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l'idéologie arabe contemporaine

D AN S « LES TE X TE S A L'APPU I »

SÉRIE PHILOSOPHIQUE

Jean Jaurès, Les origines du socialisme allemand.


Paul Nizan, Les chiens de garde (S0 édition).
Paul Nizan, Les matérialistes de tantiquité.
A .L . M orton, V utopie anglaise.
G eorg Lukacs, Thomas Mann.

SÉRIE d ' h is t o ir e CLASSIQUE

Jean-Pierre V em ant, M ythe et pensée chez les Grecs


(2s édition).
Laurette Séjourné, La pensée des anciens Mexicains.
Yves Lacoste, Ihn Khaldoun.
Jean-Paul Brisson, Virgile, son tem ps et le nôtre.
M arcel D etienne, L es maîtres de vérité dans la G rèce
archaïque.

S é r ie d ’ h is t o ir e c o n t e m p o r a in e

Thomas Opperm ann, L e problèm e algérien.


D aniel Guérin, Sur le fascisme I : La peste brune.
D aniel Guérin, Sur le fascisme II : Fascisme et grand capital.

SÉRIE SOCIOLOGIQUE

Jom o Kenyatta, Au pied du M ont Kenya.


Vittorio Lantem ari, Les mouvements religieux des peuples
opprimés.
C . W right M ills, Les cols blancs.
C. W right M ills, Vimagination sociologique.

SÉRIE ÉCONOMIQUE

Réform e agraire au Maghreb (épuisé).


Industrialisation au Maghreb (épuisé).
M aurice D obb , Croissance économ ique et sous-dévéloppe-
ment.
Ernest M andel, La formation de la pensée économ ique
de Karl Marx.

SÉRIE PÉDAGOGIQUE

A ïda Vasquez et Fernand Oury, Vers une pédagogie insti­


tutionnelle.
A bdou M oum ouni, Véducation en Afrique (2e édition).
abdallah laroui

1idéologie arabe
contemporaine
essai critique

p réfa ce de m axim e rodim on

F R A N Ç O IS M A SPER O
1, place paul-painleré, Y*
PARIS
1967
© 1967, Librairie François Maspero. Tous droits de reproduction, de
traduction, d’adaptation, strictement réservés pour tous les pays.
Préface

Voici un livre remarquable par sa lucidité et son honnêteté.


On détonnera un jour qu'Ü riait pas été écrit plus tôt, tant la
situation actuelle sem ble Xappeler. Mais, comme disait je ne sais
plus quel grand stratège ou quel grand joueur déchecs, quand
une bataiUe est gagnée, il faut encore la gagner. L'étonnant
maintenant, c est plutôt qu'il ait été écrit, tant il fallait de qua­
lités conjointes pour être digne du rôle offert par révolution
historique des idées. Abdallah Laroui s'en montre digne. Con­
naissant aussi bien Thistoire idéologique du monde arabe que
celle de ÎEurope, au courant des méthodes danalyses élaborées
par le monde moderne, sachant les apprécier sans le dénigre­
m ent incompréhensif de ceux qui veulent s'épargner la peine
d e les étudier et sans la soumission servile de ceux qui ne savent
pas les dominer, ouvert et disponible à tout ce qui m érite Xatten­
tion dun homme intelligent et libre, il a soumis les problèm es
les plus importants de Tunivers auquel Û appartient à Xanalyse
la plus raisonnable qui soit. Analyse animée par une passion,
mais qui sait que la passion doit être mise entre parenthèses
pour que Xanalyse soit valable. Que lui reprochent sa froideur
apparente ceux qui ne savent pas qu'une froideur voulue est le
degré extrêm e dune passion acharnée à atteindre son but l Pour
moi qui le connais et qui souffre si souvent de lire tant de pré­
sentations de ces problèm es, faussées par Xignorance, la mau-
foi, Xincompétence ou la présomption, je n'ai qu'une crainte.
C'est de ne pas être digne de la mission dangereuse dont son
amitié et celle de François Maspero m'ont chargé : celle de
présenter ce livre exceptionnel.

VII
Il ne serait pas humain que cette crainte ne s*accompagne
dune certaine fierté. Mais cette fierté, eüe doit être partagée
par tout cet « Occident critique > auquel Laroui fait appel pour
transcender les dilemmes de la conscience arabe actuelle. E t
aussi, bien sûr, par ce monde arabe lui-même dont il ém ane,
malgré tout ce qu'Û doit à TOccident, ce monde dont ü sait,
mieux que personne, expliquer les difficultés qu'il éprouve à se
penser lui-même correctem ent. Que des hommes tels que lui y
surgissent, qu'une pensée comme la sienne s'y exprim e, cela est
un signe. Comme le rameau que rapportait la colom be d e
I Arche, il annonce qu'un déluge com m ence à rétrograder ; d e
nouvelles terres se dégagent. Il m érite la récom pense que le
vieil Orient sém itique promettait au messager de bonnes nou­
velles. Et la prem ière serait d être lu et compris.
Pourquoi ce livre n'a-t-il pas été écrit auparavant ? Pourquoi
ne pouvait-il être écrit avant un période qui a com m encé il y a
bien peu de tem ps ? Parce qu'une situation devait être dépassée,
une situation où Iardeur de la lutte em pêchait tout recul. La
thèse du marxisme idéologique, selon laquelle seule la lutte
éclaire, est vraie et fausse à la fois. Il faut participer, de près
ou de loin, à la lutte pour com prendre les véritables enjeux d e
la situation. Mais il faut reconquérir, dune façon ou dune autre,
une certaine distance pour se dégager des illusions idéologiques
et pour exprimer, sans crainte des conséquences tactiques, une
vision de la lutte elle-m êm e qui ne se réduise pas aux schémas
simplifiés du Manuel du combattant ou de celui du gradé. Pour
ne pas prendre un exem ple trop proche, le militantisme anti­
religieux des philosophes français du XVIII* siècle les em pêchait
délaborer une théorie tant soit peu valable du phénom ène reli­
gieux, alors que les Allemands, sensibles au problèm e, partie
prenante dune certaine façon au conflit, mais moins directe­
ment engagés, se rapprochaient bien plus dune com préhension
profonde. Il faut pouvoir apprécier ce qu'il y a de positif dans
Tennemi, il faut pouvoir critiquer ce qu'il y a de négatif en
notre position, il faut pouvoir dire tout cela, non pas seulem ent
dans le secret de sa conscience sans oser pousser trop loin ses
réflexions, vite repris et dominé par les schémas du com bat, mais
à haute voix, expressém ent et librement, sans craindre le blas­
phème. Mais que se taise celui qui n'a jamais cru à la réalité
de la lutte, à son sérieux, à sa valeur. Sur le calme rivage d où
il a regardé la tem pête comme un triste accident des vents et
des flots ameutés, il n'a droit de parler que de l'éternité.

VIII
préface

La période qui 8*achève apparaUra de loin comme naive ainsi


que nous sem blent naïfs les flots de larmes de Rousseau, les
tourm ents des hommes sensibles de son âge, les poignards agités
à la tribune de la Convention en invoquant les mânes de Brutus
et de Dém osthène. Comment a-t-on pu croire (ou même faire
semblant de croire) que les problèm es se réduisaient à la lutte
de la vertu contre la corruption ? Mais de naïvetés plus récentes,
nous sommes encore loin d ètre sortis. La contemplation du
monde non occidental par f Occident restera encore longtemps
dom inée par des mythes simplistes qui ont bien des avantages
sur tant de plans différents. Il faudra bien plus qu'un livre
lucide pour les détruire.

Com m ent peut-on être arabe? ou nègre-? ou chinois? Sous


des masques de subtilité ou de profondeur, beaucoup en sont
toujours là. D'un côté, la peur, la haine, le sentiment de supé­
riorité aboutissaient au dénigrement et à Taffirmation dune
altérité radicale ou s'accumulaient les traits de caractère les
plus répréhensibles. Ou bien, dans un second stade, au contraire,
certains exaltaient cette altérité reconstruite, vouaient f indigène
à une authenticité solitaire qu'aucun point de contact ne liait à
la commune humanité, défendaient ardemment leur homunculus
contre les analyses froides, les dissections insensibles venues de
f étranger. D e foutre côté, la fierté blessée maniait les armes
dangereuses (pour soi-m êm e) dèTapologétique, débouchant sur
une affirmation dauthenticité non moins radicale que mitigeait
seulem ent f appréhension inquiète de fournir des munitions à
f adversaire. L e pluralisme radical auquel on aboutissait dun
côté com m e de foutre avait maintes séductions : un savoureux
relent de concret enfin atteint rehaussait et justifiait la millé­
naire attirance de f exotism e le plus écuîé, on dépassait la vision
fallacieuse de funiversalisme abstrait nivelant f humanité dans
une mondiale platitude. Quel plaisir pour les uns de montrer
en liberté un bel et incomparable animal, pour les autres de se
targuer dune essence sans commune mesure avec le reste des
humains !
Mais Pascal, encore une fois, a raison. « Ainsi se vont les opi­
nions succédant du pour au contre, selon qu'on a de lumière. »
A un niveau plus haut, on retrouve, transformée et dépassée, et
pour dautres raisons, « par la pensée de derrière », la représen­
tation imparfaite que des arguments, probants à leur plan,
avaient amené à critiquer et à abandonner. L'universalisme
abstrait avait tort de négliger la variété des mondes culturels

IX
particuliers, la force de leur conditionnem ent, Tattachement
quüs peuvent susciter. Mais le pluralisme qui lui succéda ria
pas moins tort de murer les groupes humains dans dirréduc­
tibles spécificités, de les isoler par dinfranchissables fossés, A
un niveau de compréhension plus avancé, on découvre que tout
groupe est spécifique, mais qu*aucun riest exceptionnel. L es
caractéristiques de chaque culture existent, éUes sont là, ferm es
et dures, actives et puissantes et nul ne les peut négliger sans
dommage. Mais elles riêchappent nullement à Fanalyse, elles
ne sont étem elles ni dans le passé ni dans t avenir, elles ne
transcendent pas les lois du monde social. EUes appartiennent,
pour parler comme les vieux philosophes aristotéliciens, au
monde de la génération et de la corruption, non au m onde
ultra-lunaire des sphères célestes. EUes ont une histoire. Elles
en auront une. Les groupes et leurs cultures ont une existence
toujours en marche, toujours en flux, faisceaux de phénom ènes
souvent empruntés et assimilés, sans cesse défaits et autrem ent
recom posés. Ils riont pas une essence une et perdurable qui
défierait le temps en son inaltérable hom ogénéité. Il existe des
lois ou des constantes de Fhistoire culturelle et leur dédain
risque d entraîner d aussi funestes conséquences qrien a eu la
croyance à un monde uniforme, sans rivages et sans frontières.
Laroui a été, on le sent, blessé par Tattitude des orientalistes
à t égard des « idéologues arabes t (p. 124) dont Û est pourtant
un Spécimen bien peu aliéné par t idéologie. L es orientalistes,
et avec eux tout le public cultivé et mondain d e lO cd d en t,
regardent Foriental égaré parmi eux com me un phénom ène
curieux. Que cherche-t-il en Europe ou chez les Européens ?
On le somme de Tavouer : « Ses paroles sont considérées com m e
des lapsus, ses mouvements des actes manqués que Torientaliste
se fait fort dinterpréter, > Mais Forientaliste se refuse pour lui-
même à un tel traitement qriil juge indécent. Il représente
Thomme normal qui considère, analyse, mesure un spécim en
pathologjique. Il refuse d être analysé à son tour, de voir jaugés
ses intentions et ses m otifs, conscients ou inconscients. C’est
lui le juge.
D e telles attitudes ont conduit certains à Textrêm e du ressen­
timent, leur ont fait adopter à leur tour une attitude incompré­
hensive de dénonciation sans nuances, revendiquer le m onopole
de la vérité et de la justice. Laroui, lui, ne revendique pas d e
privilège, fût-ce celui que donnerait Foppression. Il ne demande
que sa place au grand soleil de Fkumanité. Il rie aucune com ­
plaisance pour lui et pour les siens, ne croit pas participer à une

X
préfac*

essence sur laquelle via de prise aucun instrument danalyse


manié d e t extérieur, ne se croit pas doté par sa situation d e
lumières exceptionnelles ou exclusives. Si sa situation le privi-
légie sur certains points, elle risque aussi, sur d autres, de îaveu­
gler. Sa volonté critique — critique constructive — reste intacte.
Nul ri est plus lucide envers les failles de la conscience du colo­
nisé, devant ses opacités. Et ü ne craint pas de dire qu'il y a
des failles. L e chantage à Tefficacité et à la solidarité est sans
prise sur lui. Il ne peut se retenir non plus de critiquer les théo­
ries qui sem blent le privilégier en Tisolant, de dégager leurs fon­
dem ents idéologiques (cf. p. 67 s.). Il sait, lui aussi, qu'en der­
nière analyse, toute cause sou fre du silence des hommes libres.

P eut-être n'abuserais-je pas trop de mon râle de préfacier


en soulignant quelques points sur lesquels t analyse d Abdallah
Laroui risque de se heurter à des incompréhensions, quelques
points aussi sur lesquels elle me parait quelque peu discutable.
La notion de « marxisme objectif %(p. 139 ss., explicitée p. 10)
risque de paraître choquante à des marxistes. Je la crois justifiée
et f avais moi-même, il y a quelques années, essayé de montrer
com m ent la situation des pays du tiers monde secrétait une
« idéologie im plicite * (cf. Laroui, p. 153), à laquelle répondait
de façon remarquablement adéquate un certain systèm e mar­
xiste. V id ée est choquante pour la plupart des marxistes. Ils
considèrent en effet — même s*ils le nient — le marxisme comme
un systèm e clos et cohérent, unissant par des liens nécessaires
une conception du monde, une idéologie, un faisceau de valeurs
et d e solutions philosophiques, une éthique, une sociologie, une
politique, une théorie économ ique et peut-être quelques outres
choses encore. D ès lors, une idéologie qui rejette quelque partie
que c e soit de cette totalité ne peut être au mieux qu'un faux
marxisme, un marxisme insuffisamment compris et incomplet.
On n e peut nier que cette vision du marxisme comme systèm e
ne réponde à une certaine réalité. Il y a des liens entre ces
divers sous-systèm es, tun a tendance à se com pléter par Tautre
et c'est pourquoi une certaine logique a poussé ce systèm e à se
form er sur la base de théories et dopinions, parfois disparates,
ém ises par Marx et développées par ses successeurs. Mais il y
avait aussi des liens entre la logique, tastronom ie et la politique
aristotéliciennes. L'une est encore acceptable dans un certain
champ, tautre est rejetée absolument et la dernière peut fournir
encore certains élém ents valables à une éthique de la cité. Marx,
quant à lui, Ü a pris soin de t affirmer, n'était pas marxiste. Farm«

XI
les néo-marxismes daujourd'hui, un certain fond commun, aisé­
ment organisé en systèm e, répond aux besoins idéologiques des
nations en construction dans le tiers monde, de « lE tat natio­
nal > selon la term inologie de Laroui, à la condition que soient
rejetés certains élém ents qui, Ü est vrai, en Occident sem blent
essentiels. Mais il ne s'agit que dun néo-marxisme im plicite à
côté dautres explicites, construits par les révolutionnaires de la
société capitaliste. Il répugne à s'avouer marxiste, à reconnaître
ses parentés idéologiques, et cela pour des raisons assez claires.
Il le laisse entendre parfois à demi-mot. Les marxistes d O cci­
dent répugnent à reconnaître ce bâtard. ATest-ce pourtant pas un
hommage éclatant à ce que recélait de vérité profonde le noyau
problématique de la pensée marxienne que de le voir adopter
à partir d attitudes aussi éloignées au départ de la sienne ?
Par contre, je ne suis pas sûr que Laroui n'ait pas trop exclu­
sivem ent insisté — au moins dans Texpression — sur le condi­
tionnement des form es de conscience arabes à partir de Thistoire
sociale de lO ccident (p. 40,107,151, etc.). Il faut aussi les com ­
prendre à partir de révolution sociale du monde oriental lui-
même. Il tindique aussi d ailleurs en passant (p. 73). Mais le
développem ent de ces indications eût requis une rupture avec
le genre allusif de tessai (p. 11), eût demandé un ouvrage dun
tout autre genre dont le tem ps n'est pas encore venu.
Un peu dans le même sens, je trouve un peu trop « idéaliste »
son esquisse explicative de léch ée mu'tazilite (p. 160 s.). Mais là
encore une indication dans un autre sens (p. 161, n. 6) renvoie à
une explication plus com plète que les progrès de Thistoire sociale
du M oyen A ge ne perm ettent pas encore de fournir.
La critique des orientalistes à légard de ïhistoriographie
arabe (p. 100 ss.) m e sem ble aussi trop aisément considérée
comme essentiellem ent négative. D es notations plus équilibrées
apparaissent vite (p. 101 et surtout p. 103 ss., 109). L e travail
critique du XIX* siècle et du début du XX* a été salubre et,
notons-le bien, autant sur thistoire grecque et romaine, sur
thistoire du judaïsme et du christianisme anciens, que sur celle
des Arabes et de llslam . Qu'ü y ait eu quelque joie maligne,
non exem pte d intrusion du com plexe de supériorité occidental,
chez les savants qui ont manié larm e critique sur ce dernier
domaine, c'est possible. Chez Lammens, par exem ple, c'est écla­
tant. Je vois moins ce facteur à tœ uvre chez Goldziher ou ch ez
Schacht. Schacht n'accepte pas « une partie de la tradition pour
pouvoir en récuser une autre » (p. 100) puisqu'il va, au contraire,
au maximum dans le sens de son rejet. Une critique idéologique

XII
préface

de Tœuvre historiographique, sa mise en situation, peuvent très


bien se concilier avec un jugement historique sous la catégorie
du vrai ou du faux. Que îhistorien médiéval ait raconté la
bataille d e Badr dans le cadre de telle ou telle tendance, c'est
une chose et ïhistorien moderne doit déceler et situer cette
tendance. Mais aussi la batatUe a eu lieu ou via pas eu lieu et
s'est déroulée dune façon ou dune autre. L e même historien
moderne n'a pas non plus le droit de négliger Tévénem ent, de
ne pas apprécier sa probabilité et la probabilité de ses diverses
phases, telles qu'on nous les raconte. Savoir à quelle tendance
appartenait ïhistorien, quelle était ïim age de î événem ent deux
siècles plus tard, est très intéressant en soi. Cela peut nous aider
aussi — si c'est possible — à nous représenter ïévénem ent lui-
même. Je ne vois pas pourquoi cette autre tâche aurait moins
dintérêt. N'importe comment la perception mythique de ïhis-
toire des débuts de ïIslam a trop de conséquences néfastes
dans les idéologies daujourdkui pour qu'un appel à une vision
critique, m êm e en prenant ses armes à des sources inquiétantes,
ne soit pas dune grande salubrité.
C autres points seraient peut-être encore à soulever. Les
thèses sur les form es littéraires, par exem ple, demanderaient
plus de développem ents et de justifications pour donner prise à
une appréciation m otivée. Mais ce livre, Abdallah Laroui y in­
siste, est un essai. Un essai, nourri dune riche substance, cent
fois m ieux étayé par une rare somme de connaissances que tant
de ceux qui voient le jour par milliers ces tem ps-ci. Cent fois
plus intelligent aussi que les platitudes dont nous abreuvent
ceux qui croient s'en tenir aux faits en méprisant la réflexion.
C est le cri du cœur dun homme exaspéré par la conjuration
de Tignorance et de ïincapacité de raisonner. Il lui fallait le
pousser e t proclamer ce qu'il savait, ce que d ores et déjà il
pouvait dire. Il nous trace et il se trace un programme : appro­
fondir ses déductions, enrichir son raisonnement, élaborer ses
intuitions fû t-ce en les critiquant. Cela suffit à remplir de nom­
breuses vies détudes et de méditations. Rendons-lui grâce de
nous avoir montré le chemin.
M axime R o d in s o n .

XIII
...E t sur la lourde phrase humaine, pétrie de tant
d ’idiomes, ils sont seuls à manier la fronde de l'accent.
Sain t -John Perse , Vents.
Introduction

Plusieurs livres présentent, en totalité ou en partie, l’histoire de


la pensée arabe, depuis la Renaissance du siècle dernier ; d ’autres
décrivent en détail l'évolution politico-sociale des peuples arabes,
d ’autres encore posent des jalons pour rendre possible à l’avenir
u ne sociologie culturelle qu i montrerait les relations entre les
deux évolutions.
C et essai ne veut ni corroborer ni récuser les résultats d e ces
différentes tentatives.
Il est né d’une réflexion sur une situation particulière : celle
du M aroc d’aujourd’hui. Personne ne peut s’em pêcher d e s’éton­
ner d e l’impuissance politique et de la stérilité culturelle, qu e
l’élite m arocaine montre depuis dix ans. Pour rendre com pte de
cet état d e choses, on peut certes s’orienter vers une analyse
p olitiqu e ou sociale ; mais on peut égalem ent com m encer par
l’investigation culturelle, et c’est cette voie qu i a été suivie dans
ces pages.
S’il faut, pour penser, avoir d’abord des m ots, des images, des
notions et des syllogism es, c’est bien par l’étude de cet appareil
conceptuel qu’il faut com m encer, pour juger l’activité politique
et culturelle des M arocains d’aujourd’hui. E st-ce un détour inu­
tile ? L e résultat seul perm ettra de le dire.
C ependant, dans cette perspective, on com prendra aisément
qu’il n’a pas été possible de se cantonner dans le cadre maro­
cain. T rès vite, la réflexion s’est étendue à tout le dom aine de
l’arabophonie. Les M arocains utilisent une problém atique qui
est celle-là m êm e qu’utilisent, ou qu’ont utilisée, les penseurs
des autres pays arabes et l’on ne peut juger les uns sans en
même tem ps juger les autres.
Q uelle est cette problém atique ?

a
E lle se résume dans les quatre points suivants.
D ’abord une définition de Soi. M ais com m e toute définition
est une négation» en face du m oi se pose l’Autre, ou plus exac­
tem ent c’est par rapport à 1’Autre qu e les Arabes se définissent
C et Autre est l’O ccident.
D écrire la quête du m oi des Arabes» c’est d on c présenter en
m êm e tem ps une véritable histoire de la notion d’O ccident.
L e deuxièm e point concerne les relations des Arabes avec leur
passé. Q uel sens donner à l’histoire arabe» longue» m al éclairée»
pleine de réussites et d ’échecs, d’om bres et de lum ières ? C ette
question vient nécessairement à la suite d e la prem ière, car le
passé est m obilisé pour donner une consistance au m oi et rendre
confiance dans l’avenir.
L e troisièm e point concerne la m éthode, qu i d oit perm ettre
aux Arabes d e se connaître et d'agir. M éthode d’action, m éthode
d ’analyse ; il s’agit au fon d d ’une réflexion sur l’universalité d e
la Raison. Y a-t-il un com m un dénom inateur entre tous les
hommes d’aujourd’hui, particulièrem ent entre l’O ccident et les
Arabes ? Si oui, c’est un avenir com m un qu i se profile à l’horizon
et qui relativise toutes les questions sur soi et le passé, restées
souvent sans réponse.
L e quatrièm e point, enfin, concerne l’expression d e cette
situation transitoire, pleine d’interrogation et de doute. C om ­
m ent acquérir une form e artistique ou littéraire, capable d’expri­
m er d ’une manière adéquate, d on c valable universellem ent,
l’étape que nous vivons à l’heure actuelle.

Utilisant une im age, on pourrait dire que les Arabes sont


depuis trois quarts de siècle à la recherche d e quelque ch ose :
d ’eux-mêmes, de leur passé, d’une raison universelle, d’une
expression adéquate. Usant d ’une form ulation abstraite, disons
plutôt que la problém atique arabe se ramène aux notions d ’au­
thenticité, de continuité, d’universalité et d ’expression.
Certains lecteurs, profitant de cette abstraction, voudront
pousser plus loin la généralisation et voir dans les problèm es
traités ici, les problèm es culturels de tout le tiers m onde. Sans
nier qu’il puisse y avoir des points de ressem blance, insistons
cependant sur les différences essentielles qu i séparent les pays
possédant une culture classique exprim ée dans une langue natio­
nale et les autres ; différences qui peuvent devenir im percep­
tibles en économ ie, presque négligeables en politique, mais qu i
gardent toute leur force dans le dom aine culturel. S’il fallait
absolum ent chercher quelques points d e com paraison ou d e

4
introduction

référen ce aux pays arabes, il faudrait se tourner vers l'Iran, la


G rèce m oderne, ou la Sicile telle que l'exprim ent ses écrivains
de P irandello à Lam pedusa, pays où le passé écrase de sa splen­
deur un présent douloureux vécu com m e une déchéance. L e
livre d e Frantz Fanon qui visait à être la Bible de toute l'huma­
nité sous-développée reste malgré tout prisonnier d'une expé­
rien ce unique. Certains O ccidentaux lui donnent à tort une
valeur générale qu 'il ne saurait a v o ir; sa problém atique est
spéciale, bien q u e lle sem ble aller au fon d de toutes les situa­
tions d e dom ination ; elle ne perm et en aucune façon de com ­
prendre les problèm es culturels arabes. L e lecteur européen,
fam iliarisé surtout avec l'analyse économ ique, et qui a tendance
à m ettre sur le m êm e plan tous les pays du tiers m onde, devra
ou blier beaucoup de ses préjugés s'il veut saisir toute l'acuité
de certains problèm es qui, à prem ière vue, lui sem bleront d'une
subtilité théologique.

Puisqu’il va s’agir, tout au long de ces pages, de dépister


chez les écrivains arabes, les a priori m éthodologiques, l’auteur
ne p eu t faire moins que de présenter dès le début la m éthode
d ’analyse qu 'il va utiliser.
D eu x m éthodes courantes ont été volontairem ent écartées :
l'une q u ’on pourrait appeler em piriste-naïve, l’autre extérieure-
positive. Dans la prem ière, l’analyste plonge dans la culture qu’il
veu t étudier et sans s'occuper des dimensions historiques, décrit
en détail et avec une extrême précision ce qu'il voit et le pré­
sente com m e seul vrai. Dans la seconde, il reste à l’extérieur,
et d écrit, analyse, classe les œuvres culturelles com m e des objets
venus d e nulle part et par rapport à une échelle d e valeurs dont
il ne nous précise ni l'origine ni la portée. L a prem ière m éthode
présente des tém oignages, la seconde des analyses objectives.
C es deux m éthodes, en se plaçant en dehors de l’histoire ou
en en ayant une vision unilatérale, laissent échapper la vérité,
l'une p ar égoïsm e, l'autre par orgueil.
L a prem ière m éthode (empiriste ou phénom énologique) pré­
sume trop d e sa fidélité au réel. La plupart des publicistes
arabes s'y laissent prendre. Sous prétexte qu'ils vivent à l'inté­
rieur d e la société arabe, ils se croient appelés à dire ses joies
et ses peines, sans préparation théorique, sans discussion cri­
tique préalable. Ils affirment qu e leur tém oignage est la vérité
sans v oile. Il le serait si notre société était encore pure, auto­

5
nom e et libre, si nous pouvions encore la saisir naïvem ent M ais
notre m onde, social et mental, est pétri d'influences ; p ou r
penser, nous usons de concepts, d'im ages, d e m odèles qu i tous
sont abstraits d'une réalité autre que la nôtre. Si on n'entreprend
pas une analyse rigoureuse de notre outillage m ental, on n e
peut jamais être sûr de parler effectivem ent d e soi-m êm e e t
le tém oignage qu’on présente a lui-m êm e besoin d'être inter­
prété par d’autres. C es tém oignages sont en définitive toujours
naïfs, parce qu’ils se présentent com m e pure vérité alors qu 'ils
sont des signes qu e l’Autre seul peut déchiffrer.
L a seconde m éthode (ethnographique ou sociologiqu e) q u i
étudie avec un détachem ent affiché les œuvres culturelles, uti­
lise deux notions essentielles qu i se recoupent plus ou m oins :
celle de l'esprit objectif dans le sens qu e lui a donné H egel et
celle de superstructure, opposée à la structure économ ico-sociale.
Or, à y réfléchir, on se rend com pte qu e la notion d’esprit o b je c ­
tif ne convient réellem ent qu'aux civilisations mortes ou aux
sociétés endorm ies, où l’œ uvre culturelle est indépendante d e
l'activité qui lui a donné naissance. D ans ce cas, la culture n e
s'oppose pas à la nature, com m e on se plaît souvent à le d ire ;
elle est une réplique en acte de la nature, elle devient elle-m êm e
naturelle, objet parmi d'autres objets d 'où sont bannis l’intention
et le désir de l'hom m e. L a notion de superstructure, quant à
elle, en mélangeant religion, art, droit, philosophie et littérature,
allie en elle objets de l’activité sociale et conscience critique d e
la société et aboutit en conséquence à des résultats divergents,
selon qu'on l'applique aux sociétés closes du passé ou à celles
du présent, en continuel changem ent. E lle n’est opérante q u e
dans les sociétés calmes ou en im perceptible évolution. L e
défaut com m un à ces deux notions est qu'elle sont inaptes à
rendre com pte d'une société en effervescence.
Toute société connaît des périodes de répétitions et des
périodes de mutations. Dans un cas, la conscience est au niveau
d e la structure sociale ; des correspondances, des réflexions
directes sont alors facilem ent perceptibles et on peut aisém ent
échafauder une im age structurée de la société où tout est à sa
place dans un équilibre parfait. Dans le second cas, une grande
partie des œuvres culturelles se délestent de cet esprit intim e
qu i leur donnait form e et consistance et vont se perdre dans
un océan d'objets inertes sur lequel plane la conscience interro­
gative. Aucun lien direct n'existe plus alors entre cette con s­
cien ce et les œuvres culturelles. Si on s'obstine, par principe, à
ne tenir com pte que d e ces œuvres, on décrit une culture m orte

6
introduction

où personne ne se reconnaîtra. L a seule m éthode fécon de est


de se m ettre au niveau de cette conscience critique qu i est le
foyer, la m atrice, de toute nouvelle culture dans la société en
question.
C ette conscience critique, qu’est-elle au juste, sinon l’intru­
sion d u futur dans notre vie qu otid ien n e? Tout dans notre
société, notre passé, notre esprit, est jugé, accepté ou refusé,
par rapport à ce futur entrevu. E t n’est-ce pas dire, par là
m êm e, qu e tout ce qu i est dit chez nous subit un décalage idéo­
logiq u e, à cause de cette postulation du futur ? L ’empiriste naïf
ne ram enait pas son dire à ce point de référence et l’ethnographe
ou sociologu e, étudiant les œuvres pour elles-m êmes, ne se réfé­
rait pas pour les juger à ce futur, mais à son propre présent,
c’est-à-dire les confrontait à ses préjugés, à ses a priori. D ’où
l’insuffisance d e l’une et l’autre m éthode.
11 fallait d on c refuser la vérité naïve du tém oignage et l’exté­
riorité d e l’analyse « p o s itiv e ». Il fallait à la fois se hausser
à un certain niveau d ’abstraction théorique pour mettre en
perspective les œuvres singulières et entrer soi-m êm e dans le
raisonnem ent des auteurs étudiés, sans pour autant oublier d e
les rapporter à leur choix im plicite.
C ette m éthode com préhensive, dans la mesure m êm e où, refu­
sant d e s’en tenir au fait donné, elle veut choisir l’œ uvre signi­
ficative, en tirer l’idée essentielle im plicite, et la mettre en
perspective avec d ’autres, peut sem bler aussi subjective et plus
arbitraire que les deux autres. A son niveau d’abstraction, la
logiq u e q u e lle prétend découvrir dans les faits peut paraître
com m e un sim ple a priori.
A u sceptique qu i pense que la critique idéologique est un jeu
vain et facile, il n'y a rien à répliquer sinon que la mise en cause
des idéologies courantes dans les pays arabes peut être néces­
saire, au m oins une fois, et qu’après tout, ü peut toujours
prendre ce livre lui-m êm e com m e un tém oignage s’ajoutant à
d autres tém oignages.

Il reste à définir certaines notions qu i servent de fondem ent


à tou t le raisonnement et qu i sont souvent utilisées dans un
sens assez particulier.
— L a notion de signification de classe se réfère le plus sou­
vent au relent que garde un concept de la structure sociale qui
lui a d on n é naissance, quand il est introduit dans une structure

7
qu i lui est historiquem ent étrangère. H va sans dire q u e c e
concept n’est jamais pris tout à fait au hasard et qu e ce n’est
pas par une sim ple coïn cidence qu e son utilisation donne des
résultats concrets ; il n en reste pas moins vrai qu e ses rapports
avec la nouvelle structure dans laquelle il opère ne sont jam ais
simples ni directs. Sa signification de classe est en qu elqu e sorte
sa m arque d’origine.
— La notion de structuration d e classe, différente d e celle d e
structure, se réfère à une société qui em prunte un élém ent struc­
turel à une au tre; toute la structure d e celle-ci se profile à
l’horizon d e la société qu i em prun te; elle ne lui est ni tota­
lem ent intérieure ni totalem ent extérieure. C ette conform ation
lente et problém atique d ’une société par une autre est structu­
ration ; problém atique parce qu e sa réalisation n’est jam ais
fatale : elle peut rester inachevée ou m êm e avorter et s’effacer
devant une autre. Au m om ent d e l’analyse, culturelle surtout,
on ne peut la considérer ni com m e une structure réelle, n i
com m e un cadre factice. ,
— La notion d’idéologie est utilisée dans trois acceptions d if­
férentes : reflet décalé de la réalité à cause de l’outillage m ental
utilisé, système qu i m asque la réalité parce qu e celle-ci est
im possible ou difficile à analyser, et enfin construction théorique
prise dans une autre société, qui n’est pas totalem ent inscrite
dans le réel mais qui est en v oie d e le devenir ou plus exacte­
ment qui est utilisée com m e m odèle précisém ent pour q u e
l’action la réalise. C ’est surtout dans ce dernier sens qu e le m ot
idéologie est le plus fréquem m ent utilisé dans cet essai \
— Les notions d’Etat colonial, Etat libéral et Etat national,
sont utilisées pour éviter les notions de société colonisée, société
indépendante et société socialiste qui, trop em piriques, ne ren­
dent aucun service dans l’analyse culturelle. Une explicitation
com plète de ces notions n'a pas sa place ici ; on se suffira d ’une
définition grossière de l’Etat national et cette définition éclai­
rera, a contrario, les traits fondam entaux des deux autres Etats,
libéral et colonial.
Econom iquem ent, l’Etat national lutte contre l'exploitation
impérialiste mais il ne l’efface pas. L ’Etat libéral l’acceptait
com m e un destin et, à cause d e ce fatalisme défaitiste, se laissait
piller sans réagir et faisait cadeau à l’im périalism e de rentes et

1. Inutile de dire ce que cette clarification term inologique doit à G . Gur-


vitch ; le dernier sens ne recoupe pas tout à fait la notion d’utopie utilisée
par Karl Mannheim.

8
introduction

de surprofits extravagants. L ’Etat national lutte d e toutes ses


forces, par les nationalisations, l’étatisation du com m erce exté­
rieur, la suppression des intermédiaires, l’industrialisation, la
m écanisation d e l’agriculture, l’aménagement des prix interna­
tionaux, p ou r (aire cesser ce pillage, mais il est toujours arrêté
par le libre jeu de l’offre et de la dem ande sur le marché
m ondial. C ’est un Etat à qui l’économ ie rappelle à chaque ins­
tant sa position m ineure et ce rappel, qu’il est capable doré­
navant d e saisir, le pousse précisém ent vers la voie du progrès
continu.
D u poin t d e vue politico-social, la différenciation et l’exploi­
tation d e classe ne suffisent pas à le caractériser, ni sa position
interm édiaire entre Etat capitaliste libre et Etat socialiste pla­
nifié. Sa définition la plus large sem ble être celle-ci : c’est un
Etat en voie d ’em bourgeoisem ent, avec tous les caractères so­
ciaux et culturels qu e cela im plique, mais sous la direction
d’une fraction sociale autre que la b ou rg eoisies. C ette définition
a p ou r conséquence d e lui enlever son caractère de phénom ène
particulier aux pays sous-développés d’aujourd’hui ; ü a été déjà
vu dans le passé en Asie et m êm e en Europe.
C ependant, c’est au niveau culturel que la définition précé­
dente sem ble être la plus adéquate. L ’Etat national im pose une
culture bourgeoise, rationaliste et universalisante à une société
qui n e lui a pas donné naissance par un développem ent interne.
L’em bourgeoisem ent y est général, rapide et plus im m édiat,
com paré à celui de l’Etat libéral, lent et parcellaire. C ’est pour
m ettre en lum ière ce rôle historique actif que le term e d’Etat
a été préféré au term e de société et plus encore au term e de
dém ocratie qu i introduit une nuance politique valorisante.
L es évolutions culturelles dont il s’agit ici ne recoupent pas
forcém ent les évolutions politiques, quoique celles-ci fournissent
au lecteur le cadre nécessaire à son orientation. Il est bon de
garder en m ém oire les dates de 1882,1924 et 1952 pour l’E gypte,
les dates de 1912, 1956 pour le M aroc par exem ple, sans leur
donner dans le dom aine culturel la m êm e signification qu’en
politique. E t quand il s’agit d’un pays com m e l’Algérie, l’Etat
libéral ne com m ence pas seulem ent en 1962 mais bien plus tôt.
— Sur le plan des m éthodes d’analyse, positivism e et dia­
lectique seront souvent opposés, explicitem ent ou im plicitem ent,

2. Dans la plupart des cas, c’est une fraction de la petite bourgeoisie qui
a pu assimiler la nouvelle rationalité (dans le cadre d’un parti ou de l’ar­
mée). D ’autres possibilités sont bien sûr concevables.

9
dans les pages suivantes. Il est nécessaire de préciser q u e cette
opposition sera toujours restreinte au dom aine des sciences
humaines : philologie, histoire et sociologie. Sera appelée posi­
tiviste toute dém arche qu i tend à donner du « fait » étudié une
définition stable, qui m anipule les données linguistiques, histo­
riques ou sociales com m e la répartition du revenu national, la
courbe des prix ou le taux d’urbanisation. L e positivism e sera
d on c pris dans un sens large, épistém ologique, et non pas dans
le sens restreint que lui a donné Auguste C om te, il définira
toute pensée qu i tend à réduire le cham p d e l’investigation
scientifique aux seules m éthodes mises au point par les sciences
de la nature. E t c’est dans ce sens seulem ent qu e lu i sera
opposée la m éthode dialectique qui, elle, considère le « fa it
scientifique » com m e un processus dont on ne peut jam ais
donner une définition stable et définitive.
Cette opposition entre positivism e et dialectique se retrouvera
à l’intérieur du marxisme.
— S’agissant du marxisme lui-m êm e, j’utilise à un certain
m om ent la notion de marxisme « objectif », par laquelle j’essaie
d’exprim er une situation particulière et passagère ; celle d ’une
société qui, à un stade déterm iné de son évolution, com m e l’est,
m e sem ble-t-il, la société arabe contem poraine, est obligée de
recourir, pour se com prendre et pour agir, à un ensem ble non
systématisé d’idées, de notions, de théories dont chacune peut
être rattachée par un biais ou par un autre au marxisme. D ’une
certaine manière, la notion veut décrire la situation d e M.
Jourdain, quand on fait du marxisme sans le savoir. B ien en­
tendu, ce marxisme « o b je c t if» ne devrait pas norm alem ent
tarder à se convertir en marxisme « s u b je c tif» . L e fa it est,
m algré tout, que cette conversion tarde et qu’il faut bien rendre
com pte de cette situation par un m ot ou par un autre. L e m ot
« o b je c t if» a été choisi parce qu’on l’a souvent utilisé pour
qualifier une conclusion nécessaire, m êm e non actualisée, de
faits déjà donnés — et c’est exactem ent cette idée-là qu i devait
être rendue.

Ces différentes notions, quel qu e soit leur degré d ’élaboration


théorique, im pliquent déjà, par leur seule utilisation, un souci
m éthodologique constant, celui d’essayer de répondre aux ques­
tions suivantes : une culture est-elle déterm inée directem ent
par sa base m atérielle ? Une idéologie est-elle déterm inée uni­
quem ent par la société dans laquelle elle agit et la classe qui
l’u tilise? Sous quel aspect se présente le contact entre deux

10
introduction

cultures ? Avant d’être reprises dans la conclusion, ces questions


se lisent en filigrane à travers toutes les discussions qui vont
suivre.
Certains lecteurs rem arqueront avec quelque irritation l’aspect
allusif d es passages qu i dépassent le cadre arabe pour s’ouvrir
à une problém atique générale (signification de l’érudition, du
folklore, d e la logique m ystique, théorie de la nouvelle...). C ’est
le caractère m êm e de l'essai com m e genre de soulever à l'occa­
sion d ’études particulières des problèm es généraux et de ne pas
y répon dre affirmativement... (fe s t aussi l’im portance et la com ­
plexité d e tels problèm es qui em pêchent d’en traiter, en toute
conscien ce, d’une manière didactique, dans un nom bre de pages
relativem ent restreint.
U s’agissait simplement d e montrer, sur des points précis,
jusqu’à qu elles conséquences logiques, le raisonnement peut
aller, en laissant au lecteur le soin de tirer lui-m êm e ces conclu­
sions o u d e s’en abstenir.

11
I

Les Arabes et l'authenticité


La recherche da moi

D epuis trois quarts d e siècle les Arabes se posent une seule et


m êm e question : < qu i est l’autre et qui est m oi ».
En février 1952, Salâma Mûsa intitule un de ses articles
« Pourquoi sont-iis puissants ? » \ L e « ils » n avait nul besoin
d ’être défini. « Us », « eux », sont les autres qui, toujours à côté
d e nous, en nous, sont présents. Penser, c’est d'abord penser
l’autre : cette proposition, vraie ou fausse pour l’individu, se
vérifie à chaque instant dans notre vie collective et c’est bien
par elle qu’il faut com m encer.
Q uel est l’autre des A ra b es? Après s’être appelé, pendant
longtem ps, Chrétienté et Europe, il porte aujourd’hui un nom ,
vague et précis à la fois, celui d ’O ccident.
O n dit souvent que l’Europe seule a pu écrire une ethnogra­
phie des autres continents et l’on tend à y voir une m arque de
supériorité. C e jugem ent est presque faux, du m oins en ce qui
concern e les Arabes car sans rem onter aux exem ples classiques
d e M as’û di et Birûni, on peut soutenir que les Lettres persanes
ne furent pas seulem ent un artifice littéraire, qu’il en exista de
réelles sous diverses form es : descriptions de voyages, com ptes
rendus d’ambassades, essais de journalistes, etc. E t quelle va­
riété d ’images cette littérature nous renvoie de l’Europe 1
E urope chrétienne, héritière des croisades, Europe du bien-
être e t de la richesse, Europe de la décadence m orale et des
hom m es effém inés, E urope du com m erce et de l’égoïsm e, Eu­
rope triste des chem inées et des faubourgs de grandes villes,
Europe enfin du désir et de la nostalgie. Chaque voyageur,
depuis le XVIII* siècle, y trouve matière à diatribes ou à
douces élégies ; l’ambassadeur im périal qui revient horrifié de I.

I. Repris in Intisârât Insân (en arabe), édit. M . Mandûr, le Caire, 1960.

15
tant d’étrangetés, le théologien qu i continue sa polém ique m illé­
naire contre le Christianisme falsifié, ou le réform ateur q u i y
cherche des solutions à ses nouveaux problèm es.
Cependant, peu à peu, toutes ces im ages m ulticolores s’uni­
fient et à travers la Chrétienté devenue im palpable, à travers
l’Europe trop vaste et sans frontières, se précise l’im age d’un
O ccident, un m algré sa diversité et qu e distinguent le feu , le
com m erce et la navigation *. O n sut qu’il était riche, puissant
et nom breu x; on vit que, contrairem ent aux Tatars et aux
autres Conquérants, il s’installait sur les terres conquises pour
bâtir et cultiver le sol. Au m êm e m om ent s’im prim ait dans les
esprits ce m ot chatoyant et séducteur d’O ccident, qui n’était plus
du dom aine de la géographie. Désorm ais, l’Autre peut venir du
N ord ou de l’Est, il sera toujours l’O cd d en t. Rapidem ent le m ot
devient inqualifié, indéfini. « N otre conclusion était vid e parce
que l’on nous avait accoutum és à penser à l'O rient com m e au
contraire d e l’O ccident > dit Paul Nizan, croyant à tort qu e c est
là un défaut d’O ccidental. C hez nous aussi, et bien avant qu ’il
y aille, Orient et O ccident ne furent plus deux directions sur
la terre, mais bien deux déterminations m étaphysiques.
Est-ce là un fait nouveau ?
T ou t au long du X IX 0 siècle les Russes considéraient la
paresse, le verbalism e, la nonchalance, la flagornerie et la bas­
sesse com m e des restes d’asiatisme en eux *. Ces mêmes Russes,
quand ils se trouvaient dans les villes enfum ées et souvent hos­
tiles de l’Ouest, réduisaient leur lointaine patrie à un paysage
vide et une langue transcendante pour ne pas penser aux Russes
vivants qui y maintenaient de tristes souvenirs d ’Orient. L ’O rient,
en effet, est le bazar bruyant et puéril, le refuge du pittoresque
et du trom pe-l’œ il, tandis que l’O ccident est l’élégance du geste,
et l’économ ie des mots, la clarté et la précision ; il est aussi le
défi au temps, et surtout il est l’œ il qui regarde et qu i ju ge.
J. Conrad, tém oin irrécusable, lui avait donné ce droit in con ­
testable 2 3
4 ; en donnant asile aux terroristes et aux envoyés du
tsar, en écoutant les uns faire appel à l’ordre, les autres à la
justice, l’O ccident, certain d ’avoir l’un et l’autre à la fois, se
donnait une attitude de juge, et penchait tantôt d’un côté, tan­
tôt de l’autre, tant il se sentait loin de tous ces problèm es.

2. Ce lent processus de clarification est visible chez Mohamed A bduh.


C f. Deuxième réponse à G . Hanotaux dans l’Islam , la civilisation e t la
scien ce (en arabe), Edit, al Hilâl, sept. 1960.
3. Formulation qu’on retrouve sous la plume de Lénine lui-même.
4. Sous les yeux d’O ccident. Titre bien significatif.

16
le» arabes et Vauthenticité

E t ch ez nous, qu’une révolte éclate, q u u n e épidém ie se


déclare, qu e craint-on le plus ? C e qu'écrira le journaliste occi­
dental. A la fin d’un été, Taha Husseyn revient d'E urope où il
passe chaque année ses vacan ces; non loin d’Alexandrie, il
apprend qu’une épidém ie de choléra ravage l’Egypte. D u cou p
il se rappelle sa tragédie personnelle et trem ble de rage en
songeant au slogan du K hédive Ismail qui fut le sym bole d'un
grand espoir déçu : « L ’E gypte fait partie de l’Europe. > Q uelle
déchéance, en effet, le choléra est m arque d’africanité * 1
O n saisit bien quelle force ém otive contient ce m ot d’O c d -
dent, qu’il se confonde avec celui d’Europe ou s'en distingue.
M algré la déférence des diplom ates et le calm e feint des diri­
geants bourgeois, il laisse percer, à travers les jugements appa­
rem m ent les plus objectifs, l’amertume et la délectation m orose
des années perdues.
C epen dan t ce n’est pas cette charge ém otive qu i nous inté­
resse ici.
C ’est plutôt le fait qu e chaque fois qu’un écrivain arabe donne
de sa société un diagnostic qu i en éclaire les défauts et les
carences, c ’est une certaine im age de l’O ccident qu i s’y trouve
im pliquée.
D epu is trois quarts de siècle, maintes définitions ont été don­
nées d e la société arabe. Dans quelle mesure ces définitions
étaient ou n’étaient pas déterminées par l’idée qu’on avait d e
l’O ccid en t lui-m êm e, voilà ce qu’il nous faut maintenant voir.5

5. T . H usseyn , L es dam né» d e la terre (en arabe), L e Caire, sep t 1052,


p. 177.

17
1

Trois hommes/ trois définitions

O n peut distinguer dans l’idéologie arabe contem poraine trois


m anières principales de saisir le problèm e essentiel de la société
arabe : l’une le situe dans la fo i religieuse, l’autre dans l’orga­
nisation politique, la dernière enfin dans l’activité scientifique
et technique.

1. Le clerc

L ’hom m e de religion maintient l’opposition O ccident-O rient j


dans le cadre de l’opposition Christianisme-Islam. Ü continue j
une tradition vieille de douze siècles à l’est et à l’ouest du
bassin méditerranéen. Pendant longtem ps, victoires et défaites,
on t alterné. C ette fois-ci, pourtant, la guerre a été rapide et la
défaite durable : l’ennem i s’installe et s’organise selon ses
propres normes. L e clerc peut néanmoins avoir l’illusion qu e
c’est la vieille confrontation qu i continue. D ’ailleurs, pour ces
sortes d ’accidents, il a une justification prête depuis toujours :
« Q uand nous voulons faire périr une cité, N ous ordonnons aux
riches et ils se livrent à leurs scélératesses. La parole contre
cette cité se réalise et N ous la détruisons entièrem ent » *, dit le

1. Cor. xvn , 16 ; trad. Blachère. Verset capital et maintes fois utilisé par
les penseurs musulmans.

19

9
Coran. L'ennem i n'a d on c point besoin d'être scruté, il n’est qu e
l'instrument de D ieu. T out, finalement, se résout dans les rap­
ports de la société avec son D ieu. Cette position a un avantage
illim ité, car en principe elle règle le problèm e définitivem ent
Q ue les années de malheur se com ptent par dizaines ou par
centaines, elles sont une (ois pour toutes expliquées et justifiées.
D 'où vient alors qu'à un m om ent donné on ne s'en contente
p lu s? D u dialogue qu e l'Autre im pose car c'est lui qu i, le
prem ier, parle de revanche, qu i annexe à sa cause Rom e, saint
Augustin et le Christianisme africain ; c'est lui qu i lie sa puis­
sance à sa fo i com m e naguère l'Islam lia sa victoire foudroyante
à sa sim plicité dogm atique tant personne ne se contente d'une
victoire qui ne soit pas consacrée de toute éternité par D ieu .
D ès lors il faut répondre et le clerc qu i, sans cela, eût gardé
un silence inspiré, com m ence une quête condam née d'avance :
ramenant tout à la lettre du dogm e, il essaie d 'y trouver les
secrets de la force et de la faiblesse et naturellement il n'y
trouve que des mots.
Il entend dire : la faiblesse d e l'Islam provient du fanatism e
et de la superstition. Il reprend ses textes, les lit, les relit e t n'y
trouve que tolérance et fo i raisonnée*. L ’Islam, répond-il, est
reconnaissance de D ieu selon les voies d e la R a ison ; m on o­
théisme absolu, il abroge toute fausse divinité, q u e lle soit hu­
maine ou non humaine, et garantit ainsi la liberté la plus abso­
lue à l'individu * ; religion lim pide et sans m ystère, elle a plus
de chances que toute autre d'unir les hom m es raisonnables
autour d'un seul D ieu.
Il entend dire aussi : La force de l'O ccident est fon dée sur
la Raison et la Liberté. Essayant d e se faire une idée d e cette
liberté dans l’histoire, il tom be, et non par hasard, sur des écri­
vains anticléricaux et il est horrifié d'apprendre qu e G alilée fut
em prisonné, Descartes calom nié, Rousseau persécuté, et que
G iordano Bruno périt sur le bûcher parce qu 'ü osa défendre les
droits de la Raison contre la raison d'Etat. Il pense alors à
l’Abraham du Coran, héros de l'investigation personnelle, e t se
dit : Com m ent les chrétiens osent-ils parler de tolérance après
tant de forfaits ? Bien entendu, il ne pense nullem ent aux persé­
cutions du C alife M utawakkil contre les m u'tazilites, aux auto-2 3

2. Pour les versets coraniques utilisés, cf. M A bduh , op . cit., p p . 116


et suiv.
3. Idée souvent développée chez Allât al-Fâsi, et qui est à la base d ’un
certain anarchisme latent. C f. aussi A qqâd, La dém ocratie dans l’Islam (en
arabe), L e Caire, 1952.

20
,
trois hommes trois définitions

dafés des Alm oravides, il ne voit plus, dans l’histoire de llsla m ,


q u e les traducteurs d ’A l Mâmûn penchés sur leurs livres grecs
e t syriaques, et les manuscrits rares d’Al-Hakam que les bar­
bares espagnols, dit-on, engloutirent après la chute de C ordoue
p ou r en faire des ponts à bon m arch é45 6
.
Cependant une com plication ne tarde pas à surgir en risquant
d e réduire à rien tout ce système polém ique. En effet, si la
R aison est vraiment du côté de l’Islam et le fanatisme du côté
d u Christianisme, com m ent d ors expliquer l'épanouissem ent de
l’un et la décadence de l’au tre? E t M oham ed Abduh écrit
« Si nous pouvons vdablem ent juger d’une religion d’après l’état
actuel de ceux qui la pratiquent, nous pouvons d ors affirmer
qu ’il riy a aucun lien entre Christianisme et civilisation m o­
derne *. »
D ès lors, le clerc se rappelle bien certains fd ts : la solitude
des philosophes Fârâbi et Râzi, la duplicité d’Averroes, l’ano­
nym at de ces « Frères de la Pureté » qui, au IV* siècle, vou­
lurent am dgam er fo i islam ique et philosophie grecque. D ésor­
mais il veut bien se souvenir de toutes les ruses qu’a dû em­
p loyer la Raison pour défendre son droit à la vie et il répond :
« L a cause de notre fd b lesse ? M ais c’est notre infidélité à
l*égard du M essage divin. > L e clerc sépare d o rs le dogm e d e
la vie, le prem ier est sauvé pur et sans tache, tandis que l’his­
toire réelle n’est plus qu e la succession des avatars d’une Révé­
lation trahie.
A utrefois, D ieu fatigué d’être bafoué par son peuple élu se
réfugia chez les Arabes mais plus tard la Raison traquée par
le despotism e, l’obscurantism e, se retira dépitée chez les Chré­
tiens et leur com m uniqua, m algré leur propre religion, gloire,
puissance et richesse. L ’A n ddou sie n’est plus une terre com m e
les autres, conquise et perdue, elle devient le sym bole de la
Raison qui, m d-aim ée et trop souvent délaissée, nous a, à son
tour, abandonnés*. Heureusement, elle n’est point rancunière,
elle peut à nouveau être apprivoisée, si nous nous décidons à
revenir à nous-m êm es7. Ainsi pense le clerc m oderne.

4. Légende courante au M aroc et qui répond à l’autre légende sur Omar


et la bibliothèque d’Alexandrie.
5. O p. cit., p. 72. Idée discutée avec beaucoup de détails dans son livre
Islam e t Christianism e (en arabe), L e Caire, 1902.
6. O p. c it., p. 72.
7. C f. la conclusion de Malek Bennabi, V ocation d e Vlslam, L e Seuil,
Paris, 1955.

21
Par ce petit cou p d e pouce, tout rentre dans l’ordre, et la
Promesse que D ieu a faite à « ses bons serviteurs > peut encore
se réaliser. Cette vision, toujours propagée par l’hom m e de
religion, est loin d’être passagère. T out au long d e l’histoire
m oderne, on la retrouve sous la plum e des publicistes arabes :
elle com m ence d'abord par faire l’unanimité, puis, peu à peu,
perd d e ses a d ep tes; elle se maintient cependant dans des
s o u p e s généralement considérés com m e attardés. Pourtant,
faut-il gratter beaucoup, pour la retrouver, à peine changée,
chez des hommes qu i se prétendent ouverts à la vérité o b je c­
tiv e ?

2. Le politicien

Peu à peu, l’O cd d en t est mieux connu, l’histoire occiden tale


est étudiée en elle-m êm e et non plus par fragm ents, p ou r les
besoins de la polém ique. On finit par se persuader qu e si la
Raison est peut-être absente du Christianisme, elle ne l’est sûre­
ment pas de l’Europe et que, de toute façon , venue d’A ndalousie
ou d’ailleurs, elle a trouvé un terrain p ropice en O ccident.
Dans la mesure m êm e où le d e rc cherchait partout des argu­
ments polém iques contre l’Eglise, et les trouvait surtout ch ez
les écrivains du siècle des lum ières, il ouvrait par là m êm e la
voie à la dom ination que ce siècle va peu à peu exercer sur
l’intelligence arabe.
L e XVIII* siècle sied toujours aux Arabes, et A llai al-Fâsi
n’a pas tort de rappeler à ce propos le m ot d e M ichelet \ C e
siècle sera toujours aimé pour de bonnes et d e mauvaises rai­
sons : parce qu’il fournit le gros des arguments contre l’E glise
et ses turpitudes et parce qu’il perm et de donner consistance à
certains mythes. L e R oi-Philosophe, décrit par tant d ’utopistes,
plusieurs parmi nous se sont mis à croire qu e c’était Al-M âm ûn.
Profitant d ’un aveu tel que celu i-ci : « M ahom et, non pas celu i
de l’histoire sur lequel, je l’avoue, je n’ai pas d’opinion b ien
arrêtée * », on dit : c’est parce qu’ils ne l’ont pas connu q u ’ils
sont allés en Chine chercher l’em pereur de leurs rêves. E t q u e l
doux langage que celui d e Rousseau quand il critique la dualité
du pouvoir dans le m onde chrétien et écrit : « M ahom et eut des 8 9

8. C f. Discours inaugural au Congrès du Parti de llstiq la l d e 1965 ;


numéro du quotidien A l Alam , du 13 février 1965 (en arabe).
9. F ic h te , D iscours à la nation allem ande, Costes, 1923, p . 133.

22
,
trois hommes trots définitions

vues très saines» il lia bien son système politique» et tant qu e


la form e d e son gouvernem ent subsista sous les califes ses suc­
cesseurs, le Gouvernem ent fut exactem ent un et bon en cela M. t
U ne seule loi» régissant le m onde d’ici-bas et celui de l’au-delà,
garantie par l’instinct infaillible que D ieu a mis dans le cœ ur
d e chaque homme» ri est-ce pas l’essence m êm e de la cité musul­
m ane qu e Rousseau décrit et dont il justifie sans le savoir le
b u t ultim e ?
Peut-on» cependant» continuellem ent lire Rousseau sans le
rapprocher de M ontesquieu» peut-on indéfiniment utiliser la
philosophie des lumières uniquem ent contre l’Eglise ? Il arrive
un m om ent où l’unité du système apparaît» et le lecteur arabe
ne v oit plus l’Europe com m e dom aine du Pape et de l’évêque
seuls» il com m ence à rem arquer aussi l’Em pereur et le noble
féodal» surtout s’il vient d ’E gypte ou de Syrie» s’il y a enduré
la tyrannie turque et s’il entend dire que ces vieilles terres de
civilisation déchurent précisém ent à cause de l’occupation tur­
q u e ” . Quand M ontesquieu dissèque le despotism e oriental» le
lecteur m oyen-oriental sent m onter en lui la haine du T urc
usurpateur ; désormais il reconnaît de bonne grâce que le Calife»
m êm e dans les époques brillantes de l’Em pire musulman» gou­
vernait selon son bon plaisir» que les peuples conquis étaient
persécutés» que l’Etat n avait d’autre but que l’exploitation des
populations soumises ; il reconnaît que la propriété était pré­
caire» le com m erce découragé» l’im pôt inégal» l’administration
vénale et la justice subjective. Oui» finit-il par avouer» c’était
bien le règne de la violence et de la peur» l e pouvoir illim ité
d ’un seul et la servitude de tous. Un publiciste contem porain
écrit : « M aître Bustâni affirme que le m ot Touran se trans­
form a chez certains Grecs en tyran et qu e plusieurs historiens
soutiennent que» dans le passé» les Turcs furent nommés les
Destructeurs ; ce nom leur convient parfaitement» nous en som­
m es tém oins : leur présence a apporté la ruine dans notre pays
et y a généralisé la peur et la fa im la. > L e Calife» om bre de
D ieu sur la terre» ne respectait ni la vie de ses sujets, ni leurs
biens, et sa violence, entrecoupée de brèves et sanglantes ré­
voltes, ressem blait à toutes celles qui régnèrent sur la vieille
terre d ’Asie.1
0
2

10. C ontrat Social, édit. Sociales, p. 199.


11. Cette évolution intellectuelle est très nette chez Kawâkibi.
12. Khâled M . Khaued, C itoyens, non sujets (en arabe), L e Caire, 1951.

23
E t l'hom m e nouveau, le politicien qu i a pris la place du d o r e
sur le devant de la scène pense : notre décadence eut sûrem ent
pour cause ultim e un esclavage séculaire. D u cou p vont repren­
dre force tous les jugements classiques qu 'il avait autrefois lus
et non assimiliés : que l'esclave ne peut ni bien travailler ni bien
se battre, que l'agriculture, le com m erce, la science et la p h ilo­
sophie ne peuvent jamais s'épanouir dans la servitude. Après
bien d’autres, il réfléchira sur les mésaventures d'Athènes et d e
Rom e et il se laissera convaincre que la chute des Em pires est
toujours la victoire de la liberté sur l'esclavage.
D ès lors l'Islam va se dissocier et le Turc va devenir le sym ­
bole du malheur et de l'échec. O n dira : tant qu e l'Islam fu t
arabe il fut libre, tolérant et victorieux ; devenu turc, il changea
de nature et déchut. L'Islam turc fut vainqueur tant qu e l'E u ­
rope elle-m êm e fut asservie et fataliste, mais dès q u e lle se
libéra au temps de la R éform el* elle vainquit partout.
L’homme nouveau, juriste et politicien, va amalgamer R ous­
seau et M ontesquieu et com prendre la dém ocratie idéale à
l'im age de l'horlogerie an glaise1 3
141
5
.
Puisque le mal est diagnostiqué, le rem ède est trouvé. L e
régim e turc était le pouvoir d’un seul, il faudra d on c élire une
Assem blée ; le régim e turc réglem entait toutes les activités, il
faudra alors donner libre cours à l’initiative privée ; le régim e
turc s'accom m odait de l'ignorance, il faudra d on c sacrifier tout
pour propager l'instruction.
Et ce juriste-politicien va se mettre à l'œ uvre dans une
débauche d'arguties et de subtilités. L e Prophète se trom pe
une fois au sujet de la technique de la pollinisation des pal­
miers-dattiers et le reconnaît franchement. On en tire la con ­
clusion abusive que le dogm e islam ique n'im pose pas une
stricte organisation des pouvoirs publics et qu 'il peut, par consé­
quent, s’accom m oder de n'im porte quel régim e choisi par les
musulmans **.
L'Ijmâ* (consensus) juridique devient une véritable charte
dém ocratique, corroborée par la procédure que choisit le C alife

13. Le jugement des Arabes sur la Réforme est toujours favorable pour
des raisons théologiques, ils y voient la revanche de la transcendance divine
sur la Trinité.
14. C f. le Rousseau de Heykal, compris à la lumière de l’Aristote de
Lotfy Sayyid, lui-même interprété comme le maître du libéralisme du xrx*
siècle finissant.
15. Idée essentielle du livre d’Ali A bder-R aztq, L'Islam e t les fon d e­
m ents du pouvoir, Le Caire, 1925. Trad, franç. par L . Bercher, in R.E.J.

24
trois hommes, trois définitions

O m ar pou r désigner son successeur. Ignorant ou oubliant les


leçon s de l’ethnologie, on soutiendra que l’Arabe est par nature
un être libre et qu’il ne peut, en toute indépendance, fonder
un régim e qu i ne soit pas dém ocratique ; ce qui revient au fon d
à reprendre le déterminisme raciste d’un E .-F. Gautier.
L e dogm e est ainsi sauvé une seconde fois, puisque toute
l’organisation classique despotique est décrétée non musulmane,
et du m êm e cou p l’avenir est dévoilé : organisons une dém o­
cratie représentative et la puissance nous reviendra de nouveau.
C h aque jour des flots d’éloquence vont se déverser aux pieds
d e la liberté créatrice et cette grande espérance vue maintenant,
après tant d ’années, prend pour plusieurs l’aspect m élancolique
d ’une jeunesse que le destin a trahie. Taha Husseyn se penche
après vingt-cinq ans sur ses rêves démentis et se lamente :
« C rois-m oi, le bien, tout le bien pour l’hom m e de culture et
d e courage est de s’enfuir avec son cœur, son esprit et sa
conscien ce loin de ce temps. S’il ne peut aller ailleurs, qu’il
s’exile au moins dans une des époques de l’histoire passée *\ »
C ette vision libérale, qui com porte en elle diagnostic et
thérapeutique à la fois, se trouve encore dans tous les pays
arabes ; dans certains com m e l’E gypte, discréditée par ses
échecs, elle ose à peine se faire entendre de tem ps en tem ps
dans l’université ou au parlem ent, dans d’autres, com m e le
M aroc, elle a encore assez d e confiance en elle-m êm e pour se
présenter à visage découvert.

3. Le technophile

L iberté politique et parlem ent ne donnent pas la puissance ;


voilà ce que ne tardera pas à dém ontrer l’expérience quoti­
dienne. Personne ne m et encore en doute la représentation réelle
du député, mais lui sait bien que ses discours sont oubliés sitôt
déclam és dans le tem ple de la nation. C e député : avocat, m éde­
cin, journaliste ou professeur, lutte pour occuper les postes éle­
vés ; quand il y accède, pourtant, il sent bien que tout lui
échappe, politique et administration, et que sa présence n’est
requise qu e pendant les fêtes officielles. Il se console, son ch ef
n’ayant pas plus de pouvoir que lui. Parfois m êm e ce dernier
lui expliqu e qu e le grand patron lui-m êm e n’est que l’om bre 1 6

16. O p. c it., p . 182.

25
d ’une om bre. Longtem ps fl utilisa une im age : le peuple force
invincible ; maintenant fl la prononce avec amertume ; le peuple
m êm e guidé par ses élus, garde un silence obstiné. La liberté,
se dem ande le politicien, nous l'avons bien, mais la puissance ?
E t com m e fl croit que cette puissance lui est due, fl se retourne
sur et contre le peuple. Pour la prem ière fois, avec le recul
nécessaire, fl le voit vraiment, tel q u fl est : ignorant, crasseux,
assoupi. Alors les dem eures des grandes fam illes se fortifient,
les clubs se ferm ent et les voitures sillonnent les rues rideaux
tirés, pour se prém unir contre des spectacles trop violents. L e
paysan devient l’expression d’un autre m onde, d’une autre hum a­
nité ” , et le politicien-juriste ne refuse plus avec indignation les
insinuations des étrangers sur l’influence du clim at, d e la race
et du sol. Enervé et déçu, trahi par l’événem ent, l’hom m e de
la-chicane se tait.
L a parole passe alors à un nouveau venu qu i n’est ni avocat,
ni magistrat, ni m édecin. Fils d e boutiquier, peut-être d e paysan,
quelquefois m inoritaire, en som m e celui qui jusqu’alors fu t tenu
en marge. Pendant cette période de silence, fl s’est acquis, sous
l’action d ’influences diverses, une nouvelle im age d e l’O cciden t,
et c’est par rapport à cette im age qu’il va juger sa société et
l’œuvre de ses aînés.
L ’O ccident, dira-t-il, ne se définit ni par une religion sans
superstitions, ni par un Etat sans despotism e, mais sim plem ent
par une force matérielle, acquise par le travail et la scien ce
appliquée. Il rira désormais des idées que se sont faites d e
l’O ccident clerc et politicien. Dans le grand am phithéâtre d e
l’université du Caire, Salâma M ûsa posera en 1930 à la jeunesse
égyptienne la question suivante : « Les O ccidentaux ont-ils la
m êm e relig ion ? la m êm e origine ra cia le? les mêmes institu­
tions ? > Et il répond : « D epuis un quart de siècle une vérité
s’est révélée à m oi, une seule et qu i est celle-ci : la différence
qui nous sépare des Européens civilisés est l’industrie et l’indus­
trie seule u . > L e technophile citera souvent l’exem ple du Japon :
existe-t-il une religion plus étrangère au m onothéism e raisonné,
une histoire plus sanglante, un peuple plus asservi qu e ce qu e
nous trouvons dans ce Japon des Samouraï ? Pourtant en peu
de temps, il vainquit blancs et jaunes sim plem ent parce qu ’il
alla droit au secret de l’O ccident. Faisons com m e lui, ne per­
dons plus notre temps en discussions théologiques et en lam en-1 7
8

17. D ’ailleurs la différence est souvent historico-raciale.


18. O p. cit., pp. 26 et 85.

26
trois hommes, trois définitions

tâtions sur un destin Inaccom pli. L a science est certes très belle^
mais 11 faut la subordonner à la technique ” , la culture est une.;
noble visée mais elle vient après le m étier spécialisé. Salâma
M ûsa affirme : «A u jou rd ’hui la civilisation est l’industrie, sa
culture est la science, tandis que la culture des sociétés agraires
est la littérature, la religion et la philosophie **. >
L a critique de l’histoire islam ique qu’avait am orcée tim ide­
m ent le politicien libéral est maintenant totalem ent écartée. L e
technophile ne sent nul besoin d ’interpréter le dogm e ou de le
détourner d e son sens traditionnel, il l’ignore tout simplem ent,
puisqu’il ne déterm ine en fait ni force ni faiblesse.
E n mettant la tradition hors d e discussion, il contribue à la
sauver une dernière fois. A l’argument de la génération précé­
dente, le technophile répondra : « N’est-ce pas sous Crom w ell
qu e l’Angleterre jeta les bases de son hégém onie m aritim e?
N ’est-ce pas sous les deux N apoléons que la France devint une
puissance industrielle ? L e despotism e n’em pêche rien, peut-être
m êm e est-il une condition de l’avancement des peuples. »
C e t hom m e, adorateur de la technique, est souvent triste et
doux, mais intellectuellem ent c’est un terroriste ; il refuse de se
m ettre en question et m éprise la science désintéressée. Pour lui
l’O ccid en t n’est plus opaque com m e il l’était pour le clerc, il s’y
sent ch ez lui, parlant sa langue, se conform ant à sa logique et
lentem ent s’obscurcit dans son esprit le passé et ses problèm es,
ti n e se dem ande plus : «Q u e lle fu t notre g ra n d e u r?» ni :
« P ourquoi, notre décadence ? » Questions insipides, estim e-t-il,
et il s’en va criant : le vrai est pour dem ain, le vrai est la
technique. Il croit avoir dépassé le clerc et le politicien libéral ;
en fait, il s’est approprié l’O ccident d ’un saut b ref et sans effort,
s’étant délesté un peu trop facilem ent d e son passé ; l’O ccident
ne lu i est pas devenu pour cela plus clair, c’est son histoire
qui lu i est devenue plus opaque.
Pendant qu e le politicien libéral, trahi par l’événem ent, se
discrédite chaque jour davantage, le technophile prépare intel­
lectuellem ent l’installation d’un Etat nouveau. Quand ce jour-là
arrivera, le technophile criera victoire et dira com m e Salâma
M ûsa en juillet 1952 : « C ’est le plus beau jour de m a vie. »
M ais l’Etat nouveau ne tardera pas à se rendre com pte qu e ce
technophile n’est le plus souvent pas un technicien, il l’écoutera
qu elqu e tem ps, puis rapidem ent s’en détournera.1 9
2
0

19. Cette distinction avait été critiquée par Taha H usseyn dans L’avenir
culturel d e l’E gyp te (en arabe), Le Caire, 1935, à propos de Pasteur.
20. R hétorique m oderne e t langue arabe (en arabe), L e Caire, 1954, p. 29.

27
Ces trois hom m es, que représentent-ils en réalité, se dem an­
dera-t-on. Ont-ils été pris au hasard ? Sont-ils les im ages épurées
d'écrivains ré e ls? Si oui, pourquoi ne pas les avoir présentés
sous leur vrai nom ?
Ces trois hommes représentent en (ait trois mom ents d e la
conscience arabe qui essaye, depuis la fin du siècle dernier, de
se com prendre et de com prendre l’O ccident. O n les a décrits
sous une (orm e abstraite parce qu’ils se retrouvent dans des
expressions littéraires diverses : essais, articles de journaux,
pièces de théâtre et q u ils ne s’incarnent pas dans le m êm e
hom m e pour tous les pays arabes.
O n pressent sans doute déjà que, pour juger ces (orm es d e
conscience, il est nécessaire de répondre à plusieurs questions :
Form ent-elles une séquence historique suivie ? Q ui leur (ou m it
leur problém atique générale ? Q uel rapport existe-t-il entre cha­
cune d ’elles et les (orces sociales agissant dans la société arabe
ou en O ccident ? Cependant, on peut affirmer dès à présent q u e
la pire erreur m éthodologique serait d e nier l’interdépendance,
déjà si évidente, entre idéologie arabe et idéologie occiden tale.

28
2

Conscience de l'Occident et
conscience de soi

T ou t en sachant com bien les questions qu i viennent d’être


posées peuvent donner lieu à des jeux form els et à des subtilités
gratuites, nous espérons échapper quand m êm e, avec un m ini-
m um d ’honnêteté intellectuelle, à la futilité du form alisme.

1.
C es form es de conscience : cléricale, politique, technophile,
se succèdent-elles vraiment dans le temps ? Car seule leur suc­
cession dans cet ordre est significative.
P our que la question puisse avoir un sens, il faut considérer
d ’abord que tous les pays arabes form ent une unité culturelle
dans laquelle chacun profite de l'acquis de l'ensem ble et en
second lieu qu e l'occupation coloniale constitue le véritable
poin t de rupture entre le M oyen A ge et les Tem ps m odernes
dans l’histoire arabe. Si on ne concède aucune de ces deux
hypothèses, si on veut étudier chaque pays arabe indépen­
dam m ent des autres et si on fait com m encer la Renaissance
arabe bien avant l'occupation coloniale, la périodisation propo-,
sée ici n'a effectivem ent aucun sens. Mais alors pourra-t-on vrai­
ment trouver une logique dans l'idéologie arabe contem poraine ?
Les trois figures successives de M oham ed Abduh, L otfy
Sayyid, Salâma Mûsa, ont été à l'origine de cette typologie

29
parce qu’elles en présentent l'incarnation la plus saisissante mais
elles ne sont pas significatives uniquem ent pour l’E gypte ; elles
nous perm ettent de débrouiller la situation culturelle d e chaque
pays arabe, à partir de son occupation par une puissance co lo ­
niale.
C ette périodisation culturelle ne coïn cide certes pas toujours
avec la périodisation politique : Etat colonial, Etat indépendant,
Etat national. Mais ce n’est pas une preuve suffisante p ou r la
déclarer inacceptable. D e m em e, dans certains cas, un m êm e
penseur important peut passer dans sa vie d’une form e d e
conscience à une autre, sans qu e la distinction entre les deux
consciences soit effacée pour autant, car nulle part on n’a observé
une corrélation parfaite entre les idéologies, les sociétés qu i leur
correspondent et les individus qui les propagent.
Mais, répliquera-t-on, que faire de Jamâl ad-D în al-A fghâni
qu i se trouve à l’origine de toute la pensée arabe m oderne ?
Al-Afghâni n’était pas A ra b e ; il apportait aux Arabes les
résultats de l'expérience d'une autre aire culturelle : celle des
musulmans de fin d e ; il leur parlait avant qu’ils soient e ffe c­
tivem ent occupés et obligés d e faire face aux vrais problèm es
de leur avenir. Génie authentique, il résumait par un seul cou p
d ’œ il ce que l’histoire d’un dem i-siècle allait nous dévoiler étape
par étape. Son langage était énigm atique pour ses auditeurs à
force de prescience et ses disciples immédiats transmirent ses
idées, mais ne les com prirent guère.
Il est certain qu’il fut le prem ier à considérer l’O ccid en t et
l’Orient com m e deux êtres historiques antagonistes ; il est cer­
tain qu’Abduh apprit de lui au Caire à discerner les problèm es
de l’avenir, que L otfy Sayyid épela près d e lui à Istam bul les
mots de constitution et de dém ocratie, et que Salâma M ûsa eût
pu prendre chez lui, tel quel, son aphorisme préféré : « Industrie,
science, évolution. » Il est vrai aussi qu’un journal m a roca in 1
peut aujourd’hui encore, com m e au tem ps du K hédive et
d ’Abdûl-H am ld, se faire condam ner pour avoir cité de lui cette
phrase : « Les Rois furent créés pour les peuples et non les
peuples pour les Rois » et qu Allâl al-Fâsi le nom m e avec une
juste déférence « un socialiste d’avant 1917 >. M ais précisém ent
pour toutes ces raisons, Al-Afghâni fu t la voix de devoir-être,
non celle de la réalité et son appel enflammé, com m e un rêve
prém onitoire, ne pouvait nous dispenser de revivre, m inute par
m inute, un temps qu’avec lui nous avions survolé. Il nous avait

1. La N ation A fricaine, fév. 1065.

30
conscience de Foccident et conscience de soi

bien prévenus : « L’Orient ne vivra pas, tant qu’il ne connaîtra


pas un hom m e fort et équitable qu i le gouvernera avec l’assenti­
m ent de ses habitants et hors des voies despotiques * > ; cinquante
ans après, le pouvoir tyrannique nous colle à la peau com m e une
m alédiction. Il avait dit : « L ’Orient ne trouvera son salut q u o i
se réconciliant avec la Raison et la science » ; cinquante ans
après, les hommes meurent encore pour avoir droit à l’instruc­
tion. U s’était dem andé : < Com m ent le paysan travaille-t-il
p ou r d ’autres et n’arrache-t-il pas lui-m êm e ses droits > ; cin­
qu ante ans après, le paysan est toujours aussi calm e, aussi pa­
tient. L ’O rient juste, libre et prospère qui relèverait le gant qu e
l’O ccid en t lui jette depuis un siècle, était bien resplendissant
dans son esprit de prophète, mais nous, nous sommes toujours
condam nés à le vouloir dans une im patience de plus en plus
féb rile.
L e m essage d’Al-Afghâni résume bien tous les appels ulté­
rieurs mais seulem ent à l’état d e germ es. En vérité, tout pays
arabe — et cela Al-Afghâni trop confiant, trop occu pé, ne vou­
lait p as le savoir — n'enjam be le seuil des temps m odernes qu e
dans la douleur de la défaite et d e l’occupation. Les quelques
pays qu i, par hasard, y échappèrent, continuent aujourd’hui
en core de traîner dans une m orne torpeur. C ’est au lendem ain
d es défaites, quand l’ennem i s’installe et im pose son voisinage
q u e clerc, politicien et technophile com m encent à se poser les
vraies questions. Chacun d ’eux ne peut plus saisir qu’une partie
d u m essage vaste et exigeant de Jamâl ad-D în, mais il est
ca p a b le désormais de le com prendre et d e le développer.
A l-A fghâni, malgré toute sa stature, se tient encore, par rap­
p o rt aux Arabes *, au seuil des tem ps m odernes et son génie ne
ren d pas dérisoires les distinctions proposées plus haut.

2.
C ette succession dans le tem ps est en fait plus facile à saisir
q u e la coexistence de ces consciences dans l’espace social.
C ar si la conscience cléricale est à mettre en relation avec'
la société colonisée dom inée par l’ancienne Khâssa (aristocratie
culturelle et politique) vaincue et subordonnée, si la conscience
libérale est à rapporter à la nouvelle bourgeoisie, issue de la
décom position et la reconversion des anciennes classes diri-2 3

2. C ité dans le rapport d’Allâl al-Fâsi, op . ctt.


3. C ar il y a un Al-Afghâni vu des Indes, de llra n ou de la Turquie,
tout à fa it différent de celui que connaissent les Arabes.

31
géantes, si la technophilie renvoie à l’Etat national dom iné par
une petite-bourgeoisie triom phante (en tenant com pte, bien en­
tendu, dans cette mise en relation, des chevauchem ents qu ’in­
troduit nécessairement la continuité d e la vie), aucune form e d e
conscience ne disparait toutefois totalem ent avec l’Etat q u e lle
a dom iné.
Dans l’Etat indépendant libéral, la conscience cléricale ne
disparaît pas, elle perd simplem ent sa place dom inante. C epen ­
dant, de ce fait m êm e, elle n’a plus la m êm e signification et ne
jou e plus le m êm e rôle. Pour s'en convaincre, il suffit d e penser
à ce qu'est devenu le message de M oh. A bduh entre les mains
de son disciple Rachld Rida. D e la m êm e manière, dans l’Etat
national les consciences cléricale et libérale continuent, qü oiqu e
dom inées par la technophilie, à se faire entendre mais avec une
signification tout à fait nouvelle. Inversement du tem ps m êm e
d e la dom ination cléricale, l’opinion libérale com m ence déjà à
se faire connaître avec toutefois le souci de ne pas trop affirmer
son indépendance et sa nouveauté.
L e L otfy Sayyid qui suit à G enève les cours pour adultes
avec M oh. Abduh n’est pas celui qu i va diriger, à la veille d e
la Première Guerre M ondiale, le journal du parti national.
Bien que la coexistence des différentes consciences dans un
même Etat soit incontestable, c’est néanmoins la succession
historique qui donne à chacune son poids spécifique et si on
met uniquem ent en relation, dans un Etat donné, ces form es d e
conscience et les forces sociales qui les propagent et s’en servent,
on risque de mal juger la valeur réelle de chacune d’elles.
Mais la difficulté ne s’arrête pas là, du fait de l’unité culturelle
des pays arabes et de leur inégal développem ent social. U ne
form e de conscience peut être dépassée dans une partie du
m onde arabe, et continuer néanmoins à vivre parce q u e lle
répond à des besoins éclos dans une autre partie ; l’im portance
d’un représentant d ’une conscience donnée n’est jamais la m êm e
à travers tout le m onde arabe. Ainsi, l’héritage de M oh. A bduh
à fructifié après sa m ort au M aroc plus qu’en E gypte ; K aw âldbi,
incarnation de la conscience libérale, a été entendu au débu t
de ce siècle en E gypte plus qu’en Syrie ; Salâma M ûsa trouve
aujourd’hui plus de lecteurs parmi la jeunesse m arocaine q u ’au
M oyen-Orient. Si donc, on n’a pas recours à la séquence histo­
rique, précédem m ent vue, on n’a aucun m oyen d e juger réelle­
ment la vie culturelle d ’un pays arabe, pris indépendam m ent
des autres. Ainsi la signification sociale de chacune de ces cons­
ciences apparaît déjà com m e difficile à éclaircir ; cette difficulté

32
conscience de roccident et conscience de soi

augm entera encore lorsqu'on mettra en lum ière les relations de


chacune d'elles avec la conscience occidentale elle-m êm e.

3.
L e clerc, le libéral, le technophile répondent tous les trois
différem m ent à une seule question : « Qu’est-ce qu i définit
— positivem ent — l’O ccident, et nous définit par conséquent
— n ég a tiv em en t?» L'un cherche la réponse dans le dogm e
religieux, le second dans l’organisation politique, le troisièm e
dans la technique, c'est-à-dire les relations d e l'hom m e avec
la nature.
M ais précisém ent d 'où viennent ces éléments de rép on se?
Q u i pousse l'un et l’autre à choisir telle direction plutôt qu e
telle a u tre?
11 est facile de voir qu'au fon d de chacune de ces consciences,
gît u n e certaine notion de l'O ccident et que selon ce que cette
n otion recouvre ou dévoile, c'est tout l'être présent et passé des
A rabes qu i se trouve déterminé.
U n critique écrit au sujet d'un des premiers réformateurs
musulm ans de lin d e , Sayyid Ahm ad Khân : «W illia m M uir
ju gea l’Islam non sur le plan religieux mais sur le plan culturel
car il le considérait com m e contraire aux valeurs humaines telles
qu e les concevait en général la pensée libérale anglaise. C eci
trou bla profondém ent Sayyid Ahm ad Khân \ »
O n peu t en dire autant de chaque essayiste arabe. C 'est tou­
jours l’Autre qui pose la question, délim ite le cadre d e la
recherche et c ’est dans ce cadre que la pensée arabe contem ­
poraine essaye de trouver les réponses.
L e d e r c répond à des questions posées par d'autres clercs
et reprises pour la circonstance par Renan et H anotaux; le
politicien fait éch o à John L ocke et M ontesquieu, tandis que le
technophile reprend les exhortations d e C om te et d e Spencer.
M ais il ne suffît pas d e mettre en regard de la conscience
cléricale une certaine conception de l’humanisme, en regard de
la con scien ce libérale la philosophie des Lum ières et, en regard
de la technophilie, l’industrialisme du XIX* siècle. C e n'est là
qu’un prem ier pas et le plus facile. L e problèm e est de voir qu e
la société arabe trouve en face d ’elle une conscience occidentale
qui a déjà dépassé ces stades, pourquoi alors les reprend-elle
l’un après l'autre et non pas d’un seul cou p et surtout pourquoi
l’O ccid en t, d e son côté, présente-t-il de lui-m êm e une im age qui
ne correspon d plus, depuis bien longtem ps, à sa réalité ? 4

4. Studio Isîam ica, xm , p . 58.


33
« Je suis liberté d'action et recherche illim itée >, dit l'O ccid en t
de lui-m êm e et le d e r c croit l'ora d e ; il se contente de répon dre :
« Si c’est vrai, l'Islam est ta vraie dem eure, non le Christia­
nisme. » Il relève des contradictions flagrantes, il signale l'exis­
tence d'un O ccident replié sur lui-m êm e et soumis aux ordres
de l'E glise, mais en réalité il ne m et jamais en doute cette défi­
nition de l'O cd d en t ni ne cherche une autre source à sa puis­
sance. La conséquence en est qu 'il n'aperçoit plus l'Islam lui-
m êm e qu’à travers cette exigence de liberté et d’action. Sa
nouvelle théorie de l'Islam , religion de la nature et de la Raison
(Fitra *), sa distinction entre être d e l'Islam et être des musul­
m a n s', c'est-à-dire entre histoire et éternité, l'expression nou­
velle du C redo qui réhabilite plus ou m oins entièrem ent le
rationalisme des M u’tazilites et ne condam ne plus expressém ent
que la Falsafa matérialiste, bref toute l'œ uvre d'exégèse des
Réform ateurs cléricaux ne se com prend qu e par rapport à l'id en ­
tité postulée outre Raison libre et O ccident.
O r cette définition de l'O cd d en t par lui-m êm e, notre d o r e ne
la prend pas chez V in d , Erasme ou Calvin. C e s t Renan, un
hom m e du X IX e sièd e, qu i la lui fournit et c'est là qu 'est tout
le problèm e.
A l'aube du m onde m oderne, au tem ps des grandes d é co u ­
vertes, des Réform es religieuses et des débuts d e la sd e n ce ,
l’O cd d en t, jeune et naïf, s’est appréhendé com m e Raison sans
entrave et action sans lim ite. Cette con sd en ce, irréductiblem ent
opposée à l’ancienne con sd en ce catholique, était elle-m êm e reli­
gieuse, ou tout au m oins psychologique, centrée sur l'âm e in d i­
viduelle \ Elle était acceptée sans difficulté par tous les acteurs
du m onde nouveau et exprimait, jusqu'à un certain poin t, un
état de fait réel. M ais peu à peu, de réelle elle devint id é o ­
logique ; elle ne fut plus reconnue que par des groupes d e plus
en plus restreints et bien éloignés du centre produ ctif d e la
sod été occidentale. E t quand notre d e rc ouvre les yeux sur un
m onde dérangé, il trouve devant lui cette con sd en ce crépus­
culaire *. S'il peut argumenter, opposer dans sa polém ique les 5 6
7
8

5. Dont l’exposé le plus clair et le plus com plet se trouve Am » la Rissâla


at-tawhid de M oh. A bduh . Trad. Mustafa Abdel Râziq et B. M ichel (1925).
6. D éveloppée longuement et avec la formulation même des premiers
Réformateurs dans Ahmad A mîn, Yawm al-Islâm (en arabe), L e Caire,
1958, p. 187.
7. Ce qui permet à un Claudel de la récupérer. C f. L e L ivre d e Chris­
toph e C olom b.
8. L e premier orientalisme fut intimement lié à l’Eglise pour des causes
diverses.

34
conscience de Voccident et conscience de sol

actes d e l’O ccident à ses paroles, c’est parce qu 'il a devant lui
un porte-parole qui n’est pas le vrai maître de sa société.
C elu i-ci, bourgeois capitaliste, a d’autres occupations et estime
qu ’il ne parle pas le m êm e langage que notre clerc ; alors il lui
en voie son hom ologue mais il s’agit d’un hom ologue form el : les
deu x hom m es n’exprim ent pas la m êm e réalité, n’ont pas la
m êm e consistance historique. N otre clerc trouve en fait devant
lu i une conscience bien dépassée de l’O ccident et dans laquelle
ce dernier ne se reconnaît plus. A partir de là toute la pensée
du d e r c est frappée d ’inanité, sa polém ique ne touche en aucune
m anière l'O ccident, et le diagnostic qu’il donne de sa propre
société devient purem ent relatif.
M ais puisque c’est un O ccidental du XIX* siècle qu i le pousse
vers cette fausse piste, faut-il parler de duplicité P M oham m ed
A b d u h rend visite en 1903 à H . Spencer qu i lui dit : «L e s
A nglais dégénèrent. » « Dans qu el dom aine ? » questionne
l’Im âm . « Dans le dom aine de la vertu et de la m orale et cela,
à cau se des idées matérialistes constamment en progrès, qui
on t d éjà corrom pu les Latins, qu i nous gagnent maintenant et
gagn eron t par la suite tous les peuples de l’Europe *. » Spencer
représente un autre stade de la pensée européenne, mais devant
n otre clerc enturbanné, il emprunte le langage idéaliste reli­
gieu x. S’agit-il de machiavélisme ? Pas nécessairement, car si la
confrontation entre Orient et O ccident com m ence par se dérou­
ler dans le dom aine de la conscience religieuse, c’est peut-être
bien parce que l’Orient ne se retrouve totalem ent et ne se saisit
en core que là. Il n’y a d e polém ique possible qu’entre deux
clercs qu i, hélas, ne réfléchissent pas leur société de la m êm e
m anière. Q ui perd et qui gagne à cette réflexion infidèle ? Cer­
tainem ent pas la société arabe.
L e m êm e déphasage peut être retrouvé dans la conscience
libérale, dont l’incarnation la plus pure fut l’œuvre de L otfy
Sayyid. « Dans tout ce qu’a écrit ce philosophe de la dém ocratie
libérale, il n’a fait que reproduire les idées qui ont dom iné les
pays avancés », dit un de ses récents biograp h es9 10.
L a pensée libérale eut aussi deux expressions en O ccident et
il n e viendrait à l’idée de personne de ramener M ontesquieu à
la dim ension d’un John Stuart M ill. Au XVIII* siècle et par
rapport à la France, la grandeur occidentale, personnifiée par

9. C f. M oham m ed Abduh (en arabe) de A qqad, L e Caire, p . 262.


10. H .F . N ajjar, L otfy Sayyid, m aître d e sa génération (en arabe), Le
Caire, 1965, p . 89.

35

4
l'Angleterre, se ramenait entièrem ent à son libéralism e consti­
tutionnel puisque c’était précisém ent ce libéralism e qu i man­
quait à la France pour rattraper son retard ; le dram e français
se nouait autour d e cet élém ent en défaut alors qu e toutes les
conditions qu i auraient dû lui donner naissance existaient. En
revanche quelle vérité pouvait embrasser le libéralism e n aïf de
la fin du XIX* siècle, qu i n’avait plus qu’un seul souci : ferm er
les yeux sur toute réalité qu i pouvait mettre en cause l’univer­
salité de ce m êm e libéralism e ? E t malheureusement ce n’est pas
dans John L ocke et M ontesquieu, ni m êm e dans Aristote “ , qu e
L otfy Sayyid et la génération qu’il a form ée, apprirent leur
alphabet politique, mais bien chez des hom m es dont la pensée
avait perdu, dans le clim at raréfié de la fin du siècle, tout germ e
vivifiant. « L ’idée directrice du C redo de L otfy Sayyid, écrit le
D 1, Najjâr, est la liberté sous toutes ses form es et m anifestations ;
le credo est la nation, la dém ocratie et la civilisation ; l’expres­
sion de la Nation étant l’indépendance, celle d e la dém ocratie
le gouvernem ent constitutionnel, et enfin celle d e la civilisation
l’évolution continue ; le m oyen pour réaliser ces buts consiste
dans l'instruction et l’éd u cation 11. » Q ui reconnaîtra dans ce
résumé sec, abstrait et, partant, faux, le libéralism e à son heure
de gloire, celui que m ettaient en cause, tout en lui rendant
justice, un M ax W eber ou un Benedetto C roce, parce q u ’ils
estimaient avec nostalgie que son heure d ’innocence était défini­
tivem ent passée ? L e malheur de L otfy Sayyid est précisém ent
de ne pas voir cette dualité du libéralism e dans l’histoire o c ci­
dentale ; d’où l’inconsistance de son style, de son caractère et
de ses choix politiques, qui fait écho à l’im précision d e cette
conscience libérale agonisante.
Et enfin ce n’est pas non plus dans l’industrialisme d e Saint-
Simon, et des économ istes anglais, à sa phase d e ferveur ins­
pirée, que la technophilie prendra les éléments de sa pensée,
mais à des vulgarisateurs pragm atiques, tels H .G . W ells et
Bernard Shaw, qui rabaissent la visée prom éthéenne d e la
science à une recherche sordide d’un confort petit-bourgeois.
c D epuis 1908 jusqu’à maintenant, je n’ai cessé d e lire H .G .
W ells qui m’a guidé vers une pensée scientifique u n iverselle;
c’est le m êm e aliment que j’ai trouvé en B. Shaw et je ne crois
pas qu’un seul de leurs livres m’ait échappé », reconnaît Salâma1 2

11. L otfy Sayyid, traducteur des œuvres morales et politiques d ’Aristote,


en donna une interprétation constitutionnaliste très bornée.
12. Op. cit., p. 287.

36
conscience de Foccident et conscience de soi

M û sa 1*. Il cite bien, parm i ses maîtres, D arw in et K. M arx


mais, en réalité, en bon journaliste autodidacte, il les a lus avec
les yeux d e l'autodidacte B. Shaw, à qu i il a consacré un livre
en hom m age respectueux1 3
I4.
A insi, tout se passe com m e si l'O rient, essayant d e se com ­
prendre, se faisait archéologue et retrouvait les form es dépassées
d e la conscience occidentale. Com m e chaque fois c'est l’O cci­
dent q u i fournit les éléments de la discussion, on est bien tenté
d e d ire que c'est lui qu i se plaît à nous égarer, en maintenant
artificiellem ent en vie certaines de ses « mues ». C e ne serait
pourtant pas juste, car on a nettem ent l'im pression qu e ces deux
sociétés, qui lentem ent s'interpénétrent, ne peuvent dialoguer
qu 'au niveau de la conscience religieuse d'abord, puis au niveau
d e la conscience politique, et enfin de la conscience technicienne
(au niveau de la superstructure, d e la structure et de l'infra­
structure, pourrait-on dire). 11 n’en reste pas moins que si on
con d u it de front l’analyse historique et l'analyse structurelle,
on est bien obligé de distinguer une expression réelle et une
expression idéologiqu e de chacune de ces consciences dans la
pensée occidentale elle-m êm e ; mais à cause du décalage dans
le tem ps, la phase réelle de chaque conscience, dans la pensée
arabe contem poraine, est elle-m êm e idéologique.
A in si s'expliquerait peut être le m anque de fraîcheur, la super­
ficialité qu e beaucoup de lecteurs, familiarisés avec l’histoire
occiden tale, sentent confusém ent à la lecture des écrits arabes
m odernes.

4.
A vons-nous fini avec les im plications mutuelles des deux
conscien ces ? Pas encore, car il ne faut pas oublier que cette
confrontation ne se déroule pas à froid, mais dans le cadre d'une
p olém iqu e acerbe. Com m ent l'O ccident juge-t-il ces différentes
im ages que les Arabes lui renvoient de lui-m êm e et qu’il a en
un sens contribué à faire naître ?
L e clerc est à la fois respecté et craint ; un m om ent m êm e,
il pou rra être objet de sympathie : ne cherche-t-il pas, en effet,
à revivifier la fo i dans un m onde qui lui est hostile ? S'il réus­
sissait, ses recettes pourraient peut-être servir à toute la posté­
rité d'Abraham . Dans l'O ccidental, le croyant reconnaît bien
dans le d e r c un h ère et un com pagnon de lutte, mais le citoyen

13. C om m ent se cultiver (en arabe), p . 251.


14. Publié en 1957 (en arabe).

37
a peur de ce sorcier d un nouveau g e n re Ia. En fin d e com pte
le citoyen lem p orte et le clerc reste l'autre, rude et cassant,
incom préhensible et incom pris.
L e politicien est accueilli avec la m êm e am biguïté. Il est
calm e, pondéré, respectueux sans obséquiosité, fier sans forfan­
terie, hom m e du m onde sachant bien se tenir, bien recevoir,
bref un bon produit d'une race dom estiquée “ . Il prêche l'édu ­
cation dans tous les dom aines : à l'école, dans la fam ille, dans
les sociétés com m erciales et au parlement. Education qui,
com m e chacun sait, n'est pas instruction scolaire, mais connais­
sance digérée pendant des siècles et qui, après plusieurs géné­
rations, réapparaît dans le com portem ent. « Q ue de siècles il a
fallu pour aboutir à ces dém ocraties m odèles que sont l'A ngle­
terre et les pays Scandinaves I II a fallu la R éform e, l'ensei­
gnement rural, l'accroissem ent urbain, le développem ent indus­
triel. Alors ne soyez pas impatients et ne vous laissez pas
entraîner dans la dém agogie. »
Le politicien acquiesce polim ent, sa place étant ainsi m arquée
pour l’éternité. Peu à peu, pourtant, se devine une vague appré­
hension : ce politicien bien charmant, quelle différence entre
lui et les autres ? Il renvoie une im age rassurante mais q u e l est
son poids, son rayonnem ent ? Somme toute, le politicien m algré
son urbanité et son faste est m éprisé.
M éprisé et bien vite regretté lorsque apparaît sur la scène
cet étrange hom m e de nulle part, som bre et m uet, plein d 'arro­
gance et de mépris. Celui-là, le revenu des siècles enfuis, le
descendant des tribus battues et dispersées, il hait l'étranger
et ses aînés, refuse le passé des deux côtés d e la M éditerranée
et n'a à la bouche que le m ot : technique. Sera-t-il l’hom m e
de l’avenir ? Il est d'abord pris au sérieux, attire par sa v iolen ce
dom inée puis il exaspère. L ’O ccident sentirait-il par hasard q u e
son secret vient d'être p e r c é 1T?
C es jugements peuvent sem bler ne pas convenir à l'O ccid en t
pris en b loc et il est de fait qu e si l'aristocrate dévôt est attiré
>ar le clerc, le grand bourgeois préfère le politicien libéral et
{e petit-bourgeois socialiste ou technocrate s'entend m ieux avec
le technophile. Pourtant cette généralisation n’est pas totalem ent
fausse car, en O ccident, le jugem ent bourgeois l'em porte sur*1 8

15. Cette dualité est claire chez L . Massignon (à un certain m om ent de


sa vie) et Montgomery W att.
18. Admirablement décrit par E .M . F orster , A passage to India> dans
le personnage du docteur Azrâ.
Î7 . Bien à tort puisqu'il ne suffit pas de crier à la technique pour l’avoir.

38
conscience de toccident et conscience de soi

les autres m êm e dans les couches qui contestent chez elles la


dom ination bourgeoise*\ L e politicien libéral, hum ble et sou­
m is, est le seul qu’accepte pleinem ent la société occidentale, le
clerc étant trop énigm atique et le technophile trop présom p­
tueux.
M ais au-delà d e cette description des relations vécues entre
les différents porte-parole des deux sociétés, occidentale et
arabe, c’est devant une duplicité fondam entale, caractérisant
les jugem ents des uns sur les autres, qu’on se trouve.
L e bourgeois occidental sait bien qu’aucune société ne se
définit par sa conscience religieuse seule ; il réduit néanmoins
la société arabe au dogm e islam ique ; le petit-bourgeois socia­
liste a depuis longtem ps appris qu e la structure de l’Etat ne
suffît pas à caractériser une société ; il ne voit pourtant de la
société arabe que ses aspects despotiques ou féodaux.
L a pensée arabe, d e son côté, ne se prive nullem ent d’une
telle arme. L a conscience de notre clerc est religieuse quand
il analyse sa société, mais elle devient libérale quand il critique
l’O ccid en t ; il sait bien qu e les droits de la fem m e sont sacrifiés
dans l’Islam, au moins dans la pratique. Mais com m ent résis-
tera-t-il au plaisir d e se servir du rapport Villerm é et d’autres
écrits accusateurs sur l’exploitation du travail fém inin ? Et qu e
d e fois n’avons-nous pas vu un politicien arabe, cynique et
désabusé chez lui, se convertir instantanément en apôtre socia­
liste p ou r dénoncer l’exploitation des ouvriers européens par les
trusts internationaux?
C ette duplicité, ou pour mieux dire cette référence à une
d ou b le évaluation, continue à régir les consciences à chaque
stade d e la com pénétration O rient-O ccident. C ’est pourquoi,
en pratique, on constate toujours que les alliances ne sont
jam ais franches, qu e la polém ique est un dialogue de sourds,
qu e la sympathie se teinte toujours de condescendance et l’anti­
pathie d e com plicité. Et ce n’est pas là pur machiavélisme, ou
alors il faudrait dire que c’est un machiavélism e objectif, im posé
par la réalité de deux sociétés qui entrent en contact, à deux
stades différents de leur évolution historique.1 8

18. O n a eu maintes fois l'occasion de le vérifier dans les relations entre


militants progressistes et communistes des deux sociétés.

39
Toutes ces remarques perm ettent de revenir aux questions
posées à la fin du chapitre précédent et de présenter quelques
conclusions provisoires.
— Il existe une relation indéniable entre (orm es d e cons­
cien ce — cléricale, politique, technophile — et les classes so­
ciales qu i leur correspondent, mais cette relation est indirecte
et presque extérieure à la société arabe. Si le d e rc, le p oliticien
et le technophile déterrent les form es passées d e la con scien ce
occidentale, com m e l’histoire occidentale est avant tou t une
histoire de classes en lutte — fait reconnu bien avant qu e
K. Marx ne le m ette en form e — , il en résulte qu e ces affron­
tements de classes sont à l’arrière-plan d e nos consciences et
leur servent de bases positives. D errière chacun d e nos nou­
veaux prophètes se profile un ange G abriel qu i lui souffle ses
réponses et ses appels : Luther derrière M oh. A bduh, M on­
tesquieu derrière L otfy Sayyid et H . Spencer derrière S. M ûsa.
Bien avant que se dressent parm i nous d e nouveaux éten­
dards, nous avons, com m e dans un songe, assisté à la lutte, et
applaudi à la victoire, de la Raison contre la superstition, d e
la liberté contre la servitude, du bonheur contre la m isère. A u
fon d de chacune de nos idéologies se trouve bien une signi­
fication de classe, mais qui ne dépend pas en prem ier lieu d e
la structure de la société a ra b e; c’est elle, au contraire, q u i
aide puissamment cette structure à se cristalliser, sans être p o u r
autant la cause prem ière de cette stratification. Avant d o n c d e
se-rapporter au processus objectif d e différenciation d e n otre
société, notre pensée se réfère d ’abord à une structure sociale
qui, de loin, nous suscite. C e fait ne doit jamais être ou b lié,
si on veut bien tenir le bout de la chaîne.
— Dans les relations entre deux sociétés qu i entrent en
contact, la discussion précédente a introduit la notion d e « dis­
tance historique » ; le contact m atériel entre deux sociétés ne
signifie rien, car l’une peut tout sim plem ent ne pas voir l’autre.
Il s’agit de déterminer exactem ent ce que chacune peut réelle­
ment saisir de l'autre. Bien que la clarification de la conscien ce
occidentale ait été déjà chose faite quand les Arabes entrent
en contact avec l’O ccident, ceux-ci, pourtant, ont été obligés d e
refaire le m êm e chem in et cet approfondissem ent de la connais­
sance d ’autrui coïn cide avec le progrès d’une nouvelle strati­
fication sociale. Toutes les descriptions cornantes des phén o­
mènes d’acculturation qui se fondent sur l’iUusion d e deux
sociétés, immédiatement transparentes l’une à l’autre, laissent
de côté le vrai problèm e.

40
conscience de Poccident et conscience de toi

— U ne conclusion enfin d’ordre m éthodologique. Si l'enche­


vêtrem ent d e reflets et de perspectives qu i a été décrit plus
haut n est pas un sim ple jeu form el, s’il est nécessaire d ’en
prendre conscience pour saisir à sa source la genèse de notre
pensée, on con çoit alors la légèreté de ceux qui, sans critique
préalable des notions utilisées, analysent directem ent les œuvres
singulières. Suffît-il de résumer les idées d ’un écrivain d’une
p ériod e déterm inée, un M oham ed Abduh, un K aw âldbi” , ou
un Taha Husseyn sans appréciation aucune ? Suffît-il de consi­
dérer l’œ uvre com m e une unité ayant sa logique interne qu’il
fau t saisir intuitivem ent en exigeant « une sympathie volontaire
d ’interprétation et l’épreuve d’une expérience m orale > com m e
le dem ande un arabisant français unanimement estimé ? Suffît-il
d e la critiquer à distance en montrant les falsifications histo­
riques et les contresens philologiques com m e fait l’école anglo-
sa xon n e? Ces diverses nuances de la m éthode positivisteM
échou ent à restituer le sens de l’œuvre. L ’essentiel, au contraire,
est d e déterm iner ce point nodal de perspectives et de contre-
perspectives qu i perm et à un M oham ed Abduh d’appréhender
du m êm e cou p d ’œ il et le m onde occidental et lui-m êm e.
L ’Im âm suprême et l’O cd d en t ne se posent pas face à face
com m e deux êtres hétérogènes ; l’un fait partie d e l’autre et
c’est pour cela qu’aucun ne peut être pour l’autre un objet
d ’étu d e extérieure. La Raison occidentale ne peut juger M oha­
m ed A bduh que com m e un m om ent de son propre chem ine­
m ent et lui non plus n’est pas un m iroir fidèle de sa propre
société qui, de l’extérieur, peut juger l’O ccid en t; celu i-ci est
d éjà en lui et colore la vision qu’il a de lui-m êm e. D ire qu’il
a eu raison ou tort, qu’il a bien ou mal com pris l’Autre, qu’il a
plus ou moins fidèlem ent reflété sa société, c’est ne rien dire
si on refuse de le saisir à l’intersection des deux images que
deux sociétés se renvoient dans l’aire étroite de leurs contacts
et si on n’adm et pas qu’il a vu l’O cd d en t com m e un certain
O ccid en t se voyait et voulait qu’il le vît. Bref, tout jugem ent
sur A bduh, L otfy Sayyid, Salâma M ûsa doit être un jugem ent
sur une étape de l’O ccident lui-m êm e. Cette m éthode présente,
certes, un danger : celui de mettre en cause la conscience de
l’orientaliste, de le mettre au m êm e niveau que celui qu’il étu­
die, partant de tuer l’orientalisme en tant qu e discipline et on
com prend que beaucoup d ’O ccidentaux l’aient refusée.1 9
2
0

19. Comm e l'a fait N. T apeéro dans L es id ées réform istes étal-K aw A bbi,
Editions arabes, Paris, 1956.
20. C e point sera discuté amplement dans la troisième partie de oe livre.

41
Ainsi sommes-nous bien loin de la recherche de Soi. Partis
de la question : « Q u i som m es-n ou s?» voilà qu e nous nous
trouvons devant une autre : « Q u'est l'O ccident ? »
Eh bien, précisém ent, il faut cet éloignem ent, cette im possi­
bilité de se saisir à travers autrui, pour qu e le m oi v id e se
gonfle d'am ertum e et d'aigreur et occu pe tout le devant d e la
scène. L e lieu de cette exhibition sera, bien sûr, l'Etat national,
qu i n'est national que parce qu 'il fait avec vigueur ce q u e le
colonisateur ne faisait qu'à dem i et le libéral avec m auvaise
conscience.
Mais avant d e voir l'Etat national aux prises avec le m oi
révolté, essayons d e vérifier si la typologie, précédem m ent
esquissée, correspond ou non à la réalité culturelle m arocaine.

42
3

Q u'en est-il du Maroc ?

L e M aroc m oderne com m ence au X X e siècle, car s’il a déjà


une connaissance confuse d e l'Autre tout proche qui le harcèle
sur ses frontières de l’Est et du N ord, il n’entre réellem ent en
contact avec lui qu’à travers l’œuvre de M oham ed A bduh et de
ses disciples. C elle-ci resta vivante pendant longtem ps, parce
qu’elle usait d’une problém atique qu i correspondait au niveau
exact d e l’évolution sociale m arocaine ; l’œuvre de L otfy Sayyid
fu t, en revanche, peu lue et ses disciples Heykal ou Taha Hus-
seyn furent considérés com m e de simples littérateurs. Certes,
le M aroc du X X e siècle diffère de l’E gypte de la fin du X IX e ;
certes, Allâl Al-Fâsi n’est pas une réplique exacte d’Abduh ; il a
d ’autres exigences, s'im pose une connaissance plus profonde de
la pensée occidentale, mais la vision fondam entale reste toute­
fois identique. Son grand souci, com m e celui des premiers réfor­
m ateurs, fut toujours de nier certaines déterminations histo­
riques. L ’O ccident positif, le travail, la liberté ne découlent pas
du Christianism e qui, en histoire, fut toujours synonym e d’op ­
pression et d ’exploitation 1. D e m êm e, la décadence, la servi­
tu de, la passivité ne viennent pas de l’Islam, mais d ’éléments
qu i lu i sont étrangers. « Les idées libérales universelles que nous

1. Il distingue entre le Christianisme authentique et celui de saint Paul ;


cf. L e rapport doctrinal, op. cit.

43
confessons aujourd’hui ont leur racine dans la prem ière révo­
lution islam ique, m êm e si elle a été par la suite recouverte de
superstitions et si nous en avons été éloignés par nos dévia­
tions », écrit-il*. T oute croissance, tout développem ent, toute
action sera d on c toujours et à jamais dans le sens de l’Islam
vrai. « L'Islam , dit-il, jamais ne nous em pêchera d’avancer *. >
Car il faut distinguer entre un Islam transcendant et un Islam
historique : le prem ier est seul réel et il faut le sauver à tout
prix, le second n’est qu’apparent et peut être condam né sans
grand dom m age.
L e phénom ène d e la double conscience est partout patent
dans la pensée d’Allâl Al-Fâsi ; il appréhende sa société à travers
une conscience religieuse et critique l’O cd d en t à partir d’une
conscience lib éra le; il dénie pour lui un déterm inism e qu ’il
affirme pour l’Autre et soutient une perm anence islam ique
anhistorique qu’il refuse au Christianisme occid en ta l Parlant
de ses rapports avec la gauche progressiste occidentale, il écrit :
« Nous nous en séparons lorsqu’elle considère sa lutte con tre le
clergé com m e une règle évidente applicable à toutes les sociétés,
m êm e à celles qu i n’ont pas connu l’E glise et ses m éfaits... E t si
nous com prenons fort bien les positions d e la gauche occid en ­
tale dans ses conditions historiques, en revanche nous n e com ­
prenons pas du tout com m ent nous pouvons prendre à notre
com pte une bataille qui n’est pas la nôtre et com battre c e qu i
nexiste p a s...2
3
45» C ritique pour l’autre et naïf pour soi-m êm e,
com m e Renan et G oldziher le furent de leur tem ps quand ils
parlèrent de l'Islam.
L a m êm e duplicité caractérise les alliances tactiques, rendues
ainsi fragiles par les com plicités tacites et l’hostilité cachée.
Les empiristes y voient confusion et irrationalisme, refusant d e
com prendre que la confusion est dans les faits et l’irrationalism e
chez les deux adversaires à la fois *. L ’O ccidental libéral accepte
les attaques anticléricales d ’Allâl Al-Fâsi et se voile la face
devant son nouvel Islam transcendant tandis que le chrétien
applaudit à cette théorie anhistorique et sourit aux vieilles ren­
gaines des laïcs libres penseurs. En vérité, cette d ou ble cons­
cience, dans l’une et fautre société, est conscience d e deux

2. Idem .
3. Idem .
4. C f. toute la partie du rapport intitulée : « Nos points de rencontre
avec la droite et la gauche occidentales, a
5. Jugement sévère et injuste de J. L acoüture, dans L e M aroc à V épreuve,
L e Seuil, Paris, 1958.

44
quen est-Ü du maroc ?

étapes historiques saisies simultanément et si la vision reste


fragm entaire et ne s'unifie pas, c e s t parce qu 'il est im possible
d e revenir à l’autarcie culturelle passée, de sauter le m om ent
d u contact et de la division par une décision subjective.
Pas plus qu e M oham ed A bduh ne fu t le porte-parole d'une
bou rgeoisie égyptienne encore balbutiante, Allâl Al-Fâsi n'a été
e t n'est aujourd’hui l'expression de la conscience bourgeoise,
b ien qu ’on puisse trouver dans ses écrits — cela n'est guère
étonnant — des éléments qu i ne s'éclairent qu e par les impli*
cations d'une hypothétique croissance bourgeoise. Injustem ent
traité par les O ccidentaux, pour qu i il n’est que le porte-parole
d e la réaction religieuse et par la jeune génération qu i l'accuse
d e défendre hypocritem ent les privilèges bourgeois : dans les
deux cas, il est victim e d'un positivism e superficiel qu i fait
passer l’analyse sociale avant l’analyse historique \ O r, l’une ne
se justifie que par l'autre et dans ce cas, A llâl Al-Fâsi n’est pas
l’id éolog u e d'une classe, mais représente une étape d e notre
culture m oderne et de notre processus d e structuration sociale.
C 'est pour cette raison précisém ent qu 'il fut adoré en tant
qu e sym bole et souvent peu suivi en tant que politique. D u
tem ps m êm e de sa dom ination spirituelle, il voyait déjà se fau­
filer derrière lui les porte-parole de la conscience libérale qui
prétendaient le cantonner dans la théorie et la propagande pour
se consacrer, eux, à la tactique, aux escarm ouches quotidiennes
contre l'O ccident. A vec le tem ps, ils allaient se trouver dans
l'axe m êm e de l'évolution sociale, allaient prendre la direction
p olitiqu e du pays et à l’heure d e l’Indépendance leur dom i­
nation sera si forte, si actuelle qu'ils pousseront A llâl dans une
op p osition la rv éer.
C ette conscience libérale, qu i dom ine jusqu'à maintenant
l'appareil étatique, est la plus superficielle de toutes car elle se
m eut dans le dom aine de l'apparence. Les réform es entreprises,
après l'Indépendance, dans la structure gouvernem entale, l'orga­
nisation des libertés publiques et la politique de l'enseignem ent
prou vent cette fascination de l'apparence qu i se m ontre plus
clairem ent encore dans les goûts et les com portem ents. Allâl
A l-F âsi, en observateur attentif, parle d* « une m étam orphose *7

0. L a synchronie avant la diachronie.


7. L a distinction entre les deux consciences ne recoupe pas la division
entre partis : les libéraux furent d'abord dans le P .D .I., puis dans l'Istiqlal
qu’ils dom inèrent peu à peu et certains d’entre eux se retrouvèrent dans
1 U.N .F.P. C e n’est donc pas par hasard q u il y eut répartition politique
nouvelle après l’Indépendance, surtout à partir de 1959.

45
n égative» qu i ne fait pas d e nous des O ccidentaux, m ais un
être étrange qu i n'est ni lui-m êm e ni un autre ». L'identité histo­
rique n'est plus affirmée que com m e pure nostalgie, l'Islam
devient une religiosité diffuse à usage individuel, qui n'inspire
plus la réflexion sur les grands problèm es nationaux ; l’histoire
arabe, mal connue et au fon d m éprisée, sert uniquem ent à jus­
tifier d u n e m anière fallacieuse un mimétisme total d e l’O cci­
dent. D es émules marocains de Bourguiba ne se sentent pas
arabes et croient être ainsi en avance par rapport à l'O rient,
alors qu'en réalité ils revivent la période d e L otfy Sayyid q u i,
lui aussi, parlait d une nation égyptienne et inspirait les ju ge­
ments bien connus de Heykal et de Taha Husseyn sur l'âm e
pharaonique. Ces hommes bien superficiels devraient plu tôt se
dem ander pourquoi l'E gypte se déclare maintenant si passion­
nément arabe alors que, manifestement, elle l’est si peu. C ette
adoration de la form e peut parfois aboutir à des m alentendus
tragiques : des hommes estiment que le parlem ent ne les repré­
sente pas fidèlement et descendent dans la rue pour crier leurs
revendications *. Pense-t-on un instant que le parlem ent est m al
é lu ? N on, on conclut que ces hommes veulent revenir à la
barbarie. Et ainsi, des form es transitoires d e l’organisation
sociale résument pour cette conscience toute la civilisation ;
ne pas le reconnaître, c’est revenir à la loi de la jungle, com m e
si les journées révolutionnaires n'avaient jamais eu lieu dans
l'E urope constitutionnelle. Rem arquons d'ailleurs qu e l'o b je t d e
ces émeutes fut précisém ent le droit à l'instruction, vieux slogan
qui reflète une croyance typiquem ent libérale que L otfy Sayyid
avait résumée en ces termes : « L'instruction est le seul rem ède
à une nation m alade \ »
Si Allâl Al-Fâsi, sans égaler M oham ed A bduh, peut néan­
moins lui être com paré, les libéraux marocains, de toutes les
couleurs et de tous les partis, sont bien pâles à côté d e leurs
hom ologues d’Orient. Leur superficialité est ainsi d ou ble et ce
n'est pas pur hasard s'ils sont incapables de produire des œ uvres
significatives en dehors des discours officiels et des interview s à
usage externe. D es lambeaux de pensée libérale sont cependant
éparpillés à travers notre cham p culturel. Quels que soient les
travestissements qui les cachent, il est de notre devoir d e les
ramener à leur com m une origine, qu i est cette période tran-8 9

8. Les émeutes de Casablanca de mars 1965.


9. O p. cit., p. 213.

46
qu’en est-il du maroc ?

sitoire et nécessaire que le M aroc vit et dont le caractère essen­


tiel est un libéralism e sans (orm e et sans co u le u r1#.
C ette faiblesse libérale encourage la technophilie à poser les
jalons d e sa dom ination future ; de m êm e qu e la conscience
religieuse était rongée dans l’Etat colonial par le libéralism e,
d e m êm e dans l’Etat indépendant la technophilie sourd par tous
les pores d ’un libéralism e exsangue et s’im pose m êm e pour un
tem ps dans un dom aine lim ité11, en attendant son heure de
gloire.
L e technophile nie ouvertem ent sa propre particularité :
< L ’O cciden t est la technique sans phrases, sans im plications
so cio lo g iq u e s», d it-il**. Il croit à l’existence d ’une évolution
générale d e l’humanité, dont il ne m et en cause ni les buts ni
les antécédents, qu i se mesure quantitativement et im pose les
m oyens de sa mise en œuvre. T out devient une affaire de
technique : l’économ ie, la politique, et m êm e la vie privée. Dans
une brochure publiée en 1958 sous le titre Vers une société
nouvelle, M ehdi Ben Barka écrit : <11 existe trois conditions
fondam entales qui garantissent le succès chaque fois qu elles
sont rem plies et déterm inent l'éch ec chaque fois q u elles font
défaut. Il s’agit d ’une direction forte et populaire, d’une plani­
fication économ ique et sociale et de la participation du peuple
à l’élaboration et à l’exécution de cette politique éta tiqu e»
(p. 25). A aucun m om ent, la question de la particularité ne se
p ose1 0
2
13. T out est d a ir : ou bien vous choisissez la voie m ystique
ou bien vous choisissez l’action avec ses im plications nécessaires.
N e dites jamais < Q uelle action ? » car elle est partout la mêm e,
au b o rd du Gange, du N il ou du Yang-Tsé ; la notion d’une
m étam orphose négative (Maskh) est proprem ent inconcevable
p ou r cette pensée. Les program mes de nationalisation, de ré­
form e agraire, d ’industrialisation sont de simples techniques
sans signification sociale, de m êm e que la m obilisation des
m asses, le dirigism e culturel, le parti unique et le ch ef incon­

10. L a réform e de juin 1965 portant nationalisation d’une partie du


com m erce extérieur ne suffit pas pour déclarer close cette période libérale ;
elle est cependant un signe non négligeable.
11. L e terrain de choix au M aroc se trouve dans les Offices : BEPI,
BRPM (O N I et ONM R), transformés par la suite en un organisme unique
appelé O M VA.
12. C f. la polém ique à ce sujet dans D a'w at al-H aqq, Rabat, juillet-
août 1965.
13. Cette phrase a été écrite avant le 29 octobre 1965, je n ai pas estimé
devoir la changer, car M ehdi, mort ou vivant, restera un des purs héros
du peuple marocain.

47
testé s’im posent d’eux-mêmes, dès lors qu e vous choisissez d e
vivre dans ce m onde-ci plutôt qu e dans un au-delà anticipé.
Un jeune intellectuel m arocain écrit au cours d’une polém ique
portant précisém ent sur la culture nationale : « Au lieu de nous
dem ander si les vérités de la science concordent ou non avec
l’esprit de l’Islam et les éléments constitutifs de notre person­
nalité, nous devons nous dem ander plutôt si ces vérités appli­
quées ne vont pas libérer du besoin nos masses dém unies... >
Et plus loin : « N ous sommes liés au futur plus solidem ent qu ’au
passé, quelles qu e soient la splendeur et les richesses en core
insoupçonnées de ce passé... > Il affirme aussi : < N ous som m es
arriérés par rapport au dénom inateur com m un d e la C ivilisation,
tel qu’il apparaît en U.R.S.S., en Europe et aux U.S.A. et nous
sommes dans l’obligation d’en com prendre les fon dem en ts14. >
On voit bien que cette conscience technophile hait la psych o­
logie et la sociologie différentielles, supprim e la liberté de ch oix
et use d’une rigueur effilée. E lle porte en elle les prém ices d ’une
solution m ilitaire car cette raison positive qui unifie tout dans
les catégories abstraites, où se trouve-t-elle dans nos sociétés ?
Elle ne se trouve ni dans les m osquées, ni dans les internats,
ni m êm e dans les usines où la m ultiplicité des syndicats, les
conflits raciaux, la nonchalance paysanne et la faible produ ction
lim itent la rationalité ; ce n’est d on c pas le caractère historique
d ’anarchie, d’individualism e de la petite-bourgeoisie qu’on sai­
sit dans cette conscience technophile, qu i pourtant trouve son
terrain favori dans les catégories petites-bourgeoises : l’intel­
lectuel petit-bourgeois porte et propage une idéologie dont les
im plications sont contraires à ses conditions d e vie et c ’est là
une autre conséquence d e la coupure entre être et conscien ce
dans notre société.
Ainsi, les trois figures du d e rc, du libéral et du technophile
dom inent aussi, au M aroc, le dram e qu e nous nous jouons à
nous-mêmes. Les positions ont un peu changé, les voix sont
fêlées mais le trio dessine dans notre paysage culturel les m êm es
figures que celles que nous avons vues ailleurs. Ici, elles appa­
raissent simultanées, alors qu’en E gypte, elles se succédaient
d ’une façon plus nette mais ce n’est qu’une apparence ; au
M aroc aussi, l’analyse historique peut, seule, éclairer l’analyse
sociale et si le champ culturel m arocain paraît em brouillé, c ’est
à cause du retard historique qui contracte le tem ps et les
périodes. L e d e rc est toujours là, mais il a pris le m asque du

14. Revue Aqlâm , éditée à Casablanca, n° 4, sept. 1964, pp. 4 et 6.

48
quen est-il du tnaroc ?

tém oin d e l'authenticité ; le technophile est parfois obligé, pour


se faire entendre, de prendre le voile du libéralism e; néan­
m oins, la distinction entre les trois consciences est toujours
nécessaire, si toutefois on veut avoir un m oyen de com prendre
et d e juger.
N ous avons dit qu e l'O rient s’est fait archéologue pour se
com prendre et com prendre l’O ccident, disons alors qu e le M aroc
est doublem ent arch éologu e1*. Les acteurs de notre drame :
Raison, Liberté, A ction, nous les avons aperçus jeunes on O cci­
dent, un peu fatigués en Orient arabe, nous les retrouvons dans
l’ensem ble, pâles et exténués, au M aroc et la p ièce jouée nous
rappelle dans tous ses détails de vieux souvenirs toujours pré­
sents à nos mém oires. C e n’est pas par m anque d ’im agination,
ni qu e la vérité vienne toujours de l’Orient, mais plutôt parce
qu e l’histoire se renouvelle avec lenteur et que plus une nation
arrive au m onde m oderne en retard, plus elle vit dans un pay­
sage décoloré. En bien et en mal, le M aroc revit sur le m ode
d e la m élancolie, la période du W afd égyptien et il faut être
présom ptueux pour croire q u e lle durera toujours. Nous sommes
en train de préparer l’Etat national et certains de ses problèm es
sont déjà les nôtres, aujourd’hui.1 5

15. A llai al-Fâsî est clerc à travers Abduh et le technophile marocain


l’est à travers Salâma Mûsa ; ce qui ajoute un palier et une difficulté sup­
plémentaires dans l’analyse.

49
4

Etat national et authenticité

C ’est dans l’Etat national que la définition de soi va prendre


l’aspect d’une recherche frénétique. E t ce n’est pas parce que
cet Etat ne se trouve accom pli que dans quelque partie d u
m on de arabe que ses dém êlés avec la subjectivité n’intéressent
pas la pensée arabe dans son ensem ble. Au contraire, le pro­
blèm e devient actuel m êm e dans les pays qu i en sont à peine
en core à expérimenter la v oie libérale.
L ’Etat national est l’Etat de la technophilie et de l’industria­
lisation ; il est aussi celui de la petite-bourgeoisie triomphante.
Peu à peu l’intellectuel technophile est rem placé par le tech­
n icien (planificateur, ingénieur, ch ef d’entreprise), qui est encore
plus radicalem ent opposé au verbe qu e son prédécesseur. C et
E tat a derrière lui une riche expérience, faite surtout d’échecs
d ’ailleurs ; ni le retour à la religion ancestrale, ni la Constitution,
ni l’éducation intensive n’ont donné à la nation cette puissance,
cette égalité avec les autres qu’elle sent, au contraire, lui échap­
p er chaque jour davantage. Sa voix est sans écho, ses actes
sans prise ; l'O ccident prend l’im age d’un pouvoir hors d’atteinte
quand il n’est pas une pression actuelle durem ent ressentie.
L ’im périalism e retrouve sa tonalité rom aine : possession in­
tem porelle du m onde co n n u ; aucune chose n’échappe à son
désir, aucune place à son om bre. Abstrait, il résume toutes les

51

»
form es de l’in égalité1 : le com m erce l’enrichit plus qu e m oi,
le travail le nourrit m ieux que m oi, la pensée le m ène toujours
plus loin que m oi ; dans les assemblées prétendues universelles
fl refuse de parler une autre langue que la sienne. Pis en core,
je form e trois philologues pour étudier ma langue, fl en form e
dix, je déterre un chef-d'œ uvre de m on lointain passé, fl en
publie dix. Ces diverses inégalités se résolvent dans un v oca b le
unique, synonym e tour à tour de m alédiction et de rédem ption :
Industrie. L ’im périalism e n’est plus l’em ploi d’une force brutale,
l’oppression visible ou voilée, l’injustice sanctifiée par les
armes ; avant tout, fl est l’envers de notre inquiétude. L ’E tat
national ne hait pas tant l'O cd d en t qu e son retard et sa fa i­
blesse. L e grand dialogue avec l’O cd d en t continue mais inté­
riorisé, et si du dehors on ne perçoit qu e cris et vociférations,
c’est qu ’on n’écoute pas avec suffisamment d'attention le d éch if­
frem ent angoissé que l'Etat national entreprend sur soi et autrui,
désormais indistinctem ent mêlés.
' La technophilie triom phante donne le ton à toute la v ie
sociale : valeur suprême, elle d ép réd e toute catégorie ne tou ­
chant pas à l’efficience. L ’ancienne culture réduite à son aridité
et stérilité actuelles est haïe au m êm e titre qu e la culture lib é­
rale occidentale. C elle-ci, qu i se présentait com m e une prise d e
conscience humaine des réalités européennes n’est plus sentie
que sous la form e d ’un voile tendu sur des réalités am ères;
toute superstructure occidentale est honnie com m e id éologie.
L’O ccident est un m aître-d’œ uvre, affirm e-t-on pérem ptoire­
m en t1
2
3, à l’im age d ’une vieille corporation, où , pendant des
années, l’apprenti regarde en silence les gestes du patron pou r
finalement les reproduire, sans porter attention aux discours qu i
peuvent parfois les accom pagner.
A la lim ite on ne voudrait voir dans l’O ccident qu'une im ­
mense école des Arts et M étiers et les nations européennes
seront choisies et préférées en raison inverse de leur tendance
à la théorie. Seule com pte cette m agie m oderne qu i refait la
nature par pure im itation*. L e geste, pour être com m uniqué,
n’a besoin de nul autre m oyen que la vue. La langue d’origine
surajoutée sera vite oubliée, on pourra la rem placer par la nôtre

1. C ’est cette notion qui est au centre de la pensée de F . Fanon, non la


définition concrète de Hobson et de Lénine.
2. Formule utilisée par Ben Bella dans un discours définissant la poli­
tique pétrolière de l’Algérie, au printemps 1964.
3. Cet empirisme retrouve la vieille théorie Ash’arite de la Muhâkftt, si
souvent développée par Ghazzâli.

52
état national et authenticité

o u m êm e s’en dispenser. D es signes sont certes nécessaires, mais


qu ’im portent le ton et la form e ; personne ne les entendra hors
des laboratoires et des ateliers d’études.
E t puisque tout le m onde adore la Technique, dieu du jour,
p oin t n’est besoin de forum pour discuter de la manière d e
l’adorer. Les parlements du tem ps jadis, où l’on appelait au
m ouvem ent en restant sur place, étaient des bains maures où la
société se détendait dans un rêve d e puissance où les lois d e la
pesanteur étaient impunément oubliées.
L e m onde se divise bien : non pas entre le passé et l’avenir,
la servitude et la liberté, l’injustice et l’équité, mais sim plem ent
entre la force et la faiblesse, les fils reconnus et les bâtards
oubliés d e D ieu. L ’Etat national entend obliger le Père à recon­
naître tous ses fils. Par le geste et par l’habit, par la pensée et
le com portem ent, dans l’âm e et dans le corps, nous serons si
ressem blants qu’i l ne pourra plus s’y retrouver lui-m êm e.
E t pour com pléter cette Trinité nouvelle : à côté de l'H is­
toire, D ieu le Père, et de l’Industrie le D ieu rédem pteur, pren­
dra p lace notre D ieu national, gardé bien au fon d de notre
cœ ur. Il ne sera pas ou blié, le D ieu d e notre histoire-oasis,
abandonné depuis si longtem ps et qu’im plore seule notre inter­
m ittente nostalgie 45 .
L ’id éologie d e l’Etat national ignore la contradiction ; m onde
heureux et com partim enté d e la coexistence et de l’éclectism e.

Théorie de la culture nationale

L ’Etat national im pose à une société encore sous l’em prise


du sentim ent et du jeu le carcan de la Raison*, courte sans
d ou te, hâtive et superficielle, mais d’une autre efficacité qu e
cette longue lamentation qui n’en finissait pas de conter dans
la nuit les fastes de G renade et les beautés d’Alexandrie. Par
la v o ie d e l’antihumanisme et de l’anticulture, une société
tout entière com m ence à lester le tem p s; le sablier recom ­
m ence à distiller ses grains, le tem ps n’est plus une succession
d’intervalles vides et d e fulgurations subites ; l’action s’abstrait

4. ■ N otre peuple, qui vit dans la région où se firent entendre les Mes­
sages d e D ieu, croit au rôle positif des religions », dit la Charte d e VEtat
égyp tien (M ithâq), publiée le 21 mai 1962, p. 124. V oir aussi p. 88.
5. Il s’agit de la raison scientifique, qui sera appelée par la suite indiffé­
remment cartésienne ou positive ou technicienne.

53
de soi-m êm e (l'effort m ystique) et délaisse l'espace vid e (les
conquêtes militaires) pour se concentrer sur la nature ; celle-ci
n'est plus l'ennem i trom peur qui nous affam e et nous éloign e
de D ieu mais par elle-m êm e belle, secourable et m aternelle.
Désorm ais on vient aux rendez-vous, on connaît l'im patience,
on voyage : sentiments nouveaux, com portem ents nouveaux,
connus dans le passé par une toute petite m inorité* et m ain­
tenant imposés a tous par une petite-bourgeoisie dom inante.
Bornée et sans grandeur, inculte et sans panache, agrégat d e
groupes et de castes plutôt que classe, cette petite-bourgeoisie
im pose par la contrainte de son Etat, des dim ensions qu e notre
esprit avait oubliées pendant des siècles : le tem ps qu i se m eut,
la nature qui vit et le geste qui rapporte. O n peut haïr ou
m épriser cet Etat, il reste qu’il a été le seul à pouvoir ouvrir à
toute la société les chem ins d e l'avenir.
Mais, com m e attendu, bientôt s'élèvent, m êlées, les voies
réprobatrices du passé et du futur. Elles se dem andent et
dem andent aux maîtres du jour : C e m onde qu e vous nous
construisez, où vous vous trouvez si bien, est-il vraim ent à
n ou s? N e vaut-il pas mieux continuer à aller à p ied plutôt
que d'utiliser une voiture construite par d ’au tres? B âtissez!
retrouvez les gestes du M aître! Rien ne sera jamais nôtre.
« N otre ignorance et notre retard nous font aimer tout ce qu i
est étranger, à tel point qu 'il se trouve parm i nous des groupes
qui croient que le bien, tout le bien se trouve dans l'im itation
de l’Europe occidentale, de l'Am érique saxonne, d e la Russie
slave et de l'Allem agne germ anique >, se lam ente A M I A l-F â siT.
Trois forces se conjuguent contre les maîtres du jour. L e
politicien libéral déchu, qui s’entend tous les jours assim iler
au larbin de l'O ccident, se fait un plaisir m orose de relever tous
ces gestes mimés sans grâce et ces mots prononcés avec accent.
L e d e rc avait cru voir sonner l’heure d e la revanche ; très
vite cependant il s’est rendu com pte qu e si on l’envoyait v olon ­
tiers à l’étranger prier pour la paix et la fraternité universelles,
on le laissait rarement cultiver ses talents ch ez lui. Il regarde
autour de lui et retrouve partout, voilée ou m anifeste, la p ré­
sence du D iable : l’amour de la puissance, la fo i dans la m atière.67

6. La bourgeoisie marocaine connaît moins bien ces sentiments parce


q u elle consomme sans travailler des fortunes trop vite et trop facilem ent
ramassées.
7. • Défense de la loi Islamique », dans la revue Imâm (en arabe), Rabat,
janvier 1965, p . 18.

54
état national et authenticité

D ieu est toujours exilé, pense-t-il, reconnu des lèvres, renoncé


dans les cœ u rs; l’O ccident toujours parmi nous et en nous*.
Enfin le jeune d e vingt ans, partout im patient, partout exi­
geant. N ’ayant pas connu l’ère libérale, il ne sait pas quelles
énergies étaient perdues et quels torrents d e phrases em por­
taient nos espérances. Il n aperçoit qu e les promesses non
tenues, cette puissance qu i n’en finit pas de construire ses fon­
dem ents, ce bonheur reporté à un avenir indéterm iné, cette
liberté chaque jour chantée et chaque jour niée. Il se laisse
alors éblouir par le passé, proche ou lointain, que la nostalgie
em bellit, ou bien il se laisse assassiner pour renaître à une
vraie vie.
C e jeune donne une nouvelle vigueur à la douce protestation
d u politicien raillé, et à celle, plus rude mais à peine plus
audible, du vieux d e rc ; il reparle d’une liberté constitutionnelle
d on t il a oublié l’expérience décevante ; mais surtout il refuse
violem m ent l’O cd d en t parce qu’il refuse le m onde où il vit. H
abhorre la matière parce que l’économ ie ne se laisse pas inform er
p ar les mots qui sont ses seuls outils. Les lois économ iques sont
inexorables, la société est lourde à m ouvoir, alors changeons de
ca p ! Q ui nous oblige à suivre les mêmes mirages ? N ous aurons
n otre langue et nos lois, notre travail et nos loisirs, nos gestes
e t nos manières et ainsi notre m oi traversé d ’illuminations spiri­
tuelles irradiera sa joie et ses certitudes sur un O ccident déses­
péré. L'U nivers dont l’O ccident a fait sa dem eure n’a nul besoin
d e nous, nous ne l’enrichirons pas en nous y intégrant ; mais si
nous donnons à la vie une autre saveur, nous existerons de droit,
et l’O cciden t lui-m êm e nous en saura gré ; si nous sauvegardons,
e t nous seuls pouvons le faire, les «m o ts de la T rib u » que
l’O ccid en t a oubliés et dont les signes restent dans son corps
com m e des cicatrices irritées, alors l’humanité aura tout gagné,
e t la puissance et la beauté.
C ette critique * sem ble condam ner l’Etat national ; elle ne va 89

8. D ’où l’ambiguïté politique d’Allâl al-Fâsi qui s’oppose à la fois à


l’Etat libéral et à son successeur préfiguré en Egypte. Il prend bien soin d ’y
relever les signes d’attachement à l’Islam ; il n’est cependant pas très sur
et il est plus radical dans son opposition que les clercs d ’Egypte entre les
deux guerres. Gagne-t-on au change ? C f. sa théorie des instincts humains
au début du rapport déjà cité.
9. D ont on peut lire un échantillon chez Mohamed Zniber, in Aqlâm ,
Rabat, noa 3 et 5, août et octobre 1964, pp. 1 et suiv. Zniber n’est pas un
simple lecteur de Fanon, il reprend aussi la critique du clerc. Il critique le
présent libéral au M aroc et le futur Etat national (présent en Egypte), d ’où
sa position inconfortable.

55
cependant pas ju squ à souhaiter sa disparition, com m e lui-m êm e
ne l’em pêche pas de se faire entendre. Tous les deux dém as­
quent un O ccident blotti dans les esprits et les cœurs, tous les
deux postulent une originalité en maintenant la technique hors
de discussion. L ’Etat propose son autoritarisme nécessaire
com m e la régénération d’une form e politique particulière, ses
détracteurs présentent leurs affirmations creuses com m e le
tim bre incom parable d’une m usique nationale.
L a quête d’une authenticité perdue devient le drapeau hissé,
à des fins diverses et simultanément, par le Pouvoir et les Intel­
lectuels opposants et d ’elle naît une nouvelle id éologie : le
socialism e national.

Le Socialisme national10

Soit que le pouvoir est obligé de prendre à sa charge les


exigences d ’authenticité écloses çà et là, soit que les in tellec­
tuels, par leur nom bre, im posent leur cri angoissé, un jour finit
par arriver où l’on reconnaît la nécessité à la fois d e la tech ­
nique et de l’originalité. La logique technicienne se trouve alors
avoir pénétré assez profondém ent la société pour q u e lle ne
risque plus d’être mise en danger et les hom m es s’y sont assez
perdus pour pouvoir regarder en arrière et repartir à la recher­
che d’eux-mêmes.
L’Etat national, pour se réconcilier avec toute sa société, lèv e
l’étendard du socialism e national : synthèse d e la force et d e la
fidélité aux ancêtres. Rien ne sera perdu du présent ni du passé,
clam e-t-il. Si l’O ccident est une production en constante aug­
mentation, nous aussi nous produirons toujours plus ; nos natio­
nalisations m ontreront à l’évidence que nous maîtrisons lois
économ iques et subtilités financières; la planification, form e
suprême de la rationalité sociale, sym bolisera notre accession
à la maturité historique ; et en plus de l’efficacité, nous aurons
la justice, car l’Etat ayant soumis l’économ ie sera un distribu­
teur équitable et un arbitre entre les catégories sociales.
Mais cette organisation sera nôtre dans son contenu e t dans
sa form e. E lle sera rattachée à nos traditions les plus respectées ;

10. A distinguer soigneusement de la voie nationale du socialisme


(Togliatti) et du socialisme nominal d'un grand nombre d’Etats africains.

56
état national et ttuthenticité

d e grands ancêtres seront mis à contribution ” , leurs anathèmes


contre les riches égoïstes et accapareurs seront remis en mé­
m oire. N otre socialism e sera hum ble, opposé à tout orgueil pro-
m éthéen, sans esprit de révolte contre le D ieu traditionnel ; il
sera la base indispensable à une vraie adoration de D ieu, com m e
cela a été le point de vue constant de l’orthodoxie : « D ieu a
créé ses biens pour aider l’hom m e à l’adorer » Pacifique, il ne
sacrifiera aucun groupe, nhum iliera aucune classe dans notre
société de concorde et d e consentem ent ” .
L e passé ne sera pas aboli ; c'est nous-mêmes tels qu e nous
avons toujours été dans les tem ps de splendeur et ceux d e
décadence, qui organisons notre société selon l’équité, sans
influence extérieure et com m e D ieu nous l'avait d'ailleurs tou­
jours com m andé. D ieu ne nous disait-il pas, par la voix de son
prophète : Organisez-vous com m e vous l’entendez, pourvu que
le Seigneur soit toujours h o n oré? L'Islam englobera toujours
c e qu e fon t les musulmans.
C e socialism e national prétend dépasser l'opposition entre
l'éternité et l’histoire. En vérité il se ramène à l'arabism e plus
l'industrialisation. Il n'a assimilé réellem ent ni l’histoire natio­
nale 1 2
34 ni l’O ccident ; m élange instable de fragments disparates
dans une conscience creuse et une société opaque.
E ncore une fois l'O ccident est au fon d du débat, et, dans la
polém ique qui oppose technophilie et souci d'authenticité, l'on
a sans doute reconnu l’opposition, constante en O ccident depuis
un siècle, entre la Raison technicienne et les exigences d e
l'H om m e total.
L 'O cciden t, pourtant, incapable de se retrouver dans la face
d'autrui, juge mal ces expériences nationales et n'y voit qu'af­
freuses caricatures. L e drame de l’Autre qui a été ou est encore
son propre drame lui reste indéchiffrable, faute de sympathie
et d e lucidité. Il oscille entre une attitude de crainte devant ces
singeries qui peuvent se révéler dangereuses com m e on en a eu
l'am ère expérience dans un certain pays d’Asie, et une attitude
d e com préhension car, après des décades de dialogues avortés,

11. Surtout A li et Abu Dharr Al-Ghifâri. Pour cette utilisation d’A li, cf.
le livre curieux du chrétien libanais Georges Girdaq, AU ou la voie d e la
ju stice hum aine (en arabe), Beyrouth, 1956.
12. Ibn T ayioyya, Siyâsa Shariyya, L e Caire, 1961, p . 39. Trad. fr. de
H . Laoust.
13. M ithâq cité, p. 89.
14. Une dem i-page dans le M ithâq pour toute l’histoire de l’Islam, pp.
21- 22.

57
se présente enfin un langage com m un, celui d e la technique ;
la Raison technicienne sert ainsi d e pont entre deux ennem is
hier encore irréconciliables.
A l’intérieur de ce m êm e O ccident, cependant, des esprits
désabusés réservent leur jugem ent sur la fin de l’exotism e. C e
paysage terne de gestes et de com portem ents uniform isés rem ­
place des trésors qu e le tem ps, estiment-ils, leur a v o lé s 11 et ils
accablent la « Raison bourgeoise », qu i a pourtant accom pli c e
que nulle religion n’a jamais pu obtenir : unifier les hom m es.
D es critiques anciennes et m odernes w sont reprises contre cette
Raison prétendue superficielle ; on réveille des instincts endor­
mis ; on lui suscite la concurrence d ’expressions muettes.
C ’est là péripétie de l’histoire occid en ta le; mais pour se
justifier, ces esprits désabusés se fon t exégètes et travestissent
le message de m illions d ’hommes. Les tenants de la culture
nationale, m êm e les plus exigeants, ne vont jamais jusqu’à atta­
quer la Raison, fondem ent de la puissance ; ils se contentent
d ’exprim er un malaise d e la conscience, né d ’une assim ilation
en cours et plusieurs d e leurs form ules dépassent le contenu
réel de leur pensée. Ces O ccidentaux, étranges amis de l’hom m e,
ne cherchent pas tant à com prendre autrui qu’à fuir leur prop re
culture qu’ils estiment, un peu trop vite, condam née. A l’im age
des premiers héros de la colonisation, hypocritem ent hum bles
et repentants, ils font croire que la Puissance est illusoire, m êm e
fon dée sur la science. E t com m e par hasard, l’oppression qu 'ils
com battent chez eux, ils contribuent à la maintenir ailleurs par
le discrédit qu’ils jettent sur la Raison et par le soutien bruyant
qu’ils apportent à une idéologie transitoire.
E t à ce stade aussi, nous retrouvons la duplicité de con s­
cien ce dans les relations O rient-O ccident. L ’Etat national im ­
pose chez lui par la force les catégories de la Raison techni­
cienne et critique les mutilations qu’en Europe cette m êm e
Raison a fait subir à l’hom m e ; l’anti-impérialisme occiden tal
applaudit à la théorie de la culture nationale, sans v oir q u e
celle-ci est la contrepartie de la dom ination grandissante d e
la Raison. Chacun des deux partenaires parle à sa propre im age,
qu’il retrouve dans l’autre, mais cette fois l’autre est vraim ent
intégré à soi. Les deux sociétés se pénètrent presque totale-1 5
6

15. La guerre du Yémen a été, paraît-il, pour certains journalistes l’occa­


sion de mesurer la richesse que le monde a perdue.
16. En particulier la critique hegelienne de l’Entendement, utilisée à des
tins qui lui sont contraires.

58
état national et authenticité

m ent : on parle à l'autre en s'adressant à soi et réciproque­


m ent 1T.

Dernier avatar

L'antipathie de l'O ccident pour le socialism e national a, au


m oins, un résultat positif : elle oblige cette fausse synthèse de
la technophilie et de la culture nationale à toujours se scinder,
à l'analyse, en ses deux com posantes non com binées. N 'y en
a-t-il pas d'autre, m oins sujette à la critique ?
Il est possible, à partir de l'acquis du socialism e national et
en prenant conscience du caractère vide et pom peux de l'appel
à l'authenticité, de présenter une totalisation provisoire de nos
relations avec l'O ccident, qu i sauve la Raison, que mettent main­
tenant en péril des exégètes intéressés.
Prenons d'abord acte de ce long tâtonnem ent pour arriver à
une définition adéquate de l'O ccident, successivem ent assimilé
à u ne religion, à une form e étatique, à une dom ination de la
nature, à une exploitation et mutilation de l’hom m e et disons,
qu 'en fin de com pte dans l'Etat national, l'O ccident est assimilé
à un com portem ent.
C ette définition n'est pas fausse, à condition d'ajouter que ce
com portem ent est né d'une éducation, elle-m êm e fille d ’une
form e de la société. L 'O cciden t est donc avant tout une struc­
ture sociale ; mais il ne suffit pas de le reconnaître du bou t des
lèvres et de passer outre sous prétexte d'efficience. A la propo­
sition : L 'O cciden t est genèse du capitalism e, form e historique
de l'em bourgeoisem ent, il faut accorder plus qu'une approbation
inattentive. La conscience arabe doit la penser, la recréer et non
pas la considérer com m e un sim ple point à débattre entre histo­
riens spécialisés.
C ar cette proposition est au fon d bien rassurante, et peut-être
bien qu 'elle fournit rem ède à notre angoisse. Réfléchissons bien.
U ne form e sociale qui erre quelque tem ps entre les villes
d 'Italie et d'Allem agne, pour s'enraciner aux Pays-Bas, passer
en A ngleterre et en Am érique, revenir à la conquête de la
F rance et de l'Allem agne unifiée et lentem ent gagner les franges
d e l'E u rop e centrale et orientale. C ette form e d'organisation 1 7

17. Cette mutuelle Implication est nette dans la nouvelle conception de


l'im périalism e, considéré com m e pure hégémonie ; ce qui est un moyen de
dépasser les condamnations historiques circonstancielles.

59
sociale est à la fois fruit du hasard et d e la volonté, com m e
une belle rose qu i éclot un jour après des soins infinis et des
croisements sans nom bre. Cette rose, à la fois belle et effrayante,
a trouvé un sol favorable sur les vertes collines d’Angleterre.
Est-ce notre faute si nous fûm es plus éloignés qu e d ’autres de
cette serre miraculeuse, où le D ieu d e la Puissance se dévoila
un jour aux humains ?
Nous nous croyons maintenant damnés, mais avant nous, les
Tatars, les Germains, les Celtes et les Slaves ne le crurent-ils
pas égalem en t? Eux aussi, ils furent raillés et m éprisés, et la
ligne de civilisation d’alors les exilait eux, pas nous. O n fit le
procès d e leurs races, de leurs croyances, d e leurs tem péra­
ments, puis un jour ils entrèrent à leur tour dans le cercle de
lum ière et maintenant ils nous écrasent du mépris m êm e dont
ils furent naguère l’objet. Dans ces jours présents où nous
cuvons notre aigreur, nous ne devons pas oublier, non plus, qu e
nous avons des frères de malheur dans ce continent appelé
Europe. Dans des villages isolés, sur une terre pauvre et brûlée
de soleil, des hommes hum bles se sentent aussi damnés, écartés
du Royaum e de l’entrain et quand parfois ils débarquent des
trains de cam pagne, eux aussi, ils ont l’impression d e vivre le
Purgatoire. Alors, si notre expérience n’est pas unique, ni dans
le passé ni au présent, si notre seul ennem i est le tem ps incom ­
pressible, si le mal est du siècle et non d ’une nature étem elle,
avons-nous vraiment besoin d e gém ir ?
Surtout ne nous laissons pas abuser par l'unité factice qu e
l’O ccident se plaît à nous opposer. Il faut l'analyser com m e u
il prétend nous analyser ; et puisque nous savons si bien saisir
et utiliser à notre profit la diversité de l’O ccident en politiqu e,
com m ent refusons-nous d’apercevoir la m êm e diversité dans sa
culture ?
L ’O ccident se donne parfois pour ce qu 'il est et parfois pour
ce qu’il vise. L ’O ccident-apparenœ prétend s’im poser à nous
com m e une unité com pacte et hautaine ; nous l’avons toujours
com battu en faisant appel au ban et l’arrière-ban du prestige
passé, de l’esprit et de la justice. Mais l’O cddent-visée, au-delà
de la science et des arts, avons-nous écouté son message, quand
il revient sur la division, l’individualism e et l’abstraction, quand
il chante la terre et la vie, quand il fait appel par-delà
l’égoïsm e, l’épargne et le gain, au cœ ur d e l’hom m e récon cilié ? 1
8

18. L e com m e réintroduit l’unité que postulait la technophilie sur le plan


de l’extériorité ; il est cette fois-ci rationnellement justifié.

60
état national et authenticité

C et O ccident-là est aussi » o lé qu e nous au sein de l'O ccident-


apparence.
C elu i-ci fu t pendant longtem ps une arme entre des mains
fanatiques : il pilla, tua, conquit des terres et ferm a aux autres
les océans ; ses ravages s'exerçaient et chez nous et chez lui,
il appauvrit des multitudes en organisant leur esclavage. Un
jou r les esclaves en eurent assez et le traînèrent devant le tri­
bunal d e l'H om m e ; son bilan fu t épluché, gains et pertes mis
en regard ; il laissa passer l'orage puis reprit sa marche. Mais
il ne fut plus jamais le m êm e ; ü perdit son innocence d'antan,
il apprit la dissimulation, et ne voulut plus se regarder en face.
C e jour-là, le m onde entendit la voix de Tous, amplifiée par
tou te la force acquise d e l'O ccident-naïf. C ette heure qui fut
celle des vertus écrasées, des forces gaspillées, de l’humanité
déracinée, fut aussi notre heure, avant que nous naissions à la
conscience. Nous ne devons pas m éconnaître cette voix sous
prétexte q u e lle fut d ’abord entendue sur les places d’O cd d en t,
ou qu e l’O ccident d’aujourd’hui la revendique astucieusement
p ou r nous em pêcher de la prendre en charge. Si nous n’avons
actuellem ent aucun m oyen de juger, si l’O ccident nous aveugle
par sa richesse m ulticolore, si nous n’échappons à l’éclectism e
q u e pour tom ber dans un positivism e p la t1*, c’est bien parce
q u e nous sommes restés inattentifs à cet éclair de vérité qui,
p erçu et accepté, nous eût perm is de rendre à chaque pensée
son poids spécifique. Continuons à nier la réalité de cette fissure,
et tous les livres seront à jamais pareillem ent fades, nous ne dis­
tinguerons jamais une idée neuve d ’un lieu com m un, m algré le
calendrier et la succession trom peuse des années.
L ’O ccident opposé à nous est l’O ccident opaque, confiant
dans ses parcs, ses routes, ses canons et qui croit pouvoir se
passer de l’acquiescem ent de l’homme. Mais l’O ccident-critique
q u i, sans renoncer à ce cadre em belli et confortable, rappelle à
tous l’espoir, autrefois exprimé dans des légendes éparses, d’un
hom m e uni et réconcilié et qui, au-delà de nous et de lui-m êm e,
s’adresse au futur, celui-là doit être entendu **, si nous voulons
dépasser les sons inarticulés d’une fureur impuissante.1 9
2
0

19. Les philosophes arabes contemporains sont tous ou éclectiques ou


érudits.
20. F . Fanon, le champion le plus radical et le plus éloquent de l'authen­
ticité négative, était obligé lui aussi de conclure dans ce sens en parlant
« des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l’Europe b. C f. L e*
dam nés d e la terre, p. 242.

61
C ette vision, en vérité, maintient toutes les données des
visions précédentes; elle introduit sim plem ent dans l’histoire
occidentale une fissure qu i coupe cette dernière en périodes
qui ne doivent pas être jugées d e la m êm e manière. Les visions
précédentes se référaient toutes à des notions occidentales,
prises isolém ent dans une histoire occidentale non orientée. L a
vision nouvelle oriente d ’abord l’histoire occidentale et valorise
une section qu i va de la Réform e aux bouleversem ents du
début du XIX* siècle. E t elle propose de ne pas se référer à
telle ou telle pensée éclose pendant cette période, mais unique­
ment au sens lui-m êm e qui oriente cette section. E lle ne fait
rien autre qu e tirer les conséquences d e l’expérience arabe, en
la synthétisant, par analogie à une vue synthétique que l’O cci­
dent présenta de lui-m êm e au début du XIX* siècle.
Com m ent cette dernière vision sera-t-elle reçue ?
Au sein de l’Etat du socialism e national, elle ne peut pas être
acceptée immédiatement ; sa logique elliptique ne fera pas aisé­
m ent entrer une date chrétienne dans le calendrier musulman.
Mais cela im porte peu car elle est la fille authentique d e l’Etat
national : fille de la technique transplantée, de la culture niée
et de l’im possible exigence de l’authenticité. La négation d e la
culture occidentale ne peut pas constituer, par elle-m êm e, une
culture et la danse forcenée autour du m oi perdu ne le fera pas
renaître de ses cendres. D es hommes de plus en plus nom breux,
qui ne sont pas noyés dans la technologie, se fatigueront d ’une
lamentation stérile et distingueront de plus en plus clairem ent
ce point de rupture dans l’histoire occidentale.
Cette conscience reprise et apaisée sera la vraie réussite d e
l’Etat du socialism e national ; elle sera le dépassem ent réel de
la technophilie et de son contraire statique et abstrait, l’appel
à une culture nationale. Sans doute, la recherche de l’authen-
ticité ne sera pas oubliée de sitôt, autre face de notre faiblesse
actuelle, tant que la nature ne nous sera pas d ocile et la société
transparente. Cette fissure, en nous-mêmes, restera la m arque
d ’un décalage entre deux histoires, deux tem ps, tous les deux
présents en nous. Cependant, regardée com m e fait, elle cessera
d’être ressentie com m e une m alédiction. C e n’est encore ni pour
aujourd’hui, ni m êm e pour dem ain et entre-temps, cette vision,
même soutenue effectivem ent par les réussites continuelles de
l’Etat national, sera dénigrée par deux victim es de l’im patience.
Au sein de la société arabe, par ceux que la dém angeaison
du m oi perdu, la vacance de l’histoire refoulée, pousseront à

62
état national et authenticité

se divertir par des lamentations et des cris d’écorché, au grand


plaisir d ’une certaine sensibilité occidentale.
En O ccident m êm e, par ces étranges amis d e l’hom m e ” , qui
h ier voulaient une victoire totale et im m édiate de leur civili­
sation et aujourd’hui lui reprochent plutôt de s’obstiner encore
à vivre. Ceux-là, vraie plèbe d e la Home m oderne, exigent des
ennem is une lutte im placable qui ne finisse que par la m ort du
vaincu. Ils ont mis en question la vie du M aître, il faut don c
q u elle soit le mal dans tous ses détails et s’ils retrouvent chez
le prétendu esclave le m oindre signe qui la leur rappelle, ils
crient au scandale et au reniement. Ils diront : « Cette dernière
vision est une acceptation pure et sim ple de l’O ccident, m algré
sa fausse distinction entre un O ccident naïf et un autre cri­
tiqu e. > Ils diront : « T out ce qu i naît en O ccident en fait
partie, prenez tout ou refusez tout. > Ils diront : « Cette vision
postule une histoire une, ce qui est le préjugé constant de
l’O cciden t qu’il s’agit précisém ent de mettre «a doute. »
Q ue répondre à ces deux critiques ?
A l’intellectuel occidental, disons que sa logique meurtrière
se soucie bien peu de notre salut. Libre à certains peuples, plus
profondém ent blessés, de se laisser abuser par cet appel féroce
e t trom peur. Trom peur car qui ignore qu e la révolte contre la
Raison est née en O ccident, que c est le positivism e triomphant
q u i donna naissance à la psychanalyse et à l’ethnologie, et qu e
cette dépréciation de la Raison fu t par la suite utilisée, et de
q u elle façon !, contre les peuples de la nature33 ? Quant à nous,
nous n’avons pas attendu ce siècle pour reconnaître en l'hom m e
la valeur universelle de la Raison. L ’aristotélisme est une partie
d e notre héritage culturel et si sa logique, autrefois étudiée par
d es milliers d ’étudiants à l’om bre des m osquées, est aujourd’hui
rénovée et enrichie, ce n’est pas une raison suffisante pour que
nous ne la reconnaissions plus.
E t à notre frère, irrité par le vide d’un M oi disloqué, qui
reprendra sans critique cette politique du tout ou r ie n 3*, il
fau dra lui rappeler des faits oubliés. S’il refuse aujourd’hui
l’O ccid en t au nom d ’une intransigeante fidélité, c’est parce que
son M oi perdu a égalem ent perdu le souvenir d e son passé.
D ans ses terres de soleil et d’oliviers il fut maintes et maintes2 1
3
*

21. C f. la polém ique autour des ■ pieds-rouges » (?) : J. D uvicnaud, in


N ouvel O bservateur, nM 1 et 2, 3 et 10 déc. 1965.
22. Fanon le sait bien, il tom be quand même dans le piège.
23. Q u'il s’intégre ou non au mouvement général de l’appel à l’authen­
ticité, qu’il se mette ou non sous le turban du clerc.

63
fois déplacé. Q ue de villes détruites, d e puits em poisonnés, d e
vaisseaux brûlés, pour qu’il se reconnaisse dans un M oi q u i lui
fu t d’abord opaque et pesan t! Aujourd’hui, il est fier d ’une
langue qu’il a pendant des siècles estropiée, d’un m essage qu ’il
a travesti et d ’une pensée qu’il essaya, bien des fois, d’étouffer
par les flammes. H ier, il com battait le D ieu du désert qu’il
invoque aujourd'hui, il refusait l’hellénism e dont il se fait m ain­
tenant un honneur d’avoir sauvegardé les chefs-d’œ uvre. Eh
bien, si le temps a naguère effacé les fissures et com blé les vides
de son âme, il le fera égalem ent dem ain malgré ses cris d ’an­
goisse et les ricanements de ses amis de hasard.
En résumé, cette vision se contente d e rem placer un a priori
par un autre plus adéquat ; elle appelle la conscience arabe à
une critique sans com plaisance et fait confiance au tem ps pour
guérir les blessures infligées par une transform ation sociale
rapide, entreprise sous la pression d’autrui. En d’autres term es,
elle essaye de mettre la conscience de la société arabe au niveau
de son être, profondém ent et définitivem ent transform é par
l’action de l’Etat national.

La dynam ique culturelle de l’Etat national qu e nous venons


d’esquisser est ainsi une dialectique qui, successivem ent, dé­
passe l’opposition de la technophilie et de la culture nationale
dans la théorie du socialism e national, et l’opposition d e celle-ci
et de la p p el à l’authenticité dans une dernière vision systéma­
tisée, qui sera par la suite définie en détail. Précisons toutefois
que cette dialectique n’est pas partout effective dans le m onde
arabe, ni m êm e consciem m ent reprise dans les pays o ù existe
déjà un Etat national.
Serait-elle pour cela tout à fait fictive ? N ous croyons plu tôt
qu’elle ne fait que développer, logiquem ent et scrupuleusem ent,
ce que l’évolution socio-culturelle porte en elle-m êm e. Si, m algré
tout, elle parait par trop aventureuse, qu’on la considère alors
com m e une contribution personnelle à ce travail de clarification
que la conscience arabe entreprend sur elle-m êm e depuis la fin
du siècle dernier.
5

Le futur antérieur

Puisque nous sommes partis de la situation culturelle maro­


caine, revenons-y un instant.
N otre présent au M aroc, nous l’avons vu, est un passé revécu
et un futur anticipé. Dans ce calm e plat où le libéralism e s’use
au fil des jours, où une conscience légère ne maîtrise ni le tem ps
n i sa propre réalité, nous résumons par la pensée cinquante
années d’histoire orientale et nous nous projetons dans un avenir
q u i est déjà le présent de certains pays frères. Les form es d e
con scien ce décrites continuent à rem plir de leurs figures notre
espace culturel, mais, à cause de notre retard, elles se réfèrent
à trois réalités successives dans le tem ps et simultanées dans
l’espace social.
L e d e rc, tout en revivant, dans les notions qu’il utilise, les
luttes de la Réform e, critique au m êm e m om ent le libéralisme
q u i est son présent et l’Etat national qui est à la fois son proche
avenir et le présent d ’un autre pays arabe ; il essaye d’utiliser
à son profit l’appel à une culture nationale. D e m êm e notre
dirigeant libéral, nourri de M ontesquieu, s’appuie pour se main­
tenir au pouvoir à la fois sur l’inanité de la conscience cléricale
et sur les échecs de l’Etat national et présente sa politique
com m e une m eilleure voie au socialism e. Enfin notre techno-
phile, im patient d’arriver au pouvoir, penche de plus en plus
vers l’extrémisme : il reprend la flamme du positivism e techno­
crate et m êm e lance quelques antennes vers le dernier avatar
qui, on l’a sans doute senti, est un marxisme simplifié.

65
N otre conscience, au M aroc, flotte entre les déterm inations
du passé et l'appel d e l’aven ir; elle vit dans une catégorie
tem porelle particulière qui est celle du futur antérieur et qu i
change fondam entalem ent la signification des autres divisions
du temps : ni notre présent, ni notre passé, ni notre futur ne
sont réels et ne sont vécus com m e tels. E t c'est là notre carac­
téristique essentielle. Aucune idéologie n'a chez nous une co lo ­
ration historique au ton om e; elle prend, dans le vaste cham p
des idées, ce qu i lui sert à l'instant, d 'où cette instabilité, c e
changem ent constant de perspective historique qu i choquent
tout lecteur qui a déjà orienté l'histoire d'une certaine m anière.
Dans la polém ique sur la culture nationale à laquelle il a été
fait allusion plus haut, les deux interlocuteurs se jettent à la
face les écrivains étrangers qu’ils utilisent dans leurs dém ons­
trations. L’un reproche à l’autre de s'inspirer d e Sartre et d e
Camus, ce dernier réplique : « Vous citez bien Voltaire, Rous­
seau et D id e ro t», sans voir que ces deux groupes d'auteurs
ne peuvent d’aucune façon avoir la m êm e im portance ni dans
leur société ni dans la nôtre. C et éclectism e, général et constant,
ne peut être com pris et expliqué que si chaque pensée, expri­
m ée chez nous, n’est pas prise en elle-m êm e mais ram enée à
son foyer historique originel, qu e celu i-ci se trouve en O cciden t
ou qu’il passe par une m édiation orientale.
Cette notion de futur antérieur — d ’un avenir déjà esquissé
ailleurs et que nous ne sommes pas libres de refuser — rend
com pte, dans la société arabe, et de l'éclectism e dans la pensée,
et de la coupure entre la réalité sociale et la conscience d e soi.
Prise sérieusement en considération, elle ne peut aboutir qu'à
l’une des deux perspectives suivantes. On peut :
1° — soit considérer que cette déterm ination par le futur
n’est pas effective. On peut alors proclam er le retour
à soi, conçu com m e une réalité im m uable, capable
d'être saisi directem ent et sans a priori. C ’est l’appel
à l’authenticité ;
2° — soit considérer que le futur est contraignant et q u e la
situation qu 'il orée est irréversible. D ès lors le p ro­
blèm e n'est plus d'accepter ou de refuser cet avenir
esquissé mais seulem ent de choisir, parm i tous les pos­
sibles, celui qui paraît découler d'une logique postulée
dans l’histoire.
Chaque perspective donne une nouvelle signification aux deux
protagonistes de ce drame : l'im périalism e et le M oi.

66
le futur antérieur

D ans le prem ier cas, on dit : « Regardez, l'im périalism e m e


v o le m êm e m on âm e ; je ne peux plus penser que par rapport
à lui, au m om ent m êm e où je crois m 'en débarrasser, c'est alors
q u 'il m 'investit de toutes parts. Eh bien, m algré cela je le refuse
et c'est ce refus véhém ent qui, en fait, devient m on nouveau
M oi. L a quête de l'authenticité devient ce m ouvem ent mêm e
par lequ el je m e débarrasse peu à peu de ce qu e j'ai pris à
l'autre. E t si à la fin il ne reste plus rien ? C ela n'a pas d'im por­
tance. C 'est ce nettoyage général qui tém oigne d e m on authen­
ticité. > D 'où le caractère exhibitionniste de cette perspective.
D ans le second cas, l'im périalism e devient une structure
sociale globale qui, survenue dans un pays, dessine aux autres
le cadre de leur évolution future. Les autres pays ne peuvent
plus penser ou agir que dans ce cadre donné. Seulement, au
lieu de considérer ce fait com m e une m alédiction, on tend à
y v oir la victoire de l'U n iversel; si cette structure nouvelle
s’est im posée d'une manière tellem ent incontestable, c'est q u e lle
portait en elle plus d'universalité, c'est-à-dire de capacité d'unir
les hom m es, que celle qu elle a rem placée. Cette deuxièm e
perspective est d on c obligée de justifier historiquem ent l’im pé­
rialism e, non pas dans le détail de ses actes, mais dans son
m ouvem ent d'ensem ble. Quant au M oi, elle refuse de le rame­
ner à une postulation négative, de le traiter com m e la marque
qu e laisse une âme délestée d’elle-m êm e ; elle l'identifie aussi
à un processus mais d'une m anière positive : le M oi ancien,
fru it d e la société détruite s’accroche un bon mom ent, puis il
sera rem placé par un autre m oi, fruit de la nouvelle société ;
en attendant qu e ce dernier se cristallise, il y a un vide, cela
est vrai, mais au lieu de le valoriser, il faut le relativiser en
faisant confiance au temps.
C es deux perspectives seraient-elles équivalentes ? Les déve­
loppem ents précédents ont bien m ontré que non. L ’appel à
l'authenticité retentit au m om ent où la société arabe entre réel­
lem ent dans la phase d'industrialisation ; il ne change rien aux
faits, sim plem ent il déprécie en idée ce qu’il accepte bien en
fait. L e seconde perspective, en revanche, prend acte des trans­
form ations entreprises et veut mettre l'idée au niveau du feit ;
elle justifie l'appel à l'authenticité, mais le décrivant com m e une
affirm ation abstraite, elle le dépasse.
C eux qu i, parm i les étrangers, parlent de l’appel à l'authen­
ticité, com m e d'un fait positif, non seulem ent participent d e
l’id éolog ie dont ils doivent en principe rendre com pte, mais
encore, ils se fondent sur une théorie fixiste du m oi. Us disent

67

6
souvent : nous constatons seulem ent cette recherche et nous la
décrivons. En vérité ils y croient bien plus qu’ils ne veulent le
reconnaître et ils n insistent jamais sur le fait qu e l’indice n’est
pas le fait, qu’une postulation négative n’équivaut pas à une
affirmation.
Dans l’idéologie arabe contem poraine, aucune form e d e cons­
cien ce n’est authentique : chez le clerc pas plus qu e ch ez le
tech n oph ile; il reflète une im age différente du contact avec
l’O ccident mais le centre de sa pensée n’est pas plus à lui qu e
celui du technophile ne lui appartient en propre.
L a notion du futur antérieur, si elle interdit toute procla­
m ation d’authenticité, interdit aussi toute description directe
et sans médiations de la réalité. L a critique de l’authenticité
est en m êm e tem ps critique du positivism e. N i la description
em pirique et sans ordre des faits idéologiques, ni la m ise en
relation directe d e ces faits avec la structure sociale ne peuvent
aboutir à une appréciation historique adéquate. L ’O cciden t
étant au fon d d e la pensée arabe, tout jugem ent sur cette
pensée est un jugem ent sur l’O ccident lui-m êm e. Si l’analyste
étranger n’est pas prêt à critiquer sa culture ou s'il croit à une
séparation radicale entre les deux sociétés, ses jugem ents restent
au niveau m êm e de l’idéologie qu’il analyse. Ces jugem ents
d ’ailleurs réagissent par la suite sur la pensée arabe elle-m êm e
et l’em pêchent d’arriver à une conscience vraie. Si le sou ci m é­
thodologique est constant dans ces pages, c’est parce qu e cette
situation, qu’exprim e la notion du futur antérieur, nécessite,
pour être vraim ent saisie et appréciée, une double conscien ce
critique, celle des Arabes et celle d e l’O ccident lui-m êm e. U ne
seule critique ne saurait suffire, elle nous m aintiendrait dans
le cadre de cette duplicité dont il a été question au chapitre 2.
La notion du futur antérieur, enfin, m et en lum ière un fait
logique d’une grande im portance.
Puisqu’il y a une coupure radicale entre l’être de la société
arabe et sa conscience, 11 y a d on c deux lignes d e déterm i­
nation : l’une au niveau des faits sociaux apparents, l’autre au
niveau de l’idéologie. L ’analyse em pirique ne voit qu e la pre­
m ière, l’analyse positiviste statique fait coïncider les deux en les
mettant en relation d ire cte ; l’analyse socio-historique, utilisée
id , est obligée de distinguer l’une de l’autre. E t ainsi elle nom m e
la prem ière réelle et la seconde objective . Est objectif, c e qu i
découle logiquem ent de données déjà acceptées par la pensée
arabe, et non pas ce qu i est courant effectivem ent dans la
société. C e fait objectif, non encore développé, peut-être m êm e

68
le futur antérieur

sim plem ent hypothétique, n est pas pour autant faux, si on


considère qu e l'être vrai d e cette société n'est pas dans son
présent, mais dans son futur déjà entrevu.
C ette notion de fait objectif, qui n'est qu'un autre aspect du
futur antérieur, sera utilisée surtout dans la troisièm e partie d e
ce t ouvrage, qui traite de la recherche d'une table d e référence
universelle, acceptable pour tous.
II

Les Arabes et la continuité


Les Arabes à la recherche du passé

D ans les chapitres précédents, fl était déjà aisé de voir que si,
dans l’idéologie arabe, la conscience de soi était d'abord cons­
cien ce de l'O ccident, elle était aussi conscience du passé. Se
définir, pour les Arabes, c'est surtout déterm iner une perma­
n ence à travers l’histoire. Mais ceci n'est totalem ent vrai qu'à
la fin du processus ; c’est lorsque le M oi n'est plus directem ent
saisissable qu 'on a recours au passé pour garantir son identité ;
c’est lorsque l’authenticité n'est plus qu’une quête nostalgique
qu 'elle est identifiée à une continuité postulée.
11 s'agit précisém ent d e décrire ce long chem inem ent de la
conscien ce arabe, où l'histoire devient d e plus en plus l'élém ent
essentiel du débat et, en m êm e tem ps, perd de sa fluidité pour
prendre l'aspect d'un m ythe protecteur.
C ar tous, chez nous, n’ont pas au m êm e m om ent besoin de
l’histoire. L e politicien au faîte d e sa puissance n'en a cure,
non plus qu e le technophile triom phant ; c'est surtout l'affaire
du clerc, d'abord en tête du m ouvem ent d'ém ancipation et plus
tard, lorsqu'il s'allie, dans l’Etat national qu'il exècre, à tous les
fervents de l'authenticité : bourgeoisie vaincue et intelligentsia
désespérée. L e libéral et le technophile, avant de faire l'expé­
rien ce de la raideur du tem ps, se plaisent à exhiber leur cœ ur
nu et à reprendre pour leur com pte l'im age souvent prêtée à
M ao Tsé T oung, d'être une feuille blanche sur laquelle nul destin
n'a écrit de sentence. Plus tard, découragés et amers, ils repren­
nent le chem in de l’absolution par l’histoire. Chacun se trouve
ainsi confronté à son passé dans des conditions particulières ;
fl en résulte différentes manières de le saisir et de le restituer.
C es im ages du passé, qu i concourent à structurer les form es
de con scien ce précédem m ent décrites, sont en corrélation avec
les Etats successifs et les groupem ents sociaux qu i les dom inent

73
Toute histoire alléguée est un choix fait selon certaines néces­
sités et, dans le vaste dom aine de rhistoriographie, on ne p lon ge
pas au hasard dans telle ou telle époque. Il faut m ettre en
lum ière des affinités, justifier des distorsions. Mais ces relations
entre une histoire écrite et des forces sociales actuelles n’effa­
cent pas d ’autres relations que cette histoire portait déjà en
elle-m êm e, et les deux séries ne se superposent pas toujours.
Enfin, reste à poser cette question : la continuité historique,
que la conscience arabe affirme avec d’autant plus d e véhé­
m ence qu elle court sans succès après un m oi perdu, peut-on la
restituer en elle-m êm e sans intervention d e notre p û t ? S’il y a
im possibilité, est-elle générale ou particulière à une partie d e
notre patrim oine culturel ?
La recherche du passé suit ainsi pas à pas celle du M oi ; il
n’est don c pas étonnant qu’on rem arque un parallélism e parfait
entre les destinées des deux notions d’authenticité et d e con ti­
nuité historique.

74
1

L'histoire réfléchie

L ’histoire réfléchie est celle que critique âprem ent le positi­


vism e, arabe et occidental, et qu i ne dissimule pas ses préoccu­
pations idéologiques. « L ’histoire est la servante d e la théologie »,
écrit J. Jomier à propos de l’école du Manâr, et, effectivem ent,
cette dernière ne fait pas semblant de laisser l’histoire porter un
jugem ent autonom e sur elle-m êm e ; elle la somme de répondre
à une question actuelle et si la réponse n’y est pas apparente,
elle l’y retrouve de force. L ’histoire n est pas lue, ou déchiffrée,
elle est reconstruite.
Reconstructions peu nombreuses en vérité et qui renvoient en
fin d e com pte aux degrés de maturation de la société arabe et
d e son interpénétration avec la société occidentale.
Prem ière vision de l’histoire : celle d ’un âge d’or, d ’un équi­
libre parfait entre les éléments — naturels, humains et divins —
indispensables à la form ation d’une société. E poque de justice,
d e grandeur, de liberté, elle n’est à aucun m om ent mise en
doute. C et équilibre naturel n’est pas un m iracle, que mena­
cerait constamm ent la m échanceté des hommes : il arrive à son
heure, com m e la maturité d’un beau h u it ou la vigueur d ’un
adolescent ; la décadence, le pourrissement ne sont pas moins
naturels, ils arrivent égalem ent à leur heure, attendus, acceptés.
C ette vision reste dans un cadre religieux, en parfaite concor­
dan ce avec la philosophie que l’Islam porte en lui. Q uoi de
plus norm al, en effet, que la décadence dans ce m onde impar­
fait ? C ar si le Coran parle souvent d’hommes ingrats, sourds à
l'appel d e D ieu, si les cités détruites par le feu , le soufre, les

75
tem pêtes d e sable et autres cataclysm es doivent rappeler aux
hommes le châtiment inéluctable d ’abom inations individuelles
ou collectives, il parle aussi d e règnes splendides qu i arrivèrent
à leur term e par sim ple usure tem porelle. Alexandre, qu e D ieu
a établi sur la Terre et com blé d e toutes choses, qu i alla jus­
qu'au bou t du m onde, au pays du Soleil levant et au pays du
Soleil couchant, qui endigua G og et M agog, disparut néanmoins
sans laisser de trace, et le récit d e sa vie finit sur une allusion
au Jugement dernier : «Q u a n d viendra la prom esse d e m on
Seigneur, Il rasera ce rempart : la prom esse de m on Seigneur
est inévitable \ » E t Salom on, roi et prophète, maître des hom ­
mes, des animaux et des esprits, ne fonda pas non plus un règne
étem el \ La terre est toujours un bien d e m ain-m orte ; D ieu en
est seul l’ultim e héritier ; les décadences n’ont besoin d ’aucune
justification, elles s’observent, éléments inéluctables d’un ordre
inchangé.
C ette vision s'est renforcée au cours des tem ps par toutes les
théories cycliques qui, des moralistes persans à Ibn Khaldûn en
passant par Ghazzâlî, se conçoivent dans l’ordre naturel. L ’id ée
d’une force tribale — Asabiyya — qu i s’épuise qu oi qu’on fasse
après trois générations, perm et, en vérité, toutes les récon ci­
liations avec le réel, m êm e le plus décevant. Est-il nécessaire d e
dire que cette vision réaliste et sage, teintée d’un scepticism e
aristocratique, aussi éloignée que possible d ’un esprit tragique,
a toujours été celle des hommes d e loi et d e la Khâssa ? C ’est
elle qui dom ine encore les esprits au début d e l’ère colon iale et,
à l’occasion, sert à restaurer l’orgueil national abattu.
Cependant, elle cède lentem ent devant une autre, à m esure
qu’un désespoir diffus s’insinue dans la société vaincue. P eu à
peu, la rem place l’im age d’une histoire inaccom plie, d ’une
histoire-échec. Un hom m e a parlé dans le désert et ne fu t pas
écouté. « Us ont banni à jamais le seul d’entre eux qu i s’était
levé un matin pour leur confier son rêve d’obscure légen de » ,
écrit K. Yacine, étendant le term e d e M ecquois à tous les tradi-
tionnalistes, à tous les obstinés des tem ps islam iques. L a vérité
se dérobe puis ém ig re; l’histoire de l’Islam devient celle d ’une
longue occultation. O n élit une courte période — plus ou m oins
longue selon les auteurs — puis on recouvre le reste du v o ile
noir de la trahison. Les agents sont m ultiples : les étrangers
d ’abord, au prem ier rang desquels se trouvent les Juifs qu i dès
le début jouent, dans la geste du Prophète, le rôle du jaloux.I.

I . Cor. xvm , 82-98 ; i, 102.

76
Fhistoke réfléchie

«B e a u co u p d e Détenteurs d e l'Ecriture voudraient refaire de


vous des Infidèles après qu e vous reçûtes la fo i, par jalousie de
leur part... » (I, 109). Jalousie m étaphysique s'entend ; leur reli­
gion n ayant pas tenu ses prom esses, ils ne veulent pas voir un
autre réusir là où ils ont échoué ; ils veulent ramener le nouvel
A p p el à l’Ancien pour qu’il échoue et que cet échec fasse
ou blier le leur. C 'est alors qu'apparait l’étrange figure d'Ibn
Saba‘, type d e l'étem el gauchiste qu i exige tout à l’instant et
v oit dans l’espérance déçue une raison d'apostasie. Ibn Saba‘ *
divinise dans A li la part tragique du Prophète et le pousse à
la défaite com m e à une auréole de gloire et d’accom plissem ent :
l’Islam , c'est l’étem elle Promesse indéfiniment trahie par le
judaïsm e, il faut d on c pour une fois qu’elle soit tenue im m é­
diatem ent sur la terre d’Arabie ; sinon mieux vaut m ourir, m êm e
brûlé par celui que le m onde n’a point reconnu. N e faut-il pas
qu ’ils aient vidé toute leur coupe d’amertume et de désespoir,
ces hom m es qui, sur le bûcher, criaient : « T u es D ieu, A li,
puisque tu nous jettes dans les flammes et que D ieu, seul, châtie
par le Feu. >
Autres éléments étrangers? L e christianisme, l’aryanisme et
le m ysticism e ramenés par M oh. Abduh, Zaki M ubârak* et
d’autres à une m êm e origine : le nihilisme historique. Chaque
fois qu e l’humanité frise la catastrophe, le Christianisme est là
pour en profiter et tirer l’hom m e vers le fatalisme et le déses­
poir. C om m e un corbeau, la conscience chrétienne suit à la trace
la caravane islam ique et à chacune des étapes meurtrières
— éch ec devant Constantinople, chute de Jérusalem, prise de
T olèd e, destruction de Bagdad, conquête de l’E gypte, elle fon ce
sur l’âm e fatiguée et la détourne vers la paix illusoire du néant
et d e la mort. L e musulman, s’il n’est au faite de sa puissance,
ch oit dans cette spiritualité em poisonnée que le Christianisme
distille à chaque instant par la voix des personnages énigm a­
tiques du Coran, tel ce com pagnon de M oïse, étem el errant,
sourd à la loi (X V III, 64). E t n est-il pas étrange que les chré­
tiens ne voient dans l’Islam qu’un Islam que le malheur chris­
tianise ?
T ou t le m al, cependant, n’est pas venu uniquem ent de l’exté­
rie u r; d’autres germ es destructeurs se trouvaient dans l’an-2 3

2. Il est intéressant de voir le point de vue libéral sur Ibn Saba’, dans
Taha H usseyn, A li et ses fils (en arabe), L e Caire, 1952.
3. M oh. A bduh , op. cit., p. 80. Z . M ubarak , L ’éthique ch ez Ghazzâli (en
arabe), L e Caire.

77
d en n e société tribale que le M essage du Prophète n'a p u entiè­
rement changer. L e Coran, déjà, avait interdit à ces Bédouins
de se proclam er des Croyants véritables ; plus tard, divertis
par l’action extérieure, par les conquêtes et la puissance ter­
restre, ils eurent encore moins le temps d e s’im prégner d ’une
éthique qui ne leur était guère fam ilière \ Ainsi l’Islam ne s’est
jamais incarné sur cette terre ; un hadith dit que né dans l’exil,
il finira dans l’exil ; maintenant c est tout au long d e son histoire
qu’il vit m éconnu et à lui-m êm e opaque.
Peu à peu, pourtant, cette vision si propice aux figurations
littéraires et à l’ém oi poétique, sera refusée par les élém ents
actifs de la nouvelle sod été ; ce désespoir sera guéri à cou p
d’explications économ iques. L ’Islam fu t en effet tra h i; mais
pas par les siens ni par des éléments étrangers qui, en lui,
auraient com ploté et préparé sa ruine : il fut la victim e du
hasard et du hasard seul, caché sous le m asque de la nécessité
économ ique. Route de la soie, route des épices, route d e l'or,
voilà les héros invisibles d'une histoire splendide et décevante.
L ’histoire des grandes périodes se réduit à un itinéraire entre
deux ports ; l’épopée islam ique ne fut qu’un chant d ’interm é­
diaires. L e Prophète ne s’inscrit peut-être pas totalem ent dans
le trafic caravanier entre le Yémen et la S y rie; en revanche,
Al-M âm ûn est tout entier dans les chargements d e soie et
d’épices qui, de pays lointains et inconnus, s’accum ulaient dans
les caravansérails de Samarkand et les entrepôts de Bassorah ;
Baybars tire toute sa substance de la navigation dans la M er
R ouge et l’Océan Indien, et dans l’Extrêm e-O ccident la gran­
deur almohade n’est plus que la face humaine de cet or sans
cesse arraché au Soudan, frappé à M arrakech et sans cesse
déversé dans les ports de l’Aragon et de l’Italie *. La splendeur
de l’Islam est une route tracée, sa décadence une route d éviée ;
le faste se décroche de la religion, inaltérée dans ses périodes
d’élection et ses époques de délaissement.
Ces trois visions, qui dom inent trois étapes du développem ent
social et qu i subsistent dans notre vie culturelle présente selon
les nécessités de la structure de classe, ne sont pas a priori o p p o ­
sées à l’objectivité com m e le prétendent les orientalistes anglo-4 5

4. C f. G. G irdaq , op. cil. : sa théorie des deux familles pour expliquer la


lutte Ali-M uâwiya.
5. G. H ourani, L es Arabes et la navigation dans l'O céan Indien, Le
Caire, 1959 ; L es Relations com m erciales en tre le M aroc e t Vétranger du
X* au XV* siècle, D.E.S. d ’histoire, inédit.

78
l’histoire réfléchie

saxons. Quand et où une théorie de l’histoire a-t-elle jamais


dépen du de l’histoire p ositiv e? Il s’agit, en (ait, de trois lec­
tures d ’une histoire d o se , qui font l’économ ie du déroulem ent
réel et dressent des bilans selon les déterminations de l’actualité.
L es nécessités de l’Etat colonial, de l’Etat libéral et de l’Etat
national im posent ces lectures et, seules, elles en rendent
com pte ; la dernière vision, qui sem ble plus soumise aux faits,
n’en est pas moins, elle aussi, directem ent dictée par la réa­
lité présente. La Promesse est chaque fois sauvée dans son
essence, com m e elle devait l’être. L ’événem ent lui-m êm e n’est
pas nié pour autant, il est simplem ent figé : rien n’em pêche, en
effet, d ’étudier positivem ent cet Islam d ’arrière-saison, dénaturé
par les étrangers, par la trahison des siens, ou par la dissolution
subite de ses bases m atérielles; seulement cette sous-histoire
rocailleuse et aride, dépouillée de toute espérance, saisit le
musulman de tristesse, com m e les fleurs fanées d’un printemps
vite évanoui.
A u reste, ces visions ne sont m êm e pas gratuites; elles se
pensent en continuité avec l’histoire qu'eUes interprètent. L ’idée
d’un âge parfait qui s’éloigne de nous aussi inexorablem ent que
le tem ps qui s’écoule a toujours coexisté avec l’Islam. L e Coran
annonce déjà la fin des tem ps ; chez Ibn Qutaybah, chez Hassan
al-Basrî, chez Ali, aussi loin qu’on rem onte dans la littérature
musulmane, on retrouve ce sentiment d ’un éloignem ent pro­
gressif du C iel et de la Terre. Jamais personne ne parle d’in­
novation, tous parlent de restauration, à com m encer par le
Prophète lui-m êm e qui ne prétendait qu’à restaurer le D ieu
d’Abraham et de M oïse.
L ’im putation des malheurs de l’Islam à un com plot judaïque
est contem poraine de la naissance des sectes et peut-être mêm e
s'en était-on déjà servi contre le C alife Othmân, qui faisait appel
un peu trop souvent aux lumières de KaT> A l-A h bâr; l’étran­
geté du M essage divin dans la société bédouine fut sans doute
très tôt soutenue par les Persans et les Byzantins, fraîchem ent
convertis, pour com battre les prétentions exagérées des Arabes.
L ’objectivité historique, surtout si elle s’exerce dans un dom aine
partiel, ne confirm e ni n’infirme aucune de ces interprétations
qu i, à la vérité, préexistent à toute recherche.
C es leçons de l’histoire ne sont en elles-m êmes ni vraies ni
fau sses; elles naissent d’une certaine appréhension d e l’O c d -
dent, répondent à une polém ique et s’ouvrent en fin de com pte
sur une certaine form e d ’action. C e n’est pas un hasard si cha­
cune d ’elles appelle l’avenir en exorcisant l’Islam des condam ­

79
nations qu’il pourrait encourir, en lui rendant son innocence d e
nouveau-né. Car, si les décadences sont dans l'ordre des choses
et n'ont besoin d'aucune justification surnaturelle, les restau­
rations aussi sont naturelles et ne dépendent d'aucune patente.
Aucun espoir n est d on c vain et tous les m oyens sont perm is.
D e m êm e, s'il est vrai que l'Islam fut constamm ent trahi, il
n’existe dès lors aucun obstacle qui puisse se dresser contre nos
efforts de réform e avec la force d u n e tradition é ta b lie ; tou t
est alors possible, en politique, en économ ie, pourvu qu e la com ­
munauté le veuille*. Enfin si le négoce seul fait et défait les
Em pires, élève ou abaisse les Califes, sans que la ferveur reli­
gieuse y soit pour quelque chose, c'est toute pratique, au passé
et au présent, qui se trouve justifiée ; la puissance est neutre et
nul d'entre nous ne dira : « Périsse l'Etat, s'il ne d oit sa gloire
à la pureté des cœurs. >
Il s'agit moins d’assumer ou de purifier le passé que d'éclairer
l’avenir ; il n’y a là ni incapacité à se soumettre aux disciplines
historiques, ni une faiblesse psychologique à guérir par d e pieux
mensonges.
Qu’en est-il de la continuité ? A ce stade déjà qu i se contente
de tirer les conséquences, sur le plan de la réflexion historique,
des trois consciences : du clerc, du libéral et du technophile, la
continuité s'affirme bien à travers la discontinuité. O n distingue
chaque fois une histoire vraie et une autre fausse, et l'on ne
veut se reconnaître que dans la prem ière. Or, n'est-ce pas déjà
contribuer à mettre en doute la continuité, qu 'on ne va pas
tarder à affirmer avec une véhém ence de plus en plus grande ? 6

6. Ce fut l’inspiration profonde du Zâhirisme qui, dans son essence, est


un principe de rénovation ; cf. T ah a a l -H ajri, Ibn Hazm (en arabe), Le
Caire.
2

L'histoire hypostasiée

O n passe de l'histoire réfléchie à l’histoire hypostasiée com m e


on passe de la confiance en soi au désespoir, à mesure que la
société arabe découvre l'éch ec dans sa nouvelle tentative de se
m ettre au niveau de l'Autre.
L es visions décrites dans le chapitre précédent correspondent
chacu ne à la phase optim iste des trois consciences cléricale,
libérale et technophile ; quand la phase d e dom ination de cha­
cu n e d'elles est dépassée, sa vision d e l’histoire s'altère elle
aussi insensiblement.
11 n e s'agit plus ici de systèmes abstraits qu i tendent à expli­
q u er le déroulem ent historique, mais d ’im ages, véritables incar­
nations d'une histoire com prim ée, qu i doivent donner à l'âm e
arabe un centre de gravité. Ces images trouvent leurs matériaux
dans le dogm e, la culture et la langue.

1. Le passé s’incarne dans le dogme

C ’est le d e rc, qui se sent dim inué dans l'Etat libéral, qu i


com m en ce à ramener tout le passé arabe à la mise en form e du
d ogm e islam ique. Ainsi, il pourra dire : je suis le seul véritable
héritier puisque je suis le gardien du dogm e ; mais com m e cette
continuité est construite, ses adversaires peuvent aussi construire

81
et lui opposer une autre continuité plus m alléable à leurs désirs
et à leurs intérêts.
L'Islam d'après la conquête, défait et amer, ne peut dem eurer
inchangé, qu oi qu'en pense et dise celui qui le pratique — sen­
timent fallacieux d'une continuité naïve et illusoire — car toute
restauration est par elle-m êm e trahison.
La pensée du clerc im plique déjà en elle-m êm e deux lignes
de continuité : celle du laisser-aller qu i toujours penche vers le
matérialisme et la religion naturelle et celle de l’effort qu i sans
cesse aspire à un idéal donné certes une fois pour toutes mais
rarement incarné dans toute sa grandeur. Les deux m ouvem ents
— vers le bas et vers le haut — divergent à partir d’un présent
considéré, lui, com m e la succession d'avatars d'un seul défi et
d'une m enace unique. D es couples se form ent et se succèdent :
Omar II et les Qadarites, Ibn H anbal et les M u'tazilites, Ibn
Taym iyya et les falâsifa, Al-Afghâni et les matérialistes, le
Salafi d'aujourd’hui et les ocddentalistes. Il va d e soi qu ’une
telle mise en parallèle n'est pas justifiable dans tous ses détails,
des omissions étonnent com m e celle d'Al-Ash'ari qu i cadre m al
avec le m odèle d'une continuité antinom ique et exigerait plu­
tôt un m odèle par synthèses com m e celui qu’érige rhistori-
cism e 1. Mais il faut surtout remarquer qu e dans les couples
mentionnés, le m em bre authentique a plus ou m oins subi l'in­
fluence du mem bre inauthentique du couple qu i le précède.
D e plus il faut mettre en relief l’absence d e base objective,
de m odèle directem ent saisissable d e cette continuité postulée ;
le dogm e dépend entièrem ent de mots — Coran, hadith, histo­
riographie — qu 'il faut lire, vocaliser, et interpréter, et de
gestes q u il faudrait interpréter m êm e parfaitem ent transmis.
Si continuité il y a, elle ne se trouve nullem ent là où le clerc
la pose.
L ’Islam fut toujours un Islam rénové. Sous Al-M âm ûn, le m u’ta-
zilism e fut un effort d e fournir à l’Em pire agrandi un d ogm e
nouveau, capable d’unifier dans une m êm e fo i des populations
hétérogènes. Il ne pouvait être question d’im poser cette indis­
pensable unité par la terreur, il fallait d on c com biner les trois
traditions culturelles les plus riches : la grecque, l’arabe et la
persane, en recourant au seul critère acceptable par tous : la
raison abstraite*. Cette expérience échoua néanmoins parce 1 2

1. C f. H . L aoust dans ses études sur le hanbalisme, Essai sur Ib n T ey-


m iyya, L e Caire, 1939, et Introduction à la profession d e fo i d’ib n B otta,
Beyrouth.
2. C ’est la visée profonde de l’œuvre apparemment disparate de Jâhiz.

82
l’histoire hypostasiée

qu ’elle ne réussit pas à harmoniser des postulats contradictoires,


éch ec devenu patent dès la fin du IIP siècle chez A bu A li A l-
Jubbâî. F ace à cette religion, objectivem ent nouvelle — car
subjectivem ent les M u’tazüites croyaient com m e les autres re­
trouver l’Islam vrai, rationnel, inféré — se dressa la fo i d’Ibn
H anbal, elle aussi nouvelle pour la sim ple raison q u e lle se
résum ait en une négation véhém ente d ’un danger jusque-là
inconnu. C et Islam hanbalite se concentra sur la personne du
Prophète — d ’où l’im portance accordée à ses paroles et à ses
actes — qui, à la fois, incam e le M essage divin, figure un idéal
hum ain et garantit les relations entre l’hom m e et D ieu. Aussi
le hanbalism e a-t-il une vision du m onde, une problém atique,
un langage qui n’appartiennent ni au passé ni au futur. C e
n’est pas un passé, nulle part consigné, qui fut restauré, mais
b e l et bien le présent qu i fut projeté dans le passé. Plus tard
d’autres systèmes, tout aussi nouveaux — ash’arisme, zâhirisme,
ghazzâlism e, néo-hanbalism e — ont, m algré les apparences, re­
nouvelé vision, problém atique et langage, se conform ant aux
nécessités de leur temps. O n peut certes chercher dans ces
systèm es successifs le fondem ent différem m ent exprimé qui
représente pour tous l’essentiel à sauver et ainsi, à travers la
discontinuité, décélerait-on une continuité voilée ; mais il s’agi­
rait d ’une continuité seconde, construite, radicalem ent différente
de celle naïve que postule la conscience trop confiante du d e rc.
Pour cette m êm e raison, il ne peut y avoir une seule et unique
ligne d e continuité.
L a systématisation sunnite porte en elle, et pour cause, cette
diversité. Car les manuels sur les sectes — Baghdâdi et Shahras-
tâni notam m ent — n’analysent pas des points de doctrine, histo­
riquem ent datés, qui ont été soutenus puis délaissés et oubliés ;
ils prétendent au contraire fournir la somme de toutes les pro­
positions possibles, susceptibles un jour ou l’autre d’être affir­
m ées et donner au m êm e m om ent un m oyen de distinguer,
parm i elles, celles qu i sont conform es de celles qui sont con­
traires à l’orthodoxie. Ils envisagent d on c qu’un hom m e de notre
tem ps peut choisir une doctrine quelconque et se construire
une généalogie intellectuelle avec tous les titres historiques
requis.
E t ainsi, le libéral, l’hom m e de raison, peut réhabiliter cette
lignée du m al à qu i le d e rc assigne le rôle d’éternel contra­
dicteur, d e disciple de Satan raisonneur qui osa, par un orgueil
insensé, dem ander à D ieu qu’il se justifie. « Je suis m eilleur que
ce q u e tu as créé. T u m’as créé de feu, alors qu e tu l’as créé d ’ar-

83

1
gile > (V U , 12). Pour lui, M u’tazilites et philosophes (falâsifa) se­
ront les cham pions d e la Raison et de l'Hum anism e, et non pas
les serviteurs du D iable. L e petit-bourgeois en quête de justice,
lui, verra dans les Shi’ites ceux qu i n’acceptèrent pas q u il fû t
porté atteinte à la Promesse, ceux qui osèrent crier € Périsse la
C ité si elle doit se fonder sur l’iniquité >. E t les sectes m inori­
taires, elles-m êm es, ne trouvent-elles pas aujourd’hui des fer­
vents qui reprennent leurs cris d e gu erre? L e m artyrologe
khârijite *, mieux connu, enflamme les cœurs d’une passion d e
liberté et de dém ocratie dont il est bon de trouver les sources
dans son propre patrim oine, par un m ouvem ent identique à
celui qui, en Europe, réhabilite sectes, utopies et extrémistes des
XV*-KVP siècles contre la philosophie des Lum ières et l’E glise
établie.
Toutes ces reconstructions sont à vrai dire d e m êm e nature,
m êm e si aujourd’hui elles n'ont pas la m êm e efficacité. L a
Sunna présente plus d ’attraits à cause d e ses visées sociales,
d e sa volonté de sauver l’unité communautaire tandis qu e le
rationalisme mu’tazilite est déprécié en raison d e ses im pli­
cations bourgeoises. Si le clerc d’aujourd’hui choisit d e plus en
plus ferm em ent la continuité sunnite, ce n’est pas une raison
pour la privilégier, car elle a été et est dom inante p ou r des
causes qui tiennent à la structure sociale, non à son authen­
ticité prétendue. La lignée du rationalisme abstrait n’a pas eu
plus de chance aujourd’hui qu’au IIP siècle ; à peine avait-elle
com m encé à faire naître des adeptes entre les deux guerres sous
le haut patronage de M ustafa A bdel-R âziq et d’Ahm ad Am in,
qu elle s’est retrouvée sans force, trahie par l’économ ie et la
société com m e elle l'avait déjà été du temps d ’Al-M âm ûn. Q uant
aux sectes, elles feront naître de plus en plus d ’adeptes, mais
parmi les minoritaires, les déclassés et les incom pris ; plus le
temps passera et plus ces aberrations du cœ ur et d e l’esprit
inspireront essais et œuvres littéraires3 4, mais elles ne s’im po­
seront jamais com m e l’idéologie de toute la com m unauté.
L ’Islam, en tant que dogm e, ne dessine d on c pas une seule
con tin u ité; celle du clerc affirmée avec le fracas et la force
illusoire du nom bre est aussi subjective que les autres ; à tout
le moins, elle se saisit en pointillé, au-dessous des événem ents ;

3. C f. Suhayr Q alam aw i, La littérature khârijite (en arabe), L e Caire,


1949, et notamment la conclusion.
4. Voir par exemple la pièce de Ahmad B akthir, L e S ecret (Tal-Hakim
(en arabe), L e Caire, s.d.

84
Thistotre hypostasiée

e lle n e constitue en aucun cas la donnée prem ière et évidente


q u ’elle prétend être.
L e dogm e, qu i devait garantir l’authenticité et la perm anence
d e notre m oi, le v oici donc, m algré les efforts du clerc, qui se
dissout dans nos choix d’aujourd’hui. Nous sommes tous fils
d u Présent, aucun de nous ne peut prétendre être le fils aîné et
le seul héritier du patrim oine. C elui-ci est à la portée de tous ;
lib re à chacun d’y prendre ce qui lui donne équilibre et volonté
d ’agir.

2. L ’âme sauvegardée par la culturelI*

L e clerc écarté depuis longtem ps, le libéral déchu depuis peu


se rabattent, dans l’Etat national, sur le cham p favori des études
littéraires et c’est au nom d e ces études qu e se hisse le drapeau
d e la culture nationale. L a culture dont il s’agit est la culture
classique profane, celle d e l’A dab, littérature au sens restrictif
du term e et dont les com posantes sont la poésie, la prose artis­
tiqu e, les manuels d’étiquette et d e savoir-vivre.
Il s’agit en vérité d’une ethnographie de la vie bédouine avec
son langage, ses préciosités (Gharib), son m ode de vie, son idéal
hum ain, sa base m orphologique (m étéorologie, faune et flore),
ses annales (ayyâm) et sa généalogie (ansâb). La définition des
sciences arabes donnée par Ibn Qutaybah, dans l’introduction
à « A dab al-Kâtib », ressem ble, en effet, étrangement ce qui
serait aujourd hui une ethnographie car elle em ploie les mêmes
m éthodes d’enquête et de description et s’épuise dans une classi­
fication systém atique qu i fait correspondre groupe par groupe
les élém ents constitutifs de la société.
Q uels sont les caractères essentiels de cette culture qui, dans
l’a p p el à la culture nationale, résume en elle tout notre passé ?
1° C ’est une culture extérieure à la société qui l’adopte ; les
Arabes d ’aujourd’hui ne le sentent pas et croient déceler en elle
la m êm e substance étem elle qu’ils pensent garder au fon d
d’eux-m êm es, pas plus qu’ils ne rem arquent q u e lle a été tou­
jours extérieure, m êm e à ceux des musulmans qui sont le plus
proches de son âge d’or. Car cette société bédouine décrite avec
am our, disséquée dans ses m oindres détails avec une abnégation
touchant au sacrifice, n’a jamais été celle des logographes, gram­
m airiens et poètes qu i ont passé leur vie à l’étudier. N i Jâhiz,
ni A b u l al-Faraj, ni Ibn abd R abbihi ne vivaient au désert,

85
parmi les chameaux et ceux qui, parmi eux, eurent l'occasion
de voyager dans l'Arabie et vivre sous la tente ne furent pas
précisém ent parmi les meilleurs connaisseurs d e la langue
arabe*. C'est ce fait vaguem ent senti qui pousse von G rune-
baum à écrire : « L e G rec du temps de Périclès pouvait repré­
senter l’idéal humain aussi bien que l'idéal littéraire ; l'iden ­
tification avec le Bédouin était lors d e question *. > O n peut
certes s'étonner d e voir une société urbaine et com m erçante
choisir une expression culturelle prim itive et trib a le ; conten­
tons-nous, pour le mom ent, d ’en prendre acte.
2° Culture dune société morte. (M êm e si elle existe qu elqu e
part, cette société est censée être m orte avec l'Islam .) Pour cette
raison, elle form e un système ferm é qui peut être ramené à un
nom bre restreint de lois : d 'où le système linguistique, le sys­
tèm e grammatical dont l'hom ogénéité de principe trouve sa
garantie dans la figure m i-légendaire, m i-réelle de Khalil Ibn
Ahmad.
L e professeur Blachère pense que la langue arabe est l'une
des plus propices à l'étude structurale m oderne ; la raison en est
que précisém ent elle a été vue, à l’origine, de l'extérieur alors
que la vie n'y introduisait plus aucun changem ent. O n a pu
{dors la systématiser et à l’occasion concrétiser m êm e des possi­
bilités restées form elles dans le vocabulaire et la prosodie.
3° Culture utilitaire. (A cause du caractère précédent.) E lle
fut réduite dès le début à être un m oyen de gagner sa vie. T ou t
le m onde sait et dit que la littérature arabe a été faite par et
pour les K u ttâbT, secrétaires d'adm inistration au service d'une
aristocratie arabe ou arabisée mais personne ne tire con crè­
tem ent toutes les conséquences d'une telle signification de
classe. La classe dirigeante dans son ensem ble, maîtres et auxi­
liaires, était oisive, n’ayant aucun lien avec la sphère productive,
puisqu’elle vivait de droits sur le com m erce, de butins d e guerre
et de rente foncière. La culture arabe est alors devenue ob jet
et m oyen de com pétition et plus le temps passait plus ce m oyen
devenait exclusif. D u temps d'Ibn Qutaybah, on exigeait encore
du secrétaire des connaissances mathématiques, géographiques,
agronom iques, surtout de celui qui s'occupait d e la perception
des impôts ; aux VII*-VIII* siècles la connaissance au G harîb,5 6
7

5. C f. Johann F ücx, Arabiya 1955, pp. 138 et suiv.


6. L’Islam m édiéval, Payot, 1962, p. 3.
7. C f. Cl. Cahen, in Classicism e et déclin culturel, Paris, 1957, p p . 199
et 204, et les remarques de M . Brunschvig, p . 208.

86
rhistoir* hypostasiée

c'est-à-d ire des dépôts archéologiques de la société bédouine,


suffisait. L a décadence du genre des M aqâmât ne s'explique
q u e dans cette perspective. L ’œuvre d e Hariri est un circuit
ferm é, elle naît des Kuttâb et leur revient ; le matériel linguis­
tiq u e utile à leur m étier est em ployé pour décrire de petites
scèn es vivantes afin que l’étude en soit facilitée et agrémentée ;
en sorte que pour critiquer Hariri il faut passer sans transition
d e la déterm ination sociale stricte à une étude purem ent for­
m elle, par-dessus la personnalité d e l’auteur qu i s’abolit tota­
lem ent.
4° Culture de consommation et de jouissance. C ’est ce carac­
tère q u i résume tous les autres et qui est essentiel à la fois pour
le passé et le présent. La valeur de cette culture n’est pas en
elle-m êm e, mais dans l’hom m e qui, tout à la fois, la sert et s’en
sert ; c’est lui qu i en fait la dem eure étem elle de son âme.
Ib n Shuhayd vit au V* siècle à C ordoue une vie de luxe dans
d es palais somptueux, entouré d’amis oisifs et raffinés, se nour­
rissant d e mets délicats, traversant chaque matin des parterres
d e fleurs enivrantes. Pourtant son âme, étrangère au présent,
est ailleurs, en com pagnie de fem m es alourdies et brunes, as­
soiffées de verdure, prêtes à quitter des lieux brûlés de soleil.
Son âm e ne voit pas les orages d’Andalousie ; elle s’émeut, en
son ge, d’une tem pête de sable, là-bas dans un m onde lointain
q u ’il n’a jamais connu. A dm ire-t-il les qualités d’intelligence,
d e finesse, d e subtilité que les autres lui reconnaissent volon­
tiers ? N on. Il célèbre une certaine vigueur physique, une ru­
desse de langage et une vie bornée de chasse et de rapine*.
E st-ce m anque d’imagination, stérilité de la langue ou précio­
sité aristocratique ?
L a vérité est qu e la culture dont il n’a cessé de s'abreuver est
un folklore : expression solidifiée d’une société défunte, qui sert
d e divertissem ent et de mythe à une société vivante. Aujour­
d ’hui des m illions d ’hommes vibrent à l’im age d’un cheval tra­
versant d ’une course folle un paysage de poussière et de roches
calcinées, alors qu’ils restent d e glace devant des engins m éca­
n iques qu i leur sont pourtant plus fam iliers ; ils admirent en
im ages le courage dém ent, l’amour brutal et une raideur qu’ils
ne peuvent supporter dans la vie : le m onde de la poésie s’est
retiré vers de grands espaces inhabités, parmi les hommes
d ’une histoire anéantie, pour ceux-là m êm e que rien ne lie à8

8. C f. Butrus B ustani, Introduction à la Rissâla d'ibn Shuhayd, Bey­


routh, 1951, et le cours inédit de Ch. P e lla t à l’l.E.1. de Paris, 1962.

87
cette histoire et à son dom aine géographique *. Aujourd'hui qu e
nous avons appris à discerner où logent les mythes et ce q u i les
valorise, nous pouvons mieux saisir 1utilisation de ce folklore
bédouin par des hommes dont la vie se fanait à l'om bre d e
palais solitaires, cernés d'intrigues alimentées par l'ennui. C es
nommes profanes s'évadaient dans ce folklore alors qu e d'autres,
plus religieux, se perdaient dans la nuit m ystique. L a poésie
bédouine n’était pas poétique par elle-m êm e, elle était l’occa ­
sion d'un ém oi poétique et on com prend mieux ainsi pourqu oi
ces hommes tenaient tant à la structure im m uable de la Q açîda.
Plus les rois devenaient de pauvres petits princes, leurs cours
de pauvres domaines bourgeois, plus l’héroïsm e se faisait rare,
et plus impérieusement le m ot devait garder son relent bédouin
et la Q açîda rendre un son rocailleux car désormais c'était là le
seul lien avec un m onde perdu d e liberté et de grandeur.
Il s'agissait d'un cérém onial rigoureux et nécessaire com m e
celui, maintes fois décrit, des opiom anes et des fumeurs d e
haschisch, sans lequel l’âme se libérait mal de son enveloppe
charnelle et du poids du temps. Aujourd'hui encore, dans les
occasions solennelles ou les réunions intimes, l’hom m e d e cul­
ture arabe doit suivre les m êm e rites préparatoires pour resti­
tuer à soi-m êm e cette liberté sans rivages d'avant l’histoire, où
l’hom m e est enfin égal à ses rêves.
Cette culture profane est si peu inspirée par l’Islam qu elle a
ses divinités, sa m ythologie, sa philosophie et sa m orale propres ;
elle fut celle de l’aristocratie exilée et décadente, elle servit de
refuge à toute nostalgie. Sans doute, s'agit-il de liberté présu­
m ée, de grandeur apparente, de personnalité factice, mais quelle
différence, tout de m êm e, entre le poète préislam ique, le Sulûk
sans fo i ni loi et le pâle secrétaire d e Grenade, d e Dam as ou
d'ailleurs, aplati par l'infortune et les caprices des Rois I
5° Culture de la scission intérieure. Pour q u e lle soit réelle­
ment nostalgique, il faut que l'hom m e s'y transporte d'un seul
cou p d’aile, qu’il meure au m onde dégradé du présent. L'hom m e
de culture qu i décide d 'y vivre ne maintient plus avec le qu o­
tidien qu e des liens négatifs : la flore d'A rabie est la seule
réelle, l’hom m e du désert est le seul adm irable (le m ort saisit
le vif) *\ L e passé est la vraie dem eure de l'âm e, le présent9 1
0

9. La vogue du western est en effet universelle.


10. Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que nous savons décrire avec pré­
cision des arbres ou des animaux que nous n’avons jamais vus et échouons
à décrire le monde animal ou végétal qui nous entoure. Pour cette raison
nous employons le mot étranger, hier persan ou grec, aujourd’hui français
ou anglais.
88
l’histoire hypostasiée

n 'est qu'un purgatoire d e tous les instants, un lieu d'action


fa ctice et décolorée. L ’hom m e se scinde en deux parties : l'une
éblouissante et lucide, l'autre grise et opaque et chaque fois
q u ’il affirme l’une, il nie l'autre. 11 ne peut valoriser le passé
nostalgiquem ent et le mettre au niveau du présent. S'il espère
revivre le passé en vivant le présent, il m et fin à l’hypnose.
L ’hom m e nostalgique, hom m e de la scission intim e, est tou­
jours ailleurs, par fidélité au m onde de ses rêves, de ses mythes
e t d e son ém oi intérieur.
L a culture profane (A dab) ainsi définie, ne peut être vraiment
critiquée, ni si on en jouit et la fige dans un éternel présent,
ni si on l’appréhende de l'extérieur, en croyant qu'elle fut
l'expression d’un présent, alors q u e lle fut toujours celle d'un
passé jamais vécu, d'un rêve jamais réalisé. En elle-m êm e, elle
fu t l’ethnographie d'une société défunte ; pour nous, elle repré­
sente un mythe nostalgique : mais d ’aucune façon, elle ne peut
être la culture du présent. Ceux qui la vivent se retranchent :
aristocratie trahie, bourgeoisie désabusée.
Im age im m obile d'une histoire condensée, elle se dissipera
à la suite des classes auxquelles elle sert aujourd’hui d e refuge ;
nostalgie, elle subsistera à l'usage d e tous les incom pris soli­
taires et jouera le m êm e rôle que l'érudition en O ccident avec
toutefois une différence. L e spécialiste d e Shakespeare, par
exem ple, étudie un m onde culturel qui fut adéquat, directem ent
articulé, à son époqu e et lui-m êm e soutient avec l'objet de son
étu de des liens directs. Tandis que notre hom m e de culture a
d es relations doublem ent indirectes avec la culture dans la­
q u elle il se noie. Pour qu e la similitude soit réelle, il faudra
supposer, par exem ple, un érudit occidental qui étudierait
uniquem ent l’im age que le théâtre élisabéthain s'était faite de
l’A n tiqu ité; alors s’introduirait un palier supplémentaire dont
il faut tenir com pte absolum ent mais que négligent, malheu­
reusem ent souvent, dans l'étude de la culture arabe, orienta­
listes et essayistes arabes.

3. Le Mo! identifié à une langue

C ette dernière im age, la plus désespérée de toutes, est celle


qu i prévaut parmi les tenants de l’authenticité, au sein de l’Etat
du socialism e national. Cette identification prouve à l’évidence
qu e l'affirmation de l'authenticité a une signification surtout

89
négative puisque m êm e ceux qui, parm i nous, ne connaissent
pas la langue arabe, y reconnaissent néanmoins la seule garantie
de leur M oi.
Les Arabes sont fortem ent attachés à leur la n g u e; tou t le
m onde le dit, certains s en étonnent ; ceux-là m êm e qu i recon ­
naissent qu elle est en butte aux plus sérieures difficultés sont
convaincus pourtant qu elle est la plus belle langue du m onde.
En revanche, d’éminents arabisants avouent que, sensibles à sa
beauté, à son prestige oratoire, ils ne partagent cependant pas
cet enthousiasme délirant, n’y voyant qu’un a priori d e la fo i
religieuse.
A la fin du siècle dernier, plusieurs orientalistes avaient cru
dém ontrer que le dogm e de l’I’jâz (Inim itabilité du Coran) ne
pouvait pas se prouver positivem ent ; d ’où, expliquaient-ils, le
subjectivism e de toute la critique littéraire classique. Plus ré­
cem m ent, d ’autres se sont rabattus sur cette subjectivité pour
mettre en liaison amour de la langue et historicité. C es fou les
galvanisées dont l’âm e collective vibre, sur les places publiques,
aux périodes d une emphase majestueuse, trouvent, disent-ils,
dans ces cadences un rythme à leur rupture avec le m onde. L a
langue arabe est d on c berceuse pour âmes dolentes. D ’autres
enfin, croient à des qualités objectives et, profitant des théories
linguistiques m odernes, ils réhabilitent les idées traditionnelles
de ceux qui, dans le passé, ont soutenu le T aw qîf n, c’est-à-dire
l’origine divine du langage et en tirèrent toute une philosophie
et une sym bolique. L. M assignon, dans son style inspiré, reste
fidèle à cette théorie, bien qu’il en donne une interprétation
légèrem ent différente quand il la justifie par la liaison intim e
des mots à leurs racines, qu i em pêche l’arabe de devenir un
sim ple système d’inform ation 1*.
Sans nier la pertinence de ces remarques, il faut pourtant
remarquer qu’entre les significations psychologique et m étaphy­
sique du phénom ène qu elles mettent bien en relief, il m anque
la dim ension historique qui est sans doute la plus im portante.
Com m ent, en effet, ne pas penser à la théorie plus ou m oins
rom antique de la langue allemande qu’on lit chez H erder,
Fichte et H egel, la croyance à la valeur exclusive, créatrice,
communautaire de « l’idiom e prim itif » longuem ent célébré dans 1 2

11. En particulier Ibn F aris , K itâb as-Sâhibi. Mise au point d'après


Süyuti par H. L oucel , ■ Origine du langage », Arabica, t IX , m ai 1064,
pp. 151 et suiv.
12. Arabica> 1.1, 1054, p . 3.

90
{histoire hypostosiée

les troisièm e et quatrièm e Discours à la nation allemande : « A


chaqu e pas elle synthétise, en. une unité parfaite, l’ensem ble d e
la v ie nationale, m atérielle et intellectuelle, déposée dans la
langue », é crit-il1S. Com m ent ne pas citer ce poèm e en prose
d e I. Tourgueniev, intitulé La langue russe ?
« A l’heure du doute, lorsque, som bre, j’interroge le destin d e
m a patrie, tu es m a seule consolation, m on unique soutien, 6
langue russe, grande, forte, libre et branche 1 Sans toi, com m ent
n e pas désespérer de ce qui se passe chez nous ? Mais il n est
pas possible de croire qu’une telle langue n’ait pas été donnée
a un grand peuple. »
C e poèm e écrit en juin 1882, donne la d e f de l’attachement
des Arabes à leur langue. Certes, les Arabes ont porté cet atta­
chem ent à un degré inconnu chez les autres peuples, mais le
rôle qu ’il jou e dans leur vie culturelle a déjà été connu ailleurs.
L a philosophie de la langue, telle qu e la con çoit un Kamal
A l-H âjj, est radicalem ent différente de l’andenne théorie d e
lT jâ z , elle a un contenu idéologique nouveau, un son fichtéen.
O n peut dire que cette sorte de philosophie linguistique, cette
valeur présumée créatrice de la langue, apparaît dans la vie d'un
p eu p le à un m om ent précis, avant qu’il n’entre définitivem ent
dans l’ère d e l’action et du travail, l’ère industrielle.
L a langue arabe devient elle-m êm e une valeur parce que,
dans un m onde où nous sommes de simples invités, où chaque
élém ent résiste à nos désirs, elle est le seul bien dont nous
soyons maîtres pleinem ent et exclusivem ent. Exilés dans un
m on de de technique hostile, la langue est notre seule technique.
L e classique < ilm al-lugha > a gagné ses titres de noblesse par
sa rigueur, son objectivité et s’im pose com m e une adm irable
construction scientifique. L e type humain de savant avec ses
qualités de prudence et d’abnégation que l’O ccident produit à
profusion aujourd’hui, la philologie et la grammaire des III*
et IV* siècles de l’hégire l’on produit dans toute sa p u reté1 3
14.
D éjà dans le passé, la querelle autour de la normalisation
linguistique peut, jusqu’à un certain point, être considérée
com m e une lutte entre exclusivisme arabe et universalisme
im périal. L ’école de Basra, ouverte aux influences étrangères,
confiante dans l’avenir de l’Em pire et voyant l’intérêt lointain

13. O p. cit., p. 65.


14. C f. R. Blachère, « Les savants iraquiens et leurs informateurs
bédouins aux II-III* S .h. >, M élanges W . M arçais, Paris, 1950, pp. 37
et suiv.

91
de llslam et celui plus immédiat des nouveaux convertis, con si­
dérait l’arabe com m e un m oyen de com m unication et d ’unifi­
cation qu i devait rapidem ent être codifié et régularisé pou r q u e
tous puissent aisément l’apprendre et s’en servir. Les gram m ai­
riens de Kûfa, plus proches d e la péninsule, plus sensibles aux
doléances de ^aristocratie arabe, sentaient bien qu e celle-ci
n’avait qu’une seule supériorité : la pratique d e la langue. N i
le sentiment religieux très attiédi, ni l'habileté industrieuse
inexistante, ni la force guerrière d e plus en plus inutilisable
ne pouvaient plus justifier leur préém inence dans la nouvelle
société cosm opolite. Il fallait d on c que la langue restât en état
sauvage, sans plan ni repères pour que le non-arabe y perde
sa vie et ses efforts. C e n’est pas un hasard si la com pétition
entre les deux écoles ne com m ence qu’avec l’instauration de
l’Em pire abbasside multinational et si elle ne prend toute son
am pleur que dans la deuxièm e m oitié du IP siècle au m om ent
où les Arabes ont perdu beaucoup de leur influence et n’ont
gardé que la magistrature com m e dom aine réservé l*. L es ado­
rateurs actuels de la langue arabe, véritables Kûfiens, sem blent
vouloir aussi mettre la com préhension, l’utilisation et la jouis­
sance d e cet idiom e à l’abri des convoitises étrangères. Exclusifs,
ils prétendent exiler de ce jardin d ’E den ceux qu i les exilent du
m onde de l'industrie et d e la puissance.
Tout le passé, tout le présent, se déposent alors et se con­
centrent dans une langue constituée ; cette vision est d e toutes
la plus détachée de l’histoire concrète. Véritable ascèse, dépas­
sant toutes les valeurs auparavant honorées, elle m inim ise la
culture profane, déprécie l'Islam lui-m êm e et à la p lace du
D ieu des Ancêtres, m et un système d e sons, déposé dans les
pages du Livre Sacré. Certains Mu’tazilites avaient déjà pres­
senti ce danger dans le dogm e du Coran incréé ; leurs adver­
saires n'étaient cependant pas assez désespérés pour aller aussi
loin que leurs émules d ’aujourd’hui. N e com m ence-t-on pas déjà
à entendre des affirmations com m e celle-ci : « S i l’Islam se
dissolvait un jour dans l’indifférence, le Coran resterait toujours
présent parmi nous. > E t il est vrai que d e nom breux musulmans
reconnaissent, bien que leur fo i soit très tiède, ne pas rester
insensibles aux bribes du Livre qui, certains soirs, surprennent
leur cœ ur endorm i. L e Coran n’est plus un signe, un sim ple *1

15. Fait prouvé par H . F leisch , qui n'en a pas tiré toutes les consé­
quences historiques : T raité d e philologie arabe, Beyrouth, 1961, t. I, pp.
11 et suiv.

92
Yhistoke hypostasiée

m oyen d ’accès au divin, il est par lui-m êm e D ieu, objet d’ado­


ration et d e jouissance.
Q u e nul ne s’étonne alors si c’est parm i les hérauts d e l’au­
thenticité, qu i sentent confusém ent qu e l’évolution accom plie
est irréversible, que cette vision trouve ses adeptes les plus
fervents.
E n attendant qu e la matière historique devienne m alléable,
q u e l’économ ie ne pèse plus d’un poids de destin, qu e natio­
nalisation et arabisation ne soient plus senties com m e contra­
d ictoires “ , que le pragmatisme linguistique reprenne ses droits,
u n e intelligentsia, traditionnelle ou m oderne solitaire et délais­
sée, fait d e cette vision son idéologie exaltée : le passé se déleste
d ’un présent trop résistant et se concentre dans une langue,
b e lle en soi — non pour nous, à un m om ent de notre vie.
Im age condensée du passé, la langue devient un fétiche qu’on
im plore pour garantir une authenticité de plus en plus problé­
m atique et une continuité de plus en plus illusoire.1 6

16. V oir le conflit latent, qui n'a cessé de miner la politique marocaine,
entre marocanisation et arabisation dans l’enseignement, la justice et ailleurs.

93
3

L'histoire positive

Q ue penser de toutes ces manières de reconstruire ou de figer


l’histoire ?
L ’O ccident, représenté par les orientalistes, refuse de les
prendre en considération et leur oppose sa propre manière de
lire patiem m ent, m ot à m ot, l’histoire et de la déchiffrer avec
hum ilité ; cette manière, mise au point au cours du X IX e siècle,
e t q u o n pourrait appeler critique ou positive sinon positiviste.
« L ’historiographie arabe a fonctionné moins com m e une
recherche véritable que com m e une défense », dit W .C . Smith \
A vant lui son maître, H .A.R. G ibb, avait convié les Arabes à
la pratique historique. « L a voie de la réconciliation [d e l’ortho­
d oxie islam ique] avec le m onde m oderne doit se trouver plutôt
dans une réévalution des données de la pensée par une pratique
efficace des disciplines historiques », dit-il dans une conclusion
devenu célèbre *. Dans son Commentaire coranique du Manâr,
J. Jom ier prend ses précautions en écrivant : « L a conception
q u e l’équipe du Manâr se fait de l’histoire, étant si éloignée de
celle que l’O ccident a adoptée depuis un siècle, il est bon de
prém unir ceux qui nous liront contre un prem ier m ouvem ent1 2

1. L ’Islam dans le m onde m oderne, Paris, 1962, p . 159.


2. M odem Trends in Islam , Chicago, 1947, p . 1 2 6 ; trad, française,
Paris, 1949, p . 171.

95
de surprise. > C’est dit, les Arabes n’ont pas la tête historique ;
ces savants sérieux et équitables ne fon t certes pas appel à u ne
incapacité congénitale, m êm e pas religieuse, ils m ettent en
cause l’histoire seule. Après tout, les disciplines historiques
n’ont obtenu leur brevet d e m ajorité qu’au X IX e s iè cle ; il
faut don c donner un peu d e tem ps aux sociétés arabes p ou r
qu elles fassent leur apprentissage. C ette explication, d’appa­
rence sérieuse, laisse pourtant échapper l’essentiel.
L’orientalisme a beau jeu de critiquer les faits singuliers qu i
fondent les constructions idéologiques : des thèmes aussi cou ­
rants, aussi vivants qu e celui du Prophète, ch ef révolutionnaire,
d’Ali, socialiste victim e de la bourgeoisie m ecquoise, d e la
dém ocratie arabe battue en brèche par le despotism e iranien,
de l'Islam antiségrégationniste, fém iniste et collectiviste*, se
développent à l’occasion de détails de la vie de M oham m ed,
très souvent équivoques et parfois franchem ent discutables.
Cependant, la critique, am plem ent justifiée, de ces faits singu­
liers n’atteint pas l’édifice dans son ensem ble, qu i peut être
étayé par d’autres faits plus judicieusem ent choisis, et au fil des
ans, on rem arque effectivem ent cette am élioration de l’historio­
graphie sans que la construction idéologiqu e ait aucunem ent
changé dans son essence.
Avant d’apprécier le jugem ent des orientalistes sur l’histo­
riographie idéologique des Arabes, voyons ce qu’eux-m êm es on t
pu faire dans ce dom aine, car c’est en mettant face à face les
résultats de l’orientalisme et des Arabes dans la recherche his­
torique qu’on peut juger équitablem ent chaque partie. O r on
est bien obligé de constater qu’en utilisant les mêmes recettes
que pour l’histoire occidentale, l’orientalisme aboutit sim ple­
ment à écrire une histoire négative, vouée fatalem ent, elle aussi,
à une utilisation idéologique.
En effet, la m éthode orientaliste positive nécessite l’existence
de docum ents neutres, c’est-à-dire destinés originairem ent à un
but autre que l’inform ation historique : cahiers d’état civil,
contrats économ iques, bilans com m erciaux, accords diplom a­
tiques, missives royales, monnaies ; l’historiographie positiviste
consiste avant tout à réunir les matériaux d’une histoire q u e lle
ne prend souvent pas la peine d’écrire d’ailleurs 3 4 ; dès qu e le
m om ent de la synthèse approche, elle s’en détourne au profit

3. Thèmes popularisés par les œuvres de M oh. Ghazzâli, Sayyid Q otb,


Kh. M . Khâled, etc.
4. C f. Marc Bloch , M étier ^ h istorien , Paris, 1964, pp. 24, 52 et suiv.

96
thUMre positive

d ’u n dom aine vierge. Pour cette raison précise, elle a ses terres
d ’élection : elle ne s’attaque pas avec la m êm e vigueur et la
m êm e confiance au XVI* siècle anglais et à Byzance, à la
R éform e et aux grandes découvertes, au Raskol et à la politique
d’Alexandre II.
M alheureusem ent, l’histoire arabe est avant tout une histo­
riog ra p h ie; les docum ents neutres trop peu nom breux n’ont
qu ’u ne valeur indicative : bu dget d’Etat, système d ’im pôts,
m onnaie, consultations juridiques*. A vec un m atériel aussi
m aigre, l’analyse critique se réduit très souvent soit à une vision
program m atique sur le m ode du doit-être, soit à un aveu de
faillite.
V ision program m atique, par exem ple, dans l’étude des con ­
ditions d e la naissance et d e la propagation de l’Islam, telle
q u e l’a conçue M ontgom ery W att*. H ypothèses, constructions
abstraites, déductions logiques se succèdent pour aboutir à une
conclu sion, certes excitante pour l’esprit, mais éminemment
arbitraire. « L a façon nette et directe dont il form ule les conclu­
sions sur les divers événements de la vie du Prophète, la façon
assurée dont il utilise ensuite ces conclusions ont paru à plu­
sieurs m arquer une confiance exagérée dans la sûreté d e celles-
ci » , écrit M axime R od in son r. L e jugem ent, m algré les précau­
tion s de form e, est nettem ent sévère. Un autre exem ple est
l’étu d e de la Révolution abasside, telle qu e l’a présentée B.
L ew is *. Certes, il parait plausible que l’avènement de la nou­
v elle dynastie ait coïn cidé avec un changem ent dans l’équilibre
des élém ents com posant l’Em pire arabe ainsi qu’avec une sub­
stitution dans les finances impériales du grand com m erce m on­
d ial, terrestre ou maritime, au butin de guerre et à la rente
terrienne, mais entre cet axiom e et les preuves positives qu i
devraient l’étayer, il y a un m onde que remplissent seules hypo­
thèses hasardeuses et considérations m éthodologiques.
A v eu d e faillite : l’étude de la fam euse bataille de Badr par les
disciples d’I. G oldziher qui aboutissent, après un examen serré
des sources, après maints rapprochem ents et recoupem ents, à
un véritable nominalisme. O n continue de parler de Badr, sans5 6
7
8

5 . Utilisation de ces documents par A . M ez, R. Lévy, Cl. Cahen, E .


Lévy-Provençal.
6. M oham m ed à La M ecque, Paris, 1958.
7. R evu e H istorique, 1963, t. C CXXIX, p. 201.
8. A rticle ■ Abassides », in E ncyclopédie d e VIslant, 2* éd. La même idée
était exprim ée dans O rigins o f Ism aelism , Cambridge, 1940. Voir la critique
de C laude C ahen , in R evue H istorique, oct.-déc. 1963, pp. 295 et suiv.

97
être sûr à quel endroit exact eut lieu la rencontre, sans savoir
au juste le nom bre et l’identité des com battants, des m orts et
des blessés et m êm e sans pouvoir affirmer quelle en fut Tissue.
D e là à nier son existence et par la suite celle de la Sîra et du
Prophète lui-m êm e, il n y a vraiment pas loin. En vérité, ce
nihilisme est l'aboutissem ent logique de toute analyse critique,
quand elle ne s ouvre à aucun dépassem ent et qu 'elle s'acharne
sur un dom aine qui lui est naturellement peu propice.
L 'école de G oldziher écrit inlassablement une histoire néga­
tiv e ; plus exactem ent elle ne fait que prouver l’im possibilité
d’écrire une histoire vraie selon ses exigences, mais son malheur
est qu'une histoire négative n'existe que par opposition à une
histoire affirm ative; sa critique ne dém olit pas la tradition
naïve ; au contraire, elle la maintient com m e son propre fon ­
dement. D e là le caractère caustique, ricanant, et finalem ent
stérile de tout ce q u e lle a écrit et il n’y a vraim ent pas à s'éton­
ner que les musulmans y prêtent si peu d ’attention. Car après
tout, cette analyse critique n'est pas l'histoire elle-m êm e : elle
en est simplement un avant-propos et on ne peut indéfinim ent
rester à ce stade.
Certains pensèrent échapper à ce nihilism e en rem plaçant la
critique philologique de G oldziher par une critique etim olo-
gique. Au lieu d e refuser tous les tém oignages postérieurs aux
événements com m e peu susceptibles de fidélité, ils les acceptent
au contraire en faisant valoir le rôle universellem ent connu d e
la m ém oire dans les sociétés tribales. En vain, d'ailleurs, car
ainsi ils retom bent progressivem ent dans la naïveté tradition­
nelle : entre un refus total et une approbation totale, poin t d e
m oyen term e auquel le positiviste puisse s'accrocher.
O n peut, bien sûr, essayer de chercher les raisons q u i m o­
tivent ces échecs continuels et elles sont assurément nom breuses.
Il est facile, cependant, dès à présent, d'observer qu e tous les
orientalistes qui ont travaillé dans le dom aine de l’histoire arabe
sont restés au niveau de la critique abstraite et ont été beau cou p
plus des philologues et des archivistes qu e de véritables histo­
riens. Aucun d ’eux ne s’est aventuré sur les traces d ’un J. Bur-
khardt ou m êm e d u n M ichelet.
Il en résulte deux limitations fâcheuses.
L ’orientalisme, d ’abord, a mal apprécié son m atériel le plus
abondant, c’est-à-dire l’historiographie ancienne.
Les orientalistes ont l’habitude de la valoriser quand ils la
com parent à la production actuelle et d e la déprécier quand
ils la rapprochent de l’historiographie grecque. « Les lim ites de
l’histoire positive

cette conception (arabe) de la personnalité apparaissent tout de


suite quand on la com pare à la tentative faite par les Grecs
p ou r expliquer les nom breux aspects d ’un caractère en souli­
gnant leur principale force m otrice », écrit von Grunebaum *.
D ans l'un et l'autre cas, le jugem ent sem ble injuste et, surtout,
on sent qu 'il lui m anque une théorie de la positivité historique.
C 'est pour cela que l’historiographie arabe classique n'a jamais
été étudiée d'une manière historique ; un sim ple coup d ’œ il sur
les catégories classificatoires utilisées le montre aisément : classi­
fication chronologique, par écoles juridico-théologiques, théma­
tiq u e (biographies, histoires locales, histoires universelles), par
tendances philosophiques... aucune d'entre elles n'est vraiment
éclairante. D eux aspects de ces œuvres ont, sem ble-t-il, fourvoyé
les orientalistes : un certain détachem ent qui a été pris pour de
l’ob jectivité — d'où le jugem ent favorable d e M argoliouth 19 —
et le caractère encyclopédique, où parait se noyer la personna­
lité d e l'auteur. V on Grunebaum écrit : « L ’historiographe ne
désirait pas juger et interpréter, (il) fournissait simplem ent la
m atière » ; et plus loin : « En dépit de la partialité et d e la
flatterie courtisane, l’objectivité générale de l’historiographie
arabe est rem arquable n . » O r il est facile de constater que les
grandes encyclopédies, celles qui ont exercé une influence indé­
n iable, ne sont pas si nombreuses qu’on le prétend et ne se
su ccèdent pas au hasard selon l’humeur des écrivains. En pre­
m ière approxim ation, on peut distinguer les époques suivantes,
favorables aux entreprises encyclopédiques : la fin du III*
siècle, la fin du V* siècle, le début du V III91 0siècle et la fin du
IX s siècle de l’H égire qui, toutes, sont des époques de reflux
historique, au lendem ain ou à la veille de grandes catastrophes.
C om m ent, en effet, ne pas mettre en relation l'œ uvre d'un
T abarî avec la crise qarm ate, celle d'un Ibn Khaldûn avec la
Reconquista , celle de Suyûti avec la décadence des M amelouks ?
D ans chacune de ces œuvres, l'histoire antérieure est reprise,
lu e et reconstruite par rapport à un présent, vécu com m e une
irrém édiable décadence et la visée encyclopédique tend incons­
ciem m ent à sauvegarder l'essence d e cette histoire, à savoir sa
culture. Ces œuvres ont alors une logique interne, plus ou
m oins apparente selon la valeur personnelle de l'auteur, mais

9. L ’Islam m édiéval, trad. O. Mayot, Paris, 1962, p . 305.


10. L ectu res on Arabie H istorians, Calcutta, 1930 ; trad, arabe H. Nas-
sâr, Beyrouth, s.d.
11. O p . cit., pp. 307 et 309.

99
8
dans tous les cas réelle. Refusant cette analyse historique préa­
lable, l’orientalisme — retrouvant ainsi et non par hasard la
tradition naïve — prend ces œuvres telles qu elles paraissent
et les traite com m e des amas de connaissances disparates ; il
les réduit à leurs com posantes les plus simples et laisse échap­
per, par la m êm e occasion, leur vérité substantielle. Pis qu e cela,
ü les contrôle Tune par l'autre, alors qu’un m êm e élém ent jou e
un rôle différent dans chaque construction globale. L e m eurtre
de Othmân n'est pas au sens strict du terme le m êm e fait ch ez
Tabari et Ibn Khaldûn, car la question fondam entale, posée
par chacun des deux historiens, est différente et transform e, en
conséquence, la nature de chaque événem ent singulier.
L e résultat est alors toujours le m êm e et navrant : celu i q u e
nous trouvions déjà sous la plum e de G oldziher qui, le prem ier,
appliqua systématiquement la critique abstraite à la Sunna,
m odèle d e toutes les encyclopédies musulmanes ultérieures.
G oldziher et plus tard S chach t19 l'ont finalement rejetée dans
son ensem ble après un examen minutieux. Com m ent ont-ils
procédé ? En y regardant de près, on se rend com pte qu e, n e
pouvant s'appuyer sur l'intuition seule et n'ayant aucune autre
source, ils écartent un hadith au nom d'un autre et ainsi, simul­
tanément ou alternativement, ils acceptent une partie d e la
tradition pour pouvoir en récuser une autre
N otre historiographie est donc déjà, en tant qu e donnée, u n e
interprétation. Com m ent peut-on alors la traiter com m e un d o ­
cum ent positif naïf P La critique analytique peut aider à d étec­
ter les erreurs de détail, conscients ou inconscients, à faire naître
ce soupçon qu i est à la base de toute réflexion sérieuse ; m ais
seule une critique idéologique qui prend l'œ uvre com m e un
système et qui ne juge pas ses éléments sous les catégories du
vrai et du faux, pourrait lui restituer sa valeur et son sens.
Sinon, une fausse continuité nous fascine et nous trom pe, on
voit partout des redites et on est poussé, com m e Schacht, à
réduire l’histoire réelle de l'Islam à un siècle et d e m i1
2
1
34 en atten­
dant que d’autres la réduisent à une période encore plus courte,
retrouvant ainsi une autre vieille idée chère à la tradition naïve.

12. Esquisse d'une histoire du droit musulman, trad. J. et F. Arm, Paris,


1953.
13. Sur rhypercriticism e de J. Schacht, cf. la juste mise au point de
M . R odinson, in « Bilan des études mohammediennes », R evue historique,
1963, t. C CXXIX, pp. 197 et suiv.
14. Symposium de Bordeaux, Classicism e e t déclin cu ltu rel..,, Paris,
1957, p . 141.

100
l’histoire positive

P our échapper à cette entreprise désespérée, on est insensi­


blem ent amené à considérer la tradition com m e un système d o s.
D e m êm e que chacun distingue nettement la Sunna shi’ite et
celle des Sunnites, bien que beaucoup de leurs éléments soient
identiques, parce qu elles répondent à deux visions religieuses
différentes, de m êm e on est obligé d'individualiser les œuvres
d ’Ibn H anbal, d e Muslim, d’Ibn Hajar... malgré leur sim ilitude
apparente car chaque système répond à une nécessité qu i l'ac­
tualise ; c'est en mettant en rapport le sens de ce système avec
les nécessités et les déterminations de l'actualité qu'on lui
redonne sa signification vraie. D ès lors la critique tradition­
n elle, par chaînes de garants, généralement dépréciée com m e
une sim ple critique externe, s'éclaire différem m ent et révèle
une profondeur insoupçonnée. La chaîne garantit l'unité syn­
thétique d'une tradition, unité réelle quelle que soit la person­
nalité de l'auteur. 11 im porte peu de savoir qu i a mis en form e
littéraire le Nahj al-Balâgha du m om ent que son existence garan­
tit la logique interne d’une certaine vision du m onde, d e l’his­
toire islam ique et du personnage d'A li, vision exemplaire pour
le IV e siècle hégirien. L'étude philologique, analytique, l'exa­
m en des sources et des influences, resteraient certes encore
indispensables, mais com m e une épreuve préliminaire, non
com m e une fin en soi.
A u demeurant, cette m éthode orientaliste n'est pas toujours
condam née à un résultat négatif. Dans certains cas, elle peut se
dépasser elle-m êm e. C e dépassement fécon d a été accom pli
d ’une manière décisive par R. B lach ère18 dans le dom aine de
l’histoire littéraire {Adah). D éjà B. F â ris1' avait pu, en criti­
quant l’ouvrage de T. H usseyn1 5
1
67 et profitant des leçons de
l'é co le ethnographique française, dépasser le point de vue étroit
et stérile de l'analyse form elle et saisir le caractère systéma­
tiqu e de la culture arabe. R. Blachère va plus loin. Far une
stricte application des m éthode positivistes, à la fois philolo­
giqu es et ethnographiques, il réussit à vaincre la sécheresse, la
pauvreté et le rabâchage qui sem blaient caractériser jusque-là
la m atière de ses recherches. Son exploit est d'autant plus inté­
ressant, qu'on se trouve devant un cas typique où le sujet
im pose de lui-m êm e sa fo rm e ; la m éthode de R. Blachère,

15. H istoire d e la littérature arabe, Paris, 1952, t. I. C f., en particulier,


le chapitre II, 2* partie, pp. 128 et suiv.
16. L ’honneur ch ez les A rabes avant VIslam, Paris, 1932.
17. D e la p oésie préislam ique (en arabe), L e Caire, 1926.

101
dans ce qu elle a de nouveau et de personnel, est née d ’une
soumission et d'une fidélité absolues au docum ent, avec, toute­
fois, la ferm e volonté d e ne pas viser d’abord à détruire, d e ne
pas ferm er le livre sur un non désespéré.
La deuxièm e lim itation concerne le sens à donner précisém ent
aux distorsions idéologiques que fon t subir les Arabes à leur
histoire nationale. Les Arabes utilisent une histoire m ythique,
ceci est un fait. Toute une idéologie dém ocratique s’appuie sur
l’im age retouchée de l’Etat m édinois. C et Etat, tel qu’on le
trouve décrit chez la plupart des essayistes arabes contem ­
porains, est fort différent de celui qu’une critique serrée des
sources laisse d ev in er1'. Il s'agit d’un Etat m ythique, harm o­
nieux et équilibré, dom iné par l’aristocratie arabe, inconscient
des sources de sa richesse, débarrassé des injustices et inéga­
lités, de la concurrence entre tribus, d e l’esdavage, des exac­
tions consécutives aux conquêtes extérieures; bref, c’est une
dém ocratie épurée, au préalable, de tout élém ent qui blesserait
nos convictions actuelles. Mais, les Arabes, sont-ils seuls à recou ­
rir à une telle im a g e? La Révolution française n’a-t-elle pas
utilisé une im age épurée de la G rèce d’où étaient bannis escla­
vage et im périalism e? Les héros d e 1917 ne se sont-ils pas
guidés sur les actes d’une Convention nationale, sur les faits
et gestes d’un Robespierre et d’un Saint-Just que reconnaîtraient
difficilem ent les historiens de m étier? Q uel historien, soucieux
de com prendre la dynam ique sociale, songerait à nier le rôle
effectif de ces images com m e telles ? Pourtant, c’est cela m êm e
qu’on refuse à la société arabe au m om ent de sa plus grande
effervescence.
L ’Etat m édinois des essayistes arabes est épuré p ou r qu e
l’histoire et la vie sociale m êm e apparaissent dans toute leur
transparence : c’est un Etat-magasin dont le rôle unique est d e
distribuer entre ses membres, en parts égales, des biens produits
par d’autres ; l’idée de justice peut d on c s'y déployer sans qu e
les nécessités de la production viennent la contenir dans le cadre
étroit des lois économ iques. A cause de cette liberté supposée,
les personnalités s’élèvent jusqu’à leur form e idéale, et si la
politique à cette époqu e est presque synonym e d e m ystique,
si elle sem ble étrangère aux mesquineries qu i l’ont par la suite
défigurée, si elle prend si souvent l’aspect d’une épopée où l’hon­
neur, le courage et la noblesse se donnent libre cours, c’est1 8

18. Telle celle que Salah al-A u a entreprise pour Basra dans Le* struc­
tures sociales d e Basra au l " siècle d e l’H égire (en arabe), Bagdâd, 1953.

102
l’histoire positive

p a rce qu elle peut se plier aux exigences d une com pétition pure
entre volontés libres. « Là où se fixe une âme noble com m e la
vagu e dans la m er moutonnante, elle apparaît avec une liberté
telle qu’il n’y a rien de plus noble, de plus courageux, de plus
résigné... Dans le M ahométisme, l’individu n est que celui-ci et
certes au superlatif l# », avait déjà dit, il est vrai, H egel ; mais
H egel a été si peu écouté et si souvent nargué.
L ’Etat de M édine est m ythique, non pas parce qu’il résulte
d e simples illusions, mais bien parce qu’il est l’anticipation
furtive d ’un équilibre idéal. Com m ent, dès lors, s’étonner que
son im age hante constamment l’esprit des A rabes? C ’est leur
avenir ainsi projeté dans une époque propice du passé qu’ils
caressent, un avenir de rêve, où le travail n’est nulle part néces­
saire, où les fruits du labeur tom bent du ciel com m e au jardin
d ’E den (époque propice parce qu’avec les Om eyyades, la rareté
va se faire de nouveau sentir et faire renaître les anciennes
luttes du désert et qu'avec les Abassides, les Arabes vont entrer
définitivem ent dans l’histoire : c’est-à-dire le travail, la concur­
ren ce, le despotism e, bref le poids de l’inéluctable).
V oilà ce qui échappe à la critique abstraite, m êm e si elle
vien t d ’un historien arabe com m e al-Ali qui, en digne élève de
G ib b , prouve bien que la dém ocratie arabe fut en réalité une
association de rentiers, d’ailleurs inégaux, mais, par la mêm e
occasion, devient incapable de nous expliquer la fascination
q u e lle ne cesse d ’exercer sur nos esprits, le sien en premier.
C om m e si l’esclavage grec avait jamais em pêché réformateurs
et éducateurs m odernes de s’inspirer dans leurs utopies du
régim e d’Athènes.
L ’erreur n’est pas dans l’utilisation de la critique analy­
tiqu e, mais dans le vain espoir de pouvoir s’en satisfaire seule.
Son rôle essentiel est de dém olir l’affirmation naïve qui croit
d ire la vérité telle q u e lle est. Elle est une préparation, mais si
elle veut être une fin en soi et que, satisfaite de ses maigres
résultats, elle croit pouvoir conclure à une im possibilité défini­
tive, elle se m et dans une situation parasitaire et sans issue.
Ainsi l’histoire positive, telle que la con çoit l’orientalisme,
n on seulement laisse échapper un aspect fondam ental de la
réalité historique : son aptitude à guider, sous une form e m y­
thique, la vie d ’un peuple, mais s’acharne sur un objet qui lui
reste souvent réfractaire, car son succès lim ité dans le dom aine
d e l’A dab, dépend de conditions particulières dont quelques-

19. PhÜosophie d e rhistoire, trad. Gibelin, Paris, 1946, p. 329.

103
unes ont déjà été mises en lum ière dans le chapitre précédent.
T out cela, signifie-t-il que les orientalistes sont condam nés à
écrire toujours leur histoire négative, les Arabes, à leur opposer
toujours leurs visions idéologiques, sans q u il y ait aucun espoir
de rencontre ?
Il n'est pas vrai, d’abord, que les Arabes n’appliquent jamais
les méthodes d ’analyse de l’orientalisme. D es noms tels que
H . Ibrahim Hassan, A. D ûri, Shukri Feysal, Sh. Ghurbâl, Salah
A. al-Ali, ceux-là m êm e que W .C . Smith ” cite dans une note
pour les exclure d’un jugem ent peu favorable aux autres histo­
riens arabes contem porains, tém oignent, qu oi qu’on en ait dit,
que l’orientalisme n’est pas resté sans influence.
Mais com m ent, précisém ent, juger les contributions d e ces
hom m es? Les orientalistes les jugent simplem ent com m e la
prom esse d’une libération prochaine de l’historiographie arabe
d e ses présupposés religieux ou politiques. Pourtant, échappent-
ils réellem ent aux idéologies qui baignent leurs sociétés ? Visent-
ils simplement à trouver une vérité indiscutable, ou bien leur
recherche trouve-t-elle sa justification ailleurs ?
En vérité, la critique abstraite sert toujours, im plicitem ent
ou explicitem ent, une cause qu i la dépasse. Taha Husseyn avait
repris et développé les indications de M argoliouth p ou r nier
l’authenticité de la poésie préislam ique Son livre était aussi
intéressant dans sa partie générale et m éthodologique qu e faible
et léger dans sa partie justificative, à tel point que son contem ­
porain M âzini l’avait com paré à une dissertation d’étu d ia n t” .
Au sens strict du terme, fl n’ajoutait rien à la com préhension
de cette poésie. Mais précisém ent le but réel était-il ce lu i-là ?
Taha Husseyn visait-il par sa critique le passé ou le p résen t?
N e voulait-il pas plutôt faire douter les Arabes de leur passé,
com battre leur auto-admiration pour frayer la v oie à des ré­
form es libérales d’essence étrangère et qui suscitaient, pou r
cette raison, de fortes résistances ? La société égyptienne l’a en
tout cas ainsi com pris et fl n’est pas sûr q u e lle ait eu tout à fait
tort. La critique pseudo-scientifique était en fait une arme id éo­
logique née dans une conscience libérale encore sûre d ’elle-
m êm e, croyant pouvoir maîtriser aisément le tem ps sans l’aide
des ancêtres. D ’ailleurs, les orientalistes du XIX* siècle, eux-

20. L'Islam dans le m onde m oderne, Paris, 1962, p . 159, note 3.


21. C f. R. B lach ère , op. cit., p . 168.
22. Qabd rîh (Poignée de vent) (en arabe), L e Caire, 1960 ; 1** édition,
1927, p. 183.

104
Vkistoire positive

m êm es, visaient surtout par leur œ uvre critique à dém olir la


vérité quaffîrm ait pérem ptoirem ent la tradition m usulm ane;
ils espéraient ainsi — et c est ce qui finalement justifie leur entre­
prise — ouvrir la voie à un vrai dialogue, fon dé sur le libre
exam en et la Raison abstraite universelle.
E t aujourd'hui, si l'Iraq possède un groupe d ’historiens appli­
quant des m éthodes positives, n'est-ce pas parce qu'ils essayent
d e nier la spécificité de l’histoire islam ique, arborée par les
classes dirigeantes pour justifier une politique sociale déter­
m inée ? al-Ali, D ûri et d'autres, veulent dém ontrer, à l’occasion
d'études positives, que l’Etat islam ique, m êm e dans sa période
classique, a constamm ent connu une lutte des classes. Prenons
un exem ple très à la m ode aujourd’hui, la guerre des Zanj,
telle q u e lle a été récem m ent étudiée dans un petit liv re **. Tous
les faits sont pris chez Tabari, pas un seul docum ent nouveau
n'est, jusqu'à ce jour, venu enrichir ce fonds, maintes et maintes
fois exploité. Ces faits sont critiqués, recoupés, les uns par les
autres, pour élim iner les contradictions grossières : le choix
entre tém oignages non concordants se faisant au nom du bon
sens et du tiers exclu. D e cette critique et sans m éditation on
passe à une théorie de la révolution sociale fondée, dans ses
grandes lignes, sur un rapprochem ent plus ou moins avoué avec
la révolte de Spartacus. L e rapprochem ent est peut-être légi­
tim e, a-t-il cependant besoin d e la caution de Tabari ? Il a une
autre origine, et se plie à d'autres lois. L e but, en tout cas, est
clair : montrer que l’histoire classique n'est pas le fait d'une
U m m a unanime, ignorant crises sociales et luttes partisanes,
com m e tente de le faire croire l'Etat, libéral ou national, pour
n ier actuellem ent la possibilité m êm e d'une lutte de classe.
A ujourd’hui, com m e au X IX e siècle, la Raison analytique sert
à fon der l’Universel en niant le particulier et l'exclusif.
Q u’en conclure ?
Il n'est pas vrai que l’histoire positive, déployée dans toute
son autonom ie et son ampleur, s'acclim ate difficilem ent chez
nous et q u e lle exige un long apprentissage, parce q u e lle vise à
saisir la vérité nue. Cette histoire, malgré son apparence sereine,
sert toujours des causes qui la dépassent et les farouches adver­
saires d e l’idéologie, qu’ils soient orientalistes ou non, n'y échap­
p en t pas plus que les autres. Dans sa form e négative, qui
cherche plus à détruire un acquis qu'à dévoiler une vérité, elle
est par vocation une arme idéologiqu e, et par là m êm e passa-

23. F ayçax. A l -S a m r , La révolte des Zanf (en arabe), Bagd&d, 1954.

105
gère com m e le besoin qui la (ait naître. W .C . Smith, après
d ’autres, s’étonne*4 du changem ent survenu dans l’œ uvre d ’un
Taha Husseyn et écrit : « L e libéralisme a bien m oins m odifié
l'Islam qu'il n'a été m odifié par lui. > Il s'étonnerait encore plus
s’il percevait ce que cachent les analyses d'un D ûri ; étonne­
ment qu'explique, seule, une fo i aveugle dans la valeur et la
neutralité des techniques qu 'il utilise.
L'analyse critique de l’histoire est une vision id éologiq u e
com m e celles que nous avons vues précédem m ent ; sim plem ent
elle ne joue pas le m êm e rôle et n apparaît pas au m êm e m o­
ment qu’elles. Cette m éthode est mise en avant par une cons­
cience dom inée pour m iner la confiance qu'a, en elle-m êm e, la
conscience dom inante et se préparer du m êm e cou p à prendre
la relève. Ainsi (ait la conscience libérale pour com battre le
clerc, la technophilie pour abattre le libéralism e et la con scien ce
historique-critique pour dépasser cette dernière.
Est-ce à dire q u elle n'a aucun avenir et qu'en fin d e com pte
l'histoire positive et l’histoire idéologiqu e se valent et se vau­
dront toujours ? Non.
Il est incontestable qu'à l’étape actuelle d e la société arabe,
l'historiographie idéologique nous apprend plus sur la cons­
cien ce arabe que les études positives ; et il en sera ainsi tant
que l’Etat national ne sera pas l’Etat industrialisé q u 'il veut
être.
Quand ce bu t sera atteint, l’histoire m oderne des Arabes
— ère coloniale, ère libérale, ère d'industrialisation — sera
assez importante pour pouvoir fournir un objet substantiel aux
m éthodes de l’histoire positive. Les Arabes disposeront alors
d’un matériel com parable à celui que les O ccidentaux on t eu
au moins depuis le XVII* siècle, et ils seront bien obligés de
le manipuler de la m êm e manière qu’eux.
L ’autre histoire, la seule qui soit maintenant étudiée et qu i
(ait l’objet d’une adoration dém esurée, prendra la place qu ’o c ­
cupe l’histoire m édiévale en O ccident. E lle sera, bien sûr, étu­
diée avec des m éthodes légèrem ent différentes, mais le dépas­
sement de l’analyse abstraite n'a-t-il pas précisém ent eu lieu
dans les études du M oyen A ge (M arc Bloch) et de la Renais­
sance (J. Burckhardt) ? L'ouverture à des techniques plus com ­
préhensives rendra alors moins pressant l'appel à une distorsion
idéologique. C elle-ci toutefois ne disparaîtra pas totalem en t;

24. W .C . Sm ith , op. cit., p. 96.

106
l’histoire positive

seulem ent elle participera désormais d'un phénom ène général,


observable dans toute historiographie nationale.
C ette manière, calm e et apaisée, de relire l’histoire est encore
loin de notre portée ; nous ne pouvons ici qu’esquisser les con­
ditions qui lui perm ettront un jour de se développer parmi
nous.

V oilà donc différentes manières de prendre possession de son


passé et chacune d’elles tém oigne, en un certain sens, de l’état
où se trouvent la société arabe et les groupes sociaux qui la
com posent “ .
C haque fois, on a pu rem arquer que les déterminations
sociales d ’une vision de l’histoire ne sont jamais uniques. L a
vision shi’ite de l’histoire musulmane est mise aujourd’hui en
avant pour certaines raisons, mais elle est elle-m êm e née, s’est
d évelop p ée aux II* et III* siècles pour d’autres raisons sociales,
propres à la société de ce tem ps-là : le recours à l’A dab aujour­
d ’hui répond à certains besoins, mais l’existence m êm e de cette
littérature se justifiait, au début de l’Islam, par d’autres besoins ;
et on pourrait en dire autant du dogm e et de la langue. Toute
m ise en relation directe des visions de l’histoire et des groupes
sociaux qui, aujourd'hui, agissent dans la société arabe ne pourra
aboutir qu'à des dem i-vérités ou m êm e à des erreurs flagrantes.
C ette conclusion est-elle vraim ent étonnante, l’historiographie
arabe contem poraine étant une réflexion sur une historiographie
classique elle-m êm e idéologique ?
C haque fois aussi on a pu rem arquer que le but pour lequel
l’histoire a été m obilisée n’a pas été directem ent et positivem ent
atteint. L e recours n’a nullem ent rendu évidente une continuité
q u i puisse garantir l’authenticité proclam ée.
L e présent rom pt chaque jour davantage nos liens avec le
passé et nous oblige à intérioriser une continuité qui n’est plus
lisible à la surface des choses : dans le maintien, le costum e et
le langage. On se tourne alors vers le temps de notre jeunesse,
m ais celui-ci, à son tour, s’éloigne inexorablem ent pour se con­
centrer en un point im m obile et hors d’atteinte. A la lim ite,
n otre seul lien avec notre histoire est le lieu des exploits, la
terre ancestrale ; personne n’ose pourtant aller jusque-là, car la
pierre est m uette et ne tém oigne pour personne. Plus le tem ps

25. Surtout celles, analysées dans les chapitres 1 et 2.

107
passe et plus l’histoire est malm enée parce q u e lle est m ise en
dem eure de garantir une continuité, qu e la réalité nie d e plus
en plus.
Dans l’Etat colonial, elle est encore un fait ; l’histoire garde
alors son autonom ie et est sanctifiée com m e un déroulem ent lent
et progressif, un jaillissement continu, d e faits nouveaux. O n a
critiqué âprement l’utilisation de l’histoire par l'école du M anâr,
mais bien à tort, car on a confon du des étapes fort différentes
dans la vie du c le r c ; la position de celui-ci, à l’époqu e de
M oham m ed Abduh, était de patience, d’hum ilité devant les faits
historiques ; il les com prenait encore selon les m éthodes o b je c­
tives classiques, étant sûr qu’en fin d e com pte ils tém oigneraient
en sa faveur sans qu’il ait besoin d e les torturer. Si décalage
idéologique il y avait, il provenait de l’historiographie classique
elle-m êm e. C e n’est qu’à la fin de l’époque coloniale, quand la
nouvelle bourgeoisie voudra utiliser la critique abstraite pour
battre en brèche la confiance d e la tradition en elle-m êm e, qu’il
com m encera à perdre patience et à se poser, dans le labyrinthe
de l’histoire réflexive, la question du pourquoi.
Dans l’Etat libéral, en revanche, la continuité est plus p roblé­
m atique, le descendant diffère trop de l’ancêtre, ils ne peuvent
plus être sauvés ensem ble. L e clerc qui avait déjà nié une partie
de son patrim oine, y voyant le résultat d’un com plot étranger,
reconstruit et épure son Islam com m unautaire; le politicien ,
refusant de se reconnaître dans l'époque im périale entachée d e
despotism e, édifie à son propre usage, avec des fragments dispa­
rates, pris çà et là dans l’histoire des idées, un Islam libéral à
coloration protestante tandis qu e le technophile utilise pou r sa
polém ique de classe l’étude positive pour dém oraliser l’un et
Fautre à la fois.
~ Dans l’Etat national, enfin, la continuité s’est dissipée e t
s’éloigne chaque jour davantage. Les tenants de la culture natio­
nale et de l’authenticité : clerc, bourgeois déclassé et jeunesse
désabusée surtout se noient à des degrés divers et selon la
qualité de leur désespoir dans le dogm e, la culture ou la langue
hypostasiée. Mais la petite-bourgeoisie dirigeante reprend à son
com pte, com m e idéologie de l’Etat, les reconstructions de l’ép o­
qu e précédente en leur donnant un fondem ent économ ique :
ce qui n’est qu’une autre manière de nier l’histoire dans son
déroulem ent et ses méandres, avec des arguments en apparence
plus circonstanciés.
Chacun de ces trois Etats, cependant, baigne dans une am­
biance qui im prègne toute perspective individuelle. Si l’histoire

108
Vhistoire positive

d ép loy ée et annalistique exprim e la continuité du prem ier, si


l’histoire reconstruite la garantit dans le second, dans l’Etat na­
tion al, c’est bien l’histoire hypostasiée, aliénée dans une im age
op a q u e et im m obile, qu i garantit désormais une authenticité
perdu e et une continuité rom pue **.
L ’étude positive critique ne disparait pas pour autant, mais elle
sert, com m e elle avait servi déjà à la conscience libérale dans sa
lutte contre l’idéologie cléricale, de sim ple arme polém ique pour
faire éclater une unité illusoire, im posée par l’Etat et présen­
tée m ensongèrem ent com m e une particularité n ation ale; elle
s’éclipse souvent et fréquem m ent aussi tom be dans l’aliénation
d e la culture et de la langue ” , tant nous baignons tous dans
cette aliénation qu i n’est que l’envers d’une continuité, par les
faits, niée.
Ainsi, toutes nos visions de l’histoire sont bien aujourd’hui
idéologiqu es ; mais dire cela ne signifie pas qu’on puisse sur-
le-cham p les rem placer par une historiographie selon les canons
universitaires ; l’échec des orientalistes l'a assez prouvé. Il suffit
d ’extraire de ces visions idéologiques ce qu'elles expriment de
vrai sous une form e inadéquate, en attendant le jour où la
con scien ce arabe, devenue historique et critique, pourra repren­
d re à sa charge l’histoire universelle et utiliser ses m éthodes
e t ses conclusions. Alors, et alors seulement, on pourra sauve­
garder ce qu’il y a de valable à la fois dans l’historiographie
id éologiq u e des Arabes et dans les recherches critiques des
orientalistes.

26. Cette succession n'est nullement abstraite, on la remarque partout et


jusque Hans les évolutions individuelles. Un homme dans sa vie passe par
plusieurs stades. Quand de véritables autobiographies seront publiées, ce
fait deviendra évident.
27. D ’où la vogue extraordinaire des éditions de textes, même les plus

109
Ill

Les Arabes et la raison universelle


1

Quelle méthode ?

Dans les pages précédentes apparaissait un souci m éthodo­


logique constant : « Com m ent juger l’idéologie arabe ? » C e
souci, en réalité, reflétait un autre, inhérent à cette idéologie
elle-m êm e : « Q u'est-ce que l’Autre ? » « Q u'est-ce que le M oi ? »
Signifient en fait : « Q u e fa ir e ? » La recherche de soi ou la
recherche du passé ne sont pas gratuites, elles sont des prolé­
gomènes à l'action et c'est cette primauté de l'action sur la
pensée, du faire sur le com prendre, qui donnait un sens aux
distorsions idéologiques et ne perm ettait pas de les considérer
comme de simples erreurs subjectives.
A cette question : « Q ue faire ? » et à celle qui en découle :
«Q u elle m éthode s u iv r e ? », l'Etat national répond par deux
voix différentes. L e technophile, ayant défini l'O ccident par la
technique, estime qu e la m éthode recherchée est donnée par la
Raison technicienne. L e cham pion de l'authenticité, montrant
que cette Raison ne rend pas com pte de son refus, de sa révolte,
lève, en face d'elle, l'étendard d une autre Raison, celle de l'ins­
tinct, d u sentiment, d'une certaine tonalité d e l'existence.
Mais ni l'un ni l'autre ne donne une validité générale à son
choix, aucun ne va jusqu'au bou t de sa logique. L e technophile
aperçoit bien m algré son optim ism e que sa propre situation
échappe en grande partie à toute pensée qu i ne s'appuie que
sur la Raison positive, aussi refuse-t-il de reconnaître haute­
ment en théorie ce qu'il pratique bien en fait. L e cham pion de

113
l’authenticité, lui, ne va presque jamais jusqu’à mettre en d ou te
la nécessité du développem ent industriel et scientifique, fon d é
sur cette m êm e Raison que, pourtant, il dénigre continuel-
lement.
L'Etat national vit d on c deux logiques : une pour l’action,
l’autre pour la pensée ou plus exactem ent, l’une pour se changer
et l’autre pour se com prendre ; il applique l’une dans ses rap­
ports avec la nature et l’autre dans ses rapports avec soi-m êm e.
Q ue faut-il penser d e cette dualité ?
En O ccident, d’une manière générale, on la prend pour une
sim ple inconséquence ; les uns, scientistes ou positivistes, con ­
vient les Arabes à se soumettre entièrem ent à leur lo g iq u e ;
d ’autres, anarchistes, catholiques, mystiques, surréalistes, vou ­
draient au contraire que la Raison technicienne elle-m êm e soit
bannie. Pourtant, il se peut fort bien qu e cette inconséquence
soit la seule position possible.
A la question : cC om m ent f a ir e ? » , l’Etat national fournit
d on c une réponse précise et de moins en m oins discutée.
A la question : « Com m ent penser ? », il ne répond pas ; il
laisse clam er le cham pion de l’authenticité, mais celu i-ci, nous
l’avons dit, exprime simplement une exigence négative.
Il arrive donc bien un mom ent, où cet appel à l’authenticité
étant critiqué, on com m ence à chercher à se com prendre et non
pas seulement à s'affirmer. L e problèm e d’une m éthode, dans
l’étude de soi (société — histoire — culture) se pose. A ce stade,
les deux soucis m éthodologiques, dont il a été question il y a
un instant, se rejoignent.
La recherche d’une m éthode pour s’étudier, qui ne soit pas
uniquem ent subjective, la conscience arabe est d ’autant plus
obligée de l’entreprendre, que son interpénétration avec l’O cci­
dent est désormais presque com plète et que cet O ccident utilise
déjà certaines m éthodes à la fois pour s’étudier et pour étudier
les autres sociétés.
Néanmoins, à ce niveau aussi, la primauté de l’action continue
à jouer, la coupure entre être et conscience d e la société arabe
qui en découle n’est pas encore effacée, et les m éthodes q u ’on
pourrait utiliser ne peuvent pas ne pas subir, d e ce fait, qu el­
ques transformations. C e sont ces transformations qu’il s’agit
maintenant d e décrire.

L ’O ccident présente à la conscience arabe trois m éthodes


fondam entales pour s'étudier.

114
quelle méthode ?

L a prem ière applique aux phénom ènes humains les règles


utilisées dans les sciences de la n atu re; elle réduit le fait
hum ain à une seule dim ension, celle du présen t
L a seconde, part au contraire des faits humains, les définit
com m e des processus et les considère simultanément sous l’as­
p e ct : présent, passé, futur. E t com m e la prem ière m éthode,
n ée dans le dom aine des sciences d e la nature, s’est annexé
ce lu i des sciences humaines, la deuxièm e a tendance à faire le
chem in inverse.
E nfin une troisièm e m éthode essaye de faire la synthèse des
deux. P oint n’est besoin i d d’entrer dans le détail des défini­
tion s, des caractères distinctifs, d e la genèse d e ces trois ten­
dances.
P ou r les besoins de la discussion, assimilons-les en prem ière
approxim ation au positivism e dans le sens très général qu i lui a
été d on n é dans l’introduction, à la dialectique et au marxisme.
L e problèm e est dès lors de savoir com m ent la conscience
arabe a réagi devant chacune de ces m éthodes, ou plus p ré d -
sèm ent com m ent la double détermination de l’action et de la
p en sée a abouti, dans chaque cas, soit à plier la m éthode aux
besoin s d e la cause, soit à l’utiliser de deux façons différentes.

115

9
2

Mésaventures du positivisme

î.
L a pensée arabe est, dans l’ensem ble, restée fidèle à la théorie
d e la connaissance classique, com m une aux philosophies isla­
m iques et chrétiennes du M oyen A ge. Un certain empirisme
sceptique qu i s’était fait jour dans l’école ash’arite, dans le but
avoué de sauvegarder la toute-puissance divine, ne fu t pas
repris par les réformateurs m odernes.
L a pensée arabe postule une vérité objective, saisissable par
l'esprit humain à la fois dans la nature et la société ; à toutes
les étapes de son développem ent, on la voit affirmer un accord
fondam ental avec l’O ccident, sur le bu t assigné à l’hom m e dans
l’histoire, et sur les m oyens utilisés pour l’atteindre. S’il y a
désaccord — on l’a vu — il sépare l’Islam du Christianisme,
non de la civilisation m oderne, dont la filiation avec la religion
chrétienne est fortem ent niée.
M ais alors, si l’Islam m oderne postule le positivism e (t Prenez
p ou r objet de vos réflexions la création de D ieu, non l’être d e
D ie u » , d te à plusieurs reprises M oham ed A b d u h 1), s’il y a
prim auté du com m ent sur le pourquoi, quelle est la raison de
cette im perm éabilité des Arabes au positivism e occidental, lors­
qu ’il s’applique à leur société ? Il est vrai que ni le clerc, ni le
libéral, ni le technophile n’acceptent l’orientalisme avec la m êm e

1. Notamment dans Islam e t Christianism e (en arabe), 1902.

117
facilité que les sciences de la nature. W .C . Smith écrit : < M êm e
dans leur orientalisme plus récent et plus bienveillant, les études
occidentales sont très mal com prises et rejetéesa. » S'agit-il d'un
refus purement subjectif, ou bien a-t-il un autre fon d em en t?
Précisons, d ’abord, que contrairement à ce que pourrait laisser
croire le jugem ent précédent, les études occidentales ne sont pas
rejetées dans leur totalité. Dans deux dom aines, au m oins, elles
sont acceptées, avec un m anque de critique souvent inquiétant.
En économ ie, d'abord, où les résultats de la science occid en ­
tale sont utilisés, à la fois, pour le passé — com m e id éolog ie
offensive — et pour le présent. L ’histoire économ ique, la dém o­
graphie, le développem ent des techniques industrielles fon t des
adeptes de plus en plus nom breux et de plus en plus enthou­
siastes.
Dans le dom aine d e l'érudition philologique et littéraire,
ensuite. Les Arabes considèrent ce genre d ’études com m e un
suprême hom m age rendu à leur culture. Q u'un hom m e à Paris,
à Berlin ou à Rom e, estime suffisamment grande la valeur des
œuvres d’un Ibn Hazm ou d’un Ma’arri, pour y consacrer sa
vie, leur sem ble attester irrévocablem ent l'universalisme de leur
culture. Certes, ces hommes érudits, souvent, ne s’occu pen t des
Arabes morts que pour fuir les Arabes vivants. Certains d ’entre
eux se plaisent à élargir m êm e le fossé entre les Ancêtres illus­
tres et les descendants indignes. M ais, qu’im porte 1 M algré leur
dépit et leur amertume, ils nous honorent plus qu'ils ne le d é ­
sirent, car ils sauvent le R êve arabe et le justifient ; leurs œ uvres
ont plus de chances que toute autre de durer parm i nous. A cela ,
il faut toutefois deux conditions.
Dans toute société, l'érudition a un sens et un contenu précis,
indépendants de son o b je t; pour s’occu per adéquatem ent des
morts, il faut être soi-m êm e m ort à son m ilieu. T ou t érudit q u i
voudrait être présent au m onde et apte à l'action perd aussitôt
ses titres à l'existence. C'est de là que viennent le malaise et l’am­
biguïté de l'érudition sous le règne de l’impérialisme. C elu i-ci
volait aux savants les résultats d e leur labeur, pour l'utiliser,
sans leur dem ander leur avis, selon ses intérêts du m om ent.
C'est maintenant que l’érudit européen peut renouer avec la
grande tradition du X V IIIe siècle oisif, c'est-à-dire avec un
humanisme, sans doute quelque peu désuet, mais, réel néan­
moins et qui nous touche profondém ent. Peut-être d'ailleurs
qu e le capitalism e développé ne pourrait pas supporter trop

2. Op. cit., p. 200, note 2.

118
mésaventures du positivisme

longtem ps des dépenses im productives pour le seul plaisir de


quelques individus et la gloire d une culture étrangère ; l’éru­
dition dépendra alors entièrem ent de ressources privées et rega­
gnera ainsi sa pleine liberté.
M ais, il ne faudrait pas qu elle déborde le cadre de l’Adab,
qu’elle gagne le dom aine du dogm e ou de l’histoire car alors
— nous l’avons dit — elle se trouvera dans une terrain peu
p rop ice. E lle récupérera sa valeur idéologique, et continuera
l’héritage du XIX* siècle dont le but était de faire douter les
musulmans d’eux-mêmes, de leur passé, et de leur avenir. Par
une m étam orphose subtile et presque insensible, la m éthode éru­
dite n e sera plus un positivism e vrai, disséquant un objet mort,
mais un criticism e abstrait qui n’aboutira derechef à aucun
résultat décisif*.
L ’orientalism e que les Arabes refusent est celui qui a pris
la relève de la vieille érudition germ ano-française et qui se croit
plus m oderne. Représenté surtout par l’empirisme anglo-saxon,
ü s’oriente plus facilem ent vers la polém ique et l’analyse p oli­
tique ; ce trait devient plus évident encore chez H .A.R. G ibb
qui, aux yeux de certains, passe à tort pour un rénovateur dans
ce dom aine.
L’école anglo-saxonne est, plus que toute autre, faible, vulné­
rable, soumise aux circonstances, et c’est elle qui se plaint le
plus d e n’être pas acceptée par les Arabes parce qu elle se croit
objective et désintéressée, sym pathique à leur grand dessein
alors qu ’en réalité elle est la plus ouverte aux a priori idéolo­
giques. E lle critiqua avec une incessante acrim onie le libéra­
lisme arabe au m om ent où il se laissait le plus profondém ent
influencer par elle ; aveugle aux faiblesses du libéralism e déca­
dent en Europe, elle fut sans pitié pour celles de son rejeton
en O rient et par son dénigrem ent continu et sa critique systé­
m atique, elle hâta, en un certain sens, l’échec libéral dans les
pays arabes. L a phrase de H .A.R. G ibb : « L’avenir de l’Islam
dépend, com m e par le passé, de la pénétration des Uléma et d e
leur capacité à résoudre les nouvelles tensions34 » fut presque un
appel au retour à la conscience cléricale, déjà dépassée histori­

3. U n exemple de reprise d'anciennes recherches, vouée au même résul­


tat négatif : l'étude de P. K ahlé sur le Coran, in G oldziher M em orial,
T. A. 1948.
Le problèm e du Coran tel qu'il le pose ne pourra être repris, avec des
chances de succès, que lorsque la linguistique aura fait de nouveaux progrès.
4. O p. cit., p. 165.

119
quement. C et aveuglem ent, peut-il s’expliquer autrem ent q u e
par une soumission à des intérêts politiques ou à des conviction s
religieuses ?
Ces hommes, pour la plupart protestants, opposés à tou te
infaillibilité pontificale, concevaient bien qu e le Christianism e
était ce qu’en faisaient les chrétiens, q u il y avait une p erpé­
tuelle mise à jour, parallèle aux progrès des consciences indi­
viduelles dont le développem ent continu faisait le Christianism e
vivant ; en revanche, l’Islam, pour eux, était donné une fois pour
toutes et ils prétendaient enferm er les Arabes dans un dilem m e :
ou bien vous y restez fidèles et il n’y aura pas d ’évolution, ou
bien vous évoluez et il n'y aura plus d ’Islam. O n eût dit qu ’ils
cherchaient la R eligion Vraie, épurée, déliée et libre, dans
l’Islam étem el et qu’ils eussent été navrés qu’il changeât dans
les consciences et dans l’histoire, com m e il en a été constam ­
ment du Christianisme.
Observateurs en Orient du douloureux passage d e l’Etat
libéral à l’Etat national, avec les tensions sociales et les distor­
sions économ iques qui en résultaient, ils parlaient volontiers
de dynamisme *, pour ne pas em ployer les mots qu i convenaient
le mieux à leurs arrière-pensées : chauvinisme, fanatisme, fureur
et dém ence. Certes, ils remarquaient qu’il s’agissait d ’une rup­
ture de rythme historique, du passage d’une form ation socio­
économ ique à une autre, et non d ’une transformation superfi­
cielle ; cela ne diminuait en rien la rigueur de leurs jugem ents
finaux, oubliant que la m êm e rupture, le m êm e passage convu l­
sif, s’étaient accom pagnés en Europe de guerres civiles, d e lon­
gues et sanglantes révolutions et de la dom ination séculaire sur
les esprits d’un romantisme irrationaliste. Au lieu de convenir
que, par rapport aux expériences passées, et com pte tenu des
servitudes qui pesaient sur la presque totalité de leur territoire,
les Arabes s’en tiraient, en fait, avec relativem ent peu de dégâts,
ils n’ont jamais insisté que sur les aspects négatifs, avec la m al­
honnêteté foncière et la bonne conscience du touriste pressé *.
Ainsi, ils confirmèrent une nouvelle fois ce fait, plusieurs fois
constaté, que toute nation qui passe le cap d’un bouleversem ent
historico-social regarde, effarouchée, les autres qu i suivent sa
trace, en oubliant les faux frais de sa propre expérience : l’An­
gleterre horrifiée par l’exécution de Louis X V I et par la T er-5 6

5. Le mot est dans W .C . Sm ith , op . cit.


6. Même injustice à l'égard de la Chine actuellement ; cf. Edgar Snow ,
N ouvel O bservateur, n° 47, oct. 1905.

120
mésaventures du positivisme

reur ; la France et l’Angleterre, par le romantisme allemand et


son irrrationalism e m ystique ; toute l’Europe occidentale, par la
R évolu tion de 1917 ; et la Russie actuelle, par l’expérience
ch in oise.
Sans souci d e logique, ces hommes se dem andaient souvent :
« P ou rqu oi la réconciliation des Arabes avec leur siècle exige-
t-e lle un si lon g délai ? », en négligeant de se poser cette ques­
tion préalable : « C om bien d’années de guerres et de révolu­
tions, com bien de suicides, d e naufrages et d’échecs a-t-il fallu
aux pays d’O cd d en t pour réaliser la m êm e récon cilia tion ?»
G ib b et ses disciples se frottent les yeux : « Oh m on D ieu, les
A rabes, quels enfants instables ! » M ais si on appliquait à l’O cci­
d en t leur logiqu e courte, leurs analyses circonstancielles et
im patientes, il n’y aurait pas une seule de ses gloires intellec­
tuelles qu i ne perdrait à nos yeux son auréole d’équilibre et de
sagesse.
D u tem ps, beaucoup d e tem ps fu t imparti à Balzac, à Goethe,
à Pouchkine pour se retrouver dans leur m onde dérangé. D es
A rabes, au contraire, ou exige qu’ils retrouvent en quelques
décennies équilibre et stabilité.
P our aboutir à un jugem ent équitable, il eût fallu que ces
hom m es ne restassent pas confinés dans leur libéralism e étriqué.
M ais, hélas, ils ne pouvaient s’en libérer.
Plus récem m ent, une autre fam ille d ’esprits, fidèles à la leçon
d e Louis M assignon, poète de l’orientalisme, se mirent au niveau
d e la réalité, à l’écoute du fait arabe et décrivirent ce qu’ils en
ressentaient avec une adm irable fidélité. Ceux-là, s’ils sont beau­
co u p m ieux reçus que les précédents, le sont dans un contexte
tou t différent. Car le fait arabe n’est pas décrit pour lui-m êm e,
il est occasion, appel à une vérité plus profonde. O n n’y dis­
tin gu e plus ni sens ni repères, mais coexistence ou succession
sans ordre d e form es préexistantes, données de toute éternité
e t q u i ém ergent au hasard ou selon un dessein im pénétrable.
D u particulier, on s’élève d ’un cou p et sans m édiation à l’uni­
versel, d e l’événem ent à l’éternité. Il y a d on c une logique à
p ortée d e nos consciences, mais qu i est aussi ontologie. Q ue
cette vision laisse la réalité dans son effervescence chaotique,
o u q u e lle la structure en paliers qu i expriment sous différentes
form es un sens im m uable, le fait ne se dissout pas moins dans
sa signification sym bolique.
A partir de là, et si aiguë, si soutenue que soit l'attention
apportée à l’observation, toutes les sym boliques sont permises.
L e sens ultim e, clairem ent con çu ou vaguem ent pressenti, peut

121
être aussi bien érotique que divin. D ès lors le fait arabe n'est
plus q u u n e face, une pointe, un plan d'un fait universel ; toute
philosophie peut s'y raccrocher, n'étant plus qu'un spectacle,
pour certains, propice et inspirant. L ’historique disparait d er­
rière le transcendant, le contingent derrière le nécessaire et au
bou t d'un chem inem ent plus ou m oins tortueux se dresse, dans
l'attente de notre quête, le L ogos. L ’historicité, si m inutieu­
sement décrite à chacun d e ses contours chatoyants, n'est plus
la prise de conscience historique, ni m êm e l'expression d u n e
reprise en charge du passé, elle est événem ent subi com m e
destin, existence vécue com m e déchéance et exil dans un m onde
dévalorisé. E t en définitive, la désintégration, par l’histoire, d e
l’âme individuelle est conçue com m e une possibilité d'ouverture
à l’Etem el.
L ’historicité ainsi décrite, du point de vue de celui q u i l’as­
sume à l'instant précis où il la vit, com m e vid e psych ologiqu e
et com m e angoisse, ne reçoit nulle explication et ne peut, en
conséquence, se dépasser. A u lieu de Hustoriser à son tour, on
rhypostasie en dim ension de l’âm e, toujours possible et qu i
s’actualise à certains moments, tel l’Ennui tchekhovien q u i peut
dévoiler des richesses insoupçonnées. Aux m illions d ’hom m es
qui cherchent un rem ède à leur mal et qui essayent par tous
les m oyens d ’abréger leur crise de croissance, on assure qu'ils
sont les découvreurs d’un m onde nouveau et qu'ils ont bien d e
la chance d'être tom bés sur ce filon rare. Par une coïn ciden ce,
nullem ent inattendue, nous retrouvons chez ces « orientalistes >
le m êm e sens du «m essage étem el des A ra b es> qu e M ichel
Aflaq décrivait en ces termes : « N otre malheur, dit-il, ne peut
être à ce point profond, qu e pour nous perm ettre d'extraire des
trésors que d ’autres nations ont été incapables d 'attein d rer. >
En outre, dès lors que l’on considère le réel com m e apparition
fortuite d'une essence, m êm e si l’on déterminait, par scrupule
m éthodologique, la form e particulière de sym bolisation requise
par la société arabe, il resterait que la théorie du sym bole, néces­
sairement générale, aboutirait de toute manière à une vision d e
l’hom m e universel.
C'est pour cette raison précisém ent qu e les Arabes n 'on t
jamais vu en ces chercheurs de vrais orientalistes. Louis M assi-
gnon ne s'est jamais présenté com m e tel, il a constam m ent
affirmé qu'il vivait le drame arabe com m e le sien propre. « P our
com prendre l'autre, il ne faut pas se l'annexer, mais devenir 7

7. V ers la résurrection (en arabe), Beyrouth, 1959, p . 110.

122
mésaventures du positivisme

son h ô te », a-t-il écrit*. S’il a suscité partout dans le m onde


arabe admirateurs fervents et amis sincères, il a laissé peu de
disciples, pour ne pas dire aucun, car il n apportait pas une
m éthode d’analyse, mais une vision, belle et ém ouvante certes,
mais éminemment subjective de la société arabe.
L ’œ uvre de L . M assignon et d e ceux qui s’y rattachent, expres­
sément ou non, est la plus honnête, la plus adm irable, la plus
proche de nos cœurs, que le contact de l’Europe avec l’Orient
arabe ait produit, mais elle appartient indubitablem ent à un
m om ent de la culture occid en ta le; l’Orient lui a fourni un
support tout com m e le M oyen A ge ou l’Antiquité classique
l’eussent fourni dans d’autres circonstances. C e n’est pas un
hasard si, seul parm i les orientalistes d e profession, il prit, à
peine disparu, sa place dans la C ollection < Classiques du XX*
siècle » *. L ’im age d ’un certain M exique brutal et m acabre,
enraciné dans ses mythes et ses religions surhumaines, qu e
nous présentent D .H . Law rence, C . Greene ou M alcolm
L ow ry, ne dévoile rien sur le M exique, mais beaucoup sur
l’E urope. D e m êm e, les Arabes reçoivent ces « hôtes » com m e
des hom m es qui, à leur propos, se questionnent eux-mêmes,
cherchent et parfois trouvent leur salut. E t les plus grands,
parmi eux, sont ceux qui loyalem ent le reconnaissent et ne
prennent pas le m asque trom peur d’une vaine objectivité.

C ette brève incursion dans le dom aine de l’orientalisme était


nécessaire parce que l’accueil que lui font les Arabes constitue,
aux yeu x de beaucoup d ’étrangers, un test du degré de déve­
loppem ent de nos sociétés et aussi parce qu e l’idéologie arabe
contem poraine se conçoit, en grande partie, dans une interaction
continue avec lui. Sans prétendre départager les deux adver­
saires — ceux qu i se plaignent d’être incom pris et ceux qui
affichent un mépris hautain de toute recherche étrangère8 9
10 —
on est b ien obligé de reconnaître que, m algré une bonne volonté
m anifeste et une évidente sympathie, malgré une persévérance
rarement dém entie, l’orientalisme, ancien ou m oderne, aboutit à
de m aigres résultats, quand, ne s’acceptant ni com m e pure éru­

8. P arole don née, Paris, 1962, p. 330.


9. M assignon, par J. M orillon , Editions Universitaires, Paris, 1964.
10. C f. à ce sujet l’article de M . A rkoun, « L ’Islam moderne vu par
G E . von Grünebaum >, Arabica, mai 1964, t. X I, p. 118.

123
dition, indépendante de son objet, ni com m e une quête person­
nelle, il s’affirme étude objective et recherche désintéressée de
la vérité. On se m et parfois à penser à une m alédiction qui
change les signes et m étam orphose les résultats.
L e maléfice, a i vérité, est entièrem ent dans la m éthode.
A y réfléchir, toutes ces m éthodes on t un point com m un,
celui de réduire la société arabe à son état présent ; cette réduc­
tion n’est pas le fait du hasard ou d ’un choix subjectif, mais
la conséquence nécessaire de la situation de l’orientaliste. C elui-
ci vient souvent pour s’enrichir de l’étude d ’autrui, il estim e
qu 'il n’est pas de son droit de prédéterm iner l’avenir de celu i-ci
et surtout pas dans le sens de sa propre histoire. C e scrupule
peut sem bler valable, mais en vérité il revient à nier le fait
essentiel du futur antérieur com m e catégorie réelle. E t l’orien­
talisme, tout entier, bascule ainsi du côté d e l’idéologie car si
le présupposé de l’idéologue arabe est de se placer déjà dans
un avenir non effectif, celui de l’orientaliste est toujours de
surestimer le passé et le présent, de peur d’aller au-delà d e la
réalité observable.
E t ainsi, les trois m éthodes : érudition philologique, sociologie
em pirique, structuralisme idéaliste, peuvent toutes, du poin t d e
vue de la société arabe, être considérées com m e extérieures,
incapables de saisir son dynamisme profond. C ’est p ou r cela
qu elles peuvent être taxées de positivism e, parce q u elles figent
le présent, le plus qu elles p eu ven t
Bien entendu, dans la polém ique incessante qu i op p ose orien­
taliste et idéologue arabe, celu i-ci ne place pas sa critique à ce
niveau, il se contente de dévoiler les a priori idéologiques d e son
adversaire. Il rem arque que si l’un de nous traîne son désespoir
à travers l’Europe, on le m et en dem eure d e dire ce qu ’il y
cherche, ses paroles sont considérées com m e des lapsus, ses
mouvements, des actes manqués, que l’orientaliste se fait fort
d ’interpréter. Mais ce dam ier se refuse à un tel traitem ent qu ’il
trouve indécent. Pourtant qu e de déserts, qu e de villages, qu e
d’usines, délaisse-t-il pour venir de si loin chercher ch ez nous
laideur et misère ! Quand notre clerc lui dit qu’il est intéressé,
il n y voit que m alveillance, mais l’intérêt peut prendre tant de
masques I G loire des nations, quête d’une part m audite, d élec­
tation m orose, divertissement ou carrière substituée...
On peut certes ne pas prêter attention à cette polém ique ; il
n'est toutefois pas légitim e de la confondre avec une critique
d e fon d.
C elle-ci peut en effet se dérouler à trois niveaux :

124
mésaventures du positivisme

— celui de l’idéologie subjective et c'est à cela que tend la


critique précédente. Après tout, ce n est pas par hasard qu'un
hom m e délaisse les villages des Cévennes pour aller décrire ceux
de l'Atlas ;
— celui d e l'idéologie collective. Il serait aisé de réduire le
coefficien t idéologiqu e de l'orientalism e à ses racines de classe
com m e on l'a fait pour la conscience arabe et l'on pourrait, en
face d u clerc, du politicien, du technophile, poser les figures de
l'érudition philologique, d e l'em pirism e libéral, et du structu­
ralism e abstrait, qui correspondent aussi, avec une plus ou
m oins grande exactitude, aux Etats, colonial, libéral et national ;
— celu i, enfin, de l'a priori m éthodologique sur lequel s'ap­
puie tou t orientalisme, et c'est cela qu i nous intéresse à ce stade.
L ’orientaliste, par scrupule, par honnêteté, par dégoût de sa
culture ou pour toute autre raison, ne peut pas intégrer le futur
à sa vision du présent, ne peut se placer au point de vue d e
l’avenir ; ce qu i est, encore une fois, le seul point d e vue qui
puisse rendre com pte d e l’effervescence de la société arabe.
A l'heure présente, un orientalisme conscient ne peut qu e
disparaître en tant que discipline autonom e, et s’il s’intégre à
la conscien ce arabe, il sera obligé d’assumer ses limites idéo­
logiqu es avant que le succès de l’Etat national lui donne les
m oyens de les dépasser.
Il n'est d on c nullem ent légitim e d’assimiler le refus actuel de
l'orientalism e par la conscience arabe, à je ne sais quelle im per­
m éabilité à l’objectivité, com m e beaucoup d'O ccidentaux se
plaisent à le laisser entendre. C e refus exprim e simplem ent
une inadéquation des m éthodes utilisées à leur objet. M êm e
si dans la polém ique quotidienne, il prend souvent une form e
subjective, il n'en découvre pas moins un fait réel.

2.
La critiqu e du positivism e, généralisé à ce niveau, revient en
fait, pourrait-on répliquer, à mettre en cause la sim ple logique.
Car, si l’on doit se poser dans le futur pour rendre un sens au
présent, com m e ce futur est saisi subjectivem ent, on retom be
dans l'em pirism e; et si celu i-ci est récusé à son tour, on est
réduit à l'ineffable.
En d ’autres termes, si l'on écarte toute m éthode positiviste,
tout em pirism e, c'est-à-dire toute soumission au fait présent sous
une form e stable ou une form e changeante : com m ent peut-on
penser ?

125
E t en effet, com m ent pense, dans l'Etat national, le tech n o-
phile et tout hom m e qui refuse le particularism e d e l'authen­
ticité ?
Il suffit de parcourir un éditorial, un discours politiqu e, ou
une analyse universitaire, pour se rendre aisément com pte qu e
personne, parmi les écrivains arabes, ne décrit une réalité quel­
conque sans a priori, ni ne se laisse passivem ent im prégner par
le sens que cette réalité elle-m êm e form ule peu à peu, com m e
on le prétend si souvent. L a seule m éthode, utilisée par tous,
est l'analogie ; les faits, rares ou nom breux, prennent im m édia­
tem ent place dans un système analogue à un autre considéré,
lui, com m e ayant am plem ent prouvé sa réalité et dégagé depuis
longtem ps sa signification essentielle. E t l'on recourt à cette
analogie parce que les faits, qu 'il s'agit d e décrire, ne consti­
tuent pas par eux-mêmes une figure stable.
Les secteurs qu'on décou pe dans la société ne renvoient pas
à d'autres secteurs ou à une structure réelle invisible, m ais à
des form es logiques déjà vues ailleurs et qui, chez nous, n e
vont jamais jusqu'à leur com plète maturité. M ais l'analyste, lui,
— journaliste, politique ou sociologue — va im m édiatem ent à
cette form e parfaite non encore existante et se projette, en
réalité, au-delà des faits. Il est probable qu e s'il ne le faisait
pas il n’y verrait plus rien ; il n'en reste pas m oins vrai néan­
moins qu’il nage constamment entre réalité et irréalité, entre
un concret q u il entrevoit et une concrétion jamais achevée.
M êm e si, par bonheur, l'analyse était fidèle et adéquate, elle
le serait l'intervalle d'un court instant11.
Prenons brièvem ent trois exem ples dans trois secteurs d e la
réalité.
Dans le dom aine des idéologies économ iques : nous savons
qu'il existe une vaste littérature arabe m oderne qu i tourne, tout
entière, autour du problèm e de l'usure. Il ne suffit pas d e cons­
tater qu elle reprend un problèm e classique auquel le C oran
lui-m êm e a fait allusion, car il fut, pendant des siècles, tota­
lem ent négligé et n'a repris toute son actualité qu e lorsque
le capitalism e m oderne dom ina réellem ent la société arabe.
Contrairem ent à ce qu 'on pourrait croire, à la fin du XIX*

11. C e fait recoupe une constatation maintes fois faite par des journa­
listes étrangers : la représentativité variable des partis, syndicats et indi­
vidus dans la situation fluide qui précède et suit pendant quelque temps
l*Etat national. Dépassement de et par l’histoire, récupération, redépasse­
ment... Jeu incessant de réalité et d’irréalité. La légèreté n’est pas subjec­
tive, elle est dans le réel.

126
mésaventures du positivisme

siècle, on essayait encore de recourir au fiqh hanafite, plus


sou ple, pour rendre licites les pratiques bancaires et ce n est
q u e beaucoup plus tard qu on se rabattit sur des positions m alé-
kites et hanbalites, plus conform es aux désirs d'une com m u­
nauté archaïque. C 'est vers les années trente que la position
anti-usuraire de l'Islam com m ença de prendre une signification
socialiste, ou tout au m oins antibourgeoise. Com m ent expliquer
cette évolution, et surtout, com m ent expliquer que l'activité
écon om iqu e apparaisse avant tout com m e une manipulation
d'argent ?
O u bien, on se cantonne dans la description, en se mettant
au niveau de la conscience naïve qui participe à cette idéologie
e t croit à son efficacité ou bien, on essaye de l'interpréter en la
dépassant. Et peu à peu, on est renvoyé, presque contre son gré,
à d'autres analyses d'une littérature similaire, celle qu'étudia
R .H . Taw ney pour l'Angleterre et B. Groethuysen pour la
F rance **. L'analogie s’im pose d’elle-m êm e, com m e un m oyen
d e m ettre de l'ordre dans une littérature dont les relations avec
sa base sociale n'apparaissent pas clairement. N e serait-ce que
p ou r s'aider à form uler les questions q u e lle soulève, la pro­
blém atique sociale de l'E urope au X V P siècle est une nécessité
à laquelle personne n’échappe, qu'il en soit conscient ou non.
D ans le dom aine social : rappelons l'extraordinaire actualité
d ’un théâtre étranger com m e celui de M olière. Pourquoi peut-il,
seul parm i les grands dramaturges français ou anglais, être si
b ie n adapté qu 'on perd le souvenir m êm e de son origine étran­
g è re ? C e n'est évidem m ent pas parce qu 'il peint l’hom m e éter­
n el, puisqu'on n’a pas encore entendu parler d'une adaptation
p u eb lo ou m oï de M olière. C'est simplem ent parce que les
M arocains com prennent les problèm es sociaux de la fam ille à
l'im age d ’une structure que décrivent précisém ent des œuvres
com m e Les précieuses ridicules ou V école des femmes. Ainsi,
le rôle de la fem m e dans le foyer et la société, la psychologie
fém inine, le problèm e si particulier de la fem m e plus cultivée
qu e le mari, les relations intersexuelles de com pétition et non
d e com m union, sont interprétés à la lum ière de la société bour­
geoise que laisse déviner le théâtre de M o liè re 1*. Pour saisir
l'existence de ce m odèle darificateur de l'expérience im m édiate,1 2
3

12. La religion e t l'essor du capitalism e, 1926 ; trad, franç., Paris, 1951 ;


et L es origines d e l’esprit bourgeois en France, Paris, 1927.
13. Il s’agit de la famille bourgeoise, celle qui justement va voir les
adaptations de M olière.

127
il suffit d e lire les articles qu e publient journaux et revues et
qui expriment mieux l’idéologie com m u n e141 5
.
Dans le dom aine politique enfin : la vision de la dém ocratie,
que les journaux marocains n ont cessé de présenter à leurs
lecteurs depuis 1962 et quelle que soit leur tendance, est celle-là
m êm e du XVIII* siècle, telle q u e lle fut élucidée au XIX*
dans sa période la plus traditionnelle, la m oins ouverte aux
anticipations du futur. La discussion est centrée partout et
toujours sur le contrat social, l’origine et la légitim ité du p ou ­
voir. Certaines phrases de Robespierre sur les prom enades
royales et le discours du 13 novem bre 1792 d e Saint-Just sont
pour l’O ccident de simples docum ents ; pour nous ils exprim ent
une réalité quotidienne.
Bien entendu, la réalité dépasse les données du m odèle utilisé.
Au sujet de l’usure, on exhibe les discussions sur le profit q u i
remplissent les prem ières pages des journaux en U nion Sovié­
tiq u e ; les théories d’un Liberm ann, connues plus ou m oins
parfaitem ent, viennent au secours d’une tradition en difficulté **.
L e problèm e de la fem m e dépasse, lui aussi, les form es occid en ­
tales transitoires et intègre les aspects abusifs de la fam ille am é­
ricaine pour s’opposer aux revendications féministes. Enfin les
questions afférentes à la dém ocratie sont em brouillées par les
théories sur la personnalisation du pouvoir, qu’on prétend indé­
pendante des systèmes socio-économ iques. M ais c’est là un
éclectism e plus apparent qu e réel et qu i risque de dérouter
l’analyste. Les faits contem porains sont utilisés com m e preuves
adjuvantes, l’architecture de l’argumentation n’est pas changée
pour autant. La problém atique politique reste celle du XV III*
siècle, malgré les faits singuliers qui sem blent la mettre à jour
et tous ceux qui en discutent s’appuient, qu’ils le reconnaissent
ou non, sur ce m odèle qui leur perm et, seul, d’analyser, d e juger
et m êm e de com prendre.
Ces m odèles d’explication peuvent être adéquats et ils don ­
nent souvent de bons résultats ; mais ils sont utilisés pour com ­
prendre une société unique, alors qu’ils sont hétérogènes. Il est
d on c aisé de passer d’un secteur à l’autre en gardant le m êm e

14. Exemple entre cent : « La mariage avec les étrangères », in A l-Im ân


(en arabe), n° 7, juin 1965, Rabat, pp. 46-47.
15. Il s’agit d ’expliquer pourquoi des juristes ont, au M oyen A ge, permis
certains prêts à intérêt. Ce sont donc les partisans de l’interdiction absolue
qui tentent de justifier l’opportunisme du passé pour pouvoir s’en débar­
rasser, à l’aide des idées de Libermann.

128
mésaventures du positivisme

m odèle et de faire ainsi violence à la réalité. Si on se laisse


aller au désir légitim e d’unifier ces secteurs en les réduisant au
même m odèle, on s’éloigne plus encore de celle-ci.
O n pourrait rétorquer qu e ces m odèles sont trois moments
abstraits du développem ent de la classe bourgeoise occidentale
et qu’il est tout à fait norm al de les retrouver dans une société
qui s’em bourgeoise — sous quelque direction et quelque form e
que ce soit — et qu’on en trouverait d’autres, encore plus
secrets, dans les croyances et les attitudes mentales. Mais préci­
sément, c ’est la contraction dans le tem ps d ’une évolution,
ailleurs quatre fois centenaire, qu i disloque la réalité sociale
en parties hétérogènes dont chacune vit une durée autonom e
et qu i, par conséquent, pose le problèm e du degré d e réalité
des structures.
Pour échapper à une fluidité structurelle partout visible, on
peut soit tout rapporter à la genèse bourgeoise et dans ce cas,
chaque détail perd sa spécificité, ou bien on d écou pe dans cette
genèse des figures qui servent de grilles partielles d’explication
et on est alors forcém ent déporté au-delà du réel. On peut consi­
dérer qu e cette m éthode est funeste, q u e lle obscurcit plus
q u elle n’éclaire la vision des choses, mais une observation m êm e
superficielle prouve que jamais personne, arabe ou étranger, ne
s’en est totalem ent débarrassé. M êm e ceux qui se prétendent
attentifs aux changem ents les plus fugitifs du réel, laissent leurs
discours se structurer à travers ces grilles empruntées “ .
Certains diront : toute société est ain si; la fluidité, l’étage-
ment, l’hétérogénéité sont des marques distinctives du phéno­
mène social — cette théorie sociologique devrait, elle aussi,
critiquer ses fondem ents idéologiques. Mais serait-elle vraie
qu’il y aurait encore une différence de degré car la lente struc­
turation d e la société occidentale lui a donné, m algré tout, une
ossature q u i peut servir de point d’appui et de référence aux
éléments q u i constituent cette société, tandis qu e la nôtre a son
ossature à l’extérieur d’elle-m êm e (économ ie) et ses différents
secteurs n e se rapportent pas tous à une base unique, acceptée
par l’ensem ble de la société.

16. Il ne s’agit donc ni de justifier ni de critiquer cette méthode analo­


gique mais de voir qu elle est absolument générale. A titre d’exemple : le
livre pétillant d’intelligence de J. L acoutube, L e M aroc à l’épreu ve, Paris,
1958. Il serait facile de dresser un catalogue des modèles explicatifs utilisés,
pris en Orient ou en O ccident. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que
les explications soient toutes fausses.

129
Ainsi, à la question : «C om m en t pense-t-on ? », on peu t
répondre : « Dans l’Etat national, ou bien l’on ne pense pas,
ou bien l’on pense par analogie. »
Mais cette rem arque est com plètem ent vide de sens, si o n ne
dit pas pourquoi.
C ’est la primauté d e l’action qu i est la cause déterm inante
de cette logique.
Pour agir, il est nécessaire d'avoir un plan, un program m e,
un m odèle et com m e on n’a pas le tem ps d e scruter attenti­
vem ent une réalité, qui souvent ne répond pas d ’une m anière
univoque, on a recours à l’analogie.
Nous retrouvons ainsi la dualité logique : celle du faire et
celle du com prendre.
Empirisme et positivism e ne sont d on c pas erronés en eux-
mêmes, mais ce sont des m éthodes pour se com prendre alors
que le problèm e prem ier est celui d’agir. E t il ne faudrait pas
croire que cette dualité est nouvelle. E lle existait déjà du tem ps
de l’Etat colonial ; il y avait une m éthode d’action, utilisée par
l’administrateur colonial et qui était aussi une logiqu e analo­
gique ; à côté d’elle, et lui servant seulem ent d e paravent, se
tenait l’orientalisme positiviste. Pour donner une description
com plète de l’Etat colonial, il faudrait mettre en face d e M as-
signon, Lyautey, en face de Th. Arnold, L ord Crom er, et le
mépris des uns pour les autres montre bien qu e cette dualité
logique est un fait constant dans la société arabe contem poraine.
L ’Etat national, expression d e l’interpénétration com plète des
deux sociétés, et profitant des expériences des deux Etats qu i
l’ont précédé, n’a plus aucun scrupule et pour aller vite guide
son action sur des m odèles qu i sont, ailleurs, tout prêts à servir.
Personne donc n’utilise un positivism e vrai, chacun a recours à
une réduction analogique.

3.

Et ainsi la conscience arabe aboutit à une attitude, paradoxale


pour celui qu i la juge de l’extérieur, mais parfaitem ent con form e
à sa réalité dualiste.
Pour les besoins de l’action, elle prend en O ccident des m o­
dèles directeurs qui sont le fait de la Raison positiviste ; mais
quand il s’agit de se com prendre, elle refuse de se servir des
m éthodes de cette m êm e Raison parce q u e lle sent bien qu 'elles
ne rendent pas com pte de sa situation.

130
mésaventure* du positivisme

Le positiviste réplique souvent : m oi aussi, je veux connaître


pour agir, c’est m êm e la définition qu 'il donne de lui-m êm e
depuis Auguste Com te. Il com m et néanmoins une erreur fla­
grante qui provient du fait qu’en O ccident il avait la possibilité
de séparer le temps de la recherche de celui de l’application.
Dans la société arabe, au contraire, le tem ps est com pté, l’auto­
nomie relative, qu’il revendique pour la connaissance, sem ble un
luxe et cette société préfère prendre ce que l’O ccident a déjà
trouvé et vérifié. En un m ot, elle accepte le positivism e en tant
que système constitué, pour servir de guide à l’action, et le
refuse en tant que m éthode qui pourrait donner des résultats
non concordants avec ceux d e l’O ccident qu’il faudrait alors
vérifier et contrôler : luxe qui est hors de sa portée.
Rien ne m ontre mieux cette dualité de la conscience arabe
que son attitude devant un problèm e social déterminant : celui
de la structure sociale.
L’analyse extérieure oscille constamment entre deux positions
contradictoires : l’empirisme sceptique qui nie le phénom ène
des classes et le positivism e qui les prend pour des données
mesurables. Un minimum d’attention ne perm et d’accepter tota­
lement ni l’une ni l’autre. C ela sur le plan de l’analyse scienti­
fique, mais qu’en est-il dans la pratique ?
L’étude du passé m arocain fait appel fréquem m ent à ces
catégories de classe et personne, parmi les nationaux ou les
étrangers1T, ne s’en prive. L'erreur, d ’ailleurs, ne touche pas la
description, mais la term inologie et l’interprétation des faits.
En y regardant de près, on constate qu’il s’agit plutôt de
sociétés ferm ées en com pétition, que de classes en lutte.
— L e Makhzen form ait indubitablem ent une société avec son
origine ethnique souvent distincte, son organisation économ ique,
son éthique particulière et peut-être m êm e une idéologie — reli­
gieuse e t politique — différente ; ce qui explique qu’il pouvait
professer un dogm e ou pratiquer un rite, autres qu e ceux de la
m ajorité d e la population. L e cas le plus typique fu t celui du
M akhzen alm ohade qui fournit le m odèle de tous ceux qui
suivirent. L ’essentiel, d e toute façon , est une distinction évidente
entre E tat et société.
— La bourgeoisie dorigine andalouse, en elle-m êm e très
diversifiée. E lle se distinguait négativem ent par sa position

17. R. L e T ourneau, F ès avant le protectorat, Casablanca, 1949, pp. 187


et suiv. V oir le point de vue d'un universitaire marocain : dans l'hebdo­
madaire L ibération , Casablanca, n°" 49 et 50, août 1965, sous le titre,
■ Esquisse de l'analyse des classes sociales au M aroc ».

131

ia
d’exil, et positivem ent par une culture particulière : langage,
costum e, cuisine et m obilier. E lle se subdivisait en vieilles fa­
milles de juristes, de com m erçants, d e petits artisans, d e chefs
militaires et politiques. En fait, c'était toute une société trans­
plantée qui, peu à peu, s'unifiait économ iquem ent ; m ais le
souvenir des anciennes stratifications dem eurait vivace et jou ait
un rôle dans les mariages, les luttes politiques, les oppositions
sectaires, les péripéties de la vie urbaine et finalement dans les
relations avec la M onarchie, surtout pendant les périodes d e
crise. L a trame des événements, urbains surtout, reste obscu re
si on ne m et pas en lum ière aussi bien qu e l’hom ogénéité é co ­
nom ique d e cette classe, sa diversité historique, vivante dans
les mémoires et effective dans les com portem ents.
— La petite-bourgeoisie autochtone, qu i habite les faubourgs
des villes andalouses, les cités impériales et les villes côtières.
H istoriquem ent, elle s’est form ée sur le m odèle de la bou rgeoisie
andalouse ; son rôle fut de maintenir un minimum d e liens avec
la cam pagne. Pas plus que la bourgeoisie, elle ne form e une
unité com pacte ; et rien ne le m ontre m ieux qu e la genèse d u
prestige social : alliance avec la bourgeoisie, appui sur la cam ­
pagne, rôle religieux. Cette diversité se maintient au cours des
années à travers la culture, et l'identité des statuts économ iques
ne l'abolit guère.
— L e monde paysan enfin, partagé, lui aussi, en d e m ultiples
système sociaux à dialectique différente. L a base économ ique
diffère : élevage, agriculture, arboriculture ; les institutions
sociales diffèrent, ainsi que l'organisation du pouvoir qu i dépend
des liens avec les autres éléments : villes, M akhzen et tribus.

V oilà d on c une société qu i sem ble avoir peu d e traits com ­


muns avec celle qui existait au M oyen A ge occidental ou m êm e
dans la période musulmane classique. O n devine aussi à qu el
point il serait difficile de lui appliquer les catégories de la fé o ­
dalité européenne. Les unités sociales dont il s'agit ici — qu’on
les nom m e sociétés partielles, groupes, classes ou castes — on t
de toute manière un contenu différent de celui de la notion
connue de classe, bien que leur base économ ique soit chaque
fois nettem ent déterm inée.
L a notion classique fait penser à une superposition d'élém ents
dans un ordre donné. Dans la société qu i nous occu p e, il y a
plutôt juxtaposition dans l'extériorité la plus totale. N ulle cons­
cience de groupe, nulle conscience d'unité ; chaque élém ent
réfère sa structure à une époque historique distincte ; et l'action

132
mésaventures du positivisme

historique n*unifie pas les groupes dans une entreprise unique.


L’Etat lui-m êm e, qui devrait norm alement rem plir ce rôle,
com m e le lui recom m ande d’ailleurs la théorie politique d e
l’Islam, est une société partielle en com pétition avec les autres,
aussi bien en économ ie qu’en p o litiq u e 1'. Entre l’unité reli­
gieuse à vocation universelle et le groupe, il n’y a pas d e
m édiation, sauf pendant quelques brèves périodes, dans le
cadre de confréries combattantes.
L a com pétition entre ces groupes n’évoque pas non plus
l'im age de luttes de classes, m odernes ou m êm e m édiévales.
Car on discerne difficilem ent l'objet d e la contestation; le
pouvoir du M akhzen est un pouvoir parmi d’autres, il n’est pas
une hégém onie totale ; lors d’une lutte, le but est toujours de
l’instant et m êm e quand on com bat l’étranger on le fait chacun
pour soi. On ne peut donc pas parler d’une lutte de classes,
au sens unificateur et m édiateur du terme.
Jusque-là, la m éthode positiviste n'est guère mise en question,
ce qu i n’est pas étonnant puisqu’il s’agit d’étudier un passé figé.
Mais cette esquisse n’est qu’une introduction à la saisie de la
structure présente.
Un m ouvem ent d’unification se fait incontestablem ent jour
dans cette société. D e l’intérieur d’abord : la bourgeoisie, avec
ses deux fractions, com m erçante et bureaucratique, s’intégre d e
plus en plus sur une base économ ique. Une bourgeoisie et une
petite-bourgeoisie agraires, lentem ent form ées, attestent un con ­
tact plus étroit entre la ville et la cam pagne. Enfin, une classe
nouvelle venue de tous les coins du pays se form e dans les fau­
bourgs des grandes villes. Ces trois faits dénotent une m obilité
plus grande dans les groupes et une aptitude, nouvellem ent
acquise, à s’intégrer dans une plus large u n ité; et, en extra­
polant, on peut certes aboutir à une vision hom ogène de la
structure sociale.
D e l’extérieur ensuite. L ’Etat nouveau im pose une certaine
unité ; le Protectorat prescrit à tous un but com m un qu e Lyau-
tey appelait « Pacification sous l’égide du Sultan ». Plus violem ­
ment encore, la bourgeoisie étrangère enferm e le pays dans une
structure où toutes les anciennes catégories sociales sont com ­
prim ées dans une seule et unique rubrique.

18. L es témoignages à ce sujet sont innombrables à la fin du XIX* siècle.


Pour l’aspect cocasse, mal interprété d’ailleurs, c f. W . H arris, L e M aroc
disparu, Paris, 1929.

133
Certes, seuls sont vécus positivem ent les m ouvem ents partiels
dunification tandis que 1unité abstraite, im posée par l'E tat ou
l’E conom ie est supportée com m e une servitude. C ’est p ou r cette
raison que les anciennes barrières subsistent, com m e différences
psychologiques, culturelles et linguistiques. L a bourgeoisie, com ­
m erçante ou bureaucratique, ne se définit toujours pas seule­
ment par sa base économ ique ; ses propres dissensions, e t les
oppositions q u e lle suscite à l’extérieur ne sont pas d'essence
économ ique ; on voit resurgir du passé des incom patibilités qui
débordent et parfois contredisent la rationalité économ ique *\
La petite-bourgeoisie ne s’intégre pas à la bourgeoisie en rem ­
plissant des conditions uniquem ent économ iques, les conditions
culturelles sont plus importantes. L e prolétariat des villes enfin
ne se définit pas simplement par son rôle dans la production.
Culturellem ent il s'intégre à la petite-bourgeoisie, elle-m êm e
divisée, d 'où la division d e son expression politique. Certains
de ses dirigeants traitent les autres de petits-bourgeois parce
qu’historiquem ent ils se sont développés sur le m odèle d e la
bourgeoisie andalouse tandis qu'eux-m êm es, m oins liés aux
structures anciennes, ils s'estiment plus proches des réalités
nouvelles.
Au lieu d on c de parler, com m e on est toujours tenté d e le
faire, de fluidité des structures, ne faut-il pas plutôt parler de
leur degré de réalité ? Il existe, en effet, un processus continu et
contradictoire, d’abstraction et de concrétion. Dans une p ériod e
de flux (agitation politique, m obilisation revendicatrice, lutte
d'indépendance...) le m ouvem ent d ’hom ogénéisation l'em porte ;
dans une période de reflux (lassitude des masses, désenchan­
tem ent des chefs, échec politique...) c'est, en revanche, le retour
à l'extériorité ancienne, la résurgence des divisions historiques,
un m om ent effacées. Dans le M aroc d'après 1945, on peut con s­
truire une courbe de ces périodes de flux et de reflux, où alter­
nativement il se projette dans le futur puis revêt les m ues des
siècles passés.
D u point de vue de l’analyse objective on peut ou bien restar
au niveau du vécu, de l'instantané, et aucune structure n'est
alors visible, tout déterminisme est nié ; l’histoire sem ble ouverte
et la seule réalité saisie est ce présent fascinant et lâche q u i se

19. Exemple typique : l'opposition latente depuis 1956 entre m onarchie


et bourgeoisie au M aroc. L e refus obstiné du Roi de régner sur une monar­
chie bourgeoise ne peut s’expliquer que par l’Histoire ; car l’opposition des
intérêts peut être aisément réglée.

134
mésaventures du positivisme

fait et se défait sans cesse ; ou bien on se place au centre d e


l*Etat et d e l'économ ie étrangère, on frappe d'inefficacité ce
vécu et selon qu'on s'appuie sur le passé ou le futur, on fixe les
anciennes structures en voie de liquéfaction ou bien les nou­
velles extrapolées jusqu’à leur form e achevée. Les deux points
d e vu e — l'em pirism e aussi bien que le positivism e — trahissent
égalem ent le réel. L’analyste honnête ne reste d'ailleurs jamais
sur une position rigide, il oscille constamment entre les deux
m éthodes.
L ’analyse peut certes s’am éliorer sans cesse par retouches
successives. L'action, elle, peut-elle se payer ce luxe ?
L e politique, obligé de choisir entre le passé et le futur, se
condam ne à tabler ou bien sur les structures anciennes, par
conséquent leur insuffler une vie qui les abandonne peu à peu,
ou bien sur les nouvelles et faire com m e si elles existaient déjà
effectivem ent. Dans l'histoire du M aroc récent, le Protectorat et
le nationalism e ne cessaient d e s'accuser mutuellem ent d'irréa­
lism e et d'utopie et il est bien vrai qu'aucun des deux n'expri­
m ait adéquatem ent et à chaque instant le réel ; chacun entre­
tenait constamm ent une illusion ; mais il est vrai aussi qu’aucun
ne pouvait rester au niveau du réel, car celu i-ci lui-m êm e n'était
pas stable. C'est là le tragique de tous les prétendus « réalistes »
qu i veulent maintenir la balance égale entre les extrêmes : troi­
sièm e force dans l'Etat colonial, bourgeoisie libérale dans l'Etat
indépendant. Us veulent suivre à la trace le réel ; celu i-ci m iroi­
tant, instable, les trahit chaque fois et ne les soutient jamais.
L 'action politique ne peut échapper au ch o ix ; il faut q u e lle
soit ou réactionnaire ou progressisteao. Dans les deux cas, elle
postule un positivism e qui ne reflète pas fidèlem ent les faits ;
elle refuse toute analyse que ne sous-tend aucun m odèle, toute
sociologie qui ne s'épuise pas dans un économ ism e.
Dans cet exem ple, qui résume en fait toute la question, on
v o it clairem ent que l'analyse objective hésite toujours à con­
clure et si elle le fait, com m e parfois elle y est obligée, la société
arabe ne s'y reconnaît pas. Si elle nie la structure de classe, elle
p èch e par défaut, si elle la fige, elle pèche par excès. E t ainsi,
o u bien elle tom be dans l'erreur, ou bien elle continue indéfi-

20. Depuis 1960, le Roi du M aroc a fait trois expériences : il s’est montré
le plus faible pendant l’intermède libéral constitutionnel. Il fut fort lorsqu’il
s’appuya clairement sur les structures traditionnelles ; il peut l’être aussi,
mais à plus longue échéance, s’il choisit décidém ent de s’appuyer sur les
nouvelles.

135
niment la recherche. Mais en aucun cas, elle ne peut gu ider
Taction qui, elle, ne peut pas attendre.
Souvent alors, cette analyse objective, pressée par le tem ps,
se rabat sur un m odèle déjà donné et en tire des prin cipes
d’action ; elle utilise en fait une double logiqu e, une indu ctive,
l’autre analogique, lors m êm e q u e lle ne le reconnaît pas.
En résumé, disons qu’à l’heure actuelle l’Etat national unifie
et re-structure la société arabe avec une violence supérieure à
celle m êm e de l'Etat colonial mais cette fois d e l’intérieur e t
avec le consentem ent tacide de la m ajorité d e la population.
C ette transformation se fait selon un m odèle im plicite, pris dans
l’évolution de l’O ccident m oderne, et l’Etat national agit com m e
si la structure qu i convient à ce m odèle était déjà présente.
Dans ces conditions, il existe deux séries d e déterm ination :
celle qu i résulte du réel observable et celle qu i résulte d u
m odèle. La prem ière nous l’avons appelée réelle, la secon d e
objective.
Cette dualité rend problém atique toute sociologie positive,
q u e lle soit occidentale ou autochtone. D ’abord parce q u e lle fixe
une réalité changeante dans une structure stable ; ensuite p arce
que, n’ayant aucun souci d’action, ou bien elle n’éprouve pas
le besoin d ’un m odèle directeur, ou bien n’en prend pas clai­
rem ent conscience. Pour la conscience arabe, elle n'est d o n c n i
réelle (puisque la réalité la dépasse à chaque instant), ni o b je c ­
tive (puisqu’elle ne s’accroche pas à une structure sociale g lo­
bale et ne fournit pas im m édiatem ent des principes d ’action).
Néanmoins cela n’em pêche pas l’Etat national lui-m êm e
d’avoir recours au positivism e mais com m e un ensem ble d e
recettes pour agir et non pas com m e une m éthode p ou r se
connaître. Il ne le con çoit pas com m e réel mais com m e o b je ctif
(à la fois dans le sens précédent et dans le sens d’être un o b je c­
tif à atteindre, c’est-à-dire qu’il deviendra conform e au réel
lorsque l’Etat national aura atteint son but, d ’être un Etat
industrialisé).
En vérité, on aperçoit au fon d de cette discussion une d ou ble
conception de l’objectivité.
L e positivism e occidental la considère com m e une donnée
dont il suffit de prendre conscience. L a société arabe, en pleine
mutation, la voit com m e un but qu’il est nécessaire tout autant
de réaliser que de concevoir. Dans ces conditions l’o b je ctif est
pour elle plus vrai qu e le réel.
E t s’il en est ainsi, c’est parce que les deux points d e vue
reflètent deux situations différentes. L e positiviste occidental

136
mésaventures du positivisme

p a rt d'une société cristallisée ; il l'a étudiée avec une certaine


m éth od e et il a obtenu certains résultats, fl veut appliquer cette
m êm e m éthode à une société différente et souhaite obtenir des
résultats nouveaux. La conscience arabe se trouve devant une
S ociété en train de se (aire et qu i doit par principe aboutir
au x mêm es résultats qu e l'O ccident, en utilisant à la lim ite
n 'im porte quelle m éthode. Dans un cas c'est la dém arche qu i
c o m p te ; dans l'autre c’est le résultat. Les deux perspectives
son t opposées et ne peuvent se rejoindre qu e lorsque l'Etat
national aura réussi dans son projet.
Subtilité vaine, dira-t-on I Mais com m ent rendre com pte, au­
trem ent, d'une opposition qu i n'est pas seulem ent polém ique et
passagère, et com m ent pourrait-on espérer la dépasser ?

137
3

U n marxisme objectif

A la fin de la prem ière partie de ce livre, on a certainem ent


reconnu dans la description du dernier avatar d e la conscience
technophile une version simplifiée du marxisme ; à la fin de la
deuxièm e partie, pour essayer de dépasser 1opposition des deux
visions, idéologiqu e et positive, de l’historiographie, nous avons
fait ap p el à la critique marxiste des idéologies ; à la fin de la
lon gu e discussion autour du positivism e, refusé com m e m éthode
et accepté com m e résultat, on a pu voir se profiler à l’horizon la
distinction entre positivism e et marxisme. C ’est aux questions
laissées pendantes à la fin de chacun de ces développem ents
qu’il fau t maintenant essayer de répondre.
M ais, pour qu’il n’y ait aucun risque de fausse interprétation,
précisons qu’il ne s’agit, dans ce chapitre, ni d’une histoire de
marxisme dans les pays arabes, ni d’une étude abstraite des
possibilités qu'offre le marxisme à la pensée arabe ; le m ouve­
ment des analyses précédentes s’oppose à ces deux démarches
qui pourraient, au reste, être reprises ailleurs. Il s’agit simple^
ment d e m arquer la place qu’occu pe le marxisme, en tant que
m om ent de la conscience occidentale, dans le processus de
l’id éolog ie arabe. Autrement dit, il s’agit de voir com m ent la
conscien ce arabe utilise le systèm e marxiste à ses fins idéo­
logiques.

139
N ous avons distingué deux lignes d e déterm ination : Tune sur
le plan de l’idéologie appelée objective, l’autre sur le plan d e la
réalité sociale, appelée réelle. C ’est d on c dans la prem ière lign e
qu e se situe le marxisme qu e nous allons analyser et dont le b u t
essentiel sera d’être un guide pour l’action et non pas un m oyen
de com prendre sa propre société.
Au niveau du marxisme, nous retrouverons la m êm e dualité
que nous avons discernée dans l’attitude des Arabes par rapport
au positivism e, avec toutefois cette différence que le m arxism e
est peut-être la conséquence et le dépassem ent logique d e tou t
positivism e.

1.
Les visions décrites dans les prem ière et deuxièm e parties
correspondent à différents stades du m ouvem ent de structu­
ration sociale ; mais au niveau le plus élevé de leur dom ination,
chacune par un de ses aspects au m oins, poussé jusqu'à son
term e logique, s’introduit dans le dom aine marxiste et toutes,
par leur problém atique com m une, l’appellent jusqu’à un certain
point.
L e clerc qui reconstruit l’histoire de llsla m selon la th éologie
sunnite, le fait sur une base im m uable : l’unité com m unautaire.
H refuse à la fois l’histoire événem entielle des pays musulmans
dans le passé, et il discrédite le présent bourgeois d e l’E tat
libéral, à cause d e la division en partis et groupes ennem is q u i
les caractérise. Il postule d on c l'inséparabilité en fait, sinon en
droit, du capitalism e et de la société de classes.
L a politique de llsla m , telle qu e la con çoit Ibn Taym iyya \
maître incontesté d e tous nos clercs, n’a rien d ’un art du pos­
sible ; elle ne cherche pas l’avènement d’un accord, par conces­
sions mutuelles, en tenant com pte des intérêts contradictoires
réels. Etrangère à toute l’analyse libérale laïque, elle part du
principe qu’il existe une L oi politique qui fait nécessairem ent
l’unanimité d e tous. L e Consensus (Ijmâ*), en réalité, est la
prise de conscience d’une vérité déjà donnée, il ne la fait pas
naître. C ette théorie n’accepte qu e des oppositions passagères,
résultant de l’inadvertance, l’incom préhension, à la lim ite d e la
mauvaise foi, mais ne con çoit jamais des contradictions perm a­
nentes justifiées par l’opposition d ’intérêts présents, o u an tid - 1

1. H. L aoust, op . ctt. ; E.I.J. R osenthal , Political thought <n M edieval


Islam, Cambridge, 1962, pp. 51 et suiv.

140
un marxisme objectif

pés : le garant d e l’unité postulée étant le Shar‘ (la loi révélée).


L e clerc m oderne ne se tient pas, bien sûr, à la lettre de cette
L o i ; il sait bien qu e les problèm es d'aujourd’hui ne peuvent
tous y trouver rem ède ; alors par un glissem ent insensible, déjà
constaté dans le passé, il se la représente sous la form e de la
lo i scientifique qui, aussi, doit perm ettre et garantir l’unanimité.
O r, le libéralism e ne lui offre aucune politique scientifique cons­
cien te et on devine com m ent la problém atique politique du
clerc le pousse peu à peu à prôner un socialism e que les circons­
tances alimentent chaque jour davantage d ’un contenu marxiste.
Certains journalistes occidentaux, intéressés ou sim plem ent
inattentifs, m ettent com plaisam m ent en relief la parenté de
cette exigence unitaire avec le con cept fasciste de totalité ; la
sym pathie de beaucoup de clercs, surtout pendant les périodes
d e crise et de désespoir, pour la solution fasciste n’est pas niable.
H faut, cependant, ajouter que l’expérience ne tarde pas à leur
apprendre que celle-ci n’offre jamais la politique économ ique
scientifique qu’ils exigent et peu à peu l'Etat de leur rêve, de
fasciste devient marxiste. Les exem ples de ce glissement ont été
fréquents en Iraq, en A lgérie et plus nettem ent dans lE g y p te
nassérienne.
L e libéral, quant à lui, y arrive par une sorte de marxisme
légal qui, se déroulant dans la durée bourgeoise, lui indique sa
p la ce et son rôle, exalte sa mission et le rassure sur son avenir.
Il fait sienne la phrase de J. Schumpeter : < D ire que Marx, une
fois débarrassé de sa phraséologie, peut être interprété dans un
sens «con serva teu r» revient à dire qu’on peut le prendre au
sérieux \ » L e marxisme, pense-t-il, est, de toutes les théories d u
développem ent capitaliste, la plus claire et il n’est rien autre.
L e marxisme m et à jour une rationalité étonnante d e sim plicité ;
il fixe l’ordre des priorités et concentre toute sa critique contre
le systèm e féodal dans toutes ses manifestations : économ iques,
hum aines et culturelles. F ace aux relations personnelles dans
l’économ ie, il exalte le contrat libre ; face aux liens de dom i­
nation, d’hégém onie, de vassalité, il prône l’expression libre de
la volonté dém ocratique ; face à la vérité circonscrite et im posée
p ar des m éthodes inquisitoriales, il appelle à la liberté de re­
cherche et de pensée. T out ce que le libéral dem ande avec
plus ou m oins de bonheur et de décision, le marxisme est là
p ou r le justifier et surtout pour prédire son avènement inéluc­
table. Plus la lutte s’éternise contre les structures traditionnelles 2

2 . Capitalism e, socialism e et dém ocratie, Paris, 1963, p. 90.

141
et plus le libéral se sent prêt à puiser dans le marxisme d es
raisons d’espérer*.
Mais, le marxisme ainsi com pris, il l’utilise surtout p o u r se
défendre : il prétend im poser silence à tous les im patients, à
ceux qui espèrent créer du temps dans le tem ps, obliger l’h is­
toire à sécréter sa propre substance. Et, bien sûr, com m e n otre
libéral n’est nullem ent le prem ier de son espèce, il suit atten­
tivem ent certaines expériences et les utilise dans sa p rop re
perspective. Si la collectivisation agricole échoue, c’est, d it-il,
parce qu’on ne peut sauter le stade de l’appropriation p rivée ;
si on p o ise à réintroduire le profit dans les entreprises indus­
trielles, c’est qu’on ne peut réduire volontairem ent le délai o ù la
direction bourgeoise est nécessaire ; si enfin la gestion ou vrière
donne peu de satisfaction, c’est bien parce qu e le retard culturel
des couches non bourgeoises ne peut se com bler par une sim ple
éducation politique ou idéologique. N ulle part, le libéral n e
trouve de meilleures raisons qu e dans le marxisme, lu d ’une
certaine façon, et ces lecteurs (Qurrâ‘) d’une nouvelle esp èce n e
sont point rares.
Cette conclusion n’est pas une sim ple possibilité poussée à son
extrême lim ite ; elle s’est actualisée plusieurs fois dans les pays
arabes : en E gypte à la veille de 1952, en Syrie im m édiatem ent
avant 1958 et dernièrement au M aroc en 1961-1962, où une
analyse d ’allure marxiste fut utilisée contre l’aventurisme d e la
gauche et des syndicats 3 4.
Cette possibilité, bien entendu, ne s'actualise qu e lorsqu’un
reflux historique redonne aux structures traditionnelles tout leur
poids de réalité ; mais généralement, sur des points précis :
réform e agraire, nationalisation du secteur économ ique m o­
derne, politique de l’enseignem ent... la pensée libérale navigue
dans les eaux du marxisme, sans toujours s'en rendre claire­
ment com pte.
Toutefois, c’est la technophilie qu i s’abîm e le plus naturel­
lem ent dans le marxisme, surtout lorsque l’Etat national l’oblige
à se confronter avec des problèm es concrets.
L ’adoration de la science appliquée, l’appel à la conquête
de la nature, la définition d e l’hom m e par le travail, fon t plus
ou moins lentem ent dériver cette pensée vers le marxisme. E t si

3. L ’exemple le plus typique est celui de M oh. Mandûr, à l’époque du


W alfd.
4. Voir aussi certains éditoriaux du journal C larté, dirigé par A .R . Gué-
dira, pendant la campagne du printemps 1962 en faveur de la Constitution
royale.

142
un marxisme objectif

l’E tat national com m ence par être hostile à toute théorie, plus
il s'édifie et s’affirme, plus il expérim ente la valeur pratique
d 'u n e théorie unifiée et plus les théories partielles d'inspiration
technocratique auxquelles il a com m encé par avoir recours
s’unifient en s'approfondissant dans la vision marxiste com m e
dans leur fondem ent com m un. D éjà par une évolution exem­
p laire Salâma Mûsa, poussé par une industrialisme maniaque,
passera en trente ans de l'adoration de Spencer à celle de Marx
e t il écrira une autobiographie didactique pour justifier cette
« éducation » spirituelle \
N ous avons dit que la technophilie im pose, com m e idéologie
inspiratrice, le positivism e-systèm e ; celu i-ci néanmoins doit ré­
p on d re à certaines conditions : il doit fournir un m odèle qu i
puisse unifier la société sous la cou pe d'une rationalité unique ;
ü d o it être universel, non pas applicable à une seule partie de
l’h u m an ité; il d oit être sans a priori, ou plus exactem ent ne
pas dépendre d'une manière trop évidente d'une évolution parti­
culière. L'expression la plus simple, la plus claire, la plus pra­
tiq u e d ’un tel positivism e est, en un certain sens, le marxisme
lu d'une certaine manière et c'est pourquoi la technophilie
progressivem ent l'adopte.
Salâma Mûsa s'intéressait intensément à l'économ ie, la dém o­
graphie, la biologie, l'eugénism e, la psychologie appliquée : à
tou t ce qui rapproche la société de la nature, à ce qui unifie le
cham p de la science plus qu'à ce qui le diversifie. C’est par cet
aspect pratique, par le canal de l’économ ie et des science auxi­
liaires qu e la technophilie fait sa jonction avec le marxisme, au
poin t précis où celu i-ci se réduit à son niveau positiviste *.
Si chaque vision, par un de ses aspects, s'ouvre sur le
marxisme, toutes, cependant, ont une problém atique qui l'ap­
pelle com m e son couronnem ent. Toutes ont en com m un les
points suivants :
— Unité de l’histoire d'abord : que ce soit dans la saisie de
l'O ccid en t ou celle du passé, aucune d'elles, à sa phase créatrice,
n’affirme une altérité fondam entale. O n peut certes entendre
des clercs ou des hérauts de l'authenticité clam er que jamais
autrui ne com prendra la mission de l’Orient arabe, mais der-5 6

5. Un maître-livre de la pensée arabe contemporaine, Education d e


Salâma Mûsa (en arabe), L e Caire, 1™ édit., 1947 ; 2e édit., 1958.
6. Il serait du plus haut intérêt d’étudier statistiquement comment les
marxistes arabes le sont devenus : par désir de justice sociale, par admi­
ration de la science, ou par réflexion sur l’histoire, chaque cheminement
impose une conception particulière du marxisme.

143
rière ces aphorismes inspirés il existe toujours, au fon d, un a p p e l
à l’universalité pour juger précisém ent de cette incom préhen­
sion. M êm e les littérateurs qui décrivent l’Angoisse com m e u n e
dim ension de l’âme arabe, lui donnent une signification u n iver­
selle. L e pluralisme a toujours été une m archandise d ’O ccid en t,
dans sa version ethnographique 1 aussi bien que dans la fo rm e
désenchantée que lui donnent certains transfuges d’un m arxism e
par trop vulgarisé. N ulle part dans les pays arabes il n’a é té
développé en système conséquent, parce qu’il s’oppose trop à
l’expérience quotidienne et à celle du p a ssé '. N os différences
avec l’O ccident sont de degré, non d e nature et s’il y a o p p o ­
sition entre les deux éthiques, chrétienne et musulmane, l’a ccord
se trouve rétabli puisque l’O cd d en t a rom pu avec le christia­
nisme pour revenir à la source com m une de nos deux cultures :
l’héritage grec.
— Toutes cherchent ensuite à justifier les particularités sans
faire éclater l’unité ; les différences ne doivent signifier ni m alé­
diction ni élection, ne doivent être rapportées ni à la religion ,
ni à la race, ni au clim at, c’est-à-dire à aucune cause im m uable
qui fonderait une différence éternelle et peut-être aussi une pri­
mauté ontologique ; au contraire, il faut q u elles naissent sim­
plem ent de la chance, de l’erreur ou du hasard.
— Enfin, toutes exigent un futur qui assume d ’un cou p l’his­
toire réconciliée sans qu’il donne raison à personne ; l’unification
doit se faire par réduction à un universel com m un, non d ’une
partie de l’humanité à l’autre. Chacun de nous prend un m odèle
pour guider son action, mais le m eilleur m odèle possible est
celui qui s’im pose à tous, en Orient et en O ccident, com m e
notre futur inéluctable.
H est bien évident que le clerc, le libéral et le technophile
proposent successivem ent des solutions qu i ne répondent qu’im-
parfaitem ent à ces conditions. Les m odèles qu’ils utilisent sont
souvent déjà dépassés par l’O ccident ; ils conçoivent une fin de
l’histoire qu i est souvent une im age où l’O cd d en t ne se recon­
naît déjà plus ; leurs explications des différences entre les deux
sociétés par la diversité des conceptions religieuses, d e l’orga­
nisation politique ou du degré d’évolution économ ique, ren­
voient dans beaucoup de cas au Christianisme, à la liberté ger-7 8

7. C f. R. M ontagne et la critique de J.P. M ilou dans La P en sée, Paris,


mai-juin 1954, p. 41.
8. C f. G ardet -A naw ati, Introduction à la th éologie m usulm ane, Paris,
1948, p. 359.

144
un marxisme objectif

m anique, ou au clim at tem péré d e l’Europe et une condam ­


nation méprisante et définitive s'y trouve souvent inplicitem ent
pron on cée. Aucun système de pensée, en vérité, ne répond aussi
parfaitem ent aux conditions précitées que le marxisme : il in­
tègre toute l’histoire, justifie chaque nation dans ses particu­
larités et offre à tous un avenir qui, en lui-m êm e, n’est la pro­
priété exclusive de personne.
Rem arquons enfin — ceci a son im portance — que cette pro­
blém atique n’est aucunement n ou v elle; c’est exactem ent celle
du C oran, face aux deux autres religions du Livre et c’est préci­
sém ent la raison pour laquelle elle accom pagne toute la pensée
arabe. Coran et tradition affirment que si l’Islam est postérieur
au Christianisme et au Judaïsme, il n’est point autre, qu’il ne
com porte ni innovation, ni pure im itation, mais, essentiellement,
un retour à une source com m une. N i les juifs, ni les chrétiens
ne sont les Elus d e D ieu ; ils furent les premiers appelés, sans
que cette primauté tem porelle fût en qu oi que ce soit ontolo­
giqu e. E t l’Islam, en conséquence, les appelle tous, à une m êm e
parole, à un avenir com m un, qui, appartenant à D ieu *, n’est à
personne.
Prendre le marxisme com m e point de référence n’est don c
nullem ent avoir recours à une théorie parmi d’autres, com m e la
psychanalyse de Jung ou l’anthropologie culturelle américaine.
Certes, le marxisme peut prendre, dans certains cas, une valeur
identique, purem ent subjective ; mais, n’oublions pas qu e nous
parlons d ’un marxisme qui arrive à son heure dans la conscience
de m illiers de gens et succède aux autres visions com m e leur
suite logiq u e et leur couronnem ent, en restant fidèle à leur
com m une problém atique et en l’actualisant m êm e d’une manière
plus conséquente qu elles.
En vérité, c’est le m odèle com plet et satisfaisant, que tous
cherchent inconsciem m ent sans pouvoir le saisir, à cause de la
structuration inachevée de notre société et de son interpénétra­
tion incom plète avec l’O ccident.
Q uand enfin la technophilie se change en vision marxiste et
se retourne sur les états de conscience antérieurs, elle le fait
objectivem ent parce q u e lle les rapporte à leurs propres pré-9

9. La culture grecque ne posa pas les mêmes problèmes, puisque la


Grèce avait déjà disparu, en tant que sujet historique ; les Arabes trou­
vèrent en face d’eux les Rûm (Byzantins), eux aussi simples héritiers ; fis
n’avaient, donc, aucun scrupule à leur prendre ce qu’fis avaient eux-mêmes
pris à d’autres.

145
supposés q u ils ont été incapables de réaliser. E t c’est pou rqu oi
la critique du marxisme par les autres visions est si faible, sou­
vent entreprise com m e à con trecœ u r10.
L e marxisme serait donc le fondem ent logique de l’id éolog ie
arabe, c’est-à-dire la seule systématisation possible d e tous ses
présupposés ? Peut-être bien : mais précisém ent qu el m arxism e ?

2.
L a question n’est pas de savoir si le marxisme — tel q u 'on le
con çoit soi-m êm e — trouve des adeptes arabes et lesquels, m ais
si le marxisme, interprété d’une certaine manière, n’est pas le
foyer auquel renvoie, explicitem ent ou im plicitem ent, tou t c e
que dit la conscience arabe d’elle-m êm e, ou encore s’il ne fou r­
nit pas le seul système qu i pourrait répondre d’une m anière
cohérente à toutes les exigences de celle-ci. C ’est ce m arxism e
lu d ’une certaine façon qu’il s’agit de décrire dans ses grandes
lignes.
Suivons, pour ce faire, le plan bien connu : économ ie, socio­
logie, idéologie.

— Economie. C 'est par l’économ ie, avons-nous dit, q u e le


marxisme s’introduit dans la pensée arabe : cette origine lui
prescrit sa form e.
— Origine du capitalism e d’abord : il s’agit d ’une question
essentielle pour l’idéologie arabe, et dont la réponse d oit être
cherchée loin de toute explication w ebérienne ou raciste. L e
marxisme fournit deux éléments de réponse, à la fois causes
et effets : le pillage de l'O rient au m oyen de la guerre et d’un
com m erce inégal, et plus profondém ent, un bouleversem ent des
structures agraires par l'influence déterminante d’une économ ie
monétaire en progression constante. Les deux explications sont
certes liées ; mais l’utilisation idéologique trouve m ieux son
com pte dans la prem ière, bien qu’Engels, à la fin de sa vie,
voyant le danger de cette utilisation, ait plutôt mis l’accent sur
le second aspect.
L ’important, évidem m ent, n'est pas de voir à quel poin t une
simplification excessive ne trahit pas la pensée marxiste, ni d e

10. L e clerc ne refuse clairement dans le marxisme que la conception


religieuse, encore que l’aliénation soit souvent mal comprise et ramenée au
niveau de Feuerbach, ce qui la rend évidemment plus vulnérable. Un
indice probant, Allâl al-Fâsi rend aliénation par ■ Tafw ît », c ’est-à-dire
perte de liberté.

146
un marxisme objectif

chercher à préciser si cette dernière ne com porte pas en elle-


m êm e une explication w ebérienne, en mélangeant à chaque
instant dans la théorie, éléments endogènes et exogènes, l’im­
portant est de constater q u u n e certaine lecture d e Marx, non
absolum ent arbitraire, et qui a m êm e ses lettres de noblesse,
répon d à m erveille à notre problém atique constante puisqu'elle
ren d com pte des différences entre l’Orient et l'O ccident tout en
sauvegardant leur unité essentielle, puisqu'elle rapporte l'évo­
lu tion divergente à une com binaison de causes fortuites, bien
q u e l'ensem ble du processus soit nécessaire et qu'ainsi elle ne
m et en cause ni la race ni la fo i de l'humanité distancée.
D e m êm e il est secondaire de savoir si la pensée arabe prend
cette théorie directem ent chez Marx ou bien dans la culture
am biante ou l'historiographie universitaire, qu i en fournissent
une form e édulcorée. Au contraire, c'est le second chem inem ent
q u i en accuse le caractère objectif et inéluctable.
— Théorie de la croissance capitaliste ensuite : Schumpeter
écrit : « L'évolution du style de vie capitaliste pourrait être
facilem ent décrite en retraçant la genèse de notre com plet ves­
ton “ . » C e déterminisme rigoureux et sans nuance n'est pas
celu i d e Marx, c’est celui qu'a vulgarisé la sociologie allemande
d e la période wilhelm ienne. Toutefois, c'est celui-là m êm e que
la pensée arabe m et au crédit de Marx. Plus il prend l'im age
d'un fatum , et mieux il est reçu car ainsi, tout dépend d'un
prem ier acte — quel qu’il soit — et les déterminations se suc­
cèden t d ’elles-m êmes sans avoir besoin de l’hom m e, de son acti­
vité, de sa liberté inventive. E conom ie monétaire, boulever­
sem ent agraire, développem ent d'une classe com m erçante, sys­
tèm e manufacturier, révolution industrielle, capitalism e libéral
et scientifique : chaque étape com m ande l'autre. Certes, tout
déterm inism e est le bienvenu dans la pensée a ra b e 1S, celui d e
C om te ou de T ocqueville, mais aucun n’est aussi général qu e
celu i qu 'on prête à Marx. Bienvenu, parce qu’il ramène une
différence, devenue presque irréductible avec le tem ps, à une
divergence au départ minime et surtout fortuite. Rem ettons-
nous au point de départ et tout le reste viendra par surcroît :
la science, le rom an, la peinture, la politique, l'administration

11. O p. ctt., p. 179.


12. On voit à quel point est erronée la thèse de Qâsimî et son utilisation
par von Grünebaum ; le déterminisme absolu a toujours fait bon ménage
avec la conscience religieuse. C f. Classicism e e t déclin, op . cit., p . 40,
note 39.

147

11
locale, et jusqu’à l’hygiène, les bienséances et le goût. T ou t ce la
n’exige plus une succession d ’actes créateurs, une som m e fantas­
tique d’intuitions géniales ; il n’est plus indispensable qu e le p ay­
san soit d’abord astucieux et travailleur, le com m erçant savant
calculateur, le bourgeois conquérant, le navigateur aventurier et
l'ém igrant rêveur éveillé, le publiciste courageux, le p o è te
voyant et le philosophe en cyclopédique, pour pouvoir espérer
reprendre la marche ; ce ne sont là qu e les fruits d’une seule
et m êm e graine. Il n’est plus nécessaire d e com parer secteur
par secteur les deux H istoires pour être accablé chaque fois
par la richesse occidentale ; il suffit de se maintenir à ce carre­
four où, sur un cou p de dé, l’O ccident prit d’un côté e t se
retrouva sur une grande route pavée, tandis qu e l’O rient arabe
prit de l’autre et se perdit dans les sables. Dans ce m arxisme,
l'idéologie arabe trouve de qu oi com battre la vision d’un C lau­
del, où une étoile divine guide les navigateurs vers un destin
à accom plir, celle du prem ier Schumpeter qui gratifie les diri­
geants capitalistes d’un esprit novateur toujours en éveil, et
enfin une certaine histoire de la philosophie qu i v oit dans
chaque système un défi jeté à D ieu.
— Thérapeutique enfin ; qui se résume en deux décisions :
nationalisation du com m erce extérieur et réform e agraire, toutes
deux conditions nécessaires à l’industrialisation. C ette thérapeu­
tique est le condensé de l’histoire du système capitaliste dans sa
form e la plus dépouillée, c’est-à-dire dans le cas français. Les
visions antérieures, du clerc et du libéral se noyaient dans
l’éclectism e le plus plat : fém inism e d e Qâsim Am in, p olitiqu e
éducative de M oh. A bduh et Taha Husseyn, développem ent com ­
munal et rural (dont on retrouve un éch o dans « l’autocritique >
de Allâl Al-Fâsi qui va jusqu’à proposer le plan d’un village-
m odèle), politique de la jeunesse, etc. N on seulem ent ces p oli­
tiques fragmentaires ne donnaient aucun résultat convaincant,
mais elles ne perm ettaient m êm e pas de se faire une id ée juste
des vrais points faibles d e nos sociétés. L ’analyse marxiste, au
contraire sem ble fournir sans difficulté aucune le point d’A rchi­
m ède : autour des décisions économ iques, les autres réform es
s’im briquent en un système com plet : l’animation rurale a en
effet un sens dans le cadre d’une réform e agraire, d e m êm e
que l’alphabétisation des adultes trouve sa justification dans
l'élan industriel.
Encore une fois, ces idées ne sont pas, le plus souvent, puisées
dans le marxisme, mais plutôt dans le fonds com m un des tech­
nocrates et assistants techniques occidentaux et on en décèle

148
un marxisme objectif

facilem en t l'origin e, dans les œuvres individuelles, au degré de


systém atisation q u o n y discerne.
I l est essentiel, en effet, d e rem arquer qu e la technocratie
occid en ta le, au contact d e nos pays, se tient au niveau m êm e
d e l'analyse marxiste ; elle croit parfois la dépasser ou la dépré*
cie r ; à nos yeux elle la justifie à tout coup. Rien ne le m ontre
m ieux q u e le livre de W AV. Rostow , Les étapes de la croissance
écon om iq u e *\ C elui-ci a cru écrire un manifeste antimarxiste,
alors q u 'il fournit à nos libéraux leur prem ier contact sérieux
a v ec le marxisme ob jectif qui est au bout de leur propre pensée.
€ L e m arxism e (est) essentiellement une tentative pour expliquer
la m anière dont les sociétés traditionnelles ont intégré le produit
d e l’intérêt com posé dans leur structure, en apprenant les pro­
cédés d e la technique industrielle m oderne >, écrit-il. Il ajoute
plus loin : « Marx est, en résumé, un guide monstrueux de poli­
tiqu e gouvernem entale*14. > Mais ce que cherchent ses lecteurs,
c est précisém ent un guide pratique, non une analyse théorique
absolum ent im peccable. E t ainsi, d e lui-m êm e, R ostow pousse
ses lecteurs aux sources où il a d'ailleurs lui aussi, et sans
jam ais le dire, abondam m ent puisé.
C e ci explique qu e bon nom bre d e planificateurs dans l'Etat
national viennent des universités d e Cam bridge et d e Berkeley.
L a technocratie occidentale, en form ant la pensée libérale au­
toch ton e, lui donne en m êm e tem ps un m oyen d e contact et
de discussion avec l'intelligentsia marxiste qui, bien entendu,
p rou ve im m édiatem ent sa supériorité par une systématisation
plus com plète. Q uoi d'étonnant alors si, quelques années plus
tard, elle constate avec effroi les progrès rapides d’une marxi-
sation de la pensée, qu'elle-m êm e et bien inconsciem m ent, elle
avait com m encé par favoriser ?

— Sociologie. Dans les pages précédentes, on a souvent eu


l'occasion de voir 1utilisation, pour des besoins idéologiques,
de la notion de classe : le d e r c l’utilise contre l'O ccident, le
libéral contre sa propre histoire pour la dévaloriser, et le techno-
ph ile pour se frayer un chem in au pouvoir. M êm e dans le cas
où la structure de classe est niée com m e fait présent (Etat
national à ses débuts) ou à venir (clerc), elle n’est jamais discré­
ditée com m e m oyen de com préhension ou d e polém ique.

IS . Trad, française, Paris, 1962.


14. O p. cit., pp. 175 et 189.

149
On ne se rappelle pas toujours à ce propos qu e le term e
de classe est d ’origine m édiévale et que l’apport essentiel du
marxisme n’a pas été tellem ent de prouver l’existence d e classes
(ce qu on a toujours su et souvent justifié ouvertem ent) q u e d e
dém ontrer qu elles renaissent en changeant d e form es.
Il est d on c aisé de faire com prendre à la société arabe le
phénom ène de l’existence des classes ; ce qu i est difficile, en
revanche, c’est de lui faire saisir leur diversité historique.
Rien, en effet, ne s'introduit aussi facilem ent dans nos cons­
ciences que le concept de classe, mais dans un contexte telle­
ment particulier qu 'il faut d'abord le préciser avant d e le m ettre
sur le com pte du marxisme. L a lutte d e la bourgeoisie urbaine
contre les maîtres des cam pagnes, la sourde concurrence qu i
opposa petite-bourgeoisie autochtone et bourgeoisie im m igrée
sont faits courants dans notre histoire, et m êm e l'aspect reli­
gieux de la guerre que m ène constam m ent le m ysticism e p op u ­
laire — lié à l’artisanat com m e l’ont souvent m ontré L . M assi-
gnon et B. Lew is — contre le laxisme bourgeois, ne peu t
oblitérer son contenu de classe.
C e st pourquoi la notion de classe est com prise d 'ab ord par
rapport à la structure traditionnelle : elle prend facilem ent une
signification éthique, de lutte pour la pureté et l’honnêteté.
L ’activisme traditionnel d e l'Islam donne à la politiqu e c e ton
âpre dont le fondem ent, en dernière analyse, se trouve dans
cette extériorité historique des groupes dont nous avons parlé.
L e réform ism e, hier religieux, aujourd’hui politique, est toujours
m oral, et se dresse avec violence contre les classes corrom pues.
Aucun pacifisme doctrinal ne peut valablem ent prêcher la pa­
tience ou la tolérance ; seule la force vient à bou t d e la cri­
tique M.
L ’Etat national peut, à ses débuts, nier la structure d e classe
pour le présent et l'avenir mais jamais pour le passé ; la petite-
bourgeoisie a trop longtem ps lutté contre la féodalité e t la
bourgeoisie libérale pour oublier facilem ent son am ertum e;
elle en perpétue m êm e parfois le souvenir, d'une m anière fac­
tice, pour justifier ses actions les plus controversées, d e m êm e
qu 'il arrivait à l’Etat libéral d'attiser par dém agogie les haines
et de ranimer de vieilles rancœurs contre la bourgeoisie locale
pour faire oublier son caractère de classe.

15. A titre d’exemple, la critique de la bourgeoisie dans les journaux des


syndicats marocains ; le contenu est souvent éthique : on parle de déca­
dence, de désespoir, de luxe dépravé, de débauche, etc. La critique prend
rarement une tournure économ ique.

150
un marxisme objectif

Aussi, quand la notion d e classe ne sert plus dans la lutte


p olitiqu e, est-elle utilisée com m e m oyen de clarification d e
l’histoire culturelle. D ès lors, elle perd son halo éthique et parti­
cip e du m ouvem ent général qui pousse toute la société vers le
positivism e. L ’éclectism e et le subjectivism e d e la critique clas­
siqu e ne sont plus de mise, la notion de classe fournit alors, en
prem ière approxim ation, une base objective ; elle perm et d’in­
troduire un peu d’ordre dans une histoire passablement em ­
brouillée. C ’est pour cette raison qu’elle trouve en face d’elle
p eu de détracteurs sérieux. Ainsi, le livre A propos de la culture
égyptienne **, qu i représente le seul essai conséquent d’appli­
qu er cette notion d e classe pour critiquer la production litté­
raire contem poraine en E gypte, n’a pu jusqu’à ce jour être
réfuté d’une m anière m éthodique, bien qu e ses faiblesses fussent
visibles et que le contenu en soit plus program m atique qu’analy­
tiqu e. O n a été sensible surtout à son aspect systématique et
o b je ctif qu i rom pt avec quarante ans d’exhibitionnism e litté­
raire. Les étrangers, seuls, ont ironisé sur ce dogm atism e naïf
q u i, à force d’expliquer tout par la m êm e cause, n’explique plus
rien ; pour les Arabes il rendait un son neuf.
C et em ploi d e la notion de classe dans la critique culturelle
est, en effet, trop unilatéral et de toute manière idéologiqu e ;
m ais il n’est pas totalem ent inadéquat, com m e le prétendent
certains. Car nous avons vu dans les pages précédentes qu e
l'analyse de classe — la nôtre aussi d ’ailleurs — se justifiait non
pas directem ent par la structure d e la société arabe, mais indi­
rectem ent par celle de la société occidentale, puisque toujours,
en action et en pensée, les Arabes se réfèrent à un m odèle
occiden tal. N os écrivains peuvent refuser subjectivem ent cette
différenciation de classe ou prétendre ne pas la voir à la surface
des choses — ce qui est soutenable jusqu’à un certain point —
ils utilisent néanmoins pour penser des notions qui, à l’analyse,
se trouvent recéler une im age de l’O ccident qui, elle, a une
signification de classe. On trouve donc toujours cette signifi­
cation dans n’im porte quelle pensée arabe mais à travers des
m édiations m ultiples ; m édiations dont la lutte politique et
l’action font bien entendu l’économ ie par besoin pédagogique,
et par conséquent aussi le marxisme que nous sommes en train
d e décrire.

16. E crit par Mahmûd A. al-Alem et A A . Anis, Beyrouth, 1955 ; il sera


discuté longuement dans la quatrième partie du présent ouvrage.

151
L’analyse de classe, dans sa visée scientifique, est d on c parfai­
tem ent justifiée par la réalité historique, et elle n’est nullem ent
dévalorisée par la form e polém ique simplifiée qu e l’action lu i
donne dans l’Etat libéral et l’Etat national à ses débuts.
— Sur le plan de Tidéologie enfin. L e marxisme qu i répon d
logiquem ent aux exigences de la pensée arabe n’est pas un
système philosophique occidental parm i d ’autres ; il prend l’as­
p ect d’un système des systèmes.
Pour se penser, avons-nous dit, il faut penser l’O ccident e t
le réduire au préalable à sa définition fondam entale. Chacun
de nous — clerc, libéral et technophile — en a proposé une,
mais tellement restrictive que d ’immenses dom aines de la civ ili­
sation occidentale n’étaient ni analysés ni m êm e perçus. Peu à
peu, cependant, à mesure que les deux sociétés s’interpénétrent
et que la nôtre, par la m êm e occasion, se structure, cette défi­
nition s’élargit et finalement s’épuise dans le marxisme qui, lu i,
donne de l’histoire occidentale, une vision unifiante et sim pli­
ficatrice : la philosophie classique se résume et s’achève en
H egel et celui-ci en Marx ; les temps m odernes se résument en
trois dates : 1688, 1789, 1848 et dans un con cept unique : celu i
de la Révolution bourgeoise ; l’histoire économ ique, depuis les
défrichem ents et les croisades jusqu’à l’hégém onie com m erciale
anglaise du X IX 6 siècle, se résume dans le développem ent d u
système capitaliste. Tous ces m ouvements et d ’autres, partiels
et subsidiaires, se réduisent d on c à une cause unique. A ucun
Arabe m oderne ne revit la pensée de Descartes ou d e Spinoza
com m e certains O ccidentaux la vivent ; d ’instinct, le D escartes
qu 'il saisit est celui qui, étiqueté, a sa place dans le systèm e
hégéliano-m arxiste et quand l’un d e nous, par inadvertance, se
plon ge sans guide dans une philosophie m oaem e, il ne sait plus
penser et retom be au niveau de l’expression littéraire.
C e besoin de système, que la primauté d e l’action im pose,
est rendu évident, com m e a contrario, par la crise de la p h ilo­
sophie arabe actuelle. Dans nos pays, ou bien l’on pense con cep ­
tuellem ent et l’on est amené peu à peu à com m encer d’abord
par com m enter M arx, ou bien l’on ignore le con cept — c’est le
cas du plus grand nom bre — et l’on tom be dans leclectism e l\
Cette situation n’est pas sans rappeler, d ’ailleurs, celle d e l’aris­
totélism e dans la pensée arabe classique.

17. Les essayistes arabes exagèrent l’importance de nos prétendus « phi­


losophes > ; leurs livres sont tous ou bien des cours ou bien des essais
littéraires.

152
un marxisme objectif

O n a reproché à celle-ci de n’avoir pas repensé la philoso­


p h ie aristotélicienne ; mais précisém ent le voulait-elle vraim ent ?
L es musulmans du III* siècle ne lisaient pas Aristote en tant
qu h om m e vivant qu i essaye d e com prendre des problèm es
vivants, mais com m e un hom m e qu i résume les connaissances
amassées par une société sur le point de m ourir ; ils n o n t vu
en lui que le transmetteur d ’une culture qu’ils ne pouvaient pas
saisir directem ent. D e la m êm e m anière, le marxisme est actuel­
lem ent pour nous le résumé m éthodique de l’histoire occiden ­
ta le ; la justesse des détails im porte p e u ; seule la vue d’en­
sem ble com pte. Un grand professeur est venu, un jour, entre­
tenir les étudiants marocains d e Rousseau, saisi de l’intérieur ; il
fu t peu écouté car il ignorait qu e le Rousseau véritable pour la
conscien ce arabe est celui de H egel et d e Marx et que toute
autre interprétation n’est, à nos yeux, qu'une im age archéolo­
giqu e, pouvant tout juste servir au plaisir m élancolique des
érudits. L e marxisme, som m e de l’O ccid e n t; c’est cela que la
pensée arabe contem poraine n’a cessé de chercher depuis trois
quarts de siècle. D ès que la technophilie dom ine dans l’Etat
national, le choix n’est plus qu’entre marxisme et éclectism e
impuissant. L ’O ccident peut être bergsonien ou phénom éno­
logu e, l’Orient arabe ne peut positivem ent lire que ce qu i a été
intégré au registre h eg elien 1S. Quand un Arabe est bergsonien,
il ne se pense pas, il pense com m e un hom m e des frontières,
c ’est-à-dire entièrem ent tourné vers l’O ccident.
D ans le passé, les Arabes ont eu un Aristote à leur mesure,
différent d e celui des Grecs ; à l’heure actuelle, leur situation
leur im pose une lecture de Marx, qu i n’est certes pas systé­
m atisée, qui est encore une possibilité plus qu’une réalité effec­
tive, mais qui déjà peut être nettem ent distinguée d ’autres
lectures courantes en O ccident et adoptées individuellem ent
par des intellectuels arabes.

3.
C e marxisme, dessiné à grands traits, com m ent le qualifier
et com m ent le juger ? C ’est un marxisme objectif, au sens où
nous prenons ce m ot, c’est-à-dire qu’il s’im pose com m e la consé­
qu en ce nécessaire d ’idéologies déjà courantes dans la société
arabe. H est réduit à son niveau positiviste com m e le résumé

18. Idée qu’a parfaitement saisie Allât al-Fâsi, quand il distingue la


notion de contemporain de celle de m oderne, c f. l'Autocritique (en arabe),
L e Caire, 1952.

153
précédent a perm is de le voir : en économ ie, en sociolog ie, en
histoire des idéologies, il ne présente pas de différence m éth o­
dique essentielle avec le positivism e d’un C om te ou d ’un S pen ­
cer ; la conscience arabe le préfère pour la seule raison q u ’il
présente un système plus conséquent et plus critique à l’ég a rd
d e l’O ccident bourgeois.
A cause de ces deux caractères, ce marxisme est m i-effectif,
m i-hypothétique : m i-effectif parce qu ’il transparaît, çà e t là,
dans les consciences individuelles et dans la pratique de l’E tat ;
m i-hypothétique parce qu’il apparaît souvent sous des n om s
d’emprunt : cartésianisme, philosophie des lum ières, d arw i­
nisme. Ces idéologies directrices sont des fragm ents d e systèm es
qui tous ne trouvent leur justification et leur unité que dans le
marxisme réduit à son niveau positiviste. C elui-ci est d on c b ie n
hypothétique, puisqu’il est com m e le foyer invisible d e tou tes
ces idéologies partielles, à la lum ière desquelles la Société arabe
essaye de se restructurer, mais il n’est pas pour autant arbi­
traire.
Disons, en résumé, qu’il inspire la m ajorité des vrais con s­
tructeurs d e l’Etat national, mais qu e celu i-ci ne se d écid e pas
à le prendre ouvertem ent à son com pte.
Com m ent le ju g e r?
Certains diront : c'est une invention pure et sim ple ; d’autres :
m êm e s’il existe réellem ent, il est insignifiant, puisqu’il n e se
dévoile pas.
Mais s'agit-il d’être pour ou contre ? N e suffirait-il pas q u e ce
marxisme fût conscient de son rôle et de ses lim ites ? L a systé­
matisation tentée ici est en tout cas un appel à la conscience.
C ’est seulem ent après cette étape qu’on pourrait honnêtem ent
étudier les conditions de son dépassement. Certains O ccidentaux
refusent de considérer ce marxisme en lui-m êm e, ils l’assimilent
à d’autres qui lui ressem blent et le condam nent com m e dogm a­
tique. Ils essayent eux-mêmes d ’affiner les concepts de Marx
pour les rendre plus adéquats à la réalité arabe. Les défaites
politiques des partis communistes locaux s’expliquent, disent-ils,
par l’application m écanique d e concepts trop grossiers, fruits
d ’une étape négative, heureusem ent dépassée à présent, du
marxisme européen ” . Mais du coup, ces novateurs ne peuvent
plus s'expliquer com m ent des marxistes peu nom breux, souvent

19. On trouvera un exemple de cette démarche chez G. M artin et , Un


marxisme d e notre tem ps, Paris, 1962.

154
un marxisme objectif

en prison, peuvent influer sur la politique de leur Etat, ni com ­


m ent des groupes insignifiants peuvent, dans certains cas, exer­
ce r une hégém onie culturelle.
E n vérité, nous retrouvons là, au niveau du marxisme, la
dualité déjà vue dans le chapitre précédent.
L a prim auté d e Taction im pose le choix d’un m odèle qui a
ailleurs donné ses preuves. Après les étapes, cléricale, libérale
e t technophile, au cours desquelles la conscience arabe avait
affaire à des m odèles fragmentaires pris à l’O ccident, celle-ci
ch erch e et trouve enfin dans le marxisme, lu d ’une certaine
fa ço n , un m odèle hom ogène et total qu i englobe les m odèles
précédents et les unifie.
C ’est uniquem ent sur ce plan idéologiqu e qu e le marxisme
d o it prouver sa supériorité totalisante. S’il s’amuse à vouloir
rendre com pte d e la réalité sociale, dans ses méandres et ses
m oindres nuances, il participera au destin de la sociologie posi­
tiv e qu i s’épuise à scruter une réalité où la société arabe refuse
d e se laisser fixer.
C es marxistes repentis, com m e les positivistes, veulent trouver
d es résultats nouveaux en utilisant la m êm e m éthode qu e l’O cci­
d en t a m ise au point pour s’analyser, et la société arabe les
écarte au m êm e titre qu e les autres.
Parfois certains militants arabes, en prison ou dans l'oisiveté
p olitiqu e, se lancent aussi dans cette voie et essayent d e m ettre
à jou r l’appareil conceptuel marxiste ; ils arrivent souvent à des
résultats qui ne m anquent ni de subtilité ni de vigueur **, mais
d ès qu e l’action les reprend, ils reviennent à leur marxisme
o b je ctif, seule base stable pour fixer une réalité fuyante.
L es défaites politiques des partis marxistes ne proviennent
certes pas d’une analyse incom plète d e la réalité mais du fait
q u e la Société n’a pas encore totalem ent assimilé l’expérience
d u libéralism e et de la technophilie et cela ne dépend d ’aucune
v olon té sinon de l’histoire elle-m êm e.
A insi la conscience arabe, aux prises avec les nécessités
d e l’action, donne une m êm e réponse au positivism e et au
m arxism e, une réponse bien paradoxale à prem ière vue : oui au
systèm e, non à la m éthode.

20. M . R odinson, « L e Communisme en Syrie et en Egypte >, Cahiers


Internationaux, n® 93, fév. 1958, p . 78.

155
4

Chances de la dialectique

x.

Les développem ents précédents sem blent tous conduire à une


seule et m êm e conclusion : écarter toute connaissance objective
de la société arabe. Fascinée par un futur où elle s’installe déjà,
celle-ci sem ble dévaloriser tellem ent son présent, qu i sera pour­
tant un jour son passé et qu’elle sera bien obligée d ’étudier,
q u e lle le trouve indigne d ’être maintenant analysé. E lle récuse
le regard qui, sans a priori, veut se poser sur elle et découvrir
des vérités qu’elle-m êm e ignore. E lle refuse et le positivism e et
le marxisme, en tant qu e m éthodes, ouvertes sur le non-encore
connu e t les accepte seulem ent com m e systèmes déjà d o s qui
peuvent rendre com pte de ce q u e lle veut être mais non de ce
qu’elle est.
C ette attitude n'était pas voulue au départ, elle résulte direc­
tement d u choix technophile auquel reste fidèle, tout au long
de son évolution, l’Etat national. C elui-ci sem ble dire, en effet :
construisons d ’abord notre sod été à l’im age d ’un m odèle choisi,
nous la connaîtrons après.
Ainsi répon d en définitive la conscience arabe au problèm e
de la m éthode.
Mais nous-m êm es, nous posions une question sem blable (com ­
ment étu dier l’idéologie arabe et subsidiairem ent la sod été qui
lui a d on n é naissance ?). Allons-nous donner la m êm e réponse ?

157
H sem blait en être ainsi, au cours des deux chapitres p récé­
dents. L es distorsions que la conscience arabe faisait subir au
positivism e et au marxisme ne sem blaient pas être mises e n
question ni la fin d e non-recevoir opposée à toute description
sans a priori, en fait à toute sociologie positive.
Mais, dans ces conditions, quel est le statut d e l'analyse ten tée
dans ces pages, car ou bien elle est extérieure et elle to m b e
sous le cou p d e la condam nation précédente, ou bien elle y
échappe et à qu el titre ? E st-ce un privilège d e principe, o u
bien est-elle conduite selon une m éthode différente et laqu elle ?
Avant d essayer d e justifier notre analyse, voyons d’abord s'il
existe une autre m éthode que celles qu e la conscience arabe
récuse.
Car on peut répliquer im m édiatem ent : toutes les exigen ces
exprimées, plus ou m oins explicitem ent, plus haut : prim auté
d e l'action, présence anticipée du futur, distinction entre les
notions d 'ob jectif et de réel, identité dans l'analyse d e la m é­
thode et du résultat, sont celles-là m êm e auxquelles satisfait la
logiqu e didactique et elle seule. L'exposé précédent peut sem ­
bler n’être qu'une introduction, une préparation pour aboutir à
la dialectique, com m e réalité et com m e m éthode de la cons­
cience arabe.
La dialectique et seulem ent la dialectique peut expliquer et
dépasser l’opposition persistante entre technophilie et ap p el à
l’authenticité. L'Etat national peut, en l'adoptant, m ettre fin à
la dualité du faire et du com prendre, il peut continuer à agir
et com m encer à se connaître. Plus encore, l’analyse du marxisme
ob jectif sera par la m êm e occasion justifiée puisque ce sera la
critique d’un marxisme positiviste par un autre dialectique.
Toutes ces remarques sont assurément justes, et elles étaient
déjà sous-entendues dans les pages précédentes. M ais là encore,
il ne s’agit pas de dire : voilà la solution, mais d e discuter en
toute honnêteté les conditions de cette solution. La conscience
arabe s’est déjà em parée des m éthodes qu e l'O cciden t lui a
proposées et les a pliées à ses exigences du m om ent.
L e vrai problèm e est de savoir si elle ne s’em parera pas aussi
de la m éthode dialectique pour l'utiliser à sa m anière et selon
ses besoins. En d'autres termes, le positivism e et le marxisme,
d e m éthodes sont devenus systèmes dans la conscience arabe,
la dialectique ne risque-t-elle pas le m êm e so rt?
C ette question est d’autant plus légitim e qu e si la dialectique,
com m e on dit, est la logique m êm e du développem ent histo­
rique, elle ne peut pas naître d e rien, elle ne peut qu ’être déjà

158
chances de la dialectique

à l’œ uvre dans l’idéologie arabe, mais sous des form es non épu­
rées, non conscientes.
C ’est cette dialectique, déjà à l’œ uvre et déjà déform ée, qu’il
fau t m ettre à nu.
L ’idéologie arabe contem poraine est souvent qualifiée d e
rom antiques par certains Anglo-Saxons, ou d e m ystique par des
Orientalistes croyants et ces deux appellations sont significa­
tives, en elles-m êm es, si on veut bien se rappeler que c’est sous
ces deux form es, entre autres, qu e la dialectique est d ’abord
apparue dans la conscience occidentale. E t m oins l'E tat national
tardera à assumer l’idéologie qui le sous-tend — le marxisme
o b je ctif — m oins la dialectique a de chances d’apparaltre sous
une form e rationnelle. T outefois, ce n’est pas la seule raison,
ni la plus im portante. Il y a eu déjà dans le passé de la culture
arabe une expérience historique qu i fit éclore les prem iers
germ es d ’une pensée dialectique. M ais celle-ci échoua et alla
s’abîm er dans le m ysticism e. C ’est cette mystification de la dia­
lectiqu e, déjà expérim entée dans le passé, qu i risque de peser
très lourdem ent sur l’avenir d’une appréhension dialectique d e
la conscience arabe par elle-m êm e.

2.
A u IIe siècle d e l’H égire, ce siècle com parable à plus d’un
titre, aux yeux des Arabes, à celui qu’ils vivent actuellem ent,
la pensée arabe faisait son apprentissage dialectique par deux
chem inem ents distincts :

— A travers les luttes partisanes et les polém iques qui précé­


dèren t la Révolution abbasside et lui succédèrent, on décèle une
grande inquiétude, une réflexion fiévreuse sur l’histoire musul­
m ane, car celle-ci devenait d e plus en plus nettem ent l’envers
d ’un accom plissem ent. D errière l’épopée des conquêtes, qu i
frappaient les esprits d’adm iration et d’hébétude, on distinguait
surtout la fuite d’une m atrice, devenue lieu de crim e. L e V erbe
prophétique avait échoué et il fallait intégrer cet échec à une
ép op ée apparente. H istoire miraculeuse, certes, mais dans le
m al non dans le bien. Plus le tem ps passait, plus l’im age de
M oham m ed-hom m e s’estom pait, plus le message s’épurait de ses
com posantes humaines et plus le meurtre de Husseyn prenait
l’allure d ’un pur scandale. D ieu de nouveau, s’éloigne de nous,
après un bref instant où il fit entendre Sa voix dans le Coran et
ce n'est nullem ent un hasard si l’idée d’un Coran créé apparut

159
précisém ent à ce m om ent-là : l’éloignem ent de D ieu était alors
un fait d’expérience. L ’évidence, un instant générale, d e l’u n ité
de l’hom m e fut rejetée ; l’Islam ne change pas, par un m iracle,
instantanément l’hom m e ; la phrase classique : < T el se con v ertit
à l’Islam et son Islam fut excellent » devint d ou teu se\ L a c o n ­
version doit désormais se concevoir com m e un acte con tin u ;
l'hom m e porte toujours l’autre en lui \ L ’équation hum aine, à la
fois juste et scandaleuse (je est un autre), fu t de nouveau co m ­
prise et, dans la tourm ente d e l’histoire, se fit d e nouveau en ­
tendre, com m e un cri d’angoisse, aux confins d e la lo g iq u e
abstraite.

— A cette réflexion sur l’hom m e, s’intégra au m êm e m om ent


une réflexion sur D ieu, qui prit naissance au sein d e l’é co le
mu’tazilite. C elle-ci, nous l’avons dit, tenta d'édifier sur le seul
fondem ent de la Raison abstraite un Islam inféré, capable d ’uni­
fier les éléments hétérogènes du nouvel Em pire. E lle éch ou a ;
la m arque et peut-être m êm e la cause d e cet échec se trou ve
dans l’analyse purem ent négative des rapports d e l’H om m e avec
D ieu. C e traitement par élim ination, qu i fu t appelé « Ta* tü » ,
réussit seulement à mettre à jour certaines antinomies. A ucun
grand problèm e dogm atique ne fut résolu d’une m anière satis­
faisante, ni chez les mu’tazilites eux-m êmes, ni chez leurs héri­
tiers directs, les Ash’arites conciliateurs et c'est pour cette raison
que l’Etat dut im poser plus tard par la force une profession d e
foi obligatoire.
L e dogm e du Coran incréé n’établit pas un véritable lien entre
le Créateur et sa créature.
La notion du Kasb * ne résolut nullem ent la contradiction
entre la puissance divine et le libre-arbitre humain.
La vision béatifique ne pouvait concilier le fini et l’infini.
La résurrection des corps ne scella point l’union d e l’A m e et
du Corps.
Si ces points du dogm e devaient plus tard être lus sim plem ent
du bout des lèvres, c’est précisém ent parce qu’ils étaient des
solutions form elles et qu e toute réflexion devait être bannie, d e
peur q u e lle ne les décom pose im m édiatem ent en leurs élém ents
antinomiques. Il s’agit bien d’une union m agique, aussi sym bo­*2 3

le Surtout en ce qui concerne les Omeyyades, M u'awiya et son père.


2. C ’est alors que com m ence à se préciser la différence entre Rûh et
Nafs (âme et esprit) ; élément passif et élément actif.
3. C f. Introduction à la th éologie m usulmane, op . ctt., p . 58.

160
chances de la dialectique

lique, aussi peu réfléchie que d’autres unions qu'on a l’habitude


de croire à tort totalem ent étrangères à l’esprit arabe. C hez les
Ash’arites les antinomies étaient encore m oins voilées puisqu’ils
im posaient, pour des questions subsidiaires, la form ule « N i...
N i ». L ’opposition obstinée et jamais lasse des Hanbalites déno­
tait une conscience plus claire de cet échec dogm atique 4.

L a pensée arabe, ayant constaté cet échec, se tourna alors


vers une direction autre qu e celle des solutions rationnelles.
E lle n’essaya plus de trouver une solution dans un dépassem ent
d e la raison analytique mais dans un com plet divorce avec elle.
C eci n’est pas une pure hypothèse ; la preuve positive de ce
chem inem ent se trouve dans l’œ uvre exem plaire de M uhâsibî.
N ous savons avec précision que sa pensée prit son essor à partir
d’une réflexion sur les luttes sanglantes entre les com pagnons
du Prophète et que c'est à la suite d’une expérience ratio­
naliste infructueuse qu’il se lança dans la recherche d’une troi­
sièm e v oie, aussi éloignée de l’empirisme naïf que de la Raison
abstraite \
M uhâsibî, vivant au m ilieu du IIP siècle de l’H égire, c'est-
à-dire après l’instauration d’une religion d’Etat, im posée par la
terreur, qu i suivit l’échec de l’essai de synthèse conciliatrice,
tira les conclusions de deux expériences réflexives négatives :
celle des Shi’ites sur l’H istoire et sur l’H om m e et celle des M u’ta-
zilites sur D ieu \ Il rappela aux hom m es qu i peuplaient l’Em­
pire musulman que chacun d’eux est à la fois un et divers. L e
terrain était certes favorable : l’Arabe qu i sondait en conscience
son fo r intérieur sentait bien que le M essage de l’Islam ne repré­
sentait pas pour lui uniquem ent le couronnem ent d e l’histoire
préislam ique de la Péninsule, mais qu’il était aussi, dans sa vie
tribale, une sorte de césure ; le Persan, au m om ent m êm e où il
reconnaissait la supériorité historique du m onothéism e et deve­
nait p ou r la prem ière fois réellem ent musulman, sentait, m algré
tout, son cœ ur vibrer à d’anciennes harmonies venues du fon d
des âges ; le philosophe hellénisant com prenait fort bien, après
l’éch ec mu’tazilite, qu’il adorait en fait deux divinités : la Raison
d ’Aristote dans son cœ ur et le D ieu du Coran du bou t des 4 5
6

4. C ’est ce qui explique qu’Al-Ash'ari fut plus proche d’Ibn Hanbal que
ses disciples parce qu’il connaissait plus précisément l’échec mu‘tazilite.
5. C f. Margaret Sm ith , An Early M ystic o f Bagdad, 1937.
6. Cette histoire dogm atique transpose en fait l’histoire sociale ; si elle
est plus précisément connue, elle n’en est pas moins induite.

161
lèvres, qu'en lui vivaient deux hom m es : l'orgueilleux citoyen
d'une Polis disparue et l'auditeur hum ble et soumis du V erbe
flam boyant, qui retentit au cœ ur du d ésert
Quand M uhâsibî affirme à tous qu e l’hom m e est surtout divers,
ceux-là m êm e qui le persécutaient savaient au fon d d'eux-m êm es
la terrible vérité qu 'ü dispensait si hum blem ent. H les stupéfia,
en les entraînant dans le labyrinthe des âmes où ils risquaient
à jamais de se perdre, par cet acharnement, au-delà d e la sim ple
introspection, à déterrer des M oi enfouis, un instant vrais, e t
tout de suite dém en tisT. L a dogm atique rationnelle était certes
dévalorisée, elle était du m oins stable, tandis qu e cette qu ête
inlassablement reprise d'un vrai positif, im m uable et irrécusable,
quelque adm irable et héroïque q u e lle fût, ou n’en voyait jam ais
l'issue. C'est pour cette raison qu 'il fu t tant contesté par ses
contem porains, renoncé par ses pairs au point d e finir sa v ie,
solitaire et presque consigné dans sa dem eure. O n était saisi
d e ffro i devant une telle obstination, un tel effort soutenu, et
cependant on pleurait en l'écoutant* parce qu 'on pressentait
qu e cette logique du cœ ur visait, avant tout, à une identification
progressive du divers. La gym nastique psychologique de M uhâ-
sibî — ce com ptable d e l'âm e — consistait à réduire p eu à p eu
les M oi divers à un M oi unique, seul vrai et en lequ el se reflé­
terait fidèlement le V erbe de D ieu.
Cette logique ne s'adressait certes pas à une catégorie parti­
culière de la société musulmane ; elle trouvait cependant un
terrain mieux préparé chez ceux qui vivaient le plus p rofon ­
dém ent cette fissure du M oi, c’est-à-dire les N on-Arabes. E lle ne
fut pas étrangère par son origine ou son inspiration mais bien
par sa destination finale, son utilisation com m e thérapeutique
d ’un m oi dispersé.
Plus cette fissure s’approfondissait au cours d e l’histoire, et
plus cette logiqu e s'éloignait des méandres d e la psych ologie et
se transformait en logom achie, en sym bolique alphabétique, b re f
en un sim ple jeu verbal. Les historiens du m ysticism e distin­
guent com m uném ent M uhâsibî d'Ibn A rabi*, mais en fait le
message de l'un trouve sa fin et son couronnem ent dans l'autre ;
au-delà des techniques d ’introspection, le langage de M uhâsibî7 8
9

7. Plusieurs exemples de cette incurable inquiétude dans la R fâya (en


arabe), p. 238, par ex., de l’édit, du Caire.
8. Anecdote relative à Ibn Hanbal qu’on lit dans toutes les notices b io ­
graphiques de Muhâsibî.
9. L e texte le plus décisif à ce sujet est celui d ’Ibn K haldun , S ifff
as-Sâti, Istambul, 1952, trad, inédite.

162
chances de la dialectique

servait surtout à jeter un pon t au-dessus d'une fissure historique


au fon d d e l'âm e et plus celle-ci s'approfondissait, plus la théra­
peutique devait être longue et pesante *\

Q ue conclure d e ce rappel historique ?


Q u 'il existe dans la culture arabe les conditions d'un dépas­
sem ent d e la logique form elle, c'est-à-dire l'expérience pré­
dialectique et m êm e l'avortem ent de l'issue dialectique, qu i ont
perm is le m êm e dépassem ent en O ccident. L e langage, l'im a­
gerie, la structure m entale, qu i guidèrent l'esprit vers une appré­
hension dialectique de lui-m êm e, ne sont nullem ent inconnus
dans notre passé culturel ; il suffit sim plem ent qu e celu i-ci soit
réactivé à la lum ière d e notre expérience présente. L a log o­
m achie d 'Ibn Arabi, elle-m êm e, n'est pas m utile car elle apprend
à l’esprit à se méfier, à se couper de l'évidence sans pour autant
l'ou blier tout à fait.
L e problèm e, avons-nous dit, est de savoir si l'avortem ent
d ’hier ne risquait pas d e se renouveler aujourd’hui et que nous
soyons dans l'im possibilité de le prévenir P La m ystique fut une
solution verbale à un problèm e r é e l; elle fu t une logique d e
l'identification progressive sur le m ode d e l'im agination, d e la
représentation, et non du co n ce p t A l’heure actuelle, notre
problèm e n'a pas changé puisqu'il s'agit toujours d ’unifier pro­
gressivem ent le m oi (tradition) et le non-m oi (O ccident) mais
précisém ent pour cette raison, est-ce qu e la solution tradition­
nelle n'est pas trop tentante et surtout est-ce que la dialectique,
m êm e matérialiste, n'est pas nécessairement appréhendée, à
cause d e notre situation présente et de notre expérience passée,
sur le m ode de l’im aginaire ?
H ier, il s’agissait d'unir la nouvelle conscience islam ique,
juste et historiquem ent supérieure, à la vieille conscience pré­
islam ique sensible au cœ ur ; il fallait d on c se poser en soi, à
un poin t profondém ent enfoui qui dépassât les deux consciences,
en donnant certes raison à l'Islam mais non dans sa form e posi­
tive (dogm e et loi). L e point profondém ent enfoui dans le cœ ur
était en réalité un m om ent du futur : l'évolution dans le tem ps
étant représentée par une descente au fon d de soi-m êm e.
O r la dialectique, en tant que dépassem ent postulé par l’his­
toire de la contradiction présente, ne rem plit-elle pas le m êm e

10. C ’est cette dimension historique qui fait défaut au livre de H. C or ­


bin, H istoire d e la philosophie islam ique, Paris, 1964 : exemple typique de
l’orientalism e subjectiviste et non-critique.

163

13
rôle ? E lle reconnaît en effet la supériorité historique d u N on*
M oi (l’O ccident), elle lui donne raison mais en dépassant sa
form e positive passagère. Quant au M oi, sensible au cœ u r,
hypostasié dans le dogm e, la culture ou la langue, la n égation
le dissout et nous amène à nous déprendre d e sa fascination.
H ne suffit d on c nullem ent d e savoir qu e notre situation ex ig e
la d ia lectiqu e; il faut encore se dem ander si elle n’exige pas
une vision de celle-ci, qu i en fait une thérapeutique plus qu ’une
m éthode logique.
Sommes-nous condam nés à vivre la dialectique com m e id é o ­
logie sans pouvoir l’utiliser com m e m éth od e? V oilà le p ro ­
blèm e. Aujourd’hui m êm e, elle n’est pas totalem ent inexistante
dans notre culture, com m e on le croit com m uném ent, mais c ’est
le clerc qui l’illustre sous une form e m ystique.
L ’Etat national pose face à face marxisme positiviste et au­
thenticité islam ique et approfondit chaque jour davantage leu r
contradiction. U ouvre ainsi la v oie à une utilisation id éolog iq u e
de la dialectique qu i aura pour mission de faciliter le passage
définitif du M oi traditionnel au N on-M oi. D ès lors, et n on ob­
stant tout effort individuel, l’économ ie restera juxtaposée à la
m ystique, l'une servant l’autre sans jamais s’y aliéner, n i tota­
lem ent se n détacher “ .

3.
Mais alors si la dialectique — au m oins com m e logiq u e
descriptive — devient problém atique, qu’est-ce qu i légitim e en
définitive l’analyse tentée dans cet essai ?
Car si l’Etat national n’en est qu’à ses débuts et dans quelques
pays arabes seulement, qu’est-ce qu i perm et de dépasser la
conscience technophile, de systématiser le marxisme o b jectif et
d ’appeler à une conscience historique critique ? O u bien cette
analyse est extérieure à son objet et par conséquent aussi su bjec­
tive que celles qu i ont été incrim inées dans ces pages, ou bien
elle procède de l’intérieur, et elle est d on c elle-m êm e la dialec­
tique de l’expérience arabe, laquelle dialectique ne peut plus
être conçue com m e problém atiqu e?
Pour échapper à cette difficulté, insistons d ’abord sur une
condition favorable. N otre analyse se développe à partir d e la
situation du M aroc, où l’Etat national n’est encore qu’une possi-1

11. Ne serait-ce pas là le sens profond du jugement de Lénine sur Bou-


kfaarine, le taxant de scholastique ; économ iste et mystique, la dialectique
servait chez lui à com bler formellement une fissure bien réelle.

164
chances de la dialectique

bilité, et au m êm e m om ent elle s'intégre les résultats obtenus


dans d'autres pays arabes qui sont à des stades divers dans la
v oie de l'Etat national. E lle est don c à la fois à l'intérieur et à
l'extérieur du phénom ène dont elle essaye de rendre com pte.
M ais elle n'est pas pour autant vraim ent dialectique. S'il
fallait absolum ent la qualifier, disons q u e lle est socio-historique
et qu elle s’oppose, en cherchant à la dépasser, à l'analyse socio-
statique. E lle se contente d e mettre en lum ière les défauts,
contradictions et im possibilités d'une appréhension statique des
forces sociales, que ce soit par le m oyen de la sociologie ou celui
du marxisme positiviste. E lle reprend l’étude de la société arabe
en la replaçant dans une perspective historique. C e faisant, elle
ne s'ouvre toutefois qu’à un seul aspect de la dialectique.
O n peut donc, sans réduire à l’insignifiance notre propre inves­
tigation, affirmer que la dialectique, com m e logique de la cons­
cien ce arabe et dépassem ent de ses contradictions, est encore
une sim ple possibilité qui, avant d e se matérialiser dans une
form e adéquate, continuera d'apparaitre sous une form e mys­
tifiée. E t ainsi, pendant cette longue période où l'Etat national
essaye de réaliser son grand dessein de devenir un Etat de la
technique et de l’industrie, les nécessités de l'action continueront
d e prim er celles de la connaissance de soi, et dans le dom aine
d e la pensée, l’idéologie continuera d e prim er la conscience
vraie. La dialectique, seule possibilité de dépasser cette dualité,
subira elle-m êm e les conséquences de cette situation et en d e­
viendra la victim e. O n pourra cependant, en profitant d'un cas
favorable com m e celui du M aroc, en sauver au m oins les pré­
m ices. L a lucidité sera alors au prix d'un piétinem ent d e l'ac­
tion, mais pour un tem ps seulem ent car, à cause de l'unité
culturelle des pays arabes que nous avons postulée dès le début,
nous finirons bien un jour par apprendre à conjuguer lucidité et
efficacité.

165
5

Vers l'universel

Reconnaître l’universel, c’est en réalité se réconcilier avec


soi-m êm e.
C om m e personne ne choisit à la légère le suicide ou la néga­
tion pure, la conscience arabe cherche cet universel depuis trois
quarts de siècle. Et c’est bien à cela que se ramène le problèm e
d e la m éthode, discuté dans cette section.
L a réponse finale (oui au système, non à la m éthode) peut
sem bler contradictoire à son objet ; en fait elle seule garantit
une issue.
Constatons que sur ce problèm e de l’universel, l’O ccident et
la pensée arabe suivent des chemins opposés.
L ’O ccident postule une histoire une et à cause de cela, pré­
tend appliquer aux autres la m êm e m éthode qu i lui a servi et
qu i lui sert encore pour se connaître. Mais en réalité, il espère
et il fait tout pour trouver des résultats nouveaux, en vue d’en­
richir sa conception de l’hom m e et de l’histoire. Par ce souci
m êm e, il fixe l’humanité dans sa diversité et renvoie la synthèse
à un avenir indéterm iné. Parti d e l’unité il s’installe d on c dans
la diversité.
L a société arabe, elle, refuse d e reconnaître l’universalité d e
cette m éthode et prétend être seule à pouvoir se reconnaître
grâce à une intuition exclusive, mais pour se reconstruire, elle
use d ’une im age directrice qui, qu oi q u e lle en dise, est prise à

167
f O ccident et qui, par conséquent, donne à celu i-ci le privilège
d'être un universel déjà donné. Dans ce cas, le résultat est
connu d'avance et la m éthode n'est plus qu'un m oyen p ou r y
arriver et c'est en cela que toute la pensée arabe est idéologiqu e
puisqu'elle doit servir un a priori. Partie d e l'altérité, la cons­
cien ce arabe aboutit d on c à une identité mais im plicitem ent
postulée.
On peut certes penser que cette conception d e l'universel est
trop étroite, q u e lle donne trop vite raison à l’O ccident et ferm e
ainsi la porte à un enrichissement possible, mais à y regarder
d e près on constate que m algré cette approbation hâtive im ­
posée par l'action, la conscience arabe sauvegarde les chances
d'un universel plus com préhensif, précisém ent en m aintenant
la connaissance de soi en dehors du dom aine des m éthodes
positivistes.
T outefois, certains diront : cet universel postulé n’est pas
vrai, il est purem ent idéologiqu e car au niveau d e la société
subsistent la diversité et le pluralisme. E t en effet on ne peu t
nier que le processus d’universalisation, décrit dans ces pages,
reste uniquem ent dans le cadre de l'idéologie. N ous prouvons
simplem ent que l'id éologie arabe contem poraine retrouve à
chaque instant en elle-m êm e un m om ent de la conscien ce o c ci­
dentale en marche et au lieu d y voir une rencontre d e hasard
ou un reflet de nos choix subjectifs, nous avons interprété ce
fait com m e la preuve d’une unité historique non donnée au
départ mais garantie à l'arrivée.
Cependant, ce processus ne corrobore-t-il pas un autre d on t
il n a pas été question dans cet essai justem ent parce qu’il est
trop bien connu et qu’il a trop accaparé l'attention jusqu'à
présent : celui de l’unification par la technique et l'écon om ie ?
C et essai a été consacré exclusivem ent à l’idéologie précisém ent
parce qu'on a trop souvent insisté sur la contradiction entre
cette base technique qui s’unifie d e plus en plus et l'id éologie
qu i sem ble plutôt se diversifier. Car si une certaine identité est
retrouvée m algré tout à l'intérieur d e l'id éologie elle-m êm e,
cette opposition, quoique réelle, ne pourra plus avoir qu ’une
im portance mom entanée.
Bien entendu, entre l'infrastructure et l’idéologie se trou ve la
structure de la société elle-m êm e et on mettra en doute la légi­
tim ité d'une mise entre parenthèses d e celle-ci. M ais l'id ée d irec­
trice de cet essai est précisém ent d e m ontrer qu e, dans notre
cas, il faut peut-être inverser l’ordre apparem m ent logiqu e,
qu’on suit com m uném ent en O ccident et la notion du futur

168
vers Vunktetsel

antérieur ne signifie rien autre qu e cette primauté, à la fois


historique et logique, de l’idéologie sur la société. Si l'on veut
d on c réfuter cette notion, il faut la critiquer en elle-m êm e et
non pas attaquer une de ses conséquences nécessaires, consciem ­
m ent acceptée.
E t s’il est vrai que l’on doive inverser, en ce qui nous concerne,
le rapport entre idéologie et société, la preuve de l’universel est
alors vraim ent cette lente et difficile réconciliation de la cons­
cien ce arabe avec l’humanité nouvelle.
Q uelque étriquée qu’elle puisse paraître, cette conception d e
l’universel nous parait en définitive plus positive qu e toute affir­
m ation d e l’altérité, m êm e si elle prom et pour dem ain des
richesses insoupçonnées.
Il n'est pas rutile d'affirm er aujourd’hui un universel partout
m alm ené. T out se passe, en effet, com m e si l’O ccident, après
s’être cru seul humain ait reculé devant les trop grandes diffi­
cu ltés qu’il a soulevées. N’osant plus se présenter com m e uni­
versel, ü préfère se réfugier dans le pluralisme. M ais une erreur
d o it-e lle toujours se corriger par une erreur contraire ?

169
Les Arabes et l'expression
1

Expression et folklore

D epu is un siècle déjà, les Arabes essayent d’édifier dans les


form es nouvelles — celles qui frappèrent les prem iers voyageurs
en O cciden t, théâtre et rom an notamment — une littérature qu i
soit d ign e du legs prestigieux du passé. Les efforts n’ont pas
m anqué et cette littérature m oderne l’em porte maintenant, en
volum e du m oins, sur celle des périodes classiques.
Jusqu'à une date récente, les écrivains arabes se plaignaient
d’être si m al connus à l’étranger et pressaient leurs Etats res­
pectifs de les aider à diffuser leurs œuvres pour effacer des
préjugés trop injustes. Aujourd’hui, ces doléances on t heureu­
sem ent perdu de leur actualité car des anthologies, des traduc­
tions, d es études critiques ont été publiées dans les principales
langues eu ropéen nes1. L e tem ps de la découverte ne tardera
pas à se clore pour céder la place à une étape plus meurtrière,
celle d e la critique. V . M onteil se pose déjà la question de la
valeur d e cette littérature, au-delà de son intérêt docum entaire,
et il arrive de plus en plus souvent qu’on lise dans les revues

1. Citons à titre d’exemples, en français, A nthologie bilingue de V .


M o n t e il ; A nthologie d e la littérature arabe contem poraine, Paris, t. I
par L . et R. M akarius, 1964, t. II par A . A bdelmalek , 1965 ; études de
J. Jo m œ r et A . M iquel , sur N . M ahfûz ; traduction de Je ois de L . Baala -
baki, par M . Barbot, en plus des traductions déjà connues d ’œuvres de T .
H usseyn, M . T aymur et T . E l -H a k d i.

173
arabes, surtout au m om ent de la distribution annuelle des prix
N obel, des réflexions désabusées sur le thèm e : littérature natio­
nale et valeur universelle.
Cependant nous ne présenterons dans ces pages ni une
esquisse historique, ni une sociologie de cette littérature, nous
reposerons plutôt, au niveau d e la représentation artistique, le
même problèm e qu e nous avons déjà analysé dans les chapitres
précédents sous la form e des rapports entre soi et autrui, entre
passé et présent, entre particulier et universel. C ’est à travers
la mise en question des form es d’expression que nous essayerons,
cette fois-ci, de le discuter.

1.

Les Arabes m odernes, dès le début de leur renaissance, n’ont


cessé de rechercher une expression adéquate à l’étape historique
qu’ils vivaient confusém ent et dont üs sentaient vaguem ent
l’irréductible nouveauté. L e term e d’adéquat, bien qu’obscur,
est le seul satisfaisant car il déborde la notion d e fidélité o u de
réalisme. La société à décrire se considère en effet com m e in fé­
rieure et retardataire ; si l’écrivain en présentait un sim ple reflet,
celui-ci serait immanquablement aussi frappé d'infériorité. M ais
précisém ent, par et dans l’expression, on vise à supprim er e t à
dépasser cet handicap. C e rêve confus et persistant se saisit dans
l’art mieux et plus directem ent que dans la réflexion. C ’est tou ­
jours au nom de ce dépassem ent postulé ou de ce retard sublim é
qu’à chaque étape on a refusé ou accepté les œuvres artistiques.
Et n’est-ce pas là d’ailleurs fidélité à l’Islam ? Si l’être arabe est
tout entier concentré dans son V erbe, n’est-ce pas par le V erbe,
avant tout, qu’il doit se sauver ? Si l’expression ne transfigure pas
le réel inform e, im parfait, insoutenable, de quelle utilité peut-
elle bien être en effet ? D ès lors, on com prend avec qu el soin
il faut distinguer dans notre vie culturelle l'œ uvre folklorique
de l’œuvre expressive, bien que plusieurs critiques, arabes ou
étrangers, pour des raisons politiques ou idéologiques, la n égli­
gent trop sou ven t; distinction fondam entale, car en elle se
reflète l’essence de notre société.

L’œ uvre folklorique — m usicale, plastique ou littéraire —


participe de l’infériorité historique de la structure sociale qu i
lui donne naissance, en tire m êm e à la vérité sa valeur. L ’œ uvre
expressive, au contraire, vise à la com penser par l’expression
elle-m êm e, c’est-à-dire par la prise de conscience. Pour se con ­

174
expression et folklore

vaincre d e la validité de cette distinction, il suffit de jeter un


cou p d ’œ il sur le rôle, passé ou présent, du folklore dans notre
société.
D ’abord réservé exclusivem ent à l'usage des étrangers, il n'est
récupéré par la communauté nationale qu e lorsque celle-ci s'est
suffisamment détachée de son propre passé pour regarder de
l'extérieur sa form e antérieure, sa « mue » et pouvoir en jouir.
C e n'est qu'après la D euxièm e Guerre M ondiale, surtout après
1950, qu e l'intelligentsia petite-bourgeoise com m ença d e s'inté­
resser à la poésie populaire, aux chants paysans, aux contes
d'enfants... et que l'Etat ouvrit des musées d'arts populaires et
subventionna des troupes.
A u M aroc par exem ple, la ville d e M arrakech, qu e les tou­
ristes d e tous les pays considèrent com m e un vaste musée vivant,
était sous le Protectorat un objet d e nausée pour les jeunes
nationalistes, à tel point qu'ils organisèrent une vaste cam pagne
de dénigrem ent contre « les marques d e décadence » qu'on y
voyait et qu'ils les firent, à l'Indépendance, form ellem ent inter­
dire. Après quelques années cependant, leur position changea,
et non pas seulem ent à cause des fâcheuses incidences écono­
m iques qui découlèrent d e cette interdiction. Jeunes fonction­
naires et vieux bourgeois côtoient aujourd’hui, en hiver, dans les
palaces luxueux, touristes Scandinaves ou allemands, et font leurs
délices des danses berbères et des « ghita paysannes », dans les
réunions publiques et les mariages de grandes fam illes.
Contrairem ent à ce qu e pensent des observateurs superficiels,
le folk lore récupéré ne représente pas la culture ancienne, au­
thentique, opposée à la nouvelle culture factice, née de la péné­
tration occidentale ; en réalité il fait partie, lui aussi, de cette
nouvelle culture. Il ne renvoie pas à l'ancienne société mais à la
nouvelle car il dénote surtout une progression décisive de l'em ­
bourgeoisem ent. En d'autres termes, pour saisir le rôle social
du folklore, ce n'est pas tellem ent son contenu qu i im porte, qu e
la psych ologie de ceux qui en jouissent.
C 'est la nouvelle culture bourgeoise — im portée si l'on veut —
qui perm et à ce folklore d'exister réellem ent, car auparavant il
n'était qu e dépôts archéologiques d'une société en g ou rd ie; il
n'est ranim é, vivifié, enrichi de signification qu e dans la struc­
ture nouvelle, née d e la confrontation avec l'O ccident. Il en
résulte qu e chaque art — qu el qu 'il soit — présente un niveau
folklorique.

175
T ou t folklore suppose un centre et une périphérie. Paul
Bow les * fait parler un M arocain pendant des heures dans un
m agnétophone et croit saisir ainsi, à son niveau le plus authen­
tique, la vie telle qu e les M arocains la vivent. M ais qu e saisit-il,
sinon ses propres phantasmes ? L e tem ps vide, le degré zéro d e
l'existence, q u il croit déceler chez son interlocuteur, sont en
vérité les siens. D e m êm e quand il essaye de décrire l'in croyable,
l'absolu silence du désert saharien9, il ou blie qu e ce silence
n'existe que pour l'ancien habitant d e N ew York ou d e L ondres :
sinon le désert n'est ni silencieux, ni bruyant par nature. E n fait,
ni le M arocain, ni l’habitant du désert ne peuvent se recon ­
naître dans cette im age trom peuse, parce qu e tous les deux sont
réduits à leur niveau folklorique, c'est-à-dire à leur position
périphérique par rapport à un centre qu'ils ne connaissent pas.
P. Bow les ne quitte jamais — et ne peut d'ailleurs quitter — sa
culture bourgeoise qui, seule, donne valeur et sens à cette hum a­
nité dépassée qu 'il essaye de sauver d e l'oubli. T ou te œ uvre
d on c — étrangère ou autochtone — qu i exploite ce dom aine d e
la non-valeur, dépendant d'un ailleurs, com m e un jardin sauvage
dépend du jardin géom étrique qu 'il contribue à m ettre en relief,
est une œuvre folklorique. C e caractère de dépendance, à
l'égard d'un centre extérieur, frappe dans plusieurs aspects d e
notre culture.
Regardons autour de nous : l'am eublem ent m oderne m arocain
donne un sentiment d’im perfection, parce qu e l'utilisation d 'é lé ­
ments traditionnels — bougeoirs, nattes, tapis, divans..., etc. —
a été introduite et continue de l'être sous l'inspiration d e la
bourgeoisie étrangère ; la m usique andalouse a été réévaluée et
récupérée par la classe cultivée après que des étrangers — des
experts de l’U nesco récem m ent — l'eurent enregistrée et m ise
en form e ; les troupes arabes d'O rient ont souvent des régisseurs
étrangers et dans tous les cas l'influence étrangère est prépon ­
dérante dans la mise en scène.
C e caractère peut se retrouver dans les manifestations cultu­
relles les plus élaborées. Ainsi une grande partie de la littérature
française n ord-africain e2 3
4 est transitoire, circonstancielle, p eu
expressive parce qu elle se con çoit com m e un rameau région a-
liste d'une culture centrée ailleurs et qu i seule l'approuve o u la
désapprouve. Une œ uvre philosophique m êm e, peut être folk lo-

2. A L ife Full o f H oles, New York, 1964 ; trad, française, Paris, 1966.
3. Their H eads A re G reen, Londres, p . 131, 1963.
4. Seul Kateb Yacine échappe totalement à cette dévalorisation.

176
expression et folklore

riqu e si elle se contente d e fournir une illustration partielle à


une théorie globale qu’elle accepte a priori. Q uand un philo­
sophe arabe écrit un livre sur le « personnalism e musulman > on
peut longtem ps et vainem ent se dem ander si c’est le person­
nalism e qu i est musulman par nature ou si c’est l'Islam qu i se
convertit au personnalism e ; dans les deux cas le problèm e de
l’universel est escam oté puisqu’il est postulé chez le philosophe
o ccid e n ta l; celu i-ci se sert de cette contribution folklorique
com m e d ’une vérification partielle qu’il intégrera par la suite
dans sa synthèse fin alef.
P our la m êm e raison, on ne peut considérer le théâtre de
farce, tellem ent populaire actuellem ent en A frique du N ord,
com m e un vrai théâtre national. En vérité il est essentiellem ent
folklorique et, pour cela m êm e, transitoire. En effet, si les gens
s’amusent tant à se voir vivre sur la scène et à la télévision,
c’est bien parce qu’ils sentent — qu oiqu e confusém ent — qu e
cette m anière de vivre est condam née à disparaître. C ’est dans
les villes surtout qu e ce théâtre est populaire et une étude dé­
taillée d e l’usage des dialectes com m e ressort com ique prouvera
qu e chacun rit du dialecte qu i lui est le m oins fam ilier. E ncore
une fois c’est un nouveau m ode d e vie, jugé seul valable, qu i se
retourne sur l’ancien, en train d e m ourir, et en tire m atière à
divertissem ent. Quand l'em bourgeoisem ent sera total, quand la
société sera unifiée sous la férule d e l’Etat national, ce théâtre
aura perdu ses vertus com iques, et disparaîtra com m e a disparu
dans la nouvelle société égyptienne le théâtre, autrefois si vi­
vant, d e N agib Rihâni.
T ou te m anifestation culturelle, écrite ou non, élaborée ou non,
q u i revendique le particulier en face de l’universel, qui assume
la naïveté, l’intuition directe, la vie naturelle en face de la ré­
flexion et d e la sophistication réservées à d ’autres, tom be néces­
sairem ent dans le folklore et participe de sa valeur dégradée.
T ou t au plus, peut-elle être un indice, un tém oignage qu’il
revient à la conscience réflexive d’interpréter et de sauver du
non-sens.
N ul besoin encore de se dem ander si l’on peut faire l’écono­
m ie de ce stade folklorique ; il suffit pour le m om ent de le juger
à sa vraie valeur, sans en attendre ce qu’il ne peut m anifeste­
m ent pas donner. C ’est pourtant dans cette erreur que tom be
facilem ent l’Etat national.5

5. L a même critique ne peut pas être opposée au marxisme (non posi­


tiviste) à cause de son « historicisme absolu » selon l’expression de Gramsci.

177
2.
Beaucoup d ’intellectuels dans l'Etat libéral, et surtout dans
l'Etat national, croient qu'une politique de soutien au folk lore
a un contenu p op u laire; ce qui évidem m ent est faux car c e
n'est jamais le peuple qu i se donne en spectacle à lui-m êm e
— ce tem ps est révolu depuis bien longtem ps — c'est la grande
et petite bourgoisie urbaines qui, com m e d e vulgaires touristes
étrangers, viennent applaudir à ses exhibitions.
Au M aroc, par exem ple, il y a belle lurette qu e les pauvres
paysans des plaines et les non m oins pauvres m ontagnards d e
l’Atlas ne s’amusent plus aux mousseras qu'ils sont obligés par
l’Etat d'organiser et qu i leur coûtent de plus en plus cher.
Pourquoi don c s’attache-t-on à valoriser le folklore ? P ourquoi,
refusant de distinguer folklore et expression, tient-on tellem ent
à donner une théorie culturelle générale qu i englobe littérature
orale, m usique, tapisserie, statuaire, etc. P Sans doute est-ce,
pour une part, réaction contre l'icon od aisie de llsla m \ M ais la
véritable raison est politique.
Il s'agit, en effet, dans l'Etat national, de dépasser la signi­
fication bourgeoise de la littérature écrite. Au m om ent m êm e où
l’intelligentsia petite-bourgeoise défend un réalism e du contenu,
elle sent confusém ent, à travers le vague résidu d e l'esthétique
hegelienne qui subsiste encore dans son marxisme positiviste,
q u e lle n'effacera pas tout à fait ainsi la signification d e classe
des form es littéraires, qu elle ne m et en fait jamais en question.
Essayant alors de dépasser le problèm e, elle recourt aux m ani­
festations folkloriques et croit y trouver des form es à la fois
nouvelles, vivantes et populaires.
M ais si, com m e nous l'avons dit, le folklore au sens vrai
suppose lui-m êm e une vision bourgeoise progressivem ent dom i­
nante ; si son existence au sein d'une culture ne change pas la
signification sociale de celle-ci — bien au contraire — est-ce
là une issue ?
L e recours au folklore a certainem ent un sens puisqu'il pose
négativem ent le problèm e des form es littéraires, mais, étant une
fausse solution, il em pêche de saisir pleinem ent leur signification
d e classe. U ne erreur parallèle se rem arque dans le dom aine
politique lorsqu'on célèbre le socialism e national qu i n'est, après
tout, qu’un processus d'em bourgeoisem ent un peu a ccé lé ré ;
mais dans le dom aine culturel l'erreur est bien plus flagrante.6

6. Qu’au début du siècle M oh. Abduh avait déjà essayé de faite oublier.

178
expression et folklore

Pour cette raison précise, la théorie de la culture nationale, si


com m uném ent reçue actuellem ent en E gypte et en A lgérie, est
v iciée à la base, abstraite et antihistorique. E lle se réduit à un
pur nom inalism e puisqu'elle se contente de poser l’étiquette de
nationale ou d e socialiste sur une culture d’essence indéniable­
m ent bourgeoise.
L e recours au folklore, com m e on le voit, ne rem plit pas, chez
les Arabes, le m êm e rôle que la négritude chez les Africains,
bien que par l’interm édiaire de F. Fanon celle-ci ait influencé
certains d ’entre eux, Algériens surtout ; le but des Arabes n'étant
pas d e dévaloriser l’expression écrite et rationnelle, mais plutôt
d ’en élargir la signification sociale. C e recours, qu oiqu e profi­
table à un certain m om ent, doit cependant être rejeté ; en défi­
nitive, il obscurcit les problèm es culturels bien plus qu’il ne les
éclaire. L e folklore restera toujours une sous-expression qu i per­
pétue au sein de l’expression elle-m êm e l’infériorité de la société
q u ’il prétend exprimer. Au demeurant, faut-il s’étonner que
l’Etat national s’y fo u rv o ie ? L ’idéologie positiviste qu i le d o­
m ine, ne reconnaît-elle pas fondam entalem ent ce retard histo­
riqu e ? Et, si elle le nie au niveau de la réflexion, elle le mani­
feste avec éclat à travers ses représentations artistiques.
L a seule manière d’échapper aux solutions verbales est d e
m aintenir ferm em ent la distinction entre folklore et expression.
T ou te œ uvre qu i ne pose pas clairem ent le problèm e de l’expres­
sion, c’est-à-dire qu i ne vise pas à sublim er par le V erbe notre
retard, d oit être considérée com m e entachée d ’infériorité essen­
tielle. Jouant sur cet handicap, elle s’adresse don c surtout à ceux
q u i sont à m êm e l’histoire et qui, pour cela, sont seuls capables
d e l’interpréter, de la justifier et finalement d’en jouir.
Certes, une œ uvre culturelle, quelle q u e lle soit, n’effacera
jam ais la différence entre centre et périphérie — car ainsi
se partage réellem ent l’humanité d’aujourd’h u i; elle peut du
m oins la m anifester clairem ent sans simuler une trom peuse naï­
veté pour exciter de vaines curiosités. Ainsi, et ainsi seulement,
sera dépassé le faux dilem m e qu i inhibe plusieurs d e nos écri­
vains et qu i sem ble opposer irrém édiablem ent à leurs yeux,
valeur nationale et signification universelle des œuvres artis­
tiques. Toute œ uvre qu i tourne le dos au folklore déborde par
là-m êm e son cadre local.

179

11
2

Littérature et expression

L a production littéraire arabe, depuis le début de la Renais­


sance — presque un siècle maintenant — , suit fidèlem ent l’évo­
lution générale de la société et d e la culture. Prem ier élém ent
négatif, contrairem ent à ce q u o n pourrait croire, car il indique
une faiblesse congénitale d e la création artistique qui, à aucun
m om ent, ne dépasse le niveau d e l’analyse conceptuelle. L ’art
d on c, dans notre cas, n’a jou é nul rôle d e salvation ou d e clari­
fication.
O n peut distinguer dans cette évolution trois stades qui ren­
voien t, chacun, à un m om ent d e la structuration sociale.
— Un stade néo-classique dabord, où l’érudition philologique
et littéraire fait revivre les form es d’expression classiques en en
m odernisant le contenu : la poésie lyrique se m ue en chant
patriotique, la maqâmah en satire sociale et la chronique en
dém onstration politique. C ette production ne peut être analysée
n i critiquée sans référence aucune à l'id éologie du d e rc, alors
dom inante ; il suffit, en effet, de rappeler l’amitié qui liait M oh.
A bduh à H . Ibrâhim et à Kh. Mutrân pour rendre évidente cette
com m unauté idéologiqu e. U ne étude précise du contenu des
œ uvres de M uwaylihî, des pièces de C haw qî, des récits d e
G . Zaydân, b ref de toute la production littéraire de cette ép o­
qu e, perm ettrait de retrouver une conception de soi, d e l’O cci­
dent et de l’histoire arabe, absolum ent conform e à l’optim ism e
et à l’em pirism e naïf du d e rc.

181
— Ensuite un stade sentimental et romanesque, qu i se d é­
p loie tout entier sous le signe du libéralism e. L e rom an apparaît
et toutes les autres form es d expression se déprécient instanta­
nément. Pas plus que le régim e parlem entaire, com m e form e
d'organisation politique, n est discuté, le rom an n est m is en
cause, com m e form e absolue d'expression ; on reproche à la
littérature classique d e ne l’avoir pas découvert com m e o n
reproche au Califat de n'être pas dém ocratique : Taha H usseyn
m ène le com bat sur les deux fronts inspiré spirituellem ent sinon
politiquem ent par L otfy Sayyid.
— Un stade réaliste enfin, où la production s'uniform ise à
travers romans, nouvelles et pièces d e théâtre et qu e dom ine
incontestablem ent la figure de N . M ahfûz. Il n'est nul besoin
d e dém ontrer en détail la parenté qui lie cette littérature au
positivism e petit-bourgeois, puisque M ahfûz a tenu, lui-m êm e,
à la mettre en lum ière dans sa Trilogie. C ’est en effet Salâma
M ûsa qu 'il décrit sous le nom de A dlî Karîm, le directeur d e
revue, courageux et solitaire, maître à penser d e la jeunesse
progressiste\

C ette périodisation littéraire est aussi valable, à l'éch elle d e


tous les pays arabes, qu e la succession des form es d e conscien ce,
car il s’agit en réalité d'un phénom ène global indivisible. L e
stade sentimental est actuellem ent le plus fréq u en t; c e q u i
explique la grande notoriété d e T . Husseyn, seul parm i les
écrivains contem porains à posséder un p u blic stable au-delà d e
son pays d’origine.
L ’existence d ’une littérature en langue étrangère ou d'un e
esthétique sym bolique, au Liban et en A frique du N ord, n'an­
nule pas la validité de cette périodisation. T ou t au contraire,
car les deux tendances se ramènent à un seul fait sociologiqu e,
qu i est la très nette coupure dans ces pays entre classes
m oyennes et paysannerie. L'intellectuel, n'étant pas en contact
avec la totalité de sa société, voit la dialectique sociale d e
l’extérieur, c'est-à-dire abstraitement et peut alors recourir in d if­
férem m ent à l’arabe classique ou à une langue étrangère puis­
que, de toute façon, il s’adresse uniquem ent à lui-m êm e o u à
ses frères in tellectuelss. O r cette liberté, involontaire d’ailleurs,
de l’écrivain à l’égard de sa société est la m arque distinctive 1 2

1. C f. A . Charqawi, L ettre à un m artyr (en arabe), 1959, p . 151.


2. L e cas est très clair pour B. Fâris et M . M esadi qui écrivirent leurs
pièces en français et en arabe classique.

182
littérature et expression

m êm e de l'Etat libéral, désintégré, sans nul centre capable d e


l'unifier.
L a classification par écoles esthétiques utilisée par V . M onteil
dans l'introduction qu 'il écrivit pour son Anthologie bilingue
n'est pas éclairante parce qu 'elle n'est pas historique * ; l'exis­
tentialism e, le sym bolism e, le lyrism e exacerbé ne sont pas, en
effet, des écoles à mettre à côté du réalisme ; ils expriment tous,
au contraire, d'une manière ou d'une autre, le stade libéral dont
le couronnem ent est l'Etat national qu'exprim e le réalisme. La
structure sociale particulière du Liban ne perm et pas au m ou­
vraien t réaliste d e prendre la place qui lui revient historique­
m e n t; il est d on c erroné d e voir le m onde arabe à partir d e
Beyrouth ; au contraire, une vue génétique de la littérature
arabe ram ène l'éclectism e libanais ou nord-africain à sa juste
valeur, c’est-à-dire à une pure sentimentalité, un subjectivism e
libéral, essentiellement transitoire — en dehors du Liban au
m oins. Si la m ajorité des pays arabes — dont le M aroc — vit
en core la période sentimentale, il n'em pêche que partout le
réalism e prend le visage d'une avant-garde ; ce qui prouve qu e
la conscien ce libérale y v oit bien une fin et un couronnem ent.

Com m ent a été jugée cette littérature, à ses différents stades,


car c'est à travers les critiques qu elle a suscitées que nous
pourrons, le mieux, saisir le but q u e lle se proposait à elle-m êm e.
L a critique universitaire3 4, q u e lle soit autochtone ou étran­
gère, indulgente ou sévère, se trouve dans l'obligation d e recon­
naître que cette production est généralem ent faible. Com m ent
explique-t-elle le fait ?
— Par Vétat de la société ctabord : bas niveau de vie, anal­
phabétism e étendu, faible circulation du journal et du livre,
activité dérisoire de l'édition, rôle m ineur de la fem m e, grande
consom m atrice de littérature dans les sociétés évoluées.
— Ensuite, par une maîtrise insuffisante de la form e, à cause
d e l'hétérogénéité des littératures classique et m oderne : il n’y a,
dit-elle, nulle continuité entre la poésie lyrique, le drame et
l'ép op ée, nulle parenté entre la chronique et le rom an, la ma*
qâm ah et la nouvelle ; il faut d on c un très long et très minu­
tieux apprentissage pour se fam iliariser avec des form es tota­

3 . L e manque de classification dans l’anthologie des Makarius n'est pas


moins critiquable.
4 . D ont on peut lire un exemple particulièrement insipide dans le livre
de A . T aha Badr, E volution du roman arabe en E gypte 1870-1938 (en
arabe), L e Caire, 1963.

183
lem ent nouvelles. C 'est une explication qu’on lit souvent sous la
plum e des universitaires arabes, à com m encer par T . Husseyn
et M . M andûr * et qui justifie, à leurs yeux, l'adaptation et m êm e
le plagiat.
— Enfin par la structure de la langue. « L a B elle au bois
dorm ant », com m e la nom m e jolim ent V . M onteil, s’est bien
réveillée mais elle doit payer le prix d e son trop long som m eil,
par une incapacité chronique à exprim er le m onde nouveau.
Bien sûr, elle évolue très rapidem ent mais le m onde va plus vite
qu’elle, et le problèm e d e la langue est d on c toujours actuel.
S’il existe incontestablem ent un progrès, du récit rimé d e C haw -
qu î à celui plus détendu d e N. M ahfûz, personne, néanm oins,
ne peut honnêtem ent prétendre qu’il a réussi à im poser une
langue littéraire, capable de fournir à tout apprenti-écrivain la
matière prem ière à partir de laquelle il pourra se construire son
propre style. Chaque écrivain arabe est obligé de com m encer
par le com m encem ent, c’est-à-dire par créer une langue litté­
raire. T . El-H akim est toujours à la recherche d’une «tie r c e
langue » et Charqâwi choisit le dialectal com m e un pis-aller.
L e grand roman ob jectif du X IX e siècle exigeait au m oins
trois langages : un qui fon de l’objectivité et qu i est l’idiom e d e
com m unication, un second qu i définisse le style de l’écrivain et
enfin un ou plusieurs qu i servent à particulariser les person­
nages. Il est rare qu’un roman arabe en contienne plus d e deux,
le second n’étant le plus souvent qu’intermittent et c’est cela qu i
explique la m onotonie, l’abstraction, l’im précision de beau cou p
d ’œuvres arabes et qui rend leur lecture très éprouvante*.
C ette critique universitaire sem ble riche, fouillée et diverse ;
en fait elle est plate car elle se réduit à constater, de différentes
manières, que la société arabe n’est pas com plètem ent em bour­
geoisée, ce qui n’est un mystère pour personne. N ous savons
depuis longtem ps que la société bourgeoise libère la fem m e,
m ultiplie les occupations, étend l’instruction et propage le goû t
du livre et du journal ; nous savons fort bien q u e lle rapproche
les dialectiques, simplifie la langue de culture, en fait un systèm e
clair, logique et analytique, qu elle édifie de grandes agglom é­
rations qui fournissent au roman et au théâtre à la fois un vaste
dom aine d’inspiration et un public. Rem arquer dès lors le retard 5 6

5. C f. N ouveaux problèm es dans notre littérature contem poraine (en


arabe), Beyrouth, 1958, p. 117, à propos de la technique théâtrale.
6. Cas particulièrement pénible : E lle est ainsi (en arabe), de H eykal,
1956.

184
littérature et expression

de la société, la form ation insuffisante d e l'écrivain et la d éfec­


tuosité de la langue, pour expliquer la faiblesse d e la littérature
arabe, ce n’est pas donner plusieurs raisons, c'est constater un
seul fait évident pour tous.
C es causes partielles ne sont, en définitive, qu e des aspects
secondaires qu i ne rendent com pte de rien. Un siècle de m oder­
nisation produit en Russie Pouchkine et en E gypte A . C h a w q îT ;
la différence d e valeur indéniable entre les deux poètes ne
trouve aucune explication dans une pareille analyse, apparem­
m ent exhaustive.

L a critique idéologiqu e, qui utilise souvent d ’ailleurs les résul­


tats des travaux universitaires pour m ener son propre com bat,
va nous apparaître en revanche incom parablem ent plus signi­
ficative. E lle se déroule toujours sur deux plans : une étude
objective qui tend à expliquer la faiblesse d'une œ uvre par les
circonstances historiques et sociales et une seconde, subjective,
qu i vise à prouver qu e cette faiblesse aurait pu être com pensée
ou m êm e annihilée par un engagem ent en faveur des classes
déshéritées, créatrices de valeurs.
— En un prem ier tem ps (M âzini, A qqâd, Heylcal...) elle se
dérou le entièrem ent sous le signe d'une subjectivité déchaînée.
O n reprochera aux maîtres de l’époqu e (C haw qî, M utràn...) de
rester trop fidèles aux règles classiques : un renouvellem ent du
contenu, dira-t-on, n'est pas suffisant car la rigidité form elle le
ren d souvent vain. Qu’on analyse les poésies patriotiques du
d ébu t du siècle et on verra aisément que les circonstances poli­
tiques qui les ont inspirées, maintenant oubliées, elles rendent
un son absolum ent identique à celu i des œuvres abbassides;
leu r actualité n'était d on c qu'une illusion et leur lyrisme un
trom pe-l’œ il. En poésie, seul un bouleversem ent radical des
form es garantit liberté et sincérité : non seulem ent le cadre
traditionnel de la qaçida doit éclater, mais encore le poète d oit
se libérer des règles prosodiques d e rythm e et de rim e. Ainsi
seulem ent on pourra décrire l’âme dans ses états les plus fugi­
tifs, la réalité environnante, triviale, désespérante et assurément
fort éloignée de l’am biance em baum ée des jardins khédivaux.
L es dom aines où se déploya cette subjectivité libre furent
surtout la psychologie abstraite et la satire hum oristique. L a
m égalom anie d ’A l-A qqâd, l’ironie caustique d’Al-Mâzmiî expri-

7. C e rapprochement n’est nullement déplacé ; cf. chap. I de la L itté­


rature russe au XIX* siècle, par Max Braun, Paris, 1963.

185
mèrent cette liberté anarchique dans les genres nouveaux :
roman, nouvelle et épître journalistique. En réalité, la v og u e du
genre rom anesque fut autant le résultat d’une influence étran­
gère que le signe d’une subjectivité soudain libérée : il connut
pour cela une seule form e prépondérante, celle d e l’autobio­
graphie, à tel point que pendant longtem ps rom an artistique
fut synonym e de roman autobiographique.
La liberté anarchique de ces écrivains s'accom m oda fo rt bien
d ’un certain éclectism e, d’une légèreté et d’un désengagem ent
qu i facilitèrent par la suite la critique à leurs détracteurs. C eux-
ci les taxèrent tous d ’être bourgeois et ce n’était qu e justice. L e
malheur voulut que ces écrivains, A l-A qqâd surtout, survé­
cussent à eux-mêmes, leurs défauts s’amplifiant avec l’âge et
le culte d’une liberté indéfinie en fit les défenseurs sans nuance
d e l’idéalism e anglo-saxon.
Leur dévalorisation par l’histoire ne d oit pas faire ou blier,
cependant, le rôle positif qu’ils jouèrent à une étape d e notre
vie culturelle, pas plus qu e cela ne doit m asquer ce qu ’a d e
fondam entalem ent injuste leur critique vis-à-vis de leurs aînés.
M . M andûr* rem arque que ces hérauts du renouveau inno­
vèrent, en fait, bien m oins qu e ceux qu’ils accablèrent d e leur
sarcasme. C haw qî essaya au m oins d e donner aux A rabes un
dram e national et Mutrân une épopée, alors qu’eux, en fin de
com pte, ils maintinrent la poésie dans son étroit lyrism e tradi­
tionnel, et le rom an dans une sorte de récit intellectuel et
affectif, déjà connu de la littérature classique *. Leur critique,
souvent erronée dans le détail, ne se com prend qu e replacée
dans le cadre général d’une conscience libérale, assujettie à
l’influence occidentale et sous-estimant globalem ent la littéra­
ture classique, m algré des déclarations d ’allégeance form elle.
En vérité, l’appel à une subjectivité libre com plétait sim plem ent
l’appel à l’indépendance et au parlementarisme. Est-il dès lors
étonnant de constater que ces écrivains servirent souvent d ’hom ­
mes de plum e aux politiciens, maîtres de la Parole dans les
villages et au Parlement ?
— En un second temps la critique idéologiqu e, sous influence
petite-bourgeoise, se fit au nom de Xefficacité et de rengage­
m en t; elle prit com m e cible la personnalité envahissante de

8. Voir C onférences sur I. Al-M âzim (en arabe), édit. Ligue arabe, Le
Caire, 1954, pp. 28 et suiv.
9. Dans les autobiographies intellectuelles de M uhasibî au débu t des
W asâyâ, de G hazzali dans le M onqidh, par exemple.

186
littérature et expression

T aha Husseyn, patriarche des lettres arabes1'. L a polém ique


tourna autour d e la langue utilisée par les écrivains libéraux ;
m êm e simplifiée, elle restait m algré tout une langue d e lettrés,
incom préhensible pour le peuple. E lle im pose à l’écrivain une
abstraction telle qu e le paysan q u il décrit se m étam orphose en
un être idyllique, sage et vertueux, com parable au bon sauvage
d es philosophes du XVIII* siècle ; la misère elle-m êm e, par la
grâce d’un style châtié, coulant et musical, se transforme en
catégorie esthétique ; les malheurs individuels, nés du boulever­
sem ent social et du renouvellem ent éthique, se dissolvent dans
un esthétisme involontaire et le lecteur, bien à l’aise, ne ressent
aucune échéance le prendre à la gorge. D éfendre la langue
classique est toujours en un sens défendre l’ordre bourgeois.
V oilà ce qu'affirm èrent les critiques de l’ère technophile.
Ils reprochèrent égalem ent aux écrivains libéraux d ’avoir tout
m isé sur la subjectivité, d’où une inaptitude caractérisée à créer
d e véritables personnages et une action suivie ayant sa propre
logiq u e. L ’œ uvre libérale verse dans l’autobiographie parce qu e
l’expérience individuelle offre seule un canevas continu, un
centre unificateur d e scènes disparates ; elle est nécessairement
linéaire, superficielle, parce que le c Je » narrateur est seul actif,
autrui n’est jamais là que pour lui servir d e point d ’appui. Sur­
tou t qu e cette subjectivité, désengagée, est vide ; si au m oins
elle récupérait le m onde extérieur par des expériences diverses...
O r elle choisit de servir soit un idéal national abstrait don c
inoffensif, soit inconditionnellem ent les maîtres au pouvoir ; le
fellah n’est alors présent qu e com m e souvenir d’enfance, d écor
pittoresque ou objet d’hum our. M êm e T . El-H akim , le plus
littéraire de tous ses collègues, n’échappe pas à ces défauts.
Narcissism e, abstraction, fatuité, défigurent aussi bien ses pièces
q u e ses récits u .
L a critique petite-bourgeoise ne ramène pas ces aspects néga­
tifs : esthétisme, abstraction, non-engagem ent, à une étape du
développem ent social, ni aux défauts inhérents à l’outil littéraire,
mais au choix délibéré des écrivains eux-mêmes qu i se voulaient
bourgeois et se tenaient à l’écart des m ouvem ents profondém ent
populaires. E lle hésite d’ailleurs constamm ent entre un déter­
m inism e sociologique qu i justifierait l’œ uvre en tant qu e résultat
et un appel à la responsabilité personnelle.1 0

10. E cho de cette polém ique dans le recueil intitulé C ritique e t qu erelle
(en arabe), publié à Beyrouth, 1958.
11. Critique systématique dans M . M andur, L e théâtre ÆEl-Haktm (en
arabe), L e Caire, 1960.

187
C ’est elle qu i, devenue plus consciente, plus m ordante après
la D euxièm e Guerre M ondiale, va encourager le m ouvem ent
«ré a lis te », et lui perm ettre peu à peu de devenir prépon dé­
rant 11. La beauté littéraire sera rem isée ; on utilisera une langue
simplifiée, pauvre, à peine articulée, celle-là m êm e qu’un hom m e
à dem i inculte se constitue progressivem ent à l’aide du journal
et de la radio. L’autobiographie sera refusée com m e form e
d’unification du réel ; les personnages seront caractérisés physi­
quem ent et mentalement, ce qui obligera l’écrivam à concentrer
toute son attention sur le dialogue ; enfin l’intrigue sera cons­
truite, ne se pliera plus ni aux lois du hasard ni au bon plaisir
d e l’auteur, elle se résoudra en une fin significative obéissant à
la logique des caractères ou au sens ob jectif d e la période histo­
rique considérée.
Certes, quand on passa d e la théorie à la m ise en œ uvre, les
personnages ne furent pas toujours réels ni l’intrigue toujours
vraisem blable, mais la volonté d’objectivité fut, elle, m anifeste­
ment réelle. Les paysans furent aussi éloignés qu e possible d es
philosophes-cultivateurs popularisés par H eykal et T . H usseyn,
les petits fonctionnaires em bourbés dans leurs soucis qu otidien s
n’eurent plus le tem ps d e discuter des problèm es d e haute culture.
L ’ère libérale était bourgeoise d ’idéologie, pourtant elle n e
donna pas de vrais romans bourgeois ; il reviendra à la p etite-
bourgeoisie de fournir, en se décrivant, pour la prem ière fo is
une im age dégagée d’une classe sociale et d e ses véritables
représentants. Quand le roman ob jectif s’épanouira en langue
arabe, il le fera d on c sous le signe d e la petite-bourgeoisie e t
c’est là un trait de la plus haute im portance, à garder toujours
en m ém oire si on veut juger sainement la valeur du « réalism e »
qu i sera proclam é com m e un dogm e intouchable.
— En un dernier tem ps enfin, la critique id éologiq u e em ­
prunta les armes du marxisme positiviste ia. C ette dernière cri­
tique vise à être constructive, à m ontrer qu e le réalism e d ’après-
guerre fu t un progrès considérable mais qu’il lui m anquait un
supplém ent d e conscience sociale pour produire des œ uvres
vraim ent grandes. C e réalism e, dit-elle, a un contenu p etit-
bourgeois : il exprim e la situation désespérée d’une p etite-
bourgeoisie brim ée, écrasée, hum iliée par le systèm e libéral ;1 2
3

12. Minoritaire jusque-là et presque expérimental avec T . Lâchîne et


M . Taymûr...
13. L ’exemple de cette critique est le livre de M A . El-Alem et A A .
Anis déjà cité.

188
littérature et expression

fl décrit ses crises d e conscience, ses révoltes anarchiques, ses


tragédies, à travers les contradictions irréductibles qu i l’op p o­
sent aux classes dom inantes; contradictions qu i apparaissent
sous différentes form es : topographique (juxtaposition de la
vieille et d e la nouvelle ville, d’où l’im portance extrême des
dém énagem ents, signes d ’ascension sociale), culturelle (diversité
dans l’am eublem ent, le costum e, le langage utilisé...), m orale
surtout (classes possédantes, classes sans éthique). L ’ascension
dans cette structure ne peut d on c se faire qu’à perte : ou bien
on garde son intégrité et on perd sa vie, ou bien on réussit, pour
se rendre com pte qu’on a perdu, en route, ses propres valeurs ;
d ’où le problèm e insistant, obsessionnel de la prostitution.
N . M ahfûz intitule un de ses romans L e mirage, titre qu i
aurait pu convenir à toute son oeuvre. L a nouvelle ville avec ses
lum ières, ses richesses, ses plaisirs, n’est qu’un m irage car on ne
peu t y atteindre, en bonne conscience, si on est issu d e la
petite-bourgeoisie. L e sujet n’est certes pas nouveau ; pour la
prem ière fois, cependant, fl est systém atiquem ent traité et ce
n’est pas sans raison que cette œ uvre exerce une telle fasci­
nation sur les jeunes dans les autres pays arabes car ils y trou­
ven t une description minutieusement exacte des difficultés qu e
chacun d e u x éprouve dans la recherche d ’une carrière. E t si
l'auteur sut décrire si bien cette situation, c’est parce qu’il végéta
lui-m êm e, pendant des années, dans un em ploi subalterne d’ar­
chiviste au M inistère des fondations religieuses : sort com m un à
tou te une génération form ée par les facultés m odernes et qui,
après des années d e patience, d e misère et de sacrifice, entre
dans un m onde occu p é déjà par les fils de grandes fam illes,
d ’origine souvent étrangère d’ailleurs.
C e contenu petit-bourgeois correspond à la langue utilisée ;
la langue simplifiée, d’intellectuels m édiocrem ent cultivés, mais
fidèle néanmoins à l’idiom e classique com m e ces intellectuels
eux-m êm es restent fidèles aux mausolées et aux vieilles m os­
quées des époques historiques. L a vieille ville retient par son
charm e et la vieille langue par son prestige.
C e contenu correspond encore plus profondém ent au ton
général antiartistique de toute l’œ uvre, crépusculaire et déso­
lée. Finis les hymnes à la nature et à la beauté, chers aux écri­
vains libéraux ; maintenant c ’est la tristesse, la torpeur, la m orne
lassitude de la petite-bourgeoisie qu i doit se faire sentir à tra­
vers la phrase elle-m êm e, sèche et m onotone com m e un procès-
verbal. N ulle lum ière dans cette littérature, pourtant nee dans
un pays d e soleil ; les grandes scènes se déroulent le soir ou la

189
nuit, les ruptures d'action à l'autom ne ou en hiver. Bien en ten du
il s'agit d'un parti pris ; et n'est-il pas significatif que N . M ah fû z
sem ble maintenant déplacer le cadre de son œ uvre vers A lexan­
drie, ville des échecs, des rentes et des vieillesses lu g u b re s?
Parti pris pessimiste dont l'origine est la ferm e volon té d e
ne guère dépasser le cadre p etit-bou rgeois; ainsi raisonne A .
Anis u, qui reproche à N. M ahfûz d e ne pas apercevoir dans la
réalité les éléments d'optim ism e qu e recèle le lent d év elop p e­
m ent de la nouvelle classe ouvrière. R eproche qu i sem ble v iser
les jeunes auteurs plutôt qu e M ahfûz lui-m êm e, con sid éré
com m e le représentant indépassable d’une étape déterm inée.
A. Anis laisse entendre que ce réalism e petit-bourgeois fu t
nécessaire mais partiel, et qu’il appartient à la nouvelle gén é­
ration de l’étendre à toute la réalité m ouvante et créatrice ; e t
c'est alors qu 'il reprend le problèm e du héros dont il d ép lore la
disparition du roman arabe contem porain. Croyant y d éceler
l'influence de la littérature occidentale décadente, il exhorte les
jeunes écrivains à m éditer cette phrase de G orki : « N ous devon s
montrer sur la scène un héros réaliste dans tous les sens d u
term e, nous devons m ontrer au m onde l'être idéal qu 'il attend
depuis tou jou rsia. > L e dépassem ent du réalism e parait ainsi
singulièrem ent aisé : par l’approfondissem ent et l’élargissem ent
du dom aine du réel, en regardant au-delà des catégories petites-
bourgeoises, en cherchant le véritable héros d e la n ouvelle
étape, qu e n'attache aucune nostalgie à l’ancienne C ité et d on t
l'action garantit à tout hom m e une chance d e vie.
L e divorce avec la langue classique est, dès lors, doublem ent
significatif com m e approfondissem ent du réalism e et com m e
choix définitif. E t c’est dans ce sens qu e La Terre d e Charqâw i
fu t saluée com m e un progrès décisif à cause du dialogue écrit
en dialectal, du sujet qui, pour la prem ière fois, décrit le paysan
avec sa crasse, son inculture, sa brutalité, sa bonté aussi, à cause
enfin de la note d'optim ism e qu i clôt le livre. Les critiques qui
lui furent adressées ne dépassèrent guère le cadre technique
— un personnage oublié au cours du récit, un D eus ex M achina
introduit à la fin du rom an... ; à les lire on a l’im pression que
la form e adéquate, depuis si longtem ps cherchée, est enfin
trouvée et qu u suffira, désorm ais, d ’un entraînem ent form el à

14. O p. cit., p . 165.


15. Ibid ., p . 204.

190
littérature et expression

l’é co le des grands écrivains réalistes — G orki par exem ple —


p ou r aboutir à l’expression vraie l\

I l ne s’agissait pas, pour nous, de critiquer directem ent les


œ uvres, mais plutôt de voir com m ent elles furent jugées, après
v in gt ou trente années, par ceux-là m êm e qu i voulaient innover
p ou r rendre leur culture plus conform e à leur être social. C e
sont ces jugem ents qu’il faut maintenant évaluer pour mesurer
le chem in parcouru dans la recherche d’une expression adé­
qu ate. A l-A qqâd critiquant C haw qî, Mandûx critiquant M âzinî
e t El-H aldm , A . Anis critiquant M ahfûz ; voilà trois stades de
la prise de conscience artistique. Ces critiques idéologiques sont
indubitablem ent plus profondes qu e la critique (positiviste) uni­
versitaire qui rapporte toutes les faiblesses et les insuffisances
à une seule et m êm e cause. Elles précisent les lim itations o b je c­
tives et subjectives auxquelles n’échappe nulle perform ance litté­
raire, m êm e si, parfois, elles exagèrent ces dernières. Les fai­
blesses d e C haw qî ne viennent pas toutes, en effet, de sa
position d e poète d e cour, de m êm e que la légèreté de M âzini
n e décou le pas uniquem ent de sa dépendance à l’égard d’un
parti m inoritaire ; il y a, dans les deux cas, des causes histo­
riques plus effectives que les erreurs individuelles. En revanche,
la critique universitaire qu i prend pour unique point d e réfé­
ren ce le retard de la société arabe passe trop facilem ent l’éponge
sur les responsabilités personnelles, particulièrem ent sur le d e­
v oir suprêm e de l’intellectuel d’un pays retardataire d e prendre
conscien ce de ce retard et d ’essayer d e le sublim er dans son
œ uvre. Reste à définir ces critiques elles-m êmes.
H est aisé de voir qu'elles recoupent les form es d e conscience
décrites dans la prem ière partie de cet ouvrage et, bien entendu,
nous retrouvons à ce niveau le m êm e décalage qu e nous avons
rem arqué sur le plan conceptuel.
Les jeunes libéraux défendent avec ferveur les droits de l’indi­
vid u contre les règles form elles im posées par une Tradition
anonym e, mais ils ne peuvent plus avoir la stature des prem iers
grands chantres de la subjectivité. Zaynab ne peut être qu’une
pâle réplique de la N ouvelle-H éloïse ; A l-A qqâd, m algré toute
sa m égalom anie, fait im m anquablem ent penser à la grenouille
qu i fait le bœ uf. D ’autant plus qu’un éclectism e de mauvais aloi
les guette toujours : A. France avec son ricanem ent sinistre est

16. D epuis 1956 pourtant, le piétinement est indéniable.

191
toujours là pour gâter la pure et réconfortante gaieté d e D id e ­
r o t” .
N . M ahfûz décrit minutieusement les voies de rarrivism e et
la lente destruction des valeurs — n est-ce pas là le sujet d e
presque tout le roman occid en ta l? M ais précisém ent q u e l est
l’auteur occidental — Balzac, Zola, D reiser, John O ’H ara ?... —
qui, le prem ier, fit naître en lui son prem ier projet ? C ar selon
qu 'il s’agira de l’un ou d e l’autre, la vision qu’aura M ahfûz d e
sa propre société, et la manière dont il en rendra com pte, d e ­
vront être jugées différem m ent.
Enfin, lisons ce texte d’Al-Alem sur le poète A bu C hâdi q u i
s’exila en Am érique, après la D euxièm e Guerre M ondiale :
« A bu Châdî n’a pas com pris qu e les maîtres du pays [des an­
nées trente] n’étaient plus aptes à défendre les valeurs hum aines
et la culture vivante ; il n’a pas saisi que le poète, d e ce fa it,
était condam né à s’isoler de la vie publique ou à chercher un
nouveau point d’appui au pouvoir, au gouvernem ent, aux va­
leurs, à la vie. A bu Châdî ne discerna pas clairem ent ce p oin t
d’appui, bien qu’il l’ait pressenti dans sa poésie, dans les chants
doux, purs et nobles dont il berça le peuple égyptien si ch er à
son cœ ur mais il ne com prit pas clairem ent qu e sa cause person­
nelle, en tant que poète, était la cause m êm e du peuple “ . >
S’agit-il vraim ent de l’E gypte, du dram e d’un p oète égyptien ?
E t n’avons-nous pas lu ce m êm e raisonnement, à la fois juste
et fallacieux, à propos de Th. M ann, de R. R olland et d e tant
d’autres encore, décrétées socialistes m algré e u x ?
En vérité, ces critiques idéologiques, m algré les apparences,
ne sont nullem ent dictées par la réalité elle-m êm e directem ent
perçue, mais par une expression culturelle, prise ailleurs com m e
m odèle.
La référence des critiques libéraux est la littérature d ’analyse
abstraite (Rousseau pour H eykal, D iderot pour T . Husseyn,
Tourgueniev pour M âzinî...), celle des réalistes est le natura­
lism e franco-am éricain (Zola, D reiser) et enfin celle des progres­
sistes est le réalisme russe (Tchékhov, G orki). Il n’est nullem ent
question de discuter si on peut ou non se passer de m odèle ; il
s'agit simplem ent de se rendre com pte qu e les form es qu e dé­
fendent les uns et les autres, ne garantissent par elles-m êm es

17. La grande victim e de cet éclectisme objectif sera T . Husseyn dont le


style, maintenant porté aux nues, deviendra très vite illisible.
18. O p. ctt., pp. 117-118.

192
littérature et expression

aucune fidélité et qu 'il est passablem ent naif d e croire retrouver


directem ent la réalité à travers leurs œuvres.
C ar le fait, réellem ent significatif, ce n’est pas la cam pagne
égyptienne décrite par H eykal, qui ne pouvait être qu’une trans­
position m écanique, scolaire du d écor rousseauiste, mais que
H eykal, E gyptien se retrouve dans la sentimentalité cham pêtre
de Rousseau. La vérité n est pas, non plus, ce qu e décrit M ahfûz,
mais M ahfûz lui-m êm e, jeune écrivain en quête d’une form e qu i
lui convienne, et qu i choisit le désespoir et le scientism e des
naturalistes. Pour retrouver d on c le réel, à travers cette litté­
rature, il faut passer nécessairement par la m édiation du m odèle
de référence.
E t ainsi, on aboutit nécessairem ent à la m ise en question des
form es littéraires elles-m êmes. M ise en question à laquelle ja­
mais la pensée arabe contem poraine ne sut se résoudre réelle­
m en t1*. La critique idéologiqu e prend ses armes, naïvem ent,
chez les universitaires : c'est au nom des règles d’unité et d e
cohérence qu e les libéraux dém olissent la poésie de C haw qî,
c’est à l’aide d e la théorie du rom an bourgeois que les réalistes
condam nent l’autobiographie et c’est enfin à la lum ière de la
technique rom anesque russe que les progressistes aperçoivent
les faiblesses de M ahfûz. Pour tous, la littérature est un long
apprentissage ; form e stable et universelle, sa maîtrise est garan­
tie d’authenticité.
M ais si on historise les form es littéraires, si on dévoile leur
contenu historique d e classe, l’authenticité n’est plus garantie,
elle participe pour lors du décalage idéologiqu e. C e n’est pas
en maîtrisant une form e prétendue universelle, ce n’est pas en
étendant le cham p d ’investigation, en affinant les m oyens d’ex­
pression (langue et im age) qu’on approchera d’une expression
authentique. Au bou t de cette recherche il n’y aura jamais qu’un
autre reflet idéologique. Analyse abstraite, réalisme petit-bour­
geois, réalism e progressiste sont tous, à divers degrés, inauthen­
tiques : ce sont tous des applications, dans une société donnée,
de règles d’expression et de mise en form e, conçues ailleurs.
Ces form es empruntées s’appliquent à des contenus différents
q u elles déterm inent néanmoins et transfigurent à travers les
déterminations des anciens contenus.

10. Sauf, et bien timidement, Louis Awad, sous l’influence de la critique


thématique anglaise. U arrive parfois jusqu’au seuil de cette mise en ques­
tion et s arrête.

193
Au reste, aucune véritable littérature nouvelle n e s'est trou vée
au bou t d'un tel développem ent linéaire : ni la russe, ni l'am é­
ricaine. L'expression authentique est toujours au-delà d'u n e
mise en question radicale des form es.
L e pragmatisme petit-bourgeois qu i dom ine l'E tat national,
voulant produire des écrivains com m e il produit des m étallur­
gistes, recule devant une telle mise en question. A défaut d 'elle,
pourtant, le problèm e d e l'expression restera em brouillé e t la
création littéraire se traînera toujours vainem ent à vou loir s'épa­
nouir dans des form es dépassées.

194
3

Problématique des formes

L a critique idéologiqu e arabe utilise la notion de classe à


propos de l'écrivain, de son public, du contenu d e son œ uvre
et d e la langue dont il se sert ; à son degré le plus élaboré, elle
met en relation ces diflérents éléments et leur trouve une cause
unique, com m e dans le cas d e N . M ahfûz. Un élém ent, cepen­
dant, n’est jamais mis en cause, parce qu’on le considère, à
l’im age de la logique élémentaire, com m e antérieur à la form a­
tion sociale et par là échappant au déterminisme de classe ; cet
élém ent est la form e littéraire.
C e ci explique l’im portance qu’a prise la notion d ’apprentis­
sage, surtout dans l’Etat national quand l’idée d e planification,
de c form ation des cadres » gagne tous les dom aines. O n publie
à profusion des livres pédagogiques : « Art du Rom an », « Art
de la n o u v e lle 1 », etc., qui souvent ne contiennent que des
analyses squelettiques des grandes œuvres du passé et on espère
produire ainsi de futurs chefs-d’œuvre.
C e ci explique aussi la dévalorisation qu i atteint la littérature
classique. En effet, si les form es littéraires occidentales sont
universelles, c’est une faiblesse que de les avoir ignorées. Les
form es classiques ne sont plus considérées com m e form es adé-

1. A titre d’exemple, L'A rt d e la p oésie, de M . M andAr ; La S cience du


théâtre, dans la collection « M ille Livres a ; D ix nouvelles choisies (en
arabe), par I. E l -H abruk.

195

14
quates à une société donnée, elles sont perçues uniquem ent
sous l'angle d e l'im perfection, d e l'im maturité : la poésie ép iq u e
com m e stade imparfait de l'épopée, la maqâmah com m e germ e
non développé du roman, le récit de chevalerie, lu en com m un,
mimé et presque joué sur les places publiques, com m e un essai
d e théâtre avorté. Revenant sur un jugem ent d e jeunesse, M .
Taym ûr écrit : « N ous avons trop vite et inconsidérém ent con ­
dam né la littérature classique parce qu 'elle n avait pas connu le
roman *. >
D o ù une indéniable coupure avec cette ancienne littérature.
T . Husseyn reproche souvent, et avec raison, aux jeunes écri­
vains réalistes de bien mal connaître leur langue et leur culture,
mais lui-m êm e, la culture immense, ordonnée, vivante qu e nous
admirons dans son œuvre critique, la trouvons-nous aussi b ien
intégrée à son œuvre d'im agination ? Q u'y a-t-il de m oins clas­
sique que son style sentimental, confus, im précis, et qu i souvent
rappelle le bavardage intarissable d e vieillards en retraite ?
O r, tout le problèm e est d e savoir si l’acceptation naïve d e
ces form es d'expression n’est pas la principale cause d e l'éch ec
des expériences qui paraissaient les plus prom etteuses. A u -delà
des limitations sociales directes, objectives et subjectives, n 'y
a-t-il pas une autre lim itation, indirecte celle-là, et inhérente à
ces form es m êm e ? Dans la polém ique qui opposa en 1954 Taha
Husseyn aux jeunes critiques progressistes *, l'écrivam -patriarche
a sans doute confondu form e et style, mais eux, n'ont-ils pas
confondu, aussi m alencontreusement, form e et architecture
d'une œ uvre singulière? Eux, qu i à tout propos faisaient la
sociologie du contenu, ils ne pensèrent pas un seul instant à
esquisser une sociologie d e la form e. N 'était-ce pas là qu e gisait
pourtant le problèm e fondam ental?
Analysons une à une les trois form es principales : théâtre,
roman et nouvelle.

1. Le thé&tre

On a tout dit sur les deux plus im portantes expériences théâ­


trales de la littérature arabe — celle de C haw qî, et de T . E l-
Haltim — sauf l'essentiel : peut-il y avoir un théâtre tragique
sans conscience tragique ? 2
3

2. La littérature engagée (en arabe), L e Caire, 1959, p . 83.


3. Reprise dans A propos d e la culture égyptien n e, op . ctt., p. 69.

196
problématique des formes

U n critique intelligent s’est un jour dem andé pour quelle


raison les Japonais avaient su tirer d e leur folklore et d e leur
histoire une littérature et un ciném a de portée universelle, alors
q u e les Arabes ne surent rien tirer de valable de leur folklore
pourtant si riche ?... Mais précisém ent notre attitude à l’égard
de l’histoire, la nôtre surtout, ressem ble-t-elle à la leur ?
T ou t théâtre dépend en définitive de la manière dont on voit
l’histoire, lors m êm e que le sujet n’est pas spécifiquem ent histo­
rique. T ou t théâtre exige une conscience divisée, ouverte tout
au m oins ; les conditions sociales doivent être favorables pour
qu e l’auteur puisse im poser à l’auditoire une m ise en cause du
sens d e l'histoire, qu e cet auditoire tend plutôt à croire clair et
univoque. L e théâtre ne vit et n’exerce une influence que parce
qu’il représente toujours deux systèmes éthiques justifiés tour à
tour dans leur visée profon de et durable. Il est un m oyen
d’action, capable d e réhabiliter le passé ou de frayer le chem in
à l’avenir, parce qu’il m et en question le présent : le droit et la
vérité du présent. A travers d’innom brables techniques : qu ête
d’une légitim ité perdue, restauration d’un roi déchu, retour d’un
prin ce exilé, description d ’une conscience déréglée, perm utation
des rôles, quiproquos, travestissement, le but est toujours le
m êm e : faire douter du droit celui qui le détient. La tragédie
est royale parce qu’elle est toujours celle des Rois ; les esclaves
en profitent, ils n’y participent jamais, jusqu’au jour où eux-
m êm es deviennent Rois. L e vrai théâtre n'est jamais réaction­
naire, ni jamais tout à fait révolutionnaire ; pour le p u blic il est
toujours l'un et l’autre à la fois.
O r, dans le théâtre arabe, D ieu peut-il être mis en question
et ses desseins mis en doute ? L’histoire seule apporte une solu­
tion à la tragédie d it-o n ; rien n’est plus certain. Qu’est-ce à
dire, cependant, pour nous qui sommes déjà au m ilieu de l’his­
toire, sinon qu e la tragédie n’existe que dans la m esure exacte
où l’histoire se dissout. M ais si les voies du passé s’obscurcissent,
celles d e l’avenir deviennent aussi aléatoires. E t quel vaincu
peut se résoudre à cela ? N on 1 D ieu i ie peut être mis en doute,
il d oit rester le garant du passé, pour qu il puisse garantir aussi
le futur.
Vrai I aucune conscience tragique ne peut résister à un tel
souci d e l’avenir. D ’où peut naître alors la tragédie ?
Certes, ce jugem ent peut étonner ceux qui ont quelque idée
de l’histoire de l'Islam , né presque sous le signe de la guerre
civile et des luttes sanglantes ? E t de fait, l’histoire musulmane
est bien tragique, au sens com m un du terme. M ais pour cette

197
raison précisém ent, les musulmans n'eurent plus q u u n e seule
préoccupation : em pêcher qu 'il ne résulte d e ces événem ents
révoltants une conscience déchirée.
Fuqahâ, kuttâb, m ystiques : ce sont là, bien sûr, trois groupes
sociaux, et trois tendances constantes d e la pensée islam ique ;
ce sont aussi et surtout trois solutions, fallacieuses mais éton­
namment efficaces, de noyer le tragique. L e juriste le n oie dans
la psychologie individuelle (l'intérêt) ou dans l'économ ie com m e
le fit Ibn Khaldûn ; l’hom m e de lettres, dans le pittoresque ou
l'esthétique, c’est-à-dire dans le futile contingent : ce n'est plus
le meurtre de Husseyn ou de Z eyd qu i retient l’attention mais
la belle phrase cadencée — forgée après cou p d'ailleurs — q u i
fut alors prononcée ; le m ystique enfin, plus conscient, plus
meurtri ne le dissout pas m oins aussi dans le nom bre et le
sym bole : le fait historique — ce sang brûlant injustem ent
versé — devient un sim ple support au drame cosm ique.
C et acharnement à traquer l’esprit tragique, peut-être fau t-il
en voir la cause dans le fait que la tragédie, survenant à l’aube
de l'Islam , risquait de lui être fatale, ou du m oins de le ram ener
à la vision chrétienne, c’est-à-dire à le rendre superflu. Pour qu e
l'Islam pût durer, il fallait que l’événem ent sanglant fû t n oyé,
presque effacé : les grandes conquêtes vinrent à point pour
distendre jusqu'à l'infini cet instant fu gitif où l’hom m e se trouva
face à face avec lui-m êm e et refusa de se reconnaître. O n parla
certes plus tard de deux guerres saintes : celle, m ineure, qu ’on
m ène contre les Autres, et celle essentielle, qu'on m ène
contre soi. Mais la course à l’espace seule perm it d 'ou blier
l’échec et le renoncem ent. Quarante années après le grand
A ppel, fallait-il déclarer close la période illum inée d e l’E spé­
rance ? Personne ne s'y résolut — les Shi'ites pas plus qu e les
autres — et on choisit l’espace. Aujourd’hui encore, qu oi qu 'on
dise, on continue à savoir gré aux O m eyyades d'avoir sauvé la
Promesse, fû t-ce dans une form e étriquée, à peine reconnais­
sable.
Q uelqu'un peut-il, dès lors, emprunter chez nous la form e
tragique et espérer la faire revivre en restant fidèle à l'intuition
O m eyyade ? La tragédie fut assurément reprise en O ccid en t à
des intervalles fort éloignés, dans des conditions très différentes
et néanmoins avec un succès indiscutable. Il faut cependant
rem arquer que c'était chaque fois dans des circonstances histo­
riques, dans une structure sociale, qui perm ettaient une m ise en
question de l'A bsolu, alors qu'aucun auteur arabe n'a conn u
jusqu'à présent cette situation favorable.

198
problématique des formes

C haw qi ne pouvait pas relativiser l’histoire, il devait simple­


m ent la dire, la rappeler. L e mal, qui em pêche la Promesse de
s’accom plir, n est jamais chez lui une éthique, relativem ent
justifiée, qui garde son em prise sur les âmes au m om ent mêm e
o ù l’histoire la con dam n e; c’est toujours purem ent et sim ple­
m ent la traîtrise, c’est-à-dire l’aberration contingente (dans
« Q um bîz » et la « Princesse andalouse » par exem ple). On a dit
fo rt justement que ses pièces étaient une succession de poèm es
ly riq u e s4 5
; mais ce n’est pas parce qu’il était insuffisamment
au courant des règles de l’art dram atique ni que la langue clas­
siqu e lui im posât une esthétique dém odée. E ût-il eu toutes les
audaces et une connaissance parfaite du répertoire universel,
q u e son théâtre eût quand m êm e été lyrique et didactique
p arce que la société arabe et sa propre conscience n’étaient
nullem ent disposées à problém atiser D ieu et l’histoire. Quand
la gloire passée vous garantit seule contre la m ort et l’oubli,
vou s m aintenez D ieu dans sa Parole claire et univoque. C haw qi
fu t un « qâss » et ne pouvait être qu’un qâss c’est-à-dire un
hom m e qu i rappelle aux autres que l’exil, loin de D ieu, n'a
q u ’un tem ps et que ce purgatoire que nous vivons collective­
m ent avant term e ne durera pas toujours.
T ew fiq El-H akîm , de son côté, a échoué non parce qu’il a écrit
un « théâtre dans un fauteuil » com m e dit M . M andûr, abstrait,
froid , sans personnages vivants ni action progressive ; ce ne sont
là qu e des conséquences. La cause profon de est à rechercher
dans sa négation sim ple et im m édiate de l'Islam . El-H akîm ,
écrivain de l’ère libérale, avait une bonne connaissance de la
culture classique mais jamais celle-ci n’a vraim ent nourri son
oeuvre. Ses sujets sont faussement islamiques : Les gens de la
caverne, L e Roi Salomon, Shéhérazade * ; et sa p ièce sur le
Prophète fut un fiasco retentissant; il prétendait se m ouvoir
dans l’universel et croyait nécessaire, pour cela, de ne pas se
consacrer à une seule époque historique, dût-elle être la seule
significative pour nous.
Contrairem ent à ce qu’on pourrait croire, la pièce Les gens
d e la caverne n’est pas un exercice form el ; elle exprime à sa
m anière son époque, elle donne une vision sym bolique et déses­

4. C f. les critiques souvent faites aux pièces de Chawqî, dans Butrus


B ustani, L es littérateurs arabes d e VAndalousie e t d e la Nahda (en arabe),
Beyrouth, III, édit, de 1937, p. 231.
5. Traduction française par A. K hédry et N. C ostandi, sous le titre
Théâtre arabe, Paris, 1950.

199
pérée de la faillite du rêve libéral. Ces donneurs qu i se ré­
veillent, après des siècles de som m eil, pour se convaincre q u e
le temps est im possible à dom iner sont les Egyptiens qu i on t
voulu moderniser leur société et qui, devant des difficultés insur­
m ontables, retournent, découragés, à leurs bonnes vieilles tra­
ditions. C e qui condam ne la pièce à l’insignifiance ce n est d o n c
pas son inactualité mais précisém ent le fait que la tradition est
com prise et représentée com m e un pur som m eil, c'est-à-dire
qu elle est niée abstraitement *. La p ièce perd alors toute p ro­
fondeur puisqu’un des deux protagonistes du dram e se v o it
réduit au silence ; elle se condam ne à n être qu'un chant lyriqu e,
un exercice scolaire dont l'attrait se lim ite à un style lim pide e t
musical. L e défaut ne provient d on c pas d ’El-Halrîm mais d e la
conscience libérale dom inante.
Pour ces raisons, ni C haw qî ni El-H akim ne purent se servir
du théâtre com m e un m oyen de lutte ; aucun ne m it en accu ­
sation les maîtres du pouvoir : aristocratie, bourgeoisie libérale,
ou conquérants étrangers. Leur théâtre ne s'adresse finalem ent
qu'à eux-mêmes, ou bien à l’univers inattentif, c’est-à-dire en
fait à personne.
E t lorsqu'on arrivera à cette conception dynam ique du théâtre
com m e agent d'une prise de conscience, ce sera trop tard. L ’aris­
tocratie vaincue, la bourgeoisie libérale discréditée, le théâtre ne
pouvait plus échapper à la farce et ce fut l'expérience décevante
d e N. A ch û r6
7, qui m algré tout son talent, sa culture, son sens
d e dialogue, laisse un sentiment de malaise, com m e si l'auteur
crachait sur des cadavres refroidis.
La form e tragique, q u e lle discrédite le présent ou réhabilite
le passé, est avant tout opposition de deux systèmes éthiques,
c'est-à-dire transposition à un degré quelconque d’une opposi­
tion de classe. E lle exige d on c dualité et unité à la fois. Si le
conquérant, l'aristocratie, le bourgeois sont le m al absolu don t
on ne peut parler qu e par prétérition, ou si a i revanche l'un
d e u x représente l’hom m e dans sa généralité, l'élém ent tragique
se trouve élim iné par excès de conscience nationale ou par
défaut de conscience de classe. Com m e au surplus le théâtre
exige une conscience collective, si l'auteur ne veut pas écrire
pour lui-m êm e, il faut bien reconnaître qu e la société arabe n’a
jamais pu fournir à la form e théâtrale un contenu qu i lui con ­

6. La même critique est valable pour L e barrage (en arabe), de M esadi.


7. Principalement les deux pièces en dialecte égyptien L es gens d’en bas
et L es gens d’en haut, D ar A n-N adîm, L e Caire, 1958.

200
problématique des formes

vien n e vraim ent Les jeunes écrivains peuvent continuer, dans


l’E tat national, à dém arquer les chefs-d'œ uvre universels, il
n 'en sortira jamais qu e de pâles copies, sans âm e et sans consis­
tance. Tant qu'un auteur se sentira obligé de finir sa p ièce en
ces term es : « E t ainsi, D ieu dans sa sagesse fait naître du m al
le b ien , du néant la v ie et d e l'obscurité la lum ière * 1..., tant
q u 'on reprochera à un autre d'avoir laissé entendre qu'un
officier français, pendant la guerre d'A lgérie, pouvait avoir des
scrupules d e conscience *, les pièces arabes ne dépasseront ja­
m ais le niveau d’exercices scolaires sur des thèmes anachro­
niques.

2. L e roman

A vant de réfléchir sur des problèm es d e pure technique rom a­


nesque : création des personnages, construction d e l'intrigue,
rythm e d e la narration, nature du dialogue et sur les relations
de tous ces éléments avec la dynam ique sociale, com m e le fait
la critique universitaire arabe, il eût été certainem ent plus pro­
fitable de se poser la seule question finalement décisive :
qu'est-ce que le rom anesque dans nos sociétés? Personne n'a
encore rêvé, chez nous, d'un rom an total, ob jectif ou subjectif,
qui emprunterait son architecture à la structure de la société et
ferait cohabiter dans une apparente anarchie les genres et les
styles les plus divers com m e la société contient les groupes et
les classes les plus opposés. Puisque le seul m odèle vraim ent
étudié et com m uném ent accepté com m e base de référence est
le rom an «ré a liste » du XIX* s iè cle 8
9
10, il fallait peut-être se
dem ander si le succès, artistique et social, d e cette form e de
rom an, n'exigeait pas des conditions sociologiques particulières
qui, seules, lui perm ettent d ’échapper à la superficialité et à
l'insignifiance.
L e m ilieu rom anesque, par excellence, a toujours été le m ilieu
bourgeois, tout au long de la lente ascension de la classe bour-

8. A . Baxthui, Osiris (en arabe), L e Caire, 1959.


9. Critique adressée à C harqawi à propos de sa pièce L e dram e d e
Jomîla (en arabe). L e Caire, 1962.
10. Selon la définition très générale qu’en donne Guy de M aupassant
dans sa préface à P ierre et Jean, reprise dans YA nthologie des préfaces des
romans français du XIX* siècle. JuÜiard, C oll. « Littérature », Paris, 1964,
p. 309 notamment.

201
geoise : au début de sa lutte, quand elle reprit le thèm e d e
l’amour, popularisé depuis si longtem ps, et le retourna con tre
l’aristocratie en mettant en constante contradiction l’ordre sim*
pie, logique, spontané du cœ ur et celui d e l’organisation p o li­
tique, com pliqué, artificiel, générateur d e drames insolubles ;
pendant ses années de vigoureuse adolescence ensuite, qu a n d
elle s’infiltra partout et l’em porta sur tous les fronts, quand e lle
réduisit les dernières résistances : la fatuité des nobles, l’obsti­
nation des prêtres et la naïveté têtue des hum bles ; à l’âge m ûr
enfin, quand, au bou t de tant d e victoires, après tant d e co n ­
quêtes, elle vit brutalem ent s’ouvrir à ses pieds les abîm es d u
désespoir, de l’inutilité et de l’angoisse.
Les milieux autres que la bourgeoisie sont périphériques ; on
y fait quelques incursions hâtives, mais jamais ils ne soutiennent
le roman. Ils servent tout au plus à en fixer les contours car ils
subissent la structure, le rythme et la configuration de ce fo y e r
central. C elui-ci, sym bolisé la plupart des cas, par une grande
ville, fournit un langage, une rationalité et une psych ologie qu i
sont les normes de l’humain ; les autres m ilieux sont à la fois
des faubourgs mal éclairés, une psychologie différentielle et des
langages classificatoires. L e récit, chronique historique qu and
il décrit le centre, devient ethnographie quand il parle des fau ­
bourgs. La grande ville est le théâtre nécessaire du grand rom an
parce q u e lle réunit, dans un espace restreint, le centre e t la
périphérie, l’hom m e et ses antécédents, le m onde achevé et ses
esquisses éphémères.
La grande ville n’est qu'un sym bole, certes ; et c'est en tant
que sym bole que son inexistence dans la plupart des pays arabes
résume les obstacles insurmontables à adapter valablem ent ce
genre de roman. L e m ilieu bourgeois, chez nous, est non seule­
ment exigu, mais il est encore étranger à lui-m êm e : il em prunte
le langage, le com portem ent, l’aspect extérieur des « hôtes *
étrangers. L e centre, le vrai centre rom anesque n’appartient pas
à notre horizon ; seule la périphérie reste à notre portée. Pou­
vons-nous m algré tout, nous servir d ’une form e adéquate à l’un
pour décrire l’autre ?
Bien sûr, on pourra répliquer qu’historiquem ent le rom an n’a
atteint sa form e exem plaire qu ’une seule fois, à un m om ent et
dans un pays déterminés, et que, passé ce m om ent, on a été
bien obligé d’accom m oder cette form e à des situations sensible­
m ent différentes M.

11. Quant aux incursions dans un domaine non bourgeois qu'on trouve

202
problématique des formes

N i FAllem agne, ni l'Italie, ni les pays slaves, ne produisirent


un rom an bourgeois, au sens strict du term e ; leurs plus grands
écrivains accom m odèrent, chaque fois, cette form e d ’expression
à des situations décalées par rapport au grand axe du dévelop­
pem ent occidental. M ais c’est précisém ent cette prise de cons­
cie n ce d ’une inadéquation entre la structure rom anesque clas­
siqu e et celle de la société à décrire qu i a perm is ces grandes
découvertes form elles qu e nous y trouvons. Les écrivains arabes,
eux, n’osèrent jamais aller aussi loin.
L e sujet par excellence du rom an est d e dévoiler une structure
sociale à travers une expérience individuelle, ses succès, ses
échecs directs ou indirects. C e sujet n’avait justement aucune
base objective dans la société arabe : la m obilité sociale “ n’y
est pas assez grande pour qu e le passage d’une classe à une
autre puisse dépendre d e rencontres fortuites, d’espiègleries
d u destin sur les boulevards d’une grande ville. Ces grandes
randonnées, qu i ouvrent souvent le récit rom anesque et qui
m atérialisent le « p o s s ib le » bourgeois n’ont aucun sens dans
nos sociétés rigides et cloisonnées.
N otre bourgeoisie est née d ’un seul coup, prenant en charge
le m onde d o s des étrangers (turcs ou français) et cette brusque
translation n’est ni rom anesque en elle-m êm e, ni exprim able
dans un rom an u . L e nouveau bourgeois, méprisant, exploiteur
et parasite est aussi un étranger puisque sa vérité lui vient du
dehors, d’un m onde qui n’a aucune place positive dans la com ­
position du réd t. C e qui reste proche de nous, et bien vivant,
est le petit-bourgeois gardien des valeurs traditionelles, meurtri
dans sa conscience et dans sa vie. L e rom an arabe a d on c néces­
sairement un contenu périphérique mais exprim é dans une
form e qui, elle, ne l’est pas ; il verse alors dans l’abstraction,
devient léger et artifidel. Et c’est ce qui advient au plus grand
rom ancier arabe, à N. M ahfûz lui-m êm e.
Contrairem ent à ce que prétend A. Anis, le sujet de M ahfûz
n’est pas tant le drame de la petite-bourgeoisie que celui de
l’intellectuel petit-bourgeois ; ce qui est tout à fait différent.*12
3

dans les romans classiques (Balzac par exemple), elles ne peuvent être
jugées que com m e des chapitres d’un livre unique dont le foyer reste bien
le milieu bourgeois.
12. N’a rien à voir avec la fluidité des structures dont il a été question
dans la troisième partie ; l’une exprime l’éparpillement de la société, l’autre
au contraire exige son unité relative.
13. Les romanciers arabes ne peuvent suivre l’exemple des maîtres
russes qui pouvaient transcrire les dialogues en une langue étrangère.

203
L ’écrivain croyait décrire les voies de la puissance dans l’E gypte
d ’entre les deux guerres m ondiales, mais jamais on n’aperçoit
dans son œ uvre le détenteur du vrai pouvoir. Il a essayé de
nous le présenter dans L e mirage notam ment mais sans succès
aucun. E t ce n’est certes pas parce qu’il s'agissait d’un m ilieu
qu'il connaissait m édiocrem ent mais plutôt parce qu e le vrai
bourgeois, le vrai maître de la société égyptienne ne vit pas en
principe sur les bords du N il; ce qu 'on y v oit n’est qu ’une
om bre, et peut-on décrire cette om bre com m e si elle était une
réalité agissante ? Il est vrai qu e l’objet d e cette action, l'intel­
lectuel petit-bourgeois est lui, bien vivant, mais son m onde est-il
vraim ent rom anesque ? N e serait-il pas plutôt nostalgique ?
On a cru que M ahfûz, avec le tem ps, élargissait sa vision des
choses et l’approfondissait. En scrutant son œ uvre, on rem arque,
au contraire, q u e lle est fidèlem ent construite sur le thèm e d e la
répétition. D epuis La nouvelle ville jusqu’à la Trilogie, ce sont
toujours les mêmes personnages, la m êm e intrigue et presque
les mêmes dialogues ; il existe dans cette œ uvre un noyau initial,
qui ne dépasse guère une trentaine de pages, et qu e l’auteur
reprend indéfiniment dans une durée continue et m onotone,
rythm ée invariablem ent par les dém énagem ents, les m ariages,
les naissances et les décès. La Sukkariyya s’achève sur une nais­
sance et pourrait continuer pendant m ille pages encore. M on
héros est le tem ps a dit le rom ancier. Assurément, s’il s’agit d u
temps abstrait, m écanique, presque im m obile des sociétés tradi­
tionnelles ; certainem ent pas, s’il s’agit du tem ps bou rgeois,
créateur de marchandises et de plus-value.
Pour cette raison, qui résume en fin de com pte les rem arques
précédentes, l’œ uvre de N . M ahfûz, m algré son apparente am­
pleur, a fondam entalem ent une structure d e nouvelle. L e rom an
arabe, dans son ensem ble, et pour des raisons sociales qu i
prim ent les choix personnels des écrivains, se plie à une struc­
ture bien plus sym bolique qu e réaliste.
Il sem ble que la nouvelle soit ainsi la form e littéraire adé­
quate à notre société éparpillée, et sans conscience collective.
Mais, là encore, négligeant d e nouveau de poser dans des term es
rigoureux, le problèm e de la form e, l'écrivain arabe aboutit
malheureusement à une facilité sans maîtrise.

3. La nouvelle

U ne grande époqu e de l’histoire du rom an se term ine quand


le point de vue petit-bourgeois rem place le point d e vu e bour-

204
problématique de» formes

geois : l'Âme du m ouvem ent social se dérobe, la réalité s'épar­


pille, le rom anesque se dissout dans le sym bole et le rom an se
réduit à une succession de nouvelles instantanées.
C e n'est pas un hasard si la nouvelle s’im pose, com m e form e
d'expression, aux littératures émergeantes. O n m et souvent en
avant des causes économ iques : influence du journalism e, posi­
tion instable de l'écrivain, faiblesse d e l'édition, pour expliquer
cette prédom inance, mais la cause en est bien plus profon de ;
elle se trouve dans le m ouvem ent social lui-m êm e.
L a nouvelle n'est pas un rom an court, elle résume plutôt la
conclu sion d'un rom an non é c rit; de ce fait naît un rapport
nouveau avec le lecteur. L e rom an vise à décrire le centre signi­
fiant du m onde, le m oteur d e la dynam ique sociale ; qu'on parte
d e ce centre pour aller aux confins d e la société ou qu’on par­
cou re le chem in inverse, il s'agit, dans les deux cas, d'un voyage
à la découverte du réel. Tous les romans sont des romans d'édu­
cation et c'est pour cela qu 'il arrive un âge où on ne désire
plus ni en lire ni en écrire.
L a nouvelle, en revanche, ne saisit plus qu e les derniers
rem ous de ce m ouvem ent dans le corps social ; se tenait éloignée
d u cœ ur de la société, elle s’en va vagabonder sur les boule­
vards périphériques et fixe, en images instantanées, les échos
bien affaiblis de son incessante activité. C e cœ ur social n’est
plus aperçu ; il est deviné seulem ent, et c'est au lecteur préci­
sém ent qu’il incom be de le restituer : d’où le sym bolism e obli­
gatoire de toute nouvelle, ses raccourcis, ses silences, ses sous-
entendus. C ’est pour cette raison aussi qu e le dom aine favori
d e la nouvelle est le m onde des interm édiaires, des hommes
abstraits : fonctionnaires, com m erçants, marins, intellectuels,
sportifs... bref de ceux qui, stimulés, agis d ’ailleurs, essayent,
à l'aveuglette, de répondre à une question qu'ils n'ont guère
entendue.
L es gémissements étouffés de Tchékhov, l’entêtem ent obtus
et vaguem ent ridicule de Conrad, les patientes ruminations de
V . W o olf, le mutisme violent de H em ingw ay représentent diver­
sem ent des manières futiles et héroïques de réagir à une inci­
tation, non perçue et néanmoins fortem ent ressentie. L a nou­
velle est la form e d'expression de l'induit.
E lle n'est pas technique pure, ni form alism e innocent ; d e son
origine, elle garde une signification de classe q u e lle prom ène
sous tous les climats et dans toutes les sociétés. Toute technique,
a-t-on dit, cache une m étaphysique ; à la vérité, elle l'im pose,
qu e l'écrivain le veuille ou non et du degré de conscience qu e

205
ce dernier a de cette vision im plicite, dépendra, en définitive,
l'équilibre, c'est-à-dire la réussite, de l'œ uvre. U ne critique ser­
rée de cette form e littéraire peut, seule, perm ettre à l'écrivain
de fournir à celle-ci un contenu adéquat. Sans doute, a-t-elle
ém igré, dans le passé récent, de société en société ! N éanm oins,
on peut remarquer que chaque fois q u e lle donna des œ uvres
parfaites, ce fut grâce à une critique radicale d e ses présupposés
sociaux, qu i perm it de lui trouver un contenu équivalent dans
un système différent. H em ingway ne pouvait plus échapper au
pessimisme et au désespoir, dès lors qu'il fu t aiguillé vers le
groupe Flaubert-Tourgueniev-Tchekhov — qu e cette p h iloso­
phie de la vie ait répondu chez lui au non à une intention
fondam entale — mais il n'a pu maîtriser la nouvelle, com m e
form e d'expression, que lorsqu'il rem plaça l'intellectuel russe,
déçu el m élancolique de la fin du siècle dernier, par d es élé­
ments asociaux qui étaient aussi faibles, aussi démunis à l'égard
du centre de décision américain qu e l'étaient les personnages
de Tchékhov devant le pouvoir tsariste.
Après bien des années de cabotinage et de roublardise,
H em ingw ay a fini par reconnaître quels efforts il lui a fallu
faire pour com prendre qu'il ne fallait pas conclure ses récits,
puisque la nouvelle était par elle-m êm e, et dans son ensem ble,
une conclusion.
D e telles préoccupations, d e telles réflexions, on n’en lit guère
sous la plum e des nouvellistes arabes, qui croient, en écrivant
des nouvelles, tout simplem ent s'entraîner à écrire des rom ans,
et les critiques positivistes ne les aident nullem ent à dépasser
cette croyance naïve. Actuellem ent, un rom ancier arabe n e peut
se faire publier que s'il a d'abord fait ses preuves dans le
dom aine de la nouvelle. Aussi, com m ence-t-il à se fam iliariser
avec ce genre d e récit dans les œuvres de tous les m aîtres
reconnus, sans aucun principe de sélection, sans aucune réfé­
rence historique ou sociologique.
Les im plications idéologiques de cette form e, sont-elles élim i­
nées pour autant? Bien sûr que non. La nouvelle arabe les
traîne com m e une om bre, non com prises, non critiquées. 11 en
résulte une extraordinaire m onotonie : des centaines d e nou­
velles se publient chaque année et se ressem blent d'une m anière
désolante. Les années passent et rien ne s’am éliore : ce sont les
mêmes femmes qui crient et gesticulent, les mêm es concierges
qu i philosophent sur la vie et sur la m ort, les mêm es enfants
déconcertants, trop tôt mûris, trop tôt perdus, les m êm es chauf­
feurs d e taxi rêvant de sociétés utopiques..., m êm e tristesse,

206
problématique des formes

même grisaille, m êm e lamentation sur le temps qu i passe et le


monde in ch a n gé14.
D es critiques naïfs croient saisir à travers ces nouvelles le
cœur de la société arabe : fatalisme, misérabilisme, inconscience
et pessimisme. Parce qu e cette littérature se prétend réaliste,
ils pensent avoir le droit de la traiter com m e un docum ent
objectif, ne se doutant pas que toutes ces caractéristiques se
trouvaient déjà im pliquées dans la form e d’expression choisie
et qu elles découlent bien plus du désespoir de Maupassant*
Tchékhov que de la société arabe elle-m êm e. C e n est pas à dire
qu elles ne s’y trouvent pas, mais qu’il faut les chercher ailleurs
et autrement.
Et ainsi, on arrive à ce fait étonnant qu e la fidélité à cette
forme fausse constamm ent l’im age que la société arabe, en
pleine form ation, donne d ’eUe-même. L e réalisme désespéré d e
la nouvelle exprimait une société dom inée de loin par un capi­
talisme étranger, il ne pouvait, pour cette raison, se déployer
valablement que pendant l’étape préparatoire à l’Etat national.
Plus ce dernier libère la société en la reconstruisant, plus cette
forme risque de maintenir l’im age d ’un passé révolu, qu i em ­
pêche d e saisir la réalité nouvelle. L e réalisme de N. M ahfûz
— rarement dépassé par les autres nouvellistes arabes — s’est
répété jusqu’à satiété et essaye maintenant de se perpétuer par
le recours à des recettes bien connues : lyrism e désespéré du
roman noir américain ou m élancolie tchekhovienne au sujet des
classes vaincues. En tout état de cause, l’apport artistique de
cet écrivain et de son école est épuisé. Un de ses derniers livres
qui porte ce titre bien significatif : La terre de Dieu , nous pro­
pose, au sein d’une société en changem ent incessant, une im age
étrangement statique et peu ouverte sur l’avenir. E ncore une
fois, c ’est la revanche d e la form e et de ses déterminations d e
classe sur les choix arbitraires, et finalement stériles, de l’écri­
vain.
L’E tat national peut continuer à publier les « D ix m eilleures
nouvelles » de tel ou tel pays, d e tel ou tel auteur, il n’en
résultera aucune nouvelle arabe qui soit à la fois fidèle à la
réalité nationale et de portée universelle.

14. C 'est la faiblesse fondamentale et irrémédiable de la production


marocaine actuelle. La form e de la nouvelle, reprise par l'intermédiaire des
écrivains égyptiens, est donc doublem ent inadéquate. L e temps n'y fera
rien ; seule, une critique radicale de cette form e pourra ouvrir les voies de
l’avenir.

207
Bien entendu, il existe d’autres form es de théâtre, d e rom an
et de nouvelle, d’autres form es d'expression littéraire, qu e celles
dont nous avons traité.
Néanmoins, il se trouve que c’est dans ces form es-là qu e la lit­
térature arabe m oderne a tenu à s’exprim er et à s’accom plir, sans
jamais les mettre en question, à cause de la valeur universelle
q u e lle leur accordait par principe. C ’est précisém ent p arce
qu’elle refusait obstiném ent de réfléchir sur les conditions his-
torico-sociales qui ont présidé à la maturité de ces form es dans
certains pays, que la pensée arabe s’est ferm é à elle-m êm e les
voies de la découverte et du renouvellem ent.
S’agit-il d ’une sim ple pusillanimité ou d’une soumission incons­
ciente à un nouveau classicism e? L a cause est certainem ent
plus profonde.
L ’idéologie positiviste, qu i dom ine l’Etat national e t qu i
cherche uniquem ent des résultats à reproduire, tend à planifier
l'expression aussi bien que la production sociale, à ne pas plus
mettre en question la form e littéraire que rhum an engineering.
L e développem ent socio-économ ique exige une id éolog ie d e
référence qui, par elle-m êm e, em pêche le renouvellem ent form el
— est-ce là un autre aspect de la loi de développem ent iné­
g a l? — une idéologie qui, en m êm e tem ps q u e lle efface le
retard dans la structure, le maintient dans la superstructure.
E t de m êm e que la dialectique n’est pressentie qu’à travers
la réalité de l’Etat libéral finissant, avant qu e l’Etat national ne
la fige dans un mysticisme réconfortant, de m êm e le réalism e
ne rejoint l’expression qu e lorsqu’il aide à discréditer la bou r­
geoisie libérale, et s’en éloigne insensiblement, au sein d e l’Etat
national développé, pour se survivre et maintenir le reflet d ’une
structure dépassée. Les chances de la dialectique et du renou­
vellem ent form el sont finalement identiques : ou bien on les
saisit dans cette longue attente que représente l’Etat libéral ou
bien on traîne longtem ps avec soi, com m e une m alédiction, les
limitations inhérentes à l’adoption des form es inadéquates.
Mais d’où vient cette situation, si peu p ropice à la liberté
créatrice de l’écrivain ? Pourquoi ne pouvons-nous pas rattraper
au m êm e m om ent le retard structurel et son com plém ent-reflet;
le retard superstructural ?
Peut-être cela dépend-il, en fin de com pte, des dim ensions
de ce retard ? Que plus celu i-ci est grand, plus toute com pen­
sation simultanée, à tous les niveaux, devient im possible. L a

208
problématique des formes

différence essentielle entre Pouchkine et C haw qî, la vraie cause


d e leur valeflr inégale, provient peut-être du fait qu e le prem ier
vécu t à une époqu e où l’O ccident était encore jeune et conscient,
et q u ’ayant par la suite — au m om ent où le second s’éveillait
au m on de — perdu liberté, sincérité et conscience ; ayant perdu,
et la dialectique et le secret de l’expression, il nous les a fait
perdre, à nous aussi, par la m êm e occasion.
T ou tefois, pendant cette période d’attente où le libéralism e
n’en finit pas de s’épuiser, com m e celle que vit présentem ent le
M aroc, faut-il voir dans cette critique des form es une justifi­
cation indirecte du form alism e ?
Il faudrait s’entendre : il y a un form alism e qui n'est qu'un
jeu vain, un p ile ou face d ’hom m e à bou t de ressources, mais
il y a aussi une réduction form elle qu i répond à la situation
solitaire de l’intellectuel dans une société déterm inée. C elle-ci,
désaxée et fracturée, ne lui laisse le choix qu’entre s’accrocher
à un reflet évanescent du réel, ou bien reconstruire, de l’exté­
rieur et abstraitement, les éléments fondam entaux qu i, un jour,
perm ettront à cette m êm e société de se restructurer : d’un côté,
un réalism e illusoire qu i se perd dans l'insignifiance, d e l’autre,
un essai loyal, rigoureux et m odeste, de maîtriser le tem ps.
S’agit-il d ’ailleurs de ch oisir? L ’art n’est pas le dom aine d e
l’illusion capricieuse, il est soumission sérieuse et consciente
au V rai.
E n tout cas, la question de V . M onteil perd, sem ble-t-il, toute
signification : « O ù couve l’âpre flamm e du g é n ie ? » E lle ne
cou ve nulle part, puisque, depuis bien longtem ps déjà, le génie
naïf a déserté nos rivages.

209
Conclusion

D ans les pages précédentes, plusieurs propositions auront


sem blé au lecteu r norm ales et sans im prévu : qu e l’authen­
ticité positive est la reconnaissance du M oi com m e un processus,
q u e la continuité historique est toujours une reconstruction q u i
d o it néanm oin ob éir à certaines règles qu i ne seront pleinem ent
adm ises qu e dans une société rénovée, qu e l'universel réel ne
sera en vue qu e lorsque la m éthode prim era d e nouveau le
systèm e, et qu e l'expression, enfin, passe nécessairem ent par la
critiq u e des form es esthétiques.
D 'autres, en revanche, l'auront étonné : « Prim auté d e l'action ,
d ira -t-il, alors qu e les Arabes ont jusqu’à m aintenant surtout
p arlé ? O ui au systèm e, non à la m éthode, alors qu e la m ajorité
d es réform ateurs arabes ont expressém ent déclaré le contraire ?
M arxism e, aboutissem ent logiqu e d e la pensée arabe, alors q u 'il
est com battu ouvertem ent partout dans le m onde arabe ?... >
E t en effet ces conclusions sont opposées à des idées com m u­
ném ent reçues. L a raison en est sim ple : on a ju squ 'ici analysé
tou jou rs l’id éolog ie arabe — quand on l'a fait — à la lum ière
d e la structure sociale. C et essai propose d'inverser les rôles et
d e com m encer par l'id éolog ie, tou t en se référant à une structure
socia le m ais qu i n'est tou tefois pas celle de la société arabe.
O n peut bien sûr considérer cette inversion com m e un jeu
form el et refuser d e s'y laisser prendre. O n peut dire : vous
étu d iez com m ent la société arabe se p en se; m ais voyons-la
d 'a b ord en elle-m êm e, concrètem ent.
C ontre cette attitude on ne pourra rien, si la critiqu e contenue
dans les chapitres précédents n 'a pas convaincu. E n vérité, le

211

15
positivism e aura toujours raison en fin d e com pte car, la seu le
donnée incontestable qu 'on possède sur la société arabe, est
après tou t son taux de croissance économ ique ; tou te autre d on ­
née sera discutée et discutable, elle aura toujours besoin d e
preuves supplém entaires. L ’id éolog ie arabe peut, en effet, ê tre
récusée dans son ensem ble com m e un pur bavardage. M ais à
ce com pte-là, l’étude du Jansénisme ou du Rom antism e est aussi
fu tile, jam ais on ne pourra en tirer des conclusions aussi é v i­
dentes que celles qu e peut nous offrir l’histoire écon om iqu e.
C om bien, pourtant, accepteront vraim ent cette réduction à l'in ­
signifiance P
C et essai refuse aussi de tenir l’id éolog ie arabe pour un d is­
cours insensé et fu tile.
H m ontre, au contraire, qu e c’est un discours structuré e t
hom ogène et q u 'il jou e un rôle com m e gu ide d e la pratiqu e.
M ais il m ontre aussi qu e ce discours reprend le m ouvem ent
d e la con scien ce occiden tale et qu’il est en fa it indépendant d u
m ouvem ent de la société dont il rend com pte.
L ’hom ologie entre les idéologies arabe et occiden tale, ou b ien
on la considère com m e le reflet du choix su bjectif d e l’analyste,
et tout l'essai devient alors une autobiographie qu i garde m algré
tou t sa valeur, ou bien on l’accepte com m e ob jectiv e e t sa
signification alors est une nouvelle affirm ation d e l’universel.
M ais qu e dire d e la situation d e l’id éolog ie arabe vis-à-vis
d e la pratique, q u e lle d oit guider en prin cipe et dont e lle se
trouve déphasée à chaque m om en t? C ette conclu sion parait
en effet bien paradoxale.
En réalité, dans l’Etat colon ial, dans l’E tat libéral, c’est l’A u tre
qu i agit. L’id éologie arabe consiste d on c à interpréter ce q u i est
fait par Autrui. E t l’Etat national lui-m êm e traîne cette situation
par définition, pourrait-on dire, car sa pratique est une réaction
contre l’im périalism e. C ’est cette action-réaction qu i condam ne,
faute d e tem ps, la réflexion et l’étude détachées, qu i o b lig e ce t
E tat à utiliser des techniques qu’il ne s’assim ile pas réellem ent.
R n’est d on c pas étonnant qu e l’id éolog ie arabe soit, par rap p ort
à l’action, à la fois en avance (puisqu’elle lu i fournit un m od èle
à suivre) et en retard (p u isqu elle prend ce m odèle dans une
form e dépassée d e l’O cciden t). N ous dirions q u e lle est réelle­
m ent en avance et objectivem ent en retard, dans le sens don n é
plus haut à ces deux term es.
M ais il ne suffit pas d e constater ce fa it et d e s’y ten ir, ca r
on aurait alors abouti sim plem ent à donner raison, sur d ’autres
bases, à ceux qu i déprécient notre expérience historique.

212
conclusion

N otre conclu sion ne sera pas celle-là.


L ’id éolog ie arabe a jusqu à m aintenant fon ction né com m e un
v o ile qu i perm et d e réintégrer le fa it accom pli par autrui. O n
l'a assez justifiée tou t au lon g d e cet essai pour pou voir dire en
con clu sion qu e le tem ps est peut-être arrivé qu elle devance
m aintenant ce fait accom pli. Si elle continue d e prendre acte
d e c e qu i est inéluctable, un inéluctable q u e lle ne pénètre pas
vraim ent, elle retardera l’action elle-m êm e. Pour être doréna­
van t un gu ide efficace, elle d oit être doublem ent en avance, par
rap p ort à la Société arabe qu elle d oit aider à transform er et
p a r rapport à la société occiden tale qu i lu i sert d e référence.
C om m ent ? dem andera-t-on. T ou t cet essai est un appel à la
con scien ce critiqu e. L ’interpénétration des deux sociétés arabe
e t occiden tale, est assez avancée, pour qu e les conditions soient
favorables à une telle prise d e con scien ce. C elle-ci, qu i est la
con scien ce sim ultanée d e deux évolutions historiques, d oit ban­
n ir tou t particularism e, tou t exclusivism e, si elle ne veut pas
retom ber dans l'id éolog ie justificative et le folk lore.
M ais il faut affirm er au m êm e m om ent et sans équ ivoqu e qu e
cette con scien ce critiqu e n’est pas par elle-m êm e créatrice, ne
p eu t pas être en elle-m êm e un dépassem ent de la pensée o cci­
dentale.
C ritiqu er l’historiographie positiviste et le rom an bou rgeois
n’est pas créer une m éthode historique et une form e littéraire
n ou velles. La con scien ce critiqu e est une possibilité et une con ­
d ition d ’enrichissem ent, elle n’est pas une valeur positive.
T ou tefois, cette con scien ce critiqu e unitaire, l’O cciden t lu i non
plu s ne l’a pas toujours. O n peut m êm e dire qu 'à l’heure actuelle
ü s'en est éloign é beau cou p. A près avoir tenté d e s’im poser com ­
m e H om m e universel, il a recu lé devant la critiqu e par les armes
d es au tres; il s’est saisi alors com m e particulier, ce qu i est
p o sitif en un certain sens. M ais quand il se m et à attendre passi­
vem en t d ’autrui la préfiguration du futur, lorsqu’il se perd dans
l'au th en ticité arabe ou la négritude, en vérité il s’installe dans
le particularism e. N ous avons déjà d it en q u oi l’attitude posi­
tiviste (m éthode unique, résultats divers et renvoi d e la syn­
th èse à un avenir indéterm iné) était discutable à la fois com m e
m éthode et com m e perspective historique. L e m arxism e lu i-
m êm e n 'a pas échappé à ce retournem ent général : d'abord
naïvem ent universaliste, puis farouchem ent pluraliste sous le
nom d e m arxism e ouvert ou planétaire. L e seul dom aine où
l'O ccid en t sem blait m aintenir cette exigence d’universalité, celu i
d e l’h istoire, se laisse m aintenant, lu i aussi, gagner par le doute ;

213
l’esprit historique qu i dom inait jusqu’à présent tou te la con s­
cien ce occiden tale, a été chassé d e l’eth n ologie, d e la sociolog ie
et d e la littérature.
L a conséquence d e ce recu l général fu t qu e des qu estion s
essentielles touchant le statut d e la sociolog ie, les lim ites d u
positivism e, le sens d e la d ialectiqu e..., b ref les fondem ents
d ’une anthropologie restèrent sans solution.
E t ainsi nous arrivons au poin t essentiel : l’O ccid en t, m algré
une avance technique prodigieuse et d e jou r en jou r grandis­
sante, n arrive pas à fon der cette an thropologie q u 'à affirm e être
son seul sou ci, com m e s’il avait besoin qu e les autres p ossèd en t
cette conscien ce critiqu e q u 'il a eue, qu’il a toujours dans cer­
tains secteurs, m ais dont il s’éloign e d’autres et d e plus en p lu s,
parce qu’il n’arrive pas vraim ent à la dépasser.
La pensée arabe, en accédant à cette con scien ce critiqu e u ni­
taire va se trouver au niveau m êm e où l’O cciden t piétin e d ep u is
la fin du X IX e siècle. Pour la prem ière fois, les deux con scien ces
pourront se réfléchir, se reconnaître et am orcer un vrai d ia logu e.
Par la m êm e occasion pourra être reprise la tâche, laissée en
suspens, d e faire qu e le m arxisme devienne dialectiqu e et s’ép a­
nouisse en une véritable anthropologie.
C onclusion trop optim iste ? P ourquoi pas. A près avoir m ontré
avec rigueur tou t ce qu i sépare les deux adversaires, on p eu t
bien laisser entrevoir ce qu i pourra les unir un jou r surtout s’il
en existe déjà des signes dans la réalité elle-m êm e.
C onclusion équ ivoqu e aussi. Affirm er l’unité des deux con s­
ciences en ne donnant raison n i à l’une ni à l’autre, c'est cou rir
à chaque instant le risque de se v oir interpréter unilatéralem ent.
L e risque d oit être couru cependant : à vou loir trop fu ir l’équ i­
voqu e, on laisse souvent échapper le vrai.

214
In d ex

A b b te id ra , 92, 9 7 ,1 0 3 ,1 S 9 ,185. A sh ’ ari Abu-l-Hasan (873-935), 52,


A b d a l -M alek Anwar, 173. 82, 83, 117,160, 161.
A bd al -R a ziq Ali (né en 1888), 24. Asiatisme, 16.
A bdal -R aziq Mustafa, 84. Authenticité, 51, 56, 57, 59, 61, 62,
A bduh M oh. (1849-1905), 16, 20, 29, 63, 66-67, 85, 92, 193.
30, 32, 35, 40, 4 1 ,4 3 , 7 7 ,1 0 8 ,1 1 7 , A verroes Ibn Roshd, 21.
148, 178, 181. A w ad Louis, 193.
A bdul H amid II (1849-1918), 30.
A braham , 20, 37, 79.
A cm m N., 200. B aalabaki Leyla, 173.
A dab (littérature profane), 85, 101, Badr (bataille en 623), 97.
103, 107, 119. B adr A. Taha, 183.
A fghani Jamâl ad-din (1838-1898), B aghdadi Abu Mansûr (m. 1037?),
30, 82. 83.
A flaq M ichel, 122. B akthir Ahmad, 84, 201.
Alem M oh. Amin al-, 151, 188. B alzac H. de, 121, 192, 202.
A lexandre , 76. B arbot M ., 173.
A lgérie, 9, 141, 179, 201. Basra (école grammaticale), 91.
A u (4“ ° calife, m. 661), 57, 77, 78, B asri Hassan al- (642-728), 79.
79, 96, 101. B aybars al-Mâlik al-Dhâhir (1223-
A u Salah al-, 102, 103, 104, 105. 1277), 78.
Alm ohade (dynastie marocaine), 78, B en B arka M ., 47.
131. B en B ella A m 52.
Ahnoravide (dynastie marocaine), 21. fBENNÀïïr~M alek. 21J
A min Ahmad (m. 1954), 34, 84. Bercher L ., 24.
A min Qâsim (1865-1908), 148. B ergson H ., 153.
A nawati P., 144. B iruni Abu Rayhân (m. 1048), 15.
Andalousie (et villes d*), 21, 53, 87, B lachère Régis, 19, 8 6 ,9 1 ,1 0 1 ,104.
88, 176. B loch Marc, 96, 106.
Anis Abdal Adhim, 151, 188, 190, B oukharine N., 164.
191, 203. Bourgeoisie arabe, 45, 203.
A qqad M . Abbâs (m. 1965), 20, 34, — marocaine, 131, 150.
185, 191. — occidentale, 38, 129, 152.
Arm J. et F ., 100. — roman et, 202.
A rkoun M oh., 123. Bourguiba H ., 46.
A rnold Th., 130. Bow les Paul, 176.
A risto te , aristotélisme, 24, 36, 63, B raun Maximilien, 185.
152, 161. Bruno Giordano, 20.
A sabiyya, 76. Brunschvic Robert, 86.
A sfahani Abu-l-Faraj al- (897-967), B urkhardt Jacob, 98, 106.
85. B ustani Butrus (1819-1883), 87, 199.

215
C ahen Claude, 86, 97. — religion naturelle, 82.
C alvin J., 34. — réflexion sur, 160.
C amus A ., 66. — et théâtre, 197.
C harqawi Abdal-Rahmân, 182-184, D reiser Th., 192.
190 201 D uri Abdel-Qâdir, 104, 105, 106.
C hawqi Ahinad (1868-1932), 181,184, D uvignaud J., 63.
185, 186, 191, 193, 196, 199, 208.
Christianisme, chrétien, 1 5 ,3 4 ,4 3 -4 4 ,
77, 120, 198. Eclectism e, pensée arabe et, 66, 152.
Classes, signification de, 7, 87. — littéraire, 183.
— structuration de, 8. Eglise, 22, 84.
— lutte de, 105. Egypte, égyptien, 9, 17, 23, 26, 3 0 ,
— et idéologie, ISO . 43, 46, 48, 55, 77, 104.
— et culture, 151. — nassérienne, 1 4 1 ,1 4 2 ,1 7 9 , 192,
— au M aroc, 131.
C laudel P., 34, 148.
200 .
— de N. Mahfûz, 204.
Clerc, clérical, 19, 37, 54, 63, 65, 82. — Alexandrie, 21, 53, 190.
— et marxisme, 141. — L e Caire, 30.
C omte Auguste, 1 0 ,3 3 ,1 3 1 ,1 4 7 ,1 5 4 . E ngels F., 146.
C onrad Joseph, 16, 205. E rasme, 34.
Continuité, 73, 80, 84, 93, 107. Erudition, 118, 125.
Conscience arabe, 28, 64, 81. Esclavage, 24, 61.
— dualité de, 131. — grec, 103.
— de l'O ccident, 29. Etat colonial, libéral, 8, 30, 79, 130,
— technophile, 47. 212.
— critique, 7, 213. — national, 8, 30, 32, 42, 5 1 , 56,
— tragique, 196. 62, 79, 136.
Coran, 75, 77, 126. — et folklore, 178.
— cité, 19, 20, 76. — et littérature, 195, 212.
— créé, incréé, 92, 159. — marocain, 133.
— et religions du Livre, 77, 145. — médinois, 102.
C orbin H ., 163. — musulman, 23, 105.
Critique analytique, 103, 106. Europe, 16, 23, 24, 46, 60, 61, 120,
— idéologique, 185. 124.
C roce Benedetto, 36. — Angleterre, 27, 36, 38, 59, 88.
C romer Lord, 130. — France, 27, 35, 59, 121.
C romwell, 27. — Allemagne, 59, 203.
Culture classique, 85, 195. — Italie, 59, 203.
— nationale, 48, 53, 58, 85, 179. Exotisme, 58.
— et nature, 54.
— et folklore, 175.
— acculturation, 40.
Falsafa, Falfisifa, 34, 82, 83.
F anon Frantz, 5, 52, 55, 61, 63, 179.
F arabi Abu Nasr (873-950), 21.
D arw in , darwinisme, 37, 154. F aris Bishr (m. 1963), 101, 183.
D escartes , cartésianisme, 20, 152, F asi Allâl (né en 1910), 20, 22, 30,
154. 43, 54, 55, 146, 148.
Despotisme, 23, 27. Fellah, 187.
Diachronie, 45. F euerbach L ., 146.
Dialectique, 9, 6 4 ,1 5 7 ,1 5 9 ,1 6 3 ,1 6 5 . F eyçal Shukri, 104.
— et réalisme, 208. F ich te J.G., 22, 90.
D iderot D ., 66, 192. Fiqh, fuqahâ, 127, 198.
D ieu, religion, 53, 54, 55, 57, 64. Fitra, 34.

216
index

F laubert G ., 206. H erder J.G., 90.


Fleish H ., 92. H eykal M .H. (1881-1956), 24, 43,
Folklore, 8 7 ,174. 4 6 ,1 8 5 ,1 8 8 ,1 9 2 .
Forster E .M ., 38. Histoire, 73.
F rance A ., 191. — réfléchie, 75.
Frères de la Pureté (X“ * s.), 21. — hypostasiée, 81.
Fuck Johann, 86. — positive, 79, 95.
Futur antérieur, 65. — unité de 1’, 143.
— musulmane, 159.
— historicisme, 82.
Galilée, 20. — historicité, 90, 122.
G a rd et Louis, 144. — historiographie arabe, 96.
G au tier E .F., 25. H obson J A ., 52.
G h a z za l i Abu Hâmid (1059-1111), Homme total, 57.
52, 76, 83, 186. H ourani G ., 78.
G h a z za l i Mohammed, 96. Humanisme, 33, 84.
G h if a r i Abu Dharr (m. 652), 57. H usseyn b. A li (m. 680), 159, 198.
G h urbal Shafîq, 104. H usseyn Taha (né 1889), 17, 25, 41,
G ibb H A .R ., 95, 103, 119, 121. 43, 46, 77, 1 0 1 ,104,1 0 6 , 148, 173,
G irdaq Georges, 57, 78. 182, 184, 187, 188, 192, 196.
Goethe, 121.
Gog et M agog, 76.
G oldzjher Ignace, 44, 97, 100, 119. I bn abd -R abbih i (860-940), 86.
G orki Maxime, 190, 191, 192. I bn A r ab i (1160-1240), 162.
G ram sci Antonio, 117. I bn H ajar (1372-1449), 101.
Grèce, grec, grecque, 5, 21, 23, 64, I bn H anbal (780-855), 82, 83, 101,
82, 86, 88, 102. 161.
— historiographie, 98. Ibn H azm A li (994-1064), 80, 118.
— héritage, 144, 145. I bn F aris Ah. (m. 1004), 90.
— Athènes, 24, 103. I bn K haldun Abdel-Rahm&n (1332-
— Byzance, 97. 1406), 76, 99, 100, 162, 198.
G reene Graham, 123. I bn Q utaybah (828-889), 79, 85, 86.
G roethuysen Bernard, 127. I bn Saba ' Abdallah (fin du V IF “ s.),
G runebaum E .F. von, 86, 99, 123, 77.
147. I bn Shuhayd (992-1034), 87.
G uédira A .R ., 142. I bn T aymiyya (1263-1328), 5T, 82,
G u rvitch George, 8. 140.
I brahim Hâfiz (1871-1932), 181.
Idéologie, idéologique, 7, 8, 28, 34,
H abruk Ismâil al-, 195. 52, 56, 58, 67, 93, 102.
Hadith, 82, 100. I'jâz (inimitabilité du Coran), 90, 91.
Haj j Kamâl al-, 91. Ijmâ’ (consensus), 24, 140.
H ajri Taha al-, 80. Inde, 30, 31, 33.
Hakam II d’Andalousie (961-976), 21. Industrie, industrialisation, 3 3 ,3 6 ,5 1 ,
Hakdc Tewfiq al- (né en 1898), 173, 53, 57, 67, 9 2 ,1 0 6 , 148.
184, 187,191, 1 9 6 ,199. Iran, persan, 5, 31, 77, 82, 88.
H anotaux Gabriel, 33. Iraq, 105, 141.
H a r ir i al-Qâsim (1054-1122), 87. Islâm, 19, 24, 27, 33, 34, 43, 46, 48,
H arris W alter, 133. 55, 57, 75, 77, 82, 86, 88, 92, 97,
H assan H. Ibrahim, 104. 108.
H egel , hégélien, 6, 58, 90, 103, 152, — et orientalistes, 120.
153, 178. — et politique, 140.
Hemingway E ., 205, 206. — dogm e, 160, 177, 197, 199.

217
I o ia ’ il Khédive <1863-1879)» 17. — et subjectivité, 186.
Istiqlâl (Parti nationaliste marocain)» — formes littéraires, 1 9 3 ,1 9 6 .
45. — formalisme, 209.
L ocke John, 33.
Logos, 122.
Ja b iz Abu Othm&n (m. 868)» 82, 85. L oucel H ., 90.
Japon, japonais, 26, 197. L owry M alcolm, 123.
Joimm J., 75, 95, 173. Lumières (siècle des), X V IIIme s., 22,
Jvbbai Abu A li (m. 916), 83. 33, 84, 154, 187.
Jonc, 145. L uther M ., 40.
L yautey Maréchal, 130, 133.

K a’b al -A rbar (m. 652), 79. M a’ arri Abu-l-Alâ (m. 1058), 118.
Kahlé Paul, 119. M ahfuz Najîd (né en 1912), 173,
Kasb, 160. 182, 184, 189, 192, 193, 195, 2 0 3,
K ateb Yacine, 76, 176. 207.
K aw ajdbi Abdel-Rahm&n (m. 1902), M ahomet, mahométisme, cf. Prophète,
23, 32, 41. 22, 103, 159.
K haxjd Kh. M ob., 96. M akarius L . et R., 173, 183.
K r a u l ibn Ahmad (m. 778), 86. Makhzen, 131.
Khan Sayyid Ahmad (m. 1898), 33. Mamelouks, 99.
Khârijites (secte politico-religieuse), M amun calife (813-833), 21, 22, 78,
84. 82.
Khâssa (aristocratie), 31, 76. Manâr (revue), 75, 95, 108.
Kûfa (école grammaticale), 92. M andur M oh. (m. 1965), 15, 142,
Kuttâb, 86, 198. 184, 186, 187, 191, 195, 199.
M ann Thomas, 192.
M annheim Karl, 8.
L achine T&hir (1897-1955), 188. M ao T sé- tounc, 73.
L aoouture J., 44, 129. Maqâmât (genre littéraire), 87, 181,
L ampedusa, 5. 183, 196.
Langue arabe, arabophonie, 3. M arçais W illiam , 91.
— classique, 89. M argououth D.S., 99, 104.
— et littérature, 184, 187. M aroc, marocain, 3, 9, 21, 25, 30, 32,
— dialectale, 190. 43, 49, 55, 65, 93, 127, 128.
L aoust H ., 57, 82, 140. — structure sociale du, 131, 142.
L awrence D .H ., 123. — folklore, 175, 206, 209.
L énine V .I., 16, 52, 164. — villes citées, 46, 48, 78, 175.
L e T ourneau R ., 131. M artinet Gilles, 154.
L évi-P rovençal E.» 97. M arx , marxisme, 65, 177.
L évy Reuben, 97. __ légal, 141.
Lewis Bernard, 97, 150. — objectif, 1 0 ,1 3 9 ,1 4 6 ,1 5 2 , 153.
Libéral, libéralisme, 20, 25, 33, 36, — positiviste, 153, 155.
40. 65. — et technocratie, 148.
— conscience libérale, 45, 104, — et littérature, 188.
119. Maskh (métamorphose négative), 47.
— et marxisme, 141. M assicnon Louis, 38, 90, 121, 122,
— et romanesque, 1 82,187. 130, 150.
— et subjectivité, 188, 200. M as’ udi Abu-l-Hasan (m. 956), 15.
L ibermann, 128. Matérialistes (Dahriyyîn), 82.
Littérature et expression, 174. M aupassant Guy de, 201, 207.
— arabe m oderne, 181. M azini Ibrahim (m. 1949), 104, 185,
— périodisation, 182. 186, 191.

218
Mes'Am Mahmûd, 183, 200. O ccident, occidentale, 4, 15, 30, 34,
M éthode, 113. 39, 41, 43, 49, 52, 55, 58.
— analogique, 120. — définition, 59.
— em piriste, 44, 5 2 ,1 1 7 ,1 1 9 ,1 2 5 , — gauche, 44, 63, 89, 91.
1 3 0 ,1 3 5 . — point de départ de T, 148.
— ethnographique, 85, 89, 109, — technocratie, 149.
144. — universalité, 167.
— ethnologique, 63, 98. — et conscience critique, 213.
— positive, cf. positivisme. O’hara John, 192.
— sociologique, 135, 130, 149. O mar I (2aM calife, 634-644), 21, 25.
— structurale, 86, 124, 125. O mar II ibn A bdel A ziz (717-720),
— socio-historique, 105. 82.
Mez A ., 97. Om eyyade (dynastie), 103, 160, 198.
Mich elet J., 22, 98. Offices (du M aroc) : BEPI, Bureau
Milou J.P., 144. d'études et de participation indus­
M n x J.S., 35. trielle ; OM VA, Office de mise en
Miquel A ., 173. valeur agricole ; O N I, Office natio­
Moïse, 79. nal des irrigations ; ONM R, Office
Molière , 127. national de modernisation agricole,
Montagne R., 144. 47.
Monteil V ., 173, 183, 184, 209. Orient, 16, 30, 35, 37, 39, 45, 49.
Montesquieu, 23, 24, 33, 35, 40, 65. Orientalisme, orientaliste, 41, 78, 89,
Morillon J., 123. 95, 117, 124.
Moussem, 178. O thman (3 »« calife, 644-656), 79 ,1 0 0.
Mu' aw iyya (1 * calife om eyyade, 001-
680), 181.
Mubarak Z ., 77. Parti National (égyptien, av. 1914),
Muhâkât (imitation), 52. 32.
Muhasibi al-Hârith (m. 857), 161, Pasteur , 27.
186. P.D .I. (Parti démocratique de l'Indé­
M uir W ., 33. pendance, marocain), 45.
Musa S. (m. 1959), 15, 26, 27, 29, P e lla t Ch., 87 .
30, 32, 37, 40, 41, 143, 182. P ériclès , 86.
Muslim ibn al-Hajjâj (m. 865), 185. Petite-bourgeoisie, 32, 48, 5 1 ,8 4 .
Mutawakkil (calife, 847-861), 20. — marocaine, 132.
Mu’tazilites, 20, 34, 82, 84, 92, 160. — et folklore, 175.
Mutran Khalil (1871-1949), 181, 185, — et réalisme littéraire, 178, 189,
186. 203.
Muw aylihi Ibrahim (1845-1905) ,181. — et la nouvelle, 204, 205.
Mysticisme, 159, 162, 198. Pirandello L ., 5.
Positivisme, 9, 41, 45, 61, 63, 65, 68.
— en histoire, 95.
Nafs, 160. — en sociologie, 117, 130.
Najjar Dr., 35. — et littérature, 208, 212.
Napoléon, 27. P ouchkine , 21, 185, 208.
Nassar H ., 99. Prophète, 24, 77, 78, 79, 83, 96, 98.
Négritude, 179, 213. Protectorat (au M aroc), 1 3 3,1 35 .
Nizan P., 16.

Q adda (ode monorime), 88, 185.


O bjectif, objective, c f. marxisme. Qadarites, 82.
— esprit, 6. Q alam aw i Suhayr, 84.
— détermination, 68, 87, 136. Qarmate, 99.

219
QAss (sermonnaire), 199. Shaw G.B., 36, 37.
Qurrâ' (« lecteurs » du Coran), 142. Sicile, 5.
Q otb Sayyid (m . 1966), 96. Si’ites (sectateurs de A li), 84, 101,
107, 161, 198.
Smith Margaret, 161.
Raison, 4, 20, 34, 40, 41, 53. Smith W . Cantwell, 95, 104, 106,
— abstraite, 82, 105. 118, 120.
— positive, 48, 54, 84. Snow Edgar, 120.
Socialisme national, 56.
Raslcol, 97.
R a z i Abu Bakr (m. 934), 21.
Société arabe, 17, 40, 62.
Réalisme politique, 135. — arabe et littérature, 184.
— littéraire, 174, 188. — marocaine, 37, 40, 131, 133,
— et technophilie, 182. 208.
— petite bourgeoisie et, 188, 190, — occidentale, 40.
201. Spartacus, 105.
Réel (cf. objectif), 68, 136. Spencer Herbert, 33, 35, 40, 143,
Reconquista, 99. 154.
Réform e (du XVP®* s.), 24, 38, 62, Spinoza B., 152.
65, 97. Structure (super, infra), 6, 37, 40, 52,
R enan Ernest, 33, 34, 44. 168, 208.
Révolution française, 102. Su' luk (poète-brigand), 88.
Rida Rashîd (1865-1935), 32. Sunna, Sunnites (membres d e la ma­
R ihani Najîb, 177. jorité communautaire), 83, 84, 100,
R obespierre , 102,128. 101.
R odinson Maxime, 97, 100, 155. Suyuti Jalâl (m. 1505), 90, 99.
R olland Romain, 192. Symbolisme, 204.
Romantisme, romantique, 120, 159, Synchronie, 45.
212. Syrie, 23, 32, 78, 88.
Rome, romain, 20, 24, 51, 63. — Damas, 142.
R osenthal E.I.J., 140.
R ostow W .W ., 149.
R ousseau J.J., 20, 22, 24, 66, 153, T abari Abu Ja’far (m. 923), 9 9 , 100,
105.
Rûh, iôO. Ta’dil (critique traditionnelle), 101.
Russie, russe, 16, 91, 121, 194, 203. Tafw it (perte de liberté), 146.
T afeéro N ., 41.
Tatars, 16, 60.
Saint A ugustin, 20. Ta’tîl (définition négative d e D ieu),
Saint Just, 102, 128. 160.
Saint Paul , 43. T aw ney R.H ., 127.
S aint Simon, 36. Taw qîf (théorie sur l'origine d u lan­
Salafi (traditionnaliste), 82. gage), 90.
Salomon, 76. T aymur Mahmûd (né en 1894), 173,
Samir Faysal al-, 105. 188, 196.
Sartre J.P., 66. T chékhov A ., 192, 205, 206, 207.
Satan, 83. Technophile (conscience), technophi­
Sayyid L otfy (1872-1962), 29, 30, 32, lie, 25, 36, 51.
35, 40, 41, 43, 46, 182. — et marxisme, 142.
Schacht J., 100. — et littérature réaliste, 182.
Schumpeter J., 141, 147, 148. Tiers m onde, 4.
Shahrastani M oh. (1076-1153), 83. T ocqueville A ., 147.
Shakespeare W ., 89. T o c liatti P., 56.
Shar' (loi révélée), 141. Tolérance, 19.

220
index

Totalité (fasciste), 141. W afd (parti égyptien, 1919-1952), 49,


T ourgueniev I., 91, 192, 206. 142.
Trinité, 24, 53.
Turquie, turc, 23, 30.
— Istamboul, 31. W a t t M ontgomery, 38, 97.
W eber Max, w ebérien, 36, 146, 147.
W ells H .G ., 36.
Umma (communauté musulmane), 105. W estern, 88.
U.N .F.P. (Union nationale des Forces W o o lf Virginia, 205.
populaires, parti m arocain), 45.
Universel, 67, 69, 167.
URSS, 48, 128. Yémen, 58.
USA (Amérique), 48, 59, 194.
Usure, 126.
Zâhirisme, 80, 83.
Zanj (esclaves), 105.
VnxERifll, 39. Z avdan Girgi (m. 1914), 181.
V in ci L . d e, 34. Z ayd b. AU (m. 740), 198.
Vo lt a ir e , 66. Z ola F ., 192.

221
Table

P réface , par M axim e R o d in so n ...................................... V II

I n t r o d u c t io n ............................................................................. 3

I. LES ARABES E T L’A U T H E N T IC IT E ...................... 13

1. T rois hom m es, trois d éfin itio n s.................................. 19


2. C onscience de l’O cciden t et conscien ce de s o i ___ 29
3. Qu’en est-il du M a r o c ? .............................................. 43
4. E tat national et a u th en ticité...................................... 51
5. L e futur a n térieu r......................................................... 65

H . LES ARABES E T L A C O N TIN U ITE ...................... 71

1. L ’histoire ré flé ch ie ......................................................... 75


2. L ’histoire h y p o sta sié e ................................................... 81
3. L ’histoire p o s it iv e ......................................................... 95
III. LES ARABES ET LA RAISON UNIVERSELLE ... 111
1. Q uelle m éthode ? ........................................................... 113
2 . M ésaventures du p ositiv ism e ...................................... 117
3. Un m arxism e o b je c t if................................................... 139
4. Chances d e la d ia le c tiq u e ........................................... 157
5. Vers l’u n iv e rse l............................................................... 167

IV . LES ARABES E T L’E X P R E S S IO N .............................. 171

1. Expression et fo lk lo r e ................................................... 173


2 . Littérature et ex p ression ............................................... 181
3. Problém atique des fo r m e s .......................................... 195
C onclusion ................................................................................ 211

In d e x ................................................................. 215

224