, il recnm-
menga la guerre et la mena vigoureusement, sons toutefois
sortir de la legality la plus stricte.
Des meetings monstres furent convoquös et la formidable
association nationale reorganise. Les ioules qui accouraient
sur le passage du grand agitateur pouvaient ä peine se
compter. Bien qu’il lüt d6jä presque septuagenaire, ni son
ardeur ni sa lorce physique n’avaient faibli. Ainsi, le 18 mai
1843, il presidait, ä Charleville, un meeting de 300,000 per-
sonnes. Le 21, ä Cork, il avait 500,000 auditeurs, 400,000
deux jours apres, ä Cashel, 500,000 ä Mullaghmast, et le
15 aoüt, 750,000 ä Tara, toujours en plein air, faute d’ödifices
assez vastes pour contenir tantde peuple. Sir Lytton Bulwer,
lc celebre romancier, a fixe dans ces beaux vers ¡’impression
qu’il regut d’un de ces meetings :
Once to my sight the giant was thus given....
— 31 —
Mais il vaut mieux traduire :

Une fois, á ma vue le géant fut ainsi présenté; — ayant pour mur
l’espace, et pour toit le ciel sans bornes. — A ses pieds, l’oeéan
d’hommes se déroulait, — et flot sur flot, courait au loin dans l’es-
pace. — II me sembla qu’aucun clairon n’aurait pu envoyer ses sons
— méme k la moitié des masses ainsi rangées. — Et comme je pen­
sáis ainsi, le son sonore monta — comme vole la cloche argentine á
la tour d’église; — et souple et clair sur les ondes légéres de l’air, —
¡1 glissait avec l’aisance d’un oiseau — et parvenu au dernier rang
«le ce vaste auditoire, il jouait sans effort avec toute ardente passion;
— tantót soulevant les clamours, tantót soulevant les murmures —
et rires et sanglots lui rrpondaient it son gr¿.

Le poete parle ici en poete. La voix de l’orateur n'allait


pas jusqu’á se faire entendre á ces multitudes entiéres, mais
les plus éloignés le voyaient, devinaient, á ses gestes et á
sa pantomime·expressive, le sens de ce qu’il disait, ettous
s’enflammaient ou riaient, ou s’attendrissaient par conta­
gion, sous l’influcnce communicative des rangs plus rap-
prochés. Leur seule presence autour de lui constituait une
manifestation qui faisait trembler, au déla des Hots, le palais
législatif de Westminster. Chaqué discours du tribun faisait
baisser la Bourse de Londres. Sa parole portait méme jus-
qu’au déla de l’Atlantique, parmi les émigrés irlandais qui
appuyaient de leurs dollars et de leurs propres meetings
les efforts du * vieux pays » pour briser ses liens. Les re-
cettes de l’association atteignirent bientót 75,000 francs par
semaine.
Wellington et Robert Peel s’attendaient á une insurrec­
tion armée; peut-étre la désiraient-ils, ayant les moyens de
l’écraser et d’en finir ainsi avec une situation qui les rendait
odieux et presque ridicules en Europe. lis renforcérent les
garnisons de l’ile et prirent les plus sévéres précautions.
Aux termes d’un bill proposé par lord Elliott, les juges re-
Curent pleins pouvoirs pour exercer des perquisitions dans
les maisons irlandaises suspectes; tout hornme chez qui l’on
— 32 —
trouverait un fusil non declaró, ou une simple pique, pouvait
étre condamné ä sept ans de deportation : « Lord Elliott a
raison, déclara O'Connell, jamais l’Irlande n’a étc plus forte
dans sa grandiose cohesion; mais lord Elliott se trompe
lorsqu’il me croit capable de chercher des champs de ba-
tuille oil ma patrie serait noyée dans le sang. Je vaincrai
par la toute-puissance de l’opinion publique, par la coalition
des volontés déterminées á obtenir enfin justice. Si on nous
la refuse, celte justice, un moment peut venir oil moi-méme
peut-étre, á coup súr mes successeurs, seront impuissants a
empécher la guerre civile d’éclater; dans tous les cas, l'Ir-
lande sera plus éclairée, mieux armée pour la lutte, et nos
gouvernants pleureront des larmes de sang pour leur égoiste
obstinalion. »
Comme complément á ses mesures de précaution, le gou-
vernement destitua tous les magistrats afíiliés au Rappel.
Cet acte arbitraire eut pour résultat de rallier plus étroite-
inent au parti national les évéques et le clergé. lis n’hésité-
rent pas ä revendiquer, eux aussi, leurs droits de citoyens
et ä repousser hau temen t la prétention ministerielle qui vou-
lait les renfermer exclusivement dans l’exercice de leurs
fonctions sacerdotales. O’Connell, de son cóté, répondit par
un défi superbe aux invocations qui atteignaient ses amis.
II ouvrit une souscriplion pour élever á Dublin le palais du
futur Parlement. Bien plus, il lit voter, &Tara, que l’Union
netait pas fondée sur le droit ni sur la constitution, qu’elle
ne pouvait obliger les consciences; que l’acte qui avait
transféré le Parlement á Westminster en 1800 était nul el
non avenu, comme vicié par les procédés employés pour le
faire accepter; que la reine, et á son défaut la nation irlan-
daise, avait le droit de convoquer les députés d’Irlande á Du­
blin, el que la convocation aurait lieu, de maniere ou d’autre,
avant peu.
Ce chef-d’oeuvre d’insurrection légale élait bien osé. L’agi-
- 33 -
tateur, s’il avait tenté de le réaliser dans la pratique, eút été,
il faut en convenir, fort embarrassé pour passer de la parole
aux actes sans tirer des coups de fusil. Heureusement pour
lui, le gouvernement vint á son secours en se déterminant á
mettre un terme aux meetings.
Le dernier, qui était le trentiéme de l’année et qui devait
effacer tous les autres, avait été convoqué á Clontarf.
Clontarf est le lambeau sacré de la terre d’Irlande; c’estlá
qu’aux áges anciens, alors que la Grande-Bretagne était si
facilement la proie de tous ceux qui, Romains, Angles,
Saxons, Danois, Normands, faisaient une descente sur ses
cótes, et qu’il n’y avail pour ainsi dire qu’á se baisser pour
la prendre, c’est lä que le vieux roi irlandais Brian boru
couronna par un dernier fait d’armes cinquante ans d’efforts
pour repoussen l’invasion étrangére, efforts toujours victo-
rieux avantet aprés lui, jusqu’ä Henri II d’Angleterre. Brian
périt avec ses fils au sein de la victoire, mais les Danois
furent exterminés; ce qui en restait se rembarqua précipitam-
ment pour la Grande-Bretagne, dont ils étaient maitres.
Clontarf fut designo pour étre le centre de réunion oil l’Ir-
lande arróterait le choix de ses députés au parlement national.
Un million d’hommes y étaient attendus pour le 8 octobre.
Au dernier moment, le 7 au soir, le lord-lieutenant défendit
la manifestation et envoya cinq mille soldats, appuyés d’ une
nombreuse artillerie, prendre position sur les collines qui
dominent Clontarf.
Les foules arrivaient déjá par toutes les directions; il pa-
raissait impossible de les faire rebrousser chemin; une col­
lision avec les troupes devenait inévitable. II faut ajouter
qu’une bonne partie de l’entourage de l’agitateur était loin
de s’affliger d’une telle éventualité. Les impatients allaient
fépétant tout haut que la résistance légale avait fait son
temps, qu’on ne retrouverait plus une aussi belle occasion de
résistance armée, que l’heure était venue de jouer la partie
grands c h r é t ie n s . 3
— 34 —
décisive. Davis, Dillon, John Mitchell, Gavan, principaux
chefs de ce qu’on appelait la jeune Irlande, proposérent de
tenter un coup de main sur Dublin dégarni de troupes. Ce
coup fait, on proclamerait l’indépendance, on trouverait cer-
tainement á Clontarf cent mille jeunes gens solides disposés
á s’enróler;les troupes anglaises, prises entre les masses du
meeting et la capitale soulevée, pouvaient subir un désastrc
ou mettre bas les armes; on avait des intelligences parmi
elles, prés de la moitié .des simples soldats étant Irlandais.
Ce plan aurait-il réussi ? La bravoure pouvait-elle suppléer
au manque d’armes, d’argent et d’organisation ? La nation
irlandaise, inflammable, fougueuse, mais mobile, complé-
tement dépourvue de ce tempérament froid etde cette indomp-
table perseverance qui caractérisent á un si haut degréla race
de ses tyrans, et de plus infiniment au-dessous de cette der-
niére en nombre et en ressources de tous genres, n’allait-elle
pas sombrer dans un acte de folie semblable á tant d’autres
antérieurs, dont aucun n’avait réussi, et perdre d’un coup le
bénéfice des ameliorations récenles? O’Connell le pensa; tous
les hommes sages, et entre autres la plupart des ecclcsias-
tiques qui l'entouraicnt, furcnt du móme avis. En quelques
minutes sa resolution lut prise et le meeting contremandé.
lis passerent la nuit, lui ä écrire et á expedier des messages,
eux á les porter sur toutes les routes. Les populations éton-
nées, mais obéissantes, refluérent chacune chez elle, mais la
« Jeune Irlande » commenga á murmurer que l’excessive
prudence d’O’Connell se ressen tai t de son áge.
Tel ne parut pas étre le sentiment du ministére, qui le pour-
suivit, ainsi que son fils alné et six autres, com'me coupables
de haute trahison envers l’Angleterre dans cette méme serie
de meetings oü d’autres l’accusaient presque d’avoir trahi
l’Irlande.
Le procés dura vingt-trois jours; ilen fallut dixrien que
pour l’audition des témoins. O’Connell était condamnc d’a-
— 85 —
vanco : Ies juges, avec uue partialite scandaleuse, avaient fait
recuser tous les catholiques i userits sur la liste des jures. II
d<klaigna de se defend re et se contenta de retracer les griefs
tie sa patrie : « Si j ’avais voulu troubler l’ordre it Clontarf,
dit-il, je n’avais qu’Si m'abstenir. Le sang irlandais aurait
coule, mais le sang anglais aussi; vous devriez me remer-
cier au lieu de me poursuivre. — Si vous n’avez pas trouble
lordre, ripliqua l’avocat de la couronne, e’est que vous aviez
intcret a le maintenir quelque temps encore, au moins exte-
l ieurement, pour la reussite de vos plans.— Vous voili bien,
riposta O’Connell rqtrouvant toute sa verve sarcastique; quand
vous voulez pendre un homme, le moyen pour vous n’est pas
ilifficile h trouver : ou il a trouble l’ordre, et alors il m6rite
la hart pour l’avoir trouble ; ou il ne l’a pas trouble, et alors
il la m<h-ite encore parce qu’il avait besoin de l’ordre pour
l’exdcution de ses plans. »
O’Connell, declare coupable, fut condamnd h un an de prison
et a 2,000 livrcs sterling. Imm6diatement apr6s, il se leva
pour en appeler, en sa qualite de depute, ¿1 la Chambre haute
d’Angleterre. II n’en iut pas moins transfer^ au penitencier
de Richmond, au milieu d’une population silencieuse et morne.
Les magasins se fermferent, les journaux parurent encadres
de noir, toute l’lrlande prenait le deuil.
Mais cette incarceration devint le signal d’extraordinaires
manifestations. L’lrlande, l’Am^rique, 1’Australie, envoy6rcnt
des deputations, et les catholiques du continent des adresses
chaleureuses. A Dublin, on ne voyait plus une coiffure sans
la cocarde verte du Rappel.
O'Connell, d’autre part, ne gemissait pas dans les fers; on
le traitait en roi prisonnier; il avait ses appartements, un
lardin, une chapclle oil chaque jour son confesseur c616brait
la sainte messe. Son temps se passait en receptions. Et toute
1Irlande, sur l’ordre de ses 6v6ques r6unis en synode, priait
pour obtenir de Dieu la delivrance de son liberateur.
La Chambre des lords devait ici faire l’office de cour de
cassation. O’Connell fondait peu d’espoir sur cette haute ju-
ridiclion, objet habituel de ses injures et de ses sarcasmes.
Cependant, jamais assemblée ne s’honora comme le fit en de
telles circonstances la Chambre haute d’Angleterre. Elle s’en
rapporta á l'appréciation de ceux de ses membres qui étaient
arrivés á la pairie par les fonctions de la magistratura, et
ceux-ci dcclarérent que la condamnation n’était point justi-
llée.
O'Connell était libre; la capitale s’illumina spontanément
et les montagnes, de proche en proche, se couronnérent de
feux de joie. Tous les corps de métiers, toutes les sociétés
musicales de Dublin, le lord-maire en téte, cinq cents cava­
liers et six cents voitures vinrent chercher le prisonnier de
Richmond et le ramenérent sur un char romain attelé de
huit chevaux blanca. O’Connell s'óloigna en roi; avant de
quitter le pénitencier, il racheta tous les prisonniers pour
dettes.
De telles journées sont trop belles pour se soutenir long-
temps. Celle-ci devait étre la derniére. Désormais le déclin
arrive pour l’astre qui a tiré en quelque sorte son pays des
ténébres, et sur le pays lui-méme va s’étendre, comme une
nuit profonde, un voile de tristesses et de calamites pire en­
core que tout ce qui l’accabla auparavant. Qu’importent main-
tenant le Rappel et les aspirations nationales? La récolte des
pommes de terre a manqué; l’ Irlande meurt de laim.
La faute en est au régime do !u propriété. Certes l’Irlande,
autant et plus qu’une autre contrée des latitudes tempéreos,
produit en abondance du íroment, de l’orge, de l’avoine;
mais comme elle ne s’appartient pas, ces précieuses cércales
s’en vont par convois chez sa propriétaire, la riche Albion;
elles sen vont avec le bétail, les oeuls, le beurre, pour payer
les fermages. Le fermier, lui, se contente de pommes de
terre; rémiettement du sol ne lui permet pas de manger le
— 37 —
pain produitá la sueur de son front; car lá oü il n’obtien-
drait que vingt mesures de froment, insuffisantes pour une
famille, le méme espace planté en pommes de terre donnera
cent cinquante mesures. Seulement, quand la pomme de
terre manque ou se pourrit aprés la récolte, c’est la mort
pour lui et les siens.
Les landlords continuérent á percevoir leur tribut accou-
tumé. La postérité ne pourra le croire : en deux ans, il mou-
rut de misére, en Irlande, un million d’hommes, et un
autre million s’expatria. Cependant ¡'exportation pour l’An-
gleterre ne fut pas interrompue. Elle s’éleva en 1846 á prés
de cinq millions et demi d’hectolitres, pour le blé seule­
ment, et en 1847, au plus aigu de la famine, elle fut encore
d’une valeur totale d’un milliard cent quatorze millions de
francs. Au dire. des économistes et des statisticians, il y avait
lá de quoi nourrir le double des huit millions d’étres humains
qui habitaient l’ile infortunée.
Lord Brougham, visiteur impartial et plutót prévenu dé-
favorablement avant sa visite, écrivait : « Ni la plume du
Dante ni le pinceau du Poussin n’ont retracé de scénes de
désolation comparables á ce que j*ai vu. » M. de Beaumont
raconte le fait suivant, qui suffira au lecteur :
En 1846, par le íroid de décembre, un magistrat du comté de Cork
est envoyé dans laparoisse de Mirop (Skibbereen) avec cinq porteurs
de pains. Le village paralt désert, partout un lugubre silence. H entre
dans la premiére maison qui s’ollre & lu i; dans les ténébres, sur un
peu de paille, il entrevoit un homme, sa femme, quatre enfants ré-
duits & la maigreur de squelettes, et brúlants de fiévre. Tous vont
mourir. Mai8 bientót, dans la rué s’élévent des cris rauques et sau-
Vages; la vue, l’odeur du.pain attirent autour de lui « deux cents fan-
tómes au regard délirant. » lis sont presque ñus, grelottants, déchar-
nés. Dans tine autre maison, il y a deux cadavres gelés, dévorés par
les rats : plus loin, sur le sol fangeux d’une chaumiére, sept per-
sonnes agonÍ8ent k cité d’un mort que nul n’a eu la force d’enlever
et d’ensevelir.

O’Connell fut frappé au cceur par les spectacles lamenta­


— 38 —
bles qu’il rencontrait át chaqué pas. II renon^a au Iribut de
l’Irlande et donna bien au delá des économies qu’il avait pu
faire; mais les calamités étaient trop disproportionnées avec
ses ressources; tout l’accablait á la fois : l'áge, la perte de
plusieurs membres de sa famille, les défiances croissantes
de la jeune Irlande; on lui reprochait ses hésitations, sa ti-
midité, ses scrupules de légalité, sa faiblesse pour un fils au-
quel il s’obstinait á vouloir transmeltre la direction du parti
national, mais qui n’était pas de force á porter ce fardeau.
On fut étonné de le voir, aprés sa sortie de la maison
d’arrét de Richmond, substituer au Rappel pur et simple
une sorte de fédéralisme qui modifiait une part sensible du
plan primitif. O’Connell, en l’adoptant, revenait á son ancien
programme d alliance avec le parti whig. La jeune Irlande
le repoussa comme une recularte, une sorte d’aposlasie; il ne
manquait pourtant pas de bonnes raisons pour le justifier,
voici comment elles sont déduites par M. Nemours-Godró :

II savait que la diplomatic torf avait agi á Rome pour obteñir á


l’égard du clergó irlandais des conseils de prudence et raéme d’abs-
tention. C’est k ce propos que le libórateur écrivit a un évéque de
ses amis une lettre tombée par indiscrétion dans la publicité. O’Con­
nell y parlait des démarches faites k Rome par Peel et ajoutait « qu’il
était prét á accepter de Rome toute la théologie qu’on voudrait, mais
non la politique. »
Mais de ce cótó, on le pense bien, aucun danger n’était a craindre,
et O’Connell avait pris le bon moyen pour prévenir tout malentendu,
celui de correspondre directement avec le saint-siége. Et c’était sous
le couvert du correspondant du Times á Paris, M. O’Reilly, qu’il
faisait passer ses lettres pour Rome.
La prudence, le patriotisme, pouvaient done conseiUer á O’Connell
de s’arréter. D’autre part, l’habiletó lui conseillait d’accepter les pro­
jets de conciliation des whigs. II savait lord Russell et ses amis
favorables á ses projets, et un peu plus tard ses espérances allaient
paraltre d’une réalisation facile. En efTet, l’année 1846 voyait lord
John Russell remonter au pouvoir, et un ami d’O’Connell, lord
iBessborough, prendre le gouvernement de l’Irlande comme vice-roi.
Avec un parti discipliné, O’Connell aurait pu étre ¡’arbitre de la si-
— 30 —
tuation; mais lea divisions avaient remplacé la discipline. Encore,
s’il avait eu tous ses moyens d’antrefois, sa bonne et joyeuse humeur,
sa fertilité de ressources, sa superbe santé! II était sorti de prison
vieilli, brisé. Un moment l’air natal du Kerry lui rendit des forces.
Ce ne fut qu’un éclair; la mort l’avait touché.

II reparut ä la Chambre des Communes dans les derniers


jours de mars 1847; il s’y montra non plus dans l’attitude
du lutteur indompté, passionnant amis et ennemis, mais
dans celle du suppliant, du vieillard qui implore ce qu’il ne
peut plus imposer. Avec des larmes dans la voix, il pronon?a
ces quelques paroles : « Je vous rappelle, Messieurs, que
1’Irlande est toujours entre vos mains. Si vous ne la sauvez
pas, elle ne peut se sauver elle-méme; je vous demande so-
lennellement de vous souvenir de la prediction que je vous
fais avec la conviction la plus entiére : un quart de la popu­
lation irlandaise périra si vous ne venez á son secours. » Ce
furent ses derniéres paroles au Parlement. Le lendemain, le
bruit courut que le libérateur était souflrant et que les mé-
decins lui ordonnaient un séjour dans le Midi. La nouvelle,
comme il arrive presque toujours, íut contredile par des
amis; mais elle n’était que trop vraie. O’Connell partit pour
Rome en pélerin, en compagnie de son fils alné et de son
confesseur. II traversa Paris, oü une délégation de catholi-
ques le salua au passage. Donnons ici la parole á L. Veuil-
l°t, qui en faisait parlie :
Nous étions quinze ou vingl, pas plus; tous inconnus, excepté
Montalembert, qui nous conduisait. Dans ce grand Paris, nous for-
mions ä peu prés tout le parti catholiaue. Si Montalembert avait
voulu réunir des notoriétés, il eút risqué d’étre seul.
O’Connell, déjá mourant, était sorti pour respirer un peu. Nous at-
tendions son retour sous les arcades de la rue de Rivoli, & la porte
du modeste hótel oú il était descendu. La joumée finissait, une jour-
née d’hiver triste et pluvieuse, et nous nous entreteuions douloureu-
sement d’un échec que notre cause venait de subir k 1’une des deux
Chambres. Elle avait été battue avec mépris, selon l’usage. C’était
notre situation ordinaire. Notre petit nombre aussinous faisait pitié.
— 40 -
« O’Connell, disions-nous, voit autour de luí un peuplc. » En ce
moment il rentrait. Nous l’aper<¿úmes dans sa voiture, et nous le­
vamos nos chapeaux. Quelques passants nous demandérent qui c’était.
— C’est O’Connell. — A h ! qui est-ce, O’Connell ? — L’un de nous,
le médecin J. P. Tessier, esprit et coeur des plus hauts, mort depuis
sans laisser de trace, et que la liberté aurait tiré de l’ombre, répon-
d it: « Ce n’est rien, c’est un homme! » Et, se tournant vers moi :
« Helas 1 ajouta-t-il, pauvre Irlande ! pauvre liberté I cet homme est
mort!!! »
Nous montámes attristés. Malgró sa fatigue, O’Connell voulutnous
recevoir. Nous le vimes assis dans un fauteuil, enveloppé de couver-
tures, pile et épuisé. Montalembert lui adressa la parole. II répondit
par quelques mots que nous púmes á peine entendre : « Ne faiblis-
sez pus.... Pour moi, je meurs.... Arriver á Rome.... Courage! »
O’Connell mourant, sans voix, sans gestes, c’était en ce moment la
force visible de Dieu parmi les hommes, le bras séculicr de l’Église.
Nous n’étions pas mérae au berceau, et cclui quo nous regardions á
bon droit comme notre chef n’était déjá plus qu’un cadavre. Nous
nous retirumes l’&me brisée. II nous scmblait que tout était fini, et
qu’O’Connell de moins, la longue nuit reprenait son empire, a Mais
non, me dit Tessier, non. II faut quo le grain meure. Ce n’est que le
semeur qui tombe. II a semé, la moisson lévera. Attendons les trois
jours. »

A Lyon, l’illustre malade ne put recevoir lcs delegations


qui sollicilaient l’honneur de le saluer. A Marseille se mani­
fiesta un certain mieux; mais á Génes, une congestion céré-
brale se déclara. Le malade relusa d’aller plus loin, et s’ab-
sorba dans la pensée de l’éternité qui lui était familicre, on
peut Taffirmer lorsqu’on se reporte á cette série de résolutions
écrites de sa propre main, sans doute aprés une retraite, et
qu’on trouva dans ses papiers :
Je me propose I® d’écarter toute occasion volontaire de tentation....
7« De méditer chaqué jour une demi-heure au moins sur les vérités
éternelles....9® D’invoquerla sainte Vierge dans lajournée aussi sou-
vent que je le pourrai. 10° De demander chaqué jour, et plusieurs
fois par jour, si possible, une heureuse mort. 11» D’éviter avec soin
les petites fautes, méme vénielles. 12° De viser á plaire ú Dieu en
toute chose, et de me laisser guider par son amour plutót que par
l’espoir ou la crainte.
— 41 —
Aprós avoir rcQU le saint viatique des mains du cardinal-
archevéque de Genes, il s’éteignit doucement, en répétant
le nom de Jésus, le 15 mai 1847. II avait légué son cceur á
Rome, son corps á l’Irlande.
Rome regut avec reconnaissance le cceur du héros de la
chrétienté, pour parler comme Pie IX, qui le fit déposer ¡a
Sainte-Agathe, aprés de magnifiques funérailles. Le corps,
lorsqu’il arriva en Irlande, au mois d'aoút, y re?ut des hon-
neurs souverains. Toutes les cloches des villes etdes villages
porlérent au ciel, comme un immense sanglot, un glas
fúnebre mélé aux gémissements populaires. La verte Erin
oublia ses propres douleurs; on eút dit qu’elle allait expirer
avec ce fils qui l’avait si bien servie et si complétement per-
sonnifiée. Par ordre de l’archevéque de Dublin, toutes les
messes célébréesduranttrois jours lurent ofiertes pour le repos
de 1ame du glorieux défunt.
II dort au milieu du grand cimetiére de Dublin, dans une
crypte surmontée d’une tour celto-gothique et d’une croix
qui s elance vers le ciel; chaqué jour des centaines de pa-
triotes viennent s’agenouiller sur la tombe du libérateur, du
roi sans couronne; autour d’elle, sur les talus, le shamrock
(tréíle de saint Patrice) est entretenu en abondance pour
fournir á chaqué pélerin un pieux souvenir.
Nouveau Mo'ise, il a affranchi un peuple et l’a guidé qua-
rante ans au désert, á travers des piéges et des abimes oü
sont tombés, avant et aprés luí, tous ceux qui ont tenté la
mí-me ceuvre libératrice en íaveur de ce peuple généreux,
mais inconstant et léger. Aussi l’entrainait-il, mais sans
jamais se laisser entralner par lui. * Comme conducteur
* d’hommes, il n’a pas été seulement le plus grand de son
» temps, mais je crois qu'il peut soutenir la comparaison
» avec les plus grands connus dans l’histoire; » ainsi s'ex-
Prime un ancien adversaire, bon juge et point suspect,
M. Gladstone, qui, convertí sur le tard á la cause des oppfi-
— 42 —
més, consacre ses derniers jours á achever Tccuvre d’O’Con-
nell.
Toutefois, ceux qui ne connaissent d’O’Connell que l’homme
public ignorent ce qu’il y eut en lui de plus beau : Thomme
privé, le chrétien, l’époux, le pére. Que ne pouvons-nous
Tétudier ici sous ce dernier aspect! Nous citerions le dis-
cours de Belfast oil, remerciant un comité de dames qui lui
avaient oflert un banquet peu de temps aprés la mort de
jjmo O’Connell, il disait:
Vous me rappelez, Mesdamcs, quelqu’un dont je n’ose point pro-
faner le souvenir par de banales paroles. Non, je ne dirai point son
nom. L’homme le plus heureux dans son foyer domestique peut seul
avoir quelque idée de ce qu’était mon bonheur. «Pétais son mari
alors.... Ai-je dit j'étais? Oh! oui, je suis encore son mari. La tombe
peut nous séparer pour un temps; mais nous nous retrouverons au
delá, j ’en ai la confiance, pour n'étre jamais séparés.

Nous citerions ses lettres a sa famille. En voici une, d’une


tendresse infmie, égalée seulement par la 99gesse et la piété,
á une de ses filies, mariée et mére, que tourmentait la
monomanie des scrupules de conscience et des terreurs exa­
géreos dans le service de Dieu :
Ma trés chére, ma mignonne enfant,
«Tai accompli votre désir, j’ai fait dire des messes á votre intention,
et aprés ma communion de demain, folTrirai mes misérables prióres
pour la filie sur laquelle mon coeur s'épanche avec une tendresse que
peut seul comprendre le cceur d'un pére.
Représentez-vous votre petit garlón chéri en agonie, et vous sen-
tirez Tétat d'absolue misére que me causent vos angoisses. C'est, je
crois, la plus dure épreuve que j’aie encore subie que de vous voir,
mon angélique enfant, consumer ainsi votre intelligence et votre
coeur en de cruels et stériles scrupules. II est trés vrai que vous étes
dans un état par lequel Dieu, dans son insondable volonté, éprouve
ses élus. G’est un état bien grave, si Tesprit d’orgucil ou d'entétement^
s’en méle; il peut conduire celui qui souíTre á Tablme du désespoir.
Le désespoir, c’est votre danger. Oh! Dieu bon, protégez mon enfant
contre le désespoir! Mais vous, si avec humilité, avec soumission,
une humble soumission a l’Église en la personne de votre directeur
- - 43 —
spirituel, vous abandonnez toutes vos pensées personnelles et vous
jetez dans les bras de Dieu, vous vous retrouverez bientót en paix,
et cela pour la vie.
Ce scrupule, qui vous rend malade, est-il de nature a étre commu­
niqué? Si oui, confiez-le moi, et probablement vous-méme, quand
vous Texpliquerez par écrit, vous verrez que ce n’est rien. Mon en­
fant chérie peut-elle penser que le Dieu qui, sur la croix, a versó lout
son sang pour elle, soit un tyran, et qu’il ne Taime pas? Votre plus
grand amour pour votre enfant n’est rien, comparé a Tamour que
Dieu a pour vous. Pourquoi done douter de sa tendresse? Ayez con-
fiance, ayez une humble soumission envers lui et envers son épouse
la sainte Église. O mon enfant bien-aimée, que par sa douloureus'»
passion et sa cruelle mort il vous donne sa gr&ce!
Si votre scrupule est tel que vous ne puissiez le faire connaitrc m
votre pére, allez sans retard consulter le docteur Mac Hale (arche-
véque de Tuam). Avant de le voir, preñez la résolution de vous soti-
mettre a tout ce qu'il vous dirá. En attendant, priez doucement une
oil deux fois par jour; dites avec calme et fermeté : « 0 Dieu, quo
votre volontó soit faite sur la terre comme au ciell » Et ensuiU\ oc-
cupez-vous de votre famille et de vos enfants, afin de détacher votre
esprit, sans précipitation ni violence, des pensées et des tristesses qui
vous désolent.
Vous auriez pitié de votre pauvre pére, si vous saviez combien vou?
le rendez malheureux. Cette épreuve m’effraie pour vous d’uno
frayeur mortelle, et néanmoins j’en remercie Dieu. Si vous la traver-
sez avec humilité, soumission et obéissance, vous serez xu\ ange
pour Téternité.
Ecrivez-moi, douce mignonne enfant.

Qui oserait dire aprés cela que la dévotion rapetisse les


grands hommes, et que le libérateur de l’Irlande ne fut pas
&la fois un héros et un saint?
DONOSO CORTÉS

L’histoire de Donoso Cortés est l’histoire d’une pensée.


Peut-étre, si le penseur eüt vécu pius longtemps, quoiqu’il
eút trop d’humilité pour étre anibitieux, serait-elle rehaus-
sée, córame tant d’autres, d’incidents politiques éclatants, de
combinaisons accomplies ou avortées, de luttes d’homme a
homme ou de peuple á peuple. Elle ne nous apparait que
comme une lumiére éblouissante mais rapide, comme un
météore presque aussitót replongé dans la nuit; comparaison
d’une justesse rigoureuse si les météores sont considérés
comme annongant des catastrophes futures.
Noüs avons mentionné sa vertu toute chrétienne, méme
avant de parier de son génie. Peu de temps avant de mourir,
il écrivait ä Louis Veuillot :
Vous me demandez les élémeuts d’une notice biographique; je
vous prie de m’excuser si je ne vous obéis pas en cette occasion. Le
public vous la demande : raison de plus pour que vous ne la lui
donniez pas. Le train de nos jours veut que tout le monde pose de-
vant l u i : or la pos· me semble souverainement ridicule, et surtout
celle d’un tout petit homme comme raoi. Aprés mon Dieu, ma vie
appartient к mes parents, к mes amis. Quant au public, il n’a rien к
faire avec moi, ni moi avec lui.

Mais sa vie a été racontée avec amour, et avec des détails


suffisants, par un de ses disciples, M. Gavino Tejado, qui a
publié l’édition espagnole de ses oeuvres.
— 48 —
II comptait parmi ses ancétres l’illustre conquéraut du
Mexique, Fernand Cortés.
Son pére était le licencié don Pedro Donoso Cortés; sa
mére, dona Maria Elena Fernandez Cañedo. En 1809, fidéles
au roi national Ferdinand, ils fuyaient devant l’armée du roi
étranger Joseph Bonaparte, victorieuse á Medellin, et quit-
taient Dombenito, leur ville natale, en Estramadure. La
jeune femme fut obligée de s’arréter au village de Valle-de-la-
Serena, présde la terre de Valdegamas, qui leur appartenait.
Ce fut lá qu’elle mit au monde, le 6 mai, son deuxiéme en­
fant, celui qui devait rajeunir la gloire de la famille. II y a
dans ce village une image trés vénérée, sous le nom de Notre-
Dame du Salut, María de la Salud. La mére voulut que le
nouveau-né fut oíTert á l’autel que surmontait cette image et
qu’il en portát le nom. II fut done appelé Juan Francisco
Maria de la Salud.
« Je ne sais, observe ici son biographe espagnol, quel ins­
tinct maternel inspira á cette femme de placer ce berceau sous
la protection de celle que l’Eglise nomme le siége de la sagesse,
comme si elle eútpressenti quel rude combat son fils allait
avoir ái soutenir, au nom de la foi et de la science, contre les
idées qui faisaient alors leur avénement dans la Péninsule. »
Les étudesdu jeune Donoso Cortés, quoique solides, comme
on le vit bien plus tard, furent extraordinairement hátives.
II semblait que, pressentant la briéveté de sa vie, il voulílt
vivre plus tót et avec plus d’intensité que les aulres enfants.
A onze ans, il avait achevé ses humanités; á douze, il com-
men^ait son droit á Salamanque; á seize, il était licencié de
l’université de Seville; ¿k dix-huit, il occupait une chaire de
littérature au college de Cacérés.
Son discours d’ouverture révéla un esprit large, mais fort
éloigné de la nettelé philosophique qui devait le distinguer
plus tard. C’est qu’il avait cu le malheur de renconlrer dans
son voisinage don José Quintana, litterateur renommé, imbu
— 40 —
de la philosophic de nos dcistes frangais. C’est dans sa so-
ciété que Juan passait toutes ses vacances. Sans la pieuse
éducation premiere et les exemples paternels, sa foi y eúl
fait un complet naufrago. II était fascinó par Rousseau, « le
plus redoutable, mais le plus óloquent des sophistes, » et
cherchait á se former un éclectisme « dont le but, dit son
biographe, était de fondre, dans une unité reconnue bientót
chimérique, sa raison philosophique engagée dans le faux
et son instinct chrétien qui ne pouvait s’accommoder d’une
telle alliance. » Les Iuttes auxquelles désormais cette aspira­
tion le condamne, tantót sourdes et cachées, tantót mani­
festos, remplissent sa vie intellectuelle. Afin d’y échapper,
il s’éloigne un instant de la philosophie, se livre au seul
cuite de la forme el compose une tragédie, sous le litre de
Padilla, avec cette belle emphase caslillane qui platt si ai-
sément á la jeunesse. L’audace de cet écart patriolique et lit-
téraire n’eut pas l’approbation des quelques amis auxquels il
en donna lecture, mais leur révéla la vigueur de son imagi­
nation et la richesse de sa langue imagée.
II n’avait pas pour cela renoncé á sa chaire de Cacérés;
c’était plutOt sa chaire qui l’abandonnait. Son cours de litté-
rature, étant facultatif pour les éléves et ne comptant pas
pour les examens académiques, n ’avait que fort peu d’audi-
teurs assidus. II arriva au prolesseur de monter en chaire
pour un seul, M. Gavino Tejado, qui lui-mcme a raconté la
tristesse de cette solitude, et aussi les actes de vertu aux­
quels elle donna lieu :
Je me demande, ajoute-t-il, quelle idée poussait le jeune profes-
8eur, ou quel sentiment l’obligeait íi me faire venir ponctuellement
chaqué jour dans la grande salle oü était sa chaire, et ú me teñir
sur les bancs pendant une lieure et demie, m’adressant un discours
dialectique, a moi, enfant de dix ans? 11 faut que la conscience de
son devoir ait eu un bien grand empire sur lui, íi moins, ce qui est
plus probable, qu’il n’ait voulu profiter de cette quasi-solitude pour
faire l’essai de ses forces et s’en donner la p reu vr.
grands c iih ít ie n s . 4
— 50 —
Hütif et prématuré dans lout ce qu’il faisnit, Juan Donoso
Cortés se maria, en 1830, ü une jeune Castillane aussi belle
que vertueuse, Teresa Carasco. Elle lui donna une petite
filie; mais peu de temps aprés la mort lui ravit et la mére
et l’enfant. * II ensevelit dans un silence profond ces dou-
leurs que sa íoi ne savait pas encore bénir et sanctifier,» et
se rejeta plus que jamais dans la recherche de la vérité
idéale, comme aussi de ses applications pratiques au bonheur
des hommes. De lá á une carriére politique il n’y avait
qu’un pas. Ce pas, il le franchit en 1832, et ce fut une puis-
sante dérivation á ses chagrins domestiques.
Un Mémoire sur la situation de la monarchie espagnole,
envoyé par lui á Ferdinand VII, obtint la chaude approba­
tion de ce monarque, parce qu’il l’encourageait á faire pro-
noncer par les Cortés l’abolition de la loi salique importée en
Espagne par Philippe V et íi s’appuycr avec confiance sur
les classes intermédiaires de la nation. La situation d’esprit
dans laquelle se trouvait alors le jeune écrivain répondait
exactement á cette politique de juste milieu. II développa ses
idées dans plusieurs journaux, en méme temps qu’il profes-
sait un cours á l’Athénée de Madrid. En 1834, les événe-
ments commencérent á ébranler sa confiance dans la sa-
gesse de la bourgeoisie et de l’éclectisme.
La guerre civile venait d’éclater. Les pays basques et la
Navarre s’étaient soulevés en faveur de don Carlos, pére de
Ferdinand VII, et son successeur légitime si la loi salique
devait étre considérée encore comme loi de l’État. Les pro­
vinces centrales avaient reconnu Isabelle II, filie de Ferdi­
nand VII et légitime héritiére, elle aussi, dans l’hypothése
de l’abolition de la loi salique. Les provinces du Midi, ron-
gées par le socialisme, n ’avaient pas plus d’inclination pour
la monarchie carliste que pour celle de la petite reine mi-
neure. Madrid, désolé par le cholera, tomba au pouvoir de
bandes de forcenés. Les prétres lurent égorgés, les couvents
— 51 —
et les palais réduits en cendres, les autels profanes. Ces lior-
reurs firent réfléchir profondément le jeune philosophe :
Non, écrivait-il, Madrid n’oublicra jamais le jour de douloureux
souvenir oü il a vu la société se dissoudre, la force publique dispa-
raltre, oü il a été témoin de la profanation de ses temples; comme
8i un instinct fatal enseignait aux monstres qui nous infestent que les
sociétés ne peuvent vivre si la religion, venant & les abandonner,
les condamne á la stérilité et á la mort. Les victimes demandent
vengeance et la socióté justice. Les lois ne peuvent exiger obéis-
sance si ellos ne donnent pas protection. La liberté et l’ordre ont be-
soin, pour s’unir et croltre, que le sol souillé par le sang et profané
par le crime soit purLüé.

Ce fut done á la lueur des revolutions qu’il vit clair pour


la premiere fois. II écrivait plus tard á M. de M ontalembert:
« Ma conversion est due premiérement á la miséricorde di­
vine, et ensuite á l’élude profonde des révolutions. Les révo-
lutions sont les fanaux de la Providence et de l’histoire. Elles
confirment dans la foi en rendant sa lumiére plus resplen-
dissante. »
En eflet, si le cliar se détraque et se rompt á chaqué ins­
tant, s’il verse dans toutes les orniéres, s’il est incapable de
franchir le moindre obstacle sans secousses effrayantes, il
faut bien en conclure qu’il est mal construit, mal conduit, ou
qu’on s’est trompé de route. Les révolutions, á cet état chro-
nique dans lequel nous voyons les sociétés partout oü ont
prévalu les principes nouveaux qui prétendent exiler Dieu
du gouvernement des hommes, deviennent d’éclatantes dé-
nionstrations. Elles sont l’équivalent de ce qu’on appelle en
géométrie la preuve par l’absurde. Les conséquences étant
monstrueuses, le principe d’oü elles découlent ne saurait
étre raisonnable; c’est le principe contraire qui est v ra i; on
s’est trompé, il faut retourner en arriére.
Toutefois, s’il entrevoit déjá l’absurdité de la solution pu-
rem ent humaine donnée au probléme de la souveraineté par
Rousseau et la Révolution frangaise, la solution catbolique
— 52 —
Iui répugne encore. Le peuple est un enfant et, par inter-
valles, une béte féroce; la loi clu nombre, c’est la loi du ha-
sard; il le reconnalt, mais il espére adoucir la brutalité du
peuple souverain et régler ses écarts par ¡’influence des
aristocraties légitimes. II a íoi dans le progres. Tous ses
écrits de celte époque, ses Considerations sur la diplomatic ,
ses Lecons de droit politique , son Étude sur la loi électo-
rale , son Essai sur les principes constitutionnels, sont du
ralionalisme temperé. Le régne de l’Église sur les sociétés
lui parait un anachronism e:
Jadis, explique-t-il, Taction sociale de l’Église fut bienfaisante,
excellcnte, alors qu’en dchors d’elle il n’y avait que des individua
et que la société, avec ses éléments primitifs, ne connaissait d'au-
tres liens que ceux de la famille. Mais, légitime á son principe,
parce que seule elle pouvait constituer les sociétés, et parce que
seule elle fut acclamóe par les generations qui la virent naitre, cette
puissance perdit sa légitimité quand, cherchant á perpétuer son em­
pire, elle s’opposa au développement spontané de rindividunlité hu-
raaine. « L’intelligence d’Orphée brille au berceau de la civilisation
grecque. Si, dans ces temps anciens, l’lnde et l’Egypte se courbent
sous les lois de leurs prétres, c’est que les prétres sont les princes de
l’intelligence. Si, au moyen age, les cloltres dirigent le mouvement,
c’est qu’ils tiennent dans leurs écoles les rénes de l’iutelligence. In­
telligent et libre, Thomme se suflit k lui-méme.

Mais voici que le phare tournant des revolutions présente


de nouveau á Donoso Cortés ses ciarles sinistres. Toute l’Es-
pagne est en feu. II ne peut continuer ses cours dans Madrid,
devenu une fidéle image du Paris révolutionnaire. II est
frappé de l'analogie des deux situations et les attribue 5 la
méme cause. II écrit en 1837 :
En vain les conventionnels fran^ais portaient dans leur poitrine
le feu de la liberté et sur leur front la flamme de rintelligence. Dans
le délire de leur exaltation et Torgueil de leur pouvoir, ils détró-
nérent Dieu, ils se proclamérent athées. De ce courant d’athéisme,
que pouvait-il sortir, sinon un lac de sang ? Et si nous, aujourd’hui,
nous sillonnons des mers que labourent les tempétes, si nous som-
mes les ténmins. helas! et les victimes d’une décomposition sociale
— 53 —
qui met lc deuil dans nos coeurs et des larmcs dans nos yeux, á qui
en est la faute ? N’est-ce pas au petit parti qui, continuant chez nous
l’oeuvre des conventionnels, n’a de commun avec ces épouvantables
géants que l’athéisme qu’il proclame?.... Oui, ce partí est athée, car
bien que les individus qui le composent adorent Dieu dans l’intérieur
de leur famille, le parti est athée s’il n’affirme pas Dieu dans ses lois,
comme ses membres le proclament au foyer domestique....

Dons l’ordre liüéraire, les articles de Donoso Cortés sur


les Classiques et les romantiques, publiés par le Correo
nacional en 1838, révélent une évolution parallele á son
évolulion philosophique. L’artiste qui avait été successive-
ment le disciple de Quintana et l’adm irateur de Rousseau,
puis de Benjamin Constant et de Guizot, est maintenant de
l’école de Chateaubriand et de Lamartine : t Ce n ’est pas
assurément, dirons-nous avec M. Tejado, que je fasse un cas
extréme de ce· christianisme purement esthétique et senti­
mental de l’école frangaise, aspirant á la fusion aussi ab­
surde qu’impie du spiritualisme de l’Évangile avec le natu-
ralisme pa'ien. Mais il fauty voir du moins un acheminement
vers cette région de la foi et de la charité oü Donoso Cortés,
entrant plus tard tout entier, changera sa premiere admira­
tion d’artiste en un amour de croyant, et l’exhalera alors
dans un hymne sans fin á la miséricorde qui aura mis la
lumiére dans son intelligence et la piété dans son cceur. »
Tels étaient les tendances et les progrés de Donoso Cortés
lorsque la province de Cadix, en 1838, l’envoya au Parle-
ment. II y trouva la Révolution maltresse, comme elle l’était
dans la rue. II prit place parro i les moderados, á peu prés
á égale distance des carlistes et des républicains. Mais com­
bien promptement se dissipérent ses illusions sur l’inlelli-
gence et la lib erté! Comme toujours, le libéralisme avait
amené l’anarchie, et l’anarchie le despotisme. En 1840, Es­
partero forga la reine régente Christine á s’exilcr. Elle se
réfugia á Paris. Donoso Cortés l’y accompagna en qualité de
secrétíiire.
— 5'1 —

Lä, son importance officielle devint considerable. Courti-


san et conseiller d’une reine proscrite, il prit, par reconnais­
sance et par devoir, la part la plus active á la Campagne de
presse qui aboutit, en 1843, au renversement du dictateur et
au retour du gouvernement des modérés. La jeune reine
Isabelle II le nomma, en récompense, son secrétaire parti-
culier, puis grand-croix de Tordre dlsabelle la Catholique.
Les honneurs afíluérent sur sa téte. Réélu chaqué année avec
des majorités triomphantes, il contribua á négocier les ma­
nages espagnols qui confirmérent Talliance lrangaise. Louis-
Philippe lui conféra les insignes de grand ofíicier de la Lé-
gion d’honneur, et la reine Christine le titre de marquis de
Valdegamas.
Le tourbillon des affaires ne lui ótait rien de ses facultes
d’observateur. Quoique ami passionné de la France et de son
gouvernement, il notait avec tristesse, mais avec une in­
flexible lucidité, les signes avant-coureurs d’une chute pro-
chaine :
La France, écrivait-il, a dégénéré sous le scepticisme qui s'cst em-
paré d’elle, car les hommes sceptiques n’ont laissé nulle part de
traces lumineuses, ni les sociétés sceptiques de grandes ceuvres dans
rhistoire. La foi, qui remue les montagnes, remue aussi les nations;
les empires sans croyances vivent et passent ignorés.... Le roi des
Fran^ais, sage parmi les sages, prudent parmi les prudents, a réussi
dans l’entreprise la plus difficile, celle de gouvemer uñe nation de
laquclle ont disparu presque entiérement les idées de gouvernement;
de la gouverner au lendcmain du renversement du principe auguste
de la légitim ité; de la gouverner enfin, lorsque dans chaqué maison
de Paris on fabrique une nouvelle religión, une nouvelle société;....
mais un troné élevé sur une insurrection, n’est-ce p'as une contradic­
tion flagrante ? Je m'inquiéte pour Tavenir d’une royauté établie en
vertu d’une nécessitó et non en vertu d'un principe.... Quant á son
habile ministre, M. Guizot, avec son systéme de bascule, c’est, en
somme, un homme négatif, dono un homme stérile; car Dieu a con-
damnó a la stérili té tout homme qui ne fait que nier.

Mais voici que Dieu allait le faire passer de l’école des


— 55 -
révolutions qui éclairent ái celle de la doulcur qui terrasse
et de la charité quireléve et attache. Donoso Cortés perdit,
en 1847, un frére qu’il aimait tendrem ent,« plus tendrement
peut-étre qu’il n ’estperm is d’^imer une créature hum aine: »
ce sont ses expressions. La douleur que lui causa celte mort
fut pour lui le coup de la gráce. Ecoutons cette confidence
faite á un de ses amis parisiens, M. de Blanche, marquis do
Raffin :
J'avais un frére que j'ai vu vivre et mourir, qui a vécu d’une vie
angélique et qui est mort comme mourraient les anges, si les anges
étaient sujets á la mort. Depuis lors, j’ai juré d’aimer et d’adorer,
j’aime et j'adore.... j’allais dire ce que je ne puis dire, j’aUais dire
avec une inñnie tendresse, — j’adore le Dieu de mon frére. Voilú
d e ja deux ans que j’ai eu l'alTreux malheur de le perdre. Je sais, au-
tant que l’homme peut le savoir, qu’il jouit de Dieu au ciel, et que
la il prie pour le malheureux frére qu’il a laissé sur la terre Et pour-
tant, je le pleure toujours, et si Dieu ne vient á mon aide, mes lar-
mes ne finiront pas. Je sais qu’il n’est pas permis a des clirétiens <le
tant aimer une créature; je sais qu’ils ne doivent pas pleurer ceux
qui meurent aussi chrétiennement, parce que ceux qui meurent
ainsi se transfigurent et ne meurent pas. Je sais tout cela, je sais
aussi que saint Augustin se reprocha d’avoir trop pleuré sa mére, et
oependant je pleure et je pleurerai tous les jours si Dieu ne me donne
pas la force dans son inllnie misóricorde.

Si a l’amour de Dieu, un feu nouveau pour lui, on ajoule


l’amour du prochain, qu’il avait toujours eu, on comprendra
que la conversion de Donoso fut aisóment définitive. Comme
on lui demandait un jour s’il ne voyait pas, dans sa vie,
quelque fait de nature á expliquer son retour : « Je n ’en
vois pas d’autre, dit-il, que la grande bonté de Dieu. » Puis,
un instant aprés : « S’il íallait absolument une explication, je
la trouverais peut-étre en ceci, que je n ’ai jamais regardé un
pauvre assis á ma porte sans penser que je voyais en lui un
frére. » Mais le sceau du vrai christianisme, c’est la vertu
chrctienne par excellence, la vertu que le monde comprend
le moins, l’humilité. Donoso Cortés disait dans une autre
— 56 —
lettre sur le méme s u je t: * Comme vous le voyez, mon arm,
ni le talent ni le raisonnement n ’ont eu de part á ma con­
version. Avec mon faible talent et ma miserable raison, je
serais arrrivé á la tombe avant d’arriver á la vraie foi. Le
mystére de ma conversion est un mystére d'amour. Je n’ai-
mais pas Dieu, il a voulu étre aimó de m oi; et je Taime, et
je suis convertí parce que je Taime. » C’est ainsi que Tamour
avait vaincu en lui Torgueil intellectuel, écueil trop naturel
de ce grand esprit qui devait au sentiment de sa supériorité
quelque chose de fier, de solennel, de tranchant, qu’il eut á
combattre jusqu’au dernier jour.
La date de sa conversion est celle de ses plus belles oeuvres.
Les affaires publiques ne déróbent rien aux heures de l’étude.
II se plonge avec amour dans la théologie, dans les grands
écrivains ascétiques de l’Espagne, surtout dans sainte Thé-
rése et Louis de Grenade. II continue en méme temps á in-
terroger du regard les sociétés bouleversées. Mais combien
ce regard est devenu plus fort, plus large et plus profond!
Puis le point de vue est changé. Au lieu de considérer les
choses par le dehors, par la circonférence, il se place á leur
centre, et Jésus-Christ est devenu dcsormais pour lui <i la
lumiére du monde. » Toutes les facultes, á la fois intellec-
tuelles et morales, que nous venons de voir conspirer á son
retour, aujourd’hui surélevées, épurées, transformées, font
converger leurs rayons, comme des réflecteurs ardents, sur
Ies mémes études. La force de sa pensce et la grandeur de sa
parole n’auront rien á y perdre. Philosophe et croyant, spé-
culatif et mystique, homine d’État et homme de Dieu, Donoso
Cortés a double la puissance de son génie par celle de la foi,
et celle de sa foi par ces intuitions que la chanté parfaite mcl
dans le coeur des saints (*).
Ceux d’entre nous qui, vieillards aujourd’hui, étaient déjá

(i) La fo i el ses vic(oircst p a r Mgr B n u n a n l.


— 57 —
nés en 1849 á la vie politique, n’ont pas oublié le discours
du 4 janvier, le premier discours de Donoso qui ait franchi
les Pyrénées. L'Univers le traduisit en frangais; tous les
autres journaux sérieux le reproduisirent. II y euten Europe
une sorte de commotion électrique suivie chez les uns d’un
mouvement de dédaigneuse incrédulité, d’un éveil intense
d’attention chez les autres. Un aigle venait de s’envoler de
la tribune espagnole, il planait haut au-dessus d’elle et de
toutes les tribunes du monde. « Saint Jean de Pathmos! »
acclamaient les catholiques; « don Juan du Pathos! » rica-
naient les plaisantins incapables de le comprendre. Mais tous
étaient émerveillés de la puissance et de la majesté du vol.
II s’agissait d’une chose malheureusement assez ordinaire
en ces temps troublés. L’ordre étant sans cesse menacé dans
la rué, il s’agis9ait de justifier les actes répressifs que le mi-
nistére se permettait. M. Cortina, orateur de l’opposition,
venait d’invoquer la légalité stricte : « Tout pour la légalité,
la légalité toujours. » Donoso Cortés lui répondit que les lois
sont faites pour la société, non la société pour les lois, et á
son tour il s’écria : « Tout pour la société, la société tou­
jours. Quand la légalité suffit pour sauver la société, la lé-
g alité; quand elle ne suffit pas, alors la dictature. Ah ! si la
question était entre la liberté et la dictature, je n’hésiterais
pas; je voterais, comme vous tous, pour la liberté. » Mais
comme il l’avait dit ailleurs : « II fallait choisir entre la dic­
tature de l’insurrection et la dictature du gouvernement,
entre la dictature d ’en haut et la dictature d’en bas, entre le
poignard et le sab ré; il choisissait le sabré, car c’est une
arme noble. » Bientót, abondonnant á d’autres le torre á terre
des faits, il faisait d’une affaire d’actualité, selon son habi­
tude, une affaire de principe. « D’autres ont répondu á la
question des faits. La question des principes est demeurée
á peu prés intacte. Je ne traiterai que celle-Iá. Mais, si la
Chambre me le permet, je la traiterai á fond.... On a exalté
- 58 -
des idées fausses, stériles, désastreuses, quoique séduisantes;
je veux les dém asquer; je les combattrai jusqu’á ce qu’elles
soient couchées dans Ieur sépulture naturelle, sous les voútes
d’un Parlement Ubre et sensé, au pied de cette tribune. »
L’orateur fait défiler ses idées devant la Chambre. II les juge
au passage et les marque au front, d’abord au nom de la re­
ligion, puis au nom de la raison. Faisont successivement
comparaitre les diverses classes de la société, toutes plus ou
moins coupables d’orgueil et d'usurpation :

Votes serez comme les riches : telle est, dit-il, la formulo des révo
lutions socialistes contre les classes moyennes. Vous serez comme
les nobles : telle est la formulo des róvolutions bourgeoises contre
les classes supérieures. Vous serez comme les rois : telle est, enfin,
la formule des revolutions aristocratiques contre les souverains.
Vous serez comme des d ie u x : telle est la formule de la premiere
révolte de Tange et de Thomme contre Dieu. Depuis Adam, le pre­
mier rebelle, jusqu'á Proudhon, le dernier impie, c’cst la formule de
toutes les revolutions. Et partout, du haut au bas de Téchelle, c’est
un mensonge; non seulement la révolte ne donne pas Télévation pro­
mise, mais elle tue la liberté....
Ne savez-vous pas qu’a cette heure la liberté est morte ? N'avez-
vous pas assisté, comme moi, á sa douloureuse passion ? Ne Tavez-
vous pas vue persécutée, raillée, perfidement frappée par tous les dé-
magogues du monde? Ne Tavez-vous pas vue trainer son agonie sur
les montagnes de la Suisse, sur les rives de la Seine, sur les bords
du Rhin et du Danube et sur les rivages du Tibre? Ne Tavez-vous
pas vue monter au Quirinal, qui a óté son Calvaire? Messieurs, c©
mot fait frémir, mais il faut le prononcer, parce qu'il est la vérité :
la liberté est m orte.... Elle ne ressuscitera ni le troisiéme jour, ni
la troisiéme année, ni peut-étre le troisiéme siécle.... Ici, Messieurs,
je vous prie de reteñir mes paroles, car ce que je vais vous dire s’ac-
complira á la lettre, dans un avenir que j'ignore, mais qui ne saurait
otre loin.... Le monde marche á grands pas i\ la constitution du des-
potisme le plus gigantesque et le plus destrlicteur que le monde ait
jamais vu. Voila oú vont le monde et la civilisation. Pour annoncer
ces choses, je n’ai pas besoin d'etre un prophétc : il me suilit de con-
sidórer Tensemble des événcments liumains, de leur vrai point de
vue, des hauteurs catholiques....
II n’y a, Messieurs, que deux répressions possibles : la repression
— 59 —
ínténeure et la répression extérieure, la répression religieuse et la
répression politique. FJles sont de telle nature que, lorsque le ther-
mométre religieux s’ólóve, le thermoiuétre de la répression politique
bai88e proportionnellement, et que, réciproquement, lorsque le ther-
mométre religieux baisse, le thermométre de la tyrannie politique
monte d’autant. C’est une loi de rhumanité·

Pour montrer dans l’histoire le développement de cette


théoriedesdeuxfreins, qui (n’était le libre arbitre de Thomme,
dont il faut toujours teñir compte) aurait la simplicité et la
rigueur inflexible d’une loi mathématique dans l’ordre des
choses physiques, l’orateur montre ce qu’était le monde an­
den quand il n’y avait pas de répression intérieure. La so-
ciété alors ne se composait que d’esclaves et de tyrans; la
liberté sociale n’est venue au monde qu’avec le Sauveur; il
a apporté une loi qui, dans ses commencements, alors qu'elle
était rigoureusement suivie par un petit nombre de fidéles,
faisait prévaloir la seule sanction religieuse, et rendait abso-
lument superflue la répression extérieure. La primitive
Église était guidée par la seule loi d’amour.

Arrive le moyen fiige. Le gouvernement reste encore modéré et


doux, car le thermométre religieux, qui avait monté si haut k la cha-
leur de TÉvangile, s’étant abaissé un peu, un gouvernement est de-
venu nécessaire, sans que le retour du despotisme soit encore possi­
ble. II revicndra sous Taction glaciale du pro testan tisme. D’abord,
ce sont les royautés qui, de féodales, se font absolues, puis d’abso-
lues, militaires. La religion baissant toujours, Toppression monte
encore. Les gouvernements d isent: « Nous avons un million de bras,
les armées permanentes; cela ne nous suffit plus, il nous faut un
million d’yeux, et ils eurent la police. Et, cela ne pouvant sullire, ils
se dirent qu’il leur fallait de plus un million d’oreilles, et ils eurent
u leurs ordres une centralisation administrative qui leur transmit
tous les mouvements du vaste corps. Enfin, le thermométre religieux
continuant ii baisser, le thermométre politique devait monter d’autant,
et il monta. Non contents d'avoir un million de bras, un million
«Tyeux, un million d’oreilles, les gouvernements voulurent avoir le
privilége d;étre présents au méme moment sur tous les points de leui
«'inpire. Ils le voulurent, ils Teurent: le télégraphe fut inventé.
-6 0 -
Prés cTun demi-siécle s’est écoulé depuis que le grand ora-
teur espagnol tragait ce paralléle; et combien sa démonstra-
lion s’est aggravée! Le thermométre religieux étant tombé
presque á zéro dans les relations d'individu á individu, et
au-dessous de zéro dans les relations de peuple á peuple,
tous les hommes valides, méme les prétres, méme les fils
aínés de veuves, ont été enrégimentés de la vingtiéme á la
quarante-cinquiéme année. Le monde prétendu civilisé
s’épuise en armements, et la moitié de TEurope est debout,
Tceil au guet et le doigt sur la détente du fusil, de peur
d’étre dévorée par l’autre moitié. Nous retournons á la bar­
barie cultivée que Donoso a si bien démasquée et définie
dans un autre discours (30 janvier 1850) :
Toute vraie civilisation vient du christianisme ; cela est tellement
certain que la civilisation entiére se trouve concentrée dans la zone
chrétienne. Hors de cette zone, il n’y a pas de civilisation, tout est
barbarie; cela est tellement certain qu’avant le christianisme il n’y
avait pas un seul peuple civilisó. Les Romains et les Grecs ne furent
que des peuples cultivés, ce qui est bien different. La culture est le
verais, mais ríen que le vernis de la civilisation. Seul le christia­
nisme civilise le monde, et il le civilise par trois moyens : en faisant
de i’autorité une chose divine, de Tobéissance un devoir, non plus
envers l’homme, mais envers Dieu, et du sacrifice, de l'oubli de soi,
la régle de quiconque veut plaire á Dieu....

Mais revenons au discours du 4 janvier 1849 et ä sa con­


clusion :
Et maintenant, de deux choses Tune : ou la ivaction se fera en fa-
veur de la religion, ou elle ne se fera pas. Si le thermométre religieux
vient a monter, vous verrez de quelle sorte le thermométre politique
descendra naturellement, spontanément, sans effort, jusqu’á ce qu’il
marque le jour tempéré de la libertó des peuples. Mais si, au con-
traire, le thermométre religieux continue á baisser, on ne voit plus
jusqu’oú nous irons....
Les voies sont ouvertes &une tyrannie gigantesque, colossale, uni­
verselle, immense; tout est préparé pour cela. Remarquez-le bien, il
n’y a déju plus de resistances, ni morales ni matérielles. II n’y a plu^
da résistances matérielles : les baleaux á vapeur et les chemins de
— Cl —

fer ont supprimé les frontiires, et le télégraplie électriquc a supprimé


les distances. II n’y a plus de résistances morales : tous les csprits
sont divisés, tous les patriotismes sont morts....
Une seule chose pourrnit arréter la catastrophe, une seule : ce
serait de travailler, chacun scion ses forces, ¿ provoquer une salu-
taire réaction religieuse. Cette réaction est-elle possible ? Oui. Mais
est-elle probable ? C’est avec une profonde tristesse que je le dis i c i :
je ne la crois pas probable. J’ai vu, j’ai connu des horames qui,
s’étant éloignés de la foi, y sont revenus; mais un peuple qui, ayant
ubandonné la foi, l’ait reconquise, malheureusement je n’en comíais
pas u n .»

L'école révolutionnaire ne pouvait admettre des théories


qui heurtaient de front toutes les siennes; nous avons noté
ses sarcasmes. L’école catholique elle-méme fit des réserves
et manifesta des hesitations. Le marquis de Valdegamas, par
son pessimisme-, déconcertait un peu ses plus chauds admi-
rateurs. On le pria d’expliquer, d’adoucir, d ’atténuer.
11 n’atténua rie n ; loin de lá, il affirma que sa désespérance
était le résultat final le plus clair de ses méditations. A M. de
Montalembert qui lui représentait que des deux civilisations,
catholique et philosophique, rien ne prouve que ce ne soit
pas la premiére qui remporte la victoire : « Non, répondait-
il, sans que ma plume hésile,· sans que mon cceur se trouble,
sans que ma main tremble, je réponds : Incontestablement
la victoire restera á la civilisation philosophique. L’homme a
voulu étre libre de Dieu, il le sera. » Et á M. de Blanche-
Raffin : « Le jour que vous prévoyez viendra, je n ’en doute
pas, 0(1 le champ appartiendra aux hommes de croyances
purés. Mais, n’en doutez pas non plus, ce jour n’aura pas de
durée. La société, en définitive, est blessée á mort. Elle
mourra parce qu’elle n’est pas catholique; le calholicisme
seul est la vie. »
Le terrible et éloquent prophéte, non content d’avoir
exposé historiquement sa grande loi des deux freins, la con­
firma au point de vue doctrinal dans une série d’études dont
— 62 -
il forma une synlhése sous le litre de L ’Eglise et la Revolu­
tion. II la doveloppa encore dans une étude sur la Situa­
tion générale en Europe. II remonte át l’origine de l’homme.
De 1‘arbre de la science du bien et du mal découlent deux
courants contraires, deux conceptions absolument opposées
de rhum anité. L’homme nalt bon, l’expiation est une erreur,
la douleur est une injustice, afflrme le rationalisme. —
'L’homme a prévariqué et se trouve vicié originairement,
réplique l’Église; ses passions ne doivent pas étre toutes sa-
tisfaites; le sacrifice, la lutte, sont pour lui les conditions du
perfectionnement. — Et comme, en fait, la douleur est dans
le monde, ainsi que l’inégalité : Eh bien ! renversons la so-
ciété, concluent les logiciens du rationalisme. lis ont raison,
d’aprés leurs principes.
Tant que ce principe erroné préside ü nos destinées, il
n ’est pas de forme de gouvernement qui puisse assurer le
repos social. « Je ne nie pas l’influence du gouvernement
sur les gouvernés; qui la pourrait n ier? Mais le mal est
plus profond, il n ’est pas dans les gouvernements, il est dans
les gouvernés. Le mal vient de ce que les gouvernés sont de­
venus ingouvernables. L’idée de l’autorité a péri; voilá le
mal dont souQ're l’Europe, et elle en peut mourir. »
Le reméde n’est pas non plus dans la science des écono-
mistes. — Augmentons le bien-étre des classes laborieuses,
disent ces théoriciens k courte vue, qui n’envisagent dans
l’homme que les besoins matériels. Instruisons le peuple,
mettons á portée de ses lévres la coupe de tous les plaisirs;
le peuple sera bon des qu’il sera satisfait, et satisfait des
qu’il sera riclie.
Illusion, répond encore Donoso Cortés; la question économique
est aussi secondaire ici que la question politique. Une seule question
domine tout, comprend tout: c’est laquestion religieuse. Que si t o u s
sépnrez l’économie sociale de la loi de l’Évangile, la question se
résoudra par le socialisme. Or, il n’y a qu’un moyen de combatiré
eílicacement le socialisme, c’est de lui opposerle C h ris tia n isme, parce
— 63 —
que c’est le moyen d’avoir d’un cótó des pauvres résignés, et de
Tautre des riches miséricordieux.
Je n’ignore pas qu’il y a des hommes d’un optimisme invincible,
pour qui c’cst chose évidente que la société ne tombera point, at-
tendu qu’elle n’est point tombée encore. Pour eux, la ré volution do
février fut le ch&timent, et ce qui vient est la miséricorde. Geux qui
vivront verront, et ceux qui verront seront dans Tépouvante en re-
connaissant que la ré volution de février n’a étó qu'une menace, et
que maintenant, ce qui approche, c’est le ch&timent...·
Les individus peuvent se sauver encore, parce qu’ils peuvent tou-
jours se sauver; mais la société est perdue, nonqu’elle soit dans une
impossibilité radicale de se sauver, mais parcr que, selon moi, ilest
évident qu’elle ne le veut pas. II n’y a po\nt de salut pour la so-
eiété, parce que nous ne voulons pas faire de nos íils des chrétiens,
et parce que nous-mémes nous ne sommes pas de vrais chrétiens. II
n’y a point de salut pour la société, parce que l’esprit catholique,
seul esprit de vie, ne la vivifie point, ne viviñe pas Tenseignement,
le gouvernement, les institutions, les lois, les mceurs. Au point ou
en sont les choses, essayer d’en changer le cours serait, je ne le vois
que trop, une entreprise de géants. II n'y a point de pouvoir sur la
terre qui, seul, puisse en venir k bout, et c’est k peine si tous les
pouvoirs, agissant de concert, parviendraient k le consommer. Je
vous laisse á juger si ce concert est possible, jusqu’á quel point il
Test, et á décider si, méme cette possibilité admise, le salut de la
société ne serait pas, de toutes manieres, un vrai iniraele.

En effet, ce n ’est point sous Tempire d’un destin aveugle


que TEurope marche á sa perte, mais librement, volontaire-
^ e n t, en verlu de la mauvaise direction qu’elle a prise et
dans laquelle elle persévére. Mais si l’on n’est pas lbndé <x
accuser Donoso Cortés de fatalisme, n'ést-il pas permis de
voir sous des couleurs moins sombres la perversité sociale
contemporaine, de la juger moins universelle qu’il ne l'a vue,
de prendre en considération le nombre encore si grand des
hommes de bonne volonté qui luttent contre le mal, de
compter enfin un peu plus sur la gratuite, mais infinie misé­
ricorde de Dieu? L’avenir dirá qui eut raison, de Donoso
Cortés ou de M. de Melun; mais quelques paroles de celui-ci
font du bien, aprés ce que nous venons d’entendre : * Je
— 64 —
reste optimiste malgré to u t; j'aime á me persuader que si,
comme on le répéte, l’enfer est pavé de bonnes intentions
qui n’ont pas empóché tant de pauvres diables de se perdre,
de méme la France est pavée de mauvaises intentions qui ne
l’empócheront pas de se sauver. »
Mais, demandcront les esprits sages, habitués á juger des
choses par analogie et á conclure sur ce qui leur écliappe
d’aprés ce qu’ils peuvcnt attcindre, n ’avons-nous done du
grand observateur, du voyant selon les uns, du visionnaire
selon les autres, que des predictions vagues, générales et
d’une date indéterminée ? N’en a-t-il jamais fait de particu-
•liéres et d’une échéance plus prochaine?
II en a fait et, hélas! elles se sont accomplies trop exacte-
ment, et au préjudice de la France.
Le marquis de Valdegamas remplit pour son pays, dans
les derniéres années de sa courte carriére, diverses missions
qui le m irent á méme d’étudier de prés, aux meilleures
sources, les hommes et les choses. En 1849 et 1850, il fut
ministre plénipotentiaire á Berlin; de 1851 á 1854, il fut
ambassadeur á Paris. Son coup d’oeil perga l’avenir sur trois
ou quatre points au moins, sans nous arréter aux points
secondaires : l’avenir de l’Allemagne, l'avenir de la Russie,
l’avenir de la France, l’avenir du prince Louis-Napoléon
(Napoléon III).
Concernant l’AUemagne, il constata d'abord que, menacée
elle-méme par la Russie dans un avenir éloigné, elle est une
menace présente pour le monde latín. II écrit le 2G avril 1849:
Le sceptre de la dictatura europGenne me paralt fitre tombé des
mains des races latines aux mains des races germaniques et slaves.
La France paralt s’acheminer íi grands pas, si déjii elle n’y est ar-
rivée, au terme d’une prodigieuse décadence. Désormais, l’Europe
recevra tout, le bien comme le mal, des races qui se remuent et
s’agitent de ce cóté du Rhin (i): elle recevra la monarchic des Slaves

(1) Donoso Cortés écrivait ccci de Berlin.


— 65 -
ou la république des Allemands. L’Allemagne ellc-méme me parait
destinée h devenir la proie de la Prusse. L’armée prussienne est la
plus fidéle et la mieux disciplinée de l’Europe; avec un homme
d’énergie á la téte des affaires, elle est capable de changer la face des
choses. Déja le germanisme a envahi ses rangs; elle prend l’habi-
tude de se considérer comme l’armée de l’Allemagne plutót que de la
Prusse.... Tout s’avance vers le terme de cette unité allemande; c’est
le réve du roi de Prusse, qui toujours a cru que sa glorieuse famille
ótait prédestinée ágouvemer l’Allemagne.... Si cette imité allemande
se fait un jour, la France devra alors se déclarer ou ver temen t contre
un ordre de choses qui tendrait logiqucment á la déposséder de
1*Alsace et de la Lorraine.

N'oublions pas que ceci élait écrit en 1849. Donoso Cortés


insiste sur les destinées de rAllemagne : « Ce n’est la que le
premier acte. Vous verrez ensuite les démagogues allemands
trainer dans la boue le troné imperial par eux-mémes édiflé. »
De ces démagogues il avait dit ailleurs : « En France sont
les disciples du socialisme, lien que ses disciples; en Italie
. sont ses séides, rien que ses séides; en Allemagne sont les
pontiles et les maitres. * II continue, dans son langage im ag é:
« Pour le parti démocratique allemand, Tempire n e s tq u ’un
voile qui masque la république. » II dénombre les forces de
ce parti redoutable :
Ce parti est formó de Polonais toujours préts á se róvolter, des
Juifs émancipés, mais aspirant á venger leurs opprobres anciens, des
prolétaires qui, ici plus encore qu’en France, ont quittó le cuite de
Dieu pour celui des jouissances matórielles; des étudiants et des
gens de lettres, d’autant plus riches d’ambition qu’ils sont plus
pauvres de génie et en qui les doctrines philosophiques de Hegel ont
fait les plus profonds ravages. C’est á cette cause qu’il faut attribuer
l*attitude désorganisatrice et radicale queprennent les révolutions de
co coté du Rhin. Or ce parti est aujourd’hui le plus entreprenant; il
sera le plus fort domain,

Donoso Cortés n ’entrevoit done point la victoire de la Prusse


comme durable, et son triomphe comme définitif. II affirme
€ qu’il y aura beaucoup de sang versé et beaucoup de ruines,
niais il ne peut croire qu’un noble et solide édifice puisse
gra kds CUHÉT1BNS. 5
— 66 —
sortir déla Torco purement brutale, mise au service du doute
et de 1anaivhie protestante. II d i t :
Régnant pacifiqucTuenl sur la grande région septentrionale pro­
testante, laPru*se ne pent ríen désirer davantage sans extravagance;
elle ne peut ftlrc plus, muis elle ne peutétre moins, jusqu’au jour ou
le protestantismo acliévera de se dissoudre; alors eUe entrera dans
une rápido decadence. La Prusse vit dans le protestantisme, par le
protestan líeme, et pour ic protestantisme. Lá est le mystére de so
gloire, mais lá aussi est le mystére de sa mort.

D’oü viendra le chátiment pour l’orgueil de la Prusse de-


venuc l’Allemagne? Donoso Cortés n ’hésite pas á montrer
du doigt, á cótó des germes de décomposition déposés par
le libre examen, le péril extérieur; celui-ci n ’est autre que le
vaste empire moscovite, dans lequel le despotisme se con­
centre, tandis que le socialismo émiette les nations livrées á
la fausse civilisation philosophique. Et pour que l'heure de
Ja. Russie sonne, que faut-il?
II faut que la Révolution, aprés avoir dissous la société, dissolve
les armées permanentes; en second lieu, que le socialisme, en dé-
pouillant les propriétaires, éteigne le patriotisme, parce qu’un pro-
priétaire dépouillé n’est pas, ne peut pas étre patrióte; en troisiéme
lieu, il faut que se réaliscla confédération de tous les peuples slaves
sous le protectorat de la Russie. Les nations slaves comptent quatre-
vingts millions d’umes (Donoso Cortés dirait aujourd’hui, en 1892,
bien prés de cent cinquante millions). Eh bien, lorsque la Révolu-
tion aura détruit en Europe les armées permanentes, lorsque les
révolutions socialistes auront éteint le patriotisme en Europe, lorsqu’á
TOrient de TEurope se sera accomplie la grande confédération des
peuples slaves, lorsqu’ií TOccident il n'y aura plus que deux
armées, celle des spoliés et celld des spoliateurs, alors l’heure de la
Russie sonnera, alors la Russie pourra se promener l’arme au bras
en Europe, alors le monde assistera au plus grand chátiment qu’ait
enre^istré Thistoire.

Mais les Slaves apporteront-ils la régénéralion en Occidont,


comme les Germains l’yapportérent jadis? Donoso n’ose l’es-
pérer, « parce que, dit-il, la Russie est trop corrompue elle-
móme dans son gouvernem entet dans son aristocratie. Placée
- <57 —
au centre de l’Europe conquise et abattue á scs pieds, elle-
méme absorbera dans ses veines le poison que l’Europe a
bu et qui la tu e ; elle ne tardera guére á tomber á son tour en
putréfaction.... J ’ignore le reméde universel que Dieu tient
en réserve á cette universelle pourriture. »
Si á la térnérité de ces conjectures nous osions ajouter la
témérité des nótres, peut-étre indiquerions-nous ce reméde
universel dans un relour des Slaves á l’unité catholique et
dans une effusion nouvelle de l’Esprit-Saint, esprit de chanté
et de vie, au travers de ces membres momifiés, engourdis
dans les bandelettes du despotisme, et qui n’ont plus guére du
christianisme que la forme. Pourquoi désespérer d’une telle
résurrection ? Le sang de la Pologne crie vengeance contre
la Russie, mais il crie aussi miséricorde, et le jour approche
oil, dans la fusion du panslavisme, les enfants des mar­
tyrs ne se distingueront plus de ceux des bourreaux.
En attendant, quel horrible cauchemar que le tableau tracé
par le voyant espagnol, et comme on voudrait pouvoir cons-
tater que les événements survenus depuis rendent ses prévi-
sions invraisemblables, alors que tout a contribué, au con-
traire, á accroitre leur vraisemblance!
Les suivanlcs nous concernent plus parliculiérem ent:
En·France, derriére les partis qui s’aíTaibl issent et meurcnt, se
dresse une foule athée qui a íaim et soif et qui, dans le suffrage uni­
versel, posséde la massue d’Hercule. Le jour, et il n’est pas loin, oü
cette foule, comparant sa force 11 la faiblesse radicale des partis, se
fatiguera de voir cette massue maniée par des mains étrangóres et
prétendrá la manier elle-m6me au gró des caprices de sa toute-
puissance, ce jour-la, la nation la plus puissante du monde tombera
dans un goulTre sans nom. La multitude fera ce qu’ellc fait to u jn u rs,
ja seulc chose qu’elle puisse faire et qu’elle ait jamais faite quand
il lui est arrivé de pénétrer violemment dans les champs de l’his-
toire: elle se créera des tyrans d’un jour, des idoles d’une heure,
qu on verra tour ii tour sortir du néant pour Ctre tout et cesser d’étre
tout pour rentrer dans le néant.

Pcut-on lire ces derméres paroles sans songer au général


— 68 —

Boulanger? Et la page suivante — bien qu’elle ait été écrite


á propos de l’Allemagne, — n’explique-t-elle pas d'une ma-
niére frappante la fausse et trompeuse accalmie dont la France
paraít jouir actuellement, entre la secousse de 1870 et la sui­
vante, dont la date nous est encore inconnue?
Quand les démocraties ont devant elles une réalité, quand elles
touchent leur but, pour ainsi dire, de la main, clles perdent quelquc
chose de leur férocité innóe et de leurs instincts destructeurs. L’espé-
rance d’une prochaine victoire calme Tardeur de leur sang; et si
l’objet de leur ambition n’est point hors de portée, si le chemin qui
y méne est uni et aisé, il n’est pas rare de voir leur naturel emporté
faire subitement place á une sorte de douceur et de modération. Mais
quand elles entrent en lutte avec l’impossible, c*est-á-dire avec Dieu,
leurs instincts sauvages se développent d’une manióle prodigieuse,
leur fureur de destruction arrive a son paroxysme, leurs muscles se
contractent, toutes leurs coléres s’exaltent jusqu’fr la folie, et, cer-
taines de succomber, elles se retournent convulsivement contre Dieu
et contre les hommes, contre le cicl et contrc la terre.

Dés qu’il vit en présence Louis Bonaparte et le parlemen-


tarisme, Cortes annonga la défaite du parlementarisme et
le rétablissement de l’empire : « Le Président triomphera,
mais le succés ne sera ni pour le Président ni pour TAssem-
blée; il sera pour la Révolution, ä laquelle, d’ailleurs, la vic-
toire dófinitive appartiendra de toutes maniéres. » Pour
annoncer la viotoire d’un homme contre une Assemblée, i I
n ’ctait peut-étre pas nécessaire d’étre prophéte ou fils de
prophéte; mais voici oü le don de seconde vue est en quel-
que sorte manifeste. L’Empire n ’existe pas encore; il pro­
teste de ses résolutions sages et pacifiques; Donoso Cortés
écrit par anticipation son histoire, et combien elle est diíTé-
rente du programme de Bordeaux:« L’Empire, c’est la paix! »
En France, la proclamation de l’Empire sera trés bien accueillie,
tandis qu’elle sera mal vue de TEurope; mais néanmoins la guerre
n’éclatera pas, hormis le cas oü cet homme franchirait ses propres
frontiéres. Je crois qu’il ne les franchira pas; mais il est dans les
mains de sadestinée, qui est cependant de les franchir un jour, ríe
faire appel á la Révolution et de succomber misérablement dans un
autre Waterloo, ou, pour mieux rendre ma pensée, dans une nou-
velle bataille de Novare. Je vous ai déjá dit ce qui suivra sa chute :
le triomphe déflnitif de la Révolution, á moins que Dieu, qui nous a
habitués aux miracles, n’ymette fin d’une fa$on ou d’une autre, mais
miraculeusement.

Cet horoscope n’est-il pas étrange, maintenant que l’avenir


est devenu le passé?
Eh q u o i! se demande un des biographes du marquis de
Valdegamas, était-ce done un prophéte que cet homme?
« Non, si l’on entend par lá quelque inspiré d’en haut. Oui,
si l’on veut entendre cette extraordinaire faculté de divina­
tion qu’il n’est pas rare de trouver chez les hommes degénie,
quand ils sont des hommes de foi. Mais il faut l’un et l’autre,
le génie et la foi. Le génie peut bien plonger son regard
pénétrant dans ia nuit de son siécle pour y calculer la m ar­
che et mesurer l’orbite des astres qui se lévent et des astres
qui se couchent, des peuples qui avancent et des peuples qui
reculent. Mais le génie ne voit si loin que lorsqu’il s’est placé
sur les hauteurs de la foi. Ce sont les principes de cette foi,
ses croyances inébranlables en Dieu et sa providence, en
l’Église et ses destinées, qui seuls lui fournissent une base
d’inductions assez solide et assez large pour y ranger les
faits sous des lois éternelles, oü l’avenir et le passé s’harmo-
nisent et se coordonnent en formules invariables fournies
par le livre de Dieu méme (*). »
Nous en avons pour garant Donoso en personne, et rien
n’est plus lumineux que ces lignes adressées au comte Rac-
zynski: t Ma méthode pour bien juger les choses est fort
simple : je léve les yeux vers Dieu, et en lui je vois ce que
je cherche vainement dans les événements considérés en
eux-mémes. Cette méthode est infaillible, et, de plus, elle est
á la portée de tout le monde. »

(1) La foi et te* vicloiret, par Mgr Baunard, p. 258


— 70 —
Sa défiance de ses propres forces lui élait aussi une ga-
rantie presque assurée conlre Terreur, au moins contre l’er-
reur grossiére et obstinée. Ayant écrit, pour unebibliothéque
que forma it Louis Veuillot, un Essai sur le catholicisme,
le libéralisme et le socialisme, il accepta avec une simplicité
admirable certaines critiques que le dirocteur de VUnivers
ne lui avait pas transmises sans inquiétude, car il les trou-
v a it« rédigées avec une franchise et une briéveté voisines de
la rudesse. » Donoso Cortés répondit en fran<?ais, langue
qu’il maniait presque aussi aisément que la sienne :
Madrid, 3 mars 1851.
J’ai re^u votre lettre datée du 22 íévrier, et avec elle les observa­
tions que M. "* a bien voulu faire sur mon livre. Je les ai trouvées
sages, nettes et profondes. Je vous prie d'exprimer á M. ma sin­
cére gratitude. J'ai suivi ses corrections point par point; ríen de ce
qui le choquait avec tant de raison ne subsiste plus dans mon livre.
Je vous envoie dans cette lettre les changcments que ses observations
ont produits. Je vous l’ai déjíi dit, et je vous le répéte, je ne suis pas
théologien. Je n’ai pas étudió cette science; je ne suis pas méme un
écolier. Seulement, il m’arrive parfois de deviner juste, quand je de­
vine la solution de l’Église, et voila tout. Mais de cette divination
vague, hasardeuse, u la science, il y a loin. Je vous prie done, et
priez M. *** de croire que, méme quand je me trompe, mes intentions
sont toujours bonnes, que e’est pure ignorance, et pas autre chose;
et que je suis toujours disposó ä recevoir des lemons non seulement
de TÉglise, dont la voix est la voix de Dieu, mais encore de tout
homme savant qui voudra me faire Taumóne de ses lumiéres.
Au reste, je ne trouve pas qu’il y ait de la brusquerie dans les
notes de M. : ce que j'y trouve, c’est de la netteté et de la conci­
sion. II doit étre un esprit sobre, sage, ótendu, réservé et profond; il
doit étre bon guide, si ma vanité divinatoire ne me trompe pas.
Je vais faire ces corrections sur mon manuscrit. Aprés quoi je lo
donnerai h Timprirneur de Madrid.

Et cinq mois plus tard, en envoyant á Louis Veuillot son


exte définitif :
.... Je n’ai pas besoin de vous dire que mon ignorance des matiéres
théologiques que mon sujet m’a forcé d’aborder me met dans le cas
de réclamer de vous un soin extréme dans la lecture de ce petit vo-
— 71 —
lume. J’attends de votrc charite que vous aurcz soin de m’avertir,
s'il y a quelque chose que je doive changer.
Quant a la manure dont j’ai pu ¿crire, je ne vous en dirai rien,
sinon que je n’ai pas m6me eu le temps de corriger les imperfections
les plus grossi^res. Ce n’est pas ¿crire un ouvrage que d’6crire au-
jourd’hui quelques lignes, et la semaine suivante quelques lignes
encore. La politique est le fl6au de la science et de la literature. Le
temps est pass6 ou T6crivain travaillait depuis le lever jusqu’au cou-
cher du soleil. tout absorbs par son ouvrage. Nous ne sommes que
des improvisateurs.

Tant de modestie aurait dCi sinon d^sarmer, an moins


adoucir la critique. II n’en fut rien. Outre que la modestie
du philosophe espagnol n ’6tait bien connue que de ses in­
times, son oeuvre fut enveloppcie dans les animosities que
soulevait le journal sous le patronage duquel elle parais-
sait; la question.de th^ologie se compliqua — pourquoi ne
pas le dire? — d’une question de boutique, et Donoso et
Veuillot furent criblis, lu n portant lau tre, de reproches
amers dont la malignite publique lit renionter l’inspiration
jusqu’a Mgr Dupanloup. Louis Veuillot repoussa l’attaque en
ami fiddle et en coreligionnaire convaincu. Sa riponse esl
un chef-d oeuvre de gai persiflage; nous ne resistons pas au
plaisir d’en citer le commencement:
M. l’abbfi Gaduel, vicairc g^n6ral d’Orleans, publie dans YAmi de
la religion une s6rie d’articles destines ¿1 constater le tort que font h
la foi catholique les ¿crits et la reputation de M. Donoso Cortes. Ce
publiciste, suivant M. Gaduel, se mfile de ce qui ne le regarde pas.
II aborde des matures trop relev6es pour ses connaissances, et aux-
quelles il n’entend rien. Sa rcnommGeest un des ra6faits d el'Univers,
car en quel crime contre l’Eglise V Univers n’a-t-il pas un peu la
main? Comme tout ce qui se rattache a cette ¿cole de YUnivers,
M. Donoso Cortes, malgr6 ses intentions qu’on excuse, ne peut faire
que du mal. On doit Tavertir, surtout avertir le public. II est urgent
de r^primer enfin ces laiques t6m6raires qui font de petits livres et
des articles de journaux sur des questions auxquelles certains th6o-
logiens ont Thabitude de consacrer des in-quarto latins ou peu fran-
cais. Tel est l’objet du travail de M. I’abb6 Gaduel. On y verra que
YEssai sur le calholicisme, le liberalism e et le socialisme four-
— 72 —
mille d’indiscrétions et « d’erreurs théologiques et philosophiques. »
Déjii le savant critique a prouvé, au moyen du théologien Witasse,
que M. Donoso Cortés est trithéiste, et au moyen du théologien Bil-
luard, qu’il cutoie le luthéranisme, le calvinisme, le baianisme et le
jansénisme. On s’eíTraie : ce n’est rien encore 1 M. Donoso Cortés
serait aussi un peu fataliste et un peu lamennaisien. Si Ton y ajoute
Tultramontanisme, dont le savant critique ne dit mot, mais que pro-
bablement il n’oublie pas, cela fait bien des erreurs que notre ami
devra désavouer.
II les désavouera sans doute, pour peu qu'il les ait commises. II
les désavouera plus vite que certains théologiens de profession, qui
avaient pourtant lu Witasse et méme étudió Bailly, n'ont récemment
désavoué leurs livres condamnés de plus haut. M. Tabbó Gaduel re-
connaltra ce petit mérite á ces indiscrets laíques. S’ils se trompent,
ce qui est arrivó á tant d’autres, voire ¿ des vicaires généraux, du
moins ils ne sont point tétus. lis ne s’enfoncent pas dans ces retraites
inextricables, oü le distinguo gallican trouve toujours un auteur
contre Tautorité, un usage contre la loi, un « droit coutumier »
contre le droit positif et général. Hs ne marchandent pas leur obéis-
sance. Comme ils ont erró sans préjugé ni perversitó d'école, ils
rentrent avec empressement dans la bonne voie qu’ils n’avaient pas
voulu quitter. Voilá de quoi M. Gaduel aura lo plaisir de se con-
vaincre, si son travail se trouve aussi solide qu'il en paralt content.
Mais il permettra qu'on Texamine. On a vu des théologiens s’en-
flammer violemment contre des doctrines trós innocentes. Les petites
passions, les potits intéréts, les petits esprits sont sujets á cemalheur.
Layncz, Tune des lumióres du concile de Trente, fut accusé de péla-
gianisme par des docteurs qui prétendaient savoir leur métier. De
quelle parole un homme sufüsamment adroit ne fera-t-il pas sortir un
grain d’hérésie ? Puisque M. Tabbó Gaduel a citó Witasse (lui-méme
hérétique), nous lui conseillons de relire les passages oú ce jansé-
niste appelant, mais, hors de la, savant et raisonnable, s’éléve contre
les docteurs rogues qui taxent d'hórésio des hommes illustres et d'une
foi pure, parce qu*il leur est échappó des expressions doutouses sur
des matiéres difllciles, dont la terminologie propre est inconnue de
quiconque n'a pas rigoureusement besoin de Tótudier.
Mais examinons d’abord avec M. Gaduel un point qui nous regnrde
personnellcment. A travers le li\Te de M. Donoso Cortés, le rigou-
reux théologien a su nous atteindre, et peut-étre n'est-ce pas le
moindre but de sa critique. Voici son raisonnement. Le livre de
M. Donoso Cortés fait par tie d'une collection d’ouvrages publiés sous
la direction de M. V euillot: done M. Veuillot n’est pas moins tri-
- 78 —
théiste, baTaniste, fataliste, etc., que M. Donoso Cortés; et comme
M. Veuillot est rédacteur en chef de YTJnivers, il s’ensuit que Y Uní-
vers n’est pasmoins luthérien, cal viniste, lamennaisien, queM. Veuil­
lot.
UTJnivers une fois mis en cause par ce tour de logique, M. l’abbé
Gaduel ne nous l&che plus. A toutes les hérésies qu’il trouve dans
IL Donoso Cortés, et dont nous répondons, il en ajoute une quantité
d’&utres qui nous sont propres. Nous ne les mentionnerons pas, il y
en a trop. La derniére, la fleur du bouquet, est le pseudo-traditio-
nalism e. Terrible chose, que d'apprendre un matin, au sortir de la
messe, qu’on est pseudo-traditionaliste! Le lecteur se peindra
notre émotion. Néanmoins un malheur plus grand nous mena$ait.
Pendant que M. Tabbó Gaduel était en verve, qui Tempéchait de
prouver que nous sommes athécs ? Puisque la théologie d’Orléans
nous fait gräce de rathéisme, nous lui sommes trés humbles et tres
obligés serviteurs. Va pour pseudo-traditionaliste et le reste !
.... II nous serait difficile toutefois de ne pas flairer, autour du tri­
bunal qui nous condamne, une petite odeur commerciale mal dégui-
sée. II s’agit de délivrer l'Église de Toppression que font peser sur
elle les écrivains laíques; non pas ceux qui Tattaquent, mais ceux
qui la défendent, et en particulier YTJnivers. UTJnivers est des plus
fatigants, parce que, remarque M. l ’abbé Gaduel, il excelle ¿ créer
des courants d’opinion. C’est lá un tort qu'on ne pourrait sans injus­
tice reprocher aux autres. Aussi fcrait-on gräce aux autres, si Ton
pouvait seulement abattre celui-ci. L'Ami de la Religion, par
exemple, quoique demi-laíque, devrait manifestement survivre k la
ruine de ses confréres: il n'est point créateur de courants. Tout ce qui
n’est point lu, tout ce qui ne fait point de bruit, tout cela mórite d’étre
conservé dans le trésor de Texacte théologie et de la sainé Philoso­
phie. Le reste est anathéme, depuis Joseph de Maistre jusqu’á Do­
noso Cortés. Quel tort vous font les journaux religieux! disent aux
évéques le Journal des Débats, le Siecle et autres bonnes tétes vol-
tairienne8, mués d’un tendre intérét pour TÉglise. Mais dans le
nombre des journaux religieux, ellesne comptent que YUnivers, elles
excusent l’heureux A m i de la R eligión.

M. Gaduel avait le droit de répondre sur le méme to n ; mais


le droit, dans l’espéce, ne suffisait pas. Plus facile était d’im-
poser silence par voie d’autorité. II s’adressa á l’archevéché
de Paris, et Mgr Sibour entra si complétement dans ses vues
qu’il porta une ordonnance interdisant aux prótres de son
i
— 74 -
diocese la lecture de YUnivers, atlendu l’incompétence des
écrivains Ia'iques, qui « font du tort a la religion par la ma-
niére dont ils la déíendent, empiétent sur les droits sacrés
de l’épiscopat et aspirent á conduire l’Église. »
Louis Veuillot, soutenu par les sympathies publiquement
exprimées de l’archevéque d’Avignon et d’autresprélats, porta
la querelle devant un tribunal supérieur. Pie IX lui donna
implicitement raison, en recommandant les écrivains catho-
liques, sans exception des journalistes ni des lasques, «
toute la sollicitude épiscopale. Louis Veuillot protesta de sa
soumission et Mgr Sibour leva la sentence portée.
L’auteur involontaire de tout ce bruit avait, pour toute
défense, envoyé son Essai á Rome et condamné d ’avance
(out ce que Rome y condamnerait. Cela ne l’avait point em-
péclié de rappeler, en particulier, á son critique combien la
raillerie, que YAmi de la Religión avait le premier mise en
honneur dans cette discussion, était peu á sa place lorsque
les traits en étaient décochés par une main sacerdotale, et
décochés contre un ambassadeur. En outre, il s’était plaint
doucement qu’avant de l’attaquer on ne l’eút pas prévenu,
de maniere á lui íournir le moyen de reconnaitre et de ré-
tracter spontanément les erreurs oü il avait pu tomber. II
atlendait; il atlendait avec confiance et sérénité, non sans
avoir tracé les regles de la polémique selon la charité, dans
une lettre dont chacun, y compris Louis Veuillot, put faire
son profit : « Je supplie nos amis de ne jamais franchir les
bornes de la modération, et surtout de ne jamais passer de
la défense á l’agression ni de l’éloge ü l’injure. Si nos adver-
saires procédent de bonne foi, ils doivent élre respectés; s’ils
sont mus par la passion, ils doivent étre plaints, car ils ne
sont pas inoins malades que coupables; et si l’on peut s’in-
digner saintement contre un coupable, un malade a droit á
une compassion sans mesure. »
Non moins belle est cette autre lettre en réponse á d'aulres
critiques venues d’Espagne : « Je suis purcment cotliolique,
je crois et professe ce que professe ct croit l’Église catholique,
apostolique et romaine. Pour savoir ce que je dois croire el
penser, je ne regarde pas les philosophes, je regarde les doc-
teurs de l’Église. Je n ’interroge pas les sages, ils ne pour-
raient me répondre. J ’interroge plulót les femmes pieuses
et les enfants, deux vases de bénédiction, parce que l’un est
purifié par les larmes et que l’autre est embaumé des par-
iums de 1’innocence. »
Ceux qui le connaissaient admiraient d’autant plus ce
parfait renoncement qu’ils le savaient l’oeuvre de la gráce et
non de la nature. Son ami le comte Raczynski, ambassadeur
de'Prusseá Madrid, lui écrivait un jour : « N'avez-vousdonc
point d’ainour-propre?seriez-vous le seul a n’en point avoir?
vous n’étes pas Une huitre; et qui suit móme si les buitres
n’en ont p a s! » Donoso Cortés rép o n d it: « Oui, liólas! j ’ai
de l’ainour-propre. .Mais e’est cependant comme si je n
étais dépourvu, car je m’efTorce de le dominer, avec le se-
conrs de la foi. Le chrétien a de l’amour-propre tout comme
celui qui ne l’est pas, á cette diflerence prés que l’un l’a sous
les pieds et l’autre dans la téte. Cela ne veut pas dire que je
réussisse toujours á le vaincre, tant s’en faut; mais je lutte
pour le dominer, et je serai vainqueur si je suis vraiment
chrétien. »
El comme il sentait profondément! Comme il était digne,
par sa tendre sincérité, de la verité qu’il servait! Écoutons
encore, — car on ne se lasse pas de lire Donoso Cortés, ni
par consequent de le citer — écoutons avec quel accent il par! ·
de 1’amour de Dieu pour les pauvres :

Nos descendants ne croiront jamais qu’il y ait eu un jour oú cette


religion divine, toute de miséricorde, fut livrée á Texécration des
hommes, au nom des multitudes plongóes dans la misére et dans la
barbarie. lis ne pourront pas croire á la prodigieuse folie, aux fureurs
insensées de ceux qui, étant pauvres, se sont levés en tumulte contre
— 70 -
la scule religion qui ait des entrailles pour les pauvres; qui, étant
sans héritage, ont attaquó la religion qui leur donne en héritage le
royaume des cieux; qui, n’ayant pas de póre sur la terre, se sont
révoltés contre leur Póre qui est au ciel et qui leur d i t : « Yous ne
pouvez monter jusqu'oú réside ma gloire ? eh bien, moi, qui suis le
Seigneur des prodiges, je ferai pour vous le plus grand des prodiges,
je mettraima gloire á résider oü vous ótes. Vous n'avez pas la science
pour me connaltre ? croyez en moi, aimez-moi, et vous aurez plus de
science que ceux qui me connaissent le plus.... Yous n’avez pas de
pain á distribuer á vos fréres afTamés ? demandoz-moi qu’ils aient a
manger, et le pain qui les rassasiera vous sera imputó dans le ciel.
Les soulTrances et les années vous accablent, et vous n’avez point do
force pour les bonnes oeuvres ? désirez les faire et tenez pour certain
que vous los avez faites.... Vous portez envie á ceux qui ont rinelTable
bonheur de souiTrir pour moi le martyre ? dósirez le subir et tenez
pour certain que la gloire du martyre sera votre gloire. Vous ne pou­
vez élever vers moi vos mains chargóes des fers de la captivité ? éle-
vez votre voix, et votre priére sera écrite au ciel. Vous étes muets ?
que votré esprit parle : j'entends la voix des esprits. Vous no savez
que me demander ? jo sais ce qui vous convient. Est-ce que vous ne
savez pas aimer ? Si vous savez aimer, vous savez tout, parce que
vous me savez; et vous avez tout parce que vous m’avez, moi qui
habite les coeurs quim ’aiment.... C’est moi qui avant de me faire voir
aux rois me fis voir aux bergers; et qui, avant d’appoler á moi les
riches, appolai los pauvres. Je me fis tout t\ eux : je leur lavai les
pieds, je leur donnai mon corps pour nourriture et mon sang pour
breuvage. C’est jusque-lft que je los aimai.
Aprós la gloire de mon Pére, je n’ai rien tant aimé que votre pau-
vretó et votre amour. Souverain Seigneur de toutes choses, je me suis
dépouillé de tout pour étre Tun de vous. C’est á l’un de vous et non
á un prince du monde que j’ai confió le gouvernement de mon Église
trés sainte, et pour lui confier ce souverain pouvoir, je ne luí deman-
dai pas ce qu’il avait ni ce qu’il savait, mais s’il m’aimait. Je ne re-
cherchai pas s’il ótait licenció ou docteur, mais s’il m’aimait plus que
d’autres. Moi-méme, je laissai mon vótement royal pour prendre
celui d’un esclave. Une femme fut ma móre, une ótable fut mon lo-
gement, une créche mon berceau. Jepassai mon enfance dans l’obóis-
sance et le travail, je mangeai le pain de la charité, je n’eus pas un
jour de repos....

La réponsedusaint-siége au marquis de Valdegamas arr¡v¡i


enfin, d’abord par une letlre di rede tío I'ie IX lo u a n t« son
— 77 —
zéle pour la· religion » et le félicitant * de l’étendue et de la
fermeté de son obéissance; » ensuite par un article remar-
quable de la revue romaine la Civiltá cattolica, qui avait
un caractére autorisé et officieux. Aprés avoir analysé l’ou-
vrage, les savants théologiens, rédacteurs de la revue, don-
naient les plus grands éloges á la magnificence, disent-ils,
et á la profondeur de doctrine de l’auteur. A la vérité, sur
quelques points, le brillant écrivain s’était écarté du langage
ordinaire, tellement que plusieurs personnes avaient cru
qu’il s’écartait également des doctrines communes. Mais le
défaut d’études scolastiques, excusable en un laíque, explique
son ignorance, non pas de la véri table doctrine, mais des
termes techniques inconnus primitivement, créés postérieu-
vement pour le besoin des docleurs et des théologiens. « Son
unique tort, si c’en est un, consiste á ne s’étre pas servi
des locutions de lecolc, avec lesquelles le docte professeur
d'Orléans est plus familier qu’avec celles de l’antiquité. »
En somme, pris dans son ensemble, le livre était déclaré pré-
cieux, et quelques retouches le rendraient aiséinent parfait.
II est douloureux de penser que le noble écrivain n ’eut
pas la consolation de lire l’article de la Civiltá cattolica , qui
lui apportait une justification si dócisive. Une maladie de coeur
venait d’enlever ce grand homme.
Quelle perte pour l’Espagne et pour l’Église, et combien
spontanóment, á la nouvelle de cette mort imprévue et si
prématurée, revinrent á la mémoire de tous ceux qui les con-
naissaient ccs désolantes constalations qu'il avait un jour
laissces tomber sur notre siécle :
Notre atmosphére contient un poison qui ne permet k ríen de bon
de porvenir k sa malurité. Ou l’esprit íléchit, ou l’homme tombe;
¿elui qui ne trahit pas sa destinée, la destinée le tra h it: si bien que
nous périrons íaute d’un homme qui ose d(’■passer le nivcau du vul
gairel

Ces paroles, qu’on ne saurait oublier une íois qu’on les a


— 78 —
entendues, tout le monde les lui appliquait. « C’etait un
homme, disait-on, et cet homme est tomb6, la destinte le
traliit. » II n’avait pas encore quarante-quatre ans!
II fut le seul ä n’exprimer ni regrets ni plaintes. Quelques
jours avant sa mort, il disait ä un a m i: « Je suis tranquille,
parce que je m’en vais embrasser celui qui est mon P6re. »
Ses collegues les ambassadeurs : M. de Hatzfeld, de Prusse,
M. de Hübner, d’Autriche, M. de Brignoles, de Pi&nont, le
visitörent ä plusieurs reprises, dans la courte period© aigue
de sa maladie, et chaque fois ils sortaient ömerveilles. La
soeurde Bon-Secoursqui le soignait, disait : « II n’est jamais
cinq minutes sans penser ä Dieu, et quand il en parle, ses
paroles sontcomme des fitches qui s’enfoncent dans le occur. »
Le docteur Cruveilher ayant dit ä la m6mc soeur: « Vous
soignez lä un malade comme vous n’en avez pas souvent;
e'est un vrai s a in t! » Donoso l’entendit, se dressa sur son
seantetapostropha le docteur avec une violence inou'ie : « Que
dites-vous, monsieur Cruveilher? Avec de telles ideeson me
laissera dans le purgaloire jusqu’ä la fin du monde. Moi, un
saint? Je suis le plus faible des homines. Quand je suis avec
de braves gens, ils me lont du bien, mais si je vivais avec
des mächanls, je ne sais ce que je serais. » Puis, se retour-
nant avec un regard enilainme et un geste inexprimable
vers son crucifix : « Vous le savez, mon Dieu, que je lie suis
pas un s a in t! »
Quand on vint lui annoncer, raconte M. de Montnlcmbert,
quo l’Einpereur envoyait un aide de camp pour lui temoi-
gner sun afleclueux interüt, il remercia de la töte; puis,
tournant son ccil doux et proiond vers l’iniage du Christ
portant sa croix, qui pendait a son chevet : « I’ourvu, dil-il,
que celui la s’interesse ä moi, c’esl tout ce qu’il nie laut! »
Parmi les visites qu’il re^ut sur son lit do mort, la plus
ngreable pour lui fut celle de la soeur Rosalie. La soour Ro-
s;ilie etait pour lui une connaissance döja ancienne. Avant do
— 79 —
l’avoir rencontrée, las des hommages dont l'entourait le
grand monde, il disait parfois : « Qu’est-ce que Dieu me dirá
lorsqu’il m ’interrogera sur l’emploi de ce temps qu’il me
donne pour mon salut, et que je lui répondrai : « Seigneur,
j’ai fait des visites?» II était done devenu non plus seulement
l'ambassadeur d’une grande nation auprés d’une autre, mais
l’ambassadeur des pauvres auprés des riches pour solliciter,
en méme temps que l’ambassadeur des riches auprés des
pauvres pour distribuer. II avait toujours present á la pensée
ce qu’il écrivait un jour á la reine régente Marie-Christine :
« Les classes nécessiteuses ne se lévent aujourd’hui contre
les classes aisées que parce que la charité de celles-ci s’est
refroidie á l'égard de celles-lá. Si les riches n’avaient pas
perdu la vertu de charité, Dieu n ’aurait pas permis que les
pauvres perdissent la vertu de patience. La perte simultanée
de ces deux vertus chrétiennes explique les grandes agita­
tions des sociétés et les rudes secousses dont souffre le
monde. La patience ne rentrera .pas dans le cocur du pauvre
si la charité ne rentre dans le coeur du riche. » Donoso,
n’ayant ni femme ni enfams, donnait, pour sa part, jusqu’aux
cinq sixiémes de son revenu, le reste lui étant strictement
nécessaire pour soutenir l’éclat de ses fonctions. Les trésors
de sa magnifique libéralité s’écoulaient en partie par ses
propres m ain s; il aiinait á aller demander á la soeur Rosalie,
« son directeur, » comme il l’appelait, une liste de pauvres,
puis il courait á pied le quartier Mouffetard, s’asseyait prés
du malade, ber<;ait le petit enfant, encourageait le vieillard,
réjouissait toute la mansarde par sa sérénité communicative
et son imagination méridionale; car nul n’était plus éloigné
du morose, du maussade et de l’alrabilaire que ce prophéte
de nos rnalheurs. M. Guizot a dit de lui : « Si Valdegamas
est un Jérémie, c’est un Jérémie de bonne humeur. » Et
M. de Montalembert:
Dieu avait été prodigue envers lui; il lui avait eonfóré ie don d’ai-
-8 0 —
mer et de se faire aimer. Ce sage, ce pénitent, ce fervent clirétien
por tai t en luí le bonheur et le répandait au dchors ¡i grands flots.
Ceux qui ne pourront plus que le lire le connallront dans son éclat,
mais ne se douteront pas de son charmc; car il faut qu’on nous
laisse le dirc : c’était un homme charmant. Jamais personne n’a
rendu la religion plus aimable et n’a donnó plus d’attrait ii la vertu
chrétienne. La paix et la félicité qu’il avait goútées au moment de sa
conversion á Dieu semblaient s’étre gravees en traits inellafables
dans son coeur et se faisaient jour j usque dans son langage et dans
son regard. II avait la vi vaciló expansive de l’innocence, le tendre et
généreux élan d’une ftme rajeunio d’avance par l’éternel bonheur.
Son ceil brillait de la joie limpide et naive d’une jeune épousée.
La lune de m iel de son union avee la vérité durait encore et tou-
jours.

II tenait aussi beaucoup á donner par Ics mains d’autrui,


afín d’acquérir le mérite de l’aumóne cachée : « II est, disait-
il, une question á laquelle je ne répondrai jam ais; c’est
celle-ci: Faites-vous l’aumóne?.... C’est un grand malheur de
ne pas faire l’aumóne, mais c’en est un plus grand de la faire
et de le dire, et un pcut-iHre plus grand encore de croire
l’avoir faite aprés qu’on l’a révélée. » Maxime admirable qu'il
ne faudrait pourtant pas exagérer; n’existe-t-il pas, en eíTet,
des situations oil, pour l’exemple, il est bon de ne pas laisser
ignorer qu’on exerce la cliarité? A parier exactement, faire
l'aumóne et la publier est non pas pire, mais égal á ne la
point faire. Notre-Seigneur, en efíet, a dit de ceux qui se
livrent aux bonnes oeuvres dans le but d’étre admiüés des
lnunmes : « En vérité, ils ont re^u leur recompense en ce
monde. » Celte recompense est peu de chose; elle est équi-
valente au mérite; l’obtenir est cependant un peu plus que
de n ’avoir rien, ni en ce monde ni dans l’autre. On nous
permettra done d’observer en passant que l’ampleur castil-
lane laisse pnrfois dans l’indécision la limite exacte dc la
pensée; elle nous rappcllc cclle de Lamartine, qui fut un
Donoso Cortes franjáis par la magnificence des idées et de
la couleur, quoique avec moins de précision et aussi moins
— 81 —
de grandeur réelle. Mais laissons la les vanités de la phrase
et revenons nous édifier auprés du charitable chrétien. Nous
citerons encore son ami L. Veuillot :
J’ai su, moi qui écris ces lignes, avec quelle facilité et quelle
abondance s’ouvraient ses bienfaisantes mains. Un jour que je lui
demandáis secours pour une famille réduite á la derniére nécessité :
Tenez, me dit-il en me remettant une forte somme, achetez-leur du
pain, achetez-leur du linge; je vous donnerai encore quelque chose
le mois prochain; maintcnant je suis épuisé. » En parlant ainsi, il
s’habillait. Je lui fis remarquer que sa chemise était déchirée; il
m’avoua qu’il n’en avait guére de meilleure. II faisait une pension
annuelle á un autre pauvre que je connaissais, et il m'envoyait fidé-
lement, dans les premiers jours du mois, la somme qu'il avait pro­
mise. II se souvint de Tenvoyer la veille de sa mort (1).

Lorsqu’il sut qu’il allail mourir, il accepta la m o rt; mais


un pcu auparavant, ne prévoyant pas qu’il düt sitót sortir
de la vie, il avait projeté de sortir du monde, pour servir
l’Eglise dans un ordre religicux. II avait choisi le plus mili­
tant : la Compagnie de Jésus.
Son dernier jour fut le 3 mai 1853, il allait compléter sa quarante-
«[Uatriéme année, Le dernier acte sorti de sa bouche a été un acte de
II avait promis á la sceur du Don-Secours, s’il mourait, de prier
Pour elle. Le voyant prés de s’óteindre, elle lui dit : « Vous allez pa-
raltre devant Dicu, souvenez-vous de moi. » D’une voix libre etclaire,
N répond it : « Je vous le promets. » Et presque au méme instant il
°xpira. Son fuñe, en s’envolant, laissa sur son visage quelque reilet
de sa beauté supréme. Nulle trace de douleur n'altérait ses traits pai-
sibles. G’était la sórénité d’un athléte qui se repose aprés la victoire, n
peine fatigué du combat. II avait regardé la mort en face, avec force
et avec douceur, comme un ennemi h vaincre, et il l’avait vaincue.
II dormait en attendant la résurrection éternelle (2).

En dépit de la banalité des pompes ofíicielles, le deuil pro-


fond de TÉglise et le concours des pauvres donnérent á ses
funérailles un caractére de tendre et douloureuse emotion.

0 ) Louis Veuillot, 2« sórie, t. 1, p. 417.


(2) Louis Veuillot, Mélanges, 2* serie, t. I, p. 424.
GRANDS CHRÉT1ENS. 6
— 82 —
Tant de vertus, tant de talents, el les perdre i 1’heure
precise oil l’expdrience allait s’ajouter aux intuitions du
ginie ! Desoles, frappes d'une secr6te et religieuse terreur,
les assistants se redisaient de l’un a l'autre 1’inoubliable
malediction, qui sonnait comme un glas funfebre dans toutes
les mimoires : « Notre atmosphere contient un poison qui
ne permet S rien de bon de parvenir Si sa maturity. Ou l’es-
prit 116chit, ou l’homme tombe; celui qui ne trahit pas sa
destinee, la destin6e le trahit; si bien que nous perirons
faute d’un hommc qui ose depasser le niveau du vulguire! »
FREDERIC OZANAM
FRÉDÉRIC OZANAM

Si le nom de Donoso Cortés rappelle une belle vie mois·


sonnée dans sa íleur, combien plus encore celui que nou&
venons de tracer en téte de cette étude! Ozanam, en eflet,
né quatre ans aprés Donoso, mourut avant lui. II n ’a pu don-
ner toute sa mesure et cependant, pour les travaux de l’esprit
comme pour le3 inspirations du cceur, il a laissé aur son
époque l’empreinte d’un initiateur puissant.
Frédéric Ozanam appartenait á une famille d’origine Israe­
lite de Bouligneux-en-Dombes, département de l’Ain. Son
grand-oncle, Jacques Ozanam, mathémalicien célebre, a
laissé des ouvrages estimés, entre autres les Récréations de
mathémaliques et de physique. Son grand-pére, Benoit Oza-
nam, était conseiller du roi et chátelain royal de Chalamont.
II eut pour pére Jean-Antoine, ancien lieutenant aux armées
d’Italie, puis médccin á Lyon, et pour mere Marie Nantas,
Lyonnaise, qui eut un frére mitraillé aux Brotteaux, aprés le
iameux siége de 1793. II iut le cinquiéme de leurs quatorze
enfants. II naquit á Milan, le 23 avril 1813, et peu de temps
aprcs, les deslinées de l'Italie ayant été séparées de celles de la
France, la famille vint s’élablir á Lyon.
Frédéric se ressenlit de cette dualité de naissance. « II
avait en lui, selon la remarque du P. Lacordaire, l’in-
lluence de deux ciéis et de deux sanctuaires. L#on liii avait
— 8ß —
donné l’onction d’uncpiété grave, Milan, quelque chose d’une
flamme plus vive. La ville de saint Ambroise et celle de
saint Irénée avaient uni, pour le baptiser, les gráces de leurs
traditions. »
Ce fut au collége royal, aujourd’hui lycée de Lyon, qu’il
fit toutes ses études. La délicatesse de sa santé, jointe á la
vivacité de son intelligence, le rangeait dans le petit nombre
de ceux dont un maitre prudent doit ralentir l’ardeur. Un
de ses professeurs, M. Legeay, nous a conservé plusieurs
piéces de vers, tant latins que fran?ais, qu’il composa entre
sa treiziéme et sa quinziéme année. On est étonné de la jus­
tesse et de l’élégance de ces premiers essais. Aujourd’hui que
les Muses ont dú céder le pas aux sciences exactes, prepara­
tion forcée et plus directe aux grandes écoles de l’État, com­
bien trouverait-on de jeunes humanistes capables d’écrire,
par exemple, l’épitre que Marie-Antoinette est censée adres-
ser á Madame Elisabeth, sceur de Louis XVI, avant de monter
sur l’échafaud, et dont voici les premiers vers :
Scribere vix licitum : nunc ultima verba sororis
Accipe, cara soror. Non posthac amplius uná
Flebimus et lacrymas, solatia blanda doloris,
Miscentes confuudemus : sententia dicta e s t!
En foribus jam lictor adest; de carcere turpem
Ad mortem infelix trahor. At quid turpia dicam
Supplicia ? Ad darum victrix incedo triumphum,
Cui dux pnecessit per terras rex miser olim.
Coelestis nunc aula> hospes civisque beatus,
Dilectus conjux (*)....

Frédéric Ozanam eut la bonne fortune de rencontrer au


collége de Lyon des émules dignes de luí, entre autres
M. Fortoul, plus tard ministre de Tinstruction publique, et
surtout un professeur de philosophie éminent, Tabbé Noirot,

(1) Ceux qui seraient curicux de lire cette píéce entifcre, et d’aulres sem-
blables, les trouveront dans la Vie de Frédéric Ozanam, par son frfcre, l’abbé
C^A. Ozanam.
i
— 87 —
que Victor Cousin proclamait « le premier professeur de
l’Université. »
Bien qu’il n’ait jamais écrit, l’abbé Noirot, on peut le
dire, a marqué ä son empreinte plusieurs générations de
Lyonnais. Ses doctrines, quoique développées dans une autre
forme que la scolastique, s’y rattachaient absolument par
le fond; la conciliation de la raison et de la foi dominait tout
>on enseignement; il ramenait sans cesse los problémes les
plus élevés aux paroles les plus simples de l’Évangile. II ne
se contentait pas d'affirmer, il aimait á associer les jeunes
gens ú ses recherches et á leur ménager la joie de découvrir
avec lui la vérité, qui ainsi s’identifiait davantage avec leur
esprit. Un autre de ses éléves, l’acadömicien Jean-Jacques
Ampere, ills de l’illustre physicien, a dit de l’abbé N oirot:
« M. Noirot procédait par la mélhode socratique. Lorsqu’il
voyait arriver dans sa classe de philosophie un rhétoricien
bouffi de ses succés, et aussi plein de son importance que
pouvaient l’étre Euthydéine ou Gorgias, le Socrate chrétien
commcnQait, lui aussi, par amener son jeune rhéteur ä con­
venir qu’il ne savait rien; puis, quand il l’avait, pour son
bien, écrasé sous sa faiblesse, il le relevait, en cherchant
avec lui et en lui montrant ce qu'il pouvait faire. » L’in-
fluence que ce maitre habile exer<ja sur Ozanam decida de
toute la direction de ses pensées.
Néanmoins, Ozanam n ’échappa point á l’épreuve intellec-
tuelle que Dieu ménage souvent aux meilleurs d’entre les
jeunes chrétiens, aün de les rendre plus humbles, plus re-
connaissants envers lui et plus indulgents envera ceux qui
n ont pas le bonheur d’avoir la foi. Voici ce qu’il nous dit
lui-méme des luttes cruelles qui l’assaillirent un instant.

Au milieu d’un siócle de sceplicisme, Dicu m’a fait la grAce de


^altre dans la foi; il me mit sur les genoux d’un pére chrétien et
. une 8ainte mére; il me donna pour premiére institutrice une soeur
^telligente, pieuse comme les anges qu’elle est allée revoir. Plus
tard, les bruits d’un monde qui ne croyait point vinrent jusqu’á
moi. Je connus toute l ’horreur de ces doutes qui rongcnt le coeur
pendant le jour, et qu’on trouve la nuit sur un chevet baigné de
larmes.
L’incertitude de ma destinée éternelle ne me laissait point de
repos. Je m’attachais avec désespoir aux dogmes sacrés, et je croyais
les sentir se briser sous ma main. C’est alors que l'enseignement
d’un prétre philosophe me sauva. II mit dans mes pensées l’ordre et
la lumiére; je crus désormais d’une foi assurée, et ¿ouché d’un bien-
iait si rare, je promis a Dieu de vouer mes jours au service de la
vérité qui me donnait la paix.

La main secourable que l’abbé Noirot lui avait tendue en


péril de naufrage, Frédéric eut bientót le bonheur de la ten-
dre á d’autres. M. Léonce Curnier raconte dans le beau livre
qu’il a consacré á lajeunesse dCOzanam :
Quand Dieu me donna Ozanam pour ami, j’étais bien jeune, livré
&moi-méme, loin du toit paternel, dans une grande ville ou mille
dangers m’environnaient.... Je crus un jour, moi aussi, toucher au
moment oú l’unique force que Ton puisse, á cet ¿ge, opposer á l’en-
tralnement des passions, allait me faire complétement défaut. Oza­
nam se rcncontra heureusement sur ma route. A son contact s’opéra
en moi une revolution soudaine. Les ombres qui commen^aient a
obscurcir mon intelligence se dissipérent. Dni'.* nos promenades aux
bords de la Saone, dans nos fréquentes ascensions au sanctuaire de
Fourviére, nos conversations roulaient constammcnt sur des sujets
sérieux; un esprit comme le sien, grave jusqu’en ses délassements,
ne pouvait en aborder d’autres.... Le sentiment religieux reprit en
moi son empire; je résolus de rester ferme dans la voie dont j'avais
failli m'écarter. C'est ainsi que je dus au parfait modéle que j'avais
sous les yeux de ne pas perdre, avec mes croyances, le plus précieux
de tous les biens. J’ai été peut-étre lo premier qu’il ait sauvó du nau­
frage. Depuis lors il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que je l’aie
béni avec toute 1’efTusion dont jo suis capable. Mais quelle est la gra­
titud e, quel est le dévouement qui soit ii la hauteur d’un si grand
bienfait ? L’homme ne saurait ici-bas acquitter dignement de paveilles
dettes.

Ses classes term inics, Ozanam dut passer deux ans clans
l’6tude d'un avou6 lyonnais, pour obcir & la volont6 de son
— Cü —

p6re, qui ’e lU'slinait ä la magislrature. II trouva le moyen


de faire diversion aux copies d’actes fastidieux en ¿tudiant
les Iangues. en ecrivant de nombreux articles dans une revue
inensuelle qui paraissait ä Lyon sous le nom de l'Abeille,
cnfin, cn tra<;ant les grandes lignes d’un poöme en vers latins
sur la prise de Jerusalem par Titus.
Vers cette m6me epoque, 1830 et 1831, les saint-simo-
niens, qui comptaient rövolutionner le monde et ne visaieni
ä rien moins qu’ä l’ötablissement d’une religion nouvelle,
envoyerent ä Lyon quelques-uns de leurs apölres. Ozanam
decouvrit tout de suite le danger de ces doctrines en m im e
temps que leur point faible. II demanda et obtint la faveur,
qui fut aisim ent accordöe ä un si jeune athlete, d ’insörer
quelques observations dans leur journal möme, le Precur-
seur. Ces observations parurent en deux articles, d’une dia-
lectique tellement serree qu’aprös avoir promis de repondre,
les saint-simoniens trouverent plus prudent de garder le
silence. Le Globe lui-m6me, apr6s avoir ¿galement promis
une reponse, resta muet, bien quo sa redaction comptät tous
les coryphees du parti, Olinde Rodrigues, Auguste Comte,
Augustin Thierry, Lherminier, Carnot, Michel Chevalier, etc.
Encouragö par ce premier succes, Ozanam entreprit une re­
futation serieuse et möthodique intitulee : Reflexions sur la
doctrine de Saint-Simon. M. de Lamartine le fclicita de ce
travail par une lettre flatteuse, et le journal I'Avenir, d <
M. de Lamennai3, en fit un compte rendu des plus hon o
•‘ables.
Les parents d’Ozanam se döciddrent enfin ä l’envoyer i
I‘aris pour y faire sort droit. La, il fut tömoin de l’agonie de
ce fantöme de religion que ses adeptes, presque tous gens
desprit et d’initiative, abandonnerent pour l’industrie, oil
*ls firent generalement de fructueuses carrieres.
l'eu de jours apres son arrivöe ä Paris, Fr£d6ric qlla
faire ö un illustre compatriole, Andre Ampere, une visitc
— 90 —
de politessc. Lc grand physicicn lui fit un accueil Irés cor­
dial, lui adressa quelques questions, puis se levant tout
ä coup, le conduisit dans une chambre trés agréable :
« Je vous oflre, lui dit-il, la table et le logement chez moi,
au méme prix que dans votre pension. Vos goúts et vos
sentiments sont les miens. Cette chambre était jusqu’ici
celle de mon fils, je lui en donnerai une autre. II s’occupe
comme vous de littérature allemande et moi de vers latins;
il dine avec moi, ainsi que ma soeur et ma filie; voulez-
vous de notre compagnie? J ’ajoute que nous faisons maigre
les jours d’abstinence. » Une pareille proposition était pour
le jeune homme une fortune providentielle. II devint done
ct resta deux ans l’hóte et le commensal d’Ampere, dont
la simplicité, la bonhomie et la science universelle le ravis-
saient jusqu’á l’enthousiasme. lis s’exercerent ensemble,
pendant deux ans, a mettre en vers latins une classification
genérale des sciences; on a conservé des pages écrites moitié
par l’un, moitié par l’autre. Mais l’éminente piété du grand
physicicn touchait plus encore le coeur de l’étudiant. « Leurs
entretiens, dit le P. Lacordaire, amenaient dans l’áme du
savant, ä propos des merveilles de la nature, des élans d’ad-
miration pour leur auteur; quelquefois, mettant sa téte entre
ses deux mains, il s’écriait tout transporté : « Que Dieu est
grand, Ozanam, que Dicu est grand! »
Un jour, accablé par le découragement, qui était sa tenta-
tion la plus habituelle, Frédéric entra dans l’église de Saint-
Étienne du Mont, pour répandre devant le Seigneur son
ame désolée; il venait puiser au pied des saints autels le
courage qui lui manquait et que ne refuse jamais Celui qui
a d i t : « Venez íi moi, vous tous qui travaillez et qui pliez
sous le fardeau de la vie, et je vous soulagerai. » Mais voilá
que dans un coin retiré, parmi les bonnes femmes, un
homme agenouillé priait dans un profond recueillement....
Ozanam l’avait reconnu; il contemplait l’illustration de loute
— 01 —
une époque, prosternée devant Dicu. II se prit á rougir de sa
lúcheté, et la foi dont s’honorait l’immortel génie d’Ampére
vint raíTermir son courage ébranlé, consoler sa tristesse; il
sortit tout renouvelé (i).
Ozanam voyait aussi beaucoup, chez André Ampére, une
autre célébrité lyonnaise, le philosophe académicien Bal-
lanche, mais il n’y rencontrait point M. de Cliateaubriand et
désirait fort le connaitre. Muni d’une lettre d’introduction de
M. l’abbé Bonnevie, chanoine de Lyon, il se présenta au do­
micile de l’illustre écrivain le V' janvier 1832, á midi précis.
Chateaubriand revenait d’entendre la messe; il l’accueillit
avec bonté, lui parla des distractions que Paris ofTre á la
jeunesse et lui demanda s’il était alié déjá au théátre. Le
jeune homme hésitait ü répondre, comme si une lutte se fút
passée en lui. Chateaubriand, frappé de celte hésitation dont
il ne devinait pas le motif, le regarda attentivement et in ­
sista pour avoir une réponse : « II faut done, balbutia le
jeune homme, que je vous avoue une recommandalion de
roa m ére.... Ma mére est une sainte femme et une vaillante
rnénagére, mais elle s'intéresse peu au grand art dramatique
je lui ai promis de ne pas aller au théátre. » Bien loin
d avoir la pensée de sourire á cetts réponse, Chateaubriand
enibrassa Ozanam et lui dit : « Votre mére a raison, jeune
bonime; suivez la recommandation de votre m ére; vousne
gagneriez rien au théátre et vous pourriez y perdre beau-
°oup. » Cette haute autorité acheva la conviction formée
dans son áme par la sagesse maternelle. Aux instances de
se9 camarades il ne manquait point d’allóguer le conseil dé-
cis¡f de M. de Chateaubriand.
It fut au spectacle pour la premiére íois k l’ige de vingt-sept ans,
í>n 1840, raconte le P. Lacordaire. II y fut pour entendre Polycucte.
Son impression fut froide. II avait éprouvé, comme tous ceux dont

(1) l'ie de Fr. Ozanam. par C.-A. Ozanam, p. 168.


le goút est súr et l’imagination vive, que rien n’égale la representa­
tion que l’esprit se donne á soi-méme dans une lecture silencieuse et
solitaire des grands maltres.
Ce ne fut pas le seul fruit qu’il retira de sa visite k Chateaubriand.
Le charme qu’elle avait laissé dans sa mémoire lui révéla l’impor-
tance de l’accueil fait aux jeunes gens par les hommes qui leur ins-
pirent de l’admiration; et lorsque lui-méme eut franchi les bornes de
l’élévation commune, lorsqu’il fut applaudi d’un grand auditoire, ho-
noré et recherché, il se souvint de ses jours obscurs, et se donna gé-
léreusement á la jeunesse qu’on luí recommandait de toutes parts,
ou qui venait d’elle-méme se présenter á lui. Cinq fois par semaine,
o'est-á-dire tous les jours oú il n’avait point & paraitre devant le
public, sa porte leur était ouverte de huit á dix hcurcs du matin. II
les recevait avec gr&ce, s’entretenait longtemps avec eux, et quoique
dévoré souvent par l’ardeur du travail qu’ils avaient interrompu, rien
en lui ne laissait percer l ’impatience et le regret. II se sentait prfitre
devant ces Times, et,'córame saint Paul, dóbiteur de toutes.

A. la sortie des cours qu’il suivait avec passion, Ozanam


s’était lié de bonne heure avec un certain nombre de cama­
rades qui partageaient et son ardeur pour l’étude et la pureté
de sa conduite. Ces excellents coeurs souflraient d’enteridre
tomber parfois, du haut des chaires de la Sorbonne, des
attaques violentes contre leurs convictions intimes les plus
chéres. II fut décidé entre eux qu’une réponse leur serait
faite. Ozanam, le plus ardent de la petite phalange, re?ut
mission de la rédiger. II la présenta á M. Jouffroy, avec
priére d’en donner lecture. L’éminent professeur refusa
d’abord, mais comme elle était signée de quinze de ses audi-
teurs, et qu’au fond il appréciait lui-méme le bienfait de la
foi chrétienne qu’il avait eue jadis, ainsi qu’il l’a raconte
dans une page immortelle, il Unit par s’exécuter. La lecture
fut écoutée avec stupeur par une partie du jeune auditoire,
avec applaudissements par une autre partie, mais Jouffroy
en proclama la sincérité et promit des lors d’en teñir comptc :
·« Messieurs, ajouta-t-il, il y a cinq ans, je recováis des objec­
tions dictées par le inatcrialisme; le spiritualisme osait á
- 03 —
peine s’affirmer; aujourd'hui un revirement s’opere dans les
esprits : l’opposition est toute catholique! »
Non content d’avoir amen6 le scepticisme de I’enseigne-
ment officiel a plus de moderation, Ozanam provoqua l’ou-
verture de conferences qui devaient opposer a tous ces cours
plus ou moins rationalistes l’exposition de la veritable phi­
losophic chrdtienne. M. I’abb6 Gerbet, depuis 6v6que de Per­
pignan, 6tait admirablement Si la hauteur de ce dessein et
repondit aux voeux d’Ozanam et de ses amis. La jeunesse
catholique ne fut pas seule ii se presser autour de sa chaire;
¡es sommites les plus connues de l’intelligence et du monde
les frgquenterent bient6t; on y vitplusieurs fois Sainte-Beuve
a c6te d’Andre Ampfere et de son fils. « M. Gerbet, dit Oza­
nam dans une de ses leltres, a d’abord le geste em barrasse;
son improvisation, au debut, est douce et paisible; mais a la
fin de son discours son cceur s echaufle, sa figure s’illumine,
le rayon de feu est sur son front, la proph^tie sur ses levres. »
Ce portrait d’orateur est exactement celui qu’on pourra tra-
cer, un peu plus tard, du jeune auditeur dont la plume nous
1a laissd.
Ozanam aurait souhaite de transporter jusque dans la
chaire de Notre-Dame ce mode de predication moins didac-
tique, plus ouvert a la contradiction et plus conlbrme aux
exigences d’un siecle qui a cessi de croire. II fit ¿1 deux re­
prises, toujours de concert avec ses jeunes amis, une demar­
che dans ce but aupres de Mgr de Quelen, archevique de
Paris. La deputation alia jusqu’ii designer l’abbe Lacordaire,
^ i lui 6tait connu par le journal VAvenir, par la tentative
bardie de l’ecole libre et par le proems qui la suivit. L’Arche-
v6que re<;ut ces jeunes gens avec une enliere bienvcillance
les embrassa tous en leur disant qu’il saluait en eux une
France nouvcllc, espoir d’une resurrection prochaine. Mais
'1 n’^tait pas l’homme des innovations et refusa de s’icarter
des traditions acceptees. L’heure n’etait pas encore venue.
— 94 —
Faule de mieux, les pieux jeunes gens fondérent entre
eux, rue de TEstrapade, une réunion qu’ils baptisérent« con-
férence d’histoire. j> lis y conviaient avec discrétion ceux
qui, sans partager leurs idées, paraissaient animés du noble
désir d ’arriver á la découverte du vrai; ils y traitaient les
plus graves questions d’histoire, de philosophic, de littéra-
ture. La réplique était permise, et méme demandée, pourvu
qu’elle demeurát non pas calme et mesurée, ce qui eút été
difficile k leur ftge, mais courtoise et loyale.
Quelles étaient, cependant, les distractions d’Ozanam?
Gar il faut des distractions á la jeunesse, et comme il n’al-
lait pas au théátre, encore moins aux bals publics, on sera
tenté de craindre qu'il ne séch&t d’ennui au milieu de tra-
vaux si uniformément sérieux. Une lettre á sa mére va nous
rassurer; nous demandons á la reproduire tout entiére, mal-
gré sa longueur; Theureuse mére dut pleurer de joie en la
lis a n t:

Si je vous clisáis que, le jour de la Féte-Dieu, trois jeunes écervclés


sortaient do Paris par les Champs-Élysées, a huit heures du matin,
je piquerais votre curiosité, peut-étre. Si je vous annom;ais qu’a dix
heures une trentaine d'étudiants assistaient á la procession de Nan-
terre, j’édifierais votre piété sans doute. Si j’ajoutais qu’á six heures
du soir, vingt-deux desdi ts individus se réconfortaient autour d’une
table, á Saint-Germain-en-Laye, je pourrais vous intriguer encore.
Enfín, si je vous révélais qu'íi minuit ou environ, trois jouvenceaux
frappaient k la porte, rué des Grés, qu’ils avaient Tesprit gai, les jambes
un peu moulues,les souliers couverts de poussiére, et que Fund'entro
eux, aux cheveux chutains, au nez large, aux yeux gris, est fort de
votre connaissance, pour le coup, que diricz-vous, ma bonne petite
mére ? Vous diriez : « Oh ! oh 1 ceci m’a Tair d’une folie aventure !....
ceci ressemble k une équipée d’étourneaux, et, n’était la moralité de
la procession, je ferais peut-étre mes grands yeu x blancs. » Eh
bien, done, je vois que j'ai touché la corde et que j’ai rencontré,
parmi les jours déjá nombreux de mon pélerinage dans la capitale,
précisément celui qui peut appeler votre intérét.
Vous savez quJá Paris comme á Lyon, pour des motifs beaucoup
plus plausibles, les processions sont interdites: mais, parce qu'il plaíl
— 95 —
a quelques perturbateurs de parquer le catholicismedansses temples,
au sein des grandes villes, ce n’est pas une raison, pour de jeunes
chrétiens á qui Dieu a donné une üme un peu virile, de se priver des
plus touchantes córémonies de leur religion. Aussi s’en est-il trouvé
quelques-uns qui avaient songó & prendre part ä la procession de
Nanterre, paisible village oú est née sainte Geneviéve, la patronne
do Paris.
Le dimanche se léve serein et sans nuages, comme si le ciel eüt
voulu le föter de ses pompes. Je pars de bon matin avec deux amis.
Nous arrivons des premiers á Thumble rendez-vous. Peu u peu la
petite troupe se grossit, et bientöt nous sommes trente, la plupart
portant moustaches, cinq ou six comptant cinq pieds huit pouccs.
Toute Taristocratie intellectuelle de la conférence d'histoire fait
partie de ce petit bataillon sacré. Nous nous mélons aux paysans qui
suivent le dais; c’est plaisir pour nous de coudoyer ces braves gens,
de chanter avec eux, de les voir s’émerveiller de notre bonne tour-
uure et s’édifier de notre religion. La procession était nombreuse et
pleine d’une élégante simplicité, toutes les maisons tendues, les che-
mins jonchés de fleurs. II y avait une foi, une piété, difQciles á dé-
crire. De bons vieillards, qui n’avaient pu suivre le cortege, Fatten-
daient au passage.
Au sortir de la grand’messe, nous nous réunissons sur la place, et
quelqu’un de nous propose d’aller diner a Saint-Germain. Sept ou
huit poltrons objectent la distance; on les laisse dire et rebrousser
chemin, et nous voilä vingt-deux par groupes de trois ou quatre seu-
Icmcnt pour ne pas faire de trouble, battant de nos semelles la route
de Saint-Germain. Le plaisir double la vitesse de nos jambes, et,
tout en ramassant des fraises dans les bois, nous arrivons au tcrme
do notre expédition.
Aprés avoir pris nos ébats sur Timmense terrasse, visité le magni­
fique chateau, si riche en souvenirs, si Her de son antiquité, nous
n°us portons tous ensemble chez un respectable restaurateur qui met
Jamison au logis pour quarante sous par téte. Ici était la partie sca-
reuse de Tentreprise : que de vertus ont échoué contre les séductions
^u dessert I que de sagesses sont venues se briser contre un verre de
champagne mousseux 1 Nous súmes éviter le péril par la fuite, et le
¡Modeste m&connais, doublement bapüsé par le maltre de céans et
./Par nous, fut la seule liqueur admise au festín. Aussi, personne nc
r°ula sous la table; personne ne chargea les épaules de son cama­
rade d*un importun fardeau. Nous repartlmes á la fralcheur du soir,
®&usant ensemble des douces impressions de la journée. La lune ne
^ pas A nous éclairer & travers les arbres; c’était un délicieux
- 96 —
moment. Nous avions rempli nos devoirs envers Dieu en lui rendant
les hommages qui lui étaient dus, envers nos fréres en leur donnant
un bon exemple; nous nous étions procuré un plaisir pur, accompa-
gné d’un témoignage de réciproque amitié.... Au milieu de la satis­
faction que nous éprouvions tous, nos pensées se reportaient vers
ceux qui nous sont chers.... Mon coeur sait combien de fois j’ai songé
¿ vous tous dans ce bsau jour.

La petile conférence d’histoire va étre le germe de quelque


chose de beaucoup plus merveilleux encore et plus durable. Un
soir, un des jeunes orateurs matérialistes, établissant un pa-
ralléle entre le passé et le présent du christianisme, admet-
tait ses services et sa vitalité dans le passé, afín de pouvoir
les nier dans le p resen t: « Oü sont vos ceuvres? demandail-
il; si votre foi est vivante, laites-le voir! » Et il concluait
que l’Église est morte. Ozanam fut frappé de ce reproche. II
rencontra & la sortie un de ses amis, M. Letaillandier, de
Rouen, qui lui parut aussi vivement aflecté que lui. Les
deux jeunes gens se dirent qu’il fallait faire quelque chose
afín de répondre autrement qu’en paroles. « La foi, c’est la
racine, mais ce n’est pasle tout de l’arbre; il faut des fruits,
c’est-ÍKlire des ceuvres; sans fruits, á quoi bon les racines?
Sans charité, qu’importe la foi? » lis rentrérent tout en cau-
sant ainsi pour achever la soirée au coin du leu de l’un
d’eux. Mais la pensée leu rv in t que bien des pauvres man-
quaient de bois pour se chauffer; alors tous deux rumassant
le peu qui restait de leur petile provision d ’hiver, le porté-
rent de leurs propres mains ái une famille n é c e s s i t e u s e qu’ils
avaicnt remarquée. Telle fut l’élincelle d’oü jaillit une des
grandes ceuvres de notre siécle.
L’idée de fonder une conférence non plus seulement do
science et de discussion, mais de charité, prit corps au bout
de deux ou trois mois, pendant lesquels ces jeunes gens, par
une modestie ct une defiance d ’eux-mémes bien rares ¿i leur
íige, consultérent la sceur Rosalie, les membres du clergé
qu’ils connaissaient, ct le vcnérable M. Bailly, directeur d'une
— 97 —
revue intitulée la Tribune catholique. La premiére réunion
cut lieu chez M. Bailly, au mois de mai 1833. Elle compre-
nait huit personnes; les noms de six seulemeat nous ont été
conservés; ce sont ceux de MM. Ozanam, Letaillandier, La-
mache, Devaux, Lallier et Clavé. II fut convenu qu’on se
rnettrait sous le patronage de saint Vincent de Paul, qu’on
visiterait les pauvres chez eux, qu’on se réunirait toutes les
semaines pour s’entretenir de leurs besoins et pour s’édifier
réciproquement par une lecture pieuse et la priére en com-
mun, que la politique et toute question étrangére á l’exercice
de la charité seraient rigoureusement bannies des réunions.
M. Bailly, en raison de son áge, voulut bien accepter la
présidence; Ozanam eut la vice-présidence. La douce frater-
nité, la paix, la joie, la confiance intime qui régnaient entre
les membres en attira d’autres assez promptement. A la fin
de l’année scolaire 1833, ils étaient dix-huit, et á la fin de
celle de 1834, ils dépassaient la centaine. Bientót, un local
unique ne pouvant les contenir tous, il fallut dédoubler les
conferences. On en établit quatre dans P aris; puis, sous
l’impulsion de ceux qui quittaient la capitale aux vacances,
et avec les encouragements prodigués par les papes et les
évéques, elles se répandirent dans les villes de province, en
Belgique, en Angleterre, partout, jusqu’au delá des mers.
En 1853, époque de la mort d’Ozanam, elles atteignaient le
nombre de cinq cents, et c’est par millions et dizaines de
millions que se chiffraient les aumónes qu’elles avaient ver-
sées dans le sein des pauvres. Mais qui dénombrera les mi-
seres morales qu’elles avaient soulagées, les sourdes colércs
qu’elles avaient calmées, les reconciliations qu’elles avaient
accomplies entre les déshérités de la fortune et la société!
Afin de maintenir entre les conlérences un lien commun,
un conseil général fut institué et un réglement élaboré. Ce
•^glement fut établi sur les bases les plus larges; on n’ou-
blia point que l’association était ncn seulement une ceuvre
GRANDS CUnÉTIENS. 7
— 98 —
de soulagement pour ceux qui en étaient l’objet, mais aussi
une oeuvre d’encouragement, de soutien, de perfectionne-
ment mutuel, pour ceux qu’elle réunissait, et qu’il importait
de ne rebuter aucune bonne volonté. On n’imposa done aux
membres aucune obligation que l’obligation générale de
remplir leurs devoirs de chrétiens. On m it en pratique ce
principe que devant Jésus-Christ il n’existe plus ni Juif ni
Grec, et tout homme qui aimait les pauvres fut accueilli,
sans que jamais on s'enquit des opinions qui gouvernaient
sa pensée. « Non pas, observe le P. Lacordaire dans sa
Notice sur Ozanam, non pas que les opinions parussent
méprisables et qu’on voulút fonder sur rindifférence des
choses du temps. Les choses du temps sont toujours bonnes
ou mauvaises, vraies ou fausses, utiles ou nuisibles; par
conséquent, un ehrétien en tien tle compte qu’il doit; mais
ce ne sont néanmoins que des choses qui passent, et le don
du Christ est de nous élever plus haul, dans les régions oü
l’on n ’apergoit plus les contradictions humaines, oü on les
oublie du moins dans un rapprochement qui est la grande
tréve de Dieu.... C’estainsi que les revolutions ellcs-mémes,
qui ont déraciné tant d’autres oeuvres, ont respecté celle-ci.
Le parfum sans tache delacharité a écartéd’elle le soupQon;
on a cru á sa sincérité parce qu’elle était sincére. » Mais
puisque nous tenons la belle Notice du P. Lacordaire, ci-
tons-la encore, afm d’y apprendre comment le principal fon-
dateur de la Société de Saint-Vincent de Paul savait se con-
íormer á l’esprit du saint qu’il lui avait choisi pour patron :
Au lieu que d’ordinaire le goút des spéculutions de l’esprit inclino
k oublier les douloureuses réalités de la vie, Ozanam avait regu k la
fois les deux dons, celui d’une ardeur scientifique extréme et celui
d’une sensibilité non moins active. II traitait les pauvres avec le res­
pect le plus aíTectueux. Venaient-ils cliez lui, il les faisait asseoir
dans ses fauteuils, comme des hótes de distinction. Allait-il chez eux,
aprés leur avoir donné son argent, sa parole et son temps, il ne man-
quait pas d’úter son chapeau et de leur dire avec un salut gracieux :
— 99 -
« Je suis votre serviteur. » Le jour de Pilques il lcur portait de petits
cadeaux, tels qu’un bénilier, une Vierge, un Christ, ou un pain plus
délicat choisi exprés. Le matin d’un jour de Tan, celui de 1852, le
dernier qu’il ait vu á Paris et Tavant-dernier qu’il ait vu au
monde, il dit á sa íemme que telle íamille était bien inalheureuse,
qu’elle avait été obligée de mettre au mont-de-piété sa commode de
mariage, dernier reste d’une ancienne aisance, et qu’il avait envie de
la leur rendre pour leurs étrennes du premier de Tan. Sa femrae Ten
dissuada par des raisons plausibles, et il s’y rendit. Le soir venu, au
re tour des visites ollicielles, Ozanam était triste; il jeta un regard
douloureux sur les jouets entassés aux pieds de sa filie, et ne voulut
pas toucher aux bonbons qu’elle lui présentait. II était aisé de com-
prendre qu'il regrettait la bonne oeuvre manquée le matin. Sa femme
l’ayant supplié de suivre sa premiére pensée, il partit aussitót pour
racheter le meuble, et, aprés 1’avoir accompagné lui-méme jusque
chez les pauvres gens, il rentra tout heureux.
Comme tous ceux qui font le bien, Ozanam était trompé quelque-
fois. II avait longtemps secouru un Italien en lui demandant des
traductions dont il n*avait nul besoin. Cet étranger, placó par lui,
trahit la confiance de Tétablissement qui Tavait re$u, et, pressé par
la misére, il revint á celui dont il connaissait le coeur et la porte.
Ozanam, pour la premiére fois, Taccueillit durement et lui refusa
l’aumóne. Mais á peine était-il seul que le remords entra dans sa
conscience. II se disait intérieurement « qu’on ne doit jamais réduiro
un homme au désespoir, et qu’on n’a pas le droit de refuser un mor-
ceau de pain au plus vil scélérat; que lui-méme un jour aurait
hesoin que Dieu ne fftt pas inexorable pour lui, comme il venait do
l’étre pour une de ses créatures rachetées de son sang. » N’ypouvant
plus teñir, il prend son chapeau, court á toutes jambes á la ro-
cherche de ce malheureux, le retrouve au milieu du Luxembourg, ct
lui donne, avec Taumóne, une preuve de son repentir et de sa cha­
nté.
Un dernier trait achévera de le peindre sous ce rapport. II avait
compris que, sans un budget régulier des pauvres, Taumóne est tou-
jours pesante, incertaine et au-dessous de la part qu'on lui doit.
Gest pourquoi son budget des pauvres était exactement dressé
chaqué année, et il s’élevait ordinairement au dixiéme de ses dé-
penses, quelquefois plus haut. En cette maniére, le sacrifice une fois
íait>le visage de personne ne lui était importun. II savait que le
Petit trésor était lá. La seule question était la quantité de bonheur
qu il se donnerait en le distribuant á propos.
'lello fut done Torigine de la société de Saint-Vincent de Paul, telle
— 100 —
fut la premiére oeuvre d’Ozanam, et, je l’ai dit; il n'avait que vingt
ans.
Les derniéres années qu’Ozanam passa ä Paris furent
marquées par de nouvelles démarches, enfln couronnées de
succés, pour obtenir de l’archevéque l’élablissement des con­
ferences de Notre-Dame, que les PP. Lacordaire et de Ravi-
gnan devaient rendre si fructueuses et si retentissantes; par de
nombreux travaux littéraires, entre autres dans les Anuales
de la propagation de la foi, dans la Revue européenne,
et par une étude comparative sur Bacon de Vérulam et saint
Thomas de Cantorbéry, qu’il publia sous le titre de Deux
chanceliers d'Angleterre . Un voyage en Italie, avec son
frére ainé et son pére, que tant de souvenirs y rappelaient,
acheva de fixer sa vocation pour les études littéraires, aux
dépena de celle du droit qu’il suivait par devoir, afin d’obéir
á ses parents. A Florence, oü il passa un mois, le génie du
Dante s’empara tellement de son admiration qu’on peut dire
que la méditation de la poésie et de la philosophie du
xiii® siccle fut désormais le principe générateur de tous ses
travaux. Aussi Dante fut-il le sujet de sa these pour le doc­
toral és lettres et comme la premiére pierre de l’édifice qu’il
se proposait d’élever, bien moins pour sa propre gloire que
pour celle de la vérité catholique. Lorsqu’il subit cette
épreuve de la thése doctórale, une pompe inaccoutumée l’en-
vironna; outre un public trés nombreux, plusieurs profes-
seurs des facultés, dont MM. Cousin et Villemain, lin re n tä
y assister. Jean-Dominique Lacrelelle, qui était professeur
d ’histoire depuis 1809, ménagea sans le vouloir un véritablc
triomphe á Ozanam, en contestant le mérite lilléraire de
saint Francois de Sales, que peut-étre il n’avait jamais lu.
Le jeune répondant s’échauffa et ne craignit point d’accen-
tuer sa foi avec son admiration, au risque de déplaire au
matérialisme ou au déisme vague de la plupart de ses audi-
teurs. D’autre part, il parla de Dante si perlinemment et
- 101 -
avec tant de chaleur que M. Cousin s’écria, entralné pur
son enthousiasme : « Morisieur Ozanam, il est impossible
d’étre plus éloquent que vous! » Ces paroles furent cou-
vertes d'applaudissements; elles exprimaient le sentiment
de tous.
Ayant subi vers le méme temps les épreuves de docteur
en droit, Ozanam tenta de s’établir, comme avocat, dans la
ville oü résidait sa famille. Mais la tentative fut courte : il
tenait trop á choisir les causes qu’il acceptait de défendre et
ne consentit jamais ä recourir á un avoué pour en avoir. Ce
fut done avec satisfaction qu’il renonpa au barreau pour de­
venir professeur de droit commercial á Lyon. Mais son acti-
vité cherchait un autre professorat plus en rapport avec ses
goúts. Lors done que M. Edgar Quinet, professeur de litté-
rature étrangére, fut appelé de la faculté des lettres de LyonJ
á celle de Paris, Ozanam en re^ut avis, gráce á la bienveil- ’
lance de M. Soulacroix, recteur de 1’Académie de Lyon, et
postula pour la place qui allait devenir vacante.
Le ministére venait d’établir un concours d’agrégation. Ce
tournoi littéraire devait avoir lieu á Paris pour la premiére
foisau mois de septembre 1840; on était en m ai; M. Cousin
engagea vivement Ozanam á concourir, bien qu’il ne lui res-
que cinq mois pour se préparer. Ozanam obtint la pre-
miére place. II ne fut cependant pas nominé titulaire á Lyon,
Mais simplement suppléant, á Paris, de M. Fauriel qui, ágé
de soixante-huit ans, se retirait. En compensation, il obtenait
de M. Soulacroix une faveur ardemment sollicitée : la main
de sa filie, Marie-Joséphine-Amélie Soulacroix, qui devait
feire le charme des courtes années que le jeune savant devait
encore passer sur la terre.
Pour sujet de son cours en 1841 et 1842, il choisit la lit-
térature allemande au moyen áge et traita spécialement des
Niebelungen ou Livre des héros, puis de la poésie lyrique
des Minnesinger. En méme temps il préparait son grand
— 102 -

ouvragc : Les Germains avant le christianisme, qui ne pa-


ru t que cinq ans plustard.
« Ceux qui n'ont pas entendu professer Ozanam, dit
M. Jean-Jacques Ampere, ne connaissent pas ce qu’il y a de
personnel dans son talent.... II préparait ses lemons comme
un bénédictin et les pronon<jait comme un orateur; double
travail qui a fini par le briser. » — « Ingénu et bon, ajoule
un de ses éléves, M. Caro, il ne faut pas s’étonner qu’il fút
populaire; je n’ai jamais connu de maltre plus aimé. La jeu-
nesse allait á lui par d’inévitables sympathies, et ces sympa­
thies, des deux cótés, étaient fidéles. Par le progrés des
années, ses anciens éléves devenaient presque tous ses amis;
on ne se décidait pas á se passer de lui quand on l’avait
connu. »
En 1843, aprés un voyage aux bords du Rhin pour ses
études, et un autre en Sicile, Ozanam aborda l’histoire des
lettres en Italie depuisl’érechrétienne jusqu’á Charlemagne;
il publia aussi dans le Correspondant des travaux trós re­
marqués et prononija au cercle calholique un discours sur
les devoirs des chrétiens. C’était au debut des grandes luttes
pour la liberté d’enseignemenl. Deux professeurs du collégc
de France, Michelet et Quinet, cherchaient ú ameuter la jeu-
nesse contre les catholiqucs, qu’ils désignaient du nom de
Jésuites, l’adjectif « clérical » n’ayant pas encore re?u la si­
gnification barbare dont on l’a affublé v:n >t ans plus tard.
La position d’Ozanam, membre de l’Université, pouvait
paraitre délicate á ceux qui ne connaissaient point quel
hommo de caraclére il y avait sous son exquise douceur, voi-
sine en apparence de la timidité. De concert avec M. Lenor-
mant el l’ubbé Coeur, il prit avec énergie, dans son cours á
la Sorbonne, la defense de la vérité et de la liberté; et telle
fut la droilurc de son altitude que, selon le P. Lacordaire,
« il garda tout ensemble l’aflection des catholiques, reslimc
du corps dont il était membre et, en dehors des deux camps,
— 103 —
la Sympathie de cette foule mobile et vaguequi est le public,
et qui töt oü tard decide de tout. »
Quelques mois plus tard, M. Fauriel mourut et Ozanam
devint titulaire; non sans difficultes de la part du ministere,
qui n ’avait pas l’habitude de nommer des professeurs si
jeunes.
Al. Bailly, president du conseil gönöral de la Societe de
Saint-Vincent de Paul, etant mort ¿galement, Ozanam fut
choisi ä l’unanimite pour le remplacer. Sa modestie et ses
trop nombreuses occupations l’empöchferent d’accepter;
mais il se laissa nommer vice-president.
L’annee 184G lui reservait un grand b o n h eu r: la nais-
sance de sa fdle. Que ne peut-on faire lire ä tous lcs jeunes
peres de famille ce passage d’uue lettre qu’il adressa ä cettc
occasion ä un a m i:
Xourrie sur lc sein de sa möre, nous ne perdrons pas les premiers
sourires de notre petit ange. Nous commencerons son ¿ducation de
bonne heure, en meine temps qu’elle recommencera la notre, car je
ni’apcr?ois quo le ciel nous l’envoie pour nous apprendre beaucoup,
«t pour nous rendre meilleurs. Je ne puis voir cette douce figure, toute
pleine d’innocence et de puretö, sans y trouver l’empreinte sacr6e du
Createur, moins eflacöe qu’en nous. Je ne puis songer a cette ftme
‘niperissablo dont j’aurai ä rendre compte, sans que je me sente plus
P6n«tr6 de mes devoirs. Comment pourrais-je lui donner des lemons,
si je ne lcs pratique ? Dieu pouvait-il prendre un moyen plus aimable
de m’instruire, de me corriger et de me mettre dans le cliemin du
ciel?

Ozanam se trouvait ä Rome, la meme annöe, au plus fort


de la conspiration des sociötes secrfetes pour s6duire Pie IX.
II fut tömoin, t6moin candide et parfois actif, de toutes les
ovations prodigu6e3 aux debuts du nouveau pontife. II s’y
complaisait, prolongea son sejour en Italie, visita ä petites
journöes le mont Cassin, Assise, l’Ombrie et les Romagnes,
et en rapporta un de ses plus beaux livres, sinon le plus
beau : Les poetes franciscains en Italie au XIIP si&cle.
— 104 -
La révolution de 1848 l’appela, bien inopinément, á la vie
politique. Porté á l’indulgence et á l’optimisme en tout, il
fut du parti que M. Lenormant appelait a le parti de la con-
fiance. » II était persuadé, et avec raison, de la sincérité de
bcaucoup de républicains révant, comme M. de Lamartine,
le triomphe définitif de la triple formule, si chrétienne dans
son origine : « Liberté, égalité, fraternité. » Ilaccepta done
d’enthousiasme de fonder avec le P. Lacordaire, l’abbé
Gerbet et l’abbé Maret, un journal auquel fut donné le titre
significatif de 1'Ere nouvelle. Cette feuille eut un grarid
éclat passager; aprés les journées de juin, elle tira jusqua
10,000 exemplaires, ce qui était beaucoup pour l’époque.
Mais elle fut vivernent combattue par Louis Veuillot et
YUnivers, qui discernaient mieux l’utopie d’une démocratie
pacifique et libérale en un pays de suffrage universel livré
aux sociétés secretes; elle devint suspecle á P.ome, sa har-
diesse rappelant en plus d u n point YAvenir, de téméraire
et bruyante m ém oire; bref, elle dut cesser au bout d’un an
sa publication. Ozanam y collabora surtout par des articles
de morale et de philosophic, « le divorce, les origines du so-
cialisme, les causes de la misére, l’assistance qui humille
et celle qui honore, etc. » Lorsque YÉre nouvelle disparut,
il écrivait ü un ami, avec une modestic et une simplicité ad­
mirables :« La vérité est, cherum i, que la divine Providence
ne nous a pas encore livré le secret de cette formidable
année 1848, que les ineilleurs esprits peuvent s’y perdre et
que le parti le plus sage entre chrótiens est de ne pas se
hair pour des questions si controversables. »
Ce n ’est pas qu’il retombát, de sa tentative passagére de
libéralisme actif, dans l’indifférence en matiére politique.
Jusqu’au bout il demeura fidéle á sea espérances de demo-
cratie chrétienne; aussi ne partagea-t-il point, sur le coup
d ’État, les sentiments de Louis Veuillot et de Montalembert,
mais ceux de Lacordaire, de Sonis et de Mol un. Dom Piolín
— 105 —
roconte l’avoir rencontré « plongé dans la mélancolie et pres-
que le désespoir en 1852; il se montrait presque scandalisé
de voir un religieux poursuivre des études et des recherches
historiques lorsque la liberté et la patrie succombaient. »
Nous ne saunons passer sous silence la part qu’il eut á un
des épisodes héroíques de la guerre civile, en 1848. Em-
pruntons ce récit ä son fröre :
I En ces jours dilliciles, tout citoyen était obligé de payer de sa per-
sonne er. faisant le service de garde national. Ozanam assurément
n'était pas taillé pour faire un soldat. Ge n’était pourtant pas la bra
voure qui liu manquait, ríen ne Tarrétait quand il s'agissait de rem*
plir un devoir; mais ses forces physiques ne répondaient pas á
l’énergie de son courage. Sa santó altérée et délicate, sa páleur
extréme, sa vue excessivement basse, étaient loin de lui donner un
air martial. Peu habile &manier un fusil, cette arme paraissait tout
&fait déplacóe entre ses mains. Mais la guerre civile désolait la ca-
pitale. La garde nationale était debout pour faire respecter le parti
de Tordrc, et quoique Frédéric eút les meilleures raisons pour se
soustraire á ce dangereux service, il montait sa garde et faisait le s
patrouilles ordonnées....
M. Cornudet et M. Bailly se trouvaient de service avec lui, lo di-
manche 25 juin. lis s’entretenaient ensemble des rumeurs de plus en
plus sinistres auxquelles donnait lieu la prolongation de la lu tte;
tout ii coup la pensée de l’intervention de Tarchevéque jaiUit de leurs
angoisses, et il leur parut que ce serait un triomphe pour TÉglise, si
Monseigneur se faisait médiateur au milieu de cette effroyable guerre
civile. lis allérent aussitut en parier & M. Tabbé Buquet, qui les ap­
pro uva et leur donna une lettre qui devait leur servir de sauf-con-
pour arriver, á travers les barricades, jusqu’á Tarchevéché.
Mgr AlTre les re$ut avec sa bontó ordinaire, et aprés avoir écout¿
le projet qu’ils venaient lui exposer, il leur répondit avec une admi­
sible simplicité : « Je suis pressé par cette pensée depuis hier, mais
comment la réaliser? Comment parvenir jusqu’aux insurgés? Le gé-
aéral Cavaignac permettra-t-il une teile démarche ? Puis oú le trou­
per lui-méme ? »
Ces messieurs répondirent & toutes les objections par Tassurance
ü eerait accueilli partout avec vénération. « Yous avez raison,
dit-il avec une gorte somnission. Eh bien, je vais y aUer; je vais
mettre ma soutanelle pour ne point étre remarqué, et vous me mon-
trerez le chemin. »
— 106 -
Au moment oü il allait s’habiller, entre un prfitre qui raconte, avec
le plus grand effroi, les d6tails de Tinsurrection dont il a ¿t6 t6moin
il n’y a qu’un instant. Monseigneur T6coute avec ¿motion, mais ne
se laisse pas d6toumer de son dessein.
En quelques minutes, Monseigneur 6tait pr6t; mais, comme s’ils
eussent eu le pressentiment du triomphe qui Tattendait, ces mes­
sieurs osörent insister pour qu’il mit sa soutane violette, et pour que
sa croix d’archevftque füt visible sur sa poitrine. Avec la mGmc
soumission avec laquelle il avait accueilli leurs premieres paroles, il
d i t : a Vous croyez que cela est mieux? eh bien, je vais mettre ma
soutane violette. »
Rien ne peut rendre la v6n£ration et Tenthousiasme qui accueil-
lirent Monseigneur sur son passage. Ce fut une marche triompliale,
de l’lle Saint-Louis jusqu’ö. TAssemblße nationale. Les troupes, la
garde nationale, la garde mobile, couraient aux armes et battaient
aux champs; les hommes se döcouvraient, les femmes, les enfants,
s’inclinaient: c*6tait le plus beau spectacle du monde. L’Glan 6tait
spontan^, unanime; chacun comprenait instinctivement que Tarche-
vßque paraissait pour quelque grand motif au milieu de cette mul­
titude arm6e.
Le g6n6ral Cavaignac re<;ut Tarchevfique avec respect et admira­
tion, lui donna une proclamation aux insurgßs et une derniäre pro­
messe de misöricorde s’ils mettaient bas les armes. Mais il lui fit
connaltre tout le danger auquel il allait s’exposer. II lui apprit que
le g6n6ral Brea, envoyö comme parlementaire, venait k Tinstant
d’etre pris par les insurg^s.
La resolution de Monseigneur 6tait in6branlable, et les temoins se
souviennent encore de la simplicity h^roique avec laquelle il r6pon-
d it: « J’irai. »
MM. Ozanam, Cornudet et Bailly voulurent Taccompagner; mais
il s’y refusa absolument, et comme ils continuaient k le suivre, arri­
ves au pont des Saints-P£res, il leur dit qu’ils devaient le laisser,
que leur uniforme de gardes nationaux le gGnerait dans sa mission,
lui donnerait un semblant d'escorte, et qu'il devait se presenter
seul. Ils le quittcrent par obdissance, mais avec la plus grande dou-
leur.
Chacun sait que l’archevöque, 6puis6 de fatigue par cette longue
marche, rentra chez lui, prit un peu de repos et quelque nourriture,
puis se confessa comme s'il devait mourir. Ensuite, il partit pour le
faubourg Saint-Antoine, accompagn6 de Tabb6 Jacquemet, son grand
vicaire, commentant en chemin ce verset de l’Ecriture : le bon Pas·
leur donne sa vie pour ses brebis. Sur la place de la Bastille, un
— 107 —
jeune homme de nos amis qui le suivait, M. Bréchemin, attacha so d
mouchoir k une branche d’arbre, et le précéda jusqu’á la premiére
barricade. Le saint et hérolque archevéque y monta, tenant á sa
main la promesse de grftce. Un coup de feu partit d'une fenétre; le
vénérable prélat, frappó de mort, tomba en s'écriant: « Que mon
sang soit le dern ier versé! »

Ozanam reprit ses cours et fit paraitre successivement La


civilisation chrétienne chez les Francs et Le progrés dans
les siécles de décadence latine , sorte cTintroduction au livre
qui était le but supréme de ses études sur la Civilisation au
Vo siécle. Mais á la fin de 1851, une attaquede pleurésie vint
tout interrompre. II voyagea en Espagne, de lá en Ilalie,
cherchant la santé et trouvant la résignation, comme l’at-
testent ces vers tombés de son coeur, pour sa femme et sa filie,
á San-Jacopo, prés de Livourne :
Sur un écueil lointain notre nef échouée
Attend le flot sauveur qui la raméne au port,
Et la Madone, k qui la barque fut vouée,
Semble sourde á nos vceux, et l’enfant Jésus dort.
Pourtant, voici douze ans, sous ce doux patronage
Nous partions pleins d'ospoir; des fleurs ornaient ton front;
Et bientót, pour chaimer, pour bénir le voyage,
A la poupe s'assit un petit ange blond.
Depuis ce temps le ciel s'est noirci sur nos té tes,
Les vents ont ballotté notre esquif nuit et jour ?
Mais nous n'avons pas vu si cruelles tempétes,
Glimats si rigoureux oú s’éteignlt Tamour.
Non, non, je ne veux plus craindre sous votre garde,
Compagnes de l'exil que Dieu me prépara.
Dé')k d'un oeil clément la Vierge nous regarde....
Tout k Theure Tenfant Jésus s^veillera.
Et sa main nous poussant sur une mer calmée,
Sans peur et sans effort nous toucherons enfin
Au bord oíi nos amis, foule ardente et charmée,
Signalent notre voile et nous tendent la main.

Ozanam usa de ses derniéres forces pour fonder, en voya·


— 103 —
geant, de nouvelles conférences de Saint-Vincent de Paul et
pour réchaufler celles qui exi3taient déjá. Lui-méme redou- j
blait de foi et de tendresse dans sa piété. Une nuit, á l’Anti- ¡
gnano, prés de Livourne, un de ses fréres qui le veillait
remarqua qu’au lieu de dorm ir il pleurait silencieusement.
« Pourquoi es-tu si triste? lui demanda-t-il en l’em brassant;
ne vois-tu pas ta famille autour de toi? Prends patience:
nous retournerons en France avant peu. » Mais lui, d’une
voix pleine de larmes : « A h ! cher írére, quand je songe á
la passion du Sauveur et á mes peches, cause de ses souf-
frances, je ne puis me reteñir de pleurer. »
On le ramena en France; il la revit seulement pour y
mourir. Débarqué á Marseille et hors d’état d’aller plus loin,
il tomba dans le coma, fúnebre symptóme d’épuisement com-
plet.
Le 8 septembre 1853, il ouvrit les yeux, souleva les bras
et s’écria d’une voix forte : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié
de m o i! » et il expira.
Son corps repose dans l’église des Carmes, á Paris. Si ¡’ins­
cription n’eút été trop longue, on aurait pu lui donner pour
épitaphe ces paroles écrites par lui á l’üge de vingt ans.
« Nous ne sommes ici-bas que pour accomplir la volonté de
la Providence. Cette volonté s’accomplit jour par jour, etcelui
qui meurt laissant sa táche inachevée est aussi avancé, aux
yeux de la supréme justice, que celui qui a le loisir de l’ac-
complir tout enliére. »
CHARLES DE MONTALEMBERT
CHARLES DE MONTALEMBERT

Cet homme, si complétement Fran?ais par son tempéra-


ment, par la clarté de son esprit et lagénérosité de son áme,
et jusque par ses imperfections, non seulement n ’était pas
né en France, mais n ’appartenait á la France que par sa
lignée paternelle. Son pére, le comte Marc-René, neveu du
fameux marquis de Montalembert, qui fut le Vauban du
xviii0 siécle, descendait de ce vaillant que Francois Ier men-
tionnait, aux derniers beaux jours de la chevalerie fran^aise:
« Nous sommes quatre gentilshommes de la Guyenne qui
combattons contre tous allants et venants de France : moi,
Sanzac, Montalembert et la Chasteigneraye. » Sa mere était
la filie unique de M. James Forbes, comte de Grenard, en
Ecosse, savant remarquable et membre de la Société royale
de Londres. Lui-méme continua les traditions des deux fa­
milies ; il guerroya toute sa v ie ; mais, observait-il, il était
peut-étre le premier Montalembert qui n’eút frappé que de la
Plume. II naquit á Londres le 15 avril 1810.
Son grand-pére maternel lui enseigna, avec les éléments
grec et du Iatin, la passion de l’étude, de la vérité et
aussi de la politique. A douze ans, Charles voulait dójü faire
ju re rá son frére A rthur, plus jeune, et mort depuis colonel
en Algérie (O, une fidélité éternelle á la Charte. — Qu'est-ce
que la Charte? dem andait.l'atflre en ouvrant de grands

(1) Voir plus loin, dans le Général.dc Sonts


— 112 —
yeux. — Mais lui, futur pair de France, il y avait beau
temps qu'ii le savait.
Aprfes avoir longtemps servi dans l'arm^e anglaise, le
:omte Marc-Renö fut ramenö en France par la Restauration,
jui lui donna un sifege ä la Pairie et l’envoya comme am-
bassadeur ä Stuttgard, puis ä Stockholm. Charles fut mis au
college Sainte-Barbe, aujourd’hui college Rollin, rdpute alors
le plus religieux de Paris. Mais si l’ensemble des professeurs
justiflait cette renomm£e, il y avait des exceptions. M. Mi­
chelet, professeur d’histoire, en 6tait une, bicn qu’il filt loin
encore de cette obsession anticatholique qui s’est emparie
de lui sur la fin de sa carrtere. Le jeune Montalembert y
rencontra, parmi ses condisciples, plusieurs emules dignes
de l u i : Alfred Nettement, Löon Cornudet, Desir6 Nisard, les
deux de Melun. II couronna ses etudes en remportant au
concours general, en 1829, le premier prix de dissertation
franQaise.
On a vu quelques jeunes gens, entre autres Ozanam, gran-
dir chrötiens ausein de I’Universite, gräce, ile s tv ra i,ä des
precautions infinies de la part de leurs families, et genera-
lement aussi gräce ä l’externat. Montalembert fut un de ces
privilögies. « De notre temps, explique M. de Melun, la pra­
tique religieuse 6tait si peu repandue, surtout chez les
hoinmes, que le jour oü Montalembert parut dans le monde
avec la franchise de ses croyances catholiques, on se le mon-
trait du doigt et Ion d is a il: Regardez, voiläun jeunehomme
I ui fait ses päques ! »
Mais Charles garda un terrible souvenir des dangers que
son äme avait courus. II s’ecriait, avec quelque exagd'ralion
oratoire peut-6tre, devant la Chambre des pairs, dans le pro-
ces de l’ecole libre : « Vous le savez, y a-t-il un scul etablis-
sement de l’Universite oü un enfant catholique puisse vivre
dans sa foi ? Le doute contagieux, l’immoralite la plus fla­
grante.... ne sont-ils pas inscrits dans les souvenirs de qui-
— 113 —
conque y a passé seulement huit jours ? » II est plus expli-
cite encore et guére plus tendre pour Yalma mater dans sa
brochure de 1843 sur le Devoir des catholiques :
L’Université, voilá la source oú les générations successives vont
boire le poison qui desséche jusque dans ses racines la disposition
naturelle de l’homme á servir Dieu et á Tadorer.
Lá s’établit entre les maitres et les éléves cette intelligence le p lu s.
souvent tacite, mais parfois avouée, qui relégue au rang des préjugés
et des conventions sociales toutes les idées de la révélation. Lá s’en-
seigne, non seulement dans la chaire, mais dans toutes les habitudes
*lt dans tous les détails de la vie, Tart de mépriser philosophiquement
le joug de la loi du Seigneur. Lá s’élabore l'idée si répandue parmi
nous que, pour étre ce qu’on appelle, dans le jargon du jour, un
homme sérieux, un homme p ratiqu e, il faut n’étre astreint aux
observances d'aucun cuite. Lá se développe cette maladie étrange et
nionstrueuse de l’esprit, qui consiste á adopter comrae vraies unique-
ment dans le passé, et pour un temps seulement, les solutions éter-
nelles de la révélation chrétienne, u transformer des obligations de
conscience en événements purement historiques et á admettre comme
un bienfait social le christianisme dont on retranche la divinité du
Christ; comme si le christianisme, ainsi mutilé, loin d’étre un bien-
fait, ne devenait pas la deception la plus scandaleuse et la plus pro-
longée qui ait jamais été imposée á l’homme!

Le travail fut la sauvegarde de Charles de Montalembert au


milieu des dangers du monde, comme au college. II passa
auprés de son pére, á Stockholm, sa premiére année d’indé-
pendance. Un Essai sur la liberté constitulionnelle en
$uécle> qu’il envoya de cette ville á la Revue fram aise , et
ses Lettres á un ami de college, attestent sa vocation pré-
coce d’écrivain et Textraordinaire unité de sa vie. II écrivait
& Léon C ornudet: « Je défends les jésuites toute la journée,
ce qui parait étonner beaucoup papa. » En effet, en 1828, et
surtout á Stockholm, défendre les jésuites était une chose
assez origínale. II quitta la Suéde pour conduire sous le doux
climat d ltalie sa sceur Élise, un peu plus jeune que lui. La
pauvre rnalade mourut en route, á Besangon, chez larche-
véque-duc de Rohan, qui lui prodigua vainement Ies secours
g i u n d s curétiens . 8
-- 114 —
de l’amitié. Armand de Melun se Irouvait alors á l’archevé-
clic; il a, dans ses Mémoires, une page touchante sur cette
fin prématurée.
Charles de Montalembert était á Londres lorsqu’il apprit
la révolution de Juillet. Ses sympathies parlementaires lui
en firent d’abord accueillir la nouvelle avec joie. II applau-
dit de loin. Mais rentré ä Paris, ce qu’il vit le dégrisa, sur-
tout lorsqu’il eut assisté, garde national frémissant mais
immobilisé par la consigne, au sac de l’archevéché. Non seu-
lement son pére avait perdu son ambassade, et son iré re
Arthur, page de Charles X, avait dil s’échappcr par une fe-
nétre, mais la cause de la liberté n’avait pas fait un pas, et
celle de l’ordre avait reculé. « Je n’aime pas les causes vic-
torieuses, » écrivait-il ä Léon Cornudct. Encore une máxime
qui le peint á merveille et prouve ce que nous venons d'ap-
peler « l’extraordinaire unité de sa vie. » Tel il se révéle au
lendemain des journées de Juillet, tel on le rctrouvera au
lendemain du coup d’État de décembre. La lutte l’attire, la
curée lui repugne. De pareilles inconsistances peuvent étre
louées sans crainte : elles nesont pas contagieuses.
Pour se consoler de ce qu’il voyait en France, il alia étu-
dier en Irlande par quels moyens l’éloquence, unie á la foi,
peut arriver á émanciper un peuple.
La vue d’O’Connell, qui le re<;ut paternellement dans sa
propriété du comté de Kerry, ne répondit pas complétement
á son attente. La vie bourgeoise qu’on menait á Drurylane et
méme la vulgarité de la parole volontairement et obstiné-
ment populaire du grand agitateur, choquérent un peu la
distinction classique et les instincts du gentilhomme. En re­
vanche, le peuple et le clergé le séduisirent complétement.

Je n’oublierai jamais, écrivait-il au journal VAvenir, je n’oublierai


jamais la premiére messe que j’ai entendue ici dans une chapelle de
campagne. J’arrivai un jour au pied d’une éminence dont la base
ótait revétue d’une ancienne plantation de sapins et de chénes; je
— 115 —
mis pied k terre pour y montcr. A peine avais-je fait quelques pas
que mon attention fut attiiée par un homme agenouillé au pied d'un
sapin; j’en vis bientót plusieurs autres dans la méme posture; plus
je montáis, plus ce nombre de paysans prosternés était conside­
rable ; eníin, au sommet de la colline, je vis s’élever un édifice en
forme de croix, construit en pierres mal jointes, sans ciment et cou-
vert de chaume. Tout autour, une foule d’hommes grands, robustes
et énergiques, étaient k genoux, la téte découverte, malgré la pluie qui
tombait par torrents et la boue qui fléchissait sous eux. Un profond
silence régnait partout. C’était la chapelle catholique de Blarney, et
le prétre y disait la messe. J’arrivai au moment de l’élévation, et
toute cette fervente population se prosterna le front contre terre. Je
m’efTor^ai de pénétrer sous le toit de Tétroite chapelle qui regorgeait
de monde. Pas de siége, pas d’ornements, pas méme de pavé : pour
tout plancher, la terre humide et pierreuse, un toit k jour, des chan-
delles en guise de cierges. J’entendis le prétre annoncer, en irlandais,
dans la langue du peuple catholique, que tel jour il irait, pour abré-
£er le chemin de ses paroissiens, dans telle cabane qui deviendrait,
pendant ce temps-lá, la maison de Dieu, qu’il y distribuerait les sa-
erements et qu'il y recevrait le pain dont le nourrissaient ses enfants.
Bientót, le saint sacrifice fut terminé; le prétre monta k cheval et
partit; puis chacun se leva et se mit lentement en route pour ses
foyers. Les uns, laboureurs itinérants, portant avec eux leur faux de
tttoissonneur, se dirigérent vers la chaumiére la plus voisine pour y
demander une hospitalitó qui est un droit; les autres, prenant leurs
fenynes en croupe, regagnérent leurs lointaines demeures. Plusieurs
restérent pour prier plus longtemps le Seigneur, prosternés dans la
boue, dans cette mystérieuse enceinte choisie par le peuple au temps
des anciennes persécutions.

Montalembert rapporta pieusement en France le programme


du grand agitateur irlandais : « Dieu et liberté! Affranchis­
e m en t de TÉglise par les moyens légaux, et en séparant sa
cause de toute cause politique. » II eut á en tenter Im plica­
tion presque aussitót.
Un prétre, homme de génie, mais dont la fin lamentable a
^ontré combien peu de chose est le génie sans rtium ilité,
venait de fonder le journal 1'Avenir. Montalembert prit place
dans la rédaction, sou* les ordres de l’abbé de Lamennais et
^ cóté du jeune abbé Lacordaire, non moins bien doué, mais
— 11(5 —

mieux ponderó que « le rnailrc. » Lncordaire et Mont?>)pm-


bert se sentirent, des leur premiere enlrevue, attirés l'un
vers l’autre et liés pour jamais. « Nous nous aimions, écrit
Montalembert, comme on s’aime dans ces purs et généreux
élans de la jeunesse et sous le feu de l’ennemi. »
Plus lyrique, plus rhétoricien que les deux autres, mais
beaucoup moins révolutionnaire que Lamennais, et moins
démocrate que Lacordaire, tandis que les deux prétres com-
battaient á outrance le gallicanisme et allaient jusqu a répu-
dier le budget des cuites et á provoquer la séparation de
l’Église et de l’État, Montalembert avait choisi pour son do-
maine spécial les questions d’a rto u de politique extérieure.
Mais son objectif supréme était toujours l’alliance de la reli­
gion et de la liberté, soit qu’il se constituát le champion de
la Pologne, ou de l’Iiiande, ou du catholicisme en Suéde,
soit qu’il plaidát en íaveur des ministres vaincus dans la ré­
cente insurrection, soit qu’il prétát main-forte á Victor Hugo
pour sauver les derniers monuments du moyen ñge et révé-
ler á notre siécle des beaulés architecturales incomprises
sous Louis XIV.
Un article de la Charte avait promis la liberté d’enseigne-
ment. Pénétrés d e l’importancede cette liberté, qui est la base
méme de la liberté de conscience, les rédacteurs de YAvenir
pétitionnérent pour en obtenir la réalisation. On ne leur ré-
pondit pas. lis résolurent de prendre ce qu’on leur refusait,
louérent un local dans la rué Saint-André-des-Arts et averti-
rent la préfecture de police de l’ouverture d’une école gratuite
et libre, le 7 mai 1831. Le 8, un commissaire se présenta et fit
évacuer le local. « Au nom de la loi, déclara-t-il aux enfants,
je vous somme de sortir. — Au nom de vos parents, qui
m ’ont remis leur autorité, riposta Lacordaire, je vous somme
de rester. » Mais comment resistor ái une escouade d’agents?
Du reste, les contrevenants avaient atteint leur but, qui était
surtout de se íaire poursuivre. Un incident imprévu donna
— 117 —
aux poursuites un éclat extraordinaire. Le comte Marc-René
de Montalembert mourut. Son ills Charles hérilait de la
pairie et devenait justiciable de la cour des pairs; il entraí-
nait ses coaccusés devant la méme juridiction, le procés ne
pouvant étre scindé.
Le jeune « perturbateur » parut avec une noble assurance
devant la haute assemblée. Une tristesse calme, causée par
son deuil tout récent, accentuait la páleur de son visage, en-
cadré d’une longue chevelure noire et relevé par la vivacité
du regard. Devant tant de jeunesse, de grandeur et de gráce,
tous ces vieux pairs blasés par les hautes fonctions remplies
et par les serments prétés á tant de révolutions, se sentirent
intéressés. Ce fut bien mieux encore lorsqu’ils entendirent
de quelle voix mále et digne fut prononcée la réponse aux
questions du président : « Je m ’appelle Charles, comte de
Montalembert; j ’ai vingt et un ans; je suis pair de France et
maitre d’école. » Le banc des accusés devint une tribune. Les
accusés parlérent en accusateurs.
D’abord posé, insinuant, absolument maitre de lui comme
un hornme m úr, le jeune comte de Montalembert s’échauífa
Peu á peu; ses yeux et sa voix lancérent des éclairs; il trouva
des apostrophes inattendues, impétueuses, des sarcasmes
accablants, par exemple lorsqu’il s’écria :
A tout cela, querépond le pouvoir? « J’ai une loi que je prépare,
&ttendez-la. » Attendre! mais quoi? nous avons la Charte, elle nous
suffit. Et d’ailleurs, n'avons-nous раэ attendu assez longtemps?
№avons-nous pas vu naitre des lois par centaines, des lois pour
payer les prétres juifs, pour vendre les foréts de l’État, pour confis-
4uer le fonds commun de rindemnité, pour régler les intéréts les
Plus minimes, et des choses que la pudeur la plus simple défend de
mettre de niveau avec les droits des catholiqueset l’avenir de la jeu-
üesse fran<;aise ? Et toujours, attendez ma loi. Mais notre droit de
Clt°yen et de pere, qu’en faites-vous? Mais ce plus bref délai possible,
citait tout i\ ГЬсиге le procureur général, qu’en faites-vous?
Attendez ma loi. Mais notre vie et celle de nos enfants s’usent et se
Passent; mais ils deviennent la proie de Tignorance si nous les gar-
— 118 —
dons sous lc toitpaternel, et de la corruption si nous les en éloignons.
Qu’importel attendez ma loi. Mais nos devoirs envere eux ne sont
pas remplis, mais notre conscience est dévorée de remords, mais
notre foi est outragée chaqué jour. Attendez ma loi, et s’il y en a
parmi vous dont la patience se lasse, qu’ils sachent que nous avons
des commissaires de police, des sergents de villc, des scellés et des
amendns pour ceux qui aiguillonneraient de trop prés le gouverne-
mrnit du roi.
Eh bien, notre patience s’est laseée; nous avo~s trouvé que c’était
trop longtemps se jouer de nous, trop longtemps nous assujettir ü un
regime plus exécrable, plus pcrfide quo celui de Julicn l’Apostat.
Lui, le plus cruel et le plus adroit persécuteur de notre religion,
oxclut, il est vrai, les chréticns des écoles publiques; mais il ne son-
g e a jamais k fermer les leurs. Jamais ilne les précipita de force dans
les écoles pa'icnnes pour les y dúpouiller &son aise de leurs moeurs
et de lcur foi.

La liautc assemblée était subjuguée. « Je ne crois p a s


m urm urait un vieux -diplómate á son voisin, que l’aristo-
cialie franraise ait encore produit un t:·’ tempérament d’ora-
teur. — Pas depuis Mirabeau, répondit l’autre. — Et, avez-
vous entendu? ajouídit un troisiéme, il se dit catholique,
catlioliqae tout court; un parti tout nouveau, e’est renver-
sant! ® La plupart n’avaient jamais cru á la religion et
depuis longtemps ne croyaient plus á la liberté; ils ne com­
pren;1,¡en trien á l’enthousiasmedece na'ií, mais étaient flattés
qu’il fill des leurs.
Ils le condamnérent néanmoins. La contravention était
patente. Puis, quelle Chambre des pairs ou quel Sénat a ja­
mais refusé un vote auquel le gouvernement attache une
importance vítale? Lesdeux maítres d ’école en lurent quittes
pour cent francs d’amcnde. C’était payer bon marché l’hon-
neur d’avoir posé la question devant le Parlement et dans
tous les journaux.
Cependant la brillante mais aventureuse carriére de YAve­
nir touchait á sa fin. Ce journal avait réuni contre lui les
monarchistes qui ne séparaient pas le tróne de l’autel, les
— 110 —
catholiques prudents, qui jugeaient plus belle que pratique
la devise irlandaise, Liberté, Pauvreté, et le pape Gré-
goireX V I.qui ne se souciait point— et son entourage encore
moins que lu i— du role de Grégoire VII. Lacordaire proposa
Je tout soumettre au jugement du saint-siége. « Le maitre *
iccepta cette idée; ils partirent pour Rome tous les trois.
A Rome, ils trouvérent un accueil plein de lumiére, non
de chaleur. Le Pape leur donna audience, mais leur parla de
touteautre chose que de l’objet de leur voyage. Ils comprirent
ce silence et allérent attendre en Allemagne une décision of-
ücielle qui ne venait pas. Ce fut & Munich, au sortir d'un
banquet donné en leur honneur par les catholiques bava-
rois, que leur parvint l’Encyclique Mirari vos. Elle les con-
damnait. Ils se soumirent, le maitre du bout de sa plume
seulement, Ies disciples avec une sincérité humble qui les
flxa pour toujours dans le droit chemin.
Montalembert ne se rétracla cependant point sans hésita-
tion. Afín de mieux échapper á l’asccndant et aux solicita­
tions aigries de Lamennais, qui se flattait de l’entrainer dans
sa révolte, il crut prudent de rester aprés lui á l’étranger.
Cette absence prolongée nous a valu la premiére et peut-étre
la plus parfaite de ses oeuvres historiques. Lui-méme nous
a raconté, dans une page célebre, comment il connut « la
chére sainte Élisabeth. »
Le 19 novembre 1833, un voyageur arriva á Marbourg, ville de la
Hesse électorale, sur les bords charmants de la Lohn. II s’y arréta
pour étudier l’église gothique qu’elle renferme, célebre á la íois par
'sa pure et parfaite beauté, et parce qu’elle fut la premiére de l’Alle-
magne oú l’ogivo triompha du plein cintre dans la grande rénovation
Je l’art au xiii« siécle. Cette basilique porte le nom de Sainte-Élisa-
beth, et il se trouva que c’était le jour méme de sa féte. En l’hon-
neur de ce jour, et contre l’habitude protestante, l’église était ouverte,
de pctits enfants y jouuient en sautant sur des tombcs. L’útranger
Parcourut ses vastes nofs ilévastées. II vit, adossée i\ un pilier, la sta­
tue d’une jeune femme en liabits de veuve, au visage doux et résigné,
tenant (l’une main le modéle d’une église, et de l’autre faisant l’au-
— 120 —
móne á un malheureux estropié. Plus loin, sur des autels ñus, et dont
nulle main sacerdotale ne vient jamais essuyer la poussiére, il exa­
mina curieusement d’anciennes peintures sur bois A demi efTacées,
des sculptures en relief mutilées, mais, les unes comme les autres,
profondément empreintes du charme naif et tendre de l’art chrétien.
II y di8tingua une jeune femme effrayée, qui faisait voir A un guer-
rier couronné son manleau rempli de roses; plus loin ce méme guer-
rier, dócouvrant avec violence son lit, y trouvait le Christ couché sur
la croix; plus loin encore, tous deux s’arrachaient avec une grande
douleur des bras Tun de l’autre; puis on voyait la jeune femme, plus
belle que dañs tous les autres sujets, étendue sur son lit de mort, au
milieu de prétres et de religieuses qui pleuraient; en dernier lieu,
des óvéques déterraient un cercueil, sur lequel un empereur déposait
sa couronné. On dit au voyageur que c’étaient la des traits de la vie
de sainte Elisabeth de Hongrie, souveraine de ce pays, morte, il y
avait six siécles á pareil jour, dans cette méme ville de Marbourg,
et enterrée dans cette méme église. Au fond d’une obscure sacristie,
on lui montra la ch&sse d’argent couverte de sculptures qui avait
renfermé les reliques de la Bienheureuse jusqu’au moment oú Tun
de ses descendants, devenu protestant, les en avait arrachées et je-
tées au vent. Sous le baldaquin en pierre qui couvrait autrefois cette
chásse, il vit que chaqué marche était profondément creusée; et on
lui dit que c’était 1A la trace des pélerins innombrables qui étaient
venus s’y agenouiller autrefois, mais qui, depuis liois siécles, n’y ve-
naient plus. II sut qu’il y avait bien dans cette ville quelques íidéles
et un prétre catholique, mais ni messe ni souvenir quelconque pour
la sainte dont c’était ce jour-lA méme l’anniversaire. La foi, qui avait
laissé son empreinte profonde sur la froide pierre, n’en avait laissé
aucune dans les coeurs. L’étranger baisa cette pierre creusée par les
générations íidéles, et reprit sa course solitaire; mais un doux et
triste souvenir de cette sainte délaissée, dont il était venu, pélerin
involontaire, célébrer la féte oubliée, ne le quitta plus. II entreprit
d’étudier sa vie.

En sortant de Téglise, le pclerin demanda chez un libraire


un ouvrage sur sainte Élisabeth. II ne s’en trouva qu’un, écrit
par un fonctionnaire protestant. Alors il se mit á parcourir
les lieux oü elle avait vécu, iouillant les bibliothéques, com-
pulsant les manuscrits, recueillant et coordonnant les tra­
ditions populaires enfouics sous des masses de préjugés. Une
- 121 -
fois ces matériaux réunis, il se mit ä l’ceuvre avec simpli-
cité et piété, comme aurait pu faire un chroniqueur contem-
porain de la sainte. II répudiait ainsi la méthode janséniste,
correcte, mais froide, qui a 1’air de rougir du miracle lors-
qu’elle le rencontre, et qui, sous prétexte de critique, élague
le surnaturel aulant qu’elle peut, en des vies inexplicables
sans le surnaturel. Montalembert fut ainsi le rénovateur et
le pére de l’hagiographie contemporaine, qui nous a donné
de véritables cliefs-d’oeuvre. Seulement, aprés Sainte E li­
sabeth de Hongrie, on a peut-étre exagéré en sens contraire
et trop amoindri les droits de la critique; car il ne sufíit pas
qu’un fait soit édifiant ou extraordinaire pour qu’il soit véri-
table et mérite d ’étre conservé.
Montalembert rentra en France en 1835, dés qu’il eut
accompli sa vingt-cinquiéme année. C'était l’áge requis par
la loi pour prendre part aux discussions des Chambres. Dans
la méme année, son ami Lacordaire montait dans la chaire
de Notre-Dame; le prétre et le laíque prenaient possession
chacun de sa tribune, pour donner ensemble le signal du
réveil cathol ique.
Montalembert n ’apportait dans la sienne aucun préjugé,
aucun lien de parti. Légitimiste par son pére émigré, répu-
Micain parson oncle, qui était resté au m inistérede la guerre
pour y aider Carnot, il inclinait personnellement vers la
Monarchie de Juillet; il ne partageait done ni l’opposition
systématique des Berryer ou des Ledru-Rollin, ni l’imper-
|urbable satisfaction de Guizot, ni l’égoísme féroce de T h iers;
d pouvait voir sainement les choses et il les jugeait de haut,
^ la fa<;on de Lamartine, mais sans se préoccuper comme lui
de popularité. II était parlementaire, et avant d’étre parle-
Wentaire, il était catholique.
La nouveauté, en poiitique, de cette denomination que beau-
C0UP considéraient comme « une pose, » mais qu’il soutint
avec une incontestable cránerie, intéressa la Chambre des
— 122 —
pairs. II fut l’cnfant gáté de ces veillards biases; ses fiéres
croyances amusaient leur sceplicisme, comme sa verve rojeu
nissait lcur somnolente quiétude. On luí accordait le droit
de tout dire : il disait si b ie n ! Une fois, le chancelier Pas-
quier le rappela á haute voix au respect dil aux convenances
et aux m inistres; mais, ajoute-t-on, il lui cria á voix sourde,
en aparté : « Allez toujours, vous étes en verve, et frappez
fort! »
Le jcune pair s’attaqua, pour scs débuts, aux lois de sep-
tcmbre forgées contre la presse. Journaliste déjá chevronné,
il ne pouvait se dispenser de iaire ressortir la contradiction
tie la part d’un gouvernement issu de l'inviolabilité de
la presse et des maladresses commises ä son égard par
Charles X. II intervint également, á la tribune, pour l’indé-
pendance de la Pologne, pour cclle de la Belgique, pour le
maintien de la paix en Orient, pour la defense des Maro­
ni tes contre les Druses.
Au mois d’aoút 1836, il épousa M"° de Mérode, filie d'un
des chcfs de la revolution beige de 1830 et soeur de l’abbc
Xavier de Mérode, qui fut ministre des armes de Pie IX. Cetlc
famille dcscendait de sainte Élisabeth de Hongrie, et l'on
peut dire que « la chére sainte » présida á cette union. Le
salón des deux époux devint un centre d’attraction bienfai-
sante, oü l’on respirait un parfum depiété, de jeunesse et de
douce fraternité. « Montalembert, écrivait Ozanam, a une
figure angelique; il fait scs honneurs avecune gráce mer-
veilleuse.... On rencontre clicz lui les plus célebres champions
de l’école calholique au milieu d’officiers beiges ou polonai·-
qui ont versé leur sang pour leurs convictions; puis de^
hommes d’une autre école qui viennent contempler quelque.s
instants l’esprit d’union et do douceur qui régne parmi leui-
adversaircs.... On s’cntretlent do littérature, d ’histoire, des
intéréts de la cUisse pauvre, du progres de la civilisation, et
Ton empörte avec soi une satisfaction pure, une áme mal-
— 123 —
fresse d’elle-möme, et des resolutions, du courage, pour la
defense de la bonne cause. »
C’est á cette époque et dans ce salon que fut con<ju et réa-
lisé le projet d’un parti catholique, que les vieilles querelles
de gallicanisme et d’ullramontanisme, ajoutées aux dissen-
tiraents purement politiques, devaient rompre malheureu-
sement un jour, mais qui se maintint compact et invincible
¡usqu’á sa premiére victoire. Montalembert en fut naturel-
lement le chef. Sachant que la discipline ne s’établit bien
que sous le feu de l'ennemi, il ne tarda point ä mener au
combat sa petite, mais vaillante troupe, et il lui désigna,
comme position á enlever, le monopole universitaire.
Louis-Philippe, en eflet, ne s’était point háté de faire cette
loi de liberté d’enseignement promise par la Charte; ou bien,
lorsqu’clle apparaissait, presentée tantót par M. Cousin, tan-
tót par M. Guizot ou par M. Villemain, toujours elle se bor-
naitá organiser l’arbitraire. MM. Dupin et Thiers aggravaient
encoré, de toutes leurs préventions, ou, pour mieux dire, de
toutes leurs ignorances contre les jésuites, le mauvais vou-
loir et les défiances officielles contre tout ce qui tenail á la
•‘eligion.
Montalembert se multiplia. II tonda, avecM. de Vatirnesnil,
Un comité électoral pour la liberté religieuse, écrivit plu-
sieurs brochures sur les Devoirs des catholiques, d’abord
dans la question d'enseignement, ensuite dans les elec­
tions, et parut cent fois á la tribune sans se lasser et, chose
plus surprenante, sans lasser ses contradicteurs. « Si j ’avais
*on áge, disait le comte Molé, je ne voudraispas d’autre róle
que le sien. »
Un jour c’était pour relever un mot de M. Dupin, qui avait
dit au ministére : « Ne concédez rien, soyez im placable! »
Soit, répliqua Montalembert, soyez implacables...., mais
F°tenez bien ce q u eje vais vous dire : Au milieu d‘un peuple
libre, nous ne voulons pas, nous catholiques, élre des ilotes.
— 124 —
Nous sommes les successeurs des martyrs et nous ne trem-
blerons pas devant les successeurs de Julien l’Apostat; nous
sommes les fils des croisés et nous ne reculerons pas devant
les fils de Voltaire! » Ce mot de fils des croisés devint un
mot de ralliement.
Un autre jour, á propos de jésuites, c’était pour confondre
la stupide mais tenace légende qui attribue á ce pauvre
P. Loriquet tant de niaiseries qu'il n’a jamais écrites, par
exemple celle de « Napoléon lieutenant général des armées
du roi Louis XVIII. » Montalembert apporta á la tribune
toutes les éditions existantes du livre incriminé; il les mit
á la disposition des curieux, et défia.qu’on y trouvát la fa-
meuse phrase. On ne l’a point trouvée en eflet; mais elle n’en
continua pas moins á circuler dans les journaux, et ses in-
venteurs ne sont pas préts íi la retirer de la circulation; elle
y fait trop bon usage. Ne voit-on pas jusqu’á des journalistes
catholiques — ou se croyant tels, — ramasser dans le tas
cette loque banale, mais toujours á la mode, et parer du nom
de Loriquet, pris á titre d’injure, tous ceux qui falsifient
l’histoire? La franc-magonnerie a été assez habile, assez
puissante pour créer sur ce point une légende et la faire
accepter de tous, méme de ses adversaires. Parmi les phé-
noménes psychologiques de notre siéclc, celui-lá n ’est pas le
moins élrange.
Un autre jour encore, répondant á ceux qui lui repro-
chaient ironiquement d’étre seul ou presque seul de son
parti :
C’est vrai, répliquait-il, vous peuplez tout, Chambres, a c a d e m ie s,
tribunaux; á la Sorbonne comme au Palais de justice, vous parlez
toujours et vous parlez tout seuls. (On ril.) Vous étes tout et nous ne
sommes ríen; et cependant vous tremblez 1 Devant qui ? Devant nous,
devant nous, pauvres fanatiques ultramontains, devant la sacristie,
comme vous dites. Vous avez peur de quoi ? Pcur de la liberté, peur
de la lumiére, peur de la concurrence, de tout ce qui vous a faits ce
que vous étcs. Mais tílchez done de mettre d’accord votre orgueil avec
— 125 —
’otro peur Si nous ne sommes ríen, alors dédaignez-nous, honore/.-
aous de votre iudiíTérence. Si nous sommes quelque chose, alors res-
pectez-nous et sachez honorer en nous le principe et les conditions de
votre propre existence Apotres de la tolérance, sachez tolérer autre
:hose que votre seule voix et vos seuls intéréts. (Assentim ent ge­
neral.)

Voici un fragment un peu plus long, qui serait de cir-


•^onstance aujourd’hui encore, tant la liberté d ’enseignement,
la plus précieuse des libertés publiques, a peu avancé de-
puis 1845, ou méme a reculé, puisqu’on refuse aux religieux
non seulement le droit d’enseigner, mais celui de vivre :
DaigneZ; Messieurs, remarquer ce qui se passe autour de vous. La
chaire chrétienne a toujours ¿té une des gloires de la France, méme
*ous le point de vue intellectuel et littéraire. Eh bien I quel est le
phénoméne qu’elle vous présente aujourd’hui ? Deux hommes rivaux
par Téloquence, mais profondément unis par leur aíTection récipro-
lue par le but de leurs travaux* par Tanalogie des révolutions de
leur vie : Tun dont la parole bondit comme un torrent impétueux,
-ntralne et terrasse par des élans imprévus et invincibles; l’autre
iu i, comme un (leuve majestueux, répand les flots de son éloquence
toujours liarmonieuse et correcte, Tun qui domine et ébranle par
l’enthousiasme, portant jusqu'au fond des cceurs les plus rebeUes
'les éclairs de foi, d’humilité et d’am our; Tautre qui persuade et
-meut autant par le charme que par l’autorité, et qui redresse les
intelligences en puriíiant les am es; tous les deux, le dominicain et
le jésuite, enchalnant 9uccessivement d’année en année, au pied de
la plus haute des tribunes, des milliers d’auditeurs attentiís, char­
t s , surtout ótonnés de s y trouver; tous les deux rendant ainsi á
la chaire tran<jaise un éclat, une popularité et une gloire qu’elle n*a-
vait pas connus depuis les jours de Massillon. Eh bien 1 ces deux
hommes. l’honneur de la France catholique, ces deux hommes dont
je chercherais difficilement les rivaux et surtout les supérieurs á au-
CUne autre tribune, soit politique, soit littéraire, ces deux hommes,
vous les proscrivez, vous les déclarez incapables d’étre maltres d’é-
tude, vous leur refusez le droit que vous livrez au dernier do vos ba-
cheliers, et cela dans une loi qui s’appelle une loi de liberté ! Vous
l®8 excluez de cet enseignement auquel se livrent impunément á
eoté d'eux tels hommes que je ne veux pas nommer, et qui ont sou-
evó tant de scandales; vous les exclu·*/, eux seuls : je me trompe,
— 12G —
eux et les coupables flétris par la justice criminelle du pays, on fl·'-
tris au jugement de leurs concitoyens pour leur immoralité notoire !
Et pour quelle cause les excluez-vous ? Leur capacité ne saurait étre
douteuse ; et d’ailleurs ils ne reculeraient, eux et leurs fréres, devant
aucune condition de capacitó. Est-ce done leur moralitó qui vous in­
quiéte ? Ont-ils commis quelque délit ? Sont-ce des conspirateurs,
des ennerais du repos public ? Non, leur vie est aussi irréprochable
que leur éloquence est óclatante : ils ont passó partout en faisant l··
bien. Leur crime, le voici Í e’est d’avoir mis leur talent, leur énergie,
leur dévouement, leur dósintéressement méme, sous la sauvegardo
d’un lien sacré; e’est d’avoir juró & Dieu de rester chastes, pauvres
et obéissants; e’est d’avoir renoncé aux trois grandes tentations de
rhumanité, la chair, Tor et Tindópendance de la volontó; leur crime,
e'est de s’étre engagés, par des obligations spéciales et inviolables, et
jusqu’á la mort, au service de Dieu et du prochain. Voilii leur crime !
voilá pourquoi les législateurs d’un pays civilise, qui se disent chré-
tiens, et qui se révoltent quand on les qualifie d’incrédules, déclarent
ces hommes dont je parle, eux et leurs pareils, incapables de veiller
sur l’enfance 1
Je ne crains pas de le dire, on n’en fcrait pas autant en Turquie.
Non, si le P. Lacordaire ou le P. de Ravignan allaient ouvrir
une école en Turquie, on ne la fermcrait pas sous le seul prétexte
qu’ils se sont voués á Dieu par ces trois vceux qui, depuis quinze
siécles, ont enfantó tant de merveilles.
Ces hommes ont derriére eux d'autres hommes qui leur ressem-
blent. Ils appartiennent tous deux á des ordros qui ont rempli le
monde de leurs vertus, de leur gónie et de leurs martyrs. Mais oil
a-t-on done pris le droit de tarir le dévouement, l’énergie, le ta len t,
A leur source la plus pure et la plus féconde ? Oü done a-t-on pris le
droit de dire au nom de la Franco : J’ai assez de force, assez de talent,
assez de dévouement comme cela; je n’ai plus besoin de rien : on dit
que ces hommes ont tout cela; mais peu m’importe, je ne veux pas
méme en essayer: ils sont Frangais aussi, peu m'importe encore;
que le sein de leur patrie leur demeure fermé 1 Ils réclament la liberté
et Tégalitó : que la liberté soit pour eux une chimére, un mensonge ;
ou plutót, qu'ils soient libres comme les formats libérés et égaux aux
repris de justice. (Réclamations.) Oui, Messieurs, c’est bien cela : les
formats, les repris de justice et les moines, voilá les trois catégories
que vous excluez. (Mouvement.)

La spécialitéde Montalembert fut d’étre, toute sa vie, fa -


vocat des peuples opprimés et celui de la libertó, de toutes
— 127 -
les libertes. II protesta avec une foudroyante éloquence, á la
tribune des pairs, lorsque l’Autriche, en incorporant Craco-
vie, détruisit le dernier débris de la Pologne. Son indigna­
tion fut plus entralnante encore, lorsqu’il flétrit l'attentat du
nidicalisme suisse contre les cantons catholiques du Sonder-
’jund. La Chambre, cette fois, le suivit tout entiére; les bra­
vos, les trépignements servaient de cortege á chacune de ses
phrases, oü la passion donnait des ailes au raisonnement. Le
due Pasquier, descendu de son fauteuil pour féliciter l’ora-
feur, le trouva entouré déjá des m inistres; peu s’cn fallut
fiue le jeune collégue ne fút porté en triomphe par lauguste
assemblóe, si calme ordinairement. « L’aiglon s’est fait aigle
sujourd’hui, 9 s’écria la Presse dans son compte rendu. Nous
reproduirons de ce beau discours un seul passage éternelle-
ment vrai et aussi frappant aujourd’hui qu’au mois de
janvier 1848 : c’est le paralléle entre le radicalisme et la li­
berté.

Savez-vou8, Messieurs, ce que le radicalisme menace 1c plus? Ce


n est pas, au foud, le pouvoir; le pouvoir est uno nócessitó de pre­
mier ordre pour toutes les sociétós; on peut le cliangcr, mais tót ou
ta^d, il 8e retrouve debout. Ce n’est pas méme la propriété; la pro­
priété aussi peut changer de mains, mais je ne crois pas encore h sa
suppression ni &sa transformation. Mais savez-vous ce qui peut pé-
rir chez tous les peuples? C*e8t la liberté. (Bravo, c'est v r a i!) Ah!
0ui> elle peut périr, ou disparaltre pour de longs siécles; et pour ma
Part>je ne redoute rien tant dans le triomphe du radicalisme que la
Perte de la liberté ! (Applaudissem ents.)
Qu’on ne vienne pas nous dire, comme certains esprits gén^reux,
mais aveugle8, que le radicalisme est Texagération du libéralisme;
j\on» c’en est Tantipode; le radicalisme n’est que le despotismo dou-
¡ d’hypocrisie, et jamais il n’est plus odieux ni plus dangereux
que sous cette forme. (Trés bien! tres biení) La libertó tolére, pa-
^ente, raisonne; le radicalisme, c’est l’intolérance absolue qui ne
*n*éte que devant l’impossible.... La libertó consacre les droits des
miaoritós; le radicalisme les absorbe et les anóantit. En un mot, et
°ur toutrésumer, la liberté, c’est le respect de l’homme; le radica-
me» c>est le mépri8 de l’homme poussó á sa plus haute puissance.
- 123 —
Non, jamais despote moscovite, jamais tyran de ¡’Orient n’a pli
méprisé ses semblables que ne le méprisent ces clubistes qui, au no
de la libertó et de l’égalité, b&illonnent leurs adversaires. (Tres bier
trés bien!)
Je me crois du reste, plus que personne, en droit de proclamer cet
distinction, car je défie qui que ce soit de plus aimer la liberté qi
raoi. Et ici, il faut le dire, je ne veux accepter ni comme un blam
ni comme un éloge, ce qu’a dit de moi Tautre jour M. le ministre d<
affaires étrangéres, que j'étais exclusivement dóvoué á la libertó re]
gieuse. Non, non, Messieurs, je suis dóvouó á la libertó tout entiér
k la libertó sans épithéte.... Et je crois ne l’avoir jamais mieu
aimée, mieux servie qu’en ce jour oú ¡e m'efforce d'arracher le ma
que á ses pires ennemis, qui se parent de ses couleurs, qui usurpe]
sondrapeau pour la déshonorer en la détruisant. (Vive approbation

L’habitude qu on avait prise de voir M. de Montalembe:


et les catholiques au premier rang dans la lutte pour la 1
berté leur valut, á la chute soudaine de Louis-Philippe., ur
situation exceptionnellement favorable et une popularil
qu’ils n’ont jamais retrouvée depuis. Le gouvernement not
veau, jeune, généreux et facile aux entrainements, sembla
ne demander qu’á se faire baptiser comme Clovis. Monfc
lembert écrivait aux catholiques, le lendemain de la Répi
bizque, par l’organe de YUnivers :
Dans ce changement, nous, catholiques avant tout, nous n'avoi
rien k changer. Nos droits, nos devoirs, nos intéréts, restent 1<
mémes. Le drapeau que nous avons plantó en dehors et au-dessus c
toutes les opinions politiques est intact. Nous n’avons pas attend
jusqu’áce jour pour professer le cuite de la sainte liberté, pour d
clarer la guerre k tous les genres d’oppression et de mensonge, poi
proclamer que notre cause n’est identiíiée k aucun pouvoir, á aucui
cause passagére et mobile.

Le clergé prit done aux élections, le jour de Páques, ur


part active et prépondérante. Des neuf cents députés doi
les noms sortirent du scrutin, trois étaient évéques, un reí
gieux et plusieurs prétres, mais la grande majorité éta
sincérement libérale. Monlalembert fut élu dans le Doubí
— o —

non sans peine cependant : les braves paysans comtois le


considéraient comme un royaliste!
Lors de l’insurreclion avortée du 15 mai, Montalembert
eut un témoignage curieux de la Sympathie que les hommes
religieux inspiraient aux démocrates d’ators. Un jeune homme
vint s’asseoir auprés de lui, au plus fort de 1’invasion tumul-
tueuse, en lui disant : « Je suis du club Blanqui, je reste
auprés de vous pour vous protéger. » II ajouta, en m ontrant
ses compagnons d’émeute : « Croyez qu'il y a du bon grain
dans cette ivraie! » Et comme preuveá l’appui, il tirait un
cliapelet de sa poche.
iMontalembert ne fut*pas sans mériter quelque reproche,
il faut l’avouer, dans la disparition progressive de cette po­
pulante de la cause qu’il soutenait. Sans se laisser absolu-
ment afloler comme MM. Thiers et Dupin par le péril social,
il accepta la main que lui tendaient ces adversaires de la
veille, qui se raccrochaicnt á tout, et méme aux jésuites,
pour n ’ótre pas submerges. II fit partie du fameux comité de
la rue de Poitiers et de cette commission des Dix-sept qui,
en restreignant le suffrage universel, ne vit pas quel beau
jeu elle préparait au prince Louis-Napoléon; il vota la loi
de 1849 contre la liberté de la presse.
II lut plus habile, ou plus heureux, en défendant, avec
Jules Favre, l’inamovibilité de la m agislrature; avec Thiers,
latrilogiequ’ila v a itformuléele p rem ier:«Religion, Familie,
Propriétó; » avec le vicomte de Falloux et encore M. Thiers,
la loi de 1850 sur la liberté d’enseignement, dont il fut un
des principaux auteurs; ensuite, et toujours avec eux, l’expé-
dition de Rome pour secourir le souverain Pontife.
II faut convenir que le milieu, dans les assemblées Consti­
tuante et legislative, était incomparablement plus houleux,
Plus excitant, que dans la paisible Chambre des pairs. Au lieu
d adversaires courtois et bien élevés, l’orateur avait á com­
batiré de violents et grossiers démagogues; il montait ä la
grands chhétiens . 0
— 130 —
tribune comme on monte á l’assaut; il s’y mainlenait intré-
pide, la téte légérement renversce en arriére, un sourire
dédaigneux ou railleur sur les lévres, jusqu’á ce que sa voix
vibrante, sa diction nette et bien scandée, son geste sobre,
mais digne, eussent imposé le silence. En vain, selon le ta­
bleau qu’en a fait M. de Cormenin dans son Livre des ora-
leurs, les députés de la gauche et des centres frappent sur
leurs pupitres avec leurs couteaux de bois, trépignent sous
les tables, crient, sifflent, grognent pour l’interrompre. L’un
contrefait sa voix et répéte en ricanant sa phrase pour la
rendre ridicule; un autre crayonne á bout portant sa sil­
houette, dont il lui laisee entrevoir le profil; un autre le me­
nace du poing ou fait mine de lui jeter une écritoire á la
téte; rien ne le trouble, ríen ne le déconcerte; au con-
traire, les interruptions lui fournissent parfois l’occasion de
décocher un trait nouveau, inattendu et prompt comme la
foudre.
Victor Hugo, qui, élu par les conserva leurs, s’était fait le
coryphée des radicaux, aflectait, aprés avoir parlé, de ne ja­
mais écouter ce qu’on allait lui répondre; il recueillait d’un
sourire les applaudissements de ses amis et s’en allait. Un jour
qu'il venait de rajeunir et de ressasser, pour salir les papes,
tous les lieux communs qui trainent dans les pamphlets pro-
testantset révolutionnaires, Montalembert parut á la tribuno,
doublement agacé, et par les misérables procédés de son elo­
quence, et par son depart dédaigneux.
M. de Montalembert : Messieurs, le discours que vous venez d’en-
tendre a déju re$u son chíitiment dans les appkiudissements rjui
l’ont accueilli. (liires d droite, vives reclam ations d gauche.)
Voix nombreuses d gauche : Vous Gtes un insolent; ¿i Tordre, A
l’ordre!
M. le president (Dupin) : Votre exorde n’est pas parlementaire,
monsieur de Montalembert.
M. de Montalembert, des que le bruit commence d cesser : Puisque
le mot de chutiment vous blesse, je le retire et j’y substitue celui de
131 —
récompense. (Hires et approbations d droite. N ouvelle et plus
bruyante interruption d gauthe.)
M. Jules Grévy et d*autres : C’est encore pire, vous ne devez pas
tolérer cela, monsieur le président.
M. le p r é s id e n t: L'expression blessante a óte retirée.
M. de M ontalem bert: L’avenir lui garde, á ¡’honorable préopinant,
l’avenir lui garde un autre ch&timent.... (Redoublement d*exclam a­
tions d gauche.)
M. le p r é s id e n t: G’est trop personnel.
M. Anthony T h ou ret: M. Victor Hugo n’est pas lá, attendez qu’il
y soit! Vous attaquez un absent, ce n’est pas digne de vous.
M. de M ontalem bert: II devrait y étre ; en tous cas, ses raisonne-
ments y sont. (Tum ulte prolongé.)
M. le p r é s id e n t: Répondez k ses raisonnements, n’attaquez pas sa
personne.
M. de Montalembert : Loin de moi la pensée d’attaquer sa per­
sonne, mais je ne crois pas qu’on ait le droit, aprés un discours aussi
pa8sionné que celui que vous venez d’entendre, de se dérober par
^absence k la réplique.... Du reste, laissez-moi achever ma pensée,
vous jugercz ensuite si elle a auelque chose d’injurieux.... Voici done
ce que j'annon$ais a Thonorable préopinant. Je lui disais qu’un jour
peut-étre, il irait lui-méme á Rome, dans cctte ville incomparable, il
lrait y chercher le repos, le calme, la paix, la dignitó dans la retraite,
tous ces biens qui ont été assurés k cette cité, depuis tant de siécles,
par le gouvernement clérical.... et alors il bénira le ciel d’avoir ins-
Plré aux nations chrétiennes de maintenir cet asile inviolable.... Et
J1 se repentira d’avoir dit ce que vous venez d’entendre, et ce repentir
8®ra son ch&timent; je ne lui en souhaite pas d’autre.

Ge discours de Montalembert est un des plus beaux qu’il


ait prononcés; jamais l’éloquence d’aucun homme ne s’éleva
Plus haut que dans le passage suivant :
Je sais bien que c’est un lieu commun de l’histoire que la défaite
e Napoléon I«r par Pie V II; cependant il renferme pour nous de tels
e^seignements que jo demando á m'y arréter. D'abord celui-ci; on
1 : mais aprés tout, nous ne voulons forcer la main au Saint-Siége
que sur un objet purement temporel; il ne s’agit pas du tout de Tau-
° rité 8piritueUe, de la vérité dogmatique. C’est trés vrai, mais Napo-
lui aussi, quand il luttait avec Pie VII, était-ce pour un objet
spirituel, dogmatique? Pas le moins du monde. C’était bel et bien
P°ur uü objet purement temporel, pour un réglement de police et pour
— 1C2 —
une question de guerre, pour une question de ports que Pie VII ne
voulait pas fermer aux Anglais; pour une question de guerre qu’il ne
voulait pas declarer aux Anglais, tout comme Pie IX, qui a 6t6 de­
tu n e par ses sujets pour n’avoir pas voulu faire la guerre aux Autri-
chiens. Cela n’a pa9 empfiche le monde de voir en Pie VII le martyr
des droits de l’Eglise.
Et qu’en est-il r6sulte de cette lutte entre Napoleon et Pie VII? une
grande faiblesse et une grande d6consid6ration pour le grand Em-
pereur, et, en fin de coinpte, une grande defaite. Car, et ceci est ce
qu’il y a de plus grave, e’est ce qui doit frapper tous les observateurs,
m£me les plus pr6venus, mfimo les moins sensibles aux preoccupa­
tions que Ton suppose peut-fitrc dominer chez moi en ce moment : ce
n’est pas seulement le discredit et la deconsideration qui, tot ou tard,
s’attachent a ceux qui luttent contre le Saint-Siege, mais e’est encore
la defaite! Oui, e’est rinsucc6s qui est certain; certain, notez-le bien!
Et pourquoi rinsucc£s est-il certain ? A h ! remarquez bien ceci :
parce qu’il y a entre le Saint-Siege et vous, ou tout autre qui voudrait
combattre contre lui, il y a iuogalito de forces. Et sachez bien quo
cette inigalite n’est pas pour vous, mais contre vous. Vous avez
500,000 hommes, des flottes, des canons, toutes les ressources quo
peut fournir la force materielle. C’est vrai. Et le pape n’a ricn de tout
cela; mais il a ce que vous n’avez pas : il a une force morale, un em­
pire sur les consciences et sur les iimes auxqucls vous ne pouvoz
avoir aucune pretention, et cet empire est immortcl. (Dendgation a
gauche. — Vive approbation d droite.)
Vous le niez, vous niez la force morale, vous nicz la foi, vous
niez l’empire de l’autorite sur les ftmes, cet empire qui a eu raison du
plus fier des empereurs. Eh bien! soit; mais il y a une chose que
vous ne pouvez pas n ier: e’est la faiblesse du Saint-Siege. Or, sachez-
le, e’est cette faiblesse mGme qui fait sa force insurmontable contre
vous. A h ! oui, il n’y a pas dans l’histoire du monde un plus grand
spectacle et un plus consolant que les embarras de la force aux prises
avec la faiblesse. (Nouvelles et nombreuses marques d'adhesion d
droile.)
Permettez-moi une comparaison famili6re. Quand un hommc est
condamne a lutter contre une femme, si cette femme n’est pas la der-
niere des creatures, elle peut le braver impunement; elle lui d it :
« Frappez, mais vous vous deshonorerez et ne me vaincrez pas. »
(Tres bien! tres bien!) Eh bien, l’Eglise n’est pas une femme, elle
est bien plus qu’une femme; e’est une m6re. (Tres bien! tres biin:
— Une triple salve d ’applaudissem ents accueille cette phrase dJ
Vorateur.)
— 133 —
Nous arrivons á la grande erreur politique de sa carriére,
errour que partagéren.t avec lui, á des degrés variables, Louis
Veuillot et la majorité du clergé, mais qui ne fut á personne
plus préjudiciable qu’ä lui, parce que la réparation qu’il es-
saya d’en faire, des qu’il l’eut reconnue, lui ferma la porte
du Parlement.
Le prince Louis-Napoléon, dans sa campagne de séduction
universelle, n’avait pu négliger le chef du parti catholique.
11 le vit, protesta devant lui de son amour pour la liberté
religieuse et de son aversion pour la centralisation adminis­
trative, et, quant aux autres questions du jour, se borna á le
laisser parier, en lui prodiguant á propos les marques d’as-
sentiment. Le silence du prince fut interprété córame un ín­
dice de pensées profondes. La lettre á Edgar Ney aurait dil
meltre Montalembert en defiance; mais pouvait-on supposer
que l’ancien conspirateur, qui paraissait maintenant si cor­
rect, conspirait encore? Pouvait-on croire qu’il ne songeait
qu’á étrangler la République, tout en lui jurant lidélité? En
outre, l’autorité était en peril, le socialisme mena^ant, l’As-
8emblée impuissante á cause de ses divisions. Montalembert
vota et fit voter pour Louis-Napoléon non seulement au
10décembre 1848, mais aprés le coup d’État. Dans cette der-
niére conjoncture si embarrassante et si grave, il publia, le
12 décembre 1851, une lettre oü il examinait successivement
les trois partis a prendre : voter oui, voter non, ou s’abstenir.
^oter non, concluait-il, c’était voter pour le socialisme; s’abs­
tenir, c’était abdiquer; il fallait voter oui.
Toutefois, nommé á son insu membre de la commission
consultative créée par décret du 2 décembre, il déclara ne
pouvoir accepter ces fonctions en presence de la détention
d un grand nombre de ses collégues, et ne consentit á faire
Partie de cette commission qu’aprés l’élargissement des re-
presentants arrotos á la m aiñe du X® arrondissement.
Ses illusions durérent peu. La commission consultative
n’était jamais consultée, et s’il apportait sponlanément á
l’Élysée des conseils qu’on ne lui demandait plus, on l’écou-
tait d’un air distrait, comme un liomme dont on a cessé
d’avoir besoin. Naturellement, il dcvait figurer des premiers
sur la liste des nouveaux sénateurs nommés par le prince.
II déclina cet honneur, et comme il était á craindre que
l’omission d’un nom aussi considérable que le sien ne fút
commentée défavorablement pour les institutions nouvelles,
on alia jusqu’á lui oflrir la vice-présidence du Sénat. Mais
ni M. Fould, ni M. de Persigny, ni le prince lui-móme ne
purent le déterminer á accepter. II préférait étre député.
« Oui, mais si vous n’étiez pas élu? — Je le serai, car je ne
suppose pas que vous vouliez combattre ma candidature? —
Non, au contraire; mais qui connaitl’avenir? » observa M. de
Persigny.
Le 23 janvier 1852 paraissait un décret confisquant les
biens de la famille d'Orléans, sous pretexte de restituer á
l’État ce que le roi Louis-Philippe aurait dú lui apporter en
acceptant la couronne. M. de Montalembert, aprés avoir lu ce
décret, donna le jour móme sa démission de la commission
consultative.
Élu député du Doubs pour cinq ans, il protesta a la tribune
contre la confiscation des biens de la famille d’Orléans, se
plaignit de la prépondérance du conseil d’État, déplora l’an-
nihilation du Corps législatif, en un mot fit de l’opposition.
On n ’en voulait aucune. L’empire combattit done sans ver-
gogne, mais sans succés, le seul des chefs conservateurs qui
se fút compromis pour lui au moment périlleux de sa fonda-
tion, et un chambellan quelconque fut préféré au grand ora-
teur, au grand patrióte coupable d’indépendance.
II en fut de méme en 1863.
L’Académie fransaise offrit une compensation au grand
orateur en lui ouvrant son sein. Dans son discours de récep-
tion, il stigmatisa, avec une vigueur digne de Tacite, l’as-
— 135 —
semblee rivolutionnaire de 1789, qui rompit tout lien entre
nous et le passe et nous donna pour constitution une concep­
tion artificielle, « sans racines, 6ph6m6re comme la passion
et sterile comme 1’orgueil, une constitution qui ne dura pas
le tiers du temps qu’on avait mis ¿1 la discuter. »
Pendant les treize derni6res anndes de sa vie, le livre et la
brochure furent, pour ce maltre de la parole auquel le gou-
vernement fermait la bouche, 1’unique moyen de verser au
dehors les apprehensions, les amertumes, les indignations,
que la politique de Napoleon III accumulait dans son coeur.
II ne se consola jamais de se voir ainsi diminue de moitie, et
de plus de m oitii, car il jugeait la plume inferieure ¿i la pa­
role. Ses brochures sont des discours rentros, on le recon-
nait aisement, ne ftit-ce qu’a l’ampleur de la phrase toujours
abondante et cadencee comme la periode oratoire; aussi est-
ce un veritable cl anne quc de lire du Montalembert a haute
voix.
La dissolution du parti dont il etait le chef lui fut un
autre sujet de tristesse et d’aigreur. Elle cut egalement pour
cause principale le coup d'Etat; on vit alors combien 1’indul-
gence et les concessions reciproques sont indispensables
pour maintenir l’union, et aussi combien elles sont difiiciles
a realiser entre hommes, m6me les plus intelligents, mfime
les plus devoues.
Cliacun avait son temperament personnel, ses nuances
propres dans les idees. Lacordaire 6tait un liberal qui allait
jusqu’a accorder, non seulement pratiquement, mais on
P*'incipe, les memos droits a l’erreur qu’a la verite; il lui
fallut toute son eminente sointet6, toute son humilite de
nioine pour coder, sur ce point, aux enseigncments de Gre-
goirc XVI ct de Pic IX. Montalembert n'dtait guere moins
democrate, mais parlementaire avant tout. Mgr Dupanloup
Se montrait parfois illegal. « Impossible, disait Mgr AlTre,
derien faire avee lui, ni sans lui. » Le vicomte de Falloux,
— 136 —
royaliste pur et plus habile, plus homme d’État qu’aucun
autre, se voyait annihilé par son propre parti, le comte de
Chambord ne lui ayant jamais pardonné d’avoir accepté un
ministére sous la république. Ces quatre personnages, mal-
gré leurs divergences, restórent groupés; ils eurentpour lien
commun la faveur des salons oü Ton faisait de l’opposition á
l’empire, l’amitié de M™· Svvclchine, la publicité du Corres-
pondant, qui dut á d’aussi hautes collaborations et á celle
d'une demi-douzaine d’autres académiciens un éclat au
inoins égal á celui de la Revue des Deux Mondes. Mais ni
les uns ni lesautres ne surent pardonner á Louis Veuillot de
se montrer si franchement antilibéral, antiparlementaire, de
s’étre rallié avec si peu de réserve á l’empire, de ne s’en étre
détaché que tard, et de combatiré Napoléon III uniquement át
cause de ses entreprises révolutionnaires.
Le grand parti catholique se trouva done scindé en deux
fractions. Louis Veuillot formait la deuxiéme, ix lui presque
tout soul; mais il pouvait balancer tous Ies autres, gráce ü
la force qu’il tenait de son journal, de son immense talent
et aussi, il faut l’ajouter, des encouragements de Pie IX ct
de la majorité de l’épiscopat, qui répugnaient á l’opposition
systématique.
Quoique paralysés en partie par d'aussi lamentables divi­
sions, tous se retrouvaient cote á cote, á chaqué instant, sur
le terrain commun : la liberté de l’Église, la grandeur de la
patrie. Montalembert, pour sa part, était infatigable.
Un débat sur l'Inde au Parlement anglais lui valut, en
1858, une poursuite correctionnelle des plus ridicules de
la part du gouvernement. Le principal délit relevé par le
ministére public consistait en une phrase sur « les convic­
tions et les espérances libérales conservées par 1’élite des
honnétes gens, et insultées par les laches. » On reprocha á
I’écrivain d'avoir ainsi divisé la France en deux camps : d'un
oóté une élite rebelle, de l’autre les huit millions de citoyens
— 107 —
qui avaient acclamé l’erapire. « Je n ’ai outragé personne,
répondit le noble inculpé; il a toujours été permis de dire
qu’il y a dans le monde des honnétes gens et des láches. —
Oui, insista l’accusation, mais vous qui connaissez si bien
la valeur des mots, si dans un salon vous divisiez ceux qui
s'y trouvent en honnétes gens et en láches, croyez-vous que
ceux qui seraient désignés comme faisant partie des láches
n ’auraient pas droit de se l’á cher ? — Désignés par qui ? ri-
posta Montalembert; par eux-mémes? En ce cas, j ’en suis
desolé po u reu x ; je me garderai d ’ajouter « tu d ixisli
mais pourquoi sont-ilssi maladroits? » II n ’y avait rien á ré-
pliquer, sinon par le droit du plus fort. C’cst ce que fit le tri­
bunal en condamnant Montalembert á six mois de prison et
3,000 fr. d’amende. L’empereur fit remise de la peine, á l’oc-
casion du 2 décembre. « L’insolente béte ! » s’écria l’écrivain
en trouvant cette nouvelle dans le Moniteur, et il interjeta
appel. Condamné de nouveau, malgré une défense pleine de
fines allusions, dans laquelle Berryer et Dufaure firent trépi-
gner d’aise l’auditoire et d'impatience la magistrature, il fut
de nouveau am nistié; et comme il persistait á refuser cette
gráce, il se rendit á la prison; mais le geólier refusa de le
recevoir.
Dans YAvenir politique de l'Angleterre, il expliqua pour­
quoi le parlementarisme, ce parlementarisme qu’il aimait
tant, n’a pu s’acclimater en France.

Je ferais peu de cas, je l’avoue, du coeur et du jugement de l’homme


qui approcherait sans émotion du palais du parlement anglais. Lá,
pendant de longs siécles, le droit despeuples et la dignité de l’homme
°nt lutté victorieusement contre le pouvoir absolu et l’omnipotence
d’un seul. Líi s’est brisée en éclats la théorie humiliante de l’inamis-
sibilité du pouvoir absolu et de l’autocratie des princes.... Li\, des
hommes passionnés sans doute, mais pratiques et respectueux les
uns des autres, donnent des lois á 200,000,000 d’hommes.... C’est que le
cuite de la tradition et de l’histoire, le vrai patriotismo, n’y a jumáis
éte étoulTé paiTcsprit de secte ou de partí. Le nom de T h o m a s Hocket
— 1C3 -
se trouve sur le monumnnt, avec celui des autres chancelicrs, malgré
la.Réforme.... Lá, on sait supporter la contradiction; on s’abstient
d’interrompre un orateur par des murmures, par des exclamations,
par des protestations contraires aux idées qu’il soutient; on sait bien
que s’il parle, c’est pour faire valoir ses propres idées, non cellcs do
ses adversaires : ceux-ci attendent patiemment lcur tour pour lui ri·-
pondre.... On n’aime pas non p lu sl’empire abusif de la parole, et
dans cette patrie de l’éloquence politique, un homme qui n’est qu’un
beau parlour est aussitót mis sa place, c’est-á-dire trés bas. On lui
préfére toujours l’homme de conscience ou d’affaires qui bégaie ou
qui bredouille, mais qui parle le langage de la conviction, de l’expé-
rience et de la passion.

La question romaine inspira á Montalembert ses bro­


chures les plus éloquentes : Pie IX et lord Palmerston ,
Pie IX et la France, Lettres á M. de Cavour. C’est
dans la eeconde de ces lettres qu’il lan^a la formule de
» l’Éerlif-e libre dans l’État libre. » Cette formule prétait á la
di cus ion; elle avait le tort de présenter un contenu plus
grand que le conlenant; elle serait plus exacte renversée :
« l’État libre, » ou mieux encore « les États libres dans
l’Église libre. » M. de Cavour s’en empara avec empresse-
ment et proclama, á la tribune piémontaise, que cet idéal
était aussi le sien et qu’une fois á Rome il signerait la paix
entre l’Église et l’État. Montalembert, dans sa réponse, n ’eut
aucune peine á lui démontrer que c’était lá une espénnce
illusoire. II contesta, non sa bonne foi, mais la puissance de
la royauté usurpatrice quand il s’agirait de rompre avec la
Révolution, á laquelle elle devrait tout et qui déjíi l’avait ame-
née á exiler sans jugement presque tous les archevéques du
royaume subalpin, á séculariser les monastéres, á conflsquer
les biens qui sont la garantie civile de la liberté du clergé. ¡
L’intraitable opposition de Montalembert aux spoliateurs
ne l’empéchait point de chercher á concilier l’Église avec la
démocratie, dont il prévoyait le triomphe inévitable et pro-
chain. II disait au Congrés de Malines, en 1803 :
- 139 —
Je ne suis pas un ddmocrate, mais je suis encore moins un abso­
lutste. Je tilche surtout de n’fitre pas aveugle. Plein de deference et
d’amour pour le passe, en ce qu’il avait de grand et de bon, je ne
mi'connais pas le präsent, et je cherche k 6tudier l’avenir. Je regarde
done devant moi, et je ne vois partout que la democratic. Je vois ce
diluge monter, monter toujours, tout atteindre et tout recouvrir. Je
m’en eflraierais volontiere comme homme; je ne m’en ellraie pas
comme chritien: car, en mfime temps que le deluge, je vois l’arche.
Sur cet immense ocian de la di-mocratie avec ses ablmes, ses touT-
billons, ses ¿cueils, ses calmes plats et ses ouragans, l’ßglise peut
s’aventurer sans defiance et sans peur. Elle seule n’y sera pas
engloutie. Elle seule a la boussole qui ne varie point et le Pilote qui
ne fait jamais döfaut.

A la suite d’un voyage aux bords de la Vistule, Montalem­


bert adressa ä l’Europe, sous le titre de : Une nation en
deuil (1863), et ensuite de : Le Pape et la Pologne (1864),
un appel supreme en fäveur de la malheureuse Pologne qui,
entente vivante, venait de se dresser une derniere fois dans
sa tombe et d’engager avec 3es fossoyeurs une lutte inegale,
dösesp6r6e. Mais, hölas! l’attention publique ötait ailleurs.
L’Autriche ¿piait le Danemark; l’ltalie, sous l’ögide de la
France, öpiait le pape; la Prusse ¿piait ä la fois le Däne­
mark, l’A utricheet la France; le tout en vue d’entreprises
inavouables. Les bourreaux de la Pologne ¿taient done assu­
res de n ’ötre pas inquidtes. « Quand retentit sur la grande
route, öcrivait Montalembert, le cri de dötresse du passant
assailli ou assassinö, que penser des honnfites gens qui, au
lieu de courir au secours de la victime, ne songent qu’ä se
barricader dans leur maison et entr’ouvrent ä peine un volet
Pour examiner, de loin, comment le crime s’accomplit? »
Seul, le souverain le plus iaible et le plus menaeß de tous
°sa elever une voix fatalcmcnt impuissante; la Russie se
moqua de la plainte aussi bien que des anathemes de
Pie IX.
Les derniers ecrits de Montalembert furent une etude su r
le P¿re Lacordaire (c*est peut-6tre ce qu’il a fait de mieux).
— 140 —
une autre sur Lcimoricidre, et des encouragements aux
£tats-Unis de l’Amerique du Nord, apres la guerre de seces­
sion, en faveur de Vabolition de I'esclavage; ce furent sur-
tout les sept volumes sur les Moines d'Occident.
Cette oeuvre considerable, malheureusement inachevee, ne
devait fitre, 1’origine, qu’une Vie de saint Bernard. Mais,
dit-il dans son introduction, qui est un morceauparfait, digne
de celle de Sainte Elisabeth, il trouva que ce grand homme,
le Ximends, le Richelieu et le Bossuet de son sifecle, ne fut
tout cela qu’ii son insu, parce qu’il etait moine.... « etque si le
xii® siecle s’inclina devant le genie et la vertu du moine Ber­
nard, c’est parce que le xi° avait ete regenere et penotre par
le genie et la vcrlu du moine Gregoire VII, et que.... poui
s’expliquer leur ascendant et leurs services, il faut remonter &
saint Gregoire le Grand, le premier pape sorti du cloitre, et
plus haut encore, ft saint Benoit, legislateur et patriarche des
moines d’Occident; il faut au moins entrevoir, pendant ces
cinq siecles, les etrorts surhuinains tentes par ces legions de
moines sans cesse renaissantes, pour dompter, pacifier, dis-
cipliner, purifier vingt peuples barbares successivement
transformes en nations chr6tiennes. » Us avaient defrichd et
sem6; saint Bernard fut le moissonneur.
L’ecrivain etait talonne par le pressentiment d ’une fin pro-
chaine, tandis qu’il travaillait, dans son chateau de la Roche
en Breny (Nievre), et partout dans ses frequents voyages, a
eiever ce monument des Moines d'Occident, & la gloire de
tout ce qu'il aimait le plus : l’figlise, la liberte, le moyen
¿ge.
II etait i Paris lorsque la maladie l’arreta, dans son
appartement dc la rue du Bac. Lft, un m ur seulement le se-
parait de Louis Veuillot, et comme les souffrances du ma-
lade etaient parfois intoierables, Veuillot entendait, ¿travers
cette faible separation, les cris qu’elles lui arrachaient. Alors
il se mettait a genoux contre le mur et il s’unissait de cceur
— 141 —
aux terribles éprcuves de son ancien ami, en demandant
pour lui force et courage.
Maisl’animosité née des récentes querelles était entretenue
avec ténacité, dans le coeur de Montalembert, par une parlic
de son entourage, entre autres par un jeune nioiiu' qui fut
sa derniére illusion. II avait distingué, á cause ile sou Elo­
quence facile et fleurie, l’abbé Loyson, carme, ulors plus
connu sous le nom de Pére Hyacinthe, et sans réilécliir assez
que Part de la parole est peu de chose cliez un prctre qui n'a
pas une solide doctrine et une vertu plus solide encoré, i!
avait cru retrouver en lui un autre Lacón la i re ci lui trgna t»;
chapelet du grand prédicateur de Notre-Damc. Louis Veuil­
lot, au contraire, démélant les cótés (¡tibies, alannnnls. de
cette renomniée naissante mais surfaite. n’hesita point á les
signaler avec sa franchise et sa vigucur ordinaires. peut-étre
un peu hútives en cette occasion. Le P. Hyacinthe ne lo lui
Pardonna point; mais au lieu de travailler a donnei· tort aux
critiques dont il se voyait 1’objet. 011 eú td it qu’il sappliquait
ä les justifier. II finit par jete:· le tVoc aux orties. Vainement
le glorieux malade, son protecleur. essaya de le reteñir. « Je
rajeunirai l’Église, disait le jeune présomptueux: j’allégerai
beaucoup de fardeaux quelle impose sans r.éccssité, je la
niettrai á l’avant-garde du progrés moderne ’ — Hélas ! lui
répondait Montalembert, j ’ai déjü ouleiulu co retrain dans
i une bouche encore plus autorisée que la vótre; je tremble
que, si vous imitez Lamennais, vous ne tombiez comme lui
dans l’im puissance; je tremble de vous voir un jour aban-
donné de tous, orateur de réunions profanes et vulgaires,
jouet d’une publicité moqueuse et eflrénée, ludibrium vulgi,
seniblable, on un mot, á ces gladiateurs captifs, exploités et
deshonores, malgré leur noblesse naturelle, par les caprices
d une fuule inintelligente et sans entrailles. »
S* Montalembert ne vit point se róaliser ces prédictions si-
nistres, et meme pis encore : lo jeune moine apostat et
— 142 —
marié, c’est qu’il n ’était plus lá quand elles s’accomplirent.
II ne vit pas non plus les catastrophes de la patrie, et le chá-
timent terrible, plus terrible que nul n’eút osé le prévoir,
de cette politique impériale contre laquelle il avait tant
lutté.
II expira le 13 mars 1870, dans les sentiments de la foi la
plus vive et de la plus entiére résignation, mais fidéle tou-
jours aux passions généreuses de sa carriére publique.
« Je meurs, disait-il, comme mon ami Lacordaire, en chré-
tien penitent et en libéral im pénitent! »
Parole exacte et synthése expressive des qualités dela­
tantes, tempérées de quelques ombres, de ce noble génie qui,
un peu moins impressionnable, eút été le plus glorieux gé-
néralissime de l’armée, et qui ne fut que le plus brillant des
generanx d’avant-gardo.
ARMAND DE MELUN
ARMAND DE MELUN

Voici une vie qui repose. L’esprit de Dieu la pénótre et la


remplit au point de la rendre presque uniform e; mais ce n ’est
Point l’uniformité pénible du d ésert; c’est celle d’une plainc
féconde, admirablement aménagée, oü de toutes parts les
moissons succédent aux moissons.
Armand, vicomte de Melun, naquit le 24 septembre 1807,
au chateau de Baumetz, á l’extréme limite du département
l’Aisne, sur les bords du Clignon, affluent de l’Ourcq. Sa
femille est une des plus anciennes de France. Sans remonter,
°omme le voudrait la légende, jusqu’á ce noble Aurélien,
•^erviteur de Clovis, qui vintcherchersainte Clotilde áGenéve,
*histoire nous montre, parmi les leudes de Hugues Capet, un
Bouchard de Melun, un de ceux qu'il fit comtes, mais qui
1avaient fait roi. Les descendants de Bouchard se signalérent
aux croisades, á Bouvines, á Taillebourg; Guillaume de
Melun, archevcque de Sens, fut pris avec le roi Jean á la
bataille de Poitiers. Eremburge de Melun, emmenée en 1260
Par Blanche de Castille avec sainte Isabelle, sceur du roi
83‘nt Louis, fut au nombre des fondatrices de l’abbaye de
k°ngehamp. Au commencementde ce siécle, l’héritier de tous
^os í?lorieux et saints personnages, le comte Anne-Joachim-
^ran<jois dc Melun, avail epousó Amélie de Faure, personne
Uno fortuno m odeste,. mais d’un mérite supérieur et
UQ,Í instruction au-dessus de l’ordinaire; elle avait été
Uranos c h r é t ib n s .
— 146 —

formée par dom Michel Bréal, bénédictin de la congrégalion


de Saint-Maur, depuis membre de l’Acadómie des belles-
lettres, qui avait trouvé asile pendant la Revolution au cliá-
teau de Baumetz.
Elle eut deux ills et trois filies. Les deux fils naquirent le
m émejour. Bien qu’ilsaientétédistingués plus tard, Anatole
par le titre de comte, et Armand par celui de vicomte : « II
m ’est doux d’avoir partout á parier de moi au pluriel, écrivait
A rm and; mon frére jumeau ne m’a point quitté d’un pas
dans la carriére; ma vie est sa vie, mes joies ont été les
siennes, et ses suecos les miens. Ce n’est pas Anatole et
Armand, lui et moi, c’est nous. »
A sept ans, le comte de Melun placa sos deux fils dans un
petit pensionnat, áPassy, prés Paris. Le choix futmalheureux;
les deux enfants ne firent guére que désapprendre ce que leur
mére leur avait enseigné. Déjá d’ailleurs ils prenaient part
au mouvement qui agitait la France ; Armand nous a laissó,
dans ses mémoires, la plus charmante idée de leur maniere
de íairede la politique. Royalistespar education, les jumeaux
avaienl souvent ä batailler contre les pctits impérialistes qui
formaient la majorité de l’école. Un jour, ceux-ci poussérent
1’animosité jusqu’á les dénoncer ¿i la force publique ; c’était
au Champ de Mars, dans la grande revue passée par I'Ern-
pereur avant la Campagne de France : « Prés de nous, quel­
ques sapeurs de la garde, ayant rompu leurs rangs pour aller
boire une goutte, nos camarades les abordérent pour nous
signaler á eux comme ennemis de l'Empereur. Jugez de notre
efl'roi! II nous semblait déjá voir les haches aiguisées de ces
homines ä longue barbe s'abattre sur nos tétes, lorsque l’un
deux, s’approchant, se contenta, en riant, de nous tirer l’oreille.
Quant ¿i notre jeunesse écoliére, elle so distingua par ses cris
de: Vive l’Empereur !.... Mais ni l’émotion ni la menace ne
purent arracher ce cri de nos lóvres.... Nous eúmes nolrc
revanche quelques semaines aprés. Dans une promenu«!«·.
— 147 —
donnée par nos maltres en honneur da retour des Bourbons
et de la paix, nous rencontrámes un étalage de gáteaux et
de bonbons, tous marqués á la fleur de lis. Nous les ache-
támes et en ílmes une magnifique distribution á tous nos
camarades, sans excepter nos dénonciateurs. Leurs convic­
tions n’y résistérent point, ce fut á qui crierait le plus f o r t:
Vive le roi! » Les deux jumeaux faisaient déjá, en philoso-
phes, l’appreñtissage de la vie, dans laquelle ils coudoyérent
depuis tant de conversions opérées par les gáteaux.
Ils furent placés ensuite au pensionnat Stadler, fort en
vogue: « Nous avions lá des camarades que nous devions
retrouver plus tard dans les salons de Paris et les Chambres
représentatives. Le plus distingué de tous était Edmond de
Cázales, fils de l’illustre constituant: eníant d’apparence gréle
et toujours le premier de sa classe, quoiqu’il en fút le plus
jeune. Aussi les grands le contraignaient-ils de faire leurs
devoirs, sous peine d ’étre assommé; de sorte que l’infortuné
était forcé á lui seul de travailler pour tout le monde.... On
se révolta plusieurs fois; mfiis l’autoritécapitulait réguliére-
ment. La pension était trop chére pour qu’on expulsát quel-
qu’un.... Les maitres d'étude maintenaient la discipline á
coups de poing. Parmi eux se distinguait M. Raspail, qui
devait plus tard arriver á la fortune par le camphre et á la
eélébrité par une série ininterrompue de conspirations.»
Retirés de chez M. Stadler au bout de deux ans, les deux
Jumeaux rencontrérent enfin une pension nouvelle, rué Cas­
sette, oü l’on sut faire appel á leur raison et á leur cceur.
* Nous fúmes transformés. Le travail dés lors remplaza la
Paresse, et les éloges les reproches. Dés notre apparition dans
nos nouvelles classes, nous primes rang parmi les éléves
|aborieux, et nous ne quittámes plus les premieres places,
Jusqu’á la fin de nos études. »
Pour mieux comprendre ce changement, il convient de
n°ter que cette année fut celle de leur premiére communion.
— 148 —
lis étaient confiés ä la conduite de M. l’abbó Gallard, depuis
archevéque de Reims, et suivaient les catéchismes de Sainl-
Sulpice, quedirigeait M. l’abbé de Salinis, depuis archevéque
d’Auch. Cette direction et ces instructions íirent dans ces jeu-
nes ámes une impression salutaire et profonde qui, du reste,
fut bientót mise á l’épreuve. Leurs parents jugeaient le mo­
ment venu de les confier á un grand collége. lis choisirent
Sainte-Barbe, dont nous avons déjá parlé á propos de M. de
Montalembert. Les souvenirs de ce dernier ne sont point favo­
rables á l'éducation donnée dans ce milieu, qui jouissait pour-
tant d’une reputation excellente; ceux des fréres deMelun ne
le sont pas davantage. « Un jour, pendant notre cours de
philosophie, raconte Armand, nous en vinmes á poser entre
nous la question de l'existence de Dieu. C’était pendant
l’étude. Nous eúmes la délicatesse d'engager le surveillant á
se retirer pour nous laisser une plus parfaite liberté et n’avoir
pas á se compromettre lui-méme. La discussion fut vive et,
lorsqu’on passa au vote, Dieu obtint la majorité d’une voix.
Je votai pour lui. Teile était la religion des colleges de l’État
sous la Restauration. »
Au sortir de cette éducation meurtriére, les deux jumeaux,
aprés un peu de repos ä Baumetz, revinrent ü Paris aíin de
se préparer plus immédiatement chacun á une carriére. Ana-
tole entra dans l’armée, en passant par l’École polytechnique.
Armand fit son droit*.
II était des lors fort répandu dans le monde et y portail»
de bal en bal et de concert en concert, une bienveillance
universelle que chacun lui rendait avec usure, et cet opti-
misme incorrigible, cette vitalitó toujours exuberante et
jeune, qui ne l'ont jamais quitté.
Au milieu de l’enivrant tourbillon et de frivolités qui eus-
scnl fini par le gaspillage de sa vie, un ami ou plutót un pi'»"
tecteur lui survint. C’était l’abbé de Rohan, l’abbé-duc,
comme on l’appelait, qui marié et ayant eu la douleur de voir
— 149 -

périr sous ses yeux sa jeune femme, dontla robe prit feu au
moment de se rendre á un bal, était entré dans les ordres et se
consacrait avec un tendre intérét á la jeunesse, et spéciale-
ment h la jeunesse mondaine. II avait remarqué les deux
jeunes de Melun aux catéchismes de Saint-Sulpice. II les at-
tira chez lui. Anatole, entré á l’école polytechnique, ne put
jouir que rarem ent de son hospitalité. Mais Armand, séduit
par sa bonté, ses maniéres et ses relations, devint son hóte
assidu, méme á la Campagne, dans son cháteau de Laroche-
Guyon, et á Besan<jon, quand l’abbé-duc eut été nommé arche-
véque de cetteville; c’est chez le d u cq u ’il fit la connaissance
de M. de Lamartine et surtout de M. de Montalembert, avec
lequel il resta toujours étroitement lié. II y rencontra aussi
quatre jeunes abbés prédestinés tous quatre á la pourpre
rornaine; c’étaient MM. de Bonald et Caverot, successivement
archevéques de Lyon, Gousset, archevéque de Reims, et de
Bonnechose, archevéque de Rouen.
II était difficile que, dans un pareil milieu, on ne fit pas
un peu de politique. La chute du tróne de Charles X fut pour
Armand une douleur privée en méme temps qu’un malheur
national. II assista, l’áme bouleversée, aux trois « glorieuses
J°urnées, » et raconte avec indignation dans ses Mómoires
Ißs excés qui les suivirent. Le peuple des barricades faisait
Payer eher la couronne a son élu ; il y eut des heures d ’o-
dieux asservissement, dont la monarchie de Juillet aurait
Vjulu pouvoir á tout prix, dans la suite, eflacer le souvenir.
Armand de Melun raconle :
H semblait que, chaqué fois que je venáis k Paris, j’y avais donné
rendez-vous au désordre de la rué; mes premiers pas ne manquaient
'’.Ul're 'le se heurter contre des tas do pavés. Un jour de carnaval,
alié me promener sur les boulevards, assez ému du bruit qui
r,-!pandu qu’ti Saint-Gerniain l’Auxerrois, autour du catafalque
^Uc Je Berry, dont on célébrait le service anniversaire, on avait
ePloyü le drapeau blanc aux cris de : « Vive Henri VI » Sur nía
e» javaiá rencontré des troupes de masques dégoütants, mais dont
i
— 150 -
néanmoins le costume et les propos se ressentaient plutót de l’esprit
de dévergondage que de l’esprit de révolte. Mais en descendant vers
la Seine, les paroles entendues étaient d’une autre nature, les visages
aper$us d’une autre physionomie. Quand j’arrivai au quai, je vis la
garde nationale qui, l’arme au pied, regardait avec indifférence un
spectacle qui se produisait sur le courant de la Seine. A la hauteur
de Notre-Dame, on voyait flotter sur le fleuve des livres, des meubles,
des ornements pontificaux. Une partie de la foule applaudissait hi-
deusement, l’autre gardait lo silence et semblait inquiéte de ce van-
dalisme sacrilége. Seule, une pauvre vieille femme levait les bras au
ciel et maudissait t\ haute voix la profanation et les profanateurs.
Du cóté de l’archevéché, le spectacle était dilTérent. Une fourmiliére
d’hommes en blouse, en veste, en habit, s’acharnait sur le monument;
elle courait du haut jusqu’en bas, arrachant les pierres, tordant les
barreaux de fer, se servant des poutres comme de béliers, et brisant
tout avec la puissance du feu ou de l’inondation. A chaqué instant on
entendait sonner les vitres des fenétres brisées ou arrachées et tom-
ber des pan# de murailles, tandis que des nuages de poussiére s’éle-
vaient comme la fumée d’un vaste incendie. Le mouvement, le
bruit, la destruction, ne connaissaient plus de cesse. Les démolisseurs
semblaient doués d’une force et d’une rage infernales. Rien ne résis-
tait k leurs coups, rien ne fatiguait leur fureur. Les masques, les
promeneurs, cette multitude oisive qui remplit Paris de sa curiosité,
avide de toute émotion extiaordinaire, faisaient cercle au tour de cette
scéne nouvelle, criant bravo aux coups les plus énergiques, accla-
mant les demolitions les plus impitoyables.
Pour moi, je frémissais en présence de ces débuts d’une révolution
qui, semblable á la premiére, s’essayait aux pierres avant d’en arri-
ver aux hommes. L’archevéaue dut se teñir caché jusqu’á ce qu’il
reparút auprés des cholériques de 1832, et de l’archevéché il ne resta
plus rien, hormis le souvenir d’une vengeance populairc que rien ne
justiüait et d’une violence stupide demeurée impunie.

Outre sa répugnance bien naturelle h servir un gouverne-


ment issu de lem eute, le jeune Armand avait un autre
motif d ’hésiter ä se choisir une carriére définitive. Sa foi reli-
gieuse, encore plus que sa foi politique, traversait une crise.
Dans la retraite de Baumetz etle calme qui succéda, comme
une reaction, aux agitations fiévreuses de 1830, des lectures
imprudentes réveillérent en lui les anciennes hésitations de
— lól —
ses maltres universitaires. II congut la résolution téméraire
d’arriver tout seul á la solution des difficultés. II passait des
jours et des nuits á lire et á réfléchir. Dogme, histoire,
morale, tout lui élait devenu sujet de doute et parfois de
ténébres et de négation.
Au milieu de cette tempóte, le souvenir du catéchisme de
Saint-Sulpice le preserva du naufrage.
De temps en temps, quand aprés avoir médité et discuté, avoir un
peu batí et beaucoup détruit, je voyais avec douleur mes convictions
par terre, alors j’allais cherclier dans un coin de ma bibliothéque un
petit livre vieux, usó, relié en pauvre parchemin. C’était le catéchisme
fiui m’avait servi a me préparer k ma premiére communion. J'en li-
sais quelques pages. J’y trouvais d’admirables solutions á mes pro-
blémes. Sous cette douce lumiére, l’ordre renaissait dans mon esprit,
la paix dans mon ame. Les idées que m’avait soufllées le mensonge
des livres s’évanouissaient comme des fantómes k la clarté du jour,
et cette heure de repos me payait déja le prix du sacrifice que ma
raison soumise venait de faire a la foi.
Enlin, un jour, je me dis : Malhcureux prisonnier, jusqu’á quand
1(?puiseras-tu k tourner dans ton cachot, sans en découvrir la porte ?
Malheureux voyageur, pourquoi ces courses de géant vers des nuages
lnsaisissables, puisque tu en reviens toujours k ton point de départ:
la croyance de ta mére et Texplication que le catéchisme te donne de
ce rBonde et de l’autre? Puisque tu es assuré d’en finir toujours par
la» n'est-il pas plus raisonnable de t'épargner la fatigue de ce voyage
eirculaire, et de t’arréter tout de suite la oú tu es certain d’aboutir ?
Je me le tins pour dit. Je ne renon^ai pas pour cela k mes études,
^ais mes Averies. Je me livrai k l’Évangile, en abandonnant la
prétention d’expliquer le monde autrement que lui.

J1 renonga done á étudier la religion dans ses contradic­


to r s , afín de Tétudier en elle-méme et dans ceux qui I’ont
expüquée. II la regarda désormais du dedans au dehors et
n°n plus du dehors au dedans, suivant cette belle compa­
riso n d'un vieux chrétien : « L’Église catholique ressemble
au* vitraux de ses cathédrales; vus du dehors, ils n ’offrent
Hue lignes bizarres et empálements inintelligibles; vus du
^ ‘dans, ils présentent le tableau le micux ordonné et le plus
— 152 —
lumineux. » Une autre remarque de M. de Melun est plus
judicieuse encore :
J’ai, depuis ces tristes jours, rencontré sur ma route plus d’une ob­
jection ; mais mes doutes n’ont jamais été que des nuages rapides,
parce que je m’en suis tenu & ce raisonnement: il ne s’agit pas de
prendre un c<5té du christianisme, une partie de sa doctrine, il íaut
en prendre l’ensemblc. Alors le doute n’est plus possible, et malgró
les inévitables obscurités qui tiennent á notre intelligence et á la na­
ture m£mc de l’objet de la foi, on arrive & trouver infailliblement
que la doctrine catholique est celle qui rópond le micux ú la raison
de l’hommc, que sa morale est celle qui répond le plus parfaitement
к la conscience de l’homme, et que sos promesses divines sont la plus
haute aspiration <lu coeur de l’homme. Ainsi résout-elle seule le pro-
bléme tout entier.

Une des premiéres récompenses de cette humilité de cceur


et de cette docilité d’esprit fut une lumiére pratique sur la
direction á donner át sa vie. Aprés plusieurs voyages pour se
distraire, en Suisse, aux bords du Rhin, en Hollande, il se
détermina á faire quelque chose d’utile et de suivi. La diffi­
c u l t était de savoir quoi. Ne voulant pas préter serm entau
régime de Juillet, il avaitrenoncé á la m agistrature et á la
diplomatic. II renonga également au barreau : la rectitude
de sa conscience ne put s’accommoder de la presque néces-
sité oíi se trouve l’avocat, s’il veut faire son chemin, de se
forger des convictions de commande et des émotions qu’il
n ’éprouve point. Restait une administration non politique et
toute nouvelle : celle des chemins de fer. Ses grandes rela­
tions lui firent trouver assez aisément une place d’adminis-
trateur dans une compagnie en création. Mais un jour il vit
partir du siége social un lourd paquet d’actions de la com­
pagnie « que le porteur avait ordre de remettre directement
et personnellement au chef du ministére des travaux publics
cbargé des chemins de fer, ou, en son absence, á sa femme,
mais á eux seuls, sans leur rien demander ni en rien rece-
voir. » M. de Melun comprit que ces actions étaient le prix
— 153 —
des complaisances de ce puissant personnage. II fut indigné
et renonga pour toujours aux sociétés industrielles.
Libre et suffisamment riche, pourquoi ne consacrerait-il
pas sa vie au bien public sans aucune attache officielle? II
observait de salon en salon, il cherchait, lorsque deux étoiles
lumineuses se levérent successivement ä son horizon et lui
montrérent la voie : ces étoiles furent la comtesse Swetchine
et la soeur Rosalie.
Devant M. de Melun, aimable et brillant causeur, s’o u -t
vraient les principaux salons du faubourg Saint-Germain.
Dans celui de Mm# de Duras, il rencontrait Mrao de Staél, Cha­
teaubriand, Talleyrand, Cuvier, V illem ain; dans celui de
M”* de Rauzan, il se lia avec deux artistes qui plus tard
«ntrérent dans les ordres : Liszt et Hermann, et méme un ins­
tant avec Eugene Sue, alors ardent royaliste (J) ; dans lc salon
de M,no de Circourt, il coudoyait M. Thiers et M. de Tocque-
ville; enfin, chez M”* la marquise d’Aguesseau, Px-osper Mé-
rimée et toute la redaction du Journal des Débats. « On y
donnait tous les vendredis des diners servís avec toutes les
recherches du gras le moins pénitent; mais toujours, sans
que j ’aie eu jamais ¿t le lui demander, la marquise faisait
servir pour moi un dlner maigre, du m aigre le plus strict,
quoique le plus recherché. »

(1) Eugénc Sue, sous 1'óUllage d'unc Tie a risto c ratiq u e e t l’éclal des dia·
roants dont il chargeait ses doigts, se» manches et sa cravate, cherchait,
¿crit M. de Melun, ä dissimuler l’obscurité d’un parvenu servi par la fortune,
- ’avais observé qu’il aimoit les enlrcticns philosophiques et religieux; c’étaiL
Par ce cólé qu’il s’était rapproché de moi. Aprés avoir commencé nos can­
a r ie s dans lc salon, nous les continuions ensuite dans la rue, jusqu'ii a
(lcmcure de Tun de nous; et il nous arrivait de reprendre plus d'unc fois,
chaque soir, la méme route en nous reconduisant allernativem ent d’une
Raison ä l’autre. Serré de prfes par les grands problémes religieux, M. Sue
finissait par se récuser, en allcguant que cela lui donnait le vertige : « C’est
Ur* abhnc sans fond, me disait-il alors, j ’en détourne la téte, sans quoi je la
Podráis. » Le malhcureux romancier lomba dans un autre abime plus re­
n ta b le , oil l’attirfcrent d’abord ses habitudes de Sardanapale, ensuite la
Passion de la populante.
— 154 —
Ce fut M”“ de Virieu qui présenta M. de Melun á Mmc Swet-
chine : « Vous me remercierez toute votre vie, lui dit-elle,
de vous avoir procuré une teile connaissance.» Cette prédic-
tion se réalisa dés la premiére entrevue, tant il trouva
Mme Swetchine supérieure á tout ce qu’il avait jusque-lá ren-
contré dans le monde.
On a beaucoup écrit sur cette femme rem arquable: « Entre
tant de juges divers, je ne sais, dit Mgr Baunard, s’il est
personne qui l’apprécie mieux que M. de Melun. »
Comme tout le monde d’abord, celui-ci admirait dans la comtesse
russe cette intelligence large, élevée et cultivée, voyant et touchant
les choses par le cuté supérieur; un peu vague, cependant, parce
qu’elle était nourrie de sentiments plus que de science, prenant de
belles impressions pour de fortes raisons. En elle, Armand de Melun
aimait surtout le cceur, et, parrai les dons du coeur, cette bienveil-
lance infatigable, cette attention et « cet elTort continuel, comme il
dit, pour écarter du chemin des personnes aimées les plus petites
pierres, pour leur faciliter la vie et Fembellir, pour trouver ce qui
pourrait leur procurer a la fois du bien et du plaisir. » Par-dessus
tout, il s’édifiait de la religion profonde de cette grande chrétienne
« qui, par son complot détachcment de ce monde, par son abandon
tranquille á la volonté de Dieu, appartenait déjá au ciel avant que
d'y entrer. » Mais il ne fait pas non plus ditticulté d’avouer que sur
cette religion lumineuse et douce, « il y avait une teinte, une ombre
de gallicanisme, car elle était devenue catholique bien plus en lisant
Fhistoire de Fleury qu’en écoutant la grande voix de Joseph de
Maistre. Personne n’était plus qu’elle attachó a Tautorité de l’Église
et du souverain Pontife; mais, en matiére religieuse, elle avait trop
vu, en Russie, les résultats de Tintervention directe de la volonté
souveraine ou de la loi sur les croyanees; elle avait trop vu Taction
funeste du servage sur la dignité et la moralité humaines, pour ne
pas regarder comme le plus grand des dangers la foi légale et les
opinions par ordonnance (1). »

Le salon de Mmc Swetchine fut quelque temps le plus á la


mode de tout Paris. Outre plusieurs célébrités qu’il avait
rencontrées ailleurs : Chateaubriand, Montalembert et d’au-

(1) Le Vicomte de Melun , p a r M gr B a u n a rd , p. 90.


— 153 —
tres, M. de Melun y fit de nouvelles connaissances : le comte
de Falloux, dom Guéranger, de Genoude, Bautain, et surtout
l’abbé Lacordaire. II avait vingt-huit ans lorsqu’il entra en
relationsavec Mm0 Swetchine, qui, elle-méme, en avait un peu
plus de cinquante. II lui montrait la confiance et 1’alTection
d’un fils, et depuis 183ij il ne fit jamais rien sans la con-
sulter. Elle, dans ce jeune homme résolu au bien, quoique
incertain encore sur les meilleurs moyens de le faire, elle
reconnut un ouvrier volontaire de la vérité, entre les mains
duquel il fallait mettre au plus tót les instruments de son
travail. G’est ce qu'elle fit en l’adressant á son tour á une
autre conseillére.
Ce fut dans le courant de l’hiver de 1837 á 1838 qu’elle lui
demanda s’il connaissait la soeur Rosalie, qui, « danslepauvre
quartier Saint-Médard, était devenue la providence de tous
les malheureux et y exer?ait l’empire de la charité. » II lui
dit que non. Chose étonnante, jusque-lá il n ’avait jamais
visité un pauvre. II donnait volontiers un sou k ceux qui lui
tendaient la main dans la rue, mais pour le reste il s’en
reniettait au bureau de bienfaisance. Mm0 Swetchine lui donna
une lettre pour la soeur Rosalie, dont il eut quelque peine á
découvrir la maison au fond de la toute petite rue de l’Epée
de Bois. Presque aussi bien accueilli que s’il eút été pauvre,
M. de Melun ful mis ú l’épreuve des le premier jour. La soeur
Rosalie l’avait pris pour un de ces amateurs que la curiosité
inspire plus que la foi et qui ensuite se retirent á la vue des
réalités repoussantes. Elle lui m it dans la main quelques
bons de pain, de bois et de viande, lui donna une de ses reli-
gieuses pour guide et l’cnvoya tenter un apprentissage. Mais
passons ici la plume á l’aimable apprenti; laissons-le ra-
conter lui-méme sa premiére entrevue avec la misére.
Sur un lit sans mátelas ct sous une mince et sale couverture était
couché un pauvre homme encore jeune, íi la face bléme, aux pom-
fliettes rouges, respirant ü grand’peinc et que dévorait une fiévre ar-
— 15G —
dente, conséquence d’une fluxión de poitrine arrivée k sa demióre
période; autour de son lit trois petits enfants jouant et pleurant,
tandis que sa femme á l’air maussade, & la figure renfrognée, se la-
mentait sur son abandon et accusait de sa misére la maladie du
raourant. Gelui-ci était un ouvrier laborieux et intelligent, qui jus-
qu'ici avait fait vivre tant bien que mal sa petite famille; mais la
maladie avait absorbé ses modestes épargnes. Le médecin envoyé par
la soeur Rosalie venait de déclarer k la pauvre jeune mére qu’il n’y
avait pas grand’chose k faire; quant au malade, il me tendit la
main et sembla, de son regard triste et doux, vouloir me dire un der­
nier adieu.
J’étais fort ému. Surmontant mon émotion pour ne pas ajouter á
son découragement, je pris une chaise et m’assis prés de son lit. Je
rn’approchai ensuite de ce pauvre souiTrant et, lui soulevant la töte,
je le conjurai d’avoir confiance en Dieu. Aprés quoi, m’emparant de
la tasse placée k son chevet, je lui fis boire une potion que depuis le
matin il avait refusée. Dés lors il devint plus calme. J’en profitai
pour adresser á sa femme quelques mots de bienveillance et d’es-
poir. Elle pleura et s’excusa de la mauvaise humeur qu’elle venait
de montrer. Je jouai un instant avec les petits enfants, mis mes bons
sur la cheminée, y joignis quelques piéces de monnaie, et serrai af-
fectueusement la main de mon malade, Tassurant que, moyennaut
de Ténergie et de bons soins, il se tirerait d’afTaire. Je finis par la
promesse de revenir bientöt. J'engageai de nouveau la femme k pren­
dre courage, ce qu’elle me prorait. Les enfants voulurent embrasser
le monsieur, et quand je franchis le seuil de cette pauvre famille, je
fus bien recompensé par le regard de reconnaissance dont, ti défaut
de paroles, le malade consolé accompagna mon départ....
.... On apprendra peut-étre avec intérét qu’il revint k la santé; jele
retrouvai k quelques jours de la, renaissant k Tespérance, r e n a is sa n t
k la fo i; la guérison de l’äme prépara cello du corps. Nous nous oc­
cupancies alors de lui trouver de l’ouvrage. Je l’établis concierge dans
une bonne maison et il devint par la suite Thumble auxiliaire de
notre (Euvre de la m iséricorde.... II mourut pendant une de mes ab­
sences de Paris. Ses derniéres paroles furent un romerciement pour la
soeur Rosalie et pour moi; et parmi tant de misérables que je vis de­
puis, jamais je n’oubliai le premier que j’avais eule bonheur de visiter.

Dans cette excursion d’essai sur le domaine qui bicntót


deviendra le sien, M. de .Melun rencontra ensuite une pauvre
vieille dont la résignation et l’esprit de foi et de priére dé-
— 157 —
passaient encore le dénuement, pourtant bien profond. « Je
la quittai, dit-il, avec plus d’édification quede pitié; j ’étais
plus disposé á l’envier qu’á la plaindre. » Quand, de retour
dans la maison de l’Épée de Bois, il rendit compte de ce qu’il
avait observé, la bonne soeur l’écouta avec une attention
mélée d’un peu d’étonnement et de beaucoup de joie. Elle
comprit que ce n’était point un simple amateur que Dieu
lui envoyait comme auxiliaire, et afin d ’achever l’épreuve
d’initiation, elle lui demanda d’écrire un lettre de recom-
mandation á un maire, d’apostiller une pétition au directeur
général des postes, une autre au directeur des tabacs, de
faire parvenir une supplique á un ministre. Le débutant s’y
préta de bonne grátce et s’en retourna chez lui doucement
ému et bien décidé á ne point s’en teñir la.
En effet, pas une semaine ne s’écoula depuis sans le ranie-
ner une ou plusieurs fois á l’école de la soeur Rosalie, qui á
son tour le conduisit á une école plus haute, celle de saint
Vincent de Paul, á une plus haute encore, celle du divin
coeur de Jésus, source de toute miséricorde et de tout pur
amour. II lut, il aima, il comprit la Vie de saint Vincent,
que lui préta la bonne soeur, et les Élévahons de Bossuet sur
les mystercs, que lui donna Mra# Swetchine. II écrivait t\
celle-ci :
Que Dieu est bon! Ce n’était pas assez de m’avoir ralTermi dans la
vérité, nialgró les ténébres et l’orgueil d’un esprit trop épris d’indé-
pendance; Dieu m’envoie vos conseils, la soeur Rosalie et saint Vin­
cent de Paul, pour m’apprendre fi mettre en oeuvre les lumiéres que
j ai trouvées dans l’Évangile. Jusqu’ici j’entendais secrétement en
nioi un reproche d’inaction qui me faisait craindre de n’étre qu’un
homme de théorie, n’ayant qu’une charité sans oeuvres charitables,
comme serait une religion sans cuite et sans pratique. Aujourd’hui,
) ai senti que la charité doit avoir son cuite comme la íoi, et que l’ob-
jet de ce cuite est la misére du pauvre. Aussi ai-je résolu de mettre
au service de mes fréres tout ce que i’ai de force et de temps.

Cette lettre est un program m e; celui qui le tracait avait


- 158 —
trente ans; toulc sa vie se passer a á le remplir. II commen?a
par les soins á l’enfance, sur la proposition d’un ami, M. Wil­
son, rencontré chez Mmo Swetchine.
L’ceuvre des Amis de l’enfance, qui depuis a pris une si grande ex­
tension, était alors bien modeste. Fondúc en 1828 par un pauvre petit
Jibraire du quai des Augustins, elle tenait ses séances dans une
humble boutique. Le soir, á la lueur de deux chandelles, une dizaine
de jeunes gens, réunis autour d’une table, discutaient, sous la prési-
dence du libraire, sur l’admission par 1’oBUvre d’un ou deux orphe-
lins, que nous placions á prix róduits dans de pauvres établissements
et dont la mére de notre president raccommodait les pantalons.

L’entrée du vicomte de Melun dans la petite société fut le


signal de son développernent. Esprit essentiellement organi-
sateur, i¡ domóla promptement les points faibles. Les admis­
sions d’enfanls furent assujetties á des regles plus súres, leur
conduite á l’école et á l’atelier fut suivie de plus prés; les
ressources disponibles furent développées et s’élevérent jus-
qu’á quarante mille francs. II contribua en méme temps á
fonder une colonie agricole pour les orphelins au Mesnil-
Saint-Firmin, prés Breteuil; et plus encore á retirer des
grilles des usuriers juifs la grande et belle maison de Saint-
Nicolas, rué de Vaugirard, qu’une administration plus géné-
reuse que prévoyante avait mise en péril. A force de démar-
clies, il parvint á en faire remettre la propriété á l’arche-
véché de Paris, et la direction aux Fréres des Écoles chré-
tiennes. Ce ne lut pas sans peine : « Saint-Nicolas ne va pas
trop mal, écrivait-il avec beaucoup d’esprit, mais les finances
clochent toujours. J ’ai peur que les juifs ne soient encore
longtemps les seuls actionnaircs de l’établissement. Mgr de
Berverger n’en continuera pas moins de bútir en se promet-
tant d’admirables économies, jusqu'ou jour oü il se trouvera
complétement ruiné, une heure avant de íaire fortune. » Au-
jourd’hui l’oeuvre de Saint-Nicolas pusséde trois maisons et
éléve un nombre total de deux á trois mille enfants.
— 159 —
Aprés les oeuvres d’éducation de la classe ouvriére, ce
furent celles des malades et des vieillards qui solliciterent
Tactivité du charitable gentilhomme. II s’effraya d'abord;
mais Mmo Swetchine ne lui permit pas de s’arréter en che-
min; elle lui écrivait le 2 décembre 1838 :
Cumulez, cumulez le plus d'ceuvres possible. Recueillez le plus de
gar$ons, le plus de petites filies que vous pourrez, sans oublier la rué
Moulletard. Ne repoussez jamais ríen et vous suílirez á tout. II n'est
pas clairement démontró que nous fassions assez bien une oeuvre
unique pour que nous refusions de nous méler á toutes celles qui
viennent nous chercher. Je regarde la spécialité comme un grand
honneur, mais comme tous les honneurs du monde, il faut que Dieu
nous le défére. A nous, sans doute, de ne nous considérer que comme
fretin devant lui, mais á lui toute libertó de nous faire, s’il ledaigne,
brochets ou méme baleines.

Les satisfactions du coour n’étaient déjá plus les seuls ni


méme les principaux mobiles du vicomte de Melun. II s’éle-
vait á la philosophie de la charité et écrivait á son frére :
Mon cher Anatole, la paix sociale future sera l'oeuvre de la charité,
a la condition que la charité elle-méme aura soin de se dégager do
tout alliage terrestre.... II faut á tout prix créer un terrain oú tout le
monde puisse s’entendre et se rencontrer, oú la guerre passée s’oublie
dans Texercice commun de la charité. Sans cela, nous nous isolerons
de plus en plus.... Les ceuvres seront dénoncées comme choses légiti-
nústes, nous resterons hors la loi commune, et le catholicisme ne sera
plus regardó que comme une secte á part, ay ant ses idéas, son action,
son influence entiérement exclusive, dés lors trés limitée; tandis que
sur le terrain déla charité chrétienne, nous appellerons tout le monde,
Qous mettrons en présence ce qui se fera de bien partout, et les
hommes rapprochés, & Tappel que nous leur ferons, oublieront nos
divisions pour n'apercevoir plus que notre dévouement.

Au retour d'un pelerinage á Rome, le vicomte de Mclun


^jouta á ses oeuvres premiéres celle des Pauvres malades ,
fondée jadis par saint Vincent de Paul et qui avait, comme
tent d’autres, sombré pendant la Involution; celle du pa­
tronage des servantes renvoyéesou sans placo, qu’il fondado
— ICO —

concert avec M. de Corm enin; celie, plus belle encore et


plus difficile, qui existait déjá sous le nom á’OEuvre de la
miséricorde, et qui avait pour but de secourir les pauvres
honteux. M. de Melun en íut le secrétaire jusqu’á la fin de
sa vie. Sa délicatesse pour les pauvres qui avaient connu l’ai-
sance était sans bornes; pendant un grand nombre d'années,
toutes ses journées commencérent par deux ou trois heures
d’audience qui leur étaient réservées. II n ’admettait aucun
témoin, pas méme dans le voisinage, tant il craignait de les
humilier. II poussait avec eux le respect jusqu’á la timidité,
á tel point qu’il lui arrivait de rentrer de ses visites chez cux
sans avoir osé leur remetlre son aumóne; il la leur renvoyait
le lendemain par une autre personne. Son vif regret était
d’étre obligó de compter avec les ressources de l’oeuvre; mais
souvent la Providence venait au secours de l’adm inistrateur.
Un soir, il avait dil éconduire un pauvre maltre de pension
ruiné qui, á la veille de se voir chassé de son logement,
demandait qu”on payát pour lui un fatal billel á ordre de
cinq cents francs. La caisse de l’oeuvre était vide. Mais le soir,
en rentrant chez lui, Melun trouva une lettre sans signature
contenant un billet de cinq cents francs avec cette seule in­
dication : « Pour sauver une lamille de pauvres honteux,
en lui demandant ses priéres pour deux enfants malades. »
En 1842, il créa le Comité des oeuvres, ou comité central
de toutes les ceuvres de Paris appartenant soit á la charité
privée, soit á la bienfaisance administrative. Dans les réu-
nions, qui se tenaient réguliéremenl, on mettait en commun
des idees et surtout des renseignements, on démasquait les
faux pauvres qui font tort aux vrais, on échangeait les re­
venus de l’un contre la bonne volonté de l’autre, et il en
sortait toujours quelque amélioration. Le cabinet de M. de
Melun devint peu á peu le centre d’une administration véri-
table et trés étendue. Chaqué famille assistée ou signalée
comme méritant de l’étre avait lá son nom, son adresse et
— 161 —
son dossier. Dés lors, une infinité de personnes bienfaisantes
prirent l'habitude de s’adresser á lui. La reine Marie-Aniélie,
entre autres, le consultait sur toutes les sollicitations impor­
tantes et ne se pronongait qu’aprés avoir eu son avis par
écrit. Le précepteur du due d'Aumale lui envoyait aussi
tous les mois, avec priére de l’annoter, une liste des sollici-
teurs qu’attirait la réputation de richesse du jeune prince.
Cetle liste était accompagnée du chiffre de secours accordés,
sur celle du mois précédent, á ceux que M. de Melun avait
cru devoir recommander. Ce furent ses seuls rapports avec
la famille d’Orléans pendant qu’elle régna. « Je ne vis ja­
mais, dit-il, aucun de ses membres en personne; mais je
n’éprouvais non plus aucune répugnance á mettre á la dispo­
sition de leur charité ce que je ne refusais á la charité de
personne; et ríen ne me parut plus naturel et plus d’accord
avec mes principes que de donner le méme jour des réponses
aux questions de M. Trognon pour la reine des Franjáis, et á
celles de M. de Pastoret pour le due de Bordeaux. »
Eclairé par l’expérience et amené progressivement á pré-
fórer la surveillance des enfants dans le monde á l’adoption
complete et á une education en serre chaude qui les prepare
mal aux périls de la liberté, M. de Melun fonda, en 1842, le
Patronage des apprentis. L’ceuvre consiste á réunir, dans
une maison de Fréres, les anciens éléves dispersés par l’ap-
Prentissage; chaqué dimanche messe et autres offices, ins­
truction religieuse, lecture, je u x ; chaqué semestre, distri­
bution de récompenses; de temps en temps, fétes musicales,
Üttéraires ou dramaliques, pélerinages en commun ; chaqué
année, retraite préparaloire á la communion pascale; enfin
visites et secours en cas dem aladie; tels sont les bienfaits
de ce patronage, dont M. de Melun, nominé président, fit
bientót l’objet privilégié de sa sollicitude, et qu’il compléta
en 1851 f avec le concours de la soeur Rosalie et de ses com-
Pagncs, par une institution analogue pour les »eunes ou-
CRANDS ClinfcTIENS. II
— 162 —
vricres. La plupart des villcs de France imitérent ces crea­
tions fécondes.
En méme temps, M. de Melun fondait une revue, les An­
nates de la Charité, et une société nouvelle, celle d 'Éeonomie
charitable , dans le but d’étudier ce qu’il peut y avoir de
pratique dans le socialisme, de rechercher tous les moyens
propres á dim inuer la misére, ä faciliter le travail, á opérer
la reconciliation des classes. II présida cette société pendant
douze ans, avec le concours des économistes les plus distin-
gués, MM. Amédée Thayer, Marbeau, le barón de Watteville,
le vicomte de Lambel, le vicomte de Falloux, Villermé, Or­
tolan, etc., et il n’est pas un probléme social que ces hommes
d’initiative et de bien n’aient examiné á fond. Le premier
travail qui en sortit, sous la signature de M. de Melun, fut
un Rapport sur les enfants dans les manufactures. En void
les conclusions : Pas d’enfants travaillant dans les manufac­
tures avant neuf ans, et pour eux jamais plus de six heures
de travail; repos obligatoire les dimanches et fétes; école
obligatoire jusqu’á quatorze a n s ; séparation des gar?ons et
des filies. C’est tout un projet de loi. « Sans doute, ajoutait-
il, ces améliorations pourront loser quelques intéréls privés,
mais point de réformes sans sacrifices; et aprés tout, ce n’est
pas l’industrie qu’il s’agit de protéger contre la faiblesse des
enfants, mais les enfants contre les exigences de l’industrie!»
Ce mémoire fut suivi d ’un autre, adressé aux Cham bres,
sur Quelques questions de charité publique, dont les prin­
cipales étaien t: la condition des enfants trouvés, la loi contre
la mendicité, l’exagération du taux d’intérét des monts-de-
piété, et l’exploitation des enfants par la cupidité indus­
trielle.
Le pouvoir commen^ait á compter avec ces savants extra-
officiels qui élaboraient ainsi pacifiquement les problémes
sociaux. La Chambre des pairs recommandait aux ministres,
avec de grands éloges, le Mémoire que nous venons de men-
— 1C3 —
tionner et appelait son auteur devant une commission spé-
ciale d’examen. Le m inistre de rin térieu r allait avec lui
visiter la colonie agricole de Saint-Mesmin. M. Molé le
proposait á l’Académie des sciences morales et politiques, et,
succés plusapprécié, une réunion internationale, á Bnixelles,
applaudissait le président de la Société d ’économie chari­
table et ses idées; á son instigation, elle se constituait en so­
ciété internationale de charité. Tout á coup la chute de l’édi-
fice politique élevé en 1830 vint ajourner tous ces projets, ou
Pour mieux direleur ouvrir de nouveaux horizons.
Enthousiaste, sincére, honnéte á ses débuts, la jeune Répu-
blique de 1848 souriait á la religion comrae au socialisme.
M. de Melun m it á profit la bienveillance officielle pour fonder,
avec l’aide de Mra“ de Lamartine, Garnier-Pagés, Marie et
quelques autres, l’ceuvre de l’Adoption des families, consis­
tent ii faire patronner les families pauvres par les families
fiches; pour essayer de coloniser l’Algérie en y envoyant les
Parisiens sans ressources; pour tenter une réorganisation
genérale de l’Assistance publique; enfin pour secourir, avec
1 aide des conférences de Saint-Vincent de Paul, les insurgés
de juin qui, vaincus et farouches, mouraient de leurs bles-
sures et de misére, au fond des caves ou des galetas des quar­
te rs excentriques, et n ’osaient se fier á leurs voisins de peur
d étre dénoncés.
Mais déjá la mobile opinion publique commen<jait á se
déprendre de la charité par crainte du socialisme, en méme
temps qu’elle se déprenait de la liberté par horreur de l’a-
Harchie. Le prince Louis-Napoléon briguait la présidence de
a République; il donnait des gagos ä toutes les opinions en
Proportion de l’influence électorale qu'il supposait ä chacune
d ®Hes. Apprenant que le directeur de tant d’ceuvres popu-
aires ne ]u¡ ¿ta¡t pas favorable, il lui fit proposer une en-
^rcvue qui, longtempséludee, eut lieu un soir dans la maison
UH anii commun. M. de Melun va nous la raconter :
— ICi —
Jetáis soul dans un petit salon; je vis cntror un homme qu’a son
accent guttural et k sa tournure j’aurais pris pour un Allemand.
C’était le prince. II me presenta la main, me fit asseoir, me remercia
de m’étre rendu á son invitation. Puis, entrant en matiure, il me dit
qu’ayant la mt*me inclination que moi pour le bonheur du peuple et
pouvant étre appelé k un poste qui lui permettrait de le servir, il at-
tachait un grand prix k se mettre en rapport avec les hommes de
charité, et aussi a dissiper les préventions qui pouvaient exister
entre ces hommes et lui. 11 m’invita done, du ton le plus aisé, á lui
adresser toutes les questions qui pouvaient m’intéresser....
Je lui en posai trois : la premiére, religieuse, a laquelle le prince
répondit par la promesse la plus nette de la liberté d’enseignement; la
seconde, politique, qui amena de la part du prince la promesse d’un
gouvernement d’ordre, ayant pour garautie 1’appel de M. de Falloux
á un ministere; la troisienie, sociale.
— Vous savez, lui dis-je, comment on se divise sur la meilleure
maniére de pourvoir aux intéréts des ouvriers et des nécessiteux. Les
uns veulent que l’État se mette k la place des individus pour se íaire
le dispensateur du travail, du salaire, de l’assistance et méme de
la propriété. Les autres, laissant á chacun le droit et le devoir de se
tirer d’aflfaire, veulent que l'État se désintéresse de la question du
pauvre, de l’ouvrier, du patron et du propriétaire. En un mot, les uns
veulent que l’État fasse tout, les autres qu’il ne fasse rien : a qui
donnerez-vous raison ?
— Ni aux uns ni aux autres, dit le prince en souriant; je me tien-
arai éloigné du socialisme, qui supprime la liberté et remet tout aux
mains de la société, et de cet égoisme qui se désintéresse de tout pour
laisser k chacun la responsabilité de sa subsistance. En comptant
principalement sur la charité privée pour combattre la misére, je re­
comíais á l’État le devoir de favoriser les CBuvres de bienfaisance, et
de suppléer k ce que la charité individuelle ne peut réaliser.

M. de Melun, qui avait lu les écrits composés par le prince


dans sa prison de Ham, comprit que le désir de n’eflarou-
cher personne aux abords du scrutin le faisait renoncer
á beaucoup de chiméres. En dépit de ses craintes, trop jus­
tifie s plus tard, que cette sagesse ne fútque de circonstance,
il se déclara satisfait des explications données. II allait se
retirer quand une autre question se presenta á son e s p rit:
celle de la politique extérieure.
— 1C3 -
Dans la situation présente de la France, république enclavée entro
des monarchies, la tentation pourrait, dit-il, venir au gouvernement
de faire la guerre a celles-ci, afin de gagner Talliance des peuples ja-
loux de leur indépendance. Les souvenirs du regne de votre oncle,
encore si populaires, ne vous sembleront-ils pas une invitation ¿i
suivre son exemple?
— Je vous remercie de me donner Toccasion de vous diré sur ce
point ma pensée tout entiére. Oui, mon oncle a fait la guerre, il Pa
faite glorieusement; il Ta trop faite peut-étre. Mais les temps sont
changos. Quant á moi, je vous déclare qu’aujourd’hui ce serait un
crime d’entralner la France sur les champs do bataille. C’est la paix
qu’il lui faut, et si je la gouverne, c’est la paix que je lui donnerai
certainement.
Telle fut, en résumé, notre conversation, qui dura prés d'une
heure, et dont le prince fit á lui seul presque tous les frais. Elle se
termina, de sa part, par de nouvoaux remerciements et Pexpression
do Tesp Tanco quo, s’il devonait president, je lui pnltcrais mon con­
tours pour réaliser le bien que nous désirions tous deux.
Pendant cet entretien, le bruit s’était répandu que le prince était
dans la maison. En descendant Pescalier, je trouvai la foule pressée
dans les rues adjacentes; la cour elle-momo était euvahie par les cu-
rieux. Je tächai de me glissor dans celte multitude sans étre remar­
qué, et je me híltai de regagner ma demeure.
En sortant de lá, j’écrivis á mon frero : « Tu le vois, le prince
m’a fait le plus séduisant accueil; il a satisfait k toutes mes ques­
tions, il m’a laissé entrevoir une place k sa cour, et cepondant je ne
voterai pas pour lui. *

M. de Melun se rappelait les aventures des Romagnes, de


Strasbourg et de Boulogne. Mais de quel poids peuvent peser,
dans la balance du suffrage universe!, les raisons qui por-
tent un homme sage ä donner ou á refuser sa confiance?
Louis-Napoléon fut élu president par cinq millions cinq cent
rnille suffrages. II était le « neveu de son oncle, » la foule ne
lui en demanda it pas da vantage.
Toutefois, comme il était encore loin du but convoité, les
engagements pris ne pouvaient étre de sitót mis de cóté. II y
eut done une période d’oscillalions entre l'Église et la Révo-
lution, entre le bien et le mal, dons laquelle le bien finissait
— ICG —
toujours par l’emporter, et dont les catholiques profitérent
pour établir la liberté d’enseignement. A cette grande oeuvre,
sous l’inspiration de MM. de Falloux et de Montalembert,
ses amis, M. de Melun prit une large part, comme membre
de la commission préparatoire.
II fut élu député d’llle-et-Vilaine sans avoir fait aucune
démarche personnelle. Son frére l’était pareillement dans le
Nord. L’un et l’autre n ’avaient ambitionné ce mandat que
dans l’intérét du pauvre p eu p le,« dont on s’occupe quand on
en a peur et que l’on se hále d’oublier dés que la peur est
passée; ® ce sont les expressions d’une lettre d’Armand a
M. de Falloux. Armand fut done á l’Assemblée, comme par­
tout, le représentant de la charité et il y remplit un róle con-
sidérable, notamment dans la confection des lois sur les loge-
ments insalubres, sur les caisses de retraite, sur les sociétés
de secours -mutuels, sur l’éducation et le patronage des
jeunes détenus, sur le mariage des indigents, sur l’assistance
judiciaire, loisqui subsistent encore aujourd’hui. Nous avons
noté déjá la part qu'il prit á la loi d’enseignement. Cette con-
quéte fut un immense bieníait, malgré les doléances pas-
sionnées de Louis Veuillot, qui réclamait davantage, et de
MM. Cousin, Victor Hugo et quelques autres, qui ne vou-
laient rien concéder á la liberté, parce que derriére la liberté
ils voyaient l’Église.
Une revolution nouvelle balaya, avant leur compléte éclo-
sion, d’autres projets de lois inspirés á l’Assemblée législa-
tive par l’infdtigable ami des malheureux. Le 2 décembre
au matin, aprés étre resté jusqu’á m inuit en conférence avec
les presidents des sociétés ouvriéres de secours mutuels, il
apprit le coup d’État. II raconte :

Je fus informé en mCme temps que l’Assemblée violemment dis-


soute et expulsée du Palais-Bourbon se réunissait u la mairie du
X« arrondissement. Nous ne primes, mon frére et moi, que le temps
d’embrasser notre mére et nos soeurs, et nous nous rendimos en hflt«
- 107 —
ii la raairie, oü M. Cocliin, alors un des adjoints, se tenait sur le per-
ron et servait d’introducteur. Nous y trouvumes Vitet, Benoist d’Azy,
Berryer, de Falloux, les principaux chefs des conservateurs et des
députés de toutes nuances, dans un état de grande exaspération.
L’indignation redoubla quand nous apprlmes que Ghangarnier, La-
moriciere, Bedeau, Cavaignac, dont on appréhendait l’ascendant sur
l’armée, avaicnt été arrétés secrétement dans la nuit et enlevés dans
leur lit sans avoir pu se défendre. Les questeurs de l’Assemblée
avaient eu le méme sort. II n’y avait que son président, Thonorable
M. Dupin, qui, par une exception achetée trop eher, avait été laissé
dans son appartement du Palais-Bourbon, avec toute liberté de sortir
tranquilleinent.
Gepondant, tandisque nous déclarions le généralOudinot comman­
dant en chef de la force armée, et que nous rédigions une protesta­
tion qui mettait hors la loi le président de la république, un bataillon
de chasseurs avait envahi la cour de la mairie et occupé les issues
de la salle de notre reunion. La foule s’était amassée; les uns, plus
nombreux, criaient: « Vive Napoléon! » les autres : « Vive l’Assem-
blée! » La plupart riaient de nous voir pris dans la souriciére. Berryer
essaya de haranguer, par la fenétre, cette multitude curieuse; sa
voix n’eut pas d’écho. Nous comprimes que la partie était perdue
pour nous.

Us passerent deux jours au donjon de Vincennes, puis on


•es relácha. Le vicomtc Armand s’empressa d’écrire á l’évé-
que de Rennes qu’il renon^ail á la polilique et rel'usait toute
candidature ultérieure, afin de retourner tout entier aux
chéres ceuvres qui étaient sa vocation véritable.
II y fit sa rentrée par la fondation du Patronage des jeunes
ouvriéres, ceuvre íéconde, dont il eut la joie d’écrire dans
eses Mémoires, un an avant sa mort : « Aujourd'hui, onz
mille jcunes filies sont patronnées; plusieurs ont donné des
exemples de vertu héroíques. En vain, l’air de Paris essaie-
t-il d’empoisonner tout ce qui le respire; g ráceá la protec­
tion surhumaine du patronage, il y a encore des Daniels
dans cette iusse aux lions, des anges dans cette fournaise
°ü brille le feu de l’enfer. »
Le nouveau gouvernement n ’avait cependant pas renoncé
— 1(38 -
á conquérir M. de Melun. Un jour du mois de mars 1852,
une invitation á diner á l’ÉIysée lui arriva, par Tintermé-
diaire de Mgr Sibour, archevéque de Paris. II crut d abord á
une méprise. Mais larchevéque lui donna, non sans quelque
embarras, Im plication de l’énigme. L’invitation était trés
sérieuse; le prince-président voulait le consulter sur l’ins-
titution des sociétés de secours mutuels; il s’agissait de l’in-
térét des malheureux, c’eút été une faute de ne pas répondre
aux bonnes dispositions du nouveau pouvoir; bref, l’arche-
véque s’était porté garant de son acceptation. M. de Melun
ne crut pas pouvoir donner un démenti á la parole du prélat,
et ils se rendirent ensemble á TÉlysée. C’était un mercredi
de caréme.
A notre entrée, racontc M. de Melun, le prince salua profondément
Tarchevéque, pui9 vint á moi, me tendit la main, me remercia d’avoir
accepté et m'exprima le regret d’avoir été si longtemps sans me voir.
Je m’inclinai, et Ton passa dans la salle & manger. Contrairement
aux craintes de Mgr Sibour, qui m’avait dit en route qu’il se con ten-
terait de pain et de fromage si Ton servait en gras, le maigre le plus
somptueux, mais le plus absolu, régnait sur la table.
Persigny, ministre de rintérieur, prés duquel j’étais placé, ne cessa
de me parler de mes oeuvres, de mes propositions charitables k l'As-
semblée, en m’assurant que je manquais la Chambre des députés.
11 finit par cette apostrophe assez inattendue : « Dites-moi, cher
monsieur de Melun, dansquel départementvoulez-vous étre nommé?—
Monsieur le ministre, lui répondis-je en riant, k ma premiére députa-
tion j*ai rempli mon devoir, et vous m'avez mis k Vincennes; k la
deuxiéme j’agirais de méme, et vous pourriez me faire pendre; j’aime
mieux ne pas en courir la chance. »
Aprés le diner, le prince-président nous précéda dans un petit ca­
binet éclairé par deux candélabres placés sur une table, autour de
laquelle il nous invita i\ prendre place, en faisantasseoir Tarchevéque
á sa droite. Ensuite il ouvrit la séance par un des plus longs dis-
cours que je lui aie entendu prononcer.

Du reste, il faut étre juste, ce prince qui, avant la fin de


lannúe, devait étre Napoleon III, fit constamment des projets
sincéres, quoique non désintéressés, pour le bien du peuplc;
- 160 —
l’histoire ne doit pas oublier que la bonté, poussée quelquefois
jusqu’á la faiblesse, fut un des traits distinctifs de cette figure
si complexe.
II parla de la nécessité de faire quelque chose pour le
peuple, du danger des systémes économiques, du bienfait
du secours mutuel assistant le pauvre par ses propres res-
sources, et lui donnant á la fois le mérite dé la prévoyance
et l’aide des membres honoraires qui versaient des cotisa-
tions sans avoir eux-mémes besoin de secours. II finit par
declarer qu’il cherchait le moyen pratique de faire pénétrer
la mutualité jusque dans les moindres villages de France.
Aprés lui, Persigny développa cette idée, fort simple en
apparence, qu’il n’y avait qu’á décréter qu’une société de
secours mutuels serait établie dans chaqué commune, sous
la présidcnce du maire, et que tous les habitants en feraient
partie, les ouvriers comme participants, les propriétaires
comme membres honoraires. M. Rouher et les autres assis­
tants parurent accepter cette idée. M. de Melun, interrogé á
son tour, n’hésita pas á déclarer que c’était lá du socialisme
d’État, rendant obligatoire la prévoyance des ouvriers et la
charité des propriétaires. II réclama pour les sociétés une
•situation qui leur permit de vivre honorablement, librement,
á l’abri des caprices de l’autorité; il fallait seulement qu’elles
eussent la personnalité civile et le droit de recevoir et de
posséder.
Le prince écouta avec une grande attention, tout en fu-
roant une cigarette qu’il avait allumée á l’un des candélabres.
Vers onze heures, il congédia les assistants en leur annon-
Qant qu’il se rendait á l’Opéra. Le lendemain, M. Rouher fut
chargé de rédiger le projet de concert avec M. de Melun.
Celui-ci, non sans avoir, au préalable, stipulé que son con-
cours serait purement charitable et ne le conduirait ni au
Sénat ni á aucune place officielle, se m it résolument á
1oeuvre; mais ce ne fut pas sans peine qu’on tomba d’accord.
— 170 —
Le prince tenait á l’idée du m inistre de l'intérieur, qui
au fond était la sienne; le projet qu’il avait fait préparer
rendait les sociétés de secours mutuels obligatoires et abou-
tissait ainsi á créer partout un rouage adm inistratif de plus,
aux dépens de l’initiative privée déjá si restreinte en France.
M. de Melun declara que jamais il ne s'associerait á une er-
reur pareille et fit mine de se lever. M. Rouher chercha une
transaction. On la trouva dans cet amendement que les so­
ciétés ne seraient établies officiellement que sur la demande
des conseils municipaux. Cette condition sauvait le principe
de la liberté. M. de Melun l’accepta et, chargé de la rédaction
definitive, la présenta au prince, qui lui demanda d ’en rédi-
ger l’exposé des motifs immédiatcment, car il y avait ur-
gence : le surlendemain, 29 mars, expirait sa dictature, les
Chambres se réunissaient, et naturellement il ne tenait pas
á leur laisser l’honneur et la popularité de l’institution.
Quoique rédigé á la háte, en une nuit, l’exposé plut beau-
coup au président et á ses conseillers et parut au Moniteur
en téle du décret. En méme temps fut nommée la grande
commission á laquelle le décret-loi confiait la surveillance
des sociétés, l’approbation de lours statuts, la présentation
des présidents et le devoir de centraliser chaqué année tous
les rapports pour en rédiger un général sur la situation de
la mutualité. M. de Melun, consulté sur la composition de
ce conseil, essaya vainement d’y introduire un représentant
de l’Église.
Dans les premiers temps, Louis-Napoléon, devenu empe-
reur, ne cessa de s’intéresser vivemcnt au succés de l’oeuvre.
II présidait lui-méme le conseil avec une grande exactitude.
Dix ans de suite, M. de Melun fut nommé rapporteur général.
Plus de deux mille sociétés passérent par ses mains. C’était
lui qu'on chargeait de toutes les circulaires importantes, et,
sur cette question de secours mutuel, il put lire dans le
Moniteur, signées de Napoléon III ou de sos ministres, bien
— 171 —
des pages dont il était Tauteur. Le prince était enchanté de
ce collaborates si complaisant et si modeste; il demandait
souvent á ceux qui Tentouraient ce qu’il pouvait faire pour le
recompenses Ces paroles du maitre, répétées par les servi-
teurs et jointes á de íréquentes visites á TÉlysée, íaillirent
troubler la calme existence de M. de Melun.
Lo bruit se répandit que j'étais devenu un des intimes de l’Empe-
reur, qu’il ne faisait plus ríen sans me consulter. Je m’aper^us de cette
prétendue fortune á certaines lettres que je re$us, me demandant déjá
rna protection et sollicitant ma toute-puissante intervention prés du
maitre, et aussi á l’attitude de mes amis, dont les uns me reprochaient
avec tristesse de me rallier á l’usurpateur et de lui donner, aux yeux
du public, l’appui de ma bonne réputation; tandis que les autres
m’accusaient d’ambition et de servilité. Les politesses des uns, les
niécontentements des autres ne durérent point, et il ne fut plus ques­
tion de ma faveur et de ses conséquences, quand on me vit rester
Gros-Iean comme devant. J’usai cependant de la bienveillance impé-
riale au bénéfice de l’oeuvre qui m’était la plus chére. Pendant deux
ans, l’oeuvre des Apprentis obtint 40,000 francs chaqué année, au lieu
de 10,000.

M. de Melun re<;ut néanmoins la décoration, ou, pour par-


ter plus exactement, il la subit.
A l’une de nos réunions, aprés la lecture de mon rapport, l’Empe-
reur remercia la commission, en ajoutant qu’il ne croyait pas pouvoir
mieux lui prouver sa reconnaissance qu’en donnant la croix d'hon-
H'^ur á celui qui en était l’ame. II me remit en méme temps une croix
Mu’il tenait á la main. Assez troublé de cette scéne, je me contentai
•le repondré, en m’inclinant, que je l’acceptais au nom de tous mes
allegues, dont chacun la méritait aussi bien que moi. Je devais, en
s°rtant, prendre le chemin de fer pour aller passer le dimanche a
l^iunietz, dans ma famille. Un de mes collégues me donna son ru-
baii rouge, qu’il attacha lui-méme ii ma boutonniére, et, je dois l’a-
vouer, ce ruban que je n’aurais jamais demandé, que j’aurais proba-
‘>lement refusé, comme autrefois, s’il m’avait été offert en particulier,
íl téte reposée, je me sentís une certaine ñerté de l’avoir, et en appro-
chant de chez moi, je n’étais pas fucilé qu’il füt remarqué par les
Passants. Mais, dés morí arrivée, cette petite bouffée de vanité fut
rabattue. Je m’étais imaginó que ma chére mére serait heureuse de
— 172 —
cette distinction; il n’cn fut rien, ct quand je la lui íis remarqucr, elle
témoigna beaucoup plus d’étonnemont que de joie. La main qui m’a-
vait décoré ótait k ses yeux tout mérite k la décoration.
Six ans aprés, la rosette d’oílicier m’arriva encore plus ¿ Fimpro-
viste. Le 15 aoút, j’étais depuis plusieurs semaines k la campagne,
lorsqu’une lettre du ministre d'alors m’annon^a que Sa Majestó, en
raison de mes travaux dan9 la commission supérieure, me nommait
officier de la Legión d’honneur. Je répondis par une lettre de remer-
ciement, mais ne fis aucune visite.

La cordialité des relations personnnellcs se refroidit peu


á peu entre l’empereur et M. de Melun, á mesure que la né-
faste influence des sociélés secrétes et du prince Napoléon
fit dévier le gouvernement. Pacifique et religieux pour s’éta-
blir, l’empire devenait révolutionnaire pourdurer. La guerre
d’Italie et ses consequences, le mauvais vouloir vis-á-vis du
clergé, les mesures contre la Société de Saint-Vincent de
Paul, tout justifia la persévérante defiance et accentua la
réserve gardée par un grand nombre de catholiques. II est
bien permis toutefois de noter les yraves inconvénicnls
qu’entraina cette réserve, et nul no songera á blámer la con-
duite contraire tenue par d’autres, lorsqu’on aura lu l’aveu
ci-aprés de M. de Melun :

J’ai su depuis qu’en plus d’une circonstance, oú quelqucs amis sin-


céres et honnétes osérent se plaindre de la part trop grande que l’on
accordait dans le gouvernement & des hommes dont la réputation
laissait &désirer, l’empereur se plaignit a son tour du peu d’empres-
sement avec lequel les honnétes gens avaient répondu á ses avances,
et qu’il me cita comme un de ceux qu’il aurait le plus volontiers ac-
cueillis ct écoutés.

Une seule fois, M. de Melun sortit de son clTacement volon-


taire : ce fut aprés le décret qui enjoignait aux hospices et
établissements de bienfaisance de vendre leurs propriétós
pour acheter des rentes sur l’État. Le général Espinasse,
alors ministre de l’intéricur, s’étant glorifié de ce décret ele­
va nt lui, ¡1 ne craignit pas de lui répondre : « Monsieur le
— 173 -
ministre, si un pére de famille agissait avec les bicns de ses
enfants comme vous voulez qu’on agisse avec les biens des
pauvres, il m ériterait d’étre in terd it! » Ce propos ayant élé
répété á l’empereur, quelques instants aprés, lorsque la com­
mission de la mutualité fut en séance : « Voyons done, de­
manda l’empereur, voyons les objections de M. de Melun! »
Mis ainsi en demeure, j’exposai en toute franchise, et avec une cer-
taine vivacitó do langage, le mal qu'allait faire aux hópitaux et aux
pauvres la vente de leurs biens, produits de la charité de tant de gé-
nérations; la diiTérence, pour la soliditó et la perpétuité, entre les
biens-íonds, qui gagnent toujours avec le temps, et ces valeurs mobi-
liéres susceptibles de réduction et d’un prix variable et incertain, et
que la facilité méme de leur circulation invitait a dépenser. J’insis-
tai sur TeíTet de ces opérations sur l’opinion publique, qui, bien k
tort sans doute, interpréterait ces changements comme des mesures
financiéres destinées á mettre á la disposition du gouvernement des
moyens de spéculations ou de combinaisons plus ou moins avoua-
bles. J’ajoutai que le résultat le plus certain et le plus immédiat du
décret serait une diminution considérable dans les dons et les legs
aux hópitaux, les donataires ne trouvant plus sufiisamment garantie
Texécution de leur volonté, c’est-á-dire le maintien perpétuel du bien
qu’ils voulaient léguer aux pauvres.
Le ministre répondit a chacun de mes arguments. M. Rouher l’ap-
puyaiC assez faiblement. L’empereur écoutait avec attention, se con-
tentant de dire avec sa placidité ordinaire, lorsque mon argumenta­
tion devenait trop vive, que j’allais bien loin et que mes craintes
étaient exagérées
A la fin, il résuma la conversation en exprirnanl la pensée que son
décret ne produirait pas tout le mal que je venáis de prédire, mais
que les objections qu’il soulevait et que je venáis d’exposer faisaient
une obligation de Tappliquer avec une grande modération et une ex­
tréme réserve ; il recommandait done au ministre de rintérieur d’en-
voyer á ses subordonnés des instructions en ce sens.
Les réclamations de la presse et des administrations hospitaliéres
le convainquirent bientót que Topposition avait raison. Le décret fut
expliqué, com menté de maniére á en annuler les principales disposi­
tions, jusqu’au moment ou M. Delangle, le nouveau ministre de rin­
térieur, en donna un commentaire qui en fit une lettre morte.
L’entretien des Tuileries devait avoir une autre portée. Je ne sais
<iui s'était chargé de le publier, en rembollissant; mais le lendemain,
— 174 —
A la Bourse et dans les salons, surtout ofiiciols, il n’itait bruit quo
do la violent«! dispute qui s’6tait 61ev 6c entre l’empereur et moi, venu
au nom du conseil de l’assistance publique me plaindre de son di-
cret. Nous en ¿tions arrives, racontait-on, aux r t o s mots et aux me­
naces, et dans la lutte, l’cmpereur avait tcllement perdu la patience,
et moi le respect, qu’il avait appel6 un do ses gardes pour mettre Ala
raison un si insolent contradicteur. Et voilfi comment on 6crit l’his-
toire.

M. de Melun avait rempli, durant l’intcrvallc, des fonctions


administratives dues ä sa renommöe doji universelle et qui
le consolörent de ses mecomptes legislatii's. II ötait encore
membre de l’Assemblee quand il re?ut de la sup6rieure des
religieuses de Baug6, en Anjou, une pressante invitation pour
la föte du second centenaire de leur fondation par une de ses
grand’tantes. Sous Louis XIII, Anne de Melun, princesse
d’fepinoy et comtessc de Gand, quitta le chäteau de son pöre,
sur les frontiöres de la Belgique, pour venir, deguist'e en
servante, au fond de l’Anjou, ä deux cents lieues de chez
eile, se devouer aux pauvres, aux vieillards et aux infirmes.
Dix ans aprts, reconnue par un gentilhomme de la cour de
Louis XIV, eile n’en resta pas moins au service desmalheu-
reux, fit bätir l’hospice deBauge, fonda pour ledesservir une
congregation hospitaliäre qui se repandit dans le pays, et
mourut dans cette maison : c’est pour relever et rajcunir les
hommages rendus ä cette sainte femme que l’evßque, le prü­
fet, le maire et sans doute aussi M. de Falloux, y avaient voulu
associer un parent qui conti nuait si bien, de nos jours, les tra­
ditions de famille.
Melun fut re?u comme cn triomphe ä Baugö, et par son
aflabilite, sa bonne gröce et son ä-propos, gagna si bien tous
les cceurs qu’il y fut räclamö comme maire, nom rai ä cette
fonction par le gouvernement, puis 61u au conseil general.
Lä aussi il passa en faisant le bien et laissa beaucoup d’a-
meiiorations comme vestiges de son passage. Mais au bout
de quelques annöes, voyant que toute l’administration locale
— 175 —
se résumait dans le préfet, comme l’État dans l’empereur, il
se retira ct de la mairie et du conseil départemental. Pour
dire toujours oui, parader au 15 aoút et donner des signa­
tures, le premier venu était aussi bon que lui, sans qu’on
allát le chercher si loin. Cependant de ses honneurs éphé-
méres et de sa popularité en Anjou quelque chose reste pour
la postérité. II écrivit la Vie d'Anne de Melun, sa sainte
V'íironlo, qui fut publiée avec une préface de M. de Monta-
lembert.
uulrcs essais littéraires et historiques de sa plume, qui
n’eurent pas moins de succés, furent la Vie de M™ de
Baral, plusieurs nouvelles ou tableaux de la société contem-
poraine écrits pour la Revue d'économie chrétienne qui
avail succcdé aux Anuales de charilé; enfm la Vie de la
sceur Rosalie, lorsqu’il eut perdu cette sainte initiatrice aux
Joux travaux de la charitc. Pie IX le felicita de ce dernier
ouvrage et l’Académie frangaisc lui décerna un des prix
destines aux livres les plus útiles aux moeurs.
Dans le méme ordre de travaux intellectuels, M. de Melun
contribua á fonder la Société des publications populaires,
l’oeuvre de Saint-Frangois de Sales, et celle des Écoles d’O-
rient.
A la méme époque s’accomplirent dans sa vie intime des
événements qui lui apportérent beaucoup de joieset beaucoup
de douleurs. Ce furent la m ortde sa mére et celle de Mmc Swet-
chine, puis son mariage avec M"° Marie de Rochemore, puis
la naissance d’une filie et d’un fils, puis la perte de ces deux
enfants, dont le second, enlevé á neuf ans, donnait les plus
belles espérances : quel sacrifice! mais aussi quelle résigna-
tio n ! C’est pour son fils que M. de Melun avait commencé
^ écrire ses Mémoires; il faisait son éducation lui-méme.
Tous ses projet étant brises, il se tourna de plus en plus
yers Dieu seul, vers le ciel, dont ce fils lui montrait le
chemin. II écriv ait:
— 176 -
Nous ¿prouvons plus qu’en tout autre moment ce que la presence
de Dieu apporte de force et de resignation aux malheureux, et com-
bien les plus incurables blessures sont doucement pansies par cette
main divine. Quand, dans notre solitude, apres une journ6e pass6e
par ma femme a soigner sa m6re ou a corriger les plans de son
eglise, et par moi k chercher le progrßs de mes oeuvres, nous nous
retrouvons k notre table et au coin de notre feu, notre eher petit
ange vient entre nous deux prendre sa place d’autrefois. II nous
parle, il nous aime encore; mais qu’il est plus doux a entendre et
que son affection a des rayons plus p6n6trants et des tendresses plus
puissantes! Dans cette intimity, nous avons les larmes aux yeu x;
mais il y a derri6re ces larmes quelque chose de la r6v61ation du
ciel; et e’est maintenant notre enfant qui nous 616ve vers luil

Aux deuils personnels, et peu de temps avant le dernier,


etait venu s’ajouter l’immense deuil national pr6vu par tous
les catholiques depuis Castelfidardo et Sadowa, mais que
personne n’aurait supposö devoir 6tre aussi ¿pouvantable.
Le desastre ne prit nullement M. de Melun ä l’impr6vu. Au
moment 0(1 la guerre ¿data, il venait d’adiever l’organisation
de la Society internationale genevoise de secours aux blesses,
dont un Suisse, M. Henri Dunant, avait eu l’initiative.
La partie de la täche dont il s’occupa tout sp6cialement,
parce que d’autres n’y songeaient pas, fut d’assurer les se­
cours religieux ä cöt6 des soulagements physiques. II fit
appel aux bonnes volont6s de tous les ordres religieux; tous
repondirent avec em pressem ent: « Voyez M. de Melun, di-
sait Mgr Darboy aux prötres qui lui demandaient de partir
avec les ambulances; le grand aumönier de France, pour le
moment, e’est M. de Melun. » Le quartier geniral de la cha­
rity fut install^ au palais de l’lndustrie, dans lequel les expo­
sitions artistiques firent place aux objets de literie et aux
ballots de linge, de vivres, de mödicamenls. M. de Melun
raconte:
Ce Tut d’abord chaque semnine, puis plusieurs fois la semaine,
qu’une ambulance ¿tait expikliec de nos bureaux du palais de l'In-
dustrie. Chacune ¿tait composie de cinq ou six voitures qui, en at-
tendant de recevoir les blessés, emportaient des méaicaments, des
denrées alimentaires, des instruments de chirurgie et objets de pan-
sement. Les médecins étaient á che val, le bataillon des infírmiers et
les aumóniers venaient ensuite. Tous portaient le brassard marqué
de la croix rpuge ; á la téte des convois se déployait un drapeau pro-
tégé par la méme croix. A chaqué ambulance qui sortait du palais,
le public faisait cortége jusqu’á la gare du chemin de fer, applaudis-
sant, encourageant et donnant son aumóne á la quéte pour les bles­
sés, faite sur le parcours.
Ge fut au départ d’une de ces expéditions que rimpératrice vint
faire son dernier acte de souveraineté charitable. Elle visita nos ma*
gasins, elle remercia les dames de leur dévouement, elle paraissait
heureuse de tout ce qu’elle voyait et de l’accueil qui lui était fait. Le
8oir méme, on apprit la défaite de ReichshoíTen : c’était le premier
anneau de la chaine de ses malheurs, qui furent aussi les ndtres. Nos
défaites se multipliaient, et avec elles les victimes. Les ambulances,
ignorant les chemins et le pays, s'en allaient au hasard, á la re-
cherche des fuyards; plus d'une fois, l’ennemi, devenu maitre de
l’Est, neutralisa leur zéle en les rejetant en Suisse ou en Belgique.
Longtemps le bureau qui les avait expédiées demeura sans nouvelles,
quand nous arriva un délégué du Gonseil, M. Foucher de Careil.
Rentré en France non sans peine, il fit á. ses collégues du palais de
^Industrie un tableau comparatif de Tétat des deux armées, qui les
navra de douleur. « Mais encore, lui demandai-je, n’avez-vous pas
surpris chez les troupes allemandes quelques symptómes de fatigue,
et parmi nos Francjais quelque rayón d’espérance? — Non, dit-il,
c’est d’un cóté Tordre, Tentrain, la confiance; de Tautre, une déban-
^ade, un abattement, une misére indescriptibles. » Je ne pus dés lors
eonserver une ombre d’espoir. Un autre de nos délégués, M. Hubert
Saladin, re$u par le roi Guillaume la veille méme de la bataille de
Sedan, fit un tableau de cette journée qui nous mit la mort dans le
coBur. Quarante-huit heures auparavant, la maréchale de Mac-Mahon
était venue, pleine d'espoir, assister au départ d'une de nos ambu­
lances pour le corps d’armée commandé par son mari. Maintenant,
elle était en route pour rejoindre le maréchal, qu’elle savait blessé et
qu’on disait mort.

A la veille de Tinvestissement de la capitale, M. de Melun


*a quitta avec sa famille. La France avait été partagée en huit
sections. II était chargé de la section du nord.

Jamais je n'oublierai ce voyage, dit-il. Le départ du convoi était


grands curétiens . 12
— 178 —
indiqué pour neuf hcures du soir; je ne pus obtenir mon billet qu’á
m inuit! Les salles d’attente étaient remplies de trois fois plus de
voyageurs qu’il n'en pouvait partir; c’étaient des Franjáis qui
fuyaient Temprisonnement dans les murs de Paris et des Allemands
que Ton renvoyait de France. A deux lieures du matin sonna le si­
gnal du départ. Le voyage fut long et lugubre. A chaqué station, des
families entiéres, avec leur pauvre mobilier, des matelas, des ber-
ceaux, des batteries de cuisine, sollicitaient une place. Chacun, ému
de pitié, se serrait pour leur en faire. On prenait les enfants sur ses
bras, sur ses genoux, on s’entassait en masse; mais bientót, toute
place manquant, il fallut fermer Toreille aux multitudes qui, k
chaqué gare, encombraient les avenues, stationnaient sur les che-
mins, tendaient en vain vers nous leurs mains suppliantes; puis,
quand le convoi repartait sans eux, on entendait s’élever des cris de
désespoir, et on voyait des foules qui attendaient encore, assises ou
debout sur la route, les larmes aux yeux....
Je n’ai pas oublié non plus ma premiére visite á Thópital militaire
de L ille: il était rempli de blessés fran<¿ais et allemands. Chaqué na­
tion avait ses salles. Le Chirurgien en chef, qui avait serví en Crimée
et en Italie, me racontait que, dans ces campagnes, le soldat fran­
jáis, glorieux, enivré de la pensée de la victoire, sentait k peine ses
blessures, lesquelles, á cause de cela, se guérissaient promptement.
Mais aujourd’hui, l’art médical se trouvait impuissant devant Tétat
moral du soldat vaincu; et le malade, découragé, humillé, Táme en­
core plus soufTrante que le corps, languissait et expirait Je reconnus
par moi-méme la vérité de ces paroles, en comparant les salles des
blessés des deux pays. Celle des Fran$ais était triste, silencieuse, en
désordre; on y sentait planer un morne découragement. Celle des Al­
lemands était tout autre : propres, alertes, les soldats, dés que nous
apparúmes, se dressérent devant nous, autant que cela leur était pos­
sible, nous ñrent le salut militaire, se tinrent en ligne comme ¿ une
revue et nous répondirent poliment. Dans leurs yeux, leurs traits,
leur maintien, on lisait Torgueil du triomphe et la joie de montrer
leurs blessures aux vain cus.

M. de Melun fut obligé de pousser jusqu’á Bruxelles pour


y liquider les comptes des ambulances. Mais il y avait en
Allemagne un nouveau champ ouvert á son activité. II con-
tribua beaucoup á Tceuvre des prisonniers de guerre. II fit
plus encore, aprés les horreurs de la Commune. II disputa
aux ressentiments de ces Parisiena, si coupables et si mobiles,
— 179 —
les victimes innocentes de leurs egarements. M1"* Thiers, ou
plutöt M. Thiers, les repoussait, trouvant que c’etait assez de
se charger des orphelins de la guerre. M. de Melun, M. Bau-
don, president general de la soci6t6 de Saint-Vincent de Paul,
M™ de Flavigny et quelques autres se röunirent sous le pa­
tronage de M'n0 la maröchale de Mac-Mahon et de Mgr Guibert,
archevöque de Paris, et adopterent tous les orphelins de la
Commune qui leur furent prösentös, au nombre de seize cents.
« On me dit que nous perdons nos peines, ecrivait M. de
Melun, que la graine est trop mauvaise pour qu’il en sorte
jamais un bon fruit. Je n ’accepte pas cette doctrine de döses-
poir. La charity n’est pas descendue sur la terre pour mau-
dire, mais pour pardonner et guörir. » Effectivement, les
efforts tenths ne furent gönöralement pas sans recompense;
ils arracherent k l'abandon et aux miseres du vice la plupart
de ces jeunes ämes qui, sans cela, auraient vecu toutes dans
la haine de Dieu et de la soci6t6. Et cependant, s’il survenait
une nouvelle Commune, les peres adoptifs des orphelins de
la premiere, les amis et continuateurs de M. de Melun se-
raient les premiers fusillös, tant le peuple est facile ä ¿garer,
tant il discerne peu ceux qui le servent de ceux qui le ilatteut
et l’exploitent!
Les d e n ^ r e s annies de M. de Melun furent attristees par
un retour offensif et bientöt victorieux de l’esprit de la Com­
mune. DieU'devint l’ennemi. On vit des liberaux de profes­
sion rejeter toutes les liberies, d6s lors qu’ellespouvaient pro-
fiter ii la religion; on vit des philanthropes expulser les reli-
gieux et religieuses des ¿coles et des hApitaux, tout en avouant
que ceux par lesquels on les remplaijait coütaient plus et fai-
saient moins bien. Paris entrainait la France, une fois de
plus, dans un de ces accös pöriodiques de rage, voisins de
la folie, qui amenent par ¿tapes sa ruine et la nötre.
M. de Melun röagit de son mieux par l’ceuvre du bien-
heureux de la Salle, dans le but d’assurer le recrutement
— 180 -
des Fréres, qu’entravait la legislation, par l'essai de fonda-
tion d’Universités catholiques, et par l’établissement d’écoles
ou ouvroirs franchement chrétiens, en opposition aux Écoles
professionnelles neutres, brillamment inaugurées par une
femme philosophe sous le patronage de Mm*Jules Simon. « La
charité, dit-il, ne pouvait pas reculer devant ce défi. M"“ Du-
faure se mit á la téte d'écoles religieuses, tenues par des
sceurs ou par de pieuses mattresses. Ce fut une chose curieuse
de voir ainsi, en lutte d’idées et d’action, les femmes de deux
hommes politiques, ministres d’un méme gouvernement, et
la Justice en opposition ou verte avec l’Instruction publique. »
Mais bien vite l’initiative de la neutralité fut dépassée, l'école
sans Dieu devint l’école contre Dieu, et Jules Simon fut traité
de retrograde et de clérical autant que le plus affiché des
catholiques.
M. de Melun ne fit qu’entrevoir cette vengeance de la lo-
gique et cette cruelle ironie des laits. II habitait beaucoup
moins la capitale et s’était fixé dans une terre appartenant
á sa belle-mére, á Bouvelinghem, entre Saint-Omer et Bou­
logne. Nommé maire de cette commune, il réva d’en laire
une commune modéle et lui donna presque tout son temps.
Écoles, chemins, fontaines, église et presbytére furent succes-
sivement créés ou restaurés, ce qui valut au bienfaiteur du
pays beaucoup d ’estime tempérée, méme envers lui, par la
défiance aujourd’hui universelle á l’égard de toute supério-
rité. En 1876, il avait refusé de figurer sur la liste conser-
vatrice des candidats au Sénat — liste qui passa tout entiére;
— mais comme il tenait á lui assurer l'appoint du suffrage
de Bouvelinghem, il brigua íormellement l’honneur d’étre
choisi pour délégué de sa commune. Le conseil municipal
lui en préféra un autre, qui du reste s’abstint de voter et ne
profita de son mandat que pour aller gratuitement faire une
visite á un parent, sur la route du chef-lieu.
II cst vrai, ajoute M. de Melun racontant ce petit mécompte, que
— 181 —
les habitants, indignés de l’ingratitude que m’avait témoignée le Con-
seil, m’écrivirent pour me demander excuse et m’assurer qu’aux pre-
chaines elections municipales pas un de ceux qui avaient voté contre
raoi ne serait réélu. lis le furent tous. J’eus un instant l’envie de
donner ma démission. Mais je réfléchis qu’il íaut faire le bien pour
lui-méme, et non en vue de la reconnaissance des hommes. Je restai
done maire et je fis bien. Trois mois aprés, le village briüait tout en-
tier, et qui done l’aurait reconstruit?

Ce cri du cceur nous révéle son inépuisable bonté. En


effet, toutayant péri, s a u fl’église, le cháteau, le presbytére
et l’école, construits en pierres et couverts d’ardoises, M. de
Melun se mit á l’ceuvre immédiatement pour rétablir ce qu’il
avait inutilement travaillé á sauver. Une des premiéres ré-
ponses qu’il re^ut aux appels qu’il fit de tous cótés íut celle
de Mm0 la maréchale de Mac-Mahon, envoyant d ’abord mille
franes de sa bourse, puis d’immenses ballots de couvertures,
draps, pantalons et robes, de quoi vétir tout le village, puis
25,000 francs, produit d’un concert de charité organisé á la
présidence. Toutcs les ruines furent reparées, et avec avan-
tage.
Mais ce bonheur public, M. de Melun l'avait payé du plus
précieux de tous les biens, sa santé et celle de sa femme. Les
émotions de l’incendie et les fatigues qui suivirent les épui-
sérent. Un séjour dans le Midi,á Cannes, nesuffit pasá rétablir
M. de Melun. On crut que sa maladie principale était la nos-
talgie de ses oeuvres. On le ramena á París; il se rejeta dans
une activité fiévreuse, mais n’y put résister longtemps. Con­
duit á Passy pour y trouver un peu de calme, il y mourut le
dimanche 24 juin 1877, entre les bras des siens, dans les
sentiments de la piété la plus tendré et de la plus enticre
résignátion.
C’est á Bouvelinghem, dans l’église qu’il avait reconstruite,
auprés de son ills et de sa filie, que repose aujourd’hui ce
grand homme de bien, un de ceux qui ont le mieux compris
et le plus intelligemment servi notre pauvre « siécle de lu-
— 182 —
miéres, » siécle de progrés scientifiques incontestables, mais
de décomposition morale plus incontestable encore.
Bien qu’ayant dépassé déjá, dans cette notice, les limites
que nous nous étions fixées, nous citerons de lui une der-
niére lettre, qui fut comme son testament d’homme de bien-
faisance.
Mon cher ami, les jour9 qui se sont passés depuis notre grand sa­
crifice (la mort de son ills) ont été lourds t\ porter; mais lorsque la
terre paralt trop triste, on léve les yeux au ciel.... J’ai aussi demandé
á Tétude un refuge contre le découragement et, en me posant de nou­
veau les brillantes questions d’économie sociale qui se débattent au-
jourd’hui, j’ai encore trouvó que c’était Dieu et TÉglise qui seuls
présentaient leur solution pratique. Plus on étudie la diflicultó de la
situation, plus on reconnalt l’impuissance des systémes. On a fait
beaucoup dans ces demiers temps pour améliorerle sort de Touvrier;
mais Tcxpérience a prouvé que les meilleures institutions, instruc­
tion, assistance, repos, santé, aisance, deviennent, entre les mains du
peuple, des armes offensives, parce que ces institutions sont des pal-
liatifs qui s'adressent au corps ou qui ellleurent l’esprit, mais qui ne
vont pas jusqu’á l'áme pour la transformer. Ce ne sont done pas les
conditions du travail, les proportions du salaire ni méme le régime
des intelligences qu’il faut modifier, c'est le coeur qu’il faut conver­
tir. Jusque-lá on fait de beaux livres, on prononce de beaux discours,
on parvient méme a donner k Touvrier un vernis de politesse; mais
á la premiére occasion, il prend un fusil et brúle nos maisons. Et sa
colore procéde si peu de sa pauvreté qu'á la téte de l’émeute et des
révolutions, vous trouverez invariablement les ouvriers, non les plus
pauvres, mais les moins nécessiteux, ceux qui gagnent le plus. Aussi,
mon cher ami, faut-il nous attacher de plus en plus á nos oeuvres de
foi, celles qui, appelant la chanté au secours de la religion, cher-
chent á faire rentrer dans les ámes un peu do ces principes qui sont
la consolation des malheureux, la force des petits et la fortune des
pauvres
LEON Dl'PONT
LÉON DUPONT
LE SAINT HOMME DE TOURS

Si quelqu’un pense que la sainteté et le surnaturel sont


incompatibles avec notre siéele d’égo'ísme et de foi amoin-
drie, ou qu’on ne les trouve que dans les couvents, il se
détrompera en lisant ces quelques pages. Nous en emprun-
terons Ies principaux traits á la Vie de M. Dupont, écrite
en deux volumes par M. l’abbé Janvier(').
M. Léon-Papin Dupont était un créole des A ntilles; il
«•ppartenait par son pére á l’lle de la Guadeloupe, et par sa
mére, née Marie-Louise-Philippine de Marolles, á la Marti­
nique. II naquit dans cette derniére ile le 24 janvier 1697,
son pére ayant été obligé de quitter la Guadeloupe pour se
soustraire au joug des commissaires de la Convention.
La premiére enfance de Léon nous fournit un petit trait
charmant. II allait ä l’école du Lamentin avec les autres
enfants de son áge. Or, il arriva qu’un jour Ies écoliers, pro-
fitant de l’absence du maltre, s’évertuérent á rire et á courir
sur Ies pupitres au lieu d’étudier la legón. Averti par le
vacarme, le maltre survient tout á coup; mais déjá la gent
écoliére s’était remise en place et tout paraissait tranquille.
Le ii attre interroge pour connaltre les auteurs du désordre;

tt) Ch /. Alfred Mame, & Tours.


— 186 —
tous, á les entendre, avaient été parfaitement sag es; seul,
le petit Léon avoue s etre amusé. L’heure de la récréation
sonnait en ce m om ent: « O h! mon petit ami, dit gravement
le maitre, vous ne méritez pas de rester ici avec ces enfants
si sages, allez á la cour, » et il Fenvoya en récréation, con-
damnant les autres á l’étude. Dans sa vieillesse, racontant
avec sa gaieté ordinaire ce trait de son enfance, M. Dupont
exaltait beaucoup la sincérité et la franchise, lesquelles,
disait-il, Favaient toujours heureusement se rv i; et il en don-
nait un autre exemple, du temps oil il faisait son droit á Paris.
Riche, tres répandu dans le monde, il avait un maitre
particulier dont il recevait les legons, et, de lá, comme il
arrive trop souvent, il prenait prétexte pour n ’assister á
aucun cours public. Arriva le moment oü, devant subir des
examens, il eut besoin de presenter un certain nombre d’ins-
criptions constatant son assiduité au cours. II se décida á
aller les demander au professeur lui-méme, chez lu i:

Je ne le connaissais en aucuue fa$on, raconte-t-il; dés que je lui


eus exposé l’objet de ma visite, il se mit en devoir de s’assurer si ma
demande était fondée. Je lui avouai sans détour que je n’avais paruá
aucune de ses lemons, que méme j’avais l’honneur de le voir pour la
premiére fois, ce qui expliquait Pimpolitesse commise, un moment
plus tót, lorsque l’ayant rencontró sur la porte, je ne Pavais pas salué.
Get aveu sans artifice de ma part parut le frapper beaucoup. Au lieu
de m’adresser les reproches auxquels j'avais incontestablement droit,
il s’écria avec vivacité : « Enfin, en voilá un qui est franc! Jeune
homme. vous étes le premier k me parler avec pleine sincérité. Tous
les autres étudiants qui se trouvent en pareil cas ne songeut qu’a
nier leurs torts; tous, á les entendre, sont d'une assiduité exemplaire,
et ne manquent pas á une de mes lemons.... Quand je dis á Fun ou á
Fautre : J’ai remarqué tel jour votre abscnce, il me répond invaria-
blement et sans hésiter : « Monsieur, c'est que vous ne m’avez pas^
aper(ju. » Croiriez-vous, ajouta-t-il en s’animant, que, ces jours der-
niers, un étudiant ti qui jo reprocháis son absence eut bien Faudace
de me dire que s'il avait échappé k mon attention, c’est qu’il se trou-
vait elTacé derriére un pilier? Or, il n'y a pas de püier dans la
salle.... » Comme conclusion, le professeur me dit qu’il avait confiance
— 187 —
en moi, et me recommanda de revenir le voir doux ou trois fois, ajou-
tant qu’il me questionnerait pour s’assurer de mon savoir, et medon-
nerait les inscriptions nécessaires. C’cst en effet ce qui eut lieu.

De quatre enfants qu’avaient eus son pére et sa mére, Léon


fut le seul qui parvint á áge d’homme. II fit ses études en
France, au collége de Pontlevoy, dans le voisinage de son
oncle, le comte de Marolles, qui habitait le cháteau de Chis-
say. Puis, aprés un séjour á la Martinique, il s’installa á
Paris et se prépara á la magistrature. L’idée d’entrer á Saint-
Sulpice lui était venue plusieurs fois; mais un jour, il en-
tendit sa mére, qui croyait étre seule, s’écrier avec une
émotion douloureuse: « Ainsi, mon Dieu, vous me condam-
nez á n’avoir jamais de petits-enfants! » Cette parole fixa
ses irresolutions; il vint trouver sa mére et lui confia son
désir de dem anderla main de Mu®d’Audiífredi. Le mariage
eut lieu. Léon-Papin Dupont exerga pendant cinq ans, ä
Saint-Pierre de la Martinique, les fonctions de juge. II eut,
en 1832, une filie qui fut appelée Marie-Caroline-Henriette ·
mais quelques mois aprés il perdait sa femme.
Ce coup le bouleversa. II quitta ä la fois et son pays natal
et la carriére de magistrat, renon?a a tout, sauf au service
de Dieu, et vint se fixer déíinitivement á Tours. Sa femme,
f;levée au pensionnat des Ursulines de cette ville, lui avait
te it promettre de n'cn pas choisir d’autre pour l’éducation de
!eur filie.
II avait alors trente-sept ans. II fut précédé ä Tours de la
réputation d’un homme dislingué, agréable, posé au premier
raug par ses relations et sa fortune. Mais bientót, la simpli-
cilé et l’intrépidité de sa íoi le firent remarquer sous un
autre rapport. Ce fut un événement, tant la piété était alors
Peu en honneur dans l’aristocratie : « J ’étais jeune sémina-
r,ste encore, raconte M. l’abbé Janvier, son biographe; je
n oublierai jamais l’impression que la vue de M. Dupont
Produisait sur moi, quand je le voyais servir la messe á l’une
— 188 —
des chapelles de la basilique, ou teñir les cordons du dais
aux processions du saint Sacrement. Tant de modestie, d’an-
gélique ferveur dans un simple la'ique, dans un homme de
la haute société, m’apparaissait comme un phénoméne
inouí. »
M. Dupont, de haute taille et de santé robuste, était grand
marcheur, grand chasseur, infatigable á cheval, gai convive
et solide b u v eu r; avec cela causeur brillant, prolongeant
volontiers ses visites, etpassionné pour la danse; bref.c’était
l’homme le plus aimable qui se pút rencontrer. On excusait
en lui une rondeur de conduite qui, chez un autre, eút été
taxéed’originalité intolérable. Ainsi, un jour,ayantrencontré
dans la rue, a la devanture d’un libraire, une gravure obscéne,
il la déchira á coups de canne et la paya, á la condition qu’il
n’en serait plus exposé de pareilles. Un autre jour, rencon-
trant un malheureux qui blasphémait avec fureur, il 1’arrétc
brusquement et le prie de se taire ou de lui donner un souf-
ílet. — Moi, Monsieur, vous donner un soufflct? Etpourquoi
vous le donnerais-je? — Parce qu’il me serait moins pénible
de le recevoir que de vous entendre outrager le saint nom de
Dieu.
Une autre fois, en voyage, il était monté sur l’impérialc
d’une voiture publique, á cóté du conducteur. Celui-ci, sans
motif, par une funeste habitude, proféra un vigoureux blas­
pheme qui lui attira instantanément, de M. Dupont, un non
moins vigoureux coup de poing. Surpris, irrité, le conduc­
teur arréte chevaux et voiture et se récrie sur l’insulte qui
lui est faite. — Malheureux ! s’écrie avec autorité celui qui
vient de le frapper; j ’ai eu la main prompte, il est vrai, mais
pourquoi m’avez-vous outragé tout le prem ier? — Mais,
Monsieur, je ne vous paríais p a s ! — Pardon, vous avez ou­
trage mon pére. — Votre pére? je ne comprends pas.... —
Oui, expliqua M. Dupont, Dieu est mon pére, et il est le
vótre au ssi; pourquoi couvrez-vous d’injures son nom ado-
— JLoJ ---

rable? » Etavec l’61oquence de son cceur et la vivacite de sa


l’oi, il lui fit comprendre combien il est indigne d’un Chre­
tien d’outrager ainsi le Dieu trois fois saint. Le pauvre
homme, confus, se rejeta sur la tyrannie de l’habitude et pro-
mit de se corriger. Au terme de la route, ils etaient devenus
bons amis. M. Dupont, en le quittant, lui m it une piece de
cinq francs dans la main et l’engagea ä venir le voir ä Tours.
II le revit, en eflfet, plus tard, vivant en bon chretien, et
re^ut l’assurance qu’il s’etait entierement corrige.
D’autres fois, ä chaque blaspheme qu’il entendait, M. Du­
pont recitait ä haute voix le Gloria P a tr i; ou bien il pro-
mettait aux postilions un pourboire special s’ils achevaient
la route sans rien laisser echapper qui blessät les conve­
nances.
II racontait aussi lui-meme, comme un temoignage de
i’äprete, de la hauteur et des imperfections de son caractere,
ce trait de la periode de sa vie qu’il appelait l’epoque de sa
conversion. A bout d’arguments, en face d’un Anglais Pro­
testant qu’il ne reussissait pas ä convaincre, il en imagina
un qui n ’etait pas precisement theologique et qui rappelait
saint Ignace dispose ä pourfendre de son epee le Maure qui
deblaterait contre la sainte Vierge. II se d i t : « La religion
catholique doit avoir le dernier mot, d’une maniere ou d’une
autre; montrons ä l'heresie qu'une t6te catholique porte
mieux le vin de Champagne qu’une tete protestante! » Et
dans un duel bachique, ä table d’höte, il fit rouler l’Anglais
sous sa chaise, tout en demeurant lui-meme de sang-froid.
Que dire de cette anecdote singuliere et, au fond, peu edi-
fiante? Rien, sinon que M. Dupont eut beaucoup it faire pour
arriver ä la sagesse dont ses dernieres annecs porterent
l’empreinte, et que chez lui elle fut le fruit non du tempera­
ment, mais d’une energique volonte secondec par la gräce.
A cette haute vertu il ne parvint que par degres, la divine
toisericorde lui aienageant tantöt les epreuves, tantöt les
— 100 —
rencontres fortiíiantes, les lumiéres nouvelles et les oeuvres
de charité, d’expiation ou d’apostolat, donl chacune le rap-
prochait un peu plus de la perfection. La mort lui enléve une
épouse tendrement aim ée; c’est le premier coup de la Provi­
dence. Elle le frappe ensuite successivement dans sa filie
unique, puis dans sa mére, brisant ainsi l’un aprés l’autre
deux liens tres légitimes, mais qui le rattachaient trop étroi-
tement ä la terre. C’est le second coup. Elle lui inspire
l’amour passionné de la trés sainte Eucharistie, l’organisa-
tion de l’adoration nocturne, l’aclive coopération á la fonda-
tion des Petites Soeurs des pauvres, la restauration du tom-
beau de saint Martin, la propagation de la médaille de saint
Benoit, et surtout le cuite de la Sainte Face: autant de mer-
veilles qui, d’un simple laíque longtemps épris des írivolités
du monde, firent peu á peu « le saint homme de T o u rs.»
Nous devons faire connaltre successivement les principales
de ces ceuvrés étonnantes.
La charité de M. Dupont et sa générosité étaient sans
bornes. Une de ses parentes disait de lui : « Quand Léon
re?oit son argent des colonies, il met tous les sacs dans une
méme voiture, fait un petit voyage et ne rapporte que des
sacs vides. Et quand sa mére lui demande oü est l’argent, il
répond: Nous en recevrons d’autre l’année prochaine ! » II
se cachait méme de ses domestiques pour que ses aumónes
restassent secrétes, et donnait parfois jusqu’á ses vétements
les plus nécessaires. II lui arriva de rentrer avec son pan­
talón dcchiré. — Monsieur, lui dit sa gouvernante un peu
grondeuse, savez-vous que vous n ’en avez pas d’autre ? On
vous en fait faire, mais on ne sait ce qu’ils deviennent. Pour
qu’on vous raccommode celui-lá, il va falloir que vous vous
mettiez au lit. — Calmez-vous, ma bonne Adéle, répondit-il
en riant, je vais m’y m ettre; mais seulement dépéchez-vous,
que ma pénitence ne soit pas trop longue!
II faisait encore plus volontiers l’aumóne de sa personne et
— 191 —
de son cceur que de sa bourse et ne craignait pas, lui
l’hoinme du monde et longtemps un des plus á la mode, de
se rendre ridicule á force de condescendance. Une reven-
deuse de légumes ayant brisé sa petite voiture á bras et rc-
pandu son chargement sur la voie publique, M. Dupont, qui
passait en ce moment, sortant de la messe, s’approche de la
pauvre íemme, l'aide á raccommoder tant bien que mal ct á
recharger le véhicule, tout en la consolant et en lui disont un
mot de D ieu; il ne la quitte qu’aprés lui avoir glissé dans la
main une piéce de dix francs pour lui permettre de réparer
complétement l’accident survenu. Un grand cheval de char-
retier avait rompu sa corde et se sauvait par la rue. M. Du­
pont l’arréte et le raméne á son maitre. Celui-ci, voyant un
« bourgeois » si complaisant, veut user de cette complaisance
jusqu’au bout. U prie M. Dupont de lui garder le cheval
encore un moment pendant qu’il ira acheter une autre corde.
M. Dupont reste patiemment debout pendant plus d'une
heure, loujours avec la bride en main. Enún, lorsque le char-
retier rep arait: « Mon ami, lui dit-il en riant, vous auriez
dú me prevenir que vous achetiez vos cordes chez les mar-
chands de v in ! » Cette innocente plaisanterie fut toute sa
vengeance. Voici un autre trait, dont M. Dupont lui-méme
íut vivement frappé, et que nous croyons devoir reproduire
avec tous ses détails, quoique repugnants:
Un jeune homme, nominé Adrien Bouchet, avait été arrété á Tours,
avec seize autres accusés d’avoir brisé les réverbéres de la ville pen­
dant les émeutes occasionnées par la chertó des grains, en décembre
1846. Bouchet se prétendait innocent, affirmant qu’il était chez lui
couché au moment du tapage; il n’en avait pas moins été con-
dainné h trois mois-de prison, ce qui l’avait mis dans un état d’exas-
Pération indicible. L’aumüiiier de la prison, ne réussissant pas á le
calmer, le sígnala íi M. Dupont, qui s’empressa de venir le visiter
8e proposa en outre de le préparer á sa premiére communion, qu’il
n’&vait point faite. « En entrant dans sa cellule, écrit M. Dupont, je
fus frappé d’une épouvantable odeur, dont le gardien m’avait dénoncé
cause. Un peu de paille remplacait le hamac d’ordonnance. Bou-
— 192 —
chet levait á peine les y cu x ; ses vétements étaient mouillés. Je fu
pris (Tun sentiment profond de compassion k la pensée de l’état de c
malheureux, qui me dit qu’il avait une maladie d’enfance dont 1
contre-coup s’était déj k fait misérablement sentir, l’ayant empéch
de faire sa premiére communion, d’apprendre k lire, d’aller en appren
tissage; et qu'objet d’horreur pour lui et pour les autres il ne pu
jamais gagner sa vie. »
Nous savons, d’autre part, au sujet de cet infortuné, qu’á l’école
lorsqu’il était encore enfant, ses camarades ne pouvaient le souíTri
auprés d’eux. lis lui donnaient d’ignomineux surnoms; k l’églis
méme, pour le catéchisme, M. le curé avait été forcé de le relégue
á l’écart.
Dans sa prison, par suite de cette terrible maladie, le pauvre jeun
homme répandait autour de lui une odeur telle que les gardiens di
pénitencier se h&taient de déposer sa gamelle dans sa cellule, et s’éloi
gnaient au plus vite.
« Aprés quatre ou cinq visites, continue M. Dupont, je n’y tin
plus et j’allai trouver le médecindu pénitencier. « J’ai déjü constat
Tétat de Bouchet, me dit-il. II s’agit d’une indisposition naturelle
contre laquelle il n’y a pas de remede.... » Sur mon insistance, i
consent ti se rendre a la pauvre cellule; mais il ne parle que d’ui
appareil coúteux pour le temps de sa sortie.... »
II fallut réellement tout le courage de M. Dupont et tout son gran«
amour de Dieu pour lui faire surmonter la répugnance qu’on éprou
vait en approchant de ce malheureux détenu. Pendant des moi
entiers, son infatigable bienfaiteur ne cessa de le visiter, et duran
tout ce temps, il n’en fut accueilli qu’avec des grossiéretés et des in
jures. A la fin, néanmoins, ti force de patientes démarches et d’ami
cales visites, il réussit k toucher son cceur et & le convaincre qu’i
lui voulait 8incérement du bien. Bouchet consentit k accepter un
médaille. « Je lui remis done, dit M. Dupont, une médaille de sain
Benoit, et, aprés le récit de plusieurs íaits propres k exciter sa c o e
fiance, je lui recommandai de faire une neuvaine de priéres en l’hon
neur du grand saint.
« Or, continue M. Dupont, quatre jours aprés, k ma visite, je fu
agréablement frappé d’une diminution d’odeur. « Je vais mieux
me dit sur-le-champ le prisonnier.... »
« Je fus empéché de retourner au pénitencier le reste de la neu
vaine, qui se termina le dimanche de Lcetare (14 mars). Le lundi,
monentrée dans sa cellule, Bouchet, la figure rayonnante, m’annom;
sa guérison. II y a trente-trois jours que les chosesen sont la. Je doi
ajouter que le pauvre jeune homme, sous l ’impression d’une pareiU
— 193 —
faveur, a fait sa premiere communion de maniére á ravir l’aurnOnier.
Depuis neuf jours, il est sorti du pénitencer et se conduit parfaite-
ment. Je l’ai logé dans une maison fort chrétienne á La Niche. II va
aux Fréres. La bonne Mére (la supérieure des Petites Sceurs des pau-
vres) a bien voulu lui donner deux repas par jour. Le troisiéme est
pris chez moi. Les Fréres sont enchantés de lui. Ilier il a communié
aux intentions du jubilé. »

Sur le conseil des médecins, M. Dupont allait tous les ans,


en automne, á Saint-Servan, oü sa filie prenait les bains de
mer. Lui-méme prenait, selon son expression, « des bains
de foi » dans la pieuse atmosphére des populations bre-
tonnes. II rencontra á Saint-Servan, vers 1843, le jeune abbé
Le Pailleur, fondateur des Petites Soeurs des pauvres, qui
recueillent les vieillards sans ressources. Cette oeuvre dé-
passe de beaucoup, en répugnances de la nature et en vic-
toires de la gráce, tout ce qui avait été imaginé jusqu’alors
en faveur des misérables. En eflet, les soins donnés á l’en-
fance trouvent une récompense facile dans le charme de cet
íige et dans les espérances, les illusions méme, qu’il fait
n aitre; aux travaux qui ont pour objet les adultes, leur ins­
truction ou leur conversion, la rédemption des captifs, la
guérison des blessés ou des malades, s’attache toujours un
certain intérét, quelquefois un peu d’éclat, souvent de la re­
connaissance ; mais oü sont les charmes de la vieillesse?
Elle est sombre, repliée sur elle-méme, égoíste et morose (á
part les exceptions); rarement l’espoir d’une guérison sou-
tient ceux qui s’occupent de soulager ses infirm ités; plus
rarement encore peuvent-ils obtenir une rénovation d’habi-
tudes et comme un rajeunissement de caractéres invétérés.
Toute femme porte en elle un coeur de m é re; il ne s’en ren­
contre point, á moins que ce ne soient des monstres, qui
repoussent et abandonnent leurs enfants; mais combien on
en voit négliger leurs vieux p aren ts! Un proverbe compare
l’amour, le dévouement dans la famille, á un fleuve qui des­
cend, mais ne remonte pas; des parents aux enfants il coule
GRANOS CIIBÉTIEN8. 13
— 19í —
á pleins bords, chaud, impélueux, ne connaissant aucun
obstacle et se déversant sans mesure ; des enfants aux pa­
rents ce n ’est plus qu’un mince filet que la moindre traverse
arréte. Un autre proverbe affirme, avec une brutalité impla­
cable, qu’un pére nourrit dix enfants et que dix enfants
n’arrivent pas a nourrir un pére.
Quel mobile, sinon l’amour le plus surnaturel et le plus
divin, peut done inspirer á des femmes jeunes, avides
d’affection, coquettes et élégantes par instinct, de surmonter
dégoúts, froideurs, ingratitudes, pour soigner des vieillards,
et des vieillards qui par la naissance ne leur sont rien ?
C’est que ces vieillards ont des árries aussi précieuses de-
vant Dieu que les ámes enfantines les plus ingénues; que, de
plus, ils sont au terme de leur carriére et qu’il s’agit de les y
préparer, puisque le tout de la vie, longue ou bréve, esl
dans ces seuls m ots: « bien mourir. »
M. Dupont sentit du premier coup ce qu’il y avait de eu-
blimité et d’héro'íquc tendresse dans la nouvelle institution.
Dés le 15 février 1846, il écrit á l’abbé Le Pailleur, qui luí
avait raconté un voyage d’une bonne soeur quóteuse : € Je
me réjouis avec vous du succés de sceur Jeanne, mais rou-
gissez avec moi de la honte que j ’ai de n ’avoir pu encore rien
faire pour amener a Tours vos admirables enfants. » Puis, le
13 décembre de la méme an n ée:
Nous n’avons pas encore ici de maison pour vous, mais le désir de
posséder de voa soeurs devient de plus en plus vií, et je vous assure
qu’hier j’ai été bien fiché de ne pouvoir pas dire íi une pauvre vieille
femme u la figure soullrante, mais chrétienne: Allez demander l’hos-
pi tal i té aux chores soeurs qui nous arrivent de Saint-Servan.... Voici
done mon idée, je vous la soumets. Ce qui nous rctient, c’est que
M. le curé de Saint-Saturnin pense ii une maison pour vous, et que
M|l# de la Valette pense i. une autre.... Eh bien, si vous disiez aux
soeurs: Partez pour Tours, vous verrez par vous-mémes quelle maison
vous convient le mieux; demandez rué Saint-Étienne, numéro 10,
vous y serez re?ues de bon cajur?.... Maintenant, mon cher ami, pesez
cette affaire et agissez.... Ne voulant pas.prévenir vos intentions, je
- 195 —
n’écris point k la bonne Mére pour lui offrir les frais du voyage; mai*
si vous approuvez la pensée que je vous ai soumise, autorisez-la ¿
emprunter et, dés son arrivée, je rembourserai k Saint-Servan. A la
gloire de Dieu 1

Trois soeurs, dont la mére Jugan, supérieure générale,


arrivérent á Tours le 30 décembre, á quatre heures du matin.
M. Dupont était venu au-devant d’elles. En dépit des fatigues
d ’un voyage alors trés long, eiles voulurent aller d’abord en­
tendre la messe, et leur compagnon y fit avec elles la sainte com­
munion. Aprés quoi il les mena chez lui, les regut ä sa table et
se mit ä leur disposition pour leurs visites au clergé, aux
autorités civiles et aux divers bienfaiteurs. II écrivait peu de
jours a p ré s:
Nos chéres petites Soeurs des Pauvres ont les sympathies de tout le
monde. Elles ne se contentent pas du voeude pauvreté; elles ont bra-
vement fait celui de misére. Elles vont chercher les restes des cuisines
riches et les servent aux vieillards confiés k leurs soins maternels; puis,
quand ceux-ci sont repus, elles trouvent de quoi manger elles-mémes...
Cette oeuvre des bonnes femmes est appelée k se répandre partout. La
Philanthropie admire la forte diminution dans la dépense nécessaire
k Tentretien du pauvre: la charité voit plus h a u t: elle sait que la
principale affaire consiste á disposer les ámes au grand acte de la
mort. Huit bonnes femmes sont déjá recueillies; eUes ont toutes grand
besoin d’instruction.... Samedi j’arrive dans la soirée. J'apprends que
le souper est fait et que les bonnes femmes sont couchées. Les s o b u tb
me proposent d’entrer pour me montrer la derniére, qui est arrivée
juste au moment du souper. Nous entrons, marchant sur la pointe
des pieds et parlant trés bas. La pauvre vieille, ágée de quatre-vingt-
troÍ8 ans, mais trés vive encore, se met subitement sur son séant. —
Ah 1 vous ne dormiez done pas? — Dormir? Le lit est bien trop bonl
Moi qu i étais seule pour me servir et qui couchais par terre sur de
la paille 1 Je crois que le plaisir d’étre si bien m’empéchera de dormir
cette nuit. »

Pour acquérir l’immeuble que les Petites Soeurs habitent


encore aujourd’hui, M. Dupont se fit non seulement négocia-
teur et marchandeur, mais quéteur, et les capitaux trouvés
étant loin de sufíire, il versa de ses propres deniers la diflé-
— 196 —
rence. II perdit, sur ces enlrefaites, sa filie unique, ágée de
quinze ans, et qui ne fut malade que cinq jours. Sa foi et sa
résignation parurent alors surhumaines. M. Léon Aubineau,
qui en fut le témoin, raconte ainsi ce qu’il a vu :
II allait du lit de sa filie &la chambro oil je veillais et priais avec
le jeune d’Oultremont (plus tard évéque duMans). II venait repondré
á nos sollicitudes et nous annoncer l’état des choses. Quand enfin
l’enfant cut doucement exhalé son dernier soupir, le pére vint nous
donner lui-méme la belle et triste nouvelle : « Elle voit Dieu 1 » ri’-pt’·-
tait-il, et dans la douleur la plus vive et la plus profonde qui se puisse
concevoir, il laissa.it percer la joic sublime du sacrifice hcro'iquemcnt
accepté. Nous vlmes, ce jour-lá, ce que c’cst qu’un chrótien....

Les pauvres, á partir de la mort de sa filie, devinrent ses


enfanls. La dot qu’il lui avait destinée, il la consacraaux Pe-
tites Soeurs.
Leur noviciat ayant été transféré pour quelque temps á
Tours, Louis Veuilloty vint, en 1858, pour.étudier sur place
le nouvel institut, qui déjá comptait quarante-neuf maisons.
Le grand publiciste ne pouvait mieux se renseigner qu’au-
prés du protecteur de l’ceuvre. « II vint chez moi, dit M. Du­
pont, et il parla peu, mais il pleura en d is a n t: Voilá la cha­
n té ! » Quelques jours aprés parut dans 1'Univers un
superbe article en faveur de l’oeuvre, et bientót les chéres
sceurs furent appelées á Paris.
Bien des fois il arriva & M. Dupont d’arréter sur la voie
publique les marchands de légumes, de fruits et de poissons
et de leur payer toutes leurs denrées en ajoutant : « Allez
porter cela á la maison des vieillards! » II visitait ses bons
amis Ies vieux au moins une fois par semaine et lorsque,
vieilli á son tour, il ne pouvait plus quitter sa chambre, il
surveillait de sa fenétre la cueillelte des produils de son jar-
din, en ayant soin qu’onm ít de cóté, pour eux, les plus beaux
choux et les plus belles poires. En 1854, durant une épidé-
mie de choléra, l’hospice perdit dix-neuf vieillards, une reli-
— 197 —
gieuse et une postulante. Dix autres soeurs furent malades.
II n’en resta it plus que trois debout pour soigner toute la
maison. M. Dupont, bien loin de prendre peur, vint se
mettre á leur service, lui et ses domestiques, et lesaida dans
leur surcroít de besogne.
Un événement assez inattendu vint encore faire éclf.ter
davantage son désintéressementet sa générosité. Un M. Bor­
dier, qu’il ne connaissait guére que pour s’étre occupé avec
lui de l’ceuvre des Petits Savoyards, mourut en l’instituant
son héritier universel. Grand embarras que cet héritage;
M. Dupont en fut comme abasourdi. « Mais pourquoi, de-
mandait-il, pourquoi Bordier m’a-t-il légué sa fortune?Qu’en
vais-je faire? Je n ’en ai pas besoin, j ’ai bien assez de gou-
verner la mienne! » Quoique le testament fút inattaquable et
inattaqué, il commen?a par distribuer aux parents et héri-
tiers naturels presque tous les meubles et titres de rente
laissés par ledéfunt. II garda seulement la terre de Bouligny,
qui rapportaitdouze mille francs par an; et encore, interpré-
tant la pensée secrete du donateur, ne tarda-t-il guére á l’a-
bandonner d’abord á M. l’abbé Le Pailleur, ensuite á l’évé-
ché de Meaux, pour y établir un institut de missionnaires
destinés á précher dans les campagnes.
Rien n ’égalait, du reste, son rnépris des biens de ce
nionde, sinon son mépris pour le monde lui-méme. Jamais,
plus tard, lorsque les prodiges arrivés chez lui devant la
Sainte Face lui attiraient parfois, comme témoignage de re­
connaissance, les offres les plus opulentes, jamais il n’accepta
rien. t De l’argent ici? disait-il; non, il y a des troncs dans
les églises, qu’ils aillent y verser leurs aumónes! » Les
bréches, quelquefois enormes, survenues dans sa fortune par
suite de l’émancipation des noirs et de la cessation du travail
dans les Antilles, ne l’aflectaient que fort peu, et il s’appli-
quait ce conseil qu’il donnait ä une personne éprouvée
comme l u i : * Si Dieu nous veut pauvres, que son saint nom
— 108 —
soit b é n i! S’il nous veut riches, que son saint nom soit ca-
core b é n i! Mais, disons-le entre nous : O h ! que la fortune a
de d an g ers! O h! que quatre-vingt ou cent mille francs
de rente sont lo u rd s! O h! que cela pésera sur la conscience
quand Dieu en demandera compte et examinera l’emploi
qu’on en aura f a it....« Je ne crains rien tant que la fo rtu n e,»
me disait derniérement une sainte dame, mére de cinq jeunes
enfants!.... — Qu’il y a á apprendre et á méditer dans ce
peu de inots!.... »
Les gens du monde et méme quelques ecclésiastiques au-
raient souhaité dans son zéle moins d’étrangeté et moins de
désaccord avec les usages reQus. On savait qu’il récitait le bré-
viaire tous les jours, comme s’il eút été engagé dans les
ordres ; que, dans le caréme et aux veilles des grandes fétes,
il jeúnait rigoureusement jusqu’á midi et ne mangeait que
d’un seul plat; que le jeudi saint et le vend redi saint il ne
rompait le jeúne qu’á six heures du soir; qu’il faisait
prcsque toutes les nuits « l’heure sain te; » qu’il allait jus-
qu'á l’emploi de certains instruments de pénitence usités
dans les cloitres, et qu’il lui arrivait de se fustiger jusqu’au
sang, prenant á la lettre l’exemple de saint Paul : Je chátie
mon corps et je le réduis en servitude. On lui insinuait
qu’il n’était pas á sa vocation, qu’il ferait mieux d’entrer
dans un m onastére.« Non, disait-il, je suis á peine assez bon
pour le m onde; dans les ceuvres qui se font ici, je suis l’obs-
tacle. » Et il ne s’inquiétait pas autrement des critiques ou
des louanges de chacun.
Des les premiéres années de son installation á Tours, il
avait publié, á la librairieMame, un opuscule intitulé : La foi
raffermie et la piété ranimée dans le mystére de l'Eucha-
ristie, par un anden magistrat. Aussi, avec quel empres-
sement, sous l’inspiration d’une sainte religicuse du Carmel,
sceur Marie de Saint-Pierre, dont nous aurons á reparler, il
sassocia á l’ceuvre réparatrice pour l’adoration perpétuelle
— 199 —

du tres saint Sacrem ent! Void ce qu’il a raconté des ori­


gines de cette oeuvre.

Elle existait déjá pour les femmes, depuis trois mois environ; elle
avait été établie dans la chapelle des Carmélites, á Paris. Or, un aprés-
midi, un artiste juif récemment convertí, M. Hermann (depuis carme
déchaussó sous le nom de Pére Augustin-Marie du Trés-Saint-Sacre-
ment) entra dans cette chapelle et se mit á adorer Notre-Seigneur
exposé dans Tostensoir, sans compter les heures et sans voir que la
nuit approchait. C’était en novembre. Une soeur touriére arrive et
donne le signal de la retraite; un second avis devient obligatoire.
Alors Hermann dit á la soeur : « Je sortirai en méme temps que ces
personnes qui sont au fond de la chapelle. — Mais, observa la soeur,
celles-ci ne sortiront pas de toute la nuit. »
Cette réponse était plus que süffisante et déposait un germe pró-
cieux dans un coeur bien disposé u ne pas le laisser s’évanouir en
fumée. Celui-ci, qu’on appellera bientut Tange du Tabernacle, quitte
la chapelle, se rend précipitamment chez Mgr de la Bouillerie, alors
vicaire général : « On vient, s’écrie-t-il, de me faire sortird’une cha­
pelle oú des femmes sont devant le saint Sacrement pour toute la
nuit!.... » Mgr de la Bouillerie, qui a contribuó ¿ la fondation de la
communauté réparatrice de M11« Dubouché, répond : « Eh bien!
trouvez des hommes, et nous vous autoriserons á imiter les pieuses
femmes dont vous enviez le sort aux pieds de Notre-Seigneur. » Dés
le lendemain, les bons anges aidant, Hermann trouvait de l’écho
dans plusieurs ames. Bientót, il put réunir une vingtaine d'adora-
teurs de bonne volonté, et avant la ün de l'année, une premiére nuit
s’organisa pour les hommes a Notre-Dame des Victoires.

Gráce á M. Dupont, Tours s’empressa d’im iter Paris. L’a-


doration nocturne y fut inaugurée en 1849, durant les trois
nuits de dissipation qui précédent le caréme. Elle se recruta
surtout parmi les confréres de Saint-Vincent de Paul et parmi
les ouvriers, et il n etait point rare de voir un ma<jon ou un
plátrier descendre de son échafaudage et venir se plaindre,
dans la rue, au chef de série qui avait oublié de le convo-
quer. Plusieurs, n ’ayant que rarement une nuit de libre, la
venaient passer á ladoration. On cite un cantonnier qui fai-
sait deux lieues pour s’y rendre, un chauffeur qui y venait
— 200 —
röguliörement chaque semaine, un instituteur des environs
de Tours qui partait le soir aprös sa classe, portant avec lui
sa gourde et un morceau de pain, et retournait le matin de
fa^on ä arriver avant ses ¿coliers. La nuit se term inait par
une messe, ä laquelle tous les adorateurs s'approchaient de
la table sainte. M. Dupont prit ä sa charge tous les frais ma-
töriels. II explique ainsi ¡’organisation :
Nous nous rßunissons au nombre de quatorze aux pieds de Notre-
Seigneur, dans la chapelle des P6res lazaristes, qui nous oiTrent de
plus une chambre oü sont in s ta lls de petits lits de camp; c’est la
que nous nous entretenons ensemble avant la prtere du soir, aux
pieds de Notre-Dame des Bonnes Pens6es; c’est la äussi que nous
prenons du repos sur les lits, avant et aprös notre heure d’adoration.
Des cartons num6rot6s indiquent les heures ¿chues k chacuu, et ren-
dent facile le r6veil des membres, qui sont successivement appel6s
durant le cours de la nuit. Qu’elles sont courtes, ces nuits I Qu’eUe
est courte, surtout, Theure qui nous vient en partage au sort! Quel­
ques livres pieux, d6pos6s sous une lampe prös des adorateurs, se
trouvent la ä leur disposition. Peu en profitent. Quelques-uns disent
le chapelet en toute simplicity, la plupart seplacent en suppliants aux
pieds de Notre-Seigneur, lui parlent ou recoivent de lui de bonnes
pensöes. Ces derniers trouvent l’heure infinimeut courte. J’ai vu de
pauvres ouvriers fatigues s’endormir doucement, et j’avoue que je
me rejouissais, en ce moment-lä, d’avoir Thonneur d’ötre auprös de
ces amis de Notre-Seigneur.

Ses conversations dans la salle d’attente ötaient des en-


chantements pour la pi6t6; elles ravissaient tous ceux qui
etaient presents. Le pieux organisateur nesouflrait pas qu’on
v parlAt jamais de politique. Vous savez, disait-il, que les
discussions politiques ne sont pas de mise au corps de g ard e;
or ici nous sommes les factionnaires du Roi des rois ; lais-
sons de cötö toutce qui aigrit et divise, et ä plus forte raison
tout ce qui fronde Tautoritö ou blesse la charitö.
II 6tait toujours pröt ä remplacer ceux qui man-
quaient.
Etant garde national en 1848, rarement il term inait sa
— 201 —
faction sans entralner avec lui quelque adorateur. II en ga-
gna jusque parmi les officiers supérieurs de la garnison, entre
autres le brave général de Cotte. II s’attachait specialement
á faire des recrues dans les rangs de la jeunesse.

II y a sans doute, écrivait-il, quelques chances á courir lorsque


nous admettons parmi les adorateurs des jeunes gens de seize u dix-
sept ans; mais il est urgent de risquer cette chance. C’est ii un ilge
moins avancé encorc que Xotre-Seigneur consent ii descendre dans
de pauvres jeunes cceurs, trop souvent, héla s! dója ouverts aux ten-
tations. Aprés tout, l’adoration est tout autant pour réparer les ou­
trages adressés it Notre-Seigneur que pour réédifler sur des bases
ehrétiennes la société, que la philosophie abandonne pantelante aux
abords de l’enfer.... II faut enrúler la jeunesse sous les drapeaux d6
Jésus avant que Satan se l’attache.

II aurait voulu voir l’adoralion organisée dans toutes les


grandes paroisses. II contribuadu moins á en provoquer le -
tablissementpar l’intermédiaire de ses amis et de ses corres­
pondents ; ä Londres par le Pére H erm ann; á Brest et á
Nantes par M. de Cuers, capitaine de vaisseau; á Lyon par
un capitaine de frégate, M. Auguste Marceau. II écrivait á un
ecclésiastique des environs de Grenoble : « Travaillons á
augmenter le nombre des adorateurs de jour et de nuit. Tout
prouve que nous sommes dans un moment oü la miséri-
corde divine surabonde. Ceux qui s'en étonnent envoyant la
noire ingratitude de l’homme ne connaissent pas l’étymolo-
gie du mot miséricorde, cor miseris datum. »
Une autre idée, á la fois locale et nationale, doit ä M. Du­
pont son origine et son succés relatif; nous voulons parier
du rétablissement du cuite et de la basilique deSaint-Martin,
le thaumaturge des Gaules.
Le souvenir de ce grand saint ne fut pas étranger au choix
que le pieux créole fit de Tours pour sa patrie d ’adoption. II
avait une dévotion toute particuliére á saint Martin et á saint
Benoit et obtint fréquenjment, par la médaille de ce dernier,
— 202 —
des grAces qu’on ne peut considérer que comme surnatu-
relles (0.
A peine fixé ä Tours, il rechercha avec intérét le peu qui
restait du cuite de saint Martin. Ce peu, c’était á peu prés
rien. Lorsqu’on le voyait s’arréter pour prier ä Tangle des
rues oü s’élevait jadis la tombe vénérée, démolie en 1793, on
le trouvait original une íois de plus et nul ne s’associait á sa
pensée secréte. Tout d'un coup, en 1849, le choléra éclata
dans la cité et y fit des ravages foudroyants. Mais donnons
la parole ä M. Dupont:
A la prison, qui contenait quatre-vingt-cinq détenus, sur trois
soeurs chargées du service, deux moururent, ainsi qu’un grand
nombre de prisonniers. L’une d’clles avait ditune parole qui a depuis
été répétée plus d'une íois. Au guichetier, ancien sous-ofñcier, qui lui
demandait si elle n’avait pas peur : « Peur du choléra? répondit-elle;
aviez-vous peur du feu ? Eh bien, le choléra c’est lo coup de feu des
filies de la Charité. » On enterra les deux sceurs le mardi soir
17 juiUet. Toute la ville assista aux funérailles. L’archevéque,
Mgr Morlot, voyant le fléau sóvir dans les diíTérentes ambulances oú
Ton avait cru pouvoir l’enchalner, convoqua une assemblée de la

(1) M. A. Granier de Cassagnac, député, raconte ccci dans ses Souvenirs


du second, empire : · L’impératrice élaít une bonne calholique. Elle croyait
simplcment, sans bruit, comme les vrais croyants. Je fls, en une circons-
tance mémorable et délicate, l’épreuve de sa foi sincére. L’em pereur partait
pour aller prendre, en Italie, le commandement général de Tarmée. Le matin
méme de son depart, je recus de Tours une petite boile, contenunt une mé-
daille bénite, avec priére de la rem ettre h rem pereur. 11 y avait alors ä Tours
un homme que l’opinion publique environnait de sai n ie lé ; il se nommait
M. Dupont. Les personnes q u i, de tous cótós, recouraient ä ses priéres
étaient innombrables. M. Dupont m'envoyaiL done une petite médaille en ar>
pent, me priant de la rem ettre & l’em pereur pour qu’il la porUM sur lui.
L’em pereur étant parti le matin méme, j ’adressai la médaille ä Timpératrice,
en lui faisant connaitre son origine et sa destination. A la prem iérc recep­
tion des Tuileries, Sa Majesté m’ayant apergu vint ä moi avec vivacilé et me
dit ä mi-voix : « J ’ai envoyé la médaille ä Tempereur, il Ta sur lui. · —
Lorsque rim pératrice fit son voyage en Orient, elle traversa Tltalie pour se
rendre ä Venise; mais elle s’arréta ä Magenta pour prier sur la tombe des
soldáis franrais; et je serais surpris, si, lorsqu'elle é tail agenouillée, elle
n avait pas songé ä la petite médaille de M. Dupont et ä la Providence qui
avait veillé sur les jours de l’empcreur. »
— 203 -
fabrique (M. Dupont en parle ici sciemment, il en faisait partie), et
Ton arréta le plan d’une procession avec les reliques de saint Martin,
pour la matinée du mercredi suivant. Or, il est de notoriété positive
que, dans la nuit qui a précédé cette procession, il y avait encore
une vingtaine de malades dont la guérison paraissait impossible, au
diré des cinq premiers médecins affectés au service de l’umbulance.
Saint Martin marche triomphalement dans la ville : tous les malades
guérissent.

Cet événement eut pour résultat de réveiller en Touraine


la confiance en saint Martin. L’ceuvre da Vestiaire eut plus
d'efficacité encore. M. Dupont avait eu occasion de remarquer
que les vieux vétements, assez rares du reste, que l’on distri-
buait aux pauvres, étaient rebutés et vendus par eux, á cause
de leur mauvais état. II eut la pensée de centraliser cette
distribution en la mettant sous le patronage de saint Martin
coupant son manteau pour en donner la moitié á un pauvre.
Mise ä exécution sans retard, l’ceuvre devint aussitót popu-
laire. M. Dupont, qui avait été obligé d’en accepter la prési-
dence, eut la consolation de pouvoir distribuer jusqu’á mille
efTets d’habillement des la premiere année. II disait que la
misére est souvent filie du luxe et que le pére doit des véte-
nients ä sa filie.
Mais, afin de consolider le retour á une dévotion si Iong-
temps universelle, il ne visait á ríen moins qu’á reconstruiré
la basilique visitée pendant tant de siécles par des foules de
pélerins. II y réussit en partie, malgré des obstacles sans
nombre, dont l’un fut la diíficulté de fixer I’emplacement
exact et de retrouver la forme et l’orientation de l'antique
édifice. L’affaire traína longtemps, parce qu’elle fut con-
duite avec autant de discretion que de resolution. En quinze
jours, les diverses maisons qu’il s’agissait de démolir furent
achetées pour la somme de 550,000 francs par la Commis­
sion du Vestiaire. Des contrats furent signés avec une ving­
taine de propriétaires, et l’opération était accomplie avant
d’étre ébruitée. Malheureusement, depuis, par suite de dis-
— 20i -
positions hostiles et presque invincibles introduites dans la
loi civile, le projet dut étre modifié et ramené á des propor­
tions moindrcs ; on se contenta d’élever autour du sain!
tombeau, sous le nom de Chapelle de secours, un monumenl
oü l’on s'efforQa de racheter par la richesse des décorations
la restriction des proportions primitives.
Ce n’est pas sans hésitation ni inquietude que nous abor-
dons maintenant la mission spéciale de M. Dupont, celle qui
lui a valu tant de fatigues et d’involontaire notoriété. Le sur-
naturel y coule á pleins bords, et c’est pour l’historien un
devoir de ne l’affirmer que sous réserve expresse des jugé-
ments de l’Église, seule compétente en ces matiéres délicates.
II s’agit du cuite de la Sainte Face de Notre-Seigneur, dont
Léon-Papin Dupont fut l'apótre privilégié.
La premiére personne qui en eut la revelation fut une ser­
vante bretonne, á peu prés illeltrée, devenue religieuse au
Carmel de Tours, sous le nom de sceur Saint-Pierre. Elle
recevait d’en háut des communications célestes que l’on prit
d’abord pour des illusions, mais dont la prieure du Carmel
crut devoir faire part á M. Dupont, qui en fut bientót forte-
ment préoccupé. Voici quelques extraits de ces visions de la
sceur Saint-Pierre; elles eurent lieu de 1845 á 1848.
Notre-Seigneur a transporté mon esprit dans la route du Calvaire,
et m’a montró sainte Yéronique essuyant de son voile sa trés sainte
Face, couverte alors de crachats, de poussiére, de sueur et de sang. En-
8uite, ce divin Sauveur m’a fait entendre que les impies renouvelaient
actuellement les outrages faits á sa sainte Face, et que tous leurs
blasphémes, lancés contre la divinité qu'ils ne peuvent atteindre,
retombent comme les crachats des juifs sur la sainte Victime. Et
j’ai compris que Notre-Seigneur disait qu’en s’appliquant á réparer
les blasphemes, on lui rend le méme service que lui rendít la corn-
patissante Véronique, et qu’il regardeles réparateurs avec les mémes
yeux de complaisance dont il regarda cette sainte femme lors de sa
Passion.... J*ai compris que, de méme que le Sacré Coeur de Jésus
estl'objet sensible offertános adorations, pourreprésenter son amour
im m e n s e , de méme sa Face adorable est Tobjet sensible offert A nos
— 205 —
adorations pour réparcr les outrages commis envers la Majesté divine,
dont cette sainte Face est la figure, le miroir et l’expression..... Et il
m’a dit de chercher des Véroniques pour essuyer et honorer cettf
divine Face, car par sa vertu, Offerte au Pére éternel, on peut apaisei
sa colóre et obtenir la conversion des impies et des blasphémateurs.

Ainsi envisagé, le cuite de la Sainte Face est done le moyen


extérieur et sensible de l’expiation et de la réparation dont
le monde actuel, et en particulier la France, ont si grand
besoin. Cette réparation s applique surtout aux blasphemes
et á la violation si fréquente du saint jour du dimanche.
Telle fut Tidée qui subjugua et ravit l’áme de M. Dupont.
La soeur Saint-Pierre disait encore que Notre-Seigneur
avait promis que sa Face adorable ferait des prodiges.
De méme que, dans un royaume, on se procure tout ce qu’on désire
avec une piéce frappée á l’effigie du prince, de méme aussi, avec
l’efiigie de la divine humanité, on obtiendra tout ce qu’on voudra
pour le royaume du ciel.... Et Notre-Seigneur me montra, dans l’a-
pótre saint Pierre, un exemple de la vertu de sa sainte Face. Cet
apótre avait, par son péché, effacé l’image de Dieu dans son áme;
mais Jósus tourna sa sainte Face vers lui, et l’infidéle devint péni-
ten t: Jésus regarda Pierre, et Pierre pleura amérement... Cette Face
adorable est comme le cachet de la divinité, qui a la vertu de réim-
primer dans les &mes qui s’appliquent k elle l’image de Dieu....

La pieuse sneur était morte depuis trois ans lorsque, vers


la fin du caróme de 1851, la prieure du Carmel de Tours re^ut
des Ursulines d’Arras des gravures représentant la Sainte
Face d’aprés le voile de la Véronique conservé au Vatican.
Elle en oflrit deux á M. Dupont, qui les fit encadrer, en remit
une á l’adoration nocturne et garda l’autre.
Je la pla$ai, raconte-t-il, dans ma chambre, au cóté gauche de ma
cheminée, dans Tenfoncement, au-dessus d’une commode. C’était le
mercredi saint. A peine l’y vis-je installée que je fus frappé d’une sorte
d’inquiétude. Cette image de la divine Face du Sauveur peut-elle étre
exposée dans la maison d’un chrótien, dans cette grande semaine de
la Passion, sans qu’on l’accompagnc d’un signe extérieur de respect
et d’amour ? Je fus done amonó ;i allumer au-dessous une petite lampe,
- 206 -

que je me proposals d’abord de n'y laisser que jusqu’á la fin de


la semaine sainte. Mais comme mon bureau se trouvait dans cette
chambre, je songeai aux questions que ne manqueraient pas de me
f&ire les visiteurs et il me vint une réponse qui me satisfit. Oui,
c’est cela, á tous ceux qu’étonnera cette lampe allumée en plein
jour je répondrai: C’est pour avertir ceux qui ont á me parier que,
une fois leur affaire terminée, ils n'ont qu’á se retirer, á moins qu'ils
ne consentent, pour prolonger Tentretien, á parier de Dieu. Et je
m’avisai d'écrire sur un carré de papier que je déposai sur mon
bureau : « Ghacun est libre chez so i; ici, aprés avoir traité l’affaire
pour laquelle on est venu, il faut ou s’en aller, ou parier des choses
de Dieu. »
Ce jour-Ki et le lendemain s'écoulérent sans que personne me fit la
question prévue.... Le vendredi saint, un commis voyageurayant forcé
ma porte pour me proposer des vins de Bordeaux, je lui fis ma ré­
ponse. II en fut tellement surpris que je dus la lui répéter. Ce me fut
Toccasion de lui parier de religion; il resta plus d’une heure á m’é-
couter.... Mais le samedi saint, Notre-Seigneur commen<;a t\ faire con-
naitre ses intentions, et voici comment. Je re<¿us la visite d’une trés
pieuse personne, MU® X., que je connaissais, et qui avait les yeux
trés malades. Elle entra dans ma chambre, se plaignant vivement de
douleurs poignantes aux yeux, par suite du vent froid qui soufllait
et remplissait l’air de poussiére. Elle venait chez moi pour affaire.
Etant alors occupé á écrire, je Tinvitaia prier la Sainte Face en m’at-
tendant un moment. Elle en profite pour demander sa guérison.
Bientot, je me joins á elle, je m’agenouille, et nous faisons ensemble
une priére. En me relevant, il me vint la pensée de lui diré : « Mettez
un peu d’huile de cette lampe sur vos yeux. » Elle trempa son doigt
dans rhuile, se frotta les yeux, et, en prenant une chaise pour s’as-
seoir, elle disait tout émerveillée : « Mes yeux ne me font plus m a l! »

M. Dupont raconte ensuite que le mardi de Páques, un


jeune homme de la ville vint s’acquitter d’une commission ;
il avait mal á une jambe, boitait et marchait péniblement. Le
serviteur de Dieu eut l’idée de faire une onction avec rhuile
de la lampe sur la jambe malade, en priant la Sainte Face.
Le jeune homme fut immédiateinent guéri, et se mit á courir
autour du jardin avec la plus grande facilité.
Quoique M. Dupont se fút proposé de retirer la lampe
aprés la semaine sainte, il la laissa. L approche du mois de
— 207 —
Marie, ensuite les mois du Sacrö Coeur et du Pröcieux Sang
lui fournirent un pretexte de continuer une devotion que,
du reste, il savait n’ötre pas contraire aux vues de TEglise.
Cependant, de proche en proche on se racontait les gräces
obtenues. On commenga ä reciter alors au pied de l'image les
litanies de la Sainte Face, composöes par soeur Saint- Pierre.
Les prodiges se multipliörent. M. Dupont continue :

Je n’entreprends pas d’entrer dans le detail; nous vlmes gu£*rir des


cancers, des ulcöres interieurs etextöricurs, des cataractes, des anky­
loses, des surdit6s, etc., tout cela en grand norabre. Depuis cinqmois,
j’ai donn£ plus de huit miUe petites fioles; de jour en jour la foule
augmente; il y a des samedis oü plus de trois cents personnes arri-
vent; les autres jours de la semaine, la proportion est plus restreinte.
Mais ce qui prouve surtout que la gräce agit, c’est que tout ce monde
comprend que les neuvaines de priores et d’onctions d’huile s'achö-
vent par la confession et la communion.... J’arrßte lä. le r6cit des
faits; ils ont fonde une sorte de pelerinage dans la rue Saint-Étienne:
Infinna m un di e leg it Deus. Je me permets de le dire a Notre-Sei-
gneur : Pourquoi avez-vous pris la maison du pauvre p 61crin de la
nie Saint-Étienne pour opärer de semblables oeuvres ?
.... Nous venons d’etre temoins d’un fait bien consolant, 6crit-il un
autre jour. Une jeune personne de Chinon, malade depuis plusieurs
mois d’une tumeur canc6reuse au cöt6 droit, 6tait sur le point de
mourir, abandonee des mGdecins. On se procure une fiole d’huile,
et Ton fait tout de suite une neuvaine aprös onction sur la partie
malade, qui 6tait aussi grosse que la töte d’un petit enfant. Le len-
demain, le m6decin s*6tonne, declare qu’il y a un mieux sensible. La
malade avait dormi, la tumeur ¿tait moins grosse, et eile continue a
disparaltre.... La jeune personne enfin s’est trouv6e transportable;
on avait promis un voyage devant la Sainte Face. Quand eile entra
dans ma chambre, eile 6tait p&le et souffrante, la tumeur encore
grosse comme une noix. Apr£s onction et recitation des litanies de
la Sainte Face, plus de douleur, plus de tumeur.... La jeune personne
fondait en larmes, ainsi que ses compagnes de voyage. Les forces
^taientrevenues. ATinstant, eile court au chemin de fer, puisretourne
a Chinon, aprös avoir fait plusieurs courses en ville.... Le röcit que
je viens de vous faire est peu brillant, mais il est vrai. Plusieurs
autres malades, ce jour-la, se sont bien trouvös de leur acte de foi.
Que Dieu est bon t
— 208 —
Les faveurs temporelles avaient genöralement des gräces
spirituelles pour but, et elles en ¿taient souvent le moyen, la
divine misericorde faisant ainsi d’une pierre deux coups.
Une dame vient demander ä M. Dupont de prier pour la con­
version de son frere, officier supörieur en garnison dans une
ville du Nord. « Bien volontiers, röpond M. Dupont, qui se
met aussitöt ä genoux; prions ensemble. Mais, pardon,
Madame, dit-il en se relevant, votre regard a quelque chose
d’anormal. — Ne vous gönez pas, riplique la visiteuse en
riant, vous ne m ’oflensez en aucune fa?on et ne m'apprenez
rien en me faisant savoir que je louche terriblement. — Eh
bien, Madame, il faut prendre de l’huile, faire une o n ction.»
— La dame s’y refuse : « B ah ! ä mon äge, ce n ’est plus la
peine, et puis j ’ai toujours 6t6 ainsi depuis l’äge de trois
a n s ! — Essayons neanmoins, insiste le pieux serviteur de
la Sainte Face, Dieu aime qu’on mette toute confiance en lui,
m6me pour les petites choses. » Elle cede, on s’agenouille de
nouveau, on fait les onctions; ses ycux se redressent; eile
part regardant droit devant eile comme tout le monde. Elle
arrive chez son frere, qui est tout stupefait de la voir ainsi.
c Enfin, tu t ’es fait opörer? ce n ’est pas trop töt! — Mais non,
je t’affirme que non.... — Cependant, tu n ’es plus la mßrne!
— Ecoute, voilä ce que j ’ai fait, j ’ai priö avcc un saint homme
pour la guerison de ton äme, et j ’ai obtenu par surcroit celle
de mes yeux, qui m ’etait inflniment moins ä ccour. » Elle ra-
conta en detail son voyage de Tours et ce r6cit bouleversa
son frere ä tel point qu’il alla se confcsser.
Vivredans la inclusion, ä la disposition des ¿trangers, ötait
pour M. Dupont une chose toute nouvelle et fort penible, sans
compter les hommages qui venaient de toutes parts froisser
sa modestie. On l’appelait « le grand gu6risseur, le grand
mödecin. » — II proteslait : « Müis non, non, non, je
nc suis pas m6decin et ne g u 6 iis p. ¡sonne; je ne suis
qu’un vil instrum ent dans la main ·!·■ bieu; je me borne ä
- 200 -
prier avec Ies souffrants, et lorsqu’ils ont assez de foi, Dieu
leur accorde la guérison. » Une dame s’étant avisée de le gra-
tifier de l’épithéte de saint, « le saint homme de Tours, »
comme on disait déjá communément, il la reprit avec une
verdeur d'indignation qui lui óta l’envie de recom mencer:
* Vous et moi, Madame, on nous mettrait tous les deux sous
le pressoir qu’il n ’en sortirait que de la boue! » A mesure
que sa renommée se dilatait, lui-méme se contraclait, se
resserrait en quelque sorte dans son intérieur, comme si sa
réputation se fút accrue aux dépens de sa pauvre personne. II
en arriva jusqu’á briser complétement les relations mon-
daines qu’il avait tant aimées; ni le cardinal Morlot ni le car­
dinal Guibert, successivement archevéques de Tours avant de
l’étre de Paris, ne purent obtenir qu’il acceptát une de leurs
invitations á dlner; pas méme aux grandes solennités de
saint Martin, á l’occasion desquelles la commission de l’ceuvre
du Vestiaire, dont il était président, était ordinairement in-
vitée.
Je suis consigné au pied de la sainte image, écrivait-il en 1856; on
vient maintenant de toutes parte et il ne se passe presque pas de jour
qui ne nous oíTre l’occasion de rendre des actions de gr&ces.... Je vou-
drais pouvoir vous montrcr les certiücats qui arrivent. Aujourd’hui
c’estpour attester la guérison d’une aliénationmentaledansla Prusse
rhénane, la semaine derniére la guérison d’un cancer qui rongeait
le sein d’une íemme á Pondichéry, etc. — Ici, continue-t-il, nous
avons eu & constater la guérison d’un polype sur la personne de la
íemme de chambre de Mm®la marquise de Bridieu. Le médecin venait
de déclarer qu’il lui fallait trois jours d’opérations pour extraire le
volumineux polype. Dans la nuit, aprés une onction d’huile, tout
mal avait disparu; le 4 mai prochain (1856) il y aura deux ans révolus
et pas la moindre petite apparence du polype.

Mais nous ne pouvons raconter ni méme mentionner tous


les miracles obtenus. II y en eut des centaines, peut-étre des
niilliers. La mort du serviteur de la Sainte Face ne les a point
fait cesser et nous en pourrions signaler de tout récents (par
6RANDS CHRÉTIENS. U
— 210 —
exemple, en 1890, la gu6rison de M™ B., femme d’un de
nos amis, maire dans l’arrondissement de Tr6voux). Ceux qui
d6sireront de plus amples details les trouveront dans la Vie
de M. Dupont, par M. I’abb6 Janvier.
Le saint homme faisait de l’envoi de son huile une grave
et s6rieuse occupation. C’6tait un curieux et ediiiant spectacle
qui rSjouissait fort ses intimes de le voir rem plir et aligner
des iioles, les cacheter, les ficeler au besoin, et consacrer &
ces soins minutieux tout le temps que lui laissaient sa corres­
pondence et les visiteurs. II remplissait la lampe aussitot
apr& 1’avoir videe. Les expeditions avaient lieu a ses fra is;
il calculait, en 1854, qu’il avait d6j& donni ou envoy6 plus de
soixante mille flacons. Plus tard, & cause des consequences
des accidents, la poste refusa d’accepter des iioles d’huilc,
M. Dupont se contentait alors de mettre une goutte d’huile
sur une image. Une pieuse demoiselle d’Angers, M"0C61estine
de la Boissiere, s’etant rencontrie chez M. Dupont avec un
paralytique qui s’en allait gu6ri, se voua comme « le saint
homme de Tours » au culte de la Sainte Face, et obtint, quoi-
qu’en moins grand nombre, les memes merveilles. M. Dupont
fut tout heureux de cette concurrence, qui diminuait, aux
yeux du monde, l’6clat de ce qui se passait chez lui.
Un de ses amis, M. d’Avrainville, voulut bien se char­
ger de classer les certiflcats affluant chaque jour, ainsi que
les batons et biquilles laisses en ex-voto par les infirmes.
Les certiflcats formaient chaque annee un gros volume.
« J ’ignore, ecrivait M. Dupont en 1857 & M. d’Avrainville,
j ’ignore ce que deviendra ce dossier. Quels sont les desseins
de Dieu ? Quand cette question me vient it la· pena6e, je me
garde bien d’y faire rdponse autre q u e : Cela ne me regarde
pas. A p ^s quoi je suis en paix.... Gloire & Dieu, gloire &
D ieu! >
Quant aux ex-voto, on les voyait collectionn6s dans un
petit cabinet qu’on a depuis appel6 : « La chambre des mira-
— 211 —
cíes. * II y en avait de toutes les qualités et de toutes les
form es; chacun portait un nom et une date. Lors de la funeste
guerre de 1870, une partie de ce trésor fut dispersée; M. Du­
pont en üt lui-méme une distribution aux soldats blessés ou
malades.
Sa correspondance de 1845 á 1865 eut un développement
extraordinaire et qui lui imposa la plus vive peut-étre de
toutes ses mortifications. Plus de ces pélerinages qui lui
étaient si chers, et presque plus de nuits passées au pied de
la sainte Eucharistie; le temps lui manquait. II écrivait á un
ami qui l’invitait aux fétes religieuses qu’on devait célébrer
ä Arras, en l’honneur du bienheureux Labre (1855):

Croyez-vous que je rae serais laissé inviter deux fois par votre bien-
veillante amitié, si j’entrevoyais la possibilitó d’une absence ? Dans
I*hypothése oú il ne s’agirait que de distribuer un nombre plus ou
moins grand de petites bouteilles d’huile, je n’aurais pas hésité
depuis longtemps á faire le voyage d’Arras. Mais lá n'est pas la prin-
cipale difliculté. Ma trés extraordinaire correspondance, qui chaqué
jour augmente au lieu de diminuer, est la vraie cause de ma capti-
vité. Est-ce á temps ou á perpétuité, comme Targot judiciaire s’ex-
prime ? «Pignore. — Mais ces lettres, je ne puis pas, en général, les
laisser lire á d’autres; quelques-unes demandent á étre brúlées;
toutes veulent une réponse prompte. Que faire? Je me fais remplacer
a Paris pour un baptéme. Je ne vais pas k Nantes, oú des affaires de
famille m'appellent, ni á Bordeaux; et comme je ne puis plus faire
la moindre visite ici, une quantité de gens que je rencontre me disent:
« Vous étiez done absent?.... » Plaignez le pélerin embourbé et croyez
bien qu'á chaqué fois que vous daignez me parier du bonheur que
j’aurais á me trouver auprós de vous et de Taccueil que Ton me
ferait chez vos dignes s o b u ts , vous me montrez la Terre promise,
sans prendre garde au Jourdain que j’aurais ä franchir.

Conformément au voeu de son humilité, mais contraire-


ment ä ce qui arriva aux autres héros de ce livre, l’action
extérieure de M. Dupont, au lieu d’aller grandissant jusqu’ä
la fin, s’éteignit graduellement durant les vingt derniéres
années de sa vie. Des 1864 le nombre des visiteurs diminua,
— 212 —
soit qu’on s’habituát á ce qui avait d’abord fait tant de bruit,
soitqu’il ne vlnt plus de curieux, m aisseulem entdespélerins
et des malades. II se faisait toujours des miracles, mais on
avait da vantage recours á la poste. M. Dupont, loin de s’en
aífliger, se réjouissait de retomber dans l’obscurité et dans
son vrai róle, qui était, disait-il, de n ’étre bon á rien.
Ce fut lui qui, ayant reQU de la Visitation de Paray-le-Mo-
nial le drapeau du Sacré Coeur, brodé par les religieuses de
cette maison, et ne pouvant le faire parvenir au général
Trochu, bloqué dans Paris, eut la pensée de l’oflrir au général
de Charette et á ses zouaves pontiíicaux ou volontaires de
TOuest, dont le quartier général était alors á Tours. Charette
accepta. On fit devant la Sainte Face, en priant pour la patrie
malheureuse, l’ouverture de la caisse ; on déposa la banniére
dans le tombeau de saint Martin, et Ton décida qu’on brode-
rait au revers ces m ots: Saint Martin, protégez la France !
travail qui fut exécuté immédiatement par les carmélites,
L’autre cóté portait l’effigie du Sacré Coeur avec cette le­
gende : Coeur de Jésus, sauvez la France ! Nul n ’ignore
quel héroíque baptéme du feu re?ut cet étendard á P atay ;
nous aurons ä en reparier á l’occasion du général de Sonis.
Avec les grandes épreuves de la France commencérent
aussi celles de M. Dupont. Elles l’atteignirent dans son úme
et dans son corps, II vit la cité de saint Martin bombardee
et occupée par l’ennem i; il y vit interrompue, par le départ
de presque tous les citoyens valides, I’ceuvre de 1’Adoration
nocturne, qu’il avait tant ä coeur. Lui-méme, atteint dans
ses organes, fut livré prémalurément á l’inaction physique,
á l’isolement et á toutes les infirmités de la vieillesse. La
göutte le retint pendant trois ou quatre ans prisonnier; il ne
pouvait plus quitter sa chambre. Un serviteur fidéle et intel­
ligent, formé par son exemple, fut chargé des distributions
et des expéditions d’huile.
La consolation principale du dévot reclus était de recevoir,
— 213 —
une fois par semaine, la sainte Eucharistie. Encore se refusa-
t-il á permettre qu’on demandát l'autorisation de dire la
messe dans sa maison, devant son lit, se jugeant indigne
d'etre l’objet d’aucun privilége. II avait d’ailleurs une ma­
niere á lui de se dédommager. II s’en allait chaqué matin
en esprit dans toutes les églises du monde, s’accroupissait
humblement sous un coin de la table eucharistique, comme
la Chananéenne et comme les petits chiens auxquels elle se
compare, et si quelque parcelle du festín venait á tomber, il
priait Notre-Seigneur de lui permettre de la recueillir. Du
reste, condamné á une immobilité absolue, n ’ayant plus la
faculté de lire ni d’écrire et bientót plus la liberté de la pa­
role, il priait sans cesse et s’absorbait davance, avec amour,
dans la vision béatifique. Jamais il ne parlait de ses souf-
frances ni de son é ta t; une seule fois il demanda á son mé-
decin si l’heure de la délivrance tarderait encore beaucoup.
On remarqua sculement en lui, á diverses reprises, une
agitation singuliére, comme s’il eút ététrouble parles assauts
d’un ennemi invisible. « Adéle, cria-t-il un soir, d’une voix
entrecoupée, á sa vieille gouvernante, Adéle, il est l á ! quand
je pense, il vient de me faire des promesses, le m isérable!
— Monsieur, n ’ayez pas peur, répondit la servante, habituée
au langage de son maitre, dites avec moi : Vade retro ,
Satana; et puis, ajouta-t-elle, nous avons une médaille de
saint Benoit.... » Et elle l’aspergea d’eau bénite. « Priez,
Adéle, lui dit-il encore, moi je ne peux plus. » La fidéle ser­
vante lui prenait la main et pronongait diverses oraisons ja-
culatoires. Ensuite, craignant de n’étre pas suivie ou de le
fatiguer: « Monsieur, m’entendez-vous ? Si vous m’entendez,
serrez-moi la main. » Et il serrait la main.
Immobile sur le dos, le cóté gauche complétement paralyse,
les mains croisées sur la poitrine, le visage empreint d’une
sérénité profonde, il eut huit jours d’une agonie qui ne lui
laissait de libre que la pensée. Le 18 mars 1876, á quatre
— 214 —
heures du matin, les yeux fermés et sans faire entendre aucun
rále, il poussa trois grands soupirs. Au troisiéme, M. Léon
de Marolles, son cousin, qui ne le quittait point, dit avec
ém otion: « II est au c ie l! »
Son corps fut exposé dans son oratoire, devant 1’image
vénérée de la Sainte Face. Durant trois jours, la ville de Tours
et les environs y défilérent en une sorte de procession inin-
terrompue. Les Tourangeaux tenaient á contempler une der-
niérefoiscelui qu’ils considéraient comine un saint etcomme
le protecteur de la cité. Ses funérailles offrirent le spectacle
d’un triomphe en méme temps que d'un deuil public.
Son oratoire a été, depuis, transformé en chapelle. Les con-
fréres de l’Adoration nocturne s’y réunissent et les paroisses
du diocése ont pris l’habitude d’y venir en pélerinage, en
attendant que l’Église se prononce sur la nature des mer-
veilles toujours nombreuses qui s’accomplissent en ce lieu,
et sur le caractére de sainteté du thaumaturge, que la voix
populaire a canonisé sous le norn de « saint homme de
Tours. »
LOUIS VEUILLOT
LOUIS VEUILLOT

Avouons-le, dans la série de ces physionomies contempo-


raines, il n’en est pas que nous ayons plus particuliérement
choyée. Éludier la vie de Louis Veuillot nous a fait revivre
les heures les plus critiques et les plus agitées de la seconde
moitié de ce siécle, qui connut tant de luttes et oü si souvent
l’erreur triompha du droit. Avec joie nous avons retrouvé
dans cette bata i lie l’athléte dans lequel le talent, pour ne pas
dire le génie, égalait le courage, et le courage n’était sur-
passé que par la foi. Pour redire cette vie dont chaqué jour
fut une lutte, á laquelle chaqué année apportait une gloire
nouvelle, il faudrait un livre compact. Par notre esquisse
rapide, nous n ’espérons point faire suffisamment connaitre
Louis Veuillot; contentons-nous d’inspirer á ceux qui nous
liront l’idée de feuilMer ’es u is aprés les autres les vingt-
cinq volumes de Mélanjes et «le Le'irei, oü une main fra-
ternelle a réuni seulement une partiede l’ceuvre immense de
celui qui fut á la fois conteur ravissant, poéte original, épis-
tolier délicat, philosophe profond et par-dessus tout journa-
Üste.
Journaliste : ce fut leseul titre qu’il ambitionna, s’il ambi-
tionna jamais quelque chose. Admirablement armé pour ces
batailles de la presse quotidienne, il aimait son journal avant
tout et par-dessus tout. La moitié de ses ouvrages fut écrite
avant son cntrée ä l'Univers, ou pendant la durée de la sus-
— 218 —

pension violente et inique de ce jo u rn al; l’autre moitié a


presque entiérement vu le jour dans VUnivers, et le livre
n ’est qu’un ensemble d’articles, ou un article développé et
complété. Aussi, de tous les noms que notre siécle atrouvés
péle-méle entassés dans ces colonnes si vite parcourues et
plus Vite oubliées, vousétes-vous demandé quel est celui qui
survivra ? Un seul probablem ent: le nom de Louis Veuillot.
Pour s’élre lait une place dans les célébrités de ce temps au
moyen de cette feuille volante, futile et légére, qu’on nomine
l’article du jour, il fallait une verve soutenue et point vul-
gaire. Avec le journal, d’autres sont arrivés aux fonctions
publiques, á la popularité, la gloire en gros so u s; Louis
Veuillot seul a atteint la renommée que le temps épure et
grandit au lieu de l’effacer.
C’estque le premier il atteignit ce but, déclaré impossible
par Sainte-Beuve: faire lire un journal catholique.
Voltaire et lesencyclopédistes, avant Sainte-Beuve, avaient
été du méme a v is:
N al n’aura de l’esprit que nous et nos amis.

Cette devise, ils s’étaient juré les uns aux autres de la


faire prévaloir, et la mode, les proscriptions et la guillotine
aidant, ils s’étaient tenu parole. Un livre, un journal catho­
lique ! c’était nécessairement un sermon; il était de bon ton,
il était prudont méme de regarder cela comme n’existant
point.
En effet, la société fran^aise, au commencement du siécle,
avait tellement oublié Dieu que lorsque ce nom fut prononcé
á nouveau pour la premiére fois par Cuvier, sous la coupole
de l’Institut, ce fut un éclat de rire de la part de la docte.
assemblée. Les hommgs attardés autour de ce norn démodc
partageaient naturellement dans une large mesure le dédain
qui s’attachait á lui. Que dis-je? ils le partagent encore.
Nous lisons plus ou moins, nous autres écrivains catho-
- 219 —
liques, nos confréres incrédules. Nos confréres incrédules ne
nous lisent point. Or ce sont eux, et non pas nous, qui trónent
dans les académies, et plus encore dans les cercles et les
cafés, oü l’austérité méme de nos doctrines nous rend into­
lerables. Allezdonc parler de morale á des buveurs, et poser
un crucifix entre deux bouteilles!
Un critique fort á la mode écrivait il y a quelques jours, á
proposd’un choix de morceaux de prose et de poésie imprimé
pour la jeunesse par un libraire catholique beige : « 11 parait
que nous possédons un poéte appelé le P. Delaporte, et un
historien du nom de Baunard. »
« II p a ra it! » Le critique dédaigneux n ’en est pas méme
absolument s ú r !
Ce que l’on peut affirmer sans hésitation, ó critique, c’est
que votre science superficielle a des dessous d’ignorance
d’une profondeur insondable.
Mais qu’importe au vulgaire, plus insoucieux encore que
le critique ?
De Voltaire á Louis Veuillot, malgré quelques éclairs pas-
sagers de la plume de Chateaubriand, la défense catholique,
la littérature catholique, la science catholique échappent &
l’attention du public; elles n’existent pas.
Avec quelle amertume Louis Veuillot, á ses débuts, a lui-
méme senti et dépeint cette odieuse mais souveraine prépo-
tence de la sottise victorieuse sans com bat!

Je connais ta force, dit-il en s'adressant au Siécle, et je ne la con­


teste pas. Tu parles tous les jours á cent mille idiots qui n’entendent
í^ e ta voix et qui n’en veulent écouter aucune autre; toi scul as de
k probité, de la justice, de l’esprit et du style, toi seul es patrióte;
et 8’il te plalt de passer pour chrétien, toi seul le seras. Moi je serai
libelliste, un impie, un jésuite : tu le diras. Qui saura le con-
traire, hormis quelques centaines d’honnnétes gens qui te font l’hon-
®eur de te craindre, et qui protestent tout bas contre tes injures,
JIQand ils sont sftrs de n'étre pas entendus ? Done tu peux m’écraser,
lrnbícile, mais tu m’ócraseras avec tes pieds, avec tes mugissements,
— 220 -
avec ta masse immonde et non avec ton esprit. Tu m’écrases córame
le boeuf en fureur écrase parfois le piltre qu’il rencontre seul et
désarmé.
Triomphe et sois vainqueur, 6 boeuf, tu péses un millier et tu portes
au front deux, cornes : c’est trop contre une fronde. Seulement écoute
ceci : tu m’écraseras, mais je suis un homme et j’aurai dit quelques
paroles que tes beuglements n’empöcheront pas d’arriver á l’oreille
de ceux qui sont hommes comme moi. Ces paroles leur apprendront
á te ramener á l’étable et au labour.

Louis Veuíllot p a ra lt; son audace étonne, ses premiéres


polémiques forcent l’attention, sa verve gauloise, sa vigueur
et sa souplesse lui retiennent ou lui raménent quiconque l’a
rcncontré par ha sard une premiérc fois. Quel régal qu’une
tartine de Louis Veuillot á l’adresse de teile réputation usur-
pée, de telle outre gonílée de vent dans laquelle lui seul osait
enfoncer son épingle! Les Connaisseurs, les gourmets atten-
daient avec impatience le régal annoncé ; on le dégustait bien
un peu en cachette tout d’abord, on hésitait á convenir de
l’attrait qu’on y avait trouvé; mais comme le nombre des
dégustateurs croissait, et que tous les rieurs étaient du
méme cóté — tous, á l’exception de la divinité jetée á bas et
de l’outre dégonflée — la renommée du rude journaliste
s’imposa éclatante, incontestce, universelle.
Le vulgaire lui-mcme, qui n’y comprend ríen et qui n’est
pas capable de distinguer le gros sel gris du sel altique, ap-
plaudit de confiance. Tout le monde connut, au moins de
nom, ce clérical qui maniait un gourdin sous lequel il ne
faisait pasbon. La plupart se le représentaientsous les formes
d’un histrión de foire, bien campé sur des jarrets solides,
provocateur, insolent et le verbe haut. Seuls les connaisseurs
savaient que ce jouteur était aussi, quand cela lui convenait,
le plus tendre des hommes ayant un cceur et le plus délieat
d’entre les délicats. Aussi clair, aussi fécond et aussi nourri
qu’Armand Carrel ou l’abbé de Genoude, mais moins doc­
toral et plus varié ; aussi énergique que Paul de Cassagnac,
— 221 —
mais moins brutal; aussi spiriluel que Rochefort, mais moins
trivial; bref « toute la lyre ! » pouvait-il dire avec autant de
droits, peut-étre plus de droits que Victor Hugo.
Quel était-il done ce novateur hardi, ce croyant audacieux
qui, s'emparant d’une arme jusque-lá maniée par les seuls
adversaires du catholicisme, s’imposait du premier coup au
respect de tous? Était-il de vieille souche littéraire? L’édu-
cation de sa jeunesse, les relations, les circonstances de la
vie avaient-elles ensemble concouruá le pousser dans la lutte
oü il devait teñir le premier rang? Nous savons au contraire
que tout concourut á comprimer ou á détourner les élans
que Louis Veuillot enfant ressentait vers le bien et le beau;
pour devenir ce qu’il a été, il dut vaincre des obstacles de-
vant lesquels cent autres eussent reculé, ou dont ils eussent
étéaccablés. II se fit lui-méme, écoutons comment; il va nous
l’apprendre :
Un jour Francois Veuillot, tonnelier de Bourgogne, vit á la fenétre
encadrée de chévrefeuille d’une humble maison une belle et robuste
filie qui travaillait en chantant. II ralentit sa marche, il tourna la
téte et ne poussa pas sa route plus loin. La filie était vertueuse autant
qu’agréable; elle aimait le travail; l’honneur brillait sur son front
parmi les fleurs de la santé et de la jeunesse; un sens droit et ferme
réglait ses discours; les fortunes étaient égales, les cceurs allaient
de pair; le mariage se fit.

Deux ans aprés, á Boynes, en Loiret, Louis Veuillot nais-


sait. C’était en 1813. Son pére, malgré sonardeur au travail,
ne put réussir á élever sa famille dans cette bourgade. Ruiné
par la perte de quelques centaines de francs, il vint — nous
citons encore ici Louis Veuillot— « cacher sa misére au sein
de Paris. » Mais il n’y réussit guére mieux.

En nous épargnant tout ce qu’ils pouvaicnt nous sauver de leurs


souílrances, nos parents ne savaient que nous dire : « Habituez-vous
^ la peine, vous en aurezl » Et pasun motde Dieu.... Je ledis ii la
honte de mon temps, non á la leur, ils ne connaissaient pas Dieu.
- 222 —
CTest seulement quand Louis Veuillot eut dix ans que la
géne disparut de la maison paternelle. Mais l’aisance ne fut
jam ais assez grande pour permettre á Francois Veuillot le
luxe d’envoyer ses fils au college. Le jeune Louis apprit á
lire aux cours du soir de l’école de son quartier; il dévora
dans sa chambre quelques livres attrapés au hasard ou prétés
par des amis : il n’étudia les classiques qu’aprés son entrée
dans le journalisme. Pour apprendre avec cette éducation-lá
une langue correcte, fine et nerveuse comme celle qu’il par-
lait deja dans ses premiers articles, il fallait un goút naturel
exquis et une ápreté au travail vraiment extraordinaire.
A douze ans, le jeune Veuillot, sachant lire et compter,
devait commencer á gagner sa vie. II fut place dans une
étude d’avoué, avec appointements de cinq francs par se-
maine.
J’allai demeurer, dit-il, hors de la maison paternelle. Abandonné
dans le monde, sans guide, sans conseils, sans amis, pour ainsi dire
sans maltre, A treize ans, et sans Dieu : 6 destinée amére 1 je rencon-
trai de bons coeurs; on ne manqua pour moi ni de générosité ni d’in-
dulgence; mais personne ne s’occupa de mon Ame, personne ne me
fit boire A la source sacrée du devoir. Les rues de Paris faisaient Té-
ducation de mon intelligence; les propos de quelques jeunes gens,
au milieu desquels j’avais A vivre, celle de mon coeur : hors un qui
vint trop tard et s’en alia trop tót, ils n’imaginaient pas qu’il y eút
quelque retenue A s’imposer devant Tenfance. C'étaient d’honnétes
jeunes gens; mais ils sortaient du collége, ils faisaient leur droit, et,
selon la mode du temps, ils étaient libéraux. Geux qui in’aimaient le
plus me menaient au spectacle; ceux qui me trouvaient de l’intelli-
gence me prétaient des livres; et je continual par moi-méme, en
pleine liberté, des études que j’avais dójá commencées sur les romans
de Paul de Kock et de Lamothe-Langon.

L’avoué cliez lequel le jeune Veuillot gagnait ses quinze


sous par jour portait un nom connu. C’était M. Fortuné
Delavigne, frére du poéte, et á ce nom ce üdéle serviteur du
papier timbré devait d’avoir conservé des goúts et des fré
quentations trés littéraires. Louis Veuillot entra ainsi en re-
- 223 —
lalions avec Scribe, Barbicr et plusieurs autrcs jeuncs au­
teurs de lY'poque; il lut leurs oeuvres, s’exenja a composer
aussi, les faisant juges de ses premiers essais. Et la littéra-
ture le passionna á tel point qu’il passait souvent la nuit
presque entiére, ne gardant qu’une lieure ou deux pour le
sommeil, á corriger ou refaire une dissertation liltcraire.
Quant aux paperasses de la basoche, il les transcrivait en son-
geant á une rime rebelle. « J ’ai copié vingt-deux actes, di-
sait-il un soil· en récapitulant sa journée; mais du diable si
je n ai lu un seul! »
Parmi les clercs de l’étude Delavigne se trouvait le jeune
Olivier Fulgence, devenu plus tard homme de lettres connu.
Fulgenoe, qui avait abandonné la procédure pour le journa-
lisme, était charge de la redaction de YÉcho de Rouen. II
proposa il Louis Veuillot une part de cette rédaction. Jugez
si le jeune clercd’avoué fut heureux d’acceptercettesituation,
qui répondait á toutes ses espérances!
L'Echo de Rouen était un journal tres modéré d’allures,
trés ministériel, disons le mot, trés bourgeois; il avait peu
de lecteurs. Le jeune écrivain s’occupa d’abord de la cliro-
nique, puis aborda l’article politique. C’est ainsi, dit Louis
Veuillot, que«sansautrepréparation,jedevinsjournaliste. Je
me trouvais de la résistance, j ’aurais été aussi volontiers du
mouvement, et méme plus volontiers. C’est un aveu dont je
ne refuse pas l’ignominie; je veux publier que c’est la reli­
gion seule qui m’a íait comprendre le véritable honneur et
qui m ’a rétabli dans ma dignité. »
En novembre 1832, Louis Veuillot fut appelé á Périgueux
comme rédacteur en chef du Mémorial de la Dordogne. II
y trouva des partis trés ardents á la lutte et se jeta á corps
perdu dans la polémique. II y gagna l’amitié et la protection
d’un préfet et plusieurs duels. * II en accepta, dit son frére,
deux qu’il n ’avait pas proposés, l’un pour cause littéraire,
l’autre pour cause politique. II n ’avait, de sa vie, touché une
— 224 —
arme, et á la premiere rencontre, on lui mit dans la main son
pistolet tout armé. La baile du premier adversaire effleura
son chapeau, celle du second perca ses habits.... Dix ans
aprés, se trouvant avec son frére et ses jeunes sceurs sur le
lieu du combat, il les fit mettre á genoux avec lui pour re-
mercier Dieu de l’avoir préservé et lui demander pardon. »
Cette école de la polémique quotidienne avait développé
et mis en valeur les merveilleuses aptitudes de Louis Veuillot.
Le jeune journaliste avait déjá une plume alerte, mordante,
qui le faisait lire au delá de Périgueux. On l’appela ¿i Paris.
Mais á mesure que la notoriété était venue, le peu de con­
victions qu’il avait apporté dans ses premiéres luttes s’en
était alié. « Et il ne se donnait pas deux mois pour n’étre
plus qu’un de ces condottieri de la plume qui vont vendre
d’un camp á l’autre moins encore leur bravoure que leur
inactivité. »
II passa de la Charte de 4830 á la Paix, et allait entrer au
Constitutionnel quand, au mois de mars 1838, il fut emmené
á Rome par son ami Olivier Fulgence.
C’est lá que Dieu l’attendait pour se révéler á lu i; mais le
voile épais ne fut soulevé devant ses yeux que progressive-
ment.
Les deux amis arrivérent á Rome pendant les fétes de la
semaine sainte. Malgré lui, Louis Veuillot emporta une im­
pression protonde des cérémonies de l’Église et de ses appels
á la pénitence. II faudrait citer ici tout entiéres les pages de
Rome el Loretle oü sont racontées les luttes intérieures ter­
ribles desquelles Louis Veuillot sortit armé pour la foi etprét
á la rude mission que lui réservait la Providence.
Veuillot passa quelque temps á Rome et c’est lá que du
P. Rozaven, jésuite, et de quelques autres amis tres chers
dont il a toujours parlé avec reconnaissance, il apprit les pre­
miers dogmes de cette religion á laquelle jusqu’á ce ¡our il
avait á peine eu le temps de penser. Sa foi humble et lerme,
— 225 —
son esprit amoureux de la logique et da vrai, firent peu k
peu de lui un chrétien éclairé. Les doutes et les indecisions
restées attachées comme un boulet á ses premiers essais de
journaliste l’avaient presque dégoúté d ’un métier vénal pour
tant d’a u tre s; découragé, indécis de la vérité, il allait cesser
d ’écrire. Mais dés que sa conversion lui eut fait connaitre la
voie, la vérité et la vie, il se releva, regardant comme un
¡Icvoir de confesser hautement devant les hommes la gráce
immense qui venait de lui étre faite; il ne quitta plus des
yeux ce phare de la philosophie chrétienne, qui maintenant
brillait devant sa nacelle errante, et il ne songea plus qu’á en
fairc profiter d’autres, ballottés comme lui dans les ténébres.
Aprés un voyage qu’il a raconté dans son premier ouvrage,
Pélerinages en Suisse, Veuillot rentra á Paris. II n’était
point sans inquiétudes. Sa conversion récente n ’allait-elle
pas lui óter les moyens de soutenir sa famille ? Impossible,
en eflet, de rester chrétien militant dans la presse gouverne-
mentale, qui avait pour mot d ’ordre de ne parler de religion
que le moins possible.Toutefois cette épreuve, que sa foi avait
d'avance acceptée avec joie, fut moins pénible qu’il ne l’avait
craint. On lui offrit une place de sous-chef d’un bureau du
ministére de l’intérieur, puis d ’attaché au cabinet du mi­
nistre.
II passa lá plusieurs mois fort utiles, lort occupés k son
point de vue personnel, car sa situation etant presque une
sinécure, il pouvait étudier et écrire. C’est pendant qu’il était
attaché au ministére de l’intérieur qu’il publia, outre les
Pélerinages en Suisse, PietTe Saintive, Rome et Lorette,
le Rosaire médité, Agnés de Laurens, l'Honnéte femme,
les Francais en Algérie. Ce dernier livre était le résumé
^’impressions de voyage recueillies en Algérie méme, auprés
du maréchal Bugeaud, chez lequel Veuillot alia passer quel-
qucs semaines tout en conservant ses fonctions d’attaché de
cabinet.
g r a n d s c u r é t ir n s . ' 13
— 226 —
S’il eút voulu arriver á la fortune, il n ’avait qu’ü se laisser
porter tout doucement par le courant; la position qu’il occu-
pait menait aux préfectures, aux administrations financiéres,
au conseil d ’E ta t; c’est lá que parvinrent presque tous ses
camarades et amis de la premiére heure. Mais il avait une
tout autre am bition: « J ’ai demandé á la Sainte Vierge, écri-
vait-il de Suisse á la fin de son pélerinage, non pas d’aider á
ma fortune, mais de vous soutenir et de vous garder tous,
mes chers enfants. » Au méme moment Veuillot perdait son
pére; cette mort lui rappela qu’il avait une mission á remplir
dans cette société impie, qui avait rendu si triste et si dure
la vie du pauvre tonnelier. Veuillot se sentait animé d’une
sainte colére devant la tombe paternelle, « il comptait les
joies qu’aurait pu goúter, malgré sa condition servile, ce
coeur vraiment fait pour Dieu; joies pures, joies inénarrables
et célestes, dont, par le crime d’une société que rien ne peut
absoudre, il avait été brutalement privé.... » II maudissait
« la grande iniquité sociale, le crime d ’impiété par lequel est
ravie aux déshérités de ce monde la compensation que Dieu
avait attachée á l’infériorité de leur sort. »
Dés lors Louis Veuillot renon<ja á sa place et entreprit la
bataille en rentrant dans la rédaction active d’un journal. Cela
convenaitmieuxá son tempérament, encore mieuxá son esprit
de dévouement, á son amour de la vérité, car maintenant il
avait un tempérament admirablement trempé pour ces luttes
de la presse moderne. C’est lä seulement qu’il pouvait faire
du b ie n ; il le sentait.
Le journal, écrivait-il, est la vraie arme, l’arme de précision. U
s’occupe du fait chaud et vivant, il continente le document de Ia
veille et du jour, il dit le mot do la charade politique avant qu’ell0
soit jouée, ü allume partout le gaz lá. oú la nuit artificielle porte
ses ombres. Le journal est immédiatement lu par des milliers d’ann8
et d’adversaires. II fortifle les uns, il embarrasse les autres et les con-
traint á se démasquer; il a-quelque chance d’instruire la bonne fo>
ignorante.
— 227 —
Inutile de dire dans quel journal entra Louis Veuillot; son
nom est aussi connu que celui de l’écrivain lui-méme.
L 'Univers avait été fondé en 1834 par M. Bailly, le prin­
cipal initiateur, avec Ozanam, des conferences de Saint-Vin-
cent de Paul. Se plagant uniquement sur le terrain religieux,
il n’était pas l’adversaire, mais il était moins encore le flat-
teur du gouvernement de Juillet. Seulement, á chaqué fin
de mois, on se dem andaits'il vivrait encore le mois suivant.
Du jour oü Louis Veuillot prit la direction, 1'Univers de-
vint une puissance. Voici quel était son programme :
Nous voulions d’abord la liberté d’enseignement. Les forces, de
notre cóté, n’étaient pas considérables. Nous avions dans les Cham­
bres M. de Montalembert; c’était beaucoup, mais c’était tout; dans
la presse 1’ Univers avec douze cents abonnés : fort peu d’amis dans
le monde religieux, point du tout dans le monde politique. Voila les
débuts.
.... On avait, mime en politique, une conduite générale bien arrS-
tée; l’absence de toute hostilitó systématíque contre le pouvoir. On
admettait 1880 avec sa Charte, son roi, sa dynastie, et on se bom ait
á tácher d’en tirer parti pour la liberté de l ’Église. La résolution était
formelle de n’aller ni á gauche ni á droite.
Sur les questions religieuses, accord parfait: l’amour de l’Église
sans réserve; les doctrines romaines sans mystéres, la conviction
absolue que le snccessenr de saint Pierre est le vicaire de Jésus-
Christ, que sa parole est infaillible, que ses décrets sont irréformables
et qu’il a dans l’Église tous les droits qu’il s’attribue.

C’était un programme neuf, d’une hardiesse telle á ce mo­


ment qu’il parut dangereux méme á des chefs de l’Église; il
fallut le talent de Louis Veuillot pour que l’ceuvre vécút, pour
qu’elle prospérát et rendlt les éminents services dont nous
nous apercevons encore aujourd’hui. Le pouvoir prit peur de
voir se grouper les forces éparses jusque-lá de l’activité ca-
tholique, et la presse légitimiste y vit une tentative d’acca-
parement de ces forces au profit du régime de juillet. Tout
le monde regardait avec defiance le nouveau venu, dont la
hardiesse effrayait, dont le talent pourtant s’imposait. Le
— 228 —
parti catholique vivait maintcnant, il parlait ä la tribune, il
parlait dans la presse, et les insulteurs de la foi, jusque-lä
maitres absolus de la littérature politique, trouvaient en face
d’eux de rudes jouteurs qui leur rendaient coup pour coup.
« Nos idées, disait modestement Louis Veuillot quand le
succés fut devenu déjá un triomphe, nos idées n’emportent
pas le monde, elles le retiennent. Nous sommes plantés
comme des digues qui rompent le courant et sur lesquelles
un certain nombre de naufragés se sauvent. »
A cóté du rédacteur en chef de l'Univers étaient venus se
placer MM. Léon Aubineau, Coquille, Jules Gondon, les deux
Riancey et surtout Eugéne Veuillot, un frére tendrement
aimé du grand polémiste, convertí aprós lui mais par lui.
Nous ne pouvons résister au désir de citer ici un fragment
de lettre qui montre quel souci fut pour Louis Veuillot cette
conversion de son frére et quelle joie elle lui causa au jour
oü il put enfin lui éerire: « Depuis que tu marches sous
l’égide d’un Ave María, je me soucie moins de ton avenir.... »
Non, tu ne sais pas, et nul ne le sait, s’il n’cst chrétien, ce que Dicu
peut faire d’un homme et toutes les belles récoltes qu’il peut tirer du
phamp le plus aride. Aide-nous, mon frére; soyons doublement
fréres par le sang et par la foi. Depuis longtemps, je n’osais plus rien
te dire, je me contentáis de prier. Je vois bien, et j’en bénis Dieu,
que mes priéres n’ont pas été entiérement perdues; mais il faut que
tu viennes & notre secours pour te sauver. Te sauver 1 entends-tu ?
Hélas 1 que ce mot est terrible quand c’est un frére qui le dit á son
frére!... Recommande-toi A la Sainte Vierge; et, si tu ne sais pas de
priéres, dis seulement: « O Marie, conque sans péché, priez pour nous
qui avons rccours á vous I »

« Nous voulons d’abord la lil e té d’enseignem ent,» ce pre­


mier article de son programn e valut á Louis Veuillot sespre-
miéres poursuites judicial r< s. L’Univ« rsité, menacée dans
son monopole, entama con!re .'Univers une polémique dans
laquelle entra le ministre de 1i : t u< tion publique lui-méme.
A l’une de ces altaques, Louis V uiüot repondit par sa Lettre
— 229 —
á M. Villemain, ministre de Vinstruction publique. Celte
lettre, publiée en brochure, eut un retentissement conside­
rable et établit déíinitivemcnt la réputation de polémisle de
son auteur. L’épiscopat en entier appuyait Louis Veuillot
dans sa campagne. Le gouvernement, sentant l’Université á
bout de bonnes raisons, fit intervenir les gendarmes. Pour
avoir publié un compte rendu d’un procés intenté á l’abbé
Combalot et avoir fait précéder ce compte rendu d’une pré-
face, Louis Veuillot fut traduit devant la cour d’assises sous
la triple inculpation de « provocation á la désobéissance
aux lois, attaque au respect dú aux lois, apologie de faits ré-
putés crimes ou délits. » II fut condamné, en méme temps
que le gérant de son journal, á un mois de prison et trois
mille francs d’amende.
Coincidence curieuse, — c'était M. Hébert, ancien direc-
teur de YÉcho de Rouen, qui occupait dans ce procés, comme
procureur général, le siége du ministére public. Ce bon
M. Hébert, qui avait ouvert la carriére du journalisme au
terrible lutteur contre lequel il bataillait péniblement á l’au-
dience, re?ut en récompense de ses bons services le porte-
feuille du ministére de la justice et la réplique suivante de
Louis Veuillot:
Je Buis súr que votre jugement, auquel je me soumets, n’abattra
pas mon courage. Je continuerai d’aimer avec passion la religion, la
justice et la liberté. Si M. l’avocat général prétend aimer toutes ces
dioses autant que moi, il les aime au moins d’une autre fa^on. Je
souhaite qu’il ne s’en repente pas. Pour moi, je suis inébranlable
dans la voie que j’ai prise; j’y marche avec tant de conviction que
je ne puis pas ne pas y rester, lors méme que d’aussi bons chrétiens
que M. l’avocat général viennent m’y írapper.
i

Aprés avoir payé son amende et parfait son mois de pri­


son, Louis Veuillot fut plus ardent encore dans l’énergie de
ses revendications. Le succés de YUnivers grandissait tou-
jours. Non seulement les catholiques osaient maintenant se
— 230 —
défendre, mais ils prétendaieat, comme citoyens, former
un groupe pouvant peser sur le pouvoir et obtenir ainsi leur
part d’influence dans la direction des affaires. Le succés de
l'Univers n ’eut qu'un é cu e il: il excita des prétentions oppo-
sées parmi ses directeurs et quelques chefs du nouveau parti
catholique. Les uns se plaignaient que Louis Veuillot n ’eút
pas assez de mansuétude évangélique, comme si le Christ
lui-méme, pour chasser les vendeurs du temple, n ’avait eu
recoursqu’á la persuasion; les autres, voyant l'Univers de-
venu une lorce considérable, voulurent mettre la main sur
l’oeuvre elle-méme et la détourner de son but pour s’en ser­
vir dans un intérét de parti. Louis Veuillot donna habile-
m ent sa démission quelques jours avant la revolution de f¿-
vrier.
Ce coup de í'oudre « eut pour résultat de confirmer les dis-
sentiments. » M. de Coux quitta l'Univers pour aller l'onder
r Ere nouvelle; MM. de Montalembert et Dupanloup se reti-
rérent également, et Louis Veuillot reñirá dans son oeuvre,
oü désormais son autorité ne íul plus contestée.
L'Univers reconstitué ne fit point trop mauvais accueil au
gouvernement provisoire. Le régime qui venait de dispa-
raitre, tombant sans honneur aprés avoir régné sans force,
n’avait jamais osé étre favorable aux catholiques ; de plus,
on pouvait uccorder crédit á certains membres du gouverne­
m ent provisoire: Lamartine, Arago, Marie. Aussi le 2o lé-
vrier, aprés avoir vu revenir M. de Montalembert « avec plus
de joie que de surprise, » Louis Veuillot tragait, de concert
avec lui, le programme su iv an t:
Tout estemporté parla tempéte; des hommesnouveaux vontpa-
raltre sur la scene, Dieu fait son ceuvre par toutcs les mains. II mar-
chera & ses desseius par des voies que le monde ignore.
Aujourd’hui comme liier, rien n’est possible que par la liberté;
aujourd’hui comme hier, la religion est la seule base possible des
sociétés; la religion est l’arome qui empíche la liberté de se cor-
rompre.
- 231 —
C’est en Jésus-Christ que les hommes sont fréres, c’est en Jósus-
Clirist qu’ils sont libres.
Une liberté sincére peut tout sauver.
Le nouveau gouvernement a de grands devoirs envere la France,
envere la société humaine tout entiére. Nous lui souhaitons de pou-
voir les remplir. Tous les gouvernements ont en eux la faculté de
s’affermir; il leur sufllt d’aimer la justice et de servir franchement la
liberté.

Aprés tout, les catholiques, ayant fidélement rempli envere


le gouvernement de juillet le devoir de respect et d’obéis-
sance, pouvaient accorder le méme crédit au nouveau pou-
voir et l’attendre á l’ceuvre.
Done YUnivers, nous ne voyons pas pourquoi on le lui a
reproché, ne demandait pas mieux que de vivre en bonne
intelligence avec une république respectant la liberté de
l’Église. Mais on s’apergut, au bout de quelques semaines,
que Ledru-Rollin et Louis Blanc en fabriquaient une toute
différente. lis chassérent les jésuites, fermérent des églises;
Ledru-Rollin demanda au pays d ’envoyer des députés « capa-
bles de comprendre et d’aehever l’oeuvre du peuple. » On
savait ce que cela voulait dire.
Dés lors YUnivers fit de l’opposition, mais en dehors de
tout groupe. Survint la grosse question de l’élection prési-
dentielle. Des deux candidats principaux, l’un, le général
Cavaignac, tenait d’un pére conventionnel des traditions
peu sympathiques á la liberté religieuse; l’autre, le prince
Louis-Napoléon, avait mal débulé dans la vie politique en
Portant les armes contre le Pape dans les Romagnes; de plus,
ses échauffourées de Strasbourg et de Boulogne annon?aient
un aventurier plutót qu’un homme d’État. Mais il avait pour
lui le prestige de son nom et un charme personnel presque
irresistible. II voulut essayer reflet de ce charme sur Louis
Veuillot, derriére lequel il voyait la majorité des catholiques,
et lui fit proposer une entrevue. Le journaliste fut encore
Plus habile et plus fin ; il répondit que M. de Montalembert
— 232 —
était le chef du parti catl’iolique, que par lui on pouvait
savoir tout ce que pensaient, voulaient ct désiraient ses amis;
bref, que M. de Montalembert avait seul assez d’autorité et de
titres pour parler en Ieur nom.
Quelques jours aprés, le prince Napoléon était élu prési-
d e n t; Louis Veuillot avait gardé toute son indépendance, on
verra qu’il s'en scrvit plus tard. En attendant, séduit plus
qu’il ne consentait á le reconnaitre par les promesses et les
premiers actes du prince-président, il l’encouragea. II écri-
vait au lendemain de la proclamation de l’empire :
Nous nc sommes ni vainqucurs, ni vaincus, ni mécontcnts. Nous
n’avons rien á diré lorsque ricn de ce que nous aimons par-dessus
tout n’est ni attaqué ni menacó. Nous regardons passer les événe-
ments. Jamais ils n’oíTrirent á l’intelligence chrétienne de plus
grandes et de plus consolantes leijons.
Que le prince se souvienne de la confiance que le pays a mise en
lui, non le pays qui jalouse et discute le pouvoir, mais le pays qui
demande au pouvoir la justice, la force et la paix. Le prince peut
beaucoup pour le mal comme pour le bien; mais Dieu ne soutient
longUmps que ce qui est juste, et la France n’a longlcmps d’estim«
que pour ce qui est grand.

Avant de suivre plus loin les événements, il convient de


rappeler briévement trois polémiques célébres, survenues á
cette époque, et qu¡ mirent Louis Veuillot aux prises non plus
avec desadversaires,m aisavec des amis qu’il avait vusá cóté
de lui aux premiers jours de la lutte.
M. de Falloux, devenu ministre de l’instruclion publique
et des cuites, avait voulu donner une juste satisfaction aux
revendications des catholiques pour la liberté d’enseigne-
ment. Une commission futnommée pour préparer ce projet
de loi; elle comprcnait des partisans de la liberté comme
M. de Montalembert, des universitaires comme M. Cousin :
des lors, le projet qu’elle proposa fut mitigó par toutcs sortes
de reserves; c’était une transaction entre la liberté et le mo-
nopole. Nombre de catholicities n’en fu rent point satisfaits,
— 233 —
Louis Veuillot le premier, et il dóclara hauternent qu’on ne
pouvaitaccepter une diminution déla liberté, qu’il fallaittout
ou rien, qu’on ne pouvait consentir, entre autres, aux inspec­
tions de TUniversité dans les petits séminaires. Le Ministre,
aussi bien intentionné que lui, répondait qu’en l’état des es-
prits, c’était tout ce qu’on pouvait obtenirde l’Assemblée
nationale. VUnivers, pour cette fois, se vit abandonné non
seulement de MM. de Montalembert, de Melun, et de l’abbé
Dupanloup, mais de la plus grande partie des évéques. h'Ami
de la religion , qui acceptaitla transaction, l’emporta.
Louis Veuillot allait retrouver comme adversaire cet émi-
nent abbé Dupanloup, dont ses meilleurs amis disaient :
« Homme étrange ! on ne peut rien faire sans lui, et rien
faire avec lu i! » Ce fut dans la question des classiques,
en 1852.
De quoi s’agissait-il au fond ? dit M. Eugéne Veuillot. II s’agissait
simplement de savoir s’il ne conviendrait pas que la jeunesse chré-
tienne fút désormais plus largement nourrie d’esprit chrétien. Mgr Pa-
risis, alors évéque de Langres, avait demandé que les institutions
religieuses se servissent un peu moins des auteurs palens et beau-
coup plus des auteurs chrétiens. M. l’abbé Gaume, avec l’approba-
tion du cardinal Gousset, archcvfique de Reims, venait de faire un
livre en ce sens.

Veuillot adopta chaudement leurs idées. II pensa á son tour


que le meilleur chemin pour conduire un jeune homme á la
vie chrétienne n ’est peut-étre pas celui qui passe á Paphos, et
que la fréquentation de Jupiter et de ses Danaé, de ses Eu­
rope et de ses Vénus, pouvait nuire á l’esprit de sacrifice,
de mortification et de pureté, qui est l’essence du christia-
nisme. Cette opinion était légitime. Peut-étre, en la soute-
nant, VUnivers dépassa-t-il le but et la m esure; car c’était,
au fond, une question de mesure. Les classiques grecs et la-
tins, dangereux pour les cceurs et les imaginations, ont un
goút trés pur et des formes inim itables; l’Église, gardienne
- 234 —
<le la veri té et de la vertu, n’a que peu d’orateurs et de poetes
capables de les remplacer (nous ne parlons pas des Frangíais
ni, en général, des modernes). II s’agit done d'amender au
mieux les paiens par les chrétiens, en prenant chez les uns la
perfection de la forme, chez les autres celle de la doctrine.
Louis Veuillot et ses amis furent accusés de dilfamer le
passé de l’Église. C’étaient des barbares, des iconoclastes, ils
organisaient une croisade en sabots contre la civilisation, et
les plus chaudes accusations sur ce théme ne vinrent pas de
TUniversité. Mgr Dupanloup, devenu évéque d’O rléans,« trés
compétent dans les questions de littérature et d’éducation »
(cette remarque est de Louis Veuillot lui-méme dans ses Mé-
langes), adressa aux professeurs de ses petits séminaires une
circulaire oü les partisans de la réforme des classiques
étaient fort malmenés. Louis Veuillot y répondit; il était en
droit de défendre l’opinion qu’elle combattait, mais il se
donna le tort, il en convint plus ta rd ,d ’attaquerdirectem ent
un document épiscopal. L’évóque d’Orléans répondit par une
sentence longuement motivée, qui interdisait la lecture de
1'Univers dans les maisons d’éducation de son diocése. Frappé
dans ses intéréts comme dans sa liberté légilime, le publi-
ciste fit appel á une autoritó supérieure, et en méme temps
que pour les sévérités analogues édictées á l’occasion de
Donoso Cortés et de l'abbé Gaduel, par l’archevéque de Paris,
Pie IX intervint et rem it chaqué chose ä sa place. Ainsi la dis­
corde tomba, une fois de plus, sur un mot du successeur de
P ie rre :
Hwc certam ina tanta
Pulveris exigui jaclu compressa quiescunt.
Nous avons raconté ailleurs dans ce volume, á propos de
Donoso Cortés, la troisiéme de ces polémiques retenlissantes
qui mit YUnivers aux prises avec M. le chanoine Gaduel. N’y
revenons point, sinon pour constater que, s’il y eut des excés
regrettables de part et d’autre, non seulement l’éloquence et
— 23o—
l'esprit, mais le calme, la dignité, la correction des procédés,
furent plus souvent du cóté de Louis Veuillot.
Qu’il se soit plus d’une fois trompé, qu’il ait cru trop nai-
vement á la loyauté de Napoléoo III aprés le coup d’État,
qu’il ait criblé de ses traits des ennemis incertains qu’il con-
firmait par lá dans leur inimilié, et méme des amis sincéres
qu’il méconnaissait, certes, on peut le lui reprocher; mais en
manquant d’indulgence dans le reproche, on manquerait de
justice. Tenons compte á un journaliste et du tempérament,
sans lequel il ne serait pas bon journaliste, et des nécessités
de l’improvisation quotidienne. II est facile au spectateur,
tranquillement assis á l’ombre sur le haut de la montagne,
de critiquer les manoeuvres de ceux qui combattent dans la
plaine, ignorant le plus souvent les mouvements de l’ennemi
qui leur sont dérobés par la poussiére, la fumée, l’interposi-
tion des bois.
Le reproche le plus sórieux et le plus fréquemment mérité
par Louis Veuillot fut son intolerance á l’égard de ceux
de la méme armée qui ne combattaient pas exactement
comme lui. Quiconque n’était pas de son avis sur tous les
points ne l’était sur aucun, et le gallican de bonne foi, le
catholique libéral dans le sens d’ami de la liberté, jusqu’au
simple üdéle regrettant la poésie de la liturgie parisienne ou
lyonnaise, étaient traités, dans YUnivers, en paiens et en pu-
blicains. Ce tort, pour étre reciproque, n ’en fut pas moins
grave. Nous ne voulons pas examiner lesquels, du journal ou
de ses adversaires, furent les plus ardents á cette sorte de
guerre civile et les plus lents á en rcconnaitre le crim e; nous
ne rechercherons pas si, par exemple, Mgr Dupanloup ne se
montra pas souvent trés amer contre le polémiste laíque, et
s’il ne fut pas plus provocateur que lui. Ce sont lá des fai-
blesses; le ciel nous préserve de les proposer á l’admiration,
encore moins á lim itation des successeurs du grand évéque
ou du grand journaliste.
— 236 —
Lorsque sur un module on prétcnd se réglcr,
C’est par les beaux cótés qu’il faut lui resscmblcr.

Táchons, nous tous qui manions la plume ou la parole, tá-


clions de faire des actes frequents d’humilité ; alors les actes
de. charité nous coúteront moins. Et tenons-nous-en á la
máxime du bon saint Francois de Sales : « L’Église, pauvre
mére poule qui s’efforce de nous reunir tous sous ses ailes, a
bien assez á faire á nous défendre conlre le milan, sans que
nous nous entrebecquions entre nous. »
Cependant, á propos des luttes fratricides du passé, une
constalation se présente et s’impose á qui veut juger impar-
tialement. Lorsque— pour continuer la comparaison de saint
Francois de Sales— lorsque s’élevait dans le poulailler quel-
qu'un dé ces combats de coqs qui mcttaient tout en mouve-
m ent et qui attiraient bien vite l’attention du dehors, les
amis, les fréres des combattants, sous les regards attristés
de la mére poule, se partageaient; ils se rangeaient les uns
contre le coq terrible qui avait nom Veuillot, les autres de
son cóté; mais les ennemis communs, les milans du Journal
des Débats, les vautours du Siécle et les choucttes des Loges,
tous ces étrangers accourus pour entretenir et envenimer la
bataille, n’hésitérent ja m ais; tous ces oiseaux de proic qui
halssent l’équité, tous ces oiseaux de nuit que trop de lu-
miére oífusque, se portaient d ’un méme vol á la rescousse
des adversaires de Veuillot; et si á leurs cris d’encourager
ment ils jugeaient opportun d’ajouter le renfort de leurs
coups de bec, toujours c’était Veuillot qui avait á défendre ses
plumes.
Quand il s’agit de juger un homme ou la valeur de ses
doctrines, souvenons-nous de 1‘axiome posé par Joseph de
Maistre : « Voyez de quel cóté sont les ennemis de l'Eglise! »
C’est par cette remarque qu'un journal italien, l'Armonía,
m it fin á la derniére des tentatives, celle-ci peu loyale, diri-
gé 3 conlre l’existence du journal. Nous voulons parier de
— 237 —
1'Univers jugd par lui-meme, brochure anonyme, dont l'au-
teur se decouvrit en justice et se desavoua.
Cependant Napoleon III s’6tait lasse des sept annöes de
sagesse qui promettaient un beau regne. Subitement, spon-
tanement, sans provocation aucune des ennemis qu’il se don-
nait, il etait retourne ä ses chimeres de jeunesse; il ressus-
citait en France les anciens partis ä peu pres morts ; il allait
faire l’unite italienne, faire l’unite allemande et defaire l’u-
nite fran^aise.
II fallut quelque temps aux catholiques pour croire ä cette
volte-face, tant elle parut surprenante, invraisemblable, in-
sensee. Louis Veuillot, entre ses sympathies pour le gouverne-
m entetson devoir, n’hdsita pas un instant. Sitöt la guerre de
1859 döclaree, il comprit qu’il serait au-dessus des forces hu-
inaines de concilier la Revolution et la papaute, etque jamais
l’Empereur ne tiendrait l’engagement solennellement pris,
m6me ä lesupposersincöre: « Nousn’allons pas en Italiepour
ebranlcr le pouvoir temporel. » II accentua done ses inquie­
tudes, puis sa resistance. La confiance ä laquelle il s’ötait li-
vre depuis sept ans se trouvait trompöe; mais combien il dut
s'applaudir de ne s’6tre jamais donne sans conditions, et de
n’avoir pas accepte le prix de ses services!
Le gouvernement ne pouvait tolerer longtemps cette voix
importune au milieu du silence universel, qui jusqu’ici n’a-
vait ete rom puquepar le concert des 61oges. L'Univers requt
de nombreux avis confidentiels. Assurances les plus for­
melles, promesses, menaces, rien n’y fit; il redoubla ses cris
d’alarme. II regut alors du ministöre de l’interieur, officiel-
lement, deux avertissements successifs.
En matiere de presse, il en etait en ce temps-lä comme en
matiere d’apoplexie; ä la troisiöme sommation, le journal
« a v e rti» etait suspendu ou m6me supprime. C’etaitla mort
de son oeuvre en perspective. Louis Veuillot resta sur la
br6che, l’attendant sans crainte et souhaitant seulement une
— 238 —
occasion glorieuse. Elle vint dans la publication de l’Ency-
clique Nullis certe verbis , appréciant les attentats qui ve-
naient d’étre dirigés contre la papauté. En lisant les épreuves
qui devaient publier le lendemain cette Encyclique dans son
journal, Louis Veuillot d i t : « Voici la mort, demain nous
serons supprimés. » La traduction fran^aise de l’Encyclique
parut le 29 au matin ; le soir du méme jour, un décret im-
périal supprimait YUnivers.
Au lendemain de ce coup de force, YUnivers envoyait au
souverain pontife une lettre oti nous trouvons ces lignes :
« Une Encyclique de Pie IX avait rendu la vie á YUnivers,
c’est pour une Encyclique de Pie IX que la vie lui est ótée.
Dieu et Pie IX soient bénis tous les deux! Notre ceuvre était
bien á vous, Trés Saint Pére, et nos voeux, et nos travaux, et
nous-mémes nous sommes toujours á vous. »
Le Pape répondit en fólicitant les rédacteurs de YUnivers
d’avoir entrepris, * depuislongtemps et de tout coeur, de sou-
tenir et de défendre la trés belle et trés noble cause du Saint-
Siége et de 1’Église. » II les remerciait de l’ardeur avec la-
quelle ils avaient toujours « sanspeuraucune, réfutélesjour-
naux impudents, défendu les lois de l’Église etcom battupour
le pouvoir temporel donné aux pontifes de Rome par la Pro­
vidence. » Cette lettre courageuse, bláme direct contre la me­
sure qui avait frappé YUnivers, n’était peut-étre point trés
diplomatique; mais Pie IX ne faisait point de diplomatie, il
disait tout haul ce qu’il pensait et s’en trouva bien en cette
circonstance.
L’Empereur sentit en effet, par l’émotion que souleva la
suppression de YUnivers, et par la lettre du pape répondant
á cette mesure, qu’il était alió trop loin dans la voie de la
complaisance á l’égard des catholiques gallicans, des univcr-
sitaires, des académistes et des incrédules, qui tous s’étaient
unis pour faire écraser YUnivers. II accorda á la rédaction
du journal dispara de se reformer en créant un nouveau
— 239 —
journal, le Monde. Une seule condition fut imposée: M. Louis
Veuillot ne devait pas inspirer le Monde, ni y écrire. Louis
Veuillot accepta, pour ne pas laisser l’Église de France sans
defense, ni dans l’inaction et peut-étre dans la misére, ses
anciens collégues restés ses amis. II avait promis de demeu-
rer étranger au successeur de 1'Univers; il tint parole.
Réduit á l’état d’ouvrier en chambre, il partagea son temps
entre Rome et Paris. Le pape et toute l’aristocratie romaine
lui firent le plus aimable accueil. « Ce veinard de Veuillot,
disait un de ses confréres libres penseurs; il a toujours deux
choses pour l u i : le pape et la gram m aire ! » Plusieurs jour-
naux lui offrirent une place dans leur rédaction. M. de Vil-
lemessant s’honora en lui faisant demander si, moyennant
trente mille francs par an, il consentirait á réserver sa
prose au Figaro. « Je ne lui demande que deux ou trois
articles par m o is ; je me contenterai rnéme d’un seul,
pourvu qu’il ne collabore á aucune autre feuille. » Mais Tan-
cien directeur de YUnivers s’était promis de ne reprendre
la plume de journaliste que chez lui, dans une feuille lui ap-
partenant, comme l’ancienne. II demanda vainement, par deux
fois, l’autorisation de créer cette feuille. On la refusa; il atten-
d i t ; il prévoyait bien qu’un jour viendrait oü l’Empire se
verrait forcé d’élargir le cercle du droit commun, et oü lui-
méme en proüterait, sans avoir besoin de remercier per-
sonne.
Les courtisans de l’Empire et de la Révolution, deux puis­
sances qui pour le m om entn ’en faisaientqu’une, n ’eurent pas
tous la pudeur de s’abstenir de frapper un homme qui ne
pouvait se défendre. Émile Augier fit contre Louis Veuillot
une comédie odieuse, Le Fils de Giboyer, dans laquelle il
prétendait le peindre mais prouvait simplement qu’il ne le
connaissait pas. Le journaliste désarmé répondit par une
brochure dédaigneuse : le Fond de Giboyer. II publia aussi,
dans la méme période, les Couleuvres et les Satires, Qá et
— m —

la, YIllusion libérale, le Parjum de Ilome ct l¡ s Odeurs de


Paris. Ge dernier ouvrage eut un letenlisseinent sans précé-
dent.
Bien loin de se réjouir des erreurs de la politique impé-
riale, qu’il n ’avait pu conjurer, il en souffrait prol'ondément.
L’auteur de ces ligues se rappello l’avoir rencontré le jour
oü arriva á Paris la nouvelle des préliminaires de paix de
ís’ikolsbuurg, qui consacraient, gráceá la mediation de celui-
lá méme qui aurait dil tout faire pour les mettre á néant, les
résullats de la bataiile de Sadowa, c'est-a-dire la suprématie
de la Prusse en Allemagne. G’était chez le libraire Palmé,
¿dileur de la Itevuedu Monde catholique, dirigée par AI. Eu­
gene Veuillot et á laquelle Louis donnait de temps ii autre
quelques pages; moi-méme j ’y écrivais alors assidúment.
Le grand polémiste sortaitde Saint-Sulpice et paraissaiten
proie á une vive emotion. Nous échangeámes nos impressions
surlevénem entdu jour, quim ettait enliesselesofficieux, les
révolulionnaires et la masse toujours enorme des incons-
cieuls.
« L’Empereur trahit son fils! s’écria Louis Veuillot.
— líelas! ajoutai-je, et, qui pis est pour nous, du méme
•coup il trahit les nótres ! »
Ces pressentiments sinislres devaient se réaliser plus vite
£t plus complétement que nous n’eussions voulu le prevoir.
E nún, débordé par l’opinion publique, le gouvernement
dut subir une législation moins autocralique de la presse, el,
•en 1867, Louis Veuillot put reprendre son journal avec le
méme litre et le méme programme qu'avant sa glorieuse sup­
pression :

Je ne suis rien, je ne pretenda & rien, je n’ai ricn, je ne veux ríen.


Je n’appartiens a aucun partí, je ne me fais d’illusion sur aucun, je
ne caresse aucune chimére; je ne suis lié, sauf envera l’Eglise, par
aucune reconnaissance et par aucun« alíeclion. L’Eglise est ma mure
at ma reine. C’est ú elle que je dois tout, lui duvant la connaissance
— 241 —
d · l i véiilé; c’est elle que j’aime, c’e9t par elle que je crois; d’elle
seul·' j’espóre tout ce que je veux espérer : homme, la miséricorde
divine; citoyen, le salut de la patrie.

Dés le premier jour, YUnivers retrouva tous les encoura­


gements des catholiques et ¡’importance de son action. Le
pape Pie IX lui envoya, pour faciliter ses débuts, une somme
qu’il ne fut pas nécessaire d’utiliser et que Louis Veuillot
s’empressa de remettre au Denier de saint Pierre, comme il
lui avait remis, pendant la suppression, le produit de plu-
sieurs de ses livres.
Du reste, la question financiére fut lam oindre des difficul-
tés de celte résurrection, et ceux qui y contribuérent n ’eurent
pas á se repentir de leur confiance. Bien que le Monde, qui
avait fait ce qu’on peut appeler l’intérim, eút refusé de
fusionner avec YUnivers renaissant et gard&t une partie de
l’ancienne rédaction et des abonnés, celui-ci non seulement
donna vingt pour cent de dividende, mais remboursa intégra-
lement plus tard ses actionnaires, tout en leur laissant la
propriété de leurs actions.
Au plébiscite de 1870, il fut sollicité de donner son appui
au régime qui pourtant l’avait si arbitrairem ent traité. A la
demande faite dans ce sens par M. Émile Ollivier, il répondit
affirmativement, mais á une condition: que le gouvernement
prendrait des engagements nouveaux et forméis au sujet du
maintien des États restant au pape. Le m inistre n’osa aller
jusque-lá. Louis Veuillot garda la neutralité; il regardait
d’ailleurs comme bien plus importante que le plébiscite la
question qui se débattait alors á Rome dans le concile du
Vatican. De longue date il s’était montré partisan convaincu
de l’infaillibilité pontificale; il appelait de ses vceux et prépa-
rait dans l’opinion la proclamation de ce dogme. II a réuni
dans Rome pendant le Concile ses articles á ce sujet; tout
le monde se souvient avec quelle joie il salua la solution pro-
clamée dans cette grave question.
GRANDS CIIRÉTIE.NS. 16
- 242 —
Tout d’un coup, aprés la fin du concile, la guerre contre
l’Allemagne éclata, et aprés les plus folies espérances, nous
vlnies les revers succéder aux revers. Louis Veuillot, Fran?ais
de vieille souche, fut frappé au cceur des blessures de la
patrie. Avec une émotion poignante il suivit la marche de
l’envahisseur, il chercha á relever les courages etá teñir haut
les cceurs. Tous les journaux reproduisirent quelques-uns de
ces articles, appels de clairon qui ralliaient tous les Frangais
au secours de la mére commune, la France, qu'il aimait
parce qu’elle est la mére des grands hommes et des grandes
idées, parce qu’elle a dans le monde chrétien la plus bril­
lante histoire et qu’il ne consentait pas á désespérer de son
avenir. C’élait d’ailleurs pour elle que Louis Veuillot avait
combattu toute sa vie. S’il avait écrit tant de pages venge-
resses contre la franc-maconnerie, l’université sceptique et
voltairienne, la presse corruplrice ou athée, c’est parce que
son patriotisme clairvoyant y découvrait un lléau qui tarirait
chez nous les sources de la foi et par lá méme des máles
vertus.
Louis Veuillot resta á Paris, á la téte de YUnivers, jusqu’á
ce que la Commune vlnt l’en chasser. II avait apprécié á leur
valeur la bande de pillarás qui s’était installée á l’hótel de ville;
ceux-ci, émules de l’empire qu’ils vilipendaient, répondirent
au portrait qu’il traga d’eux par une suppression. L'Univers
eut done l’honneur d ’étre frappé par tous les gouvernemcnts
sous lesquels il vécut: aucun de ses rédacteurs ne fut décoré
par aucun régim e; ce seul fait permet, plus que tous les
éloges, d’apprécier son indépendance et son courage. II refu-
sait jusqu'aux décorations pontificales et mettait une sorte
de coquetterie á n ’étre ríen, ni dans les académies ni dans
les chancelleries d'aucun pays.
Quand l’Assemblée nationale eut á relever la patrie et á
panser ses blessures, Louis Veuillot jugea que le meilleui
reméde était une restauration de la monarchie. II le dit bien
— 243 —
haut dans son journal. II tenait á cette restauration pour son
pays d’abord, pour la papauté ensuite, qui venait d’étre dé-
pouilléc. II dut á cette idée énergiquement exprimée d’étre
frappé méme par le gouvernement du 24 mai. M. de Bis­
marck, blessé par une lettre sur la persécution religieuse en
Allemagne, demanda la suppression de YUnivers; on lui
accorda la suspension pendant trois mois. Plusieurs fois
Louis Veuillot avait souflert par ses adversaires et pour la
papauté; il ne manquait á sa gloire que d’étre frappé pour
la France et de la main de ses amis.
A l’occasion de cette derniére suspension de YUnivers,
Louis Veuillot re?ut de ses amis des centaines de leltres. II
passa ses vacances forcées á répondre á toutes ; ces réponses
forment, nous semble-t-il, la plus belle part de l’admirable
recueil épistolaire qui a été publié sous le titre de « Corres-
pondance de Louis Veuillot. »
On trouve dans ce recueil la grandeur du caractére du
chrétien, la súreté de vue du journaliste, le charme et la
délicatesse du lettré. Aucune ne ressemble íi une autre dans
cette multitude de missives que Louis Veuillot jetait en pro­
digue aux quatre coins de l’horizon : on en a ressaisi quel-
ques-unes, on les a rassemblées, elles portent toutes le méme
cachet de force et de gráce, pas une défaillance dans ces
intimités. Combien y a-t-il d’écrivains, prétendus grands
parce qu’ils ont toujours écrit en manchettes irréprochables
et devant le public, qui subiraient, sans préjudice pour leur
réputation, cette épreuve de voir mettre au grand jour leurs
lettres á leurs soeurs ou á leurs camarades ?
Quand il reprit, aprés la suspension de 1874, la direction
de son journal, sa verdeur était encore parfois si piquante
qu’elle ne cessa de soulever jusqu’á la fin autant de récri-
minations qu’en ses jeunes années. Son plus grand crime
était toujours de ne pas frapper á cóté.
On lui a reproché de s’abaisser á des jeux de mots. Et
— 244 —
pourquoi les eút-il écartés, s’ils se présentaient á lui spon-
tanés et justes? Le divin Maltre n’a-t-il pas donné l’exemple,
avec son sublime calembour sur Pierre? Chez Louis Veuil­
lot, le double sens, toujours fin, jaillissait de source; parfois
cruel, jamais banal. Ainsi il appela Napoléon I I I « le séden-
ta ir e ,» qualifia les articles de M. Havin, directeur du Siécle,
de « littérature liavinée, » répondit á une attaque de M. de
Péne : « Je vous connais, gentil/íomme de peine, je sais dans
quel journal vous peinez, » et designa adroitement, sans le
nommer autrement que par son prénom dans une citation
latine, l’agitateur d’une partie de l’épiscopat contre l’infailli-
bilité, pendant le concile :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas 1

Tout cela nous paralt avoir attiré la censure des confréres


uniquement en vertu de l’éternelle histoire du renard et des
raisins :
Et commc il n’y pouvait atteindre :
lis sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Les poésies de Louis Veuillot ont eu moins de succés. II


s’y trouve pourtant des piéces magistrales, des idylles pleines
de fralcheur, des satires fulgurantes et foudroyantes. Mal-
heureusement il les a presque toutes emprisonnées dans le
moule étroit et si facilement monotone du sonnet. La prose
lui convenait mieux, cette prose dont il a dit lui-méme dans
un beau vers :
O prose, mále outil et bon aux fortes mains I

Vers 1877, Louis Veuillot dut ménager ses forces et con­


sentir á une moindre part dans la redaction de YUnivers. II
savait le vaillant journal en bonnes m a in s: son fróre, ses
collaborateurs restaient lá, animés du méme dévouement et
encouragés par son exem ple; il pouvait se permettre de ne
plus donner á la direction politique de YUnivers autre chose
qu’un concours lointain et intermittent.
— 245 —
II avait droit de se reposer, certes, car il avait abusé de sa
rare puissance de travail, et un jour vint oü le grand ressort
de cette admirable horloge intellectuelle se brisa. II se pro-
menait avec sa sceur: e C’est étrange, se dit-il tout d’un
coup en portant la main á son front, je ne me souviens plus
de rien, il s’est produit lá un v id e! » Et en effet, dés ce mo­
ment, atteint d’un ramollissement général, il ne fut plus que
l’ombre de lui-méme.
Mais il avait lutté pour deux causes impérissables : la vé-
rité, la justice; dés lors son labeur n ’était point perdu. « La
récompense du semeur, écrivait-il á un ami, c’est que le bon
grain soit dans la bonne terre. Cela est fait, dormons notre
somme. La bonne semence est dans la bonne terre, rien ne
l’empéehera de lever. Cela ne fait rien qu’on lue le semen:·;
quelqueíois méme la terre a besoin de cet arrosement qui la
rechauffe. Étienne avait semé, il arrosa. Quel soleil se leva
á ses yeux mourants pour lui promettre de beaux é p is! Ecce
video coelos aperlos. »
Cette invincible espérance du triomphe consola les der-
niéres années du grand écrivain; la maladie le condamnait á
ne plus prendre la plume pour défendre ce qu’il aimait, il
souffrait de ce silence forcé, il l'acceptait chrétiennement
comme une préparation á bien m ourir, mais il savait que la
victoire viendrait. II ne devait pas la voir de ses yeux de
chair, mais la certitude qu’il en avait était la premiere ré­
compense de son courage obstiné.
II s’éteignit doucement au milieu de ses parents et de ses
collaborateurs, le 7 avril 1883, serrant sur sa poitrine cette
humble croix de bois qui, dans toute sa vio d’écrivain, avait
été sa seule ambition. La foule immense qui suivit son cer-
cueil á l’église de Saint-Thomas d ’Aquin lui apportait un
témoignage d’admiration et de respect dont París lut étonné;
l’un et l’autre de ces sentiments n ’ont fait que grandir de-
puis envers la personnalité de Louis Veuillot. Voici dix ans
— 246 —
qu’il est m ort; au lieu de l’oublier, on apprend ii le con-
naitre, et ses oeuvres sont parmi les plus lues de ce sifecle.
M6me ses adversaires les veulent et les doivent ¿tudier, et il
est impossible qu’ils sortent de cette lecture sans adm irer ce
noble caractfere et cet immense talent.
Comme nous le disions en commencant cette 6tude, un
seul ¿crivain pourra 6crire la Vie de Louis Veuillot. Cette
biographie, due h une main fraternelle, doit 6tre pr6par6e
d ijit; nous souhaitons qu’elle paraisse bientdt. En ce temps
d'incertitude et de trouble il sera riconfortant de connaltre
co m p lem e n t un homme qui n ’a servi qu’une id6e dans sa
vie, ne s’est courbi devant aucune hypocrisie, aucune ambi­
tion, aucune injustice, et a m6rit6 cette ¿pitaphe qu’il com-
posait avec une confiance calme dans la d6cision du juge in-
faillible:
Placez k mon cbt& ma plume,
Sur mon coeur le Christ, mon orgueil,
Sous mes pieds mettez ce volume,
Et clouez en paix le cercueil....
Apr£s la demi 6 re priSre,
Sur ma fosse plantez la croix;
Et si Ton me donne une pierre,
Gravez dessus: J'ai c m , je rots.
Dites entre v o u s: « II sommeille,
Son dur labeur est achev 6 ; »
Ou plutdt dites: a II s^veille,
11 voit ce qu'il a tant rfivd. »

J'espSre en J6sus, sur la terre


Je n’ai pas rougi de sa foi :
Au dernier jour, devant son P 6re
U ne rougira pas de moi.
GARCIA MORENO
GARCIA MORENO

Un gian t debout au milieu d’un torrent, portant 1’enfant


J6sus sur une ¿paule et resistant seul aux flots imp6tueux
qui entralnent tout un pays : tel est, dans les peintures du
moyen ¿ge, saint Christophe, patron du grand chritien qui
dicouvrit l’Amirique ; tel pourra 6tre ¿galement, dans 1’ico-
nographie de l’avenir, l’Americain Garcia Moreno, le cheva­
lier du droit, probablement le plus ¿nergique et & coup stir
le plus extraordinaire de nos contemporains.
Gabriel-Garcia Moreno naquit a Guayaquil le 24 d<5cembre
1821, six mois avant la chute du gouvernemcnt espagnol et
la proclamation de la rcpublique dans cette lointaine colonie
des bords du Pacifique. Son pore, don Gabriel-Garcia Go­
mez, 6migr6ide Villaverde, dans la Nouvelle-Castille, resta
fidele au gouvernement dechu et prefera au parjure les con­
fiscations et la pauvrete. Sa m6re, dont il prit le nom, sui-
, vant un usage espagnol, & la place du deuxiemenom deson
p6re, s'appelait dona Merc6d6s Moreno; elle ¿tait fille d’un
alcade de Guayaquil ettante de l’illustre cardinal Moreno, ar-
chevfique de Tol6de (*).

(1) Don et dona, quoique ddrivis de dominxu (seigneur) et de domina (dame),


s'lcrivent en espagnol par un n. II eo est de m6me gtfndralement cn italien.
N^anmoins, dans un autre ouvrage, nous avons pn*ter£ dom et non don
Boscot Ym nous ayant paru plus conforme et & ¡’¿tymologie et & la tradition
francaise, qui est d’icrire dom Calmel, dom Gutranger, dom Aiarte-August in
— 250 —
Les deux <5poux ¿taient aussi fuleles & leur Dieu qu’S leur
r o i; ils eurent huit enfants qu’ils elevirent dans la pratique
do tous les devoirs, y compris l’amour de la ripublique
lorsque l’Espagne eut reconnu, par traits, l’independance de
leur patrie. Gabriel fut le huitieme.
II n’annonga nullement, dans sa premiere enfance, ce qu’il
devait 6tre un jour. Faible et chetif de corps, craintif et pu-
sillanirne d’esprit, Iest6n6bres, les tempoles, le bruil du ca­
non, tout ce qu’il devait braver avec tant d’aisance lui cau-
sait des frayeurs mortclles. Sa mere triompha de ces terreurs
par le raisonnement, et son pere par des moyens plus topi-
ques encore. Lorsqu’un de ces orages, si frequents dans
les Cordill6res, ebranlait les fondements de la maison, il en-
fermait l’enfant sur un balcon et le laissait soul s'accoulumer
aux grondements et aux ¿clairs de la foudre. Une nuit, un
homme 6tait m ortdans une chambre isolee; le cadavre se
trouvait seul, quatre cierges l’eclairaient de leur lueur vacil"
lante et silencieuse ; Garcia Gomez profita de cette circons-
tance; il commanda au petit Gabriel d’aller allumer une bou­
gie &ces terribles cierges, et l’enfant ob<5it, d’un pas chance-
lant et d’une main tremblante, mais il obeit.
La pauvretS, qui s’6tait abattue peu a peu sur la famille,
s’aggrava d’un malheur plus grand : Garcia Gomez mou-
rut. Qu’allait devenir le petit Gabriel ? Ses frferes et sessoeurs
plusSigds 6taient ¿levis d6j£t e te n 6tat de gagner leur vie;
mais lui, pourrait-il seulement faire des etudes quelconques?
Sa pieuse m ire ne desesp6ra de rien. Apr6s lui avoir elle-
m6me enseign6 a lire et & ecrire, elle sollicita l’aide d’un re-
ligieux de Nolre-Dame de la Merci, le P. Betancourt; celui-
ci se chargea des premieres legons de latin et de sciences;
il obtint nuime, &son tour, de deux de ses soeurs, domicilieos
a Quito, qu’elles voulussent bien donnerasileii un jeune etu-
diant qui, leur ¿crivit-il, ferait un jour honneur & tous ceux
qui s’occupaicnt de lui. Les deux bonnes dames, malgre leur
— 251 —
peu de ressources, accepterent cette oeuvre de chari t£, et la
prophetie du R. P. Betancourt se rialisa surabondamment.
L’universite de Quito, une des premieres fondees par les
Espagnols, jouissaitalors d ’une grande reputation dans toute
l’Amerique m6ridionale. Le jeune Gabriel y paya d’abord sa
pension par les services qu’il y rendit. Charge de surveiller
ses camarades dans les heures d’etude, il cut bien vite acquis
sur eux un grand ascendant, fruit de sa p6n6trante et in­
flexible vigilance, k laquelle nul delit n’6chappait, non moins
que de son etonnante m6moire. Chaque matin et chaquc soir
il faisait, sans registre et par ordre alphab<5tique, 1’appel de
trois cents condisciples; il savait mt'me par coeur le nombre
des points, bons ou mauvais, que chacun avait m6rites dans
la duree de la semaine. II obtint ensuite une bourse com­
plete, mais k la condition de proiesser la grammaire, tout en
suivant les cours de philosophic.
II passa quatre ans St l’universite et r6veia des Iors leten-
due extraordinaire de ses aptitudes, non moins que la puis­
sance de sa volonte. Ne sachant encore k quelle branche de
l’enseignement se fixer, il s’attacha k toutes et devint un
specialiste dans chacune. Les mathematiques et la chimie
finirent par obtenir ses predilections; mais il ne n6gligea
pour elles ni la philosophic, ni mfime la theologie, encore
moins l’art d’ecrire et celui de parler en public. II devint a la
fois poete, orateur, poiemiste, apprit, avec 1’espagnol etle la-
tin, le fran^ais, l’anglais et l'italien, qu’il parlait couram-
ment, et s’il se reposait avec quelques amis, c’etait en disser-
tant avec eux sur un point d’histoire ou de litterature. La
nuit, raconte un de ses historiens (*), quand la ville entifere
itait endormie, il veillait k la clarte d’une pauvre lampe,

(1) Garcia Moreno, p ar le K. P. A. Berthe, de la congregation du Tres-Saint


R& lem pteur; Paris, Rclaux et Bray, 1888. Im m inent bomme d’£ ta t a eu la
bonne fortune de rencontrer dans cel ¿crivain un esprit clair et chaud com me
il fut lui-m£mc, et rhistorien est digne du h£ros.
courbé sur ses livres. Vaincu enfin par la fatigue, il enlevait
de son lit matelas et couverlurcs el se coucliait tout habillé
sur les planches, pour ne pas s’exposer á prolonger son som-
, meil au delá du temps strictement nécessaire. A trois
heures du matin, il était debout. Si ses paupiéres se refer-
inaient malgré lui, il se lavait le visage ou se mettail les
pieds dans l’eau froide et passait ainsi de longues heures. Ge
sont lá de beaux excés, mais des excés, et nous sommes loin
d’en conseiller l'imitation, car tout excés se paie. Garcia Mo­
reno contracta dans les siens des névroses, des maux d’yeux
et d'autres infirmités graves dont il ne se débarrassa plus
tard que par des traitements douloureux et par des périodes
de suspension, plus douloureuses encore, de sa devorante
activité.
Comme, dans une république, et surtout dans les répu-
bliques hispano-américaines si orageuses, un homme de ca­
binet n’est que la moitié d’un homme s’il ne sait pas, au be-
soin, descendre dans la rue pour y protéger son droit, Garcia
Moreno ne négligea point les exercices du corps. Son tempe­
rament de fer s’y prétait admirablement. II devint tres
habile tireur et mania l’cpée et la lance comme un maitre
d’cscrime. Non content d’avoir l’adresse et la vigueur d’un
soldat, il visa, par l’étude de l’art militaire et bientüt par
l’observation et la comparaison de la taclique dans les diflé-
rents pays, á acquérir les qualités d’un chef. La encore la
promptitude de son coup d’ceil le servit avec une facilité et
une supériorité á peine croyables ; si bien que le plus grand
orateur et le premier homme d’État de l’Équateur en fut aussi
le meilleur lancier, le plus infatigable cavalier — ce qui
n’est pas peu dire — et le meilleur général; bref, le citoyen
le plus com pletqui se pút imaginer. On ne lui reprocha ja­
mais qu’une chose : l’excés de son courage, souvent poussé
jusqu’á la témérité.
A vingt ans, lorsque s’achevérent ses études, il n’avait pas
— -

encore l’auréole politique et militaire, mais c’était un jeune


homme accompli: grand, le front large, l’ceil noir, pereant ei
limpide, et dans tous ses gestes, dans toutes ses paroles, un
air de franchise qui lui gagnait tous les cceurs. Les salons de
Quito s’ouvrirent devant lui, les méres qui avaient des filies
á marier le dislinguérent, malgré sa pauvreté, et plus d’une
coquetterie innocente parut vouloir disputer ce beau savant
á ce qui avait été jusqu’alors son unique passion : Ies livres;
Lui-méme s’y laissa prendre un instant. Invité partout, bril­
lant causeur, le sauvage s’aperijut un beau matin, en ren-
trant chez lui, que la danse était encore plus amüsante que
l’cscrime ou l’algébre; il regretta d’avoir moins cultivé le
fandango que les théses de philosophie; bref il se sentit mol-
lir. Ce ne fut qu’un éclair. « La vie est trop courte pour en
perdre un seul jour en futilités! » s’écria-t-il en se jelant au
pied de son crucifix, caril était dés lors profondément pieux,
et ce n’était ni l’ambition ni la vanité qui le dévouaient
ainsi corps et áme á la poursuite d’un idéal si fort au-dessus
de son áge. II se releva, prit des ciseaux et se rasa la téte
comme un moine. Ensuite, jetant un regard triomphant du
cóté de ses livres : « O mes livres, ajouta-t-il, ótes-vous con­
tents de moi ? Désormais je vous reste fidéle, bon gré, mal
gré, au moins pour six semaines! »
Vers la méme cpoque, il se crut appelé á l’état ecclésias-
tique, re?ut la tonsure et les ordres mineurs et alia méme
jusqu’ä faire emplette d’une soutane qu’il serra précieuse-
ment dans une armoire en attendant de recevoir le sous-dia-
conat, qui l’aurait engagé définitivement et pour toujours.
Mais plusieurs de ses amis le conjurérent de ne rien précipi-
ter. Sans doute il avait la piété, la régularité de vie et la
science d’un prétre; mais ne possédait-il pas aussi, á un de-
gré non moins remarquable, les qualités d’un laíque émi-
nent, et la république n’avait-elle pas au moins autant besoin
de bons chefs de famille, d'hommes politiques honnétes et
- 254 -
d ’officiers fidéles? Le jeune Gabriel attendit, tout en pour-
suivant ses études dans toutes les directions, cueillit en pas­
sant le dipióme de docteur en droit et se fit inseriré au bar-
re a u ; il atteignait sa vingt-troisiéme année.
Mais cette carriére nouvelle ne devait pas non plus le re­
teñir bien longtemps. Une affaire malheureuse, dans la-
quelle il reconnut s’étre trompé en plaidant pour un ecclé-
siastique indigne conlre l'archevéque de Quito, le dégoúla
d ’une profession 0(1 sa conscience délicate ne pouvait se flat­
ter de n ’avoir jamais át soutenir que des causes justes.
Un instinct secret, disons mieux, l’appel de la divine Pro­
vidence le poussait vers une carriere complexe, mais plus
militante encore que celle de l’avocat ou du prótre. II était
né pour étre l’épée du droit et celle de l’Évangile, le grand
justicier qui rétablirait l’ordre dans son pays, en méme temps
que le protecteur de l’Église et, selon la belle expression de
l’empereur Constantin, l’évéque du dehors.
Menlionnons ici un événement intime, arrivé en 1846.
Voyageant avec un ami dans les Cordilléres, il le réveilla la
nuit, dans une hótellerie, pour lui dire : < Tu crois avoir
pour compagnon de route un célibalaire? — Mais oui, un
original du nom de Garcia Moreno, qui devrait bien me lais-
ser dormir. — Eh bien, tu es dans l’erreur depuis deux
heures déjá. — Comment cela V Et quelle est cette plaisante-
rie? Je n ’apergois ici ni noce ni fiancée ; laisse-moi dormir!
— Je te dis la vérité pure, reprit Garcia Moreno; j ’ai laissé
ma procuration en quittant la ville, et voici deux heures que
le contrat est sign é; retournons á Quito. » II avait conduit
cette affaire comme il conduisait toutes les affaires graves,
dans le secret le plus absolu ; comme ce général qui d isa it:
* Si mon bonnet de nuit connaissait l’endroit 0 Í1 je me pro­
pose de camper demain, je brúlerais mon bonnet de nuit. »
II épousait la señorita Rosa Ascasubi, soeur de deux de ses
amis, Manuel et Robert Ascasubi, qu’enfiévrait comme lui la
— 255 —

passion de la patrie, et qui lurent plus d’une fois ses útiles


auxiliaires. Leur jeune soeur était charmanle ; néanmoins
l’idylle de l’enti’ée en ménage parait avoir été courte : ce
corps de fer, cette áine trempée si virilement pour faction,
n ’avaient que peu de temps á donner aux langueurs ener­
vantes, méme les plus legitimes. Un de ses beaux-fréres lui
conseillait d ecrire l’histoire de l’Équateur. — a Non, répon-
dit-il, il vaut mieux la faire, car elle a été trop triste jusqu'á
ce jour. » Mais avant d’entrer avec lui dans cette période
nouvelle qu'il sut rendre si merveilleuse, un coup d’ceil sur
le passé politique et social du pays devient nécessuire.
Depuis qu’il avait secoué le jougde la mére patrie, l’Équa-
teur — compile du reste la plupart des anciennes colonies de
l’Espagne — n ’avait pascessé de trébucher de révolutionsen
révolutions. Compris d’abord par Bolivar dans la grande ré-
publique colombienne, puis annexe au Pérou, il avait recon-
quis en 1830 sa personnalité et son indépendance, mais non
sa tranquillite. II usait, en moyenne, une constitution tous
les deux ans. Le géneral Flores, Vénézuélien, un des plus
hibiles lieutenants de Bolivar, mais aussi un des plus dé-
pourvus de scrupules, avait üni par s’y tailler, sous le titre de
président de la république, une sorte d’autocratie qu’il exer-
<?ait au profit d'une soldatesque effrénée, étrangére commo
lui et qu’on avait comrais l’imprudence de naturaliser. Ces
vétérans de l’indépendance, vieux soudards sans families,
sans patrie, avaient pris l’habitude de róder de province en
province, de rangonner les habitants, de recouvrer sur eux
la soldé que le gouvernement ne leur payait presque jamais.
L’agriculture et le commerce étaient aux abois, le trésor á
see, tous les emplois au pillage. Quant á Florés, il menait
joyeuse vie et se croyait inattaquable au milieu de ses préto-
riens ou Tauros.
Une insurrection éclata néanmoins, le 6 mars 1846, et
Garcia Moreno, impatient de rendre l’Équateur aux Équato-
— 256 —
riens, ne contribua pas peu á en assurer le succés. Florés
expédiait un convoi d’armes au gouverneur de la grande
province á demi sauvage qui se trouve á l’orient des Cordil-
léres et qu’on appelle le Ñapo. Une troupe d’Indiens escortait
ce transport. Garcia Moreno en fut inform é; il devanea la
caravane et s’embusqua dans les montagnes avec quelques
jeunes gens. Bientót il vit arriver les naífs indigénes, qui
firent halte pour le repas. Garcia s’aboucha avec eux et se
mit k leur raconter des histoires, dont ils sont trés friands,
jusqu’au moment oü, sous l’influence de la fatigue et de la
chicha (biére du pays), ils s’endormirent d’un profond som-
meil. Quand ils s’éveillérent, ils furent tout surpris de ne
plus retrouver ni leur joyeux conteur ni leur cargaison de
fusils.
Aprés deux mois de lutte, Florés consentit á s’embarquer
pour Panama, á la condition qu’on lui mainliendrait son
titre de général en chef, ses propriétés et une forte pension.
Garcia Moreno, un des promoteurs de cet arrangem ent, re^ut
alors de ses concitoyens une preuve de confiance bien rare
pour un jeune homme de vingt-quatre ans. On le chargea
de faire rentrer les impóts en retard, et il y mit tant de fer-
meté, d’esprit de justice et de désintércssement personnel,
que cette mission delicate fut menée á bien á la satisfaction
de tous, mais de personne plus que du m inistre des finances.
On voulut lui faire accepter une récompense nationale; il la
refusa : « L’estime de mes concitoyens est la seule récom­
pense que je convoite, dit-il; ajoutée á la satisfaction de ma
propre conscience, elle vaut pour moi toutes les distinctions
et tout l’or du monde. »
Les successeurs de Florés á la présidence ne réalisérent
que fort peu les espérances qu’avait fait naltre le départ du
despote. L’un se montra incapable, l’autre vénal et rapace,
un autre, le président Manuel Ascasubi, beau-frére de Garcia
Moreno, ne fit que p asser; un autre, le général Roca, lomba
— 257 —
dgns les m6mes exc6s que Flores. Ce dernier, qui avait laisse
derrtere lui de nombreux partisans, surtout parmi les fonc-
tionnaires et les Tauras, dont il toiera toutes les depreda­
tions, jugea le moment venu de ressaisir le pouvoir. II pr6-
texta le non-paiement de sa pension, sollicita des secours
de l’Espagne, promit de retablir a l'Equateur une royaute au
profit d’un fils de la reine Marie-Christine, acheta quatre
vaisseaux de guerre et enrola des hommes en Irlande et en
Espagne.
Le danger ¿tail pressant; Garcia Moreno, pour le conjurer,
se substitua en quelque sorte k un gouvernement complice
ou trop mou. II 6crivait, dans un journal, ces paroles qui de-
celaient l’implacable justicier de l’avenir : « Si nous etions
le gouvernement, nousmettrions l’Ocean entreles janissaires
et nous et, en cas de rdcidive, l’eternite. » Ensuite, tandis
que, soulevees par ses violentes philippiques, les populations
se priparaient a la resistance, il excitait les republiques voi-
sines ii se mettre egalement en garde et & s’unir & celle de
l’fiquateur. Son appel fut entendu; le Perou et la Nouvelle-
Grenade negoci6rent une alliance defensive et proposerent
de suspendre toute relation commerciale avec l’Espagne et,
au besoin, avec l’Angleterre. Garcia Moreno put ecrire alors,
avec son empliase juvenile, mais avec une legitime con-
fiance:
Floras arrive avcc ses flibusticrs. Partira-t-il des c6tes d’Espagne
ou des cfites d’Angleterre ? on l’ignore; mais enfin, dans quelques
inois, il apparaltra sur nos rivages. Qu’il vienne done, nous tuche-
rons de le bien recevoir, et de lui prfiparer une tombe assez profonde
pour l ’en sevelir, lui et ses crimes. Qu’il vienne, nous irons ti sa ren­
contre pour exterminer la race des traltres I Qu’il vienne, nous argu-
menterons contre ces bandits avec des raisons subtiles commc la lance
■et solides coniine le plomb. Qu’il vienne, et de toutes les poitrines
sortira ce cri vainqueur : mort aux envahisseurs et vive l’Amerique 1

Mais 1'egoTsme mercantile fit encore plus, dans cette cir-


grands cim tT iE X S. 17
— 258 —
constancc, que le patriolisme et I’équité. Informes que les
menaces d’interruption de traflc étaient sérieuses de la part
des républiques du Pacifique, les négociants anglais si-
gnérent un mémoire á lord Palmerston pour lui représenter
que ces républiques achetaient presque toutes leurs mer­
chandises chez eux, qu’elles avaient contracté de nombreux
emprunts á la Bourse de Londres, que, par consequent,
l’expédition projetée par Flores serait un désastre pour les
sujets de Sa Majesté Britannique. Lord Palmerston comprit
et mit l’embargo sur les vaisseaux préts a p a rtir; Flores se
vit done réduit ü licencier les trois ou quatre mille hommes
qu’il avaitembauchésdéjá. II ajourna ses projets, et, délivrés
du péril étranger, les patrióles équatoriens purent se consa-
crer aux nécessités de I’intérieur.
Elles dépassaient tout ce qu’on peut voir ou imaginer en
Europe; García Moreno, pour les dévoiler, se fit journaliste,
et, soit en prose, soit en vers, déversa durant plusieurs
années, dans le Fouet, puis dans le Vengeur et enfin dans
le Diable, des trésors d’ironie fine ou amére, plus souvent
amére, et de vertueuse indignation. Son audace et sa téna-
cité nous rappellent, á nous, Francais, la terrible guerre au
couteau par laquelle, vingt ans plus tard, un autre pamphlé-
taire secoua, ridiculisa et finit par renverser — gráce, il est
vrai, au concours de l’invasion élrangére — un pouvoir qui
semblait inébranlable. Mais on ne saurait comparer Garci?
Moreno á Rochefort, le rire honnéte et passionné au dilettan ·
tisme satirique, sans foi ni sincérité. pas plus qu’il ne faut
comparer la verve castillane, qui ne se paie pas uniquemer!
de mots, mais veut des raisonnements, á ces feux d ’artifice
de gauloiserie si bien nommés « fin de siécle,» dont le pu­
blic parisién s'amuse lors méme qu’il n ’apergoit rien der-
riére la pluie d’étincelles fugitives.
Pour se reposerdes querelles politiques, le jeune polémiste
quitta l’Équateur á la fin de I8i9 el fit, dans la vieille Eu-
— 259 —
rope, une excursion de six mois. II lut vivement frappó, en
France, du retour des esprits vers les idées religieuses, de
la terreur qu’inspiraient les menaces du socialisme á de vieux
libéraux impénitents, tels que M. Thiers, et de la facilité avec
laquelle un homme résolu arrivait á museler la Révolution.
Comme tant d’autres, il admira l’esprit de suite et l'intre-
pidité froide dont le jeune president de la république fran-
Qaise paraissaií donner l’exemple, et il reprit la mer en de­
mandant au ciel, pour l’Équateur, un chef semblable, mais
seulement, pensait-il, un peu moins ambitieux.
Une rencontre qu’il fit á son retour lui fu tl’occasion de de­
venir lui-méme ce chef. A Panama, au moment de s’em-
barquer pour Guayaquil, il apergut un certain nombre de
religieux, errant tristement sur le port, et cherchant un na-
vire pour l’Angleterre. II les aborda. C’étaient des Jésuites
que les francs-magons de la Nouvelle-Grenade venaient
d ’expulser, sans autre raison que la haine de cette Église ca-
tholique dont la Compagnie de Jésus est en tous lieux
l’avant-garde. Appelés six ans auparavant par le partí con-
servateur, alors au pouvoir, leur crime était d’avoír fondé
plusieurs colléges dans les vílles et un centre d’apostolat
dans la région encore sauvage du pavs. Naturellement les
radicaux avaient dénoncé le grand péril que courait la li­
berté, non seulement íi Bogota, mais dans toute l’A m érique;
et il s’était trouvé un congrés pour chasser ignominieuse-
ment les Jésuites, aprés les avoir couverts de calomnies et
d’outrages. A la recherche d’un sol plus hospitalier, ils al-
laient quitter l’Amérique, quand Garcia Moreno leurfit une
proposition aussi simple qu’inattendue. Se demandant pour-
quoi l’Équateur ne proíiterait pas de la slupidité de ses voi-
sins, il oíTrit aux exilés un refuge á Quito, oü, depuis long-
temps, nombre de families désiraient leurconfier l’éducation
de la jeunesse. II leur rappela qu’en diflerentes circonstances,
des démarches, restees infructucuses faute du personnel né-
— 260 —
cessairc á la fondation d’un college, avaient été faites á cet
égard. Or, par l’injustice de leurs persécuteurs, ce person­
nel, longtemps cherché, était maintenant trouvé et dispo­
nible.
Habitués de longue date á suivre le précepte du Maltre :
« Si Ton vous chasse d’une ville, allez dans une aútre, » les
Jésuites se montrérent tout disposés á s’embarquer pour
l’Équateur. Mais leur bienveillant introducteur se chargeail-
il de les y faire accepter? Les francs-mac-ons, tout-puissants a
Guayaquil, permettraient-ilsseulement qu’ils débarquassent?
Garcia Moreno répondit qu’il connaissait personnellement
don Diégo Noboa, le nouveau président, esprit débonnaire
et disposé par goút á íavoriser le catholicisme. Sans doute,
ce bon vieillard était á la merci d’Urbina, radical fort connu,
qui l’avait élevé au pouvoir pour gouverner sous son nom et
le supplanter á la premiére occasion: mais, avec un peu
d’adresse, on pouvait obtenir le placet du bienveillant Noboa,
avant qu’il eút eu le temps de consulter son mauvais génie.
C’est ce qui eut lieu. A peine arrivé á Guayaquil, le protec-
teur des Jésuites s’empressa de débarquer, courut chez
Noboa, lui parla chaleureusement de la bonne rencontre
qu’il venait de faire, et lui demanda l’autorisation d ’installer
á Quito les religieux expulsés. Ce serait un acte de sagesse
en méme temps que d’humanilé et de justice. Noboa con-
sentit. Mais un certain général Obando, principal auteur de
l’expulsion des Jésuites de la Nouvellc-Grenade et qui les
avail suivis pour étre plus súr de leur départ, se presenta ü
son tour, protestant contre l’hospitalité donnée á des exilés.
Noboa répondit qu’il était trop tard, et que, du reste, l’Équa-
leur n’avait pas á s’occuper de ce qui se passait dans l’inté-
rieur de la Nouvelle-Grenade.
Des ce moment, la question des Jésuites fut á l’ordre du
jour et passionna tous les esprils. Urbina, auquel Obando
n’avait pas eu de peine á communique!· ses haines, accusa
— 261 —
formellement Noboa defaiblesse et de trahison. Celui-ci, con-
seillé par Garcia Moreno, saisit le congrés national. Devait-on
considérer les Jésuites comme des citoyens ordinaires sou-
mis aü droit commun, ou confirmer le décret de bannisse-
ment porté contre eux par Charles III, roi d’Espagne, au
siécle précédent?
II semble que la résolution qui va étre prise par le
peuple équatorien soit le point culminant et décisif de sa
fortune. Si le vceu législatif se porte á droite, les destinées
du pays s’y fixeront dans la venté et la p aix ; si le plateau
incline á gauche, c’est la Revolution qui reprend la serie de
ses caprices et de ses chutes et rechutes, jusqu’á épuisement
final. La balance pencha du bon cóté, parce qu’un homme
de bien se rencontra, dont la main intelligente et lourde se
posa sur le plateau. Garcia Moreno reclama hautement, par
la voix de la presse, une rehabilitation formelle et solen-
nelle. L’Espagne avait jadis frappó les Jésuites sans motifs,
pourquoi ne pas le dire? Un décret tyranuique, en les faisant
arréter tous, partout, lem ém ejour etá la méme heure, pour
étrc déportcs sans jugem ent et sans exception, inéme les
malades et les moribonds, n’avait allegué d’autre prétexte
que le bon plaisir royal; pourquoi ne pas réparer ce crime
d'une monarchie que le nouveau monde avait condamnée
depuis et complétement répudiée?
La discussion í'ut ardente, mais enfin la majorité, cédant
aux vcuuxdu peuple exprimes par des pétitions nombreuses,
vota l'acte solennel de réparation.
La foule salua le décret par des applaudissements enthou-
siastes. On rendit á la Compagnie de Jésus l ’église qui lui
avait appartenu avant la suppression; le décret portait en
outre qu’elle rentrerait en possession de lous ses biens non
aliénés. Le jour de la réinstallation des Peres dans l’église
In Jesus, aprés un exil de quatre-vingt-trois ans, fut pour
cux un jour de réparation Iriomphale. Les rues de la capi-
— 262 —
tale étaient tapissées de draperies; la foule se pressait
joyeuse sur leur passage. Pour la premiére fois depuis prés
d ’un siécle, on revoyait á l’autel ces hommes de Dieu dont le
dévouement et la science étaient connus de tous, ces
héroíques missionnaires qui n ’avaient pas craint de s’aven-
turer dans les déserts et les foréts de l’Amazone, pour y fon­
der d’admirables reductions , aujourd'hui anéonties. A voir
l’émotion et l’enthousiasme de la foule, on eút dit que chaqué
famille retrouvait des amis et des péres 0).
García Moreno ne s’élaít probablement pas fait une idée
exacte de la rage intraitable des sociétés secretes contre la
célébre compagnie. II en eut un échanlillon lorsqu’il vit le
général Urbina, vaincu dans les débats du parlement, faire
appel á une puissance étrangere et obtenir que la Nouvelle-
Grenade dénongút comme une injure faite á elle-méme et
presque comme un casus belli l’hospitalité oflerte par l’Équa-
teur á des citoyens qu’elle venait de bannir. Le faible prési-
dent Noboa, effrayé de se voir traitcr de floreano (partisan
de Flores) et bientót de jésuite, l'aillit céder a cette pression
diplomatique; mais le chevaleresque champion de la liberté
reprit sa plume vengeresse etpublia, sous le titre de Defensa
de los Jesuítas , une brochure de soixante pages qui ridicu-
lisa les pretentions de la Nouvelle-Grenade et les fll avorter.
Envoici la conclusion :
Des invectives lancúes de toutos parts contre la Compagnie de
Jésus, vous infórez que votre gouvorneiiiont a le droit d’oxigor de
nous le renvoi de coux. qu’il vous a plu de ronvoyer. Or nous veuons
do voir que vos accusations ne sortent jamais du vague de la decla­
mation etque si, d’aventure, voushasardez uno prouve, c’ost un texto
falsiíié. Votre prétendu droit repose done sur une fiction, ot votro
justice sur un mensonge.
Mais oussie/'-vous cont fois raison, et les Jésuitos fussont-ils c**iit
fois plus criminals quo vous ne los faites, do quel droit une nation
(Hrangére vient-ello nous mottre on mottro en denieure de los chasser ?

(1) Le P. Bcrllic, p. 173.


— 203 —
Qii’on demando Textradition d’un individu duns les cas prévus pur
les traités, d’accord; mais exiger Texpulsion de réfugiés parfaitement
inofTensifs que nous avons recueillis par un sentiment de généreust
pitié, c’est un attentat contre la souveraineté d'un peuple indépen-
dant.
La Nouvelle-Grenade n’aura garde de réclamer de TAngleterre ou
des États-Unis l’expulsion des Jésuites. Elle sait trop bien qu’une
pareille prétention serait regardée comme une injure par les gouver-
nements de ces deux pays; mais avec l’Équateur on peut tout se
permettre. Elle nous outrage parce qu’elle nous croit faibles; elle
nous menace parce qu'elle nous croit tout au plus capables de faire
des pronunciamientos. En cela, elle se trompe : Tamour de la patrie
n’est pas mort dans le coeur des Équatoriens. Au jour du danger,
tous les partis s’uniront pour défendre rindépendance nationale, et
le gouvernement s’ensevelira sous les ruines de la république, plutót
que de mettre son honneur á la inerci de rinjustice : telle est son
inébranlable résolution.
Quant á nous, nous savons que la guerre est déclarée, non pas aux
Jésuites, mais au sacerdoce et á la foi catholique. On proscrira les
Jésuites, puis le clergé séculier, puis tous les enfants de l’Église.
Ainsi sera creusé Tabime oü s’englou tirón t et l’Equateur et toutes
les républiques catholiques. Mais non, nous ne pousserons pas la 1&-
<*heté jusqu’á nous soumettre aux infernales exigences de la bande
rouge; la foi de nos péres ne cessera jamais d’illuminer notre Equa-
teur. Pour la défendre, le clergé ne montrera pas d’apathie, le peuple
ne s’endormira point dans une silencieuse résignation. Nous marche-
rons au combat sous la conduite de réternelle Providence. Si nous
devons, comme les Hébreux, passer par les flots de la mer Rouge, Dieu
ouvrira un chemin a son peuple clioisi, et nous entonnerons sur Tautro
rive le cantique du triomphe et de la délivrance.

Les radicaux, pour ioute réponse, recoururent á leur res-


source ordinaire : Tinsurrection. Urbina prononga la dé-
chéance du vieux président Noboa, qu’il ne pouvait séduire,
se fit proclamer a sa place, envoya arróter les Jésuites chez
eux et, sans méme leur laisser le temps d’emporter des vcte-
rcients de rechange, les jeta sur un vaisseau qui les remporla
¿ Panama.
L’Équateur, dés ce moment, fut traité en pays conquis. I.e
Ullage et l’assassinat, sans parler du sacrilége, furent á
- 204 —
l’ordre du jour. Les tauras, que le dictateur appclait « ses
chanoines, » se livrérent á tous les excós. Lorsqu’on osait
porter plainte contre eux, Urbina répondait qu’ái partir de
six heures un honnéte homme doit se renfermer dans sa
maison, et qu’il ne répondait point de l’ordre aprés le cou-
cher du soleil. La plupart des citoyens, terrorisés, se le tin-
rent pour dit, et un silence de mort régna sur toute la répu-
blique. Mais ce silence, un homme ne tarda pas á le rompre.
Garcia Moreno donna une voix á l’indignation publique
dans un journal, la Nación, dont le premier numéro se
terminait a in s i:

Je sais par conir les raisons qui m’inviteraient k me taire; je n’i-


gnore point le sort qui m’attend, de sombres présagos tourbillonnent
autour de moi dans mes nuits agitées; mais il íaut que quelqu’un
se dévoue pour essayer d’arréter le pays sur la pente de l’état sau-
vage. Yienne done la baile d’un scélfirat me percer le coeur; si ma
patrie est délivrée de l ’oppression qui l’étouile, c’est avec joie que je
descendrai au tombeau I

Urbina sentit que la Nación allait devenir contre lui une


redoutable machine de guerre. La liberté de la presse ayant
été suspendue, il informa Gracia Moreno que s’il osait
lancer un second numéro de la Nación, il serait arrété chez
lui et déporlé au milieu des Indiens du Ñapo. « Dites á votre
maltre, répondit Garcia Moreno au commandant général de
Quito, que j ’avais prévu cet ukase, et qu’aux nombreux mo­
tifs de continuer le journal se joint maintenant celui de ne
point me déshonorer en cédant á des m enaces.»
La république entiére, vivement surexcitée, avait les yeux
sur ce duel entre deux hommes, dont l’un ne possédait que
sa plume et l’autre disposait de toutes les forces adminis-
tratives et militaires. La Nación parut au jour indiqué, et,
« comme elle n’avait que peu de temps á vivre, » son
deuxiéme numéro fut encore plus net et plus violent que le
— 2C5 —
premier. Le réquisitoire contre le gouvcrncmcnt se termi-
nait par cette peinture tracée d’une main d artiste :
Avez-vous jamais rencontré un hommeivrc? Avez-vous observé sa
démarche incertaine, sa vue trouble, sa parole balbutiante ? II fait
mille détours pour trouver son chemin, se heurte á toutes les bornes
et attribue ses vertices á la hauteur des édifices. Toujours vacillant,
il se plaint qu’on le pousse et qu’on lui fait perdre réquilibre. II roule
des yeux hagards, léve la main pour saisir une ombre tenace, sans
se douter qu’clle est produite par son propre corps. II accuse le soleil,
et se plaint qu’il fait nuit en plein midi, parce que ses yeux obscurcis
ne distingu<mt plus les objets. Epouvanté, il aíTirme que le sol
tremble, parce qu’il ne tient plus sur ses jambes, jusqu’á ce qu’enfin,
haletant, somnolent, il tombe et s’endorme pour cuver le vin. C’estla
parfaite image de notre gouvernement : il prépare sa chute, et sa
chute sera celle d’un ivrogne.

' Le móme jour, 15 mars 1853, deux heures aprés l’appari-


tion du journal, Garcia Moreno et deux de ses amis étaient
décrétés d’arrestation. Avertisde l’approche des sbires d’Ur-
bina, l’intrépide journalisle s’arracha des bras de sa jeune
femme éplorée et se rendit sur la place la plus fréquentée
de Quito, * Je ne puis empécher mon arrestation, dit-il, mais
je ne veux pas non plus en dim inuer la honte pour ceux qui
l’ont ordonnée, et j ’entends étre arróté en plein jour, devant
tous mes concitoyens. »
Les gens de la police arrivérent. II les pria d’exhiber leur
mandat d’arrét, le lut á haute voix, le leur rendit, puis monta
á cheval sans resistance, et s’éloigna avec eux, en saluant
la foule consternéc et frémissanle.
Urbina crut ne pas pouvoir mieux faire que de confier les
trois déportés aux francs-maQons de la Nouvelle-Grenade.
Ceux-ci les incarcérérent á Pasto, premier poste du territoire
grenadin. Mais quelques jours á peine s’étaient écoulés que
les trois detenus, trompant la surveillance, s’échappaient á
la faveur de la nuit, et rentraient, déguisis, dans leur patrie.
-Lá, Moreno apprit que les conservateurs de Guayaquil ve-
— 266 —
naient de le choisir comme leur représentant au Sénat, pour
le Congrés qui devait s’ouvrir au mois de septembre. C etait
une condamnation indirecte de l’odieuse politique du presi­
dent, et méme une invalidation du décret d’exil, puisque la
Constitution déclarait inviolables tous les membres du C011-
grés. Urbina ne se laissa point arréter par ce texte de loi.
Quand le nouveau sénateur se présenta, á l’ouverture des
Chambres, pour prendre possession de son siége, il le fit
arréter comme un simple vagabond ct trainer sur un vaisseau
de guerre qui le jeta sur les cótes du Pérou, i Peyta.
Garcia Moreno était dans sa trente-troisicme an n ée; il ve-
nait d’éprouvercombien Urbina étaitdétesté, mais aussi com­
bien il était oraint. En y rélléchissant dans le calme de l’exil,
le peuple ne lui parut pas encore múr pour briserla tyran-
nie. Lui-méme, pressentant vaguement le role qui allait lui
échoir, se demanda s’il v était suífisnmment preparé. Sa mo-
destie lui fit une réponse negative. II résolut done de laisser
Urbina combler la mesure de ses iniquités, et de consacrer
á son propre perfectionnement le temps qu’il devait passer
encore sur la terre étrangére. Et comme ce désert de Peyta
ne lui oíTrait aucune ressource pour observer et s’instruire,
il se decida á traverser une seconde fois les mers. II se se­
para done de ses compagnons d'exil, au mois de décem-
bre 1854, aprés dix-huit mois passés á Peyta, et s’embarqua
en laissant pour adieu á ses persécuteurs ces paroles prophé-
tiques qu’osa publier un journal de Quito : « L’excés de la
mi sé re finirá par tirer le peuple de son engourdissem ent;
l’hcure de la justice sonnera, et nous jetterons ü la cote la
horde des tyrans. Oui, avant peu, quiconque voudra trouver
Urbina ira chercher sa tombe dans le champ réservé aux
infámes et aux parricides. »
Un mois aprés, García Moreno arrivaít á Paris; il y passa
prés de trois années.
II y reprit la vie d’étudiant. Nous avons raconté sa passion
- 207 —
pour ses livres et l’ápreté en quelque sorte surhumaine qu’il
a; porta au travail, lorsqu’il étudiait á l’université de Quito.
Cette úpreté, il la retrouva dans son petit appartcment de la
rue de la Vieille-Comédie, loin des foules oisives et bruyantes
qu’il coudoyait dans la rue sans daigner les remarquer. Xi
bals ni théátres ne le virent une seule fois. II écrivait á un
de ses amis : « J ’étudie seize heures par jour, et si les jours
avaient quarante-huit heures, j ’en passerais quarante avec
mes livres, sans broncher. » Grand fumeur, comme tous les
Américains espagnols, il poussa ses économies sur le temps
jusqu’á renoncer ä l’innocente distraction du tabac.
Parmi les savants, son profcsseur de predilection fut l’il-
lustre M. Boussingault, qui avait jadis visité l’Équateur et
étudié ses volcans. Parmi les livres, ce fut VHisloire univer­
selle de l’Église catholique, de l’abbé Rohrbacher. 11 en re-
lut jusqu a trois fois, intégralement, les vingt-neuf volumes
si compacts, nous allons dire á la suite de quelles circons-
tances.
Jusqu’alors Garcia Moreno s’était un peu trop exclusive-
ment adonné aux sciences humaines. « Je suis catholique,
écrivait-il dans sa Defense des Jésuiles, je suis fier de l’étre,
bien que je ne puisse compter au nombre des chréliens fer-
vents. » C’était la vérité exacte. Or, un soir qu’il se prome-
nait dans les allees du Luxembourg avec quelques compa­
tib le s exilés comme lui, mais encore plus éloignés que lui
des pratiques religieuses, on vint á parier d’un malhcureux
qui avait refusé les sacrements en face de la mort. Un inter-
l'jculeur, fanfaron d’impiélé, se déclara dispose a faire de
m ém e; sur quoi Moreno se récria et, prenant feü subilement,
se mil á déplorer le malheur des incrédules, en ce monde et
dans l’autre, et it décrire en termes magnifiques le bonheur
'l’étre chrétien. Son contradicteur, embarrassé pour la ré-
püque, crut pouvoir se tirer d’affaire par un argument per­
sonnel, ad hominem.« Fort bien péroré, lu id it-il; mais dans
— 2C8 —
la pratique, vous avoucz quo la religion est par trop diffi­
cile et vous faites comme nous. Depuis quand vous étes-vous
confessé? » L’orateur ne s’attendait pas á ce coup droit. II
baissa la téte, garda un moment le silence, puis saisissant
avec énergie la main de celui qui venait de jeter dans sa cons­
cience cette vive et subite lueur : « Merci, mon ami, merci! »
s’écria-t-il. Et il s’éloigna, laissant les autres ébahis. Ren-
tré dans sa chambre, il pria lontemps, se rappela les jours
de ferveur oil il avait voulu se consacrer au service des au-
tels et se promit, avec le secours de la gráce divine, de mettre
désormais complétement d’accord ses croyances et ses habi­
tudes. Alors il sortit de nouveau, se confessa au premier
prétre qu’il rencontra á Saint-Sulpice, et le lendemain il re-
commencait, par une communion fervente, la vie d’intime
union avec Dieu qui, dés lors, fut la sienne jusqu’á son der­
nier jour.
La priére étant devenue pour lui la compagne assidue du
travail, ses études prirent naturellement une direction plus
élevée, presque mystique. L’histoiredeces Jésuites qu’il avait
défendus sans bien les connaltre, celle des sociétés secrétes
pour lesquelles son horreur instinctive se trouvait mainte-
nant amplement justifiée, celle des rapports de l’Église et de
I’État et du souverain domaine du Créateur sur sa creature
tout entiórc, c’est-á-dire aussi bien sur la famille et sur la
société que sur l'individu isolé : toutes ces questions, qui
sont le fond des controverses de noire temps, ne lui oflrirent
bientót aucun point obscur. En outre, le calme profond dont
jouissait la France, qu’il avait laissée naguére si troubléc, la
confiance et la joie revenues sur les fronts, l’enthousiasme
patriotique universel et l’unité des cceurs roconstitués par la
guerre de Crimée, l'opposition politique á peu prés disparue,
tout lui prouvait que la Révolution n’est rien moins qu’in-
domptable quand on la regardo en.face, etq u ’un liomme sage
et fort peut sauver un peuple malgró lui. II lui arrivait toute-
- 209 —
fois de se demander combien dureraient la sagesse et la force
du dompieur frangais, qui ne l’était qu’á demi, dans les faits,
non dans les principes, et qui avait reculé devant une res-
tauration franchement chrétienne de la société. S’il connut,
commeil est probable, car il se tenait trésaucourant des évé-
nements politiquea et religieux, s’il connut les récentes et
inútiles instances du grand évéque de Poitiers auprcs de
TEmpereur dans le but d’obtenir la proclamation des droits
de Dieu au-dessus des droits de l'homme, combien il dut
<Hre frappé de la réponse désolée mais prophétique de l’é-
véque : « Sire, le moment n’est pas venu pour Jésus· Christ
de régner, alors le moment n ’est pas venu pour les gouver-
nements de d u re r! » Quant á lui, il se promit bien, s’il pou-
vait quelque chose un jour pour la restauration de l’ordre
dans son propre pays, de ne pas essayer les choses á demi et
de meltre d’accord sa politique avec la vérité pure, comme
il táchait de le faire pour sa conduite privée.
Ainsi, dit Louis Veuillot, sur la tene étrangére, seul, inconnu, mais
soutenu de sa foi et de son grand coeur, Garcia Moreno s'éleva lui-
méme pour régner, si telle était la volonté de Dieu. II apprit ce qu’il
devait savoir pour gouverner un peuple autrefois chrétien, mais qui
redevenait sauvage et ne pouvait plus étre ramené &la civilisation
de la croix qu’avec un frein brodé des verroteries de l’Europe. Dans
ce but, il avait voulu étre savant. Paris, ou l’amenait la Providence,
était bien Tatelier convenable á cet apprenti. Paris, chrétien aussi,
et en méme temps barbare et sauvage, offre le spectacle du combat
des deux éléments. II a des écoles de prétres et de martyrs, il est une
vaste fabrique d’antéchrists, d’idoles et de bourreaux. Le futur prési-
dent et le futur missionnaire de l’Équateur avait lá sous les yeux le
bien et le mal.... Quand il retourna dans son lointain pays, son choix
était fait. 11 8avait oü se trouvent la vraie gloire, la vraie force, les
vrais ouvriers de Dieu. S'il fallait préciser le seuil d'oú il partít, le
dernier lieu oil il attacha son coeur, nous nommerions sa chérc église
de Saint-Sulpice, ou peut-étre quelque humble cliapelle de mission-
naires oú il avait coutume de venir prier pour sa patrie.

Tandis que le iutur restaurateur du droit social se prépa-


- 270 —
rait dans 1c rccueillement et la méditation, ceux qui l’avaienl
exilé faisaient tout ce qu’il fallait pour que son souvenir ne
s’eflaciit point dans les cceurs des patriotes. L’Équateur était
tombé dans la derniére misére, tellement que le president
Urbina, pour rem plir ses coffres, crut pouvoir vendre aux
États-Unis, pour trois millions de piastres, les lies Galla-
pagos. L’intervention des autres puissances l’empécha de
teñir ce marché honteux, mais le Pérou jugea l’occasion
propice pour réclamer une autre province du territoire na­
tional el bloqua Guayaquil. Plus de justice, plus de sécurité,
tout se désor<:anisait ü rintériour. La pression de l’opinion
publique fit rappeler Garcia Moreno. II reparut ái Quito, en
1857, dans des fonctions pacifiques et presque modestes,
mais d'une haute importance á ses yeux, cellos de recteur de
TUniversité.
Porté ainsi á la téte de l’enseignement public par ses col-
légues en doctorat, il s’y consacra avec autant d’activité que
s’il n’eút dú faire autre chose de sa vie. Lui-méme, aulant
que possible, présidait aux examens, afín de stimuler pro-
fesseurs et éléves et d’obvier á un décret fócheux d’Urbina
qui renda it les cours facullatifs et non plus obligatoires pour
les candidats. La faculté des sciences existail á peine de nom.
Elle n’avait ni chaires ni laboratoires. Garcia Moreno la
pourvut de professeurs et lui fit don d ’un magnifique cabi­
net de chimie qu’il s’était acheté á Paris sur ses économies;
et comme la difficulté la plus grande était de trouver des
hommes en élat d’utiliser tous ces instrum ents nouveaux, ou
simplement de les expliquer, il n’hésita point & enseigner
personnellcment cette science qu’il aimait. II fit des cours
publics, montra les applications des récentes découvertes á
¡’agriculture et á 1’industrie, figura devant ses auditeurs les
chemins de fer etles modes nouveaux de locomotion, d'éclai-
rage et de transmission lointaine de la pensée. Tout cela
était inconnu á Quito. La partie instruitede la population en
— 271 —
fut émervoillée; á partir de ce moment la jeunesse studieuse
subit l’iiscendant d’un professeur qui la subjuguam aed it
science autant que par l'énergie de son caractére, et les plus
précieux dévouements, futurs auxiliaires du réformateur,
s’attachérent á sa fortune.
Les élections générales l’arrachérent aux travaux scienti-
fiques; c’étaitprévu e td ’autant plus inévitable que, pour pré-
parer ces élections, il n ’avait pu résister aux séductions de
son ancienne carriére de journaliste. Élu sénateur, il ne
tarda point á devenir le chef de l’opposition. Lors de la dis­
cussion des lois de finances, ses critiques furent si améres
que le Journal officiel ne voulut pas reproduire son discours.
Mais l’attention populaire se réveillait, les tribunes étaient
bondées et les jeunes étudiants colportaient par la ville, avec
les grossissements familiers á leur áge, les prouesses ora-
toires de leur recteur et professeur bien-aimé.
L’intervention de Garcia Moreno fut remarquée particu-
liérement dans trois délibcrations im portantes: l’instruction
publique, l’injustc exploitation des territoires du Ñapo et la
franc-magonnerie.
Sur la premiére question, il proposa une loi organique gé-
nérale, fruit de ses observations en France et de ses médita-
tions personnelles. Malheureusement, avant de donner la
science aux générations nouvelles, il fallait donner du pain
iux fonctionnaires et aux soldats; les réformes furent done
ijournées á un temps meilleur.
En ce qui concernait le Ñapo, il obtint l'abolition d’un in-
juste tribut de capitation auquel les Indiens -étaient assu-
jettis.
La troisiéme question fut celle qui fit le plus de bruit.
Garcia Moreno réclama ouvertement, sans ambages, l’inter-
diction des sociétés secrétes sur tout le territoire équa-
torien.
Eh q u o i! s’écriera peut-étre ici plus d ’un lecteur élevé,
— 272 —
quoique catholique, dans les préjugés de la Revolution fran-
^aise, fermer les loges, employer la compression, n’est-ce pas
faire injure á la vérité, et celle-ci, pour triompher, a-t-elle
besoin d’autre chose que de la liberté?
— J ’y consens, répliquait Garcia Moreno, lorsqu’un ami
élevait devant lui cette objection, oui, je laisserais l’impiété
libre si, de son cóté, elle nous rendait la pareille. Mais elle
qui préche la liberté avec emphase, est-il un seul pays catho­
lique oü elle nous l'accorde, cette liberté? Voyez-la lai'ciser,
coníisquer, proscrire, faire des lois d'exceplion contre nos
religieux, en France, en Espagne, en Italic, ici méme, par­
tout oü elle est maitresse. Et ce droit de cité qu’elle a refuse
aux jésuites, ne serions-nous pas des niais si nous l’aecor-
dions aux lrancs-magons ? Arriére les hypocrisies, assez de
verbiage liberal: la situation, la voici: La vie des nations,
comme celle des individus, est un combat. Militia est vita
hominis super terrain. Le bien et le inal se disputent la
terre, et lorsque le généralissime de l’armée du mal invoque
la liberté, la tolerance, l’égalité, ceci n’est qu’un masque, un
des mille masques du pére du mcnsonge. Soldáis de Dieu, ne
nous laissons pas duper. Quant a moi, je me borne á crier
simplement, comme l’archange saint Michel, ce premier
type des chefs de l’armée de Dieu allant ä la bataille: « Quis
ut Deus ? Qui est scmblable á Dieu ? » Et voici rna devise:
« Liberté pour tout, excepté pour le mal. » Satan s’indigne?
Satan me fait rire, car cette devise est aussi la sienne, exac-
tement la sienne ; il y a seulement cette difl'érence que Satan
appelle le mal ce qui est le bien, et cette autre difference en­
core que mentir est une de ses armes familiéres, arme in-
connue dans le camp du Dieu de vérité.
Quoique votée, la dissolution des sociétés secretes resta
lettre morte pour le moment. L’heure n’était pas venue non
plus de laisser rentrer les jésu ites; l’opinion publique n'était
pas suffisamment ecluiiée.
— 273 -
La session de 1857 et de 1858 fut excessivement orageuse.
Garcia Moreno y joua sa téte plus d’une fois. Les Tauras
clierchaient á confisquer ce désagréable trib u n ; ils épiaient
toutes ses sorties; mais la jeunesse des écoles de Quito lui (
constituait une escorte vigilante qui ne le quittait pas.
Bientót on apprenait que le congrés était dissous, l’état de
siége proclamé, que I’im primeur Valentía, arrété chez lui et
exilé au Ñapo, avait été assassiné en route, que les docteurs
Herrera, Mestanza et plusieurs généraux allaient étre éga-
lement déportés sans jugement, que García Moreno n ’avait
échappé á l’arrestation qu’en se sauvant au Pérou. La mesure
se trouva comble. Le l ,r mai 1859, une troupe de jeunes
gens, armés de vieux fusils et de bátons, surprirent la caserne
de Quilo, qui se rendit aprés un semblant de résistance. Les
provinces suivirent l’exemple. Un gouvernement provisoire
fut proclamé. II se composait de García Moreno, Carrion et
Gómez de la Torre. Le premier soin de ce trium virat fut de
se completer effectivement par la présence de son chef tout
indiqué. On envoya au Pérou rendre compte á Garcia Moreno
de ce qui venait de se passer et on le supplia d’accourir sans
retard.
II obéit, mais au prix de quelles fatigues! Son guide, piqué
par une vipére, expira sous ses yeux. Égaré dans les Cordil-
léres, il était depuis deux jours sans m anger quand sa mule
8’affaissa et périt sur le chemin. Aprés une troisiéme journée
de marche, il apergut enfin une cabane de b erg er; mais vai-
nement il y frappa, elle était vide. II ouvrit la porte, trouva
un peu de farine dans un coin, s'en fit un gáteau et reprit sa
route. Quito l’accueillit comme un sauveur.
Le publiciste redoulé, le savant, l’orateur va changer
d’arm e s; c’est á partir de ce moment qu’il laisse la plume et
saisit 1‘épée; il a tout prévu, il s’est préparé á tout.
Le premier combat qu’il livra ne lui fut cependant point
favorable, sinon en ce sens qu’il lui enseigna la prudence
GRANDS CIIRÉT1ENS. 18
_ 274 —
pour l’avenir. Les troupes restées üdéles au pouvoir déchu se
composaient de.quinze cents vieux soldats environ. Le gou-
vernement provisoire disposait d’une. force inoilié moindre
par le nombre et plus inférieure encore par I'armemcnt d
l’exercice. Malgré cette disproportion, Garcia Morono, poui
ne pas laisser 1'enthousiasme se refroidir, n ’hésita pas 5
attaquer Urbina, le 3 ju in , á Tambuco. Sa milice dite natio-
nale lácha pied au bout de quelques h e u re s: elle n ’avait
jamais vu le feu. Seúl, á pied, car son cheval avail été tué
sous lui, le nouveau général errait. le soir de cette fatale
journée, craignant á chaqué pas de rencontrer des soldats
d’Urbina et d’étre reconnu. Tout á coup il voit passer devant
lui le colonel Vintimilla (depuis président de la république,
de 1876 á 1881). Vintimilla fuyait aussi, mais il était monté
sur un bon cheval. Reconnaissant Garcia Moreno, il met pied
k terre et lui ofire généreusement sa monture. (Jarcia refuse:
Que deviendriez-vous vous-méme? dit-il. — Peu importe,
réplique V intim illa: vous étes mon chef. — Oui, parlons-en
de ce chef im provisé; il est bien digne, n ’est-ce pas, qu’on
se sacrifie pour lui ? reprit Garcia riant d’un rire amer. —
Mon am i, dit Vintimilla avec conviction, je vous ai vu a
l'oeuvre, je répéte que vous étes mon chef; nous ne manque-
rons jamais de Vinlimillas pour faire des colonels, mais nous
n'avons qu'un Garcia Moreno. » Et, le hi sean t lui-méme sur
son cheval, il le forga á s'éloigner au galop.
Tout semblait perdu pour le gouvernement provisoire.
Celui-ci, avec la petite garnison de Quito et les épaves de
Tambuco, se retira á Ibarra. Urbina Ty poursuivit.; mais la
fortune de la guerre a souvent des retours inattendus. Urbina
óprouva un échec, ses troupes se dispersérent et Quito se
souleva derechef, tandis que le général Franco, partisan
d’Urbina jusqu’á ce jour, s’emparait de Guayaquil, y organi-
sait une sorte de comédie électorale et se laisait décemer le
souverain pouvoir par 161 voix sur 321. Lesautres, c’esW·-
— 275 —
dire 160, s’ötaient portöes sur Garcia Moreno, quoique absent
et proscrit. Une semblable ¿lection, ä laquelle la majeure
partie du pays n ’avait pris aucune part, etait manifestement
entachöe de nullitö. Garcia Moreno refusa de la reconnaltre
et reparut ä Quito en chef veritable du gouvernement.
Le dösastre de Tambuco lui avail appris que la bravoure
ne peut rien sans l’armement et la discipline. II s’occupa
done de cröer une arm6e reguliere, rassembla des recrues au
camp de Riobamba et convertit en manufacture d’armes, a
Chillo, une fabrique de cotonnades. Les vieux canonsvespa-
gnols, les fusils hors de service, y furent transport's par ses
soins et refondus; des boulets et des obus s’y accum ulerent;
il dirigea lui-m6me tous les details de cette fabrication com-
pliqutfe. Le jour, on le voyait partout donnant ses o rd res; le
soir, il s’endormait de fatigue au milieu des livres, la t6le
dans ses mains. « H61as! disait-il avec douleur, je puis tout
dominer, m6me la faim ; mais le sommeil, aprös quarante-
huit heures de travail, est plus fort que m oi! » Le temps
qu’il pouvait d6rober ä sa manufacture d’armes 6tail consacre
au camp. La sa besogne fut encore plus ingrate, les volontös
humaines ötant moins faciles ä contenir et ä diriger que la
matiere. Pour empßcher les jeunes soldats incorporös de re-
tourner chez eux, il fit publier dans les casernes que dorena-
vant tout döserteur serait passe par les armes. On ne prit
point cette menace au sörieux. « B ah ! disait-on, un si brave
homme! >* La nuit suivante, plusieurs recrues s’öchapperent;
mais le « brave homme » moutra que la bont6, dans un chef
d’fitat, ne doit point se confondre avec la faiblesse. Trois d&-
serteurs furent repris, jug^s sommairement et fusill6s devairt
les rangs. A partir de cette execution, plus aucune desertion
ne fut signal6e. Seulement une sourde fermentation ne tarda
pas ä ae manifester. Les vieux soudards de Flor6s et d’Ur-
bina et quelques tauras , qu’on avait eu l’imprudence d ’ac-
cepter dans ies nouveaux cadres, ne pouvaient s’habituer ä
— 27C —
faire Texercice tout le long du jour, au lieu de ranconner les
civils, comme jadis. Une nuit, le 7 novembre 18o9, des cris
tumultueux réveillent subitement le chef supréme. C’est une
émeute en regle. Des vétérans marehént en téte, se plaignant
d ’étre mal nourris, mal payés, écrasés de corvées stupides et
inútiles, et déclamant avec fureur contre le gouvernement
provisoire. Un capitaine, du nom de Palacios, somme Garcia
Moreno de donner sa démission. Sur son refus, il 1'arréte et
le jette en prison, en lui signiflant que, s’il persiste, on le
fusillera le lendemain et que sa téte sera envoyée au presi­
dent de Guayaquil, Franco.
Mais ce drame de Riobamba mérite d’étre raconté tout au
long. Donnons la parole a Tcloquent historien de Garcia
Moreno:
Débarrarsós de leur chef, oñlciers et soldats se répandirent dans
les divers quarlicrs de la ville pour se livrer au pillage, a rivrognerio
et a la d«'*bauche, selon leurs vieilles habitudes. Seules, quelques sen-
tinelles de faction k la porte du cachot se désolaient de ne pouvoir
prendre part au sac de la citó. Un gardien veillait dans uno chambre
attenante ñ celle du prisonnier. La premiére pensée de García Moreno
fut de recommander son &me k Dieu, n’ignorant pasque ces brigands
étaient hommes á l ’assassiner sans miséricorde; puis, avec un admi­
rable sang-froid, il s’occupa tranquillement des raoyensde prolonger
une vie qu’il n’estimaitpas inutile á la patrie. D’une lucarne dormant
sur la me, on voyait les gardes, l’air assez maussade, suivre deToeil
leurs compagnons plus heureux; d'oú le prisonnier conjectura que,
l’instinct triomphant de la consigne, ils ne tarderaient pas á quitter
le poste pour se gorger avec les autres. En ce moment, le serviteur
tl’un de ses amis íidt-les ayant obtenu, sous un prétexte quelconque,
la faveur de Tentretenir un instant, lui fit observer qu’il était facile
d'escalader le mur de sa prison, apres avoir descollé les barreaux
d’une fenétre. Une fois libre, il trouverait 11 la porte de la ville un
cheval tout sellé. — Di tes t\ votre maltre, répondit le prisonnier, que
jo sortirai d’ici, non par la fenétre, mais par oil je suis entré.
Ses prt-ívisions se réalisérent de point en point. Les gardes dispa-
rurent les uns aprés les autres, abandonnant toute surveillance h la
sentinelle de rintérieur. Aprés quelques instants de réflexion, Garcia
Moreno s’approche de cet unique gardien et lui dit d*un ton de
— 277 —
maitre, ou plutöt de juge : — « A qui done as-tu fait serment de fid6-
lit6 ? — Au chef de Tfitat, r6pond le soldat tremblant. — Le chef
legitime de Tfitat, e’est m o i: tu me dois done ob6issance et fid61it 6,
tes ofHciers sont des rebelles et des parjures. N’as-tu pas honte de
leur prßter main-forte, et de trahir ainsi ton Dieu et ta patrie ? » Le
soldat eiTrayö tombe k genoux et demande gräce : « Je te ferai gr&ce
si tu veux m’obßir et accomplir ton devoir. »
Quelques instants plus tard, avec l’aide de ce brave militaire, il
avait franchi les portes de la prison. Accompagn6 d’un fiddle g6n6ral,
il sortait de Riobamba, et s’^lan^ait a bride abattue sur la route de
Calpi, ou il avait donnö l’ordre a ses partisans les plus resolus de le
rejoindre sans d 61ai.
Apres cette ¿trange aventure, voyant le terrain s’efTondrer partout
sous ses pas, va-t-il d6sesp6rer du succös et abandonner la partie ?
Le croire, ce serait m6connaitre Thomme qui ne connutjamaisd’obs-
tacle, parce que jamais il ne recula devant la mort. Une heure apr£s
sa sortie de Riobamba, il se trouvait a Calpi avec quatorze braves
accourus pour se mettre a sa disposition et d6cid6s a le suivre par­
tout oü il les conduirait. Sans leur laisser le temps de r6fl<üchir, il
leur suggäre l’6trange id6e de reprendre &l’heure möme le chemin de
Riobamba, pour ressaisir le commandement des troupes mutinies et
chutier les principaux rebelles. Tous l’approuvent, et la petite troupe
se met en marche, comptant pour Tcx6cution du projet sur Taudace
bien connue de son chef. A leur entree dans la ville, au milieu des
maisons saccagöes, r6gnait le calme plat qui suit une nuit d’orgie.
Plusieurs chefs charges de butin avaient disparu avec leurs com-
pagnies; les autres, parmi lesquels le capitaine Palacios, le grand
fauteur de la rßbellion, ¿taient ivres ou endormis. Sans perdre un
instant, Garcia Moreno saisit Palacios avec les principaux bandits,
et les traine sur la place, oü il installe un conseil de guerre compose
de ses quatorze compagnons a cheval et arm6s jusqu’aux dents.
Palacios comparalt le premier, sans trop se rendre compte, par suite
de Tivresse, de sa terrible position. Condamnö k mort, il r6pond a
ses juges par des insolences; mais bientöt la voix s6v£re de Garcia
Moreno le rappelle a la verit6 : « Vous avez une demi-heure pour
vous preparer a la mort, pas une minute de plus. » Un prötre 6tait
la pour r^concilier les coupables avec Dieu, mais Palacios refusa son
ministere. A l’heure fix6e, le bandit tomba sous les balles du peloton
d'ex6cution.
Un autre officier avait subi le mfime sort, lorsque comparut devant
le conseil de guerre un malheureux capitaine qui protestait de son
Innocence. On avait cru le reconnaltre comme un des principnu*
— 278 —
meneurs de rinsurrection, mais une dame des plus honorables de
Riobamba afürma qu’au lieu d’exciter k la rébellion, cet homme
s’était tenu caché dans sa maison aussi longtemps qu’avait duró le
sac de la viUe. Implacable devant le crime, mais toujours juste, Garcia
Moreno s’en remit au témoignage de cette dame et rendít la liberté
au cúndanme.
Ge coup d’audace terriíia cette soldatesque aussi lftche qu’indisci-
plinée. En voyant tomber ses chefs, elle comprit qu'elle avait un
maltre et rentra dans l’ordre. Alors, non content d’avoir éteint le
foyer de l’incendie, l’infatigable lutteur résolut de poursuivre les
fuyards, añn de les assujettir, eux aussi, au joug de la discipline. Au
déclin du jour, il partit avec ses quatorze compagnons renforcés de
quelques autres braves, pour donner la chasse au gros de la troupe,
qui avait pris la direction de Mocha. Arrívés dans cette petite ville
a la tombée de la nuit, les brigands s’étaient couchés dans les gale-
ries qui entourent la place, leurs íusils en faisccaux á cóté d’eux. lis
dormaientprofondómentsous la garde des sentinellesplacées átoutes
les avenues.
L’épée au poing, Garcia Moreno, suivi de ses compagnons, arriva
vers minuit k Mocha. Le temps était pluvieux, les téuébrcs asse2
épaisses. A leur approcho soudaine, la sentinelle voulutfuir, mais un
coup do bníonnotto Tétondit par teire. Surpris dans leur sommeilau
milieu de robscurité, les bandits se crurent cnveloppéspar une troupe
nombreuse, et n’essayérent pas méme de résister. Quelques-uns fu-
rent blessés dans la bagarre, d’autres réussirent k s’enfuir; quatre-
vingts, désarmés et garrottés, furent expédiés k Riobamba, sous la
garde de cinq braves, qui rei;urent Tordre de les fusilier tous á la
premiére tentative de fuite ou de rébellion. Garcia Moreno se croyait
maltre du terrain, quand tout k coup on lui sígnale dans les envi­
rons un autre troupe de plusieurs centaines d’hommes. II lance ses
compagnons k leur rencontre; on se bat avec fureur dans les téné-
bres, plusieurs tombent morts ou blessés. — Rendez-vous! crie Mal-
donado au chef de la bande. — Jamais 1 répond celui-ci percé d’un
coup de lance. — Rendez-vous, brigands! » crie Moreno a son tour,
frappant de son épée á droite et a gauche. Un soldat reconnalt sa
voix, le nom de Garcia Moreno vole de bouche en bouche, et Ton
reconnalt avec douleur que de part et d’autre o n .a été victime d*une
fatale méprise. Gotte troupe, composée non de pülards, mais de soldats
fidéles, arrivait d'Ambato pour combattre les insurgés de Riobamba.
Aprés avoir pleuré la mort du malheureux chef et de ses compa­
gnons, Garcia Moreno, a la téte de ces renforts, continua lapoursuite
des révoltés, et réussit enfin á en incarcérer trois cents, qui, leur
- 279 —
peine terminée, furent réincorporés dans l’armée. Les restes ínsigni-
(iants de ces cohortes prétoriennes, si chéres k Urbina, se dispersé-
rent dans les montagnes pour y vivre en brigands, ce qui n’était pas
pour elles changer de métier.
Ainsi, le génie et la valeur d’un seul homme avaient triompln'; des
traltres, d’une armée en révolte et de la mauvaise fortune la plus
opiniátre. Brisé de fatigue, mais plus encore de douleur i\ la pensée
de l’anarchie qui désolait son pays, Garcia Moreno revint en toute
hüte k Quito, pour activer les préparatifs d’une campagne, désormais
inevitable, contre le pseudo-gouvcrnement de Gayaquil.

Quelques escarmouches, adroitement ménagées, donnérent


aux recrues du gouvernement provisoire hardiesse et con-
fiance. Deux engagements plus im portants, á Yagui et ä
Sabun, signalérent le mois de janvier 1860. Ce furent deux
victoires. Les troupes de Franco se virent chassées de par­
tout, excepté de la province de Guayaquil.
Mais une inspiration désastreuse, véritable trahison natio­
nale, contribua plus encore á ruiner son partí. Le Pérou
était en lilige, depuis des années, avec l’Équateur, pour une
question de frontiéres. Franco céda, moyennant finances, au
général Castilla, président du Pérou, les territoires contestes
et méme quelques autres, et pour assurer l’exécution du
traité, réclama et obtint le secours d’une flotte et d’une ar­
mée péruvienne de cinq á six mille hommes, que Castilla
conduisit á Guayaquil.
Garcia Moreno avait eu, lui aussi, vers la méme époque,
une idée qui n’était guére plus heureuse. Cherchantpar tous
les moyens ä rendre la paix á l’Équateur, il avait songé á
invoquer le protectorat de la France, dont il avait naguére
admiré la sécurité profonde et, par malheur, trompeuse.
Mais devant les objections que lui firent ses amis dés la pre-
mióre fois qu’il s’en ouvrit á eux, il y renonga sans peine et
sans esprit de retour. Franco, au contraire, s’obstina, parce
qu’il n’était pas « le véritable pasteur » et qu’il se sentait
perdu sans l’appui du Pérou.
- 280 —
Des sentiments d’un véritable pasteur et d’un pére du
peuple, son rival lui avait donné pourtant un mémorable et
rare exemple. Garcia Moreno écrivit á Franco :
Comme moyen d’en finir, jo propose pour vous etpour moi l’exil
volontaire. Éloignons-nous tou9 les deux; laissons le pays, libre de
toute pression étrangürc, se constituer suivant sa volonté et recueillir
enfin le fruit amer de tant de sang répandu. La province de Guaya­
quil adhérera, comme cellos de l’intérieur, au gouvernement provi-
soire, et une convention librement élue mettra un terme á nos mal-
heurs. Si vous acceptez cette proposition, qui vous fournit le moyen
d’assurer l’in t’»grité du territoire sans blessser votre honneur, je
renonce ú l’instant au pouvoir et je quittc le pays. J’aurais mauvaise
g race de vous demander un sacrifice, si je n’útnis disposé moi-mfime
a vous en ofTrir autant. En m’imposant pour le salut de la patrie cet
exil volontaire, mon ambition sera pleinernent satisfaite. Ainsi tom-
beront les miserables calomnics que vos journaux de Guayaquil
entassent tous les jours contre moi.

Franco répondil en jelant en prison le messasrer de Garcia


Moreno. Celui-ci n’en adressa pas moins á tous les agents du
corps diplomatique, en sollicitant leur médiation collective,
une note dans laquelle il ajoulait que ses collégues du gou-
vernement provisoire de Quilo consentaient á s’exiler avec
lui. En outre, il demandait formellement que tous les gou-
vernants actuéis renon?asscnt á toule candidature á la pré-
sidence, pour un nombre d’années íi dótorminer.
Une resolution aussi magnariime mit tout le monde, natio-
naux et étrangers, du cóté de celui qui en avait eu l’initia-
tive. Elle eut méme un rcsultat auquel personne ne s’atteu-
dait. Le vieux général Florés, oubliant ses quinze années
d’exil, ses ambitions passées et ses ressentiments, écrivit du
Pérou á Garcia Moreno : « Castilla, vous le savez, est mon
ami, mais pas quand il veut démembrer l'Équateur; dans les
circonstances difficiles oü vous vous trouvez, faites-moi sa-
voir si je puis vous étre utile, et je suis á vos ordres. » En
lisant cette lettre, Garcia Moreno regrelta ses anatliémes
d'aulrcfois contre le geni ral Fluris : « Ver.cz immédiale-
ment, lui répondit-il, et soyez nolre general en chef. »
Quelques jours aprés, les deux anciens adversaires, réconci-
liés par le patriolisme, s’embrassaient á la vue de ioute l'nr-
móe, ivre de joie et d’enlhousiasme.
Flores prit done le coinmandeinent général. Garcia Mo­
reno ne vit point en lui un rival qui venait lui dérober une
partie de sa g lo ire; il ne songea qu’á le seconder de son
mieux, comme son premier lieutenant, et á remercier Dieu
de ce secours providentiel. Les deux généraux marchérent
sur Guayaquil. Aprés un mois de combats journaliers, ils
vinrent camper en vue de la cité, forcérent le passage du
Rio Estero Salado et prirent Guayaquil d’assaut, sous le feu
du vapeur péruvien Tumbez. Franco n’eut que le temps de
se jeter sur un vaisseau du général Castilla, qui s’enfuit trés
mortifié du résultat de son équipée. Vingt-six pieces d’artil-
lerie restérent au pouvoir du vainqueur.
Ce qui était plus précieux encore pour le guerrier philo-
sophe, pour le grand patrióte dont Tindomptoble énergie ve­
nait de terminer si heureusement cette rude Campagne, c’é-
tait l’espoir qui s’ouvrait devant lui de pouvoir travailler
enfin á régénérer sa patrie. Ses méditations solitaires, rec­
tifie s par l’expérience, allaient done descendre dans le clo-
maine de la pratique. Mais quelle prudence, quelle liabileté,
quelle persévérance, lui seraient nécessaires ! Le courant du
monde moderne était partout opposé á ses id ées; les libéraux
ne respectaient l’Église qu’autant qu’elle se laissait asservir
ä l’É ta t; les radicaux, les sociétés secrétes ne voyaient, dans
cette grande conservatrice des mceurs et de la paix sociale,
qu’une ennemie á détruire; les catholiques eux-mémes
étaient, pour la plupart, infestés de libéralisme; l’armée se
déshabituerait dilficilement des pronunciamientos; les col-
lecteurs et administrateurs de tout grade considéraient les
deniers publics comme leur chose personnelle. Sur qui s’ap-
— 232 -
puyer contre tant d’obstacles, tant d’ennemis ? Sur Dieu et
sur le peuple, se dit le réform ateur; Dieu sera avec moi dés
aujourd’hui, car il voit la pureté de mes intentions; quant au
peuple, il comprendra plus tard. Outre ces deux auxiliaires
sacrés, il en invoqua un autre : la patience. II savait qu’on ne
peut pas tout faire á la fois et prit pour devise : « A chaqué
jour suffit sa peine. »
II commen<;a, avant de réunir une nouvelle convention,
par reformer la loi électorale, source de toutes les erreurs du
passé, et cette réforme, du premier coup, lui m it dans la
main une majorité parlementaire dévouée et solide.
Sous la domination espagnole, l’Équateur était divisó en
trois grandes provinces : Quito, Guayaquil et Cuenca. Par
une étrange anomalie, contre laquelle les libéraux et les ra-
dicaux n avaient jamais protesté parce qu’elle leur était émi-
nemment favorable, ces trois provinces nommaient chacune
six députés a la convention, si bien que Quito, province tres
catholique et plus peuplée á elle seule que les deux autres
réunies, n’avait pas plus de poids dans les deliberations com­
munes que Guayaquil, vrai nid de démocrates. C'est ainsi
qu’un pouple religieux et éminemrnent conservateur se trou-
vait presque toujours representé par des révolutionnaires.
Garcia Moreno proposa de prendre désormais pour base
des elections le chiffre de la population. « Toute fraction de
vingt mille habitants nommera un député; l’élection sera
directe; sera électeur tout citoyen íagé de vingt et un ans,
sachant lireet écrire. » Croirait-on que ce programme de suf­
frage universel ne passa qu’avec la p'us extréme difficulté,
que ses opposants furent lous les radicaux, tous les impies
du pays, el que son promoleur cut á braver, á son occasion,
le fer des assassins?
Une fois l'assemblée réunie, Garcia Moreno fut acclamé
president de laRépublique, árunanim ité des suffrages et sans
débats. II refusa d ’abord ce témoignage de la gratitude pu­
— 283 —
blique, allóguant avec raison l’étroitesse des pouvoirs prési-
dentiels et la presque impossibilité d’assurer le bon ordre et
de faire quelque bien, avec une constitution aussi défiante
p mr le pouvoir exécutif que l’était celle de l’Équateur. Afin
de le décider, on l’autorisa, lui, par exception, á prendre l’ini-
tiative de la réorganisation de l’arraée, des finances et de
1’instruction publique, á construiré un chemin carrossable
de Quito ó Guayaquil, enfin á proposer un concordat au souve-
rain pontife et á le mettre á exécution sans attendre l'appro-
bation du futur congrés. C’étaient lá précisément les assises
du vaste édifice dont il voulait doter sa patrie. Aucun député
peut-étre, sans exception de lui-méme, ne prévoyait les pro­
portions colossales qu’il allait donner áce plan. II obtenait, á
t>ut prendre, une sorte de blanc-seing comme réíormateur.
Succés assez beau, pour ses debuts.
II se m it doncá l’ccuvre et tout d’abord, chose qui ne pou-
vait ctre différée, s’adjoignit un personnel adm inistratif in­
tégre et laborieux. Les sinecures dans les ministéres furent
supprimées rigoureusem ent; aucun emploi ne fut plus ac-
cordé á la faveur, au népotisme, et toute recommandation
provenant d’un député ou d’un grand personnage quelconque
fut imputée comme mauvaise note aux employes qui en
étaient l’objct.
Le militarisme était, aux flanes de la République, une plaie
toujours ouverte. Élevés au pouvoir, le plussouvent, par des
pronunciamientos, et craignant d’cn tomber par le méme
moyen, les prédécesseurs de Garcia Moreno abandonnaient
tout á l’armée. Mais lui, il voulut, selon son expression pit-
toresque, mettre l'habit rouge aux ordres de l’habit n o ir; ce
fut la partie de son programme qui exigea de sa part le plus
de ténacité; mais il s'était résigné d ’avance á avoir pour en-
nemis personnels tous les ennemis du bien public ; il s’en
íaisait méme un titre de gloire.
Dans les finances il introduisit le systéme de comptabilitó
— 2Sí -
frangaise, qu’il avait étudié á Paris, ct créa une cour des
comptes pour cenlraliser tous les controles. En cas de fraude,
le coupable était immédiatement jugé, condamné ä Tarnende
ct destitué. Bien loin de puiser á pleines mains, cornme Ur­
bina, dans les caisses publiques, sauf á faire voter ensuile,
par une majorité docile, « qu’un président ne peut pas s’a-
baisser á rendre des comptes, » il poussa le désintéresse-
ment jusqu’á ne pas vouloir toucher aux 12,000 piastres
(00,000 francs) aflectées au traitement présidentiel. De cette
somme il laissait la moitié á l’État ct répartissait le reste
entre les pauvres et diverses oeuvres de charité.
L’autorisation qui lui avait été donnée de relier Guayaquil
ä la capitale par un chemin carrossable était á peine en voie
d’exécution qu’il étendit son programme et, d’une main
hardie, traga un vaste réseau de viabilité á travers tout le
pays. Lá oü ne s'ouvraient que des sentiers abrupts, á peine
praticables aux bétes de somme, des routes larges et súres
sollicilérent bientót le commerce, l’agriculture, l’industrie,
qui s’animérent de toutes parts. Ces travaux gigantesques,
vu la hauteur des Cordilléres et la configuration du terri-
toire, coútérent jusqu’ü deux millions de piastres (10 mil­
lions de francs). Mais on accepta cette dépense sans trop
d’objections, les progrés matériels étant toujours plus fáciles
ä comprendre que les progrés moraux.
C’étaient cependant ces derniers qui formaient le grand
objectifdu réformateur, et ä leurtéte, l’instruction publique.
II avait souvent médité la grande legón que nous donne le gé-
néralissimede l’arm éedu mal, quand il travaillede toutes ses
forces a laiciser partout, sous, pretexte de neutralité scolaire,
universités, colleges et móme écoles des campagnes. Neutra­
lité, dans l’espéce, qu'est-ce autre chose que négation? Car,
pour que la jeunesse ignore Dieu, il n ’est point nécessaire
qu’on le nie devant elle; c’est assez qu’on n’en parle pas.
I’our faire quelque chose de durable, l’homme de la contre-
revolution devait done christianiser l’enseigncment de iond
cn comble. En sa qualite d’ancien recteur de l'l'nivcrsite, il
avait dans ee sens une autorite superieure S tout autre. Des
l'annee 1861, il fit appel au divouement des congregations
frangaises, oil l’on trouve toujours, disait-il, des ouvriers ef
des ouvri6res pour travailler ik la vigne du Christ. Des colo­
nies de j6suites, de freres des ecoles chretiennes, de dames
du Sacr6-Cceur, de sceurs de Charite, etablirent dans tous les
grands centres des ¿coles primaires, des pensionnats et des
hdpitaux. Mais rien de durable, se disait-il, rien de definitif,
si toutes ces oeuvres, et l’Eglise elle-m6me, demeuraient de-
pendantes du bon plaisir des rois ou des presidents.
Les anciennes colonies espngnoles, en effet, ¿taient regies
par la loi du patronat royal. Les papes avaient consenti jadis
Si une delegation de leurs pouvoirs; delegation qui s’expli-
quait, Si la rigucur, lorsque les souverainetes civiles s’appe-
laient Sa Majeste Tres Chretienne ('), Sa Majeste Catholique (2),
Sa Majeste Apostolique (3), Sa Majeste Tr6s Fidele (*), mais de­
legation bien perilleuse, vu la difficult^ de la revoquer, si les
successeurs de toutes ces Majestes amies devenaient des en-
nemis, comme il est arrive de nos jours. C’est ainsi qu’on
voit les chefs de l’figlise nomm6s par des gens qui ont jure
de detruire l’Eglise et qui ne s’en cachent pas, et 1’fitat s’ar-
rogeant le droit de juger la doctrine et de dire aux ev6ques :
« Vous pouvez mettre ceci dans vos catechismes, mais vous
n’y mettrez point cela! »
Avec un desinteressement el une droiture chretienne qui
rappellent saint Louis et Charlemagne, Garcia Moreno avait
resolu de couper court Si tous ces conflits en revenant au
droit naturel et en rendant & Dieu ce qui apparlient Si Dieu,

(1) France.
(2) Espapne.
(3) Autriche.
(4) Portugal.
— 286 —
sans renoncer pour César á ce qui appartient á César. II en-
voya á Rome, auprés de Pie IX, un jeune prétre en qui il
avait toute confiance, dom Ignacio Ordonez (depuis arche-
véque de Quito). II lui donna pour instructions de négocier
un concordat nouveau et de réclamer des pouvoirs transi-
toires, mais indispensables pour opérer une reforme urgente :
la régénération du clergé.
Pie IX re?ut avec des larmes de joie Tenvoyé de TÉqua-
teur. On n’eut aucune peine á se mettre d’accord sur le pro­
jet su iv an t:

La religion catholique, apostolique et roraaine est la religion de


l’État, á l ’exclusion de toute autre (1). Elle y sera conservée perpé-
tuellement dans son intégritó, avec tous ses droits et prórogatives,
conformément á l ’ordre établi par Dieu et aux prescriptions canoni-
ques.
L’instruction a tous les degrés se modélera sur les principes de
TÉglise catholique. Les évéques auront seuls le droit de désigner les
livres dont on devra faire usage pour Tenseignement des sciences
ecclésiastiques. lis contróleront l’enseignement dans toutes les écolcs
au point de vue de la foi et des moeurs.
Le souverain pontiff ayant juridiction dans toute TÉglise, évéques
et fidéles pourront communiquer libreraent avec lui, sans que les
lettres ou rescrits pontLQcaux soient soumis á Yexequatur du pouvoir
civil. Les évéques jouiront d’une pleine libertó dans radministration
de leurs diocéses, ainsi que dans la tenue des synodes.
L’Église exercera sans entraves son droit de posséder et d’adminis-
trer ses biens. Le for ecclésiastique sera rétabli dans son intégritó.
Les causes des clercs seront dévolues á Tautorité ecclésiastique sans
qu’on puisse en appeler aux tribunaux séculiers. Les appels conune
d’abus sont et demeurent supprimés.
L’Église accorde á la république le droit de présent&tion aux évé-
chés et aux cures. Les évéques désigneront au président trois candi-
dats, parmi lesquels il devra faire son choix dans un délai de trois
m ois; passé ce temps, la nomination appartiendra au Saint-Siege.

(1) Ce prem ier article est le seul qui ne pourrait étre introduit en France;
mais k Quito Tunité d’un cuite national était un fait, et ce fait, on avait rai­
son de le mainlenir.
— 237 -
Dom Ordonez ne rapporta rien concernant la reforme du
clergé. Garcia Moreno, convaincu que ce second objet des
négociations entreprises n’était pas moins important que le
premier, crut devoir insister avec une filíale, mais rigou-
reuse fermeté. II renvoya son m inistre á Rome, en lui don-
nant ces seuls mots pour instructions : « Réforme, ou point
de concordat. »
Pie IX ne s’attendait pas á ce retour si rapide : « Sans
doute, s’écria-t-il en revoyant dom Ordonez, vous venez me
dire comme César : Ven i, vidi, vici. — Au conlraire, je
viens annoncer á Votre Sainteté que le président refuse de
signer le concordat sans la réforme. — Mais, reprit Pie IX,
cette réforme, je la désire autant que lui, seulem entje l’at-
tends de la persuasion et de la douceur. — Saint-Pére, ré-
pliqua le ministre, si Votre Sainteté connaissait la situation
comme nous, elle verrait clairement qu’il faut user d’énergie;
on ne temporise pas avec la g an g rén e; le concordat ne tien-
drait pas deux mois devant l’opposition des libres penseurs
unis aux libres viveurs. »
En eflet, la cohabitation des religieux avec les soldats
dans la plupart des couvents convertís en casernes, le mau-
vais choix, systématique et prolongé, d’évéques, de curés et
de supérieurs indiflerents ou incapables, bien d’autres cir-
constances encore, avaient fait dévier une grande partie du
clergé. Pie IX consentit done ü envoyer un délégué aposto-
lique, Mgr Tavani, pour appuyer le bon vouloir du prési­
dent. Les religieux, ramenés á la vie claústrale, eurent á
choisir entre observer la régle ou quitter leur congrégation.
Les prétres séculiers furent contraints, par des examens et
divers réglements, á se remettre á l’étude. II y eut des protes­
tations, des malédictions; elles se brisérent contre la volonté
de fer du président, appuyé de Mgr Tavani. Et, ce qui prouve
bien que Garcia Moreno ne s’était point trompé sur l’étendue
du mal et l’urgence d’un prompt reméde, c’est que la plupart
— ÄS> —

des religieux aimérent mieux sc sépnrcr que se reformer.


Quelques-uns em igrérentau Pérou ou á lo Nouvelle-Grenade;
(l’autres furent incorporés dans le clergé des paroisses.
Tout obstacle étant levé, le 22 avril 18G3, le président et
le délégué apostolique, entourés de toutes les autorités civiles
et militaires, procédérent á l’échange des signatures, et lec­
ture fut donnée au peuple des articles du concordat. Le dra-
peau de l’Équateur fut arboré avec la banniére pontificale;
leurs couleurs, en s’unissant, symbolisérent l’union si heu-
reusement accomplie entre l’ISglise et l’État.
Mais á mesure que s’accusait plus clairement le vaste plan
régénérateur, la reaction se dessinait aussi. Le moniíe
assista alors á un duel gigantesque entre un homme et la
coalition de toules les forces révolutionnaires.
L’atlaque vint ii la fois du dedans et du dehors. A l’inté-
rieur, les francs-ma^ons rapprochaient habilement la velléité
de protectorat fran<;ais qu’avait eue García Moreno de l’ar-
rívée frequente de tant de religieux de France, alors qu’on
diminuait le nombre des religieux équatoriens, et ils se dé-
claraient inquiels pour Tintégrité de la patrie non moins que
pour l’Église nationale. Beaucoup de catholíques timorés
avouaient, d’autre part, qu’on allait trop vite et trop loin. Le
vieil archevéque de Quito ne voyait nullement l’utilitó de
tant de synodes et de tant de réglements; il n ’était pasjus-
qu’aux amis parlementaires de Garcia Moreno, par exemple
M. Gómez de la Torre, président du Sénat, qui ne décla-
rassent prudent de limiter Ies pouvoirs d’un pareil « casse-
cou; » si bien que les deux Chambres, réunies en congrésen
1863, supprimérent le droit de gráce, exercé jusqu’alors par
la présidence, ainsi que le droit de jugem ent verbal en Cam­
pagne et d’exécution sommaire dea traltres en cas d’insur-
rection.
Lá-dessus eurent lieu presque simultanément, au midi
une agression de flibustiers péruviens enrólés par l*ex-pré-
— 289 -
sklent Urbina ; au nord une invasion formidable dirigde par
Mosquera. dictateur de la Colornbie et l’Sme damnee des
fnmcs-inagons; au centre une vaste conspiration de parti­
sans de Mosquera. Garcia Moreno fit face de tous o6t6s. II
dejoua la conspiration et en livra les auteurs au tribunal
suprim e, repoussa les Piruviens et envoya contre Mosquera
le general Flores, qui subit un echec &Cuaspud, une de ses
divisions ayant mis la crosse en l’air au moment ou les Co-
lombiens commenQaient a se debander. La paix avec Mos­
quera n’en fut pas moins signee sans aucun dommage pour
1’fiquateur. Mais la cour supreme acquitta les conspirateurs,
sous pretexte que la rebellion n ’avait pas ete suivie d’effet.
Alors Garcia Moreno, desarme en quelque sorte, se decou-
ragea ou feignit le d6couragement, et donna sa demission.
Dans un message empreint d’une noble tristesse, il expliqua
la defaite de Cuaspud, « causee par la scandaleuse desertion
do certains corps que la suppression du jugement verbal
avait encourages &l’indiscipline. » II ajoutait que m aintenir
¡‘ordre dans ces conditions etait une t&che au-dessus de ses
forces; qu’un autre que lui serait peut-etre plus favorise,
puree qu’il aurait moins d’ennemis; que les attaques du
d(>Iiors etant pour le moment dejouees, il pouvait se retirer.
U <leiuandaitdes juges, afin de pouvoir se justifier publique-
ment de tant d’accusations, et term inait en faisant des vceux
pour son successeur.
Ces instances ne furent pas plus tdt divulgu6es que le
pcuple, et surtout la jeunesse de Quito, assiegea de son me-
contentement l’assemblee hesitante. On le connaissait main-
lonant, ce pr6tendu despote; apres la guerre, au lieu d’en-
tretenir une armee de pretoriens, il n’avait garde que mille
homines sous les armes, et il descendait spontan6ment du
pouvoir, cet ambitieux; il demandaitdes juges, ce contemp-
teur des lo is! Mais si on le laissait se retirer reellement, qui
done serait en etat de continuer apr6s lui les reformes com-
i;«i*xns cnRttiENS 19
— 200 —
mencées ? Comment s’y prendrait-on pour empéeher le retour
des radicaux ? Devant le méconten temen t général, le congrés
refusa d’accepter la démission et retira les lois malencon-
treuses de 1863.
RaíTermi dans son autorité, le président fit grace á tous
les conjurés, méme aux officiers, qu’il aurait pu poursuivre
encore pour insubordination devant l’ennemi. Le plusconnu
d’entre eux était le général Maldonado, brave soldat mais
téte faible, et qui s’était laissé persuader par les sociétés
secretes que c’était á lui que revenait de droit la place occu-
pée par Garcia Moreno. Celui-ci le fit venir et lui dit : « Vous
avez failli perdre la patrie sur le champ de bataille de Cuas-
p u d ; vous avez en outre cherché á livrer Guayaquil á Urbina....
N’essayez pas de vous justiíier, e’est inutile, tout est oublié;
mais si je vous reprends á conspirer, tout général que vous
étes, je vous ferai fusilier sur la grande place de Quito. »
L’incorrigible Maldonado persista á se croire au-dessusde
la justice. Le 23 juin 1864, Garcia Moreno recevait la visite
d’un officier qui, bourrelé de remords, venait le supplier de
fuir, parce que la caserne de Quito allait se soulever á l’ins-
tant méme et que, cette ibis, les mesures étaient si bien
prises qu’il ne pourrait échapper. Sans perdre une minute,
le président vole á la caserne, appelle l’officier de garde et
lui dit : « Je sais tout; vous allcz me révéler sur-le-champ
les noms de vos complices; sinon vous serez fusiilé comrue
un traitre. » L’officier se troubla, balbutia et finit par tout
avouer. A la téte des conjurés se trouvait Maldonado, qui
s echappa. « Le m alheureux! s’écria Garcia Moreno, qu’il se
cache bien; je ferai au rebours de ce qui se pratique d’ordi-
naire; je ne frapperai aucun des criminéis de second ordre;
mais malheur au ch ef! II faut un exemple. »
L’inforlunó général ayant été découvert, il le fit amener,
chargé de fers, á la prison de Quito, et y descendit lui-méme
pour lui annoncer qu’il allait mourir. Le coupable n ’en vou-
- 201 —

lait rien croire; il répondit, avec un air de hauteur mépri-


sante, que la cour ne le condamnerait certainement pas ii
mort. « La cour! qu’importe la cour? répliqua le president.
II est, eneffet, possible qu’elle n’ose pas vous frapper; mais
je vous ai juré un jour, moi, que si je vous reprenais á cons-
pirer, vous seriez fusillé sur la grande place de Quito. Je
n’ai qu’une parole : préparez-vous, car demain, á pareille
heure, vous aurez paru devant Dieu. » Maldonado pálit,
demanda un prétre, et mit ordre á sa conscience.
Le lendemain, quand on vit s’échelonner les troupes sur
tout le parcours que devait suivre le condamné, il se pro-
duisit dans la ville une tres vive émotion. Des deputations se
formérent pour interceder en faveur de Maldonado, mais le
président avait consigné sa porte. II entendait le mot de
gráce voler de bouche en bouche sous ses fenétres. Age-
nouillé dans son oratoire, il priait pour le condamné; il se
disait qu’il y a pour les chefs de peuples des moments bien
terribles, mais que la justice est souvent le premier de leurs
devoirs, et qu’épargner un coupable, c’est quelquefois livrer
á la mort des multitudes d’innocents. Lorsqu’il eut entendu
le coup de feu fatal, il sortit seul et á pied du palais, traversa
la foule, qui revenait silencieuse et terriíiée, donna en pas­
sant un coup d’oeil au peloton d’exécution, et fit comprendre
h tous que l’ére des pronunciamientos était close.
Le trait d’audace que nous allons raconter m aintenant
ressemble á une aventure de román, mais n’en est pas moins
rigoureusement historique. Le 31 mai 1863, dans le port de
Guayaquil, une bande détermincc d'urbm istcs s’étant empa-
rés d’un navire marchand, le Washington, s’approchérent
silencieusement, durant la nuit, de l’unique vaisseau de
guerre de l’Équatcur, le Guayas, surprirent le commandant
Matos, qui n ’avait aucun motif de les soupgonner, le tuérent
avec la plus grande partie de son équipage et, attachant en­
semble les deux bátiments, les conduisirent dans la rade de
— 292 —
Jambcli. Lä, ils saisircnl un troisiéme vaisseau, le Bernar­
dino , et ils proclamérent dictateur Urbina, qui vint les rejoin-
dre avec des renforts.
Garcia Moreno souffrait en ce moment d'une maládie de
foie. II venait de s’installer ä la Campagne pour s’y reposer,
lorsqu’un courrier, arrivantá marches forcées, lui apprit cette
nouvelle agression et le danger oil se trouvait le port de
Guayaquil. En une demi-heure sa résolution fut prise. II ren-
tra á Quito, rédigea en toute hále plusieurs décrets qu'il
remit, sous pli cacheté, au vice-président Carvajal, avec
ordre de les insérer le lendemain au journal ofíiciel; ensuite,
sans avoir expliqué ses desseins á personne, il parlit pour
Guayaquil et tomba comme la foudre au milieu de la rnunici-
palité de cette ville, qui délibérait déjá sur sa déchéance. La
salle du conseil se vida en un instant. La terreur fut plus
grande encore lorsque le lendemain on lut sur les murs de
la ville un décret qui se term inait ainsi : « Considérant que
la paix de la République est sérieusement menacée par l’at-
tentat du 31 mai, nous proclamons l’état de siége. Tout mi-
litaire déserteur sera soumis au jugem ent verbal. Le prési-
dent de la République se charge de commander en personne
les forces de terre et de mer. »
Les forces de mer, n’était-ce pas une puérile jactance?
Elles étaient aux mains de l’ennemi. Mais en ce moment ar-
riva un vapeur anglais, le Talca. Garcia Moreno pria le con­
sul anglais de le lui céder, moyennant finances. Le consul
demanda cinquante mille livres sterling (1,250,000 fr.).
N’ayant pas le temps de marchander, Garcia Moreno signa
le marché. Le Talca fut armé de cinq forts canons, et rem-
pli d’armes de toutes espéces. Toutefois l’entreprise, qu’on
commengait á comprendre, était tellement aventureuse qu’on
ne trouva un macliiniste qu’au prix de 100,000 fr. et que le
commandant du navire, refusant n etd ’obéir á Garcia Moreno,
donna l’ordre d’expulser ouvriers et soldats équatoriens et
- 203 —
de reprendre la mcr. Le president accourut et somma le ca-
pitaine d’arborer le drapeau de l'Équateur. — Junwis! mon
drapeau est le drapeau anglais; on me passera sur le corps
avant d’y toucher! — Eh bien! répliqua Garcia Moreno,
montrant un renfort de soldats équatoriens qui en ce mo­
ment accostaient le navire, si vous y tenez absolument, je
vais vous faire fusilier et votre drapeau vous servirá de lin-
c e u l! » Le capitaine se soumit.
II est bon d’ajouter qu’aussitót aprés le marché conclu
avec le consul, représentant de la compagnie á laquelle ap-
partenait le navire, Garcia Moreno s’était renda á la caserne.
« J ’ai besoin, dit-il, d’un certain nombre de braves á trois
poils. Que ceux qui ont peur se mettent á ma gauche, et ä
ma droite ceux qui se sentent le courage de me su iv re! »
En un clin d’ceil, tous passérent á droite. II en choi-it deux
cent cinquante avec des officiers solides, les üt monter sur
le vaisseau et leur dit : « Je regrette de n ’avoir á vous don-
ner pour adversaires que des ennemis indignes de vous, des
forbans, des assassins; mais la patrie vous impose cette
corvée d’un nouveau coup de balai á donner dans ce tas
d’immondices. Appuyez ferme et ce sera le dernier! » Élec-
trisé, le nouvel équipage quitta le port en criant : « Vive
Garcia Moreno! » Les conservateurs répondaient du rivage
par des cris semblables, pendant que les radicaux échan-
geaient des regards d’ironique pitié. lis comptaient bien ne
plus revoir leur adversaire détesté, ou ne le revoir que pri-
sonnier ou mort. En outre, ils venaient d’apprendre qu’Ur-
bina avait attaqué et forcé á se rendre la garnison de Santa-
Rosa, et renforcó d’une goélette sa flottille, qui comptait
ainsi quatre bätiments.
Le 26, au point du jour, le Guayas, le Bernardino et la
goélette, qui se trouvaient réunis dans la rade de Jambeli,
le Workington étant dans une baie assez éloignée, recon
nurent le Talca, qui s’avan^ait rapidement vers eux, guidé
— 204 —
par un autre petit vapeur, le Smyrlc. lis chargérent leurs
piéces et se tinrent préts á lout événement. Dés qu’on íut á
portée de s’entendre, ils demandérent qui étaient ces nou-
veaux v e n u s.« Rendez-vous, leur fut-il répondu, Garcia Mo­
reno est á notre bord! » lis firenl feu, tandis que le président
rangeait ses deux cent cinquante braves et leur d is a it: t Une
seule décharge! aprés quoi, le revolver á la main et le poi-
gnard aux dents, et á l’abordage! » Cette décharge unique
fut si heureusement dirigée qu’elle ouvrit une large bréche
tlans le flanc du Guayas. Le Talca, meilleur marcheur, le
tourne, enfonce sa proue dans la blessure béante, et, suivi
avec enthousiasme, Garcia Moreno s’élance sur le pont du
Guayas, culbute ou massacre tout ce qui résiste et donne le
signal de la retraite seulement lorsque le navire va sombrer.
Quarante-cinq soldats ou matelots insurgés survivaient au
carnage; on les transiere sur le Talca. Le Bernardino et la
goéíette, á ce spectacle, amenent leur pavilion.
Pendant ce temps le Smyrk courait déjá sur le Washing­
ton, que montait Urbina, mais qu’on avait eu l’imprudence
d ’am arrer trop prés de la cóte, si bien que le rellux l'avait
laissé presque a see. L’immobililé l'orcée du lourd bátiment et
l’approche du Talca frappérent d’épouvante Urbina et les siens.
Ils se sauvérent dans les canots ou á la nage, abandonnant la
caisse et beaucoup de papiers trés comprometlants pour les
fréres et amis de l’intérieur, ainsi que les trois cents prison-
niers de Santa-Rosa, qui acclamaientleurs libérateurs. Ceux-
ci avaient, de la 6orte, reconquis toute la llollille d’Urbina,
moins le Guayas, disparu sous les flots.
Nous avons dit que quarante-cinq officiers ou matelots sur­
vivaient de tout 1equipage de ce navire de l'État. Garcia Mo­
reno les fit comparaltre devant lui. Dix-sept avaient été enró-
lés malgré eux, au témoignage de leurs compagnons; gráce
leur fut geeordée sans difficulté. Mais Ies vingt-huit autres
furent exécutés impitoyablement. Un prótre, que Garcia Mo­
— 295 —
reno avait embarqué par précaution, et qui les confessa tour
íi tour avant le coup fatal, demanda gráce pour le dernier
d’entre eux. Le président avait déjá accédé á sa requéte lors-
qu’il reconnut sur le condamné un fragment de l’uniforme
du commandant Matos. — Vous étiez parmi les assassins
du commandant du Guayas ? luí demanda-t-il en l’obs rvant
d’un regard per^ant. Le malheureux balbutia. — Pas de
gráce, reprit le terrible justicier, pas de gráce pour les assas­
sins! Et justice fut consommée.
II ne se montra pas moins inflexible envers ceux dont la
complicité lui fut révélée par les papiers saisis sur le Was­
hington. Rentré á Guayaquil.il se fit amener un certain avo-
c it, le docteur Viola, qui parut le front haut et le sourire
aux lévres devant lui et le conscil de guerre qui l’e n to u ra it:
·* Docteur Vioja, en votre qualité d’avocat, vous devez savoir
quelle peine inérite un conspirateur qui a negocié avec l’an-
cien propriétaire du Washington l’achat de ce navire et sa
remise á Urbina? — La more, monsieur le président; seule-
ment je ne comprends p as.... — Docteur Viola, vous allez
comprendre. Reconnaissez-vous cette lettre? — Oui, elle est
de moi; mais je ne savais pas quel usage Urbina voulait....
— Et cette autre lettre, donnant des renseignements précis
sur les moyens de surprendre le Guayas, la reconnaissez-
vous ? — Je ne puis nier. — Docteur Viola, préparez-vous á
rnourir, je vous accorde trois lieures. »
Les intercesseurs ne manquérent point en faveur de Viola.
On dit que la vieille mére de Garcia Moreno fut du nombre,
et qu’il lui répond it: « Ma mére, demandez-moi tout ce que
vous voudrez, mais pas cela; il f'aut qu*á tout prix je désha-
bitue notre malheureux pays de ses incessantes révolutions. »
Et comme la mére insistait, il lui adressa ce mot profond :
« Ma mére, vous songez á sauver les coupables, moi je songe
á sauver les innocents! *
Plusieurs trouvent excessive une rigueur pareille. Elle le
— 206 -
serait, en effet, á supposer qu’elle n’eút pas été absolumenl
indispensable pour le but á atteindre; mais pouvons-nous
mieux apprécier sur ce point que Garcia Moreno lui-mémeV
En tous cas, s’il est aisé de concevoir un juste milieu entre
la justice implacable d’un Garcia Moreno et la laiblesse d’un
Louis XVI ne sachant jamais punir, il est aisé également de
dire lequel de ces deux excés a été le plus funeste. Excés de
p a rte td ’autre, au point devuede la raison et de la chanté....
Peut-étre. Mais Garcia Moreno a tiré son pays de l’ablme et
Louis XVI y a laissé tomber le sie n ; des milliers et des
millions d’honnétes gens ont payé de leur vie la cruelle bonté
qui l’empécha de i'rapper quelques scélérats.
Lorsque le héros équatorien accomplitl’étonnante prouesse
de Jambeli, la quatriéme et derniére année légale de sa pré-
sidence était presque achevée. II venait de se faire nommer
un successeur et se disposait á se retirer dans l’hacienda de
Guachala, qu’il voulut exploiter lu¡-méme, afín de refaire sa
santé fortement ébranlée par tant de travaux et d’émotions. Sa
digne compagne, Rosa Ascasubi, était m o rte; il épousa en
secondes noces Mariana de Alcazar, de la méme famille, et en
eut un filset une filie. Celle-ci luifut presque aussitót enlevée.
Cette perte le brisa momentanément. * On me croit fort, disait-
ilalors; ah! mes amis, que je suis laible, que jcsuis faible!»
Pour faire diversion á scs chagrins, il accepta bientót de
rentrer dans la vie publique, rebfttit la ville d’Ibarra, dont
une moitié avait été ensevelie par un récent trcmblement de
terre, et représenta l’Équateur á Lima et ä Santiago, en des
négociations internationales dont il fut l’äme. L’Espagne
avait bloqué Valparaiso et paraissait chercher un prétexte
pour ressaisir ses anciennes colonies. Garcia Moreno fit con-
clure une ligue déíensive entre tous les États sud-améri-
cains du Pacifique; l’Espagne réfléchit et recula.
A Lima, il faillit étre victime d’une láche tentative, qui ne
saurait étre pnsseésous silence, parce qu’elle couvre de
- 207 —
honle les prétendus libtraux. Comme il dcscendnit du train
et donnait la main á sa jeune niéce pour l’aider ä dcscendrf
á son tour, un nommé Viter;, parent d'Urbina et frére d’un
des insurges exécutés sur le Washington , lui tira deux coups
de revolver, troua son cliapeau, qui tomba á terre, et lui ill
deux blessures légéres, l’u n eá la tete, l’autre au bras. Garcia
Moreno avait dans sa poche une arme semblable; au lieu de
brúler la cervelle au furieux, il se borna ü le maintenir en
frappant de la crosse, y réussit gráce á l’aide de son beau-
frére, don Ignazio de Alcazar, et, dés qu’il vit le meurtrier
arrété, remit á la police son revolver muni de toules ses
bailes. Tel était cet homme vindicatif; sans pitié devant un
attentat contre la patrie, il épargnait un crimihel quand sa
propre vie était seule en jeu. Mais voici oü éclata la compli-
citó des societes secretes. Le tribunal de Lima, composé en-
tiérement d’amis d’Urbina et des loges, trouva moyen de
dilTérer le jugement de l’assassin jusqu’á ce que l’émotion
publique fút calmée, récusa le témoignage de don Ignazio de
Alcazar et de sa filie, comme parents de la victime, ne vou-
lutaccorder créance qu'aux complices de l’assassin et finit
par juger comme s u i t : « II paralt bien qu’il y a eu tentative
d'assassinat, mais de la part de qui? Est-ce Viten qui a
voulu tuer Garcia Moreno, ou Garcia Moreno qui a voulu
tuerV iteri? Le tribunal n ’est pas suffisamment éclairé sur
ce point; il renvoie done tout le monde des fins de l’accusa-
tion. » On voit qu’il en est partout de méme lá oíi les pas­
sions politiques sont en jeu, et que les juges du nouveau
monde sont au moins aussi rctors que ceux de l'ancien.
Cependant la faiblesse du président Carrion, successeur
de Garcia Moreno, puis celle d’Espinosa aprés que Carrion
eut été forcé de démissionner, avaient trompé Taltente du
pays. Ces deux hommes, pleins de bonnes intentions, mais
dcsireux de plaire á tous Ies partis et de passer pour esprits
larges et libéraux, avaient rendu peu á peu courage aux per-
— 203 —
turbateurs. Lne revolte militaire eclata & Quito; on se battit
plusieurs lieures et il y eut deux cent cinquante victimes.
Les regards se reporterent tout naturellement sur l’homme
providentiel qui, le prem ier, avait donni Si l’fiquateur une
paix durable. Garcia Moreno fut acclam6 president en 1869.
II n ’accepta que pour un interim de quatre mois. Alors on
¿•lut son beau-frere, Manuel Ascasubi, et on le nomma lui-
m6me g6n6ral en chef des armees de terre et de mer. Asca­
subi, &son tour, n’accepta que pour quelques semaines, et le
congres national n ’eut d’autre ressource que de signifier ci
Garcia Moreno, au nom de la nation, un commandement for-
mel et souverain devant lequel il s’inclina, mais pas avant
d'avoir obtenu que la constitution serait inodifkie.
La revision eut lieu suivant ses indications. En t<He, on
grava non pas le dogme de la souverainete populaire, mais :
« Au nom de Dieu un et trino, auteur, conservateur et 16gis-
lateur de l’univers. » Comme la religion catholique 6tait
seule religion de l’Etat, fut exclu des fonctions publiques, et
mfime du droit electoral, tout individu appartenant h une so-
ci6te prohibiie par 1’Eglise. Afin de restaurer aussi le pouvoir
civil, le droit de veto attribu6 au president devint serieux et
efficace; les projets de loi que le president refusait de sunc-
tionner furent renvoyes non plus a une deliberation nou-
velle, apres deux mois, mais au futur congrfes.
Les tentatives de rebellion, non suivies d’effet pour un
motif independant de la vo!ont6 de leurs auteurs, encouru-
rent des peincs severes. Enfin, pour attenuer les discordes
et l’inervem ent qui resultent d’elections trop frdquentes, le
president fut elu pour six ans au lieu de quatre, les deputes
egalement pour six, et les senateurs pour neuf au lieu de
deux. Cette constitution, soumise au peuple, fut approuvie
par 14,000 voix contre 500. Apr6s dix ans de combats, le
president restait maitre et pouvait se remettre tout entier d
son oeuvre civilisatrice.
— 299 —
Nous avons esquissé l’esprit de cette oeuvre en racontant
sa premiere présidence; ilnenous reste qu’ä donner quelques
chiflres, comme résumé de la seconde. II créa une vingtaine
de colléges, une centaine d’écoles primaires, une école mili-
taire dite « des cadets, * 44 kilométres de chemins de fer,
300 kilométres de route carrossableetautant de bons sentiers
á piétons et á mulets, jeta quantité de ponts sur les torrents
des Cordilléres, épura et compléla le code, supprima, pour la
reorganiser, l’université de Quito, qui était beaucoup trop ar-
riérée comme sciences et beaucoup trop « avancée » comme
doctrines pseudo-libérales; créa une faculté de médecine,
une école des beaux-arts, un observatoire confié aux jésuites
de Q uito; bátit pour ces derniers un superbe college, qu’ils
appelérent par reconnaissance collége Saint-Gabriel; fonda
des orphelinats et des hópitaux; développa les missions du
Ñapo et appela aux bienlaits de la civilisation chrétienne
plusieurs dizaincs de milliefs d'Indiens. Les statistiques éta-
blissent que le nombre des enfants fréquentant les écoles
primaires, daus tout l’Équateur, était de 8,000 avant sa pre-
miére présidence, de 13,000 aprés, et de 32,000 en 1875.
Pour réaliser toutes ces ameliorations il fallait beaucoup
d argent. Oü en trouvait-il? Dans une stricte economic, dans
une surveillance plus rigoureuse des douanes, dans le déve-
loppement progressil de l’agriculture et de l'industrie, et
auesi dans le maintien de la paix intérieure, qui ne fut pas
troublée sérieusement pendant les six années de sa deuxiéme
présidence. La répression des agressions d’Urbina, durant la
premiere, avait entralné lenorm e d ep en se^ lin million de
piastres (la piastre vaut 5 francs). Garcia Morena dépensa six
á sept millions de piastres ricn que pour lestravaux publics;
il augmenta d’un tiers les traitements de tous les employés
de l’État, sauf á exiger d’eux plus de travail; et cependant
il fut le premier qui parvint ä équilibrer le budget, bien ·
plus, ä rembourser une parlie de la dette nationale. Dans son
- 300 —
dernier message il disait : « Depuis six ans nous avons con-
sacré un million de piastres par an á l’extinction de notre
dette anglo-américaine. J ’ai le plaisir de vous annoncer que
le grand-livre de la dette inscrite pourra étre fermé l’an pro­
chain et que dans un petit nombre d’années nous nous pas-
serons de dette flottante. » Un dernier chiffre : le total des
recettes de l'État, qui n’avaitjam aisatteint 1,400,000 piastres
sous Urbina, fut porté, dés 1870, á 2,240,000 et dépassa
3,000,000 en 1873.
« Le mal du siécle, disait Garcia Moreno á un député, est
de ne plus savoir dire non. Vous briguez cet emploi comme
une faveur pour un ami, comme une maniére de vous ac-
quitter envers un de vos électeurs influents. Je vous ré-
ponds : l’homme pour l’em ploi, et non l’emploi pour
l'hom m e! E tq u a n tá vos frais électoraux, si vous les payez
des deniers de l’État, je vous déclare que vous volez l’État. »
Aussi, quel rude travailleur, et comme il donnait l’exem-
p le ! Debout dés cinq heures du matin, il se rendait de six
á sept heures á l’église pour y entendre la messe, qu’il ser-
vait souvent lui-móme, et faire sa meditation, comme un
moine. A sept heures, courte visite á l'hópital, ou dans une
prison, ou dans une fumille pauvre ; puis, il travaillait dans
son cabinet jusqu’á dix heures, déjeunait et se rendait aus-
sitót au palais du gouvernement, oü l’attendaient les mi­
nistres.
II rentrait pour diner vers quatre heures, aprés quoi, sous
prétexte de récréatíon, il inspectait les travaux publics ou
faisait quelques visites. Rentré á six heures, il passait la
soirée en famille. Quand neuf heures sonnaient, alors que sa
femme et son jeune fils allaient prendre leur repos, il passait
encore deux ou trois heures dans son cabinet á lire les jour-
naux ou á faire sa correspondance. Tel ctait l’ordre du jour
dans les moments de calme. Mais si un incident, révolte,
inspection ou voyage, l’appetoit au dehors, les repas n ’avaient
— 301 —
plus d’heures, ni la nuit de repos. Alors il se contenlait pour
toute nourriture de biscuit et de chocolat. Un prétre lui
offrit un jour son l i t : « Merci, lui répondit Garcia Moreno,
mais mes fonctions ne me permettent point de dorloter mon
corps; si je lui accordais un matelas aujourd’hui, demain il
trouverait la terre trop dure. » Jamais, par dégoút ou lassi­
tude, il ne remit au lendemain une lettre ou une affaire.
« Vous ne pouvez vous tuer, lui disait-on quelquefois : cette
personne attendra. — Dieu peut faire altendre, répondait-il
en souriant, moi je n’en ai pas le droit. Quand Dieu voudra
que je me repose, il m ’enverra la maladie ou la mort. » Un
jour cependant, son ministre et intime ami Carvajal, voulant
lui procurer quelques heures de délassement, l’entraina,
d’accord avec les autres ministres, dans une hacienda qu’il
venait d’acheter. Apnis une course & cheval de plusieurs
lieues, Garcia Moreno inspecta l'établissement. Carvajal offrit
á ses hótes un repas somptueux, puis d’excellents cigares et
un jeu de cartes. Quand, vers le soir, le président donna le
signal du départ, Carvajal le supplia de prolonger sa visite,
ajoutant qu’il se considérerait comme offensé s’il refusait de
passer la nuit sous son toit. « Je consens á rester, dit García
Moreno, mais vous, messieurs les ministres, étes-vous ca­
pable? de passer la nuit et de vous tíouver á votre poste
demain á onze heures? » lis lui répondirent par une affir­
mation solennelle, et l’on se remit á jouer. A m inuit cepen­
dant, on reprit le chemin de la ville. Le lendemain, á onze
heures, Garcia Moreno arrivait comme de coutume au palais
du gouvernement pour se mettre au travail. N’ytrouvant per­
sonne, il dépécha une estafette á chacun des ministres pour
les informer qu’il les attendait 0).
Ce grand homme, plus grand que l’antique, dut toute sa
perfection á sa foi chrétienne. Catholique, et catholique sans

(1) Le R. P. A. Berthe, p. 660.


— 302 —
épithéte, dans sa conduite privée, il voulut l’étre encore
córame chef de l’État. Parlant de la France qu’il aimait
beaucoup, il d is a it: « J ’ai importé ici tout ce que j ’ai trouvé
en elle digne d etre im ité ; que ne puis-je, en échange, lui
oflrir le moyen de se guérir de la grande illusion révolution-
naire qui la tu e ! S’il y avait á sa téte un homme de foi et
d'énergie, elle reprendrait bien vite sa primauté dans le
monde. » II faisait beau l’entendre réciter la priére le soir,
pour toute sa maison, ou expliquer le catéchisme á son
jeune ills, á ses domestiques et paífois á ses aides de camp.
Quand revenaient les processions de la Féte-Dieu, il revétait
toutes ses décorations et marchait devant le saint Sacrement,
comme le serviteur qui annonce son maltre. Les ministres,
les officiers, cherchaient un peu d’ombre en longeant les
mure, ou en s’abritant derriére le dais dont ils tenaient Ies
cordons : le président tenait bon, gardant le milieu de la rué
sans s’inquiéter du soleil. Les libéraux lui reprochaient ces
actes de piété extérieure, qu’ils qualifíaient d’hypocrisie. II
répondait avec sa simplicité ordinaire : « L’hypocrisie con­
siste á agir autrement qu’on ne pense; les hypocrites sont
done ces libéraux qui ont la foi, mais qui, par respect
humain ou par calcul de popularité, n ’osent pas la suivre,
du moins pas dans leur vie publique. » Les journaux de la
révolutionne lui ménageaientpas les épithétes désagréables :
« Néron théoeratique, esclave des jésuites, ennemi personnel
du progrés, chauve-souris aveuglée par la contemplation du
Syllabus, » etc., etc. — L’injure, disait-il alors, e’est mon
salaire; ils ont poursuivi le Maltre ; peuvent-ils épargner les
disciples? S’ils me halssaient á l’occasion d'une faute que
j’aurais commise, je les remercierais et tácheraisde m’amen-
der. Mais ils détestent en moi ma íidélité á mon Dieu; je
les remercie encore, et tácherai de toujours mériter leur
haine.
Lorsque Victor-Emmanuel eut couronné á Rome la série de
- 303 —
ses forfaits, Garcia Moreno fut l’unique chef d’ßtat qui eut le
courage d’exprimer son indignation tout haut. II envoya une
note qui fut ins6r6e au Journal ofßciel de TEquateur.
Le soussignö, ministre des aiTaires exterieures de la Röpubliquede
l’Equateur, a Thonneur d’adresser la protestation suivante k Son Ex­
cellence le ministre des affaires ¿trangöres du roi Victor-Emmanuel....
Avant delever la voix, il a attendu celle des fitats puissants de
TEurope contre Tinjuste et violente occupation de Rome, ou, mieux
encore, que Sa Majesty le roi Victor-Emmanuel, rendant spontane-
ment hommage & la justice et au caract6re sacr6 du noble Pontife
qui gouverne l’figlise, restituät au Saint-Siöge le terrritoire dont il
l*a d/»pouill6.
Mais son attente a 6t6 vaine : les rois du vieux continent ont jus-
qu’ici garde le silence, et Rome continue k gemir sous Toppression
du roi Victor-Emmanuel. C’est pourquoi le gouvernement de TEqua-
teur, malgre sa faiblesse et T6norme distance qui le separe du vieux
monde, accomplit le devoir de protester devant Dieu et devant les
hommcs, au nom de la justice outragöe, au nom surtout du peuple
catholique de l'fiquateur, contre l’inique invasion de Rome et l’es-
clavage du Pontife romain, nonobstant les promesses insidieuses, tou-
jours r6p6t6es et toujours vioiees, nonobstant les garanties derisoires
d'intiepcndance au moyen desquelles on entend deguiser Tignomi-
nieux asservissement de Tfiglise. II proteste enfin contre les conse­
quences prejudiciables au Saint-Siöge et k l’Eglise catholique, qui
ont d6ja resulte ou qui resulteront encore de cet indigne abus de la
force.
En vous adressant cette note par ordre formel de TExcellentissime
president de la R6publique, le soussign6 veut esp6rer encore que le
roi Victor-Emmanuel r6parera noblement les d6plorables effets d'un
m ^ment de vertige, avant que le tröne de ses illustres aieux soit
r£duit en cendres par le feu vengeur des revolutions.

Ce n’6tait pas tout. Döpouille de ses fitats, le pape se trou-


vait sans autres ressources, pour subsister, que les secours
de ses enfants. Au congrös de 1873, Garcia Moreno dit,
apres avoir montr6 la renaissance de l’fiquateur sous l’in-
fluence du catholicisme et ¡’¿tat de plus en plus prospeie
des finances nationales :
Pourquoi ne destinerions-nous pas au Pape spoli6 le dix pour cent
- 304 -
sur la partic de la dime concede &l’Etat? L’oiTrando sera modeste
(10,000piastres environ); mais puisquenous avons le bonlieur d’etre
catholiques, soyons-le logiquement, ouvertement; sovons le dans la
vie nationale comme dans la vie privee.
En tous temps une pareille conduite devaitßtre celle de tout peuple
qui tient agarder son honneur; mais aujourd’hui quo tantde nations
ont apostasiö comme nations, aujourd’hui que tout conspire, tout se
ligue contre Dieu et son Christ, qu’un torrent de m6chancet6 et de
fureur jaillit du fond de la sociötö boulevers6e, comme dans un trem-
blement de terre surgissent de profondeurs inconnues des rivieres
de fange; aujourd’hui, dis-je, cette conduite consßquente et r6solue
s’impose k nous, car l’abstention pendant le combat est une tra-
hison.

II n’est pas besoin de dire avec quelle ¿motion fut re^ue


’oflrande de TEquateur. Pie IX 6crivit au president :
S’il faut avant tout louer Dieu, l’auteur de tout bien, sans lequel
vous n’auriez pu faire aucune des grandes choses quo vous fites en
voie d’accoraplir, il convient aussi de louer votre prudence et votre
zöle, vous qui avcz su conduire do front tant de belles entreprises.
Par-dessus tout, Nous vous f61icitons do la pi6t6 avec laquelle vous
rapportez u Dieu tous vos succ6s, persuade que sans la morality, dont
l’Eglise catholique seule enseigne et maintient les pr6ceptes, il ne
saurait y avoir pour les peuples de vßritables progr£s.... Gontinuez
de vivre dans cette sainte liberty chrötienne, de conformer vos oeu­
vres ä votre foi, de respecter les droits de la sainte figlise, et Dieu,
qui n’oublie point la pi6tö filiale, r6pandra sur vous, trös eher ills,
des benedictions plus abondantes encore que celles dont il vous a
comblö jusqu’ici.

Un acte non moins gönörcux, etmöme plus hardi dans sa


simplicity, fut celui par lequel, s’appuyant d’un cötö sur le
troisieme concile de Quito, de l’autre sur le congres röuni en
1873, Garcia Moreno consacra sa röpublique au Sacrö Coeur,
comme Louis XIII avait consacrö son royaume ä la sainte
Vierge· Le royaume recueillit un sifecle de grandeur inouie;
puisse la r£publique 6tre röcompensöe plus amplement
encore!
Pour couronnement il publia, dans la mfime ann<5e 1873,
—S ^ -
une amnistié politique générale. Les crimes de droit com m un
en furent seuls exceptés et déférés non á l’apprécialion du
gouvernement, mais á celle des tribunaux.
Ce dernier acte aurait dú désarmer toutes les oppositions.
II rattacha, en eflet, au gouvernement quelques égarós; non
pas tous, car lorsque arriva la fin des six années de prési-
dence, il se trouva encore un catholique libéral, nommé Bor-
rero, pour accepter contre Garcia Moreno une candidature
que les francs-maQons n ’osaient plus déférer directement á
un d’entre eux. 23,000 électeurs se prononcérent pour conti­
nuer l’administration á Garcia Moreno durant une nouvelle
période de six ans; mais les sectes décidérent de s’y opposer
á tout prix. Elles condamnérent á mort le chef d’État assez
téméraire pour avoir relevé le drapeau du Christ ct abatlu
celui de Satan.
Afin de préparer l’opinion, ce fut alors, dans l’univers en-
tier, une véritable inondation d’articles de journaux récla-
mant un libérateur pour les populations enfermées dans « la
hideuse jésuitiére équatorienne, oü la guillotine était dressée
en permanence. » Le Monde maconnique, de Paris, dénom;a
la trahison de Garcia Moreno, autrefois postulant, selon lui,
át la loge de Guayaquil; ce qui était juste aussi exact que le
fait de l'initiation de Pie IX dans une loge des États-Unis.
En Amérique, une série de pamphlets provoquérent á l’assas-
sinat; on chercha des assassins en quelque sorte publique-
ment dans la ville de Lima, la cité maconnique par excel­
lence. Garcia Moreno n’ignora rien de ces trames sinistres,
ainsi que le prouve la belle lettre ci-aprés, adressée ¡k Pie IX :
«Pimplore votre bónédiction, Trés Saint Pére, ayant 6té réélu pour
gouverner, durant six années encore, cette république catholique.
La nouvelle période présidenticlle ne commence que le 30 aoút, date
&laquelle je dois préter le nouveau serment constitutionnel, et c’est
alors seulement qu’il serait de mon devoir d’en donner olliciellement
connaissance a Votre Rain te té ; mais j’ai voulu le faire dés aujour-
d’hui, car los loges des pays voisins, excitóos par l’Allemagne, vomis-
GRANDS CHRÉT1SNS. 20
— 300 —
sant contre moi toutes sortes de calomnies et cherchant le moyen de
m’assassiner, j’ai plus que jamais besoin de la protection divine.
Quel plus grand bonheur pouvait-il m’arriver, Tres Saint Póre, que
de me voir détesté parce que j’ai aimé notre divin Rédempteur? Mais
quel bonheur plus grand encore, si votre bénédiction m’obtenait du
ciel la grice de verser mon sang pour celui qui, étant Dieu, a daigné
mourir pour moi le premier ?

Le 26 juillet, féte de sainte Anne, patronne de sa femme,


celle-ci regut une carte sur laquelle était é c r it: « Bonne féte,
mais veillez sur votre m a ri! » Elle montra cette carte á Gar­
cia Moreno, qui lui répondit en ria n t: « A la garde de Dieu! »
Le 2 aoút, un religieux écrivit de Lacatunga pour signaler un
certain Rayo, destitué au Ñapo pour malversations, et qui,
installé depuis comme sellier & Quito, était certainement au
nombre des conjurés. « Rayo? s’écria le président, on le
calomnie, je l’ai vu communier il y a peu de jours. » Ce mi­
serable avait si bien caché son ressentiment que Garcia Mo­
reno lui avait commandé, pour le 10 aoút, féte de l’Indépen-
dance, une selle d’enfant destinée á son fils Gabriel.
Le i aoút il écrivit ¿i un vieil am i de collége, Jean A guirre:
t Les pressentiments que je vous exprimai il y a quelques
mois sont sur le point de se réaliser. Je vais étre assassiné;
trop heureux de mourir pour la foi. Adieu, nous nous rever-
rons au ciel! »
Le 5 aoút, il re?ut de Lima une leltre oü on lui disait que
l’assassinat prémédité contre lui défrayait toutes les conver­
sations, que méme il se trouvait des gens pour afflrmer que
c’était déjá un fait accompli. Le soir, lorsqu’il mettait tran-
quillement la derniére main au message qu’il devait lire le
10, un religieux, entré rnalgré l’aide de camp de service, lui
annonga que ce serait pour le lendemain, si les conjurés
trouvaient une occasion. « J ’ai re?u déjá bien des averlisse-
ments semblables, répondit le président, mais aprés avoir
réfléchi, ja i vu que la seule mesure á prendre était de me
- 307 —
teñir prét á paraltre devant Dieu. » Et il se remit á son tra­
vail. On remarqua cependant qu’il passa une partie de la
nuit en priéres. Mais il vaut mieux citer le récit du P. Berthe.
Le lendemain 6 aoút, féte de la Transfiguration de Notre-Seigneur,
vers six heures du matin, il se rendit, selon sa coutume, á l’église
Saint-Dominique, pour y entendre la messe. C’était le premier ven-
dredi du mois, jour spécialement dédió au Sacré Coeur. Comme beau-
coup d’autres fidéles, le président s’approcha de la sainte table et
re^ut le Dieu de PEucharistie, sans doute comme viatique de son
dernier voyage, car aprés tant d’avertissements re$us de tous cótés,
il ne pouvait se dissimuler qu’il était en danger de mort; aussi pro-
longea-t-il son action de graces jusque vers huit heures.
Les conjurés, qu’on reconnut pour avoir étó les hótes assidus de
l’ambassade péruvienne, Tépiaient depuis le matin. lis l’avaient suivi
de loin jusque sur la place Saint-Dominique, oú ils stationnérent
durant la messe, tantót par petits groupes, tantót se rapprochant les
u h s des autres pour se communiquer leurs observations. On conjec­

ture qu’ils voulaient Tassaillir au sortir de Téglise, mais qu’un obs­


tacle imprévu, peut-étre le concours assez nombreux des fidéles, les
empécha d’effectuer leur dessein. Le président rentra tranquillement
chez lui, passa quelque temps au milieu de sa famille, puis se retira
dans son cabinet, pour mettre la derniére main au message dont il
voulait, ce méme jour, donner communication k ses ministres.
Vers une heure, muni du précieux manuscrit qui devait étre son
testament, il sortit avec son aide de camp pour se rendre au palais,
et s’arréta en chemin chez les parents de sa femme. Ignacio de Al­
cazar, qui Taimait beaucoup, lui dit avec tristesse : « You3 ne devriez
pas sortir, car vous ne pouvez ignorer que vos ennemis observent
tous vos pas. — II n’arrivera, répondit-il, que ce que Dieu permettra.
Je 8uis dans ses mains en tout et pour tout. » Comme la chaleur était
extréme, il prit alors je ne sais quelle boisson qui le mit subitement
en transpiration, et le for$a de boutonner sa redingote, circonstance
insignifiante, mais qu’il importe de relever. Quelques instants aprés,
on le vit se diriger vers le palais du gouvernement, toujours suivi
de son aide de camp Pallarés.
A ce moment, les conjurés se tcnaient réunis dans un café attenant
¿ la place, d’oú ils observaient les demarches de leur victime. Dés
qu’ils Taper<;urent, ils sortirent les uns aprés les autres, et s’embus-
quérent derrióre les colonnes du péristylé, chacun au poste assigné
par leur chef Polanco, lequel se transporta de l’autre cóté de la place
pour écarter les obstacles et parer á tout événement. II y eut alors
— 303 —
pour cea meurtriers un moment de terrible angoisse. Avant d’entrcr
au palais, Garcia Moreno voulut adorer le saint Sacrement exposó
dans la cathédrale. Longtemps il resta agenouillé sur les dalles du
temple, absorbé dans un profond recueillement. Comme á l’approche
«les ténébres les objets créés disparaissent et la nature se repose dans
un calme solennel, Dieu, ¿ ce moment supréme, écartant de 1'ume
de son servíteur tout souvenir des étres créés, l’attirait douccmont
au repos de la céleste union. L’un des conjurés, Bayo, impatient«*
d’un retard qui pouvait devenir périlleux, fit dire au president par
un de ses complices qu’on Tattendait pour une affaire pressante.
Garcia Moreno se leva aussitót, quitta l’église, gravit les marches du
péristyle, et déjiY il avait faitsept ouhuit pas vers la porte du palais,
lorsque Bayo, qui le suivait, tirant de dessous son manteau un énorme
coutelas,lui en assena un coup terrible sur l’épaule. « Vil assassin! »
s’écria le président en se retournant, et en faisant d’inutiles efforts
pmr saisir son revolver dans sa redingote fermée ; mais déjá Bayo
lui avait fait á la téte une large blcssure, pendant que les autres
conjurés déchargeaient sur lui leurs revolvers. A ce moment, un jeune
horame qui se trouvait par hasard sur la plate-forme voulut saisir
1¡ bras de Bayo, mais blessó lui-méme et & bout de forces, il dut
. lAcher prise. Percé de bailes, la téte ensanglantée, l’héroiquc presi­
dent se dirigeait néanmoins, tout en chcrchant son arme, vers le cótó
«l’oti partaient les bailes, lorsque Bayo, d’un double coup de son
eoutelas, lui taillada le bras gauche, et lui coupa la main droite de
inaniére a la détacher presque entiérement. Une seconde décharge fit
«hanceler la victime, qui s’appuya contre la balustrade et tomba sur
la place d’une hauteur de quatre á cinq metros. Étendu sur le sol, le
corps tout sanglant, la téte appuyée sur son bras, le moribond était
sans mouvement, quand Bayo, plus féroce qu’un tigre, descendit
l’cscalier du péristyle et se précipita sur lui pour l’achevcr. « Mcurs,
bourreau de la liberté 1 » criait-il, en lui labourant la téte avec son
coutelas.

Le héros chrétien murm ura un dernier acte de défi, qui


était en méme temps un acte de confiatnce sublime : « Pero
Dios no se muere, mais on n’assassine pas Dieu! » Et cette
]>ouche intrépide se fefma pour jamais.
Cependant le bruit dos coups de feu avait attiré les curieux aux
fmiétres. L’aide de camp Pallarés court á la caserne chercher du se-
cours, pendant que Polanco, Cornejo, Andrade et les autres meur-
triers s’enfuient en criaut : a I.e tyrnn C3t mort 1 » Des femmes se
— 309 —
prócipitent hors des boutiques établies sous le péristyle et poussent
des cris lamentables autour du président couché par terre et baigné
dans son sang. La place se remplit de personnes eiTarées, de soldáis
cherchant les assassins, de prétres qui arrivent en toute hate pour
donner au blessé, s’il respire encore, les derniers secours de la reli­
gión. II ne peut répondre ni faire le moindre mouvement, mais son
regard trahit un reste de vie et de connaissance. On le transporte
ó la cathédrale, aux pieds de Notre-Dame des Sept-Douleurs, et de lá
dans la demeure du prétre sacristain, pour panser ses plaies béantes;
soins inútiles, car on s'aper<}oit á seslévres décolorées et lividesqu’il
est sur le point d’expirer. Un prétre lui demande s’il pardonne & ses
meurtriers; son regard mourant fait un signe aflirmatif. Sur lui des­
cend alors la grace de Tabsolution; Textréme-onction lui est admi-
nistrée au milieu des larmes et des sanglots de l’assistance, et il
expire un quart d’heure environ aprés Tépouvantable tragédie du
palais.
Pendant ce quart d’heure d'agonie, les assassins avaient dispara,
excepté Bayo, qu'une baile destinée au président avait blessé a la
jambe. II s’éloignait pénibloment, espérant voir éclater une revolu­
tion radicale, quaud il fut entouré d’un peuple en fureur et de sol-
dats qui mena<;aient de le mcttre en piéces. Son arrogance alors fit
place au trouble et á la frayeur; il murmurait des paroles incohé-
rentes : « Que me voulez-vous? je vous ai délivrés!.... » Tout a coup
un soldat cria á la foule : « Écartez-vous! » La foule obéitet le soldat
déchargea son fusil sur le meurtrier, qui, frappéi\ la téte, tomba raide
mort. Son cadavre fut piétiné et tralné ignominieusement au cime-
tiére, oil plus tard sa veuve lui fit creuser une tombe. Des chéques
sur la banque du Pérou furent trouvés dans ses vétements....
Campuzano parut également espérer un pronunciamiento radical;
mais en voyant Texaspération du peuple il chercha á se cacher.... A
son air égaré, les soldats devinérent un des assassins et le jetérent
en prison. On lui promitla vie sauve s’il voulait révéler les noms de
ses complices. « C’estinutile, s’écriale malhcureux: raes compagnons,
eux, ne me feraient pas grace; j’aime mieux étre fusillé que poignar-
dé.... » Cornejo seréfugia dans un bois oú il fut traqué et pris par la
foule, puis livré á un conseil de guerre. II avoua que l’ame de la cons­
piration avait été ledocteur Polanco, et mourut repentant.... Quanta
Polanco, qui n’avait pris part que moralement au crime, il en fut
quitte pour dix ans de réclusion. Encore s’échappa-t-il de prison,
deux ans aprés, au moment d*une bataille entre conservateurs et
radicaux. Se jetnnt aussitót dans la mélée, il vomissait des blas­
phemes et commandait aux soldats de tirer sur une banniére du
- 310 —

Sacré Coeur, lorsqu’une balle l’atteignit au front et l’étendit raide


mort. Dieu est quelquefois moins patient que les conseils de guerre....
Le doyen de la faculté de raédecine reconnut oiliciellement le ca-
davre du président et en fit l’autopsie. Le martyr avait re$u cinq ou
six coups de feu et quatorze coups de l’inf&me coutelas, dont Tun
avait pénétré jusqu’au cerveau. On compta sept ou huit blessurcs
mortelles. Sur la poitrine du président se trouvaient une relique de
la vraie Croix, le scapulairc do la Passion et celui du Sacré Coeur de
Jésus; a son cou pcndait un chapelet auquel était attachée une mé-
daille représentant d’un coté le papo Pie IX, et de l’autre le concile
du Vatican. L’efligie de Pie IX était tcinte du sang de Garcia Moreno,
comme pour marquer par ce touchant symbolisme que l’amour de
l’Église et de la Papau té avait causé la mort du glorieux martyr. On
trouva également sur lui un agenda tout noirci de ses notes journa-
iiéres. Sur la derniérc page il avait, ce jour-la méme, tracé au crayon
trois mots qui sullisent pour peindre Käme d’un saint : « Mon Sei­
gneur Jésus-Clirist, donnez-inoi l’amour et riiumilité, et faites-moi
connaltre ce que je dois faire aujourd’hui pour votre service.... »
Le lugubre événement á peine connu, toute la ville so couvrit spon-
tanément de deuil. Les rues se tendirent de noir; il n’y eut pas méme
un semblant de désordre.... Durant les trois jours qui s’écoulérent
entre la mort et les funérailles, le corps fut expos·'· dans une chapel lo
ardente. Assis sur fauteuil, íw H u des insignes de sa charge, entomv
de ses gardes, on l’eüt dit siinpleiiient assoupi. Les assassins avaicnt
criblé son c irps de blessures, mais respecté son noble visage, dont
chacun pouvait reconnaltre la mulé physionoime. En se rendant au
congrés, les députés rencontraient des processions interminables
d’hommes, de feinmes et d’enfants qui avaicnt prié prés du cadavre
e ts’en retournaient en pleurant a chaudes larmes. « Nous avons perdu
notre pe re, disaient-ils; il a donné son sang pour nous. » Jamais on
ne vit spectacle plus navrant.

En vertu de la constitution, le vice-président, don Javier


Léon, s’étnnt declaré chet du pouvoir exécutif, fit l’ouverturc
de la session législative et présenla au congrés le message,
tout maculé de sang, trouvé sur le cadavre. On écouta la lec­
ture dans un religieux silence; voici quelques passages de
ce testament du grand homme ;
II n’y a pas longícmps, l’Rqunteur répétait encore la plainte désoléo
que 1c libérateur Bolivar formula dans son dernier message, au con­
— 311 -
gres de 1830 : « J’ai honte de ravouer, mais Vindépendance est un
bien que nous avons conquis aux dépens de tous les autres. »
, Depuis que, mettant en Dieu notre espérance, nous nous sommes
éloignés du courant d’impiété et d’apostasie qui entralne le monde en
ces jours d’aveuglement, et que nous nous sommes réorganisés en
1860 comme nation vraiment catholique, tout va changeant jour par
jour pour le bien et la prospéritó de notre chére patrie....
J’achéve dans quelques jours la période du mandat qui m’a été
confié en 1869. La République a joui de six années de repos, et durant
ces six années elle a marché résolument dans le sentier du progrés,
sous la protection visible de la Providence. Bien plus grands eussent
été les résultats obtenus, si j’avais possédé pour gouverner les qua-
lités qui me manquent malheureusement, ou si, pour faire le bien,
il suflisait de le désirer avec ardeur.
Si j’ai commis des fautes, je vous en demande pardon mille et mille
fois, et ce pardon, je le demande avec des larmes trés sincéres a tous
mes compatriotes, los priant de croire que ma volonté n’a jamais cessó
de poursuivre leur bien. Si, au contraire, vous croyez que j’aie réussi
en quelque chose, attribuez-en d’abord le mérite a Dieu et á l’imma-
culée dispensatrice des trésors de sa miséricorde, puis k vous-mémes,
au peuple, k l’armée et k tous ceux qui, dans les dilTérentes branches
du gouvernement, m’ont aidé avec tant d’intelligence et de fidélité k
remplir mes difiieiles devoirs.

A ce message cToutre-tombe le congrés sut répondre d’une


maniere digne de celui qu’il pleurait :
Considérant que rExcellentissime don Gabriel Garcia Moreno, par
sa vaste intelligence comme par ses hautes vertus, mérite d’occuper
la premiére place parmi les enfants de rÉquateur; qu’il a consacré sa
vie et les dons si rares de son esprit k la régénération et k la grandeur
de la République, en basant les institutions sociales sur le fonde-
ment solide des principes catholiques; qu’il alTronta sans crainte, pour
remplir son devoir, la calomnie et les sarcasmos im pies; qu’il alma
la religion et la patrie jusqu’a donner sa vie pour elles....
Le Sénat et la Chambre des députés décrétent:
L’Équateur, par l’entremise de ses représentants, accorde á la mé-
moire de l’Excellentissime don Gabriel Garcia Moreno l’hommage de
son éternelle gratitude, et, pour le glorifier selon ses mérites, lui dé-
cerne le nom de Régénérateur de la patrie, et de M artyr de la civi­
lisation catholique.
Pour la conservation de ses restes mortels, il sera élevé, au lieu
— 312 —
que désignera le pouvoir exécutií, un mausolée digne de ce grand
homme, et afín de recommandcr son nom glorieux a l’estime et au
respect de la postérité, une statue en marbre, érigóe en son honneur,
portera sur son piédestal Tinscription suivante: A García Moreno,
le plu s noble des enfants de VÉquateur, morí pour la religion et
la patrie, la République reconnaissanie.
Dans les salles des conseils municipaux et autres assemblécs ofli-
cielles figurera également un busto de Garcia Moreno, avec Tinscrip-
tion : Au régénérateur de la p a trie , au m a rtyr de la civilisation
catholique.
La route nationale et le chemin de fer, oeuvres principales du prési-
dent défunt, porteront le nom de García Moreno.

De tels hommages honorent non seulement celui qui les


mérita, mais encore la nation qui les lui rendit alors qu’il
n’était plus au pouvoir. Garcia Moreno a été, de tous les
chefs d’État contempórains, le plus unanimement regretté,
et il méritáit de Tétre. Au début de cette étude, nous Tavons
appelé : « Thomme le plus extraordinaire du siécle; » en la
terminant, nous n ’hésitons pas á ajouter :« et le plus grand . »
II y eut en lui l’étofle de plusieurs grands hommes; on y
trouve á la fois du saint Louis et du Jean Bart, du Louis
Veuillot et du Bonaparte premier consul, el il a fait de son
petit pays Técole de l’univers enticr.
LE GÉNÉKAL DE S0N1S
LE GfiNfiRAL DE SONIS

Le göneral de Sonis a eu jusqu'ici deux liistoricns. Nous


nous sommes aide de Tun et de l’aulre dans celte courte
elude, et nous souhaitons d’y apporter le m<5me charme d’ex-
quise simplicite que M. Jacques de la Faye (*), la möme
perfection de style et la mönie hauteur de vues que Mgr Bau-
nard l2).
Louis-Gaston de 3onis, comrne M. Dupont, etait un creole
desA ntilles.il naquit le 25 aoüt 1825, ä la Pointe-ä-Pitre, ile
de la Guadeloupe, de Jean-Baptiste-Charles-Gaston de Sonis,
lieutenantau 13° d’artillerie, ctde Marie-ßlisabeth-Sylphide de
Bebian, veuve d'un premier mari, M. de Janvre de Lestor-
tiere, dont eile avait une fdle, Charlotte-Josephine. Outre
celte soeur maternelle, il en eut deux aulres nees du mßme
pere que lui, Aline et Marie, et un frere plus jeune, Theobald.
Les premieres impressions dont il garda le souvenir lui
vinrent de la nature sauvage et grandiose qui l’entourait.
II parle, dans ses notes ecrites pour sa famille, des excursions
que son p6re airnait & lui laire faire ä travers les mornes.
Une grande litiere a brancards, attelte de deux mulets, l’un par
devant, l’autre par derriilre, sous la eonduite de deux negres iidcles,
portait la märe et les eufaiits. Mon ptire nous escortait ä cheval; les

(1) Paris, Bloud c t Bnrral.


(2) Paris, Poussielgue.
316 -
chemins n’ctaient paspraticables autroment.Le passage des riviéres,
véri tables torrents bondissant avec fracas parmi les rochers, n'était
pas sans péril. II constituait pour nos jcunes imaginations do graves
événoments que, par contrastej’aimaisámc rappelor longtemps aprós
lorsque, u Paris, je traversais si tranquillement la Seine sur los
ponts. Souvent, durant ces voyages, mon pére me prenait avec lui
sur le devant de sa selle, m'assoyait sur un oreiller, et c’était alors,
entre lui et moi, d’interminablcs conversations, des caresses sans fin.

Au lendemain de 1830, la famille dut se sóparer. Rappeló


en France, le pére emmena les trois enfants les plus áges,
et par conséquent le petit Louis-Gaston. Les deux plus jeunes
tinrent compagnie á la mére, obligee de rester avec son pére
vieux et infirme, M. de Bébian. Celui-ci ne tarda pas á mou-
rir et Mme de Sonis ne lui survécut que de quelques inois. La
pensée qu’il ne reverrait plus sa m érelaissa dans 1’áme de
Gaston des traces profondes.
M. de Sonis devenu capitaine, puis chef d’escadron de hus-
sards, était trop absorbe par les exigences de sa carriére
pour diriger lui-méme ses enfants. Gaston lut mis au col­
lege Stanislas, ensuite á Juilly. II passa trois années dans
chacune de ces deux maisons. Un de ses camarades dans la
derniére, M. Gaston Tristan de THermite, a écrit de lui :
Sonis était par excellence le camarade syrapathique, celui auquel
on s'attachait tout de suite, et pour la vie. En lui, rien d’extraordi-
naire, mais tout bien, dignité, aménité et simplicité parfaitcs. Son
charme vainqueur était celui de son caractére. Au-dessus de tout
régnait une piété véritable, forte, modeste et douce. Quant au phy­
sique, c’était un bel adolescent, bien élancé, bien pris, plutot gra-
cieux que vigoureux, d'une grande finesse de traits et délicatesse de
membres, avec une tenue distinguée et tout aristocratique. II n'cn
était pas moins le plus mulo de nos joueurs dans tous les exorci­
ces du corps. S’il arrivait quelquefois que quelques-uns de nos ca­
marades, tels que les Basques, l’emportassent sur lui au jeu de
paume, oú ils étaient rois, on voy ait les yeux de Sonis lancer dos
éclairs. Mais il prenait victorieusement sa revanche au manage, dés
que le printemps, faisant reílourir le vieux marronnier de Male-
branche, nous ramenait les manoeuvres, réquitation et les courses-
— 317 —

A l’habileté, au sang-froid avec lesquels il montait et maniait un


cheval, on pressentait un futur gónóral de cavalerie, et l’intrépidité
qu’il y dóployait laissait prévoir un héros.

Ayant quitté Juilly, aprés ses humanités, afín de se prépa-


rer directement á Técole militaire, il passa deux ans dans
deux pensions bien diflerentes. « C’étaient, dit-il, les recep­
tacles de tous les vices. » Peut-on s'étonner que sa foi y ait
un instant faibli? Mais la divine Providence lui réservait un
de ces coups terribles qui n ’abattent que pour mieux rele­
ver. Son pére, en se rendant á Libourne, oil Tattendait son
escadron, fut obligé de s’aliter dans une chambre d ’hótel, et
y mourut en quelques heures. Gaston et ses deux soeurs ac-
coururent, juste assez á temps pour recevoir son dernier
soupir.
Le docteur se retira en silence; nous demeurftmes seuls, couvrant
de baisers le corps de notre pére. Mes soeurs étaient k genoux au
pied de ce lit oil reposait tout ce qui nous restait en ce monde de
ce que nous avions aimé. Je m’assis sur le matelas, á hauteur de sa
téte, tenant une de ses mains dans les miennes : la nuit se passa
ainsi. O mon Dieu, vous savez ce que j’ai souíTert I
Le matin, de bonne heure, je vis tout á coup la porte de la cham­
bre s’ouvrir lentement : un prétre entra. Nous ne connaissions point
ce prétre. Ayant prió devant le mort, il s’adressa k nous : « Mes en-
fants, je viens d’apprendre qu’il vous est arrivó un grand malheur.
Je su is ministre de Jésus-Ghrist; je suis venu pour partager votre
peine et vous apporter, si vous le voulez, de divines consolations. »
II nous parla ainsi pendant longtemps; chacune de ses paroles por-
ta it; dés le commencement de son discours mon coeur s’était ouvert
k deux battants, avide d’entendre ces accents dont j’étais déshabitué
depuis plusieurs années.
Ce prétre était un jésuite; il s’appelait le Pére Poncet. Quand il
nous quitta, j'étais convertí : Jésus-Christ avait repris possession de
mon coeur.

C’ost de ce lit de m ort et de ce coup de la gr&ce que date,


;i proprernent parler, la vie chrétienne de Gastón de Sonis;
elle nc s’arróla plus, elle atlcignit jusqu'á la plus haute per-
- 318 —

fection; « car, disait-il, lorsqu’on sc met á aimer Dieu, on ne


peut pas l’aimer assez. »
A Saint-Cyr, puis á Saumur, il fut parmi les jeuncs gens
d’clite, excessivement rares alors, qui ne rougissaient point
du titre de chrétiens. Du reste, excellent éléve, aimé de ses
camarades, apprécié de ses maítres. Au commencement de
1848, il fut envoyé comme sous-lieutenant au 5* hussards,
qui partait pour Castres. La garnison n'était pas des plus en-
viées; cependant c’était lá que l’attendait, de tous les bon-
heurs humains, celui qui fut le plus grand dans sa vie.
Tout Castres était dans les rues ou aux fenétres pour voir
défiler le 5* hussards qui arrivait clairons sonnants et dra-
peau dóplové. Le soir, une féte de bienvenue fut donnée aux
officiers. Gaston de Sonis y reconnut une jeune filie qui, le
matin, avaitattiré ses regards.
Elle s’appelait Anais Roger et joignait á une grande dis­
tinction physique un charme exquis de simplicité et de mo-
destie. Son pére était notaire et portait un nom des plus
anciens et des plus considérés de Castres. Le jeune sous-
lieutenant, múri avant l’áge par la mort de ses parents et
par l’isolement de sa vie d’orphelin, se dócida á faire une
demande en mariage. Elle fut accueillie, et l'union de deux
belles ámes également chrétiennes eut lieu le 18 avril 1849.
Peu de temps aprés ce grand événement, les deux sceurs
aínées de M. de Sonis enlrérent au Carmel de Poitiers. Cette
decision lui fut pénible, car il les aimait tendrement. Alais
le cloitre ne brise aucune allection légitime, etde derriére le
rideau noir qui les séparait du monde, les filies de Sainte-
Thércse suivaient leur cher Gaston dans lárdente mólée de
la vie. Lui et elles s’écrivirent aussi souvent que le permet-
tait la régle du Carmel.
Mais déjá le jeune ménage commen?aitla vie errante qui
ilevait étre la sienne. De la garnison de Castres M. de Sonis
fut envoyé á Pontivy, et de Pontivy á Limoges. II était déjü
— 819 —
ie soldat chréticn, miles Christi; on parla bienlót dons lout
Limoges de ce jeune et brillant officier de cavalerie que Ton
voyait chaqué matin á cinq heures, par les plu3 grands froids
de Thiver, se diriger vers la cathédrale, y entendre la messe
avec une piétó angélique, et regagner rapidement le quar­
tier. Citons ici quelques traits, d'aprfs M. de la F aye:
Un jour, dans une promenade militaire, son cheval s’emporta. II
lit une chute qui pouvait étre mortellc. Dieu, qui réservait ce vail-
lant k la France, écarta le péril, et Sonis fut sauvé. Mais il avait vu
le danger et reconnu ¡’intervention divine. Sa premiére action en re-
venant de la promenade fut d’allcr faire dévotement son chemin de
croix en grand uniforme á la cathédrale.
Une autre fois, il se trouvait dans un salon avec les ofBciers de
son régiment, lorsque le son argentin d’une petite clochette se fit
entendre. Immédiatoment il crut que c’était le saint Sacrement que
l’on portaita un malade et il se dit que lui, qui s’était donné k Dieu,
devait aller s’agenouiller sur son passage. Cependant, un combat s’é-
leva dans son ämo entre la grace et les susccpti bilí tés de l’&mour-
pi\>pre. Combat tré§ violent, raconte-t-il lui-méme d’une fa$on tou-
chante. La grace trionipha. II courut au balcón, l’ouvrit et se dispo-
sait á se prosterner, devant tous les indiíTérents. Mais Dieu avait
seulement voulu éprouver la foi de son serviteur. La clochette était
celle de la voiture d’une pauvre marchande de légumes.
II était dévoué jusqu’au scrupule u toutes les prescriptions de l’É-
glise. Les jours de jeüne, il ne prenait qu'un seul repas, aprés le
coucher du soleil, et plus tard, malgré les souffrances et les fatigues
de sa vie, nous le verrons jetiner tout le caréme, ne rien prendre ab-
solument du jeudi saint au joui* de Pilques et répondre au saint reli-
gieux qui lui conscillait une austérité nioins grande : « Si je puis en
conscience supporter ces privations, pouvez-vous me les défendre ? »
Un premier janvier, se trouvant k Limoges, il s’empressa d’aller
chez son ami, Henry de la Chapelle, ancien camarade de Juilly.
Mme Henry de la Chapelle était entourée de nombreux parents et
amis qui lui apportaient mille voeux de bonheur, de santé, de tout
ce qu’enfin une jeune femme riche et heureiis i peut désirer. Elleten-
dit la a M. de S<mis : — « Et vous, notre eher lieutenant, ne
i *· s uhai 'v.-vous rien? — Madame, répondit-il sérieusement, je
vniK ouhaite une bonne mort. »
L \ jeune femme tressaillit; une larme brilla a travers ses cils
blon l<i, mis c'était une .\me clnvtienne ; elle comprit la suhliniitó
— 320 —
du vocu, et, loin d’cn étre choquéc, saisit la main loyalc de colui qui
venait de le formuler et promit d’en faire son profit.

Courage religieux, courage militaire, courage civil, tout


en M. de Sonis était á l’unisson. Lorsque, aprés le coup
d’État, les citoyens, sans exception de ceux qui étaient sous
les drapeaux, furent appelés á se prononcer sur l’acte du
prince Louis-Napoléon, Sonis déclara tout haul qu’il voterait
non. « Vous vous trompez, lui dit le colonel, tout le régimen t
vote oui, vous allez vous fermer 1’avancement. — Mon colo­
nel, répondit-il, onaurait bien mieux fait de nous laisser cn
dehors de cette question politique; mais puisqu’on me de­
mande mon avis, puis-je répondre autrement que je nc
pense? — Lieutenant, répliqua le colonel, vous n’étes pus
de votre temps! — Je ne tiens á en étre que sur certains
points, mon colonel.... » Et il demeura inébranlable.
Ses soldáis, aussi bien que ses chefs, connaissaient el hu-
noraient sa religion. Comme il surveillait le pansage des che-
vaux de son escadron, un soldat s’emporta, par habitude, á
proférer un blaspheme. Aussitút aprés, regardant autour de
lui, et voyant que Sonis se trouvait assez loin : « Ah ! tant
mieux, s’écria-t-il, si le lieutenant m ’avait entendu, ga lui
aurait fait trop de peine! »
L'ótude, les courses á cheval, les ceuvres de Saint-Vincent
de Paul et les visites au saint Sacrement se partageaient tout
son temps libre. II écrivait a son ami M. le comic Louis de
Séze, en 1853:
« Je te dirai, 111011 cher Louis, que nous avons eu Pidée de nous
reunir une fois tous les inois pour adorer le saint Sacrement durant
la nuit. Nous avons commencó notre oeuvre cette aunée, en passant
la nuit du mardi gras eu adoration. La seconde a été celle de la ini-
caréme. Nous avons ainsi cherchó á mettre dans la balance des ju-
gements do Dieu un peu d'amour sur lo plateau do la miséricorde,
qui, hélas 1 est si vide de nos reparations, afín de faire contrepoids
á la malice des homines. Nous sommes huit chrétiens qui nous K*u-
nissons sans bruit, á peu pr^s comme des conspirateurs. Nous pas-
— 321 -
sons ainsi des nuils délicieuses dans la chapclle des religieux oblats
de Marie. Ce soir méme, ffite de Notrc-Dame Auxiliatrice, qous nous
réunissons dans ce but, ayant soin de choisir la veille de la plus
grande féte du mois. J’ai écrit á mes sceurs carmélites, afin qu’elles
s’unissent á nous.

Sonis avait inutilement demandé defaire p artied el’expédi-


tion de Crim ée; il fut plus heureux lors de l’expédition de
Kabylie. II se Irouvait capitaine á Mustapha-Supérieur, en
Algérie, lorsque son régiment reijut l’ordre de se mettre
en route pour la Kabylie. En septembre 18Ü6, il fut de ceux
qui enlevérent au pas de course les retranchements du vil­
lage de Djemmá, adossé aux derniers contreforts du Djur-
djura et réputé imprenable. Sonis avait déjá alors six enfants
et attendait le septiéme. Les nombreux changements de gar-
nison, sept en deux ans, l’avaient ruiné. II renvoya sa fa-
mille á Castres, par économie, dés qu’il se sut appelé á
prendre part á l’expédition d’Italie.
Les idees impériales sur l'indépendance italienne n’étaient
point les siennes. La guerre entreprise lui paraissait injuste,
mais la discipline avant tout; et puis, il n ’était pas juge
d’une politique dont il ne connaissait que les dehors. II íut
l’exemple de son régiment (1" chasseurs d’Afrique) etcomme
soldat et comme chrétien. Aprés la bataille de Montebello,
son service achevé, il se rendit auprés des blessés dispersés
par les maisons. II passa trois jours au milieu d’eux, aidant
á leur pansement, les animant á la patience e tá la confiance
en Dieu. « Savez-vous vos p riéres?» leur dem andait-il; puis,
tout de suite, il leur suggérait quelque invocation trés
courte, trés facile, qu’il disait le premier. II ne les quittait
pas sans leur laisser une médaille bénite. « Cela vous portera
bonheur! » Lá oü M. de Sonis avait passé, les aumóniers
trouvaient tous les coeurs ouverts.
En marche, dés qu’il en avait le loisir, il se dirigeait tout
droit vers le presbytére, s’il y en avait dans le voisinage.
GRANOS CHRÉTIüNS. 21
— 322 —
c Lei se trouvait, dit-il, un bon curé qui ne savait pas plus de
frangais que je ne savais d’italien. Le peu de latin que j ’avais
retenu du collége me servait á me tirer d’aflaire tant bien
que mal. « Allons au plus pressé, monsieur le curé, s’il vous
plait, entendez ma confession, nous causerons aprés, si nous
en avons le temps. ·
La leltre suivante, adressée á un ami ä Limoges, est en­
core plus sublime d'élan et de simplicité.
Dans nos reconnaissances, dit-il, en traversant des bourgades et
des villages, tout k coup nous apercevons un clocher.... Le mal tro
est lá : k terre!.... Nous descendons toas les deux de cheval. Nous
entrons dans Téglise. Nous prions un prétre de nous donner la com­
munion.... e’est fait.... nous repartons aussitöt.... Le temps n’est pas
á nous.... Nous faisons notre action de gr&cesá cheval.... en courant.

Le 24 juin 1859, á Solférino, fut la journée décisive de la


Campagne. Sonis y prit une part héroíque. Une de ses letlres
la raconte a in s i:
Depuis deux heures, le tir des Fran<;ais devenait moins fréquent,
nos munitions diminuaient. En face do nous, un peu obliquement,
rinfanterie autrichienne, protégée en partie par un champ planté do
múriers et de vignes, sillonné de petits fossés, mena^ait de foncer
sur le corps de Niel, qu’elle eút peut-étre forcé de céder le terrain. Le
moment était extrGmement critique.
C’est alors que notre général de division re<?ut Tordre de nous faire
charger. Nos deux escadrons étaient superbes. Nous étions en ba-
taille, occupant une grande partie de la plaine. L’infanterie, qui était
sur les hauteurs, nous regardait; elle attendait notre charge avec
impatience. Le corps Niel succombait sous le nombre. Le 1«*· chas­
seurs d’Afrique formait la premiére ligne; son escadron, commandé
par Guyot, était formé en colonne derriére Taile gauche. Le général
appela le capitaine de cet escadron pour lui donner l’ordre d’entamer
le mouvement, mais le bruit était tcl que personne n’entenditsa voix.
Enfin, il était si urgent de charger que le général Desvaux dési-
gna mon escadron. Je l’entendis, je me portai sur lui, au trot, et
j’arrétai ma troupe pour prendre ses instructions. Sa voix était pleine
d’émotion, il sentait qu'il nous envoyait au sacrifice. 11 me donna
Tordre d’engager un feu de tirailleurs avec Tcnuenü et de ne charger
— 323 —
¿ fond, au centre oú je me trouvais, que lorsqu’il donnerait l’ordre au
reste de la ligne de charger sur les deux ailes. Nous étions si prés de
ceux que nous allions combattre que je pus voir que c’étaient des
chasseurs tyroliens.
Je fis remarquer au génóral que, s’il fallait attendre une charge
générale, nos hommes seraient tués un á un par un ennemi nom-
breux et protégé par les bois, avant que nos fusils pusscnt luí faire
aucun mal, et je lui demandai la permission de charger immédiate-
ment. II se recueillit quelques secondes, puis me dit d’une voix tout
émue : « Oui, vous avez raison, chargez de suite, tout de suite. En
fourrageurs, marche! »
Je me retoumai vers mon escadron et je commandai la charge.
Puis, je partis k fond de train, sans la moindre émotion et le cobut
aussi calme que dans les moments de grande paix intérieure. J’étais
plein de foi. J’étais á dix pas en avant de tout mon monde, au moins
a quatre pas de Jalabert, qui commandait mon premier peloton.
J'étais done une cible superbe. Nous arriv&mes au galop de charge á
l’entrée du bois. L’infanterie ennemie se recula á notre approche. Je
la serrai de prés, et je m’effor$ai de couper sa colonne pour la rabat-
tre sur nos lignes. Mais arrivé au milieu du taillis, j’apergus de ma­
gnifiques carrés de Tyroliens auxquels les fantassins se joignirent et
qui nous écrasérent sous un feu roulant, nous enveloppant de toute
part. Je voulus rallier nos cavaliers pour entamer un de ces carrés;
inais tout le monde tombait autour de moi.... Voyant succomber
ainsi mes braves chasseurs, je me précipitai de rage sur ces carrés, et
je me trouvai en face de figures que je n’oublierai jamais, de baíon-
nettes qui scintillaient á mes yeux comme des lames de rasoirs, tan-
dis que des milliers de bailes me siíñaient aux oreilles. J’étais seul;
une partie de mon escadron était couchée ¿ terre; l’autre était attaquée
de fianc par un escadron de uhlans. Mon pauvre cheval gris était sous
moi, blessé á mort; je lui mis l’éperon au ventre; il eut encore la
force de me sortir de ces terribles masses, me porta á une vingtaine
de pas et tomba. Je me dógageai au plus vite, poursuivi par une
?réle de bailes, aprés avoir paré avec mon sabré un coup de balon-
aette qui devait me tuer. Je dus alors courir k pied vers nos lignes,
le sabré á la m ain; j’arrivai ainsi sur le 3° chasseurs d’Ataque qui
venait de se déployer et qui avan^ait avec mon régiment, pour sou-
tenir notre mouvement. Un de mes chasseurs m’amena un cheval de
croupe. Je sautai dessus et ralliai mon monde.
J’étais parti avec un escadron magnifique ; je n’avais plus qu’un
peloton. Un de nos ofliciers, M. Bailloeul, était tombé, frappé d’un
coup de feu; nous n’avons pu retrouver son corps. M. G.... a eu,
— 32* -
commc moi, son c-hcval tu6 sous lui. Apr6s moi.le riSgimcnta cliargi.
C’est lt\ que sont lombes nos amis. Tout cela a coutt': cher aux chas­
seurs d’Afrique, mais nous avons sauv6 le corps de Niel.

Dans une autre lettre, adress6e i ses sceurs carmeiites ¿1


Poitiers, Sonis dit qu’au milieu de ces terribles peripeties il
ne croyait pas avoir perdu de vue un seul instant la presence
de Dieu.
On le decora, le lendemain, sur le champ de bataille; mais
il fut de ceux qui apprirent avec un veritable soulagerneni la
fin de cette guerre si heureuse en apparence, a jamais fu-
neste en n-alile. II n’emporta pas une haute idee des vertus
civiques des Italiens, ni une bien ferme confiance dans leur
gratitude future. « Nous sommes ici au coeur de la Revolu­
tion, ¿crivait-il. Rien de plus triste et de plus ridicule h la
fois que ce peuple de comediens. Pauvre italie, qui n ’a plus
dcchrdtien que sa population des campagnes! Enfin, si peu
que nous valions, nous sommes encore les soldats de
r£glise. »
La m6me annee 1859 fut marquee pour lui par une
deuxi6me campagne en Algerie, sur la frontiere du Maroc.
Le corps exp6ditionnaire dont il faisait partie y perdit un
quart de son eflectif, non par le feu des Arabes, mais par le
cholera. Le cieietait brftlant, les rivieres St sec; aucune pluie
depuis six mois, pas un brin d’herbe sur les collines, pas un
souffle d’air, l’eau n es’obtenait qu’en creusant des puits pro-
fonds, rarement suffisants pour les besoins du camp. Le ge­
neral Thomas fut un des premiers emportes. En assistant &
ses obseques, l’arrnee croyait suivre son propre convoi fu-
nebre. La consternation enveloppait les bivouacs, on depit
des feux allumes et des chants executes par ordre pour ram ­
mer la gaieie. Un matin, a la table des officiers, on parlait
avec emotion de plusieurs chasseurs morts pendant la nuit.
Sonis ne disait rien. « Mais vous les avez vus? interrogea un
camarade. — Oui, grice i Dieu, j ’ai pu les consoler et les
- 32o —
aider ä bien mourir. Ah! mes amis, que je plains ceux
d’entre nous qui n ’ont jamais songé qu'á s’amuser, á boire,
á fumer, ou méme aux combats et ä Tavancement!.... Mais
non, reprit-il, neplaignons que les endurcis qui, volontaire-
ment, s’obstinent loin de Dieu. La mort est un grand conver-
tisseu r; je táche, pour ma part, de profiler de ses sermons. »
La lettre suivanle exprime encore mieux ses sentiments :
J’étais navró de voir ces soldats que j’aimai9 tomber comme des
mouches, sans que personne fút lá pour les faire penser k leur salut
éternel: nous n’avions pas d’aumunier. J’ai bien des fois en tend u le
colonel du 1er spahis, le comte de Montalembert, s’en plaindre comme
moi. Je fis done ce que je pus auprés de ces pauvres moribonds; et
en cela je n’eus point de mérite, car j’en étais bien payó par les con­
solations de tous genres que je trouvais k les assister.On ne sait pas
quels coeurs d’or il y a sous cette rude écorce. Dés qu'ils se sentaient
atteints, ils se tournaient vers Dieu, et j’en ai vu mourir comme je
voudrais mourir moi-rnéme.... P a u le s jeunes gens; ils meconfiaient
leurs derniéres recommandations pour leurs parents, leurs amis; c’é-
tait parfois déchirant. Malgró leurs atroces souffrances, ils priaient,
qui plus, qui moins, mais tous m’assuraicnt qu’ils voulaient finir en
bons chréticns. Je les y encourageais, leur distribuais de bonnes pa­
roles, leur présentais le crucifix. II n’était pas en mon pouvoir de
faire davantage pour leur ouvrir le ciel, mais je comptais, á bon
droit, sur le Sacró Cosur de Jésus, qui m’a beaucoup aidé dans cette
circonstance.

Le lieutenant-colonel Fenin, írappéá son tour, dit au capi-


pitaine de Sonis : t Je vais vous faire ma confession, et
quand le prétre viendra, si je n'y suis plus, vous la lui trans-
mettrez. »
Dans le méme ordre de sentiments, le colonel, qui était
digne de son írére, le grand orateur catholiquc, ne trouva
ríen de plus propre á reinonter les troupes que Tordre du
jour suivant (29 octobre 18Ü9):
Mes braves chasseurs, nous sommes tous éprouvés par Dieu; maia
il n’abandonncra pas le l«r régiment de chasseurs d’Afiique. Mettons
toute notre confiance en lu i; et s’il y en a qui succombent, qu’ils
— 326 —
n’oublient pas qu’en mourant ils rcmplissent une mission, qu’ils sont
des martyrs, et qu’ils iront au ciel. Si votre colonel doit étre du nom­
bre, n’oubliez pas non plus qu’il priera pour t o u s . En attendant,
bravons la mort, c’est notre métier, et que le découragement ne nous
gagne pas : Dieu fait bien ce qu’il fait, et nouo sommes ses enfants.
Votre colonel: A. de Montalbubkrt

Cet ordre du jour fut trouvé trop religieux pour étre com­
muniqué aux troupes; le général en chefcraignit dedéplaire
á l’empereur et plus encore yu gouverneur général de l’Al-
gérie, ce triste prince Napoléon (Jéróme), qui ne méritait
pas d’avoir de tels scrviteurs.
Se sentant malade, le colonel voulut se confesser, lui aussi,
á M. de Sonis. « Non, répondit le capitaine, mais prions
ensemble pour qu'un prétre arrive. »
Le lendemain, Sonis amenait le P. Mermillod, jésuite
genevois, frére du futur cardinal. La premiére visite du
prétre fut pour le lieutenant-colonel Fenin, qui rcspirait en­
core ; la seconde pour M. de Montalembert. Nous trouvons le
touchant récit de cette seconde visite dans une lettre du
P. Mermillod á M"· de Montalembert:
C’est le 2 novembre, si je ne me trompe, sur le plateau d*Aín-Ta-
foralt, que j’ai vu M. le comte. II était environ huit heures du
soir; je le trouvai couché dans sa tente, un chapelet avec un cruci­
fix á la main, un scapulaire á son cou. Je remarquai aussi, Madame,
un livrc de priéres placé prés de lui (1). Je lui présentai une médaille
des Sacrés Coeurs de Jésus et de Marie, il la baisa. Ses sentiments
n’avaient, d’ailleurs, rien de surprenant pour m oi; j’ótais tellement
habitué h voir presque tous les ofiiciers qui m’appelaient porter les
xivrées de Marie que le contraire aurait plutot attiré mon attention.
M. le comte me parla d’abord pendant quelques minutes de vous,
Madame, en me laissant deviner la douleur qu’il ressentait de votre
éloignement et de vos inquiétudes, ce qui, dans nía conviction, n’avait

(I) Le coloncl avail ¿ cril quelques jo u rs a u p ara v an l : ■ J e legue ce livre


ä mon lils Andn», it y trotivcra tout cc <|iii est ncccssaire au* salut. · André
de M onlalcm beri ontra dans la Compagnie de Jésus e t y m o n ru l &vingt trois
ans, le 13 ju illet 1870.
- 327 —
pas pcu contribué k aggraver son mal. <c Mon Pére, me dit-il onsuito,
je vous demande pardon de vous faire venir de si loin et si tard, mais
je désire vivement me confesser.... » II avait, com me il me le dit,
communié k son retour de la guerre d’Italie, mais il vouluit se récon-
cilier pour ensuite étre tranquillo. Sa confession faite, il me serra la
main : « Maintenant, dit-il, que Dieu fasse de moi selon sa volonte,
jem e soumets ä tout!.... » II paraissait assuré de mourir avant peu
de jours.
Le lendemain, avant mon départ pour Sidi-Bou-Naaria, je ne pus
voir le colonel, qu’on avait éloigné pour qu’il ne füt pas témoin des
funérailles de son lieutenant-colonel Fenin, duquel il ne cessait de
demander des nouvelle9.
II n’eut pas le bonheur de recevoir le saint viatique; aucune des
victimes du choléra n’y fut admise, á cause de Timpossibilité de con-
server les saintes espéces dans une colonne mobile. Mais il n’a cessé
dés lors d'offrir ¿Dieu le sacrifice de ce que vous avez raison, Madame,
d'appeler son martyre.

Promu chef d escadron, Sonis fut chargé du commande-


ment supérieur du cercle de Laghouat, ensuite de celui de
Salda. II acquit dans ces fonctions une grande renommée de
juslicier. II se rendait sous les lentes des Arabes, s’asseyait
sous leurs palmiers pour écouler leurs plaintes ou terminer
leurs procés. Les pauvres en guenilles pouvaienf se presen­
ter ä son audience en face des riches drapés dans leurs bur­
nous blancs : la justice était égale pour tous. Un jour, un
candidat ä la charge de caid, pour achever de le gagner á
ses voeux, souleva un pan de son burnous et montra un sac
plein de douros (écus de cinq francs), qu’il laissa sur la
table. Sonis bondit de son sióge, appelle son chaouck, fait
empoigner le solliciteur et ordonne qu’il soit jeté au cachot
et qu’il y reste quinze jours pour avoir insultó le comman­
dant. Les Arabes, peuple éminemment religieux, le véné-
raient d’autant plus qu’ils le savaient un des rares hommes
pieux de l’armée fran^aise.
L'arrivée de M. de Sonis et de sa famille, écrivait le curé de Salda,
fut l'aurore d’une insurrection spirituelle pour ma paroisse, laquelle
— 328 —
en avait hcsoin. Je pus le prósager lorsque, me disposant & aller lui
faire ma visite, je vis entrer chez moi le brillant chef d’escadron.« II
avait voulu prendre l’avance, me dit-il, comrae il le devait au prétre,
représentant de la premiére autorité qui existe.» Le lendemain malin,
je lo revis &ma messe etil m’cxprima l’cspoir do l’entendre ainsi tous
les jours. Son bonheur eút été d’y communier chaqué fois, mais jo
crus devoir teñir compte de l’espritde lagamisonrailleuse et libertine
que je connaissais par une douloureuse expérience, et je pensai bien
faire en restreignant le nombre de ses communions & deux ou trois
par semaine. Depuis j’ai toujours rogrettó d’avoir privé cette belle
ftme du bonheur plus fréquent des joies eucharistiques, et aussi d’a­
voir privé lo Sacré Coeur de Jésus des intimes adorations du coeur le
plus á lui que j’aie jamais connu.

Sonis revint á Lagliouat en 1865 et, nommé lieutenant-


colonel, y resta jusqu’en 1869, trés occupé á organiser ce
poste extréme de notre frontiére sud et ti le défendre conlre
les fréquentes insurrections du Sahara. Un chef fanatique et
habile, Si-Lalla, ayantsoulevé la puissante tribu des Ouled-
Sidi-Cheik, avait surpris et anéanti jusqu’au dernier honmie
un détachement commandé par le colonel Beauprétre, et ré-
volutionnait toute la région du Djcbel-Amour. Chaqué an-
née, Sonis formait une colonne d’un ou deux milliers
d’hommes, presque tous de cavalerie, avec des chameaux
pour porter les vivres, et parlait en expédition. L’ennemi,
c’était l’Arabe insaisissable sur son petit cheval rapide
comme le vent; l’ennemi, c’élait plus encore la chaleur, la
soif, les privations de tout genre. Sonis n’admettait pas qu’on
seplaignit de la longueur de l’étape, car il donnaitl’exeinple.
Le premier en selle, il en descendait le dernier, aprés
qu’il avait fait le tour du campement et vu les tentes dres-
sées, les chevaux entravés. Sa nourriture élait celle des sol-
dats, et il ne craignait pas de le faire savoir. Un zouave,
en mauvaise humeur pour une longue marche terminée par
une distribution insuffisante de vivres, s’oublia á dire : « On
créve de faim ici, mais qu’importe au colonel ? lui, il ne
manque de rien. » Le propos fut répété. Le lendemain.
— 329 -
Sonis fit appeler le soldat mécontcnt et l’invita á diner. Le
zouave fut un peu confus de l'honncur, mais ne s’en disposa
pas moins á profiter largement de l’aubaine. On s’assied sur
une couverture, et l’ordonnance sert le repas: deux biscuits,
du riz á l’eau (ce que les troupiers appelaient du riz cuit
dans son jus) et deux bonnes lampóos d’eau tiéde conservée
dans une peau de bouc. Le chef mangeait de trés bon appétit;
le soldat se réservait. Bientót le chef se léve, et comme le
soldat ne bouge point: « Eli bien! qu’attcndez-vous? —
Jattends la suite. — Mais nous avons fini. — Comment! pas
de rata, pas d’eau-de-vie ? Alors, ce n’est pas la peine d’étre
chef! Vousn’avez, en plus de l’ordinaire du pousse-caillou,
que le Benedicite. — E li! mon ami, ce supplément-lá, qui
vous empéche de l’avoir aussi ? — Ma foi, mon colonel, si
?a pouvait remplacer le rata /.... — Cela vaut deux rata,
trois rata, dix rata, reprit le colonel, ?a remplace tout ce
qui manque; pour moi, sans la pensée de Dieu, jamais je ne
supporterais la vie de privations qui est la nólre. » L’ordon­
nance raconta ce petit dialogue el les exclamations naives du
troupier; les camarades en rirent et l’on marcha sans se
plaindre.
Sonis écrivait á un ami, en janvier 1806 :
Je méne une vraie vie de bohémien qui me vieillit beaucoup, je
t’nssure, mais qui, grftce á Dieu, n’use ni ma santé ni mon úme. Je
n’ai pas couché dans un lit depuis plus de trois mois, et j’ai fait bien
du chemin avec ma colonne de dix-scpt cents homines, composée de
troupes admirables. J’ai eu, ces jours derniers, un trés joli succés &
M etlili; j'ai perdu seulement cinq hommes, j’ai eu six blessés, vingt
et un chevaux tu és; mais nous avons tué quarante-cinq hommes á
l’ennemi, et j’obtiens dans ce moment la soumission de tous les in-
8urgés de l’est. Jamais troupes franfaises n’avaient pénétre á Metlili.

Le plus sérieux des combats qu’il livra dans le désert fut


celui d’Aín-Mahdi, le l " février 1869. II y déploya de véri-
tables qualités stratégiques. La colonne avait pénétré dans
— 330 —
une vallee profonde, sorte de cuvette bordöe de tous cötös
par des collines rocheuses, et qui n’avait qu’une issue, lors-
qu’il vit cette issue occupöe par l’ennemi et Ies collines envi-
ronnantes toutes blanches de burnous. Un dösastre parais-
sait inevitable. II changea subitement 1'ordre de marche,
porta toutes ses forces du cötA d'une autre vall6e parallele et
vide, en gagnant de vitesse Si-Lalla, et forma le carr6 entre
les deux vallöes, se pla^ant lui-möme sur le point de separa­
tion, plateau ötroit, mais tres en vuc, d’oü il dirigca l’action.
< Les Arabes furent superbes d’audace, » raconte Sonis dans
son rapport au gouverneur genöral. Ils se lancerent sur
toutes les faces du carre, successivementou simultanöment. »
Mais, ajoute le colonel Trumelet, qui a 6crit l’histoire de cette
insurrection desOuled-oidi-Cheikh, « gräce aux fusils Chas-
sepot dont nous faisions l’essai, gräce ä l’entente parfaile
que notre chef poss&lait de la guerre dans le Sahara, gräce
ä la sürete de son coup d’ceil, a son sang-froid dans les
moments difOciles et au prestige qu'il exerce aussi bicn sur
les indigenes que sur les Francois, grace ä toutes ces causes,
la victoire fut complete, et la fuite de l’ennemi, laissant sur
le champ de balaille une centaine de morts, attesta la supe­
riority de la science militaire unie au courage sur le cou­
rage tout seul, si brillant qu’on le suppose. »
L’heure approchait oü de cette verite la France allait faire
une cruelle experience contre un ennemi moins primitif quo
l'Arabe. Sonis ¿tail colonel et commandait la subdivision
d ’Aumale, lorsque arriva la nouvelle de nos premiers revers
sur le Rhin. « C’est une rude le(jon, ¿crivait-il ä Mgr Pie, et
pour mon compte je n’en suis pas surpris : nous vivions trop
sur les gloires du pass6, nous ne travaillions plus. »
Son früre Theobald et son fils aine Gaston etaient döjä ä
rarmöe du Rhin. Deux autres de ses fils, Henri et Albert,
s ’cngagcrent, tandis que li i-möme sollicitait avec instances
laulorisalion de s'embarquer pour aller se batlre aussi. Son
— 331 —
peu d’em pressement ä faire proclamer la république fut
cause qu’on ne l’écouta point d’abord : « Je suis écoeuré, di-
sait-il, de la volte-face que je viens de voir chez les fonction-
naires; eussé-je gru jamais que les róles seraient ainsi inter­
vertís? Les familiers des Tuileries et de Biarritz crient et
font crier : « Vive la république! » alors que moi, qui ai
voté publiquement non au 2 décembre, moi qui ai refusé á
mon général de division, á la móme époque, de crier :
« Vive l’em pereur! » dans une revue, moi qui n’ai jamais
vu l’empereur que sur les champs de bataille d’Italie, j ’ai
refusé de laisser tirer le canon lorsque Paris nous a envoyé
ce beau cadeau de la république. Franchement, je me de­
mande si je ne suis pas devenu impérialiste, depuis que l’em-
pereur est insulté par la canaille et qu’il est malheureux. »
Le 20 octobre, il re$ut sa nomination de général de bri­
gade. II n’en ressentit aucune joie, parce qu’il désirait autre
chose. II télégraphia ä M. de Freycinet, délégué ä la guerre :
« Je vous demande seulement ma feuille de route, fút-ce
comme simple soldat. » Quelques jours aprés, arriva l’ordre
de rentrer en France pour commander une brigade de
cavalerie á l’armée de la Loire. « Je me rappelle encore,
raconte Mro* de Sonis, le cri de joie qu’il poussa en rece-
vant celte dépéche. Hélas! nos derniers beaux jours ve-
naient de finir. >
Dés son arrivée ä Tours, le 15 novembre, Sonis court au
ministére. On l’informa qu’il était chargé de deux régiments
de cavalerie. On lui en indiquait les numéros, mais le désar-
roi était si grand dans les bureaux que personne ne put lui
dire oil se trouvaient ces régiments. II les chercha du cóté
de Vendóme; lá, pas un seul cavalier. II court á Cháteaudun
et y trouve enfin quelques escadrons. Mémes incertitudes
sur le commandement. Sonis vient de recevoir l’ordre du
général en chef, d’Aurelle de Paladine, de se porter sur Fré-
teval. Mais l’ennemi arrive sur Cháteaudun : « Vous ne de­
— 332 —
vez pas m’abandonner! » s’écrie le género 1 Fiereck, charge
de la défense. Ne sachant á qui obéir, Sonis télégraphie au
ministre, á Tours : « Quiest-ce qui commande autour deChá-
teaudun ? » Une réponsestupéfiante lui arribe, signée de Gam·
bella : « C’est vous qui commandez. » II insiste : « Poui
combien de temps? » Le ministre replique : « Agissez comme
si c’élaií pour toujours. » En d’autres termes, c’était l’éternel
* débrouillez-vyus ; » c elait l’anarchie.
Sonis re?ut, le 23 novembre, sa nomination officielle de
génóral divisionnaire commandant le 17° corps. La contra-
riélé qu’il en éprouva égala sa surprise. II ne connaissait pas
ses troupes; il savait seulement combien ellos étaient loin
de valoir cellesd’Afrique, rompues á la fatigue. Mais discuter
avec rautorité supérieure n'était point dans ses habitudes. II
obéit et, des le 24, formant une colonne de quinze cents
hommes, il parlit de Marboué, son quartier general, pour
surprendre un camp allemand á cinq lieues de lá, h Brou.
Les AUemands se retirérent apres une vive canonnade. Les
ayant poursuivis encore une lieue, il ramena á Marboué ses
troupes exténuées, mais encouragéespar ce premier combat,
et se retrancha devant Cháleaudun et sur le plateau en
arriére de la Conie, se reliant ainsi au 16° corps commandé
par Clianzy et se disposant á bien recevoir l’ennemi, dont un
retour oflensifeten forces considérablesn’etait point douteux.
Tout d’un coup lui arriva un télégramme qui le for^a á
découvrir Chanzy; il a montré depuis ce télégramme devant
la commission parlementaire : « Tours, 20 novembre,
4 h. 2o soir. Votre dépéche de ChMeaudun indique un ca-
raclére résolu ; mais en ce moment surtout il faut de la pru­
dence; retirez-vous sur la forét de Marchenoir.... Signé de
L ovehdo , pour le ministre de la guerre. » Sonis se replia
done et, aprés une longue marche nocturne, silencieusc,
cxlrétnement pénible, atteignit la forét le 27 au matin, et
ctablit son quorliiT général é Saii'.t-Lourcnl-ilos-Bois.
II y passa deux jours, puis, le 29 au soil·, se remit en
marche pour prendre part a l'altaque genérale ordonnée par
le gouvernemcnt. Ses instructions étaient trés vagues : « Le
canon vous servirá de guide, » lui avait dit le général en
chef. II se porta done dans la direction de Chanzy, qui luttait
victoricusement á Villcpion, mais sur lequel des forces enne-
mies toutes fralches accouraient de toutes parts. Sonis bi-
vouaqua le 30 á Coulmiers. 11 aurait voulute’y arréler ; ses
soldáis manquaient de chaussures; le convoi qui en amenait
avait pris une fausse direction. C’était done presque nu-
pieds qu'on avangait de nuit, dans la neige et la glace.
Sonis comptait au moins sur la journée du lendemain,
1er décembre, pour refaire ses troupes. Mais unedépéche du
général en chef lui ordonna d'aller, sans perdre une minute,
occuper á Saint-Péravy les positions de Chanzy, qui se por-
tait plus avant. II était neuf heures du soir; on n'en pouvait
plus et le gros du 17° corps n’arrivait que lentement. Sonis
prit avec lui les moins exténués, les volontaires de l'Ouest
(anciens zouaves pontificaux), les mobiles des Cótes-du-Xord,
la réserve d’artillerie et la brigade Dubois de Jancigny,
c’est-á-dire l’élile des 43,000 hommes qu’il comptait sur le
papier. II donna l’ordre de faire suivre les autres ä mesure
qu’ils arriveraient.
Le drame héroíque de Loigny a été souvent raconté; mais
on ne saurait le graver trop avant dans les mémoires catho-
liques et fran^aises. Laissons la parole au général de Sonis :

II faisait un froid de dix á quinze degrés. Nos chevaux marchaicnt


avec peine sur une route large, mais glacée. En me retournant pour
reconnaltre ceux qui me suivaient, j’aper^us le colonel des volon­
taires de l'Ouest, M. de Charette, qui, le3 pieds gelés dans ses étriers,
venait de mettre pied á terre pour se réchauíler. J’en fis autant, et
nous nous mimes & causer en marchant. Nous ne tardámes pas á
ítre rejoints par MM. de Bouillé, de Cazenove, de Troussures, et
par le Pére Doussot, religieux dominicain et aumónier des volontai-
re. M. des Charette nous parla d’unebanniére brodée par les Visitan.
(lines de Paray-le-Monial, qui, aprös Tavoir d6pos6e tout un mois 9ur
le tombeau de la Bienheureuse Marguerite-Marie, Tavaient adress6e
a M. Dupont, de Tours, pour qu’il la fit parvenir au g6n6ral Trochu.
Paris 6tant bloquS, M. Dupont informa les religieuses que la com­
mission ne pouvait 6tre faite. « Eh bien, vous la donnerez aux Vo-
lontaires de l’Ouest, » rGpondirent-elles. Justement, sous ce nom,
M. de Charette venait d’obtenir de mettre au service de la France son
¿p6e et celle de ses zouaves pontificaux. M. Dupont comprit alors
qu’ä eux appartenait l’6tendard, et il le leur envoya.
Cette histoire n A s avait r6chaufT6s plus encore que la marche,
lorsque, vers onze heures et demie, nous atteignlmes un chäteau pr6s
de Saint-Peravy-la-Colombe. Nous y flmes halte, et je priai M. de
Charette de m'envoyer ceux de ses zouaves qui 6taient trop jeunes
pour coucher dehors en cette rude saison. Je fis faire un grand feu ;
nous trouvames du pain, du saucisson et quelques fruits. Nous sou-
pions, lorsque je vis entrer avec M. de Charette un jeune homrae
blond, d’une figure charmante, qui m’apparut älalueur d’un feu vif
et clair : c'6tait le jeune comte Henri de Verthamon, qui venait de
quitter sa femme et deux petits enfants. « G6n6ral, dit le colonel en
frappant sur Töpaule de son compagnon, voici votre porte-fanion, et
voici le drapeau. » Disant cela, M. de Charette me pr6sentait un rou­
leau volumineux, qu’on ouvrit, et qui enfin nous laissa voir une
banniöre magnifique, de la forme de celle9 que Ton porte aux pro­
cessions. Elle 6tait en moire blanche, brod6e d’or, portant au centre
le Sacr6 Coeur de J6sus en velours cramoisi; au-dessus et au-dessous
de Timage, on lisait cette invocation : « Coeur sacr6 de J6sus, sauvez
la France! »
Cette vue nous remplit de confiance. Me toumant vers Charette :
<c Colonel, merci! vous m’avez oiTert cette banntere, maintenant c’est
moi qui vous la donne pour votre regiment. Qu’elle en soit le dra­
peau; faites-la porter devant lui; eile lui convient trop bien I »>Un
olficier d’Stat-major fit observer que, vu Tesprit sceptique de l’arm^e,
il 8erait mieux d’attendre, pour diployer co signe religieux, le mo­
ment oü le canon se ferait entendre, car alors personne n’a envie de
rire.— u Oui, c’est vrai, at tendons ce signal qui ne peutgu6re tarder. >►
On remit pour Tinstant la banniöre dans son fourreau, mais jo fis
donner tout de suite une lance it Verthamon pour y suspendre T6-
tendard lorsque 1’heure en serait venue.
Sonis fit chercher dans les chambres quelques matelas qu’il
disposa lui-mftme pour ses hötes. Lui, il ne dormit point.
D6s deux heures du malin il les röveilla et se rendit avec
— 335 —
cux i leglise du village pour la mcsse du P. Doussot. C'6-
taitle premier vendredi du mois, 2 deeembre 1870. 11 com-
munia avec plusieurs zouaves, pour lesquels cette commu­
nion devait ¿tre la derni6re.
Apris l’action de graces, i quatre heurcs, on sc remit en
route dans la direction de Patay. Un billet de Chanzy recla-
mait de ce c6t6 le concours du 17*corps; mais un deuxieme
ajouta bientdt que tout allait bien. En mfiq^ temps que ce
billet arriva une d6p6che du general d’Aurelle, annon^ant,
sur la foi du ministre Gambetta, la pretendue sortie du ge­
neral Ducrot et le dibloquement partiel de Paris. On ne sen-
tait plus le froid; la coniiance avait rallum6 sa flamrae dans
tous les yeux, et l’all6gresse abregeait les distances. A Pa­
tay, Sonis rencontra Chanzy un instant : « Vous le voyez,
lui dit-il, nous avons lait acte de bonne volonti, mais nous
n'en pouvons plus et la plus grande partie de mes troupes est
encore bien loin derri6re. » Chanzy lui fit espererqu’on pour-
rait se passer du 17* corps ce jour-lii, puis il s eloigna brus-
quement, le canon s’6tant remis k gronder. A onze heures et
demie, comme les soldats d’elite qui avaientsuivi Sonis com-
rnenQaicnt Si se reposer, un sous-officier apporta un nouveau
billet de Chanzy disant : « Noussommes vivement engages a
Loigny et ii Gommiers, venez A notre secours! » Depuis ce
moment, Sonis n ’eut plus de nouvelles du commandant du
16* corps, entraln<5 plus loin par la bataille; mais il ne pou-
vait hdsiter. Son artillerie fut lanc6e au galop dans la direc­
tion de Gommiers; le reste suivit au pas de course.
Trente pieces fran?aises, mises en position i l’ouest de
Gommiers, ouvrirent un feu si precis que l’artillerie du grand-
due de Mecklembourg, quoique bien supirieure en nombre,
fut reduite au silence. Les masses ennemies ritrograderent
vers le nord. Loigny tenait encore, au moins en partie; les
chasseurs et le 37* de marche, retrenches dans le cime-
tiere, balayaient toutes les avenues; mais des masses bava-
— 336 -
roises allaient les submerger. Loigny était la clef du vaste
champ de bataille; si Loigny nous restait, rien n’était encore
perdu. Sonis, rencontrant immobiles á sa portée deux régi-
ments de marche, le 48° et le 51% se porta vers eux d’un
bond de son cheval, et leur montra Loigny. II ne doutait pas
de les y entrainer. Avec ce qu’il avait déjá sous la main, c c-
tait assez pour sauver la position.
A sa grande surprise, sa voix ne trouva pas le moindre
echo, pas plus dans la troupe que parmi les officiers. Assis
ou couchés, tremblantde froid, et comme stupides, c’étaient
évidemment de ces soldats ä l’esprit pratique, ne connais-
sant que la jouissance ou les peines physiques, etsourds aux
abstractions. París et les grandes villes en fournissaient dés
lors beaucoup, de ces soldats de décadence, et il est ä craindre
qve l'écolesans Dieu n’en aitfait éclore depuis jusque dans
nos campagnes.
« En avant, songez á la patrie; vous pouvez encore ga-
gner la bataille! Avez-vous peur? » leur criait Sonis. Puis,
les voyant reculer : « Misérables, vous nous perdez! Je de-
vrais brúler la cervelle au premier que j ’ai r’ovant moi 0)! Je
flétrirai le numéro de votre régiment! » Les spahis de son
escorte frappaient les fuyards á coups de plat de sabré; ils pa-
raient les coups, mais sans avancer d’un pas.
C’est aloro, raconte Sonis, tant dans sa deposition parlementaire
que dans ses notes ou ses lettres, c’est alors que je leur dis : « Eh
bien, luches que vous étes, je vais vous faire voir ce que valent de
vrai8 Fran?ais et des chrétiens! »
Je partis au galop du cóté des zouaves, mon bataillon sacré, et
criai k Charette : « Mon ami, amenez-moi un de vos bataillonsl » II
en avait deux. Puis levant mon épée : « Braves soldats de l’Église et
de la France, il y a lá des lilchos qui vont perdre l’armée. A vous de
les ramener au feu; peut-étre auront-ils honte de vous laisser parii.
s e u ls l»

(I) C’cst assurém ent ce qu'eút fait un Garcia Moreno; el qui eüt osé le lui
rcprochcrí
— 337 —
Un cri cThonneur s’échappa de ces nobles poitrines. Ces braves en-
íants se précipitérent vers moi. Tous voulaient étre choisis. J'en pris
troÍ8 cents, le reste devant demeurer k la garde de rartillerie. Les
francs-tireuT8 de Tours et de Blidah et les mobiles des Cótes-du-Nord
se levérent également k mon premier appel; en tout huit cents
hommes.
II était quatre heures et demie. La nuit tombait. «Voici le moment
de montrer la banniére du Sacré Goeur, » dis-je k Charette. Elle se
déploya, on la vit de partout, c’était électrisant. J’avais toujours
Tespoir que la 3« division arriverait á temps. Je ne doutai pas non
plus que Taspect de cette poignée de braves ne ramen&t au feu les
cinq ou six mille récalcitrants. Nous passftmes devant eux : a Sol-
dats, leur criai-je, voilá le drapeau de l’honneur, suivez-le, en avant
pour Dieu et pour la patrie! » Mais ríen, rien ; ils ne bougérent
pas. Cependant les Allemands ayant, k notre approche, abandonné
la ferme de Villours, qu’ils occupaient depuis le matin, quelques
hommes du 51°, les voyant fuir, se levérent et nous rejoignirent. Cela
me rendit confiance. Je crus que tous allaient suivre. Mais arrivés á
deux ou trois cents métres du village, nous fümes accueillis par un
feu de mousqueterie á bout portant; plusieurs des nótres tombérent;
le 51®, ramené partiellement au combat, ne soutint pas cette épreuve;
ii nous quitta pour ne plus rcuaraitre. Quant au 48e, il n’avait pas
bougé.
N’importe, nous allions toujours. J’avais k ma droite le colonel
de Charette, k ma gauche le commandant de Troussures. Celui-ci, se
jetant k mon cou, me d i t : « Mon general, que vous étes bon de nous
mener k pareille féte! » Noble coeur 1 ce devait étre sa derniére parole.

Dés qu’ils furent á bonne portée, le cri de : « Vive la


France! vive Pie IX ! » retentit ä travers la plaine, et au pas
de course, la baionnette en avant, tous se précipitent. Une
décharge terrible leur répond. M. de Verthamon, qui portait
la banniére, est frappédes premiers. II chancelle et son sang
inonde l’étofle immaculée. M. de Bouillé se précipite, reléve
roriflammeet tombe á son tour. Aprés lui son fils, ensuite
son gendre, M. de Cazenove de Pradines.
Nous n’avons pas á raconter ici la panique momentanée
des Allemands, croyant avoir affaire á une avant-garde,
leur retour offensif dés qu’ils furent certains du petit nom-
GRANDS CURÉTIENS 22
- 838 -
bre des assaillants, ni l'écrasement da 37% qui se dcfcnlait
dans le cimetiére et brúla jusqu a sa derniére cartouche, ni
la reprise du village par le général de Trescow, ni la bles-
sure du colonel de Charette. Qu’il nous suífisc de dire que,
des 300 zouaves pontificaux, 198 tombérent devant Loi^ny,
et 10 officiers sur 14. Revenons au récit du général de Sonis :
Je fus blessé moi-méme k la cuisse, cTun coup de feu tiré á bout
portant. N’ayant plus la force de teñir mon cheval* je criai á mon
officier d’ordonnance, M. le capitaine Bruyére : « Mon ami, prenoz-
moi dans vos bras; c’est finí pour aujourd’h u i! » II me deposa u
terre, aidé en cela par M. de HarscouGt, lieutenant aux zouaves pon­
tificaux. lis dessellérent mon cheval, qui était criblé de bailes, me
descendirent en me soutenant, l’un k droite, l’autre á gauche, placé-
rent ma t£te sur la selle et, bien malgró eux, se retirérent. lis se re-
fusaient d’abord k m’abandonner; mais Tennemiarrivait; ilsauraient
été faits prisonniers sans profit pour personne. M. de Bruyére, en
outre, eut ordre d’aller prévenir le plus aneien oilicier général et de
lui remettre le commandement du 17·' cvrp&. J’eus en ce moment la
consolation d’entendre róuler derrióre moi mon artillerie et de cons-
tater, autant que je le pus du regard, qu’ellc échapperait tout entiére
k Tennemi.
Je restáis done lá seul, immobile, étendu sur la terre couverte de
neige. Autour de moi gisaiont de nobles victimes dont la mort me
paraissait digne d’envie. íl y en avait un couché sur le sol et appuyé
sur le coude, k quatre ou cinq pas <Ic inoi Yivait-il encore? Etait-ce
un officier ou un simple zouave? Je l'ignorais.
L’armée prussienne ne tarda pas » passer sur nos corps, en ordre
parfait; et j’avoue que, méme en ce moment, je ne pus m’empécher
d’admirer sa discipline et sa bonne tenue. Toutefois, relever, panser
les blessés, n’était pas son premier soin, mais bien les visiter, ainsi
que les morts, pour enlever les armes qui pouvaient avoir quelque
valeur. C’est ainsi qu’un soldat, m’ayant tourné et retournó avec bru-
talité, déboucla mon ceinturon et m’enleva mon ópée et mon pistolet.
J’ai vu pire : j’ai vu un de ces soldats que sa place dans le rang avait
conduit en face du zouave dont j’ai parlé et qui était couché á quatre
pas de moi, remuer du pied cet infortuné et lui écraser la téte d’un
coup de crosse (1).

(1) M. de Sonis indiqua plus tard l’endroit précis oü il avail vu assommer


ce jeune homme. On le retrouva, on le rccoaaul. C’était le vaillant comman-
— 339 —
Je crus que le méme 9ort nrattendait ct je remis mon &me á Dieu.
Je le crus surtout lorsque, dans cette troupe marchant en ligne, je
vis arriver directement vers moi un autre soldat qui devait me pas­
ser sur le corps. Mais celui-lá, au contraire, fut le bon Samaritain.
Arrivó á moi, il s’arréta, me prit la main et, la serrant avec une indé-
finissable expression de bontó, il me dit : « Camarade (1)! » mais
il y mit tout son coeur. Se penchant sur moi, ce généreux sol­
dat inclina sa gourde et versa dans ma bouche quelques gouttes
d'eau-de-vie. J’étais á jeun depuis vingt-quatre heures. II prit ensuite
ma téte avec précaution, la replana soigneusement sur la selle de
mon cheval, et me recouvrit avec la couverture qui se trouvait prés
de moi. J'essayai de lui exprimer ma reconnaissance, mais m'aper-
cevant que mon bienfaiteur ignorait absolument notre langue, je me
contentai de lui montrer le ciel. Depuis, j’ai prié Dieu de lui payer
lui-móme ma dette....
Aprés le passage des troupes prussiennes, des médecins et des
infirmiers allemands vinrent visiter le champ de bataille. Je vis d’a-
bord briller dans le lointain les ¿normes lanternes rouges sphériques
qui leur servaient á rechercher les blessés. lis relevérent plusieurs
des leurs, mais aucune oílre de secours ne me fut faite, et je ne vou-
lus ríen demander á Tennemi. J’ai su plus tard que quelques-uns des
nótres avaient étó recueillis par les Prussiens et conduits dans une
grange du village de Loigny.
Bientót le silence se fit autour de moi, silence troublé par la voix
des mourants, appelant en vain au secours. Jamais je n’oublierai
ces cris déchirants : «Docteur! docteur! Tambulance! l’ambulancel »
H¿las I il n’y avait dans ce champ de carnage ni docteur ni ambu­
lance. La nuit vint augmenter les douleurs de notre agonie, et nou9
fümcs bientót entourés par un grand cercle de feu. Les Prussiens in-
cendiaient les hameaux des environs; et cclui de Loigny, situé á
deux cents métres de moi, paraissaitdéjá un vaste brasier. A lalueur
de Tincendie, je pouvais distinguer les silhouettes des soldats alle­
mands se chauíTant autour des maisons qui brúlaient; le bruit de
leurs conversations et de leurs rires arrivait jusqu’á moi.
Vers neuf heures, j'entendis sur ma droite, en avant de Terminiers,
un cri prolongó, 8emblable á celui que Ton entend sur la mer, lors-

dant de Troussures. Voilä k quelle f¿te il rem erciail tout ä Fheure Sonis de
l*avoir conduit. Ah! s*il n’y avait pas une autre vie, quelle duperíe parfois
que l’honneur et la vertu, et comme le 51* élail tnieux inspiré que les zouaves
ponlificaux!
(1) Ce mot est & peu prés le méme en alleniand qu’en franca is.
- 340 -
qu’on veut héler un butiment. J’eus tout dc suite la ponsée que
quelqu’un de charitable venait k notre secours. Je ne m’ctais pas
trompé; je rassemblai toutes mes forces et je criai : a Au secours I »
mais la voix s’éloignait. J'essayai alors de me trainer sur la terre
dans la direction de cette voix que j’avais bien entendue. Ce fut en
vain : j’étais incapable de tout mouvement. J’abandonnai tout espoir
de salut et je me résignai a mon sort. Lorsque MM. Bruyére et
de üarscouét m'avaient quitté, ils avaient emporté les derniers
adieux que j’adressais á ma famille. La pensée des douleurs que ma
mort allait leur causer vint navrer mon dime de tristesse; mais je
fus tiré de mon abattement par la contemplation de l’image de Notre-
Dame de Lourdes; elle ne me quitta plus.
Avant la guerre, j’avais fait un pclcrinage k la grotte miraculeuse,
et j’en avais rapporté les plus vives et les plus salutaires impressions.
Depuis ce moment, je ne voyais la sainte Vierge que sous l’aspect de
la statue de Lourdes. Je puis dire que cette douce image me fut cons-
tamment présente pendant toute la nuit que j’ai passée sur ce sol
sanglant oi\ j’ai attendu la mort durant de longues heures. Grftce k
Notre-Dame, ces heures, pour étre longucs, n’ont pas été sans conso­
lation : mes souürances alors ont été si peu senties que je n’en ai
point conservé le souvenir.
Je perdáis cependant beaucoup de sang. Ma jambe était brisée en
vingt-cinq morceaux, comme on Ta vu depuis.
Yers onze heures du soir, la neige commentja á tomber á gros flo-
oons. Peu k peu, les cris cessérent; les moribonds rendaientl’&me, le
froid engourdissait tout; il se üt un silence de mort. La neige cou-
vrait tout de son immense linceul. Au sein de ce calme profond, je
vis deux formes humaines se trainer vers moi. C’étaient deux jeunes
zouaves pontificaux, tous deux enfants du peuple, car Fun était at-
taché au service du curé de Saint-Brieuc, et l’autre était un ouvrier
cordonnier parisién. Le premier s’appelait Auger, le second Dela-
porte. Ces deux jeunes blesses, qu’une foi commune avait placés au
milieu de la meilleure noblesse de France, étaient de fervents chré-
tiens, et ils venaient me demander de leur parler de Dieu. Je les en-
tretins de la mort avec cette liberté que donne la foi dans rimmorta-
lité. Nous étions sur le seuil de ces espórances éternellcs qui forment
comme le prix de ce grand combat qu’on appelle la v ie ; et sur ce
seuil TÉglise a placé Marie, afin d’inspirer conílance »\ ceux qui doi-
vent le franchir. La Vierge immaculée fut done Tobjet de mon entre-
tien avec ces deux jeunes gens. Au bout d’un certain temps, ils s’a-
penjurent que leurs blessures leur permettaient de marcher. L’un
avait re<;u une baile qui lui avait enlevé toute la peau du front; il
- 341 —
était inondé de sang. L’autre n’avait qu’une blessure sans gravité,
lis me firent done leurs adieux et, avec effort, en s’aidant Tun Tau-
tre, ils tentérent de se rendre au village voisin; mais avant d’y arri-
ver, ils furont faits prisonniers.
Un autre jeune zouave, qui m'avait vu, se traína sur la neige et vint
se placer prés de moi, en appuyant sa téte sur mon épaule gauche. II
y mourut peu aprés. C’était Fernand de Ferron.
La neige tombait toujours; mon sang coulait, mais sans souffran-
c e s; encore une fois, je ne perdis pas connaissance un seul instant.
Je me représentais toujours Notre-Dame de Lourdes, et je ne cessais
de sentir une paix, une consolation intérieure ineffable. Je ne recom-
men$ai á souffrir que lorsque les hommes s’occupérent de moi.
Vers cinq heures du matin, deux Prussiens portantde grands man-
teaux s’approchérent et me regardérent. Me voyant les yeux ou verts,
ils ne me touchérent pas, mais ils dépouillérent le zouave qui était
venu mourir á mes cótés, lui enlevant non seulement ses armes, son
caban et sa ceinture, mais tout Targent qu’il avait dans ses poches.
A sept heures environ, j’entendis encore d’autres voix qui me pa-
rurent des voix fran^aises. J’appelai de nouveau au secours; mais
elles s’éloignérent, elles aussi, et je m’abandonnai u la volonté de
Dieu. II était dix heures du matin, lorsque d’autres voix retentirent,
mais celles-lá trés distinctement et tout prés. J’agitai mon bras droit,
le seul qui íút libre; je criai de toutes mes forces, á plusieurs repri­
ses. Enfin, l’abbé Bastard, aumonier des mobiles de la Mayenne,
aper<;ut mon geste et vint de mon cóté.

Le blessé fut transporté au presbytére de Loigny. On le


déshabilla, on coupa dans toute sa longueur la botte de sa
jambe gauche et l’on s’aper?ut qu’en outre il avail le pied
droit exsangue et gelé. Le chirugien-major, docteur Beau-
metz, déclara que la circulation se rétablirait probableinent
toute seule dans ce pied, mais que la jambe cassée était
comme broyée. « Jecrois, dit-il, qu’il fautamputer la cuisse.
— Docteur, je vous appartiens, répondit le general; je'vous
demande seulement de m’en laisser un peu, assez pour pou-
voir monter ä cheval et servir encore la France. » L’amputa-
tion fut faite dans la soirée du 4 décembre. Sonis fut en-
dormi. II raconleainsi ses impressions á son rév eil:
Pendant qu’on tailla, qu’on scia, qu’on coupa, jo ne senHs rieu.
— m —

mais aprés! je soulTris pendant quarante-cinq jours jusqu’a en deve­


nir fou. Je ne pus dormir une minute pendant tout ce temps-lft. Le seul
tic-tac de Thorloge était devenu pour moi un vrai supplice, tant ma téte
était faible! Je dois encore bénir Dieu,qui sait tirer notrebien méme
denosm aux, car la saignée proiluite par Tamputation me guéri
d’une fluxion de poitrine que j’avais prise sous la neige, et dont le
médecin croyait que je ne me remettrais pas.
11 revint me voir le lendemain. Je l’avertis que je ne sentáis plus
mon pied droit. II le regarda, puis il donna un coup de bistouri, sans
chloroforme, cette fois. La gangréne se mettait dans ce membre gelé.
II racla tout ce qu’il fallait enlever; nouvelle et atroce soullrance. Je
guéris, mais j’en soufTre encore.
Nous étions prés de deux mille étendus tant dans l’église que dans
le presbytére. Charette, griévement blessé au bras, vint nous rejoin-
dre. Nous n’avions d’abord pour nourriture que l’eau du p u its; les
Prussiens n’avaient rien laissé. Une soeur de Charité apparut; elle
cherchait son neveu, M. du Bourg. Je le lui montrai. Elle me donna
un flacón de sirop de groseille, et pour la premiere fois depuis trois
jours j’eus autre chose que de l'eau claire. Enfin des provisions vin-
rent de Chartres ; c’était une dame qui les envoyait sur les instances
du curó. Je ne saurais dire trop de bien de ce vrai prétre, M. Tabbó
Theuré, qui sauvait les ftmes et les Corps. Nous avons vécu griice k
l’aumóne privée qu’il nous procura; oui, gr&ce k elle seule.

Ce fut par Tabbé Fagois, aumónier rnilitaire, que Sonis


re<jut des nouvelles de ses compagnons darmes. Orléans
était reperdu, l’armée coupée en deux; le général en chef,
d’Aurellede Paladines, destitué en punition des fautes slra-
tégiques desGambetta et des Freycinet; le 17° corps, réuni
avec le 16° et le 20° sous le commandement de Chanzy, for-
mait la deuxiéme armée de la Loire et continuait á se battre
du cóté de Vendóme et du Mans.
Mais les angoisses patriotiques du blessé regurent, le
23 décembre, une dérivation et le plus grand soulagement
humain qui pút lui étre donné : Mmo de Sonis, aprés de lon­
gues recherches de ville en ville et d’ambulance en ambu­
lance, arriva á Loigny. Ses inquiétudes étaient si grandes et
ses renseignements si peu précis qu’elle s’arréta á la porte
du presbytére, n osant entrer ni dcmander si le general vi-
— 343 —
vait encore. II vivait, mais dans quel état! Elle se jeta dans
sesbras amaigris. « Pauvre enfant, qu’étes-vous venue faire
ici ? demanda-t-il. — Vous consoler, souffrir avec vous; j'au-
rais traversé le feu pour vous rejoindre, s’il l’eút fallu. »
Elle le soigna durant trois mois et l’accompagna chez le mar­
quis de Gouvion-Saint-Cyr, qui mit son chateau de Rever-
saux á la disposition du glorieux amputé, pour sa convales­
cence.
Rentré á Castres, dans la famille de sa femme, Sonis se
laissa présenter á la députation, aux élections complémen-
taires de mars 1871. Mais déja la girouette populaire avait
tourné; les masses électorales qui, par lassitude et par peur,
avaient évincéen février presque tous les républicains exploi­
t e r s de la guerre á outrance, leur revenaient déjá par niai-
serie, afín d'empécher le rétablissement de la dime et de la
corvée. La crédulité publique ne connait pas de bornes, sur-
tout quand elle s’allie á la jalousie, qui fait le fond de l'esprit
démocratique. N’avait-on pas persuadé á des multitudes de
paysans de France, Iors de nos premiers désastres, que
« les curés envoyaient de l’argent aux Prussiens ? » Sonis
ne pouvait done guére espérer étre élu. II le fut d’autant
moins qu’il refusa de faire aucune démarche et que, dans
une lettre qui fut publiée et lui servit de profession de foi, il
3’obstina á se dire non seulement catholique, mais monar-
chiste, malgré les supplications de ses amis. II obtint néan-
moins 22,324 suffrages. On se souvient du mot de son colo­
nel au plebiscite de 1851 : « Vous n’étes pas de votre temps! »
Voici une anecdote racontée par M. de la Faye, qui prouve
combien peu il avait changé :

Commc on parlait autour de lui de Todieux traité que TAlleraagne


venait de nous imposer, Sonis, qui semblait absorbó dans une dou-
lourouse réverie, se souleva d’un brusque mouvement et s’écria :
« Tout le monde trouve bien qu’on ait renoncé á l’Alsace et á la
Lorraine ti perpétuité. Je n’aurais pas pu mettre ma signature au bas
— 344 —
de ce trajti'. L’Alsace ct la Lorraine! et designant I’abbfi F agois: De-
ruandez a M. l’aumdnier ce que sont les soldats qui nous vicnnent
de lit I II le sait bien, lui, qui a servi dans la cavalcric.... »
Et comme on objectait au g6n6ral qu’il fallait bien s'y r&oudre,
sans cependant perdre l’espoir de r e c o n q u e r i r un jour ces provinces.
« Alors on signe un mensonge? dit-il avec indignation.
— Un mensonge, non, non, reprit le prCtrc, qui se trouvait lit, car
on ne trompe personne. Les Allemands savent bien que nous codons
k la force, et que d£s que nous le pourrons, nous leur disputerons
ces malheureuses provinces.
— Eh bienl r6pondit le general d’un ton sec qui n’itait pas dans
ses habitudes, je ne suis pas comme tout lc monde, et je n’admcttrai
jamais un mensonge, aussi 16ger soit-il. Je suis asscz singulier pour
ne pas savoir iaire dire & mes serviteurs que jc n’y suis pas quand
j’y su is .»

II ripondit de m6me, au grand p61erinage national du


20 juin 1873, i Paray-le-Monial, i un ami qui l’engageait &
se faire faire une jambe articul6e, au lieu de sa jambe de
bois : « Non, pas de mensonge; avec toutes ces superchcries
on a l’air d'avoir deux jambes et 1’on n’en a qu’une! »
Nomme commandant de la 16* division militaire &Rennes,
il apparut dans la paix ce qu’on l’avait vu dans la guerre,
partout a la hauteur de sa situation. Malgr6 son ¿tat de souf-
frances presque incessanles, il ne voulut rien reldcher de la
rigiditedesa vie, ni militaire ni chr^tienne. Gliaque ann6e,
pour l'anniversaire de sa terrible nuit de dicembre 1870, il
arrivait k l’iglise le soir etdemeurait seul en meditation pres
du tabernacle. Le matin, apr6s avoir entendu une messe
d’action de gr&ces et communis, il retournait se remellre
au travail, a I’hotel de la division.
II n ’etait rien, disait-il, qu’unpauvre invalide, mais il avait
une mission : empficher de se tarir dans l’armie la grande
source de l’esprit de sacrifice et de d6vouement. H6las! la
mission ¿tait au-dessus de ses forces. De plus en plus le ni­
veau moral s’abaissait dans le pays et en m6me temps la
politique envahissait l’armde. « On multiplie, ¿crivait-il, les
— 845
ótudes ct les experiences sur les boutons de guclrcs, sur les
epaulettes, sur les tambours, afín de ne pas voir la grande
réfoi iiic qui serait de nous rendre la foi, et par elle Tabnéga-
lion, ta discipline par laquelle TAllemagne nous a vaincus. »
Du reslc, il était á cheval aussi souvent et aussi longtemps
que !es plus jeunes généraux, et, dans ses inspections, il se
montrait plus rigoureux peut-étre pour les oíficiers qui parta-
geaient ses principes que pour les autres. II n admettait pas
qu’on füt chrétien et qu’on negligent un seul de ses devoirs.
Ayant été mis sous les ordres du général Forgeot, avec
résidence á Saint-Servan, ensuite á Limoges sous ceux du
général de Gallifet, il ne montra aucun dépit de cette es-
péce de déchéance, dont le but secret étaitde Tamener á de-
mander sa retraite. Mais lorsque, en 1880, on imposa á Tai-
mée cette honte supréme de se faire Texécutrice des hautes
ceuvres de la franc-maconnerie contre les religieux, la me­
sure fut comble. II a raconté lui-méme comment il se con-
duisit dans cette circonslance critique :
Do trós bonne heure avant la reunion des généraux du ü« corps,
j’étais au quartier général et fis dire au général de Gallifet que
j’avais Tentretenir. II me re$ut aussitót. En termes trés précis je lui
ñs savoir que je ne pouvais prendre aucune participation á l'cxécu-
tion des décrets et je le priai de télégraphier au ministre pour qu’il
voulút bien me relever de mon commandement.
Le général, que j’avais connu en Afrique et dont la courtoisie pour
moi fut toujours parfaite, me dit qu'il avait prévu mon refus et
donné lui-méme, personncllement et directement, les ordres néces-
8aircs íi Poitiers et u Chftteauroux; que les décrets s’exécutaient, dans
ces deux villes, au moment oil nous parlions, sans que j’y eusse par­
ticipé, les ordres ayant passé par-dessus moi; qu’aa surplus il me
suppliait de ne rien faire avant la conférence des généraux qui al-
laient se réunir. Comme cette réunion avait pour objet le classement
des ofliciers, j’accédai a ce désir, afin de défendre une demiére fois
les droits des miens Tavancement.
La áéance fut interrompue par un court déjeuner, oíTert par M. de
Gallifet, et se termina i\ quatre heures. Au moment de nous séparer,
le chef du 9« corps me d i t : « Général, vousétesThonneur deTarmée ;
- 340 -
(1iViíV*mont jo ne puis donner suite 11 votre demande. » Je partís pour
Chfi eauroux.
La j’appris quels faits abominables s’étaient passés pendant mon
absence. Les ouvriers civils ayant refusé de s’associer á une besogne
t\ la fois illégale et sacrilége, le préfet avait requis des ouvriers mili-
taires. Le général de Gallifet les avait refusés, mais le ministre Farre
le9 avait accordés. Un commandant de gendarmerie qui, auparavant,
faisait le bon apotre, avait dirigó Todieuse expédition. Le commis-
sairc de police, ancien marin et chevalier de la Légion d'honneur,
plutót que d'y coopórer. avait donnó sa démission.C’étaient done des
ouvriers militaires qui avaient enfoncé les portes des Peres Rédemp-
toristes. Combien je remerciai Dieu, en apprenant ces abominations,
de m’avoir inspiré le partí de me retirer!
Le génóral de Gallifet voulut bien insister par lettre, pour m’expli-
quer á nouveau que tout cela s’était passó sans moi. Je lui télégra-
phiai pour lui renouveler ma résolution, ajoutant que j’étais prét a
tout, méme á passer en conseil de guerre. Je fus mis en disponibilité
le 7 novembre.

Dans sa réponse á une lettre de felicitations de Mgr Mar-


chal, archevéque de Bourges, Sonis d isait: « Je n’ai pas
voulu laisser un nom déshonoré á mes enfants, mais je ne
veux pas davantage faire parade de ma retraite ni rejouir
les corps de garde prussiens. » Et il dótourna plusieurs offl-
ciers de grade inférieur de démissionner á son exemple.
Cependant, la mise en disponibilité avait réduit le géné-
ral presque á la misére. La Providence vint á son secours par
les mains d'un de ses intimes amis, dom Sarlat, ancien ca-
pitaine de frégate, devenu bénédictin. Dom Sarlat lui écri-
vit qu’en ayant désormais íini avec le siécle, il voulait jeter
á la mer ce qui lui restait encore des biens de ce monde,
et qu’il suppliait Sonis d’en recueillir une épave pour ses
enlants. Sonis pouvait refuser pour lui, non pour eux; sa
fierté céda : « Mon ambition n’est pas haute, écrivit-il á dom
Sarlat, je souhaiterais qu’aprés ma morf, ma femme et mes
quatre filies (car je ne parle pas des six gar?ons, qui trou-
veront toujours á gagner leur vie), eussent á peu prés du
pain, car vous savez queje ne posséde pas un centime. »
- 347 —
Cependant, gráce aux courageuses et persévérantes ins­
tances du général de Gallifet, Sonis fut nominé, le
2 mai 1881, inspccteur général de quatre brigades de cava-
lerie. II ne pouvait refuser; il remonta á cheval, mais sa
blessure s’était rouverte plusieurs fois, par suite d’accidents,
et cette reprise de service lui devint funeste. C’est encore k
son ami dom Sarlal qu’il é c rit: « Le 6 septembre, j'ai failli
me tuer. Un cheval, dont je croyais pourtant étre bien súr,
m’a fait ce jour-lü detels sauts que j ’ai été jeté ¿t terre. On
m’a rapporté chez moi la jambe brisée — heureusement,
c’était ma jambe de bois; je n’en suis pas moins remonté ü
cheval le surlendemain, et j ’ai assisté á toutes Ies manoeu­
vres suivantes.... Le ministre Farre, present aux deux der-
niéres journées, a été pour moi et pour mon frére Théobald
(également général), d’une amabilité grande. Cela nous a fort
étonnés, car nous n’avons ríen fait pour mériter semblable
faveur. »
Bientót il devint absolument infirme; toute l’année 1S86
fut une longue soulTrance pour lui. II mourut á París le
loaoút 1887; il avait exprimé sa volontéqu’on ne lui rendit
pas les honneurs mililaires, des lors qu’on les refusait au
tres saint Sacrement. Ses obséques eurent done le caractére
de sa vie, dignes; recueillies, profondément pieuses.
Mais le 22 septembre 1887, féte de saint Maurice et de ses
compagnons, la belle église de Loigny, que Sonis, malgré sa
pauvrelé, avait contribuó de ses deniers á rebátir, se trouva
trop étroite pour contcnir la foule qui se pressait sous ses
voúles. Le héros chrélien étaitramenéentriompheauprés de
ses fréres d’armes tombés avant lui. Mgr Freppel, évéque
d’Angers, y pronon^a une oraison fúnebre qui fut un des
plus éloquents discours de ce grand orateur. Voici ses der-
niéres paroles; elles seront aussi les nólres:
« Je ne sais si, á la priére de la foi, Dieu daignera faire
brillcr le miracle dans ces lieux ü jamais bénis; je ne saissi
— 3'i8 —
l Eglise, toujours disi reuse de glorifier l’eiite de sesfils, ne
voudra pas quelque jour faire resplendir d’un plus vif 6clat
une vie oil les vertus chr6tiennes se sont ¿levees jusqu’ii
l’heroisme; mais ce que I’admiration publique me permet
des maintenantd’affirmer sans crainte, c’est que la mimoire
du g6n6ral de Sonis traversera les generations entouree du
respect et de la veneration de tous, car il a ete grand devant
Dieu et devant les hommes. »
LOUIS WINDTIIORST
LOUIS W1NDTHORST

C’est avec joie et fierté que nous pouvons, comme mem-


bres de l’Église universelle, repasser l’histoire générale de
ces vingt derniéres années, bien qu’il nous soit impossible,
comme Frangais, de la revoir aulrement qu’en baissant la
téte. Les catholiques de Suisse, d’Allemagne, de Belgique,
ont accepté virilemcnt la lutte et ilsont vaincu. En Suisse et
en Allemagne, cependant, on ne leur imposait pas autre
cliose que ce qu’ils subissent pratiquement en France: faire
du pouvoir pastoral, et mémc de renseignementévangélique,
une délégation des pouvoirs civils. En Belgique, ils ont en-
gagé la bataillo á propos d’une loi de la'icisation scolaire
beaucoup moins radicale que celle qui, en ce moment,
acliéve de déchristianiser nos campagnes, puisque cette loi
beige ne rendait l’école primaire ni obligatoire ni gratuite
(excepté pour les pauvres), et que son article 4 mettait * á la
disposition des ministres des cuites un local dans l'école pour
y donner soit avant, soit aprés l’heure des classes, l'ensei-
gnemenl religieux. » Quant ä nous, nos chefs ne nous ont pas
jugés capables de 1’efTort nécessaire; nous avons surnommé
la loi scolaire fran^aise < loi scélérate, > aprés quoi nous
l’avons acceptée, avec toutes les autres usurpations de l’État.
Toutefois, comme notre soumission n ’a serví qu’á donner
á l’usurpateur une audace croissante, et que les désastres
realises dans les ämes frappent maintenant tous les yeux, il
nous est bien permis d’esperer de la misericorde divine et
de la sagesse des papes quo l’heure de l’heroisme et du salut
viendra ä son tour; et nousn’offensons personne quand, dans
cette esp6rance, nous cherchons ä nous inspirer des lemons
et des exemples venus du dehors, et en particulier de
ceux de Louis Windthorst.
Louis Windthorst naquit le 17 janvier 1812, ä Kaldenof,
pr6s de Meppen, district catholique noy6 dans le Ilanovre
Protestant. Son pere, quoique docteur en droit canon et on
droit civil, vivait en paysan et administrait la propriete de
Kaldenof, appartenant ä la famille de Droste-Wischering.
Sa m6re s’appelait Claire-Antoinctte Niervedde.
Le jeune Louis ne laissa point pressentir ce qu’il dcvait
<jtre un jour. Jusqu’ä douze ans, il pröföra l’öcole buisson-
niere ä 1’ecole assise et se distingua uniquement comme tra-
queur ä la chasse; tellemcnt que son pöre voulut le mettre
en apprentissage chez un cordonnier. II fallut toute l’in-
fluence de la mere, appuyee des larmes et des chaudes pro­
messes de l’enfant, pour que ce projct füt abandonne. Mais
ä partir de lä l’entetement qu’on reprochait ä l’6colier se
tourna du bon cdte. Louis se rappela qu’il etait du pays des
« tetes dures, » oü l’histoire et la legende ont place les
exploits de Witikind. Mieux encore, il comprit l’amour de
Dieu et la loi dudevoir; aussi, au college catholique de Gliarle-
mogne (Gymnasium Carolinum), ä Osnabrück, devint-il un
excellent eieve. A la fin de so rhetorique, il passa un examen
remarquable, saul en franca is, oil sa note fut seulement assez
bien. II est vrai qu’il renfor^a ce cöte faible et que, plus
tard, il lisait ou se faisaitlire tous les matins quelques pages
d’un de nos orateurs.
Sorti du college d’Osnabriick ä dix-huit ans, il hesita
entre le sacerdoce et le barreau. II finit par se rendre ä 1’U-
niversite de Goettingue, ensuite ä celle de Heidelberg, fit de
— 353 —
solides <5ludes juridiques et, lorsqu’il fut muni de ses dipl«'-
mes, se fixa ä Osnabrück.
II passait d&s lors pour l’avocat le plus laid mais le plus
spirituel de tout le Hanovre. Cette reputation lui faisait trou-
ver des clients, mais rien d’ötonnant qu’elle le servit moins
bien lorsqu’il se mit ä chercher une femme. Lui-m6me ra-
contait volontiers, dans ses moments de joyeuse expansion,
ses premiers möcomptes et la persövirance möritoire dont
il cut besoin pour aboutir dans cette ¿pineuse affaire. Un
de ses condisciples du Carolinum, Engeln, avait une sceur
dont les charmes s6duisirent Windthorst, bien qu’il eüt sept
ans de moins qu’elle. Le fr6re encouragea ses voeux, le pere
ne dit ni oui ni non, mais la jeune Alle, consultee, opposa
un refus des plus catögoriqucs, en apparence du moins. La
neltetö mßme de ce refus piqua le jeune Louis, qui n’etait
pas homme ä se laisser rebuter par une difficult^. II ¿tudia
les goüts de sa belle röcalcitrante, decouvrit que, tr6s bonne
musicienne, eile aimait beaucoup la guitare, et se mit avec
rageä l’6lude de cet instrument, qu’il connut bientöt suffi-
samment. Alors, un beau soir d’automne, se dissimulant der-
rtere quelques saules qui bordaient un ruisseau, tout pres
de la fenölre de M,u> Engeln, il se livra, les yeux au ciel et
la bouche entr’ouverte par de larges soupirs, ä l’exhibition
de ses talents nouveaux. Mu# Engeln parut ä la fenötre et
rnörne s’y pencha, intriguie. L’ömotion que produisit celte
vision charmante sur le jeune troubadour le fit instinctive-
ment reculer : il tomba dans le ruisseau. Au mßme instant
un cri d’angoisse retentit ä la fenetre; la jeune fille, qui n ’e­
tait cruelle et f6roce que dans le sens donnö habituellement
ä ces ¿pilhetes par les faiseurs de sonnets, se pr6cipite au
secours du musicien transi, lui donne la main pour sortir du
bain involontaire et ne peut s’empöcher de rire avec lui en
l’enlendant plaisanter si gaiement de sa mösaventure; puis,
comme celte mö'saventure avait ¿tö encourue pour eile, atten-
GRANDS CIIRCTIENS. 23
— 354 —
drie et vaincue, elle finit par mettre cettc main si désirée
dans celle de l’avocat guitariste, aprés qu’il se fut dúment
séché et réchauffé. Cette union, du reste, fut aussi heureuse
qu’une union puisse l’étre ici-bas; elle dura cinquante-trois
ans sans un seul gros nuage. Windthorst, d’ailleurs, ne le
cachait pas : au quatre-vingtiéme anniversaire de sa nais-
sance, il répondit á un toast en ces termes : « M. le baron de
Heeremann a pensé á la compagne de ma vie. Je lui en suis
particuliérement reconnaissant, car si j ’ai pu me donner tout
entier aux affaires publiques, <j’a été gráce á la paix et á la
sécurité de mes affaires privées, c’est-á-dire gráce á raífec-
tion,audévouement, á la sérénité inébranlable de ma femme.»
Au congrés de Fribourg, en 18S9, Windthorst commen?a un
de ses discours par ces m ots: « Je suis marié, il me semble,
depuis six semaines,» et les applaudissements frénéliques de
l’assistance, des dames en particulier, couvrirent la voix du
jeune vieillard.
Dieu béftit le ménage Windthorst par la naissancede quatre
enfants. Une filie seule vécu