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CRITIQUER LA LITTÉRATURE DE JEUNESSE : PISTES POUR UN BILAN ET

DES PERSPECTIVES

Francis Marcoin

Armand Colin | « Le français aujourd'hui »

2005/2 n° 149 | pages 23 à 34


ISSN 0184-7732
ISBN 9782200920715
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CRITIQUER LA LITTÉRATURE
DE JEUNESSE : PISTES
POUR UN BILAN ET DES PERSPECTIVES
Par Francis MARCOIN
Université d’Artois et INRP

À certains égards, la littérature de jeunesse peut être vue comme une littéra-
ture sans histoire ni critique, dont la presse ne se rappelle l’existence qu’au
moment des étrennes. Comment parler de ces petites choses lorsque l’on est
un journal sérieux ?1 Question qui du reste se pose aussi à l’enseignant :
comment préserver la part de légèreté qui convient tout en faisant sa place
au travail scolaire ou universitaire ? Qu’on la prenne au sérieux ou non, il
semble que cette littérature reste dans son ghetto, reléguée dans des pages
spéciales tenues par des spécialistes. On considérera comme une heureuse
exception l’article de Françoise Balibar, « Les mots, le monde, les enfants.
Sur Le Doudou méchant de Claude Ponti », paru dans le n° 646 de la revue
Critique, entre un article sur Paul Ricœur et un autre sur Raoul Ruiz. À re-
bours, cette littérature est souvent promue de manière exclusive : si l’on ne
peut que se féliciter des instructions pour le cycle 3 de l’école primaire qui
introduisent un corpus de titres ambitieux et surtout des méthodes d’appro-
che rompant avec la scolastique, on peut craindre aussi l’ostracisme tou-
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chant tout texte non labellisé « LJ » (c’est-à-dire « littérature jeunesse », cet
affreux syntagme) : il y a quelques années, l’auteur du manuel Côté lecture 2
a eu toutes les peines du monde à imposer « Choses du soir », un poème de
Victor Hugo pourtant porteur par excellence de l’esprit d’enfance. Là est
peut-être le nœud du problème : il n’est pas sûr que tous les livres « pour »
l’enfance soient habités de cette enfance ; il n’est pas davantage sûr que nos
critères de validité, essentiellement d’ordre « artistique », soient beaucoup
plus pertinents que les anciens critères d’ordre moral qui ont, qu’on le
veuille ou non, permis l’avènement d’une littérature de jeunesse, ou plus
exactement d’une librairie de jeunesse. Une véritable recherche se doit
d’être aussi une critique, non pas des autres mais de soi et de ses propres cer-
titudes. À cet égard, on ne dira jamais assez la pertinence demeurée intacte
d’un article déjà ancien de Jean-Claude Chamborédon et Jean-Louis Fabiani,
« Les albums pour enfants, le champ de l’édition et les définitions sociales
de l’enfance »3, où la nouvelle littérature enfantine est réinscrite dans un ordre
de valeurs propre aux nouvelles classes moyennes.

1. Voir Muriel Louâpre, « Sous les marronniers des cours de récré », Histoires littéraires
n° 18, 2004.
2. Brigitte Buffard-Moret, Côté lecture 6e, Bordas, 2000.
3. Actes de la recherche en sciences sociales, n° 13 et n° 14, 1977.
Le Français aujourd’hui n° 149, La littérature de jeunesse : repères, enjeux et pratiques

Sachant que ces valeurs ont pour vocation de diffuser dans toute
la société, une critique non asservie au discours publicitaire constatera la
permanence du modèle qui a présidé à la naissance de l’édition pour
la jeunesse, dans la dernière partie du XVIIIe siècle. Ce modèle, c’est celui
du conte moral, et il suffit de considérer un album ou un récit
d’aujourd’hui pour voir comment cette morale est prégnante, mais plus ou
moins masquée par un ton d’humour, voire par des formes de provocation
ou d’irrespect qui vont de pair avec de nouvelles injonctions touchant
notamment les discriminations sexuelles ou ethniques. On pourrait
observer aussi comment certains auteurs traitent de sujets comme l’inceste,
dans une stratégie d’accompagnement des questions du jour.

Jalons critiques
Si l’on a coutume, à la suite de Roland Barthes, de séparer l’approche
diachronique et l’approche immanente de l’œuvre, il n’est pas sûr qu’une
critique même interne puisse s’élaborer sans une perspective historique.
Bien plus, la critique doit se poser la question de son historicité et c’est sans
doute sur ce point que l’inscription universitaire se fait décisive. Car
l’approche journalistique est sans mémoire, redécouvrant chaque année
son objet. Or, un propos a été tenu très tôt sur ce qu’on a d’abord appelé
« bibliothèque d’éducation ». Dans Les Livres pour l’enfance et la jeunesse
sous la Révolution4, Michel Manson a non seulement mis en évidence
l’importance de cette production mais aussi l’existence d’un discours
d’escorte dans des journaux prestigieux comme Le Mercure de France ou le
Journal de Paris. Discours certes dominé par une perspective morale ou
instructive mais qui permet de placer ces ouvrages adressés à la jeunesse
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dans la sphère publique. Si la naissance d’une librairie d’éducation indique © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
que l’enfance devient une spécialité, celle-ci est en même temps au cœur
du débat, et la première critique est donc journalistique, mais au sens
d’alors puisque le journaliste est un publiciste écrivant des livres ou contri-
buant à des périodiques, usant de son esprit critique. Et cette critique
n’envisage pas encore une littérature enfantine qui serait exclusivement
commandée par des principes esthétiques ou psychiques.
Cette approche morale s’exprime tout au long du XIXe siècle, lors des
séances solennelles de remise des prix Montyon d’utilité5 qui sont autant
d’occasions pour l’Académie française de se pencher avec sollicitude sur de
petits livres se voulant faits pour le public le plus humble, avec une confu-
sion entre le peuple et l’enfant. De nombreuses sociétés philanthropiques,
notamment celles pour l’instruction élémentaire mais aussi celles pour la
régénération des délinquants ou pour la protection des animaux, font
de même, passant commande ou offrant des récompenses accompagnées
de discours qui constituent comme une chaine critique en faveur du bon
livre, du livre utile que Baudelaire condamnera mais d’une façon para-

4. Institut national de recherche pédagogique, 1989.


5. Ce prix, qui doublait le prix de vertu destiné aux pauvres, récompensait des ouvrages
utiles aux connaissances et aux bonnes mœurs.

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« Critiquer la littérature de jeunesse : pistes pour un bilan et des perspectives »

doxale puisqu’il s’attaque en même temps à l’école « plastique », c’est-à-


dire à celle qui ne s’occupe que du Beau.
En même temps, s’adressant à des enfants plus aisés, les « sommités » du
monde romantique collaborent à la nouvelle presse des jeunes tout en
démolissant ce qui a précédé. Louis Desnoyers, humoriste venu du Chari-
vari et auteur d’un des premiers vrais romans pour la jeunesse, Les Mésa-
ventures de Jean-Paul Choppart, ne trouve rien à sauver d’une telle
bibliothèque. Posture récurrente : l’éditeur Hetzel, qui rééditera plus tard
ce roman en lui donnant une préface, multipliera les prises de position et,
ce faisant, édifiera une doctrine mais plus encore un discours promo-
tionnel dont ses collègues seront friands. En effet, le secteur du livre de
jeunesse, parce qu’il relève avant tout d’un concept éditorial, s’accompagne
de professions de foi où ces éditeurs assassinent en général ce qui a été avant
eux. Il faudrait donc ajouter une catégorie à celles que repère Albert
Thibaudet dans sa Physiologie de la critique, la critique spontanée, la
critique professionnelle, la critique des maitres6 : la critique éditoriale, ou
du moins un propos éditorial qui prétend au statut critique et impose sa
marque à ce qu’on appelle aujourd’hui les médiateurs du livre.
Car la librairie de jeunesse a toujours eu à voir avec la littérature indus-
trielle dénoncée par Sainte-Beuve, ce caractère d’industrie n’étant pas
contradictoire avec les intentions morales ou même chrétiennes.
Aujourd’hui, tout un pan des recherches universitaires se développe dans
la perspective d’une histoire de l’édition qui rompt avec l’approche idéale
des « charmeurs d’enfants », pour reprendre le titre d’un livre de M. Lahy-
Hollebecque : les livres qu’on destine à l’enfant « devraient parler des
merveilles secrètes dont il rêve »7. À la date où paraissent ces lignes,
l’approche de la littérature enfantine exalte sa potentialité de rêve contre
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l’approche purement éducatrice. C’est tout un programme de recherches © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
qui s’offre à nous, le recensement de ces discours dont une partie a déjà été
restituée par Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard dans Discours sur la
lecture (1880-1980)8. Mais il reste à considérer l’approche critique des
ouvrages précis. Ainsi, dans son Bulletin littéraire et scientifique. Revue
critique des livres nouveaux, rédigé entre 1838 et 1866, Joël Cherbuliez, par
ailleurs membre de plusieurs sociétés savantes de Genève, accorde-t-il une
place régulière à la librairie d’éducation, s’intéressant notamment aux
écrits des auteurs féminins, ces fameux « bas-bleus », et apparaissant ainsi
comme un des premiers critiques de cette littérature9.
Les milieux catholiques vont constamment assurer une sorte de veille
idéologique les amenant à analyser de près les ouvrages à recommander ou
à interdire. La censure n’est après tout qu’une des formes extrêmes de la
critique. Dès 1840 parait une Bibliographie catholique qui se maintiendra
6. Éditions de la Nouvelle revue critique, 1936.
7. M. Lahy-Hollebecque, Les Charmeurs d’enfants. Préface de M. Édouard Herriot, édi-
tions Baudinière, 1928, p. 15.
8. B.P.I., Centre Georges Pompidou, 1989.
9. Ces notices sont recensées par Margot Irvine et Rod Humpel sur le site de l’université de
Toronto, « Études des femmes à la collection Sablé, un catalogue multimédia »
(http://www.chass.utoronto.ca.fren.).

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Le Français aujourd’hui n° 149, La littérature de jeunesse : repères, enjeux et pratiques

jusqu’en 1889. Dans son classement, elle distingue des ouvrages « qui
conviennent aux enfants » et d’autres « qui conviennent aux jeunes gens et
aux jeunes personnes »10. C’est bien là le témoignage d’un intérêt particu-
lier qui se confirme avec une autre Bibliographie catholique, catalogue de
livres en tous genres, propres à former de bonnes bibliothèques et à être donnés
en prix dans les collèges, pensionnats et écoles, par le R.P. Van de Kerckhove
(Casterman, 1857-1860) et surtout avec Polybiblion. Cette Revue biblio-
graphique universelle fondée en 1868 par la Société bibliographique se
compose d’une « partie technique » : « théologie, jurisprudence, sciences et
arts, belles-lettres, histoire », et d’une « partie littéraire », Polyblion litté-
raire, qui se lance dans un travail critique traduisant une réelle ouverture
d’esprit. À partir du tome 12 de l’année 1874, les « ouvrages pour la
jeunesse » y auront droit à un classement séparé, et l’ensemble des notices
constitue un témoignage de premier ordre11.
Le manuel de l’abbé Bethléem, Romans à lire et romans à proscrire, parait
à Cambrai en 1904 et sera maintes fois réédité par les Bureaux de Romans-
revue, le mensuel qu’il fonde à Lille en 190812. Il y fait paraitre aussi Quel-
ques livres d’étrennes et de fêtes recommandés aux familles, tandis que
É. Roupain, ancien maitre de conférences aux facultés catholiques de Lille,
y produit de pesantes sommes, comme Pour lire de beaux livres, dirigées
contre les « lectures neutres » elles-mêmes.

Parler d’enfance ou parler à l’enfance ?


Mais l’âpreté de cette parole montre la faiblesse d’une position dogma-
tique alors que l’enfance conquiert une nouvelle valeur. C’est le moment
où se développe le récit d’enfance, lui-même nourri du souvenir enchanté
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des lectures d’enfance dont sont gommés les aspects les plus rigides. En © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
1889, Hippolyte Durand publie un ouvrage au titre éloquent, Le Règne de
l’enfant (Librairie H. Lecène et H. Oudin). Littérateur et inspecteur
d’académie, il avait précédemment écrit La Poésie de l’école. Sonnets et
poèmes (Barassé, Angers, 1877), donné des Lectures choisies sur l’histoire de
notre patrie à l’usage des écoles primaires (Hachette, 1877), un Livre des

10. Danielle Berthier, dans Le Roman historique pour la jeunesse en France. Jeunesse et évolu-
tion, « Annexe III. Anthologie » (thèse en cours), donne de nombreux exemples de recen-
sions parues dans cette Bibliographie catholique, « revue critique des ouvrages de religion,
de philosophie, d’histoire, de littérature, d’éducation, etc., destinée aux ecclésiastiques, aux
pères et aux mères de famille, aux chefs d’institution et de pension des deux sexes, aux
bibliothèques paroissiales, aux cabinets de lecture chrétiens, et à toutes les personnes qui
veulent connaitre les bons livres, et s’occuper de leur propagation ».
11. Danielle Berthier, Le Roman historique pour la jeunesse en France. Genèse et évolution,
thèse en cours.
12. Sur l’abbé Bethléem, voir Anne-Marie Chartier & Jean Hébrard, Discours sur la lecture
(1880-1980) : I, 3, « L’abbé Bethléem et son guide général de lectures », chapitre rédigé
principalement à partir d’un travail de Rémi Fromont, « Quelques discours catholiques sur
la lecture », B.P.I., 1975. Et Violaine Pellerin, L’Abbé Bethléem (1869-1940). Un pionnier
de la lecture catholique, mémoire d’Histoire, université de Versailles-St Quentin en Yveli-
nes, 1993-1994, notamment la première partie, « Un jeune prêtre au service des âmes
chrétiennes, 1869-1914 ».

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« Critiquer la littérature de jeunesse : pistes pour un bilan et des perspectives »

enfants et des mères (H. Lecène et H. Oudin, 1888) et aussi produit chez
Mame des livres pour enfants. Certains de ses poèmes furent reproduits
dans des recueils de récitation. On voit que tantôt il parle de l’enfance,
tantôt à l’enfance.
Cette hésitation caractérise Le Règne de l’enfant, peut-être le premier
ouvrage « savant » (du moins selon les normes de l’époque) à recenser les
différentes figures de l’enfance. Il distingue ainsi un « esprit ancien » et un
« esprit nouveau » et accorde beaucoup de place à « Victor Hugo peintre
d’enfants » pour ensuite parler de la poésie et de l’enfance, passant par
Lamartine, Musset, Brizeux, Laprade, Sully-Prudhomme, Coppée,
Eugène Manuel, Jean Aicard, Eugénie de Guérin, Mme J. Michelet. Plus
loin, il parlera des écoliers de Töpffer, des petits paysans de George Sand,
du petit Chose, de Mlle Lili (de P.-J. Stahl) et des enfants mal élevés de
Gyp, pour en finir avec un « dernier mot du moraliste » où il propose une
« esquisse du monde scolaire », « préface d’un livre à faire, le livre des
Œuvres consacrées à l’enfance ». C’est un peu ce que fera Jean Calvet avec
L’Enfant dans la littérature française (tome 1, Des origines à 1870 ; tome 2,
De 1870 à nos jours, Lanore, 1930). Jean Calvet (1874-1965), un abbé
agrégé de lettres élève de Lanson et de Faguet, est l’auteur de manuels
scolaires et d’histoires de la littérature, professeur au lycée Stanislas où il
eut Jacques Lacan pour élève puis à l’institut catholique de Paris dont il
deviendra recteur. Il est pénétré des modèles classiques d’avant les
Lumières et se situe dans la lignée de Vincent de Paul comme dans celle de
René Bazin. Il reste suspecté de pétainisme, ce qui est assez dire de quelle
façon il observe l’enfance dans ce livre qui n’en est pas moins bien informé
et qui n’est pas sans refléter l’influence de la première thèse de doctorat
soutenue à l’université de Montpellier par Marie-Thérèse Latzarus, La
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Littérature enfantine en France dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Étude © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
précédée d’un rapide aperçu des lectures des enfants en France avant 1860
(éditée aux P.U.F. en 1923).
Ancienne élève de l’École normale supérieure, M.-T. Latzarus (1881-
1966) est peut-être la première à avoir employé cette expression de
« littérature enfantine » selon le Dictionnaire international des termes litté-
raires consultable en ligne. Le qualificatif enfantin, qui signifie d’abord
« relatif à l’enfance », prend un sens nouveau pour marquer le destinataire
comme dans le titre de Louis Ratisbonne, La Comédie enfantine (1860).
Cette expression littérature enfantine, on la retrouvera chez Jean de Trigon,
Isabelle Jan ou Marc Soriano qui l’abandonnera ensuite, la jugeant trop
restrictive.
M.-T. Latzarus tente d’ordonner un paysage encore informe qu’elle
place sous le signe d’une enfance idéale et sous le regret d’un âge d’or
disparu. Elle préférera ensuite écrire elle-même pour la jeunesse, une
bonne vingtaine d’ouvrages donnés à la « Bibliothèque rose illustrée » mais
aussi aux éditeurs catholiques Lethielleux, Desclée de Brouwer, Alsatia,
Apostolat de la Presse où parait par exemple Sainte Brigitte, la petite fille
que l’on crut muette. Le titre de la collection, « L’histoire dorée de nos
enfants », indique le projet de recréer une sorte de légende dorée qui échap-
perait à une modernité détestée.

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Le Français aujourd’hui n° 149, La littérature de jeunesse : repères, enjeux et pratiques

L’œuvre de son contemporain, également ancien élève de l’École


normale supérieure, professeur au Collège de France, Paul Hazard (1878-
1944), est plus imposante, dominée par un ouvrage sans cesse réédité, La
Crise de la conscience européenne 1680-1715 (Boivin, 1935). Celui-ci avait
été précédé par Les Livres, les enfants et les hommes (Flammarion, 1932) où
l’auteur, comparatiste et humaniste, voit le monde de la littérature de
jeunesse comme une république de l’enfance, indifférente aux frontières
(c’est lui qui passe pour avoir fait connaitre Pinocchio). Mais il rejette de
larges pans de la production pour ne s’intéresser qu’à quelques grands écri-
vains à dimension universelle. Dès lors, parallèlement à ses travaux en litté-
rature comparée, il occupera une place éminente dans un secteur avide de
reconnaissance : président du jury prix Jeunesse fondé par l’éditeur Bour-
relier en 1934, il préfacera Rossignol des neiges de Marie Colmont (Bourre-
lier, 1936) ; élu en 1940 à l’Académie française, il fera en 1942 le rapport
pour les prix de vertu, perpétuant la tradition héritée de Montyon. Il n’a
pas lui-même écrit pour les enfants mais s’est essayé au roman avec Maman
sous le pseudonyme de P. Darmentières en 1918.
Marc Soriano (1918-1994), encore un Normalien, a publié un Guide de
la littérature enfantine qui deviendra un Guide de littérature pour la jeunesse,
courants, problèmes, choix d’auteurs (Flammarion, 1974). Philosophe de
formation, ses intérêts sont multiples et il inscrit l’enfant dans une vaste
perspective nourrie d’anthropologie et de psychologie. Il est significatif de
voir son guide préfacé par Henri Wallon, dont les recherches n’ont jamais
été coupées de la politique. C’est là un aspect majeur de la critique en litté-
rature de jeunesse, longtemps rattachée à la psychologie comme étant une
des branches de l’éducation. Mais Soriano suit également une démarche
qui se veut psychanalytique et qui apparait avec plus ou moins de bonheur
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dans deux ouvrages importants, Les Contes de Perrault. Culture savante et © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
traditions populaires (Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 1968) et
Le Cas Verne (Julliard, 1978). Le jeu de mots qui fait le titre de ce livre
indique l’ambition de trouver le sens profond d’une œuvre qui n’est pour-
tant lue que superficiellement. Le lecteur apprendra que Jules Verne est
sous la dépendance de pulsions homosexuelles et antisémites mais que
notre propre censure nous interdit de les voir. Cet exemple montre l’égare-
ment d’une critique se croyant supérieure à son objet grâce aux nouveaux
outils d’investigation apportés par les sciences humaines : on en verra les
effets sur la comtesse de Ségur que de nombreux articles représenteront en
émule de Sade, à la suite d’un article de Jacques Laurent. Détournement
qui a motivé en 1972 une édition chez Jean-Jacques Pauvert, où Soriano
écrit une préface retentissante pour La Fortune de Gaspard. En comparant
Gaspard à Julien Sorel, il semble accorder une dignité plus grande à la
comtesse de Ségur qu’il exfiltre cependant, par la même occasion, du
domaine de l’enfance. Pourtant lui-même a écrit pour les enfants, dès
1945, Les Contes de la fée Crapette chez Vigneau, puis d’autres titres parus
en bibliothèque verte.

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« Critiquer la littérature de jeunesse : pistes pour un bilan et des perspectives »

Heure Joyeuse, Enfance heureuse


Ces trois voix fortes, qui restent assez isolées dans l’université, retentis-
sent davantage dans le monde des éditeurs et des bibliothécaires eux-
mêmes très proches de la pédagogie comme le montre Beaux livres, belles
histoires, choix de 2000 titres pour enfants de Marguerite Gruny et Mathilde
Leriche, responsables de la bibliothèque de l’Heure Joyeuse. Ce livre parait
en 1947 chez Bourrelier dans une collection au titre significatif, « Carnets
de pédagogie pratique ». La bibliothèque doit alors faire œuvre d’éduca-
tion et non d’amusement Dans la même collection, Mathilde Leriche
publiera encore avec Georges Prévot Bibliothèques scolaires, bibliothèques
d’enfants. Dans cette perspective éducative, la « liste » reste jusqu’à
aujourd’hui un instrument privilégié du travail critique, beaucoup plus
qu’en littérature adulte. Elle est complétée par le « prix », et si le prix
Montyon devient confidentiel, d’autres apparaissent, notamment le prix
« Jeunesse » présidé, après Paul Hazard, par Georges Duhamel, par ailleurs
beau-frère de Charles Vildrac. Selon l’éditeur Michel Bourrelier, ce prix
réunit des « âmes généreuses qui sont toujours prêtes quand il s’agit de faire
le bien »13, des intellectuels souvent engagés dans le développement de
l’école laïque chargée de tirer vers le haut les enfants du peuple. De ce point
de vue Charles Vildrac, qui travaille à la fois avec un illustrateur comme
Edy Legrand et avec les éditions SUDEL du Syndicat national des institu-
teurs, représente bien un courant à la fois généreux, idéaliste et assez fermé
à la modernité, ce qui lui vaudra de sombrer corps et bien après 1968.
Mais, maintenant que cette modernité prend elle-même une coloration
historique, il reste à faire un bilan équilibré, de tout ce discours et de cette
action émanant d’un monde péri-scolaire et d’associations souvent
éditrices de bulletins.
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Aux alentours des années 1950, alors que le débat autour des lectures a
fait rage, s’instaure donc pour une vingtaine d’années un modèle gouverné
par une certaine idée de la qualité que représentera bien de son côté la
bibliothèque « Rouge et or », même si son éditeur reste assez isolé. L’idée
d’un patrimoine se fortifie, comme on le voit avec Jean de Trigon, poète
et journaliste breton né en 1902, qui reprend en 1950 le projet de Marie-
Thérèse Latzarus dans son Histoire de la littérature enfantine, de Ma Mère
l’Oye au Roi Babar, avec une préface de Georges-G. Toudouze (Hachette).
Il faut donc sortir du monde universitaire et scolaire pour adopter une
position plus accueillante, notamment à l’égard du roman d’aventures
dont ce Breton remarque avec justesse qu’il s’est développé tout particuliè-
rement dans sa province natale.
C’est dans une autre perspective qu’Isabelle Jan concevra son Essai sur la
littérature enfantine publié en 1969 aux Éditions ouvrières dans la collec-
tion « Vivre son temps », puis dans la collection de Jacques Charpentreau
« L’Enfance heureuse ». Ces appellations caractérisent bien cette maison
d’édition fondée par la Jeunesse ouvrière chrétienne et qui, dans les années

13. Voir « Le prix Jeunesse », Charles Vildrac (1882-1971) : écrire pour l’enfance, Paris,
Bibliothèque municipale l’Heure Joyeuse, 2001.

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Le Français aujourd’hui n° 149, La littérature de jeunesse : repères, enjeux et pratiques

1970, a comme mot d’ordre la culture et l’enfant d’abord. Traductrice de


l’anglais, auteur elle-même, directrice de la « Bibliothèque internationale »
chez Fernand Nathan, Isabelle Jan (née en 1931) marque sa préférence
pour les grandes œuvres à caractère universel et plus spécialement celles du
domaine anglo-saxon, contre une production française qui lui semble trop
didactique.
Dans cette même collection « L’Enfance heureuse » parait en 1977
L’Imaginaire au pouvoir. L’enfant et la littérature fantastique de Jacqueline
Held, et en 1978 Laissez-les lire. Les enfants et les bibliothèques de Geneviève
Patte. Née en 1936, professeur de philosophie à l’école normale de Caen
puis d’Orléans, entre 1960 et 1980, auteure assez prolifique pour la
jeunesse, J. Held produira encore un Guide des livres pour enfants et
adolescents : 500 titres choisis et analysés, albums, documentaires, poésies et
romans (Hachette, 1987). Elle incarne assez bien tout un corps d’ensei-
gnants du second degré nommés dans ces écoles normales en pleine trans-
formation et alors sans encadrement normé, enseignants formés de la
manière la plus classique et que cette expérience a amenés à découvrir le
domaine peu défriché du livre pour la jeunesse. Pendant des années, ces
enseignants ont conduit des recherches et des animations, dans une pers-
pective éloignée des canons universitaires. Quant à Geneviève Patte, c’est
en voulant sélectionner les livres les meilleurs pour la Bibliothèque de
l’Heure Joyeuse ouverte à Clamart en 1965 qu’elle crée le Bulletin d’analyse
des livres pour enfants devenu en 1976 La Revue des livres pour enfants, qui
reste aujourd’hui l’organe le plus influent dans ce domaine.
Dans ces années, le discours sur la littérature de jeunesse est donc tenu à
partir des besoins de l’animation, de la formation ou des bibliothèques qui
émettent de plus en plus un discours très critique sur l’école, jugée inca-
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pable de développer le plaisir de la lecture14. Ce discours accompagne celui © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
des éditeurs toujours soucieux d’adopter une posture critique, prétention
qui n’est pas sans fondement puisque l’on devient souvent éditeur pour
donner forme à un projet : Paul Faucher était d’abord un libraire passionné
par la pédagogie avant de lancer en 1931 les Albums du Père Castor ; Fran-
çois Ruy-Vidal a une formation d’instituteur et une expérience de l’anima-
tion théâtrale avant de travailler avec l’éditeur Harlin Quist et d’imposer
un nouveau « concept » d’album contre un supposé pédagogisme étroit.
Avec le renouvellement de l’idée d’enfance, la prétention d’un nouvel art
pour les enfants s’impose dans le discours militant des créateurs, relayés par
les professionnels du livre. La difficulté à exister économiquement, les
obstacles rencontrés sont autant de preuves à l’appui. Christian Bruel,
fondateur des éditions Du sourire qui mord, a pu contribuer à une suréva-
luation de ses livres certes estimables mais crédités d’emblée d’une qualité
indiscutable. L’École des loisirs est passée maitre dans le mélange de
l’information et de la promotion, soutenu par un réseau efficace de repré-
sentants qui ont conquis le terrain scolaire et l’ont fidélisé par des systèmes
d’abonnements. Ceci étant, l’éditeur est dans son rôle, et il a raison

14. Max Butlen, « Lire en bibliothèque, lire à l’école. Oppositions et interactions », Bulle-
tin des bibliothèques de France, t. 49, n° 1, 2004.

30
« Critiquer la littérature de jeunesse : pistes pour un bilan et des perspectives »

d’assurer lui-même sa réclame ou même, plus simplement, son information :


ainsi l’entretien avec Brigitte Smadja, créatrice de la collection « Théâtre »
à l’École des loisirs, paru dans L’École des lettres (collèges) n° 4 de 2004-
2005, ne manque-t-il pas d’intérêt malgré son statut ambigu.

Vers une critique universitaire


De son côté, la critique universitaire n’existe qu’au travers de singula-
rités. On en mesure l’absence dans l’ouvrage de Michèle Piquard, L’Édition
pour la jeunesse en France de 1945 à 1980 (Presses de l’ENSSIB, 2004). Ni
Marie-Thérèse Latzarus, ni Paul Hazard, ni Marc Soriano n’ont fait école,
chacun restant comme une figure isolée dans une sorte de désert, alors que
les pays anglosaxons voient depuis longtemps des sociétés académiques
parées de toutes les reconnaissances institutionnelles. Des associations
internationales existent aussi, où la domination de la langue anglaise a gêné
l’implication des rares chercheurs français. Ces différences s’expliquent par
le peu d’estime apporté en France aux littératures non légitimées par le
« collège restreint » des artistes (pour reprendre l’expression de Jean-Paul
Sartre dans son Baudelaire) : littérature populaire, littérature enfantine et
même roman d’aventures, ce romance que les Anglais et les Américains
placent assez haut ; elles s’expliquent aussi par les modes de travail très
individualistes des universitaires français dans le domaine des lettres.
Or on assiste, pour parler en termes venus de la sociologie de la distinc-
tion, à une légitimation de formes littéraires traditionnellement illégitimes
et rendues encore plus illégitimes par la modernité qui, à la suite de Roland
Barthes, a pensé la littérature dans la perspective tragique de son impossi-
bilité, et à la suite de Jean Ricardou, a refusé l’écriture de l’aventure au
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profit de l’aventure de l’écriture. Cette aventure est aujourd’hui moins © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
méprisée et ne reste plus l’apanage des amateurs, fussent-ils éclairés. Il faut
saluer l’important travail réalisé par la revue Rocambole, bulletin de l’asso-
ciation des amis du roman populaire, dont les contributions viennent
d’horizons divers. Elle vient de proposer un dossier sur Enid Blyton et sur
Anthony Buckeridge. Quant à Belphégor, revue en ligne « internationale
arbitrée de niveau universitaire », elle montre la voie pour une diffusion
plus facile des approches critiques non limitées à des jugements de valeur.
Plusieurs thèses marquantes ont été soutenues, celles de Matthieu Letour-
neux, Poétique du roman d’aventures. Entre civilisation et sauvagerie, 1860-
1920 (université de Paris 4, décembre 2001) et de Sylvain Venayre, La
Gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne. 1850-1940, (publiée
chez Aubier en 2002). Un ouvrage collectif, Poétiques du roman d’aven-
tures, sous la direction d’Alain-Michel Boyer et Daniel Couégnas, vient de
paraitre à Nantes aux éditions Cécile Defaut. La littérarité, au nom de
laquelle ont été exclues toutes sortes de formes impures, ne peut plus
prétendre définir à elle seule ce qui est littéraire. De ce point de vue, la
thèse d’Anne-Gaëlle Weber, Le Roman de conquête scientifique au XIXe siècle
en France, en Angleterre et aux États-Unis (université de Paris 4, 2001),
publiée sous le titre À beau mentir qui vient de loin. Savants, voyageurs et
romanciers au XIXe siècle (Champion, 2004), est essentielle en ce qu’elle

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Le Français aujourd’hui n° 149, La littérature de jeunesse : repères, enjeux et pratiques

prend au sérieux le projet scientifique d’un Jules Verne. Certes l’aventure


n’est pas spécifiquement enfantine, mais elle a un gout de jeunesse qui
autorise tous les croisements, sachant que la durée de cette jeunesse ne
cesse de s’allonger. Les Anglosaxons parlent ainsi de crossover books, qui
s’adressent principalement aux jeunes adultes de 18 à 30 ans15. La fantasy,
qui touche particulièrement ce public et que son succès phénoménal range
dans ce que Sainte-Beuve appelait « littérature industrielle », n’est pas
considérée avec le dédain habituel (voir la thèse d’Anne Besson, parue sous
le titre D’Asimov à Tolkien. Cycles et séries dans la littérature de genre, CNRS
éditions, 2004). Mais cette littérature industrielle pose d’emblée des ques-
tions d’édition, traitées par exemple dans le cadre du centre d’histoire
culturelle dirigé par Jean-Yves Mollier à l’université de Versailles-Saint-
Quentin. De nombreux mémoires, des thèses, portent sur telle maison
d’édition, permettant à terme de reconstituer le système. On peut même
dire que les recherches sur les stratégies éditoriales en direction de la
jeunesse constituent le secteur le plus actif de la recherche sur l’édition, et
de façon presque naturelle pour cette littérature de jeunesse qui est avant
tout une édition de jeunesse.
Le fait nouveau est aussi l’apparition d’une communauté universitaire
dans le domaine. Ce développement a été favorisé par la persévérance de
chercheurs décidés à rompre avec l’isolement, et notamment de Jean
Perrot qui a assuré une présence constante dans les grandes associations
internationales et a créé à Eaubonne, en 1994, l’Institut international
Charles Perrault, aussi bien connu à l’étranger que dans notre pays. Cette
création se justifiait par l’absence de structure universitaire : l’année précé-
dente s’interrompait la publication de Janus Bifrons, revue universitaire de
l’adolescence, portée depuis 1979 par Geneviève Humbert, alors maitre de
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conférences en littérature autrichienne à l’université Marc Bloch de Stras- © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
bourg. Il semble que l’absence de reconnaissance institutionnelle ait été la
cause de cet arrêt.
Jean Perrot, né en 1937, professeur de littérature comparée à Paris XIII,
a pris des directions atypiques, n’hésitant jamais à donner de lui-même
dans des entreprises peu à même de produire ces fameuses quotations qui
font le miel des bureaucrates de l’évaluation. Après de nombreux travaux
(dont des articles pour Le Français aujourd’hui), il publie quelques grands
livres, Art baroque, art d’enfance (Presses universitaires de Nancy, 1991,
dans la collection « Littérature jeunesse » qu’il a dirigée mais qui s’est inter-
rompue brutalement avec la disparition de cette structure), Jeux et enjeux
du livre d’enfance et de jeunesse (Éditions du Cercle de la librairie, 1999), Le
Secret de Pinocchio. George Sand et Collodi (InPress éditions, 2003), sans
compter de nombreux ouvrages collectifs comme l’important Tricente-
naire Charles Perrault : les grands contes du XVIe siècle et leur fortune littéraire,
paru en 1998. Sans rompre avec la grande tradition en quelque sorte ency-
clopédiste de ses devanciers, Jean Perrot a positionné autrement son

15. Voir Sandra L. Beckett, « Romans pour tous ? », et Tony Watkins, « Topographie de la
librairie magique », dans V. Douglas (dir.), Perspectives contemporaines du roman pour la
jeunesse, Paris, L’Harmattan, 2003.

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« Critiquer la littérature de jeunesse : pistes pour un bilan et des perspectives »

approche : le baroque, le jeu de mots et de rôles, la circulation jubilatoire


des textes et des personnages sans souci d’une chronologie, une attirance
pour les formes nouvelles avec l’idée que c’est l’invention qui est par
essence éducative ; une hospitalité critique qui se double d’une hospitalité
au sens propre, la création de l’institut Perrault permettant de rassembler
des collègues de tous les pays et de toutes les tendances.
Mais au moment où s’ouvrait l’institut Perrault, se créait également à
Arras le centre de recherches littéraires « imaginaire et didactique » dont
l’un des axes principaux est la littérature de jeunesse, et plus largement, la
littérature et la culture de l’enfance. En 1997, ce centre créait les Cahiers
Robinson, une revue bisannuelle qui a privilégié une approche plutôt histo-
rienne, mais qui s’ouvre à des auteurs ou à des courants plus actuels comme
la fantasy, sujet sur lequel portera son prochain numéro. Parallèlement, des
thèses commençaient à se soutenir en plus grand nombre. Une recherche
se développe donc, à la croisée de plusieurs disciplines puisque la question
de l’enfance implique d’autres approches que littéraires. Nous ne revien-
drons pas sur cet aspect, exploré par Jean Perrot dans son article
« Recherche et littérature de jeunesse en France. Recherche pure ou
appliquée ? »16 et par Jean-Yves Mollier, dans son intervention, « La litté-
rature de jeunesse au carrefour des disciplines », lors de l’important
colloque tenu à la Bibliothèque nationale de France en novembre 2002, Se
former à la littérature de jeunesse aujourd’hui. Ses actes, publiés dans la revue
Argos (académie de Créteil, hors série n° 4), constituent une référence
essentielle dans la mesure où ils font le point sur l’offre de formation, les
politiques de la lecture et sur la recherche, Jean Perrot revenant sur la ques-
tion avec un recensement des grands courants.
Les formes de recherche à l’université connaissent de grandes transfor-
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mations. Si les sociétés de spécialistes se perpétuent ou même prennent © Armand Colin | Téléchargé le 09/03/2021 sur www.cairn.info (IP: 138.117.86.58)
naissance (ainsi l’AFRELOCE, Association française de recherche sur la
littérature et les objets culturels de l’enfance), la structuration la plus
vivante et la plus solide est celle du « laboratoire » qui a permis un specta-
culaire développement de l’activité. En effet, le concept d’équipe d’accueil,
supposant une reconnaissance du ministère accompagnée d’un finance-
ment relativement modeste mais non négligeable dans le cadre d’un
contrat quadriennal, implique l’émergence de projets auxquels doivent
collaborer les enseignants-chercheurs d’une, voire de plusieurs UFR, mais
auxquels peuvent également se rattacher des chercheurs qui resteraient en
déshérence, par exemple des enseignants docteurs enseignant en lycée et en
attente d’une intégration plus ou moins hypothétique à l’université. Cette
diffraction s’est naturellement accompagnée d’une diversification allant
contre la reproduction pure et simple des mêmes schémas, diversification
profitable aux régions mineures de l’espace littéraire, et donc à la littérature
de jeunesse. D’une part, les masters créés par la nouvelle réforme des
licences-masters-doctorats (LMD) ont l’obligation de s’adosser aux
travaux de ces centres, d’autre part le profil des postes des enseignants-

16. Dans le Bulletin des bibliothèques de France, tome 44, n° 3, dossier « Enfants, lectures et
bibliothèques », p. 13-24, 1999. Article accessible en ligne (bbf.enssib.fr).

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Le Français aujourd’hui n° 149, La littérature de jeunesse : repères, enjeux et pratiques

chercheurs, défini par rapport aux charges d’enseignement, doit également


tenir compte du centre de rattachement. C’est cette clause qui a permis
d’étiqueter ces dernières années des postes comme « littérature de
jeunesse ».
La création de centres de recherches qui s’intéressent à ces questions
comme à celles de l’éducation, mais sans exclusive et sans coupure avec les
autres aspects de l’institution littéraire, à Arras, à Cergy-Pontoise, à
Versailles Saint-Quentin, à Saint-Étienne, permettra peut-être à l’école de
retrouver sa voix et de ne pas la confondre avec celle des éditeurs ou avec
le discours sur le gout de lire qui tourne aujourd’hui en boucle17.

Francis MARCOIN
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17. Cf. Aimer lire. Guide pour aider les enfants à devenir lecteurs (Paris, CNDP-Bayard,
2004), un non-livre pour ceux qui prétendent faire lire.

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